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DU MÊNIE AUTEUR

Étude sur le ~arménide de Platon (Rieder).


Le rôle de l'idée de l'instant dans la philosophie de
Descartes (A lean).
Le malheur de la conscience dans la philosophie de
Hegel (l-tieder).
Les philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique
(Alcan).
BIBLTOTHÈQUE D' IIISTOIUE [!E LA PlliLOSOPIJIE

JEAN WAHL

VERS LE CON CRET


ÉTUDES D'HISTOIRE
DE LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

_PARIS
LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN
6, PLACE DR LA SORBON~E (V")

1932
PRÉFACE

Hegel, au début de la Phénoménologie, nous dit que ce qui


passe pour être le particulier et le concret est en réalité le
plus abstrait et le plus général, que ce à quoi l'empiriste et le
réaliste attribuent la plus grande richesse est en réalité ce
qu'il y a au mO!Ilide de plUJs pauvre. Il est certain qu'iJ a
dtOilillé là sa forme la plus frappante à un des motifs profonds
de la pensée idéaliste, déjà mis en lumière par Platoo spécia-
lement dans le Timée, et que l'idéaliste dira toujours que le ~·
prétendu ooncret n'est qu'une abstraction ou une fiction. En
réalité, l'argumentation de Hegel, et lui-même en a eu cons-
cience, se fonde essentiellement sur le langage : si j'écris :
« Il fait nuit en ce moment », cette phrase va se trouver
fausse; car dans quelques heures, il fera jour. Faut-il en
oondure avec Hegel, que le langage révèle ainsi la non-réalité
du ooncret, que le concret· n'est qu'une intention destinée à
n'être jamais réalisée, et qu'ici, dans le langage oomme par-
tout pour Hegel, l'œuvre constituée par l'homme donne tm
démenti à l'aspiration indéfinie, présente dans ses intentions
purement subjectives? Ne faut-il pas plutôt dire que le laqgage,
loin de r·évéler le réel, s'est révélé ~ui-même, mais oommc
impuissant ( 1) ?

(1) C:f. une argumentation semblable dans Becher, Einfiihrung in die


Philosophie, 1920 et Leisegang, Denkformen, 1928, p. 250. Voir outre
2 VERS LE CONCRET

Cependant, di.ra-t-<On, ce ooncret que le réaliste prétend


sai:sir, si on loe vide des déterminations tissées, tressées par
l'~ntelligence, et qui sont la trame et la contexture même du
prétendu ooncret, qu'est-il? De lui, il ne reste rien. Mais,
repondra 1e :réaliste, sans nier l'apport de l'intelligence, il faut
.admettre qu'il y a, quelque chose à quoi elle apporte ; qu'on
l'appelle chose en soi ou choc, les idéalistes sont forcés de
l'admettre.
Sans doute ce choc ne remplit pour l'idéaliste critique que
le rôle d'un.e occas:Îion, d'une invitation à la recherche ; il y
aJura, oous dira-t-il, et le réaliste devra reconnaître la pro-·
fiOil.deur de cette réponse et de cette objection, une façon
idéaliste et une faÇOn réaliste de réfléchir _sur le choc. Si on
le prend oomme simple point de départ d'une réflexion qui
le relie à l'ensemble de l'univevs, on sera idéaliste. Cette liai-
son, -cette :imteroonnexion des choses, c'est en effet une des
fonctions de 1a science de la mettre en lumière ; et le réaliste,
tout au moins le partisan du réalisme tel que noUJS l' enten-.
dons, l'admettra. Mais il demandera si ce choc, cette occasio~
n.e sont pas des réalités, et si en même temps qu'ils courent,
sous l'impulsion de l'esprit scientifique, rejoindre l' ensemhle ·
intellectuel, ils ne se composent pas avec d'autres occasions
et d'autres chocs pour former. ce tableau qu'est .le inonde sen-
sible ( 1). La science nous montre l'envers de la tapisserie,
envers qui apparaît d'abord comme une continuité ou une
qwasi-oontinuité de grai~s assemblés ; mais l'endroit a aussi
U'Ile réalité .et même c'est elle qui parfois, tout au moins en
un sens, explique l'envers.

le début de la Phénoménologie, les pages saisissantes que Hegel avait


consacrées dans 1a Realphilosophie de Jéna (publiée par Ho:ffrneister en
xg3I), au royaume des no!IliS et à 1a méffi,oire, tome II, p. I84-Igo.
( I) Parler de choc, c'est d'a~lleurs accepter encore. le langage de l'idéa.-
lis·te. Plutôt que comme 'lllll choc, la sensation se prése.nterlt pour le réaliste
comme contact, participat~on, communion.
PRÉFACE 3

On ajoutera que la perception échoue dans son explication


du monde et que c'est justement de l'échec de la perception
qu'est née la science. C'est qu'en général, il ne faut pas se
servir de la perception pour expliqùer ; elle présente, elle
n'explique pas. Et il est certain que dans ce domaine de l'expli-
cation, c'est à la science qu'on recourra avant tout. Il ne s'agit
donc pas de fermer les yeux aux étonnantes réussites de .la
science qui aujourd'hui est parvenue à préci:sro: de si admi~
r:able ·faQOD les raisons même de ses limites, mais simplement
de voir qu'elle est !Un :instrument d'analyse. Or le réel n'est pas
oonstruit par analyse; un instrument d'analyse peut déoom-
pœer le réel ; il est peu probable qu'il puisse montrer comment
il s'est fait ou même le décrire tel qu'il est.
On no111s diDa encore, et c'est l'argument de Lachelier :
l'espace est extériorité ; qu'est-ce que cette extériorité sans la
peiliSée ? Ces parties en dehors les unes des autres, si eUes
ne sont pas contenues par quelque chose d'autre qu'elles,
s'évanouissent. Mais qui dit que l'espace partes extra partes
soit !'.espace conëret, et que celui-ci ne soit pas plutôt ce sens
du corps ·et de notre corps, dont précisément les philosophes que
nous étudiierorus, un James, un .Marcel, un Whitehead, se sont
efforcés de nous donner l'idée, cette voluminosité primitive, que
peut-être poursuit ·également sans toujours s'en rendre compte
l'art de ·certains peintres cubistes ?
Or ces mêmes philosciphes dont nous avons parlé nous
font voir .aJUISISi l'inanité de la critique hégélienne, en met-
tant l'accent sUJr le mien, sur l'ici, le maintenant, sur tous
oes élémenJts de Jés:i.gn.ation dont la pensée ne peut s'emparer
qu'en les dénaturant ( 1). Ils revendiquent les dl"oits de l'im-
média.t.

(x) C'est ce que Heidegger appelle l'a priori de fait, Sein und
Zeit, p. 229. Il nom arrivera a&sez souvent de nou~ référer à Heideggeor ..
Il a pris profondément OOIIlSo<Jience de plusi-eurs des aspirations de la
pensée contemporaine, et la. claire conscience de ce fond obscur, jointe
VERS LE CONCIŒT

En pJ,açant notre esprit parmi les choses, ils nous font


voir ~que le choc n'est pas seulement cet X que se repré-
sente l'idéalisme, mais un oontact, une parenté, nous dirions
volontieTIS avec Claudel une « oonnatssance » de l'esprit
et des choses. En restitu;ant à }'.immédiat sa valeur et son
rôle, ils DIOŒS font mieux oomprendre quel est le point de
départ de la r-éflex~on. .
Déjà les observations que noUJS venons de présenter amè-
nent à pressentir que ces trois philosophes prennent place
dans ·i.m même oourant de pensée ; c'est la tendance de ce
courant que nous tâcherons de préc.ùser, par là-même que
nous les étudievons.
Ils partent d'idées très diverses ; James est 'originairement
rm physio1ogiste ; Whitehead un logicien et un mathéma-
ticien ; Gabriel Marcel est parti d'une réflexion métaphysique.
Il y a entre eux des divergences, sur quelques points peut-
être, des oppositions. L'accord, plus exactement même l'iden-
tité de certaines de leurs conceptions, n'en est que plus
frappant.
Nous avons parlé d':W:nmédiat ; il faut ajouter aussitôt que
cet immédiat n'est pas atomique. Réd~nire les choses en ato-
mes, en éléments, l'espace en points, est forcément donner
une idée inadéquate. Tout ce qui tend à détruire une valeur
réelle est partiel. Non seulement ce qui tend à détruire
la personne, mailS a:Œssi et peut-être surtout, ce qui tend

à son art remarquable de traduire en termes abstraits ses obs·ervati=s


propres ou œlles de ses prédéces:seurs, que ce &OJÎ~mt Kierkegaard, 1o prag-
matisme, Dilthey ou SpengLer, jointe aussi à sa grande maîtrise de la
langue philosophique qu'il s'est créée, font œ son œuvre un signe et
un point de repère précieux. Smtout, - et c'est ce qui donne à son
·entreprise toute sa portée, - il a es·sayé de joindre au sentiment de
l' existenœ individuelle tel que Kierkegaard l'avait éprouvé, le sentiment
de notre cxisbenœ au milieu des choses tel qu'il se fait joux drun3
la philosophie contemporaine. Dans une étude ultérieure, nous nous pro-
posons d'examiner ce double aspect de sa conception.
PRÉFACE 5

à détruire les choses ( 1). A tous les degrés de l'échelle!


les êtres tendent à se mettre en boule, à se former en
totalités.• Et c'est 'l.ln des enseignements les plus féconds de
1a phénoménologie, 'lllll enseignement que déjà nous donnait
UIIl James, que celui qUJi nous apprend à saisir les choses

avec toute leur richesse, at thér face value, dans la façon


même dont elles sont conn'ues (2), '·
L'empirisme de ces philosophes n'est donc aucunement un
empirisme ,atomique au sens habituel du mot, précisément
parce. ·qu'il est bien l'affirmation des formes atomiques, au
sens primiÏtif de configurations qu'une COIJ.pure artificielle dé-
figuremit, comme les coupures opérées par œlui qui n'est
pas dialecticien déforment la l'éalité d'après Platon. Ce qui
est le plus contraire à l'analyse, c'est moins le continu en
lui-même que ce mél-ange de continu et de disoontinu, qu'est
un rythme, ou un volume, ou une personne. Et précisément
ce que ces philosophes saisissent, ce· sont des blocs de durée,
des ."?l'Ulmes, des événements. En ce sens on peut opposer
le réal!isme ·de Whitehead au néo-réalisme américain, dont
il est parfois .assez proche, mais qui a voulu. être beaQ.coup
plus « analytique ». De même Alexander nous parle de
synthèses sans activité synthétique, de ~;~ynthèses que nous trou-
)10ns toutes faites dans l'expérience (3).
Chez James, chez Whitehead, chez Marcel, on trouve lo

(1) Sur l'idée de chose, voir l'article de Behm, Logos Ig3o, p. !197-
358. Il y aurait lieu sans doute de compiéter ses indicat~ons en s'inspirant
du sentiment de 1a chose dans son obscui-ité activ·e telle que C1wdeol
nous 1a présente, ou dans son essen oc mate et dure, telle qu,' elle apparait
chez Cézanne. .! j
(2) As they are known as. Cf. Heidegger. Sein und Zeit, p. 34.
Laüsser ce qui se montre, de la façon dont cel;1 se montre, se révéler
par soi-même. 1
(3) Cf. Ruyer, Revue de Synthèse, octobre Ig3x, p. 73 : « L'un.ité
absolue de nos états de oon.science n'est qu'un crus spécial de.· i'unité
par liaisons réelles ». P. 7 4 « Il y a dans la texture de tout
état d-e conscience un principe en quelque sorte physique d'unité. »
VERS LE CONCRET

même culte de la réalité dani'l son épaisseur. pour prendre


nn mot d.e James que Whitehead aime à citer. Aussi les
relatioDJs ne sont-elles pas pou;r eux quelque c:hose de sura-
jouté au donné primitif ; elles sont comprise~ en lui ; ou
plus exactement peut-être encore elles traduisent quelque chose,
un f.ond non-relationnel et pourtant unifiant (si· on peut
employer ce mot sans que vienne à l'eo;prit lïdée d'un acte
de l'intelligence) qui est oompris en lui. Cette id~e du fond
non-relationnel qui n'a pas été très clairement explicitée par
James et Whitehead,' nous la trouvons exprimée d'une façon
profonde par un anti-empiriste dont l'empirisme aura pro-
fit à méditer la philosophie, par Bradley ( 1).
Nous ne pouvon.<:~ donc pas· définir l'empirisme, en suivant
James, comme la philosophie qui exprime le tout par les
parties. Car c'est précisément le ·contraire dte ce que Whi-
tehead veUJt faire dans sa philosophie flA l'organisme et de
ce ··que James fait assez souvent. De !"orte que nous ren-
controns ici chez James, comme ~i fré~emment, ce mou-
vemeni par lequel une tendance se oomplète à l'aide de
SO'l1 oontrair~. Il y a une explication d:u tout par les parties,

mais il y a une inexpliel!bilité du tout par les p~rties.


Nous dirions plutôt que l'empirisme se définit par son
affirmation dtc la non-dMuctibilité de l'être, par son affir-
mation du donné, c'est-à-dire de quelque chose d'immédiat (2)
qui est accueilli, reçu. On pourrait sans doute distinguer
doox degrés de l'empirisme : l'empirisme qui ne se pose
pas le p:roblème, qui refu:se de Sfl le poser, et pre~d dès
l'abord I'êtl'e comme donné ; nous po,tvons admettre que

( J) C'·est petit-être ·à <lll<l qu'il faut avoir recours pour comprendre


comment les relations sont présentées par Whitehea.d parfois comme inté-
rieures, parfois comme extérioures aux termes. C'est que 1e schème des
relations n'est qu'une façon inaJCléquate de traduire le réel. N' e.st-œ pas
ce que Whitehead dit expressément pour la relation de mj et à -prédicat ?
(2) Et de particulier, du moins le plœ soUIVent. Mais Alexander admet
une généralité, un a·priori empirique; cf. Hoidegger, p. xu.
PRÉFACE 7

tel èst l'empirisme d'un J. S. Mill ou d'un Spencer. Mais


il y aurait a:UJSSi l'empirisme qui aurait passé par le ratio-
n.al:iJSme, et !',aurait dépassé ; c'est celw. du dernier Fichte
et d:u dernier Schelling; c'est aussi cel11i d'un Hamann -
et dl8.1liS certaJines· parties de la Critique de la Raison pure,
c'.est celui d'un Kant.
On trouve chez Hume qui fut pour Hamann 1l'Il maître ou
tout :au moins un guide, et pour la réflexion de Kant une
occasion décisive à la fois l'empirisme du premier degré
et celui du seoond·. Il approfondit assez son empirisme du
premiÏ.er degré pourr y trouver celui du second.
·Cet -empirisme d:u deuxième degré, c'est bien celui de
Gabriel Marcel, influencé sans doute sur ce point par l'eiiJ.-
pirisme méta-empirique, si on peut dire, de Schelling. Ja-
mes et Whitehead voient les faits dans leur brutalité et
leur beauté. G. Marcel, et à certains moments Whitehead,
veulent remonter à la racine du fait vers ce méta-empirique
dont nouJS parlioll!S.. En tous trois, nous trouvons ce senti-
menil; du donné ; et nous en trouverions peut-,être l' équi- ·
valent, sous une autre forme, dans le << principe des prin-
cipe!> » d-es phénoménologues.
Whitehead,. oommè James, ill!Siste sur l'irr·éduètibilité de
l'être par rapport à la connaissance. Et· nous verrons. sur
ce point les théories· de G. Marcel. Il ne faudrait donc
pas c:rpire que l'on pu~e englober ces philosophies sous
une rubvique : philosophies de l'être, où seraient mises éga-
lement les phiLosophies. thomistes ; car elles nient précisément
l'intelligibilité de i'être ; l'être est pour elles un sentiment
bien plutôt qu'une idée, quelque chose de rebelle à la rai-
son .et non pas du tout l'essence de la raison; l'être qui
est 1' essence de la raison est tout différent ô.e l'être tel
qu'elles le oonçoivent. La théorie de l'être qu'on trouve au
:l!ond de ces philosophies s'opposerait aussi bien .à celle de
, St-Thomas qu'à celle de Descartes ... Le néo-thomisme a en
France le mérite de représenter certaines des tendances qui
8

s'expriment ·à l'étranger dans les formes vanees du réalisme


contemporain (x). Mais il reste hien différent d'elles. Il
ne semble pas que le thomisme, et son fondatem.· lui-même,
aient pleinement pl'ofité de l'enseignement d'Aristote qui, avant
d'arriver à chercher la nature de l'être ·en étudiant l'essence, a
hiien montr·é la diversité des idées de l'être, et pom qui
l'analogii~ de l'être ne se fonde pas sur la supériorité de
cette :i!dée, mais plutôt· sur l'ambiguïté propre aux: notions
abstraites qui doivent être définies soigneusement dans les
cas particuliers (2).

II

Dans le réal:i!sme tel que le conçoivent ces auteurs, nous


verrons ·qu'il. y a à la fois immanence et transcendancé·.
Idée d'un ,au-delà par quoi la connaissance prend un sens,
vers quoi elle se àJiris-e, dont elle tire sa nourriture, telle
est cette transcendance. Idée de cette densité compacte où

(1) Une des raisons du retentiSS()ment des thèses de M. Meyerson se


trouve également dans son affirmation réaliste ; mais la p6ychologie du
savant est peut-être un des domai~cs où cette affirmatioo. a le moins
d'intérêt ; car c'est l'œuvre qui importe, bien pmtôt que la psychologie
de l'ouvrier; de plus, dans ce cas, et paradoxalement, la psychoLogie de
l'ouvrier ne :fournit que du « tout fait », tandis -que l'examen de l'œuvre
foUJrnit des relations souples, et une psychologie dUJ « se faisant ». A
l'aide de schèmes parfois un peu simplistes, ce sont, oomme l'BJ montré
M. Brurnchv:iJcg, d.es rapports subtils qui s'élaborent ; et ce sont eux qui
constituent l'essentiel, dans le domaine de la philosophie des sciences.
(2) La différence entre Aristote et St Thomas peut être appréciée d'une
façon tout opposée. C'est ainsi que 1\'I. Gilson écrit au sujet du tho-
misme : « Même son interprétation générale de la philœophie d'Aristote
transœnde l'aristotélisme authentique » (Esprit de la philosophie mé-
diévale, p. 84), · et. qu'il dit de la philosophie aristotélicienne : « C'est
justement paree qu'elle était dans la bonne· voie que la dépasser était
un progrès » (Ibid., p. 86). Mais du moins suT !'.existence de cette
différence, noœ pouvons invoquer son BJutorité (cf. p. 53).
PRÉFACE 9

aucun élément n'est .absolument transcendant par rapport à


l'autre, telle est cette ~mmanence.
Et nous pourrons retrouver 'ce double caractère dans _l'es-
pace et dans le temps tels que ce réalisme les comprend. La
transcendance devient alors transcel).àance dans l'espace et dans
le temps ; et c'est cette extér~orité des parties les u:n·es par
rapport aux autres,· cette distance qui paraît d'ordinaire l'uni-
que caractère de l'espace. Son immanence, c'est cet aspect
complémentaire trop souvent passé sous silence, c'est cette
intériorité des parties les unes par rapport aux autres qui
f~t qu'elles cessent à/être à~s parti.es. C'est ce que Whi-
tehead :a p:nis en lumière dans sa théorie du volume, élargisse-
/ment de la théorie de la voluminosité chez James. Au-
d:eSIS01l'S de l'espace qui est instrument pour J'.esprit du savant,
et au-d·essous de l'espace qui appartient au monde de la
d.escription, il y .a donc un espace qui appartient au do-
maine vital ( 1), celUJi que nO'US saisissons par le oontact
avec le réel dont a parlé Bergson, par cette foi animale
àoot a parlé Santayana. A œ sens de l'espace oommé en-
semble ooncret est lié intimement ce sens d'Il oorps que
nous verrons si vif chez James et chez Whitehead. James
a eu le sens de cette troisième substance qu'est l'union de
l'âme et du oorps. Et ce sens, nous le retrouvons également
chez Whitehead, dans la théorie de la withness of the body
et chez Gabriel Marcel dan'> la théorie de « mon corps. ».
Ce qui chez James restait enoore observation objective prend
chez Whitehead et Marcel un aspect beauooup plus subjectif.

(x) Pour Heidegger, le Dasein, du fait qu'il est dans le monde, a un


œractère spatia.1 (p. 56, w4, x4x, 299). L'espace est autre chose qu'une
simple représ-entation : il est senti (p. 368). Il y a, un voisinage
qu.i n'a rien à faire a.vec La distance (p. 102, u9). Il est vrai que
pour Heidegger comme pour Spengler, cette spatialité a son fondemel!lt
d·ans la. temporalité (p. 335, 36?)· Pour le sentiment de .la spatialité chez
&pengler, voir Der Untergang des Aberlandes, 1, p. 108, III, 2 x8, 229,
395, 6o9.
10 .VERS LE CONCRET

/ .· P..oil!r le temps, cette immanence, ce sera la durée telle


. qUe Bergson l'a décrite et que Whitehead au:ssi se la repré-
sente.· Du bergs.onisme, les philosophes que nous étudions
retiennent tous trois l'intuition du temps comme continuité,
mais d'UIIle façon ou d'une autre, par la théorie des gouttes
de temps chez James, l'affirmation du caractère « atomi-
.qrie » de la durée chez Whitehead, le sims des scènes
dx.amatiques qui remplissent cette durée chez Marcel, ils com-
plètent ce sentiment de la continuité .par un sentiment du
diS<Jontinu.
En même temps, chez 'Whitehead et chez Marcel, la -notion
du temps, par la négation de l'emplacement unique, suivant
l'expression de Whitehead, prend u:n'e grande souplesse ; et
OOI.liS deux rejoignant certaines indications de Bradley con-
çoivent des séries temporelles d.isoordantes, une relativité es-
sentielle du temps. . '
Immanence et tr.3.llJScendrance vont venir se compléter l'une
l'1a!utre· dans le domaine de la description de la connais-
sance, comme elles se complètent dans la description des
caractère.o; de l'e..o;pace et du. temps.
C~ ·\'Olume, cette durée, ils sont en UD sens en nous
comme ils sont dlfns les choses. D'une façon générale, il
n'y a pas de barrière entre nau:s et les choses. Nous com-
munions avec elles par cette réception dont parle Whi-
tehead, par cette médiation sympathique dont parle G. Marcel,
par cette 'saisie de l'extérieur ·en tant qu'extérieur d.ant l'idée
hante la pensée, et plus que taute autre la pensée contempo-
raine et que nous trouvons particulièrement visible dans l'Es-
sai s:ur les. Formes et l'Essence de la Sympathie de Scheler,
et dans certains passages des romans de D. H. Lawrence.
Ces philosophes, un James, un· Whitehead, un Marcel, sont-
ils réalistes, sont-ils idéalistes ? De fnçon différente, ils bri-
sent les cadres, réalisant le vœu formulé par N. Hartmann,
canstituant un idéalisme expérientiel comme James, un or-
ganicisme oomme Whitehead, une philosophie de l'invor:a-
PRÉFACE H

ti·on oomme G. Marcel. Pour James et pour Whitehead,


on peut parler aussi bien d'un panobjectivis.me que d'un
panpsychisme. Pour l'un comme pour l'autre, on peut dire
que l'objet est .ab"SOlum~nt immanent pour la pensée (c'est
1a théorie du contexte chez James, la théorie de l'idée ob-
j.ectîve chez Whitehead) et qu'il lui est absolument trans-
cendant.
Nous ,avons dit que ce volume et cette durée dont il
nous parle, Whitehead les place aussi bien en nous que
dans les choses. En nous disant que le sujet est un « su-
perjet », Wh'itehead veut nous faire entendre, semble-t-il,
,qu'à cette V'lle des choses qu.l nou:s présente l'objet et le
sujet en tête-à~tête ( 1), il faut en substituer une autre pour
laquelle l'objet, avec son caractère dense et massif, et par
·ce caractère même, se transforme en sujet. Pas plus que
l'espace n'est une simple forme, la substance n'est un sim-
ple sujet, et peut-i3tre le langage souvent dél'Outant que Whi-
tehead emploie est-il fait pour nous donner l'iqée de ces
relations,. - si le mot peut s'employer encore, entre ces
maSISes d'expériences se transformant les unes dans les au-
tres par un· mouvement qui reste pour l'intelligence un· pa-
r:adroxe. Il s'est cr~ ce style abstrait en partie pour mieux
rendre la densité du èonctet. .
Une autre note, qui apparaît comme discordante mais qui
n'en est p.as moins essentielle, vient se faire entendre,. en
même temps; l'esprit rencontre l'objet (2). Rencontre, pré-
sence, ces !déés prennent une valeur nouvelle. L'esprit se
tnouve en face de l'objet ; et il peut bien se reconnaître
en lui, mais il sait aussi qu'il y ~ quelque chose dans
l'objet qui n'est pas susceptibie d'être assimilé ou épuisé corn:..
piètement par lui.

(1) Cf. Heid-egg~r, Sein und Zeit, p. 58 et p. q6, une critique


de cette conception.
(2) Cf. Heidegger, chez qui on trouve- à la fois l'idée de l'immanence
dm~ la· monde et la rencontre de l'objet (par e:r;omple, p. J37)•
i2 VERS LE CONCRET

L'oscillation ·entre les deux pôles de la transcendance et


de l'immanence nous fait comprendre, dans une certaine me-
sure, l'oscillation, si visible chez · Whitehead, entre la con-
naissance conçue cemme réception et la connaissance con-
çue comme préhension. W~tehead a eu le mérite d'insister.
sur la réceptivité, caractère que trop souvent on laisse aux
empiristes sens'Uialistes le soin de mettre en lumière. No-
valis a écrit : .n y a quelque chose à dire en favetni
de ila parssivité » ( 1), et à la même époque, celui qu.e
l'on üO!Il:sidère essentiellement comme le philosophe de l'ef-
fort, Maine de Bira!n, faisait voir tout ce qu'il y a dans
l'homiD.e .au-dessous, au-dessus de l'activité, l'hypo-psychique
si on peut dire et l'hyperorganique. C'est peut-être aussi .
un des caractères les plus nouveaux de la phénoménologie
allemande contemporaine que d'avoir insisté avec Husserl dans
la théorie de la connaissance, avec Scheler dans la théorie
de la morale, sur cette réceptivité profonde de l'esprit.
Peut-être pOUJITait-on trouver dar{s la théorie bergsonienne
de la perception p:ure quelques analogies avec cette ten-
dance des phénoménologues.
En même temps, Whitehead met en lumière l'élément de
préhension, !'.acte dte l'esprit. Le poète philosophe auquel nous
emprnDitions un texte rS'Il!r 1a passivité, n'a-t-il pas eu plus
que tout autre l'idée d'un idéalisme constructif et plus que
tout .autre i:Illsi:sté SUT 1a magie de la pensée?
On serait peut-être amené par là à montrer oomment pas-
sivité ·et activité doivent toujours se compléter, et aussi à
se demander s'il y .a entre elles cette opposition qtu'e l'on
ViOOt génér.alement. Les plus hautes activités apparaissent oomme
quelque chOISe de reçu ; l'effort se voit surtout dans les
étapes ·qui séparent le début de la fin, et Maine de Biran

( 1) De même un Wordsworth, un Shelley sont profondément influencés


par l'idée de la passivité de l'esprit qu'ils trouvent chez Godwin. Cf.
Garrod, The profession of poetry, Oxford, 1929, p. 12, 13.
PHÉFACE 1·3·

l'avait ·fait voi.i:r aclmjrablement. L'attente est tension et la


ten&on est ,attente. Mais quand vient le moment que les
:phénoménologues appellent le moment de la plénitude et
de la réalité, l'effort laisse place à u.n sentiment d'ac-
cueil (1).

III

Naus avons parlé d'!J transcendance et d'immanence, mais


il oonviend:rait de distinguer des immanences et des trans-
cendances de diverses sortes. Il y a 'Ulle autre transcendance
que la transcendance purement spatiale, ,et une autre im-
manence que cette immanence d'inilistinction massive. C'est
ce que nous permettra de voir la théorie de l'esprit dans
les doctrines que n0111s allons étudie~.
Le principal ennemi pour James, pour Whitehead, pour
G. Marcel, c'est la sécheresse mentale. Ils ne peuvent se
contenter du monde sans vie du « matérialisme classique ».
Contr·e lui, ils revendiquent non seulement les droits du
psychique, mais ceux des 'qualités secondes. Ce qui est réel est
ce qui apparaît, et si l'expérience psychologique est notre plus
profonde expérience, nO'Us ne pouvons pas plus nier la valeur
des 'qualités seoondes que l'existence de notre pensée, et ne
900t-elles pas, oomme le dit· Alexander, des sortes· d'âme
venant :s'ajouter aux choses et les transformer, l·eur donner
une chair et lme vie ( 2) ?
S'il y a pour James et Whitehead u.n domaine subjectif-
objectif qui est ce1ui des idées de 'Berkeley et des phéno-

(1) C'est une idée que, sur le plan esthétique, D, Saur3it met en
lumière dans ses études sur le Moderne, Marsyas, 1931, Nouvelle Revue
Française, 1931.
.(2) Voi:r les curieuses et pénétrantes élruides de Hedwig Conrad Martilœ
dans le Jahrbuch für Philosophie, 191.6 et 1923, et V·oir Claudel, Conversa-
tions dans le Loir-et-Cher, Commerce, Printemps 1g2g.
VERi!l LE CONCRET

mèn,es de l'empirio-criticisme, il y a aussi un domaine des


valeurs profondes qui est également. subjectif :et objectif, mais
en 'Uiil autre sens que le .premier. Le premier domaine est
subjectif en tant qu'il entre dans le oontexte de la ()Ons-
cience, et objectif en tant qu'il est pris dans le oontexte
des faits. Le second est subjectif en tant qu'il est Vie du
sentiment, et objectif en tant que cette vie du sentiment
-est r-éelle. J'.am!}s dans sa théo_rie de l'expérience religieuse,
Wh:itehell!d quand il pade des valeurs esthétiques, et aussi
des v.aleurs religieuses, G. Marcel tout au long de son Jour-
Ml MéW.physique, s'attachent à faire voir ce deuxième degré
de f.usi'On de l'objectif et du subjectif, où l'identité de ces
deux qualificatifs opposés ne vient plus de la possibilité qu'ont
certa:Ï!ns faits de se trouver dans des contextes diff.ér6llts,
mais de la réalité de l'esprit ( 1).
Pour ces penseurs, il n'y .a pas seulement une densité·
mat&ielle, il y a au.SISi une densité spirituelle ; l'important
pour eux, c'est, comme W. James le dit, le sentiment ex-
périmenté de l'individlu.. Et ils croient qu'aux exigences ré-
pondent, doivent r-épondre, des réalités. Lem philosophie est
oomme un appel à la réalité.
Tous trois sont préoccupés de la communication des âmes.
Ce qu'ils ent6lldent par religion, c'est l'idée d'une relation
vivante entre l'esprit et l'univers, l'idée d'une relation Q.e
personne à per.sonne. James oomme G. Marcel pense qu'il
n'y ta pas d'accord que l'on puisse formuler en mots au sujet
de ce ·qu'ji y a de plus intérieur, qu'il n'y a pas de oon-
tenu :intellectuel, de message intellectuel, dans le s6lltiment
religieux qua:rud il atteint toute sa profondeur.

( k) . C'oest dans ce domaine que prendrait place, en même temps que


les modalités du sentiment dont nous allons parler, le sentiment de créationo
et de nouveauté qu'il est si di:f:ficiJ.e, qu·'il est peut-être imposs-ible de
saisir puisque notre regard ne peut se porter qu.e sur l'o passé, et puisque
la nou'l'eauté éc.happ'e à la pnise de la conscie.nce, et, saisie par elle; se tralliS>-
fonne toujouri en quelque c.hœe d'ancien.
PRÉFACE !5

Ainsi apparaissent cette pl:us haute transcendance et cette


plus haute ~mmanence dont nou:s avions dit un mot ; d'une
part, œt être au...delà de l'être auquel s'adressent les priè-
res, d'autre ·part, cette oonfluence dès espr~ts à laquelle pen-
sait James, cette oommumi·on dont parle Marcel. Pour nous,
à vrai dire, ce ISO!ll:t là des « idées >>, des appels lanaés
à la réalité, et nous ne saV'Ons si. ce qui répond n'est pas
seulement l'écho de cet appel.

IV
Les caractères que noos avons distingués dans ces phi-
losophies ne les empêchent pas de comporter un aspect cri-
tique et .analytique. C'est l'honneur de l'école empirio-criti-
ciste süuvent traitée d'~e façon si injuste par ceux qui
se réclament du matérialisme dialectique, et c'est l'honneur
de philosophes a'UISS!Ï. différents qu'un James et qu'un Bergson
d'urn·e part, qu'un Rùssell de l'autre, d'avoir décelé les faus-
ses positiorns de certains problèmes et dénonoé les pse'Udo-
p11ohlèmes. L'article de James :intituré : la Conscience existe-
t-elle? aU.ssi important, s'il fallait en croire Whitehead, que
le Discours de la Méthode, la disCl.lSs~on par Bergson de
cette idée de pŒSii.ble à laquelle la philosophie de Whitehead
donne pe•ut-être une trop grande pLace, sont des modèles de
ces diS~Sociatiorn.s et de ces analyses nécessair.es.
Insistons 'Uill peu sur l'aspect critique des doctrines que
nous avons étudiées. James et Whitehead sont des anti-sub-
stantialistes. ·Dans les théories de James sur la conscience
.et sur le moi, nous voyons une critique de l'idée de sub-
stance : il n'y a pas le moi en face du non-moi, et il
n'y a pas U1ll substrat iÜnchangeant du moi. Le moi n'est ni
indépendant ni 1stable. Nous trouverons chez Whitehead, dans
sa thémie de l'événement, 'l'élargissement de ces conceptions.
La négation de La « bifurcation )), et la négation de l' « em-
16 VERS LE CONCUET

placement 'u!niÏ.qu.e » sont oomme les explications et les gene-


ralisatiOills des théories de James ( 1). Chez G. Marêel la
cnitique de l'idée de substance· revient en quelque sorte se
particulariser, en ce sens qu'elle s'applique spécialement à
la s•uhstance pensante, mais en même temps elle revêt un
aspect tn)s général, p;OOsqu' elle est la séparation de la sphère
diU! dlÏlsoOUJ'!S ·et d'une autre sphère qui n'est pas moins réelle
et qui est celle de l'invocation et de la prière. Ici· plus
de moi opposé au moi, pl'US à'événements qui soient pro-
prement miens, · et s'ils restent subj·ectifs, ils ne sont plus
privés.
! Mais si l'idée de s·ubstance perd sa valeur, le sentiment
de la s·ubstance acquiert une· valeur nouvelle. J am·es par son
:inSJistance s'llll' la volonté, par sa description de la chaloo.r
et de l'intimité de certains états de OOJlJScience, Whitehead,
par 1sa théorie de la chose, nO'UJs font voir qu'il n'y a
pas 1seulement d,es séries et des suites, mais des conglo-
mérats qui sont 1es choses et les personnes. G. Marcel nie
la substance qui est du domaine ~u lui ; il ne nie pas
celle qui est du domaine du toi. Le possible a une grande
p1ace dans la philosophie de James et de Whitehead, •une
trop gr.ande place, d'Îisiions-nou:s même pour cette dernière.
Il f.a:ut voiT qu'à côté du possilile abstrait, double projec-'
tiron du passé dans l'àvenir et de l'avenir dans le passé,
oomme par '111Il jeu de miroirs, illusion faite de rétrospec-
t]on et d'abstraction, il y a peut-être, comme nous le montre
la philosophie bergsonienne. elle-même, un possible concret
qui se fait en nOOJS. De même .que pour l'idée de substance,
il y .a:urait lieu de distinguer d'une part le possible qui est
du domaÏIIle du lui, pour employer le langage de G. Marcel
en :un cas où il ne l'a pas employé, et d'autre part le

( 1) Il y a quelque arbitraire dans cette façon de rattacher Whitehead


uniquement à James. NO'U5 ne le faisons que pour mettre en lumière
une parenté que Whitehead lui-mArne tient à souligner.
!7
pos:sihle qlllÎ est d!u domaine du mm, d'une part le pos-
sible ~ntellectUJel, qui est, oomme. l'a montré Bergson, 1Ul
non-être, la ôuvocp.~ç abstraita, pur 1 construction logique comme
la substanoe aristotélicienne, et d.' autre part le dynamisme
réel. Il y a donc une analyse nécessaire ; mais ll y a quel-
que chose qui résiste à l'analyse. La science contemporaine,
et d'ailleurs toute science, nous habitue à eeite double néces-
sité, toute science cerne l'inconnaissable en des limites de
plus en plUiS étroites ; il ne disparaît pas.
En partant de la critique de l'idée de possible,· nous pour-
ri·ons dire qu'il n'y a qu'une modalité du jugement, celle
de l'existence, ~t que les autres modalités, non moins reelles,
mais non dans la même sphère, sont des modalités du sen-
timent. Ces modalités du· sentiment, ce sont celles que l'on
étudierait si l'on suivait la voie où s'est avanoé Heidegger,
quand il étudie les sentiments élémentaires oomme l'angoisse,
la curiosité, .le souci. On. serait peut-être amené à. voir dans
l'angoisse et l'espoir la source du possible, dans le déses-
;poir et le ·regret .celle d:u nécessaire. On verrait quoe le
nécessaire suppose la pseudo-idée du possible ( 1), comme le
regret s·uppose le plus souvent une angoisse et une indé-
cision antérieures. On découvrirait peut-être en suivant cer-
tainoo idées de :Nietzsche, dans le , r·eproche, la colère, et
l'accusation, l'origine de l'idée de cause.

v
On ll!Ous dira : n'y a-t-il..pas dans ces rapprochements'
entre les trois philosophes que vous allez étudier quelque
:artifice ? Il se p~ut qu'il paraisse y en avoir, mais ces

( I) fl Je suppose d'a.illellll"S de pJusieiUil's façons ; et les logiciens angJa.is,


en par\;Îculier Bradley, ont bien montré le lien entre · l'hypGthétique et
l'apodictique.
{8 VERS LE dONCRE1' ·

rapprochements ne se produisent pas seulement entre les trois


philœophes que nous .étudions particulièrement; et nous voyons
ainsi s'accroître 1a probabilité pour qu'ils décèlent une ten-
dance réelle autour d'eux et en eux. Si nous prenons garde
aux parentés, qui vont parfois jusqu'aux expressions em-
ployées, .entre les conceptions de Honigswald et de Bauch
et celles de Whltehead, à l'affinité qu'il y a entre la pré-
hension chez Whitehead· et l'intentionnalité chez les phéno-
ménologues, à l'importance que les phénoménologues don-
n-ent à l'observation du flux du vécu (1), où apparence et réa-
Lité s·e confondent, à leur théorie de la réceptivité, à celle
d'e l'limmédiat, à leur affirmation de l'a priori matériel qui
VIÏen.t coïncider avec celle des qualités secondes chez Whi-
tehead, à tom ce qui dans la philosophie de Scheler va
v&s le « mode d'efficacité call!sale », conçu par Whitehead,
et vers la théorie du corps et du tOi conçues par G. Mal"Ciel,
à l'idée de l'immanence dan~ l'être tëlle que la formule
Hartmalliil, de l'être dans le monde, telle qu'on la rencontre
-chez Heidegger (2), nous verrons qu'il ne peut y ~voir là
des rapprochements superficiels et contingents. Une sorte de
dialectiqrue a porté la phénoménologie d'une théorie des ob-
jets éternels proche de ·celle de Whitehead à lUne- théorie de
l'.existence comme diurée, analogue à ce que Whitehead nous
montre sous le << mode de l'efficacité causale », et plus pro-
che encore de ce que no'us découvr-e la philosophie de G.
Marcel ; ainsi cette dialectique a fait de la phénoménologie,

(r) Nous empruntons cette traduction au livre de M. Gurvitch, Les


tendances a~J_tuelles de la philosophie allemande (p. r3).
(ll) Il y auraWt lieu auss-i de tenir compte de certaines tendances du
moùv·ement pragmatiste, et Heidegger, en intégrant à ·sa méditation certains
t~a:its profonds de ·la pensée pragmatiste (Sein und Zeit, p. 6r, 68), en a
eu le sentiment. Le monde est un monde d'oehstades et d'outi.IB ; et l'esprit
réagit devant lui par des anticipations, des pr6perœptioos, des hype>thès.œ.
Heidegger compléta la théorie pragmati&te par une théorie de la résistance,
qui prolonge celles de Maine de Biran, de Dilthey ~t da Scheler.
PRÉFACÉ 19

primitivement étude des essences intemporelles, une recherche


de l'existence temporelle. (1) ; et après avoir mis l'homme
en -oontact avec les idées éternelles, ce mouvement le met
en contact avec run monde pathétique. Si nous tenons compte
encore de la profonde influence de Kierkegaard sur la pensée
allemande contemporaine et de cette théologie dialectique qui
s'inspire en grande partie de ~ui, et si nous notons les
ressemblances parfois srurprenantes entre la pensée de Kier-
kegaard et celles diU Journal Métaphysique, nous sentons qu'il
y a là run mouvement général. Un Alexander, dont nous
a!urons rsouvent .à citer le nom, par son réalisme profond,
par sa théOTie de la connaissance comme « comprésence »,
par sa théorie des perspectives, assez analogue à la négation
de l' «emplacement unique >> chez Whitehead, par son affir-
mat~on des qualités secondes, par sa conception de l' émer-
gence, assez proche des « concrescences >> et des « super-
jets >> de Whitehead, par sa théorie du corps enfin, un
Hocking égal,ement, par sa théorie de l'expérience religiense,
ponrraient, si différents qu'i1s soient entre eux, servir aussi
bien de termes de comparaison (2). NO'~s voyons un vaste mou-
vement diTigé « vers le concret >>.
Nous ne voulons pas dire que le fait de ces convergences
p~ou'Ve le mom,s du mon,de qu'il y ait là quelque vérité ;
c'est parce que nous croyons qu'.il y a de ce côté une vérité
que nous avons oonsidére ces convergences. On pourrait très
b~en placer l'accent sur des philosophies toutes différentes.

(r) Cf. Heidegger, p. rq.


(2) P·eut-être pourrait-on ici parler - égaiement de la psychologie de
Freud en tant qu'eUe s'efforce de replacer l'individu dans l'ensemble de
sa situation concrète. Le matérialisme historique, s'il est conçu non
comme une négation de la pen&ée, mais comme une définition de la pe1!1Sée
par oe sur quoi elle opère et qui hû ré&iste, en un mot par le travail,
et les différents modes du travail, est aussi une tentative d'explication
concrète.
~0'

vr
//Nous ferons remarquer aussi que chacune de ces études
que nous avons voulu tout orientées vers le reel, se termine
par des quest~ns qui impliquent la nécessité d'un.e dialectique.
Dans chacnne, noUJS av-ons ·été amenés à suivre des mouve-
ments dialectiques de la pen~e ; nous avons vu la philoso-
phie de James comme :un mouvement incessant; nous avons
vu la philosophie de Whitehead oomme un dialogue entré
l'immutabilité· d.es objets et la mutabilité des événements, et
si dans la philosophie de G. Marcel, on peut croire assister
à Uill suicide de la dialectique, ce n'est, semble-t-il, qu'une
fauSISe disparition ; et l'intelligence reparaît toujours pour
interroger tonjours. De même, c'est une dialectique que nous
anrions pu suivre dans la pensée allemande contemporaine,
allant d'une théor,ie des essences .séparées de l'existence à
nne théor,ie de l'existence où se détruisent les essences, et
« ne laissant en dehol'IS de la parenthèse » que ce qui, au
début, était mis ~élihérément entre parenthèses.
Mais ·en ·un autre sens enoore l'interrogation dialectique
réapparaît, car tous ces. systèmes impliquent des éléments
qu'il ·l'J!t bien difficile de concilier, que ce soit la trans-
cendance et l'imnianence, la r.éceptivité et l'intentionnalité
chez les phénoménologues, le caractère fermé de l'événement
et la préhension des événements les uns par les autres chez
Whitehead, cette idée même de préhension et le réalisme,
la théor,ie de l'extérioriié des relations et celle de leur. intério-
rité, la signification. ambigu!5 de l'idée de l'immortalité objec-
tive, le sentiment de la permanence et le sentiment de la
flujdité. D'ailleul'IS nous aurons à nous demander comment
on peut séparer les objets des événements, comment on peut
:séparer les événements eux-mêmes les uns des autres.
On a dit que tout philosophe est soit aristotélicien, soit
platonicien~ Nous voyons, vaguement chez James, mais net-
PRÉFACE 21

temen.t chez Whitehead, lm aristotélisme et un platonisme.


Le réel, pour Whitehead, c'est l'organisme; le vrài, c'est
l'objet éternel, c'est ndée.
Continuité et discontinuité, James et Whitehead insistent
également s·ux ces deux notions : courant de la pensée,
f,usion des événements d'une part, d'autre part caractère ato-
mi.que du temps. Noœ saisissons ici les oscillations de l'esprit,
cette dialectique qui s'explique par ce qui Îa dépasse, et qui
n',est 1sans doute à proprement parler ni continu ni discontinu,
mais qui se laisse interprèter tour à tour et chaque fois plus
profondément par ces deux notions.
James nie la conscience, mais en même temps il se· refuse
à étudier ce qui d'une façon ou d'une autre n'est pas donné
à la conscience.
Extériorité des relations et intériorité des relations, ces
daux affirmations se trouvent chez James, la première dans
son pl,uxalisme métaphysique, dans sa théorie de la conscience
comme fonction de connaissance, la seconde dans son tem-
poralisme métaphysique, d.ans sa théorie de la conscience·
oomme vie et CO'ltrant de pensée. Elles se retrouvent tou-
tes deux chez Whitehead, dans sa théorie des objets, dans
sa !théori·e des évlénements. ElLes s·e mêlent dans sa ooo~
oe.p·tiOIIl de la n.atu!l'e et ron idée de la prehension. Et
n'est-ce pas elles que nous retrouverions dans la physique
même, Lorsque le principe d'indéterminatiort montre l'intério-
rité des relations s'introduisant dans un domaine où jusqu'ici
le1ur extériorité était posée tout au moins comme un idéal
qui pouvait être atteint? Ici encore nous avons le sentiment
que cette S'Uccession d'idées en lutte s'explique par ce qui
est au-dessous d'elles, par ce fond non-relationnel qu'elles s'ef-
forcoot d'expliciter, mais qui préservera toujours son carac-
tère implicite. .
Notre perception diu point 0 . est au point 0, dit Bergson
dans 'U'Il passase Cl}lèb:re de Matière et Mémoire, et qui mérite
22 VERS LE CONCRET

de l'être. Mais c'est Lui aussi qui montre que dès qu'intervient
la mémoire, la question : « où » ne se pose plus. L'esprit est
comme cette voix dont parle le poè~e anglais, elle est par-
tout et elle n'est . nulle part. Ce mouvement ·qu~ aboutit à
l'éliminatioo de la question : «où» se marque dans la négation
de la « location unique » chez Whitehead et dans bien des
paJSSages du Journal Métaphys~ique de G. Marcel.
Bien pLUJS, le r·éaliste sera nécessairement amené à se deman-
der s'il n'est pas victime de deux sophismes que l'on pourrait
appéler sophisme de la rétrospection et sophisme de l'hypo-
thèse. La ch~se dont il affirme l'existence n'est-elle pas seu-
lement la trace o:u. le produit résiduel de cette opération de
l'esprit qui est avant tout un élan ? La critique que les prag-
matistes adressaient à la notion de vérité ne peut-elle s'appli-
quer aussi à l'idée de réalité ? En ootre, affirmer le réalis-
me, n'est-ce pas dire que les choses seraient là, si l'esprit
était supprimé, et ·n'est-ce pas faire intervenir une hypothèse
illégitime, oomme toutes celles qu'on forge quand mi se de-
mande ce qui arriverait si tel fait qui s'est produit ne s'était
pas produit ?
Ce qui caractérise le réalisme, c'est qu'il est l'affirmation
de l'intériorité des uns dans les autres, de termes extérieurs;
les uns aux autres. On peut interpréter en· ce sens l'idée
de R. B. Perry lS'Il!l' l'immanence de l'indépendant ; le néo-.
réalisme, Sll!r plUJsieurs points, s'acoorde avec la phénoménologie.
On oomprend ainsi qu'il y ait une -dialectique du réalisme.
D'une doctrine de l'immanence de l'objet dans le sujet et
du sujet dans l'objet (celle qui a été exposée par James dans,
l'article : La conscience existe-t~elle ? , par Bergson dans sa
.:théorie des images, p.ar les néo-réalistes, doctrine qui se
rapproche de l'empirio-criticisme ct peut apparaître oomme une
~orme de l'idéalis~e) elle le fait aller à une théorie de la
transcendanQe de l'objet par rapport au sujet (telle qu'elle se
trouv·e chez Reid et chez les réalistes critiques d'Amérique).
~t peuHtre le réalisme oscille-t-il touj:ours entre ces ~etq
l'RÉFACE 23

oonceptions. On ne peut reprocher au réalisme cette oscil-


lation où se marque la vie même de la pensée ( I).
En pr·enant oonscience de ce~ difficultés, de cette hésita-
tion même, die ces scrupules nécessaires, .et en se décidant mal-
ftr'é tout pour l'affirmation- qu'il n'y a pas seulement une
route, mais aUJssi un point de départ, à peine entr' aperçu, de
cette mute, et une orientation, un tel réalisme se constituerait,
n011 pa~ comme doctrine, mais comme effort ; et il prétendrait
moins r·ésoudlre les pr.oblèmes que d'abord bien les voir.
C'est la pr·ésence de cette idée d'une dialectique qui ex-
plique que ces études. soient placées sous le titre : vers le
concret.' Le concret ne sera jamais le donné pour le philosophe.
Il sera le poursuivi. Ce n'est que dans l'absence d.e pensée
que le ooncret peut s.e révéler à nous. C'est ce dont le jeune
Hegel a eu le sentiment, de même que bien des poètes. Il
y a une dialectique nécessaire précisément parce qu'il y a
un réalisme. Le réel est la limite de la· dialectique ; il est
son origine ; il est sa fin, son explication et . sa destruction.
On V'Oit la pensée se heurter au réel dans son effort d'idéa-
lisation, et se heurter au particulier dans son effort de gé-
néralisatioo. Réalité ·et particularité étant unies, c'est là pour
la pensée un seul et un~que obstacle, oomme l'effort d'idéali-
sation et de généralisation e&t un effort unique. Mais c'est
en se heurtant à cet obstacle que la pensée repr-end ses for-
ces ; c'est dans cette mort momentanée qu'elle se retrouve·
vivante .
La di,alectique telle que nous serions amen-és à la conce-
V'OÏ,r ne ~erait pas la dialectique hégélienne ; le mouvement
n'~st pas ici immanent à l'idée, ou s'il lui est immanent~
il vient de ce qu'elle s'eHorce ve11s .quelque chose d'autr·e

(1) Sur la dialectique dans la philosophie contemporaine, on peut con-


sulter Sheldon, The Strife of systems and Productive Duality, 1918, Bosan-
quet, The meeting of extremes in contemporary philosophy, 1920, et
pour I'AHemagne le récent Livre de S. Marck : Die Dialektik in der
f~ilosofhie der Gegenwart; 192~ et 1931:
24 VERS LE CONCRET

qu'·elle. Des philosophes comme Dilthey, Simmei ou Trœltsch,


avaient essayé de fonder une dialectique historique, assou-
plissant la dialectique hégélienne au contact de leur propre
~nceptio.n de la 'vie. Si profonde que soit leur vision du
monde, et i,l faut penser ici surtout à celle de Simmel, l'idée
d;e la dialectique qui se dessine dans la philosophie d'aujour-
d'hui est différente. La dialectique paraît naître moins de
l'auto-transcendance de l'esprit que de la rencontre de l'esprit
avec l'objet.
Elle tSe rapprocherait plutôt des idées de Fichte dans la
dernière phase de sa philosophie où l'être lui apparaît comme
la limite de la pensée, ou de la dialectique de Kierkegaard ;
et, en effet, comme cette dernière, elle ne suppr:ime pas les
oppositions, mais les maintient devant soi. Elle est. plutôt wne
osc'j}lation qu'une dialectique, une oscillation active et tendue
·des ~dées (1). .
Elle aboutirait non pas à ·l'idée, mais il un agnosticisme
myst~que, 'car c'est là, comme en ,a, cu conscience Karl Barth
et son éoole, hi. conséquence ou plutôt la présupposition néces-
saire de cette attitude dialectique.
Vel'IS le réel lui-même on ne peut aller qu'au travers de
la dialectique. Unè pensée vivante est faite d'!nnombrablcs
ratures. Le dialogue de l'âme avec elle-même est perpétuelle
·négation .. C'est ce que Hegel disait quand il voyait dans la
négation· de la négation, l'essence de l'affirmation.
Au oui du :réel s'oppose le non de la dialectique ; et nous
retrouvons l'idée de la négativité hégélienne. Au oui de la dia-
lectique s'oppoSe le non du r·éel, et c'est une autre négativité
que nous trouvons alors, celle . qui est à proprement parler le
néant, l'élément de la résistance et de robscurité.
On est ainsi amené à distinguer deux négativités : le non
de la dialectique et le non de la théologie négative, ou plu-
tôt de l'ontologie négative, le non qui est relativité et le

( 1) C' ~st ce doQt :N'. }fa,rtmann a pris coqscience d11,ns !l(}n aporétique,
PRÉFACE 25

ressort même de l.a relativité et de la relation, et le non qui


est absolu - ce non auquel on serait amené en suivant l'élan
de la penBée dans la première partie du Journal Métaphysique
de G. Marcel.
Il n'y a pas de non sans oui et de oui sans non. Mais
la pensée ne pelllt s'arrêter là ; il doit y avoir pour elle un
oui .san,s 'non qu'elle ne peut définir, .et un non sans oui qu'elle
ne peut dléf:!nir non plus. Nous nous retrouvons toujours sur
le chemin des hypothèses du Parménide. Ce non sans oui;
cette idée que le non-être absolu existe, c'est celle que récem-
ment Heidegger reprenait, en unissant d'une façon extrême-
ment ingénieUJSe et attirante Boëhme et Kierkegaard (x). C'est
en effet le nom de Boëhme qui s'impose ici. Dans cette
région obscure, on ne peut plus parler que par mythes.
Pour Platon et Hegel, le néant apparaît surtout oomme une
àltérité, ·et les idées de Bergson ne sont pas différentes sUl'
ce poil\t de celles de Platon et de Hegel. M. Jankélévitch
a très justement parlé de cette affirmation de la plénitude
du réel qui est une des présuppositions essentielles de la phi-
losophie bergsonienne. Mais on peut se demander si ces con-
cepHons ne tendent pas à éliminer un aspect du réel, d'au-
tant plus difficile à saisir qu'il est élément de négation ·ab-
solue. Et <>n peut se demander également si dans l'idée d'autre,
oo ne peut découvrir finalement l'idée de nég.ation, que ces
penseurs tendaient à réduire à- l'idée d'autr·e. Ici, ce sont
moins les philosophes proprement dits q:ui nous mettraient
su1.· la V'Oie que les théologiens, certains philosophes proches
de la théologie. Un Hocking, au moins dan~ certains passages,
'lliil V'OD Hügel quand il parle de l'altérité absolue, plus en-
core um. Otto et un Barth, et chez les romanciers, un Lawrence
q:ui met en lumière, - dans une obscure lumière, cet élément
d'autre aboolu, de négation, dans l'amour humain, comme les

( I) Et il faut ajouter : Hegel, car Heidegger ne fait pas la distinction


IJUO nous avons crq devQÏir hire entre les q3'lllx sortes cie néga:tivité,
26 VERS LE CONCRET

théologiens le faisaient voir dans l'amour divin, ont le pres-


sentiment de cette même idée.
Nous :ne pourrions sortir _de cette lutte entre la dialectique
et le reel qu'à l'aide d'une vision mystique. Il est peu d~
p.e:nseurs qui aient poussé aussi loin la théorie. de l' expé-
rience religiimse qu(l G. Marcel. La question que nous nous
sommes. posée est celle de savoir si on p01111t faire 'Une théorie
a
de cette expérience, si du moment qu'il y théorie, nous ne
sommes ·pas entraînés de nàuveau dans le moùvement de la
dial.ectiq;ue, et nous nous sommes demandé d'autre part si la
théorie p11oposée serait suffisante et ne nous amènerait pas à
donner ra~son pêle-mêle à toutes les formes diverses que
cette expérience peut pr·endxe, alors qu'clle devrait nous permet-
tre 'Un discernement;_ notre étude sur le Journal Métaphysique
se termine sur une interrogation.
Cette p11éface, nous ne voulons pas la terminer non plus
par IU!lle affirmation dogmatique .. L'esprit est mouvement, tour-
noiement, tournoi entre des forces contraires. Rien d'assure
ne peut le satisfaire. Et la satisfaction moins que toute autre
ch()S(l. Il sait les vérités des doctrines contradictoires. Le ma-
térialisme, pOillil'VU qu'il soit grossier, lui apporte des élé-
ments en IUIÙ sens aussi pr·écieux que ceux de l'expérience
mystiqoo. Il sa.it nier tout, et parfois se nier soi--même, se
11avaler, se placer comme rme choS(l parmi les choses. Il
sait .a'UISSi .qu'il est puissance de dépasser iout.
William James
d'après sa correspondance.

Ceux qui ont· connu William James nous disent qu'il est
bien difficile, même par ses livres si vivants, de nous faire
une idée de la vie qui était en lui. Son fils, en publiant
un certain nombre de ses lettres (1), nous permet d'approcher
un peu plus encore de sa personnalité. En même temps cette
correspondance nous fait comprendre la façon dont ses idées,
au moins sur plusieurs questions importantes, se sont formées.
Elle nous montre comment par ses réflexions sur l'esprit et
la liberté, il put échapper au désespoir et à des pensées tra-
giques ; il est une âme deux fois née comme ces hommes
doot il parle da.n$ les Variétés de l'Expérience Religieuse ; il
est de ceux dont l'affirmation prend toute sa.. valeur par la
négation qui l'a précédée. Grâce à la publication de cette cor-
respondance nous pouvons aussi, dans une certaine mesure,
en suivant .la ma.I'che de sa pensée, voir les problèmes qu'elle
soulève, qu'elle la:Îisse retomber pour les soulever encore, évolu-
tion inoll!Ssante, si l'on peut employer ce mot d'-évolution pour
caractériser cette s·uite de lignes brisées qui de temps en temps
viennent rejouidre un point atteint par d'autres lignes antéri61U-
rement' tracées. Sa pellJSée avide de réalité veut atteindre une
11éalité toujours plus précise. Derrière le philosophe nous sentons
l'homme, ou plutôt le philosophe et l'homme sont un. Si l'on
envisage ses idées, on peut suivre une sorte de dialectique,

·, (1) The Letters of William James edited by his so~ Henry lame~,
li vol., L,ondQn I92Q.
28 VERS LE CONCRET

mais c'est une dialectique toute individuelle, en même temps


qu'elle a u,ne valeur générale, et dont le ressort est dans sa
pe:nsonnalité même, avec 80n impatience, son amour du nouveau,
et .son désir du vrai. Et sa pensée était si riche, elle contenait
tant de choses inconnues de lui-même qu'à chaque moment
où un changement décisif s'est fait dans. son esprit, il l'a attri~
hué avant tout à la lecture d'un autre philœophe, à la lecture
ùes Essa.is de Critique de Renouvier, de l'Evolution Créatrice
d.e M. Bergson ; céuvres qui lui furent infiniment précieuses
en' effet, mais peut-être moins poU)r .créer en lui un état ahso-·
Jument nouveau que pour lui faire comprendre et pour évoquer
·à 1a lurillè.I'e certaines idées ,et des sentiments qui, au f.ood de
l·ui-même, attendaient.

1. -- LETTRES DE JEUNESSE. LE VOYAGE AU BRÉSIL.


LE RETOUR (1842-1867).

Il serait curieux de oomparer l'éducation de W. James


avec celle de J. S. Mill, celle-ci pr·e8qu~ mécanique, celle-là
toute ouverte aux aspirations spirituelles. Henry James, le père
de W. James, était tout le contraire de James Mill. Il s'écria
un jour, et c'est un mot que Blake n'eût pas renié : « J'ai-
merais mieux a)!oir un fils qui oommît tous les péchés du
Décalogue qu'un fils parfait. » Le romancier Henry James,
l·e frère de W. James, a écrit : « Nous avons r~spiré un
air sain, tout rempli d'incohérences, et nou.s fûmes nourris
etabreuvés de contradictions. »
Les premières lettres, celles de la dix-neuvième année, nous
montrent un jeune homme heureux, .au langage puéril et raf-
finé, qui savoure ses sensations et ses sentiments comme pour~
:r:ait le faire un poète disciple de Keats, qui tente de les ex-
primer par des répétitions de mots ou bièn encore parfois qui
s'essaie à les dév.elopper en de sonores phrases ruskiniennes, libre
et goûtant sa liberté, et appréciant celle des autres, de cette
Minny Temple, symbole à ses yeux de la sérieuse légèreté. Et
\vttttAM .tAMES D1APll.ts sA C01ÜI.E!Sl:IONDANCE ~9

quand il écrit à ses parents, il signe : votre hardi, votre


beau, votre fleur W. James (x).
Ce culte de la liberté, et de la sensation, c'est déjà le Wil~
liam James de plus tard. Les sensations, affirme-t-il en pas~
sa:nt, les sensati!ons gustatives de ce gO'ur~et qu'il était, ce
« jam and cake and cream », elles sont « non pa'S quelque
chose de mécanique, mais quelque chose. de chimique (2) ».
En fait, dès ce moment, par opposition à des problèm_es méca-
niques ou mathématiques, c'est la chimie qui l'intéresse. Nous
verrons oomment peu à peu le mouvement de S:!l pensée le
portera de là à l'anatomie, à la physiologie, à· la p:Syç.hologie,
et oomment tO'ujouœ derrière chacune de ces scienc~s, ce
sont les problèmes philosophiques qui l'attirent. A dix-neuf ans,
il est déjà aux yeux de sa famille « le philosophe ».
Son éducation avait -été assez peu systématiquè. C'est au ha-
sard, ou plutôt obéissant à un sentiment dont il sent qu'il est
bon, qu'après avoir abandonné l'idée d'être un peintre, il se
dirige vers la chimie; elle le ravit, c'est-à-dire qu'elle est 110ur
lui l'objet de profonds et multiples étonnements, et que oe chaos
de faits incohérents, où cependant certains s'expliquent, lui pa-:
rait ·ce qu'ij y :a de plus merveilleux au monde (3). ·
Ce bel étonnement cesse bientôt, l'enthousiasme s'éteint (4).
Èt le souci d'une occupâtion qui lui permette de gagner sa via
s'impose à son esprit. A vingt et un ans, il délaisse la chimie
et se oon:sacre à des.études physiologiques et médic.ales. Les con-
tl'overses entre darwiniens et antidarwiniens, surtout l'influence
d'Agassiz, de cet homme à l'empire duquel on ne pouvait résis-.
ter, autoritaire et plein de tact, sérieux et enfantin, voilà crui
explique en partie ce voyage de découverte accompli au Brésil
&OUIS la direction de son maître (5).

·(1) S·&ptemhre et novembre x861.


(2) 16 septembre 1861.
( 3) 16 &epterribre I 86 J.
(4) Ibid., I863.
(5)" Mars I865 ; avriJI. I865 ; 12-15 septembre I865.
30 'VERS LE CONCRJ.<:'I'

En partie seulement, car ce n'est pas le seul désir de la vé-


/rite objective et scientifique qui le mène vel18 le Brésil, mais
c'est .aUISJSi; mais c'est surtout la « romance of the thing »,
et c'est enfin .le désir de se connaître lui-même, qui le condui~
aux régiJOns inconnues ; il veut savoir s'il est reellement nn
physiologiste, et ce qu'il est ( 1). Ce fut une découverte de
lui-même que ce voyage d'exploration.
Il voit qu'il est fait plutôt pour une vie spéculative que pour
une vie active, et plutôt pour eSISayer de comprendre 1e monde
que pour collectionner des échantillons. A vrai dire, renoncer
à. l'action, être un esprit spécul.latif, cela lui semble plutôt un
défaut. N'.est-ce pas quelque chose d'anormal, presque de patho-
logique que de philosopher ? Et pourra-t-il jamais philosopher
vraiment? Ses pen.sées se suivent-elles d'une façon assez serrée
.et pénètrent-elles assez pvofondément ? En tout cas, il écrit
en I865 : « Quand je rentrerai, je consacrerai toutes mes
journées aux questions de philosophie. »
En outre, il s'intéresse aux spectacles étranges et nouveaux,
à ces montagnes aux formes hardies, au vert extraordinaire de
ces palmiers, verts comme l'arbre de la vie lui-même. Il était
allé chercher des spécimens pour les savants ; il a découvert
des 'spectacles pour ses yeux ( 2).
Et il se retrouve tel qu'il était enfant, voyant dans toutes les
fenêtres, dans toutes J.es poignées de porte, un mystère et
<lOmme une vie historique. Les sensations inattendues et qrii
font vibrer, voilà ce qu'il désire avant tout, et ce qu'il veut
voir partout. Il y a en lui un besoin d'aventure et de mouve-
ment. Au Br·ésil comme plus tard devant le lac Chautauqua,
il voudrait un ooup de vent qui vienne du nord-ouest apporter
la vie. Ce qui manque aux peuplades qu'il voit sur sa :voute,
c'.est le besoin d'action, l'impatience ; il prend conscience mieux
que j-amais de la grandeur de l' én.ergie américaine, et comme un

(x) T. 1, p. 63 et 3 juin x865.


(2) 21 avril r865.
WILLIAM J'AMES D;AP:iU):s ~A CORRESPONDANCE 3f

poète whitmanien, il s'écrie : « Oh, le bonheur de se tenir


en ce jour à moitié chemin entre Roxbury et Boston et de
voir tous les omnibUs passer pleins devant vous ( 1) ! 1 »
Comme Whitman, il s'incline devant Lincoln, émotvante in-
carnation de la nature humaine dans toute son humble et digne
simplicité (2). Il sera un philosophe de l'action et un philo-
sophe de l'humanité. Il continue toujours une grande collec-
ti'on de portraits oommenoée d·epuis longtemps; il s'en oc-·
cupe jusqu'à l'âge de tr-ente ans en tous cas, groupant les
figlll'es de héms carlyliens, d'hommes representatifs, de demi-
héros ; il sait que l'humanité ne vit et ne progresse que par les
grands homllle8.
Cette philosophie pittoresque, romantique, humaine, indivi-
dualiste dont les tr.aits se dessinent déjà pour celui du moins
qui a vu le portrait achevé, il y arrivera, nous le savons, par
J,a psychologie, et c'est déjà .a:ussi James psychologue que nous
reoonnaiSSO!ns quand, éooutant Agassiz, il prête moins d'atten-
tion à oe que dit celui-ci qu'au mécanisme psychologique ou
· plUJs exa.ctemenlt à la faQOll de sentir de cette vaste machine (3),
ou quand plus tard devant Ch. S; Peirce, c'est non à ce que
dit Peirce, mais à lui-même James éooutant qu'il portè inté-
rêt (4). Se sentir soi-même écoutant, sentir un autre parlant,
ceLa a souvent plus de prix encore que les pamles dites et
écoutées.
Nous n'avons pas dit le plus important; deux fois James
a cru sentir p,enc;lant ce voyage le fond amer de la vie humaine ;
et ces deux épreuves furent pour ainsi dire La préfiguration
d'une troisième qui devait venir un peu plus tard et qui devait
être beaucoup plus intérieure et plus angoissante. « 0 the
v'ile soo, the damned deep » ; per&onne, dit-il, et peut-êt~e plus
sérieusement- que le passage ainsi détaché ne pourrait le faire

(x) I2-I5 septembre x865; 22 octobre x865.


(2) Ibid.
(3) I2-x5 septembre x865.
(4) x4 novembre x866.
Ct~oirë; n'a le droit de parler de la nature du mal ou d'avo!t
une opinion sur lui qui n'a pas ressenti les tortures de ces
ltmgs jours passés en mer. Enfer de trois semaines qui se re-
·nouvela pour la deuxième fois, là-bas, pendant une longue
nù<ladie, puis dans la chaleur, quand la bouche a~alait les mous-
tiques ( 1).
Comme ses grandes crises de 1867 et de 186g, celles-ci ne
devaient pa;s être continues, mais plutôt faites d'oscillations
successives du niveau mental ; comme elles, elles devaient être
suh-ies d'une sorte de sentiment de rénovation. Tout revit alors
à l' extffiieUii' et à l'intérieur. Ses yeux avaient cruellement 60uf-
fert. Il. écrit : « Gomine je me sers un peu de mes yeux
chaqu~ j·our, je me parais un être nouveau (2). » Il devait dire
plus tard, après une cure à Teplitz : « Je suis oomme un
homme nouveau. »
Déjà il avait le ~entiment que ce ser~it ·d'une expéri-ence·
individuelle profondément douloureuse que devait sortir pour
lui plus de vérité. Il avait l'idée, pourrillt-on dire, que pour
arriver à la foi dans la valeur de la vie, il fallait passer
par une sorte d'enfer qui serait un purgatoire.
Au retour de son voyage au Brésil, il voudrait surtout mettre
de . l'ordre dans ses notions en désordre, arriver à Ulile vue
· harmonieuse et satisfaisante de l'univers. Ce ne sont pas les
questio_ns physiologiques qui l'attirent le plus. Mais il sait que
c'est seulement, comme le. lui avait appris Agassiz,_ en étudiant
de près UIIl ordre de faits particuliers, en cultivant dans les
.bornes d'un domaine restreint cet amour de la vérité, toujours
si intense chez lui, qu'il arrivera à une opinion généraie sur
les choses. Aussi se consacre-t-il à la physiologie (3). · ·
Il veut, suivant un précepte qu'il a donné aux autres comme
à hi-même, c-onnaître ses limites et se limiter. C'est de cette
façon, se <lit-il, qu'il pourra atteindre cette tranquilité, cet

( 1) 21 avril 1865, 1!!-15 s-eptembre 1865.


(a) 12-15 septffilbre 1855.
(3) 27 mars 1866.
WlL:t.IAM JAMES n'APRÈS SA 'CORRESPON'DANCt: 33

.apaisement dont il a tant besoin. Il lit Marc-Aurèle. Nous de-


vons être indépendants de nos humeurs, les regarder comme
extérieur~s · à nous ; il s'attache à trouver le centre entre 1es
points extrêmes des oscillations de. son esprit ( 1).
Il y a au fond de lui comme une réserve de calme ; il garde
toujours une certaine confiance dans le b~n arrangement f!q
tout ; c'est 'll!Ile des premières idées sur 1a constitution du
monde que noUJS trouvions dans les lettres du futur. pluraliste.
Il parle d~ l'harmonie que nous devons réaUser entre notre
volonté et celle de la nature, sachant que nous sommes utiles
dans cet immense ensemble à quelque dessein qui nous sera
toujours inconnu. Patience, égalité d'âme, facilité, tranquillité
qui viendra de ce que noos ne nous sentirons pas responsable:,;
de ce qui peùt nous arriver, ce sont là l~ vertus gu'il prône.
Cette 1imitation et cette conformation au Grand Tout l'ont con-
duit à une satisfaction dont il est satisfait .. Sa philosophie est
donc· un mon[sme qui n'est ni ·matérialiste ni spiritualiste, et
un optiÏmisme, en ce sens du moins qu'il veut par elle donner
:une garantie et une authenticité à ses sentiments les plus agréa-
bles.
SMs doute le Cosmos se présente en fragments ; mais nous
l'améliorerons, nous le réparerons· (2). Le sens du fragmentaire
dans le monde et du désordre dans les idées existe donc
malgvé tout au sein même de cette philosophie d'apparence mo-
niste et. optimiste (3). Et déjà a:ussi l'idée de liberté lui
semble essentielle : vivre sa libre vie dans ses heures de
repoS, entièrement avec soi-même, comme quelque chose avec
quoi le monde n'a rien à faire, tel est l'idéal qu'il se fixe.
En mêJpe temps l'idée, le besoin de réa1ité domine ses con-
ceptions. Toujou:rs il veut qùe la philosophie soit \< saisie » de
quelque chose. Un des pnincipaux reproches qu'il adr,tJSSe aux
matérialistes, c'est qu'ils ne noos montrent rien que l'esprit

(1) 8 juin '1866.


(a) 8 juin 1866.
(3) 17 ~ptembre 1867.
3
vJ;;ns LE do:NcnET

puisse étr.ei~dre. Le senti et le réel, des termes positifs, massi-


vement épvouvés, des tonnes d'affirmations, voilà ce qu'il de-
mande à 1a philosophie, et ce· qu'il ne trouvait ni dans le spi-
ritualisme de Henry James ni dans le matérialisme de certains
physiologistes. ·Il est hostile au matérialisme pour la raison
même pour laquelk il sera hostile à la philosophie de Bradley
.telle· qu'il la comprendra ; car plus encore que pour sa réduc-
tion du supérieur à l'inférieur, c'est pour' son agnosticisme, son
in4lllque de densité comme il dira plus tard, sa négation du
caractère spécifique des qualités, qu'il rejette le matérialisme (1).
De même, il s'intéresse dès cette époque· aux: motifs qui
poussent les hommes à construire leurs doctrines et à les mo-
difier; et enfin à la façon dont ces doctrines peuvent agir sur
l'esprit. Il veut savoir quel est le sentiment de l'esprit devant
les idées, le felt result, les réactiQD.s senties.
Son œlme · est-il réel, est-il profond ? Il conseille la b·an-
quillité, mais •entre parenthès~s et souriant à la fois et désespéré,
il se moque de iui-même qui oonseille le calme. Puis doit.:.on
croire à la valeur absolue des maximes ? Et enfin l'absence de
calme intellectuel n'est-elle pas quelque chose de plus noble que
oette tranquillité .qu'il feint de posséder ?. « Corruptio optimis-
torum pesS,ima. » En fait il est bien éloigné, depuis quelques
mois, de cette tranquillité qu'il vante (2).

II. - LE VOYAGE EN ALLEMAGNE. RETOUR A CAMBRIDGE


(1867-1873).

Il part pour son voyage en Allemagne, inquiet, · se sentant


gràvement touché par la maladie. Il avait gardé jalousement
pour lui ce désespérant secret, et rarem.ent sans doute il se
sentit aussi isol-é, aussi peu en oommWlication avec l'âme des
.autres et avec l'âme diu « Grand Tout » que pendant ces se-

(x) 28 juin x866 ..


(2) Hiver dé x866-67.
\Vl:LtiAM JAMES D 1APRÈS SA CORi\ESPONDANCË 3g

maines où, avant son départ, il se savait malade et ne le disait


pas. Il est irritable, tremblant. Ses yeux s'affaiblissent. Son dos
souffre. Il arrive à un sentiment de stagnation, d'indifférence
devant toute chose. Comparée à ce qu'il ressent, une douleur,
si IÏ.ntense fût-elle, serait lumière et vie. Le désespoir s'étend
comme une mer sur toutes ses pensées (1). C'est une longue
période de dépreSISion et d'angoisse.
Trouverait-il un refuge auprès de son père? Comment pour-
rait-il bien comprendre alors la philosophie de Henry James? Il
s'en éloigne plus que jamais. Les moments où; il y eut ·entr·e eux
une véritable et solide confiance furent peu fréquents. Lui qui
avait le sentiment de l'isolement, de l'inS'Ularité de l'âme, il ne
voit pas ce que veut dire Henry James par cette communion des
âmes dont il aime à pari~. Il lui écrit : « J'ai lu votre article
av.ec win plusieurs fois. Je dois avouer que l'obscurité qui a
toujours recouvert pour. moi ce que vous avez exposé sur ces
sujets n'a guère dimiimé (2). » S.ans doute il est fier et heureux
d'avoir un tel père, « au cœur jeune, bien qu'au crâne chauve,
qui reg.arde le CoSIII10S comme s'il avait en lui quelque chose
de vivant (3) ». Parfois il est sensible aux sons de cette lyre
ancienne que la main de H. James sait faire résonner avec plus
de force et d'harmonie à mesure què les années passent, mais
san esprit ne comprend pas et son cœur n'est pas vraiment
remué.
L'étude qu'il f.ait des systèmes esthétiques des ·philosophes
allemands l'irrite, et lui permet de mieux prendre conscience
de certaines de ses tendances ; leur façon de subtiliser les cho-
ses, de les faire évanouir « au sein de l'interne et de l'idéal »,
de fabriquer des explications truquées, tout cela lui paraît dé..,
solant. Ce mécanisme idéaliste est fait d'orgueil et d'affirma-
tions imprécises (4). Par réaction il sent de plus en plus VIVe-

(x) 5 septembre x867, 17 septembre 1867.


