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L'ANALOGIE CHEZ KANT : UNE NOTION CRITIQUE

Author(s): F. Marty
Source: Les Études philosophiques, No. 3/4, L'ANALOGIE (JUILLET-DÉCEMBRE 1989), pp. 455-
474
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41581849 .
Accessed: 22/06/2014 22:01

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L'ANALOGIE CHEZ KANT :
UNE NOTION CRITIQUE

Ces pages voudraient être une méditation sur l'analogie, nourrie


de l'enquête que j'ai eu l'occasion de menersur la place de cettenotion
dans l'œuvre de Kant1. L'hypothèse est que la démarche critique,telle
qu'elle a été mise en œuvre par trois fois, dans ce qui constituele cœur
de l'œuvre kantienne,implique un procédé analogique. Cettehypothèse,
il est vrai, peut paraîtrebien fragileà qui considèrel'histoirede l'inter-
prétation de Kant. Jusque dans les années 60, on ne pouvait guère
trouverque des allusions épisodiques à l'usage de ce termechez Kant.
Moins encore pouvait-on espérer quelque étude, essayant d'en donner
une vue d'ensemble.
Il en allait tout autrement,cependant, dès lors que l'on entrepre-
nait l'étude précise du vocabulaire de l'analogie, selon ses récurrences
et leur distributiondans l'œuvre publiée du vivant de Kant, étude
renduepossible par les travauxdu « Kantindex» de Bonn. A une excep-
tion près, sur laquelle nous allons revenir,les emplois de la notion
appartiennentà la période critique,qu'ouvre en 1781 la publication de
la Critiquede la raisonpure. Le nombre des occurrencesest suffisamment
élevé pour que l'on puisse faire l'hypothèse de la signifiancede cet
emploi. Il n'atteintpas cependant des proportionsqui décourageraient
toute tentatived'enquête examinantl'ensemble des emplois2.
A y regarderde plus près, cependant,on s'aperçoit qu'un nombre
considérable d'entre eux concerne ce que Kant appelle « analogies de
l'expérience». Ce sont des « principesde l'entendementpur », principes

i . F. Marty, dela métaphysique


La naissance che%Kant.Uneétude
dela notion ď ana-
kantienne
logie(NM), Paris,1980.
2. 50occurrences dansla période dont31pour1Histoire
pré-critique, dela nature
générale
outhéorie , 269à partir
duciel de 1781.
LesEtudes , n° 3-4/1989
philosophiques

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456 F. Marty

de la physique newtonienne,et la pertinencede cet emploi se confirme,


quand on remarqueque Newton lui-mêmeparle d'analogie, en réfléchis-
sant sur sa méthode3.C'est cetteanalogie physique qui constituele seul
emploi important,très regroupé d'ailleurs, de la période précritique4.
Ces premièresremarquesterminologiquespeuvent fairecomprendre
pourquoi l'usage de cette notion est resté si longtemps méconnu chez
Kant. Si on laisse de côté les emplois liés aux analogies de l'expérience,
l'analogie se présentecomme une façon d'exprimerà partirdu sensible
l'ordre du suprasensible,ce qui la place d'emblée dans une « métaphy-
sique ». On peut fairel'hypothèsequ'elle appartientà une voie dont il
prend congé.
Pour rendresignificatif l'emploi kantiende l'analogie, il fautd'abord
refuserl'hétérogénéitécomplète des divers emplois. Une telle hété-
rogénéité,là où le même termeintervient,est toujours à prouver. On
peut remarqueraussi que l'ensemble des usages du termese rencontre
le plus souvent dans les introductionset les appendices, lieux propre-
mentcritiques,car en eux s'annonce le propos critiqueet sont signalées
les déviations possibles.
La coupure de 1781, début d'un emploi relativementimportantde
la notion, invite à mettreà la base la premièreCritique , où l'on verra
la notion se développer d'ailleurs non pas seulementsur deux niveaux,
mais sur trois. Il faudra alors en esquisser le développementultérieur,
dans les deux autres Critiques , sans oublier YOpus postumum , qui relit
. C'est comme penséeet parole de Vagir que l'on peut com-
les Critiques
prendrel'analogie critique,et faire l'hypothèse,à partirdes voies qui
s'esquissent chez Kant, de son avenir possible.

I. - Le mouvement« Critique », le poids du réel

A / U analogiedansla premiereCritique

i / Trois emploisde Vanalogie


Si la Critiquede la raisonpuredoit ici servirde point d'appui, ce n'est
pas seulement pour des raisons chronologiques, mais parce qu'elle
détermineles troisdomaines de l'analogie chez Kant. Les deux premiers
ont déjà été mentionnés,analogies de l'expérience,analogie du monde
intelligible.Le troisième,dont les indices, hors d'une attentionportée
à l'usage de l'analogie chez Kant, ne peuvent guère passer que pour
un usage fortuitdu terme,éclaire la constitutiondu discours critique
lui-même.

3. I. Newton, naturalis
Pbilosophiae mathematica
principia , Regulae (à partir
pbilosophandi
de l'éd.de 1713-1714,ouvrentle liv.III).
4. Supra,n. 2.

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U analogiecbe%Kant : une notioncritique 457

2 I Les analogiesde l'expérience: Vexistence


ne se construit
pas
Je voudrais dire d'abord commentle thèmeentierdeVanalogiekantienne
se trouvedans les analogiesde Vexpérience , et ceci de telle sorte que ce qui
excèdela science se donneà voirdansla science même . Les « analogies de l'expé-
rience» constituent,en effet,le troisièmegroupe du « systèmede tous
les principesde l'entendementpur », celui qui met en œuvre les caté-
gories de la relation, ce qui revientà se placer à un point décisifdu travail
de la pensée, dont on peut dire qu'il consiste en effetà relier.La rela-
tion déploie les diverses formesdu rapportentreprincipeet conséquence .
La forme principale des analogies de l'expériencese prend du rapport
qui a donné la science de l'Occident, celui de causeà effet , selon le schème
de successivitépour la deuxièmeanalogie, et selon celui de simultanéité
pour la troisième.La premièreanalogie comprend le rapport substance
à accidentcomme la permanence,hors laquelle on ne saurait penser le
changementcausal5. On comprend dès lors que Kant puisse qualifier
de « dynamiques» ce groupe de principes.Us ne suffiraient pas cepen-
dant à rendre compte de Yexpérience, telle qu'elle prend réalité dans la
physique newtonienne,s'ils n'inscrivaientleurs rapports dans le tissu
mathématiquestructuréselon les deux premiersgroupes de principes
de l'entendementpur, dits justement« mathématiques», les axiomesde
l'intuitionet les anticipations 6.
de la perception
Ce qui vient d'être dit jusqu'à maintenantrend insolitel'appellation
d'analogie, provocante même pour qui est attentifau sens des termes.
Je pense qu'une telle provocation est voulue par Kant, qui nous dit
avoir choisi avec soin les appellations des principes7.On s'attend en
effetà l'univocité là où il s'agit du rapportprincipeà conséquence, mais
on serait alors dans l'ordre des jugements analytiques. C'est l'appel à
l'analogiequi arrime , à ce point, les principesde l'entendement pur aux juge-
mentssynthétiques a priori.
S'il faut l'analogie, c'est que la science de l'expérience,la physique,
concerne une existence,et que l'existence« ne se laissepas construire »8.
Il n'y a pas de démarche opératoire, c'est-à-dire mathématique,qui
puisse permettrede se prononcer sur une existence. Il faut pourtant
remarquer que c'est à partir d'une structure mathématique, celle de la
« quatrième proportionnelle», que Kant élabore cette analogie, qui,
comme part de la « philosophie » (il faut entendrela philosophia naturalis
de Newton, la physique) est tout autre chose que celle de la « mathé-
matique ». Le quatrième termeinconnu ne saurait être construit.Mais

