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Emmanuel Faye (dir.) : Heidegger, le sol, la communauté, la race

Edith Fuchs
44-56 minutes

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communauté, la race

Ce texte paraîtra également dans la Revue d’histoire de la Shoah, dans le numéro


201 d’octobre 2014

Celui qui aurait consacré partie ou totalité de sa vie de professeur, chercheur ,


commentateur à lire, relire, traduire, interpréter, nécessairement sans fin, les
ouvrages de Heidegger, ne peut qu’opposer une résistance farouche aux travaux
qu’Emmanuel Faye consacre depuis plusieurs années à cet auteur.

Si en effet l’épisode du Rectorat a pu passer aux yeux des admirateurs pour une
« grosse bêtise », vite oubliée afin que son auteur revienne au vrai travail de la
pensée [1], le « chef d’œuvre du siècle » ainsi que le nomme Emmanuel Martineau,
ne saurait en rien subir quelque outrage.

En France, tout spécialement, la reconnaissance du poids idéologique,


antérieurement même à la catastrophe hitlérienne, du « trio » ultraconservateur
et antisémite, formé par Ernst Jünger, Heidegger et Carl Schmitt, fut pour beaucoup
fort laborieuse. [2] . Les pratiques criminelles déclenchées à haute température dès
1933 à l’encontre des opposants, des Juifs puis des « handicapés » ne suscitèrent
aucune décision particulière de la part de ces grands défenseurs de l’Entscheidung
. Quant au génocide anti-juif , comment nier que, même après-guerre, Heidegger
n’en ait jamais rien dit ? Ce n’est pas le lieu de rappeler et commenter la façon dont
Heidegger évoqua en 1949 les chambres à gaz pour y voir autant de « fabriques de
cadavres », (selon le mot d’humour nazi du SS Friedrich Entress - comme le rappelle
F. Rastier dans Emmanuel Faye (dir.) Heidegger, Le sol, la communauté, la race,
Beauchesne, Collection « Le grenier à sel , 2014, pp. 280-81) . On sait sans doute
que Heidegger déclara que l’ « essence » de telles « fabriques » serait de même
nature (im Wesen der Selbe...) que l’essence de l’agriculture désormais motorisée,
la même que celle du blocus, de la famine, ou encore de la bombe atomique. On
comprend bien que, par la vertu de cette même « essence » nazisme, bolchévisme
(la famine en Ukraine) américanisme tomberaient dans le même sac, si on ose dire,
ou plutôt sur le même sol : celui de « la » technique, conformément au vocable
heideggerien.

L’adhésion de Heidegger au nazisme, quand elle finit par être reconnue par la
France philosophique, parut à beaucoup, relever de la nécessaire séparation entre
l’œuvre et la vie. Beaucoup ont argué, suivant en cela Arendt [3] d’une analogie :
de même que Platon, à plusieurs reprises , fit le voyage à Syracuse auprès de Denys
le tyran, de même en somme métaphoriquement, Heidegger auprès de Hitler.
Parmi les nombreuses objections à opposer à cette analogie, l’une consisterait à
souligner que Platon prit le risque d’être emprisonné ou pire pour convertir le tyran
à la droite philosophie en commençant par la mathématique, tandis que Heidegger
occupa une fonction officielle en servant de toute sa fougueuse radicalité les vues
du dictateur.

Les travaux d’Emmanuel Faye furent accueillis en France par une vraie bataille de
philosophes, tous corps professoraux et officiels confondus. [4] : avec son
Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie : autour des séminaires
inédits de 1933-1935, la probité philosophique du grand admiré menaçait
ruines. [5]. Par contre-coup, qu’allait-il advenir de celle des adulateurs ?

Naturellement, la position de repli avait déjà souvent consisté à séparer, dans


l’énorme production de Heidegger écrits de circonstance (tel le célèbre Discours du
Rectorat sur la Selbstbehauptung de l’université) et œuvres fondamentales, tout
spécialement Sein und Zeit .Quand on sut qu’Emmanuel Faye osait porter le fer
même au « chef d’œuvre du siècle » , beaucoup des heideggeriens refusèrent tout
uniment de lire l’ouvrage. Mais cette fois, avec cet ouvrage collectif [6], E. Faye
n’est plus seul . La richesse des champs d’investigation abordés par les différents
chercheurs, la diversité des contributions donnent à un lecteur « non enbéguinné »
un sentiment de vivace liberté. Le ton est , bien sûr, dépourvu de toute
grandiloquence ; la traduction de Heidegger ainsi que le précise E. Faye, évite
néologismes et jargon. [7]. Enfin, les contributeurs n’entretiennent pas le moindre
rapport avec la révérencieuse componction qu’adoptent en général les laudateurs
français.

Toutes les contributions convergent vers la confirmation que Heidegger a bel et


bien introduit dans ses écrits les plus philosophiques, vocables et thèmes racistes
et germano-maniaques , conformes à son engagement nazi, de sorte que la grande
dramaturgie de l’Etre et de son oubli peut bien apparaître, non sans soulagement,
démystifiée. Quel étudiant pourrait déduire d’une lecture immanente faite avec
bonne foi que le terme d’ « Etre » sans cesse présent sous la plume de Heidegger
joue le rôle d’un « Deckname », c’est-à-dire de mot-couverture ? Nous reviendrons
sur ce point. Pour l’heure il suffit de souligner qu’en général l’ouvrage donne le
sentiment que justice est enfin rendue parce que le cryptage auquel Heidegger ne
cesse d’avoir recours fait l’objet d’une convaincante démystification. Mais
comment ne pas être accablé de ce que tant d’intelligences n’aient jamais rien
entendu, ou voulu entendre ? en dehors des dénégations déjà évoquées, beaucoup
se sont égarés magistralement comme le fit Löwith [8] , qui de façon fort étrange
voit en Heidegger un défenseur de l’individu- ou encore, sans doute plutôt dans un
nébuleux clair-obscur, Arendt, peu abordée dans ce recueil.

Les neuf contributions sont magistralement présentées par E. Faye dans son
Introduction ; quelques remarques destinées à donner le sentiment de leur
richesse, du triple point de vue historique, politique et philosophique suffiront
donc.