(2) 5 s-eptembre 1867.
(3) 19 novembre 1867.
(4) 12 juin x867.
36 VERS LE. CONCII.ET

ment le fait dans sa brutalité, et dans sa beauté, ce que son


père appelle avec dédain la constitution naturelle des choses.
Et en effet, ses idées même sur la philosophie de son père se
précisent après ces lectures, et il lui écrit une longue lettre,
où il explique enfin se position et son opposition. « Toutes les
phrases (de votre article) semblent écrites d'un point de vue
auquel je ne pourrai jamais me placer ; et d'autre part laissent
de côté toutes sortes de questions que je vois devant moi, de
mon point de vue. ». Comme chez les esthéticiens allemands,
il ne découvre là que traduction en langage ontologique de ce
·qui est fini et personnel, une sorte de mécanisme déguisé. Il
le critique en empiriste sensationnaliste et en intellectualiste. Il
ne peut aperèevoir les faits spirituels que son père croit voir ;
il ne voit que le fini et le phénoménal, il ne voit que la nature ;
il ne comprend pas l'antithèse que son père se plaît à montrer
entre l'esprit et le cœur ( 1). William James, le futur superna-
turaliste et intuitionniste, s'oppose aux intuitions et au superna-
turalisme de Henry James ; tant il est vrai que, comme il
le dira plus tard, seule l'expérience individuelle peut être l'édu-
catrice des individus.
Ainsi, il ne trouve aucune idée qui lui permette, comme il
l'avait rêvé, de réparer ce monde en mauvais état, ce vieux Cos-
mos .en ruines. Sous l'influence de ses souffrances physiques,
de ses inquiétudes qui partant de lui-même se sont étendues
au monde, il pense au suicide. Les idées de pistolet, de .dague
et de coupe, ont pris une place démesurée, conf;ie-t-il à son père,
dans le champ de son attention. Voilà où l'ont conduit la
souffrance et la philosophie. Il y eut tout . un hiver où
le chemin qu'il .suivait côtoyait perpétuellement le bord d'un
précipice (2). Le Non Eternel qui se prononça dans l'esprit
de Teufelsdrock rue Saint-Thomas de l'Enfer, se prononce
dans l'esprit de W. James.

(r) 12 juin r8G7.


(2) 5 septembre, I7 septembre r867.
WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 37

Il faut dire cependant que oomme pendant les moments de


désespoir de son voyage au Bresil, cet état de dépression est
parfois interrompu. Il a des instants de joie aiguë. Il parle de
promenades qui lu:i donnent le bonheur d'un roi. Je suis plein
de confiance dans l'avenir, écrit-il. Ses douleurs ont diminué,
pour quelques heures ; et il note son optimisme qui renaît.
Et de son scepticisme sensationnaliste même, il a l'idée que
plus tard, il pourra s'évader; la fenêtre ontologique est fermée,
hermétiquement fermée pour le moment, mais il sent qu'elle
est là, non loin de lui, dans une direction qu'au -milieu de
l'obscurité, il ne peut déterminer ( 1).
Déj.à un jour se fait voir ; un mot revient souvent à ce mo-
ment, un mot et une idél~ : celle d'animal spirits. L'animation,
voilà ce qu'il reproche à tel philosophe allemand de ne pas pos-
séder, voilà ce qu'il trouve chez Diderot, et dans un tout autre
genre, cooz Erckmann-Chatrian (2). Livres d'or, dit-il. des
œu'VI'es de ces derniers, qu'il faut lire quand tout autre moyen
a échoué. « Alors, ils vous ouvriront les cieux:. « « Ils renou-
velleront la croyance que l'on peut avoir dans les succulentes
harmonies de la création. » Ils réconcilient leur lecteur avec
I.e Cosmos. L'amour de la recherche scientifique renaît en
même temps. C'est tout cela qui s'exprime dans sa lettre de
janvier 1868 à son ami Th. H. Ward, oomme lui d'un tempé-
rament changeant, de vastes sympathies intellectuelles et d\m
esprit qui ne se laissait pas oonduire par la seule logique. K Al-
lez toujolll'S de l'avant, lui dit-il. Admettez une fois pour tou-
tes que vous avez un tempérament tel qu'il faut bien vous
habituer à l'idée que vous devez en attendre vingt fois plus
d'angoisses que les autres n'en auraient. Considérez-le oomine
quelque chose qui vous est aussi extérieur que possible, comme
une réalité de fait ; et vo~s pourrez oontempler le Cosmos
d'un œil serein. » « Rappelez-\lous quand l'obscurité d'tin vieux

( I) 5 septembre 1867.
(2) q &eptembrl!> ~6 septeml.1re ~&67.
38 VERS LE CONCRET

déoembre est partout autour de vous, que le monde est réell~­


ment, en chacun de ses points, aussi plein de vie que si c'était
le plus triomphant des matins. » Il ne faut pas qu'il y
ait une suite de dépressions et d'excitations, telles que celles
par lesquelles il est passé, - par lesquelles malheureuseme<nt
il passera enoore. « L'heure, reprend-il en emersonien ou en
whitmanien, est exactement aussi bonne qu'aucune heure le fut
jamais pour qu'un nouvel évangile de joie soit prêché. »
Il faut choisir une occupation qui intéressera et s'habituer
au travail. Pour le moment, il a besoin de savoir que l' occu-
pation qu'il va choisir pourra permettre de fournir une contri-
bution éternelle à fa scie~e. Il faut se fier, se confier à ce
sens qui est en nous d'une éternité qui donnera une signification
à tous les moments fugitifs et les sauvera. C'est au sentiment
qu'il fait appel maintenant oomme dans la suite. Mais ce sen-
timent d~nt il parle, c'est celui dont Royce devait parler, et
qui est préSent dans les œuvres de Browning : l'éternité se
chargera, d'une façon ou d'une autre, de oompenser, de ra-
cheter ce que nos expériences ont de partiel. « C'est là un
sentiment plein de vaillance et tel qu'on peut avoir oonfiance
en lui. »
Surtout, il le répète, il faut, par l'occupation à laquelle on
.se livrera, essayer de saisir quelque chose de la réalité même
des choses, entrer en relatjon r6elle avec des choses réelles.
Mai!S oomment saisir plus profondément encore cette réalité?
Par le sentiment et la.volonté. « Tout ce que je puis vous dire
sur ce point, c'est la pensée qu'i ·chez moi .survit à toutes les
autres, ,aloDS que les vagues du doute submergent le reste du
monde : œtte pensée, c'est que j'ai une volonté >> et, ajoute-t-il,
« que j'appartiens à une fraternité,», - à une communauté,
dira Royce. Peut-être n'y. a-t-il pas de Dieu ; · mais il y a
un Grand Etre, pour· prendre l'expression positiviste, qui est
l'ensemble des hommes. L'humanité peut être son propre Dieu
et sa p110pre- providence. C'est en faisant son œuvre dans cette
grande œuvre que l'on affirmera de la façon qui est en fin
WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 39

·de compte la meilleUJre possible sa propre réalité. Déjà pragma-


tiste, il veut des idées qui mènent'à quelque chose d'util'e pour
nous, qui aient un rendement pratique. Cette idée. de l'humanité
est une idée pratiqUJe et qui peut agir, qui fournit l'appui mo-
ral cherché. Humaniste, il proclame que l'homme est ce que
nous connaissons le mieux. « Agir .sur les hommes si indirecte-
ment que ce soit, c'est ce qu'il y a de meilleur au monde. Nous
n'avons de révéLations qu'à travers l'homme », à travers les actes
des hommes. Et c'est par l'action seulement que l'on peut at-
teindre l'humanité. Car sentant vivement son « insularité »,
n'ayant pas ou n'ayant pas encore ce sentiment de l'âme du
monde qui était le fond de la philosophie de son père, n'ayant
pas encore le sentiment vivant de la camaraderie, c'.est par l'ac-
tion qu'il veut créer ce sentiment de fraternité et de camaraderie
auquel il aspire plutôi qu'il ne le poSsède. On créera la frater-
nité qui n'existe pas encore pin- le sentiment que l'on aura. de
travailler pOUïr elle, ·et par la relation réelle entr·e.noUB et les au-
tres qu'établit cette action. La « différ.ence )) dont nous sommes
les auteurs, chez nos contemporains, chez les hommes encore
à venir, c'est" une relation et une réalité.
Empirisme, volontarisme, individualisme et « collectivisme »
métaphysiques : tous ces éléments de la .philosophie future de
W. James apparaissent 'bien dès cette lettre. Quel est le motif
le plus profond, désir de· relations réelles avec la réalité des
choses, avec. son prochain? Désir d'une vie à la fois tran-
quille et active? La question ne- se pose. pas. C'est seule-
ment si l'on enti:e en relations- réelles avec des personnes
autres que soi, que cette vie active et tranquille sera possible ( I).
Dirons-nous que c'est pour James une .philosophie définitive ?
Déjà « polysystématiste », il. écrit que si c'est une vue de
l'univers; Cjl n'est pas la seule ; d.e même que les individus
peuvent contribuer au pr~grès de la· race d'une multitude de
façons, ils p~uvent envisager le bien, l'humain, le divin d~

(1) Janvier J868,


40 VEI\S LE CONCRET

multiples manières. Doctrine des stoïciens,· dç>ctrine de Chan-


ning, tout cela. a sa place, tout cela ·peut nous servit dans les
moments de doute et de désespoir. ·
(>En fait, James est loin d;avoir constitué son système, si l'o:n
,J?eut .ici parler de système. Il ne s'est pas encore dégagé de cer-
a
taines es théories de l'empirisme traditionnel qu'il abandon-
nera ; de plus, il semble que le but de l'action doit être avant
tout1 d'ajouter au plaisir d:es hommes. Enfin James a besoin de
« garanties » ; et il lui faut une éternité qui assure la ·valeur
'éternelle des actes. Il n'y a donc pas·ici ce temj>Oralisme et cette
~ision dramatique qu'il devait imaginer plus tard. Il faudra
enoore des expériences nouvelles, et profondém.ent douloureuses,
suivies de quélques alll!ées de bonhe~r et de force, pour qu'il
parvienne à oomposer dans son esprit les traits de son tableau
métaphys~que,
n· ne s'est pas enoore vraiment dégagé des idées du déter-
minisme et de l'agnosticisme qui, avec elles, amènent chez lui
tme vue pessimiste des choses, à ·moins qu'elles n'en soient
plutôt la traduction. Ses ·inquiétudes reprennent. Si tout est
explicable d'une faQon déterministè ct mécanique. si nous som-
mes .oonditionnés dans tous nos actes et toutes nos. pensées,
si nous ne S:Ommes que nature, alors il n'y a pas de satisfaction
. vér,itable pour notre véritable nature ; et il n'y a pas dé réelle
explication. Et pourtant, il ne peut s.'arrêter là, il doit y avoir
une réalité, une raison au fond des choses, puisque nous som-
mes en rapport avec elle. « Tout est nat:ure et tout est mison.
No_us verrons, nous verrons ( 1). » Voilà les sphères de pensée
qu',il traverse pour s'acheminer vers cette phil080phie qui devait
lui montrer que rien n'est nature et que rien n'est raison, et
que ce quelque chose de réel à la recherche de quoi il s.'.est
voué dépasse le deuxièmtJ règne COmlllJe il dépasse le premier.·
Pour 1-e moment, et pendant plusieurs années, de 186g à
1873, la voie lui semble fermée. n· n'est pas arrivé à la fin
WILLIAM J'AMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE. 4f

d-e cette pêriode de. crises successives qui le désespèrent. Et il


reste àouffrant._ Une_ cure à Teplitz ne lui fait pas de bien. A /
Divonne '
a:ucun .mieux
'
ne se fait sentir. A son retour en.
Amérique; il se sent plus malade que jamais. Le sens pascalien
d'Ulll abîme d'i:risécurité' prêt à s'ouvrir sous la surface de. la
vie dev~ent de plUJs en phis intense. Certains mots de Pascal
lui reviennent à l'esprit. Il les cite : « La vue des misères où
noœ vivons et qui noUJs tiennent à la gorge ». Il nourrit son
désespoir de la lecture de Leopardi. C'est vers cette ép·oque
que son fils place l'expérience de l' « âme malade », déeritè
dans l'Expérience Religieuse. Dans le volum·e, ce récit est attri- .
bué à Uln oorr~spondant anonyme de James. Mais une lettre
de James .à M. Aba:uzit nous apprend que cet anonyme n'était
autre que James 1ui-même. Il n:e semble pas certain que
cette expérience n'ait pas eu ~lieu avant la date. ~ixée par l' édi-
tetl!r; elle pourrait s'être produite à la fin de 1867; il n'im-
porte. Elle se renouvela sans doute sous des formes analogues
à plusieurs reprises. James a vingt-sept ou trente ans ; il se
sent soœffrant, sans directlon. intellectuelle, sans direction pra- ·
tique ; il est envahi d'urie ~peur horrible dev.ant sa propre exis-
tence. Tout ce à quoi il aspire, c'est l'absence de pensée, ·l'ab-
sence de vie (1).

III. - L'ÂME DEUX FOIS NÉE (1870-1873).

Au moment le plus profond· du désespoir se fait la con-


version définitive et naît réellement pour la deuxième fois, sui-
vant son expression, l'âme de \V. James. Il f'ut sauvé. Il fut
sauvé à la fois par les textes de l'Ecriture, par ses réflexions
sur la psychologie, par les vers de Wordsworth, et par la doc-
. trine néo-criticiste. Des temps meilleurs viendront. Sa santé
semble s'améliorer.
Les textes de l'Ecrittl!re paraissent, tout au moins d'après l-e
42 VERS LE CONCRET

récit de l'Expérience Religieuse dont noœ venons de parler,


.aroir eu UIII!e très profonde influence. «Le Dieu éternel est mon
refuge. » « Venez à moi, vous qui SQriffrez. » « Je suis ]a
résurrection et la vie. » Par ces mots, l'âme malade fut pro-
tégée oon tre la f.olie ( 1). ·
L'Excursion de Wordsworth fut pour James une lecture
apaisante ; des perspectives d'immortalité lui, étaient ouvertes ;
s•urtout il trouvait là une affirmation très nette de l'existence
de l'âme. t>n ne saurait dire toute l'influence qu'eurent les
poèmes de Wordsworth sur les philosophes anglais depuis
Mill jusqu'à Myers et James (2).
C'est à ce moment qrie James abandonne la doctrine que
tout désordre mental a un fondement physiologique. Et sa-_
voir que l'esprit peut agir indépendamment de toute oontrainte
matérielle, peut être saisi directement, cette idée lui apparaît
comme so:urce de joie, source de vie. En 186g, il se rend
eompte de la faiblesse des théories purement phys~ologiques de
la' pensée ; il commence à écrire quelques pages pour montrer
que les physiologistes introduisent illégitimement dans l'expli-
cation des faiœ, des termes 'qui sont empruntés à l'ordre de
ce qui est senti. .
A Divonne, le hasard avait- mis entre ses mains les Essais
de Renouvier dont le style ferme le frappe .. Kant avait déjà
produit sur lui ·une profonde impr(>.ssion par sa sévère pensée
critique. C'est une œuvre. par. rapport à laquelle il faut juger
tout, disait-il alors. Mais plus que Kant, Renouvier devait agir
sur son esprit. Le 3o avril. 1870, il acheva la première partie
des seoonds Essdis. « Je crois que hier, écrit-il, fut un jour
décisif dans. ma vie. » Les influences se croisaient, bienfaisan-
tes. Il ne voit pas pourquoi la définition que donne Renouvier
du libre arbitre pris dans toute la force du terme, ne serait
qUJe la vaine description d'un mirage. Psychologue,. il croit à
la vérité profonde des descriptions psychologiques. Pragmatiste,

(x) l, I47·
(2) Cf. J3 février 1873.
WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 43

il posiule, pour un certain temps, jusqu'à l'an prochain comme


il dit, .que ce n'est" pas une illusion. « Mon premier acte .de
libre arbitre consistera· à croire dans le libre arbitr·e. » Il pense
que si la philosophie de Renouvier est si salubre par sa théorie
de la liberté, .elle est aussi très attirante pour l'esprit anglais
par son phénoménisme. De toutes façons, écrit-il, elle est uri
des grands jalons de l'histoire de la philosophie. Elle constitu~
une attitude poS~Sible, souhaitable, que pour le moment il adopte.
Il faudra se former des habitudes conformes à cette pensée.
Ce n'est, pas en des maximes, ni en des moments de contempla-
tion, c'est dans des actes accumulés de pensée qu'est le salut ..
« Jusqu'ici, quand j'avais le sentiment de vouloir prendre tin-e
initiative libre, d'oser agir d'une façon qui me soit propre, c'est
le suicide qui me semblait la plus virile forme d'action dans
laquelle j'eusse pu oouler mon auda~e. Maintenant, je ferai avec
ma volontl lJ!Il pas de plus ; avec elle, non seulement j'agirai,.
mais je ·cmirai, je croirai dans ma réalité individuelle ct dans
mon pouvoir créateur; à coup sûr, ma croyance ne peut .pas
être optimû.ste, maÎiS je ferai consister la vie (le réel, le bien),
dans l.a résistance autonome du moi au monde . .La vie résidera
d~s l'action et dans. la souffrance et dans la création. » Il
peut écrire à Renouvier que grâce à lui, il possède pour la
première fois une conception intelligible et raisonnable de Ja
liberté. « Je m'y suis ·rang,él à peu près. » « Par elle je com-
·mence à renaître à la vie morale. » Et tout autour de lui,
en Amérique et en Angleterre, :il lui semble que le matérialisme
et le· déterminisme vont vers leur déclin. «Je croiJS apez:cevoit
en Angleterre les symptômes d'une renaissance de la pensée
religieuse ( 1) »
Cette voix qui .cette année comme l'année précédente lui"avait
dit pendant· son désespoir que des temps meilleurs viendraient
ne l'avait pas trompé. Il savait qu'au moment où il s'y atten-
dTait le moins jaillirait· une étincelle et que ce quelque chose
VERS LE CONCRET

de réel à quoi il aspire si profondément lui serait révélé.


La pei11Sée du suicide, .qtii à plusi·ems reprises était venue 0001me
s'imposer à lui depuis 1867 jusqu'à 1870, pendant ces trois
années de crise physique et morale, semble définitivement exor-
-cisée.
Sous l'influence de l'élévation de son niveau mental et par
la confluence en son esprit surélevé, de lectures et de réflexions
vivifiantes, James se délivre de son scepticisme pessimiste, de
ses idées déterministes et matéria~istes. En même temps se forme
.de plus en plus nettement en lui le sens pluraliste, fait de la
oonsdence que le centre fini, pour employer une expression de
Bradley, prend de sa finitude, et du sentiment profond de la
présence du mal, de l'insécurité de l'univers et du changement
perpétuel des choses. Faible encore au sortir de ces secousses
morales et de c~tte maladie, heureux devant le monde, avide
de la douceur et de la passivité du printemps, il insiste cepen-
dant sur la présence du mal dans l'univers; et le mal cesse
d'être uil problème pour notre intelligence, il devient un obs_ta-
cle pour notre volonté, une donnée pour notre action qui
transformera cette donnée. James écrivait à son frère, à
l'entrée du printêmps de 1870 : « Il me semble que tout ce
sur quoi un homme doit prendre son point d'appui, c'est en
dernier reoours cette pure puissance de résistance >>, ce pou-
voir de 'résiÏ:stance dont il a senti la présence en lui, et qui a
finalement triomphé. « Je ne puis pas consentir oomme tant
d'hommes en oont capables, à cligner des yeux de telle façon
que le mal. semble disparaître pour moi. _Le mal a autant de
réalité que le bien, ·et si on le nie, le bien doit être nié aussi. >>
C'est 1a force avec laquelle il sent la thèse et l'antithèse qui
!'.amène à nier la possibilité qu'une synthèse soit _réalisée~
« Tant que nous respirons, le m.al doit être accepté comme
un fait et en même temps nous devons le détester et lui
rési:ster ( 1). >> Mais ce sens de l'insécurité du monde n'est
WILLIAM JAMES D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 4,~

pas enoore bien affermi, puisque pendant la guerre de :;:870


il pense qu'il y aura de toute façon assez de bien qui sortira
de cette guerre pour que nous soyons consolés du mal. C'·est
d'ailleurs là une forme de pensée qui subsistera en lui, et son
« méliorisme » n'est presque jamais dégagé oomplètement de
l'idée d'une sorte de pvog1:ès fatal, ou du moins de l'idée que
toujours du mal sortira le bien, d'une façon ou d'une autre.
Besoin de sécurité et en même temps sentiment pluraliste
de l'existence du mal et de l'aventure, mais sentiment qui n'a
pas encore pris de fermeté et de consistance, besoin de spiri-
tualité et désir des faits concrets, affirmation de la liberté
et de la valeur souveraine ·du travail quotidien, tels sont quel-
ques-UillS des traits que l'on peut noter chez James après les
grandes· crises des ann-ées pr.écédentes. Ces caractères, nous
les retrouverons toujours chez lui, sauf le premier qui dispa-
raîtra par IÏnstants, mais par instants .seulement, et doot les
d[sparitiolllS momentanées lui permettront d'esquisser les grandes
lignes mouvantes de la conception pluraliste du monde.
P.~ndant toute cette période de novembre 1867 à avril 1870,
non setÙement James avait subi victorieusement ces assauts du
doute et du desespoir, mais encore il s'était orienté définitive-
ment vers l'étude de la philosophie et de la psychologie. Kant,
Gœt4e, Fichte, Schelling, Jaoobi, les poètes romantiques, Scho-
penhauer, et d'autre part Comte, Littré, telles sont quelques-
unes des directions principales de ses lectures philosophiques.
Il Kt Secr·étan, Schopel\hauer, en cherchant u_ne philosophie
de la liberté ; il lit Caio, Jou~froy où il cherche. en vain
peut-être, une philosophie de l'esprit.
La psychologie lui semble décidément être l'étude qui sa-
tisfera ses besoins intellectuels. Le moment n'est-il pas ,·enu
où elle va devenir une science ? Il s'intéresse aux efforts
de Helmholtz et de Wundt : « cela peut donner quelque
chose » ( 1). Il songe à se tourner vers la psycho-p,hysique,

(x) Novembre x867?


VERS iE doNcR:E'i'

vers la psycho-physiologie. Mais n'aurait-il pas dû se mettre


au travail plus tôt? Il n'a pas senti assez vite la dignité d'une
vie tout entière consacrée à la .science, ni l'importance ·de la
pensée ordonnée. Il ne s'est pas formé, pense-t-il, cet esprit
souple et délicat qu'il . aurait dû . se fa:ire. Trop tard, il est
trop tard ; il manque de base, de oolttire .sci·entifique appro-
fondie,. de connaissances d'histoire de la philosophie. Toujours
ce même effort d'un esprit qui cherche sa voie, et pourtant
sa voie est là, dàns son esprit lui-même, dans ·ce courant de la
conscience, comme il dira. Elle n'est pas dans la psycho-phy-
sique, elle va vers la psychologie, elle va vers la métaphysique.
Ses e~amens de physiologie· terminés, James a l'il).tention
un instant de demander un poste .de professeur de philosophie.
Puis il se décide à se consacrer à l'enseignement de la phy-
siologie. Devant cette tâche précise, il se sent courageux et
sa santé se raffermit. Cet état est aussi différent de celui qui
l'a précédé, écrit-il à son pèr·e, que la vie l'est de la mprt.
Ses idées sur la philosophie restent encore assez ·incertaines.
D'une part il la conçoit comme l'étude des formes, ou encore
de la généralité, de la permanence ( 1). D'autre part, comme
il l'a senti toujours, c'est une réalité concrète et précise qu'il
veut, et il pense que c'est du milieu même de ses devoirs
et de ses responsabilités, en partant du point où sont fixés ses
devoirs et ses responsabilités, que l'individu pourra travailler à
constituer s&. conception du monde. Malgré son affirmation de
l'indépendance du psychique, cette affirmation qui était pour lui
« vie et santé· », c'est de la biologie que surgira sa philoso-
phie. Lentement, à partir ~e faits précis se forme sa conception
de l'univers. Mais les faits biologiques ne fournissent que le
· point de départ à la méditation du philosophe. ·
Ain~i. n0111s saisissons toujoUrs au premier abord ·cet over-
lapping des intérêts, pour prendre un mot qui revient souvent
dans sa Psychologie, ce chevauchement des préoccupations les

(r) Printemps de 1873


WiLÜAM JAMES Dj APRÈS SA COR:t\ESPONDANCE 41
unes stir les autres. Chimiste, il s'intéresse à la physiologie ;
physiologiste, à la psychologie ; . psychologue, à la métaphy-
·sique. En réalité, c'est toujours l'intérêt philosophique qui est
l'intérêt dominant. Nous n'assistons pas aux détours d'un esprit
qui cherche ce qui peut l'inté~:esser, mais à un effort pour
déterminer le point précis, le plus grand nombre de points
précis, d'où il pourra s'élancer. L'étude des faits physiologiques
fournit le point de départ pour l'étude de ce qui échappe aux·
e,xpliÏ.cations physiologiques. · · .
Pendant ces années, James arrive à triompher- d~ moments
de lassitude qui reviennent de temps à autre'; il n'aura pour
cela qu'à laisser flotter son esprit, ·sans réflexion profonde,
sur l'étQde des faits, confiant, dit-il, dans la bienfaisance des
forces naturelles et dans le retour de mom~ts meilleurs ( 1).
Nous avions vu s'esquisser l'image du futur pluraliste. ·Elle
s'estompe pendant cette période de bien-'-être. Jl.se demande s'il
a vu juste quand il ·a dit . que la sécurité. est pour lui une
considération de seoond plan.
La fatigue revient ; et de nouveau, H voyage, il cherche
en Italie le repos. Mais le jeune physiologiste américain, tout
en ressentant la fascination de Florence et de Rome, ne peut
s'empêcher de penser avec quelque regret à la vie intense de
!;Amérique. Il n'a pas désappris les leçons de joie ·simple de
Scarboro et de Magnolia ( 2). .
Il est rme âme jeune ; il lit à. trent:fle ·et un ans avec grand
p1a]sir le Voyage autour du monde en quatre-vingts jours. Il
est une âme hecirew8e malgré tout, sensible aux mouvements lé-
gei'S de l'air et à-la d0111ce respiration de la mer, 61: à la vie des
choses et des êtres (3). Un esprit doit être apprécié, pense-t-il,
d'après le taux de vitalité qui est eil lui. Et il ne parle pas seule-
ment de cette sorte de vie à la fois spirituelle et matérielle, de
cette troisième substance, pollir reprendre l'idée de Descartes,·

(1) T. I, p. 171.
(2) 29 octobre 1873.
(.3) 17 octbbre 1873.
.VEl\S LE CONCRET

dont James tâche de noos donner l'idée. dans sa Psychologie,


mais .aUJSSi de· cette vie purement spirituelle qui est inclusion ·de
mondes à l'intérieur d'autres mondes ( 1).
Il envoie à la Çritique Philosophique les Considérations sur
la· Méthode subjective, ·qui sont d'un pragmatiste déjà .sans doute,
d'un pragm.atisie qui voif avant tout dans les idées la satisfaction
aiséé de nos désirs, maiS: à qui il manque encore, pour être le
W. James de plus ~d, cette conception de la lutte cosmique et
même de la présence du mal, dont pourtant il avait déjà par
instants pris conscience. C'est à peu près .le ton des Considé-
rations que nous rètrouvons dans ces _quelques phrases : « La
philosophie est une affaire comme les autres, dont l'homme
~·occupe parce _qu'il le faut·; il le fait ·.avec un aessein _hien
déterminé dans son esprit; et priis la laisse en repos, et n'y
touche plus. » Telle pourtant ne devait pas être la philosophie
mouvànte de W. Jàmes. .
C'e8t toujours de Renouvier qu'il se réclame. L'unité ·au
système lui apparaît de mieux en mieux; : ~ empiriste cohérent
est partisan du libre arbitre et de la discontinuité des phéno-.
mènes ; Renouvier, pense-t-il, est le vrai tontinuateur de Hume ;
en même temps, il voit im Renouvier ·un intellectualiste, l'ad-
.versaire de l'union des contradictoires. Le· plus profond .]es
dilem!nes, n'est-ce pas celui qui se pose entre le principe de
contradiction et la dialectique hégélienne?. Il opte pour le
principe de contradiction. :Mais il ne peut se ranger entièrement
aux idées de Renouvier ; et' il fait quelques réserves SU! -r.en.:.
semble de sa philosophie ( 2) .
Etre empiciste, laiSser cine mer de possibilités s'agiter autour
des faits et des questions ; comme il le dirayn jour, voir par-
tout des .alternatives, comme il le dit maintenant : ne pas
accepter l'habituel comme s'il allait de soi, J,'endre fluides· les
oonventionalités figées; essayer d'imaginer les états d'esprit qui

(x) 3 juÏIIl 1876.


(2) 29 juillet 1876 .. 1 •• ~
WILLIAM JAMES D;APRÈS SA CORRESPOJXDANCE 49

nous sont étrangers, élargir autour de chaque question une


perspective aérienne, avoir de l'air et de l'espace dans l'esprit1
porter sur les choses un regard personnel, son' propre regard.
et sentir partout surgir la figure des sphinx, c' çst en cela
que oonsiste pour ·lui l'attitude vraiment philosophiq~e. Il ne
pourra pas se· oontenter de cette « philosophie de .tout ·repos »
qu'il imaginait pouvoir se former.

IV. - LA (( PSYCHOLOGIE» ; SON ÉLABORATION.


A LA RECHERCHE n'uNE DOCTRINE. LA MORT DE HENRY JAMES.
(1873-1882).

Une époque meilleure s'est ouverte à nouveau; James va


mie'ux. Il tvouve auprès de la compagne qu'il ~·est choisie,
'w1 soutien, une aide. Il entreprend alors_ ce grand travail qu'est
sa Psychologie. Il Jlui fallut douze ans pour achever cette œuvre
_qu'il avait cru pouvoir écrire en deux ans. Combien de fois
ne retro'uverons-nous pas dans· ses lettres des plaintes· sur les
lente-urs et les diffiç:ultés de la tâche ? A èhaque instant, des
obstacles imprévus surgissent. Chaque page a dû être ré-
crite quatr.e ou cinq fois.
La question de la nature de l'idée d'espace est de celles qui
l'intéressent le pl'us. Tous les déduCteurs de l'espace, dit-il,
~ont des cr·éateurs de mythes ( 1). Dans son voyage eu. Alle-
magne, il sera heureux de voir Hering et Stumpf qui comme
lui soutiennent l'existence d'une sorte de sens de la spatialité.
Il apprend de tous deux bien des choses. Tendance psycho-phy-
sioLogique et ~ens de la << troisième. substancé », affirmation de
la sensation irréductible de spatialité, affirmation du courant de
conscience, te1s sont les traits principaux de la Psychologie. Il
faudrait ajouter aussi l'idée du caractère téléologique de l'eS-
prit, l'importance de l'intérêt, des intérêts et par là du carac-
tère utilitaire de la pensée. C'est alors qu~il public son article
!:iO YEIUl LE CUNCl\1·:'1'

Blur la définition spenoérienne de l'esprit, où M. R. B. Perry


déooÙvre à juste titre le germe de la ph.J.part des idées ~en:­
tielles de James sur la vérité, où en fai.t se trouve tout l'essentiel
du pragmatisme, tel qu''il devait être développé par Dewey, par
Schiller; par James lui-même. Des lettres non publlées encore,
et Hont il faut espérer qu'elles le seront bientÔt, permettront
de •suivre ·mieux la formation de la pensée de James pendant
1~ années où il écrit .son grand ouvrage.
/.:'?Le voyage q1,1'il fait en Allemagne, surtout afin de s'entre-
tenir avec Herin.g et Stumpf, augmente la confiance qu'il a
en lui; il prend conscience de sa force et de sa valeur intellec-
tuelle. Je crois, dit-il, qu'à ma façon j'ai une vue plus vaste
du champ des études que n'importe lequel de ces philosophes
que j'ai vus ici. Harvard est une école qui peut former des es-
prits larges et des caractères fermes ( 1).
Il a fait déjà la connaissance d'un philosophe qui comme lui
devait illustrer Harvard, Josiah Royce. C'est par James que
Royce 'fut découvert; c'est grâce à lui qu'il vint à Cambridge.
Jairi.es appréciait beaucoup cc jeune Socrate de la Californie,
comme il disait, ce philosophe solitaire vivant entre le détroit
de Behring et la Terre de Feu. Ses livres, écrit James, ont
une ·fraîcheur, une profondeur, une solidité, une humanité qui
sont bien rares. Il y a ciomme une senteur de la terre maternelle
tout autour d'eux, et en eux une véritable âme humaine et Yi-
vante (2).
Ce n'est pas d.'ailleurs que James se sente attiré vers l'hégé-
lianisme. Loin de là .. L'hégélianisme lui semble absolument
stérile. Et constatant l'invasion des idées hégéliennes à Harvard,
il .s'en console en se disant que l'hégélianisme est trop vide
pour avoir une influence durable (3).
D'une manière générale, il reproche au monisme, à celui
d'un Fouillée comme à celui des hégéliens, son assurance dog-

(x) 2· novembre et I I novembre 1882.


(2) x6 février 1879·
(3) 3 février et 27 ·décembre 188o.
\ni.t.IA!If JAMES n'APRÈS SA COUilESl>ONDANCE fH

matique. Les adeptes de l'unité ab<o~ue ne peuvent jama?-s, dit-il,


consentir à envisager leur philosophie comme une hypothèse.
Et il se dellliande d'où vient cet orgueil dont ils sont remplis ( 1).
De même encore, c'est la stérilité, la minceur qu'il repro-
chera à l'lulllitarianisme bostonien, cette pâleur vide d.e sang (2).
Mais d'autre part, il ne songe pas un seul instan't à adopter
les théories de Spencer, « vagUiC'S » et « charlatanesques (3) ».
Et ce n'est pas non plus qu'il se rapproche plus· oomplètemcnt
qu'il ne l'avait fait jusqu'alors du néo-criticisme. Bien au con-
trair·e. Sans doute il apprécie toujours cet art que possède Re-
nouvier d'aller jusqu'à la racine des questions, de découvrir les
dilemmes fondamentaux. De plus, l'individualisme néo:-criticiste,
l'idée .des initiatives parsemées dont est fait le progrès, répond
aux hesoillls de la pensée de James. Mais sur le problème de
l'infini, sur la relativité de l'espace et du temps, il ne se sent
nullement convaincu par Renouvier. L'idée de la relativité de
l'espace et du temps ne doit-elle pas ramener vers cet hégé-
lianisme qu'il a pris à tâche de oombattre ? « Si le temps
et l'espace ne sont pas (m soi, n'avons-nous pas alors hesoin
d'un m:oi universel qui enveloppe tous les autres de façon à
établit une oontinuité entre le temps et les espaces des moi par-
tiels? » Ainsi dans la discussion entre Lotze et Renouvier en
188o, il ·n'est pas sûr que ce ne soit pas Lotze qui ait rai-
son (4).
L'influence de H9<fgson en revanche semble devenir de plus
en plus :i)orte. Il voit dans ses œuvres la mine de pensées la
plus riche qu'il rencontra jamais. Il le compare à Kant (5).
Un autre phUosophe de l'empirisme, Mach, exerça pendant
ces années où il rédige sa Psychologie mie forte influence sur
lui. La conversation qu'il eut avec lui en Allemagne es.t inou-

(1) 5 ~oût 1883.


(2) 3o mars r884.
(3) r3 août r886 ; 6 février 1887.
(4) rer juoin 1880; 27 décemhro 188o; 5 août 1883.
(5) r6 février 1879·
VERS LE CONCUEt

bliable, dit-il. Personne ne lui avait jamais donné· uùe aussi


vive impression d'absolu génie intellectuel ( 1).
Mais il serait ins_uffisant de dire que sa philosophie est un
simple .empirisme. Une de s-es lettres nous montre bien quelle est
son .attitude philosophique à l'âge de trente-six ans, ·et com-
ment ayant trouvé enfin une vie qui lui paraît sûre et garantie,
heureux de son mariage, se sentant hors de danger grâce, dit-
il, à une sorte de miracle du système nerveux, il peut envisager
l'idé~ d'un univers dont la vie est sans garantie, comment il de-
mande· mêm.e à l'univers un élément de danger. Pour définir le
caraCtère d'un homme, dit-il, il faut chercher l'attitude mentale
ou niorale particulière dans laquelle il s'est senti lui-même le
plus pmfondément actif et le plus intensément vivant. « Or ·
pour autant que je puis la décrire, ·cette attitude: caractéristique
enferme toujours chez moi un élément de tension active, une
volonté de soutenir mon droit pour ainsi dire, une confiance
que je place dans les choses extérieures que 'j'espère voir s'ac-
quitter de leurs 1onctions de manière que le résultat soit une
heureuse harmonie, mais sans qu'il y ait aucune garantie
qu'elles agissent ainsi. Supposez que ce soit garanti et l'attitude
devient une attitude de somnolence· et de passivité. ·Enlev·ez
cette assurance et je sens, pourvu que je sois, dans l'ensemble,
en de bonnes conditions de santé, une sorte de· bonheur pro-
fond et enthousiaste, d'amer consentemenV; à faire et à souf-
frir n'importe quoi, sentiment qui se traduit par une sorte
de peine perçante au sternum (ne riez pas ; c'est pour moi
un élément essentiel du complexus) et cela, bien que ce soit
~eulement une humeur ou émotion· intraduisible en mots, m'ap-
paraît authentiquement comme le principe de toute détermi-
nation active et théorique que je peux posséder. » Texte curieux
q:ui nous montre le philosophe cherchant le mot du secrei
universel dans.la vie psychologique .telle qu'.elle nous. apparaît,
qui insiste sur ·ce qu'il y a d'ineffable dans cètte vie, qui

(x). :1 noV'Ilmhre x8S:l.


WILUAllf JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE !")3

adopte en même temps une théorie physiologique et par ins-


tants presque matérialiste des émotions, qui trouve dans le
consentement et parfois dans la résistance de la volonté l'essence
· de l'~nivers, qui pense que tout va vers _le mieux, mais qu'une
telle affirmation ne doit pas être pleinement garantie. Q;uelques-
. mis· des ·traits fondamentaux .du système pour autant que
l'on puisse parler de système, s'esquissent dans cette lettre·
plus nettement que dans aucune lettre antérieure ( 1),
Il se sent de plus en. plus profondément américain, tenant
de plus en plus au sol et à l'esprit de l'Amérique, bien dif-
férent de ·son frère Henry si sensible aux raffinements de l'Oc-
cident (2).
Fidèle à l'âme de l'Amérique démocratique comme il le fut
toujotirs, 'm,ais. pensant aussi qu'une démocratie réelle admet,
exige l'existence d'une élite, il conserve un certain ton méprisant
pour le « müfle plébéien ». Il veut .une philosophie pleine de
noblesse, IUine philosophie de gentleman. Les vues les plus faus-
ses, chez un homp1e ~e fashion, sont plus vraies que les vues les
plus justes chez d'autres. Il semble, parfois, que ce qu'il re-
cherche, cc· soit !ll'n'e philosophie de gen.s.bien élevés et d'hommes
du monde. A ces moments-là, il oonçoit le vrai comme ce qui
est digne d'un' gen,tleman. Et lui qui aura· une sympathie si
profonde pour cc qui est grossier, non éduqué, encore dans
la gangue, il parle avec mépris de ces prédicateurs qui sont
faits pour les masses et non pour l'homme de Harvard (3).
Il y a là sans doute quelque puérilité et quelque pharisaïsme.
Mais au fond de -ces pensé,es, il y a ia.Utre chose, l'aspiration vers
des idées élevées, vers une ·atmosphère plus pure, vers une
philosophie qui soit· situ,ée là où n'ont pas encore atteint la
religion ni la morale. Sa large sympathie humaine se révèle peu
à peu. Sa philosophie s'efforcera d'être à la fois profonde .et
vaste, acctteillante à toutes les expériences.

(1) 1878 (?).


(1) I. p. 2og.
(3) I I novcw.hre I 882,
54 VEUS LE CO:s"C:llET

11 se sent plus fort physiquement, intellectuellement, mora-


1emcr;tt. Le pas dont il marche sur la route de la vie s'est af-
fermi.
La mort de son père ne devait pas l'abattre ni changer ses
dispositions t'ssentielles. Mais nous verrons comment ses ré-
flex;ions telles qu.e nous les conserve la· dernière lettre· qu'il
écr~t à s:on père mourant, puis la pieuse lecture qu'il fit d.es
œnvrf'!s de Henry James lui révélèrent, semble-t-il, de plus en
'plus, les ressemblances profondes entre ses idées propres et
les idées de celui dont il s'était cru si longtemps séparé par des·
abîm.es. Il sent que les expressions que son père et que lui
ont données à la vie spiritue1le qui était en eux ont toujours
paru opposée.s. « Je crains bien que pendant sa vie, mon esprit·
ne lui ait semblé uii terrain bien ingrat. >> Il n'en est pas
moins vrai qu.e, comme il put le lui écrire =~ « parmi le
gouffr·e mystérieux du passé, vers lequel court de plus en plus
vite le présent qui s'y précipite, sa figure. se maintient toujours
pour moi au centre. >> Il ne peut évaluer, car ceia dépasse "toute
évaluation, la dette qu'il a contractée envers lui, « si ancienne,
si pénétrante et si constante a été votre Ïnfluence ». Et à sa
femme, il écrit à la nouvelle de la mort de son père : « C'est
singulier la façon dont j'apprends mieux constamment comment
la pensée de ce qu~il disait à propos de telle ou telle chose
qui m'arrivait, a formé une partie intégrante de ma conscience
de tous les jours. >>
En même temps qu'il sent à quelle p11ofondeur a pénétré en
lui dans le passé la pensée de son père, il sent aussi que l'ave-
nir rapprochera plus oomplètement leurs conceptions. C'est ainsi
qu'il faut sans doute comprendre ces ·paroles un peu froides
et maladroites dans la· dernière lettre qu'il lui envoie : « Je
dis cela simplement pour montrer. comme il est probable que
ma sympathie pour yous croîtra en vivacité. » Quand il. réunira
les fragments de son père, ce sera comme une réparation,
oomme une réponse à l'~ppel de celui qui pendant Sa. vie avait
trouvé peu d'écho auprès de son fils,
,
'VILLIA~1 JAMES D '.t\.l>HèS RA CORRES:PONDANCR r)!")

L'homme le plus humain et le plus spontané qu'il lui ait


. été dônné de oonnaître, - différent de tous les hommes froids,
secs et minces qui fourmillent aujourd'hui autour de nous,
tout rempli des fumées de la nature humaine originelle, ayant
dii.n:s 80n esprit des choses troubles, plus de choses qu'ii n'en
pouvait exprimer,· semblable à Carlyle par l'originalité d~ son
intuition, c'est ainsi que son père l~i appar~ît. Ceux qui le
liront auront, dit-il, le sentiment d'être en présence de quel-
que. chose de réel ( 1) .
C'est en eff()t ce que cherche toujours Jarnes :,·des réalités
vastes et pleines d'espace, cette densité qu'est une per~onnalité,
une sorte de sentiment de la spatialité spirituelle, l'analogue
dans le monde de l'esprit de ce sens de la spatialité sur lequel
il a fortement insisté. Il a horreur de ce qui est mince, et.
devant une doctrine, puis une autre; puis une autre, devant
toutes les doctrines, il y a quelque chose ·en lui· qui dit :
« Ce n'est pas assez. Ce qui a u.ne valeur absolue, c'est le sen-
timent expérimenté par un individu. >>
Il apprécie avant tout les natures ·riches, les hommes tout
vivants. Il a en horreur cette ère victorienne où, dit-il, aucune
parole vraiment humaine ne rés-onne. Il n'y a rien de trop
humain. C'est ainsi qu'il se détachera de cette Allemagne qu'il
, a tant admirée et aimée, et dont il continuer\!. à reconnaître
la puissance philosophique, tout en faisant des réserves sur ses
penseurs de seoond ordre. Mais après 1870, elle a per!l.u le
sens de l'humanité : « Pourvu que nous puissions garder notre
ton pl:us humain. » C'est ce ton humain qu:il entend chez Paul
BouTget, qu'il entend également chez Pillon, plus tard· chez
Claparède. La réaction spontanée de l'esprit devant l'esprit,
le cœur qui parle au cœur, le lai~ de l'humaine tendresse bu
avec avidité, le bonheur trouvé dans l'appréciation et dans les
réactions· des autres individus, voilà ce qu'il veut.
Ce sentiment de la valeur des liens- sociaux ne fait d'ailleur&
56 VERS LE CONCRET

jamais disparaître en lui le sentiment de l'isolement individuèl ;


l'individu est oomme enfermé en ·lui-même malgré tout ; et il
oompare les hommes « à des piliers épars d'un temple entier
jadis ».
En même temps que le sens de la réalité spirituelle s'inten-
sifiait dans l'esprit de James au contact du souvenir de son
'.père, se posait devant son esprit le problème de l'immortalité.
«. Quant à. l'autre côté et à Mère et à la possibilité de notre
:ren90ntre, 'de la rencontre de nous tous, avait-il écrit à son
pè~e, .-je ne puis rien dire. » Mais il sent que si cela était
vrai, tout serait résolu et tout serait justifié ( 1). Peut-être par
up.e sorte d'hostilité vis-à-vis des idées de son père, s'était-il
défendu longtemps contre la croyance en l'immortalité. Au mo-
ment de sa mort, il _ne peut plus y résister. En tous oas, il
a OÔnscience d' « une harmonie quelque part » et il pens·e
« que nos efforts se combineront les uns avec les autres ».
Tel est ici, poUT nO\Us servir de l'expression que Bosanqtte:t
emprunte à Keats, the malâng of a soul, et dans l'esprit du
pluraliste se forme .l'idée de la communion et de l'harmonie
des esprits. Car cette spontanéité de Henry James, et son
culte de l'effort, et son amour du mystérieux, to~t cela ne
sont-ce pas. âes idées de William James lui-même? La diffé-
rence des deux esprits recouvrait de profondes identités.
En fait, c'«Yst vers cette époque, - sans qu'il faille voir là
foioément une influence de la mort de son père, - que .James
s'intéresse plus activement aux phénotnèRes qu'étudient les
psychistes et dont il s'était occupé dès 186g. Il le fait en
pu~· empiriste, révolté par fattitude. des hommes cultivés et
des savants qui a priori laissent de côté certains phénomènes
doni i-e droit à être ~tudié est aussi réel que celui de tout
autre phénomène. Jl peut y avoir des faits qui n'ont pas encore
de case dans le monde de la description scientifique et qHi
n'en ·sont pas moins des faits pour cela. Et il est important

(t) t4 décembre 1882,


WILLIAM .JAMES, D'APRI~S SA CORRESPONDANCE 57

que ~;es faits psychiques ne constituent pas un sujet d'études


délaiSJSé par les savants et par là même laissé aux faux savants.
Le devoir de la génération présente est de colliger ces faits et
de: les faire considérer comme des faits.

De toutes ces expériences diverses, ,,sort pluralisme se dégag'e


avec. ·une netteté plus grande au moment même où il semblait·
que certaines tendances monistes allaient triompher. L'Angle-.·
terre, telle qu'il la voit pendant un de ses voyages, lui apparaît
~OI11IDC une justification et un ·symbole du pliualisme. « En
regardant en arrière vers ces mois d'hiver, je trouve qUe la;;_
pl'us forte impression que j'aie reçue •eSt celle du caractère sin-
gulièrement· artificiel, et pourtant profondément vivant et radi-
calement sain du système social et politique de -l'Angleterre
d'aujourd'hui. C'est un des produits les plus bizarres qu'ait
créés le temps, un des plus anormaux sur certains points et
pourtant un des plus heureux. » « Je ne connais rien qui oon-
firme aussi pleinement vos vues, écrit-il à Renouvier, que le
spectacle de cette accumulation d'initiativ(',~ individuelles, toutes
préservées. >> San~ doute cette fin de phrase, cette idée- d'une
« préservation >> de tout ce qui se fait, cette idée qu'aucun élé-
ment n'est irrémédiablement perdu sonne plus comme d'un
disciple de Bràdley que .d'un philosophe pluraliste. Mais le
reste du passage, c'est bien ·du multivers pluraliste qu'il nous
donne l'idée ( 1). '
La vraie philosophie, la. philosophie saine, est ceile où l' ef-
fort aurra l'la place ( 2).
Une telle philosophie doit-elle s'achever en une religion?
James ne se prononce pas trè:;; nettement pour le moment ;
mats du moins il pense que si elle le doit, ce sera en une re-

(1) 5 août I883.


('-) 3o ma~.~ 188!1,
58 VERS ·LE CONCHET

'ligion véritable, sans doute spirituelle, mais aussi matérielle


si •On pé'iit dire. « J'avoue que je suis tenté dé désespérer de
toute religion populaire à caractère philosophique et je me
surprends parfois à me demander si aucune religion populaire
:pourra s'élever sur les ruines de notre vieux christianisme,
sans la présence de cet élément qui dans le passé .a présidé
à l'origine de toutes les religions, je veux dire la croyance en
des faits physiques nouveaux, en des possibilités physiques nou-
velles. Des oonsidérations abstraites sur 'l'âme et la réalité
d·e l'ordre ne feront pas en une année ce qu'une peroée soudaine
dans le m·~nde des nouvelles possibilités phénoménales qui en-
veloppent la vie fera en un seul instant. » Par l~ .souci des con-
séquences des idées, par une sorte de pragmatisme, James va
ve~s ce qu'il appellera le supernaturalisme et peut-être vers les
cvoyances des spirites ( 1). Plus tard, dans la dernière période de
sa vie, .ses théories religieuses se sépareront de ces idées.. ct
tendront à devenir plus abstraites.
Il prend ·OOnscience de plus en plus nettement des · dilem-
mes et des pmblèmes et de la nécessité d'abord de les approfon-
dir. Comme il l'écrit à Howison, il ne s'agit pas forcément
entre les philosophes unis par des liens d'amitié, de s'accorder
sur les questions, mais plutôt de chercher leurs voies, qui
seront peut-être opposées, aux mêmes profondeurs, ·et de sen-
tir, peut-être à de longues distances l'un de l'autre, leur~
mouvements dans l'obscurité de là mine. Ou encore; comme il
le dit à Hodgson, « en les séparant l'un de l'autre la philosophie
unit à nouveau les philosophes. De quelque façon que nous
ré~lvions le problème, si du moins nous voyons qu'il y a là
un pl'oblème, nous sommes d.es frères (2) >>.
James :sent de mieux en mieux que tous ces probl~mes ne
sont pas disjoints les uns des autres, qu'ils sont tous reliés à
un prooblème fondamental, celui qu'il étudie dans le Dilemme

(r) 3o mars r884.


·(~)5 févrkr r885 ; :lo décernbre r885,
WILLIAM .JA~!ES n'APRi~s SA COitRE'SPONDANCE !)9

du péterminisme ·et qui, en réalité, peU:t àwssi bien être appelé


le dilemme du monisme. « Ce qui me préoccupe, ç'est la qües-
.tion du monisme. » Les doctrines de la chose, pour . prendre
l'eiq'>ression de Renouvier, ce sont les doctrines de l'unité.
Nous revenons donc par ces détours au problème que se po-::
sait James à propos de. l'infiltration du monisme hégélien·
dans l'université de Harvard. Sans doute le pluralisme appa::
rait souvent à_ James comme une sorte de pis-aller; et, ja-
mais, au fond, l'idée et le désir d'une sorte de monisme
n'ont .abandonné 1son esprit. Mais dès cette époque, il oppose
au monisme les objections les plus vives. Le moniste ira, par
une •Sorte d'oscillation, du mysticisme au satanisme ; il aura
devant la totalité des choses, tantôt un sentiment d'adoration,
tantôt un sentiment d'horreur. Seul, Je pluralisme permet de
trouver dans le monde une partie du monde qui est l'idéal
et que J'.on peut adorer, et l'indéterminisme est la seule doctrine
qui nous permette de briser le monde en parties bonnes et en
parties mauvaÏ!~es, et de combattre pour les premières contre
les dernières. Le pluralisme est la doctrine, qui justifie le
plus de :sentiments et d'idées, ou autrement dit dans laquelle
lesl sentimentS et les idées conservent le'urs significations ; au
contraire, si nous. ad~ptio~s les théories des monistes, nous
verrions la signification d'un très grand nombre de nos idées
et de nos sentiments précis s'évanouir. Et enfin~ le pluralisme
·a cet avantage d.e ne pas être un dogmatisme ; toote la sagesse
n'.est pas possédée ; quelque chose toujours peut nous échapper.
Nous devons donc adopter cette philosophie de finitude et
de dureté, dureté d'un bois qui résiste, qu'est un pluralisme irré-
ductible. Seul un pluralisme ultime peut justifier un optimisme
ultime ; et seuls ces fragments d'une divinité grossière ·sculp-
tée dans ·un bois du:r, peuvent éveiller en nous des sentiments
CODCI'eW ( 1) •• '
Dès lol1S, il se sépare de Hodgson et lui signifie cette sépara-
60 VERS LE CONCRET

tim1 dans .une lettre bien intéressante. Ce qui manque à Hod-


gson, c'-est .just~ment la 4_ensité et la plénitude . que James
recherche. Il avait un moment préféré Hodgson à Renouvier,
p~ce que le premier lui semblait plus radicalement empiriste,.
mais il ..manque. du sens de _la liberté et de reffort qu'il y a
chez Renouvier. « Jusqu'ici, j'avais eu le sentiment que ·ce que
jevoyais n'était pas.le tout de votre philosophie, et maintenant,
j'âi le sentiment qu'il est bien possible que ce soit le tout,
et pourtant; pour moi, ce. n'est pas assez. » C'est que Hodgson
n"'à pas. :senti la réalité de' la liberté et la réalité du temps.
Votre libre arbitre, lui dit-il, est un simple déterminisme. Hod-
gson est passé sans le voir devant le problème fondamental.
« Dans ·le monde du moniste, de quel côté puis-je prendre
parti? » James ne veut pas habiter cette maison de Jupiter.
« Notre nature demande des choses du côté desquelles nous
puissions ·nous ranger. Si le monde est tine unité de cette
,eorte, il n'y a pas de côtés. » L'idolâtrie du tout rend le
monde étranger à l'homme, tandis que le pturalisme, par là
même qu'il fait voir du mal, d'es parties réellement mauvaises,
f.ait voir aussi du bien réel et met l'homme à l'aise dans la
nature. Il lui rend à la fois le monde hostile et familier. Et
il lui ouvre d'es perspectives infinies; .car tout n'est pas arrivé;
il y a des parti'es à venir. Cette idée des parts to come, c'est
déjà tout l' ess·entiel de l'empirisme tempor:b.liste, de cette con-
ception où il y a d'e l' « à part » . et de l' « à . venir ».
S'il y a de. l' « à part », •nous compr'enons qu'il y ait du
bien et d11 mal ; et s'il y a de l' « à venir », nous comprenons
que l'e bien puisse triompher, sans que son triomphe soit ga-
ranti. Nous avons alors Je monde qu'il nous faut, un monde
où le possible existe, où il y a quelque chose à combattre,
quelque chose à obtenir, un monde réel ·où les hommes peu-
vent r·espirer ct lutter,. un monde raisonnable du point dè vue
moral, run monde qui est un postulat de la raisoR pratique,
et où le problème que pose la réalité de l'adoration et
de l.a joie est résolu. Ce triple besoin de .réalité, d'adoration et
WILt.lAI\I JAMES n'APlll~S SA CO!\RESPONDANCE 61

d'absence de garantie semble ~tre à l'migine du pluralisme de


James. ·
~·est donc en néo-criticiste, par !',ét~de du problème moral,
{n même tetnps que par l'amour des idées distinctes, que Ja-
mes arrive au pluralisme et à l'indéterminisme. Et il se
lamente sur l'aveugleme~t de Hodgson ·: <( Ah ! Hodgsop,.·
Hodgson mio, toi en qui j'avais mis tant d'espérances l le
plus énergique, le plus pur, le plus solide des philosophes ! · »
Il approfondit ·encore son idée : la raison ne peut arriver à
une synthèse du monde où le bien et le mal soi~nt conciliés.
L'idée même de valeur rend le monisme impossible (1).
Il reste quelque temps enoor·e persuadé, semble-t-il, que la
réalité est, de sa nature, pénétrable à l'intelligenae. Mais il sait
•qu'il y a auftre ·chose en nous que l'entendement, ·et que les dis-
tinctions raffinées de Hodgson sont futiles, parce qu'elles ne vi-
sent en' fin de oompte qu'à 4 satisfaction de l'entendement. Il
critique fidé~ de loi uniforme, parce ~n'admettre cette id,:~e c.' est
refuser à tou<te ~~ariation le droit à l'existence. 1

La sœur de James dut avoir, ·vers cette époque, un"M~réelle


influence' sur lui. Elle aimait à parler des .pulsations multi-
pl•cs et oomplexes de la vie. Dans sa misère physique et mo-
mie, elle avait des instants de joyelliSe adoration pour cette
puissaric.e de vie. inconnue qu'elle sentait tout autour d'elle,
pour ces vagues de l·umière qu'elle voyait par moments (2).
Nom; ne savons exactement dans quelle mesure James renonce
dès lors à l'intellectmilisme. En tout cas, il pense que ce _qui·
est réel est ce qui apparaît. S'il parle de parties bonnes et
de . parties mauvaises, ce qu'il signifie par là, ce sont les
parties qui nous apparaissent comme bonnes ou qui nous appa-
raissent oomme mauvaises .. La liberté que nous sentons en
nous est réelle parce que _nous la sentons. De ce poin't de vue;
il y a quelque chose de plus réel .que l'intelligence, ·et c'est

( r) r 2 septembre I 886.
(2) T. 1, ·p. 25!), nole.
62 \ EHS LE CONCH~l'

l'appai'euee. On aperçoit e.noore ici un trAit de çe qul. ~cra


l'empirisme radical.
Il met en relief l'idée du meaning ·et l'idée de la vérifica-
tion ; il voit donc déjà que toute idée èst tendance vers l'avenir
et que la vérité se fait dans le temps. « Je veux seulement vous
demander, dit-il à Hodgson, si toùt ce que vous dites des dé-
cisions de la oonscience qui impliquent une v.érification future
n'est pas vrai également des décis1ons scientifiques ( 1) »•
Il prend conscience en même temps de son opposition à
l'idêalisme et dès 1887, sa philosophie lui apparaît oomme un
·r.éalisme (2).
Son l'éalisme devait être aussi, en un certain selllS, un
romantisme, et dans cette périod ~ de calme, l'élément roman-
tique, l'élément désordonné dont il parlera plus tard, lui sem-
ble le ~el qui vivifie les choses. La neige, toujours la neige,
s'écrie-t-il, chute IllJOillotone, sans clair.:obscur, sans éléments
« médiévaux (3) >>. Ses théÔries de l'appar·en•ce et du temps se.
s·ont esquissées ; ses sentiments romantiques s'affirment et
peut-être a-t-il commencé à se détacher des idées intellectua-
listes·.
Sa Psychologie paraît enfin ; et il a l'impression qu'une
période de :sa vie se termine. Il s'éloigne des travaux psycho-
logiques, tels que les entendeùt les· psycho-physiciens et les
psycho-physiologistes. Au moment où son ami Flournoy sen-
tait le devoir de se livrer à des étud.es de laboratoire, lui, il
sentait Je devoir de s'en détacher. Le travail de sa pensée phi-
losophique n'est-il pas, se demandait-il, quelque chose de plus
irremplaçable que son travail de laboratoire ? Il viendra un
moment, quelques années plus . tard, où la psychologie tout·
entière lui apparaîtra comme d'un intérêt très limité. <( Tout
ce qu'IQD. v,eut savoir est hors de la p~;~ychologie. » Ce grand
psycl!ol-Qgue ne vou.lait même plus· qu'on l'appelât un p!>y-

(x) 3o décembre x885.


(2) 6 février x887.
(3) 5 février x887.
WlLLJAl\i JAMES D 1AI>IlÊS SA CQRRESPONDANCE 63 ·

chologue. Et il reprochera amicalement en 1910, à D. Mil-


ler, id'in:sister rm peu 1ongtt~m ~nt, dans une étude péné-
trante que celui-ci avait faite, sur cette « période psychologique
à laquelle je ne tiens pas beaucoup et à laq\lelle j·e JÙi jamais
ten'u beaucoup. La p~riode actuelle, épistémologique et méta-
physique, me paraît plus importante et originale ». Mais D.
Miller .av,ait hien vu que la dernière période dépend ét11oitement
de cette période psychologique. ·
J·usqu':en 1897, Jam'es oonserve son titre d-e professeur de
p~ychologie; mais il consacre son cours à la métaphysique
dep'U·is 18go ; de -même qu'autrefois, quand il occupait la
chaire de ·physiologie, il avait oonsacr.é plusieurs de ses cours
à la psychologie. ·

VI.- NouvELLES INCERTITUDES (1887-1895).

Quel est le .travail qui se fait dans son espa·it à cette épo-
que? Il estas:s.ez difficile de la dire. Nous avions pu croire un
instant son pluralisme constitué; pourtant James ne s'est pas
encore décidé « ·une lois pour toutes » à choisir cette théorie.
Il !Sie débat au mili,eu des questions soulevées par le pluralisme
et le monisme. Il les étudie dims son cours de 18go. La
lecture de l~ Logique de B~adley ·et des œuvres de Royce trou-
ble sa foi d'e pl'~aliste. La Logique de Bradley ·est une œuvre
qui lui paraît demander, exiger de longues réflexions, et il
est sensible à la force de !'.argument proposé par Royce en
favpw· de l'idéalisme monistiqu_e. En vain essaie-t-il de lui
échapper. « Je continue à le soupçonnner de ne pas être vrai-
ment probant, mais j'avoue franchement que je suis incapable
de le détruire. · » Il se rappmche de l'Hég.éliani~>me. Il écrit
à Howison qu'il fera disparaître du Briefer Course de sa
Psychologie Ies attaques contre Hegel qu'il avait in!Jérées qans
les Principles. Il pense à écrire 'un ouvrage de métaphysique,
qui le fera apparaître comme un adepte de l'évangile héiélien.
64 ''EUS LE CONCUE1'

Sa·uf ia méthode dialectique, il accepte les principales idées


de la phÜosophïe de Hegel ( 1).
Et par là mêine, il se rapproche encore de la philosophie.
de son père. « Père trouverait aujourd'hui en moi un auditeur
beauooup plus réceptif ( 2). »
Il déco'Uvre dans l'étude des pe~sonnalités multiples un ar-
gument en faveur de l'immortalité. - A sa sœur mourante
il écrit : « Ces moi r'ef.onlés, divisés, tous ces faits nouveaux·
qui arrivent peu à peu à la lumière... font que pour obtenir
'Une plus grande clarté, je me dirige vers toutes sortes d'idées
méprisées, spirites et non-scientifiques. Et quelle étrange ré-
P.Onse à l'argum'ent ordinaire contre l'immortalité (fondé sur
le filit que le oorps est une condition de l'esprit et que ce
dernier disparaît par là même que disparaît le premier), quand
'011 voit que · certaines puissances infernales pt·ésentes · dans ce
corps empêchent dos parties réellement existantes de l'esprit,
d;arriver ii la poSISession de le~rs droits. Quand ce qui est vous
passera· hors du corps, fe suis stlr qu'il y aura une explosion
de force et de vie libérée. Je ne puis ,imaginer ce passage
sans penser qu'il sera accompagné d'un grand mouvement d'os-
cillation des d'eux mondes retrouvant leur équilibre après cc
changement. » Aiil:si s'achevait cette évolution qtii, du matéria-
lisme, .avait amené James à ·une forme du spiritualisme et qui
lui faisait maintenant accepter comme possibles certaines idées
pw.ches peut-'ê.tre du spiritisme (3).
Eil même terilps, au spectacle des souffrances de sa sœur
il ·était amené à penser que certains individus «. peuvent,
malgré les oonditiollls anormales de leur vie psychologique,
or·donner cette vie elle-même et tir~r Ùn gain de ce qui ap-
paraît aux yeux ordinaires comme un défaut». Avant le triom-
phe de l'ordre dans la vie à venir, le désordre et le déséquilibre

(r) 6 févrt·cr r887. 20 janvier 18!)1.


(:~)6 juiUet I8!)L
(3) Ibid.
"\VtLtiAM JAMES D'APnts sA coRRESPONDANCË G~

devl}.ient porter, dans ce mond{l présent, des fruits précieux,


tQt,Itcs sortes· d'expériences religieuses .
. Jl· parle alors de la philosophie de Renouvier avec un certain
détachement ( 1). Cette philosophie est une des attitudes possi-
bles de l'esprit, et Renouvier a montré oe qu'était cette attitude
quand on la conservait jusqu'au bout. C'est ainsi que James
depuis longtemps déjà ooncevait le néo-criticisme : comme
une option loyale en faveur d'une des grandes attitudes pos-
sibloes de }',~rit. « Vous êtes forcé, dit-il encore à Flournoy,
à mesure que V'Ous montez plus haut dans la rrïontag1ie, de
.choisir entre un nombre. de plus en plus restreint de sentiers,
· et enfin. V'Ous êtes en présence de deux ou trois aititudes. si~-­
plœ, de deux ou trois points de vue, du haut desquels vous
yoyez une grande partie de l'univers étonnamment simplifiée et
-rés:umée. Mais jamais_ vous ne possédez en même temps la vue
entière. Je suis tout à fait d'accord avec vous poUI' dire que
le système de Renouvier n'arrive pas à satisfaire ; mais il
me semble l'expression cohérente et digne de rester. pl:assique
d'une des grandes attitudes, celle qui consiste à. exiger des
forrirules logiquement intelligibles. » «_Si on la dépasse, con-
tinue-t-il, on doit abandonner tout espoir de formules, et c'est·-
cc que font tous les sentimentalistes pieux et avec eux M. Se--
crétan (2) » ; et avec eux, un jour, W. James sera amené à
prendre ce parti. Pour le moment, 'il croit pouvoir rester en-
core en même temps in-déterministe et, du moins dans une cer-
taine mes'Ure, intellectu;aliste.
Déjà dep·uis lbngtemps, oomine nous l'avons vu, la question
de l'intellectualisme et de l'anti-intellectualisme le préoccupe,
et sur ce point non plus,- il ne s'est pas enoore complètement
décidé. Son irrationalisme ne devait s'expliciter que peu à peu,
sO'us de multiples influences, depuis celles des maîtres des
rechèrches psychiques, jusqu'à celle de B1ood, puis à celle

(r) 18 décembre r8g2.


cl) 1!) sflptembre r8g2.
5
66 VERS LE CONCRET

de M. Bergson. Il veut· encore, nous venons. de le dire, que


le monde puisse être résumé en formules. Mais il se dit aussi
~ue ce serait bien terrible que le monde puisse tout entier
êtr.e converti en mots. Des mots et rien que des mots. L'inté-
rêt du. monde ne disparaîtrait-il pas ainsi, de la même façon
que, dans un esprit envahi tout entier par le besoin de connaître
scientifiquement, disparaît le sens de la beauté?
L'influence combinée de la pensée de Royce, de celle de son
père, de ses réflexions sur les personnalités multiples, la lecture ··
aussi . des systèmes métaphysiques de Wundt et de Paulsen
dirigent son 'esprit vers de no'uvelles idées. Ne· peut-c0n pas,
. ne doit-on pas aller a:u delà du point de vue intelfectua1iste et
phénoméniste de RenO'Uvier? Son monde, ·comme celui de. Hume,
n'est-il pas un monde de poussières? Un tel monde ne
oonstitue-t-il pas un moment de la pensée qui doit être dépassé?
Il y a peu de temps, il pensait qu'il y avait danger à aller
au delà ; le salut est au delà, p~nse-t-il maintenant de façon
de plus en plus nette ( 1). ·
C'est vers la forme de l'absolutisme que l'on voit chez Royce
que James est attiré, veut être attil'é. « Puisse la croyance
n'hltre en· moi. » Certaines ~dées de Renouvier, par exeJDple
sa oonception de la chute, pourront être intégrées à l'a~solu­
tisme de Royce.
Il hésite enoore : il faut qu'il opte pour ou contre Royce,
écrit-il dans une lettre de novembre x8g3 ; il faut, après une
lutte décisive avec cette philosophie, qu'il soit vaincu par elle
ou qu'il en triomphe ; qu'il en devienne le propagateur en-
tho·usia;ste ou le non moins enthousiaste destructeur. Cette
.décision,. dit-il, sera prise cet hiver. Après avoir à peu
près. formé. sa théorie pluraliste du monde, il en arrive à. se
. demander s'il ne dGit pas abandonner oomplètement- cette théo-
rie et si le monisme ne contient pas des éléments précieux de
mysticisme, auxquels le néo-criticisme ne peut faire place.

(x) x8 décilmbre x8g2, 28 décembre x8g2.


WILLIAM .TAM:ÈS n' APRtS SA CORRESPQ:['qDANC:I;: ,61

Mais ce fut oontre Rayee qu'il se décida. Diverse~ lectures


oontribuèrent à lui montrer la voie qu'il dev:ait, ~près ce
choix, se tracer à lui-même, par ·exemple celLe de Balfour,
dont il lit les Forid,ements de la croyance avec U:n plaisir sans
méLange,
Son enthousiasme pour les articles de B. Blood lus la même
année fut enoore plus vif. C'est précisément au moment .où
il était près . de délaisser toute phiiosopliie que se fit sentir
cette influence ·qui 1~ .fut si bienfaisante. Les livres ·philoso-
phiques lui apparaissaient oomme la chose la plus vide et la
plus ~.aine du monde. La spéculation lui semblait incapable
de satisfaire les besoins de son cœur et de sa volonté et de
son. jntelligence. « Où cela finira-t-il? Je ne sais. » Il -était
sur .ie point d'abandonner les idées qui lui avaient tenu le ·plus
à cœur ; .et cet abandon aurait peut-être entraîné pour lui
l'abandon de la philosophie en général. Il vaut mieux être que
définir son être.

VIL - L'INFLUENCE DE BLOOD. DE NOUVEAU LE PLURALISME.

·Ce dout James a faim, c'est « de la scnsatioo de la mousse,


du ISIOn de la cataracte; du pJ,aisir de se baigruer dans les
eaux, de la divine p-erspectiv·e d'! haut du rocher ou de
la oolline sm la forêt infinie ». Il ne peut résister au call of
the wild. « En bas, c'est en bas que j'aspire, et pour le mo-
ment je ne suis en réalité rien du tout, ne devenant pas le.
sauvage que je voudrais être, et n'arrivant pas à être le civilisé
qu•e vraiment j·e devrais me contenter d'être (I). »
Il fa;ut à James une réalité qui ait la fraîcheur ena chaleur
des forêts et leur sauvagerie. Il lui faut une vision du niopde
qui le lu:Î fasse apparaître tel que ces Adir.o'udaks, . dont il a

( 1) 16 jui-n I8g5 ; I7 juillet I8g5.


68 VERS Lt do:Ncut!'l'

parlé éloquemment dans les Talks to Teachers. Et c'est alors


qu'il fait la oonnaissance de Blood. Cette philosophie qui est
l'idéalisme pluraliste et qu'il voyait exposée. d'une façon un
peu trop sas;e et apprivoisée par Howison, ·c'est chez Blood,
autre disciple hétérodoxe de Hegel, qu'il va en· trouver l'ex-
pression satisfaisante. « S'il y a une philosophie en laquelle
je orois, o' est celle-là », düsait-il à HQ!Wison. Mais ce quelque
cho®e de trop a.isé que t•on sent dans la philorophie de Howison
lui semblait précisément inacceptable. Il y avait en Renouvier
·~ élément, l'élément dangereux; qu'il ne t11ouvait pas ici. Il
va découvrir dans l'œuvre de Blood cette union de la vic
et de la philosophie,· si longtemps cherchée. W·undt, Paulsen,
Hm-vison, plu:s encore Flournoy, Peirce et enfin Blood, tels
sont ceux qui, après Renouvier, ont permis dans la pensée
de James, l'approfondissement d_u pluralisme, de. cette philoso-
phie qui satisfera les besoins du citoyen_ d'Amérique épris de
la vision du futur et du rêve du possible ( 1) (ca;r il se sent
de plus en plus pénétré d'admiration et d:amour pour ce
grand peupJ,e de puritains, d'hommes d'affaires, de pionniers
et toujours ou presque toujours d'esprits imaginatifs et con-
crets), qui satisfera également ses aspirations de libéral avide
du libre jeu des· forces. Cette philosophie pourra être
pour la nature entière un tableau· aussi vaste que le roman
d'un Tolstoï pour la société humaine, une histoire aussi pleine
doe sensibilité qu'un récit de Tourguenieff, aussi remplie de
sensations perçantes qu'un conte de Kipling, aussi pittoresque
qu'un poèml! de Hugo ou la peinture de Delacroix. Ce sera
une philosophie des individualités irréductibles et pourtant il
ue faudra pas qu'elle soit conçue èomme une philosophie des
substances.
Co sera une philosophie de l'effort et de la liberté ; sans
d()lute l'effort et la liberté ~pparaissent un _inst~~t et disparais-
sent au!lsitôt; mais pour être si discontinues' 'et si brèves,

( 1) 1Ü juin et I3 août z8g5.


WILLIAM JAllfES n'APRÈS SA COURESPONDANCE 69

oomme ·des écl~rs qui déchirent les nuages, ces scintillations


du ·vouloir n'en sont pas moins essentielles.
Ce sera une· philosophie du danger, du précipice, de l'océan
multiple et insondable, de l'abîme. Et pourtant James savait
que son âme reculait devant le prééipice ·et n'aimait pas l'océan
ni l'abîme. Il aspirait au danger et le craignait en même temps.
« L'héroïsme est toujours sur un bord vertigineux et ne pré-
serve sa puissance de vie que par une sorte de oourse ( 1). »
Vivre dangereusement, c'est mooer une vie où, à chaque moment,
on risque de tomber dans l'abîme, mais où, à chaque moment
aussi, on échappe par cette course même. Une philosophie du
danger sérait donc, semble-t-il, à la fois une philosophie du
oourage et une philosophie de la crainte ; car le sens du
danger disparaitrait si l'un de ces deux sentiments était séparé
de l'autre. . ·
Au food de la phitooophie pluraliste réside donc L'idée de
cet univer~ dang_ereux que nous font apercevoir, de façons bié'Q
diverses déjà, la philosophie de Nieztsche et les poèmes de
Whitman. Pour James, l'idée de la possibilité du danger est
un bœQin ae !t'esprit qui doit être préservé. Tout en sachant
que la vie d'un homme n'est pas plus faite de sùites de crises
et ~e pensées de suicide que la vie d'un pays n'est en réalité
faite d'événements sanglants et. de catastrophes (2), on peut
penser que cependant les crises ont un rôle essentiel, et sa
vie calme d'aujourd'hui .ne prend toute sa valeur que par ses
velÎéités de suicide d'autrefois. « Je soutiens qu'aucun homme
n'est vraiment éduqué s'il n'a jamais joué avec la pensée du
~cide. »
Un mot de son frère revient à l'esprit de James qui d'abord
l'avait critiqué : « La vie est héroïque en effet, comme l'écrit
Henry. Une pr_airie apaisée, sans heurt et sans danger ne peut

( 1) Lettre i.nêdite à Lutoslawski, 18 aollt 18gg. Que M. Lutœl.wwski


veuille bien trouver ici tow nos remcrciemiJ!llts pour les lettres si obligeam-
mt-nt communiquées.
(2~ II jui.n 18g6,
70 VERS LE CONCRET

nous satisfaire. Il faut quelque chose de m~ins innocent mais de


plus admirable. Un pistolet, une dague, un regard diaboliquë,
n'importe quoi, devrait défoncer cette plaine désagréable de
gens trop bons, que ce soit un crime, .un enlèvement, ou une
évasion. J'aspire à échapper à cette tiédeur. L'homme a be-
SIQÏn d'avoir ses énergies tendues à _l'.exirême. ·Moins de sens
du sérieux, et plus de sens du triomphe ( 1). »
f/ L'u111ivers ou plutôt le plurivers de Blood est ~n tel monde
où les sentiments d'effort à faire et de péril à oourir ont
leur place. Partout la fêlure et le manque ; partout l'odeur
du sauvage et du non-apprivoisé ; jamais la chasse au réel
n'aboutit et la sensation du réel n'en est que plus forte,
James se rallie donc à l'irrationalisme de Blood. Le cou-
rage, pensait mci.od, ne sera pas inspiré par 'ta raison, mais
par une impulsion sans raison. -
Il semble que ce soit grâce à cette influence de Blood, que
James se libère définitivement de celle de Royce .. En 18g6,
il cite à ses étudiants le nom de l'auteur qu'il a découvert, et
les derniers mots de sa conférence sont : « Il n'yt a pas d'Ab-
solu ».
Il s'était détaché de Renouvier parce qü'il ne l'avait plus
tvouvé assez radicalement empiriste, et il était . allé alors vers
la théorie de Hodgson, puis il s'était éloigné encore un peu
plus du néo-criticisme quand il avait vu l'incompatibilité de
cette philosophie avec certains éléments mystiques. Mais ni
!'-empirisme de Hodgson, ni l'idéalisme moniste- de Royce, ni
même l'idéalisme pluraliste de Howison ne lui avaient paru pou-
v.oir être finalement acceptés ; ils ne faisaient pas une place
réelle à la liberté. C'est dans Une philosophie semblable à
celle de Blood qu'il trouve la possibilité d'une conciliation entre
la vie intense de l'action, la vie intense du mysticisme, et la
philosophie. Et de no'uveau, il se sent tout proche de Renou-
Vler. S.ans ddute, il s'était éloigné Un moment de lui, tJ3.1'CI>
WILLIAM' JAMES D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 7i

qwe 1empiriJSme ne 1ui avait plus paru aussi radical, et q'llle


SIOIIl
sC/Il intellectualisme lui avait semblé discutable. Mais chez
Reno'uvier, il retrouvait toujours ce· ton sévère,. cette vision
dramatique, qu'il avait cherchés en vain dans bien d'autres
systèmes,, .ainsi que cette affirmation absolue de la liberté .. En
hû enviO!Jant cet article qui avait paru df'abord dans The New
World et qui devait ~oruier son titre au recueil· du Will to
BeUeve, il lui éC'rit : « Vous y reconnaîtrez combien complète-
ment je s'llis eno~re votre disciple. Sur te point peut-être plus
que -sur n'importe quel autre; et .ce point est central ( 1). · »
Ce point central,· comme il le dit dans une lettre à Dickinson
Miller, c'est que « quand une hypothèse est toute pleine de
vie, on risque quelque chose dans 1es relations pJratiques vis~
à-vis de l'erreUII' ·et de La véri~é, soit qu'on affirme l'hypothèse,
soit qu'on La nie, soit qu'on en doute. C'est l'individu seul
qui peut .êtl'le le légitime « choisisseur » de son risque. De
là une loi de .tolérance respectueuse, la seule loi que puisse
affirme~ la logique. » On voit 'ici comment de l'idée d'option,
d'U pari néo-criticiste Jarne..<; passe à l'idée qui sera celle de
son .pragmatisme, l'idée d'une relation pratique, tout indivi-
dlllelle, .entre une hypothèse frémissante de vie et ses consé-
quences dans l'action, .d'une façon plus générale l'idée d'une
relation telle entre l'esprit et l'univers que l'univers et l'esprit
qui risque sa foi dépendent étroitement l'un de l'autre. Une
telle attifude comm~nde le respect absolu des croyances et la
tolérance au sens le plus large, puisque partout où, dans l'uni-
vers, il y a•u:ra des hypothèses vivantes, il faudra leur laisser
le pouvoir de s'exprimer (2).
L'hypothèse religieuse, continue-t-il, allant de. sa théorie de
la volonté de croire à la théorie de la religion, est :une des plus
vivantes qui soient. « Il y a ~malgré tout dans le dilemme posé
entre la relig~on et sa négation un par:t;i qu'il est plUJS naturel

(1) 4 am\t I8J6.