5. Kritik
derreinen
Vernunft - Lescitations
( KrV), 3, 159,12-16. renvoientà l'édition
de l'Académiede Berlin, le premierchiffre le tome,le second,
indiquant la page,suivide
dela ligne.Cesindications
l'indication suffisent le passage
pourretrouver dansla traduction
desŒuvres delaPléiade, quicomporte enmarge letomeetlapagedel'éditiondel'Académie.
6. KrV, 3, 147,4-148,16.
7. KrV„ 3, 147,36-149,i-
8. KrV, 3, 160,21-22.

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45 8 F. Marty

on est en possession ď « un caractèrepour le chercherdans l'expérience»9.


U analogiekantienneintervient là où la pensée,commepenséehumaine ,
nepeut déciderpar elle-même, ce qui estla marquede sa finitude.Cela revient
bien à passer de l'analytique au synthétique,qui peut recevoirla quali-
ficationparadoxale d'à priori, puisque nous sommes dans le domaine
de la « pensée ». Il ne faut pas oublier qu'il est légitime d'assimiler,
pratiquement,« pur » et a priori10,et qu'il faut éprouver comme para-
doxale la demande ď « ajouter » à une raison pure. On voit aussi com-
ment le thème des analogies de l'expérience,parce qu'il vient pointer
la finitudede la raison humaine, excède le moment de la science, et
concerne tout l'ensemble du propos critique.

3 / U anthropomorphisme
plus subtil
Ce que l'on peut appeler « analogie du monde intelligible» est la
démarchequi use de catégoriesinvestiesdans le sensiblepour exprimer
la pensée du suprasensible. J'en retiens seulement/'anthropomorphisme
que Kant identifie,et ratifie,dans cette démarche. La remarque vient
dans YAppendiceà la Dialectiquetranscendantale , alors qu'il s'agit de
l'idée de Dieu. La question, précisément,est celle des attributsdivins,
des « noms divins », pour reprendreune vieille formulation.Si l'on
demande d'abord lesquels sont à attribuerà l'idée de Dieu, comme
« idéal de la raison pure », présentédans la Dialectique , la réponse n'est
pas seulement négative, mais il faut dire une telle question dénuée de
sens, car elle transfèreimmédiatementun questionnementphénoménal
dans le nouménal. S'il s'agit d'une attributionanalogique, la réponse
devient positive, en précisantaussitôt qu'il s'agit là d'un « objet dans
l'idée, et non dans la réalité», objet dans l'idée, car il est le « substrat
inconnu pour nous de l'unité systématique,de l'ordre et de la finalité
de l'organisation du monde ». Il s'agit donc de la fonction de
régulatrice
l'idée de Dieu11. Kant reste dans cette fonction,mais fait un pas de
plus, lorsque, précisant un peu plus avant une première allusion, il
admet un « anthropomorphismeplus subtil », celui qui ne se contente
pas de donner à l'idée de Dieu les attributsde la pure infinité,mais qui
lui prête plaisir et déplaisir,désir dans l'exercice de l'intelligenceet du
vouloir12,bref ce qui signale une personne.
Ce n'est pas une remarqueoccasionnelle,sans rapportavec le centre
de la pensée critique, puisque Kant y revient dans les "Prolégomènes ,
dont le but est non de répéterla premièreCritique , mais de reprendre
les points où le risque de malentenduest plus grand. L'enjeu est clair,

9. KrV, 3, 160,29-161,2.
10.Cf.KrV, 3,28,19-27, a priori
distinguant et« pur»; maisKantnesetient
pasensuite
à cettedistinction.
il. KrV, 3, 457, 14-458,13.
12.KrV,3,4459,20-35.

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U analogieche%Kant : une notioncritique 459

et il est d'importance : il s'agit de passer du déismeau théisme


, menacé
par la critiquede Hume, alors que lui seul peut répondreà une exigence
possible de l'agir moral libre. Le théisme implique un anthropomor-
phisme. Mais dès lors qu'il s'agit d'une démarcheanalogique, l'anthro-
pomorphisme n'est plus dogmatique , mais seulement symbolique. Cela
veut dire qu'il ne se prononce pas sur la réalité elle-même qui est ici
en jeui celle de Dieu. Il « concerne seulementle langage et non l'objet
lui-même»13.
On peut être tenté d'en conclure que ce qui s'énonce ainsi n'est
qu' « une manièrede parler», privéede toutengagementdans une réalité.
Mais c'est considérerbien vite que les mots ne peuvent qu'être vides,
et qu'une « manièrede parler» ne saurait être une manièrede se situer
dans la réalité. Il importe plutôt de remarquerque l'on a affaireici à
la première interventionsignificativedu terme de « symbole » dans
l'œuvre critique. L'essai est très discret, car aucune explication n'est
donnée. Il importebeaucoup à mon propos, cependant,de noter qu'il
apparaît en lien avec l'analogie et avec le langage. Il ne faudra pas
l'oublier.

4 I La constitution
du discourscritique
Le troisièmeusage de la notion d'analogie appartientà l'articula-
tion même du discours critique. Il est permis de considérerqu'il mani-
feste la racine critique elle-même, dans la mesure où cette démarche
est laformemêmed'uneraison finie. Certes,et il fautprendrecela en compte,
l'emploi du terme d'analogie se réduit à trois occurrences,qui disent
la façon dont on trouve, à partir de YAnalytiqueune organisation
pour la Dialectique 14.Mais la démarche,ainsi qualifiéeest bien celle qui
organise l'articulation entière de la première Critique . Le discours
critiquene se construitpas à partird'un principe,celui, par exemple,de
« raison pure », selon un mode analytico-déductif,qui constituerait,
de façon trop criante,une contradictionen acte avec ce qu'il prétend
établir. Il prend son départ dans un discours déjà existant,donné en
ce sens comme un fait, et sur lequel il va opérer cette transformation
de rapportqui est le schéma de base de l'analogie kantienne.Le discours
n'est pas quelconque. Il faut qu'il touche à la question centraled'une
critiquequi se qualifieen prenantpour objet la raison,en sa pure notion.
C'est celui de la Logiquegénéralequi convient en ce cas. La transforma-
tion analogique la faitpasser à une Logiquetranscendantale .
Il n'est pas nécessaired'exposer ici par le détail cettetransformation.
Un simple coup d'œil sur la table des matièresde l'œuvre faitvoir que
Kant ne retientpas seulementle titregénéral de « logique », mais que

, 4, 357,17-24.
13.Prolégomènes
14.KrV,3, 238,8-11 (rapportAnalytique etDialectique); idéede
281,22-25(deuxième
la raison);388,21-389,8 (Idéalde la raisonpure).

