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La structure dramatique dans Bajazet

Précisions terminologiques (d'après Bénac)


Dramatique (1) : " qui s'exprime grâce à la représentation sur scène d'une action entre
personnages ".
Action : " série d'événements liés par des rapports de cause à effet et qui créent une intrigue "
Dramatique (2) : désigne la qualité de l'action d'une pièce de théâtre, consistant dans le fait
qu'une situation donnée mettant en conflit les passions des personnages, ces passions, en se
heurtant, poussent les personnages à prendre une décision, donc à agir, ce qui dénoue la
situation et en amène une nouvelle.

Le théâtre de Racine est fondamentalement dramatique. Les personnages sont toujours en


action, par la parole (donc pas nécessairement sur le plan événementiel). Les personnages de
Racine utilisent la parole pour menacer, ordonner, avouer, exprimer un sentiment qui va précipiter
l'action. Et l'expression de tout cela est essentiellement dramatique.

L'exposition dans Bajazet

En principe, l'exposition correspond à l'acte I.


Le lieu est indiqué dans les deux premières répliques : à l'intérieur du harem.
Osmin (17) : le sultan Amurat est absent de Byzance (pour le siège de Babylone) -> dimension
politique et militaire.
Vers 29 et suivants : problème des janissaires, que regrettent Acomat. Celui-ci apparaît donc
auréolé d'un ancien prestige militaire, Or Acomat vise à retrouver le pouvoir militaire et politique,
comme nous le verrons.
Vers 53 et suivants : l'attitude des janissaires à l'égard d'Amurat dépend de l'issue du siège de
Babylone. En cas d'échec, il est perdu à leurs yeux. Or Roxane et Acomat sont assurés de
réussir leur complot en cas d'échec à Babylone. Par contre, en cas de succès, ils sont sous une
terrible menace, car Bajazet aura déjà été proclamé sultan. Il y aura de graves décisions à
prendre rapidement. Situation de crise, donc.
Vers 70 et suivants : Amurat a envoyé un esclave pour assassiner son frère Bajazet. Mais
l'esclave n'a pas pu exécuter l'ordre, car Roxane et Acomat l'ont fait assassiner. Tous deux sont
donc entrés en rébellion ouverte avec le sultan.
Vers 115 sqq. : présentation de Bajazet. Nous apprenons qu'il a été brillant soldat (le prestige
militaire est nécessaire à ce jeune premier)
Présentation de Roxane, le personnage principal. La vie de Bajazet dépend de son bon vouloir.
Elle est devenue en fait éperdument amoureuse de lui.
Vers 168 sqq. : Athalide. Nous apprenons qu'elle sert d'intermédiaire dans le sérail entre Bajazet
et Roxane. Elle est destinée à devenir l'épouse du grand vizir Acomat, dans le complot qu'il dirige
: il s'agit de mettre Bajazet sur le trône en l'associant à Roxane. Pour Acomat lui-même, il veut
s'assurer une situation solide en s'assurant d'Athalide.

Mais tout cela ne suffit pas encore à créer une situation dramatique. Rien n'empêche Acomat de
réussir. Mais Racine fait maintenant intervenir les obstacles, en fin d'exposition :
Roxane n'est pas sûre de l'amour de Bajazet. Elle veut une preuve, et elle va lui demander de
l'épouser. Bajazet est donc en situation dramatique (scène 3)
Bajazet aime Athalide, et est aimé en retour. Or tout le projet d'Acomat dépend de ces deux ;
malheureusement pour lui, il n'a pas tenu compte de leur amour.

Tous les éléments, c'est-à-dire tout ce qui est absolument nécessaire à la compréhension du
déroulement de l'intrigue, sont en place.