(2) 3o a,ollt I8J6,
72 VERS LE CONCRET

de prendre, si du moins on veut tenir ·compte des impressions


irrationnelles, des intuitions, des aspirations, d'un certain sens
de la direction de la nature. » Au fond de la croyance on
trouve, non une certitude rationnelle, mais l'activité de notr~
nature volontaire ( 1). lndividualism~, risque, religion, et une
sorte de schopeilhauerisme qui voit dans le Will to Believe
oo.e forme du Will to live sont intimement mêlés.
« Il fa:ut, concluait-il dans sa lettre à D. Miller, un large
oourant d'air qui balaie les miasmes d'une foule d'idées fausses,
une Y~ntilation des croyances reçues. Il y a des formes du
naturalisme qui sentent autant le renfermé que certaines théo-
ries du moyen âge. » Il a \'oulu dans son essai sur la Volonté
de Croine, ouvrir largement toutes les fenêtres. « Sortez vos
croyances et mettez-les à l'air ( 2) . >>
Des remarques pénétrantes que James écrit à cette époque
sur la conversion contiennent en germe des idées importantes
des Varieties of Religioous Experienoe. La religion est, dit-il
alors, le grand intérêt qui domine sa vie. « Mais, comme vous
le voyez, je suis tout à fait en. dehors de toute confession. >>
Et pour le moment il n'accepte pas l'idée du miracle (3).
Ce n'est pas seulement l'hypothèse religieuse, c'est aussi
l'hypothèse psychiste qui pourra prendre place dans une telle
théorie du monde, si du moins elle vient. s'insérer d'une façon.
prérise dans les faits. James admet une hiérarchi·3 d'existences
personnelles, à laquelle nous ne pouvons a priori fixer ~
limites. Myers l'avait familiarisé avec cette idée, dont il devait
tro1uY•er pJus tard, dans les œuvres de Fëchner, une .cxp!l'es-
sion plus ooncrèt•e. Il reoonnaît, oomme il l1l dira toujours,
que le domaine des études psychiques est si étendu, les faits
si divers qu'il est douteux qu'une seule théorie puisse s'appliquer
à tou'S ; l'homme n'est ici qu'au début d'une vaste enquête ;
le problème du subliminal, sous la forme où le pose Myers,

( 1) q août 1897·
('l) 3o août I8:J6.
\3) w f!in·~er 1897, -' •... -~': .......
WILLIAM JAMES o'APRÈS SA CORRESPONDANCE 73

-est ·en t101ut cas un des grands p:11oblèmes, peut-être 1e grand


problème de la psy~hologie ( I).
A cette époque également, James est frappé de la conception
que s'est faite Schiller des rapports entre l'esprit et le corps,
assez analogue sur certains points avec celle- que venait d'ex-
poser M. Bergson, et qui, d'autre part, se rapprochait de
certaines idées de Myers et de certaines idées d'Emerson.
« Je me sers de cette conception du cerveau comme tamis de
l'activité spirituelle, écrit James à Schiller, pour me faire une .
oonception de l'immortalité. » A vrai dire, James était tout
près, par sa réflexion sur les phénomènes de communications
spirites, d'arrivex à cette idée par lui-même. Mais elle se précisa
et se dégagea sous l'influence de Schiller ( 2).
fl y a IUn troisième problème, lié peut-être au problème re-
ligieUX et au problème psychiste ; c'est celui que posent les
phénomènes de la Christian Science et· de la Mind-Cure. Ici
les faits sont particulièrement patents et il voit en eux un
exemple ooncret de sa théorie du Voùloir-Croire.
S'il repÔ\lsse _avec énergie l'idée que les mind'--curers soient
assujettis à prendre un diplôme de médecin, c'est qu'il s'agit
entre le mind-curer et son malade d'une relation spéciale, d'une
. relation d'individu à individu, où la personnalité entre à titre
de donnée essentielle ; ce sont là des faits pour l'étude desquels
il n'y a pas de règles mécaniques, et qui, en fin de oompte,
constituent dt'S phénomènes religieux ou quasi religieux, des
phénomènes qui sont étroitement solidaires d'hypothèses envers
lesquelles nous devons être tolérants (3).
Ainsi plur.alisme, théorie de la volonté de croire, idées ·reli-
gieuses et idées psychistes, tout cela s'appelle et s'unit dans
l'esprit de James. Pourtant il ne pense pas que le pluralisme
puisse expliquer tout; et derrière. le pluralisme apparait ou

(r) r•r fév1ier 1817·


( 2) ?.3 octobre r897·
(3) T. II, p- 68,
VERS LE CONCRET

réapparaît un monisme 1nystique. « Bien que je mette le plu..,


ralisme au lieu et place de la. philosophie, je ne le fais que
pour autant que la philosophie signifie une· étude analytique
et scientifiqtie des choses. » Ces faits r.eligieux et ces faits
psychiques dont nous venons de parler et qu'il était parvenu
à oomprendre à l'aide de l'idée de relaiions de. personne à
peœonne lui paraissent en même temps dépasser le monde
du plur.alisme proprement dit, en tout cas dU: pluralisme qu'on
pourrait appeler analytique. « La vie _et le mysticisme excè-
dent ce qui est articulahle, écrit-il en suivant la pensée de
Blood, et s'il y a un Un (et assurément on ne pourra jamais
enlever aux hommes cette idée d'unité), son expression doit
rester purement mystique. » B1ood lui avait fait oomprendre
mieux qu'auparavant ce que c'était que le pluralisme, mais
il lui montrait aussi, à l'arrière-plan, une sorte de mysticisme
moniste au sein duquel les distinctions doivent se fondre. L'idée
d'unité dont une étude pragmatique de l'esprit humain montre
qu'il ne peut se détacher, trouvera sa satisfaCtion dans une
expression mystique de la vie_(1). Par cette affirmation d'un
fond moniste qui subsiste toujours dans la pensée, la philoso-
phie. de W. James tend de nouveau à rejoindre celle (le son
père. Nous tr10u~ons presque toujours chez James, au moment
où ses idées plur.alistes peviennent plus intenses, un approfondi&'
sement de certaines· théories ·essentiellement monistes.
Un pe~ plus d'un an après, le 8 juillet 18g8, James eut une
curieuse expérience philosophique, métaphysique, qu'il relate
avec beauooup de détaiLs et dont la relation nous est précieuse.·
Il s;était surmené, voulant tendre à l'excès ses forces et faire
suigir, par l'appel qu'il leur adressait, les énergies inoonnues
qu,i,. pensait-il, si0111t en tout homme. ___:_ Cette. nuit diu 8 juillet
passée dans la :montagne, ce fut une nuit de sommel.I trang...;
parent. Ni. vent ni nuage, écrit-il le lendemain à sa femme ;
seulement la fumée du feu de boia qui allait droit vers le qel,
WILLIA~ JAMES . o' API\ÈS SA CORRESPONDANCE 75

Une iempérature égale et douce: La lune se leva et l'on ne


vit plus rien que sa grande lumière et celle de quelques
étoiles. Les pensées les. plus diverses, les unes venant de
tout près, les autres 'de très loin, tourbillonnaient et sa
heurtaient dans l'esprit de James. L'éclat de la lune dans les
boiJS faisait briller les choses d.'une fayon magique. « Dans
ma poitrine les dieux de toutes les mythologies de la nature
tenaient untl réunion indescriptible et se rencontraient avec -les
dieux moraux de la vie intérieui.e. » « Les deux sortes de dieux,
dit-il, comme un précurseur polythéiste- de la théologie de
Wells, n'ont rien de commun les uns avec les autres. »
« La significati·olll int•ense de toute cette scèlll:e, si seule-
ment on pom.ait dire ce qu'elle signifiait, le caractère de loin-
tain infiniment éloigné qu'avait sa vie interne, et pourtant le
charme intense qu'elle exerç3.it ..... , son caractère d'antiquité im-
mémoriale, comnie d'une ruine, son profond américanisme et
vou.S et ma relation avec vous, relation qui en faisait partie
intégrante, mémoire et s.ensation étaient inextricablement mêlées
dans ce tourbillon. ;
Il est difficile de distinguer ce qui a dû paraître essentiel
à James dans oes remous du courant de sa conscience. Il nous
dit seulement que « sans aucun do111te et par plusieurs voies, 1e:s
pensées de cette nuit-là pourront expliquer des choses qui
ser.on;t dans les Gifford Lectures sur les variétés de l'Expérience
Religieuse » auxquelles il commençait à songer.
Mais ces pelliSées, nous dit-il lui-même, il faudraît être tm
poète pour les exprimer ; car seul le poète peut ressentir
« l'immen.se complexité des influences que j'ai senties ». Il
ne _peut dire toute la richesse de signification de cette }Cène;
_et elle n'est pour lui maintenant qu'un simple « bloc » d'im-
pl'ess:Î!on.s ( 1). C'est la difficulté qu'il rencontre à coordonner
ce qui est dans la « marge ~ de sa conscience avec ce qui
est · .a:u centre, qui fait qu'il ne peut prenclfe ooinme texte
76 VERS LE CONCRET

de sa conférence à l'Université de Californie ce qui lui tient le


plus à cœur, c'est-à-dire la philosophie de la religion.
A défaut des idées religieuses, James allait faire de l'idée
de vérité l·e sujet de son di.soours de Herkeley. « Je me
suis rabattu sur· qoolque chose de mo[ns vital, mais ce.pendant,
me semble-t-il, wffi:samment pratique ·et populaire. » Il oom-
pooo sa oonférence en même temps qu'il entrepvend de oons-
truire le plan de ses leçons sur l'expérience religieuse ( I).
Ici ooool'e, ses idées tpŒ"agmatistes et ses idées religieuses appa-
raissent comme se déY.eloppant simultanément et les tmes à
l'aide des autres. Il voyait de mieux en mieux l'importance
de son Will ~o Believe pour i'évoLutioo de sa propre pensée.
Le oompte rendu que Schiller en avait fait avait eu une
influence décisive pour la formation de ce qui devait être
l,e pragmatisme. James ·sent alors qu'il y a là une sorte de
plate-forme, suivant l'expression des néo-réalistes américains,
autour de laquelle on P,eut oombattr.e, un ~rapeau autour
duquel se grollJPer. « NoUJS devons étoffer de mieux el(l mieux
œtte philrœ01phie. Votve oompte-œndu la représente· oomme
quelque cho:se à qUIOIÏ on doit se rallier. Ainsi- nous devons
faire fLotter .a:u vent une bannière et lanoor ·une école. »
L'ardeur de James augmentait au contact du zèle militant
de Schiller.· Le mouv.ement pragmatiste était né (2): ·
Il ne faut pas d'ailleurs, rema~quait déjà James, voir dans
le pragmatisme une négation de la valeur de l'idée de vérité.
Bien au contraire ; il est l'affirmation que l'idée de vérité
est une valeur. Jame8 se réserve le droit, commill il le fait dans
uinc de ses lettres, de parler de ·œt amour de la vérité qui place
l'e vrai a1.1-dessus de tout au monde ; il ;parle des principes
éternels d'ordre et des forces éternelles de vérité (3); 11 veut
vivl'le « dans l'Esprit » ; il tendra toujours à mettre au~

(1) 2A juillet 18g8.


(2) 23 octobre 1897.
(3) 9 septembre 18~8.
WtttiAM JAMES D1APRtS SA Coi\itESi>ONDANCt 'Î1

dres~us · de l'action la théorie de l'action et la oontcrüplation


in tui fh,e des choses.
Cependant, entraîné par un certain amour du danger poot-
être •et par la perpétuelle découv-erte de paysages dans la
haute montagtne, il veut aller au delà de ses torees, prensant
trouV!er au delà ~'elles, pour ainsi dire, des foroes nouvelbes.
C'est l'époqu~ où il en\,oie à son fiLs une photographie
r•ep:résoootant un petit garçon et une petite fille, sur un rocher
abrupt, dominant un profond précipice, au-dessUJS de la Yose-
mite ValLey. « Vois oomme le petit garçioln et la petite
fine ~e timment bravement dans la Yosemite VaH.ey. » Il
lui parle · aV~ec une admiration apitoyée du petit loup des
.prairi•es que vient de tuer le fils d'un de ses hôtelieTs :
« Ici était un !P'etit loup sans vêtement ni maison ni livre
ni riren, rien que son petit moi nu qu'il pût risquer, et
}re risquant· av-ec allégresse -- et -le tperdant - simplement
pour voir s'il pouvait se nourrir au~ alentours de l'hôtel.
·Il s'acquittait en hév~s de sa tonction de loup et vous devez
r•emplir \ïotl'e fionctioo d'enfant, et moi ma forn·ction d'homme,
av•ec vaillance aussi, ou bien nous ne vaudrotns pas autant
que 1~ ·petit loup ..... Je veux que vous copiez' l'image d'un
petit lo~p ( 1). » Plus· tard, pour se montrer à lui-même son
endurance, il campe pendant cinq jours dans les hautes régions·
des· Sierr~·s. Tous ces eHorts et cette volonté d'effort l'épui-
sai•ent ; oe fut de nouveau un état de fatigue et d'insomnie:
Il tomba malade (2).
Longues heur-es, où il regrette ses ascensions iilliP'rudentes.
« L'arbl'le est courbé qui aurait pu s'élever tout droit. » Il
doit mener à nouveau cette vie de sanatm·ium qu'il a en
horreur, où chacun s"abandonne avec. unre sorte de passion
à sa maladie. - Il n'es~ plus qu'un malade, vivant p~rmi
des « squffrances imméritées ».

( r) z8- amlt I8J8.


(2) 12 août r8J9·
78 VERS LE CONCRET

VIII. - L'INDIVIDUALISTE •

.P,endant ·Oette période, laissant de côté les lecLur·es phil'{)S(}-


phiques trop difficiles, il se préoccupe surtout des questions
politiques et sociales de toutes sortes. Nous l'avotns vu luUer
pour l'es. mind-cure.rs oontre la loi qui ·exigerait d'eux des
dmplômes · de médecins. D'une façon générale, il lutte pour
la liberté oontre l'abus des régleme~tat~ons. Partout il. faut
préserver le libre jeu des foroes personnelles .
. Dans la. question des Phîlippines, il observe d'abord, en his-
torien néo-criticiste, comment quelques événements, dont cer-
.tains p'U'rement accidentels, peuvent changer, avec une ex-
trême ra;p[,dité, l'idéal d'une nation, et il fait part .à Pillon
de ses remarques. Puis il étudie, en !Psychologue des fO!Ules,
l'Amériqu'e emportée !Par une fuveur, guerrière. Il voit que
l'Amérique même, la nation dont il pense qu'd,J,e est la plus
saine et la: plus · libre de toutes les nations, ~t i l espère 1

qu'·en j·etant dans la balance le poids de SIOn influenoe morale,


·eUe pourra au moment décisif permettve 1e développement
pa.'oifique du monde, a un grand ef:6Grt à faive pour sur-
monter · ses !Propres instincts. Il se promet de mener dès
loœ sans trêre la lutte oontre le nouv·el impérialisme, contre
l'illl[>,érialisme américain des républicains et leur non-entangle-
ment policy oOilllme oonwe l'impérialisme anglais. Il est oontre
l'Angl,et,ecre dans la guerre des Boers, oomme il. .est oontre
1'Amérique dans la guer-re des Philippines ( 1).
Dans oes mênies années, l'affair·e Dreyfus lui 11ipparaît, en
mêtne temiPs qu'elle ·est une so·rte de drame psychologique
passionnant, dans l'e g-enre de The Ring and the Book, oomme
un assaut de boutes les foroes .de dominat:i!On brutal'e oontre
les [>arti.sans de l' espirit. P.eut-être, à oGnsidérer la f,()ugue avec

(r) II septembre r8gg; 5 octobre r8gg.


WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 79

laqueUe les puissanoos d'idéalisme ont repondu à l'attaque,


peut-on y voir, s-e dit-il, le point de départ d'une ère nouvelle.
En tout cas, les « intellectuels » ont sauvé la démocratie
française, pense James. Le devoir des intellectuels est partout
et floujoul'IS de veiller au maintien du culte de l'individu (1).
De tout cela se dégage peu à peu cette idée que les « gran-
des organisations » sont dang·ereuses.. « Je suis oontre la
g.nooseur •et la grandeur sous toutes leurs form·es. J·e me
mets du côté des foœes invisibles et moléculaires qui travail-
l·ent d'individu à · individu, qui se faufilent à trav-ers les
fissrul'll~s. comme autant de douces petites r~vières ou comme
l•es !petits suintements capillair•es d•e l'·eau ; ·. et pourtant, si
vous leur ·en laissez le temps, elLes détruisent l:es monume:n.ts
les pJus soHdes de l'orgueiJ. humain. » A l'aide de métaphores
ruskin~annes, -c'est une sorte de politique p~UJ'aliste qu'il ex-
po&e. « Plus l'unité à laquelle VO'llls avez affaire est grosse,
conclut-il, plus superficielle, plus brutale, plus mauvais·e est
la vi•e qu'·elle dép1o.ie .. » « Toutes ces ·griQisses institutions ne
nespirernt que le crime. » Il est « contre les gro.sses organis.a-
tioos (et les Œ'lg'anisations nationales d'abord), oontre toutes
l•es grandŒ victo~res et 1os gro.s résultats, ·et poor 1es forces
ét•emelles de vérité qui, toujours, travaillent· d'individu à indi-
vidu ». MorœHement univer.~el, •et valeur infinie des pocsonna-:-
lité:s individuelles, te11es sont donc Les idées que nous trouvons
ici. - Ebullitiolll de spleen, dit-il en parlant de la lettre qu.~il
vi•e:nt d'écrire ; mais il ajoute « inintelligible à tout autre
qu'à moi ». G',est que ces idées sont liées dans som esp!l'it
à des conceptions qui lui semblent essentieUes (2). D'autres
philosophes ont été amenés comme lui par des· méditations
phi1œophiqu•es •et politiques analogu·es, .à d·ês. · théories des
ptetits groupements agissants. Pour lui, la pleine idéalité ne
peut se trouver que dans la relation libre et per:sonnelle. C'est
. .

(r) 22 août, II septembre r8gg; 17 septembre r8gg; 5 octobre r8gg.


-(2) 7 juin r8gg; II reptembre r8gg.
VERS LE: dOl'WRÊt

dans }tes pevso.nnes ·et -par elles, c'·est dans le temps ct par
Lui que se révéleront les forœs eternél1es .et universelles de
vérité, 'eu J,esquelles son tpiraoomatisme ne l'empêche pas de
crowe.
xoe n'-est pas qu'il ne sente la valeur de l'idée de nation .
. Soo amour de la paix est fait du culte qu'il a pour l'indivi-
dualité de toute nation. « Chacune a son idéal qui est un
s;eCflet fermé aux autres, et doit se déY.e1opper de· la façon
qui lui teSt 4Jif~Opr•e et _en contact ay.ec cet idéal ( 1). » Et
ici enoore, nous retrouvons cette affirmatioo de l'individuaHté
ptvofonde, de ceUe des nations comme de celle d:es individus.
« Chacun fera StO!n salut par lui-même et s'élèvera au Paradis
Ùoonme dans un tabl,eau de la . Résunection, ~uivant sa ligne
propre qui n'•est celle d'aucun autl"e. » Chaque nation a t>on
individualité, - et, d'autre part ne vaut que par les individus
qU:'•elle contient, par leur t.oléranoe et p-ar Leur oour~ate.
Ltes mêmes idées persisteront ·en lui jusqu'à la fin de ~a
Yie. Hœtile à tout projet d'augmentation de l'armée ou de
la floUe américaines, et _même se pmclamant pacifiste et
antimilitariste, il veut en même temps que certains des élé-
-ments de ia discipline militaire, que ses sévérités_ qui tende:nt
1es éner.gies des hommes, soient maintenues. Il y a des ve!l'tus
martiaLes. Et si le p-luralisme vrut des hoinmes tolérants, il
v•eut que ces hommes soient intrépides.
Il oon.s•erv·e intacte la foi dans les grandes destinées de
l'Amériqu.e, si du moiÏ.n.., l-etS Américains aout ·à la hauteur
de oes detStinéetS qui leur sont réservées, s'ils triomphent des
défauts qu'un Wells a si bien remarqués chez eux. - F,:n
voyant p-lus tard la faQOn dont 1es Phili:pp:iJn..es son.t administrées .
et dœt elles font, peu à peu, sous le gtO:UY.ernemeut 8tllléricain,
.l'apprentissage de leur pmpre liberté·, James sera plein d'espoir.
Il ·ren0010tre, penda:nt des semaines passées à Nauheim, Je
philœaphe Lutoslawski; dont il avait lu, dès r8g3, plusieurs

( 1) r] ~ptembre 1839·
WttLIAM JAMES D 1APR~S SA CORRESPONDANC:I;! B{
artides av;ec un vif intérêt. Il ·est attiré par sa- s.poo tanéité
fonciè1'8 et par ce qu'il appelle la singularité de sa phiLorophie.
Il :f.mme même le pmjet de traduire sa thèse sur la oono~·tion
individualiste de l'univers. Lutoslawski p:rerid, dit-il, ·de faç()n
très sériewse,. des id-ées que la plupart des gens ne :f.ont
qu'admettr-e à demi; il pens-e que nous 'Sommes des âmes im-
mortelles, agents de la destinée du monde, et qu'une âme
dO!it :s'occuper avant tout des pmgrès spirituels qu'elle peut
réaliser, -grâce au oO!Iloours- d'autres âmes. C'·est une philœophi:e
de l'amitié, de l'amitié vaillante entre personnalités libres, d-es
alliance1s d'esprit qui créent ;peu à peu la véritable unité,
les · véritables unités du monde ( 1). Toutes ces idées al-
laient -dans le même sens que certaines théories de Myers,
de Blood, de Davidsoo et de P.eiroe, ·et s'unissaient naturel~ement
av,ec does idées qure .James avait déjà auparav.ant : pluralisme,
n~lations peœonnelles entre l·es -esprits, culte de la rolonté.
L'amitié, écrit' James dans une lettre où se fbnt sentir à
la fois l'infliurence de Davidson et celle d'e Lutoslawski, n'a
den d'une relatiotn métaphysique et transcendantale au sein
de l'Absolu. C'·est une relation préc~se, qui ne prend tout son
s-ens qu·e parce que nous imaginons de façO'n concrète ce
qu•e pensent nos amis, qui tire sa val-erir de notre attention
et de nos attentions, de la réalité pleine, alerte et vivante que
nows communiquollJS à nos pmpres impressions potur les oom-
murniqU!er ·elles~mêmes dans toute teurr vie à ceux auxquels
nous tenons (2). Au lieu de la froide unité de l:Ubsolu, nous
avons l'intimité vivante des -pel1SI()nn<es dont l'existence éte;rnelle
fait la val•euT de l'univers. L'amitié est le se'l de la terre.

IX. - CoNTRE LES SYSTÈMES.

Dès lors, 1es traits ·essentiels du pragmatisme et du piura-

(1) q septembre 18gg.


(2) 23 décembre 18gg.
82 VERS LE CONCRET

lisme. s'étaJnt :Eonnés dans son esprit, et apparaissant avec ass·ez


d.e netteté, James, dès que sa santé lui permet de se livrer
de noov·eau à la réflexion philosophique, s'oppose résolument
à Roy ce ( i). « Je suis arrivé à me rendre compte, dit-il
à D~ckinso1n Miner, de ce dont j·e ne pouvais me pe~su..ader
mo~-même auparavant. Le lien entre les idées de Royoe a un
ca:ractène •essentiellement lâche. - Il n'y a pas dans son
système oo•e seule articulat~oiD. bien attachée et_ bien adaptée
aux aub,es. ~ Richesse, abondance, hardiesse, couleur, sans
doute; maϕs de contours bien nets, jamais, et jamais la
perf·ection atteinte. » L'irrationaliste que sera; et qu'est déjà
James r•epvoche à Royoe avant tout le manque de logique
. et le manque de perfect~on et le manque d'·exactitude. Puis en
.avançant dan·s sa l·ectur·e, il aggrave SO/Il rep110che, et ne voit
p}us 1en lui un « Ruhens de la phi1osoph~e », comme il l'avait
dit nn peu avant, mais un petit maîtve ; œ qu'il fait œt
« ·charmant »,· joli, cela apparti·ent au genr·e philosophique
léger ; charmante esquisse romantique. Il ne méoon:naît pas
d'aiHe\llfs oe qu'il y a d'impmtant dans l'œuvre de Roy ce,
œ qu'il y a de vigoureux dans certaines de ses oonstmctions,
ni l'influence que Royoe a eue sur lui, et c'est ainsi qu'à côté
des rpassa.ges que nous venons de citer, on en lit cœn'me ceLui-
di : « Si diffévents que soient nos esprits, le vôtre a enrichi
l•e mien, et j'ai toujours senti- que mes oonversàtions avec vous
éta:i•ent des moments ·importants ·et inte'Illses de ma vie. » Où
trou~er ailleuns que clfez Royoe, se dit-il ah)r:s, cette nnion de
ooltuœ •et d'originalité, d'ampleur et de pmfondeur? « Vous
êtes •enoo1re, lui confie-t-il ·en 1 goo, le centre où se dirige
mOITI 11egard, 1e pôle de mon aimant psychique. Quand j'écris, .
un de mes yeux ·est fixé sur ma page ; mais c'.est sur
\'lOUS que l'autl'e se fixe. Quand j·e compose dans mon esprit
mes Giffard Lectures, mon seul but est de démolir votre
système ,et de détvuire votre paix. Je vis sur votre pensée

(r) 3r janvier r8gg; 17 janvier, r8 janvier rgoo.


WILLIAM JAMES DlAPRts SA CORRESPONDANCE S3
en parasite ; car mon ambition, dans les moments où l'essor
de ma faculté imaginativ·e la ptOtrb:i au plus haut piQiint, c'est
dte devenir votre vainqueur, et de. passer à la postérité comme
M, vous et moi luttant toujours et UlllÏIS. dans un moiftel
()Oirps à oor.ps ( 1) . » -
S'il Ste méfie de la ·philos10phie de Royoe, il se méfie encore
plus de oe qui est simple et abstrait. La réflexion · sur les
œuv:rtes d'art a œrtainement contribué pour beauooup à lui
fai:œ sentir qu'il y a des choses qui écha:pp·ent aux définit~oos,
quand ce ne sera).t qu,e de t'épaisseur d'un cheveu, dit-il en
termes semblables à oeux de Blood.
Il iSe sent d'acOOil'd avec les besoins profonds de sa génératioo.
Ce qu'oelle veut, œ n'·est ni le dév·eloppoement abondant, ni la
déduction. abstraite; c'est (( le mot soudain, la transition sans
médiation, l'éclai!I' de p:e,rception qui di.spense des raisonne-
ments ». Ce qui importe, c'-est le regard rapide, direct, l'in-
telligence alerte, une · expressiÎon vive de la vision qui fuiL
La phi:lQSQphie de James apparti-ent, de ce point de vue, au
même courant d'idées que l'esthétiqu-e des Gonoourt et de cer-
tains peintres ou musiciens imp~essio.mi:ÏJstes. - De. là aussi
le goùt - pluraliste ~ p1ou:r les détailJS; pour les beaux
morceaux détachés, pris . à part; oàmme un a bien le dmit
d'e les prendr·e, si la théorie pJu.ral:iJste des relations exté!I'ieures
est vl'a~e·. II-y a lulllle •esthétique plur.a~iste oomme il y a 'ulne poli...
tique plmalisté; ni l'une ni l'autre n'est d'ailleur:s sans danger.
James vu s'.enf,oncer de plus en plus dans SOill « pluralisme
gl'ossier (2) ». S'if le veut, c'est qu'il juge que pùur la clarté
et la vie même de l'esprit, .les pensées doivent être méditées et
vécues j·usqu'au bout ; que toute théorie doit trouver un
déf,enseu:r ; que le monde es.t un grand Harvard, où il faut
qu'il y ait un James à côté, en face des Royoe et des
Munsterberg, des Palmer, des Santayana," ou, si l'oo préfère,

(1) 26 septembre rgoo.


(2) 2 avril rgoo.
84 \'ERS LE CONCRE!T

qu·e Harvard doit être une sorte d'univ·ers philosophique où


tous }res systèmes soient représe:ntés, et dans leurs oootrastes
les .plus vifs. Chacun de ·ces points de vue est un point de
me éternel, où il faut qu'un philœO'phe soit posté, « Toutes
œs phÜoSIO[lhies, dit-il enoore, oe soot autant de religions,
autant de faQOOs d'envisager la vie. »
Or la oe>noe.ption pl'U'rali:ste n'est soutenue que par quelques
très rares philosophes : Renl()luvier, P·eiÏ.rce, Blood, Lutos-
lawski ( 1). James la repr·ésentera à Cambridge ; il se rend
oompte de oe qui l'oppose non seulement à Royce, mais
à ·tous Ires autres professeurs de Harvard : d'aboro le caractère
barbare de sa philo~ophie par opposition à la philooophi:e « la-
tine » d'lllŒl Santayanà. Ge SO'l1t l·es barbares, dit-il, qui se
t110uv-ent sur la ligne de croissance me:ntale de l'humanité,
d'el; . ' barbares oomme W. \Vhitman ou dans une certaine
niesuTe Browning ( 2).
En seoood lieu, il s'oppŒe aux autrés philosophes par son
empirisme profond, voulant avant tout avoir devant les yeux
l•es faits oonct,ets et p1'écis. Le· fini ·et nrQin l'infini, des p~r­
sonnres •et non l'abSiolu, le temps · imp;révisible et noo un
a\'WÏr présent d'avance, voilà dans queUes directions s'orienten'
®es idées au moment .oti il songe à oompo:ser la deuxième .
sérire des Gifford Lectures qui, pense-t-il, sera SOIIl 'testament
n~ligirux et philoorophique. · Etrr~ un ~·piriste, ooosulter les
faits, c'rest prllll' là même être un négateur dés systèmes .
. L1e monde est· fait d'unités auxquelles toujours, en une addition
inCie&s.aJnte, de nOIU\'elles unitês s'ajoutent. II n'y a que du
fini, et ce fini, peut...on dire, est non-achevé, non-fini. Tous
l1es SJ!Stèmes et toutes les ooillstruct~ons, que oe' soient .les lois
du théâtre, _Les 100is de 1'-expérimentation acientifique, les sys-
tèmes recc1ésiastiques, les doctrinres soolastiques, soot partout
.dépasséS, déboœdrés ;par la marée ciloissante, non-finie, faite

· (1) 5 soeptcmbre x8gg. Lettre i.n~dite l Lulosla~ski.


(2) 2 avril xgoo.
WILLIAM JAMES D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 85

d·e oos vagues finies qui sont Les faits, montant à l'assaut,
l1es UniS par~deSISu:s les autl'e:s, dans une fuveu;r sans règle.
En faoe .des architectul'es et des villas d.e toutes sortes, dédiées
aux Val1eurs, aux Idées, à la Totalité, par les philiowphes de
Harvaro, James mootl'e la mer qui ne peut êtr·e construite
ni cultivée ( 1). -
Il Vl6Ut rep10Jnger da:ns le torrent fini des existences les
meanings de Royce, Les valeuœ de Münste;rberg, Les idées
de Santayana. « Gomme si le monde des val·eœrs était indé-
pendant du monde de l'-existenoe. C'est seulement oo tant
qu'1eUe est, qu'une chœe ·est meilleu:re qu'une autre (2). »
r.:'êtl'e fa,it la valeij.r, et la critique. de l'argument onto~ogique
chez K.8lllt peut se·rvir à réfuter les théories moderneS qui
donnent à 1a valeur u:ne existence autre que l'existen.œ. D'ail-
leurs il n'y a pas d'un. côté le réel et de l'autre l'idéal ; . le
second naît du premier, comme le rythme de Whitman naît de
l' accumulat:iodn. même des images senties.
S'il en est ainsi, oous ne pouVIons p~us admettr·e le pessimisme
d·è Sootayana, ni· aucun autre pessimiiSme.
Gomme il l'écrit à sa fine qui se sent isolée en Angleterve.
loin d·es sileJliS, la souffrance elle-même est une Aufkliirung ;
•elle révèle la va1eur des cho:ses, elle révèl·e la SOIUff:ranoe des
aut.ooS, •et' surtout elle doit déclencher en nou:s « une réaction
noo de ··larmes frénétiques maÎIS de résist8lllœ vaillante, ou
1enrore de distr.act.Îioo, de divert~Mement VJo1ontaire : il s'agit
aloii'IS d1e saisir à la volée n'importe queUe ciroonstanœ gaie
ou ·oomique, n'importe quelle posstibilité de pvendve part à
quelque ·chœe d'actif, n'importe qu-elle :pensée velative à uriè
chose particulière ou a- des pevsonnes autres que nous (3) ».
Le pœsimÎISme ne doit être qu'un moment par lequel oo passe
1poor aller . au méliori~me ;. et oo.nçu ainsi il est vraiment l~

( 1) 2 avril 1900.
( 2) 2 avril 1900.
(3) 26 mai. 1900.
86 VERS LE CONCRET

ffiarqU.e des natures fortes. Lui-même, à ce moment, il souffre


et tâche de mettre .à profit ses souffranœs.
Si opposé qu'il" soù:t à Münster berg, à Santayana, ·à ~oyce,
il n'•en est ;p.as inoin:s, il n'en reste pas moins un métaphysiéien ;.
d'abord paroe que, oomme il l'écrit à ·Royce,. ils ·regardent
l'un •et l'autve, lui :philosophe des expériences, et Royce philo-
Sophe de_ l'abSIOlu,. l'univèi's dans sa généralité, semb'lables à
·oe ·chasseur doot 'Parlait Jam~s dans sa Psychologie, à qui o:p.
demandait quelle 1partie du oo·rps de l'ours il avait visée, et
qui répondait : j'a,i visé l'ours en ·général. Le 'Métaphysicien
·eist oelui qüi vise l'univeT.s en général. Il. regarde ce bloc
massif, :phy,sioo~ffiO'I'akStpiritu·el, oe b1oc paradoxal, dont la plu-
part .des gens ne roient ..que. tel ou tel fragment superficiel.
Et il •est métaphysicien, _au~i ;p·aice que de.:rrière son piura~
lisme se cache un mbnisnie mystique, celui dont il parlait à
B1ood, •et auquel il fait peut-être a~Lusion quand il écrit à
Royoe : (< J.e ne crl()is pas que nous r~tions toujouΠloin
l'un de l'.autœ, bien qu'il se pui:sse que no.s formu~es demeurent
éloignées >>. Il ne s'écarte de Roy ce que pour prendre mieux
conscience peut-être, que malgré la div;er.sité de J.eurs :liormules,
il. y a une identité de l'objet oons:idéré, et, qui sait? d:e
certains de leUI1S ~ntiments devant lui.
D~ même plus tard, quand il parlera de la. phiLooophie de
Santay.ana, il y aura chez lui l'idée que malgré ce qu'il y a
peut--êtr·e en elle d'.arbitraive (et n'y a-t-il pas, pense James,
quelque cho-se à dire ·en ~av·eur ·de oet arbitraire, qui est la
volonté d'exprimer ses propr-es convictions personnelles?), il
existe aussi une foule de choses communes ·entre la OOillüelp'liotn
d-e Santayana et ses p:ropres théories.
A oe moment~ des œprits attirés par sa philosophie se sont
déjà groupés autour de Jaril)es : .Dtickinron Miller, rebelle aux
idées du Will to Believe, mai:s en 1sympathie profunde avec sa
vision générale d~ l'univers, et dont James appréciait beauooop
la pénétration ; J. J. Chapman, à la peDISée et au style si
agiLes, qui sait être à la f,()is si s~rieux et si plein d'hum()ur ;
WILLIAM JAMES n'APRÈS SA. CORRESPONDANCE 87-

R. B. P·erry: l''eS[lrit le plus sain de notre génération, disait


James et doint Harvard pouvait vraiment s~·enol"gueillir; Bake-
·well enfin.
Pourtlj.Ilt il reste toujouœ' chez lui une sorte d~ inéfianœ vis-
à.:v,is de lui-même (I). Et qu.and, plus tard, il ·se voit onto.uré
d~une véritable g101Ï:re, quand il raOÙIIJ.te comment la secrétaiœ du
Congxès de !tome f~illit s'évanouir, quand il' s'inscrivit par!J!li ·
œux qui· devaient pr·endre part aux discussioro.s, OOIIlllll·ent un
jeune écrivain français cite soor nom oomme celui d'un maître,
à côté du nom de Bergson, puis oornrrient en 1907; à New;-
York, iun millier de personnes vien,nent l'entendre; !Sa. joie e:s.t
faite d'étonnement, et cet étonnement est fait· de· -mod.e8tie.

X. - LEs VARIÉTÉS DE L'ExPÉRIENCE


. ..
REL1GIEUSE.
. ~

C'1est au moment' de ses Giffiord Lectur.es que se fait sentir


l·e pl~ viv·ement sm- lui l'in:t'iiJuerice de_ My·ers. Jusqu'ici sa
croyance aux phénomènes [PSychiques et sa croyance aux phé-.
nomè:nes :(lel,igieux s'étaient dév;eloppées toutes deux, mais in-
dépendamment dans UJn.e certaine mesure l'une d·e l'antre. Main-
tenant ,eJles se .sont r·enoontvéœ. L'import~ce de l'idée d'Il
subliminal !Par laqu,e11e Mye.I'IS s'·efforçait de traduire ta:nt de
choses qui dépassent l'intelligence se mont11e à lui de .mieux
en mieux. La rel~gion s'explique non par des dogmes théolo-
giques, mais par des vraisemblances psychologiques, par l'idée
que 1es hommes vr.a,iment l'el~eux ont « un moi subliminal
étendu, .av·ec un étlloit passage par lequel 1es messages peuvent
faire irruption ». Les faits psychiques, méprisés de tous il
y a peu de temps encore, sont à l'origine des faits les plùs
préci·eux, SIOIIlt ··eux-mêmes 1es faits les plus precieux. Dieu a
choisi, suivant la parole de saint Paul, ces ch0'9es méprisées
pour anéantir la valeur des autres. P.ar eux nous est révélé
88 VERS LE CONCRET

que quelque chose qui n'est pas notre moi, OO·e sphère· de
vi·e plus vaste, et que nous ne oonnaissonJS pa:s distinctement,
agit sur nous •et que nous sommes en oontinuité avec elle.
.L·e cGurant de oon.science se precipite dans la suboon;science
qui est en même temps une .superoonscience, et peut-être
par l'•ex.périence des individ'Us dépassons-rous ûous les individus.
L·e système de Mye11s apparaît à James oomme U!ne hypothèse
géniale. Sans d()ute des faits précis manquent-ils encore pout
ra.ppuy•er ; sailiS doute aussi amène-t..:il l'esprit à se pœe.r le'
pl'IOblème de la fru.sion des consciences, dont James ne devait
s'ocCUjper que plus tard, Lo11s de ses oonférenoe.s d'Oxford ;
mais précisément cette hypothès-e ne pœnd-elLe pas toute sa
valeur ·par l'appel qu'elle adresse aux ohservate1111rs, ·par le
gmupement des faits qu'eUe permettra d'établir et par la
façon nouvelle dont elle permet d'envisa,ger 1es questions?
Ge que James affirme d'ailleurs, il faut le noter, ce n'est
pas l'•ex'istence d'·esprits à proprement parler, oe Ù()nt il dt()u,te.ra
roujoul1S, ma'ÎIS l'idée d'une sphère de conscience qui nous
enftottwe.
Ainsi, « détruJ;sant par mes explications le christianisme,
et poortant m()ntrànt la valeur des fondati()ns sur lesquelLes il
est bâti », hostiloe à toute religion établie ·et pourtant revendi-
quant 1es dmits de t()US les sentiments vraiment r·eligieux, il'
a pam à ses auditeurs d'Edinburgh « souffler alternativement
1e chaud et le fmid ». « J.e sùis arrivé à les laisser sans aucune
orientation ju!Bqu'au dernier quart d'heure. Et alors je pense
que fai mécontenté pour tOujours les deux partis extrê-
mes (1). »
P•endant les mo~s qui suivirent les Giffard Lectures, il se
g,entit de nou·vea:u vig-Oureux, délivré de cette atmosphère de
maladite, un nooveau cœur battant pour ainS'Ï. .dire dans sa
poitri.nte, ·et son ton de vie monté à un nouv·eau dia,pa:son.
Des idées différent~s. peut-être contradictoires, se heurtent
WILLIAM JAMES n':APRÈS· SA CORRESPONDANCE 89

·en Lui. Whibnan disparaH pvesque en même temps que Myers ;


tous deux, bien que Whitman ne fût pas peœOnn1eUeaneut
oonnu d'e James, avaient exercé sur lui U!Il.e profonde influence.•
totliS deux polythéistes d'une certaine maniè:l'e, tous deux élar.o
gî&sant l,e sens de nos possibilités ; bien différents· cependant :
l'un po.ète délicat, aux sonorités sombres et douces, l'autre
dont 1e rythme est frère de oelui des ·battements de tambour,
d'es chutes d'eau, des gmnrdements de l'orage; l'un avide
d'immortalité et d'un infini céleste, l'autl"e voyant dans la
vie ·terrestre même des po&Sibilités infinies ; l'Uh dont l'esprit
f,einté de mélanoolie voit les choses à travers une sorte ·de
voile aux plis méLodieux, l'autre qui ne connaît pas le demi-
jouir mais la grande lumiève crue embrlliSISant le monde etntier
comme un seul vaste paysag·e ; l'un,· poeil'sonnificatioo, peut-être,
de l'âme souffrante, qui droit avoir son mort, oomme disait Ja-
mes, l'autre de l'âme saine et solide. Il sympathise vivement
aV'ec Whitman et il remercie M11s Holmes pouil' « I'inscriptioo »
qu'dle vient de déoouvrir et qui irait si bien au tombeau de
Whitman, 'et en même temps qui s'adapterait si merveilleuse-
ment au. livre de métaphy,sique que James pense écrire. Elle
résume, dit-il, l'attitude d'un bon pluraliste devant La vie :

Du bomlreau le marin naufragé t'encourage,


Prends le large et tiens tête.
Nous avons succombé, mais plus d'un équipage
A. bravé la tempête.
Et d'autr1e part, oe qui aide à vivre, c'est la croyanoe
de My·ers ; « de telles id-ées f'OJildent nos ·cœurs et r.endoot
chaque chose pleine de significatiO!Il ».
Par son pluralisme polythéiste il veut essayer de ooncilier les
div·ersœ tendan<Jes. <~ Il y a une ooUection d'êtves qui ont
oontribué et qui soot en train de oontribuer à la réalisation
de certains idéaux pluiS ou moins semblables à ce.ux pour
lesquels noUJs vivons notre vie. » Peut-être sommes-nous à
la fois, pa,r une $0;rte de mystère, des oondensati~ns et
90 VERS LE CONCRET

des · « •extrications », des explications d'une oon.science plus


vaste que la nôtre. A vrai dire, même s[ notre rn;onde -est
un mcitnd~ du hasard pur, « il n'·en serait pas moins wai .que
oe -qui est gagné est gagné » ; nous n'aV'Cms nul besoin d'un
monde des ~aleurs pour savQir la valeur des résultats que nolllls
pouvons obten,ir, f'ussent-ils les résultats du hasard. Mais ~,·autre
part il y a :peut-être des foroes divines qui nous, oot aidés
dans nos ;progrès ; réservons-nou,s la possibilité d'être loyaux
env•el1S eUes. « - Il n'y a pas de dessein général, sans doute,
rten qu'une succession de desseins partieLs s'ajoutant bout à
bout. » Mais parmi_ oes desseins partiels, il en est qui pe!l-
v•ent êt~-'e beau,ooup .plus larges que .d'autres, qui peuvent êtœ
divins. James arriv·e à une -sorte d'agnosticisme pluraliste. Monde ·
de P.eirce, monde de Whitman, monde- die -Myers, - hasard
prur, simpl•è destinée terrestre, progrès spirituel aidé par des
di·oo,x, James nn ise décide pas ·entre eux ; il v·eut envisag~
Les t:mis hypothèses ; il passe sans cesse de l'u,ne à l'autre,
essayant de }.es unir, et voulant se laisser la possibilité d1opter
pour la troisième vers laquelle il se sent particulièrement
attiré (1).

XI. - L'EMPIRISME RADICAL; L'INFLUENCE DE M. BERGSON.

L1es Giff.ord Lectures sur1es Variétés de l'Expérienoe l\eli-


gieuse ,n'avaient pas r~s.~lu le8 problèmes,.' mais proposé des
faits 1et esquirssé des sô1ùtivns · possibles. Ja~es médite c-es
f~its et ces so~utions, Il a_ Oû'ifscien2e d'â\'oir" à appo!rler une
sorte de message à l'humanité ; c'-est le message qui devait
êtve OOIIltenru danrs la seoonde série des OO!Ilférences. La lecture
·du « divin Emerson » dont il étudie l'œuvre à ce moment,
n'est-elle pa.S un oonstant appel, un O()nstant rappel de l'indi-
vidu à sa \-lo-cation, et la vocaiion de James n' est~elle :pas cell~

(r) To N. Sh!ller J90I (?).


WILLIAM JA!\{ES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 91
·d'w1 .métaphysici•en ? « Ce à quoi je veux arriver et ~>ans
me l~i~ arrêter par au,cune autre occupation, c'est à moo
S'JStème de philosophie tychistiqu.e et pluralistique ~·e l'cxpé-
ri·ence plll're~ » Les cotirs qu'il fit à l'Université l'aidèrent
d'arord à sie définir lui-même ; puis il se demande s'ils
ne deviennent pas un _embarras, un obstacle au développement
de sa VÎ!s·~oo de l'univers. Il ne se déoourag-e pas pourtant. « J·e
vais oomposer un livre digne de ,,orus, chère Madam·e Agassiz,
digne de la. Thayer Expedition, si l'on me doone enoore dieux
an•s de vie », livre d'exploration métaphysique du IIllOilide ( r) .
Il v~ent de « déoo'Uvrir >> . Bei;gsori. <<" J'ai l'ilntention, lui
~t-il, d~ex:pOser; si je vis assez pour cela, un système gén~ral
de métaphysique qui, ·dans beauooup de ses idées essentielles,
est bout ~ fait d'acoord avec ce que vou~ avez exposé·; et œt
acoord m~enoourage et m'incite à ·lit tâ_che .·plus que · \-10IUS ne
pouvez -l'imaginer (2). » Il avait ·reçu Matière et Mémoire
lors d·e son apparitiD'Il. Mais le livre l'avait-il réellement frappé
alors?, Il avait hien vu sa .grande originalité, « mais j'avais
t11ouvé vos id-ées si nouvelles et s'étendant sùr tant de questions
que je ne pouvais pas être. sûr de les comprendre complète-.
Illj~nt ». « Il y a quatre ans, écrit-il de mêm'e à Flournoy, je
ne poo vais pas arriver à le oomprendre du -tout, hien que
j''euss,e le se~tim·ent de sa puissance .. » 1~ fait une réserve
rependant, ici oomme devant le pragmatisme· de Schiller :
f.IO!ut ·ennemi des systèmes qùe James nous apparaisse, il vou-
drait oependant mu un . tout · 'plùs · oomplet ; et il ne s'est
peut-être pas rendu oompte plei~ement aloœ de la méthode
de M. Bergson. « Il (votre système) demande enoor·e beauooup
d:e oonstruction dans la dir·ectioo de la morale, de la oosmoliOigie:.
de la psychogenooe. avant qu'on le oomprenne tout à fait. »
·Le plural:iste, par une soll'te de oontradicHon, ne veut pa:s que
l'on traite 't.es que.Stions chacune à 'part et ·en elle-même et

(1) 15 dtbembre 1902; 3o avril 1903,


(2) J4 décembre l9Q2,
92 VERS LE CONCRET

deinand-e .U!Il système achev·é, alol!S que ce qui lui est offert,
oe ISOiilt . des réflexioos métaphysiques qui, chaque fois, par-
tent de !Problèmes déternrinéls, étudiés, aruta'n.t que possible,
séparément.
Il pense en tout cas que tel qu'il est, ce système constitue
Ullle « ré\'olution OO!peornicienne » . autant que · « les Principes
de Berkeley ou la Critique de Kant » et qu'à mœllŒ'e qu'll:'n
le OOllillaîtra mieux s'ouvrira une nouvelle ère de discussions
philosophiques. « Il :remplit mon esprit de toutes sortes de
qwestions et d'hyipothèses nouvelles et amène les idées à un
très agréable état .de liquéfaction. » On s'éloigne des vieilles
catégories, des -vieilles croyances usées, on fait passer des
lignes de démarcation par des voies tout à fait nouv,elles.
Oe qui a l'letenu tout d'abord ®On attention, c'es.t la théorie
deS images. LW-même n'avait-il pas été amené à des 00111-
oqptions semblables ? Il est assez curieux de noter, dans la
théorie bemgronienne des images, une . des origines du néo-
réalisme améric~ pour autant· que celui-ci se rattache à la
théo.rÏie de la oon.science de .Ja.~,es. « ~Ge que j'en ai r~etiré
surbout, dit James, en parlant' de Matière et Mém.Oire, c'est
votre dé-finitive démolition du dualisme du sujet et de l'objet
dans la peroe.ptioo ; c' en est fini de la trimsoendanoe de
l'objet. Je. trouve là une bien agréable oonfirmation de mes
rues ( 1 ) • »
Bien:t9t, c',est .un autre as.p~ct du bergsooisme qui lui .parait
particulièrement attachant : la théorie du rôle du oerveau. Dès
sa premiooe lettl'e .au sujet de Matière et Mémoire, James faisait
aUUJsion ·à cette théorie, et il envoyait à M. Bergson sa con-
férence sur l'immortalité, où s'inspirant en grande partie de
Sch;i.Uer, il avait eX!ptQisé urie idée analogue. Quoi qu'il en soit
« la négation radicale, - (la faQOIJl en tout cas · dto111t elle
est formul~) - de l'idée que le oerveau p~ÏSIS·e être Wle
causa fiendi de la oonscienoe, a jeté une lumièr>e SOIUdaine sur

( I) I4 d6cemhre 1902.
WILLIAM- JAl\IES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 93
la question~ et a détruit une partie du paràdoxe dt6 l'idléa.lisme ».
James avait tmuvé dans la théori-e des i~ages de Matière ~t
Mémoire une omifirmat:i!Oli -de oe qu'il appielait son réalismé,
il trouV'e dans le' même ouvrage l'introduction à Ulll. nouvel
idéalisme ( r).
Il 1entreroit de grandes'· possibilités : Gette phi1œophi·e de
l'·expéri'ÇnGe pur·e, tell-e qu'il la oo:nç()it •et tell-e que, s'il le
ooin!pl'lend bi·en, B~I"g~son aiUS!Si la ooinçoit; ne viendra-t-elle pas
à bout de bm des oppositions d'éc()les, de même que la
phHoso.phie de Bergson et la sienne au li~u d'opposer objet
et Sllljet, les identifient daJlls une sol'te de panobj·ectivisme
ou de panpsychisme, oomme l'on voudra ?
Mais s'il estd'acoord avec M. Bergson sur beauooup d.e pioin.ts..
en pall'ticulier sur toutes les parties critiques de l' lntr.oduclion
à la Métaphys,ique, il y a bien des difficultés qui subsistent
·encore pour lui dailliS le ber81sonisme ; l'idée de l'inconscient
lui paraît sou1ev·er bien des problèmes et il se demande si
l'incons·cient i:J.'·est pll!S l'équivalent de oe qu'on appelait l'âme.
Et gUel est le rapport · entre le souvenir ·et. le mécanisme
.cérébral? Quelle est la différence entre 1e monde extérieur ei
l•e monde jn:térieur ? Toutes oes questions nous montrent que
James était incertain, non seulement sur la signification des
,idées bergsooiennoes mais sur l'orientation doe ses pro:p!l"es idées.
Il v(}udrait pouvoir s'entretenir avec M. B-ergson et voir com-
ment 1)(}utes les . porti'OiDS de la philosophie hergsonienne qui
~·ont pas encore .été publiées inai:s qui, dit-il, existent sans
d~)ltlÏ!e dans l'esprit du peD!Seur, s'adaptent avec les idées qti'il
'se f.ait lui-même ( 2).
Pour lui, sa prop.ve phi.Lœophie telle qu'il l'aperçoit, sera
à la fois oex_périmentale et mystique, unira l'expérience précise. '
des f.aits et -l'expérience religieuse. Elle sera une philosophie
de I'ex:pér,ienoe, et, à la fa.çon d'une sciooce, elle vivra d'expé-

(r) 25 févri.er rgo3.


(2) lhi.d.
94 VERS LE CONCRET

rienœs; torus les problèmes devront y êtr·e posés d'une façon


nou'Velle ( 1). Il s'attachera particulièrement au rapport des.
<Jonsciences entre eUes, à la détermination des rllJPpiOtrts entre
l'esprit et le cerveau, à la construction d'un moode à partir
de pures expériences, aux relatious . du possible avec J.e rée(
du passé et de l'avenir avec le présent (2). Le livre de St!-CJifl:_g,
lVhy the lllind has a Body exerce sur lui à cette 6poqüe une
inflrue:n.c_e certaine. Il avait, pour Stmng ·et sa ·recherche inces-
san·tè du. vra.i, une grande admiration ; et il ·est peu de phillo-
rophes sans doute avec lesquels James eut des oonve;rsations·
plus nomb:œUJSes, et plus utiles, sur les idées qu'il cherchait
alors à 1se. définir à lui-même. Ce· qu'il appelle la théorie Clif-
ford-Prince-Strong, c'est-à-dire une sorte de théorie pan psychi-
que de l'univers l'attire, sans qu'il puisse se dire pleinement
convaincu (3). ·
Il décrit à Pillon sa vision dù monde : un empirisme
radical, un pluralisme, un tychisme qui représente l'ordre
oomme quelque· chose à quoi on arrive par des p~ogrès
successifs et qui est toujours en train de se fair·e. « Cetlle
philosophie est théiste mais ne l'est pas par essence. Elle
))ej·ette 1JO'Utes les doctrines de l'Absolu. EUe est finitiste maiS
•eUe n'attache pas à la question de l'Infini la grande importance
que ileni()'Uvier et vous lui attribuez-;- Je crains bien que v.ous
n1e jugiez mon système paT trop romantique, un abîme inson-
dabLe. » En tout cas, il lui paraît indispensable pour la clarté
de la p611sée que quelqu'un se fasse le déf.e:nseU!l' d'un empirisme
pluraliste radical ( 4).
Dans ces domaines nouveaux, hors des catéo010ries toutes
faites, James avance lentmnent et pourtant avec une sorle aoc
fièvœ. Sans doute est-ce une maladie que de voul!Oir ainsi
formuler de8 vérités. Il ressent une sorte de crainte à l'idée de

( 1) 25 févri.er lgo3.
(2) 25 février 1903; 18 août, .22 août lgo3.
(3) 18 août 1903 ; 6 décembre 1905.
(4) 12 juin 1904.
WILLIAM JAMËS n'APRÈS SA CORRESPONDANCE 95

mourir avant d'avoir dit la vérité, sa vérité au suj•et de l'univèrs.


Ses souffrances, son état de fatigue, repvennent de· nouveau ;
en 1ilin an, il n'arrive à rédiger que trente-d·eux pages de cette
métaphysique pluraliste, à la composition de laquelle il s'était
mis avec tant d'ardeur.
De rgol~ à 1907 œpendant, il travaille toujours à ces
vastes questions ; il. donne· quelques articles au Journal of
Philosophy. En même temps que ses entreti·ens avec Strong,
la lectUl'e du livre de Heymans sur l'expérience, qui 1ui
s'emble aller dans la même direction lui fut précieuse pour
le développement de ses idées ( 1). Il essaie de définir ·son
•empirisme radical·dans une lettre à D. Milter. « C'est -l'affir-
mation qu'il n'y a pas de fait qui ne soit éprouvé oomme
tel, ou e:n d'autres term·es c'est !',identification du· concept
de « fait » ou d' « être » avec le ooncept de « contenu
de l'.expérience ». Vous n'avez pas le droit de parle!l' d' expé-
riences qui sont ceci ou cela, mais seu1em·ent ~·e choses épmu-
vétes comme étant ceci ou cela. » Son empirisme radical
apparaît comme un idéalisme « expérientiel ». Il ne veut pas
de l'idée d'un domaine qui serait séparé du « connaisseUl' >> etl
où résideraient les expériences a:u delà, pour ainsi dire, de
l•eurs contenus. Mais l'empirisme radical, en même tem!Ps qu'il
se présente sous l'aspect d'une négatio•n de ce qui n'est pas
épmuvé par nous, se prés·ente aussi comme une négation, en
un oertain sens, de la conscience même. C'-est en effet à la
même époque, en rgo5, au oongrès de Rome, que James « pade
'bontr.e la conscience » oomme il l'écrii à Santayana. Il ossaie
d'éclaircir ces ·oonceptions difficiles; à 'Stanford, en rgo6,
à Harvard, en rgo7, ses cours portent sur la théorie empiriste
du monde. Il n'y a que des ex.périences, indissolublement liées
au fait qu'elles sont épmuvées ; il faut ne se représenter ni
une oonscience ni des faits au delà d'eUe, mais une unité, ou
plutôt de m~tip1es unités mises bout à bout d'ohj·ets et d.e

(1) I3 mai Igo5 ;, 6 décembre 1905,


96 VERS LE CONCRJ;j1'

suj•ets f.ondus ensembl·e. Là où nous voyoos la dualité de


l'obj,et et du sujet, James plaœ une unité qui œt à la fois
suj•et ·et objet, ou plutôt qui n'est ni l'un ni l'autl'le, qui est
une image, pour employer le mot dont se sert M. Bergson,
mais une image qui serait active. .Et p·ar contre, 1à où nous
V0)1Gns l'unité . du monde extérieur et l'umté de la pen.sé3,,
James place des diversités infinies et des diisoontinuités.
Il note les difficultés de toutes ces idées : si un lien de
causalité •entre deux expérienœs n'était pas senti par la oons-
ci•enoe, ce lien n'existerait pas. .Et il oo
v;o,it pas ·par quel
biais il pourra échapp·er à cette object:i10n. ni aux autres qu.'on
peut lui faiœ, qu'il se fait à lui-mêm)e : « Je su:is embou;robé,,
•empêtré. Je n'arrive pas à soctir d'embarras. »
Il •est amené à se demander. si « toutes les antiques erreur.s
et l•es préjugés millénaires de l'homme quand i~ s'agit de
philosophie, ne sont pas :fondés sur quelque chœe qui ne
peut guèl'e être évité et qui est inhérent à la s:tructu:re de nos
pensées » ; et si, par QOillséquent, il est légitime de condamner
une doctrine parce qu'elle apparaît comme contradictoire en
~oi. Il s'achemine par ses réflexion:s sur les difficultés de
!'•empirisme radical vers l'irrationalisme du Pluralistic Uni-
verre (1).
Puis, plus tard (2), en repensant aux critiques adressées
au pragmatisme, il découvre en lui une croyance réaliste. « J·e
suis un liatural realist. » Il admet dès lors l'existence d'un
mond·e en SGÎ, de ce monde ·existant par lui-même dont il
ne voulait pas ·entendre parler. Après avoir oonsisté d.'~un~
pœrt dans la négatioo de la oonscim.ce, d'autre part dans la
négation d·e ce qui n'est paiS p:résent à la oonscience, l'empi-
risme radical, tel qu'il apparaît dans la Corresp·ondance, s'achèv·e
maintenant dans l'idée d'·un tnGnde qui ·est hors de la conscience,
et d'une conscioence qui opère· sur ce monde. Il y aurait

( 1) 6 décembre 1905,
(2) 5 aol'lt 1907.
\VlLLJAM JAMES D; APHÈS SA COlÜ\ESi.>ONDANC:El 97

donc une influence du pragmatisme sur le développmnent _de


l'·empi~·isme radical. Mais P'iüsque James est toujours préoccupé
de laiss•er aussi distinctes qu'il est possible les différentes parties
àe sa th60'rie, puisqu'il a affirmé à plusieurs reprises qu'il
n'y a pas· de oonnexion nécessaire entre l'empirisme radical
et le pragmatisme (1), peut-être faudrait-il dire que Ja~es_,
du point de vue de la théorie de la oonnaissanoe, -est un natural
realist, ·et du point de V!Je de la métaphysique, un idéaliste.
Pourtant de telles sé!parations, de telles distinctions son:t bien
difficiles à maintenir, et dans une lettre qu·'il écrit à SchiUer
en 1907, James déclare : « Je pense que la théorie de la
vérité -est la clef de tout le reste de n'()!S positions (2). »
Nous n'av1ons que quelques chapitres de l'Introduction ù
la PhiLoso,phre, de ce livre où James- aurait dit sa oonceptioo
de l'univers. La subtilité ct la difficulté d:e ces idées faisaient
qu'•elles ne pouvaient être utilisi}es dans ses cours ; et ses oours
l•e forçaient par conséquent à diffwer encore, à -différer tou-
jours la rédaction de ce livre de philosophie générale. Sans
cesse il pense pourtant .à cette œuvr·e, qui serait « quelque
choŒ d'extrêmement serré, d'impeœ(}nnel, de précis ; un petit
livœ plus original et qui creuserait plus avant que tout le
œste de ce que j'ai écrit ». Sans ceSISe, il est l'Cip·ris par ·lo
même pres•sentiment. « Je vis dans l'appréhension : j·e ·crains
de disparaître avant d'avoir annoncé aux hommes mon message;
- non p•as qu•e la race humaine qui peut très .bien ~e passer.
tout à fait de phil·~oophes éprouve un besoin particulier d'en-.
t•endœ ce message ; mais cela me désol!erait d.e laisser sans
l·eur oomplément naturel les v.o~umes que j'ai déjà publiée. »
Hien de plus attristant « que d'avoir oommencé la construction
d'un pont e~ de la "'oir arrêté-e au milieu d'üne arche (3) ».

(1) 2G mars 1907.


( 2) 19 avril 1907.
(3) Eg. 22 août 1903 ; 12 juin 1904.

7 .
98 VERS LE CONCRET

XII. - PsYCHOLOGIE ET PHILOSOPHIE DE LA RELIGION.

Sa philosopMe, aVIOns-nous dit, devait être à la fois une


philosophi•e de l'expérience et une philosophie de la religion.
L'intuition métaphysique, demande-t-il à M. Bergsoo, œt-eUe
identique à l'intuition mystique ? Quant à lui, il tendrait à
id·entifier les deux so·rtes d'intuition. Ne ·serait-oe pas le seul
moyen de trouver un équivalent, et pourrait-on ajouter, plus
qu'un équivaLent, d'une théorie des concepts ( 1) ?
Mais il faut préc.i&er la façon dont il entend aLors l'idée de
la I'leligion -et ses rapports avec la philosophie. D'abord l'idée
d'•expé.rience r·eligieuse est entendue par lui d''une façon très
1ar@e, et s'applique à n'importe quel mGment de la vie qui
IP'ermet de sentir de façon plrus intime 1es choses spirituelles.
EnSIUite, il· faut pTendre garde que l'idée :roeligieuse n'est pas
liée m1aintenant pour James, comme elle l'a été un moment, à la
qu:estion du pluralisme et du monisme,. ou à l'idée du sublinli-
nal. Le problème religieux doit êtroe traité en lui-même; et
1en œ qui concerne particulièrement le système de Myers ..
tout en J'leoGnnaiSISallt comme auparav.ant ce que ce système
a de nou\"eau et de génial, il doute de plus •en plu;s de ~
va1rur obj·ective ; .il se demande si l·es oolonnes sont a&Si.ez
nombl'leuses et 8JSSez solides pour soutenir l' amp1eu.r de l'édifice.
'Les longues séances consacrees à Mœ Piper, l·es efforts sou-
voot infructueux de R. HiGdgsGn, sa méfiance év·eillée par ce
qu'on lui ap:proend d'Eusapia P.alaàino ne font que le oonfirmeT
dans ses doutes, et ce n'est que plus taro, en 1go8, au moment
des études sur les cross-oorrespondenc.es, et en 1gog, après ce
qu'il appel1e la réhabHitation d'Eusapia Paladin!() et l'apparition
d'un médium pGlonais de grande valeur, que ses esJPérailloes se
i1elè\"eront. « Il :semble enf,in, écrit-il à ce mornant à Floo,rnoy,

(x) a5 :Mvrile~ rgo3.


WILLIAM: üMEs n;APR~s sA coRRESPONDANcE 99
que quelque chose de positif et d·e définitif soit ·en vue ( I). »
Mais même alors, il ne fait pas d'études ·nouvelles de ces
questions; et il continue, sembl•e-t-il, à ne pas admettr·e, plus
qu'•en x.go7, l'idée spirite pmprement dite, telle qu·e l'expo-
sai•ent R. Hodg1son et Hyslop. Il y a une connaissance supra-
normale, mais il n'arriv·e pas à se l'expliquer; et sans doute
pour l·e faire, faut-il, au moins dans certains cas, envisager de
i:n:ultipl~ f.acteurs, tr~ différents les uns des autres (2). En
tout cas, tout •en B·'y intér•eSISant <Je nouveau, il reste souCÏ.ffilJX.
doe ne pas mêler ces sujets aux choses de la religion oomme il
avait cru un moment pouvoir le faire. D'autre part, il ne
s'agit nul1ement, pas p~us maintenant· qu'auparavant, d'une
11eligion. posith;e. Il n'a pas de croyances orthodoxes ; il pense
que tous 1es dogmes, « toutes les théologies et toos les
·ecclésiasticismes » sont dt'.s excmissanoes, que 1es ex.p&iences
.œligieuses échappent au dogme. La divinité chrétienne, tout
aussi bien que l'Absolu hégélien, ne constitue qu''UIIJ.·e inte.Tpré-
tation d'une expérience, qui seuLe est réelle. Il critique l'idée
d•e la ré'\'ersibilité des mérites ; il n'accepte pas l'i:dée d'une
poovidenoe univer&el1e. La Bible lui apparaît oomme un livre
«ti10p humain » qui constitue par lui.m·ême Uiil argument
déGi,sif oonwe la théologie orthodoxe. Il va même jusqu'.à dire :
« L,e christianisme m'est maintenant étr.aJng'er à tel point que
si d·es idées ·chretiennes S(}nt mélées à 1'-extpression d''UIIJ.e ex-
périence mystique, il me faut un effort pour les abstraire
d·e cene-ci avant crue j·e puisse lui prêter attention. )) Quant à
la « pratiqwe », il ne pourrait s'y plier plus qu'il n'accepte
J.e. d()gme : « J.e ne puis prier. l,.e sentiment qu·e j'éprouve
alors ·1est un sentiment de sottise ·et d'artificialité. » Il rève
·une ép;oq:ue où l'on sera arrivé à dégager, de toutes J,es torm1lS
particulièves et de toutes les doctrines ooncrètes, l'essm1tiel
abstrait de la croyanoe. Par un curieux trait de son esprit il

{1) 9 a01lt 1908.


(2) 9 février 1906; 21 avril 1907; 29 janvier 1909.
VERS LE CONCHE:1'

Vleuf une foi « abstraite » de toute oondition, il v·eut l'idée


génér.al·e d-e la foi, et cher-;;he pour donner un fondement à
cette foi une définition du « · spirituel » qui semblera pro-
bablement très vague. ·
xLa religion lui apparaît essentiellement comme une hypothèse.
« Pourquoi ne se peut-il pas que nous soyons dans l'univers
oommt nos chiens et nos chats dans la pièce où sont nos li-
\ll'es ? » Des deux côtés, du côté des hommes religieux et du
côté des antireligieux, il s'agit d'une volonté de croire. Il admet
fort bien que d'autres cmient à la non-existeJIJ.œ de Dieu.
MailS pourquoi ne montreraient-ils pas un intérêt plein de
tolérance pour oe que je emis? D'autant que la religion paraît
une hypothèse légitime ; les sa.vants, l~s natur:alistes et les
physici!ens que sem~le invoquer ~trong dans la critique qu'il
'fait de la l'eligion sont. une bien pauvœ autŒ:ité quand il s'agit
de l'univers dans :s>On ensemble. Sans doute, James n'a pas
•eu d'ex.périence religieuse, mais il sait que oes expérimces
existent, il sait même que la théologie orthodoxe oontiœt
des éléments qui &Ont vrais d'une façon permanente. C'est
qu'·en rpi'emier lieu il n'a pas, suivant s·es expressions, cette su-
penstition du normal et du sain qu'avait un· Emers101n par
ex·emple. Emerson appartient au type. des hommes ·« nés tme
seule f.ois ». Le côté morbide de la Vηe humaine n'existe pàs
pour lui, aLors que pour James la pure et simple santé oon-
·sidérée ·en eUe-même ·est, parmi les attributs de l'homme, « le
plus philistin et le moins important », et que l'expérience
..normal·e n'est qu'une bien petite partie de l'expériance réelle.
« Les autres sortes de oonscience témoignent d'uri univers
d'·expéri:ences bien autrement vaste que oelui dont notre croyance
choisit et accentue les parties qui satisfiont le mieux nos
besoiniSi. » Il y a des hommes qui ont le sentiment extrêmeme.nt
vif de "ces réalités différentes de la réalité normale ; et quant à
lui, il .sent ce qu:'il y a de pi'ofondément sain malgré les appa-
rences dans cette attitude par laquelle on arrive à découvrir la
vérité même dans les croyances morbides. La lcctu:re .de Fechner
1

WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORI\ESJ>ONDANCE 10{

ne fera que f·ortifier ces idées ; pourquoi, au-dessus de nous,


_autour de nous ·n'y aurait-il pas d~s consciences autres que ics
nôtre8 avec lesquelles certains hommes entreraient en contact ?
Dira-t-on qu·e,· dans les exemples qu'il a cités, c'est toujours
à d-es cas ·extrêmes qu'il a · reoours ? Il .semble que ces cas
extrêmes nous permettent de pénét:r,er plus profondément dans
les secrets de la vie religieu-se. Les gens de juste milieu, si
fermement qu'ils tiennent au . juste milieu, attachent une telle
valeur à la religion, parce qu'ils la sentent en continuiié avec
un id6al plus intense. « Mais depuis longtemps j'ai conscience
qut'l sur cette question il y a quelqu~ chose qui doit être
dit, que ni mes critiques, ni moi-même ne sommes arrivés
à dire. »
En second lieu, il faut -bien voir que la croyanoe en Dieu
es.t un besbin. N'y a-t-il pa3 en .nous, à côté des besoins qui
wouv•ent l·eur. satisfaction dans l'expérience normale, d'autres
·exig1ences ? Quand on demande à James pourquoi il croit
·en Dieu, ce ne sont pas des raisonn-ements ni des pveuves
·exp-érimentales · qii'il invoquera : « C'·est parce que j'ai tant
beSIOin de lui· qu'il doit exister ». S·es réponses sur la faQOn
doni il faut concevoir Dieu, commencent par : he must.
« Il doit agir ». « Il doit réagir de quelque façon. Il doit
{)Onnaitre de quelque fawn. >> - Bien qu'il ne puisse pas
« se servir >>.de l'idée de Dieu d'une façon très définie, cejpelll-
dant Ja~es -croit ; et il pense què d'une façc)ll ou d'une autre,
bien qu'il ne puiJSse pa:s déterminer ·exactement la faÇOIIl dont
agit oette croyance, cela « ferait une grande différènce >> dans
l'eœemble de ses idées que de ne pas croire en Dieu.
En troisième lieu, la question d~ la croyanoe, comme .James
ie di.sa:it dans son Will ~o Believe - qu'il aurait mieux faii,
dit-il,, d'a;ppeler Right to Believe - est une question toute
particulière, précisément, pourrait--<On dire, par~e qu;'elle est
ia question la plus générale. Dans tous les cas dont il
s'agit, la vérification ·des cmyanoes ne ·pOIUI'rait avoir lieu
qu'•en tenant oompte _de l'expérienoe tout . ootière de la raœ.
102 VERS LE CONCRET

Or œtte eXjpérience de .Ja race doit incLure, ali milieu de ses


données, 1es eXjpé.ri·ences des individus et par O()nséquent l'at-
titJud•e même de croyance .. Pour bien oompren(lre sa thèse du
Wi~l t.o Beli;eve,. il faut voir oontre quel ennemi il voulait
lutter ; ·et :n'est-ce pas ainsi, dit-il, qu'il faut faire "bonjours?
Un•e thèse n'est-elle ;pas soutenue contre quelci"~e chose. ou
quelqu'un? Or ce qu'il y avait à l'arrière-plan de ta conscience
de James quand il écrivait le Will to Believe, c'était l'horreur
de la séchel'esse mental·e, l'houeur d'un prétendu savoir abs-
trait, 9'UÏ annihilerait toutes les expériences humaines. Sa bête
noir~, c'était et c'est eno()re le d·essécheme.nt de l'esprit. La
vraie spiritualité se caractérise non seulement par le fait que
l'on ser:a sensible "a:ux idéaux, mais par une certaine liberté
d'imagination, par uue certaine do3e de fantaisie, qui se porte
sur les choses de l'autre IllJOin.die : cette fantaisie de spiritualité
qui fut œlle de SOill pèœ, quand il fut attiré par Swedenborg,
oelle d·e Myers, celle de Fechner. D'ailleurs il fait remarquer
qu'il avait· •entouré d'Ùne multitude de précautions ce droit de·
croiJ'Ie. L'•essentiel, c'est de bien oomprendre l'esprit de tolérance
qu'il demandait. La foi est une fonction qui peut conduire et
qui probab1ement conduit vers un mo;nde plus vaste.
Sa <Jonc~ption de la philœophie permettait à James de.
défendve oo;ntre 1es systèmes, les expériences religieuses, c'est-
à...dire toutes S()rtes de choses, impr·essions, impulsions, dont loes
hommes ont m sentiment privé et immédiat. James ne pense
pas qu'il puiSJSe y avoir un acoor4 :Eormulable sur ce qu'il
y a de plu:s pmfond en nous ; car ce qu'.i~ y a de plus pmfoud
est absolument per.Sonnel. Et ces expériences individuelles qui
sont la vi'e même de la religion oonstituent la ~onction la
plus importante de l'humanité. Ces expériences finies sont
plus dwabLes que ceos systèmes qu'on leur oppœe, ou que
loes 1sy.stèmes souvent absurd-es dans lesquels on les traduit.
« Elloes n'ont [>as à proprement parler de message intellectuel
dont •eUes. seraient chal'lgées ; elles a;ppartiennent à· une région
:plus proo.f()onde et plus vitale et :plus prati9:ue que œlle qu·'habil;e
WILLIAM JAMES D'APRÈS SA CORRESPONDANCE {03

l'intel1ect. » Aussi ne p·etn,ent~eY!es être détruites au moyen


d'arguments. .
Il y a toute iune suite de témoignages, tOute une tradition
religieuse si longue, si forte,. que . James se sent inc81paMe
de la lai,SISer de côté ; devant les personnes qui ont de te:l1es
expériences· 11èl!gieuses, la réaction de l'esprit de James est
faite d'admiration et oomnie ·~l'·envie. Une telle 'expérietnœ serait
pour hii une aide si précieuse ; il y au:rait une telle diffélrenœ
d'intensité ·entre oe qu'il éprouvierait aLoœ ·et oe qu'il éprouve
maintenant.
En tout cas il trouve en lui quelque chœe d·e réel qui réagit
en face de toutes les « •expériences ». S'il ne setnt pas la
préslence de Dieu, il y a du moms en lUi un « genne de
mysticisme » suffisant pour qu'il reconnaisse d'ioù vient cette
voix qui 1J?ar1e aux mystiques. Notre intellig·ence ratioonel1e ne
touche qu'un·e !piO!I'tioo ·de la· réalité.· La religion est bien pour
lui une affirmation d'·existenoe; et il affirme l'·existoooe d'un
Di,eu, bien que ce Dieu ne lui 81J?paraÎSIS·e que vagu:ement.
Di'eu 'est :pou;r lui, avant tout, une « réalité. sodale » : il
est semblabL~ à quelqu'un à qui JaiDes f.erait appel quand ·les
choses vont mal, quand oe qu'il' croit vrai est traité par
tous d,e faux. Dieu donne des forces et console. Di·eu apparaît
oomme une oombinaiSO'.Il d'idéalité et d'efficacité, d'action dé-
finitiVIe. - Dieu, lui demande Pratt dans le quest101Illlail'e qu'il
lui adresse, est-il iSemblabl·e, - malgi'é Les différences inévi-
tabLes, - à un ami d'ici-bas ? « Il est vaguement · réel,
I'épood Jaillies, mais non plliS comme un ami. »
Ge qu.e Jaiilles peut dil'e, ce sont donc seulement, comme
nous l'arons :indiqué, ses propr·es exigences 11eligieuses : « Dieu
doit c10nnaître les événements et doit .en quelque façon réagir
dev:ant eux. Il est Ull allié puissant de m.e.s propres idéaux. Il
est, si oo v>eut, l'attitude de l'uniwms env·ers moi, mais à
oondition qu,e oette attitude implique oonscienoe. »
D'aillte'llfS Di,eu n'est ,pas la seule réaüté spirituelle à la-
queUe puisse s' aqreS"ser la cr.oyance. La religion signifie pour
VERS LE CONCnE'l'

.Tan11es l'univ.el1s de relations spirituelles qui enb6urent les rela~


tion.s- pratiqu•es d'ici-bas ; .et· ce ne sont pas seulement des
I•e'a lions de valeur, mais de3 adivités (1).
Quant · à l'immortalité personnelle, il n'y cl'IOit pas avec
he;mtotip de force ; pourtant la force de sn.. cmyance augment-e
à mesure qu'il avance en âge. « Parce que, dit-il, é'est justement
inaintenant que je me sens fàit pour- vivre. » ·
Il essaie en igo7 de préciser à nouveau ·ses idées reli-
gi•euees. Elles ne semblent pas sans anaLogie au premier abord
m'ec certaines de celles que- devait dév·el0j_)'per Wells. Il y a
le Diei.t des chùses telles qu'·elles sont ; il fait partie d'un
systèm.e :pllilralistil d'êtres ; il est responsable seul.Cment des
faits que sa puissance et sa connaissance lui permettent d'avoir
acoomplis ; car il n'·est pa.B ·omniscient ei omnipotent. · En
D~ou même, il y a par· cons-équent des pensées que Dieu
ne ,p~üt réaliser ; il est donc, ·en ce qui oonceme les idées
qu'il ne peul rendre actuelles, pom nous senir d'une a'{pre.ssi.on
qrve n'·emp1oie. paiS .James, la catégorie de l'idéal. On voit qu'il
ne faut pas séparer complètement le Dieü réel et le Dieu
idéal ; ·en effet, d'une part l'expérience religieus•e, c',est précisé-
inènt I.e. commerce avec qu•elque ch~e d'idéal q1,1i ~e fait. sentir
oomme étant en même temps réel ; d/autre part, si nous
mivisageons l'idée de Dieu ei:J. elle-même, c'est de ce qu'il y a
d'idéal •en Dieu qu'est sorti-e sa réalité. Et contre Strong; qui
~ou.dtait ne oonserver daris sa théorie qu'un Dieu idéal, .James
•emploie iiJile sode d'al'gument ontolôgique, singulièrement mi-
tig-é. « S'il •est idéal, pourquoi (sauf si l'on ne veut admettre
qu'uüe conception épiphénoméniste) ne peut-il pas être arrivé
à la fin; au jo.~r où nous sommes, à s-e faire réel en partie? ;
Dans cette preuve ontologique curieuse, la per:f.ectibn n'atteint
qu'arec le temps une réalité qui n'·est que partielle. Ce qui
·exp-lique l'idée de James, c'est sa théorie réaliste de la valeur

( 1) 10 juin 1!)03, 24 aoO.t 190&, 17 avril 1904, 12 février ~go5, 12


août 1~04. Cf. 12 avnl 1900, 16 juin 1901,
WILLIAM JAMES o'APl\È!' ~U COI\RESPONDANCE ·105

par laqi1,elle il s'opposait à se~ ooi!Jègu:es de Harvard ; la


va1eur, 1es idéaux ne se suffisent :p~s à eux-mêmes, il faut
qu'ils soient réalisés pour qùe nous soyoos satisfaits. Un idéal..
c',est qruélque cl,lose-qui, en se réàli~ant, doit tendre à trans-
former la réali~. · Il faut donc laisser . en Dieu ui:J. résidu de.
t·éali'té qui est ·en fait le ger~·e de so~ existence. .
<i Et, {)Onclut James, je mè demande pourquoi vous V·erriez
. ,grand mal à accepter ce Dieu que j·e œoommande, pauvre
cllose qui est pour une si grande- part une simpl·e possibili~
idéal,e. » Ce Dieu,· qui· apparais:snit d'ab01rd oomme tine OOin-
binaisoiil \profonde d'idéalité •et de réalité, n'·est plus qu'un
gertnc de réalite naissant d''Uin fond d'idéal ( 1);
Mais qu'il dé:l3ende le « naturalisme gmssier >>, ou
qu;il
sembl.e raffiner et suHtiliser Dieu, jusqu'à le trànsformoc en·
une pure possibilité James maintient totijoiirs, malgré .les
. remontrances de plusieurs de ses amis Les plus chers, de D.
l\Hl1er, de Strong, les affirmations esscntieRes des Varieties of
Religious Experience et du Will td Beliêve.