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460 F. Marty

ses divisions classiques reviennent,avec certaines additions, d'abord


celle d'une « Esthétique », et des modificationsd'ordre, évidemment
essentielles pour donner accès au propos critique. Il est permis de
qualifierde « relecture» la transformation que je viens d'évoquer. Sa
valeur de constitutiond'un discours critique se confirme,quand on
remarque qu'elle permet de rendre compte du rapport de la première
Critiqueaux Philosophiaenaturalisprincipia mathematicade Newton15.
Et lorsque le champ critique s'ouvre à nouveau, par deux fois, c'est
sur la Critiquede la raisonpure elle-mêmeque va s'opérer la transforma-
tion analogique, structurantles deux autres Critiques16.

B / La flèchede Vanalogie

Parler d'analogie est donc une façon de dire le point précis où


une raison se donne comme limitée,puisqu'elle s'acquitte de sa tâche
propre,instituer où il y va toujours de système
desrelationsy , mais en opé-
rant sur ce dont cetteraisonnepeut disposersouverainement: l'existencedu
donné d'expérience(dans les analogies de l'expérience),ce qui pourrait
se présentercomme inconditionné (dans le champ problématique du
pensable), ce qui dans l'histoirese présentecomme œuvre de la raison
(et sert d'appui à la constitutiondu discours critique).
C'est la flèchedu cheminementcritique ainsi engagé dont je vou-
drais marquer quelques repères dans les deux autres Critiqueset dans
YOpus postumum .

i / Uagir, qui donneaccèsà la deuxièmeCritique, estompe


Vanalogie

L'important,pour la Critiquede la raisonpratique , est la modestie


de l'emploi fait de l'analogie17.Le terme n'est pas absent, et on reste
bien dans le mouvementamorcé. Il qualifie une démarche permettant
d'énoncer le monde suprasensible,et il intervientpour rendrecompte
de la structurationde cette deuxième Critique . Mais il n'est pas repris,
quand il s'agit des formulations de l'impératifcatégorique, en écho
au traitementqu'en faisaientles Fondements de la métaphysique des mœurs
,
où intervenaitla notion18.
Il faut s'instruirede ce silence, quand on cherche à entendre la
proposition kantienne sur l'analogie. La deuxième Critique repose
toute, à mon sens, sur la notion de « fait de la raison», à laquelle Kant
réussità accéder pour dire le statutde l'impératifcatégorique,dans la
conscience du sujet agissant19.Cela veut dire que l'on est d'emblée

15.NM, 112-116.
16.NM, 491-508.
17. 10 occurrences.
18.Fondements, 4, 456,8-1?.
19.Kritik derpraktischen ( KpV), 5, 31,31-34.
Vernunft

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U analogiechet
% Kant : une notioncritique 461

dans l'inconditionné,ce qui ne peut que diminuerl'intérêtde la voie


qui ouvre de façon effective,à la frontièredu connaissable, le vaste
champ du pensable, comme champ problématique. Mais cela ne veut
pas dire que cette voie soit désertée, car l'inconditionné comme fait
ne cesse de poser la question de son expressiondans la réalitésensible.
On peut cependant retenirque lorsqu'on est dans un agir et celui
de la liberté,on a moins besoin de parler d'analogie, puisque l'on est
dans la réalité vers laquelle le vieux concept faisait signe.

2 / Analogiedans la Critique de la faculté de juger, etjugementréflél


chissant

L'emploi des termes de l'analogie redevient important dans la


Critiquede la facultédejuger20.Je pense que l'on peut parler ici d'une
avancéede la raisondansle réelsensible 21.Le sensiblene pouvait êtreabsent,
la où il s'agissait de fait de la raison, à hauteur de l'impératifcatégo-
rique. Mais il était pris d'abord dans la perspectivede l'inconditionné.
La troisième Critiquenaît de la butée sur une expérience sensible, où
l'ampleur entièrede la raison se donne à connaître.Il s'agit de l'expé-
rience esthétique, et du jugement reconnaissantun être de la nature
comme êtreorganisé , c'est-à-direcomme vivant . Dans les deux cas il y a un
emploi de l'analogie au niveau de l'objet propre à chacune des parties
de la troisième Critique , puis une sorte d'élargissementde la portée
de l'analogie.
La question de l'analogie dans la connaissance du vivant comporte
une réserve,en raison d'un malentendupossible. Observer le vivant est
observer un êtreorganisé . Or il y a là un grand paradoxe. Parler d'organi-
sation est en effetparler d'un être où il y a causalité réciproque entre
les partieset le tout, chaque élémentpouvant êtreà la fois traitécomme
moyen et comme fin22.Inobservation , dans le sensible, implique une
finalité, ainsi l'idée du tout, propre de la raison.
C'est aussi penserle vivant à la façon d'un produitde notrecausalité
propre « en vue d'un objet ». La nature est alors considérée comme
« technique par elle-même»23. Mais un peu plus avant vient l'avertis-
sement d'un malentendu possible. Le vivant, explique Kant, comme
produit de la nature,ne peut pas du tout être pensé comme « produit
de l'art »24.
Il faut s'étonnerde cetteretenuecar, et c'était le cas pour l'analogie
du monde intelligiblede la premièreCritique , la restrictionanalogique
semble suffireà prévenirles confusions.Mais un élémentnouveau est

20. 61 occurrences.
21. NM, 311.
22. Kritik
derUrtelskraft
(KU). 5, zjz. 4-25.
*3-KU, 5, 360,22-34.
M- KU, 5, 375,12-16.

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462 F. Marty

intervenu,et il va ici donner un nouveau tour à l'analogie, la distinc-


tion entrejugement déterminantetjugement . On risque, en effet,
réfléchissant
de penserle vivantà partird'un« super-jugement », si l'on peut employer
cetteexpression,déterminant , ce qui seraitmanquerl'essentiel,le passage
au jugementréfléchissant 25.La connaissancedu vivant est antinomique,
car elle demande de le juger selon les lois du mécanisme,et selon la
finalité. L'antinomie serait une plate et inféconde contradiction,si
l'on faisait les deux jugements déterminants.Qu'on en fasse deux
maximes, celles du jugement réfléchissant,avec le champ illimité de
l'effectiveprésence de la raison, l'antinomie manifestetoute sa fécon-
dité, elle est, comme dit Kant, « résolue »26. C'est cette présence de la
raison qui aboutit, dans la reprisede la « Remarque générale à la Dia-
lectique », à un affermissement de l'analogie du monde intelligible,et
d'abord de l'analogie divine,permettantde parlermêmed'une « connais-
sance » anàlogique27.
L'emploi de l'analogie est plus direct,en quelque manière,au niveau
du jugementesthétique. L'emploi qui importele plus ici est celui qui
concerneVidéeesthétique . Le jugementesthétiquetientdans le sentiment
de plaisir que représentela vivificationmutuelle des deux facultés en
jeu dans la connaissance, entendementet imagination. Excédant la
rigueur du schématisme de l'objet, c'est l'imagination entière qui
schématise l'entendemententier. On demeureraitdans l'abstraction,
cependant, si cette expérience ne pouvait s'inscrire dans un univers.
Témoigne de cela l'idée esthétique, principe de l'œuvre d'art, qui
atteste que la nature donne lieu à l'expérience du beau, puisque des
objets de l'industrie humaine s'offrentaussi à une telle expérience28.
Une nouvelle fois, un tel jugementest réfléchissant . La beauté de la
nature n'est pas quelque propriété que l'on pourrait conclure d'un
« système» de la nature, de même que la beauté de l'œuvre d'art ne
saurait se déduire d'un systèmebien pensé. L'ouverture aboutit, cette
fois, à la page la plus remarquablede Kant sur le symbole . Le lien avec
l'analogie se conserve, s'accentue même. Le schème est en effetà la
démonstrationce que le symbole est à l'analogie. Le symbole est en
quelque façon l'enracinement sensible de l'analogie29. Pareillement
s'affermit le rapportau langage, les deux traitsdonc, de l'analogie des
Prolégomènes . L'idée esthétique se présentait comme le langage pour
l'indicible; quant au symbole,Kant va à pressentiren lui une dimension
de tout langage30.