Il faut en premier lieu souligner quel plaisant abîme sépare le style de l’auteur
étudié- sa lenteur, son ton péremptoire, son obscure profondeur- de l’alerte
concision des différents essais. La bibliographie elle aussi réconforte par
l’abondance jusqu’à ce jour des travaux démystifiants- beaucoup plus anglais,
allemands, mais aussi italiens et espagnols que français, on le sait. « La critique de
Heidegger commence à se frayer un chemin en France » constate modestement
Emmanuel Faye. [9]. L’intérêt de ces contributions tient non seulement à leur
teneur intrinsèque mais aussi au caractère ouvert des analyses qui, à de
nombreuses reprises esquissent des pistes de recherche à effectuer. Cette
nécessité tient au moins autant à l’abondance des écrits de Heidegger (E. Faye
remarque avec raison que « peu d’esprits auront le loisir d’aller consulter les 102
volumes de la Gesamtausgabe , les 35 volumes en cours de parution chez Alber
Verlag de la correspondance et autres textes publiés hors Gesamtausgabe . En ce
sens la prolixité verbale de Heidegger continue de le protéger. ») [10], qu’à
l’ahurissant statut de ces « œuvres complètes ».Ainsi par exemple, E. Martineau ,
dans l’introduction à sa traduction de Sein und Zeit justifie le choix de l’exemplaire
N101963 , améliorée par Heidegger, vingt- six ans après la première édition. Autre
exemple : « aussi bien la traduction française parue chez Gallimard, que l’espagnole
parue chez Destino, (du cours consacré à Nietzsche que Heidegger avait prévu pour
le semestre d’hiver 1941-1942) se sont fondées sur l’édition de 1961 (dans le
volume II du Nietzsche) qui, à la lumière de la publication de l’original en 1990 ,
s’est avérée être une falsification, du fait des manipulations de Heidegger lui-même
comme Emmanuel Faye l’a prouvé dans sa recherche ». [11].

S’il est certain , comme l’écrit aussi G. Pégny que « l’évolution du corpus ne peut
qu’entraîner une évolution des interprétations » , les documents les plus récents
jettent une lumière rétrospective dépourvue d’ « innocence » sur des publications
anciennes, si on veut bien avoir présent à l’esprit que Heidegger lui-même décida
« d’intégrer dans le programme de publication qu’il mit sur pied, des textes
ouvertement nazis ». [12].C’est ainsi que, dans le paragraphe 44a de Etre et temps
dans lequel il est question de la théorie de la vérité, quelques lignes qui purent
passer relativement inaperçues, ou seulement érudites, prennent, après coup, un
fort curieux parfum ; le fragment très connu d’Aristote concernant l’homologie aux
choses des affections de l’âme (pathemata tes psuches) aurait, écrit Heidegger,
« fourni son occasion à l’élaboration de la définition ultérieure de l’essence de la
vérité comme adaequatio intellectus et rei- Thomas d’Aquin qui renvoie à propos
de cette définition à Avicenne, qui l’avait à son tour reçue du Livre des définitions
d’Isaac Israëli (X° siècle) utilise aussi au lieu de adaequatio.. les termes
correspondentia et convenientia ».(Martineau p. 160 (214 édition en allemand)).
On imagine la responsabilité qui pèse sur celui qui recouvrit pour toujours, jusqu’à
Heidegger, le concept grec de vérité. [13].

Les notions heideggeriennes qui constituent le titre de cet ouvrage- le sol,la


communauté, la race- sont réellement abordées parce que les auteurs s’accordent
à juger qu’en « ontologisant » de tels vocables, tellement marqués politiquement,
Heidegger prenait fortement le risque de convertir la philosophie en « mythologie
politique » , selon la bienheureuse formulation de F. Rastier. Tous les auteurs, à un
titre ou un autre, s’accordent à ruiner un topos répandu auquel beaucoup
d’historiens continuent d’adhérer : la destruction délibérée par l’Allemagne nazie
de toutes les dimensions de la « culture spirituelle », ainsi que la nomme par
exemple Husserl, ne fut nullement un brutal désastre tombé sur la tête d’un
« peuple-de-haute-culture ». Il conviendrait en général d’objecter que toute
« haute culture » est édifiée par quelques individus hors norme, le plus souvent
assez mal vus, mal traités par la majorité et les autorités. En Allemagne, pas
davantage qu’ailleurs, Bach, Mozart ou Kant n’ont guère bénéficié, de vies
continûment honorées. Toutefois, et c’est en ce point que les auteurs s’accordent,
cette incontestable « haute culture » allemande fut fortement malmenée, non
seulement depuis la Grande Guerre, mais déjà bien antérieurement. [14] Ainsi Julio
Quesada Martin reprend à son compte [15] le propos de Wolf Lepenies selon lequel
« la révolution nazie ne constitue nullement un point de rupture dans l’histoire
allemande, mais tout au contraire le point culminant de cette histoire », et ce Commented [as1]: « la révolution nazie ne constitue
nullement un point de rupture dans l’histoire allemande,
propos servirait sans peine d’exergue à chacune des contributions. Ce n’est pas le mais tout au contraire le point culminant de cette histoire
lieu pour, à notre tour, avancer quelques raisons en faveur de cette thèse. [16]. En
ce qui concerne le seul Heidegger, l’ensemble du livre persuade amplement, ainsi
que l’écrit G. Pégny, du caractère tout relatif de son originalité de sorte que le
caractère bien-connu des mots et thèmes que Heidegger introduit en philosophie
serait comme « compensé… par un niveau de généralisation et radicalisation
inégalé ». [17]Ce point trouverait amples confirmations si on confrontait phrases
et pages de Heidegger avec d’autres de Spengler par exemple dans son Déclin de
l’Occident, et même avec des pages de Rosenberg ou encore de Bauemler . Rendant
hommage au Mythe du XX° siècle , Bauemler parle des « particularités de l’âme de
la race et du peuple (rassenseelich-völkische) qui ont été capables de produire une
unité de la culture » [18]. N’a-t-on pas le lamentable sentiment que beaucoup de
pages de ces écrivains de ladite « révolution conservatrice » et du nazisme, dont
les talents et les ambitions furent fort divers, furent rédigées en tournant sans
cesse autour des mêmes termes de puissance, race, âme, sol, peuple et similae ?
On ne peut donc que se réjouir de ce que F. Rastier évoque (p. 306) « le projet de
numériser un corpus d’études qui réunira des auteurs aussi différents que
Spengler, Hitler, Schmitt, Jünger.. », « avec l’objectif de caractériser la création et
la diffusion de ce qu’on appelle depuis Klemperer la LTI. »

Or, si l’ensemble du recueil apporte déjà une riche moisson de ce point de vue, son
poids essentiel est, semble-t-il, ailleurs : c’est la continuité du racisme, et donc du
nazisme de Heidegger qui est mis en lumière, d’un bout à l’autre de ses écrits. Les
écrits de la période du Rectorat , explicitement marqués politiquement, relèvent
selon les décisions- mêmes de l’auteur, de ses œuvres complètes. La contribution
de Julio Quesada Martin montre combien le racisme gît, présent/masqué dès les
premiers écrits , et l’étude de Jaehoon Lee, en s’attachant avec précision à la
correspondance de Yorck von Wartenburg avec Wilhem Dilthey revient sur la
conception heideggerienne du « sol ». Selon les mots d’E. Faye (p. 13) « l’absence
de sol est utilisée par Heidegger comme arme de combat contre l’absence
d’enracinement dans l’historicité de l’homme moderne, de l’ego cartésien à la
conscience intentionnelle husserlienne ».