XIII . ..:.... LE PRAGMATISME.

Si .nou~. n'avons pas eu, .


sous la :~)orme
- pros .achevée que
James ·pensait pouvoir lui donner, sa phiLosOphie de l'expé-,
. tience, sa théorie de l11 réalité, ce n'est pas seulement la diffi- ·.
cul té· du S!J.jet qui en. est l.a cause ; ia faute en est, peut-100
dire, · d'une part aux d~scussions qu'il fut amené à soutenir
st!r la psychologi·e religieuse et d'autre part surtout au dé-
veloppement que· prit ia théorie de la vérité, au. pTagmatismë.
Noms avons vu oomment, au moment du compte--:r.endu fait
par ScbiUoc du Will to Believe (2), et au moment de 1' adreS.se
de Berkeley (3), James avait aperçu dans le problème de la

(1) g avr~l 1907.


(2) 23 octobre 1897.
(3) 2/l août 18g8.
i06 VERS LE CONCRET

vérité un de ceux. à ia solutioo desquels il devait s'attacher.


Le jour où il reçut, en 1902, l'article de Sçhil1er, Axiom~ as
P·os~utates, publié dans le Pers.onal Idealism, « e'·est une pensée
qui vous 16Xalte, écrit-il, que la· vérité va être dite enf:Îiil, d'une'
façon illltPitoyabLe ». Mais « pour que tol]_s soient. convaincus,
il faut que notre façon de ooncevoir les questions appara~
oornme organisée, systématique, devienne· une partie acceptée
de la bureaucratie philœophique ». «. En tJQout cas, continue-t-il..
vive l'amatellil' anglo-saxon, disciple de Locke et de Hume, et
périsse le spécialiste allemand ( 2). »
Puis, en 1903, -oe sônt les travaux de l'éoole de Chicago
qui apparaissent, .fruits de la méditation et .de L'influeince Je
Dewey. « Y,oilà 'll!Ile école réelle, une. p-ensée réelle, et, cloH-
on ajouter, importante. » 11 prépare alors une conférence sur
Dewey et ses disciples (3).
Il' faut aUendre 1 go5 et son roy age en Italie pour qu~
se fasse v-oir à nouveau dans les lettr·es la préoccupation du
problème de la vérité. II est surpris de son influence à
l'étran@er ; « lui qui est conSidéré dans son pays comme un
zéro », il est oonnù en Europe, .- mais surtout il note
l'influence qu'il a exercée sur la jeune éool·e du Leonardo.
« MouV'6Illent philosOphique très sérieux et qui paraît bien
réellement s'inspirer des idées de Schiller .et des miennes.
Je n'avais jamais roulu le rnoire auparavant, bien que Ferrari
m'en eût donné l'assurance. » II parle dans plusieurs lettres,
aVJec une surp-rise joyeuse, de oe cénacle qui a pris s·es
œuv.res « au grand sérieux ». Peut-être la vérité philosophique
se réjland-<elle dans le monde grâce à de petits groupes die
non-iphilœophes. II appelle 1e Leonardo, « le grand petit
journal ~philosophique italien ». V:oici enfin quelqrie chos.e
de philOSIOphique et d'aTtistique à la fois, et qui lui plaît
d'autant plus que c'·e.St le moment où il devient particulièrement

(1) 20 avril 1902.


(2) 29 octobre I~o3,
WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE f 07

1&6DJSib1e à ce qll'il y a, sauf quelques ·exceptions, de non-


artistique, à la :Bois d'abstrait et· de .r-elâché, de desséché
!Elt de .!ïmoneux; d'ohsëur, de .sans-fi()rme, 'de gauche, d,ans
1es productions philosophiques américaines des dernières années..
même quand elles oontiennent deis pensées de réel1e importance.
A la vùe du jeune 'e:nthousia:sme des be.lligérants du Le,onard.o .•
son propœ enthoû.siasme augmente. « J'éprouy.e vraiment le
besoin d'écrire qu·elque chose sur Pa;pini ll, -dit-il oooore un
an après. Et à SchiHer : « C'est seulement après avoir lu
oes pa:g·es dru Le.ona:rd.o (malgré tout ce que vous avez écrit
daru; 1~ ~êillie direct~e>n et malgré votre ton, le :liOID d'UIIl ange
.an,nOIDÇànt l•e jugemeru.t d&nier' à un monde rempl~ de péché)
que Je crois av.oir saisi la pleine importance de l'humanisme
pour la .vie. et la régénérat1e>n de l'homme, la vaste. perspective
de son programme et le renouY.ellement univ.ersel qu'il pourra
apporter, Quand on pense, dit-il enoore, que ce petit italien
•se 1plaoe à l'avant de tolite notre troupe, vous y oompris, avec
ron Vomo-D.io, d'une seule enjambée. )) Et 1m'ISque Flournoy ·
lui dira que ce sont ses idées, les idées de James, qui ont
fiormé 'le véritabLe centre de ralliement du mouvement, il
lui répondra qu'en r.éalité c'.est, avec sa jeunesse et SOIIl panache,
Papini qui a 1entraîné toute la marche en avant ( 1).
Il se J.'it'4l.roche de ne ;pas avoir vu plus tôt la portée de
l'humaniSille de S·chiller. Ce sont Schiller ·et Pa;pini qui, par leur
approbation •et Leur ardeur, lui ont donné cOIIlfiance et ooru-
rag.e (2). Il lit, en même temps que le Crépuscule des Philoso-
phes de Pa.pini, l'article de Dewey sur les Croyances et la
Réalité, dont il admiœ la fio.roe et où il peut retrouver
ooordonnées ·et S'UT plusieurs points approfondies, certaines des
idées qu'il avait déve1otppées autrefo~s; et malgre les oppositioos
dans la façon de poser quelques problèmes, il est frappé
de ~a sjmilitude des tendances que l'on retrouV!e chez l'un et

(1) 3o avrÎII, 2 mai 1905, 7 avril 1go6, 26 ID<IfS 1907,


(a) :16 mars 1907,
WB VËRS LE CONCRET

chez l'autl'le. Il a. le sentiment d'une SIOrbe de l'évolution ph:i!1o-


so.phiqure prochaine ; il ne pourra pas la "1oir dans oon plein dé-
VJe!o.ppem.ent; du moins il pourra assister à l'aurore d'un~
nouv·el1e gr.ande ~poque de l'esprit,· à la formation de nouV!elles
idées rsur la vie, la philoosophie, la religion { 1). Il veut
que SOil1 ·enthousiasme soit partagé. « Joignez-vous, dit-il à J.
J.. Ch.apman, à la tmupre des philosophes pragmatistes et
humanistes. » Il énumère les chefs du mouvement, Dewey,,
Sc.hil1er, •en un sens Ber@Sûil1, Papin:i, lui-même enfin. Il
ajoute, ce qui est assez exact. le nom de \l\!;ells., dont il
appréciait tant lres idées concrètes et larges, les critiques péné-
trantes, ·et aUJssi ce1ui de ce grand « di::reur de vérités )) , _:_
Chesterton - et cela est, semble-t-il, plus oOIIltestahLe. « Joi-
gnez-vous à notlJS, ô Jack, et votre renommée sera assurée.
\T,QitlJS aur·ez votre lliOm imprimé dans toutes les hÏIStorires futures
de l.a philosophie (2). » De même il écrira à Flournoy, tout
gagné d'ailleUI's au pragmatÏISm\J : « C'.est la seule ph:ii1osophie
où il n'y ait àbso1ummt pas de blague et j·e suis cerrtain que
c'est votre philosophie (3). »
La lectur,e des Stud'ies in Humanism le réjouit, particulière-
ment oelle des essais sur la liberté et la création de la
vérité : « C'est étonnant que deux hommes se trouvent
penser d'UJDe façon si réellement semblable (4). » L'ouvrage
rependant, et les articl.es que Schiller publie ensuite pour
défendre ses vues lui sont ·Une occasion d'abord de se faiœ
un reproche à lui-même et en second lieu d'en faire un
à Schiller. Il i'legréttè d'avoir employé Le mot : pragmatisme,
qu'il n'aime pas, et de ne pas lui avoir préféré le term~ :
humanisme, dont se sert Schiller. Sans doute il y avait un
avàntagre tactique à employer le mot pragmatisme ; oe 1not,

(i) 7 avril 1go6.


(2) 18 mai rgo6.
(3) 26 mars 1907.
(4) 19 avril 1907.
\'v1LLIAM JÜIES Dl APRÈS SA CORli.ESl>ONDAi'oCE: i 09

dit-il encore, était admis oomme terme international, ayant


droit de pa.ssag·e à traveœ l~s frontières. Mais ·ses regrets
deviennent plus vifs à mesulfoe qu'il s'aperçoit que oe temle
ambigu •et né d'un faux sens a été la caurse d'~eurs ·et de
mal·entend:u.s aggravés .par quelques maladresses des pragmatistes
d.ans l'·emplol de certaines de leul'ls •ex.pressions ( r). D'autre
part, il s.emb1e reprocher, très amicalement, à SchilLer ce
qu'il appelle son gaudium certaminis. Tout ·en admettant l'utH:ité
dre s'opposer pou;r s'affirrp.er, tout en reooonaissant, oomme il
'lre dh en forçant peut-être un peu sa pensée, dans une lettre
adr·essée à T. S. ·Perry, que la oondition nécessair·e et suffisante
pour êtr·e un phi10tS10phe est· de détester le type de pensée de
qll!elqu'un d'autre (2), il voudrait d'une façon générale moins
dre polémiques. « C'est une affaire assez grosse pour que
nous procéd~ons par affirmations », pour que la thoo·rie se
présrente oomme positive. Il revient à plusieurs r·eprises SUl"
oette · idée, que ce qu'il faut désormais, c'est une oonstruction
.plus achevée et d·es applicati01ns à des problèmes spéciaux.
Il :sait qll!e les tatiooalistes et les piragmatistes n'arriveront
jamais à se oonvaim.cre les uns les autres. C'.est par une sorte
de dépl.aoement natur-el des forces que le vrai arrive à triom-
pher du faux. Et 11 n'a aucun doute que le pragmato-
humanisme n'a~ve à triompher définitivement. Ai'l1ISIÏ Le prag-
matist•e et le pluraliste qu'est James _p.arJ.e d'une so;rte de
triomphe fatal de la vérité, d'un jugement qui se ferait par
l'hisroii'l:}; ou plutôt, car c'est ;peut-être ainsi qu'il faudrait
oompPenrdre sa pensée, la· survivance des vérités plus aptes
étant comme un critérium de la vérité pourrait être une l'>Ortc
de jugement pa·r lequ-el Dieu reconnaîtrait les sioos. 1\Iais
oe n'est pas la seule rais:on pour laquelLe il dis8uade Schiller
d-e continuer ses polémiques. Bradley lui semble m:t aut~u!l"·
ti'IOp difficil•e 'P'Our avoir beaucoup de disciples·, et sa façon

( 1) 2 janvioer 1908, 19 avril 1907, 5 août 1907.


(a) 29 janvÎier 1909.
HO VERS LE CONCRET

dra s'exprimer disparaitra peu à peu pour oette nouvelle rai-


son qui s'ajoutera à la précédent-e ; et, déjà Bradley lui-même
se dégagre de ses protpi'es idées, pour se rapproche~r du pragma-
tisme. Ensuite, malgré les sophismes qui se mè1ënt, d' àJprès
James, à l'·expœitil(}n du système, il y a quelque chose qui
n'rest pas faux daDIS cette thOOrie de Bradley sur les rapports
de la vérité ·et de cette réalité que la vérité s'·effo!l'œ •en vain
d'attci.ndl'le par des sortes d'approximations successiÏ.ves. « C'est
unre faQO'Il très indirecte et allégmique d'·expœer les faits,
et ·Cela s'harmonise avec une bonne partj.e de la réalité. »
Ainsi il n'éPfiOIUVJe !Pas devant les .théories de Bradley l'irritation
qUJ' épmmre SchilLer.
Enfin - ret œci est pi'UIS véritablement plm"aliste que les
affirmatioos de James sur la victoire fatale de la véri~
Ire monde est assez vaste pooc abriter des façons dive:vses de
penrser. Il veut .une .plus réel1e toléranoe.
. POUil' toutes œs. 'raisons, exprimées. dans pliuJsie:urs lettres
dre œtte période; il ooncl)it : « · Mon -avis ·est q\lle nous allions
d·e l'avant sms fi'()\JJS occuper· des relat'ions des id~es de Bradley
av·ec }res nôtres. » - Il désappmuve f,ormeUement l'article qure
S.chil1er lui envoie, malgré les avertissements que James. a
cru d·evorir lui donner : « Vous. êtes tout à fait digne d'être
ret de redev-enir un pmf,esseur dans chacun·e de vos réincarnations
sucoessiv·es. C'était si facile de laisser Bradley tranquilLe avec
sres apprroxim.ati!C>ns de la réalité et ses gmmmeUements ( 1 Y. »
Rj.entôt 1e Pragmatisme de James va paraitre; c'est un,e de
iS'e8 ŒUVl'eS dont il est le pl\JJS fier ; il oonsidérait la demière
partie de ce livre oOifnme dépassant nettement e111 originalité
ret ~en impiO'rtance oe· qu'il avait écrit jusque-là. Il reoonnaît
d' aillreurs que le Pragmatisme devrait être suivi par Ulil ·autre
volume, plUJs serré, et où se tD?uvera:ient des distinctions p~lils.
nettement traoées ( 2).

(r) !9 avdl, r8 mai 1907.


(2) 24 avrill IIJ07, 4 mai 1907.
, ..;. ~ WILLIAM: JAMES 0° APRÈS SA CORRESPONDANCE fff

En ~go8. il accepte avec joie l'hommaS'e des Essays in Honm·


of W. JarTte.s, œuvre de l'éoole de Chicago r8.SI&emblée dans
un !SJ~tim~mt d'admiTatiOIIl. Il 1oue l'étude diœcte Ôtes faits,
là havdieSISe de la pen:sée, le style clair dans lequel elle s'ex-
prime. La « visioo » de Dewey lui apparaît pa;tiouJièrem~mt
imp()rtante, et aux yeux de celui qui sera assez libéré des
vieilles catêgories :pour pouvoir se placer au centre de cette
v·~sÏion, la phil,œophi'e -entière se simplifiera ·en même temps
que la théorie de Dewey ( 1). La 'même année, paraissent First
and last things de W elis, œUJVre de premier ordre aussi, et qui
fait honneur a:u pragmatisme (2).
Dans quelques lettres, dont l'une est adressée à D. Miller,
l'autre, une· des dernières qu'il ait écrites, à Pillon, ·James
essaie . de préciser ce que sont les rapports de la vérité
et de la réalité extérieure, et ce que peut être une viérité oonsi-
dérée indépendamment de la réalité extérieure. D'une part, il
nOOiS dit que 1e pr~gmatÏiste ne riie nul1em~mt l'exjstenoe d'une
réalité située en dehors du penseur. Il affirme simplement qu'on
ju_gJe ou qu'on agit d'une façon vraie chaque fois qu'on ùit
oo. qu'on fait à p["lopos d'tine situati'OIIl extérietire quelque chose
qm ne ·oontredit .p8!s .cette situatÏJ()n, ·et qui n'œ:t pas sans
raoppOirt avec el1e. L'absence de fausseté, et la présenœ d'un
rapport précis a~eG c.ette situation OOlllstituent la vérité même.
Si, une fois le sujet supprimé par la pensée, notre jugement
s'adapte à ladite SIÏ.tuation, moins Je sujet, et si un·e f.ois
1e suj·et replacé, le jugement exprime la situaticm t()taJ,e, on
dit qu·elque chœe ·de vrai. La vérité oon:siste donc dans . un
rapport précis a~eè la situation, rapport qui .est une adaptation à
la partie de la situation globale qui noUJS est extérietWe et
q:ui est une ex;press~oo de la situaoon gLobale el1e-m~me.
QUJoi qu'on f~~JSS~e ou qu'on ruse à propos de cette situation,
on obéit à un intérêt' subj,ectif ; .,et les intérêts non-intellectuels

(r) 4 amlt rgo8.


(a) a8 novembre rgo8.·
H2

jouoot l,eur rôle auS!Si hien que les intérêts inteHectuels. « C'est
tout ce que Schiller et moi disons. Cc n'œt pas une rai-.
son pour nous . accuser de nier la situation extérieure au
sujet de l~quelle œt dit . ou est fait le quelque chose qui
est vrai ou est faux, et de nier qu'il y ait une force exeJrcée
par cette situati·on sur le sujet. » ·
Si I.e rappo•rt ltlSt inspiré par des intérêts; il est vérifié par
s.es opérat~ons, peut-on dire en complétant cette lettre par
d'autres ~ormilles de James.
D'autre part, si les intérêbs non~intellectuels joueni un rôle
aussi bien que les intérêts intel1ectuels, la ;proposition inver~e
n~,est évidemment tpas moins vraie et c'est ce que James exprime
dans la fettve à Pillon. « Vous semblez IP'enser que je n'admets
aucune vaLeur de couna'istsance pmpreme:nt dite. VolliS m'accusez
tout à fait à tort. Quand une idée opère avec succès àans
l'·ensemble d·es a:uti"es idées qui se rapportent à l'objet dont
elle est pour nou.s le substitut psychologique, s' ~ssoci.ant à
elles -et se OOffi\Pollrant à eUes de. façon à produire une rclation
harmonηeuse, les opérations sont toutes alO!I's à l'intérieur
du monde intellectuel et la valeur de l'idée est _pull'em:ent int.el-
lectudle, si on considère du · mollis cette période de ,son
existence. Telle est ma doctrine et celle de Schiller, mais
il me semble très difficile de l'ex.primer de façon à' êtr.è
compris (x). » · ·
Ainsi l·e p:ragmatisme n'est une négation ni de la réalité
•extér'i·eure, ni de J'.existenoe de vérités, abstraction faite de
la réalité extérieure ; il peut donner satisfaction aussi bien
au:x réalist,e3 qu''aux intellectualistes. Il veut simplement déter-
miner en quels rapports précis oonsiste la vérité, et SoO·UJS quelle
forme el1e nous apparaît, car la méthode pragmatiste elle-
même ex'1ge que deyant un problèll).e, on recherche ~vant t6ut
d·e quelle façon se prés.entent les termes du pmblème pour nous,
par èette situation sur le suj·et. >}

( r) 25 mai rgro.
WILLIAM JAMES o'APHÈS SA CORRESPONDAN_CE. 113

Jusqu.' à la fin de sa vie, James défendit· l1e. pragmatisme_,


•et particuliè'l'ement oontre quelques~u:rts de ceux qui, pensait-
il, avai•ent oontribué à 1e rendre pragmatiste : contre };es
néo-criticist,ro, contre Peirce même, contre · Hodgson~ qui lui
avait a,Fpris précisémtent à considé:œr les choses teHes qu'èlles
1se prés•ent~nt dans la ·oonn.a'issance que nous en avons. « Monde
in:fio·rtuné, écrivait-il à Hodgron, où 1e3 grand~-parents né
reoonnaissent . pas leui's petits-enfants ( 1). )) '
Son pragmatisme n'·empêche pas James de parler de vérité,
de ·COOii\e à la vérité; ce que nous. avons dit perm·et dans'
quelque mesur-e de le <JO·m,pi1endl'e ; il \'leut être seul avec Dieu et
la vérité, vivœ pour et par la vérité.

XIV. _:_ L'AN'Tr-11\'TELLECTUALISl\Œ, - LA- LECTURE


DE L'ÉVOLUTION CRÉATRICE. - LE « PLURALISTIC UNIVERSE ».

l\:lais, dès 1906, 1es réfl.exions auxquelles il -est arrivé en


son81eant à l'·empirisme radical et à sa théorie de l'ex.péorience
religi•euse, I"amèflent à l'anti-intel1ectual:Œme ou plutôt lui font
prendl'le une plus vive oolls.cienoe de cet anti-rationalisme qui
a toujoUJ'JS existé chez ]ui. De cet anti-intel1ectualisme, il voit
·une confirmation d'UJne part da111s les idées pragmatistes de
Papin( •et de Schiller, et d'autœ part dans les théories de
M. B·ru~gson. Il rouhaite retrouver sa }eune ardeu;r d'autrefois
pour ·~x-primer ses• vues noUv·ëUes.
S'il v•eut que l'on distingue nettement ·empirisme radical
1et p:ragm~tisme, il n'en est pas de même, semble-t-il, pour
liCS r·elations entre oe derni·er et l'anti-in:teHectualisme. Il \'Oit
dans le pragmati~>me un grand mouvement stratégique contre
les forces du rationalisme .( 2).
Et il ne distingue pas non plus de l'anti-intelLectualisme Ea

(t) 1•r janvÎJer xgxo.


(2) 26 mars 1907.
114 VEI\S LE CONCRET

VLSion d'Wl univ•ei'IS qui ct,oît réellement, l'idée d'un temps.


1·éel, ce qu'on a appelé le temporalisme ( 1).
Ge fuœnt des moments. de bonhe·ur ·enthousi8iste, qu'il· nous
a décrits lui-même, que ceux où James lut l'Evolution Créatrice.
L·e style d'aoo·rd, la qualité des images, la plénitude classique,
le 1sentiment d'.euphonie que le livr·e laisse après la lecture,
iout cela avait pour James un charme magique. Quant aux
idées exprimées, il pense que l'ouvra·ge est une sorte de
miracle dans l'histoire de la philosophie et que, comme
il l'écrit à SclüUer, tout aub:>e Jivre, s'il est oGmparé à cetbe
apparition 1 divinre, perd son importan:ce. C'est l'oovra.ge le
plus divin qui ait été publié depuis que je suis au mGnde,
dit-il •enoo11e. 'IIGut en oontin:ua:nt peut-êtr>e oerta:ines tendances
oomme celles de Fichte et de Schopenhruue;r, tout en développant
œrta:ines idées des mystiques, il OUVI'e une ère nouvelle ; nous
IS'Omlll!es à un tou>rnant dans l'histoir:e de la pensé·e. L'Evolution
Créatrice prendra place parmi les œuvres les plus grandes de
tous les · temps.
Son admiration fut d'autant plus viv•e qu'il tmuvait là,
intégvées dans un vaste ensemble, certaines ·des idées qui lui
semblaient les plus t3Ssentielles. « Nous combattons le même
()Ombat, vous oomme chef, moi sorus vos o1rdres. · Les positions
sur Lesquelles. nous devons nous maintenir, c'est le tyèhisme
'et un monde en o11oiss8inŒ. » La philosophie de l\1. UergsOIIl
qu'il avait oonsidé1~e d'abord, avec la thoo·rie des images,
·comme une étude des· rapports entre nous ct le monde exté-
ri•eUT, puis oo·mme une théorie sm les ratpports de l'âme et
du corps, se présente maintenant sous un aspect qui lui paraît
nouveau, comme un temporalisme et un anti-intellectualisme. Il
""oit .avant tout dans l'Evolution Créatrice l'affirmation de la
durée réelle, ·et le ooup mortel qu'a reçu le monstre Intellectua-
lisme. Il semble ·que ce soit seulement à oe moment, en effet,
qu'il ait découvert la portée de la doctrine de la durée
WILt.IAM JAMES D;APRÈS SA CORRESPONDANCE 11 ~

réelle, et de la critique de l'intelligence. « Je ne sais pour-


quoi cette dernière forme de votre critique de la façon
dont l,e IIliO'Uvement est mathématisé m'a, semblé tellement
plus f{·appante que l'exposé antérieur. L'intellectualisme ne
se rdèveTa ~as d·e ce 90ll!P·· Il a la vie dure, mais il est touché
à mort. »
Ge n:~est pas que dès la première J.ectur·e, il oomprenne,
il assimiJ.e ·complètement l'ensemMe de ces idées; comme il
écrit à M. Hargson' ·: « Jie mc tmuve dans un tel-état de fatigue
•en .ce moment que je ne puis 1·éagir de façon définie. Il
y a tant de choses qui .sont si absohrmcnt nouvelles qu'il
faudra ·beaucoup· de te~ps pollir que vos ·oontemporains les
assimil·ent. Il y a beauoou!p de points que je ne VlOÎs pas
bien. » Et plus modestement -enoor.e, il dit à son ami T.
S. P•erry qu'il admire sans: oomprendre (1).
Puis tout. en wryant l'ampleur de la oon:structiolll, en se
disant avec conf·wsion que son Pragmatisme ]ui apparaît bien
pauVI'le à côté, il sent en lui le désir d'avoir sur quelques-'unes
des théGries plus de détails, et des oompléments qu'apportemnt
sans doute, S8 dit-il~ les disciples de M. HC'I'gson ou M.
Ber.g·son lui-même. Par exelll!]Jle, tout en pensant que la
critiqUJe de la fin~rlité telle qu'on ia comprend ordinair-ement c~t
·•Œne des parties les plUJs remarquables de l'ouvrage, cepe:ndant
il voudrait qUJelques éclaircissements sur cette finalité qui trans-
œnde la finalité ordinaire oomme la causalité. De même J,es
I·,elat1ons du mouvement p11ogressif et du mouv·ement régressif
ne lui apparaissent pas enco·re claireme:nt, non plus que ce
« grand précipité » qu',est la matière sujette aux catégories (2).
La l'ectme. de l'Evolu~z·on Créatrice ne devait-eUe pas, en
même t·emps que donner ;plus de :l.im:ce et plus d'ampleur, plus
de ·oonsci-ence . de lui-même, à . son anti-inteHectualisme, faire
abandonner à James certaines thèses néo-criticistos sur la dis-

( 1) 13 juin, 2 4 juin 1907. Cf. !, octohroe 1go8.


(2) I3 jU:in, Û1 juin 190i, 28 j'llil1ct 1908.
H6 VERS LE CONCRET

oontinuité •et la pluralité des chases? Il sembLe bien qu'un


moment James pensa qu'il devait en être ainsi. L·e fl()llld de sa
doctrine, le iiond de sa V•0'lonté, c'est la négation d'un mond.e
tout fait, pour employer une expression bergsonien)loe; et s·pu-
mis à des lois fatal·es ; et c'est cette volonté d-a volonté, si on
peut dir·e, cette exigence de ·liberté dans le monde et dans
l'homme qui avait trouvé sa satisfaction dans oertaines thèses
d.e R·enouvier; jUJSqu'ici il n'avait pas vu d'autre moyen, pour
déf.endre sa vol•onté profonde, que d'affirmer que tout se fait
par additions •et par soustractions spontanées d'éléments discrets.
Mais il se dit alors, qu•e proor lutter <Jontre les intel!lectJualistes.,
il s'était placé sUJr 1eur propre terrain, que son pltiralisme, par
certains points, était jusqu'ici .resté un irnttellectualisme. La'
oonoeption d'une nature oontinuellement créatrice qu'il trouve
chez M. Bergson, est plus proche de la vérité et va lui permettre
de lutter pour le ·tychisme, en se dégageant plus oomplètement
des idées intellectualistes ( 1). . ·
·Dans la même lettre où il fait aHUJS:Ïion à cette suite de
p~nsées, James maintient d'ailleurs. son phmtlisme d'inspiration
néo-criticiste, ·en y introduisant une certaine conception vi-
taliste : « Avec un franc pluralisme d'être doués d'im-
pulsions vitales, vous pouvez obtenir aisément des opposi-
tions ret des oom:proonis et ce dépôt stagnant qu\'est la matière
dont vous . padez ; mais, du moins après une seule lectUI'e de
VlOtre livr.e, je ne peux voir aisérnent comment le oontumum
de la réalité se résiste à soi-même, ·etc. » Ainsi d'un côté la
l·ectur·e de B·ergson f'ava!it rendu sensible à ce qu'il l'estait
d'intellectuaJ.i;sme dans sa· théorie de la disoontÏ!nuité, mais .
d'aut.œ part, il se demande s'il ne faut pas dépasser en nn
sens l·e monisme bergsonien pour aller vers un pluralisme anti-
int•eUectualiste. Une des thès·es de l'Evolution Créatrice qui doit
œrtaiinement être acoeptée av·ec 1e plus de difficulté par· un
tempérament pluraliste, c'est la critique de l'idée dre- néant;

(r) r3 juin rgo7.


WILLIAM JAMES n'APRÈS SA CORRESPONDANCE {{7

_·et !il en èst bien ainsi pour James. « La seu.l·e partie de wYtre
œuvni· à ~aqu.elle j·e me sente comme presque dispœé à adresser
quelques crtÎtiques, c'est la discuss~on de l'id.ée de néant qui me
n
1mi.sSie l'impression que le dernier mot. 1a pas été dit sur l·e
suj,e't. » .
Il :œv'ient par instants à la pell!Sée néo-criticiste, ainsi qu'en
font. foi certains chapit.r~es de l'Introduction à la Philosophie.
Malis, a d'autœs moments, il abandl()lnn-e le néo-critici:sme pour
aUer v,e:r;s Ullle sorte de mon;isme vitaliste; et c'·est la oonception
qUJe l'on tvouvera ,surtout exposée dans le Pluralistic Universe.
D'autant qu'à œtte époque une autl'e infl:ueno~ vient s'ajouter
à · oelle ·de M. HergSion et ·dirige ses .pensées dans uri sens
analogue : celle de Fechner. Il lit1 le· Zend-Avesta, « œuvre .

étonnan~e, écrite par un éto:nnant génie ». Déjà en 1907 il


avait été attiré par les théories mét111physiqu,es de Fechner.
Il •est de plœ en plus gagné à ses idées :. « Fechner me
semb1e appartenir à la véritable race des. prophètes ( 1). »
Le Pturalistic Universe est oompo:sé dans l'inquiétude ; ;ra-
mes se sent de p~UJS én plus pmfondément fatigué ; il est
mngé par la fièv:œ. Malgré tout: - et bien que la oompos..ition
du Pluralistic Univers·e le détourne ·enoore une toi,s de l'œuvre
métaphy.siqUJe proj,etée, il est heur·eux de l'occas~on of:fert·e,
heU:œux d·e prendl'e ainsi l'offen&ve oontre l'Absolu (2). Il
semble que f'accueil assez réservé ou du moins qui hl!Î parut
tel, fait à !EieS -conférences ;par la grande majorité des prof·esseurs
d'Oxtord · l'ait déçu ; il eût souhaité sinon des approbations,
du moins des oppositions, des oontradictioin:s. Il pem:Sie qu'•en
tout cas 1e livr·e a'Ul'a une :Dorte inHuence suT la philtosotphie
anglaise,; et il se réjouit en 1910, de voir un jeune philOSOtphe
allemand dont il .goûte la puissance de sty~e, J'll!lius Goldstein,
penser à le traduiœ (3).
Il [l'Ut , au. retour d'OxtGrd et de Cambridge .voir enfin

(x) 9 avri:l 1907, 2 janv~er, 28 juillet xgo8, 29 janvier 1909.


(2) 29 avrid 1908.
(3) 29 mai xgxo.
H8 VERS LE,CONCRE'l'

l\I. Bergs•on ; c'était un de ses rêves qui se réalisait.· Q()mbie.n de


~ois n'avait-il pas déjà e3péré se renc()ntrer av·ec Lui ? IJ croit
les conversations entre philosophes généralement inutiles, sai.tf
quand 'il s'agit de discussiolfls pmLongées entré philosophes de·
t•endanoes analqguœ. Cette conversation-là en tout cas . fut
pour lui, oomme il l'avait p11essenti, d'un inoomparable intérot;
·et bien des difficultés qui avaient arrêté Jamets dans }.es théorries
hergs.onien.nes, disparurent alors à ses yeux ( 1),
Il •est r·emarquable que Jame:s ne semble pas se raHier d'un:e
faQ0111 absolue au vitalisme : « Driesch, écrit-il, ne 11end pas
justioe aux possibilités ouv.ertes à l'action purement mécanique ;
l·es flammes, les chutœ d·'·eau, les rem<liUS dans un fleuve,
sans pa;r1er · des atomes-tourbil1ons, semblent persévérer dans
l'êtœ et se guérir de leur blessure. » Ce n'est pas la réf1exic1n
sur la vi•e, mais la réflexio,n sur la ·oon.scienœ qui a amené James
.à l'anti-inbellectualisme ; et il se l'e-prend à s'intéresser à la
psycho~ogie, au élair obscur qu.i entoure le centre éclairé
de l'expérience, et particulièr.ement à l'étude d·e la psych01~ogie
fonctionnelle (2). .
Il faut not•er aussi qu'il 11eoonnàît .en un certain sens
l'existence des concepts ; c.'est ce qui permet de comprendre
ce qu'il écrit à J. J. Chapman : « Tout ce que vous dites
contr-e la philoEophie est vrai,. et pourtant nous devons, nous
autres professeurs, continuer dans l'ombre nos machinations té-
nébreuses. Gavroche, lui, possède la réalité ; nous, il faut que
notu.>s y :retournions après œs longs détours. Il y a des
o01nœpts, tout de. même. » Il ·existe un dom.aine des concepts,
par lesquels certains esprits doivent. passer (3).
S''iJ· ·en est ainsi, si .Tarnes admet du mécanique, qui peut-
ôtœ ·e•st irréductible au vivant comme certains phénomèn·es vitaux
peuvent l'être au mécanique, et de l'abstrait qui a une oertaine
va1•eu-r par lu_i-même, et dn néant, qui en un sens existe

( 1) A oclob!'e rgo8.
(!!) 18 juin rgog.
(3)· 3o avril rgog.
WILLIAM JAMES D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 119

-,et si 1e pl'iOigrès, oomme il lè dit dans rm·e de ses lettr.es; où iii.


semble ·1s.'inspirer ·à 'la fois de Carlyle et de Renouvier, si
tout mouvement, comme il 1e dit dans l'Introduction à la
Philosophie, ~e -fait par une succession d'actes individuels, par
des sortes de pas disocmtinus, Ja philorophie de James reste.ra
un p1u:ralisme, bien qpe cc pluralisme ne puisse plus maintenant,
a:près f'infl1111enœ profonde exercée par M. Berg1S01I1 et par
· F~echner, s.e préS<enter oomme la cGnoeption d\m monde fait
d'êwes absolument tranchés, absolument séparés les uns des
autres.
L1es dernières lettres soot adr.essées à Flournoy et à Blood ;
'oe ~ont oomme des adieux à deux de ses « frèves en plura-
lisme », Le rpremie:r qui était un de ceux auxqueLs il disait :
« Nous sommes faits pour nous oompren·dre », 1e seoond, qt~i
à un moment décisif de sa vie, lui avait permis de s:'.attacher de
n10'UVJe81u1 à la phi1orophie. C'est en mai 1910, trois mois avant de
mourir, qu''il écrit -son articLe sur B1ood; Jamœ craignait
qu,e· l·e « pvonunciamenbo synthétique et final » de Blood ·
ne vît jamais le joiU!r et il V<~ulait :sauver du moins certaineS' ·
de œs étonnantes phrases, qui risquaient de rester oosevelies
dans des revues dont quelques-unes étaient très peu lues.
L'a-rtide du Hibbert Journal, « fera que les gens se :frotteront
l·es yoox devant l'apparition d'un grand écrivain inoGnnu d'eux».
Et l'affirmation rpluralist·e des années 190'9 et 1910, fonrlée
pourtant, pour une _certaine part, dans r esprit de James, sur
f'existence du mécaniqu·e d'une part, de l'abstrait de l'autre,
s'achève de nolitveau en un mysticisme poétique_ : << Que
j•e voudrais, écrit-il à 'BliQod, 'P'ouvoir comme voous écrire des
ve~s. ca:r nous ·en sommes enool'e à la Sturm und Drang Periode
du p~u.ralisme, et il y a certaines choses qui ne peuvent être
exprimées que ;par la po<ésie ( I). »
Son état de santé était devenu d·e plus en plus inquiétant.
D~puis 1907 sUJrtout, il niQtait .la fatigue cérébrale, des dés<_m].rell
120 VERS LE CONCRET

de la circulation, d:e la fiè-vre, des « syill!Ptômes thoraciques »,


de l'angine de poitrine. En Igo.g, les symptômes s'aggravent
et il est le témoin lucide de cette aggravation. Il part pour
l'Europe, poùr l'Angleterre où il veut revoir son frère Henry,
très souffrant a1ors, pour Paris où il v>eut oonsulter un
médecin, pour Nauheim. Ni la oonsultation de Paris ni le
trait•ement de Nauheim ne purent améliorer son état. E,t il n''a
plus qu'une pen;sée : le retour au pays natal pour y mounr.

/. XV. JAMES ET LA NATURE. Co•cw,o•.

C() que nous avons dit serait bien incqmplet, - et comment .


d'aiUeurs être oomplet quand il s'agit d'une pensée qui était
un trésor si riche et aux détours si nombreux ? - si nous
laissions dans l'ombr•e ces beaux paysagœ, ces grandes échappées
sur la natuœ qu\ouvrent, à certains moments, ces J.ettr·es des
d•ernièr·es mnées de William James~ Quand l'âge est venu,
James vemarque avec joie qu''il r·este toujours aussi sensibLe
à la nature. Chaque fois qu'il sc retourne vers les années pas-
sées, il retrouve cette influence des spectacles naturels dans la
formation même de ses pensées. « J'ai été surpris du rôle qu'iis
ont joué Clans mon expér.ience S!piritueUe. » Et il se demande
si, a:u delà du tombeau, l'homme n'·emporte pas, mêlés, fondus
av•ec .s-es expériences, les souvenirs de1s paysag.es qu~il a con-
t•emplés. La vision d·es sites étranges et beaux a été pour lui
q~·elque chose ·(le mlide -et de nourrissant; les arbres l'ont
instruit. Plus curi·eux ·encore des paysages que des hommes;
assoiffé de pitto·resque, il pens-e ciomme Emerson et oomme
J,efferies, qu'il but vivre en étroite oommunion av·ec la nature
-et s'imprt\,oner de ,s,es grandeurs. Aussi ne semble-t-il pas inutile
d·e rappeler oomme ·en une sorte de cortège ces spectacles qu:'il
a aimés. Il voit en Italie des matins de vert et d'écarlate
qui réveilleraient les morts. A Naples·, à Amalfi, 11 boit à
pleins bords le pittoresque; le ruissellement de:s ()Ouleurs. Dans
WILLIAM JAMES o' APRÈS SA CORRESPONDANCE 121

son ~oyage en Grèce, si sensibl·e qu'il ait toujoms été à l'ivi'Iesse


des Thraoes, il a devant 1e Parthénon le !Sentiment d'un mystère .
d~un mystèl"e de julSitesse. « ·La justesse absoJ.·ue peut ê.tre
aUeinte. Qu'il me suffise de vous dire que je n'ai pu empêche:r
des larmes de me venir aux y•eux. J'ai vu la beauté parfaite. »
Mais il aime aUJSJsi, p-eut-être aime-t~il rplus encore. les sites
alpestres, et, quand du moins il ne. reste pas tmp 1ongtemps
parmi eux, 1es paysages de l'Angleterre, la dou:ce harmonie
de sa campagne, et ses villes, l'air d'Edinburg, mi-nuage et
mi-fumée, quri tient en soJution du soleil, et -comme la l.umièr·e
d1es jouœ antérieurs. Il y a là, sous sa rpluni•e, quelques des-
cr~ptions qui rappeHent certaines harmonies gri•s ·et or de
Whistl•ar.
Surtoot, il b'ouve sa joie dans les voyages à travers
l'Amérique; et ce sont moins les villes d'Amérique, - New-
York, si œmarquab!è .pourtant, image e.n un sens du monde
phir.alisre, ;par SO!Il audace faite de légèreté, par ses agrandisse-
ments qui se foot par bonds et pulsations disoon:tinues, en des
dil'!ections multiples, sans aucune coordination, sauf une coordi-
nation future, - ce sont moins encore toutes ces vines que l'air
des call!-pagnes d'Amérique qu'il aime, ces vastes espaces, les
grands et sauvages paysages du· Canadian Pacifie, la désolation
incendiée de l'Oregon, les belles forêts brûlées, brûlant encore,
depuM, des années et des années, et au delà de San Francisco
« si éloigné, si terminal, si nouveau pourtant et si américain '>,
la blanche sécheresse du ranch dans le Siskyoo ·county ; et le•
philosophe de l'humanité s'éloigne des hommes et de leurs
œuvres poor être plus seul dev.~nt les œuvres de Di·eu~ .
Il aime l·e climat de l'Amérique, « notre beau climat, vif et
passionné, tout transparent, sans oesse varié, et d:un mouvement
irrésistibl,e se ,portant aux extrêmes· ». Ne dirait-on pas volontiers
qu'à leur faQOn cet air, et route l'Amérique, « j•eune, plastique. .
éne~gique, .bourdonnante » disent l·e même amoo~ de la variété
~t de .la nouveauté que la philosophi.e d'un EmerSIOn ou a·un
James ? - J a,mes a oo-mme un besoin organique de son del_,
122 VERS LE CONCRET

et de son sauvage sol américain, de cette nature - « uon-


rachetée », faite rpour des aventures à 'la Mayne-Read. Il y
a une relation indéfinissable entre !':homme et le sol sur lequel
il vit. 'Et c' e3t toujours av-ec joie, ·quitte, pend-ant 1e:s premiers
jours après son arrivée, à éprouver quelque déception, qu'il
respire ·pendant la traversée, au retour de ses voyages en
Europe, le souffle de oe fort vent d'ouest, piqumt et grisant,
de oet air qtii descend d'un ciel saturé de b~eu, \'el'S la mer
toute effervesoente et brillante, sous le vigtoureux soleil.
Car il _va l'letr.ouve·r la largeur des horirons et la gradation
des t~intes au 1ong da"s larges p'I'airies, K~een-e Valley c-t Cho~
oorua, doux et rud-es pays, sauvages -et touchants, et les Adiron-
daks, avec les f-orêts où les rayons 'fon~ apparaître des rougeoi-
ments de verrières, et La ligne légère .de l'a'ube, d'un rouge
très pur, _dans le ciel vide,- à Cambridge, et les ooochers de
soleil, :solennels et étonnants, « purement américains », où le
regard va des oouleurs cram:oisies et du bleu sombre jus-
qu'aux vibrations d'une luminosité transparente.
Tous -oes Heux, Keene Val1ey et Chrocl()lrua: surtout, lui
drevrenaient d''autant plus chers, qu'il s'y mêlait p~us de solUVe-
nirs d' aJUtretois. Hs faisai·ent oomme partie de sron 'moi, 'ils
étaient « siens ». Il y retrouvait chaque année les émotions
àres mnées IPrreoédenteJs. Il y a une sorte de p~a:ss]oo du passé.
Et il y a, ajoutait James, une mrte. de passion du :~utur ;
nous ne savons pas ce qui va arriver, et c'est là ce qui
rend, écrit-il, la vie si · pleine d'int-érêt. Toujours une vue
niO'U.v!Clle d-ms le kaléidosoope. James parle à maintes l'eprises
de rSOD tempérament mobilre, de ses impatienoes ; il appartient
au type moteurr, dit-il ; et le type moteur pour lui s-e caractérise
précis-ément par cette mobilité et ceÜ·e attente inoesrsante de
la nouv•eauté, surto'l1t quand il s'allie avec urne sensibilité forte.
Unre mind-curo doctress, raoonte-t.:.iJ danrs wn:e de ses lettres,
lui a dit qu',eUe n'a jamai,s vu d'esprit où les P'ensé·es soient
si nrombreuSres, agitées, inquiètes. « Mes yeux l)Ont, d'après
·eUe, mentalement parlant, toujrO'UTS en train de tourner v.is-à-Yi.s
.WILLI.AM .JAMES :ô' APRÈS S.A. CORRESPONDANCE 123

l'un de l'autr·c et vis-à-vis de ma figure (x). » De1scription


futtirÎISte du phi1o1sophe du futur. Et .sa sœur écrivait : « Il
est:, exactement, oomme une goutte de mercure ». Toujours.
wn ·esprit se meut et éch.atppe (2). Et c.' est . peut-être · là
un d'es secrets du mouvement dial.e·ctique de la pensée, eh1lz
œt anti-dialecticien.
Sa sœur vl()yait dans oette « impatience » oon.stante nnc
r•essemblance 'entre William· James et SOin père. Ils se rappro-
chent ·enoore par 1eur individualisme. Ils ~;opposent saJils cesse
à •eux-mêmes, mais aussi aux autres. La lectul"e r·enoovr.tée
d'Emerson. fortifia en lui cette tendanœ ; il s'agit pour nous
d'êtr·e cc que nous sommes, et de l'êire pl·emement, die mettre
à la lumièœ du jour toutes nœ pensées.
Ces pensées doiv·ent naître d;un contact immédiat avec
l,'obj.et. ti veut 'll'ne mru.1~pulat~on directe' des faits.· Qu'01n laisse
die côté les catégories et tout ce vOil·e qu'a ti·ssé la philosophie
oonvention:n.elle. Et de même s:il s'a.git de littérature, bien <ru'il
analyse avec just~sse· et bien que parfois il apprécie la manière
allush'C d·es mmans de son frère, cette création petit à petit
d'une atmosphève, cette évocatÎio!n, oeUe incan~tation indirecte
de la chog,e que ('on veut dire, par des idées et par des
,sentiments et :par des aspirations qui lui sont 8JSS10•ciées, nu~
J,ecteur de Henry James ne fut plus hœtile à sa façon de
s,',exprimer et de \10iÎr les choses, qu•e ne le fut William
James. Il lui faut des réalités plus solides, p~us positives, plus
pleines que ces voiles tremblants.
Qu'il . s'agisg,e de l'imagination du romancier ou de oelle
du philosophe, cc . que James veut avant tout, ~'·est que l'on
v•o·i•e les faits tels qu'ils sont en eux-mêmes et tels qu'ils
se présentenlt à noUJs, dans leur réalité et daJil:S leur 8[lparenoe
indivisiMement unies, car l·eur être est identique à IllO!S cxpé-
rien'ê.es, et leurs appar•ences sont des révélations.

(r) 5 février r887.


(2) Août-septembre ·r881).
124 VERS LE CONCRET

La vie d'un penseur comme James est recherche du di-


rect et de G~I,llédiàt, ·en passant au travers de .toutes les
théories médiates, intellectuelles, et en allant au delà. C'est
pomquoi cette philosophie ·~t inspirée par une sorte d'.es-
prit de ocintr.adiction. Il lutte contre les idées des autres ;
ii lutte contre ses prop1;es idées, parce qu'il cherche au-
tre chose qUie des idées et que cet 'immédiat ne peut être
atteint ·qu' a:u tra\'e~s des. idées et par eUes enoore .. Où lè trouvœ-,
.dans le 'oà!ntinu ou dans le discontinu, dans l,'un ou Jans le
multiple? Le IDù'Ilisme' est un·e illusion, en bout cas I.e monisme
intel1ectooliste ; mais il est un moment où Jnmrs est prè:s de
se· d·emander si le pluralisme, en tant qu'il reste malgré·
lui une philœophi·e conceptùelle, n,'en est pa:s wne aussi. James
•est u:n philosophe si avide de réalité et d'expériences pur·es,
qu,'il voit partout, dans toutes nos expériences, stiiva:nt qu'elles
lui !Semblent dégagées de tout concept ou mêlées e:noore de
concepts, tantôt' des apparences révélatrices, tan:tôt des appa-.
renees illuroires.
Dans cette recherche du réel, il fut un grand individualiste.
un grand hétérodox•e ; sa philo30phie fut une suite d,' expéri'en~es
inodivid'Uielloe..'!, même quand celles-ci semblent ins:pirées par d'au-
tœs peiiseurs. C'est qt.w nul n'eut un•e sympathi·e p~UJS vaste
et plws viv·e pour les oGnoepti•oos de l'univ·e·rs que se faisaitm.t
1es a:utr·es. Sans doute il se sentait isolé dans oe temple
qu'est le monde, « comme un pilier parmi des ruines » ; pour-
'tantt il y javait en même temps en lui l'aspiration 'vers une oom-
munion, et le sentiment de cette influence, de ces influences de
l'air divi·sé et 'lm qui se j.ouait entre les piliers. Il f.ut profondé-
ment démo.crat.e, et en même temps profoodéimèint aristocrate
en ce senS qu'il cherche surtout ce qtii est non-vu1gaire, ce
qui d[stingue, ce qui élève ; mais toojtO:U:rs Ili()IUJS sentons dans
ses lettres une chaude sympathie ; nous ,entendons, suivant
un v·ers qu.'il aime à ·citer, « la vtOix du cœur qui seule au
cœur arrive ».S'il cherche des hommes qui soient au-dessus des
hl()mmes, 'il sait qu.'ils devront être hwnains 1 t:res humains.
.,VIL~IAM JAI\.!ES n'APRÈS SA CORRESI>ONDANCE 125

L·e fona de sa philos01phie, plus qu·e la religion, plus que


l.'héroïsme, c'est, au pŒ'emier abo·rd, l'amour \de , oe qui est
œ1igieux, de ce qui est hémïque. Mais oet afuour, chez un
homme oomme lu~, était religion, était héroïsme. Il est avant
tout une réilité individuelle, un é.tudiant de 1:es1prit, ·mais piliUJS
·encor•e un esprit; un homme curieux des cho~es religieuses,
mais plus ·encm·e un . homme :religieux ; un méta,physicien,
mais pLus enmre une réalité métaphysique. Grâce à Ïui les
pensées les pllliS ruverses, depuis celles qui fureilt à nJirigine
du pxa,gmatisme, jusqu) celles. qui furf)nt .à l;origine du néo-
réa1iJSme, trouvèrent leu;r expl'ession. Il ·fut le « ·canal » pa.r
l'equel ces pensées sont arrivées à s'acfualisér. Surbout, il fut
1'UIÏ-mêm.•e. Il rêvait de se donn.er à une œuvr·e qui lui sunivrait.
Son œuvre survit; et ce qui survit au oceur mêrne; de cette
œuvroe, a'·est lui et ses aSipirations et la chaleur et l'intimité
de son moi. Si nouvelles et s:i. div·erses qru'apparaissent à ·cer-
tains instants qu•elques-l,mes de ses idées par rapport à oelles
qui l·es ont précédées, elles sont liées par oette activité spirituea~e
chaude et intime dont il 'parle .:dans sa Psy~hoZogie .et qui,
par les idées cl/effort, d'expêrience, veut ici s'appl,o·eher de phus
·en .plru; du centre, des centres ardents des choses. Séparant et
unissant 1es êtve.s d'une faQon toujoors nouvelle, voula~J.t par
un e.nipliri.smc ·de plus en plus radical et par un l"'ffillllltisnle de
phm •en plus approfondi rendre QOmpte à la fois. de· oc qui
'est la 'Surface des choses et de ce qui. co;rt,stitue J,eur fond, ne
se sentant à l'aise que dans un univers dangereux, dans 'une
:sombœ nuit qui'illumineraient les expériences mystiques ct
J,es étincelles de la voLOO.té, une âme èomme la sie1me, dans ses
œcherches et dans 'ses. déoouverbes cC>nstantes, est u!n dialogu,e
toujours renouv·elé ; :elle est une « notion » tout individuelLe,
·qui enveloppe dans ses développements, si irreguliers qu'ils
puisèent paraître, la série des ooutradictÏions qu'eUe· assemble
·et qu'elle dépasse sans cesse.
La philosophie spéculative
de Whitehead.

Si nous aVIOns choosi d'étudie·r la philOSO!phie de Whitehead,


c'est qu'il noUJS. est apparu· que nous pouvions en dégager
ce-rtaines idées qui tcndçnt d'une façon ou d'ullie autre à se
faire jour dans la pensée oontem.pora.ine, U!ll effort v·ers une
conception toute opposée au kantisme et aux recherches sur
la théo-rie de la ooonaissanoe, toute proche de l'empirisme,
mais d'un empmsme qui n'a rien du sensationnalisme de
Hume. Cet empirisme nous met en préSienoe de I'éalités qu1
sont l·e passé en tant qu'il presse sur le présent, le temps
coimne suite de blocs de durée, l'espaoe oomme volumin-eux,
en présenoe de oc qu'il y a au-de:s~ous de nos inductions
ct de nos perceptions, le S·ens do notre oorps, le sclll's de la
oonformité de l'avenir av•ec le passé, notœ saisie de ce qui
nous •c3t extérieur, et plus profondément enoore ce que \Vhi-
t·chead appelle la réoeption ; car oomme 1:out événement dans
l'univ·ers, noUIS mmmes pris et nous preno111s, et oe qui S'l!
manif.este ·en nous .est J'.es~enœ du monde en tant qu'il est
passage .d'm1e réalité à une autre et absorption des réalité:>
les unes par les autres ( 1).

( 1) Les ouvrages de W'hiiehead auxquels nous nous référons sont :


An Enquiry concerniny the Principles of Natural Knowledye., · Camlit'idge,
128 VERS LE CONCRET

L- ATTITUDE GÉNÉRALE DE WHITEHEAD.

\"bibehead dit de sa phi1Ç~sophie qu'elle est une philosophie


de la nature ; il entend par là non pas un ensembl-e d' appJi-
cations d'une théorie de la oonnaissance ou d'une· méta:(lhy-
siqu·e, oomme },e ferait un criticiSte, ou une affirmation
de la puissance de la na lure en tant · qu'inoonoevab1e pouif la

University Press, 1919 (N. Kn); The Concept of Nature, Cambridge,


University Press, 1920 (C. N.); Science and the ll!odern lV01·ld (1927);
Religion in .the illaking. (1927); Symbolism, its meaning and· abject, 1g~l8;
Time, Space and Material, Aristotelian Society, Supplementary Fol. Il;
1929 (Proc.) ; Process and Reality, Cambridge, University Press, i!J~o
(P. R.) ; The Function of Reason, Princeton, University Press, 1929 (F. lU.
--·-·- Parmi les comptea-rendus d'ouvrages de Whitehead, mentionnons ceux
des ·Princip/es of Natural Knowledge, par Droad (Mind 1920) et De
Laguna (Philosophical Review 1920), de The Concept of Nature par
A. E. Taylor ( Mind .1921) Macs Gilvary' (Philosophical Review r9:ll)
du Principle of Relativity par Broad (Mind 1928), de Science and the
Modern World par Braithw,aite (Mind 1926) L. S. Stebbing (Journal of
Philosophy 1926), Swahey (Philosophical Review 1926), de Symbolism par
1\:lurphy (Journal of Philosophy 1929), de Process and Reality par L. S.
Stebbing (Mind 19So), de Function of Reason par Aaron (Mind rg:lo).
Signalons les articles de Robinson ( Philosophical Review 192 1) sur
la théorie des événements, de L. S. Stebbing (Journal of Philosophy 1926)
et de Hall (Journal of Philosophy 1930) sur la théorie des objets, de
Hoskyn (Journal of Philosophy 1930) sur la théorie do la matière, de
L. S. Stebbing sur la .substance (Proceedings of the Aristotelian Society
1929-30), l'étude générale do Smith dans Issues and Tendencies in Contem-
porary Philosophy ( 1923), et les articles de Murphy Philosophical Review,
1927 p. 12 l-14o et 1928 p. 574-586, Clarke ll:fonist 1928 p. 62o-62g.
Lamprecht, Philosophical Review 1929 p. 23-h. Lloyd ~!organ, Moni~t
1930 p. 161-181, de 1\1. H. Moore (Philosophical Review 1931) ot Lloyd
Morgan (Philosophy 1931). L'étude de Uchenko (the Logic of Events,
Berkeley,· California, 1929) et le livre de Lovejoy (the Uevolt against
Dualism New-York 1 J'30) contiennent. -des exposés et des critiques inté-
ressantes des théories de Whitehead. Alexander (Jlind 1921), Russell eL
Broad dans leurs derniers ouvrages ont indiqué les différences qui las
séparant de Whitehead.
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 129

raison, omilme le f.erait un romantique ; ·sa!ll:s . doute cha-


cune de ces deux conceptions pourra êtr-e e:n qu·elque sorte
appelée par le3 oO:nstatations de Whitehead ; mais être un
phi101sophe de la natu;r.e, c'est pour lui essentie.Uement se oon-
saCI'er à l'étude de cette natuDe, sans faire intervenir de con-
sidérations épistémo::Ogiques. « Nous ne nous occupOIIls que
de.. l'objet de fa connaissance :perceptUJelle -et non de la syn-
thèse du connaissant et du connu. » Ce n'est pas l'éipisté-
moLo.gie qui résoudra le problèm•e de la. métaphy,sique, mais
bien au contraire, .Le~ difficultés épistémologiques ne pour-
ront êtfle réso~ue:s que par un- appel à l'ontol01gie (P.· H:·.•
p: ~·67). Il s'agit de prendœ le donné comme il nous est-donné,
sans 'fawe de division préliminaiœ entœ l'a,ppal'etn.t et le réel,
en acceptant at their face value, comme dis,ait James, toutes
ses- qualités. Il s'agit de p:I1endre le concept de natur-e oomme
un -concept observé, si on peut qire. « La natuœ est ce
qu:e :pous obsen,on:s dans la perception au moyen de nos sens )j
(C. N.; p. 3). Dès l'abord, nous sommes amenés ainsi au
réalisme, non pas. par une théorie .des tennes logiques oomme
Moor-e ou Russell, non pas par une volOIIJ.té métaphysique
comme Alexander, mais par l'ob&ervatioo des démarches du
savant, ou ;plutôt de sa situation devant l·e3 cho;;es : « Dans
cette perc~ptio:n des sens, nous avons oonsci·e11Ce de quelque
chose ·qui n'est pas la: pensée )> (C. N., p. 3 et 5). La
sensation est sensation de quelque ,chœe (.p. 28). C'est en
no:us -écartant de nous, c'est en nous dépassant, que nous
oonnaÏISISons (S. M. W., p. uo). Whitehead retrouve l'affir-
matioo oommune à Alexander, à Russell, aux néo-thomis-
tes : cel1e de l'intentionnalité de la pensée, dirigée, braquée
sur le réel ; c'•est là une d·es id&es qu'il indiquera en empliQyant
l·e terme de : préhension pour caractériser l'élément œse'rltiel
d·es choses, élément qui est une synthèse, qui est la négation
d'un élément au sens pmp-r·e du mot : « Les choS>es ainsi
ras-semblées en une unité saisie oni une réfé1~enœ essentielle
à d'autfles lieux et à d'autres moments )) -(S. M. W., p. 87).
130 "VERS LEl CO:NCRE1'

Noos verrons 6n ,effet que ce n'est pas seulement la· pensée


qui 'est intentionnalité ; que tout dans le monde· es.t ressmn-
hlement·de l'autre et .tendance vers l'autre. Et œ qui noos
ap,paraissait d'abord · oomme réalistpe, pourra de ce point de
vue nous sembl·er très pvoche de l'idéalisme d'un Hegel.
Ce quelqu·e chœe que nous perceVJOOlis se présente avec un
caractèl"e fermé, exclusif par rapport à. la pen:sée. L'étudier
vraiment, ·c'est l'étudier en soi, sans faire interv-enir l'idée que
la .pen:sée puisg.e le transformer ( 1). Bien plus, la nature est
impéuétrahJe pour la pensée qui transforme toujOurs en entité
œ qui pour la sensation est individualit~ (C: N., p. 24).
Elle possède pour la pensée un caractère d'in'ex.l\austivé (C.
N., p. 4g).
Cette natm'e, eUe o()mpl"e.nd des termes multipies (C. N.,
p. 8), et ·eUe <lOUJ1Prend des relatioos (p. I4). Sur oes deux
points, Whitehead adopte les vues d,e Russell : iudépendanoe
des termes par rapport à leurs œlations, indépend,anoe d'es
l'clations par rapport à leurs termos. Gomme l'ont vu James
•ct Alexander, les relations soot des « facteurs de fait qui
sont là pour la oonsci.ence sensible », et ne sont pas créés
par la pensée.
L'es _qualités seooodes oomme les quali~s p1~emièœs fiOnt
oomprises au sein de cette nature. Il faut se débarrasser de
oette idée â'une division de la nature en deux, dont l'une serait
de rêve - la nature perçue - et Tautl'le de oonj·ecture, -'-
la nature cGnçue par la science ; dont i'une serait perçue
et non vraie, et l'autre vraie et non perçue. Il n'y a qu'une
mêm:·e nature, homogèn:e toujours à eUe-même, vue de points
différents. La scienoe ne discute pas l·es causes de la
COII'lnaisiSanoe, mais la. o()hérence de la oonnaissance (G. N.,
p. 4x).
C'·est à partir de oette phil0$0phie d.e la nature que pourra

(x) De là l'idée de la philosophie comme description, idée proche


de. éelle d'Alexander et Msez ~elliblahle aussi à celle des phénolliénologtte5.
tA PIUtOSOPHlE SPÉCULATIVE DE WiUTEHl<':AD :131.

se constituer la « philosophie spéculative >> ou métaphysique.


\Vhitehead v•eut romiPTe ·en eff.et avec la méthode qui a
dominé à la fin du . xxxc siècle, il ne v·eut pas traiter les
questions détachées le.3 unes des autres, mais ex:pHciter· :le
schéma. d'idéEl!S générales SOUS-entendu tlans toutes llOS C.O:ll-
cept)ons (P~R., p: X et p. 3). Sa~s doute les premi•e:rs prin-
cipes ne serQnt jamais :13ormulés d'une façon définitive (P. R.,
4) ; on pourra néanmoins faiœ apercevoir 1eur oohérenoe
(Ibid., .p. 8), opposer à la « disoonn-exion >> av•ec laqueUe
ils se présentent chez Descartes, un schéma homogène, et
profiter de l'étude des divers.es métaphysiques pour dégager
de chacune d'eUes les éléments valahLes, pmfitcr de la dia-
lectique de l'histoire pour aUer v·ers un éclectisme de l'intel-
ligence ; car « chaque philosophie est dépassée à ·sion tour ;
mais le .faisceau d·es systèrnes philosophiques •exprime une
grande variété de vérités généraLes au sujet c1e l'univers, qui
ne demandent qu'à être coordonnées >> (Ibid., p. 9). Chaqu·e
philosophie s'est trompée en insistant uniquement sur un
rus.pect de la réalité. Il faudra les compléter l'une par l'autre
(Ibid., p. 19 et 20) en ·eff.ectua;nt oette description et cette
analys-e .à partir de champts. dét-erminés de l'expér:Ïienoe, qui
·est la métaphysique pour Whitehead (Religion, p. 14, 72, 76),
et qui nous ramènera tout près du sens commun (P. H.,
p. 97· 99)·
Whitehead nous apporbera donc les éléments d'une phi-
losophie objectiVÏiste (S. M. W., P'· 110; P. R., p. 221).
Notre e~périence peroeptuelle nous révèle que nou,s sommes
à l'intérieur d'un monde, que nous rommes au milioo d'au-
tres choses qui sont é.gal•ement; nous SOiilme:s des éléments
de ce monde au même titre que Les choses que ·,nous jpetr;..
cevons, et Whitehead met ainsi en lumière · à ·sa façon œ
sentiment du ln der "W:elt sein 1sur lequel Heidegger a in-
sisté, notr·e imm;mence dans l'être, telle que l'a oonçue Scheler,
telle qué l'a dégagée N. Hartmanlll.·et l'idée fondam·e:hWe éhez
Al·exartder qu•e nous so.rnmes des êtl'es parmi les êtres. La
132 VERS LE CONCHET

perception est une révélat~on de dolllnées•obj•ectives (P. R.,


p. uo). Aussi, sur ce point, 'Whitehea:d se sépaœ-t-il de
Santayana; il n'y a pa:s de vide entre. nous •et la réalité
(Ibid., p. I99)· Théo·rie intentionnaliste de la pensée de et
l'émotion, pragmatisme, c'est-à-dire affirmatioo de la réalité
de ~lJ()tre acti:on sur. le.; choses, mnpirisme conçu à lJl façon
de P.eiroe et polus enoo·œ de James, oomme l'affirmation de
faits irréductibJ,e:s, que l·e savant essaie de doniptêr sans y
réussir. j:amais complètement, autant d'indicat~o-ns ( I) qui nous
montr·ent qu'il faut abandOIIIDer toute théo·rie subj•eotiViste.
La Qonnaissanoe devient. un trait secondaire par rapport
à la réalité qui est :E:ondamenta1e (S. M~ W., p. u4; P. IL,
p. 4g).
Aussi pourra-t-on dire que la phi1CI'sophi·e de l'organisme,
- c'•est ainsi que Whitehead appel1e souvœt sa philosophie.•
- est directement opposée à oeUe . de Kant Kant décrit le
processus par l·equ.el les donné·es subj·ectiVIes deviennent oobj·ec-
f.iy;es ; .la philorophie de l'organisme cherche à décrir•e comment
l'obj·et devient suj·et, .oomment il émer~e du monde, oomment
il •est « sUJperj·et p~utôt que suj·et ». Même on peut' aUe:r
plus loin, et dire qu·e la philooophie de l'organisme 1mnveTM
l'ordre c~rtésien aUSISi bi·en que l'o.rdre kantien. Descartes
oonçoit J.e penseur oCI'mme origine de sa pensée; pour \Vhi-
t•ehea:d, c'•est l.a pensée qui cree lie penseur, c'œt le· sentiment
qui ,crée le sentant. TeUe e.st l'opposition entre une philosophie·
de l'organisme, du superjet, et toutes 1es doctrines du sujet.
Il n'y a de suj-et pour Whitehead qu-e sur l·es bas1es d'un
environnement, sur les bases d'activités préalables. Tout suj:et
est un résultat ; tout sujet est Ull1 superj;et (P. R., p. I 23,
2IO, 288, 292(

(ï) Nous verrons quo ces trois théories apparaHront finalement co~nmc
les conséquences d'une vue fondamentale d'après· laquelle toute valeur
est dans la limitation (S. M. W., p. tq).- L'ampleur de la généralisati()l[l
prend -sa vale~r par la précision de la particularité à laquelle cRe. vient •
s'unir. (Ibid., p. 3g, 4t.)
LA PIJILOS.OPHIE SPÉCULATIVE DE WIIITEIIEAD 133

Il faudra analyser l'expérience, mais l'analyser en éléments


concœts~ Ce ~ont nous avons besoin, c'·est d'une analyse con-:-
crète (S. M. W., p. 31, 55, 83, 101, 108), qui ne laisse
pas échapper les val·eurs de l'·expérience. Le nionde de Whi-
tehead ·est bien éloigné du mond·e du scientiste, du mécaniste.
« J,e soutiens qu·e le recour:s itiltime àioit êtœ toujaun; à
J'.expérience ·et c'•est pourquoi j'insiste autant sur l•e témoignage
des po-ètes. ·» (S. M. W., !P· 111 ~) llrs nous apportènt cette.
ap[l'réciation ·esthéti!JUe directe du contenu de l'·expérietnce et
.de ces val•eurs concrètes dont· nous avo11s si souvetnt été privés.
Par eux nous pourrons noUis délivrer de cette philœorphie
mince dont parlait James, redonner de l'épaisseur à notre vi-
sion du monde EP. R., ;p. 296). L'objectivisme a été « faussé
et altére dans le passé par la prétendue nécessité d'accepter
le matérialisme scientifique classique ». Contœ cette pros-
cription de certaines aprparenoes du réel, et peut-être les plus
precieuses, contre ces divisi!Ons de la réalité, Whitehead oon-
ti.nue la tradition de Berkel·ey et des romantiques oomme
WordsVI~orth ·et Shelley. Wordsworth fait sentir la p~énitudre
du concret, son caractère de totalité, sa calme animation
pœr l·es ipl'ésences passives des cGUines et de la natur•e. Il
·chante la nature in soliào. ,Et oes idées, concl"et, ensem-
ble, présences, ne sont pas tl'ois idées séparées les unes
des autres; c'est la présence de !',ensemble d~ns le concret
que les romantiques ont fait sentir, c'.est l'organism·e. En
replaçant au premier plan cette idée de la présence du tout,
donc de l'organisme, le romantisme met e:n p1eine lumière
l'idée de valeur, ceUe idée même que le matérialisme faisait
dispoaraît.r.e (S. M. W., p. 103). « Herke~ey, les romantiqu~s,
·enfin Bergson, ont é1evé une pmbestation contre l·e matécialisme
mécanique de la scienoe moderne. » ·
La réfl:exion sur cette science nous f·era d' ail1eurs semtir
que l'intelligence scientifique n'•est pas viciée aussi p!rofolllodément
que le croient le 11omantisme et l'intuitivisme be:ngsonioo (S.
M. W., p. 64). On a ·OOillfoodu la science et cette. oonception
VERS LE CONCRET

matérialiste qU.i lui a été trop souvent liée. Berg:sori ~et les
romantiques se sont fait de la science une oon.oeption statique
et .dogmatique ; l'e relativisme einsteinien et l~es. théories les
plus réoentes permettront d'it_J.tégrer à la sci,ence assouplie ce
qu'on croyait deroir lui échapper ( 1 ).
A ce réalisme va v~e::tir se joindre natureUemoot un empirisme.
Il ~est fiOilldé sur ce ,gue Whitehead appeHe le principe on-
toLogique et qui pourrait êtœ considéré oomme une forme
du principe de Peirce : « On doit toujours chercher Les
raisons des choses dans la nature oomposée d'entités réelles
défini,es. Pas d',entité, pas de rais·on. » (P. R., p. 25, 54,
55, 63, 233, M3.) Aussi ne peut-Dn jamais dériv,er le concret
à :partir de l'abstrait, le pa_rticulier à partir du général · :
la tâche d·e la ;philnrophite est d'expliquer l'abstrait - non
le ~concret (ibid., p. 27). Et en effet, tout fait est quelque
cho.~e de· plus que ses formes : il ~est une créature, c' est-à~dire
qu'il 'S!l rappnde à une créativité qui réside oe.t qui agit
au-dessous 'des formEB (ibid.). De là cette oonséquençe que
le dernier recours doit toujours être à l'intuition (ibid., p·. 29)
(N Kn., p. 46).
Il y a d.ans les faits, avec 1eur caractère de réalité opiniâ-
tre, quelque chose qui est invincible à ~.a pensée; et c'esÎ
ce qu'a vu James : et c'est oe qu'a négligé voLontairement
Hegel au début de la Phénoménologie ~et oc qui œnd oout.
son système caduc. Il y a des éléments démonstratifs, dési-
gnatifs, que nous traduisons par le « id », l~e « m.aintenant »,

(r) Cf. co qu'écrit EddingLon dans son livre si important, Th~ Nature
of the Physiçal World, p. 249 au sujet de Whitehead. « ll m'apparaît
plutôt çomme un allié qui de l'autre côté de la montagne se creuse sa voie
pour rejoindre ses collègues moins philosophes. » La négation de l'empla-
cement unique, la négation de l'idée de « monde à un instant donné •,
l'affirmation du caractère atomique des lois réelles par opposition au
caractère de continuité des lois idéales, se retrouvent chez. Eddington
co{Ilme chez Whitehead, malgré la différonoo de leurs préoccu.paLion~.
Eddington est plus préoccupé quo Whitehead d'affirmer l'immatérialité r,t
la libert.é de l'esprit,
LA J>HILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 135

Ire « ceci ». Ri·en ne peut s'expliquer en tenues purement


abstraits. La oonne:JÇion de la Rome impériale avec l'his-
toire de l'Eumpe, ne pourra pas s'expliquer par unre énuméra-
tion de généralités oomme cité, Rome impériale, oontinent,
christianisme, <lOmmeroe, barbare. « , C'·est la connexion de
cette Rome av·ec cette Eump'e », connexion doot nous pre-
nolliS •conscience dans une région située au-dessoq1s de la cons-
cience, dans notre P'ercC!ption quand il s'agit d'objets pré8ents,
dans une sorte de faculté d'images ooncrètes quand il s'agit
de ·cas analogues à oelui dont nous v.enœs de :Q.OIUS occuper.
C'est là le fond,ement de l'~empirisme : les objets éternels,
auxqu·els croit, comme nous le vermns, Whitehead, ne nous
illiSient rien sur leur ingression dans J'.expérienoe. Pour la
voir, il n'y a qu'une chose à faire : c'est de s'aventurer
dans ce domaine de J'.expéri•ence (P. R., p. 5g, 324, 362).
Un objectivisme, mais qui s'efforce de n'avoir rien de
oommun av·ec le matérialisme mécaniste, un anti-mécanisme,
mais qui s'efforce de ne pas aboutir à une négation de la
science, un empirisme tolérant, c'est amst que se préstmte la
philosophie de Whit,ehead.

Il. - FoRMATION DU MATÉRIALISME s~IE1\TIFIQUE.


CRITIQUE DE CETTE DOCTRINE.