25. KU, 5, 375,17-26.


26. XL/.5. *87. 2W88„IQ.
27. KU, 5, 484, 36-485,3.
28. KU,5,314,9-19;cf.NM,320-339.
29. KU, 5, 352,34-36.
30.NM, 359-366.

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U analogieche% Kant : une notioncritique 463

3 I « Passage» analogiedans/'Opus Postumum


S'il est légitime d'aller d'un coup au « Passage des Principes méta-
physiques de la science de la nature à la physique », cet ouvrage dont
nous n'avons qu'un stade d'élaboration dans YOpuspostumum , ce n'est
pas que les autres œuvres de Kant seraient étrangères à l'attitude cri-
tique. Mais il est possible de considérerle « Passage » comme une reprise
du noyau même de la pensée critique,comme l'exposent les œuvresqui
s'annoncent, dans leur titre, comme des Critiques 31. On peut parler
d'un accord sur ce point parmi les commentateurs,quelle que soit la
diversitédans la façon d'entendrecette« reprise».
La notion d'analogie est convenablementreprésentéedans YOpus
postumum . En restantà ce niveau où les lignes de force se dégagent,
et d'où il faut bien redescendrequand il s'agit de rendre compte des
méandres,on peut dire qu'il y a comme un retourau socle de l'analogie
kantiennetel qu'on peut l'identifierdans les analogiesde l'expérience , et
il est permis de voir là une confirmationdu caractère décisif de leur
rôle. L 'Opus postumumlaisse apercevoir un des fonds historiques de
l'appellation ď « analogie », ce termedésignantles trois lois de Képler,
qui sont à la base de la théorie newtoniennede la gravitation32.Neuf
est de ce point de vue l'usage de la notion pour établir un lien entre
organique et inorganique33.La troisième Critiqueintervientdonc, ici,
dans une perspective que la première n'atteignaitpas.
Je dirais volontiers que cette sorte de modération dans l'emploi
de l'analogie, avec l'insistancesur son point d'origine,est la conséquence
d'une réussitede cettedémarche,que Kant a volontiersmis en rapport
avec « la voie magnifiquede l'analogie »34,mais sans chercheren aucune
manière à en faire une théorie. L'analogie travaille à l'intérieur du
schématismekantien,recherchepour articulersans confusion sensible
et intelligible.Elle est une voie dans le champ du schématismepour
donner à l'intelligible,selon les diverses formesde 1' « hypotypose»35,
un accès effectif à l'ampleur de la pensée. Or la notion même de « pas-
sage » n'est pas autre chose que le resserrementdes deux pays, irréduc-
tiblementdifférents, mais joints dans l'unité de leur frontière.Dans
la métaphore de la « frontière», qui exprime tout le projet critique,
celle de « passage » manifestePactequifait la frontière , et qui estjustement
celui de « passer », liant ainsi les irréductibles.L 'Opus postumumoffre
la trace des recherchesde Kant pour penser un tel « passage » : éther,
principes de l'entendementpur, avec d'abord les analogies de l'expé-

31.F. Marty, L'Opuspostumum


est-il
unequatrième , Bulletin
Critiquei dela Société
fran-
çaisede Philosophie
, 1988,4.
32. OP, 22, 513,11-21.
33. OP, 213,1-17.
über
34. Vorlesungen diephilosophische
Kelhionslehre
, Pölitz,p. 45.
35-KU, 5, 351,23.

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464 F. Marty

rience,espace et temps portés à l'inconditionné,« phénomène du phé-


nomène », travaillantl'auto-affectiondu sujet, et conduisant à l'auto-
nomie du sujet moral,ce qui faitaccéder cetterecherchesur la physique
à la « philosophie transcendantale», renouvelant l'interrogationsur
les questionsdu sujet,du monde,de Dieu36. La vieille analogie débouche
bien, dans ce regard porté par Kant sur son œuvre, sur la manière
propre à la Critique.

II. - L'analogie, les paroles de l'agir

L'analogie est donc une notion que Kant trouve pertinentepour


exprimerce en quoi consistentcertainsmoments de la démarche cri-
tique. Il n'est donc pas utile qu'il en fasse une élaborationsystématique
propre,puisque son sens est à chercherdans l'élaboration de la pensée
critique elle-même,qui du même coup l'ajuste à sa position nouvelle.
Je voudrais maintenantessayerde faireparaîtreles enjeux des moments
de la démarche critique que Kant désigne comme analogie. Quels pro-
blêmes,rencontrés dans la penséecritique, suscitent commeréponsela démarche
que Kant sous
présente le nom ď « analogie» ? Dans la mesure où la pensée
critique ouverte par Kant garde une actualité, cela revientà dire quelles
sont les chances, aujourd'hui, d'une pensée de l'analogie, l'emploi de
cette notion comportantune double tâche, en dire un sens, qui peut
être inédit, sans cesser cependantde pouvoir être entendu comme une
forme neuve de la traditionde l'analogie.
Les enjeux de l'usage kantien de l'analogie ont pour base ce qui
paraît dans les « analogies de l'expérience». Il s'agit du dilemme d'une
pensée finiefaceà ce dont elle ne dispose pas : sa finitudene consiste-t-elle
pas en cette non-disposition? Mais alors peut-elle encore se dire
« pensée », la radicalité de cet acte semblant ne pas supporterl'assi-
gnation à un secteur limité? Commentla penséefiniepeut-ellepenserce
qui la défieen se dérobant à sa prise,tel est l'enjeu qui suscite chez Kant
à
l'appel l'analogie.
Puisque c'est dans la démarche critique elle-même que la portée
kantiennede la notion est à mesurer,il faut méditerà nouveau sur les
variations dans la densité de son emploi, selon les trois Critiques.Ce
sont les inattendusd'un parcours qui en révèlentle mieux les enjeux.