Il nous faut nommer encore, pour donner le sentiment des apports de cet ouvrage,
l’importance d’une lettre de Heidegger à l’historien d’art Kurt Bauch (camarade de
parti à la NSDAP rappelle G. Pégny p. 205) . E. Faye rapporte avoir pris, en 2007,
« pour la première fois appui sur une lettre alors inédite à Kurt Bauch » pour
souligner « la nécessité de prendre au sérieux l’usage heideggerien de l’ « être »
comme d’un mot-couvert ou prête-nom(Deckname). (p. 71).Un long fragment de
cette lettre constitue l’exergue du chapitre VII (p. 211) et le texte allemand figure
en note 1 p. 270. N’est-il pas étrange de lire, sous le plume de Heidegger, que
« l’être de l’étant » est une formule, un « Deckname », et l’explicitation à laquelle
se livre ensuite Heidegger dans ce fragment de lettre, est plutôt effrayante. La
majorité des contributions, on le comprend, reviennent sur cet aveu. F. Rastier n’a
assurément pas tort de dire de cette lettre, qui ne fut accessible qu’en 2004, qu’elle
est apte à « renouveler « la question, c’est-à-dire à jeter le doute, surtout, si,
comme il le fait, on ajoute que Heidegger a, par ailleurs, écrit que le « Vaterland »
est l’être-même (Seyn) . [19].

Et donc, établir de façon toujours plus convaincante, en fonction de l’accès à de


nouveaux documents « l’histoire interne des développements de l’œuvre » permet
d’aborder de façon critique « l’histoire externe de sa réception ». F. Rastier voit dès
lors « qu’il faut s’interroger sur la théorie du tournant (die Kehre) par laquelle
Heidegger articule l’évolution de son œuvre »(p. 299). Cette fameuse Kehre revient
à faire des écrits franchement nazis un simple épisode malheureux et vite oublié.

Tout l’ouvrage, on l’aura compris, plaide en faveur du contraire.

Avant toutefois de voir comment les auteurs se soucient de la façon dont Heidegger
fabriqua sa propre innocente gloire posthume, il convient d’exprimer la satisfaction
que peut procurer la notion de « mythologie politique » quand, sans révérence, elle
s’applique, non à des auteurs qui ont cessé d’être reçus pour majeurs, mais à celui
qui est souvent couronné « plus grand philosophe du XX° siècle ».
Il faudrait commencer par redire avec Franz Neumann [20]qu’ aucune philosophie
n’est responsable du nazisme, ce qui peut s’entendre de multiples façons. Du point
de vue de ce recueil, cela signifie que tous les écrits qui ont contribué à façonner
l’assentiment à l’ensemble des courants pré-nazis, comme à la « révolution
conservatrice », furent le fait de propagandistes et d’idéologues, non de
philosophes.

La difficulté avec Heidegger (que nous avons, pour notre part, rencontrée moins
crucialement peut-être avec Spengler) c’est que la « vision-du-monde » commande
des écrits qui se présentent comme une philosophie savante destinée à
révolutionner pas moins que toute l’histoire de la philosophie, de Platon à l’auteur
soi-même. L’ironie de l’histoire, si on ose dire, est que Spengler , dans cette
« authentique philosophie allemande » à laquelle il prétend, avec son Déclin.. avoir
donné le jour, joue au savant omniscient alors qu’il ne cesse et d’inventer et de
s’égarer, raison pour laquelle nous avons vu en lui un « polymathe
misologue ». [21].Heidegger, lui, est assurément instruit mais pour autant il traite
et l’histoire et les œuvres philosophiques avec la plus grande et tendancieuse
liberté ; il n’incite guère ni ses lecteurs, ni ses étudiants à la connaissance dès lors
que l’essentiel se joue dans l’appartenance immémoriale et silencieuse au sol de la
communauté. C’est là, dit autrement le refrain de Spengler : la culture fait les
hommes, et non l’inverse. Heidegger comme Spengler paraissent bien n’effectuer
que des variations sur la dichotomie banale , en atmosphère de « révolution
conservatrice » , entre la culture enracinée et la civilisation cérébrale, l’une est vie,
forme, dynamique ; l’autre , mortifère, mécanique, sclérosée.. [22]. A cet égard, ce
que défend F. Rastier est fondamental : pour cerner les multiples stratégies de
cryptage de Heidegger, il propose de distinguer « trois domaines sémantiques
entrelacés dans une interaction constante… le discours de l’ontologie
philosophique, celui du mythe identitaire et celui du radicalisme politique ». F.
Rastier choisit un exemple simple, cent fois répété par Heidegger : « l’essence
(termes d’ontologie) non encore purifiée (mythe identitaire de la race pure) des
Allemands(catégorie politique). [23].

Heidegger parle indéfiniment le langage de l’essence (suivi en cela par Arendt),


selon un « idiolecte philosophique.. qui se clôt sur lui-même et ne peut être
commenté qu’en ses propres termes- voire dans sa propre langue ». [24].
Rappelons que Rosenberg, quant à lui, préfère parler le langage de la
métaphysique, et Spengler celui du « cosmique »- surtout celui du « tact
cosmique » . Ces nobles vocables impressionnent le lecteur tandis que les
« procédés issus du sermon qui a tant inspiré le style périodique allemand »
suscitent la fascination (ainsi que le souligne F. Rastier). L’effet d’obscure
profondeur tient en particulier à l’usage de formulations assertives, dogmatiques
et, comme on le sait, à la prétendue fécondité sans égal des néologismes comme
des racines germaniques.