Si la spéculation philœophique s'est éloignée du réel, c',est


qu'.elle a été fa:ussée .par de nomb.œux !Sophismes que Whitehead
se plaît à mettre en lumièT!e : l'idée que les premi,ers prin-
cipes seront naturellement claiJ.'IS, - alors qu'en réalité l'e
progrès oonsiete à aller au-delà de ce qui parait éviclent
(P. R., p. 10, 11, 12, 74) ; l'idée qu'on p·eut, tout en opérant
avec des idées aussi abstraites qu·e celles de conscience, d'ap-
par.ence, de causation, définies de La façon la p1us éloignée
du réel qui soit possible, aroir quelque chance de rejoindre
le 'réel SP. R, P'· 24) ; la distinctt:on absolue faite. 'entre.
136 VERS LE CONCRET

le _général et l·e. p.articulier, alol'IS que tout tmiversel a son


caractère _p•articulier, -et que tout terme part.iculi·er entre dans
la :oonstitJut~qn de tous les .autœ3 (P. R., p_. 66, 6g, 220) ;
la croyance qu'on peut décrire au· moyen d'uniY.ersoaux 'Uine
entité .réelle, oo-rp.me ont ~oulu l·e faire Des·cartes, SpiQoza
· et même L·eibniz dans leur oonoeption de la S'Uhstance (P.
R., p. 66, 67). Et en eff,et, c'·est là une des e-rreurs fondamen-
tales de la philosophi-e classique : quoi qu'.en ait dit Aristote,
il n) a pas de substance qui ne &oit présente da:ns une aut11e
substance ; quoi qu'en ait dit Descartes, il n'y _a pas une
chose qui n'ait besoin d'une autre chose pour exis~er; il
n'y a pas de -chose- qui ait de3 attributs perma'Illents ; l'homme
ne pense pas toujours ; l'homme n'•est pas toujotHs ration-
n~l; il n'y a ·pas d'âme permanent-e. Mais il y a des complexes
d-e oOonditions, et la négation de la substance s' acOO!llpagne:ra
nécessairement d'une meilleuroe description de la vie, av•ec
ses caraCtères de nouveauté et d'originalité (P. R~ •.p. 82,
rog, r45). L'idée de substance, en tant que distincte d~e ·s·es
attributs, est une idée faus3c, et le schème sujet~prédieat qui
ne vaut que pour de3 degrés d'ahstraction velativ•ement élevés•
ne peut SJervir dans la deseription de nos expéri•enoes oonct·ètes:
L'·erreur ·de3 phiLosophes vient sur ce point de la trop grande
oonfianoe qu'ils ont eue dans le langag'e, av.ee _sou schème de
suj·et ct de prédicat, ct Descaries n'a fait ici que oo-niinuer
et .aggraver l'·erre~r d'Aristote et des scolastiques (P. B..,_
p. 182, 2 2 r). Il ne laisse .plus à ses successeurs que le choix
entre 'l•e monisme et 1e monadisme. La philosophie « ortho-
doxe » nous introduii dans, un moll1d•e de suhstam:es soJitai-
r•es, sans_ oommunication, ·en même tempsqu'ell·e _nous amène
à la théorie des image3 représe:ntativ•es (P. R., p. 3g, {jr,
67 à 6g, 74, 78) (r). -
Lres deux schèmes :_ suj-et-p•r-édicat, p.articulier-univ;e:·sd, ces

( 1) De mlline Maine de Biran critiquait Descartes qui d'après lui avait


enfermé les choses dans les formes de rïmagination et les cadres· do
l'abstraction.
LA PHJLOSOPIIIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD ·f 37-

deux sortes d'oppositions factices, sont venus se mêler l'un à


l'autr.e ·: toris deux nous offrent des dichotomies de l'expérience
qui ne sont pa.s conformes à ses articulations réelles ; et mêlés,
ils produisent èe résultat étrange, infiniment éloigné de l' expé-
rience, qui est la philosophie moderne· de Descartes à Kant et
Hegel ( 1).
A cette idée -de la substànce est venue se joindre naturelle-<
ment chez Descartes une autre idée, qui unie à la première
sera à l'origine du pr.obMme de la causalité tel qu'il sera
posé à Hume : l'idée de l'indépendance dtes 'momenb; du temps
(P. R., 191), forrne extrême d'une erreur que nous auronR à
analyser de plus près et qui consiste en. la croyance en un
emplacement unique des événements. Chez Hume, l'erreur
sensationnaliste va venir s'ajouter à ces précédentes erreurs :
à partir du fait : « la pierre est -grise », Hume construira la
notion du caractèl'e gris de la 'pierre (P. R., p. 21, 220, 223,
343) ·et n'arrivera plus à distinguer que par une différence de
degrés le percept et le concept.
Nous parvenons peu à peu à définir ce qu'est pour ·whi-
tehead le matérialisme. C'·est · un mélange d'idéaHsme, de
Hlécanisme, et de logique aristotélicienne. C'est la présupposi-
tion d'après laquelle le monde est composé de morceaux de
niatière avec des attributs (Religion, p. g3). C'est l'idée d'une
matière (ou matériel) (mot que Whitehead emploie pour que
nous puissions comprendre sous le même vocable la matière
ordinaire et l'éther qui a pris ensuite sa place) dénuée de but,
de valeur, de sens, suivan·t une l"Outine . imposée par des
r.elat~ons extéri•eures (S. M. W., p. 22). Dans .la doctrin-e
matérialiste tout devait être formulé en termes de temps,
d'espace et de matière, · - d'un temps dont le oours est égal,
d'un espace intemporel, passif, euclidien, d'un· matériel dont
toute l'essence est ·d'exister ·en oes instants suëce.Ssifs d'une

{1) Cf. Heinemann, Neue Wege der Philosophie, Leipzig, 1929 p. 35,
36, 122, 124, 125. Heidegger. Sein und Zeit, Halle, 1927, p. 97·
t38 VERS LE CONCRET

série à 'tine dimensioo sans extens~on, dans oet espace qui est
pl'<>dJuit par la combinaison d'espaces simultanés. C'est l'uni-
vers de la création continuée cartésienne, comme l'a montré
Bergson. L'espace est le lieu des emplacements uniques, le
monde la succession des emplacements instantanés (N. Kn.,
p. 1; C. N., p. 70; S. M. W., p. 65; P .. R., p. 108, 438).
I~ y avait là un domaine de concepts aussi définis, aussi rigi-
d!lS que eeux du ~oyen âge (C. N., p. 71, 73). Et pendant
près de trois siècles, non seulement tous les savants, mais tous
les philosophes, quelle que fût la place qu'ils accordassent à
resprit, qu'ils fussent matérialistes ou idéalistes, ont été maté-.
rialistes, au sens où nou:;; avons défini ce m·ot (1). L'esprit:
expulsé de la. sphère de l'objectivité, se réfugiait dans le sub-
jectif (S. M. W., p. _176). On aboutissait alors au dualisme,
à üne rupture de l'unité de la nature (S. M. W., p. 92~ 24o).
Ou bien on aboutissait au matérialisme proprement dit, puis-
que tout devait Il-Voir un lieu défini.
Whitehead, dans sa théorie de l'abstraction extensive, mon-
tre comment! à partir de l'espace concret, l'esprit humain a
ét(l amené à constituer ce schème d'abstractions (C. N., p. 78; ·
N. Kn., p. 110, 112, 120, 137, 161, 177); cette absence d'épais-
seur1 ces espaces instantanés, et finalement cet espace intem-
porel (2).
Cette conception a .cértes été utile. Il était bon que la science_

. (1) C'est Descartes qui a le premier formulé claireme-nt et adopté


ce schème matérialiste. Néanmoins pour avoir l'ensemble du jugement
de Whitehead sur Descartefi, il faut ajouter que, d'après . lui, par sa
distinction entre le temps et la durée, par le rapport qu'il établit ootre
la matière et l'extension, · DescM"tes anticipe les théories les plus moderne~~
(S. M.. W., p. ~8o). ~1'1 outre Whitehead prétend lui empru~ter sll
théorie . de li\ res vera. ll Ve\lt incorporer également à sa doçtrirJe ill-
définition de la réalité o'Qjective, llt. accept~ ce qu'il appelle le subjec-
tivisme du Cogito·.
_(2) Cf. Heidegger, Sein und ~eit, p. 112. On trouvera dans Russell,
Outline of Philosophy, un effort dans une certaine mesure comp11rable
pour Mrivcr le_ p!lint 'à partir de l'événement.
LA PHILOSOPHIE . SPÉCULATIVE DE . WHITEHEAD f 39

au moment de sa formation insistât plus sur les chang-ements


de mouv·ement que sur le mouvement lui-même; et que l'on pût'
étudier les systèmes isolés. Il fallait pour cela que l'on définît
la matièr·e ,par sa propriété d'emplacement unique (si]nple loca~
tion), c'·est-à-dire que l'on conçût tout morceau de matière
comme ayant un ici dans l'·espace et un maintenant · dans. le
temps, tous· deux parfaitement définis (S. M. W., p. 62):
Et même nous pouvons dire que ce matérialisme n'est. pas
faux, s'il est interprété ·d'une façon correcte. « Si nous nous
bornons à certains types de faits, abstraction faite des circons...j
tances oomplètes dans lesquelles ils se produisent, la supposition
matérialiste exprime ces faits à la perfection. Mai!! quand :nous
dépassons le domaine de l'abstraction, le schème se brise tont
de suite » (S. M. W., p. 22).
Et il s'est brisé d'une façon d'autant pius irrémédiable que
la science avait emprunté à la philosophie aristotélicienne ses
parties les plus discutables._ «.On a fait de ·la matière le subs-
trat métaphysique despropriétés » (C. N., p. 16), alors qu'elle
n'.existe' que par et dans ces propriétés. Ce qui n'était qu'un
procédé de }'.esprit dans la traduction de la sensation en con-
naissance discursive est devenu un caractère fondamental de
la nature (ibid). L'acceptation des idées de matière et d'éther,
ce sont là autant de conséquences de l'acceptation des théories
logiques ,d'Aristote. « La substance qui est un terme corrélatif
de Ja .prédication participe de son ambiguïté » (p. 19). En
r~alité, le savant moderne n'est que le lointain successe_ur des
phJisiciens. grecs ; à la place de l'air, de l'caJu ou du feu, il
pos•e comme eubstanoe des choses la matière et l'éther (ibid) ( 1).

( 1) Là où M. Meyerson voit l'essence de la recherche scientifique:,


l\1. Whitehead !le voit qu't~n défaut d'une certaine forme de l'intelligence.
Peut-être, et sur ce poin~ la critique de M. Meyerson parait juste, a-t-il
attribué trl'lp d'inflqencp à la logique aristotélie~enne, et y a-t-il là quelque
chose de plus fondamental qu'elle. Mais cette remarque, historique (du
point de vue de Whittehead), ne touche pas l'essentiel de la pensée de.
WP.it!'head. Remarquons aussi qu'il n'y a aucun .doute, dans l'esprit de
HO VERS LE CONCRET
~

C'est de la fusion monstrueuse de la logique aristotélicienne


et de la théorie atomiste du temps et 'de l'espace que résulte
toute la conception scientifique moderne. « La philosophie a
transformé J'.entité en un substrat métaphysique ; puis les
.savants ont postulé que cette entité est pourtant dans l' espac~e
.et dans le temps » (Ç. N., p. 20). Le temps et l'espace sont
eux-:-mêmes devenus des substrats, dans lesquels la nature est
posée (ibid). _
Whitehead revient sans cesse sur la fausseté du schème sujet-
prédicat, sur son inadéquation quand il s'agit de décrire des
s!tuations concrètes; car il n'est fait en réalité que pour .del'!
abstract~ons. Et de même l'idée d'une substance en tant que
séparée de ses attributs n'est qu'une abstraction. ·
· Ces ·erreurs logiques ont eu pour conséquence une vision du
monde désespérante autant que fausse. Les cieux ne chantaient
plus la gloire de Dieu, mais la puissance du calcul le plus
abstrait. Les murs des temples étai•ent nus. Anti-esthé:tisme,
individualisme, spécialisation, - ce que Whitehead appelle le·
célibat de l'intellect, tenu à l'écart.de la contemplation vivifiante
des f.a_its complets, - mépris du milieu dans lequel nous nous
troumns et de tout ce sûr quoi un Ruskin et un W. Morris.
devaient attirer à nouveau l'attention et l'amour, la vie des
tnontagnes et des fleuves, l'humble vie familière qui nous·
entoure, tels étaient les effets de cette théorie de la science
(.S. M. W., p. 2!12, 2M). Tout ce qui compose l'expérience
psychique immédiate de l'humanité avait disparu. La liberté,
la valeur, étaient détruites comme la beauté (S. M. W., p. 92).
Il n'y avait plus. qu'un présent instantané, un passé évanoui,
.un futur inexistant et une matière inerte, une conception du
monde infiniment mince (C. N., p. 71, 73). Le matérialisme
contredit toutes les affirmations de notre conscience sensible.

Whitehead, sur la portée. ·de ses théories, ainsi que le donne à ehLendre·
une not.e de M. Meyoerson (Cheminement de la Pensée, p. 79A); il dit'
· seulement qu'étant très différentes de nos manières traditioninelles de pen•
ser, eUes sont difficiles à accepter,
LA PHILOSOPHIE SPÉCUt"ATIVE DE WHITEHEAD 14f

Dès lors il n'y avait plus de conception possible de l'unité


de l'être. La solidarité de l'univers, et la possibilité de la con-
naissance restaient des ·mystères (P. R., p. 78). Bien plus,
certains concepts physiques, la vitesse, l'accélération, l' énergië
cinétique ne pouvaient être compris qu'avec beaucoup de diffi-
culté; le changement apparaissait comme impossible, et d'autre
part l'identité devenait une-' exigence invérifiable. « Nous ne
pourrons . jamais savoir que les deux cargaisons de matériel
dont sont chargés les instants discontinus sont les mêmes » ;
la causalité enfin s·emblait une énigme. ·Pour avoir éliminé les
causes final·es, le mécanisme ne pouvait plus comprendre les
caus·es ·efficientes, et c'est le mérite de Hume d'avoir mis en
lumière le pmblème qu'eUes. . oDnstituaient dans une semblable
théorie (N. Kn., lp·. 1, 2; F. R., p. 24).
On pouvait voir aisément le caractère précaire de cette
construction. D.ans la· perception mê.me il n'existe pas seule~
ment un rapport de substance à attribut Il y a là un rapport
multiple : « ce que nous . voyons dépend de la lumière qui
entre dans l'œil» (C. N., p. 27). Puis il fallait expliquer, nous
l'àvons dit, les idées d'acoélél'ation, de mouvement, d'identi.té.
En se développant, la physiologie, la psychologie allaient
r~vendiquer leurs droits. L'évolutionnisme biologique, la théo-
rie énergétique en physique, apportent de nouvelles conceptions.
Les fondements de la physique sont ébranlés ; quel sens en,
effet y a-t-il à parler de l'explication mécanique, alors qu'on.
né sait pas ce qu'on signifie par l'idée de mécanique? (S. ·M.
W., p. 21, 24o.)
/
/
/ III. - L'ESPACE ET LE TEMPS.

Mais pour critiquer le· matérialisme, il va nous falloir avant


tout discuter la oonception gél).érale .de l'espace et dù temps,
et c'est à quoi va s'attacher Whitehead (1).

( 1) Cf. Russell, Outline of Philosôphy p. x64.


142 Vl;:RS LE CONCRÊ1'

Le temp·s et l'espace sont, pourrait-on dire, à la . fois des


mécanismes de séparation et des mécani·smes d'union et enfin
des mécanismes de limitation. Ou, pour prendre le vocabulaire
de Whitehead, ils sont séparatifs, préhensifs et modaux.
Il ne faut pas séparer les mécanismes de limitation et de
sépa:ratioo du mécanisme d'un1on. Les extensions temporelle
et spatiale n'expriment pas seulement la disconnexion (N. Kn.,
1) ; .elles sont rassemblements d'ensembles (S. M. W.-; p. 91c).
Le temps et l'espace sont les affirmations, par essence ambi-
guës, à la fois de l'intér1orité et de l'extériorité des relations
(P. R., p. 437)· Un Màlebranche, un Spinoza, au temps même
où la théorie mécaniste trii()Illphait, ava1ent fortement exprimé
cet .aspect unificateur de respace. « Les volumes d'.espace, dil
Whitehead, n'ont pas d'existence indépendante, ils sont sei.Ilo-
ment des entités à l'intérie·ur de la totalité » (S. M; -W.,
p. 81). Kant avait de même fortement mis en lumière l'idée
que l'espace est d'abord une totalité. '« L'espace et le temps,
dit Whitehead, sont donnés dans leur intégrité » (p. 8g).
Whitehead rapproche sa conception de celle de Spinoza et•
·.de celle de Malebranche ; ·mais elle rappelle également celle de
Leibniz. « Cette unité, dit-il, n!est pas l'unité d'un agrégat
simplement logique, mais d'un agrégat ordonné où chaque par-
tie ·est quelque chose qui est vu du point de vue d'une autre
partie, et où du point de vue de chaque partie toutes les
autres sont vues ; tout volume d'espace ou tout· laps de temps
inclut dans son essence les'aspects de tousles volumes â'espace
et de temps » (S. M. W., p. 8g). Pour prendre le langage de
Leibniz, nous pourrions dire que tout volume se. reflète dans
tous les autr·es volumes. Ou nous pourrions rappeler encore
la théorie des perspectives telle qu'eUe est formulée par Alexan-
der.
S'il y a ainsi des points de vue différentS, c'est qu'il y a
·une unité entre l'aspect préhensif et l'aspect modal de l'espace.
Il serait donc· inexact de dire que l'espace est le produit
d'une déformation de 1~ réalité par l'intellect; l'espace es.t. un
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE Dl<:: WltiTEH:t<!AD { 43

facteur ~éel des choses. Il est la traduction de la divisibilité


génétique dans la divisibilité coordonnée (P. H.., 4og, 4I5,
456).
En deuxième lieu l'espace a de l'épaisseur ; son unité est
une unité concrète. Le volume est l'élément le plus ooncret de
l'espace. Poussés par le caractère séparatif1 de l'espace, ·nous
tendons à analyser les volumes · eux-mêmes alors que l'unité
de V'Ohune est le fait ultime de l'expérience. «Cette salle
comme multiplicité de points est une pure construction de
l'imagination ; !'.espace volumineux de cette salle, voilà quel est
le fait ultime » (S. M. W., p. 81), bien que cette unité soit
limitée, :mitigée par les unités spéciales des parties qu'elle
oo~tient. -
Il y a d'ailleurs différentes sortes d'intensité de l'espace, et
c'est ce que Whitehead veut dire ,quand il parle dOIS « types
différents de location modale ». Il y a des sons volumineux ;
'les couleurs diffusées soni ·volumineuses ; dans d'autres cas la
location modale d'une couleur petit être celle qui consiste à
être là limite d'un volume :: par exemple la rouleur qui teint
le mur d'une chambre:
En troisième lieu, l'espace ~st une ·qualité des attributs . de
I'obj·et. Car. « ce n'est pas la substance qui est dans l'espace,
mais ses attributs. Ce qu·e nous trouvons dans l'espace c'est le
rouge ou le rose, et l'odelir du jasmin et le bruit du canon».
L'·espace est bien une r.elati:on ; et Whitehead adopte une vue
relativiste de l'espace. Mais ce n'est pas comme on le pense
d'ordinaire une relation entre des objets, c'est une relation
entre des choses temporelles et spatiaJ.es, entre des événements
(C. N., p. 21 et 24).
Par wite de la grande nettetâ de. nO·s perceptions visuelles,
neiteté . qui est à la fois le fondement de nos connaisSanceS'
natur.elles et l'origine de nos erreurs philosophiql.les, nous fai-
sons de cet espace qui est relation entre des événements un
espace qui est relation entre des objets {C. N., p. I35); ·et
comme les figures pa-r:aissent être ·dan"!! l'e-space et nün dans le
144 VERS LE'CONCRET

temps (N. Kn.,. p .. 192), comme les événements sont nommés


d'après les objets remarquables situés en eux, et ainsi sont
masqués par les objets, nous finissons par séparer complètement
l'espace du temps .et. par faire de l'espace une relation statique
entre objets.
L'espace est donc un ensemble, un volume, une qualité des
événements. Il n'est pas juxtaposition de points, mais interfu.:.
sion de volumes. Ceci va nous faire comprendre ce que Whi-
teh-ead entend par la négation de l'emplacement unique ( 1).
Un événement n'est pas plus en un point donné qu'un: sou~
rire qui se dessine sur une figure, n'est en tel point de cetto
figul'e. La location dans l'espace (entendu comme schème abs-
trait) ·est toujours un idéal de la pensée et jamais un fait de
la peroeption (N. Kn.; p. 166). Un événement concret ne peut
être logé à un endroit défini dans un espace qui est abstrac-
tion. Comment fixer ·en des points le volume qu'est un événe-
ment?
En fait, la relation de situation est quelque chose de heau-
ooup plus complexe qu'on ne le croit d'ordinaire. Où est votré
mal de dents? Le dentiste à qui vous avez montré la dent qui
vous fait mal, vous a dit qu'elle est parfaitement saine et vous
a guéri en soignant une autre dent. Quelle est la dent où était
situé le mal de dents ? Où est la flamme que vous voyez dam;
ce miroir, où est l'étoile que vous voyez en cc moment? Où
est même la personne que je crois voir en ce moment, et
quelle est sa situation par rapport aux molécules qui la com-
posent? (C. N., p. I47)· La science et la philosophie ont
adopté une théorie naïve « par laquelle un objet est à un
endroit en un :tnoment défini ». En réalité~ un objet est dans
tout Sl(}n voi;sinage, est ingrédient dans tout son voisinage, pour
prendr-e l'expression de Whitehead, et son voisinage est indé-
fini. Il est ingrédient à travers toute la nature (C. N., p. I45).

· (1) Voir Loyejoy, Revoli o.gainst duàlism, chapitre V, une critique


de cette idée qui met en- lumière certaines ambiguïtés.
LA PHILOSOPHiE SPtCULATIVE DÊ WHITEHËAD i43

Idée qui ~~·est nullement nouvelle dans la science et la philo-


eophie. Tout philosophe qui insist·e sur le caractèr·e systéma-
tique de la réalité y est nécessairement amené. Et cette même
doctrine est e~sentid1ement mêlée à toute la spéculation phy-
sique moderne (Ibid.). EUe oesse d'avoir un caractèt'e paradoxal
pour tout philosophe qui ne voit pas seulement dans l'espace
son caractère séparatif et son caractère modal, mais aussi son
caractère préhensif, qui conçoit comme l'essence de l'espace
et du temps non pas le· fait de ne laisser ,passer qu'un événe-
ment à la fois, mais le fait d'être. unification d'événements.
Ici encore, l'erreur vient de la jonction du ffi.écanisme de la
science· de la Renaissance avec la théorie de l'attribution dans
la logique aristotélicienne. On ne veut pas tenir compte du fait
des relations multiples. Et on arrive forcément aiirsi à une
monadologie,· à une vision de l'univers comme fait d'objets
séparés (C. N., p. r5o). En réalité, si nous voyons un objet
·bl·eu, 11 y a là une :velatioon très oomp1ex•e, 10ù entr.ent la
rouleur, l'événement percevant, la situatil()n et lets événement!:'!
intermédiaires. « Toute la nature ·est Dequise, bien que cer-
tains des événements seulement aioot besoin que leurs ·carac-
tèœs roient de certaines sortes défini.es. »
De là, malgl'é les ré<"•erves qu'il fait sur i'importance acoor-
dée par· Einstein aux signaux lumineux pour la définition
de la simultanéité, l'accord pmfond de Whitehead: avec les
tMse.o, l'elativistes. « Galilée et l'Inquisiti•on oommet'bent une
même err·eur ; .elle réside dans la seule affirmation qui leur
est commune : à savoir que la position absolue est un fait
physique. Tout C()I'iPS rigide définit son pi'opx~e espaoe, av·ec
ses points, ses lignes, ses surfaces » (N. Kn., p. 3r ). Le
mouv·ement relatif . de deux éléments signifi·e seuleme:nt qwe
l·eu~ schèmes organiques utilisent des schèmes spatio-tempo-
J'iels différents (S. M.~ W., p. r65. Cf. p. rS2) (r).
Le r·elativisme détruit définitiv~me:nt le matérialisme scien-

(1) Voir Whitehead, Principle of rélativity.


H6 VERS LE CONCRET

· tîfique en montrant que les di,stanoes spatiales ne peuvent


êtr.e définies à part des distances tempoDelles ( 1) ; il fait voir
qu'on ne peut définir une simultanéité absolue, ·et q:ue par
wnséquent la conception par laquelle on prétend se représenter
la natur·e à un instant donné est fondamentalement inexacte
(S. M. W., p. 148, 153). Il n'y a pas de points situés
absolument en des instants (N. Kn.., p. 4 et 5). Un. point
est une •entité complex•e, une Classe d'événeme1nts (C. · N...,
p. 135, 17·6; N. Kn., p. 31). · •
;- Ainsi s'achèV'e cette théorie de l'·espace, ensemble, et pourtant
attribut, •enaembl·e mouvant, ensemble ooncl'et. Il est bien
diff.évent de J'.e:.pace euclidien ou ·new1JGnien. Et il ne se diSr
tingue pas moins de !'.espace d'Alexander, qui, malgré son
caractève de I'lelation et de oomplexité interne, apparaissait
aV'ec un caractèr·e d'absolu.
Le temps doit être conçu de la même manièœ relativiste
quo l'espace. Il n'y a pas d'une part le temps, d'autre p~·rf.
ce qui le l'emplit. Ce dont nous sommes consci·ents, c'est le
passage de la natuDe (Pme., p. 46). C'est ce que signifi·e l'idée"
d'un éther d'événements. « Quelque chœe est en train de se
passer partout et toujouns. L·es événemoots sont coextensifs au
temps et à !'-espace » (N. Kn., p. 25).
Aus,si y aura-t-il des temps difféi'Iimts, des famines dte durées
(N. Kn., p. 45; C. N., p. 72, 73, 173). Parmi les événements
que l'homme roit maintenant, les uns sett'ont présents, Ies a.utl'es
paS~Soés ou futurs pour l'habitant de Mars. « Il y a un nombre
indéfini de séries tempcwelles discordantes et d'espaces disco·r-
dants » (C. N., p. 175, 177). Jusqu'à notre époque on pensait
que n'importe quels moments du temps devai•ent être paral-
lèles, c~e.st-à-dire qu'aucun événement ne peut être à la fuis
dans deux moments. Aujourd'hui, on admet qu'il peut y av'oir
intersection de deux moments (Proc., p. 48). Whitehead
I>emarque que le caractèœ paradoxal de cette observation dimi-

(x) Cf. la théorie d'Alexander suivant. laquelle toute relation est une
« tra.nsaction •.
LA PHILOSOPHIE Sl'ÉCULATIVE DE WHITEHEAD 1. ~ 7

nuera ~i on distingue eatre le:> séries temporelles particulière.<;


et ce qu:il app-elle l'avanoe créatrice, la poussée général•e du
temps (Ibid., p. !19; C. N., p. 126) .. ·.• '
Mai:s ce n'est pas là la cara.ctéristiq~e la plus importante de
la oonoeption du temps chez Whitehead. L.e temps est durée,
voilà ce qui, plus radicalement encore que. le relativisme, va
réduire à néant le matérialisme classique av•ec s.on schéma du
« monde à un instant donné ». « Le temps oomme sucoession
d'instants ne oorreSipond à ri·en dont j'~ie la connaissance
divecte: J,e ne puis y penser qu'à l'aide de métaphores, soit
oomme à une succession de polnts sur une ligne, soit oomme à
un •ensemble de valeurs d'une variable indépendante d.ans cer-
taines équations différenti·elles. Ce dcmt nous sommes cons-
cients, c'est d'une durée de la natuve ay.ec une extoosion tem-
pol'elle. L•e présent contient oo lui des antécédents et des
oonséquents, antécédents et oonséquents qui sont eux-même:s des
•extensions temporeUes » (Proc., p. {15, 46). Le fait ultime
e•st celui d'une perœption pendant une durée. La donnée ultime
de la scienoe, c'est, pour \Vhitehead oomme pour Alexander,
un présent spécieux, non un instant sans durée (N. Kn., p. 8).
On 'V1oit que tous deux sur ce point peuv·ent se réclamer, ct sc
réclament de la pensée be.rgsonie>:~noe. Un Bergs-on, ·un Alexan-
der, un Whitehead, un Hus~rl se fmnY.ent ici d'àcoord.
L'obs-ervat~on scientifique nous fournit les mêmes indications
que la peroept~on naïve. Ainsi : « Aucune pmpriété caracté-
ristiqu·e du fer ne peut se manif·ester à un moment donné.
'f,out oomme un fait biologique, il a besoin de tern;ps pour
son :l)onctionnement, il n'y a pas une chose qui serait du f.er
à un instant. » Autmment dit, être du fer, c'est le caractère
d'un événerilent (N. Kn., p. 23). L·es vues, d'un Whitehead vont
ici dans le même s·ens que les reche:rches d'un Volterra. D'une
façon plus générale enoore, un vecteur implique une direction,
car ce n'est pas aY.ec ce qui est simplement à un point donné
qu·e la not~on de direction a à faire ·et on ne peut définir 11ne
direction en se limitant à un point (Ibid., p. 2l). ·
"\IÈRS L~ CONCR~'i'

A plus :Sorte raison en e3t~il de même, d'après oe que nous


venons de dire, pour un organisme, sans que nous voulions
dire que l'organisme se sépare par là du reste de la natur~;
bien au oontraire, nous voyons seulement d'une façon plu:s
claire dans l'organisme une caractéristique générale de la nature
(N. Kn., p. 3).
Nous sommes ·en p:ré&ence de lamelles, de . plaques (sl,ab)
de durée, et non d'étendues pur·em~nt abstraites de temps
(str.etch) (N. Ku., p. 71 ; P. R., p. 2(~, 25) (1). Autrement
dit, le temps n'·e3t pas plus fait d'instants que 1'-espace n'.est fait
de points (2). Il est fait d'épaisseurs tempor-elles (C. N., p. 39.),:
oomme l'espace est fait de volumes. .
Ici un nouvel aspect de la théorie de. Whitehead et un
aspect qui pourrait au premier abord apparaitFe comme contra-
dictoire avec le précédent, mais qui au fond est appelé, exigé
par lui, va se révéler.
Nous a~ons insisté sur la· continuité du temps. Pour Whi-
tehead, la temporalisation est en réalité faite de morceaux
discontinus de continuité. La temporalisat1o·n est mie succession
atomique (S. M. w:, p-. I5g, 16o). Il y a pour Whitehead
oomme pour James d~s goutte·s, des palpitations d'expéri•ences.
Sa théorie sur ce point. se rattache d'une part à la théori·e des
quanta, d'autr·e part aux essai·s de James pour unir les théori-es
de Renouv1~r à ceUes d~ Hergron. Comme l'a vu Zénon, il ne
peut pas y a~oir de oontinuité du dev-enir ; ce qu'il peut y avoir,
c'e.st devenir de la continuité·, la continuité se nmmant peu à
peu, à partir du discontinu (S. M. W., p. 171 ; P. R., p. 48,
100, 4oi). De ce point de vuè, une durée est une opoque, un
arrêt (S. M. W., p. I57)· L·e temps est une sucoession de
durees « époqua)es », dù.rées qui ne sont pas réalisées à ·partir

. ( 1) Aussi pouvons-nous ·dire qu'il n'y. a pas de présent ; le passag-e


de la nature ne laisse. au·cuno place entre le passe et l'avenir ; ce que
nous peroevons comme présent est la frangil vive de la mémoire, teinte
d'anticipation (C. N., p. 72). .
(2) Cf. Eddington. La naturo du monde physiq.ue, chapitre m.
LA PHILOSOPHIE SP:f;CULATIVE DE WHITEiiEAD 149

de leurs parties, mais qui sont données en même temps qu'elles


(Ibid., rp. 158). Le temps ·est de nature atomique. Il y
a des espaoes de temps, c'est-à-dir•e des totalités donn~es de
temporalité indécomposable (Ibid., p. 16g), l'idée d'espace
appliquoo ainsi au temps ne signifiant plus sa divisibilité, mais
au oontraire, oonformément à un certain aspect de la théorie
de Whitehead, son indivisibilité. Gomme une note de musique,
le morceau de f.er dont nous parlions se définira seu1eme:nt dans
une certaine durée oompacte, par un certain rythme (Cf. S. M;
w., p-. 46).
Ces théories de l'espaoe et du temps vont donc nous amener
à une oonce,ption atomique de la nature, si par atomes on
~·entend plus de3 particules élémentaires, mais des événements.
Il, y a des totalités, des blocs atomiques qui occupent des
périodes de temps (S. M. W.,. p. qo).
On pourra donc dire de la philosophie de l'organisme gu'elle·
est 'une théorie atomique de la réalité ; et Whitehead y insiste
particulièr~;ment dans Process and Reality, « La vérité méta-
phy,sique ultime •est l'atomisme. Les créatures sont ~tomiques ».
Extposant un·e idée assez proche de celle de Leibniz, il écrira :
c La oontin!Jité ooncerne ce qui est possible ; la réalité est
incurabl·ement atomique. » Les différences ootre les espèces,
la théorie des quanta, vont toutes dans la même divection et
nous mont11ent le caractère platonicien, ou plus exactement
pythagorique et démocritéen de la natur·e (P. R., p. 37, !18,
84, 100, 132, 437)·
C'·est là pour lui une oonséquencc de sa thé>ori·e des événe-
ments ct des objets. Il y a des obj·ets qui peuvent êtm logés
dans chaque moment de leur durée'; nous pouvons les appeler
des objets uniformes. Mais il y a des obj·ets qui ne eont pas
uniformes. Ainsi un air musical. Nous l'avons perçu comme Ulll
rout dans une certaine durée ; mais l'air n'·est à aucun moment
de cette durée. Il y a pour certains objets des quanta de temps
minima qui leur sont nécessai11es pour exister (C. N., :p. 162,
167, 168). Il en est de même pour une molécule; une molécule
"
!50 VERS LE CONCRET ..
·exige un minimum de durée pour manifester son cara~tère
(N. Kn., p. 99 ; Proc., p. 56). De même enoore pour un être
vivant : la vie à un instant n'existe pas. Le rythme est la
contre;partie causale de la vie, le rythme est la vie (N. Kn.,
p. 196, 197) .. Or tout objets non uniforme est un objet qui
rythni·e ainsi la durée (N. Kn., p. 19g). Le morceau de fer
dont nous parlions est un air musical. ·
La théorie de la durée aura ce double caractère d:'impliqu·er
une -continuité et une disoGntinuité, - une oont.inuité en tant
que liée à la t•exture même de l'extension, une disoontinuité en
tant que liée à de3 objets (1). L'espàce et le temps limitent lt's
obj-ets, mais à· le:ur tour l·e3 o~Jjets limitent J'.espace et J,e temps.
Ils ·SOnt, pourrait-on dire pour prendre le langage de Whi-
t.ehead, modaux J.es uns pour les autres. Et ce caractèl"e modal
est lié intimement aux deux autres caractèl"es de préhension
et de séparation.
Mais il faut ajouter, pour caractériser cet atomisme, que
pour lui un atome est un « système de toutes choses » et que
l·e monde, bi·en qu'il soit atomique, e.st un ·en certain sens
infiniment divisible (P. R., p. 69, w5). En outl"e, conformé-
ment aux plus récente; conceptions de3 physiciens, \Vhite.head
ne voit pas de oontracliction entre la théorie atomique et une
th('Ori·e ondulatoire ; hien au contraire ; car la seule explication
de l' existoence des rptmla doit se trou\'er dans un rythme, dans
un passage d'une marée haute à la marée haute suivante. La
disoontinuité de3 o:-bites s'explique par, de3 sy,stèmes de vibra-
tions (S. M. W., p. M). D'mÏtr·e part, peu à peu les systèmes
qui d'abord paraissent corpusculaires, en s'assemblant les uns
av-ec les autres prennent la forme sociale des ondulations. l\fais,
au fond, c'est la même réalité qui se tmuve énoncée par la
théorie corpusculaire et par la théorie ondulatoir·e, de même

( 1) En réalité, les mots de continuité, discontinuité disent bien mal r,e


qu'il s'agit ici de faire cnte~dre, ces. volumes de durée, ces rythm~s
denses.
LA PHILOSOPHIE SPI~CULATIVE DE WHITEHE.\.D 151

qu'on peut pen.ser à une armée soit comme à un ensemble


d'hommes, soit romme à un ensemble de T'égiments (P. 1\:,
p. 4g, 128).
1
1

IV;J_. L'ESPACE-TEMPS. LES ÉVÉNEMENTS ou PRÉHENSIONS.

PŒ~éoisément parce qu'aucun d'.eux ne peut être séparé de ce


qui le remplit, l·e temps et l'espace ne peuvent êtl'le séparés l'un
de l'autre. II faut se figurer des volumes à quat}'le dimensions
(Proc., p. 82). « Nous sommes habitués à diviser Les événe-
ments en ti'ois facteurs, temps, espace et maté-riel. J.e ne nie
pas l'utilité de cette analyse pour ·exprimer certaines lois
importantes de la natur·e. Mais aucun de ces facteurs n'e.st
posé par nous dans la oonscie:nce sensible ·en une indépendance
oomplète. Nous percevons que quelque chose se passe « là
alors ». C'·est là la définition même des événements » (C. N.,
p. 7S, t4o). Nous sommes amenés à les ooncevoir aussi .bi·en
par la cOnstitution quantique des deux réalités spatiale e:t tem-
poœlle (P. R., p. {~37) que par leur fusion.
4 Le mot d'événement montre à la f.ois le caractère de passage,
de transit~on, et le caractère d'unité de la préhension (Ibid.,
·p. n6). C'est une occasion époquale (Religion, p. 78, 79, 8o).
Dans la notÏJOn de durée se joi,grnent les idées d:e totalité et
d'-extension (C. N., p. 8g). II y a là un rourant immédiate-
ment présent (N. Kn., p. 6g), un tout qui est présent (Proc.,
·p. 46). Whitehead •essaie de Ji.e.r les deux cooœptiJOns de
la durée de James et de Bergson, le caractère plus compact de
l'une, le caractèr·e plus fluide de l'autre.
Nous ne voyons que des événements. L'obélisque de la place
de la Concorde est un événement, lié à !':existence· de la. terre,
de Paris, etc ... Nous savons qu'il n'a pas été de tout 'temps,
:et qu'il ne s·era pas éternel. Si nous le définissons d'une façon
suffisamment abstraite, nous pouVIOns dire qu'il ne chan-g·e pas;
m'ais un physicien nous dira qu'il perd tous les jours quelques
Hl2 VERS LE CONCRET

mol·écules et que tous les jours il ·en gagne d'autres (C. N.,
p. x66). Inv·ersement on devrait pouvoir dire que l'évén:ement
qui est l'assassinat· de César occupe de !'.espace. L,es relations
des événements à l'espace et au temps sont donc à presque
tous égards analogue's (C. N·., p. 36). Il n'y a pas d'une
part des objets dans l'espace et d'autre part des faits dans le
temps, mais des faits-obj·ets· qui s·ont l·es ~vénements.
Il ..faut dire cependant. que l'événement qui se passe :mainte-
nant, c'est toute la nature. L'événement complet comprend cet
arrièr-e,plan qui est toute la nature à un moment donné, y
compris l'événement percevant (N. Kn., p. 68). Ici appai·aît
donc une diS'Symétrie entre le rapport de l'événe>ment' au temps
et ron rapport à l'espaœ; car du moins d'après les Principles
of natural k;n;owledge, cette tranche ooncrète de nature oon-
tient , l'infinité de · l' esp.ace, mais non l'infinité du temps
(p. II).
En ·effet, oes durées ne sont pas des 4éooupures faite's par
l'eS~Prit ou des cadres impœés p_ar l'esprit ; oc sont des entités
naturelles défini·es (C. N., p. 52), des stratifications réelles de
la nature, des faits physiques (C. N., p. 187). Non seulement
dans le réalisme de 'Whitehead, la :f.orme spatio-temporelle n'est
pas une oonvention arbitraire (N. Kn., p. 32), mais ses divi-
sions elles-mêmes n'ont rien d'arbitrail"e.
A vrai dire cette limitation des' durées, l'affirmation qu'il y
a autr·e chose qu'un événement unique qui :serait l'•ensemble de
l'univ·ers, soulève un. problème, et un problème l'cdoutàble, dans
la philosophie de ·whit·ehead. Nous pouvons sur oe point trans-
crire ce passage significatif qui montre tout ce qui reste d'ops-
cur dans l'idée d'événement (C. N., p. 73) : « La théorie que
je présent•e admet un plus grand mystère ultime et une plus
profonde ignorance. L·e passé et I'.avenir se montrent et se
mêl•ent dans un pfésent mal défini. La présence activ.e du pas-
sage qui pousse la natur·e en avant doit être cherch~e à travers
le tout, dans le passé le plus lointain oomme dans la portion
la plus étroite du présent. P·eut-être aussi dans J'ay;enir non
LA PiHLOSOPIIIE SP.ÉCULATIVE DE WIIITEIIEAD 153

réalisé ... Peut-être aussi dans l'av·enir qui aurait pu être, auss1
bien que dans l'av•enir qui sera.;. »
Il ne faut donc pas croire qu'une duree puisse être déter-
minée d'une façon abs.olue. Sur ce point, Whitehead sembl·e
prévoir 1es théories récentes fondées sur le iJrincipe d'indé~er- ·
mination. « C'est là un ex·emple de l'indétérmination doe · la
conscience sensible >> ,. (G.
.
N., (.1!·r ··' 5g, 72): '
Mais c'·est là aussi un des écueils auxquels viendra ·se heurter
la théorie de· Whitehead. Il faut qu'il mainti.eime à la fois
que l'événement est un, appréhendé par lui-même, qu'il est,
oomme ille dit, ~ans sa propre préhensi.oo, - ·et d'œutl'e part
qu'il est en r-elation avec d'autr·es événements, qu'il est appré-
hendé par eux (S. M. W., p. r3o). Un.événement ne peut être
isolé ; il a à fair·e avec tout oe qui exi.ste et e.n particulier avec
les autres événements (Ibid., p. 129). Chaque événement est le
miroir de tous les autres en :même teiDJ>S qt{'il se rhire dans
.tous les autres.
L·es événements sont des préhens~oTIB ou proces·sus d'unifica-
tion ( r), Une pœéhension, c'est l'entité finie au-delà de laquelle
on ne peut aller sans trans:6ormcr le ooncret en abstrait (S. M.
W., p. 8g, go). L·e mot préhension. indique bien oette réfénence
à un au-delà, ce caractère vectoriel, intenti.onnel pour parler
avec les phénoménologues, de l'événement concr·et. L'·essence
d'une entité réelle consiste en ce qu'elle 'est une chose dont
· toute l'essence est de préhcnder. Elle eUectue une concrétion
des autres choses. Elle sent oe qui ~t là et le transforme •en
ce qui est ici. L'essence d'une entité réelle est donc présente
. en d'autres entités réelles. Il s'agit d'éclaircir oetbe noti,on et
par là d'appi'o:Bondir la notion cartésienne de la r.ealitas objec-
tiva, la noti,on lockienne d'une présence dans l'·es,prit des choses
telles qu'·elles sont (P. R., p. 25, 56, 67, 76, 121), peut-être
aussi la notioll stoïcienne de compréhension.

(r) Cf. Ruyer, Esquisse d'une philosophie de la structure, 'p. x48 :


« Dans l'image d'un arbre, toutes les feuilles, tous. les points de 1' éten-
due Yisl.lelle existent ensemble, sont :pris ensemble pour agir sur nous ».
154 YERS LE CONCRET

La perception d·evient si natul'elJ.e que la nature tout entière


devient perception. Tout événement est un point de vue synthé-
tiqu·e sur runivers, et nous reti'OUVIO'IlS ici Leibniz, ou plutôt
cnoorc, derrière le langag.e leibnizien, nous ret11ouyons les idées
oommunes à quelques mntemporains par ailleurs bien diffé-
rents. Sur ce point, Matière et Mémoire, Le Temps, l'Espace et
la Divinité, 'et L'Art poétique de Claudel, &emblent oOJ:ioorder.
Il y a des appréhensions non-cognitives, des préhensions des
choses les unes par les autres. La peroeption ne ·sera que la
prise de consci·enœ de ce fait plus fondamentar que la connais-
sance proprement dite, par lequel une chose en connaît une
autrl{) (S. M. W., p. 86). Ce qu'il y a au fond de la· nature,
ce sont des actes aveugJes de percepbivité (Religion, p. 8~).
AuSISii oomme pour Alexander, oomme pour Heg~l, la prévi-
sion et la mémoir~, peut-être la connaissanoe mêmé, ne sont-
elles pas pour 'Vhitehearl des caractéristiques de la subjecti-
vité ; elles ·sont dans les choses. « Un événement a des contem-
porains, cela signifie qu'un évén·ement reflète ·à l'inténeur de
lui...même les modalités de ses contemporair1s oomme une mani-
f·estation d'act:on immédiate. Un événement a un passé, cela
signifie qu'un événement reflète à l'intérieur de lui~même les
modalités de ses prédéce3seurs comme des souv·enirs qui sont
fondus dans son pmpre contenu. » Et' un événement possède
la faculté d'anticipation (S. l\'1. W., p. 91).
Nous pouVIOns encore appeler les événements ou préhensions
des ooncresoences ou concrétions, ·en ce sens qu'Us sont des pro-
ductions de nouveaux ensemMes' (P. R., p. 79; Religion, p. 8o)
et l'on peut rappi'ocher ceUe conception de l'idée d' « émer-
gence » telle que la conçoit Alexander. Toute occasion effectue
une ooncresoenoe de l'univers, y compris meu (P. R., p. 448),
toute chose il'·ée~le rut synthétique (Symbolism, p. ~4). Aussi
pouVIOns-nous dire que tout ce q1:1i est une donnée pour ·le
sentiment étant une unité senti·e est une unité réelle, et oes
unités sont irréductibles.Ies unes aux autres. Il y a une infinité
de catégories d'existences irréductibles (P. R., 32).
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD Hi5

Les relation's ne sont donc pas, oomme l'a bie:n vu James,


-extérieul'eS au d~nné, le donné oomprend en soi SOU intercon-
nexion (P. R., p: I58). ·
La nature ~st une structure.. de processus· qui évolue:ri( un
passage de préh!ension à préhens~on (S. M. W., p. g::>). Sur ce
point, nulle thémie philosophique ne va plus pro~ond que la
poésie 4'un Wio-rdsworth ou d'un Shelley, quand ils nous font .
sentir la riatùre en tant qu'entrelacement d'unités préhensives.
que baignent le3 _présences de préhensions différentes (Ibid.,
p. 106). Et -en eff.et, les préhens'i.ons impliquent d.es émotions,
des de&•eins, des val-eurs ·et des jugements d•e val•eur; tout l'élé-
ment ooncret de la nature est ré'intmduit av·ec. elles (P. · R.,
p. 25). Toutes le.s chos·es réelles a.pparaîtmnt à la ~ois comme
des objets prébendés et comme des suj·ets, qui préh·endent l'uni-
vers dont ils naissent (P. R., p. 78). 11 n'y a pas de réalité
indépendante d'un suj-et individuel (S. !\f. W., p. 188). Whi-
tehead peut dire qu'il a accepté la théorie subj·ective de la
philosophie moderne au moins saus une certaine forme, cette
théo·rie qui s'est f.ormulée d'abord dans le cogito cartésien. Ge
qu'il n'accepte nullement, c'·est la théorie sensationnaliste qui
lu:i a été liée par l~~; suite;
La oonoeptïon réaliste de la préhens~on se complète donc par
une oonception subj·ectiviste, ou plus exactement, l'essence 'du
réalisme, de la négation de la bifurcation ·est de mont:œr dans
l'événem~t qu•elque chos·e de psychique (S. l\1. W., p. 24I)
en même temps que dans 1e psychique quelque chose qui est
de la nature générale de l'événement. Le. S'Uj·et n'é-~t qu'une
efflorescenœ, ma~ ce dont il est l' efflor.e.scence est encore.
de la nature du suj·et; l'objet est l'humus et le spec_tacJ.e du
suj-et ; mais ce dont il est l'humus ·et le spectacle est enooro
de la nature de l'objet.
C'·est ceU.e oonception des préhe'Q;Sions qui va permettre
d'•ex,ptiquer qu'il y ait oonnaissanoe (P. R., p. 269). Et en
·effet, ·e!le •est ess~?ntiellement une protestation oontre la « bifur-
cation de la na~-re » qui 11end impossible la solution du pro:
156 VERS LE CONèRET

blème de la ()Onnaissance (Ibid., p. 4w). Elle permet de corn-·


·prendre oe que Locke avait 1e mérite d'affirmer, mais qui
chez Lui restait une én~gme, à savoir qu'il n'y a pas de chan-
gèment de nature entre l'idée (au sens où, du moins s'il faut
accepter l'int,erprétat1on de -Whitehead, Loclœ prend le mot)
telle qu'elle est dans la réaLité et l'idée telle qu'd1e est dans
l'esprit, à savoir aussi qu'une chose poot se refléter dans une
autre chose (P. R., p. 194).
Dans cette théorie de la préhension ou obj,ectificat~Oill Whi-
tehead semble unir peux éléments : la théorie d:u d10uble oon-
texte d·e James, analogue à la théor'ie des images chez Bergson,
et la théor'ie de l'activité synthétique de la pensée telle qu'·elle
s·e ·voit dans le kantisme. Il resterait à nous demander si ces
d-eux éléments :sont compatibl,es l'un a\'iec l'autre.
Dès loJ.·s, à partir de cette conce;pt~on des événements ou
préhensions, la théorie de l' espaoe et du temps prend une
forme différente ou plutôt vient se ±iondr·e dàns la théorie
générale de J'.extens~on. Ce qu'il y a. en r~alité, ce SOID.t des
unificatÏJoins préhensives qui se reflètent l·es unes dans les
autres.
L'·espace-temps n'est pas ·la réalité ultime pour Whitehead,
comme ll l'est pour Alexander. Même réunis, l'espace et le
temps restent des abstractions, des extractions hors d'un plus
vaste ens·emble (Proc., p. 8g). Gela ne v·eut pas dir·e qu'ils
n'expriment pas des faits réels, mais qu'ils sont ,de:s façons
d'exprimer oertaines ·vérités. au suj·et des événements (C. N .,
p. r67) ·; ils sont des abstractions à partir des événements
(C. N., p. 33) (1). Par « ,extension des événements » Whi-
tehead ,entend qu'il y a des événements plus vastes qui en
comprennent à l'intérieur d'eux-'mêmes d'autres qui le sont
moins. Tout événement s'étend sur d'autres événements; et sur
lui-même ·d'autres événements s'étendent. Pour définir l'·exten-

( 1) Cf. l'idée que se fait d'eux Eddington; pour'"' qui ils seraiflnt des
propriétés d'ensembles· statistiques,
LA l>HILOSOi>HtE SPÉCULATIVE DE Witl't'EHEAD i 57

sion, nous pouvons dive encŒI'e qu'·eUe est liée à l'idée d'un
au-d·elà. Dans une extension, il y a toujours un au-delà~ c'est-
à-dire que tout événement ·est llelié à d'aut:l"es qu'il n'inclut
pas. Extension signifie à la fois évocation -et exclusio.n (C. N.,
p. 78). Ce sont ces deux pmpriétés de passage et d'·extension
des événements qui sont la source de l'espacè et du temps.
(C. N., p. 34, ·52 ; N. Kn., p. 74). L'unité de· l'événement
ct de la nature en général vi·ent de la continuité de son. exten-
siJOn et sa :ruouveauté de son caractère de passage (1) (C: N.,
p. 58 ·et ·suiv.; N. Ku., p. 61, 198), de sort·e qu'il. a son
unité dans -ce qui est le fondement de l'espace et sa nouveauté
da:ns ce qui est le f•ondement du temps (N. Kn., p. 61)' (2).
Cest~dire qu·e l'es;pace ne se différencie du temps qu'à une
étB;P·e assez tardiV'e du' processus d'abstraction (C. N., p. 37)·
Le caractère de <( ·passag·e », d'ext•ens.ion au sens large, est
aussi bien à l'origine de l'extens~on spatiale que de !'-extension
temporeUe (Ibid., 54, 66 ; Proc., 47)· On comprend aussi par
là qu'·extension spatiale et •extension temporelle 1oin d'être
uniquement séparation sont en même temps un:Ï!Gn, puisqu'elles
dériv·ent d'une 11elation fondamentale par · laquelLe les événe-
ments en même temps qu'ils s'·excluent les· uris des autres,
conti-ennent d'autres événements, s'étendent sur eux (N. Kn.,
p. 4). '
Cette union des deux extensions expliquera que ce que nons
nommerops les obj·ets est pour la même raison en dehors de
l'espace ·et. en dehors du temps. L'événement passe, mais t.eUe
couleur, le ·v·ert, par ex-emple,' rie passe pas ; et par là même
qu'il pas1s•e, révénement se divise, d·evient spatial ; tandis que

(1) Parfois cependant' (N. Kn., p. 77) Whitehead présente l'idée


inverse : « Le fait physique de l'unité concrète d'un événement est le
fondement de la continuité de la nature. »
(2) On pout dire que pour Whitehead, la préhension en tant qu'in-
tentionnalité s'explique par l'extension spatiale, en tant que concrescence,
par l'extension temporeile. ,Et ces deùx aspects 'sont aussi intimement unis
l'un ·à l'autre que les deux sortés d'extènsion·.'
:1.58 VERS LE CONCRET

le veTt ·eat « ;sans parties paroe qu'il est sans passag·e » (C. N.,
p. 125 ; Pme., 55). Nvus tfl()uvons ici une relation entre le
temps et l'e31Pace analogu·e à celle qu'établit Al-exander quand
il dit que l'espaoe divise le temps ·et que le temps divis·e
!'-espace.

V. - LE MODE n'EFFICACITÉ CAUSALE.

C'·est en partant de la concept~()n d'un univ;ers ooncret, fait


de temps ooncret et d'·espaoe ooncret, ou enoore de temps
oom:Pact et d'cspaoe volumineux, où les substances sont rem-·
placées par les événements, qu·e l'on pourra résoudœ le pro-
blèlrne de la causalité, ou plutôt se rendre oompte du fait que
la causalité n'est pas un problème, mais est un cas, oomme
la connaissance, du processus de préhension essentiel à toute
réalité. 1
La théorie de la causalité telle qu'eUe se voit chez Hume a
le . mérite de nous faire assister à ce déliement universel d~
phénomènes, caractéristique, d'après oe que nous aV'ons dit, de
la vue matérialiste du monde. A cette tl;:téorie de Hume, Whi-
tehead adr·esse plusieurs .obj·ections. Il n'·est pas vrai qu'une
sensation vive soit pour notre esprit. un appel v•ers l'aYenir,
une amorce d'induction. Bien au contraire ; « une sensation
viv·e inhibe l'appréhension d'un rapport avec l'av·enir )) (Sym-
bolism, p. 5o). Il n'est pas vrai qu'une sensation familière
appelle une inférence causale. Bien au contraire : le sentiment
de causalité n'est jamais si fortement incité en nous que par
des événements nouveaux et extraordinaiœs (Ibid., et P. R.,
p. 247)· i'

Mais ce ne sont là que des repvoches seoondaires. Si nous


dioons que la différence entre mémoire ·et perception est tout
autre chose qu'une différence de degré de vivacité, que la
rnémoir·e vraie est répétition (P. R., p. 88) et la perception
véritable sentim;ent et action, noùs oomrries amenés _à distingüer
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD i 59

ce qui sera 1e repro·:::he foondamental. Le repl.'oche fondamental


qu'on peut faire à Hume, c'est en eff.et qu'il se meut touj~Jurs
dans la sphère de l'immédiation présentationneUe, c'est-à-dire
de cette vue perspective, superficielle du monde, ooupe ·in stan-
binée à laquelle ·nous somme1s lentement arrivés, .qui est cl11ire
mais sans pmf.ondeur. Les philosophes se sont bornés la plu-
part du temps aux sensations visuelles ( 1). C'·est pour- la vue·
que la théolrie de D.escart-es est vraie, suivant laquelle 1~~: matière
s.e réduit à de l'étendue. Ils ont négligé les autr•es sensation:s,
ils n'ont pas tenu O(}mpte des sentiments viscéraux, et même
on peut dire d'une façon générale qu'ils n'ont pas tenu compte
du o00rps (P. R., p. 16g, 172). Dans ce domaine pour 'ainsi
dire plan où ils se meuvent il y a bi·en des rapports entre les
faits, mais aucune causalité. En effet le passé e<>t négligé. Ce
qu·e nous voyons, ce que nous touchons, est séparé de ce qui
noo.s le fait roir, de nos y•eux, de nos mains, et étalé dans un
espace où il n'y a de place que pour la pa;ssivité. Il n'y a que
du présent, isolé du p3issé et de l'avenir. Et à partir de ce
present, nous ne pouv'Ons savo:il: de quel côté •est le passé .et
de quel côté est l'aven;ir. C'·est le monde des mesures scienti-
fiques. Mais c'est un monde stériie. C'est le monde des subs-
tan.oes cartés.iennes, des impTess10'ns de sensation de Hume
(Symbol:ism, p. ·19; P. R., p. 84 à 86, 169 à q3, 236 à
23g, 252, 463).
Cette perception n'•est d'ailleuvs jamais isolée d'un autre
mode. de prés,entation que nous aurons à étudi·er ; en ce sens,
elle ·est impure, il s'y mêle toujouvs d'une faQon implicite et
fuyante, des s.ensations venant de notre corps, et c'•est de oes
1

( 1) Cf. ce qu'écrit V. Jankélévitch dans son beau livro sur Bergson :


« Cette pa.rtic optique de l'intelligence qui n'opère q1.11e sur des surfaces »,
p. q. C'est l'idée de Maine do Biran. D'après lui, un des principaux
torts do Hume a été de choisir comme type d'expérience externe Jo
choc, c'est-à-dire la sucr-ession do deux spectacles pour les yeux. Or les
sensations visuelles sont les sensations passives· par excellence. C:f. Hei-
degger. Sein und Zeit, p. 111, 1!17·.
160
résonanoes corporelles riches et profondes qu'·e:lle tire malgré
J,es apparences une grande partie de sa valeur (P. R., p. 88,
.Mx, 474, 48o). Eu o:utre, c'·est nob'e corps qui est notre
centre de référence ; lorsque nous ne trouvons plus notre
chemin, nous ne devrions pas dire : où 'sommes-'n~us? mais
où sont 1e.s autres choses? (P. R., p. 23g.)
Ce que nous a~ons devant nous dans l'expérience ·est ordi-
nairement une ulliÏon de ces deux modes ; car ce qui nous
intéresse, 'C'•est 1e xoonde tel qu'il est présenté sous le mode de
!'·efficacité causale ; mai's oe que nous pouvo.ns connaître claire-
ment, c'·est 1e monde de la présentat~on_ immédiate. Aussi se
forme-t-il un mode de référence symbolique, qui est la source
de bout ce qui pour noUJs est signification (me.aning), mais qui
·est aussi, par opposition aux deux modes purs, le domaine de
l'·erreur, mode dont rexistence s'•eX!plique par la réalité immua-
ble qu:i · est oonnmune aux deux autœs, à saV'oir l'objet éternel
(P. R., p .. 236 à 24o, 243, 254).
Tout c-eci nous. mont;~, à côté de la présentation immÇ-
diate, l'autr·e mode de perception : la percepÜon sous forme
d'efficacité causale, mode pour lequel la constitution et l'effi-
cacité du monde s'expliquent par ses tonalités affectives, et
qui nO'Us révè1e. par là un monde de choses réelles a'l1 milieu
desqueUes nous sommes (P. R., p. x6g, x72). C'est nob.'e
sens général de !'·existence, notre sens de nous-même oomme
détail au milieu d'autres détails dan:s un monde efficace et
réel (p. 25x), au milieu de la présence et de la pœSJSion des
choses (Symbolism, p. 55) (x).
S.ans doute D'OUJS ne trouvons ici qUJe des données très vagues,
inoontrôlabl·es objectiv,ement, 1ourdes d'émotion, inséparables du 1
passé immédiat, inséparabl,es de l'av·enir immédiat, apportant le

( 1) On peut compai'er la théorie de l'efficacité causale à celle du


Besorgen et do la Zuhandenheit par opposition à la Vorhandenheit (ccllc-cî
correspondant à peu près à l'immédiation présontationnelle) chez Hei-
degger. Mais on voit que Whitehead ne sépare pas aussi nettement
Zuhandenheit et Stimmung que Heidegger.
l..A PIIItOSOPHiE SPÉCULATIVE. DË WiHTEHÈAD f6i

sentiment d'influences obscuœ.es, de présences ind<éterminées


situées dans le passé et qui nous IDJOdèlent, localisées et pourtant
échappant à toute localisation précise (Symbolism, p. 5:i, 52;
R. P., :p. 238, 2.5I, 44I). Il y a ici 'un ·ensemble de ·senti-
ments noo formulables, non maniables, et qui . n'·en sont pas
moins réels pour cela, bi·en au contraire : ils tiennent de là leur
;ésonance et l·eur significat1on (Symbolism, p. 55).
/ De ce doona.ine où nous nous mouv01ns maintenant, on ne
peut dire ni qu'il est subjectif ni qu'il est objectif, ou plus
exactement, subj-ectif au plus haut point, il nous révèle ce qui est
objectif au plus haut point : « La colère, la haine, la crainte, la
terreur, l'attrait, l'amour, la faim, l'avidité, la jouissance massive,
sœit des sentiments et des émotions inextricab1ement emmêlés
av,ec le :f)Oinctionnement primitif du « l'etrait de » et de « l'ex-
pan.sion v;ers ». « Vi01us ne rpouVlez pas, ajoute 'Vhitehead, VlO'Ils·
r·etirer de 1a simple subj,ectivité, car la subjectivité est ce que.
nous porboo.s avec nous » (Symbolisin, rp. 55). Signiüons la·
r·e.81Semb1anoe pro:f)onde qui sur ce point unit ·Whitehead à
Heideg~er et à Gabriel Mar.ceJ. - Cette S'll.bj,ectivîté est pour
Whitehead essent~eHement liée à oe qui est hoa-s. de 'nous. « Les
liens de !'.efficacité causale naiSSient du, deh::ms. Il: nous révè-
lent le caractère du monde dont. nous sortons, et auqu,el nou.s
aVIons à n'O'ILS -oon:Former » (Symbolism, p. 68) ( 1).
A l'intérieur de ce vague, nous pourons cependant distin-
gueJr, en suivant certaines indications de Whitehead, deux
nébu1e'llJses aff·ectives : un sentiment de oonformatio.n av·ec le
monde extérieur dont il parle particulièrei:nent daills Sl()lfi livre
sur 1e Symb-olisme, et la présence de mon oorp,s, ·la Wi.tlmess
of the body do.nt il parle dans Process and Reality.
·Chaqu·e pas que nous fa:isons au cours· du raiSI()nnement
inductif dépend ,d,e la piésupposit1on première que le moment
présent 'se conforme à l'environnement du passé immédiat. « Il

(x) Ici encore, nous yoyons le do11ble asp3ièt de la p~éhension, in~é­


riorité toute tendue vers l'extérieur.
f62 VERS LE CONCRET

y a quelque chŒe de- pllliS fondamental que la ~elation entre


hi.er et aujomd'hui, ou même entl'e ce qui. se passait il y a
cinq minut·es et oe qui se passe maintenant. Il y a 1e rapport
·du présent au praSISé immédiat, rapport, conformation que
nous ne mettons jamais •en doute, car il appartient à la nahu·c
u1~ime d-e l'·expérienœ et est plus visible à mesure qu'e l'on va
v.e~ les organismes inférieurs, une fl.eur, urne pierre. Une
pierre, une fleur vivent !'-expérience brute qui deviendra plus
tard J'.expérienoe de la causalité » (Symbo.Iism, p. 46 à 4g, S/1).
D'autre part, 1es théo.ries de la oonnaissanoe n'on.t"pas assez
prêté attentiQil à "la constitution, et à rexistenoe de l'organisme
qui oonnaît. J,e oonnais ici et maintenant. « Les mesures de la
natu.r·e étendue au mo.yen d'obj.ets étendus n'ont pas de signi-
0

ficati,o.n si on Blllp;prime un fait de simultanéité imhérent dans


la natUJre et qui ne. so.it pas un j-eu de la pensée » (C. N.,
p. xg·6). Au1Ir·ement dit, toutes 1es mesures obj·ectives se font
par rapport à un centl'e de référence. Ce oe.ntre de référenoe
est 1ui-même une partie de la natur.e ; car il faut ici co.mme
partout éviter toute idée qui suppose une bifurcation. « Les
événements là •et les événements ici sont de,s faits de la nature,
et les qUJalités d'êtl'e ici ou là ne sont pas seulement des
qualités de la <Jonscienoe )> (C. N., p. uo). La peroeption se
fait à .partir de l'intérieur de la- nature (N. Kn., p·. 6g). Il
n'en est pas moins vrai. qu'il y a 'Uin événement, l'événement
peroevant, qui a le caractèr·e particulier d'êtl'e toujours ici et
maintenant (C. N., p. x88, x8g).
Dans }.es Pl'jn;ciples of Natural Knowledg.e, Whitehead pré-
cise ainsi sa position : « l\Iaiutenant v;eut dire simiUltané avec,
et ptl'ésent v-eut dire : pré:;ent à, ou en présCJnoe de. » Toute
préhens1on suppose un·e comprésenoe (x). « Ce quelque chose à
qUJoi on se réfère oest l'événement !P~résent ici, et c'est là l'évé-

( r) Autrement dit, toute cxté~iorité so définit comme contemporaine


d'une intériorité. C'est toujours· en face du double aspect de la préhen-
sion que nous nous trou,·ons ; nous lo voyons maintenant du versant
oppbs~, il.u point de vue do l'objet.
,LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD { 63

n:eriient pèroevant » (N. Kn., p .. 69). En plaçant oet evene-


ment comme l'a fait .Alexander, au même niv·eau que tous les
a'U'ti'es événements (sauf en oe qui concerne la oomplexité et la
stabilité extraoŒ"dinaircs du schème qui luJi est inhérent (S. M.
W., p. 91) Whit•ehead se débarrassait à la f.ois du. méca-
nisme matér~aliiste ·et de l'idéa1isme, se conformant ainsi à
l'illJS'pir.atioon générale de la philosophie de l'organisme (Ibid.,
p. 92).
Whitehead est ici pmfondément d'acoord av>ec le réalisme
d'Al·exander et peut-être aussi de la pensée relativiste : l'esprit
.:en tant que oonna,issant, n'apparaît plUJs oomme le substrat
néoes1s.a,ire de l'unité de l'·expérienoe. « Cette UJnité réside dans
l'unité de l'événement, UJnité qui peut avoir lieu avec oonnais-
;sa:noe ou sans oonn~ssance » (p. u4). L'unité transoendantale
de l'aperoept;il()ln, c'-est le corps ; et la oonsciooce est u:n é.pi-
phé.nomène de oette unité soUJS-jaoente et changeante. Notœ
·champ psychoLofÔ,que est l'auto-oonlla.ÏJSsance de notr·e événe-
ment <Oor.porel (S. M. '"·· p. 91) (1).
Ce n;est pas en effet J'.es'P'rit dont il s'agit. Cette ·u1nité est ce
dans la na.tume d'où l'esoprit perçoit (C. N., p. 106). C'est, à
parLer en gros, la vie oorparelle de l'.e:sprit itwirné. A parler
en gms, car par:lid'œ i1 ne oont~ent pas tout le corps ; e;t 1e
plus SJOUVlent il oontient bioen plUJS que le corps. Il oontient
même toute la natU're (C. N., p. 188) ; d'ailleurs, noli:re corps
n'.est~il pas une monade qUJi la· reflète toute? (S. M. \V.,
p. u3). D'UJne façon généraie. noUJS poourroni3 dir·e du, monde
qu'il est :mien, towt oomme nows le d1sons de notre oo,rp'S.
NouiS StOillllmes liés a>W monde ; noUJs iavonrs part à lui ; mai•s
DIOUJS n'aperceVIOtUIS d'Ulne façon très sensibLe qUJe UOti"e parti-
cipatÏoo!ll à nro;tœ /oo11ps (P. R., p. 105). Le corps n'·est qu'un
m01roeau partioolièrement intime du mo!llde (P. R., p.· u3).

(1) Cf. Ruyor, Esquisse d'une philosophie de la structure, p. 5I


« L'idéalisme veut tirer une métaphysique do la nécessité pourtant toute
physique du hic ct du llUnc de nolre esprit. »
V.EltS .LE do:NcltE't

. · C',est que, '« tout point de vue spat~o-temporel :reflète le


.]IliOnde »·(Ibid., p. u4). La thém·i·e des perspectiY.es telle que
. L,eibniz et Al-exander l'ont :f.ormulèe nous permet de ·nous
l'·ex'Pliquer. « Tom e5t parto.ut en même temps ; tout emplace-
m•ent implique ÜIIl aspect de lui-même dans tout autre. empla-
cement. » Par ~e oor'P's, nous O()mmuruons avec tout l'uni-
YeTIS. Par 1e oorps·, tout ·l'univ·el18 vien:t à nous.

Cette oo:noeption cesse d'être paradoxale pour qui la pelliSe


•en termes d'·expérien'oe. naïve. Je suis ici et j·e oo~nnais oe qui
•est là. « L'événement qui est ma vi·e wrP'o.reUe UIDifie en soi
des aspects d·e l'univers » (p. u4).
L·e lien aY.ec le oou:ps ·est ·en même temps un Hen avec le
passé; non seulement c'est par le fait du oo.rps, avec son ordre
miracul·eux, que les trésors du passé sont ve11sés dans l'occasi:O!n
. présente (P. R., 48o), mais !{)ujo.urs mon s·entiment du oorps ·
e'st le sentiment de mon lien avec quelque chope de· passé.
Car l·e 'JDOuvement de mon œil ou de ma mafu est quelque
chose qui est pa;ssé au mo.ment où je oois ou touche. C',est
seulement dans Ia sphère de la perspective artificielLe, ~laborée,
que je vis d.a:ns l'e présent. Originaiœment, je vis dans le pl·é-
sent et daJDS l·e passé. Et <est pourquOti j'ai d'une faQOill origi-
na!ire le sentiment de la cau,salité ; la mémoire et les viscères,
telles SO'Ilt 1es s~rces de nlotve idée de cause (P. R;, p. 113,
1166, 171).
En fait, dans le mode d'·efficacité causale, le p11ésen~ &e
définit par rapport au. passé et au futur, oomme ce qui n'est
pas une don·née, et ce qui n'·est pa:s un but d'acti·o.n ; et le
pl"ésent est ici d'abo()lrd u.n·e négat:Ïic>:n ; - aLcms que dans le
mode de prés,entatiJqin immédiate. Le p['ésent ·se dêfiùit positive·
'ment, l!e futur et 1e paS13é négativ,ement (Ibid., p. q3, I74) .
.Alinsi Le' présent qui sera pour Russèlil défini d'uiDe faQOn
abstraite oomme la po.~sibilité d'une tradudion en équations
diffél'entiel1es, est ici sms1 par Whitehead à l'éta~e le plus
bas de r,expérienoe.
NouiS somm·e!S alors non· p~lllS dans un monde de qualités
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WJIITEHEAD 16~

défini&sah1es et SUJP•erficieUes, mais dans un mo•nde de pré~


sen.ces domina.trioes, de po~uvoirs, de qualités et de chose:s qui
oo•t iUne vie immédiia.te, un oo1ntenu riche, de créatures qui
OOII!Üen:nent à l'intérieur d'·el1es-mêmes la destinée de l'univers·.
Et ·c'est cela Le monde qui noli.I,s impOII'te (Symbolil3m, p. 67.),
c'•est oe monde à l'exi1stence du,qu,eJ. nO'IliS a éveillé 1e porag-
ma1Jisme {Ibid., p. 54). « Quand nous haïssons, c'est un
homme qu.e lJ.,oos haiSsons, •et non pas u;ne coUection de don-
nées, 111,n homme <;ausal, ·efficace » (Symholism, p. 54).
Ge monde est u,n monae pathétique, pa·roe. qu,e temporel ;
presque tout pathétique est un pathétique de l'éoo,u.1ement du
temps (Symboliism, p. 56).
Au .tond Ôie l' err.eur de Kant . et de Hume,, nouJs p.Ouvon.s
déoouvrir une eroeu.r .a:u sujet du temps et de l'espace. Il
n'est paiS vrai qu.e l·e tempiS soit pu.I"e sucoessiion ; il e8t une
dérivation d'états à partir d'étabs où les ~ivants se oontormt>.nt
aux précédents. Il n'y a pas pLus de pu11e succession qu'il n'y
a de puf.e oou.1eur. L.'idée d'u:n simp~e phénomène tel· que JSe
le -figuré Hume est absolument-inadéquate. Pour avoir voulu
tmuv.er le sàmp\Le, il s':est éloigné du oonc11et. Il existe tou.,.
jours uri lllrri跜-.~a.n relat~ooner qui guide la sucoessil()n ( 1).
·une suite d'événements n'est pa:s analle>igu.e à une suite d'inté-
gira1e8. Ce qu'il y a. derriè<r<e le ·tempiS, c'-est ce fait obstiné,
l()lpi:niâtve qui est la néoeSisité pou,r ce qui sutit de se oonformer
à ce qui vient avant (Symbo-lism, p. 4o, 43). Une exi:s~enoe
dans l.e temps est 1i.ée aux autves existences dans le· tem,ps, se
con:Borme à· elles et leu,r enjoé.nt de se oonformar à leur tour
à ce qu'·elle est. Et d'autre part, !i.l ·y a des facteui'S qui no'Us
11évè1ent un monde co:ntempor'a:in fait de chos·es étendues dans
l"espace. Ainsi il n'y 8, d'•emplacement u,niqu.e ni dans l·e temps
ni dans !'·espace (Ibid., p. 45).
Et .c'est tout cet ensemble d'id;ée:s $Ur la solidarité des choses

(x) Cf. la Deuxième Analogie de l'Expérience dans La Critiq1Le de


la Raison pure,
VERS LE CONCRET

.qW IllO'US fait oomrprendre q!le la carusa1ité .est . IPI10foùdément


·l'éelle 'et IllOn- pas inventée pa.r la pre111JSré,e (Ibid;)
Nous poovons maint·enant mi·~ux dégag'er le s·econd. élément
de ce mode de peroe.ption. Pou,r l'a théori·e. organique, la pe.r-
eeprtion la plus primitive est ceU:e du .fooctionnerme:nt de nat.re
ooTps (P. R., p. 112). Ge qu,i ·est perçu par les Y'eux est une
<lO'IJJ~reür ; ce qui e3t perçu p'ar les Ol'e.illes ·est un son ; ce qui
est perçu par Ire palais est un 1g:oût. « Nous prou\Aons prolooger
Ia liste, écrit W.hitehead : le s,eatiiillent de la p~erre est dans
la main ; 1e ·.sentiment d2 la EO'u;:-ritul'e e3t tel1e doüleUF dans
l',e:stomac ; le dés~r e3t dans les entrailLes :suivant la Bible ; le
Sl'nliment du bi,en-être è3t dans J.e3 viscèi'CS » (p. 16·6). Jl ne.
fan.t pas croire qu'il y ait pr:.>ur nous d'abord l'éclair, puis le
cli1~nrement de l''œil, pu~s un sentiment de causalité. Il y a·
d'élhard 1e sentiment de call(salité. C'.est l'œil qui est la raison
<I.e l'écl'air entr.evu, c'est la, main qui est la raison· de tel con-
t(lct (Ibid., p.· 246, 248).
Hume, et Kant à sa suite, n'ont pas tenu comtp~e de œ
qu'i1s affirment eux-même3 quand ils disent : Ces mains ct
ee oorps sont à IlllOi ; je vois avec mes y·eux. Ces ex'Pres3ioos
montrent qu'ils admettent que dans la pe.roeption causale il
y a une connaissance préalabl·e du fonctionnement du oorps.
·Même le moi momentané d·e Hume a comme donné:e l'œil
éprouvant telle ou telle visiron (P. R., p. 165). Quand Hume
écrit : « Si ·c'est perçlli par J,es yeux, oe doit êtœ une rouleur,
si c'·est pe.rçu par l·e3 oreilles, c'·est un son .», il reconnaît cette
perception srOU!'I forme d'efficacité causate qu'il ni,e par ail-
J,eu,rs ; et 'OCla d'une doubl·e faço-n. « Son argrumem.t présuppose
que 1es donnée> d·es sens fonctionnant ·en immédiateté préscn-
tationnelle sont données p:ar les yeux, le.S oreillre.s, Ire palais,
· fo:nct]onnant 'eill efficacité caui3ale » (SymbtoliSIIIl, p. 6o). En
deuxième lieu l'habitude à laqueHe il a recours n'est nullement
:;.enbi.e SIOUiS forme de prés·entat:on immédiate, mais· sous cette
forme ohscl.lire dont auparavant Hume n'a précisément pas
roulu faive état (P. R., p. 2!~7).
LA Plllj:.OSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEIIEAl> 167

.Les deux •err-eurs de Hume sont d'ailleurs liées. Toutes deux


reÎJosent Sll!r ~ne- fausse oon()eption. du temps : l•e. déliemoot
des phénomènes chez Hume ,n'est qu'un autre aspect de ce
qui chez ,nescartes était la théorie de la Création continuée, un
·autre aspect de ce matérialism-e scientifique, qui ne tient pas
oompte de l'action dl.li passé, de cette potentialité nat,ur-elle du
temps (Symholism, p. 5g).
. Toute la polémique de Hume au s'uj·et de la causalité appa-
raît a1ors mmme un long argument qui aboutit à m0111t~er que
l'.immédiation pré,sentationneHe ne· nous révèl·e aucUJne influence
causaLe, c:;e qui ·est précisément oe qu'affirme Whit·ehe.a,d (P. R.,
p. q3). Et l'·ernbartas de Humé vient de ce qu'il a renversé
l'ordre des termes. « Ce n'·est pas l'immédiation i(l::résenta-
tionnell~ qui .est primitiv·e ·et }',efficacité causale qui est un
.dérivé 'sophistique », mais le <Jontraire '(Sym.bol:ism, p. 61).
Et Kant a commis la même er~eu;r qu·e Hume (P. R., p. 244).
Ils ont pensé que J,e plus simpJe oo apparetnœ, le plus abs-
trait, est le plus primitif ( 1).
Ce que nous avons dit nows permet d'•e:ntrevoir la solution de
deux problèmes auxquels s'était heurté le matérialisme sr.innti-
fique, celui de l'induction ·et celui de la perception, car nous

( 1) On pourrait rapprocher ici encore la critique de Whitehead de la


'critique de Maine de Biran. D'après Maine de Biran, Hume n'a pas
su distinguer dans la . vie de l'esprit l'artif~ciel et le réel, les produits
de l'abstraction logique et les donn3es de la conscience.
De même, lorsque Maine de Bir:m reproche à la plupart des philo-
sophes modernes de partir d'une idée de substance conçue sous la :forme
·passive de !'.espace, comme le soutien passi:f d'attributs, modes ou qua-
lités sensibles, et de conceptions ab3traites de l'âme, du corps, de la
causalité, son attitude est très proche de celle de 'Vhitehead.
A toutes ces philosophies, il· oppose l'intuition du corps pris dans
son ensemble, dans sa masse, et l'e:f:fort musculaire qui n'est pas une
idée, mais le :fait primitif, une relation réelle.
Seulement Whitehead unit ces deux domaines que Biran avait distin-
gués : celui des sentiments organiques et cèlui de l'activité, et plonge.
le sentiment même de l'e:f:ficacité dans la région qe l'infra-conscient.
168 VERS LE CONCRET

savons maintenant quelle sGlidarité nous lie au passé, à notre


corps, aux choses;
. L'~nduction est définie par Whitehead oomme la. divination
de certains ea'ractèr-e,3 d'u,n avenir particulier à partir des car-ac-
tP,r.e-s d''Un p:assé particulier. Il se rattache donc ici à la tra-
dition de Locke et lll Mill, à l'idée d'u,ne infél'leJnce du parti-
euH-er au particulier. Il transforme cependant cette oonception
à l'.aide de l'id·é·e d.'u:n sy;stème inclusi'f à l'in.téirieu:r duqu.ejl
r·entrent tous ·ces cas pairÜculiers (S., ~1. W., p. 56). Mais
qu':eUe soit définie d'une façon ou d'une a'Utl'e, }'~ndiUoetion
l'l'Ste un ~blèlme insl()lulile pour qu•i .se -oont•e;I).te du matéria-
lisme ; il est cu;rieux d'obs.en;er d'.aiil~ull'.s qU!e les savants ont
,-toùjours ,oons.ervé-1ewr f.oi en l'induction. Ils sont rest6s indif-
févents à l'argumentation de Hume (Ibid., p. 20).
Mais a:v·ec la ooncep'lÏon que llJOus nous . faisiQ•ns maintenant
d'un, monde •()Ù il n'y a plus d'-empla:oement unique, o\1 toute
là. natur.e est un1e à el1e-mê.me, oommunie avec el1e-même,
nous .s.ommes débarrassés du problème posé par Hu.m·e (Ibid.,
p. 64).
F.~ de même que la négation d·e remplacement unique par
rappo... au temps pe!'lmet de oomproendr<e l'induction, de même
la négation de l'emplaoement unique par rapport à l'espace
permet de oomprend~e la perception. « Les choses qui- sont
saisi-es à Untérieur d'une unité réalisée ici ·et mailntenant, œ
ne sont pas le château, le nuag·e et la planète, simpl•emoot en
eux~mêmes. Ce sont le chât·eau, le nuage et la planète du
point de vue teiU]porel ·et spatial de l'unification préhe>nsive.
C'est la perspective du château là-bas vu d'ici. » II y a une
préhension, ici, de cho·s·es qui ont une référ<enoe à d'autres
cm/Placements. C'est dans sa théori·e de J'.espace que Whi-
tehead trouv·e le f.ondement de ce que les phénoménologues
aHemands ont appelé l'int•entionnalité de la oonnaissance. L'ici
ct le maintenant sont caractériSés par le fait qu'ils se réfèrent
essenti.ellement à autr·e cho~e qu'eux-mêmes (S. l\1. W., p. 87).
Où ost la oouleur v·erte que j·e pert?ois ? Elle n'est pas en A
LA PHILOSOPHIE· SPÉCULATIVE DE WIIITEHEAD 169

où je suis, ni oo B 10ù ost l'obj·et ;· ou el1e est à la fois


en A et en B, et ·eUe· ·est présente en A, av>ec mode de loca-
tion en B (Ibid., p. 88).
Il y a donc quelque chose qui est ,placé au-dessous ·de la
perc~:Wtion telle qu·e nous nous la figurons d'ordinair.e et qui
-est plus fondamental qu'·elle, de même que sous l'induction
nous avons trouvé un sentiment de conformation; c'est la
r·éception, sentiment primitif par lequ·el les obj.ets extérieurs
trouv>ent une place dans l'esprit et S?nt appl'l(}priés par lui.
Sur ce point, Whitehead se réclame de Lo_cke, et de .S.On
emploi du mot idée, pour désigner à la fois ce qui est le
réel et ce qui est dius l'·esprit ( 1). Il ajoote toutefois que
la réception est, Ot?mm·e l'a vu Bergson, non spatialisée, alors
que la perception est spatialisée. « Ge 8ont des formes émO:..
tionnelles transmises d'oc-casl.on à occasion. i> Il aurait· pu
rapprocher sur un autre point sa théorie de la théorie· bergso-
ni·enne ; car cette tl;léori~ de la réception ressembl·e de près à
.celle des images de Bergson, ainsi d'ailleurs qu'à celle du con-
texte chez James et au monisme empiriocriticiste des disciples
de Mach (P. R., p. I58), tout en leur ajüutant peut-être un
certain élément de densité. · ·
De même qu'il n'y a pas de bifurcation entre la :natuœ et
la i['éa1ité, qu'il n'y a là qu'une V'O'Εe? unique et que· r·esprit
est dans la nature (S. M. W., ·p. IE4), de même il n'y a
qu'une voie unique dans l'esprit où passent mêlés l'un à l'autre,
:liondus l'un dans l'autre, la pensée et le sentiment. 1~ y .a
des irritations muges, c'est-à-dire que l'émotionnel et le per-
œptuel 8ont intimement mêlés (P. R., p. 4u, 447)· Et c'est
ainsi que la causalité avant d'être une idée, est pour Whitehead
un sentiment (P. R., p. 249)· Et de même J'.extériorité est un
sentiment avant d'être une affirniation de l'intelligence; ·c'est
ce dont Descartes, Hume et K_ant ne se sont pas rendu oomp·te.