A ¡ A quel moment
devient-il deparlerd'analogie?
intéressant

Ce que l'on peut nommer« analogie critique» se donne d'emblée,


dans la Critiquede la raisonpure, selon les trois formesqui continueront
à organiserle champ renouvelé de cette notion, analogies de l'expé-

36.Cf.OP,trad.F. Marty,
p. 371-389, ».
« Récapitulation

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L'analogie che%Kant : une notioncritique 465

rience, analogie du monde intelligible,analogie réglant la production


du discours critique. Cette dernière est présente dans la deuxième
Critique , avec la discrétionqui marquait déjà sa présence dans la pre-
mière. C'est plus avant que je chercheraià dire sa possible actualité.
Si Ton peut prévoir d'avance que les analogies de l'expérience sont
étrangèresau champ propre de la Critiquede la raisonpratique , on pour-
rait s'attendreà une présence de l'analogie du monde intelligible.C'est
sur ce point précis que se manifesteune baisse de régimedans l'emploi
du terme.Il faut,pour éclairercela, reprendrele filconducteurde cette
deuxième Critique .
Il est légitimede demanderà la formulationde l'impératifcatégo-
rique ce qui constituela visée propre de la Critiquede la raisonpratique.
C'est de l'agir qu'il s'agit, celui dont un individu considéréen sa parti-
cularitése présentecomme responsable,puisque l'agir en question est
considéré selon la déterminationde sa maxime; l'impératifdemande
que cette maxime puisse valoir comme loi universelle : « Agis de telle
sorte que la maxime de ton action puisse toujours en même temps
valoir comme loi universelle.»37II n'est pas possible de reprendretous
les indices qui permettentde placer ce lien entreparticulieret universel
au centrede l'éthique kantienne.Qu'il suffisede remarquerque le pre-
mier chapitre s'ouvre précisémentsur la définitiondu couple maxime
et loi, appartenantl'une et l'autre aux principesdeVagir>et se distinguant
comme le principe de déterminationde l'agir particulier (dans les
conditions spatio-temporelles),et comme le principe qui détermine
cet agir en tant qu'humain (ce en quoi l'homme s'exprimesimplement,
en cette humanité qui n'est le bien le plus précieux pour chacun que
parce qu'elle est le bien de tous)38.C'est pourquoi cet impératif,ainsi
rencontrédans la particularité,est un « fait», comme tout ce qui surgit
dans la réalité spatio-temporelle,mais un fait unique, un « fait de la
raison », puisqu'il ordonne le passage à l'universel, où une raison se
donne, en son entièreté39. Et c'est pourquoi Kant pouvait dire,au début
de la préface,que cette Critiquen'avait d'autre but que d'établir qu'il
y a uneraisonpratiquepure, la tâche « critique» étantde détermineravec
sûretéce qui relève de cette raison pratique pure40.
Le critèrede discriminationne peut être un code qui devrait son
universalité à sa possible déduction à partir de la nature humaine.
C'est l'agir qui importe ici, et c'est dans ce qui le constitue comme
acte qu'il importe de faire paraîtrel'universel. Le problème trouve sa
solution dans le troisième chapitrede YAnalytiquede la Critiquede la
raisonpratique. Il faut arriverà comprendrecommentil n'y a pas seule-
ment application d'un universel à un particulier,mais comment la

37.KpV, 5, 30, 38-39.


38.KpV,5, 19,7-12.
39.KpV, 5, 31,31-34.
40. KpV,5,3,2-13.

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466 F. Marty

détermination singulièremême peut êtrerapportée à Vuniversel


. C'est ce qu'ap-
porte le sentimentmoral, le respect . Ce sentimentn'est pas quelque
réactionde la sensibilitéqui pourraits'adapterau rapportà la loi morale.
Il estproduitpar la loi morale . La notion ď intérêt fournitla clef : le sujet
en sa particularité,c'est-à-dire en sa sensibilité, éprouve un intérêt
pour la loi morale, qui à la fois le dépasse, et montre sa sublimité41.
L'analogie du monde intelligiblen'est pas absente de la deuxième
Critique . Ses rares interventionsconcernentle rapport du monde et de
l'homme à Dieu, le rapport,donc, qui, à mon sens, a faitbasculerl'ana-
logie aristotélicienne,lors de sa reprisemédiévale, de l'analogie prédi-
camentale à Yanalogiaentis. Le premier chapitre de l' Analytique,où la
liberté s'atteste non pas comme le principe spéculatifà partir duquel
se développe le réseau de ses conséquences, mais comme insondable
parce que réalité inconditionnée, ce chapitre se termine en ouvrant
sur une théologie possible, pour laquelle il conviendraitde faireappel
à la démarche analogique42. L'analyse du sentimentmoral rencontre
aussi la notion, lorsqu'elle cherche à exprimerla dignité que l'homme
éprouve du fait de cette loi morale, en lui, qui l'humilie et l'élève.
Kant parle d'une analogie avec la plénitude divine, qui se traduiten
« autosuffisance »43. Cela fait l'homme « théomorphe», pour reprendre
une expression d'E. Weil44,et ce d'autant plus que cette « autosuffi-
sance » dans l'expérience du respect,ne trouve son régime que dans la
relation interhumaine.En revanche, lorsque la « typique de la raison
pratique » retrouve les formulationsde l'impératifcatégorique élabo-
rées dans la deuxième section des fondements de la métaphysique
desmœurs ,
il n'est plus question d'analogie, ainsi qu'il a été rappelé précédemment.
Dans ces particularitésd'un usage, je vois une conséquence, et
donc aussi une vérification,de la nouveauté pour Kant la
que représente
Critiquedela raison pratique. Elle n'est en aucune façon une suite« logique »
de la première Critique , traitantde la raison « pratique », puisque la
première aurait traité de la raison « théorique». La Critiquede la raison
a
pure pour centre la question éthique, si du moins on veut bien ne
pas oublier sa deuxième partie, la Méthodologie45.La Critiquede la raison
pratique se forme et s'impose dans le sillage ouvert par la méditation
de Rousseau. La conscience morale, atout de l'éducateur de l'Emile, est
reconnuecommele faitoù une raison,parce que pratiquepure,s'annonce
en son caractère originaire,donc inconditionné. La reprise, dans le
chapitresur le respect,de la prosopopèe de la conscience,dans VEmile,
adresséecettefois à la loi morale,désignele lieu où s'élabore la deuxième

41. KpV,5, 78, 20-79,45-


42. KpV,5, 56,28-57,12.
43. KpV, 5, 118,30-37.
44. E. Weil,Problèmeskantiens
, p. 43.
45. Cf.F. Marty,
La méthodologie deuxième
transcendantale, de la Critique
partie dela
raison
pure , KMM, 1975,p. 11-32.