La majorité des contributeurs fournissent, répétons-le, une riche moisson pour


établir la « LTI philosophique » de Heidegger. Parmi les voies fréquentes de cette
LTI figure la transfiguration ontologisante des vocables politiquement marqués.
Mais, si la métamorphose est déjà peu crédible pour des termes tels que Züchtung
, quoi qu’il en soit de Nietzsche [25] ; Volksgemeinschaft ; ou la fameuse
Selbstbehauptung des Volkes , elle est franchement irrecevable pour Verjudung
(p.313-14) Entartung(p.77-78) ; asiatisch (p.185 et p. 221) ; ou encore Vernichtung.
Les thèmes, eux, sont plus aisément aptes à être ployés à toutes sortes de fins. Ainsi
en va-t-il pour la parenté entre Grecs et Allemands, pour le mépris envers tout ce
qui est « asiatisch ».Le renversement, typiquement nazi, de la victime en coupable,
est habillé de grandeur philosophique dans les propos de Heidegger sur « l’être-
esclave » (p. 218).

Toute la contribution de Julio Quesada Martin voit avec raison que Heidegger
« conserve les formes de la philosophie que cependant il détruit », c’est-à-dire des
formes inspirées de la phénoménologie de Husserl, dont il effectue bel et bien la
liquidation. Jaehoon Lee montre, quant à lui, comment, dès 1924 Descartes est
pour Heidegger, l’ennemi à abattre et comment Heidegger oppose « le sol
cartésien et le sol grec comme a priori de la communauté ».
Enfin, héritée sans doute de la « génialité » nietzschéenne, Heidegger a la grande
habitude des raccourcis audacieux , non seulement sur l’histoire, pour laquelle il
n’a que mépris, mais sur toute l’histoire de la philosophie. [26]. Les « lieux »
heideggeriens par excellence ne relèvent-ils pas de la fausse évidence des vues de
Sirius ? De quelle unicité s’agit-il dans le cas de « la » métaphysique
« occidentale » ? de « la » science moderne ? de « la » technique ? sans omettre
« l’accomplissement de la subjectivité ». (p. 95 par exemple), et pourquoi toujours
« Occident » et jamais Europe ?
Tous les chercheurs , et spécialement Emmanuel Faye, mettent en lumière une
constante stratégie de double langage. Il ne s’agit plus du double jeu de la
nazification de vocables philosophiques accompagné de l’ontologisation de thèmes
et vocables nazis, mais pour Heidegger, de multiplier les double sens, de sorte
qu’une oreille peu alertée par les résonnances antisémites/nazies peut assez
aisément se laisser berner par la fascinante prose de Heidegger. Ainsi s’entendent
en deux acceptions distinctes , à la fois en sens et valeur : Weltanschauung (p.321
et p. 47 note 2)-Verjudung(p.314-15) ;Modernité(p.17-p. 124-125) ; Dissimulation
(p. 232-236) ; Occident (p. 216 note 1) ; Existence (p.150-51) ; Mort (p. 278 et sa
note 3-p.279) ; Subjectivité(p. 16 – 69 à 77- et 121). [27]. E. Faye marque bien, dès
son introduction, (pp. 15-16) ce point capital : dans le cours sur Nietzsche, la
« nécessité métaphysique du dressage et de la sélection raciale repose sur
l’interprétation de l’être comme subjectivité ». Or, le travail philologique montre
que « Heidegger distingue entre la « subjectivité » accomplie du peuple, du Nous
de la communauté, et celle, dégénérée, du Moi de l’individualisme « libéral » issu,
selon lui, de Descartes ».

On a là un des exemples dont le recueil abonde, de l’importance majeure de la


recherche des manuscrits, de leur examen rigoureux, de leur datation et de la
confrontation des sources. Faut-il ajouter que pour trouver quelque chose de
pertinent il faut se livrer à des recherches ? Si on ne fait qu’admirer la « grandeur
spéculative » de Heidegger, en s’obligeant à ne tenir aucun compte de son nazisme,
on ne risque pas d’aller lire le récit de Löwith, comme le fait Julio Quesada
Martin [28]. Löwith y raconte non seulement comment Heidegger acquiesça à la
supposition que sa prise de position en faveur du national-socialisme « était dans
l’essence de sa philosophie », mais aussi comment Heidegger ajouta que « son
concept de l’historicité était le fondement de son engagement politique [29]

En hommage à Franco Volpi, dont l’introduction à sa traduction italienne des


Beiträge zur Philosophie fut en 2007 censurée par Hermann Heidegger, parce que
sa conclusion critique était intitulée « Naufrage dans la mer de l’être », l’exergue
du chapitre V consiste en un large extrait [30] de cette introduction dans lequel F.
Volpi écrit que « ce n’est pas tant la pensée du dernier Heidegger qui est
énigmatique que l’admiration servile qui lui a été vouée.. » (p. 145) Ce n’est pas le
moindre intérêt du recueil que d’ouvrir de multiples voies aptes à jeter quelque
lumière sur cette « énigmatique » réception de Heidegger.

Sans rendre à chacun son dû, on peut dire que dans la plupart des articles, l’étrange,
perdurant et mondial succès de Heidegger est abordé. Dans un chapitre intitulé
« Un avenir radieux ? », F. Rastier dresse en vérité un tableau accablant de la gloire
mondiale de Heidegger, en ce qu’elle a fort peu à voir avec la philosophie. Marx ,
dira-t-on, a servi de bannière, sans pour autant avoir été lu, à toutes sortes de
révolutions, réelles ou fictives ; Heidegger, lui, sans avoir été lu, est utilisé tant par
des courants xénophobes, néo-nazis que par des radicalismes d’extrême gauche.
En ce sens seul le « flair politique » est en jeu. [31].Comment être étonné que des
propagandistes et des idéologues perçoivent bien plus clairement que des
philosophes « académiques. » le poids politique de l’hostilité à l’universalisme, à la
rationalité, à la démocratie et inversement la portée politique de la référence
laudative au sol, à la race, à la souche, à la communauté , comme à tous les vocables
aptes à alimenter les fantasmes identitaires. [32].

En dehors des diverses régressions obscurantistes et xénophobes qui secouent


l’état de choses récent, européen en particulier, un autre facteur n’est sans doute
pas nettement abordé dans ce recueil : ce que Charlotte Lacoste a baptisé
« séduction du bourreau » [33] qui est toutefois évoqué courageusement par F.
Rastier quand il souligne la « réhabilitation esthétique du nazisme » allant de pair
avec la « dégradation « artistique » des victimes ». [34]. Dans une brève et
magistrale méditation déjà ancienne, Saul Friedländer voyait dans le goût
fortement pourvu de perversité sadique pour tous les récits et images des
exactions criminelles nazies une fascination apte à éclairer celle que le nazisme
exerça sur les Allemands, par son mélange kitsch de brutalité et de
sentimentalisme. [35].