( r) Telle est l'interprétation de Whitehead, qui nous paraît 4'aille1H"$


discutable,
·i70 VERS LE CONCRET

« Ce· sont les sentiments physiques qui f.Grment l'élément non-


oonceptuel dans notre oonscienoe de -la natuve » (P. R., p. 3!.13,
· 3~~). D'une manière ~nérale, n'()tre _ra;:>port au monde exté-
rjtlur se fait par le ton émotionnel (P. R.-, p. 197).
f" C'œt également dans. cette sphère fondamentàle de la cons-:
oience que no'Uls fait descendre lâ philosopMe de Platon, quand
il nous parle de la réminiscence. Cela· ne veut-il pas dire que
tout œ qui devi·ent cons<;ient . était d'abord ·inconscient? Et
Hum·e ne nous fait-il pas entrevoir la même vérité quand il
nôus dit que nous ne pouViOns avoir de ooncepts que de oe
dont nous aViOns eu auparavant des impressions ? Prendre OOI_lS-
CÏ·ence de quelque chos·e c'·est, suivant PlatGn, comme suivant
Hume, tirer de l'inoonscient quelque chœe qui y était présent.
TI()IUS nos jugements ont leur origine ~ans quelque chose qui
s'offre au jugement, mais n'est pas lui, ·et qui d'ailleurs ne
s'offr·e à lui qu'à moitié, le fuyant en même temps et mou-
rant en partie par l'·effet même de la présence du jugement
(P. R., p. 225, 342, 3~3, . 379). Ici ·enoore la pensée de
:whitehead l'enoontre celle de Husserl.
Tout phénomène psychiqué est avant tout une émotion. Une
couleur ·est une émotion. La séparation entre l'·expérienee
émotiGnnelle et l'expérience pré&entationnelle ne se fait qu'à un
stade relativ·ement tardif de la pensée ; 1'-ex.périenoe primitive,
c'·est celle d'une émotion sentie dans sa relation aY.ec un monde
situé au-d·elà, émotiGn obscure, av·eugle, relation vague. Et le
sentiment esthétique n'·est pas autre chose .que le réY.eil, à cer-
tains moments privilégiés, de oette attitude primitiv•e, où les
contrastes et les synthèses de couleurs par exemple sont direc-
tement sentimeQt (P. R., p·. 227).
Mais, puisque l'esprit n'est pas séparé du monde, par là
même ce n'·est pas seulement le :liond de notre esprit, c'est le
fond de la~ réalité qui est s•entiment. Ce qu·e nous arons appelé
événement; préhension, c'est un sentiment, c'·est le processus
qui consiste à sentir les données multiples de façon à le.s
absorber e.n une unité de satisfactiQn individuelle. L'étoffe
LA PHILOSOPIIIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 17f

n·eutre dont les Clifford et les Mach constituent la réalité;


l'idée de Loc~e, objective et subj-ective, c'est du sentiment, en
tant que le sentiment ·est . transformation de l',obj·ectif en
subj.ectif. L'·essence .d'un suj-et, en tant qu'il est préhension
.d~·entités autres que lui, consiste pour. lui à être sentiment de
oes autres ·entités. Bradley .ra bieri exprimé dans ·sa théo.rie
du feeling ·et de mêm~ Alexander dans sa théq.rie de l'enjoy-.
m.ent (P. R., p. 45, 55 et 56, 197, 419). Le rnûnde est
constitué par des tonalités sentimentales. Chacune de . ces
tonalités, ·chacurne de oes faQons de capter 1e monde, est un
événement, une de ces monades fluides qu'est l'événement pour
Whitehead (P. R., p·. 111, J6.g).
Notre üannai!'lsance du monde extérieur n'apparaît plus que
comme un cas de cet~e sympathi:e physique qui · relie des
éren:ements à des événements, qui est le reflet, le sentiment
de l'un dans l'autre (P. R., 227) (1).
L·~ sentiment est d'Ùnc qu·elque chose de bien plus primitif
que le jug·ement. On n'a qu'à se rendre compte de ce qu'est
l'intérêt d'un lecteur de roman, ou d'un spectateur au ·théâtre
pour les hél'IQS du roman ou de la pièce, ou bien même on
n'a qu'à é~udier le sentiment religieux ; oin voit qu'il y a là
des domaines où l'homme ne juge 'pas; mais est dans une rela-
• 1

( I) Plotin, en suivant certaines lignes d 1 la pemée stoïcienne, en pro-


longeant aussi certaines explicationg platonicientles qui partent de l'action
du semblable sur ie semblable, assimile aussi la sensation à la sympathie.
Comme le dit M. Bréhier à propos de l'Ennéade IV, (4, /p) « Les
influences se propagent d'un bout 'à l'autre, comme les vibrations d'une·
cord-e .tendue. » Cf; Ennéade IV, 5, 3. Dans le même traité, Plotin
parle. d'un « tra:risport de la vue là-bas », qui n'est pas sans ress•cm-
blances avec la préhension de Whitehead (IV, 5, 4). Il insiste sur l'impos-
sibilité d:assigner à "la lumière et aux images une place dans l'espace
(IV,. 5, 7). Mentionnons aussi cette phrase : « C'est parce que l'uni,·ers
est un qu'un événement est connu par l'autre. » (IV, 4, 3g). Cht>,z
Plotin et chez Whitehead, c'est le même mode de pensée, la pensée;
organique définie par Leisegang dans ses Denkformen, que nous ren-
colltNns.
i 72 VERS LE CONCRET

tion aff,eciive av.ec son ·objet, que cet obJet soit un texte de
l'Evangile ou l'œuvre .d'un écrivain (P. R., p. 261). L'attitude
que Meinong a mise en lumiève dans ses études ~ur les
Amrohm.en est pour Whitehead une attitude aff,ective (z).
Dès Jors nous pouvons retwuver, ni,ais appvofondie et éclai-
rée par les idées précédentes, la thè.~e, le thème du réalisme
que nous énoncions au début de oette étude. SUJr oe point, la
conception de Whitehead, oomme celle d'Alexander et oelle des
néo..oréalistes américains, peut être rattachée à l'article fonda-
mental de James :· « La conscience existe-t-elle? ». Il oom:.
pare cette O(),nférenoe au Disc.ours de la Méthode; Elle ouVre
une nouvelle ève philo&ophique. Au moment même ôù le science
êb~anlait les base.S du matérialisme scientifique, l'article de
James portait un défi au spiritualisme cartésien. La oons-
dence il'apparait plus oomme une entité. Elle ~est une fonction,
oü plus ~exactezn,ent elle est un point de vue (S. M. W., p. q8).
Ou enoore on peut dire qu'elle est seulement un élément dans
la forme subjectiv·e de oertains sentiments (P. R., p: 72). On
a trop· insisté sur 1a phase mantal·e de l'expérienoe (p. 253).

( 1) S'il en est ainsi, il faui élargir la doctrine classique· des propür-


sitions ; tout ce qui éveille un sentiment, tout ce qui est un centre
d'attraction pour le sentiment est une proposition. Il ne faut pas rP.ser-
ver ce mot à ce qui est matière de jugement (P. R., p. 33), comme
l'ont fait les logiciens. Le jug-ement vient après s'appliquer aux propo-
sitions. Et Whitehead retrouve ici certains des résultats des ana!yses de
Meinong. « Une proposition est la donnée du jugement, abstraction faite
du sujet qui juge et de la forme subjective. » (P. R., p. 272 .) « l'ne
même proposition peut constituer le contenu de jugements différents. »
(Ibid., p. 273, cf. p. 366.)
Les propositions apparaissent dès lors comme ce qui tient le milieu
entre les objets éternels et le3 occasions actueUe~, entre les poSISibilité!s
et les réalités (P. R. p. 279, cf. p. 362, p. 29); elles sont indé-
terminées comme les premiers ; mais eUes en diffèrent parce que sè
rapportant à des entités actuelles déterminées, elles .sont susceptibles de
vérité et d'erreur (P. R., p. 362, 363, 365). Ceci ne veut pas dite
d'ailleurs que les propositions fausses aient moins de valeur ontologique
·que les propositions vraies (P. R., p. 366).
LA i>HILOSOPIIt:J;: SPÉCULATIVE DÉ WiliTEHÉAD { 73

Elle n'a qu'une position métaphysique subordonnée (p. Ig4) ;


noos l'av;ons vu en particulier quand nous av;ons été amenés
à opposér à l'immédiation présentationn•elle, consciente, mais
sup~ficiel1e, la masse inconsciente de l'efficacité causale. (P. R.,
p. 326). Noos nous sommes r·endu comp-te alors que la. place .
acoOOidée à la OO!IliSCÏe'Iloe a oond!uit à voir le llliOIIllde d'une façon
radical·ement oootraire à 1a réalité, à renv·erser la œlation réelle
des éléments.
:Aœsi pooVIons-nous affirn;~~er de nouveau, et avec Ulne foroe
nouv.el1e, que la conscienoe présuppos·e l'expérience et non pas
inv.er~Sement; qu'une entité peut êtœ ou n'être pas consciente
de certaines parties de son expéri·ence suivant les cas (P. H..,
p. 72), qu•e les obj·ets, les. oonoepts, 1es sentiments pl'lopositi~n­
nels peuv,ent exister sans la oonscienoe (P. R~, p, 344, 362) ;
·en d'autres termes qu'il y a des actes de réceptivité aveugle,
des préhensions av·eugJ.es, sans appréhension (lbii., p. 4o7; {~36).
La conscience naît d'un oertain éclaira,ge intermittent .et acci-
dentel (P. R., p. 72). Ou ·enooll'e, ·eUe est le centre d'attraction
pour le sentiment. ·
La relation qui est •essentielle à la oonscience,·. celle de
suj•et à objet, donne une idée inexacte de la' situation réeUe
que nous occupons dans le monde, inême du point de vue ~le·
. l'obs&vation immédiate. « La poi~emière situation qui se révèle
dans J'.eX~périenoe oogriitive est moi-obj·et au romeu des objets »
(S. M. W., P'· 188). L'obj·ectivisme est la situation d'où on
part en même temps qu'il est la doctrine où on arrive (1).
Noos pourrions dir·e en un sens que oette théorie est une
théori·e de l'immanence absolue dans l'expérience de tout ce
que nous pouV'Ons concevoir. « Une perception est toojours
ip'ell'~ption du dedans de la nature, et non pas oontemplation
du dehors » (N. Kn., p. I3).

( 1) Il convient d'ajo.uwr quo l'obj.~ctivisme auquel on arrive, tout coloré


par les théories de l'efficacité causale et de la préhension, est bien f\iff6-
rent de l'objecti'visme ordinaire, et vient coïncider avec un subjectivisrüo
profond. · · ·
VERS LE CONCRET

l\Iais· en même temps, c'est une ûGnnaissanoe de la trans-


cendance. « Norus nous oonnaissons oomme fonction d'unifica-
tion d'une pluralité de cho~·es qui sont autl'es que nous-mêmes 1>
(S. l\L w., p. I87)·
L·es phénoméno!ogues de l'Allemagne contemporaine n'ont-ils
- pas insisté de même sur l'élément immanent et l'élément trans-
. œndant q~·i est dans la oœmaissauoe? L'intelligence, disent-ils,
est intentionnelle, elle n'·est ni intérieure ni extéri•eure au monde,
de même qu'un faisceau de rayons lumin-eux ne peut être dit
ni extérieur ~i intéri~ur aux obJets qu'il éclai:r~e (1). Ou plutôt
enoore, ·la oonsciencc lui est intérieure et extérieure. Elle est
immanente à l'être, nous dit un philosophe proche des phé-
noménologues, Nioolaï Hartmann ; elle est dans l·e monde, nous
doit Heidegger (2). Mais -elle est intentionnalité, direction d'un
êlément du monde vers les autl'es. Et chez Alexander, ne troù-
\-'Ons-nous -pas également les deux idées de oomprésoence, - la
oonscience est oomp·résente à son ohj·et -, et de saisie par la
oonnai.ssanoe de oe qui est autre? L'idée de. préhensioo sert à
\Vhitehead à mettre en reli·ef les mêmes oonoeptions.

VI. -- LA PIIILOSOPHIE DE L'ORGANISME.

La natur·e est tout -entière avance créatrice (N. Kn., p. t4),


a_ctivité, passage (C. N.! p: i85), processus (S. M~ W., p. 87,
C. N., p. 53, 54). Whitehead s·e déclare ici en oOilllplet acoord
avec Bergson (ibid., p. 54). « Dans le passage nous ·atteignons

(1) Voir stir ce point le livre trèJ riche d'idées do M. Gurvitch.


Les tendiznces actuelles de la philosophie allemande .
.(2) Voir sur ce point et sur les rapports de Heidegger et de Husse~rl
le livre de M. Levinas, si instructif, La théorie de l'intuition dans la
Phénoménologie de Husserl. Heidegger donne à l'idée d'être dans. le monde
une valeur d'existence au sens où il définit le mot, qui la dél.>arras5e
de tout objectivisme au sens ordinaire et qui la distingue ct des nffj,~
mations de Hartmann et de colles d'Alexander.
LA PIJILOSOPIIIE SPÉCULATIVE i>E 'VHITEIIEAD f 75

un point d'attache de la: nature avec la réalité métaphysiqu·e


ultime » (ibid., p. 55). Comme pour Bergson, ce passage.
n'·est rien de mesuraMe; ou il n'est mesurable qu'en tant qu'il
se passe dans la natul'e prise au sens étroit du mot c'e·st-à-dir·e
en oonnexion av·~c l'extension (ibid., p. 55). Or dans tout acte
de dev·enir, il y a le dev·enir de quelque chos·e qui aura exten-
sion, qui tend à s'étendl'e, mais l'acte lui-même n'a pas d'·ex-
tcnsion (P. R., p. g6) (1). -
Cet évolutionnisme radical ne peut être<t:O<!ncilié av·ec le maté-
rialisme. Dans une théori·e materialiste, l'évolution ne peut être
oonçue que oomme une description des changements dans les
velation.s extéri·eures entre l·es portions de la matière (S. M. W.,
p. !34). . ' .
Tout est· interdépendant ; dans une entité, to.u~es J.es entités
sont présentes obj·ectivement (Symbolism, p. 37)~ Aut:r:ement
dit, il n'y a pas de substance (S. l\L W., p. 66f; car il n'y
a pas d'·entité qui n'ait besoin que de soi pour exister, pas
même Dieu (R·eligion, p. g!~). Tout est social (ibid). Là est
la vue pro:llo.nde de la monado1ogi~ leibnizienne (H.eJigiol), p. 78,
79• 87, 88), qu·e Whitehead retrouve, mais en partant de la
oonoeption réaliste qu'il se fait de la préhensi:on ·(S. M. W.,
p. x88). ·
Dès lors, ·il n'y a plus de matière ; 1'-univers est esSientieJ.le-
ment organique (S. l\1. W., p. 2!~1, C. N., p. I4I). Nous
avons caractérisé la nature oomme pa,ssage ; nous pouv·oos
ajouter qu'elle est organisme. Les deux idées d'é"1olution et
d'()lrganisme sont d'ailleurs étroitement uni•es (S. M. W., p. I35,
1gl1). La uatuve est évolu:tiou et organisme, organisme en déve-.
loppement (S. M. \V., p.' 72, 106, II5) · (2). L'idée ·de

(1) Le rôle do l'ex~sion est d'ailleurs do hous ~aire parvenir, gràce


à la. multiplicité, à une unité plus complète (P. R., p. 34, 299, 298).
Car le devenir terid ·~ers l'individualité, vers l'acte conçu cette fois ali
sens aristotélicien.
(:1) Sur le !Jlodc do pensée organique, on trouvera des développements
d;un grand intérêt dans le livre de Loisegang, Denkformen, Berlin 1928.
VÈ:RS LE CONCRË'l'

pvéhension oud'événément réunit en elle ceUes d'organisme et


d'éVioJ.tition (ibid.~ p. u6).
On peut fair·e remonter tout au moins à L·eibniz l'idée d'une
phüœophi·e fondée .sur. l'organisme, mais il a eu le tort d'après
Whitehead, de ne pas c~oive à ·la réalité ooncrète de l'intériorité
des relation1s, de ne pas admettre les relations à plusieu11s ter-
mes (S. M: W., p.·· 193, 194).
Là encare le romantisme ·en réagissant contre la sc1ence ·du
xvne .et du xvme siècle, a indiqué la vo1e où devait entrer la
science· des siè~les suivants (ibid., p. w6).
BoergsQn s'est avancé dans cette VIO:Ï-e de la philosophie de
l'IOil'g.an:isme (S. l\1. W., p. 183).
Qu'·est-ce que l'organisme ? C'·est ce qui s'·explique en fonc-
tion de sa totalité, et par là même c'.est ce qui a .une valeur
·en soi.. Sans que Whitehead emploie œ mot, on peut dire que
l'organisme est pour lui essenti-eHement entéLéchie ·ou, pour
·employer l'·expr-ess~on de Platon, une génération vers l'essence
(cf. S. M. W., p. 135).
Il n.e sera plus du tout nécessair·e .de recourir au vitalisme.
Cette théorie constitue un compvomis peu satisfaisant. La dis-
tinction qu'•elle établit entre· la matiève vivante et hi. matière
inorganique est vague et p11oblématique (ibid., p. g8). Le
vivant n'·est ~·un cas particulier de ce caractèTe mg:anique qui
e.st un!Îve11sel et qui se définit par !'·explication des parties au
moy•en du bout, par l'affirmation que rien de oe qui se passe
dans un organisme donné n'·est semblable· à oe qui Si! passe
d.ans un autre OŒ'ganisme (ibid., p. 185, 186).
En ce sens, l'observation physiologique, bien mieux encore
l'obs·ervatioon psychologique nous découvre l'essence du réel .en
noUIS montrant oee qu'.est un événement (S. M. W., p. 186, 241).
C'·est là, po111r Whitehead, comme pour James, le vrai point de
départ parce que c'est. le point de départ le plus empirique
quiÏ so!Ï.t. , . .
. Un nouveim caractère de la théorie de la oonnais8ance telle
que la •OOOçoit Whitehead va pouvoir dès lors se.révé1er. Après
:LA l>HILOSOi>HtE SPÉCULATIVE DE! 'WltiTEHÈAD { 77

aV'D'Ïr expliqwé la connaissance par la relation avec 1e percevant,


et par la relation avec les obj·ets, il va falLoir rexpliquer ·par
la œlation du pel:cevant avec la ~otalité : « La · oonna~ssance
rnentale est-la oonnaissance réflexive ,d'une' totalité se rendant
compte .el1e-même dre oe qu'-elfe est; comme unité d'oécur~ence »
(S. M. W., p. r84) .. Le fait de. conlr.aissance est la totalité;
en tant qu'elire prend conscience d'ralle-même. La connaissance
ne se ·connaît soi-même ·sans ·doute qu'.en tant que oonnaisiance
d'autres choses ; niais eUe-même n'·est pas différente des autré.s
:chos-es en tant qu'elles prennent oonscience d'eUes-mêmes. De
telle sorte que la transcendance de la connaissance s'explique
par son immanence dans le réel ( 1). Dans l'organisme cognitif,
c'·est le monde entier qui s'individualis.e ret qui arrive à ce qu'on
pour~ait appeler son entéléchie. ·
Bien pa'Uis; c'·est la totalité en tant que créatrice qui se sent
•el1e-même di).Ils l'acte de connaissance. La perception est tou-
jours a:u pl()int extrême de la création. Nou.s percevons nos
relations avec la nature parce qu'·el1es sont ren train de se créer
(N.; Kn., p. r4, cf. R~eligion, p. w5). Ici on V'Oit le moment
où le réalisme rest p:rès de se transformer en un idéalisme
ma.giqwe.

VII. - LEs OBJETS.

NO'UJS avons déjà à plusieurs reprises fait allu!sion à un


élélnent du monde qui est autre que les événements, une pre-
mière f.ois pour expliquer 1es rythmes du temps et l'existence
d'obj·ets non-uniformes, une autre fois pour expliquer oe qu'il
y a de commun au mode de. la piré&entation immédiate et à
celui de l'efficacité causale. Nous avons déjà indiqué qu'au

(1) Cf. Hartmann. Zum Problem der Realita.tsgegebenheit, Berlin I93I ;


fe lien· .entre transcendance et immanence y est conçu d'ailleurs d'une· façon
.un peu différente de celle de Whitehe~d.
178 VERS LE CONCRET

delà du temps _et de l'·espace, du passage ct de la divisibilité


il y a ce qui est sans part~e et sans passage.
C',e:st que si jusqu'ici nous aV'ons étudié la nature oomme
un tissu d'·événements, oomme un ·passage, il faut maintenant
aperceroir au delà des événements oes entités que sont les
ohj·ets. A mesure qu~ J'.esprit va vers plus de précision, il
trans:l5orme les faits en facteurs, et les facteurs en entités. Il
y a des entités pour la pensée qui ne sont pas des entités
naturelles (C. N., p. -r3). _l\Iais il n'·en reste pas moins vrai
qu'il y a des entités naturelles, c'est ell-es d'abord que nous
devons aperoeV1oir.
Une tache particulière de couleur vue pendant une seconde
·est un événement ; de même la salle de ronoert 'emplie par
une note. Mais la note, la oouleur sont des ob}ets. Obj,ets et
événements existent au même titre ; les uns ne sont pas plus
abstraits que les autl,es. Les obj-ets peuv•e:nt être regardés oommc
de;; qualités ·d'événements, et les événements oomme des rela-
tions •entre des objets (cette dernière idée étant d'aiUeurs pour
Whitehead la pJus exacte) (N. Kn., p. 5g, 6o; C. N., p. r5,
r2l1, r4g). Pourtant il ·est plus simple - en particulier pour la
science physique, - de regarder l·es objets et Les événements
oomme des ·entités fondamentalement différentes, qui ont des
relations les unes avec les autres (N. Kn., r5, 5g, 6o; Pme.
p. 5r).
L'·eXJpérienoe, tout à la :f.ois l'eXJpér1ence scientifique et l'ex-
. périence ruthétique, vont pouv.oir sur oe point nous donner des
indications, nolJ,s orienter. La poésie ne se contente pas, avec
Sh·elley, de nous faire saisir la fluidité universel.Ic, le passage
du nuag.e et de la flamme ( r). Av·ec \Viordsworth eUe. nous
fait ~entir les permanences, les présences éternel1es des monta-

( 1) ll y aurait lieu de îairl7 remarquer que ce que voit Shelley, ce


n'est pas seulement; comme le, dit Whitehead, cette . fluidité, mais qu"il
s'est efforcé de voir la flamme et J'eau comme dos symboles de l'éternité
mouvante, une synthèse de l'éternel et du mouvant ..
LA PHILOSOPHIE Sl'ÉCULATIYE DE WHITEHEAD_ 179

gnes- et des :Eorêts. La visi•on de ShelLey doit êtr~ complétée


par Œlle de \Vordsworth ; nous pourrions di·re : la vision d'un
Bergson doit être oomplétée par ceUe d'nu Ciaudel. Il y a tou-
jours dallls la nature, Jit \Vhitehe:.td, deux aspects opposés l'un
à l'autre, et pourtant bous deux essentiels : l'un le dévelop-
pement de la poussée et,éatrioe, l'autve la permanence, la possi-
bilité_ de reoonnaissance. La nature est nouveauté essentielle qui
met_ en 11elation des objets supér~eurs à toute nouv-eauté oomme
à toute vieil1es!'le. L•e changement et la oonseTvat1on_ sont aussi
essentiels à la pensée l'un que l'autre. Et la perception eUe-
même symbooli!'le ces deux aspects, en tant qu'·elle est passagoe
et recognition.
'Vhitehead in.sisbe sur les permanences et les ressemblanoes
qui ·sont dans la natur-e. « La nature oomfwend en elle d'énor-
mes permanences. » Et il va jusqu'ù- dire, contrairement, sem-
bLe-t-il, à l'une de ses thèses pvécédentes, que -les molécules à
l'intéri·eÙr des rocs les plus anciens peuvent avoir subsisté pen-
dant plus d'un milli·er d'années non seulement sans change-
ment en ~elles-mêmes, mais sans changement dans leurs rela-
tions l·es unes vis-à-vis des autres. L'électmn ·est sensiblement
indestructible ; le proton est inde.~tructible (S. M. W., p. 137)·
Et il y a des ref'ls·emblances ·CI'ltve ces objets p-ratiquement
·indestructibles. Toutes les- électvons sont très semblabl•es les
uns aux autœs, de même tous }.es noyaux d'hydrogène (ibid.).
La terre soLide, les montagn-es, les pierres, les pyramides
d'Égypt·e, l'esprit de l'homme, Di..eu, ce sont des éléments très
puissants de l'univers, aussi puissants que le flux (P. R.,
p. 296). Il y a donc un facteur de l'expérience qui est réJié-
tition ct qui doit compléter l'élément de nouveauté (ibid.,
p. 190). Et les deux s'uniss•ent dans la préhens1on, telle qu'elle
a été définie (ibid).
Il y a des objets qui dure.nt, pierr-es, arbves, oorps humains.
Ces choses qui durent, ce sont à des degrés divers celles où s'in-
carne une valeur, ou, comme dit Whitehead, dans un langage
ass·ez peu clair, celles qui reti·ennoent en soi ce qui s'impose
VERS LE CO:i'<CRÊT

oomme une fin définie atteinte sans a:utve but qu'elle-même,


(S. M. W., p. uo) et répétée sans cesse (ibid., p. I4I). Il y
.'a dans les objets une 'certaine unité de caractèœ qui unit les
individualités sous-jacentes, 'et une oertaine identité de carac..:
tère qui se. maintient par un héritage oont~nu (ibid., p. I36).
L'ordre du rn.onde et même son changement s' ex:pJiquent par la
. permanence de certains de ses éléments (Religion, préf. p. vn,
.r.'P· g8, I05). L·es ressemblances sont facteur de durée.
;/ AuSJSi faudra-t-il tenir présentes à la fois à l'esprit les deux
idées de la fuite du temps ,et de l'éternité des choses, oomme
l'ont fait Tes grands poètes (cf. N. Kn., p. 2oo). TllOp sou-
vent les philo,sl()phes ont négligé l'aspect de passage et ont-
insisté sur l'immutabilité de l'idée, de la forme, sur 1e cadr.e
mathématique des choses (P. R., p. 297).
Bi·en plus, il faudra unir ces deux aspects, oomme Michel-
Ang·e .au tombeau dès Médicis .a fait surgir du passage du .Jour
ét de la Nuit, du Crépuscul·e et de l' Auml'e, quatl'le figures qui
n,e passant pas. « L1e temps perd alors son caractère de mo.rt
perpétueHe. Il devi,ant l'imag·e mouvante de l'éternité » (P. R.,
p. 478). Et en eff·et tout ce qui s'est passé demeure, est
éternel (ibid., p. 48g). Dieu n'est pas plus statique que le
monde n'est dynamique, tous deux sont d'une seul,e étoff·e,
chan1geante et permanente, étemelle (p. 4go). Dieu se com-
plète par le flux du monde ·et l·e flux du monde s'éternise en
Dieu (p. !191).
D'ici nous déoouvmns la nouvelle persp.ecth'e de la doctrine ;
la philoiSO.phie de l'organisme et de ·l'événement va se com-
pléter par une théorie de l'ob}et éterl'!el, par un platonisme
qui, pour Whitehead, va naturellement av·ec une philosophie
de l'ocganisme (P. R., p. 54) ..« Toute entité dont la reoo...
gnitio.n oonoeptuelle n'implique pas urue référenœ nécessaire à
d·es entités réelles défini·es du monodie temporel est. appelée un
.objet :étern,el » (P. R., p. 6o). Ges idées sont données au
~v,eau de la oonnais,sanoe, drums la oonnaissance. EUes SIOnt
<l l'obj,et de la ,pensée », oomme le disait Locke, dont le seul
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WIUTÉHEAD 181

tort ici ·est d'avoir re.stœint la p-ensée à la pensée oon;scien:fte


(P. R., p. 72).
L'événement est du domaine du fait, du catégorique, l'uhjet
du' domaine de la possibilité, de l'hypothétique (N. Kn., p. 6tl)·
Un événement, nous, l'avons. vu, est étfl(}itement lié aux autres
événements. A-u ocmtraire, l'essenoe d'un obj·èt ne dép-end. pas
des relaticms .qui sont ·extérieuœs à son essence-; il pourrait
a\,oir d'autr·es relations•. Aussi les obj·ets n'·cmt-ils pas cette
fixité de relations que possèdent les ·événements, et le temps.
et l'espaoe ne sont-ils jamais !'-expression de leurs relations
e1ssentielles (ibid.). L·es objets transcendent les occasioilJS don-
nées, par le fait même qu'ils pe~vent aV'Oir des rappurts avec
d'aumes occasioilJS (S. M. W., p. 197).
Ces objets sont éternels. « La montagne dure, mais quand
le temps l'a enfin désagrégée, elle n'·est pilius. S~ une réplique
sur,gü.t,· c'est une montagne nouvelle. Une couleur est éterneHe.
Elle hante le temps. comme un esp-rit. EUe va et vient; mais
où qu'.elle vienne, elle ·est la même oouleur. EUe n•e Sürvit pas,
elle ne vit pas. » Elle apparaît.
L,es objets iSIOnt les éléments de la nature qui ne passent pas
(C. N., p. 124, 143). Ils p·euvent apparaître ou disparaître
dans J.e monde des événements, et, •en ce sens on tp·eut dire
qu'ils deViennent, mais en réalité ils ne chang'ent pas (P. R.,
'P· 81, 101, 111). Ils n'ont, au sens strict, de relation qu'avec
·eux-mêmes ( 1). Ces relations, si on les étudiait .oomplètement,
nous permettraient d'ailleurs, du moins d'après certaines des
affirmations de Whitehead, de voir leur situat~on dans le
monde réel (P. R., p. 82; 83; cf. S. M. W., p. 203; Con-
tra, S. M. W., p. 199). ·
Ces objets scmt indivisibloes, précisément parce qu'ils BOnt
éternels. « La rouleur verte est une entité identique, sans
parti·es, parce que sans passaB'e » (C. N., p. I24). C'·est une

(r) Nous verrons tout à l'heure quelles qualifications il convient d'ap-_


porter à cette affirmatioq, comme à la Sl\ivaqte,
182 VERS LE CONCRET

erreur d'attribuer des p.art~es aux obj·ets, si par parties on


rntend de.; parties temporell·es ou des parties spatiales (N. Kn.,
p. 65). P.e'I~sonne ·ne p~ng,e qu'une partie. d'une pierre e.~t à
un moment, ·Ct une autre partie à mi autre moment ; la
pensée n'a·coepte auciu1·ement l'id6e de parties tempol'elles d'ob-
jets, mais, par suite de la oonfu·sion de l'obj•et et de l'événe-
ment," on est porté à admetti'e l'idée de parties spatiales
(N. Kn., p. 65, 66, 92, Proc., p. 56).. Les objets sont a!u-dessus
de l'espace oomme au-de.~sus du temps (N. Kn., p. 61, 65.
Proc., ·p. 56). L'objet est e.;senti·ellement unité, tandis qu•e
.l'événement, d'après \Vhitehrad, a des parties sur lesqurlles il
s'étend.
L'obj.et se maint~ent identiqu-e au· milieu des événements ; il
·est ici et là, et il ·est en même temps là-bas et aiHeurs (N. Kn.,
p ..63).
Pwr eux-mêmes, ce.> objets ne sont pas réels : « Il est absurdr
de demander si la couleur rouge e3t réelle ; eUe est un ingré-
dù;nt dans le prore3sus de réalisation » (S. 1\1. vV.,. p. go,
.202). Tandis qué les événements sont vécus, les übj·ets n'.en-
trent dam l'expéri.tmce que grâce à la Deoognition (N. Kn.,
p. 63). Nous œppréhendons un événement, nous reconnaissons
·un objet (ibid., p. 67).
A.insi s'.engageant dans la voie I'louverte par Bolzano et où
s'éta<ient avancés Brentano et l\'Ieinong, Russell découvrait dans
le domoUJÏ.ne logique un analogue des idée3 platonici.enues, Hus-
serl le déoouvraat par l'analys-e de la conscience, ·whitehead le
met en lumièr·e paJr l'analyse de notre observation de la
natur.c ( 1). - Il faut ajouter que ces ·entité3 sont oonçues par
Whitehead comme particulières. Le vert, le bleu, les arbres,
ce sont des entités particulières (p. 32). r, '':. ·. i'
Et cette théori·e se distingu·e enoo·re du pl!lltonisme parce que

(r) Cf. sur les idées de Whitehead en relation av·ec les idées de Pl:1Lon,
A. E. Taylor, A Commentary on Platos Tirnaeus, p. 71, 73, r3t 1 cl
Plata, the man and his work, p. I!)O et 456
LA PIIILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD f83

l'obj-et n'est pws plus qu·e l'événement; il s-embl•e même à cerJ


ta•ins moments que l'obj·et soit moins qu.e l'événement (par
·exempl•e · C. N., p. r8g). Les obj·ets sont des f.ormes poten-
tielles, does déterm~nabilités plutôt que' de3 d6t,et'minat~ons. Car
il paraît bien qu'au fond, chez Whitehead, malgré quelques
expressioil.s qui tendraient. à faire croire le oontraire, c' c.~t le
monde. inteUectuel qui est UI).·e sorte de ÜÀ·r1 pour les détel'mi-
nations sensibles qui lui apportent la torme. Un qbjet étemel
ne peut être décrit que· OO'IlJ.me une potentialité pour ron ootrée
d81lls le monde des entités réelles (P. R., .p. 3r). Il est une
indéterminat~on conditionnée (P. R., p. 3o, 4o, 6o à 63).
D'wutre part, seul. il nous permet de déterminer les événe-
ments ; en réaJ.ité, tout ce que nous pouvons dire sur UIIl événe-
ment a rapport aux objets qui sont ingrédients en lui. « I...es
événements ne sont oompa.rables que parce qu'ils incarnent des
permanences. » La pensé-e rationne!le qui est oomparaison
d'événements av•ec événements serait impossibl·e san:s d·es objets
(N. Kn., p. 64). Les objets sont les· éléments de l'unive·rs
qui peuvent êtl'e reconnus ; car « nous ne pouvons pas recon-
naître l'événement ; il est passé une f.ois pour toutes ». Si l·e
cilnctèr.e d'un événem.ent peut êtr-e reoonnu (C. N., p. 16g),
c'.est que oe caractère est ocinstitué par ·des obj.ets. Quand nous
comparons des événements, en réalité ce sc>nt les obJets qui s'y
incarn·ent qtie. nous compamlliS. Les événements r·eçoivent leurs
noms d'après les. objets (N. Kn., p. 81). Mais on peut dire
que par la présence de ces objets, les événements tendent à
cristalliser : « L'événement considéré oomme une r.elation
entre d·es objets a perdu son passage, et sous cet aspect devient
lui-même objet » · (C. N., p. 125) (1).
Les événements ne sont que par les objets qui SiO'Ilt en eux.
Mais •en fin de oompte, nous ne pouVJOIUL'l parler de ces entités
abstraites que ;p.aroe qu'elles sont œliées à des occasions immé-

( 1) Ccci pourrait nous amen~r à nous demander si on peut maintenir


la distinction raqicale que Whiiehead fait entre objets et événements.
124 VERS LE CONCRET

cliates et par là même à des jug>ements déterminés de l'esprit


(S. M. W., p. 32). « Par occasion immédiate, j'entends l'occa-
sion qui implique oomme ·un de ses ingrédient$ l'acte indivi-
duel du jug-ement en question. » Reoonnaîir·e un obj·et, c'est
en avoir oonscienoe dans ses r·elations avec l·es éléments définis
de la nature (N. Kn., p. 67).
Nous l'etvouVlons l'affirmation que généralité et particularité
·sont unies dans la nature, et l'idée de l'indissolubilité. de fait
des objets et des événements. « P.enser la nature oomme un
simple passage d'événements sans obj·ets, ou comme. une sim-
ple collection d'objets non r·eliés aux événements, c'·est pren-
dre des abstractions pour dea réalités » (Proc., p. 5J ;. N,_Kn.,
p. 83) {1).

·( 1) Ces objets éternels, nous les sa1Sl55ons par ce que Whitehe;~.d appelle
lo sentiment conceptuel et qui n'est pas autre chose que le sentiment d'un:
objet éternel défini avec son exdusion de toute réalisation particulière
(P. R., p. 344). Mais quand nous voyons les objets éternels dans l'expé-
rience, è'est alors par la recognition quo nous les saisissons.
Cette recognition est quelque chose d'immédiat et qui n'Dffiplique pas
mémoire. « Elle prend place à l'intérieur du présent sans aucune intel'-
vention do la ménioare; car le fait présent est dur.ée » (C. N., p. 12A).
Et c'est co qui explique que la recognition ne suppose pas une connais-
sance antérieure : « dans CG cas, il ne pourrait y avoir de première con-
naissance » (N. Kn., p. 64; Proc. p. 5I). C'est à l'intérieur du présent
que nous sentons d'abord la permanence de l'objet.
Par là môme, bien que Wh!itelœad parle à un moment de l'intellec-
tualité de la recognition (N. K.n., p. 63), elle n'·est pas non plus un.
ac.te intellectuel do comparaison, mais elle est « la conscience sensible
dans sa capacité de poser devant nous des facteurs de la nature qui ne.
passent pas ». L'événement sensible qui est la tache de vert perçue par
nous comprend. en lui cet élément indivisible et éternel qui est la con-
leur verte ; la recognition peut donc être définie comme la relation non
intellectuelle de la conscience sensible qui lie l'espri~ à un facteur de l3J
nature qui est sans passage (C. N., p. 124, 162). Sans doute n'est-ee là
pour Whitehead qu'une limite idéale ; et il n'y a pas ·en fait de reco-
gnition sans accompagnement de comparaisons ·ct de jugements (ibid.,
p. I42); il n'en est pas moins vrai qu'elle ne peut être complètement
expliquée par l'abstra.ction : car elle ·l'explique en mtmle temps qu'en
LA PJIILOSOPIIIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 18!)

Bien des erreu~s sont nées de la -confusion entr.e l'objet el


l'événement ; en :particulier cette idée qu'un objet ne peut être -
qu'·en un seul ~ieu à un même moment (N. Kn., p. 65);
la conception matérialiste résulte donc d'une confusion entre
l'objet et sa Gituation {ibid., p. 91). De même enoore, on .a
imaginé un instant sans durée, parce que les objets, qui parais-
sent présents ·dans le tèmps, sont en réalité au-dessus du temps,
1et 1'101n a vouliU trouver dans l'instant une sorte de oolmprD-
mis ,an1Ifie la tempmalité â.e l'évé'Jllement et l'in~emporaH.té
de l'objet.
Devant ce monde des objets éternels, les mêmes problèmes
qui se posaient à Platon se posent à \Vhitehead. Chacun de ces
objets éternels, dit Whitehead, a son individualité particuliè11e
(tout objet éternel est un individu qUi est .oe qu'il •est), c'·est
le 1X1h6 X(I.O' Œ.'.r:6 platonicien. Il a sa 11elation générale av·ec 1es
auh,es objets éternels comme susceptibles de réalisation dans
des occasions particulières ; c'est la xowwv(cx. « Le royaume
_aes obj·ets éternels est vraiment un royaume, puisque chaque
objet' éternel a son statps,~ 4~ns cet ensemble SJ~Stématique de
relations mu tu eUes » (p: · · 2oo). Et enfin il y a un principe
général qui •exprime son ingr·ession dans des occasions parti-
culièl'es réelles, ·c'est la p.EOEetc; (Cf., p. I97)· Un obj·et éterne'l.
ne peut :pas êtr·e séparé de sa faQon de se réféœr à d'autres
obj·ets éternels, •car il a avec eux des relations internes et qui
sont ·oonstitutiv·es de lui-même (S. M. W., p. 198 et 197), e:t
de sa faQon de se référer à la réalité en général, bien qu''il
.soit séparé de ses modes réels d'ingre:ssion dans des occasions
réelles définies. L'obj-et étern·el ne peut pas être séparé de son
sta~us dans l'univers, de son caractère déterminé par ra,pport
aux autr·es objets éternels d'une part, et d'autl'e part de son

partie elle la suppose (ibid., p. 18g). Et la .comparaison ne sera ordi-


nairement que le reflet de la reeognition dans l'intelligence (C. N., p. 12S).
Ainsi nous sommes reliés d'abord sans mémoire, sans jugement, à des
objets idéaux en même·· temps qu'au passage de. la nature.
186 VERS LF. CONCRET

caractève indéterminé en ce qui oonoeme les relations avec les


occasions définies. Tout obj.et éternel a une essence relationnelle
(p. 198) bien qu'il faille admettre ce que Whitehead appelle le
caractère analytique du r:oyaume des objets éternels, qui seul
permettra l'affirmation de vérité,; individuelles, i:olées (S. M. W.,
p. 203, 206). Le caractère de particularité précise de notre
univers oomme celui de ~olidarité vi·ent des relat1ons d'indu-·
sion et d'exclusion de3 objets éternels les· uns par rapport aux
autr·es .(P. R, p. 23o, 33g) ; les ohj·ets étern:els .sont à la f.ois
. caU:Sies de l'unité et de la sépa"ratiùn des événe;me.nts.
Gomme dans le platoni-sme, il y aura un rapport étroit entre
J.es deux participati-ons, entre la participation des idées les
unes aux ·autres et la participation du monde sensible aux
idées : c'est dans la façon dont le3 relations (internes) d'une
entité aux autres objets éternels sont hiérarchisées, graduées
par rapport -à .la réalisation dans une occasion, que nous
trouverons l'explication des relations de cette entité avec les
occasions réelles (S. M. W., p. 199). Et tout·e occasion sera
une synthèse d'être et de non-êtœ, en tant qu'elle inclura et
qu'die ·exclura certains des aspects de ces entités ; eUe les
inclU"ra toutes, mais non sous tous leurs aspects (ibid.,
p. 201, 203).
Nous avons avec le monde des idées une relation qui est à
la fois d'immanence en lui (S. l\L W., p. 188, 189) et de
trahscendance de lui par rapport à nous (p. 188).
La suite des ·événements, l·eur solidarité, leur séparation
s'expliqueront par les objets. Ge n'est ni dans les objets ni
dans les événements que nous tmuv·erons le changement ; l~s
événements ne changent pas, ils apparaissent et disparaissent ;
les objets ne ch/logent pas, ils S()nt permanents (N. Kn., p. 63).
Ge sera l'un~on de ces deux éléments qui expliquer~t · le chan-
gement ; l·e temps ·est le renouvellement du monde par les
idées (Religion, p. 100, 144).
Ge sont les Ji.ens entre les objets qui fevont en partie 1es
liens eQtr·e les événem·ents (S. M. W., :p. 129). D'où vient
LA PHILOSOPHIE SPitCUl-ATIVE DE WHITEHEAD 187

cette int!'Îcation, · cette inberfus~on des événements? Elle vient


des aspects de ces objets éternels, - oouleu~s, sons, odeurs,~
formes gùométriques, -- dont l'union, dont l'appel réciproqué
expliquera le.> relations entr-e choses. sensible:s. Ils ne sont pas
cau:se directement de quoi que oe soit dans le monde sensi-
ble : les cau3·e3 sont toujours des événements ; · mais par leur
situation dans les événemeil~s, les objets sont causes indirectes
des événements (N. Kn., p. 73, go).
D'autre part. nous nous· demandi10ns comment il se fait
qu'on puisse distinguer des événements à l'intérieur de l'évé-
nement total qui e3t le passage de la natuve. Nous pouvons
maintenant voir la réponse ou plus exactement une des répon-
ses de vVhitehead : « La démarcation des événements, -. 1a
rupture de la natuœ en parti•es, est effectuée par .le3 obj·e:lifl
que nous reconnaissons comme leurs ingrédients » (C. N .,
p. Ildi).
Aussi pouvons-nous dire que la continuité de la. nature se·
trouve dans les événements, ·et que ses pmpriétés atomiques
résident Jans les objets ; il y a un éther d'événements et des
obj·ets atomiques. En d'autres termes, nous appréhendons la
natuT·e comme oontinue et nous la l'econnaissons oomme ato-
mique (N. Kn., p. 66, 67).
Ces enltités, de même qu.! les objets des sens, entrent
dans l'expérience seul·ement si elles satisfont à dCIS conditions
général·es. De sorte qu'on trouve ici un platonisme ·retourné :
les ess·ences particulièr·es se revêtant de généralité en pétnétrant
dans l'·eXJpérienoe (S. M. W., p. 33). Le rôle de la science,
et particulièrement de la physique mathématique, sera de
trouver les ·oondiûons générale3 auxquelltJ,s dojv·ent satisfaire les
entités. Si la science nous permet de déoouvrir de l'ordre dans
le monde, c'·est qu'il y a des oondit~ons abstraites auxquelles
satisfont les entités saisies dans reXJpéri·ence. Ge sont celles
qui sont susceptibles d'être étudiées par la mathématique pure
(S. M. W., p. 3I).
· Ces conditions générales abstraites sont eUes-même~ reliées
1.88 VERS LE CONCRET

entre elles : •elles fol'l1J..ent une sorte de modèl1e, de schéma


(pattern). Et ce schéma s'appliqu·e également au monde exté-
ri·eur et à notve représentation de œ ~onde. ··c'est ici qu·e nous
trouvons le fondement de la déduction, et de. la raiionalité de
l'univel'lS ; il est dans la possibilité de dériver d'un ensembl·e
de . oonditions générales un schéma impliquant une variété
infinie d'autr·es o0ondiüons semblables. La pensée peut péné-
trer dan1s chaque occasion de fait, de façon à découvrir l'en-
s·emble oompl·exe des conditions de cette occasion. La con-
naiSISance d'une condition générale mène à la oonnaissa:noe d'un
nombre indéfini d'autres oonditions égal·ement général·es. L'idée
de fonction mathématique,. - et par là même l'idée de loi
physique, spnt des exemples particuliers de ces schèmes de
oonditions (S. M. W., p. 33-4o) .
.c'·est cette idée d'un. schème de conditions général•es qui
permettra de définir l'erveur. L'illusion oonsiste seulement
dans l·e jugement ermné par lequel nous affirmons l'exis-
tence de certaines conditions qui en fait n'.ex:Ïistent pas (Proc.,
p. 53). Nous pr·enons alors des conditions passiv·es et particu-
lièl1es de l'ingressiân de l'obj·et dans la nature pour des condi-
tions actives et générales (C. N., p. I55 ; N. Kn., p. 8g, I83,
I84 ; Proc., p. 54).
La philosophie de Whitehead est éaractérisée par }.es deux
théori·es de l'ingroess1on des ·entités dans les événements et de
la préhension des événements les uns par les autres. Ces deux
idées Ile peuvent, dit-il, êt11e séparées l'une de l'autre (P. R.,
p. 2o8), la solidarité des événements d'où dérive la oonnais-
sance des uns par les autres s'expliquant par leur participation
aux: idées.
iJ semble bien cependant que le monde ne soit pas expli-
cabl·e d'une façon oomplèt·e par cette double participat1on : le
S'll'ccès de la science telle que l'ont conçue les Grecs et que
l'ont développée les modernes vient de ce qu'ils ont su met-
tre ta main sur un certain nombre de schèmes abstraits, et
qu'il y a certaines •essences qui répondent à ces schème.'l,
LA PHILOSOPHiE SPJi:CULATÜ'E DÈ WÜITEIIËAD ~ 89

Mais oes schèmes sont forcément limités ; il y a dan:s le réel


des choses dont ils ne peuvent rendre oompte.

VIII. - LEs DIFFÉRENTES soRTES n'oBJETS.

Il y a un nombre indéfini de sort·es d'objets ·distincts


(N. Kn., p. 82 ; C. N., p. z6g; Proc., p. 5I). Nou:s pouvons
tout au moins distinguer: outre les objets peroevants, les objets
des sens, l·es objets peroeptuels, les objets scientifiqu·es (N. Kn.,
p. 6o). Chacun de ces trois types d'objets présuppose le type
inférieur (C. N., p. 1l1g).
L'es modes d'ingression et de situation seront différents sui-
vant les modes .d'obj·ets ; bien plus, pour un même objet, il
pourra y avoir div·er.s modes d'ingr·ession (C. N., p. I45, I48,
16o) .
.La plus· basse catégorie de ces obj·ets étemels, c'est celle des
obj.ets· des :sens (s.ensa) (P. R., p. 1-61). Ge sont les goùts,
les <louleurs, les sons et tou~es les variétés .de s·ensations, ce
sont les permanences les plus simples que nous puissions dis-
tinguer dans les événements ·extfui.eurs (N. K:n., p; 83). Nous
ne portons prus ordinairement notre attentio~ sur eUes ; hypno-
tisé par le caractère précis, par « la g1~ande puissance percep-
tive », ·comme dit Whitehead, des objets physiques, l'homme
a été amené à une .philosophi·e scolastique de la nature pour
laquelle les objets des sens sont de simples attributs des objets
phYJSiqures. Mais en réalit-é le monde ·est peuplé de sons, de
ooul·eurs, d'odeurs ·errantes, et d'une multitude d'objets des
sens qüi n'ont même pas reçu de nom. Il n'y a pas de per-
·oeption d'objets physiques sans peroeption d'obj·ets des sens :
mais l'inv·erse n'·est pas vrai (C. N., p. i56): Et les obj·ets dê's
s•ens ne sont pas soumis aux mêffi,es oonditions d'unicité el
de <lontinuité que les objets physiqu·es. Ils apparaissent ici et
là, sans que les événements dans lesquels ils apparaiss,ent soient
190 VERS LE CONCUET

liés (ibid., p. 157). C'est eux que l'artiste ~·attache à faire


a~·ercevoir (C. N.. p. 179).
~nsuite vienne.lt les objets perceptuels. Et \Vhitehead va
insist,er sur le caract?Jrc immédiat qu'il leur arrive de présen-
ter. Parfois en effet sans même passer par les objets des sens,
nous affirmons la présence de l'obj ct perceptuel ( 1). Quand
nous regardons une v·e3te bleue, nous ne disons pas : ceci est
une tache bl·cue, mais : ceci est une veste. D'autres fois, le
lien des objeis sensibles les uns avec les autres, par lequel nous
allons des uns aux autres, et les groupons autour de l'un ou
Je l'autre d'·entre eux,· fait passer diœctement à l'objet per-
ceptuel. Quand les objets des sens se fondent les uns dans
les autres, se dépassent mutuellement, ils donnent naissance à
l'obj·et pe.roeptuel (C. N., p. 153; Proc., p. 53). Cèlui-ci
« n'·est pas en premier lieu le résultat d'un jugement. Il est
un facte~r de la nature directement posé par la oonsci·ence
sensible ». Il n'est pas le pro-duit d'associations d'idées, mais
d'associations d'objets des sens. Il est un type d'obj,et parti-
ticuli·er avec son iugre3Sion particulière dans la natur·e (C. N.,
p. 153). Notre peroeptimi né nous fait pas voir seul·ement des
caractères univers·els ; elle ne perçoit pas des oouleurs désin-
carnées, une ·extension désincarnée. Ge que nous perce,uns, c'est
la oouleur et !'-extension du mur, c'est la oou1eur là-bas sur
ce mur (Symbolism, p. q). Ainsi donc, tandis que dans son
analyse des objets sensibles, "Whitehead rencontrait la théorie
des qualités, telle que Bergson l'a établie, ici. il venoontre les
études des phénoménologues sur l'idée de chose (2). Il pense
d'ailleurs ne faire que développer l'idée de Locke, pour qui les
choses particulièr·es ne sont pas une tache de ooul·eur, ou une
oontinuité sono·re, mais telle ou telle existence particulière, une
f:euille, une vache, un grain de sable, et pour l'enfant qu'il
prend en ·exemple, sa nourrice et sa mère. Locke maintient

(1) Cf. Heidegger, p. 164.


(2) Et également les éiudes de la GeslaUpsychologie.
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATlYE DE. WHITEHEAD i!) l

qu'il y a appréhension directe des choses en dehors de nous.


Il ne croit pas, comme le croira Hume dont l'empirisme est au
fond si anti-cmpirique, que nous partions d'impressions de
s-ensation. L'enfant pe:·çoit d'abor~ des personne.; ·et des choses,
des em:•embles, ·et c'est à partir de ces ensembles qu'il débrouil-
lera les sensations (1). Il n'y a pas d'abord des impressions
de danse, suivi,e5 par l'hypothèse de i.lotre partenaire qu.e nous
formerions ensuite. Il y a oonscienoe directe de notre parte-
naire (P. R., p. 73, 363, Ll47· ·
lei la reoognition prend un aspect particulier ; elle est
« oooveyance » (N. Kn., p: ·
88; Proc., p. 54). Et l'e juge-
ment sera postéri·eur à cette prise directe de l'objet . par la
ootnveya,nce. Il s'y surajoutera : « Vous ne percevez pas un
cheval parce que vous jugez que c'est un cheval, mais parce
que vous sentez que c'·est un chev11l » (N. K., p. 286.; Proc.,
p. 54). Get objet que nous po3ons dans la reoo,gnition a pour
caractèi'e ess•entiel d'être un. « Un organisme vivant manifeste
une certaine unité d'être qui est seulement l'expression de
l'importance accrue de l'unité de l'objet physique » (N. Kn.,
p. g3). Ainsi de l'objet des sens à l'objet peroeptuel, nous
assistons à un accroiss·ement de l'unité. C'est elle ·qui s'exprime
dans le langage par le3 substantifs. Cette unité est active. Elle
est saisie par nous sous le mode de l'efficacité causale (P. R.,
p. 252).
Nul phi1osro,phe n'a mis en lumièr-e plus fortement que Whi-
tehead le caractère qu'a notre perception de nous apparaître
comme saisie immédiate d'un ensemb!e permanent (2). Il rccon-

(1) M. Lovejoy écrit (p. 180) : « M. \Vhitehead a l'habitude de parler


de cc qui est connu indirectement ou par in:fér~nce en dos termes qui
paraîtr.aicnt faits plutôt pour des objets de données immédiates. » l'this
il conviendrait de :faire remarquer à ·M. Lovejoy que ce qu'il appclie
connaissance indirecte est très souvent pour \Vhibehead connaissance directe
et immédiate. .
(2) M. Meycrson fait à la ·théorie de Whitehead sur la sciertce l'objec-
tion suivante : « Ne suffit-il pas de s'interroger soi-même pour constater
V:i!:RS LE éo:i.lfCRËT

naît néanmoins qu'il est très difficile d-e discerner véritable-


ment ces objets peroe,ptuels et à plus f.()rte raison de disoerner
leur nature, car l'effort même de notre attention fai:t d'eux
soit des objets des sens, soit des objets scientifiques (N. Kn.,
i), 65) .
.De la théorie des objets scientifiques, nous retiendmns seu-
lement 1es trois idées suivantes : un obj-et scientifique n'est,
O()mme tout autre obj·et, que médiatement dans l'espace et
dans le temps, par .suite de ses l'elations av·ec les événements
(N. Kn., p. g6) ; la relation de situaÜ()n •est d'ailleurs, oomme ·
nous l'aV"()ns vu, une relation très oomplexe qui implique 1es
événements percevants et l·es événements oonditionnants actifs
•et passifs (Pme., p. 52; C. N., p. 16o). Considéré de cette
façon médiate, l'objet scientifique est dans tout l'espace et
dans tout le temps; son champ d'actimi. est l'univers (C. N.,
p. I58, I5g). Enfin les objets scientifiques n'ont pas néces-
sair·ement une nature uniforme, oomme l'a cru la mécaniqu·e
dassiqu·e. Les pmpriétés quantiques de la nature trouvent leur
·explication dans l'existence d'objets· scientifiques non unifor-
mes (N. Kn., p. 167, 189; Pme., p. 56). Et nous sommes
amenés à cette affirmation paradoxale que les objets unifor-
mes sont faits d'objets non uniformes (N. Kn., p. 1.()7, 182).
Par là même nous comprenons le sens du principe d'indéter-
mination. « Si à partir d'un certain point nous divisons le
temps en éléments encore plus petits, le système vibratoire

que nous voyons des objets en ouvrant les yeux le matin?·» (Chemine-
ment de la pensée, 1, p. 124). Mais c'est précisément une idée sur laquelle
insiste Whitehead. Seulement, celui-ci distingu-e différentes sortes d'objets
et aperçoit au-dessous et au-dessus des pensées « par objets » au sens
ordinaire du mot, des pensées plus massives ou plus subtiles où on ne
peut parler d'objets qu'en élargissant beaucoup le sens donné ordinairei-
ment. La théorie de Whitehead, plus compl{)xe que celle de M. Meyerson,
rentre difficilement dans les cadres que celui-ci a tracés, ou plutôt, à vrai.
dire,ne peut pas y rentrer. Il n'en est pas moins vrai qu'il ne veut pas
« éliminer l'objet » (Cf. Meyerson; Ill, p. 8oo).
LA PHILOSOPHlÈ SPÉCULATiVE D'E WiliTEIIËAD 493

en tant qu'entité électronique cesse d'avoir une existence »


(S. M. W., p. 46). C'est l'idée d'emplacement uniqùe qui est
à la base du mécanisme classiqu·e (ibid., p. 72), et nous avons
vu les raisGns que nous avions de la rejeter. Dès le Concept
of Na6ure, Whitehead écrit que « la possibilité d'une défini-
t:Ïion parfaite d'u1ne dUJtée qui puia.se marquer son individualité
et la distin,gwer de durées très analogues, ·est un postulat arbi-
trai:l'e de· la pensée. C'·est là un cx,eomple de l'indét,e:nninatiO'li.
de la O,Oillscienoe sensib~e. L'·exacti:tude est wu idéal de la penSée,.
et ne peut être réalisée dans !'·expérience que par la sélection ·.
d'une route d'a,ppmximation » (C. N., p. 5g, 72, 73). ·
ArlliSsi n'y a-t-il de loi qu·e dans cette vaste régim1 iutermé-·
diaire qui sépare le3 électrons et les orgailir,;me:s, ceUe région
où la percep!Ïion, - car tout est perception depuis la vib'ra-
tÎion superficielle jusqu'à la pensée oonscioente, - est toute
tournée vers la possibilité immédiat•e (S. M. W., p. 132, 13/i),
où <il n'y ·a qu'agrégats oonfus, justiciables ·des stat~stiques
(S. M. W., lP· 13g), et où nous voyons s'élaborer l'ordr·e
oomme un produit social (P. R., p. 128). .
Partout la qualité déborde, transcende, nie en un sens la
qum1tité, les <'jualités seoondes reprennent leur valeur ; ct \Vl.1i:-
tehead se renoantve ici avec Bergson, avec Alexander, avec
la phénoménologie. Nous savons déjà qu·e la philos-ophie ~le
la natur·e doit se mouvoir dans la natur·e .prise comme lniiieu
homcigène, ·et ne pas y faire iiltervenir une action transcen-
dl!nte de l'·esprit (C. N., p. 2'7, 46). Il s'agit porur elle d'étu-
dier les caraotèroe.3 de la chor~e oonnue indépendamment du f!lit
qu'elle est connue.

IX. - L'ÉNERGIE fTERNELLE ET LA VALEUR.

~rè:s· avOIÎr séparé les objets· et ies év~nements, après avoir


affrirmé' la mult~plicité des séries temporelles; Whitehead était
o01ntraint de rechercher un principe d'unificati•on. Aucun des
i9i VERS LE CONCRET

systèmes tempœels ri'est suffisant pour exprimer la nature. Il


ne !peut y avoir de dU:rée dont les moments limites seraieni
l·e début et la fin de la création. Mais l'ensemble des systèmes
tempor·els peut ·exprimer la nature entière. C'est oe qu'il appelle,
nous l'avons vu, l'avance créatrice de la nature (N. Kn., p. 81 ;
Pme., p. 4g). PIUJS p:rof!O'ndément enooœ, c'·est l'énergie éter-
nelle de réalisation (~., M., W., p. i32, I35), l'activité géné-
rale de la natul'e (P;4{.',' p. 220), la créativité .(P . .R., p. g).
Gelle-ci n'•est pas une •entité au sens où les occasions et les
obj,ets éternels sànt des entités. C'·est une qualité métaphysique
générale sous-jacent·e à toutes les occasions, et qui se présente
pour chaque occas~on d'une manièl'e particulière. Il n'y a
ri·en à· quoi on puisse la oompal'er. C'·est la substance unique
et infinie de Spînoza, avec cette différ,ence cependant qu'elle
,est douée de finalité, qu'elle est « sélective ». EUe a pour
attribut de donner nai~sance à la multiplicité des modes con-
tingents et .aux objets éternels, à la contingence du reel et à
l'éternité du possible. Derrière le passage des événements et
derrière l'éternité des objets, nous trouverons· oette énergi·e éter-
nelle d·e réalisation.
Elle se prés·ente elle-même sous deux formes. L',expérience
'est bipolaire, c'·est-à-dire que tout oe qui est dans l"expérienoe,
toute perception (Religion, p. 91 ), a un pôle physique et un
pôle psychique. En Dieu, c'est le pôle psychique qui est le
pr·emier ; dans ce monde, c'·est le pôle physique. l\Iais dans
tous les cas, l'existence ·est double (R·eligion, p. w4; P. R.,
p. 5o, i51, 33g). . ,
L·e pôle psychique est caractérisé par ce fait qu'il n'est pas
dans le temps et dans l'espace au même s·ens où les événe-
ments de la nature y sont. « Nous sentons tous que notre
-esprit est ici, dans cette chambre, 'et en oe moment. Mais ce
n'est pas tout â fait dans le même sens où. les événements de
la natul'lé qui oont les existences de nos cerveaux ont leur situa-
tion sp·atiale et tempor.elle i> (C. N., p. 68). Et le passage de
J'.esprit n'est pàs tout à fait du même ordr·e que le passage
LA PHILOSOPlliE SPÉCULATIVE DE Wi-IITEHEAD 195

de la nature ; car par la mémoir·e, nous échappons au flux


perpétuel, ·et tout acte de. la conscience participe plus ou moins
.de la mémoire ·(ibid.).
L•e monde de l'.esprit, c'est l'·expérienoe. des formes platoni-
-ciennes, des universaux. Mais ces formes tendent v•ers quelque
chose d'autre qu'·elles (P. R., p. 26). L'expéri·eq_ce mentale, est
l'organe de la nouveauté, la poussée vers l'au-d-elà, eÜe. e_st un
élément d'inquiétude et d'anarchie (1), le-psychique est "infini
et inclut le contradictoire (P. R., p. 4g), tandis que l'ex.pé-
ri·ence physique est répétition, ord-re sans vie. C'est leur uniŒl
qui. fait la vie de funivers, sa limitation, sa valeur. Et les
deux moodes ne sont ·que des vues prises ISUr la .peroeptivité
ori.ginale· qui est à la fois. psychique et. physique.
L'énergie éternelle de réalisation qui revêt ces deux f,ormes
étant l·e p·rincipe ultime,' la généralité la p1us général·e de la
philosophie de l'organisme, ne peut être caractérisée, elle est
aussi d~pourvue de caractère que la matièr·e aristotélicienne ou,
ajouterions-'Ilous, que l'Un des néo-platoniciens. Nous ne pou-
vons la saisir que sous des formes particulières (P. R., p. 42)
qui en dérivent.
L'énergie éternelle est principe d'unité .. C'est par elle que
le multiple constitue un monde. EUe fait passer de la disjonc-
tion à la conjonction. Par là elle est principe de nouveauté,
puisqu-e avec oe qui était donné disjonctivement elle fait, par
le processus de « ooncresoenoe », quelque chose de nouveau
qui. se présente conjoil.ctivement (P. R., p. 28, 323) ; elle est

( r) Ceci peut se rattacher à la th3orie de Whitehead suivant laqtielle


toute perception consciente est. perception d'une chose commu n'étant pas
une autre ou n'ayant pa:s tel caractère ; elle est perception négative ; la
conscience est le sentiment ·de la négation, fondé sur le conltraste entr(J
le possible et le donné. Elle suppose, comme l'ont vu Platon et Hegel,
l'idée de l'autre. Ellu nous m:et en présence de négatifs déterminés.
· Quoi qu'il en soit, éternité et .nouY.eauté, ordre et désordre sont égale-
ment affirmés de ce pôle- psychique. TI y a là une difficulté dans la
theorie de Whitehead.
VERS LÊ CONCRÉ1'

l'unité de l'univers en tant qu'elle lui ajoute sans cesse de


nouvelles multiplicités (P.· R., p. q8). Elle est l•e monde en
tant que créateur de soi (ibid., p. 118) ; elle est le principe
.·Ju niouv·ement à la fois en Dieu et dans le monde (ibid~,
p. 4g3). Elle est te principe du temps (S. M. vv., p. t56 ;
Relig~on, p. 77).
Au fond de la nature nous dé·oouvrons l.lonc une volonté tÏe
créat1on de valeur, un app-étit de réaliisat~on, un désir esthé-
tique (S. M. W., :p•.II?)· C'est lui qui pi'end oon:science de
'lui-même dans la connaissance humaine, (S. M. W., p. 189) (t),
·dans l'art huma!Ïn.
Jamais d'ailleurs, tout au long d·e la création, la créativité
n'est .s~avée de la ·créature. Tout événement est à la folis ·créé
et ·créateur, et réa·g.it sur la créativité dlc-même (Religioo, p. 7~),
88, t45; (P. R., p. 35t).
La valell!r, c'est la réalité intrinsèqu·e d'un événement (S. M. W.,
p. n6). D'une faQOID. pl•us générale ~moore, la valeur c'est la
réa1Jité (ibid., IP· t32) .. II y a iim lien étmit entve le réel et
la val•elllf, et par là, Whitehead se ;range aux côtés des hégé-
1iCins oontr.e 1es oonc01ptions kantienne et fichtéennre. Réalisa-
tiOID. •et acquiiS!ition de val.eur sont pour lui choses identiques.
MaiLs sa théorie se distingllle de la théori·e hégélienne en oe
·que la va1CIW' n'•est pas attribuée à la réalité dans son ens.emble
et sOin mouvement ; eUe est attribuée à œrtains élémem.ts de
la ·'l'éalité en tant qu'ils peuvent être considérés oomme séparés
et immobiles et oommc ayant l·eurs fins eu eux-mômes. La
valéur est si.gnificatioo d'un·e chose pour soi-même, elle est
finalité intelrn·e, - en doonant au mot de finalité le doubie
sens de ter.mÎinais.OIIl dans 1e temtps et de terme pour l-e désir ;
·elle est auto-téléologie ; elle est entéléchie. C'est en ce sens
que la vie est une' valeur. Et d'une faQon plus générale, tolite
entité a une valeur en tant qu'elle se repQse CID. elilie-même ·et

(1) Où l'objet, pourrait-on dire, apparait commè comprésent à une"


concrescence qui vient de lui.
LA PIIILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD f97

-jolllrit d',elle-même, s'e satisfait d'eUe-même, en- tant qu'·eUe .appa-


raît ·CaUJse de sni, et surtout cause finale de soi (P. R., p. ug,
122), en tant qu'eUe s·e présente à elle-même ses éléments
oorn1stitutif:S et les sent (Relf1g~on, p. 5, 6, 87, 88; P, R.,
p .. 34, 35, 6J, 83, II?; F. R., p. 25).
Toute entité s1era transcendante- ;par rapport à toutes les
autves, et même par rapport à Dieu. La transoenda:nce, de
même que la causalité de soi par soi, cesse d'êtve un privilège
.de Pieu pour êtve :partag·ée entDe toutes les 'entités (P. iL,
p. J3o, 3I4). En tant qu'elle •est satisfaction, J',ffilti.Jté a absmhé
•ses dotnnées 'et n'est absorbée par ri·e:n d'autre ; le temps, pour
un instant et pou·r autant qu'il le peut, a susp~ndu son "'ol
(ibid., p. 2I4)~ L'absoJu, cc n'est pas cette totalité inoonnue
dont ;par1e Bradley ; c' e3t bien plutôt ce que Bradley a nommé
1e œntœ fini; et l'abs.Ylu bradleyi,en n'existe que dans la mesure
où il •est présent dans un œntre fini (ibid., p. 284) (1).
C'·est dire que l'entité (Whitehead C!Iltend maintenant par là
non plus l'objet, défini à la façon de l'~dée platonicienne, mais
l'acte oonçu à la façon d'Aristote) sera à la fois une et multi-
ple (P. R., p. 3!1), née de ce proœssu•s de ooncrescenoe par
l'equel le multip~e se coor·donne en une unité nouv·e1le (P. R.,
p. 29'9)·
Cast dire aussi qu'·elle sera à la :~!ois su jet et superj,et, c'est-
à-î:lire cause et produit de son pmcessus (ibid., p. 177• 3!1r),
•en même temps que suj·et 'et superjet par rapport aux choses
(ibid., p. 4w).
Par l'idée de satisfaction, par œtte théori·e que l'on pourrait
appeler la théorie de l'entéléch~e, Whitehead ju,stif~e d'une
façon nouv;elle son affirmation qu'il y a des événem•ents qu,e
l'on ipeut s·éparer l·es uns des autres, affirmation qu'il avait

(r) Cf. l'observation p&nétranto de Lovejoy p- r65 : « Whit-ehead ne


se sert pas de la notion des relations essentiel!eg pour humihrJr, encore
moins pour annihiler les parties, mais plutôt pour exalter leur valeur,
Il insiste moins sur l'inclusion de la partie dam le tout que sur l'inclu-
sion du tollt dans la partie, »
198 VERS LE CONCRET

tenté de justifï.er auparavant par la présence des obj·ets dis-


oontin'UJS dans la O()ntinuité des événementS. Les év·énements
~t fu.umés v-ers d~s « satisfact~ons » particulières (ibid.,
p. 284). '
Mais e:n même temps ce superj·et exeroe ·ce . que Wl~itehead
appelle sa fonction d'immo•rtalité obj·edivè,. et ceci se rattache à
la théorie de la préhens~on : une entité va toujours ·au d,elà
d'elle-même. Par là même qu'd1e est un êtl'e, ~l~·e ëst ~ri maté-
riel pour le devenir; eUe est drotinée à passer en d'autr·es êtres.
Cette ~dée de l'immortalité obj·ectiv·e par_ ·laquelle un être- se
détruit et se conserve dans celui qui lu! succède est, da;ns le
système de Whitehead, à peu près l'équivalent de l'Aufh~bung
hégélienne. L'·entité . périt et e3t immortdle : eUe est appro-
priée par les entités suivantes (S. M. W., p. go) (x). EUe perd
ses caractères subj·ectifs c'est-à-dire son immédiatiorn, sa fina-
lité, sa préhension active, son ·caractère d'être abs.o~ue. Au
moment où el1e va atteindre son état de complétude, e\l·e se
détruit. Au mioment où eUe va .posséder sa propre satisfaction,
elle passe ~n quelque chose d'autl'e. En réalité, la satisfaction
de l'entité qui était sa jouissance présente d'elle-même par
·elle-même, est, oontrairement à l' essenoe même de la satis-
faction telle que nJ()US J'avons définie,, reportée sans cesse dans
l'avenir. La satisfaction ne peut être que dans l'·entité en tant
que r·eprésen.tée à l'intérieur d'une entité différente d'·eHe, en
tant que repr-ésentée oommc un fait d~rmais immuable et
mort. Elle _est dans l'·entité spatialisée, morte (P. R., p. 310).
L'·entité n'a été qu'un moment de passag·e d01nt il ne reste plus
que des traoes (ibid., p. 410). EUe est mort·e subjectivement;
mais eUe est objectivement immortel1e et réagit sou:s cette
forme sur la créativité elle-même (ibid., p. 43).
Il n'y. a donc pas· plus pour Whitehead que pour Hegel de

( 1) Il persiste. dans cette idée une certaine ambiguïté ; elle apparait par-:-
fois comme une sorte de dessèchement, d'éternité inerte, d'autres fois
comme une éternité vivanoo. Le plus souvent, . les deux idées opposées
•emblent fondues dans la conception d'un élé~nt 4 la fois stérUe et actit.
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE 1-VHITEHEAD 199

terme strictement privé ; tout ce qui existe est lié au reste.