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L'analogie che%Kant : une notioncritique 467

Critique 46. Tout se passe alors commes'il suffisait à Kant de marquercette


présencede /'intelligible
dansl'ordredesfaits. L'inconditionnéest là dans le
conditionné, l'intelligible dans le sensible, comme il le dit lorsqu'il
récapitule le chemin parcouru dans YAnalytiquede la raisonpratique
pure47. Il n'est pas besoin de parler d'analogie, là où sa tâche propre,
la jonctiondu finiavec une réalitésurlaquelle il n'a pas priseest d'emblée
accomplie.
Dès lors, les mentions expresses de la notion, pour rares qu'elles
soient, deviennent signifiantes.Elles orientent vers la question du
Souverainbien, qui ouvre le champ pour une Dialectique . Le modèle
de la Critiquede la raisonpure, en effet,définitce champ par la position
de l'iriconditionnécomme « illusion transcendantale». L'inconditionné,
il est vrai, est cette fois donné, et d'emblée. L'illusion peut surgir,
cependant, lorsqu'on passe de la position de l'inconditionné de la
libertéà la penséedel'universde cetteliberté48.Une telle pensée appartient
au processus de décision d'une action dont la loi est en même temps
une maxime.Elle implique la possibilitédu « souverainbien », souverain
bien « dérivé » s'il s'agit de cet univers lui-même,impliquantdonc un
« souverain bien originaire», ce qui est une façon de nommerDieu49.
L'illusion transcendantalepeut très bien ressurgir,avec son thème
propre,qui consiste à penser l'univers intelligibleselon le type d'intel-
ligibilité de l'univers de la science, selon cette maîtriseeffectivequ'il
autorise dans les limitesde l'expérience. U analogieest dès lorsla réplique
spécifiqueà l'illusiontranscendantale, puisqu'elle en honore le caractère
« transcendantal» (la pensée est faitepour penser,et cela jusqu'au bout),
mais en avoue et guérit l'illusion (la pensée analogique ne va au bout
d'un réel que dans la mesure où il lui est donné).
C'est vers cettepensée de l'universéthiqueque fontsigneles quelques
emplois de l'analogie dans la Critiquede la raisonpratique.On pourrait
dire qu'elle va donner les parolespour la liberté . Si en effetKant omet
de qualifierà nouveau la typique du jugementpratique pur d'analogie,
il la désigne comme symbole 60. Aucun développement n'est donné;
les Prolégomènes étaientun tout petit peu moins avares, quand ils liaient
symbole et langage. Un tel rapport au langage n'est dans la deuxième
Critiquequ'un tout léger filigrane.Pour le deviner,il ne suffitpas d'un
œil fin,il faut encore la connaissance de l'œuvre ultérieurede Kant,
et même de ce qu'elle a engendré dans la suite de la pensée philo-
sophique.

46. KpV,5,86,22-33;cf.Emile, defoiduVicaire


profession , Œuvres
savoyard , Pléiade,
IV,
600-601.
47. KpV, 5, 105,36-37.
48. KpV, 5» 107; 4-109»9.
49. KpV, 5, 125,22-25.
50. KpV,5,70,57.

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468 F. Marty

B I La facultédejuger têléologique
: finalitéet souverain
bien

Quand on cherche à comprendreles méandres du cheminement


où Kant reprend la notion d'analogie, il est avantageux d'aborder la
Critiquede la facultédejugerpar sa deuxièmepartie,concernantla faculté
dejuger télêologjque.Elle retrouveen effet,dans le développementde sa
Dialectique question du souverain bien, qui était le lieu de la Dialec-
la
tiquede la deuxième Critique . Je me borne ici à la différence dans l'abord
de la question. La Critiquede la raisonpratiquesituaitsa dialectique dans
les composantes mêmes du souverain bien, l'antinomie surgissantdu
faitque l'on ne voyait pas commentl'exigence d'absolu de la loi morale
pouvait assurer la possibilité d'un accomplissementdu bien selon les
dimensions concrètes de l'agir. Un tel accomplissement,pour l'être
qui agit selon des « maximes», s'appelle le bonheur . Kant levait l'anti-
nomie en distinguantl 'absolument impossible, le bonheur cause de la
vertu, de ce qui est impossible pour nous, assurer le lien entre vertu
et bonheur51.Les « postulats », de l'immortalitéde l'âme et de Dieu
permettaientalors de penser la possibilité effectivedu souverain bien.
La Dialectiquede la Critiquede la facultédejugertéléologique se situecette
foisà hauteurdu jugementsurle vivant,commeêtreorganisé.L'antinomie
est surmontée,lorsqu'on ne considère plus la causalité mécanique et la
finalitécomme deux principesconstituants , mais régulateurs, ce qui revient
à en fairedes maximes , qui règlentle cheminementconcretoù se déploie
la science du vivant62.O estdansundéveloppement de la finalitéqueparaît la
question du souverainbien .
L'analogie fait retour, dans la maxime du jugement de finalité.
La nouveauté de son statut se lie à la valeur de jugementréfléchissant
qu'est le jugementsur le vivant,dès qu'on le considèreselon les maximes
qui l'opèrent et lui font tenir ensemble l'empirique de l'observation
et la totalitéde l'intelligible.Il joint sans les confondre les niveauxde Vana-
de
logie Inexpérience et de celle de V Sans
intelligible. les confondre,et c'est
pourquoi, comme il a été rappelé, l'analogie du vivant est soigneuse-
mentdistinguéed'une analogie de l'expérience,en sa dimensionconsti-
tutive.La causalité réciproque du tout et des partiesimplique l'analogie
avec la pensée de l'artisan, mais elle ne peut en aucune façon « sché-
matiser» l'être organisé. Mais puisqu'il s'agit d'un être de la nature
un affermissement est donné à l'analogie du monde intelligible.Inlas-
sablement, Kant répète que cette démarche, où le monde est pensé
comme création, où un seul être est « fin en soi », l'homme libre53,
est une démarche qui ne permet pas de « conclure selon l'analogie »,
mais seulementde « penser selon l'analogie »64. Il reste qu'au termeil

51.KpVy5, 114,11-115,8.
52.AU, 5, 386,12-388,19.
53.AU, 5, 434, 5-436,2.
54.KU, 5, 464,3-465,23.

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U analogiechetiKant : une notioncritique 469

ne recule pas, comme il a été dit, devant l'expression d'une « connais-


sance selon l'analogie ».
E. Weil est fidèleà la pensée kantienne,lorsqu'il interprèteen terme
de « philosophie du sens » le couple de « findernière» (letter Zweck)
et « finultime» (Endzweck)55.La Critiquede la facultédejuger têléologique
se distinguede la Critiquede la raisonpratiqueparce qu'elle place l'homme
dans un universoù l'observation même du vivant introduitune pensée
du sens. L'homme est autorisé, dans l'acte où il assume sa liberté, à
déclarer qu'elle ne peut pas être ce qui, dans cet univers, serait seul
condamné à l'insensé. Le remarquable passage sur l'athée, tout autant
capable de rectitudemorale que le croyant,repose sur cette exigence.
Il ne s'agit pas d'ailleurs d'abord du bonheur du juste, mais de la force
de contagion,si l'on peut dire,de la raison qui habitel'exigence morale.
Qu'elle ne puisse, en sa racine, changer la face du monde, vient ternir
le respect que lui porte l'agent libre, qui ne pourra dès lors que se
déclarer croyant« d'un point de vue pratique »56.
L'ascèse analogique se trouve dans cette délimitation.Le discours
analogique ne se soutient que de la décision de liberté qui le porte.