Si on laisse là où elles sont les appropriations directement politiques de « l’avenir


radieux » du heideggerianisme, restent l’université, les instances académiques et
désormais le lycée en France. Une telle pénétration ne saurait s’expliquer par la
seule grandeur incomparable de l’œuvre. Même la longue scolastique, semble-t-il,
n’a pas donné naissance à un tel monolithisme, ni non plus à ce qui peut bien
apparaître comme une certaine pauvreté dans l’imitation des innombrables
« suivistes ».

Sans considérer l’historique des institutions d’enseignement en France depuis


1945, le recueil détient cependant des avancées majeures en montrant, une fois
encore, « pièces en main », comment fut, par Heidegger lui-même, organisée sa
propre gloire , spécialement en France, dès le début de l’après-guerre. Dès 1945, il
fit croire qu’il aurait été, passé l’épisode du Rectorat, sinon vraiment un « résistant
intérieur », à tout le moins critique à l’égard du national-socialisme, et cela dès
1938. Il en exhibait la preuve avec la publication d’une conférence faite en 1938,
qui ne fut publiée qu’en 1950 pour être traduite et diffusée dans la traduction
française des Holzwege. E. Faye en particulier et le grand article de Sidonie Kellerer
s’attachent à montrer très précisément à quelles manipulations Heidegger s’est
livré pour la publication en 1950 : ajouts, modifications et suppressions séparent
l’original de 1938 et sa prétendue publication en 1950. [36] Or la publication des
Chemins qui ne mènent nulle part marque sans doute en France l’arrivée de la
croyance en un « tournant » majeur de la pensée de Heidegger. Parmi les stratégies
de blanchiment , cette célèbre « Kehre » censée diviser l’œuvre en deux grandes
périodes, séparées par une césure en somme, loin de sortir indemne des travaux
que comporte le recueil, apparaît bien plutôt comme fort suspecte. Emmanuel Faye
dans son ouvrage antérieur avait déjà montré que la récusation de « la » technique,
qui constitue désormais un des ingrédients majeurs du succès de Heidegger comme
du répertoire des heideggeriens, est assurément un thème qui ne fait son
apparition qu’après 1945. [37].

Aux stratégies de blanchiment et d’héroïsation de l’auteur, de ses éditeurs, puis de


ses traducteurs, répond un acquiescement approbateur et même enthousiaste.
Très peu de philosophes, en France, ont vu clair. Kojève par exemple (note 5 p.
322).Peut-être eût-il été bon de souligner davantage combien, parmi les
heideggerianisés nommés- les Agamben, Vattimo, Lacoue-Labarthe- Derrida. ;-
singent leur Maître à penser. Il nous semble que, parmi tous les éléments aptes à
séduire et fasciner, trois se retrouvent toujours : 1- le mépris de toute discipline
positive comme la récusation des sciences. 2- la proclamation que « tout » est
depuis toujours faussé et qu’enfin, la lumière, la clairière va s’offrir à nos yeux
démystifiés. 3- le rejet de la supposée « modernité » présente l’avantage de
désigner les responsables du caractère forcément toujours insatisfaisant du
moment présent : il faut donc mettre en accusation les Lumières- puis Descartes et
éventuellement, comme le fait Arendt, Galilée - puis Platon. Entre « la » rationalité,
« la » science » « la » subjectivité , ladite « théorie des Idées »... on a l’embarras du
choix ; on finira toujours par trouver à un bout de l’historial, l’oubli de l’être, et à
l’autre bout, la technique- à un bout la déformation de la vérité en adéquation et à
l’autre, la subjectivité …

Si on suppose ainsi qu’Emmanuel Faye en fait la sinistre hypothèse en invoquant


les Schwarze Hefte qu’une notion majeure comme l’est la notion d’être-au-monde
vaudrait seulement pour les non-Juifs, dans la mesure où les Juifs seraient, selon
Heidegger, pas seulement « cosmopolites » mais, pire, dépourvus de monde
(Weltlos), sans aller jusqu’à se demander si finalement, certains adeptes de
Heidegger ne flaireraient pas, sous-jacent et crypté, son antisémitisme comme on
le nomme depuis Marr, on peut assurément demander, avec Günther Mensching
si « des idées clés de la philosophie française de nos jours, n’auraient pas
involontairement hérité du nazisme du maître. » [38].

Pour rendre raison de la fascination qu’exerce cette œuvre, on peut invoquer le


magnétisme du personnage dont parlent tous ceux qui ont suivi ses séminaires.
Pour ce qui touche à la force de la présence ainsi qu’à la captation qu’exerce la
façon d’écrire – les éloges à l’égard de Heidegger sont de même teneur que ceux
qui auréolent Carl Schmitt. La violence contenue d’une dévorante passion, le goût
de la domination sur autrui joueraient-ils dans les deux cas ? [39].
Il y a toutefois bien longtemps que le magnétisme de la présence a disparu et qu’en
dépit des travaux les plus sérieux la réception philosophique entretient de fort
curieux rapports avec le nazisme avéré de Heidegger. Laissons de côté les différents
excès qui vont de la franche dénégation au récent cynisme d’un Vattimo ou d’un
Zizek. [40].

L’article de Johannes Fritsche montre comment Löwith s’abusa avec honnêteté en


faisant, de façon étrange, de Heidegger un individualiste ! [41]. D’autres
philosophes honnêtes figurent dans ce recueil : ainsi Jean Wahl ou Koyré qui fut
d’abord sous le charme, mais eut ensuite le courage d’y voir clair. [42]. Mais que
dire des nombreux colloques, glossaires, dictionnaires qui mettent en œuvre
diverses stratégies de diversion, effacement, traduction destinés à escamoter la
ténébreuse question du racisme de la pensée même de Heidegger ? (traduire par
exemple comme le signale E. Faye p. 314-15 « Verjudung » comme s’il s’agissait de
« Judaïsierung »c’est-à-dire « judaïsation » pour atténuer « enjuivement »- autres
exemples donnés par F. Rastier p. 275 note 2).
Reste encore une interrogation centrale : à supposer qu’on parvienne encore plus
exhaustivement que dans ce recueil à cerner les procédés dont use Heidegger pour
faire passer comme en contrebande ses passions nazifiées derrière les cimes de
l’ontologie, en quoi il s’agirait-il encore de philosophie , non seulement pour
beaucoup de ses écrits mais aussi pour ce qu’ont écrit bien après lui les
inconditionnels qui se reconnaissent aussitôt parce qu’ils imitent leur « grand »
« modèle ? E. Faye se demande avec raison (p. 325) si ce que Heidegger nomme
encore , en 28-29 le « philosopher » et dont il dit qu’il « est possible seulement sur
le fondement de la vision du monde entendue comme maintien ( als Haltung) »
mérite encore ce nom. Parmi les traits qui suscitent le doute figureraient la
fréquente banalité du propos (comme c’est justement le cas pour la définition de
ladite vision du monde) masquée par l’usage de vocables spécialisés (« mode
déterminé du se-tenir dans l’être-au-monde ») , l’absence d’argumentation suivie,
remplacée le plus souvent par de péremptoires assertions qui confèrent une allure
prophétique à la chose. La superbe dans la façon d’en référer à l’histoire comme à
l’histoire « intellectuelle » a déjà été signalée.