Et c'•est là le :f)on,dement de la théorie des préhensions : ri.en
n'•est purement privé; rien n'·est purement public (P. R.,
p. 3ol, 611, 44g). .
Ainsi noUJS devon,s dire à la fois que toute réalité transcenâ•e
le· reste de la réalité y. oompri:s Dieu, 'et que toute entité y
oompris- Dï.eu, est transcendée par la créativité qui a été à son
origine et dwera après elle ; tout obj·et ·est à .la :!)ois imma-
nent et 'tra;nsoendant (P. R., p. 122, r3g)·. S'il est ainsi trans~
oen.dé et tran,soendant, c'·est qu'il est une valeur, et que sa
val·eur vient de sa nouveauté, et que cette nouVIeaJUtté vient de
sa limitat~on. Nous trouvons iCi une nouvelle. idée importante
de Whitehead, et c'-est elle qui nous fera passer de la philoso-
phie de la natu:r·e à la philosophie de la religi100. C'est l'idée
que toute valeur est le produit d'une limitatioo.. II n'y a pas
d'acquisit~on de valeur sans une information, une incarnation
de cette val~llll' dans un fait individueL Une chose, Ulne personne
n'acquiè:r~t de val•eur. qu'en étant une chose, une personne,
c'est-à-dil'e eQ. se limitant : « Le. salut de la réalité est dans
ses entités obstinèes, irréductibles, empiriques, qui de par l-eur
limitàtion ne p·euv·ent être a:utl'es qu'·elles-mêmes » (S. l\L W.,-
p. 1 q, 221). Sur ce point, avant d'intégrer à ro.n système
plusieurs des enseignements de Bradley, oomme nollls le ver-
mns, Whitehead y intègt'e, ou s'·efforoe d'y intégœr le plura-
lisme de James. C'est le caractène défini, exclusif, d'une
existence qui fait sa pmfondeur, son intensité de réalité (Reli-
gion, p. 99, 135). Ce qui a de la valeur, c'est l'infini en tant
qu'il se limite lui-même.·
Qu'une cho~e, qu'un·e personne soit limitée, cela ne veut pas
. diT·e qu'eUe n'enferme pas en eUe tout l'univers. « Les aspects
de tQI\ltes les choses entl'ent ·dans sa propre nature. EUe n'œt
·eUe-même qu'en concentrant dans sa Pl'IO\Pre limitati10n la
totalité plus lar~e dans laquelle elLe se tmuve, et en prêtant
ses aspects à toot ro.n environnement » (S. M. W., p. 1 q ;
Cf. R·eligiO!Il, p. 98). Elle ·enferme l·e tout, mailS SQus un cer·
200 VERS LE CONCRET

tain point de vue. Le processus créateur est à la. fois exclusion


et inclus~oo (Reli.g~on, p. gg).
1Nous rencontrons à. nouveau cette idée de la polarité de la
.val,eur qui était une des premières que nous avons vues : il y
a vaLeur quand il y a a.ssemblag·e des aspects idéaux et des
~ts:pects réc1s, de la pensée et des faits qtii L'lie passent. Ge qui
a de la valeur, ce n'est pas l'activité séparée ~es faits, ce soot
Les :llormes de pensée individualisées, les formes qui naissent de
la vue ,prise sur· les objets. éternels par l'énergie sous-jacente
(S. l\I. W., p. x32); ce sont les événements,
Et nous 11eti'I{)m1ons aussi de ~nouv·eau cette affirmation que
l'é,~uement est tout l'unive·rs et est en même temps quelque
chose de défini (~. l\1. W.,· p. 2t1r). Ainsi Whitehead s'efforce
enoore de répondre à la difficulté devant laqueHe nous nom;
sommes t11ouvés à plusiem:s .reprises : la difficulté de penser
un événement séparé des autres. Ce qu'il répond ici, c',est qu'il
n'y a pas <:l'événement séparé des autres. Ce qu'il y a, oe sont
tous 1es événemant:s, vus d'un oertaiw point de vwe qui,· lui,
peut être sépare. Il ne serait donc plus néoessai11e de recourir
wit aux oond.itions soit aux fins de l'événement pour expli-
quer sa séparation ; car cette séparation n'est qu'un aspect qui
finit par être submergé dans l'unité.
Nous ·avons vu l·e lien de l'idée de valeur avec l'idée de limi-
tation, de sélection. Nous pouvons voir maintenant son lien
av·ec l'idée de durée. La chose ou l'être de valeur s'affirme
lui-même, de façon à durer; Il y a une sorte de sélection
natur·elle cl·es choses. Et' seules survivent, seul•es dur·ent les cho-
ses, les personnes qui peuv;ent affirmer leur vaieur, de même
qu•e seul-es ont une· vaLeur 1es choses qui d!U!I'ent. La perma-
nen~e n',est pas une donnée, elle est une oçmquête de.s choses
qui valent, et qui ainsi, au sein même du passage de la réalité,
ont quelque chose des obj·ets éternels, de~ennent oomme eux
des totalités stab1es, répétant leur schème dans Ieu11s parties
(S. l\I. W., p. x3I). Le degré de valem se mesure· à cette
dmé-e, à cette rétention et réitérati;on.
LA PHILOSOPHIE SP:É:CULATIVE DE "WIIITEHEAD · 2Qf

C'·est parce qu'il y a de tel1es va1~urs que la science est


possible (S. M. W., p. 2!~1). CeHe identité dont parle Whi-
tehead ici, oe n'est pas l'identité oo~me l'entend M. _;M,eyerson,
c'·e·st une identité de schème, de rythme, c'est la· réitération
d'une succession de contrastes, oomme dans 1es ~ibrations. La
vibration est la· récurrence d'un oontraste à trav·ers une identité
de type. 1\I-esuœr, c'·e~ compter des vibrations. Les quantités
physiq11oes spnt des agrégats de vibrations phy.siques. Ge qu'il
y a au :lhrtd de l'univers, ce sont de te1s schèmes (S. M. ·w.,
p. 166 '; ReLigion, p. 101, 102). Ce qu'il y a au fond de. la
réa1ilk, 'ct U()UIS retmuv,cms .une . affirmation ~ssenti.elle de la
phi1()SI()phie organique, ce sont des organismes. Car ror:ganisme
. .
est ooe unité de vaLeur, la rÙlisation
.
d'une -:Borme définie de
valeur (S. M. W., p. !35, 241, 25o). Nous. pouvons dire
aUJSISi que ce sont des rythmes.
L·es rythmes iront d'ailleurs s'affinant, se compliquant, se
stabiliJSant, s'intensifiant, se contrastant et s'équilibrant à la
fois, et en. oe sens, l'expérience esthétiqU!e nous explique la
marche même de la vie (P. R., p. 3g5 ; N:. Kn. p. 1•97, con-
tre N. Kn., p. 199). L'indépendanoe s'accmît en même t•emps
que la solidarité (Symbolism, p. 76, 97). Et les organismes
arrivent; par leur solidarité même, à pouYoir modeler leur
mmeu (S. M. w., p. I4o).
Dès 1oœ, il est évident qu•e la oonsidé.ration des causes finales
doit êtrc introduite. Car il n'y a pas d'exiJStenoe qui soit vide
et dépourvue de val·eur ; c' ost le mérite de Hegel <1e l'avoir vu
(F. R., p. 24). Eliminer l'idée de cause finale, c'•est, comme
le mcmtre le reoours de Descartes à l'idée de créatioo continue,
rendre inexplicable l'idé_e de cause efficiente (F. R., p. 24).
La causalité efficiente ne peut s'•eXJpliquer· elle-même et Whi-
tehead r·etrouve sur oe pO.int 1es idées du Phédon. En outre,
partout où il y a du physique dans le mron"de il y a descente,
c'•est donc que la vie et la réalité en général scmt du·es à Ullfl
autl'e tendanoe, à une montée de ce dont nous "oyons la
202 VERS LE CONCRET

~esoente •. Et sur .ce point il œnoo:ntœ les idées de l'Evolution


créatrice:
La théorie vibratoire et organique de la réalité ·est pà.r là
même une ·thé()rÏ.e esthétique ; car },es vibrations et les organis-
mes: ce sont 1es e~pressi•ons, dans le domaine de la vie ct -de
la matiwe, des principes de J'.expéri.ence. esthétique. Nous
arrivons donc à oette affirmation que tout fait réel est un fait
d'.expérience esthétiqi,l:e, nÇ d'un oontraste à l'intérieur . d'une
identité (Religion, p. IÇH, 102). Telle est l'unité de l'objet
pe.rcepbu·el, la chose ; mais telLe est aussi l'unité du fait
scientifique. Loin d'êt~e adventices, les valeurs esthétiqu-es se
irouv;ent au ~ond du I,'éel (S. M. W.,. p. 254). AuiSSi est-ce
une des grandes .erœurs de la civilisation moderne que de
laisser se p•erdre le sens de oes va1e:urs, qui n'est autre que le
sens de la réalité, de l'intensité du réel. Il s'agirait, au CO'll-
tr.aire, de développer les appréhensions concrètes, immédiates
des faits individuels (S.· M. W., p. 247, 248), de façoo. à
saisü.r dans le présent le 11oyaume de Dieu, comme le saisit
l'amour (P. R., p. 485, {~97). Il s'agirait de pré:serv·er la
spontanéité qu'étouff.e trop souvent une éducation mal com-
prise.

X. DIEu.,

La réalité eHe-mê!ne est une totalité 'esthétique, par suit·e


de son caractère d'unité ooncrète, par suite de oe que Whi-
tehead appelle 1e p·moes!'!lls de OO'llCI'esoence qui fait des mul-
tiples données de l'ex'Péri·enoe d!}S détails dans un ensemble
(P. R., p. 299). Mais ·en même temps, ensembLe des limita-
tions, ·elle n'·est pourtant eUe-même qu'une limitation dans 1e
royaume immense des possibilités (S. M. W., p. 216). Tout
doooé ·est donc arbitraire. « J'insiste sur la liberté illimitée à
l'intérieur de laquelle le réel est une détermination catégorique
'Ulliquc » (ibid., p. 21$). « On ne !J?'CUt assigner aQ~c~e rai~·(}n
LA PIIILOSOPIIIE SPÉCULATIVE DE
/
WHiTEHEAD 203

intérieure à l'histoive, qui puisse expliquer pourquoi ce flux


de formes plutôt qu'un . autre a été illustré dans la réalité »
(P. R:, p. 64). Et le caractère dŒ1111é des· êtres dans ce monde
et du monde lui-même, cette marque sur eux d'i.tne action
créatrice, qui se fa.it voir plus ou moins. suivant leur intensité
SlUbJectlve, s ·exphque par un ade an teneur de volonte, par une
'· \ • ' 1 , • . ;

décision, qui sépare ce qui •est donné de ce qui ne, l'est pa:s ;
qui, somblabl·e à l'acte de décision décrit par James, courpe
hors de l' enr&emb1e des possibilités, ce qtii va être la réalité
(P. R., p. 58, 65). Cet acte lui-même n'est pa:s explicable;
on ne peut retracer les éléments qui Je déterminent. La racine
de la positivité pour Whitehead comme pour Schelling est dans
quelque cho&e d'irrationneL
Nous avons ainsi la pœuve de l'existence' de Dieu telle
que l'admet la philŒoph:ioe de. Whitehead, une preUV'e fondée
sur le caractère donné, empiAque du monde. L'•empirisme
vepœe S'Ur la doctrine qu'il y a un principe général de con-
crétion, qui n.e peut .êtve découvert par la raison abstraibe.
Dieu est le principe de concrétion et de. limitation (S. M. W.,
p. 21·6; P. R. p. 345). Il y a une limitation dernière de la
réal;ité, dOnt aucune raison ne peut être donnée, car toute raison
en dérive. Aucune raison ne peut être donnée de la l).ature de
Dieu, parce que cette n.atuve est l1e f,ondement de la rationalité.
Dieu est la limitation ultime, et son existence l'irrationalité
ultime (S. M. W., p. 221, 222; Religion, p. I3g) .
.Si .1es f,o.r.mes idéales pénètr·ent dans le mond.e réel, c'est par
l'·existence de œ démiurg.e (Religion, p. ~37)· Et ce d.ém.iurg·e
oont:ioent en lui les f,ormes en tant _que participées par le mond•e
réel, et 1e mo;n.de réel -en tant que défini par les formes (p. 85).
Sans Lui, la créativité serait pure confusion et les formes pure
passivité (ibid., p. 106).
Dans sa n.atur·e primordiale, qu'il va falloir que no'llJS distin-
guio:ns, wu moins momenta~nément~ de sa natur·e oon.séquente, il
est l'accident pTillliOII'dial, non temporet, de la créativité. Il est
l·e premi-~r créé, il ·est l' évaluatiQil inoonditi~Qllollé~ de la mqlq..
204 VERS LE CONCRET

pHcité entièr.e des objets éternels, l'act~ intempor•el d'évalua-


tion liwe et univ;er.selle ; et il est lem; mise en raprports, déjà
réelle, ,en vue d'une réalité .·qui va êtr1e déterminée ; ainsi il
ne crée pas 1œ objets éternels ; car son existenoe postule ~a,.
l<'ur autSISi bien que la lelllf iptO!Sotule la sienne ; c'est en lui qu'ils
sub~;iste.nt; mais c'est par rapport à ·eux qu'il ex~ste. En même
temps il est l'aspiratiOtn même. vers lu réalité ; car, ·en Dieu
oànsidéfé dans sa nature prim~rdiale, il y a comme un man-
que, un besoin de se oompMter. Dieu étant le foodement de
la r-éalité ooncrète n'est pas ooncret lui-même. Il n'a ni pléni-
tude d'être ni oonscience. Il est le centre d'attraction pour le
sentiment, l'éterneHe impulsiQn du désir, mais d'un désir éloi-·
gné ·ooootre de son terme, d'un désir ~moore irréel, semblable
peut-être à oelui de la Jeun.e Parque ou de oes émanations à
pei~·e ,existantes mais tendant v;ers l' existenoe que crée l'ima-
gination de Blake, semblable à une hypostase si on pC'Ilt dire
à peine subsistante. Ce pœmier créé est inoomplètement créé ;
ce créateur ne p·rendra vie que par sa créature (P. R., p. 9·
42; 44, A6, 54, 63, 122, 363, ,486, !189; S. M. W., p. 222) •.
Mais oette natur·e primor.dial.e est €Ill réalité une abl';itraction,
un s:im:pl·e facterur de la nature omnplète de Dieu (P. R., p. lt6).
Celle-ci •en:f.erme aussi bien que sa nature primordiale la nature
OOJ1Séquente par laquelle il la oomplète. Dieu apparaîtra dès
lor:s aussi réel que. les faits et aussi éternel que 1es possibles,
mais d'un:c réalité bien plllll vivante (p~ 54). Il est l·e médiateur
entre le physique et le spirituel (p. 67).
Qq',eutend ·whitehead par oette nature oonséquente de Dieu?
C',est d'abord l'ensemble dtes vérités. Le~ es~oooes oont, ·en
droit tout au moins, antérieures à Dieu, même si, comme lrs
possibles leibniziens, eUes n'rexistent que dans l'·entendement
divin. Mais Œt entendement, en même temps qu'il oontient les
esisenoes, ·en tant qu'il est natuœ primordiale de Di~eu, contient
t()lut,cs les vérités en tant qu'il est nature OOI;J..~éqrue:nte de Dieu.
« La vérité n'·est rien autve chœe que la faQon dont ·les natu-
res oom:pœées du mondre sont représentées adéquatement dans
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITElli:AD 205

la divine nature. » Dieu s'enrichit sans cesse en « préhendant »


les vérités nouvelles et éternelles à la fois, il se nourrit de ces
éternités. nées de l'évol~tion même des événements (P. R.,
p. 16, 122).
Non sauleinent les éy;énements, en tant que vérités, sont oon-
tenus dans la nature conséquente de Dieu, mais encore ils
oontril:ment, en tant que faits, _à la former. Le monde· réagi1l
sUr ce Dioo qui est toujours « en ooncrescence », qui ne réside
et ne résidera jamais dans le passé. Dieu a deux pôles oomme
tootes les entités ; et oomme les entités se dév;elop:pent dans 1e
domaine physique sous l'influence du pôle conceptuel qrui dérive
le plus dir·ectement de D~e:u, de Iüême Dieu se déy;eloppe clans
le d()maine oonoe:ptuel sous l'influence du ;pôle physique qui
dérive des entit-és (P. R., p. {J88, {j8g). Toute occasion tempo-
l'elle incame Dioo et •est incarnée par D:i.eu'(ibid., p. 4g3). No.us
voyiO'ns ici un exemple de la r·elativité de toutes choses, !'·exemple
le plus :surprenant, et de la valeur métaphysique la plus haute.
En même temps d'ailleu11~ qu'il préhende ainsi 1es événe-
ments du molllde, Dieu les trans:Eorme ; ·car il les revêt de 'sa
:Eorme, de même que dans l'absolu d·e Brad1ey tous les faits
eoot transmués (P. R., p. !13, 488).
Ainsi partis de la nature primordial•e de Di·eu qui est inc..'\)m-
plète, ino01nsciente, moral·ement indéterminée, ·et d'une éternité
de mort, nous arriV'Oils à sa nature oonséquente, complèt.e, cons-
ciente, éternellement \ivante, · bonne, et donq moralemenb li mi-
, \'I> .. R ., ·p. :.J~ 8g, 1~9-~
tee ' ~ ; Re1·1g1on,
. IJ· I 37) .
-Mais pourquoi appelon~nous Dieu oet élément de r·expé-
dence qui n'apparaît pas d'abord oomme ayant rien de com-
mun avec la religioo ? Sans doute, en définissant Dieu ainsi,
nous laïÔEOTIIS l'idée de Dieu ; et c'·est là, dit Whitehead, une
·entr·epri:se J.e.s plUJs nécessaires (P. R., p.:Z~g!~). Mais en
même temps, il faut bi·en vo~r qu'en oGntemplant la sourC<e:
éterneUé de l'ordre, nos natuves acquièrent ce sentiment ·de
· fraîcheur et d'intimité que les r.eligi:ons s'refforoent de nous
doon·er (ibid., p. 43). En eff·et, c'est Dieu qui met en rela-
206 VERS LE CONCRET

t~on Les choses 1es unes a\'ec 1es autres ; il se penche sur routes
chœes et ne lai:sse rien perdre d'eUes. La transmutatioo brad-
leyŒ·ennre · devient ici la tendresse de Dieu, sa patiente tendresse
qui ne détruit rien et rachète totllt. Il y a là une révélation
du caractève ultime de l'existenoe que nous déoouvmns au delà
des faits, comme nous déoouvrons l·e caractère de nos amis
au delà de leur.s gestes. Dieu porte sur le moudre un jugement
par lequ·el le fai:sant entr.er dans sa pvop:ve vie, il Le sauve
oomme le grand musicien irrtègre à sa symphonie triomphante
les douleuœ des di:ssonances; oomme une ~orte per.so.nnalité use
pour l-es finrs les plus ·haut·e3 de ses expérienoes 1es plus div·er-
ses (P. R., p. 147, 48g, 497; Religion, p. 5o, 68, 73). Et œs
·ex,périenoes, oes notes disoordant·es arriyerit à a\'oir chacune Le
sentiment de la valeur qu'·eUe.s ont au delà d'dLes-mêmes. Le
mal n'·est pas éliminé, il est vÇtincu (Heligiorn, p. x3g). Dieu
sera une unité mult~le (ibid., p. 482, 4g2, 4·g5). Le monde
ira en lui vers son unité; et lui-mênie, ·en absorbant la multi-
plicité du monde, acquiert un élément de diY.ersité (P. R.,
p. 4g4). Il sera le mimir qui révèle à _chaque créature sa prv-
prre grandeur (Religion, p. x3g).
Dieu n'est donc pas pour Whitehead Je moteur immobile;
il n'est pas non plus l'imperator que se représente, dit-il, la
théologie chvétienne. Le code de Justinien et la thiéologie de
Justinien sont deux expressions d'un même état de l'esprit
humain,. comme l'étaient la logique et la théologie d'Aristote.
On a sépare le flux ·et la permanence, on a fait de Dieu le
principe statiq11:e du monde et la seule réalité. On l'a dépouillé
de :taut mouvement, et on a dépouillé le monde de· toute réalité
(P. R., p. 484 à 4go).
Affirmer Dieu, oomme Whitehead v-eut qu'on l'affirme, c'•est
affirmer la ooïncidenoe des opposés (P. R., p. 48g, 4g5). Il
jouit d'une éternité de vie, où se joignent la permanenoe et la
fluidité (P. R., p. 4g2, 4g5). Lre monde tmuve sa permanence
•en Dieu ; et Dieu trouY.e dans le monde sa richess·e et sa muta-
bilité. Charun d'·eux est un élément de noiuY.e:auté p;our l'autre.
LA PHILOSOPHIE SPBCULATIYE DE WHITEHEAD 207

En flous d',eux, 1c facteur oomplémentaiie est présent ; et on


peut parler de la fluidité de D~eu et de la permanence• diU
monde, de la multiplicité de Dieu et de l'unité d!u monde, aussi
bioo que de la fluidité du monde et de la permanenoe de
D1·eu, de l'unité de Dieu et de la multiplicité du monde. Cha-
-mm est immanent dans l'aut:œ, et transcendant" par rapport à
l'autre ; chacun crée l' autl'e ; chacun est une donnée pour
l'autre.
Dieu est },e fondement de l'ordre, mais l'ordre, d'abord
principe de vie, tend sans cesse à devenir prmcipe de mort, et
c'·est poorquoiÏ. il faut ajouter que Dieu est aussi l'origine de
la noov,eauté et l'wgane de la nouv,eauté en tant qu'elLe tm1d
sans œ!SSe à l'intensification d'elle-même, mais à une inten-
sification discipliDée (ibid., p. g3, 122, 479• 48o, 4!)2, 6g3).
S~ns l'élémoot d'anarchie, 1e monde serait O()ndamné à une
l,oote desoente v'el's le néant (F. R., p. 28). Il y a une néces-
sité d'ordonner l'anarchie et c'est là la fonction divine de la
rais()n, mais il y a d'abord une nécessité de l'anarchie (1).
Dieu est easentiellement facteur d'intensificat~on ; il ·est
recherche d'expériences intenses, profondeur de satisf~~üon, acte
de saisir l'immédiat dans route sà vivacité. C'·est dire qu'il n',est
pas un spectateur apollinien ou gœthéen de l'univ;e:rs. Ici encore,
nous r·etmuvons l'idée de limite. Dieu est facteur de limita-
tion, d'étmitesse, pour être facteur d'intensité. L'ordre plonge
dans le chaos et sort de lui. L'ordre ne .p·eut se oomprend11e
que parce qu'il y a dans 1es pro:f.ondeurs de not11e expérience,
un élément qui lui est opp()sé, un élément d' a:narchie (F. R.,
p. 28), de même que l'anarchie ne peut être comprise qu:e .par
l'ordl'c ; et l'ordre n'est- pas seulement une molLe combinaison,
mais une limitation . pass~onnée, et c'est parce qu'il plonge
dans 1e chaos et qu'il est limitation pass~onnée qu'il est ordre
vivant. L'intensité est la réoompense de l'étm>ihesse (P. R.)

(1) On pourrait dans une certaine mesure rapprocher cette conception


de celle de la lutte entre la forme et la viii chez Simmcil.
208 VERS LE CüNCRËt'

1
p. I4·6, 147, I56, I57J· Et no'IJIS retmuvons l'idée de la sélec-
tion. Dieu est l'être qui choisit, qui par son choix fait passer
le possible à l'acte, et qui par là •est créateur de va!.eurs (Hcli~
gion, p. 8 7). Mais cet acte de liberté n '·est pas un acte qui se
défa,it et se détend ; Dieu. est l'élément ascendant diu monde,
l'élément sans cess·e en hausse, par opposiüon à l'élément phy-
. sique qui s'use et va vers sa mort (ibid., p. 1M) et qui par
oon.séquent ne peut être à l'origine de l'univerS. (F. R., p. 20)
pas plus qu'il ne sera à son terme. Dieu •est l'élément de bien
sans œsse en paix avec lui-même par opposition av•ec le mal
qui ·est une inquiétude dèstructrioe de soi-même (ibid., p. 85).
En DieJU enfin se rejoindmnt ces deux qualités qui sont
s-éparée·s dans notre expérience humaine : la transparence ·.et
la richesse, car ici-bas, c'·est seuLement oe qui est superficiel
qui •est clair, et nous devons fermer 1es yeux, entr.er dans la
nuit pour a~oir le s·entiment de la lourdeùr •et de, la richess·e
de l'être (P. R., p. 4.82).
Cette identification de toutes les qualités les plus hautes
&era amour. Derrièr·e le Dieu César, derrière le Dieu des pro-
phètes, sévère oomme la j'Uistice, nous déoouvriwns l'élément de
kndr·eSIS•e qui est dans le mo:n:de, et l'id&e de ·la présence ici
d\m noyaume qui n'est pas de ce monde. « L'amour ne com- ·
mande pas ; il n'est pas immohiJe, il est souvent oubli•eux de
.la mo·raie; il ne regarde pas l'avenir » (P. R., p. 485, 4go) ..
Et nous arrivons ainsi à la religion. L'ess·entiel de la Jle•ligion,
cc ue sont pas les règles qui ooncerwent la oonduite ; c'est là
un produit seoondaire, bien qu'il faille reocmnaîtr·e que la reli-
gion •est puûfieation ; J'ess·entiel, c'est 1e sentim.en.t d'adoration,
(S. M. W., p. 238; Religion, :p. 5), ce que d'autres ont appelé
l'élément du sacré, mêlé sans doute à un élément de oonnais-
sanoe, à cette oonnais:sance qu·e nous atteignons par le plus
grand dfort de nos sens et ·de notœ intelligence (Religion,
p. wg). l\lais en eUe~même la r.eligion n'est pws oonnaissance;
elle ·est l'être. « :Vous vous servez de l'arithmétique, mais vous
êtes religieux. ))
.LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 209

La religion, dans son sens le plus ess(lntiel, aura pour fonc-


tidn. d·e r·evêtir de cet aspe·ct de généralité éternelle qui n'appar-
tient primitiv·ement qu'à la pensée oC>noeptueUe, la particularité
d'une émot~cm qui naît à un momoot déterminé, qui est bout
enracinée dans l'histoire (P. R., p. ,21). EHé est l'affirmation
que nous savoos. plus' que 'oe qui peut êtr·e formulé en un
système limité d'abstractions (Relig1on, P• 128). Elle se 'ratta-
che à des faits histo·riques et est en même temps une aventure
d·e l'esp:rit. Ce que nous avons dit sur D~eu nous permet de
oompr·endr·e comment elle est le sentiment de quelque chose qui
. à la :f.ois e1st éminemment réel •et à besoin d'être réalisé, quel-
que ch100e qui d01ine signification à tout ce qu[ passe et qui
pou:rtant échapp·e à l'appréhensù.on (S. M. W., p. 238). Ge que
nous avons dit du rapport entr·e les entéléchies nous peTillet de
cooup11endre CIOmment s~unissent dans la religion la consci-ence
de la valeur de l'individu en lui-même et la oonscience de sa
val·euT pour les auh.,e.s. Elle est d'abord oGnsc~ence de la valeur
de l'individu en lui-même, oons-cienoe de la solitud1e. Il est de
l'·essence de l'·espŒ'it profondément religieux de s'être senti
délaissé de t()lliS, délaissé même de Dieu ; et le sentiment reli-
gie'Ux, c'·est p:récisément ce qu'il f.era de sa propre rolitud·e
(Religion, p. 6, g). Mais en même temps el1e est O()nscie":oe
de ma relation av·ec les autres ; av·ec l'universalité (ibid., p. 37)·
. Elle est l'élément d'unification des valeurs du monde (ibid.,
p. 142). D'une façon générale, elle est le sens de la valeur
du monde (ibid., p. uo).
Ainsi s' achè\ne cette phi1o~ophie qui nous a promenés e,n
d'étrang·es détours, tantôt très pro·che de Locke, et tantôt très
p1·oche de BerSlson, s'inspirant de Platon, mais parente cepen-
dant des <JC>nocptions d'un James, tout empirique à certains
moments, et pl,eine de sug~Sestions qui soudain rappellC'nt l(;)s
idées de Bœhme sur l·es rappmts du Père et du Fils; la coïn-
cidence des oontraires chez Nioo-1as de Ouse, et la ·théorie des
puissances chez Schelling, ~ trav,ersée par:5C>is d'un sentiment
religieux profond. II n'en est pas moins vrai .qü'·essentiellem.ent
2:1.0· VERS LE CONCRET

·elle part d'une réflexion sur la ~cienoe contemporaine; qu'elle


oo!liSIÎiSte en une revisÎioo. de nos idées de temps et d•espa'ce
oonformémént aux suggestions de la scienoe.
·Whitehead a lui-même pris soin de rapprocher sa doctrine
de quelques doctrines antéri·eures. Il se oonsidèr.e particulière-
. ment, .et d'une· façon qui étonne au prern.Ïoer abord, comme 1e
oontinuateur de Descartes et de Locke. Le 1mt de leuœ suc-
_<Jesseul!S, de Spinoza d'un côté, et de Hume. de l'autre a été
de la:ÎiSiser dans l'ombre les. éléments qui s~nt de l'avis d;;
Whitehead l•es plus féconds dans la philosophie de Descartes
et de Loclœ. Sans dou~e par leur théorioe de l'esprit oomme
sépa;ré des choses, par leur acceptation des conceptions aristo-
téliciennes de la substance et de l'attribution, ceux-ci ont
O'llvert la ~oi·e à leurs successeurs, et Leur S)'IStème les a. empê-
chés de déveLopper. ce qu'il y avait de plus précieux dans leur
poosée. Ma.ÎJS. l'affirmation chez l'un de la pluralité des subs-
tances, d·e la saisie de l'essence de la substance dans l'acte
·par Lequel nous nous pensons oomme peon sant, de l'identité
par oonséquent de cette substance •et du sllj-et, la théorie de la
res ver.a tell·e que l'interprète Whitehead, l'idée d'une recréation
oontinue à tous les instants •et l·e sentiment de la durée, chez
l'autre l'affirmation de l'opiniâtr-eté du fait, la notion d'un
S)'IStème de la <Jonnaissance, la thémie de l'idée, l'affirmation
()omme -empirique d'un monde d'e81Sence8, oe sont autant
d'amor"es du réalisme organique de Whitehe-ad. Toutes les
idées essentielles de sa phi1osophie, pens•e-t-il, ont été expti-
mées soit par Lo·cke, soit par Descartes. « L'écrivain qui à
Le plus pl-einement anticipé les principaloes parties de la philo-
sophie de l'organism·e est John Loclœ dans son Essai, particu~
lièrement dans les derniers livres » ( 1). La philosophie de
Whitehead CO'[liStitue d'après lui-même un retour à œtte phase

( 1) Nous dirions plus volontiers que cet écrivain est. Berkeley, et non.
Locke, q!le Whitehead interprète d'une· :façon qui n'est peut-êtr~ pas
entièrement conforme à la , réalité historique. On pourrait dire de la
philosophie dà Berkeley qu'elle est essentiellement un effort pour définir
LA PHILOSOPlllE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 21. f

de la pensée philosophique qui a oommenoé avec Descartes eL


qui .a fini avec Hume ( 1). Car par un développement ironique
d·e l'histoir·e, les successeurs de Locke qui se sont-attribué l,e
titre- d'empiristes, ont été surtO'Ilt occupés à éliminer les faits
patents de l'·ex.périencie, par obéissance aux. principes a . priori
du sensati!Onalisme qu'ils avaient hérités de oette philosophie

les modes d'exisoonoe ; car pour lui, il n'y a pas d'existence eri général.
Ces modes d'existence sont ou celui de l'idée identique à son objet, ou.
celui de la signification (mouvement d'une idée-objet à une autre idée-
objet) ou celui de la. notion (relation vécue). Sur la conception. de la
nature physique chez .Berkeley et chez 'Vhitehead, voir l'intéressanto
communication de Hœrnlé (Société française de philosophie, session extraor-
dinaire, 27-31 déc. rg3r : Berkeley as fore-runner of recent philosophy
of physics). Sur Berkeley et la phénoménologie, voir Lévinas, Freibury,
Husserl et la Phénoménologie (Revue d'Allemagne,. r5 mai rg3r).
On trouverait chez Berkeley la même « négation de la bifurcation »
que chez Whitehead.
( r) Peut-être y aurait-il lieu de défendre Hume contre. quelques-uns des
reproches que lui adresse Whitehead. Les impressions ct les objets sont
ideiltiques pour le philosophe (Treatise, édition Selby-Bigge·p. 2u); il y a
donc chez lui, au moins dans certains passages, négation de la bifurcation.
De plus, les qualités secondes sont es&entielles à l'existence de la matière
tout autant que les qualités premières (ibid., p. 228, 229). Bien plus,
on pourrait dire que la qualité première de l'étendue vient de ra· multir-
plicité de points colorés et solides primitivement non-étendus, de points
purement qualitatifs. Hume insiste sur le grand nombre de perceptions
qui ne peuvent être logées dans l'espace (ibid., p. 235, 238). Hume
n'est donc nullement matérialiste, au sens où Whitehead prend le mot.
Il l'est beaucoup· moins que Locke. Si on tient compte de certaines des
tendances de cette recherche, de cette enquête si complexe, et souvenU
contradictoire, mais touj'ours sincère et pénétrante de Hume, on peut
dire que Whitehead est beaucoup plus· le successeur de Berkeley ct de
Hume que celui de Locke. C'est surtout l'idée du déliement. des phénO!-
mènes, de la séparation du séparable, qui est à l'origine des différences
de la pensée de Hume et de celle de Whitehead. Mais cette idée même
se rattache en partie à une théorie de temps discontinu assez proche de
celle de Whitehead ; et d'autre part on pout se demander si en montrant
l'importance de ces forces de cohésion et d'objectivation que sont l'ima-
gination et l'habitude, Hume n'est pas sur la voie du « mode d'effic.acité
causale ».
2t2 VERS LE CONCRET •

médiévale :mépnsee par eux (P. R., p. 102, 106, r8o, 202,
222, 233, 234).
Par œrtains côtés eUe se rapproche également de Spinoza et
de L.eibnitz ; eUe est en fait une sorte de spinozisme, à oondi-
. tion qu'on débarrasse le spinozisme de la hantise de la caté-
gori~- ~ujet-1p;rédicat, de son préjugé monistique (P. R., p: 8,
1 12). EUe se rappro-che plus encore peut-être de L•eibnitz, mais
ici ans& le rap[Jort ne peut se ~oir que si on élimine. du
schème leibnizien la hantise du rapport sujet-prédicat (r)~
« Il n'y a pas une doctrine avancée dans ce livre ·qui ne
puisse cite:r pour sa défense quelque affirmation explicite de
ce groupe de penseurs (qui va de Descartes à Hume) ou de
l''IID. des deux fondateurs de toute la pensée occidentaie, Platon
et Aristote » (P. R., p. V). Nous avons· noté la ressemblance
de certaines théories de Whitehead avec l'idée aristotélicienne
de' l'entéléchi·e. Mais, le commentaiœ de A.-E. Taylor sur Le
rimée fournit des indications sur oe point, c'est peut-être
•encore dans son ensemble de la doctrine attribuée à Platon
que œUe de Whitehead, avec sa séparation du monde empi-
rique et du · monde idéal, avec sa .oonception du 'passage de
la natUToe et de l'éternité des objets, a le plus de points de
oontact (2).
Ce n'est pas à dire ·qu·e dans l·es doctrin•e'S postérieures à
celle de Hume, on ne puisse trouver bien des idées qu'il serait

(x) Par sa double théorie de l'étendue comme attribut, et de l'espac.c


comme abstraction, par sa· négation de la réalité des points ct des inst.ants,
par son affirmation de l'irréductibilité des points de vue ct par leurs reflets
los uns dans les autres, Leibniz paraît être un des philosophes dont Whi-
tehead sc rapproche le plus. Whitehead a tentê de constituer une mona-
dologie sans monades, comiille il tente de constituer un atomisme sans
atomes.
( 2) On pourrait se demander si avec leurs théories du mélange, de la
représentation compréhensive, des exprimables, !le l'espace comme incorpo-
rel, les stoïciens n'ont pas présenté u~e esquisse de la « philos-ophie
organique » tell~ que l'entend Whitehead.
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WIIITEHEAD 2{3

intéressant de rapprocher de ceUe:s de Whitehead. Sans doute


il s'oppose tout à fait à la façon dont Kant a fo;rmulé le pro-
blème de la connaissance; il n'en est pas moins vrai que c'est
Kant qui a le- p-remier introduit pleinement et explicitement
dans la philosophi·e la oonception press-entie par Lock·e d'un
acte d'expérience comme une fonction . qui permet que · des
deux term,es, subj·ectif et obj,ectif, l'un StOit transformé dans
l'autre (P. R., p. 217) (1).
L'es philosophies post-kantiennes, celle de Fichte et celle de
Schelling, p-ar leux théorie de l'acte de décision à l'origine du
monde, celle de Hegel, par la théorie même du dévteloppement
de ,ce monde, du dév·elopp-eme:nt de l'idée allant d.e l'unité à la
multiplicité et de la multiplicité à l'unité, par l'union du déve:-
loppement et de la permanence (cf. P. R., p. 234) ne sont
pas sans liens pmfonds avec la théori·e de Whitehead. -Le
ré:sultat final de son œuvre n'·est pas bien différent, dit-il, de
<Jelui du néo-héoo-élianisme bradleyien. Et on peut ajouter que
son point de départ, l'affirmat:Ï<Gn de la primauté du feeling,
ne l'-est pas non pl-u:s (P. R., p. VII).
Nou:s avons vu à plusietJ.rS reprises ce qui le rapproch.c de
B&.gson, de James, de Dewey, son « temporalisme », son
culte des faits. Il recGnnaît la grande dette qu'il a oontractOO
envers eux. Il a essayé, dit-il, de disculper ce type de pensée
d~ l'accusation d'anti-inteUectualismc qu'on fait d'ordinaire
pes& sur lui (P. R., p. VII).
Il reoGnnaîf aussi tGut ce qu'il doit à des philosophes oppo-

( I) Que l'espace et le temps ·soient essentiellement unité, qu'ils soient


irréductibles à de purs concepts et qu'ils aient une structure, q"ue le monde
extérieur ne doive pas être déduit de l'intérieur, ce sont des enseigne-
ments de l'Esthétique Transcendantale, des Analogies de l'Expérience, de
l'Amphibolie de la Réflexion, de la Réfutation de l'Idéalisme.
On pourrait ·dire que le double espace kantien (espace de I'Esthétiq11.e,
espace de l'Analytique), ct le triple espace leibnizien (étendue, ensemb1e
des places, ordre des situations) s'intercalent entre l'espace vital et l'espace
exprimable, entre !'~pace qui est du domaine du vécu et l'espace qui est -·
description abstraite et finalement pur instrument de penséë.
21.4.. VERS I.E CONCRET

sés ·à Bergson,. et sur certains po.ints à.- James, bien qu'ils


dériV;ent en parti·e de sa pensée : les néO'-réalistes. américai11s,
ainsi qu'aux réalist~s anglais oomme Russell, Nunn et Broad,
dont la théori·e des sen.sa n'a pasété ~ans influence sur lui. Sm
_bien OCS points nous 11\'0'llS Cll l'o-Ccasion de rapproch~er Sa phi-
JQSIOphie de oertaines des tendances qui se marquent dans la
_s~thèse à la fois vaste et stricte d' Alexand.er ( 1).

(1) Alexander est d'accord avec Whiiehead sur un grand nombre de


points. Tous deux pensent que l'épistém,olog\e doit êtr·e çonçue cormne
·.une partie, une· application de la philosophie générale, et non comme un
préambule, comme un ensemble de prolégomènes à cette philosophie.
Comme· W'hitehead, Alexander nie que l'idée de « l'univers à un morrient
donné » ait une signification précise ; le laps do temps tel qu'il · le
conçoit correspond .à peu près à l'atomisme temporel de 'Vhitehead; tous
deux unissent profondément temps et espace (de là chez Alexander l'idée
de· dates diHérentes des points de l'espace perçus par no111s). Tous deux
veulent rendre compte de notre sentiment de l'espace par quelque chose
de plus pro:fond que la sensation. Tous deux maintiennent l'existence de~
qualités secondes et a:f:firment la. réalité des relations. Ils conçoivent l'uni-
vers comme un « organisme en croissance ». Affirmation du temps et
affirmation do l'objet se rencontrent à la :fois chez les deux philŒ;<!phcs.
La doctrine de l'émergence chez Alexander correspond à c-elle de la concres-
cenoc et du su.perjet chez Whitehead, avec cette di:f:férence cependant que
l'émergence met en rapport l'émergent avec ce qui est situé au-dessous
de lui, tandis que la concrescence met on rapport le conoresoent avec tout
l'univers. Enfin la théorie de l'enjoyment r.hez Alexander rl')joint la théorie
du feeling chez Whitehead.
Toute:fais, si Alexander nie bien comme Whitehead l'idée ·d'un temps
vide et d'un espace vide, il admet un temps et un espace purs que
l'on peut considérer si l'on :fait abstraction des événements et des corps
qui les occupent. Il semble que la théorie d'Alexander, sur ee point qui
est :fondamental pour elle, soit beaucoup moins satisfaisante et moins en
accord avec ce que nous pouvons concevoir aujo111rd'hui que celle de
Whitehead (C:f. Devaux, Le système d'Alexander, Paris 1929, p. I9I).
On en pourrait dire autant au sujet des rapports de l'espace et du temps,
leurs rapports étant conçus rhf'z Alexander par analogie avec ceux de l'âme
et du corps. L'at':firmation des qualités secondes communes à teus deux
recouvre de même deux conceptions différentes, intéressantes. d'ailleurs
l'uae comme l'autre ; l'analogie entre la qualité secoqde et l'âme permet
LA PHILOSOPIIIE SPÉCULATIVE: DE WHITEHEAD 215

Enfin, noüs arons relevé .bi·en .des comparaisons pœsibl.es


av•ec la .phénoménologie de Husserl {pour la .théorie des essen-
o.es, pour la thoo·rie de l'intentionnalité, pour la théorie d.e
l'ob}et) et avec des thoorie3 plus· révente.s, avec des thoori·es
·elles-m&nes dans· le dev•enir, · oomme la phénoménologie de
Heideggèr ou la t~~tativ·e philosophique de Gabrioel Marcel.
Ne VOJOns-nous pas s'organiser ainsi l·e3 grandes lignes d'up.e'
philos()phie empirique cpncrète ? Quand Whitehead nous recom-
mande de voir le. monde sous le point de vue de l'efficacité
causal·e; du pathétique tempo-rel et du drame des personnes,
peut-être ne fait-il pas autre chose que nous proposer ce, mode
de philosopher dont Heidegger s'est efforcé de nous d()nner un
exempl•e ? La théorie de la présence du ci>rps dans la oon-
nai:ssance, celle de .l'espace volumineux ( I), le rôle donné au
vécu antéri-eur au jugement et que 1e jugement s'efforce de
définiT, l'idée de la wnnais:sanoe oGmme union de l'intention-
nalité a.v;ec une reoeptivité f.ondamentaJ.e, sont éga1ement des
thèses que l'on pourrait nommer phénoménologiques. Whi-

peut-être ici à Alexander d'aller plus loin que Whitehead. La volont.é,


tout à fait intéressante aussi, de placer l'esprit comme une chose parmi
les choses, l'effort pour définir à l'aide des idées de comprésence ct.
d'émergence, le fait de connaissance comme cas particulier d'une relation
universelle, est plus marqué chez Alexander. Il faut noter que sur quel-
ques points particuliers, affirmation de l'espace mental, affirmation <le
l'existence spécifique du passé dans le temps mental comme dans le temps.
physique, les théories d'Alexander sont plus élaborées que celles de Whi-
tehead. Il est- vrai que par son. identification de cet espace et de ce temps
mental qu'il avait si admirablement dégagés, avec l'espace et le temps
physiques, Al~xander laisse échapper peut-être la plus grande partie de
la valeur de ces observations, ou du moins n'en tire-t-il pas tout· le
profit possible.
Puisque nous parlons ici d'Alexander, mentionnons son accord avec la
phénoménologie sur la nécessité de concevoir la philosophie comme science
descriptive, sur la nécessité de prendre les choses « telles qu'eUes sont
éprouvées » et sur l'idée d'un a priori. emp1nque.
(1) C:f. l'article de A. Dandiw qui va dans le mê.me sens Re>Jue
Philosophique, Ig3o, r· 46.8-lf6I.
2t6 VERS LE CONCRET

tehead sur plusieul'ls points sembl·e av;oir prévu, semble avoir


,l'empli d'avance le programme que se tracent Husserl, et ses
élèy;es ou ses oontinuateurs. Ce que nous noUJs sommes trouvés
. \
étudi·er, c'est Whitehead phénoménologue.
On ne voit ·nulle part s'·exprimer av·ec plus d~ neUeté que
dans l'œuvre de Whit·ehead, une vision ooncrèt•e de la réalité,
une vision oorporel1e et spiritueUe à ia fois des chœe.s, où
nos sentiments organiques et nos sentiments hy.pworganiques·
ont J.eur place, où le sens de notr.e oorps, celui du volume
des -choses, oelui de nos sentiments (1), est aussi marqué, en
même temps que le philosophe nous découvre le royaume pla-
tonicien des 63sen·ces éternelles.
Nous ne voulons pas entr·eprendr·e une critique de la théorie
de Whitehe!ld ; nous pouv;on:s du moins mOiiltrer deux de ses
difficultés essenti·elles, l'une r·elative à la séparation des objets
et des événements et à la séparation des événememts eux-mêmes,
l' aut11e à l'idée de poSl"ibilité (2).
Cette phi1o-sophie qui se prés·entait d'aboTd comme une
p~otestation contre le3 ûoupures opérées dans la réalité, oontre
ce que vVhitehead avait appelé la bifurcation, nous pT"ésente•
deux !l'éalités ·: les événements et 1es objets (3), et nous avons
VIi qu·elles difficultés soulèv·e cette séparation ; d'un certain
poin.t de vue, l'événement devient objet. Mais les évén~ments,
oomment peuv;ent-lils être séparés les uns des autres ?
Whitehead admet qu'un événement se divise en événements
plus petits. « Une occasion ou un acte de oe .genre est un

(1) Il est curieux .de remarquer que le grand écrivain D. II. Lawrenc!',
ct Aldous Huxley, le premier dans The Lover of Mrs Chatterley, le
deuxième dans ses Proper Studies, ont raillé les écrits de Whitehead, qui
leur paraissent être à l'un lo comble de l'abstvaction, à l'autre celui de
l'arbitraire. ·
(2) Nous avons noté en passant les difficultés qui se trouvent dans ·la
conception du pôle psychique, créateur à la fois d'ordre ct df' désordre
dans la conceptio,n de l'immortalité objective, dans l'affirmation de la p<Jr-
manenoe, ct dans la théorie des objets. .
(3) Même l'énergie éternelle a un pôle mental et un pôle physique.
LA PliiLOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WIIITEHEAD 2i 7

oompl·exe et peut donc être analysé en phases » (Symbolism, '


p. 32). L'événement a des partirs (N. Kn., p. 66). Les préhen-
sions peuvent être divisées en d'autres préhensions (P. R.,
p. 332). Il admet en même temps une unité de chaque événe-
ment en· lui-même, et une séparation des événements les uns
par rapport aux autœs. « Ce champ, dit-il, est un.e unité
même quand il est abstrait de la ·connais8runce qu'il a de soi »
(S. l\f. W., p. 187)._ La première oonSitante de !'·extériorité
est qu'il y a dœ événements que l'on peut ·déterminer (N. Kn.,
p. 7!1). Sans doute l'événement n'·est pas oonçu uniqu-ement
comme quelque chose de temporel ; il est spatio-temporel :
« La _durée qui est la détermination immédiate de notre oons-
cience s'ensible est déterminée en p·arties. Il y a la partie qui
est la vie de boute la nature à l'intérieur de oette chambre, et
il 'y a la partie qui est la vie de boute la natuœ à l'intérieur
d'une table de ·cette chamb-re. Les parties sont des événements
limités. Un événement limité possède une limitation complète-
ment définie d',extension- qui s'exprime pour nous en terme..'!
spatio-temporels » (C. N., p. 7!1). Mais la limitation par rap-
port à l'.espaoe aura-t~elle US·Sez de torce pour apportC'f UU·~
lim~tation à la durée, ou eUe-même ne devra-t-ell~ pas. plutôt
céder devant la contemplation de l'événem~mt total d,ans le
temps et dans l'.espaoe ?
Il a vu lui-même la difficulté devant laqueUe il se trouve :
« A l'intérieur de ce moment 1p:ré&ent, le perçu n',est pas dis-
tingué d'une faQOn vive du non-'P'erçu ; il y a toujours un
au delà indéfini dont nous sentons la prés·enoe » (N. Kn.,
;p. 6g). Et si nous :ne tenons plus oompte seulemC'Ilt de l'espaoe,
mais aussi du temps, « il n'y a pas d'événement qui manifeste
une limite spatio-temporeUe déterminée. Une oontinuité d:e
transition est essentielle. Définir un événement en assignant
ses démarcations est un acte subsidiaire de pensée qui ne oor~
, respond pas à une expérience perceptueUe. En pratique, notre
·ex'Périeooe ne nous permet pas d'identifier de ·tels objets de
pen1sée. La connaissance humaine ne peut arriver à une t-elle
2t8 VERS LE CONCRET

détermination » (N. Kn., p. 74). De même enoo·re, dans sa


oonféiDence publiée. par la Société ·Aristotélicienne, il écrit :
« Les événements finis ont des démarcations indistinctes par
suite du man·que de vivacité p•erceptuelle et de force discrimi-
nativ.e » (cf. C. N., p. 197). C'est pourquoi des différents
moy.ens qu'il a succe:ssiverri.ent employés pÛU:r_: expliquer la
séparation des événements, auoun ne paraît pouvoir oomplèt·e-
ment nous satiBfaire. Il ne rèste en définitive qu'un événe-
ment qui est l·e passage de la nature, qui est l'univers ( 1).
En d·euxième Heu, l'idée de possib~lité est peut-être aussi

( 1) Russell dans .son Outline of Philosophy se trouve devant la même


difficulté, cf. p. 286. Sur le caractère flou du concept d'événement, voir
dans le livre pénétrant et si utile de Bridgman, The Logic of Modem
Physics, le chapitre sur le concept d'identité. En fait, les problèmes devant
lesquels se trouve ici placé Whitehead sont liés à ceux devant lesquels se
trouve placée la science actuelle.
Les dernières théories de la s~ience contemporaine constituent une critique
à· la fois du mécanisme et du continuisme. Sur ces deux points, il y a
accord entre ses théories et la philosophie de Whitehead. P.eut-être pour-
rait-on · dire aussi que la dépendance d.e l'observation par rapport à
l'observateur dans le domaine microscopique se relie à la question de
l'in.tériorité des relations, posée en Angleterre par Bradley, et sur laquelle
s'est arrêtée Whitehead ; en outre la constatation de ·cette dépendance
amènerait à une négation de la bifurcation, analogue à celle de 'Vhi~
tehead. Nous avons vu que ses réflexions, sur plusieurs points, ont
annoncé celles des physiciens ; elles le3 ont en même temps dépassées.
Car tandis que généralement ceux-ci ont été conduits à nier la possibilité
de la spécification d'un même événement en termes d'espace et de temps,
et en termes de vitesse, 'Vhitehead se demande s'il y a un sens. précis
à donner à la spécification en termes d'espace et de temps. Par son
idée des quanta temporels, et de l'indétermination essentielle du temps
d'un événement et aussi de son espace (ce qui amènerait péut-être, con-
formément à certaines indications de M. Langevin, à abandonner l'idée
de l'individualité des molécule.s), M. Whitehead s'engage, semble-t-il.
plus avant, dans la voie ourerte par les décourertes physiques récentes.
Des deux « idéalisations » que Bohr voit en conflit, il montre que l'une
au moins est séparée de la· réalité par une très grande dist~nce d'abs-
traction, et l'autre l'est par là-même.
LA PHILOSOPIUE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 219

im;portant·e pour Whitehead que pour Leibniz. « Le status


métaphysiqu.e d'un objet éternel est celui d'une possibilité par
ra;pport à une réalité. Toute occasion réelle est définie quant
à &>n carac~e par la façon dont ses possibilités soot réali-
sées. pour cette occasion.: Ainsi l'actualisation est une sélectiO!ll ·
parmi .les possibiliiés » (S·. M. w:, p. 198. Cf. Symbolism,
42, I<H). Pour lui,. comme pour Arisrtote, le, moovemènt
s'·eXJplique par .cette idée de possibilité ·(Religion, p. 101).
Toute sa théorie des essences, toute sa théorie de Dieu oomme
acte de limitation, ~eposent sur cetbe idée de possibil'ité. Or
peut-eUe àvoir :une place dans un empirisme oomme celui de
Whitehead? Gette idée de possibilité ne se nie-t-elle pas fina-
lement elle-même, romme il sembl.e que Whitehead l'ait rem~r­
qué? « Il est inhérent à la nature de la possibilité d'enfermer
en soi ce rapport à la réalité » (S. M. W., p. 201).
De ce point de vue aUSISi, nous nous retrouverions devant
l'unique événement qui est le pasMge de la natwe. Pour un
empirisme radical, il n'y a pas un réel qui se détacherait parmi
une p~uralité de possibles, et qui lui-même serait fait d'une
pluralité de réels. Il y a une seuLe réalité, sans bifurcation.·
.Cette double critique, :!)ondée sur· 1es difficultés que susci-
tent les s&parations opérées par Whitehead et le rôle dooné
à l'idée de pœsibilité, nous amènerait devant un problème dont
n'ou5 llVIODS déjà dit quelques mots : le problème des rapports
entre 1es termes et leurs relations. C'·est lui quj se présente
à nous en.core si nous réfléchissons sur la nature, oonçue par~
fois oomme indépendante par rapport à l'esprit, parfois oomrne
formant une sorte d'unité av·ec lui dans la préhension ( 1).

( 1) On peut voir au cours du développement de la philosophie anglaisa


et américaine à partir du néo-hégélianisme un rythme d'antithèse, chaque
doctrine étant suivie par une autre qui la nie en .même temps que
SJir certains points elle la continue : néo-hégélianisme, pragmatisme,
néo-réalisme, réalisme critique. Le pragmatisme avait opposé à l'absolu-
tisme une théorie des vérités partielles et temporeUes ; le néo-réalisme,
explicitant tine des présuppositions du pragmatisme cqnfonnément aux
220 VERS LE CONCRET

Il f.aut étudier la nature oomme un tout fermé, nous a dit


Whitehead, mais dans cette étude même il a dù la considérer
comme ouverte, ouverte à l'esprit, ouverte par cette mobilité
qui est ·en ·elle-même et ne souffre rien de fermé, et qui est~
elle-même esprit. De même il a dù accepter à la fois la théorie
des relations intérieures et celle des relations extérieures, réali-
sant ainsi cette double affirmation que Sheldon considérait
oomme la solution de la lutte des systèmes.
iPour Whitehead, nous i'avons vu, l'événement est à la fois
lui-même et autre que lui-même, réalisant son entéléchie et
.. tendu en même temps vers autre chose.
Il y a, disions-nous, une seule réalité, sans bifurcation et
pourtant l'esprit ne peut conniaître la réalité qu'en l'oppo--
sant dans une certaine meswe à lui-même, en la divisant, en
la doublant d'un monde de possibles. Il ne peut la connaître
que par l'antithèse, l'analyse et l'hypothèse. Au fond. de ces
trois prooessus, nous retrouverion.s d'ailleurs ce qui caractérise
pcmr Whitehead J.e pôle mental, à savoir la négation. C'est
donc que l'objectivisme, qui est la présupposition d'un Whi-
tehead comme· d'un Alexander, doit se compléter par· l'idée
d'une dialectique qui naît du réel et vient sc hèurter à lui.
Whitehead le nierait-il ? Le réel ne peut jamais être com-
;plètement préhendé, puisque la préhension· implique toujours
l'idée d'un au delà. Il ne peut jamai.s êtr·e oomplèteme:nt tra-
. duit •en schèmes. Au contact de l'esprit, il se scinde en obj·ets
•et en événements doot on ne voit pas très bioo oomment ils
pe'Uvent se racoorder. Il se d1vise en événements, mais par

indications de James, avait opposé au pragmatisme même une théorie


des relations extérieures proche de. celle de Russell ; · le réalisme critique;,
·dégageant encore une présupposition du néo-réalisme, oppose à" celui-c~
la réalité des essences. Avec Alexander et Whitehead succède à ce jeu
\l'antithèses un effort de synthèse. Ils affirment à la fois temporalité et
objectivité, se rattachent à la fois à, la théorie des relations internes et
à celle des relations extern.es. C'est ce qui fait une partie de l'intérêt
de oes philosophies, et ce qui explique aussi oe qu'eUes peuvent avoir
d'instable et de discutable.
LA PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE DE WHITEHEAD 22{

unè division oomme indistincte et indéterminée. Ces divisions


•et .ces schèmes· que l'esprit pose pour nier ensuite leur valeur,
·oonstituent les étapes nécessaires sur oette voie de la négation
par laquelle il tente de se définir dans ses rapports avec l-e
réel, et par laquelle .il tente de définir le réel dans ses rapports·
avec lui ; par laquelle il veut, pGur prendre un mot qu' em-
jploi:e souvent Whitehead, intensifier à la fois le sentiment qu'il ·
a de lui-même et le sentiment qu'il a du réel. Il voit alors à
la fois le monde des formes et le ~onde des événements, la
nature primitive. et la nature oonséquente de Dieu. Et si l'une
apparaît d'abord oomme aussi abstraite que possible, il retrouve
dans la richesse de la nature oonséquente la densité volumineuse
du réel. Le monde des formes est-il lui-même si abstrait qu'il
le semblait d'abord? Il ne oGntient pas seulement Les formes
scientifiques, mais aussi la oontinuité telle qu'eUe apparaît dans
la sensation pur~, et la chose une et solide que nous -donne la
perception. Tel est ce relativisme extrême où les idées les plus
diVlerses, les ooncept~oos les plus disparates se trouvent unies,
et où de chacune Whitehead Vleut faire sortir oe qu'elle enferme
d'absolu.
1
/f{e
l Journal Métaphysique
de Gabriel Marcel <1)

_Le titr·e de l'ouvrage de Gabri,el Marce~ nous indique déjà


un de se:S caractèll.'es originaux. Il ne nous pœéserute pas d'em-
blée une philosoph.üe à l'état achevé, mais une pensée qui se
déV'e.1oppe: qui détruit peu· à peu· s~es hypothèses, qui se pose
des questi()[IS, observe· ses répoo:ses, les examine et voit sa: ·
vilsi.on se révéler à elle-même non pas tout d'un coup, mais
dans l'e temps. Sans doute, Gabriel Marcel nous dit que cette
l'enOinciation à l'exposé systématique- n'est. que provisoire.· Et
il n'y a rien, ·én effet, qui l'·empêche de donner à sa :réfiexion
la :fJorme d'un système: . Mais, pour lui, si on peut atteindl.'e
l'éternel, c',est avant tout par le cours même de la méditation,
par Les mom.ents intenses du sentiment ; et voilà pourquoi un
joornal qui suit l' év-olutioo de la pensée et qui nous laisse
deviner _Les moments du sentiment est peut-être plus apte

(1) Journal M.éiaphysique, par Gabriel Marcel. Un vqL de xr-342 pages,


Bibliothèque.. des ·Idées, Librairie Gallimard, 1927. - Mentionnons les
remarquables études qui ont paru sur le Journal Métaphysique : Joseph
Baruzi, Nouvelle Revue Française; 1928, p. 133-138, Henri-Charles Puech,
Cahiers du Sud, mars 1929, p. 81-93, Louis Lavelle, le Temps du
II mai 1g3o, B. Grœthuysen l'Europe Nouvelle, 21 septembre 1929,
.ainsi que dans le Roseau d'Or (Essais et Poèmes, . 1931) le fragment
q1,1e Charles Du Bos a· donné da son futur livre sur Gabriel Marcel.
224 VERS LE CONCRET

,qu'une suite de th~()rèmes à nous donner d'après lui le senti-


ment de l'éternel et du métaphysique.
Tout en n'étant mùlement pragmatiste, Gabri.el Marcd
pense qu'il y a une rdati•on l.ntime •entre la hiérarchi-e des
vérités et ceUe des ·exi~enoes. Plus nos besoins seront p:wfonrls,
plus la: réalité qu'ils pr·essent•ent sera pmfonde ; nous ne devons
pas laisser se perdre ce qu'il . y a :en no1us de sentiment des
plus hautes va1euns. C',est là un des motifs essentiels de sa
·pensée. Toute philosophie qui nous présente un monde sans
ampteur et sans palpitat1on, toute phiLosophie plate. est fausse.
To:ute exi~ence est une -exig·enoe de 1'-être. Pour lui, comme
pour Hocking ou Alexander, le besoin mét11[lhysique •est un
appétit, l'appétit de l'être (p. 2 77). Et l'être, c'·est oe qui esl
possédé, ce qui ne déçoit pas, oe qui nous raossasie, oc qui
nous <iombl·e, ce qui résiste à la dialectiqu·e de l'ex.périenee ·
(.p. 177-18o). Cette posœssi•on nous fournit la satisfaction abso-
Lue, nous donne 1e sentiment de la présence (p. xg5, 3o6).
C'·est la présenoe de soi-même à soi-même, l'unité de ooi avec
soi, la ;plénitude, la jouissance, la joie (p. 203, 23o, 280, 281).
«. Une vérité, il fau-drait qu~ œ fût qu·elque chœ•e qui pût
envelopper le monde et moi-même », dit un héros de son.
théâtr-e ( 1). Le vrai, ·en tant qu·c seMme intellectuel, limit.e
abstraite (Journal, p. x8o), ne peut satisfair·e notve besoin de
plénitude.
Or, le métaphysicien est ce1ui qui sent ce besoin, qui aspir-e
à oet équilibre, précisément parce qu'il a oo!?-scioenoe en lui
d'un manque et d'u:n déséquilibr-e, d'une inquiétude (p. 279).
Tout le Journal sera un •effort de délivrance et une poursuite
de l'harmonie.
C'·œt à la :fois sous l'impulsion de ces be~!Oins fondamentaux
et rous l'influence de réf1exi·ons abstraites dans leur appa-
rence, mais toujours concrètes dans leur origine et leur signi-
fication, que uous .allons voir se constituer une forme de

(1) Le Seuil Invisible, p. 267, Gras&et, Igil,.


LE JOURNAL MÉTAPHYSlQlJE DE GABRIEL MARCEL 225

pcn1sée vig10u,r.eUJSe et singulièœment originaLe, et, s'il nous


a:rri""e de pmnonoer devant tel1e ou teHe de ces idées Le nom
d'un philosO!_Phe, ce sera oomme point. de mpère a:u milieu
d'rune si riche matière de méditat~ons ou mmme indication
d'run chemin qui nous permettra de rattraper à un de ses
toumant:s la 11oute ardue qu'a suivi•e l'a'u;teur.
~a pensée de Gabriel Maroel s'·est nourrie d'abord de la
lecture de He~el, dont il a acoepté la critique de l'immédiat
telle qu'•elle est instituée au début de la Phénoniénologi.e, et
l'idée d'un saroir absolu qui domine la Logique. Mais sa
.réflexion ne s'es:t pas satisfaite définitiViement du hégélianisme.
orthodox•e, et son attention s'·est portée slir }.es phiJJOrophes
al.l@lais qui, ·!Jout en se présentant oomme des diJSc~p~es de
H~gel, ont en réalité transfiormé sa doctrin·e, Chez Bradl•ey
particuliè.œment, d'une part un sens très vif dé l'immédiat
ooexiste a\"ec la critique hégélienne de oet immédiat; d'autre
part, -l'idée d'un saViQoÏr absolu se tralllsforme e:n oel1e d'un
absolu qui ne peut êtœ su. G'·est sans doute wne des meilleures
façons d'•entrer en oontact avec la peœée de G. Ma:roel quoe.
de se la :représenter oomme da:ns le ;pi'o1ong.ement de la ligne.
qui va de Hegel à Bradley. Réfléchissant sur la subj11ctivité
du centre fini chez Bradley, sur l'unité du monde et du moi
chez Bosanquet, dépassant oes idées eUes-mêmes, les transfor-
mant à l•eur tour au OQontact de sa pmp;r•e expérienoe, G. Marcel
·est arrivé à une oO'lloept~on qui est tout l'otPposé du néo-hégé.,.
lianÏISJ?•e, à une restauration de l'immédiat, à une vue dra-
matique et :reHgieiLSe du monde. Il était peut-être dans l•e
destin de la philŒOiphi·e hégélienne de se nier el1e-roême. C'est
dans oette restauratioo de l'immédiat qu'.el1e trouvera une de
:s:es négations les plus {)()mplètes. G. l\faroel va unir l'idée
d'immédiat et l'idée d'absolu qui, chez Bradley, étaient enoo•re
J.es oontraires l'une de l'autœ. A la quest~on que posait
W. James : Bradley ou Bergson? il répond résolument :
Bergson. Ce dial·ecticien d'origine, souc~eux avant tout, au début
de sa spéculation, de voir l'•esprit oomme faculté du néoessaire
226 VERS LE CONCHF.!T

.et puissance de oonstruction ( 1), est dev-enu, ;par l' approfon-


di.sse'lneut de sa réflexion, un empiriste, un empiriste mys-
tique.
NO'Us vermns oomment, après une Première Partie surtout
critique, ct qui semble s'achev·e.r en une philosophi·e négative,
où !'-esprit est défillli par sa transcendance par rapport à tout
ooncept, de même que le Dreu de la théolog1e négativ·e ct du
m~stic]smc, G. Marcel va pouvoir, pr'enant son point d'appui
sur certaines des idées de œtte Première Partie même, consti-
tuer la métaph~ique de la Seconde Partie où la théorie de
la .sensatron et du oo.r.ps nous mèn~ra à une conoept~on positiv·e
de l'existence, où la théorÏ!e de la valeur et de l'amour nous
mènera à une oonceptÏion positiv-e de l'êtve, où les théories
•C!Squ:i:ssées au début du Journal trouveront une signification
nouv-elle.

Les Bradley, les Bosanquet cmyaient pouvoir oonserver


l'idée d'absolu en j·etant par-dessus bord l'idiée de savoir. Mais,
dan.s leurs oonceptÏicms, la pensée de G. Maroel va trouver des
n1otifs qui les lui fe11ont dépasser. Tel sera le premier moment
d·e sa réflexion philOSiOphiqu·e dans le Journal. Dés 1e début,
il critique !'-optimisme logique ders néo-hégéli·ens qui èroi·ent
pouvoir intégrer en un · bou.t harmonieux, il. est vr"àl incon-
naissabl.e, l'absolu et ses apparenoes, l'éternel et 1e temporel ;
ils n'arrivent ainsi d'après lui qu'à détruire 1es valeurs qu'iJ1s
prétendent transoender (p. 10-11). D'autre part, l'idéè d'une
intégralité, d'une totalité appartient •encore à la sphère de
l'extension (p. g5). La philosophie véritable est pour lui au

( I) On trouve dans la première part.ie du Journal bien des passages


C'mpreints d'un idèalisme d d'un rationalisme de nuance parfois hégé-
lienne, parfois fichtéenne qu'il sera amep.é plus tard à repousser (p. 3.
19-23, 3o-37, 74-j5, I03-I07, 129).
LE JOUllNAL MÉTAPHYSiQUE DE GABlUEL MARCEL 2·27

delà du monisme oomme du pluralisme, et les catégories numé-


riques de pluralité et d'unité devront être remplacées, oomme
il le dira plus tard, par cel1es de pl-énitude e.t d:e manque ( 1).
men plus, non seulement le monde ne doit pas êtœ déter-
miné <Jomme un t;>ut, mais' il ne doit 1ias être déterminé. Ici
la critique de l'idée de savoir absolu se :;pécifi•e et 'Se généralise
à la fois SIOOS l'influence d'une des questions qui ont préoccupé
le plus vivement G. Marcel : à quelLes oonditions une pensée
œligieu&e est...el1e possible? Une p•ensée religi·eu&e ne peut se
dév•e1opper, ne peut vivl"e q~e si le monde n'•est pas entière-
ment déterminabl1e d'une faÇ".)'fi obj•ectivoe, d'une façon scien-
tifique. «1 La foi n'est po&sibl<e que si l·e doute métaphysique
•est en qu•elque sorte impo·sé à l'·esprit par la nature en soi
indéterminable de soo objet. Si un sa\o1oir de la. providence
était possible, la providence cesserait d'êtl'le une affirmation
11eligi~uSJe. » Pour repl"endœ une pal'lol•e ·oélèbœ, <ie n'e1st qu'aux
dépens du saroir que 1a toi peut se fai11e 11.me place. Ce n'•est
pas là de l'agnosticisme et du scepticisme, l'!emarque G. Mar-
cel'; ca1· ces thooriés. supposent un indétermint_, de fait qui
n'·e~t pas indétermina~l.e en droit, se .définissent par rapport à
des vérités au moins idéalem:ent posées (.p. 97, u8). Ici, il
s''agit d'un domaine où les mots de -vérité et de fausseté,
d'·ex~stenœ et de non-existence ne s'appliquent plus. c''est dans
ce domaine que se m·eut l.a pensée œligieuse. L'homme reli-
gieux n'est nuUement celui gui se oonvainc par l'observation
empirique des faits que Dieu existe, et tous oeux qui préten-
dent pmuver ·par 1es faits l'existence de Dieu, comme tous
ceux -qui prétendent pmuver par J.es faits son inexistence, sont
en dehors de la question. Ainsi est 11etwuvée la différence que
faisait Ki·erkegaard entre l.a pensée objective et la pensée sub-
j·ective quand il disàit : « Soyons subj•ectifs ; la subjectivité

( 1) Cette critique du savoir absolu était déjà indiquée dans l'article


de Gabriel Marcel : Les conditions dia(ectiques d'une philosophie de
l'intuition, Revue de Métaphysique et de ll!orale, 1912, p. 612-66o.
228 VERS LE CONCRET

·est la vérité ». II ne s'agit pas de faire des enquêtes sur Dieu.


Dieu est essentiellement oe qui ne peut pas êtœ trouvé par
·enquêtes. Là est la vérité de l'athéisme ; il signifie qu'il n'y
a pas à chercher obj•ectivement D~eu. On ne ;peut pas dire
qu'il y a du divin, dira G. M.a·roel (p. 272).
Ce domaîne. non-obj·ectif, oe sera celui de la foi, et la foi
se définit ;par une participatioo (p. 42-64) (1). Nous verrons
peu à J>eu se dégager cette îdée de participation, une des· plus
-essentielles de l'œuVI'e. Elle est prise d'abord dans. un sens où
la p:vendrait un néo-platonicien qui l'appliquerait partioulière-
ment dans le domaîn·e de la vie 1esthétique et de la vie !reli-
gieuse, ·et qui, par eUe, l'eprétsenterait moins la transcendance
des idées, moins même l'immanence des idées en nous, qu·e
l'immanence d'un•e partie de nous-mêmes, du oentl"e de nous-
mêmes dans l'idée. « Cmil"e, c'est se sentir .comme étant en
un œrtain sens à l'intérieur de la divinité. >>
NQIUs ~oyons dès lors s'achever par oette théori~ de la ~oi
la critique du saroir absolu, inS'Ilffisant,. précisément à cause
de sa prétendue suffisance, à la fois du point de vue de
l'obj•et (pO'I;lr repœndre cette distinction qui n'est plus tout à
fait valable), car il détruit en réalité les apparences qu'il veut
in-clune ; et du point de vue du J3Ujet parce qu'il détruit
d·es :Ewmes d'affirmation qui sont diffél"Emtes du ~avoir.
En même temps, nous voym1..s se dessiner les principaux
car.actèl"es de la ~oi : l'aspect ooncret du euj•et et de l'obje~
qui •entrent dans cette rrelation, [« Ici j•e me refuee à me
penser oomme pur abstrait et à penser le monde comme pur
abstr.ait >> (p. 4o-46)] 1 .l'aspect concret de cette :relation même,
iniritelligibJe p()IUr rentendement abstrait [ « Je Le peMe. oomme
impen•sable, mai$ oomme absolument envoel10ippé dans l'acte de
foi » (p. 6o)], son· caractèl'e tra:nsformant [« Il y a reoons-

(x) Déjà dal).s son article de 1912 (Revue de Méta,physique, p. 652),


G. Marcel esqui~sait une théorie de. la participation qui allait dans c.ette
directi9n.
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 229
' suj,et d81Ils l'acte même de la fiai » (;p. 47)].
tructioo 'du
Dans ,la· foi oont essentÏ!eUement uni•es les deux idées d'imma-
nl!ince et de transoendanoe.
Au terme de cette critique du savoir, nous nous trouvons
par delà le vrai et le faux, par delà l'espace, par delà l'exis-
tell:ce, car, à oe stade de sa pensée, G. Maroel pose une équi-
valence entre oes diffél\ents termes. Ge ·qui existe, c'est ce
qui est dans l' es.paoe ; et il ne pe:ut y avoir de vérité que
de ce qui est dans l'espaoe. L'argument ontologique est vala-
ble'; mais, par un retournem~t de lui-même, il nous entraîne
bien au delà de l'existenoe, et dans oet élan qui va transformer
l'ontologisme en théologie négative, il emport•e l'existence. « Lh'l
raisons qui :r:endent la négation de Dieu impÛtsiSibJ:e sont . les
rài:sons mêmes qui s'opposent à l'affirmation de cette exis-
tence » (IP·· 3I). Dans le dOJmaine de la VÎ!e religieuse, de la
f,oi, de la grâce, nous nous trouvons au delà des catégories
pn:J1p:11ement dites (p. 54-57)· Il emporte même l'essence et
nous rommes tout près de la pensée de Plotin et de Damas-
cius (1). .
Il n'y a :pas [plru:s de nature de l'esprit qu'il n'y a d',essencc
de Dieu ; une psychologie négativ•e se oonstitue en relation
a\-'ec la théologie négative. « La réalité spirituelle n'est donc
qu'à -oondition de se nier oo:mme existence » (:p. 122). De
même qwe Dieu, le Je pense est « transoendant · à toute expé-
rience, à toute existenc,e possible, ·à toute vérité »_(p. 38). C':est
là la p:œmièTe f.o~r.mé, :union du .néo-platonisme et du fichtéa-
nisme, soos laquelle apparaît à G. Marcel la jonction de l'expé-
iien.ce interne et de l~expéri·enoe religie\l!Sie, toute difféflente de
<Jelle qui se dégagera à ses Y,eui plus tard, quand le domaine
de l'existence aura été distin.gué pmfiondément du domaine de
l'espace et aura reoonquis une .plaoe eèsenti•elle.