C / La facultédejuger esthétique
: démarche
analogiqueet parole
Il arrive à Kant, dans la Critiquede la facultédejuger téléologique,de
parlerde « la déterminationmorale intérieure» de l'homme comme d'un
« appel »57.Y est impliquée la métaphorede la « voix de la conscience»,
voix qui n'est reconnue dans toute sa dignité,pour Kant, que si son
commandementpeut être considéré comme « commandementdivin »,
formede base du rapportreligieux58.L'impératifmoral entreainsi dans
l'ordre de la relation de parole. Mais il ne faut voir ici qu'une orienta-
tion possible pour la réflexion,non une de ces « conclusions selon l'ana-
logie » qu'il ne cesse d'exclure.
C'est d'une tout autre façon que la Critiquede la faculté de juger
esthétiqueimplanteune question de langage sur le terrainde l'analogie.
On peut dire qu'un développementest ainsi donné à la brève suggestion
des Prolégomènes, qui mettaientdans « l'anthropomorphismesymbolique»
une procédure langagière,et demandaientaussitôt après de reconnaître
une analogie dans cet anthropomorphisme.
Le termede cette Critiquede la facultédejuger esthétique réactive,en
effet,la question du symbole. Il ne faut pas hésiterà placer ce passage
à hauteur du chapitre sur le schématismede l'entendementpur, dans
la Critiquede la raisonpureychapitre auquel on feraitgrand tort, en y

55.Problèmeskantiens
^ p. 82, 106.
56. KU. 5, 452, 8-455,5.
57.KU, 5, 452, 32-34.
58. Surcettedéfinition
de la religion,
KU,5, 481,12-14.

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47° F- Marty

restreignanttout le schématisme kantien, car ce serait en manquer


l'étonnantefécondité,dans les formesneuves qu'il ne cesse de susciter
dans l'ensemble du parcours critique. Pour ce qui m'importe ici, je
relève d'abord que schématismeet symbole sont placés dans le même
genre, 1' « hypotypose», que sa version latine explique comme « mise
sous le regard». L'allemand n'est pas moins ferme: il s'agit de « pré-
sentation», et elle est à comprendrecomme « procédé qui rend sen-
sible »59ce qui est du côté de l'intelligible.Que cetteprocédurene soit
pas à entendrecomme « confusion» peut se conclure simplementdu
fait qu'une confusionne seraiten aucune façon quelque « mise sous le
regard» d'un intelligible.Le symbole est donc un passage au sensible
des idées de la raison, leur « présentation». On pourraitdéjà dire qu'il
en est une « expression ».
Mais le mouvement de la pensée de Kant serre ici de beaucoup
plus près une procédure langagière. Le symbole est en effetexpliqué
expressémentcomme mettanten œuvreune analogie.Alors que le schème
est une « présentationdirecte» d'un concept, le symboleest une « pré-
sentationindirecte», homogène à la démarcheanalogique, qui implique
un détour. L'analogie consiste ici à prendre un concept schématisé,
pensée d'une expérience sensible, donc, et à l'appliquer à un ordre
tout autre,celui de la raison, et c'est ce qui fait« indirecte» la « présen-
tation » ainsi produite60.A s'en tenir là, cependant, on demeurerait
dans la démarche incertainede l'analogie, joignant une part de simi-
litude et une part de différence aux contoursflottants.Le transfert tient
dans une « réflexionsur l'intuition »61, expression qui ne peut être
entendue, dans ce contexte,de quelque raison pure opérant sur elle-
même,mais qui doit êtrecompriseà partirdu « jugementréfléchissant »
auquel en effetelle appartient.La présentationici est celle d'un concept
« réfléchi», c'est-à-direrenvoyé au tout de la raison.
On aborde ainsi à ce quifondela possibilitémêmedu langage . Kant le
pressent,et ce qu'il parvient à formulerest fort remarquable,car on
est, à cette page, au point de naissance de la pensée du symbole,chez
lui, et par là dans la pensée contemporaine.Les symbolesne sont pas
assimilables aux caractères de l'écriture62,car ils occupent un point
plus originel. La production d'un langage, les exemples donnés sont ceux
du langage philosophique, relève d'une « hypotyposesymbolique »63.
Il s'agit de la métaphore , pas seulement décrite, mais fondée dans la
structurede l'hypotyposesymbolique.Celle-ci faitparaîtreun « substrat
suprasensible»64,mais par les moyens mêmesde la sensibilité
. Or c'est là

», « Versirmlichung
59.KU,5, 351,23-26(« Darstellung ») .
60. KU, 5, 352,7-16.
61. KU, 5, 351,26-31.
62. KU, 5, 352,1-7.
2.
63. KU, 5, 352,25-355,
64. KU,5, 350,20-28;cf.NM,p. 350-353.

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U analogieche%Kant : une notioncritique 471

une voie pour accéder à la possibilité de parler. Les signes linguistiques


sont des marques sensibles, qui se constituenten composant ce tout
qu'est un « systèmede différence». Kant travaille ici sur des termes
exprimantdes concepts,ce qui représenteune approximationtrèsgrosse
par rapportà la linguistiquecontemporaine.En revanche,il fautrecon-
naîtreque le rapportde différences constitutives
d'un système qui faitla base
de la sémiotique ouverte par F. de Saussure, perme, t d'éclairer le propos
difficiled'une « réflexionsur l'intuition», seul élément,explique Kant,
que l'hypotypose symbolique ait à retenirdans la schématisationdu
concept..La différenceentre les divers concepts impliqués dans le pro-
cédé symbolique ne vient pas de leur contenu , qui ne pourraitêtre que
celui de l'intuition.Il fautdonc la placer dans la distinction,en quelque
sorte numérique, des différentes démarches de « réflexionsur l'intui-
tion ». En termessaussuriens,la distinctionne vient pas de la substance ,
mais des éléments opposablesà l'intérieurd'un ensemble65.
Le jugementesthétique , abordeP ordresémiotique
, parce que réfléchissant .
Les indices en ce sens ne manquentpas dans cettepartie de la troisième
Critique. Les « idées esthétiques», spécialementdans le développement
poétique, constituentun « langage pour l'indicible »66. Il faut aussi
évoquer ce qui, dans un premier moment, vient renverserl'analogie
et la présentationsymbolique,l'expériencedu sublime . On peut dire qu'il
est l'échec du mouvementanalogique, puisqu'il ne cesse de l'excéder67.
Mais il est vrai aussi qu'il est de la naturede l'analogie de se reconnaître
excédée, et donc de faire signe vers le sublime. Enfin, la structure
sémiotique que l'on peut identifierdans la « réflexionsur l'intuition»
qui fait le symbole, vient éclairer le caractèrede communicabilitédu
sentimentesthétique, caractèretellementétonnantpour ce qui est de
l'ordre du plus subjectif,le sentiment,qu'il faut y voir une définition
du goût : que l'on puisse établir la communicabilitéd'un sentiment,
alors il faut dire qu'il s'agit du jugementde goût. Le « sens commun»
dont parle alors Kant est en appui sur une imaginationdont le destin
se lie à un entendement,ce qui est une autre façon de s'orientervers
un sujet parlant68.
L'horizon qui s'ouvre est celui où l'analogie peut s'avérer comme
formedulangagedeVexpérience libre, formequi est à cherchersur le registre
symbolique,dans la« réflexion»qui ne cesse de renvoyerà toutel'ampleur
de la tâche de l'homme. Le symbole,/¿¿tf sensiblede la démarche analogique
rejoint l'impératifmoral, demandant de faire du particulierle lieu de
l'universel.