De ces quelques points de vue, on trouverait ample confirmation dans les deux
grands récepteurs français que sont Derrida et J.F. Lyotard. Une des façons pour
Derrida de rendre vraiment douteuse toute mise en cause de Heidegger consiste à
accuser Husserl ! [43]. Quant à l’imitation du « Maître » elle est spécialement lisible
dans un passage que Derrida consacre à Hölderlin (p. 124) dans lequel il écrit j’ai
beaucoup parlé de l’esprit comme d’un revenant, Heidegger dirait ici, dans un autre
langage, qu’il faut penser la revenance à partir d’une pensée toujours à venir du
venir. La revenance même reste à venir depuis la pensée en elle du venant, du
venant en son venir même. Voilà ce que Hölderlin pense, ce dont il a l’expérience et
la garde en poète.

Lyotard, lui, on le sait, dans son Heidegger et « les juifs » [44] atteint un sommet
puisqu’il parvient à la thèse selon laquelle rien n’est plus proche du judaïsme que
Heidegger ; ce paradoxe justifie l’interdit que son opuscule proclame p. 97 : J’ai dit :
interdit d’amalgamer. De faire bloc de la pensée heideggerienne avec sa
« politique » et avec le contexte socio-historique où elle s’est jouée. Puis, derechef
p. 109, Je répète que toute déduction, même très médiatisée du « nazisme » de
Heidegger à partir du texte de Sein und Zeit est impossible, et qu’à y procéder on se
livrerait à une singerie aussi sinistre que fut l’ « instruction » des « procès » de
Moscou.. ». A ceci près qu’ on peut supposer que celui qui fait l’objet de ces mots
assassins, n’est pas un procureur doté du pouvoir de prononcer un arrêt de mort,
ni Heidegger un opposant politique que le premier aurait à cœur de liquider : en
voilà des analogies venimeuses et indignes !

Il semblait opportun de placer dans la catégorie de la réception de Heidegger cette


façon de prendre une posture quasiment biblique pour rédiger le premier article
d’un nouveau Décalogue. Beaucoup plus amène apparaîtrait l’œuvre d’Hannah
Arendt dont on regrette qu’elle ne figure pas au titre de cette réception. Il suffit de
rappeler que sa Vie de l’esprit [45] fut sa seule œuvre philosophique dont la
première et volumineuse section consacrée à la Pensée se place sous l’autorité de
Heidegger. Quand Arendt déclare s’être clairement rangée sous la bannière de ceux
qui, depuis pas mal de temps, s’efforcent de démanteler la métaphysique ainsi que
la philosophie et ses catégories, telles que nous les connaissons toutes deux depuis
leurs débuts en Grèce et jusqu’à ce jour.(p. 271), il s’agit de la césure définitive que
Heidegger aurait introduite dans l’histoire de la philosophie. De même qu’on
distingue en histoire longue, avant et après J.C., de même en histoire de la
philosophie, devrait-on distinguer avant et après Heidegger qui devient ainsi
prophète et fondateur d’une nouvelle ère. [46]. Du point de vue de tels excès, le
travail sur les sources n’est rien d’autre qu’une hérésie.

Telle qu’elle est pratiquée par Emmanuel Faye et par les chercheurs qui se
consacrent à l’approche critique de ce roué philosophe qui voulut en finir avec la
philosophie [47] pour lui substituer le « penser », largement métamorphosé en
« mythologie politique » , l’histoire philosophique de la philosophie n’a plus guère
à voir avec les travaux de l’excellent E. Bréhier par exemple. Il lui faut non
seulement ce que Marc Bloch appelle « le métier d’historien », mais aussi celui de
philologue, de traducteur, de linguiste, de sémanticien. Entre cent exemples, la
façon de cerner les variations de Heidegger sur la subjectivité entre 1938 et 1942,
puis ensuite après 1945 a quelque chose de saisissant. [48]. Heidegger- le sol, la
communauté, la race ne manquera pas de susciter les objections. On dira sans
doute que les contributeurs de l’ouvrage sont gens tendancieux puisque tous liés,
à un titre ou un autre, à Emmanuel Faye. Il faut répondre que s’il en est ainsi, c’est
bien le signe qu’Emmanuel Faye n’a rien d’un Quichotte exalté et rêveur mais que,
les convictions philosophiques et morales qui relient, comme c’est manifestement
le cas, une communauté de chercheurs sont inséparables de la liberté personnelle
de chacun ; il ne s’agit aucunement de la révérence mimétique d’adeptes sectaires.

Il faut rappeler inversement, comment Marcel Conche, par exemple, osa prétendre
que le national-socialisme, comme tel, n’a pas grand chose à voir avec Auschwitz
(p. 283). Qui ignore que le seul point commun aux multiples courants et
mouvements qui « coagulèrent » dans l’hitlérisme fut précisément la haine anti-
juive ?Et que furent les hauts faits du nazisme sinon les guerres d’extermination à
l’ « Est » , comme on disait, et la Destruction des Juifs d’Europe , [49] c’est-à-dire
crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Un homme qui tient le genre de
propos dénégateur de Conche ne risque pas d’entendre, quant à lui, la voix
destructrice de Heidegger.

Faut-il bien commenter les « sommités » qui, par exemple, trouvent bon d’en
appeler à la faiblesse générale de la condition humaine qui échoit en partage à tout
philosophe, pour asserter sans autre forme de procès que Heidegger est
certainement « un grand philosophe » en « même temps qu’il fut un nazi très
ordinaire » et « que la philosophie s’en débrouille » ! [50].