Fonction dramatique des personnages


Amurat, le sultan. Il n'apparaît pas, mais il détient le pouvoir, qui détermine l'action de tous les
autres personnages. Sous la menace de son retour peut-être victorieux, la crise est ouverte. Mais
c'est aussi à cause de lui que le dénouement a lieu comme il a lieu : c'est lui qui provoque le vrai
dénouement, par l'envoi de son émissaire Orcan. La présence d'Amurat n'est pas physique ; il est
en quelque sorte présent par son absence.
Acomat, le vizir. Second rôle, mais il est davantage qu'un simple confident. Sa fonction s'exprime
en termes de politique, et elle est de deux ordres : il a pratiquement toutes les initiatives (passion
de Roxane pour Bajazet ; il s'est assuré une position solide, l'appui des autorités religieuses, le
prestige militaire, et il est le maître du complot). D'autre part, bien qu'habile politicien, il n'a aucun
discernement en ce qui concerne la relation entre Atalide et Bajazet. Son ignorance va
déclencher toute l'action dramatique.
Bajazet : il aime Atalide. Mais sa situation particulière de prisonnier de Roxane réduit sa marge
de manoeuvre à très peu de choses. En plus, il est enfermé dans un dilemme tragique : ou bien il
cache son amour et épouse Roxane, ou bien il avoue son amour, et est vraisemblablement
condamné à mort. Il ne peut que rassurer Roxane et temporiser, ou la rassurer insuffisamment et
provoquer jalousie et catastrophe. Rassurer simultanément Roxane et Atalide, voilà sa marge de
manoeuvre.
Atalide aime Bajazet. Dilemme tragique, analogue à celui de Bajazet. Pousser Bajazet à épouser
Roxane, tout en le perdant et en risquant la jalousie ; pour elle aussi, c'est très dangereux
d'avouer son amour.
Roxane, amoureuse de Bajazet, est déterminée par la violence tyrannique de sa passion, qui
l'aveugle sur les sentiments véritables de Bajazet et d'Atalide, mais qui exige aussi des garanties
d'exclusivité de Bajazet. Celui-ci, par ses réticences, attise sa méfiance et lui fait demander des
garanties encore plus fortes. Elle dispose du pouvoir absolu dans le sérail en l'absence du sultan
(elle est d'ailleurs la seule amoureuse à disposer du pouvoir dans le théâtre de Racine).

Les ressorts de la tragédie


Péripétie

Aristote, autorité première en la matière, nomme péripétie l'une des deux sortes de dénouements
possibles : l'autre est le dénouement par reconnaissance (comme dans Oedipe roi) ; c'est le
dénouement où le héros reconnaît sa véritable identité.

Dans le dénouement par péripétie, il y a un renversement de situation qui se produit à la fin de la


tragédie (cf. l'Alceste d'Euripide).

Eh bien, cette notion s'est modifiée. Au XVIIe siècle, on parle des péripéties et, pour qu'on puisse
en parler, il faut un événement de surprise au moins pour un ou deux personnages. La péripétie
crée alors une situation dramatique nouvelle.

Dans Bajazet, nous avons les péripéties suivantes :


II-1 L'entrevue entre Roxane et Bajazet noue l'intrigue. Roxane demande à Bajazet qu'il l'épouse,
mais celui-ci se dérobe et lui oppose un refus à peu près clair. Cet obstacle imprévu est une
péripétie qui modifie la situation dramatique : les plans d'Acomat sont fichus, et beaucoup sont en
danger.
II-III Bajazet a modifié son attitude à l'égard de Roxane. Nouvelle situation dramatique. Atalide,
désespérée, est partagée entre le soulagement de voir Bajazet continuer de vivre et le désespoir
de le perdre. Cette précarité est lourde de conséquences : à cause d'elle, Bajazet va se
comporter très froidement devant Roxane, chez qui naît le soupçon d'une liaison entre Bajazet et
Atalide.
III-8 Annonce de l'arrivée d'Orcan, qui a l'ordre de mettre à mort Bajazet.
IV-3 La péripétie principale est le moment où Roxane utilise la lettre d'Amurat pour éprouver
Atalide. L'évanouissement d'Atalide confirme les soupçons de Roxane (IV-4).
V-4 Dans cette scène, Roxane propose une dernière chance à Bajazet s'il assiste au supplice
d'Atalide.
Chez Racine, l'action n'est pas modifiée par des mouvements extérieurs, mais par des
mouvements intérieurs, qui sont fonction des passions et des désirs des personnages. Les
modifications importantes sont dans l'attitude des personnages ; en ce sens, l'arrivée d'Orcan
n'est pas une véritable péripétie.

Fils et noeud de l'intrigue

Dans Bajazet :
Volonté d'Acomat de renverser le sultan et de le remplacer par Bajazet. Le fil de cette volonté est
présent tout au long de la pièce.
L'amour de Roxane pour Bajazet ; elle veut qu'il l'épouse
L'amour qui unit Bajazet et Atalide ; leurs intérêts communs

Le noeud de l'action correspond aux actes II, III et IV. Et pour que l'action se noue, il faut un
obstacle : ici, ce sont les volontés divergentes.

Source : cours universitaire (Michel Dentan)

J.-F. Jobin (refonte mai 1999)