65. Coursdelinguistique , p. 166(Payot,1971).


générale
66. KU, 5, 316,19-25.
67. AU, 5, 268,1-269,5-
68. au, ^ 40,surtout
5, 296,5-8.

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472 f7. Marty

III. - Conclusion : l'analogie critique


DANS LA TRADITIONDE L'ANALOGIE

C'est au niveau où se dégagent les points nodaux, et les directions


qu'ils inaugurent,que j'ai tenté de décrire le tracé de l'analogie dans
le champ ouvert par la Critiquede la raisonpure. En cherchant,dans un
second temps, les enjeux dont ces méandres pouvaient être les effets
de surface,il m'a semblé que l'on pouvait les ramasserdans la recherche
d'un discours- cet ensemble de parolesoù s'énonceun sens- où uneliberté
parvient à dire sa tâche
. L'obstacle à surmonterest de porter au dire
une liberté qui demeure de bout en bout dans l'œuvre de Kant un
insondable (ce qui ne veut pas du tout dire un « irrationnel»). La récom-
pense est la possibilité d'une communication, où des libertéssont effecti-
vement engagées. L'enjeu est décisif,pour ce qui est sans doute une
des formesles plus riches de la réflexionmorale contemporaine,celle
qui choisit comme lieu des groupes acceptant les exigences de la com-
munication 69, et où un « sens moral commun » vient à effectivité.Ils
n'échappent au bavardage ou à l'échange théorique que si le dire est
celui de l'engagementd'une liberté.
Le chemin suivi par Kant apparaît, si le relevé que j'en ai proposé
est suffisamment fidèle,comme un moment de la longuetraditionde l'ana-
logie dans la philosophie occidentale
, comme un de ces moments, il est
vrai, qui seul mérited'être dit « traditionnel», parce qu'il attestede la
féconditéde cettetraditionen la renouvelant . Le long temps où l'analogie
est restée dans l'oubli, dans l'interprétationkantienne, ne doit pas
être considéré comme une péripétie sans intérêt.Elle tient au fait que
l'analogie ne pouvait être que « métaphysique», voie moyenne entre
univocité et équivocité pour énoncer l'intelligible,joignant, en raison
même de ce type d'accès, part de ressemblanceet part de différence.
Si les « analogies de l'expérience» apparaissaientcomme une tout
autre question, c'était en raison de l'histoire même de l'analogie en
Occident, dont le centrede gravité,au Moyen Age, venait se stabiliser
dans la question théologique. En ce sens, la Critiquede la raisonpure
fait retourau pointde départgrecde Vanalogie , l'analogie prédicamentale,
énonçant proximité et différence,afin de produire les divers degrés
selon lesquels se constituentaussi bien un savoir déterminé,qu'un
ensemble de savoirs. Leibniz renouvelait cet usage de l'analogie, et
Kant le savait, quand il rappelait ce principe de continuité,moyen
termeentrele principe qui commande la recherchede l'unité, et celui
qui demande de ne pas laisser perdre un seul degré de détermination.
Cela vient dans YAppendiceà la Dialectiquetranscendantale un des lieux

69. Jepenseauxtravaux
de K. O. Apel,J.Habermas;celarejoint
la « discussion
»
les« morales
entre » dansla réflexion
vivantes d'E. Weil.
morale

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U analogieche%Kant : une notioncritique 473

de la pensée de l'analogie dans la premièreCrtiique 70.Les analogies de


l'expérience marquent ici, cependant, un renouvellement profond.
Elles annoncent la théorie des modelesdans l'épistémologie contempo-
raine, et mettentl'accent moins sur des degrés,qui risquent toujours
d'être pris pour une simple mise en ordre de la variété du réel, que sur
la constitution systématique, où l'esprit humain est questionneur,comme
le dit la « révolutioncopernicienne».
C'est sur ce point que les analogies de l'expérienceouvrentle renou-
vellementde l'analogie du monde intelligible.L'opération analogique
n'est pas opération sur un contenu, où se combinent négativité et
« excellence ». Elle se situe au niveau du questionnementmême. Que
les analogies de l'expérience soient valables dans les « conditions de
possibilité de l'expérience » n'est pas en effetà entendrecomme une
analyse de « théorie de la connaissance», mais comme l'assignation de
la connaissancehumaine à sa position « frontalière», ce termerendant,
en français,sa vie à la métaphore de la « limite ». La pensée a pour
champ propre, comme Kant l'apprenait chez Leibniz, le possible , ce
qui n'est pas peu de chose, puisqu'il faut entendre par là Yintelligible.
Ce champ a même tant de valeur, que la premièretâche est de résister
au mouvementqui va du possibleà conclureau réel.Celui-ci ne s'apprend
que dans l'expérienced'une frontière , qui a toujours à voir avec l'ordre
du donné . Son paradigme, au temps de la science moderne, est, et doit
rester,à mon sens, celui de la science de l'expérience.Mais il fautdécou-
vrir d'autres formesde « faits», libérantde nouveaux champs pour la
pensée : fait de la loi morale, expérience esthétique, observation du
vivant, ce sont eux qui deux fois ont réveillé le mouvement critique.
Analogie « physique », analogie « métaphysique», si on veut bien
admettrece raccourci, Kant renouvelle ici sur un fond bien des fois
exploré. Je crois que la troisièmeformede l'analogie, celle qui constitue
le discours critique lui-même est sa contributionla plus originale, et
pour cela sans doute la plus discrète,à la traditionde l'analogie. Les
hardiesses de la penséene sontjamais si grandesque lorsqu'ellerelitces monu-
mentsde sonpassé que sontles textes.La première Critiqueest une telle
relectureà la fois de la Logiquegénérale , et, je crois que l'on peut le
montrer71, une relecture
, en son Analytique, des Principia de Newton.
Il me semble que je retrouve ainsi, par cette voie, certains traitsqui
me paraissent particulièrementféconds dans des pensées qui s'aident
de la réflexionsur Kant. Si le textede Newton peut devenir ainsi le
lieu pour une philosophie au temps de la science moderne, dans le
champ transcendental définipar la Critique, c'est peut-être,comme le
pressent J. Petitot, qu'il faut arriver à comprendre comment la pos-
sibilitéd'unedescription en languenaturelledoit être reconnue comme une

70. KrV, 3,435,27-439,


2*SurLeibniz,
cf.iVAi,p. 146-149.
71. Cf.NM, p. 112-116.

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474 F- Marty

part intégrantede la constitutionde l'objet de la science72.Quant aux


nouveaux territoiresque les deux dernièresCritiquesdessinentdans le
champ problématiquequ'ouvrait la première,la question que P. Secrétan
propose d'ajouter aux trois questions du « Canon de la raison pure »,
« Que puis-je admirer»73me semblefairesignevers les textesoù l'homme
a tentéde dire sa destinée de sujet libre, les mytheset les sagesses. On
peutà les lire,apprendreà diredes parolesneuves,celles d'un aujourd'hui.

F. Marty.

72. J.Petitot,A proposde la querelle


dudéterminisme.De la théorie
descatastrophes
à la Critique dejuger.
dela faculté Traverses
, 24,1982,p. 140.
Méditations
73. P. Secrétan, kantiennes. deDieu
Èn-deçà detout
, au-delà , p. 18.

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