Les chercheurs qui ont contribué à l’ouvrage qui vient d’être présenté, prennent de
tout autres voies : ils sont sans doute beaucoup moins « tolérants/indifférents »
mais aussi beaucoup moins « expéditifs ». Tous en tout cas sont mus par la
conviction que F. Rastier formule très explicitement : appeler de ses vœux
l’extermination d’une partie de l’humanité est absolument contraire à toute
philosophie. Aurait-on la naïveté pré-heideggerienne de croire que la philosophie
« aurait un but de compréhension et d’émancipation » ? quelle concession il y
aurait là aux Lumières, tant honnies par Heidegger, et par tous ceux qui tiennent
que « les Lumières ont conduit à l’extermination » ! F. Rastier avec raison avance
plutôt deux arguments : la philosophie s’est séparée de la mythologie par la
recherche d’arguments réfutables, ce qui ne saurait être ethnocentrique- et par la
dialogique qui dépasse le cercle des disciples, car toute thèse doit se soumettre à
l’épreuve de l’étranger.. en cela, l’appel à l’extermination disqualifie une
philosophie comme telle , car elle appelle au meurtre de l’étranger, celui qui
justement pouvait objecter…

Il faut pour conclure y insister : l’ouvrage relève de l’esprit et des méthodes


caractérisant les travaux antérieurs d’Emmanuel Faye en particulier. Gît comme à
sa source, un engagement éthico-politique majeur qui déplaira à tous ceux –
nietzschéens, marxistes, postmodernes et d’autres encore qui sont résolument
hostiles à toute forme d’humanisme. Or, cet humanisme, loin de prendre la forme
d’une profession de foi qui serait tout uniment opposée à la profession de foi
raciste, réside dans une réceptivité très fine aux enjeux mortifères que recèlent
tant d’écrits de Heidegger. L’oreille de tous ces chercheurs est aiguisée par un
solide travail d’investigation sur les archives, par le minutieux examen de la
textualité, mais aussi par une vaste connaissance de l’histoire politique et culturelle
de l’Allemagne. La consistance de la critique philosophique est à ce prix.

Notes

[1] Arendt Martin Heidegger a quatre-vingts ans in Vies politiques note p. 318 sq
Gallimard 1974

[2] L’entrée récente de Jünger dans La pléiade signe d’ailleurs, s’il le fallait, le
caractère fort solitaire du livre de Michel Vanoosthuyse : Fascisme et littérature
pure. La fabrique d’Ernst Jünger. Agone 2005

[3] op.cit.

[4] François Rastier écrit : « .. Emmanuel Faye a scandalisé en commençant à


montrer que cette philosophie est effectivement nazie- bien que ces mots jurent
d’être mis ensemble… presqu’immédiate, la réponse de l’Institution fut de mettre
Heidegger au programme de l’écrit de l’agrégation, pour le faire ainsi entrer dans
le canon des études prescrites.. » p. 270-71

[5] Dans le présent recueil, E. Faye écrit dès les premières lignes : « le champ
philosophique français est encore aujourd’hui très imperméable aux recherches
critiques sur Heidegger.. »- voir la note 3 de cette première page.

[6] « qui recueille les principaux résultats de deux manifestations internationales


qui se sont déroulées en France .. » en 2010 et 2011 ; les précisions sont données
p. 20 note 2

[7] p. 24 note 2, E. Faye regrette avec raison un nouveau Molière quand il rappelle
comment Das Wesen des Seyns fut traduit par « l’aîtrée de l’estre » . On pourrait
ajouter « l’être-le-là »

[8] pour les articles consacrés à Löwith voir infra

[9] p. 10 note 1

[10] p.323 note 1


[11] Contribution de Julio Quesada Martin p. 159 et renvoi aux pages 439-441 de
l’édition parue chez Albin Michel du Heidegger, introduction du nazisme…

[12] F. Rastier p. 220

[13] G. Pégny annonce une étude particulière qui sera consacrée à cette curieuse
« généalogie » p. 207 note 3

[14] Hans Mayer dans Allemands et Juifs : la révocation PUF 1999 écrit p. 103 :
« depuis la deuxième moitié du XIX° siècle, né dans l’Etat pluriethnique des
Habsbourg , avait vu le jour un mouvement opposé à toute forme de Lumières, de
concorde démocratique, de bien-être et de concurrence. L’antisémitisme de Karl
Lueger fut lourd de conséquences.. on chercha à opposer à la foi crédule en
l’économie et en la rationalisation de toutes les formes d’existence, une figure de
l’Autre.. la plupart du temps on appelait cela « l’âme »… Mayer nomme alors
Langbehn, Klages, Schuler et Theodor Lessing qui « propageait la formule de la
ruine de la terre par l’esprit » . Il existait donc, poursuit-il, « un large courant de
résistance obstinée allemande et austro-allemande à l’univers de la technique
moderne, des sciences exactes , de l’administration démocratique et des
communications entre les hommes ». La majorité de ces écrivains prolixes et
célébrés, les Langbehn, Klages, Schuler et beaucoup d’autres, mis à part Lessing et
même Klages, sont gens ignorants et plutôt des « déclassés » qui tous, adorent
opposer l’ « âme » à l’ « esprit » . De ce point de vue, on peut voir dans ce recueil
le rappel de l’importance du cercle des « Kosmiker » que rappelle Robert E. Norton
dans les pages accablantes qu’il consacre à Gadamer.

[15] chapitre V- p.146 note 1

[16] nous renvoyons à notre essai : Entre chiens et loups : dérives politiques dans la
pensée allemande XIX°-XX° siècles . Le Félin 2011- Prix Osiris de l’Institut de France

[17] p. 184 à propos de la « nazification » d’Héraclite : G. Pégny rappelle qu’elle


était déjà à l’œuvre chez Alfred Bauemler, et il rappelle aussi celle qu’opéra Carl
Schmitt dans l’édition de 1933 de son Concept du politique .

[18] dans Max Weinreich : Hitler et les professeurs chap.IV p. 31- Belles Lettres 2013
[19] p. 270 et note 1 qui renvoie à la section « Das Sein als Deckname » de l’étude
d’Emmanuel Faye intitulée « Der Nationalsozialismus in der Philosophie : Sein,
Geschichtlichkeit,Technik und Vernichtung in Heideggers Werk… »

[20] dans son Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme. 1933-1944


Payot 1987

[21] dans Entre chiens et loups.. op.cit. 2° partie-chap.I

[22] voir les éloquents fragments de Heidegger commentés par G. Pégny pp. 228-
29. Ainsi par exemple ..chacun est né dans une communauté ; il grandit déjà dans
une certaine vérité déterminée, avec laquelle il s’explique plus ou moins. L’homme
est celui-là dont l’histoire représente l’advenir de la vérité.].Les voies de la parodie
de philosophie dans le Déclin..sont plutôt naïves, d’autant que le volume II de cette
« authentique philosophie allemande » jette le masque dans les abondantes
considérations sur l’Etat, la Nation, le peuple. Heidegger, pourrait-on dire, est
infiniment plus subtil. G. Pégny écrit avec pertinence qu’il « remplace une
morphologie culturelle organiciste par une gigantomachie ontologique. Le recteur
de Friburg réécrit l’histoire de l’être à sa mesure, en y intégrant l’anarchie asiatique
indomptée et les ivresses dionysiaques » [[P.187

[23] p.288-89

[24] F. Rastier p. 283

[25] voir dans Entre chiens et loups.. op.cit.p.137 sq

[26] voir comment Descartes et Platon sont abordés dans la contribution de G.


Pégny p. 215 en particulier. Voir aussi le rapport entre mathématique et
christianisme p. 193

[27] E. Faye rappelle que dans son Heidegger, introduction du nazisme… il avait
déjà montré que Heidegger oppose radicalement subjectivité et « égoïté »
(Ichheit).. c’est très positivement qu’il évoque l’accomplissement du subjectivisme
(Erfüllung) dans l’affirmation de l’humanité historique (geschichtliche
Menschentum) , dans le peuple et la nation , et « l’accent mis sur la
communauté »en opposition à « l’égoïsme de l’individu »… l’égoïsme est une
dégénérescence (Entartung) de l’être soi-même. » fragments de la p. 77
[28] p. 146 sq

[29] Benjamin sollicite dans une lettre à Scholem, l’avis de ce dernier, à propos d’un
« travail exécrable » : Benjamin soupçonne l’auteur de ne dire (ce dont il ne peut
juger) sur « le temps historique que des absurdités » et sur « le temps mécanique »
ses considérations sont, elles aussi erronées comme il le soupçonne ». Il s’agit de
l’article issu de l’allocution prononcée par Heidegger pour l’obtention de la « Venia
Legendi » à Friburg ». p. 240 Hans Mayer op.cit qui ajoute que « ce que Benjamin
critique si sévèrement n’est autre que la leçon inaugurale de Martin Heidegger.

[30] La citation prise à F. Volpi se retrouve en plusieurs pages du recueil, de même


que certaines considérations sous la plume de divers auteurs. Vu l’abondance des
informations et des analyses décisives, de telles convergences ne sauraient nuire.

[31] p.303 sq F. Rastier apprend que Heidegger a « fait école chez des islamisants,
puis chez certains islamistes aujourd’hui au pouvoir… » et aussi que « son lustre est
grand dans les anciennes puissances de l’Axe, de l’Italie , avec la « pensée faible »
de Vattimo ou la théologie politique d’Agamben, jusqu’au Japon..

[32] p.304 note 1 F. Rastier rappelant que beaucoup d’auteurs désormais opposent
la communauté à la démocratie, cite l’ouvrage collectif La démocratie dans quel
état ? qui comporte des contributions de G. Agamben, Alain Badiou, J.L. Nancy, et
Slavoj Zizek et rappelle que « la communauté reste un thème pétainiste majeur »

[33] Ch. Lacoste : Séductions du bourreau-négation des victimes. PUF 2010

[34] p. 300 note 2

[35] S. Friedländer : Reflets du nazisme Le Seuil 1982

[36] En 38, dans une conférence publique, on comprend bien que Heidegger
entend marquer la continuité avec la période du Rectorat. En 1950, il veut suggérer
que, passé le Rectorat, il prit ses distances pour avoir compris que le national-
socialisme représentait l’apogée du subjectivisme moderne initié par Descartes. En
38, Descartes représentait la destruction de la métaphysique, en 1950 , pour la
publication du « même » écrit, Descartes devenait l’accomplissement de cette
métaphysique (Vollendung) - ce que montre bien Emmanuel Faye).

[37] voir supra : les deux acceptions de la « modernité


[38] p. 12 note 1

[39] Nicolaus Sombart dans Chroniques d’une jeunesse berlinoise 1933-1943 ; Quai
Voltaire 1992, écrit p. 326 à propos de Carl Schmitt ce qui paraît pouvoir se dire de
Heidegger : il faut toujours commencer par isoler certains concept-clés et les
vérifier par une confrontation avec leur champ sémantique, leur aura poétique..
son vocabulaire est fait de codes.. le chemin herméneutique qui donne accès à
l’œuvre n’est pas la compréhension explicative mais une mantique qui pratique
le déchiffrage. Heidegger développa selon N. Sombart un « idiome privé ». On voit
bien comment on peut en venir à croire que seul l’allemand de ces écrivains en
permet l’accès, auquel aucune traduction ne saurait prétendre.

[40] dans la revue Cités n° 56-2013 , l’article de F. Rastier Vattimo et les mains sales
de Heidegger cite Zizek qui affirme nettement que Heidegger est grand, non malgré
son engagement nazi, mais grâce à lui .. (p. 178)

[41] pp. 58-59 : Löwith ne s’est jamais rendu compte que le Heidegger de Sein und
Zeit représentait, non pas un nihiliste actif et individualiste, mais un décisionnisme
pour ainsi dire communautaire

[42] p. 322 sq et note 5

[43] dans De l’esprit- Heidegger et la question Galilée 1987 p. 95-96, Derrida se livre
à une attaque en règle de Husserl en prenant appui sur deux très brefs passages de
la Conférence de 1935, attaques qui consistent en interprétations assez aisément
contestables croyons-nous.

[44] Galilée, 1988

[45] PUF, 1981

[46] Dans l’essai qui commente les Quelques réflexions sur la philosophie de
l’hitlérisme d’E. Lévinas, M. Abensour , lui aussi, parle de la philosophie « pré-
heideggerienne » à laquelle il ne saurait être question de revenir, même quand on
a pris ses distances avec Heidegger, comme ce fut le cas pour Lévinas

[47] La Lettre sur l’humanisme est rappelée p. 95 note 2 quand Heidegger écrit que
la pensée à venir n’est plus philosophie
[48] p. 95 sq contribution d’E. Faye

[49] titre du grand œuvre de Hilberg

[50] A. Badiou et B. Cassin cités p. 70-71 note 3