(~) Av.ec cette réserve, cependant, que G. Marcel admet que, tout
en quittant la sphère de l'essence, on puisse rester dans la sphère du
qualifié (p. 3g).
230 YERS. LE CONCRET

Màis la p·e.nséo de Gabriel Marcel, au terme de oeUe' dialec-


tique a,scendant·e où elle s'·efforce de se dépouilloc de toute
~ét~rriinaiion, va se heu.rter à tmis piloblèmes, qui sont oclui
·-dt(rapport 'de la croyance reli·gieuse à l'hislioil'c, de l'esprit au
oocps, de la f.oi à son objet, tro~s problèmes \dont, comme
nOIUJs· le verv,ons, il. ne pourra tl'ouv·er pour lui fina1ement la
solution qu'·en abandonnant· la forme de pensée que nous venons
d'·e~p01ser et qui domine la .pmmièœ partie de som ouvrage.
· La I'elig~Oin n'est-elle pas liée. à un élément historique, à
u:n élément de fait empirique? N'y a-t-il pas un rapport essen-
~i·el entre la f.oi :et l'histoire ? Ne fa:ilt-il pas admettre uri
donné? Nous ne pouvons nous arrêter à l'étude des diffé-
vontes solutions que G. Marcel essa~e dans des pages qui rap-
pellent 1e3 plus pmfondes spéculations du joone Hegel écriYant
son essai sur l'Esprit dt~ Christianisme : affirmat~o_n d'une
dia1ectique de l'existence divine s'incarnant pour détruire son
incamation, mourant dans l·e temps poar revivre éternellement,
affirmation que le saint peut se passer de la hase historique,
-rt .que c'e3t chez le fidè1e non arrivé à la sainteté qu'il ;reste
un 6lément inéliminablc d'obj·ectivité. L'·essetnt~el, dira on fin
de c-ompte G. Maroet c'est ici comme ailleurs de ne p.a•s hris·er
l'exvérience, de ne pas faire de l'unique lumièt'e une ·multi-
plicité de rayons divisés, « réfléchis ». La réflexion, ne pou-
Yant s'arrêter, fû~-ce à ·elle-même, doit passer dans la foi.
Dès l101rs le fait n'est plus séparé de &Gn interprétation dans
l'àme cr:oyante. 'L'élément d'objectivité apparaît non plus
comme séparé de la foi, mais comme lui étani uni d'une
façon si intime qu'il n'y a pas entre eux ;pour le croyant •Je
séparall!on possible, que ce qui no~s paraissait historique -est
pour luî de l'éternel. Comme le sentiment artistique à ~;on
plus haut degré, oomme l'amour, la pensée religi·euse ne oom-
po•rte que de l'actuel, de l'éternel. Lé miracle n'-est p3!3 quel-
qu'e chose qui puisse être pensé histo.riquement, il àoit être.
revécu dans le cuHe, par une participatioo à la vie même
du sa'int.
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL l\UI\CEL 231

. Si nou.s viv<>;ns l'expérience religieuse, le problème des rap-


ports de l'histoir-e- au oogme s'évanouit. De mêrne nous allons
yoir que si nous vivons l'expérience huma~ne, le problème
des rapports de l'esprit et du oorps disparaît. Il · semi;Jle
que ce problème; G. Marcel l'ait abo~dé avec la pré-occù-
pat~on -de concilier d'abord les idées de deux philosophes qui,
bi,en que trè~' différents l'un de l'autre, ont exeroé ··sur lui,
à peu près au même moment, une profonde influence : Bosan-
-qtlet, d'un·e part, présentant l'esprit comme concentration d'un
contenu extérieur, M. Brunschvicg, d'autre part, concevant_
!'.esprit oomme pure fonction de corrélation. G. Marcel arrive.
à dire qu'ici il n'y: a pas de vérité possible. «·Il serait aus~L
arbitraire de ma part de me penser oomme me créant à tra-
vers mon expérience que de me penser comme engendré,
oomme produit par le contenu » (p. , 117). A propos de ce
problème philosophique, il retrQuve ·l'idée qu'il avait esquissée,
ou plutôt se Tetrouve dans le milieu même d'idées où il s'était
trouvé quand il pensait au problème religieux t il y a un
domaine qui' est l\U delà du vrai et du faux. La réflexion sur
la philosophie intellectualiste de M. Brunschvicg le- fait par-
venir, conformément peut-être à une des tend,ances de cette
philosophie, au delà de l'intellectualisme. « Il n'y a pas de
vérité possible de moi-même » (p. 118). De mêm& il n'y a
pas de jugement métaphysique valable portant sur les rapports
de l'âme et du corps (p. 120).
Nous sommes ici devant un des traits ,de la pensée de
G. Maroel .telle qu'elle se formule à ce moment : pas de
détermination du contenu du monde ; pas de vérité possible
sur moi; pas de problème de l'union de l'âme et du corps;
pas de problème du monde extérieur ( 1) ; pas de problème
de l'origine de l'esprit ; donc pas de problème métaphysique ;

( r) Cc qui est en question, dit de· mt'lme Heidegger. repousse précisément


· la question,_ refuse de S{) laisser séparer de c~lui qui questionne (p. r32,
205. 206).
232 VERS LE CONCRET

d'autre part, pas de problème religieux ; le rapport de la foi


au miracle, à l'histoire, celui de la grâce à :ses conditions
·empiriques, ne doivent pas être posés. Chaque fois, il faut
faire taire la raison. qui questionne, et s'enfoncer en quelque
sorte dans l'individualité qui .est le sujet de la foi (p. 52). Il
n'y a pas de différence ici entre l'apparence ·et le réel (p. 52,
5g; cf. p. 12).
Le troisième problème se pose .et est résolu d'une façon
analogue. Des formules comme celle-ci : « Il y a liaison imma-
nente entre la réalité de Dieu et la réalisation de Die!U dans
le saint » (p. 5), ou encore : « Le problème de Dieu fait
pl:ace au problème de la foi qui est le problème · véritable »
(p. 3g), doivenrt amener à l'esprit la question : N'est-ce pas là
rune destruction de l'idée même d'un Dieu et un subj·ectivisme
athée? A cette question M. G. Marcel répond en recourant à
l'id.ée de participation, telle qu'il l'a déjà définie. Il n'y a pas.,
pour qui étudie la foi comme elle doit être étudiée, c'est-à-dire
pour qui la r·essent, de séparation possible entre la: foi et son
objet. Ce n'est que p\rce qu'on les sépare, "JU'il s'agit ensuite
de trouver des reLations entre les termes séparés. « La foi est
une affirmation qui ne doit pas et ne peut pas être dissocié&
de ce sur quoi elle porte. Dans la mesure où la foi est niée
.au pm fit de ce qu'elle affirme (qui est . alors traité1 comme
un objet) elle se convertit en pensée théorique et se supprime »
(p. 3g). Le culte est essentiellement participation ·et l'acte de
{Qi. est constitutif de son objet (p. 67 ; cf. p. !~o. 68, 85, 86).
Ainsi G. Marcel refuse le droit de question;ner sur la validité
de la foi ; car la foi est précisément ce refus de questionner.
Si on divise la foi ét son obj•eit, la foi n'elSt plus la foi et
Die~ n'.est plus Dieu (cf. p. 73, g8, I4I, 220). Ici encore,
comme dailJS les problèmes préoédents, il s'agit avant tout de
ne pas déchir·er l'unité qui nous est donnée. L'acte de foi ne
peut êtr·e transcendé sous peine d'être détruit ; il doit rester
à l'état implicite ; il ne doit pas être réfléchi (p. 7 1'-98) .
.Il ·est ce Bewusstlos à la pensée duquel le jeune Hegel était
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 233

atrivé. Il est la grâce, par laquelle, oomme dirait Fichte, la


pensée expire dans l'être en se détruisant elle-même.

II

La théorie de l'esprit telle qu'elle était esq1,1issée à la fin


de la Première Partie menait à la religion d'une double façon :
d'un côté la r·eligion semble se rapprocher de. cette théorie de
l'esprit, puisqu'.elle aussi se meut dans cette sphère qui est
·au delà de l'existence ; et il y a, semble-t-il; en ce sens oon-
tinlllité de l'un.e à l'autre. Mais un contraste va apparaître en
même temps. Pour une âme a~ide du réel, cette théorie d'un
au delà de l'existence ne semble:..t-elle pas stérile? Cet idéa-
lisme, cette marche ascendante de la dialectique, dont l'ascension
ne s'arrête pas ou s'arrête dans le néant, ne fait-elle pas naîtro
en nous J.e même sentiment de déception constante que la théo-
rie du Sollen fichtéen faisait naître dans l'âme de Hegel? N'y;
a-t-il pas une «zone où les prières fructifient» (p. I22-123)?
N'y a-t-il pas des dons? N'y. a-t-il pas du donné? Nous avions
suivi une dial.ectique qui nous entraînait au delà de l' exi:stencel
et au delà de l'essence vers une participation dont nous na
pouvions avoir l'idée. Nous risquions, à ce jeu de la liberté
qui ne oonnaît plus qu8 soi et s'exerce dans le vide, de nous
retrouver dans la situation du héros d'une des premières pièces
de G. Marcel, ce Moirans dont l'idéalisme cache un nihilisme
désespéré ( 1) .
Mais, dans la Première Partie elle-même, ~out un ensemble
de réflexions dont l'importance devait se révéler peu à peu';
entraînait déjà la pen:sée q.e G. Mal"Cel. dans une tou~ autre
direction. Lui-même ne devait eh prendre clairement cons-
ciooce qu'à partir des théories de la Deuxième Partie que nous:
allons examiner.

(1) .Le Seuil Invisible, p. 334-336.


23.{. VERS LE CONCREt'

« L'-expérience sensible, l'expérience volontaire, J'expérience


mnémonique, ne sont pas des chose~ aussi aisément explicables
que le pense ordinairement le psychologue. » C'est de là que
nous pouvons partir pour -entrer dans l'étude de cette Deuxième
·Partie. La mémoir·e n'est pas une coinmunication entre le moi
réel et le moi passé. Je suis mon _passé (p. 187, 18g). De ce
passé vécu et vivant, je ne puis prendre conscience, car il ·est
la. condition de toute conscience ; je ne puis que le sentir ; il
est mon histoire devenue sentiment (p. 268, 243). Dirons-nous
que la mémoire s'explique par l'éternité? Oui, en un sens
(p. 13o), mais aussi par la réalité du temps, non pas certes
d'un temps qui serait un milieu homogène, non pas même
d'un temps qui serait la trame mouvante des choses. Du temps,
G. Maroel retient avant tout ce qu'il appelle l'actualité, quelque
chose qui correspond à l'eccéité et dont il avait donné une idée
en parlant du miracle. Il concevrait volonti()rs le temps comme
composé de séries hété1·ogènes (p. 131), maÏJS surtout de scènes
hétémgènes, de situations. Dramaturge, il tient compte de la
façon dont le temps se manifeste à l'homme de théâtre, à
l'homme d'action. « L'unité de cette situation apparaît à ceux
qui y sont impliqués co~me essentiellement donnée, mais en
même temps comme permettant et même appelant leur active
intervention » (p. 136). Il conçoit un « dynamisme des situa-
tions qui transcenderait les destinées individuelles et pourtant
ne serait pour ~Iles qu'une matière » (p. 137)· La :mém0ira
nous met en contaçt immédiat avec des ensembles heurtés
d'événements. Mais le souvenir est une mélodie ( r;f. Quatuor
en fa. dièze. ( 1), p. 177) et les événements vont ven~r s'y join-
dre .en unfintimité supérieure. .
Non plus que la mémoire, la volonté. ne peut se comprendre
en termes d'objet" et de sujet (p. 190). Mais c'est surtoUt la
réfl.exion sur ce qu'il· y a d'essentiellement non-réfléchi da~s
la sensation qui va nous donner de.S indications ·précieuses.

( r) Plon, 1920,
LE JOURNAL MÉTAPIIYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 235

« Une sensation est une affection, .non un renseignement >>.


(p. I85). Sentir, ce n'est pas déchiffrer (p. 225). Tout message,,
.toute communiéation par signes suppose la sensation ; la sensa-
tioil ne peut donc pas être· assimilée à un m~ssage, à une
traduction, à une interprétation (p. 236, 25o, 265). Elle est
immédiate. « Sentir, ce n'est pas recevoir, mais par_ticiper
immédiatement. ">> C'est, et la tnéorie se rapproche ici de ~a
théorie SCOlastique, deYenir en quelque manière la chose sentie
(p. 2So) par une négation de la distincti<?n entre l'ici et le
là-bas (p. 262). La sensation est communion ; mon corps est
sympathj.e avec les choses ; par lui, il y a adhéience de moi
à tout ce qui existe (p. 265). Sans .doute, au point de vue
du monde où l'on agit, la sensation apparaîtra comme émise
et transmi.se (p. 25I). Mais, pour la comprendre vraiment, il
faut rej·eter l'interprétation instrumentale, qui tourne dans' un
cercle vicieux, et l'interprétation idéaliste, qui rend la sensation·
inintelligible ; il faut que « l'esprit s'établisse d' ea1blée dans
mi uni\·ers qui ne soit pas un monde d'idées » (p. 322). Nous
retrouvon;; ici. certaines conceptions du bcrgsonisme, et peut-être
aussi certaines théories claudéliennes ; il y a une présence de
l'Uinivers à tout ce qui existe (p. 367) ; nous avons part au
monde. Cette idée de participation ne doit pas noUJS conduire
nécessairement à une identification de 'nous et du monde : il
est possible que, malgré la présupposition de l'idéalisme, le
dissembl.able connaisse le dissemblaole (p.- 283).
' De là,. pour G. Marcel, un renv·ersement de sa première
perspective -philosophique. Il avait conçu d'abord la philoso-
phie comme un effort pour transcender l'immédiat ; il voit.
maintenant que « le problème métaphysîque est" de retrouvèr
par ,la pensée et par delà la pen:sée une nouvefie infaillibilité,
un nouvel imm@iat » (p. I3I). Le _rêve du métaphysicien,
c'est de reconquérir le paradis que nous avons perdu par h~
faute de la réflexion, que.. nous avo~s perdu 'parce que nous
avons mangé du fruit de l'arbre du vrai et du faux. Le dia:-
lectiqu~ ne pe~t être que connaissance de l'hypothétique ; la
236 VERS LE CONCRET

recherche métaphysique vise à l'immédiat pur (p. 283), à cet


immédiat auquel nous nous référons sans cesse, sans que nous
en ayons toujou11s conscience, dans tous nos jugements de
valeur, dans tous nos jugements de réalité (p. 29o-2gl, 296).
Et, en effet,· ce point d'arrivée idéal, cet évanouissement de
la réflexion que la réflexion elle-même désire, est en même
temps le point de départ nécessaire. « Les questions ne sont pos-
sibles que sur la base du ceci de la présentation immédiate » ( 1)
(p. 147). Nous sommes donc arrivés, de l'idée de l'immédiat
infini~·ent médiatisable, telle que nous hi. voyions dans les
premières pages du Journal, à l'idée. de l'immédiat non-média-
tisable, fondement et fin de toute dialectique. La première
démarche de la dialectique hégélienne, son démarrage est rendu
Ïilll[loSISÏble. « A pr~n.dre les choses à la rigueur et métaphy:-
siqueinent, il n'est pas possible de substituer. à des terme[l des
désignations qui 'les médiatisent » (p. 325; cf. p. 211, 31g).
On ne peut pas traiter comme problématiques le8 condi,tions
nécessaires pour qu'un problème quelconque soit posé. (p. 328).
Nous verrons que· l'fei, le maintenant, la sensation, mon corps
ce sont « autant de formes de l'eccéité sur quoi la réflexion
ne peut mordre » (ibid.). Nous touchons le tuf de l'infra-
obj·ectif ; c'.est grâce à celui-ci que, par un effort assez ana-·
logue à celui de Maine de Biran, nous allons ~tre mis en rap-
port av·~c le supra-objectif.

En se dév·eloppant, la théorie de la sensation ·va contribuer


à éc1air·er les remarques que, dès la Première Partie, G. Marcel
avait faites au· sujet du c01ps. « Rien ne peut existe~ que ce
qui est .en relat~on.s spatiales avec mon corps », disait-il dès
l'e début du Journal. Et, d'autre part, « c'est une illusion de

( 1) Notons que l'expression de présentation immédiate désigne ici quelque


chose qui n'a aucun rapport avec ce que désigne la même expression
chez Whitehead. Mais l'idée exposée· ici se trouve également chez Whi-
tehead.
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 237

m'opposer en tant que moi pen!Sant à la réalité spatiale dans


Laquelle je plonge et à ce moi étendu que je suis » (p. u3).
Premièr-es ébauches de la théorie de l'existence et de la théorie
de mon corps, mais auxquelles l'idée d'espace qui leur était
adjointe ne permettait pas de se dégager. Déjà, oependant,
une indication nous mene plus loin (p. I23) : l'esprit absorbe
l'extériorité en lui, « bien loin de pouvoir entr.etenir avec elle
des rapports: déterminables ~bjectiverrient » • De mon corps
en tant que senti, il n'y ~ pas de représentation possible; et
rious arrivons dès la fin de la Première Partie à cette coni-
clusion qu'il. n'y a pas de jug-ement métaphysique portant sur
les rapp~rts de l'âme et du corps (p. 126). Il n'y a plus de
problème des rapports de l'âme et du corps au sens ordinaire
du mot. C'est l.a même idée que G. Ma~cel formulera plus tard
en écrivant : « Quelle què soit la relation que je prétendrai
instituer entre moi-même et mon corps, ji aboutirai à une erreur
ou, plus· exactement, je parler~ d'autre chose que ce dont il
me semble que je parle »· (p. 326). Le problème ne se pose
que si je transforme mon corps en une idée, si je le vide de
son contenu affectif non-médiatiSable. La plénitude du senti-
ment submerge le problème.
Dans les pi'emières pages de la Deuxième Partie, cette
absence de problème est mise a:u centre des questions psycho-
logiques. « Le rapport mystérieux entre l'interne et l'externe,
bien loin de devoir être conçu comme une relation tout abstraite
entre des mondes qui ne communiquent point, est peut-être un
centr·e, un fait essentiel par rapport auquel ces mondes même~
seraient des abstractions » (p. x3o). L'incarnation, autant que
Je Cogito, et même à plus juste titre que le Cogito, est un
fait primitif, mais un fait primitif qui ne peut paiS être à
proprement pa:rler pensé. Abandonnant dès lors résolument la
conception hégélienne de Bosanquet sur l'objectivité de la pen-
sée, tout en maintenant avec lui l'idée d'une unité non-causale
de la pensée individuelle et du monde dans lequel elle plonge,
s'enfonçant résolument dans la voie. ouyerte par Bradley, mais
238 VERS LE CONCRET

pr.enant ~ettement conscience du fait qu'ainsi est détruite une


des présuppositiqns essentielles du néo'-hégélianisme, G. Marcel
affir:~p:e la subjectivité du corps ; mon corps, en tant que
mon corps, ne fait pas partie du monde objectif. Aussi bien
que mon passé, mon corps· cst identique à moi ; il y a, en
ce. sens, mais cn Cfil sens sèulement, une vérité dii sensualisme,.
du matérialisme ; je suis mon corps, comme je suis mon passé
(p. 236) ; et de même que Jui, mon corps, condition de l'exer-
cice de l'attention, ne peut êtro lui-même, en tant du moins
l[u'il ·est mien, objet d'une attention objective. N'appartenant
pas au monde des objets, il est inconnaissable.. impen:>able
(p. 237). Au lieu du « Je pense », uous avons comme condi-
tion de l'attention Uiie certaine ma&se sentie, un donné immé-
"di_at équivàlent au ceci que Bradley place dans les ccntrl:'.s
finis ( 1). Il n 'ést donc pas un instrument ; car un instrument,
c'·est ce dont une idée est possible ; et, de plus, le considérer
ainsi, ce serait me figurer dans l'âme des propriétés du
.n;ême genre de celles du corps et que celui-ci se contenterait
d'accroître. Le corps n'est pas nécessaire à l'âme s<mlement
et surtout à la façon d'un instrument ; il y a une médiation
sympathique antérieure à la médiation instrumentale, bien que
lc's deux soient intimement mêlées.
Ainsi ce qui me relie au monde, ce qui me médiatise, c'est
un immédiat absolu qui est en même temps médiation absolue
(V· 24o-2l11, 267) ; ce qui ·est l(l f.ondement de l'objectivité,
et de la science, c'est mon corps en tant qu'il est exclu du
domaine de l'objectivité et de la· science (p. 3o5, 278) ; cc
qui me fait communier avec le monde, c'est une unité irra-
tionnelle et impensable ( 2).
On voit les Jien,s qui 'u,nissent la théorie· de la sensation et
la théorie de mon corps: Le corps est en. lui-.même sensation

( 1) Et assez semblable a~ssi au ·sentiment immédiat du corps chez


Maine de Biran.
· (2) Cf. Heidegger, p. ug.
LE .JOURNAL l\IETAPHYSlQtiE DE GABRIEL MARCEL. ·. 239
' .
ou expérience fondamentale. (p. 249, 262); la sensation n'.eSt
possible; d'autre .part, que parce que les· chos~s ·entretiennent
avec moi une relation du même genre que celle que f entretiens
avec moir ·corps (p. 265). Il n'est pas étonnarit que les deux
argumentations, portan~ _sur des phénoinènes qui · ne sont au
fornd san.o; doute qu'un seul et même phénomène, se répondeni
l'une à . l'autre : si ·mon corps n'.est pas un instrument, la
sensation ne peut être un message ; les deux théo'ries ne sont
que deux aspects d'nue mêrne théori:e, oelle de rexistenoe, qui
avait été esquissée dans la Preiriière Partie, mais que la théorie
de mon corps -en s'achevant elle-même va venir achever.

Le jug.ement d'existence est une {oi•; il a un caractère


d'immédiateté pure, up. caractère d'irréductibilité sur lequel,
dit G. Marcel dès la; premières pages de son Journal, la
pensée religieuse nous donnera des lumièves (p. , 7) .
.S'il ·est vrai, . oomme l'a écrit Bradley, que tout . jugement
est séparation d'un that et d'un what, d'un sujet affirmé et
d'une qualité attribuée, le jugement d' existenoe étant esseni-
tiellement indistinction du thàt ct du what n'est pa8, à prq..
prement parler, jugement ; il est la traduction · de quelque
chose qui se passe au-dessous de la sphère des jugements, à
un étage plus profond. L'existence n'est pas un prédicat; elle
n'e~t mêrne pas, c10mme le èmyait Kant, position d'un o01ncept
qui ser~ait pen!Sable sans elle. Autrement dit, on 'ne peut pJas
s'interroger sur l'existence ; toute interrogation du g·enre :
ccci ·existe-t-il ? ou : qu'est-ce qu'exister ? fait de l'existence
une idée au lieu de la laisser telle qu'elle est, à l'état d' expé\-
rience vécue (p. 26-2 7). Atissi l'existence ne peut-elle jamais
être 'li:n demonstrandum ; elle jouit d'une priorité absolue.;
·elle est un point de· départ et ne peut jamais être -~n p()int
d'aboutissement, ainsi que l'avait vu lé réalisme de Jacobi et
de Hamann. Tout en gardant, du moins.' à ce moment de sa
méditation, l'iooe que la pe~sée consiste à transcender l' exiSl-
tenoe, G. Marcel voit qu'elle ne :reut la recréer (p,. 32).
2~0 "\'EUS LE CONClU!T

De là 'wle affirmation de la contingence de l'existence et une


phi1osophie que l'on pourrait appeler positive ~u sens où Schel-
ling a employé le mot. « Les existences sont_ contingentes par
rapport à un ordre rationnel quelconque » (p. 18-19, 126).
Etant l'immédiat, l'existence est point de départ et point d'arrêt
de la dialectique. C'est par la négation de la dialectique qu'il
y a position. L'existence, c'est donc le rapport immédiat. mais
le rapport immédiat se niant comme· tel, se posant comme la
suppression de ce rapport (p. 33, cf. p. 18~23). L'existence
eJt un oontact.
{Mais il 'ne s'agit pas seul~ment de rapports avec ma. cons-
cience ; il s'agit de relations avec mon corps. Et s'il a esquissé
d'abord une théori·e spatiale de l'existence et du corps, G. Man-
cel va bientôt l'abandonner pour voir Se rejoindre corps et.
ex~sten:ce au--dessous de l'espace. '
.Mon corps ne fait pas partie du monde ob)ectif, mais il
fait partie du monde existant, ou plutôt : « Toute existence
est bâtie par moi sur le type et dans le prolongement de ceile
de mon corps >>. Quand j'affirme un~ existence, j'établis entre
ce dont j'affirme l'existence et moi une relation - si on
peut enoore employer ce mot - sentie, irréductible, analogue
à oelle que j'entrtttiens avec mon corps, ou plus ·exactement
encore peut-être, le point de repère par rapport à quoi nous
définissons l'existence, c'est la simultanéité entre mon corps
saisi comme objet et mon corps saisi comme non-objet. De là
le caractère d'immédiateté de l'existence, qui est un reflet du
lien immédiat entre mon âme et le corps où elle s'incarne.
C'est cela même qui, dans f'idée d'existence, est comme. le
noyau irréductible~ le centre rebelle à l'analyse, ce ~ontact
avec ·nous.
Ainsi le fondement de l'objectivité, couime la condition de
l'attention, ·est infra-objectif ou trans-objectif. Le fondement
de l'intelligibilité est quelque chose d'inintelligible. Toute ma
science repose sur çette ignorance, cette puit obscure du corps,
cette non-c()nnaissance (cf. p. 278).
LE JOUllNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABlliEL MARCEL 241

Il y a donc opposition entre l'existence, qui se définit par


un rapport à moi et à mon corps, et l'objectivité. Mais si le
monde objectif m'apparaît comme ayant quelque réalité, il
l'emprunte à ce sentiment de l'existence qui lui est oontradio-
toir.e. Rien 1'est objectif que par rapport à un centre de réfé-
r·ence senti oomme absolu qui n'appartient pas à la sphère de
l'objectif.
Le p11oblème de l'existence disparaît dès lors comme a
disparu le problème de l'union de l'âme et du corps, et pour
la même raison ; nous sommes arrivés au-dessous de la sphère
où les problèmes se posent. Mon corps pensé cesse d'être mien
(p. 253), ·et l'existence est inséparable du oorps en tant qù!'l
non-pensé. Douter de l'existen~e, c'est mettre une d\13,lité là
où il y a une unité, c'est transformer l'existence en non,exis-
tence ( 1). · ·
Pour une telle philosophie, il s'agit non pas tant d'établir
la natur·e de l'existence que de la reconnaître (p. 3I4), de
définir, autant que cela est possible, ce que nous admettons
spontanément (p. 184; cf. p. :w6). C'est là, exprimé d'une
façon différ·ente, le ,~ principe des principes » dont parle
l'école phénoménologique allemande.
De oes affirmations découle l'importance donnée à la sensa-
tion d'un côté, à la foi de l'autre. Il n'y a d'existence que
s·ensible, dit G. Marcel, « la sensatio~ étant le mode suivant
lequel la continuité de quoi que ce soit avec mon corps peut
m'être. donnée ». « Entre existence et sensation, la connexion
est aussi étroite que possible » (p. 3o5). Mais, d'autre part,
,oor~trairement à ce qui semblait devoir se passer d'après la

( I) Cf. Heiùcgger, p. 206-207. C'est d'après lui la ùivision elu fait


unique du : être dans le monde, division explicable par la déchéance
de l'existant qui est à l'origine du problème de l'existence du monde.
Mais Heidegger ne parle pas de « mon corps » comme d'un intermédiaire
entre moi et le monde .. Le phénomène primitif est pour lui : moi
dans le monde. Il semble que G. Marcel tende a4jourd'hui vers une
conception semblable.
2-5.2 VERS LE CONCHE:T

Pr.emièr.e Partie de l'ouu.àge, la foi n'apparaîtra plus comme


en dehors de l'existence.
Cette théorie de l'existence est à la f~is très proche du sen-
sualisme (p. 3o5) et de l'ontologisme. L'idée de l'existence
coïncide avec l'existence, l'assur~nce àvec la réalité (p. 3x4-3I5),
mais cette ooïncidence ne s'explique pas par· la plénitude ration-
nelle de l'idée d'existence; elle s'explique parce que l'esprit
vient toucher des réalités, se confondre avec elles. Nous som:-
mes ·CD présence d'un ontologisme réaliste.
Ce qui ·existe,· c'est ce à quoi je participe ; c'est ce qui
participe à moi ; « l'existence est participation » (p. 31 5).
L'idée de la participation prend ici un sens .nouveau. Si, dans
une certaine mesure, on peut dire que la participation, telle
qu'elle sc présente dans la Prerrl.ière Partie du Journal, c'est
la participation ·à l'Un transcendant de la première · hypothèse
du Parménide, la participation, dans la Deuxième Partie, c'est
celle de la deuxième hypothèse, la participatioii à l'Un imma:-
nént. Mais il est bien clai~ que ce;s mots d'immanent et de
transœndant sont tout à fait. insuffisants. L'Un de la Pr.emièrc
Partie du Journal n'est pas purement transcendant, nous som-
mes imman.ents en. lui; l'être de la, Deuxième Partie n'est pas
pur.ement immanent ; par lui, nous nous dépassons nous-
mêmes ; nous plongeons dans quelque chose qui nous dépa.'!sP..
La foi était définie comme participation au divin, l'existence
est définie comme participation a:u corporel. Les deux mon-
v·cments pourront-ils un jour être conçus comme identiques ?
L'invocation vi·endra-t-elle coïncider avec l'incarnation ? Ou
bien sont-ce là oomme deux mouvements complémentaires ?
C'est. un des problèmes vers lesquels la pensée de G. Marcel
se dirig-era nécessairement.
Quoi qu'il en soit, la théorie du « corps en tant que mien »,
de la subjectivité du corps, noùs permet tout au m_oins de
oomprendr·e que le monde de l'invérifiable; du par-delà le vrai
et le f.aux de la Première Partie est un monde réel. Ce monde
semb1e ·quitter le domaine de la transcendance néo:-platonicienne
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DË GABRiEL 1\IARCEL 243

et de 1a théologie négative pour se transporter dans le domaine


d'une transcendance de nature beaucoup plus réaliste (cf.
p. 235).
G' est en partant de sa théorie du corps que nous compren-
drons les réflexions de ·G. ,, Marcel sur l'immortalité. Elles
port~t mQins sur l'immortalité de l'âme que sur l'immortalité
de mon corps, tel qu'il l'a défini. En fait, je ne puis pas
penser la de8truction· de m,on corps ; quand je croi.s la penser,
je pen~e la destruction de quelque chose qui n'est pas lui
- précisément parce que çe quelque chose est un lui (p. 237)·
« La mort, si elle n'est pas cessation absolue, ne peut être
qu'une transformation ~ la façon de sentir, .non la suppres-
sion pure et simplè du sentir » (p. 236). Elle est une trans-
migration intérieure; un dépaysement (p. 268, 252), non pas
une destruction. Bien plus, après avoir essayé un instant de
se représenter la survivance comme la subsistance de relation~
incommunicables (p. 234), G. Marcel est .amené à affirmer'
.« qu'on ne peut concev9ir une survie réelle de la conscience »
que si, dans l'au-delà des communications par :rr.~ssage, .des
transmissions deviennent possibles, bref, si la mort n'est pas
une désincarnation (p. 235). Car c'est à cette condition seule-
ment que nous pourrons obtenir sur ce point des « assuran-
ces ». L'immortalité implique une permanence de l'élément cor-
.porel senti: « Un monde spiritll!el où l'identification (!es êtres
ne serait plUJs possible impliquerait contradiction » (p. 268).

III

Nous avons· vu comment, en ce qui concerne les rapports de


l'âme et du oorps et la théorie de l'existence, la sphère des
problèmes se restreignait au profit du non-problém:atique. No~s
allons voir· qu'il y ·a encor·e tout un domaine, proche, sans
doute, du pr.écédent, mais non pas identique à lui tout à fait,
244 VERS LE CONCUET

qui échappe également aux problèmes .. C'est ce que nous pou-


vons appeler, pour le distinguer au moins providoirement de
l'existence, l'être. Non moins que l'existence, il s'oppose à
l'obj·ectivité. Mais il faut encore une fois que nous nous retour-
nions v-ers la Première Partie, et même vers ses premières
pages, pour voir comment_ s'est développée, sur ce point,- la
pensée de G. Marcel.
« L'amour ne s'adr·esse pas à ce que l'aimé est en soi, si
par ce qui ·est en soi on entend une essence. Tout au contraire,
l'amour porte sur ce qui est au. delà de l'essence » (p. 64).
Il « và au delà de tout jugement possible » ; en tant qu'il
aime, c'est-à-dire qu'il reconvertit l'objet en suj-et, l'amant
doit s'interdire absolument de juger (ibid.) .
. ·L'amour, la foi vont s'édair·er l'un l'autre, pour autant qu'ils
peuvent être éclaivés. « Il doit y avoir, entre Die~ et moi, un
rapport du type de celui que l'amour parvient .à constituèr
entre les amants » (p. 58). La participation dans l'amour est
1~. ,:tjpe de l'être, comme l'incarnation dans mon corps est le
type de l'existence. Tout amour est amour en Dieu; toute foi
est _amour. Aussi sommes-nous içi au delà de ia sphèr~ des
jug·em·ents, des vérités, des erreurs. A quoi tient l'impossibilité
où. est l'amant de juger l'être aimé? Au fait qu'il l'aime en
Dièu, .comme disait saint Augustin, au fait que l'amour 'a subi
la :ffiiédiation du divin, pour prendre les expressions de G. Mar-
cel. L'a transcendance par rappor-t à tout jugement résulte de
la participation à Dieu. Il va falloir étudier ces modes d'intelli-
gibilité religieuse irréductibles à toute intelligibilité objective ;
la "foi n'est pas un degré inférieur de connaissance (p. 85) ;
elle doit apparaître à la pensée comme ce qui ne peut pas être
transcendé (p. -54). La critique du monisme néo-hégélien, la
critique de l'athéisme objectif convergent vers cette idée. « Le
tu ne jug.er.as pas de la' morale chrétienne doit être regardé
comme une des formules métaphysiques les plus importantes »
(p. 65). Déjà le jeune Hegel, déjà Kierkegaard avaient exposé
des idées semblables. C'est une inspiration parente de.,.la leur·
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 24.5'

que G. Marcel retrouve ; et elle le mène, comme nous l'avons


vu, vers le néo-platonisme. « Dieu ne peut et ne doit pas
être jugé : il n'y a pas de jugement possible sur l'essence ),
(p. 65). « La foi s'affirme comme la volonté et l'obligation
de ne pas juger » (p. 73). « L'affirmation qui porte sur
Dieu rentre dans l'absolument invérifiable » (p. 36).
Ces idées vont se préciser peu à peu et d'abord ·à l'aide de
cette remarque' qui rappelle par la profondeur et la. sincérité
de l'observation un passage du Journal de Maine de Biran.
« J'ai vu, pour la première fois ce matin, en causant avec A~.·.,
-oombien notre croyance transccade tout ce que nous en savons ;
·voilà pourquoi je suis si ·embarrassé, si gêné quand on· me
demande si je crois. Il n'y a rien là sur quoi on puisse int~r·~
roger ou répondre. Aussitôt que ma croyance descend dans )e·
savoir, il semble qu'elle se nie, et pourtant elle se reaffi~e·
par delà cette négation de soi » (p. 96). « Il n'y a pas :cl.~
jugement objectivement valable portant sur l'être » (p. 92),.
« L.a valeur et la signification suprême des valeurs religieuse~
résident en ceci qu'elles transcendent notre réflexion ».
Une telle série de considérations va se préciser ensuite en
venant se détacher sur le fond ~e ce mysticisme empiriste qui
caractérise la pensée de G. Marcel. Dans le§ choses religie·uses·,.
on se trouve en face d'un hiatus entre le donné et le pensé
.qu'on peut comparer à .celui en présence duquel nous sommes
devant ce qui est empirique : « Si la, oonversion est pensable,
il faut que ce soit comme quelque cqose qui n'est, en aucune
façon, donné par cela même qu'il est pensé » (p. 5r). Dans
la théorie qui va 1 s'esquisser' il faudra que soit conservée cette
valeur du donné religieux, et que soit conservée en même temps
sa qualité de totalité. « L'amour cree son objet, ceci ne doit
pas être .entendu au sens superficiellement subjectiviste ou solip-
siste. La réalité de l'être aimé est essentielle dans l'arnoul'. »
Au delà de toutes les abstractions, de· tous les 'jugements
abstraits et partiels, l'amant maintient la réalité transcendante
de l'aimr., pose son unité. « Pour l'amour, et pour l'amour
2i6 VERS LE CO:XCRET

seul, l'individualité dè l'aimé ne se disperse pas, ne s'effrite


pas en je ne sais quelle poussière d'éléments abstraits ; majs,
d'autre part, cette réalité de l'aimé ne peut être maintenue que
parce qu'elle est posée par l'amour com.me transcendante à
toute ·explication, à toute réduction » (p. 63). Comme l'idée
~e Platon, comme l'image sentie de Proust, la réalité de l'être
aimé subsiste,· mystérieuse, transcendante.
Ce nouveau domaine non problématique, le domaine de
l'amour et de la foi," nous allons· pouvoir mieux· nous rendre
oompte encore en même temps de sa réalité et de son car;tctère
insaisissable pour la pure intelligence, si nous nous posons cette
question que G. Marcel se pose au début de la Seconde Partie,
et grâce à laquelle les indications de la Première Partie vont
se trouver éclaircies : A 8uellcs conditions y a-t-il de~ que~tions
et des réponses ? Et ces conditions ne sont-elles pas telles _qu'il
y ait des choses qui échappent aux questions et aux réponses ?
En ·effet, pour qu'on puisse questionner et répondre, il faut
qu'il y ait objectivité et expériences différenciées ; il faut que
la personnalité de celui qui questionne et de celui qui ·répond
soit indifférente (p. 162) ; que, finalemert, les questions puis-
sent se supprimer elles-mêmes en tant que ques.tions et que
tout apparaisse comme renseignements (p. I53, · 25I), rensei-
gnements donnés à un autre, à un tiers, ce tiers fût-il sim-.
plement ce qu'il y a de lui, d'objectif dans le moi. « Le juge'-
ment en lui est essentiellement instructif » (p. I37)· La·science
ne parle du réel qu'à la troisième personne (ibid.). Et c'est
pour cela qu'elle se meut dans le domaine du vérifiable. Ces
renseignements, ce sont les jugements avec le~~~ couples· de
sujets et. de prédicats où les prédicats ne sont que la symboW-
satio.n, la fixation d_'une réponse à une question déterminée
« et où. les sujets sont des questionnaires qui, pou à peu, se,
rPmplissent » (p. 1l17, I57)·· Or, ces jugements laissent à
côté d'.eux, laissent de côté le réel, l'être en tant qu'être ; ou
plutôt ils sont eux-mênH'S en marge du réel. Au delà de l'ordré
des questions et des réponses, il y a l'ordre des SCJ.ltiments, de~
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 24 7

manières d'êtr·e, ce que G. Marcel appellera aussi des modes


de l'être (p. I3g, r5~). Nous sommes ici devant une distino-
tion assez analogue à celle qu'Alexander établit entre la con-
tem'plation ·et l' enjoyment, à celle que Russell établit entre le
lmowledge by ·acquaintance et le knowledge about, - fami-
Harité d'une part, connaissance de l'autre, dit G. Marcel
(p. I46). Mais surtout c'est de la théorie du feeling chez
Bradley qu'il conviendrait de rapprocher cette conception.
« D.ans le jugement en je, c'est l'immédiatité de l'état qui fait
fonction de sujet. Il y a un feeling pur et simple, c'est-à-diy.e
un absolu, ou quelque chose qui imite un absolu,' qui ri'~st
pas rapporté, médiatisé » (p. r45). « Il y a là quelque chose
qui ne peut être converti en un lui » (p. r41t).·
« Plus il s'agit de ce que· je suis comme totalité, et non de
ce que j'ai, plus la réponse et la question perdent toute signi-
fication ; par exemple : êtes-vous vertueux ? êtes-vous coura-
geux? » (p. r52). La distinction entre l'avoir et l'être, telle
que la faisait Oscar Wilde, e~t ici intégrée dans un vaste
ensemble. « A la question : Que suis-je ? je ne sais que répon-
dr·e; au lieu qu'à la question : Suis-je blond, suis-je gour-
mand? je puis répondre sans peine» (p. r54.). Ainsi une réàlité,
en t.ant que totalité. sentie, ne peut ètre détaillée en questions
et ·en réponses (p. r55). Cettè théorie de l'être, en tant qu'op-
posé à 1l'avoir, c'est l'affirmation d'une présence de soi-même
à soi-même, d'une plénitude sentie, de quelque chose qui est
irréductible aux qualités ·et qui est intransmissible (p. 290, 3or).
Je ne puis parler de moi· pris comme ensemble; je ne puis
parler de l'être qu~ j'aime (p. r57) et pour la même raison.
«-L'être que j'aime n'a pas pour moi de qualités; car je le
·saisis comme totalité. » « Dans la mesure où le sujet est
réellement au sens où je suis, il ne comporte pas plus que
moi-même de déterminations par voie de questions et de
réponses » (p. r54). Dans l'Iconoclaste (p. r8), Abel dit:
« Toi, par exemple, tu m'assures que tu me ~onnais. Cela
veut dire que tu as une petite fiche à mon nom. Je t'as-
248 VERS LE CONCRET

sure que je n'ai pas envie de la oonsulter (1). » A côté


du jugement en je, G. Ma11cel est arrivé à. faire une place
au jug·ement en toi. Et, en effet, nous pouvons sentir immé-
diatement en autrui son caractère d'existence (ou plutôt d'être),
cette qualité qui le oonstitue, irreductible et inobjectivable.
« L.'autre >> pourra nous être présent,, d'une présence sensible,
effective, absolue (p. 3w, 321), et il y aura une valeur 'infinie
du contact comme tel (p. 290, 292). Cet autre, il m'est pré-
sent en lui-même. C'est donc que ce qui se présente comme
toi, c'est le moi, et ce moi est encore pour lui-même un toi,
puisqu'il entretient avec soi « u·he vivante relation, un noUI'-
ris;gant dialogue (2) ». t'existence, c'est l'existant lui-même en
tant qu'il tient oompte de soi (p. 3~6), en tant qu'il s'affirma
(p. 32o). L'autre m'est donné à moi-même (ibid:). C'est cela,
sans doute, que G. Marcel veut signifier par l'idée de pr~sence,
où il voit le trait d'union entre l'existence ct la . valeur, ·le.
paS~Sa.ge de l'une à l'autre (cf. p. 3o6). Et pour lui comme
p~ur Scheler qui voit également dans l'émotion une puissance
révélatrice, l'amour n'est. plus forcément la fusion de deux
personnalités ; bien au contraire, il y a dans l'amour le sen:-
titnent d'une différence,
Mais cette différence, - comme aussi les ressemblances, -
ne peut être véritablement transposée en un langag~ intellec-
tuel. Le . monde de lÀlppréciation où les êtres communient,
pour reprendre les· expressions de Royce, ne peut pas être. tra:::
duit dans les termes de la description (3). A mesure que nous
tenons à ûne personne, elle nous apparaît de moins en moins
oomme un « qu.estionnaire rempli » (p. 157). et moi-même
je. ceSise d'être un questiormai~e rempli. Le jugement en toi

(1) L'lconocwste. Stock, i:g23.


(2) Tragique et Personnal.'té. Nouvelle R~Yu3 F1ançaise, juillet 192,., p. 42.
(3) Mais G. Marcel dirait sans doute que Royce transforme le sentiment
de l'ambiance et de l'appréciation en une donnée de fait, par là même
qu'il fait de ce monde P,e l'appréciation une représentation au sein qe
l!J. cqn~cience universt:lle,
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 249

fait naîtte le jugement en je~ Nous cessons l'un et l'~utre d'être


un tel en face d'un tel (p. I46). Ces deux jugements sontrils
même distincts? << J'a.,i' de plus en plus conscience d1:1 ·dialo-
guer avec moi-même (ce qui ne veut pas dire que l'autre et
moi soyons ou même nous paraissions . identiques). » Des
niv:eaux d'·expérience se révèlent en moi qui sont sous le plan
du lni, à. mesure que dans l'être qui ~st en face de moi je
·distingue ces· profondeurs. Tant que nous restons dans le
domaine du lui, il y a en nous cette absence d'intérêt, 'sur
les choses cette teinte objective qui fait l'ennui (p. ·Ig5). 'La
présence de' moi-même à moi-même et la présence des autres
toi pour moi sont fonctions l'une de. l'autre (p. 275~280). »
A cela se lie cette expérience d'une richesse inépuisable, d'un
perpétuel encore · « qui est le contraire même d'e l'ennui »
(ibid.; cf. 157, 293).
Nous avons dit.· que l'existence est valeur ·; à plus forte
raison en est-il ainsi de l'être, mais il ne faut pas penser· ici
à une vaieur intellectuelle, à une valeur évaluée qui s'applique
à de l'échangeable, mais à la valeur sentie qui porte sur ce
qui est unique (p. I35). Nous sommes dans l'être et par là
dans la valeur quand nous sommes dans le domaine du toi.
L'amour, la religion sont des manifestations de cet ·enrichis.-
sement de l'être : « Je·suis d'autant plus que Dieu est davan-
tagfl pour moi » (p.· 206). ·
Nous .arrivons à donn:er une ·forme nouvelle aux théo-
ries de la Première ·Partie ; ces théories cessent d'apparaître
comme des affirmations d'une transcendance par rapport à
l'essence et à rêtre ; elles deviennent des affirmations d'une
transcendance de l'essence et de l'être par rapport à la conl-
naissance. De même que pour l'existence de l'union de l'âme
.et du corps,. nous· voyons l'existence du soi « liée à l'impoSr
sibilité d'une connaissance intégrale de' soi » (p. 242). Nous
saisissons /1 nouveau l'opposition -entre l'être .et l'objectivité :
« Je ne suis qu'en tant que cette qualité fondamentale n'est
pas objet pour ··moi » (p. 267).
250 VERS ·LE CONCRET

l'Même le jugement en toi n'est pas encore satisfaisant, car


il reste jugement ; il implique encor~ qu'il y a possibilité de
renseignements, qu'il y a du lui dans le toi (p. I53). Et c'est
pourquoi la théorie dans son ensemble amène à la négatid:ri
de ses propres formules. « J'ai dû reconnaitre qu'il est absurde
de parler du toi ·et de prendre ainsi substantivement ce qui est
la négation même de toute substantialité. En réalité, j'observe,
après l'avoir isolé, un certain aspect d'une expériencê qui est
celle de l'intimité, je détache au sein· du no~s l'élément non-moi_
-et l'appelle toi_>> (p. 293).
Il y a donc une vérité du substantialisme, si le mot de
vérité a -encore ici un sens ; (( .il faut réserver une plàce au
substanti-el dans la vie de l'esprit », et c'est pour ne l'avoir
pas vu qu'un théâtre- issu de Pirandello et qu'un roman qui
dérive de Proust ne peuvent acquérir une valeur "tragique ( 1).
Le substantialisme est essentiellement affirmation à la fois,
semble-t-il, de l'unité et de l'infinité, de l'inexhaustibiliié de
la personne. Aucun caractère n'épuisera l'essence de la fler:-
sonne· ; cette essence refuse de se ·laisser caractériser quand
elle entre dans la relation d'être aimé à être qui ·aime (p. 242),
car, à la différence· de Marcel Proust, c'est moins sans doute
l'être aimé qui est mystérieux pour G. Marcel que cette rela-
tion (p. 226) dont, à vrai dire, le caractère mystériimx rêjaillit
sur. le toi. Pirandello et les disciples de Proust, pour avoir
insisté sur le caractèr-e d'inexhaustivité, ont laissé s'évanouir le
caractère d'unité, l'idée de ce centre, indicible sans doute mai.s
réel,. d'où rayonnent les idée§ et le~ sentiments. Mais s'il y a
une .vêrité du substantialisme, il y a aussi urie erreur du imh-
stantihlisme, en tant qil'il est lié d'ordinaire à 'l'intellectualisme,
et à une métaphysiq~e du jugement fondée sur le prœdiootum
inest subjecto. << Je ne puis objectiver la qLüilité fondamentale,
je ue suis qu'en tant que cette qualité n'est pas objet po11r

(1) C:f. l'article Note sur févaluqtion tra~ique, Journal' de Pslchologic,


janvier-mars 1026,-
.
L~ JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 251

moi... Rien là de ·désignable » (p. 267-277). Affirmation de


la qualité, de la présence, du .sentiment, ·tel est ce substan-
tialisme qui est au fond de la pensée de G. Marcel, et qui . est
très différ·ent du sU:bstantialisme classique. Ce qui nous cons~
titue., c'est ce fond affectif dont il ne peut exister d'idée
(p. 296-2gg-3oü). L'existence était un sentiment; le toi est
un: sentiment. De même que pour M. Bergson, 1e mouvement
absolu, c'est le mouvement senti; de même ici l'absolu, c'est
le senti. Dans la première partie de son livre, G. Marcel avait
nié
. . l'essence, avait
. nié l'existence ; ici, retrouvant à la fois
certaines idées de Bradley et certaines intuitions de Proust,
il admet u~e existence sentie, une essence sentie. L'universel
·est relatif, hypothétique. L'absolu, le catégorique, nous le
découvrirons dans le sentiment de l'individuel (p. 200).
De là la valeur dl} l'inconnu : « Il est de la naturp et firais
presque jusqu'à dire du devoir d'un· sentiment de s'ignorer à
quelque degré lui-même » (p. qr). « Un être n'a de charme
'
que s'il est au delà de ses vertus, si elles apparaissent commQ.
émanant d'une source lointaine, inconnue )) (p. 261) ; la valeur
de l'inconscient : (( l'inconscient, c'est cela en nous avec quoi
nous ne communiquons pas, avec quoi nous n'entretenons pa'l
de communications dialectiques· (p. 175) ; la valeur de l'in-
transmissible, de l'indicible, la valeur du secret (p. 274), du·
mystère ·(p. r5g). La présence est précisément ce qui est
ainsi intransmissible intellectuellement;

Nous avons vu que l'etistence est participation ; de même .


l'être ; mais la participation va s'approfondir et apparaître
comme communauté, communion, invocation. Les termes .:._. si ·
on peut parler. de termes -- n'existent ici qu'àl'intérieur d.'u~e
relat~on spirituelle, créée par eux et qui les recrée. Il y a là
un d9uble, don (p. r58) grâce auqu~f chacun d'eux transforme.
l'autre.· C'est le domaine des relations spirituelles, 'ou plutôt
cet environnement trans-~elationnel, dont G. Marcel n6us a
9on.hé l'imae-e par son théâtre, réalités supérieQ.l'es aux ind~
252 VERS LE CONCRET

vidus, situations où les êtres viennènt prendre place en étant


·modifiés par ·elle, palpitations de l'esprit, atmosphère trans-
·formante. « Il y a une réalité de ceux avec qui la vie m'a
a85:oçié, qui n'est pas objective au sens strict du· terme, mais
qui n'est pas purement mentale, si, · par mental,. on entend
privé » (p. ·244). A l'avec qu'a oombattu Hegel, simple énu-
mération des qualités juxtaposées, G. Marcel oppose un avec
qui signifie une unité sentie. Il y a autre cliose dans la :réalité
que le et et le en, que la juxtaposition et l'implication. C'est là
Ie domaine du jugement en nous, fusion et sublimation du
jugement en je, et du jugement en toi, domaine qui n'est ni
celui du donné ni celui du conçu (p. 275), ni celui des valeurs
intemporelles, ni celui des contenus phénoménaux (p. 282).
C'est celui des appels, des prières, des pensées qui · ne se
ramènent pas à la réflexion, qui ne portent pas sur du donné,
et é'est ce que G. Marcel désigne par le mot : invocat~oil.
C'est ·en effet parce qu'il y a de tels en: sembles sentis quo
l'invoèation est possible (p. · 170). Le toi n'est ni sujet, . ni
p,rédicat ; il ne peut rentrer dans les cadres de la prédication ;
îl est d'un autre -ordre. « Le toi est à l'invocation ce que le
sujet est au jugement » (p. 277'). Le jug~ment en toi est un
appel, un appel à un être avec qui nous sommes unis par
une présence spirituelle (p. 262). « Toi, c'est ce qui pe~t être
invoqué par moi » ·(p. 196 ; cf. p. 254) et en ce sens
l'idée d'âme et celle de prière sont unies profondément l'nue
à l'autre (p. 197). Le je n'est pas enfermé en lui-même; et
« loin de se poser comme essence, il jaillit comme amant » ;
l'amour surgit comme invocation, comme appel du je au je
·(p. 277). L'invocation, c'est une adhêsion, une adhérence,
une participation à une réalité, niais par cette adhésion même,
par cette pàrticipation active, la réalité est transformée. Il y
a des I"elations dramatiques qui se font par les êtres et au-d-es-
sus des êtres, sortes d'aura qui émanent d'eux et. à· leur tour
les transforment. On voit comme- G. Marcel s'écarte de ce
qu'il avait dit dans l!l P:riéface du Seuil Invisible en. 1914.
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL
•. . 1 253

« C'est,. écrivait-il alors, quoi qu'en dise une cei·taine .mys-


tique, par ce qu'il y a d'inférieur en elles que les pe~sées ~e
pénètrent. » Mais, 'au. contraire, ce sera maintenant le senti-
ment de ces r~latiops gui fera le pathétique de son théâtre :
la lég·ende que s'est créée Jacques dans l'Iconoclaste, le pardon
de Claude dans V n Homme de Dieu ( 1), la mélodie ·de Sté-
phane dans 1e Quatuor en· fa dièze sont comme des symboles
vivants, sans cesse transfigurés par le destin des personnages,
mais aussi sans cesse les transfigurant. Ici le passé n'est pas
tout fait, mais se refait pa,r l'avenir qu'il a contribué à faire.
Et voilà pourquoi ces faibl~s personnages, Claude, Stéphane,,
Jacques, sont _dans leur faiblesse même plus fidèl,es à: la vérité
que ces porte-gl-aives, ces russelliennes de la passion, qui n.e:
voient que l'extériorité des termes, et non leur palpitation dans
le halo des· sentiments partagés.
Le monde réel, le monde des personnes, ne · pe~t. être
séparé . de nous, et c'est .ce que G. Marcel appelle le fond~..,
ment métaphysique de. rinvocation. (( Il ne saurait y avoir
redressement d'un ·soi mobile au milieu d'un monde soi-disant
immobile » (p. 279). Il y a un accord interne, accor!l mouvant
qui fait du monde et de nous-mêmes- un nous, qui nous lie
à lui par la foi.
Qu'est-ce, en effet, que la foi, sinon une anticipation de
l'expérienc~ par laquelle, au delà de tous ces prédicats, je
pose l'essence d'un être, sinon un crédit infini que nous ouvrons
à cet être, sinon un refus spontané de mettre en qzze.slion
(p. 215, 2J7, 275)?
La foi est eSsentiellement participation, invocation ; elle
n'est pas appréhension objective, mais elle n'est pas non plus
appréhen§ion personnelle (p. 254). Dans l~ théorie de la foi
vont venir s'unir la théorie de l'être et la théorie du toi. Le
suhjectif sen~ est du subjectif réel. Tout sentiment, à condi-.
tion qu'il soit considéré non pas comme une propriété qui

(1) Grasset, 19.25.


254 YERS LE CONCRET

s'ajoute au moi, mais comme étant uni intimement au moi,


oomme étant ce que je suis et non pas ce que j'ai, a une
valeur ontologique, est une conjonction réelle, une adhérence
au· réel, le sentiment d'une présence (p. 246). Par lui, nous
avons prise sur de l'être, sur un être auquel nous sommes appa-
rentéS et dont en niême te~ps nous nous sentons différents.
Il n'y a pas ici sujet et objet liés par une relation contin.-
gente (p. 2!15) et le postulat fondamental de l'épistémologie
ne. vaut pa.S dans ce domaine (p. 294-3oo) ; il n'y a pas
ici :rin. rapport extérieur à un terme qui est un objet (p. I53,
228). C'est la réflexion qui ~étache les sentiments du moi,
et par là même les détache de leurs objets (p. 3oo-3oi).
En tant que totalité, je suis uni au toi qui est au fond du
monde ; en tant que je suis, je suis lié à l'êtœ. Il est donc
bien vrai de dire que la nature de la foi participe de la nature
de la sensation (p. I3I) ; car toutes deux sont participation
à l'êtr·e.
Dieu est précisément l'ordre des toi, non plus l'ordre des
vérités éternelles, mais l'ordre des vies personnelles .et, pour
reprendre Je mot de ·Hegel et de Royce, des communautés.
-Au Dieu deS philosophes, à la vérité impersonnelle « qui est
sans doute la plus pauvre, la plus morte des fictions », au
Dieu qui n'agit que par volontés générales, il convient d'op1
poser Dieu comme toi absolu, qui, à la différence du . toi
èmpirique, ne perit jamais être converti en un lui, le Dieu
qui n'agit que par volontés particulières (p. I37)· Il est ce
qui est pcll!Sé oomme toi. et, en mêmè temps, et par là
même ce qui nous pense comme toi. Entre Dieu et le croyant,
il ;n'y a que des rapports personnels - pensables seulement
dans l'invocation, dans la prière (p. I5g). Aimer Dieu, c'est
le penser oomme lié à l'affirmation que je porte sur lui, et
sans doute comme y ayani part ; penser Dieu comme réel,
c'.est affirmer qu'il est important pour lui que je croie en
lui (p. I53). Il y a comme une consécration que le croyant
oonfère à Dieu (p. I58). Il y a dans la croyance participation
LE JOURNAL MÉTAI?HYSIQUE DE GABRIEL 'MARCEL 255

de Dieu à· moi, de même qu'il y a participation de mm a


Dieu. Ainsi retrouvons-nous l'idée de la Première Partie :
se mettre en dehors de l.a croyance, c' eiilt s'interdir.e de penser.
Dieu ; l'incroyant interprète la croyance comme un jugement
d'existence et, par là-même, n'en voit pas· la vraie nature
(p. 133, 155). Il ne irouve pas Dieu parce qu'il le cherche
là où il ne doit pas être cherché (cf. p. 3o4) ; et, :a'autre!
part, se faire une conception objective de Dieu, c'.elst le nier
aussi bien que l'athée, c'est tomber dans la superstition (p. 2n),
et l'athée a raison contre cet objectivisme. Comme Kierkegaa~d,
G. Marcel pense qu' « une aide objectivement reconnaissable
ne pourrait pas être d'origine divine », et que ce dont l'exis~
tence peut être démontrée ne peut pas être Dieu (p. 221);
La foi, b~en que n'étant nullement une hypothèse, se nierait
en se e~nvertissant en certitude (p. 65). Même, allant à l'ex-
trême 'et poussant i!USsi loin que possible cette théologie néga-
tive que nous avons déjà aperçue dans son œuvre, il écrit :
« Quand nous parlons de DieU, sachons bien que ce n'est
pas de Dieu que noi1S parlons » (p. I58). Demander à
quelqu'un : Croyez-vous en Dieu ? c'est lui poser Une question
qui à la. rigueur est dénuée de sens. La croyance en Dieu
est « mod'e de l'être et non pas opinion sur l'existence d'une
personne » (p. 152). Il n'y a rien là de vérifiable (p. 1M).
La val·eur du monde, l'appel au toi ne ptmvent être objets
d'enquête. Bien plus, moi-même, je ne puis m'interroger sur
ma croyance (p. I53). Elle n~ peut être mi objet pqur moi
(p. 227) (1). Mais cet .invérifiable est· en même temps un

( 1) Il serait curwux d' entrnprcndro une comparaison entre les idées


de G. Marcel dans le Journal Métaphysique et la pensée de Kierkegaard ;
tous deux étudient les « catégories. du religieux » ; ils veulent présencr
le sens d.u « secret » ; ils veulent établir !'.existence d'un domaine
qui est réel sans être objectif ni subjectif au sens ·ordinaire de ees
mots ; ils caractérisent la foi d'une façon toute semblable (elle sc pr~duit
dans' une ré.gion d'où toute certitude intellectuelle est exclue ; elle est
fexyress!mt d'un intérêt passionné de. l'individu, par opposition au ùésÎin~
256 VERS LE CONCRET

perpétuellement vérifié : pour G. Marcel, la foi est infaillible


oomme la sensation.
Cela n€ signifie pas. qu'il faille enfermer Dieu dans le cercle
de ses relations av€c moi ; « penser Dieu, c'est penser quo je
n'·existe pas seul pour lui (p. 25) ; il est universellement par-
tial (p. 255). Et ma relation avec Dieu ne doit pas être
détachée de ma relation avec runivers : (( Je ne suis que dans
la mesure où il y a des choses, disons des êtres qui comptent
pour moi » (p. 224). Nous retrouvons ici, transposée dans le
pl.an d'un personnalisme mystique, la conception que se fait
le néo-hégélianisme de notre union avec le monde. Ce doinaine
où nou.s entrollJS, grâce à l'idée de' participation, il ·ne faut
donc ;pas croir~ qu'il soit rebelle à toute universalité. Nou.s

téressemcnt de l' ohj·ectivité ; elle est relation existentielle, po~r prendre


le mot de Kierkegaard ; elle . se rapporte à la catégorie du toi, mivant
une idée qui se présente parfois chez Kierkegaard, mais que G. Marcel
a dégagée sans 'avoir eu connaissance de Kierkegaard ni des théologiens
allemands qui s'en sont inspirés). L'influence de Schelling s'est exercée
sur tous deux ; mais ce sont plutôt certaines tendances profondes ct non'
pas cette influence qui expliquent ces vues semblables.
On peut en dire 'de même des affinités que l'on peut trouver entre
la pensée de Marcel et celle de Heidegger dont les théories s'inspirent
on partie de la méditation sur les thèmes de Kierkegaard, et dont l'œuvre
essentielle, Sein und Zeit a été publiée la même année que le Journal
Métaphysique. La théorie de l'existence 'chez Heidegger correspond à
peu près à celle du toi chez. Maroc!, bien qu'elle englobe plus d'éléments
(cf., p. 273, l'opposition entre le moi sujet du jugement et le . moi
auquel la conscience fait appel ; p. 275, l'idée que la conscience n'est
rien de donné) ; la théorie du on correspond à la théorie du l:ui. On
pourrait rappeler également la distinction du Zuhanden ct de Vorhanden ..
bien qu'elle ne coïncid!l parfaitement avec aucune do celles que fait
Marcel, puisque le Zuhanden comprll,nd les « médiations instrumentale~ »
aussi bien que les. médiations sympathiques. L'idée de la familiarité
avec le. monde (p. 54, 76), le caractère fondamental de l'union de
l'âme et du corps (on trouverait ce trait également daO:s la métaphysi<1ue
d'Alexander) (p. 54) sont mises on lumière, la distinction entre :
être et : avoir est indiquée (p. 42). La direction de ces deux pensées·
reste malgré tout. très différente, ct sur certains points opposée.
LE JCURNAL MÉTAPHYSIQUE :OE GABRIEL MARCEL 237

ne sommes pas dans. le domaine de l'objectif, mais nous ne


sommes pas non plus dans ce que. G. Marcel appelle le sub-
jectif a:ù sens péjoratif du terme (p. 87). Si différentes des
autres catégories et si profondément individuelles qu'elles
soient, les catégories du religieux n'en existent pas moins. L-es
idées de grâce, d'épreuve,· de mystère, traduisent des réal~té~
(cf. p. 160). L'idée de la grâce est une formule théologique
de la théorie du toi : « L'humilité consiste à concentrer en
toi toutes les raisori.s (le terme est impropre) pour lesquelles
tu es toi pour moi ».
Cette théorie de l'être. que nous venons d'exposer sous· ses
différentes formes, depuis la théorie de l'être proprement dite
jusqu'à la· théorie du toi, depuis la présence à m.oi-même
jl:llSqu'à la participation à .autrui, jusqu'à l'invocation, répond
à là· théorie de l'existence. Toutes deux çonstituent des refus
de poser certains problèmes, noUJS ouvrent certains domaines
au-.dessous des problèmes, domaines que l'on appelle ordinai-
rement subjectifs et qui, pour G. Marcel, n'en partiCipent pas
moins à Yexistence et à l'être, puisque pour lui comme pour
IGe~rkegaard on peut dire en run sens que J',ex]stenoe · est con-
stituée par la subjectivité. Toutes deux noUJS a:mèlruent à une
totalité. Toutes deux nous amènent à de l'inspécifiable. Toutes
deux sont des affirmations de la valeur absolue du sentiment.
Et, dans les deux cas, nous sommes en présence d'une foi.
L'infra-hypothétique et le supra-hypothétique .se rejoignent, se
confondent (p. 283) et nous pouvons saisir ici comment la
pensée de G. Marcel se relie à une tradition française, celle
de Maine de Bir.an.
Nous assistons parfois à un effort pour unir plus étroite~
men~ euoore la théorie de l' existerice et la théorie de l'être ;
tantôt la théorie de l'être. tend à devenir un cas particulier de
la théorie de l'existence : « La croyance n'est-elle pas tou-
jours l'acte par lequel, enjambant en quelque sorte une des
séries continues qui relient mon existence immédiate à un fait
quelconque,' je traite ce fait· comme s'il m'était donné à la
258 VERS LE CONCRET

. façOn de mon propre corps? » (p. 3o5) ; tout être, sem-


ble-t-il, d'après certains passages, est incarné ; tout êtr_e est
existence ; sinon, noUJS serions dans le domaine de l'invérifiable
(p. 235, 248). Tantôt c'est l' existenc~ qui tendrait à · rèntrer
dans l'êtve, grâce à une théorie assez semblable à celle
d'Al·ex.ander, d'après laquelle ce que notre oorps perçoit, le
parfum d'une fleur, l'éclat d'un rayon, seraient d'abord un
certain mode de sentir et d'être de la fleur ou du rayon
(p. 249 et 218).
Mais, parfo-is aussi, et là est une des difficultés de la coD.,.
oeptio-n de G. Marcel, les deux théories viendront s'opposer
l'une à l'autre ; par exemple (p. 277) : « Le toi existe-t-il ?
Il me semble que, plus je rne place au plan du toi, moins la
question d'existence se pose. » Mais cette solution, qui risque-
rait de rapprocher sa doctrine du subjectivisme et d'une théo-·
rie de la conservation des valeurs; ne semble pas le satisfaire ;,
·et c'est rme des r.aisons pour lesquelles il .insistera sur la dis~
tin.ct~on entr.e l'existence et l'objectivité~ On pourra affirmer
dès lol'IS que le toi absolu existe (p. 3o4). Il est vrai. que le
p11oblème se poser.a à nouveau : peut-il exffiter en· tant que/
non-incarné ?

Nous nous trouvons avoir .exposé dans leurs grandes lignes.


les principal-es théories métaphysiques de G. Marcel, sans avoir
fait interv-enir ses convictions métapsychiques.
Les expérienœs auxquelles il fait allusion ont eu en fait une
grande influence sur le développement de sa pensée, mais cette
pensée en r-este, nous semble-t-il, indépendante dans sa valeur.
On voit quel surcroît de probabilité ont pu acquérir à ses yeux
les théories de l'exist~nce et du toi, sous l'influence du métapsy-
cmsme. On paut même admettœ q'Uie la thool'ie du toi, en tant
qu'·elle implique que nous avons une conscience directe d'au-
trui, et que la théorie de l'existence ·et de la sensation, en tant.
qu'·eUe est affirmation d'une médiation sympathique/sont pro-
fondément teintées de métapsychisme, à condition que l'on
LE JOURNA~ MihAPIIYSIQUE DÉ GABRlEL MARCEL 2!)9

prenne ce mot en un sens très large. Il n'y a pa.s, entre le


psychique et le métapsychique, de délimitation marquée.; et
c'·est là à la fois ce qui explique l'importance du métapsychisme
aux yeux de G. Marcel, puisqu'il l'a éclairé sur la nature même
des faits psychiques, et ce qui explique que le lecteur qui
admet la vérité de la plupart de ses descriptions n'ait pas
besoin d'être métapsychique pour le suivre. La télépathie n'est
qu'un cas particulier d'un mode général de médiation que nous.
nous· trouvons déjà avoir accepté et qui rend la médiation ins--
trumentale possible (p. 23g, 263).
Il y a peut-êt11e, nous dit-il, des présences qui sont les pro-
jections d'une réalité analogue à celle que je possède en tant
que sujet, et qui n'est ni objet ni image (p. 2!15, 255). Nous
sommes là, comme dans la théorie du toi, devant des sujets
sur lesquels je ne puis questionner, devant des certitudes sub-
jectives incommunicables et pourtant réelles (p. 246-247)· De
plus, ces qualités-substances, ces qualités-suj·ets ne sont pas
isolées ; ·et c'est cela qui va· nous permettre de comprendre la
vision de mon passé par un autre. Je suis mori ambiance,
oomme je suis mon passé; il y a autour de moi un halo
spirituel. Ce qui fait pa:rtie de cette ambiance, ce ne sont
pas des objets au sens ordinaire d~ mot, mais des objets e.n
tant que liés à un contexte psychique. Nous sommes ici dans.
un monde « au sein duquel l'être et la pensée coïncident
oomme dans une imagination créatrice >> (p. I8g-Igo). Je
plonge dans une situation qtii me dépasse, ou, plutôt, car le
mot de situation a quelque cho8e de trop objectif, dans une
masse sentimentale dont un autre que moi pourra prendre
conscience, .et qui essaiera sans cesse de se reformer. Il n'y a;
plus ici ~vénements extérieurs les uns a'ux autres, mais sentir-
ment d'un ensemble, d'une communauté telle que celle qui lie
entre eux les personnages du théâtre de G. Marcel. Cette
ambiance, ce passé, ne sont pas strictement liés à m()n corps
(p. 243). Le voyant participera de ma mémoire en tant que
mienne, c'est-à-dire non pas en tant que collection de souvenirs,
260' VERS LE CONCHET

. mais en tant que vie (p. I63). On ne pourra expliquer la


vision du passé, et surtout la vision de l'avenir que si on se
_délivre dé la conception classique du temps, et, sur co point,
les réflexions de G. Marcel .pourraient s'aider de celles de
Wl1itehead et d'Alexander. « Une scène n'est pas rivée par
ayi;l_nce à un .certain point de l' espaée, à un certain point du
.temps » {p. 167). ·Nous .avons tort d'admettre comme un
axiome qu'il· y a à chaque moment une seule coupe tempo-
relle du monde (p. Ig3). Ceci .vient de ce que noUlS consid&..
rons le monde comme « représentatif d'un monde. spatial·>;, .
du monde de l'action, En réalité, le ·voyant devient contempo-
rain d'un autre présent, du present .d'urt autre. Le passé et le
présent et le' futur, le mien ét le tie:n •. da.n.s lliD ·tel. domaine,
,yiennent se confondre. Mc;m passé peut dev.enir le present d'un
autr.e. Et mon présent perit être aw:~si l'avenir d'un autre, si
j'ai été uni à lui paF' une communauté affect.ive, de telle sorte
que je puis agir sur 'rui, .en agissant sur C(,'tté situation affcc-·
tive dans laquelle j·e· 'plonge ·(i).

( r). Nous avons dù laisser de cÔté bien des observatîons pénétrantes ct


ttnportantes, par exemple sur i'impossibilité de séparei- le moi pur et
l'individualité qui apparaît comme contingente (p. 6, u5, 226, 262, :~84) ;
par exemple encore la.· théorie de l'intelligible (p. 1·8' sqq.) ; des obser-
vations très fortes sur la distinction de la vie religieuse et de l'ordre
~oral ·(p. 64-65) ; . sur la position du problème mor.al (p. 212-213,
281); sur la critique du formalisme en 'êtliique _(p. 207); sur le
matérialistnC (p. gr-g4) ; la conception du rapport triadiquc, inspirée
de Roycc, mais assez différente de . celle de Royoe (p. 13.7, 316) ; des
remarques sur la réciprocité dans l'amour (p, 3o6), sur sa puissance
de transformation (p. 218), la théorie de la volonté (p. 182, 215c216,
228, 251, 275, 280-282·, 328), l'affirm~_ttion de l'impossibilité d'évaluer,
de comparer les personnes (p. 286), l'analyse de l'idée. d'épreuve (p. 199,
228). . . .
LE ·JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL. 261

IV

Immanence et transcendance, ces deux idées sont. dans la


pensée de Gabriel Marcel comme ... tressées l'une avec l'aütrt>,
suivant l'expression de Platon. Le monde spirituel tel que se
lé r-eprésente G. Marcel est an m~nde où il y a de la trans- .
cendance. C'es_t dan:s le monde mécanique qu'il n'y a p~s· de
véritable extériorité. Partout· dans le monde de l'esprit, nous
nous heurtons à dti tra:nscendant inobjectivable. Mais, en un
sen>S, nous somfes · im~ilents à. ce . qui nous transcende;·
immanents au monde, iminariimts à. l'autre moi, immanent8
à Die.Ù. Et cette immanence dans le transcendant, c'est· cela
q~i est.signifié par k mot de : : participation: Cette participa~ .
tion elle-même comporte des degrés depuis la senSation jusq~'à~
ces relations dram.atiques qui Iiaissent de la rencol)tre des être~.,
jusqu'à l'invocation, jusqu'à l'incarnation:. Après le mouvement
de transcendance qui caractérise )a Première Partie, après le
mouvement d'immanence visiblè a~ début de la . deuxième, voici
un troisième mouvement par lequel l'esprit s'élève, se dépassr,
devient créateur. C'est à la fois le moment de l'invocation et
de l'incarnation. Ainsi nous ·sqmmes.· en présence d'un réalisme,
m:ais d'un réalisme où sont intégrées quelques-Unt's des idées
lès plus hardies d'un idéalisme magique.
Devant une philosophie si proche d'une e~périence, peut-on,
à p~prement parler, critiquer? Il s'agit seulement· pour nous
d'essayer de voir d'où viennent nos hésitations à suivre jusqu'au
bout 'G. Marcel..
Et d'.abo!rd, nous_ aVIO'ns .parLé de cette suppvession des pro-
blèmes, de ce qu'on pourrait peut-être appeler cette tactique
de l' ~vanouissement des problèmes, particulièrement visible dans
la Prernièrè Partie;· mais qui n'est pas absente d~ la seconde ;
G. Marcel a très bien vu que. son œuvre peut être regardée
comme une critique de }'idée de problème (p. 283, 328).
262 VERS LE CONCRET

Mais cette suppression des problèmes n'amènerait-elle pas à


nier aussi bien la. solution religieuse que l'autre? Ne serait-elle
pas, pour G. Marcel, une victoire à la Pyrrhus? Les catégo-
ries religieuses ne sont-elles pas fonction de cette pensée non-
religieuse qu'il fait évanouir? Le miracle n'est miracle que
pour qui ~econnaît l'uniformité absolue en droit des lois de
la nature. La grâce n'est grâce que pour qui admet un ordre
sans grâce. G. Marcel le dit fo.rt bien : « La transcendance
de la grâce ainsi pensée comme impensable reste en somme
:tonctio:i:t du stade réflexif. Ceci revient à dire que, pour le
saint, il n'y a pas à proprement parler de grâce. Si la grâce
subsiste p01Ull' l,e conv•erti, c'est en tant qu'il prét,ood.s'expliquer
le passage d'un stade à l'autre ; en tant, par suite, qu'il s'iden-
tifie à oe qu'il a été avant la conversion » (p. 6o). La. posi;-
tivité de la foi que G. Ma:11cel voudrait restituer, ne risque-
t-elle pas de s'évanouir au contact brûlant de la,.._ théologie
négative ? '
En outre, G. Marcel nous demande de no.us placer toujours
à- .l'intérieur de la croyance, de nous efforcer toujours de coïn<-
cider avec le croyant (p.' 202, 222, 223). Parce 'que pour celui
qui prie, il n'y a pas d'un côté un monde extérieur et, de
l'autre, un monde intérieur, on nous dira qu'en, effet cette
distinction ·n'existe pas. Parce que le c;royant se sent comme
form!lnt unè sorte de communauté avec autrui, on en conclura
que, si la prière est efficace pour moi, elle est efficace pour
les auti'eiS (p. 258). Le rapport religi·e'Ux 1e:st au-dessus de
toute critique, de toute polémique (p. 223-277-302). Une
foi qui resterait toujours dans l•e domain.e du toi ne pour-
rait pas être déçu.e (p. 274). Il s'agit avant tOIUt de faire
cr-édit : « Je tends à o01nclure que, lo~sque la pŒ'ière · est
entièrement sincève et apparaît oomme répondue· à oclui qui
la fo;rmule, no\liS rommes au--d·elà de tourte critique vala-
bl-e » (p. 223). Mais, alors, toute :ftoi doit~ell-e être aooeptée?
Il œt certain que ce serait s·e mettr>e, suivant 1es expŒ'es-
l:iions de G. Marcel, en dehors des conditions de la vie relij-
LE JOURNAL MÉTAPHY~IQUE DE GABRIEL MAHCEL 263

gieuse que de faire un relevé des prières efficaces et des


prières vaines .et de déterminer les cas où ce serait peine
perdue de prier et ccu1( où cela en vaudrait la peine. Mais
réduir·e l'efficacité de la prière à quelque cho:se qui n'est pas
objectif, n'est-ce pas aussi se mettre en dehors des conditions
de cette vie ? Le croyant pourra-t-il être satisfait par ùne
affirmation d'après laquelle « l'action de la prière ne peut être
objeCtive, c'est-à-dir.e vérifiable »? G. Marcel l'a vu aussi
nettement que ses critiques le verront jamais : « Je crains,
dit-il (p. 386), d'avoir, dans mes notes de janvier 19~"'9· trop
sacrifié la transcendance du sujet divin ». Et enoore (p. 232 ): :
« Croire, c'est tout de même en quelque façon dire. : vous
verrez que j'avais raison ; vous reconnaîtrez un jour que vous
êtes dans }'.erreur. Bref, pour le croyant, un certain type de
vérification ·est possible; to~t au moins postulé, autrement nous
aboutirions au Palais de :Sable ( 1) ». G. Marcel se contentera
alors de dire que « cette vérification n'est pas à la portée de
n'importe qui. Il ·est probablement absurde de parler i~i de
conditions normales d'expériences. Là est le sens le plus pro-
fond de l'idée de grâce » (ibid.). Mais la solution ne le satis-
fait pas enom:·e complètement. Ne savons-nous pas, d'autre
part, qu'un sentiment peut nous tromper, qu'il y a des exal-
tations « menteuses » ? (P. 294-2g5. Un Homme de Dieu,
p. 169). •
Sans doute, on nous dira que notre conception de l'objec-
tivité nous vient de la science, et- qu'il s'agirait dès lors de
savoir si « un examen minutieux des conditions de l'investi~
gation scientifique ne ferait pas s'évanouir en partie cette
impressionnante universalité » que l'on attribue à ses résultats
(p. 289) ; que, d'autre part, les faits tels que les prend le
..
(1) En e:Efet, dans cette pièce, Moirans, pour avoir voulu s'élever
au-dessus de ceux qui demand·ent « si c'est vrai ou :faux », au~dessus
des questions, pour · avoir voulu surmonter « la hantise médiocre de
l'objet », détruit sa propre croyance et celle de ceux qui lui sQnt
le plus proches,
264 VERS LE CONCRET

savant, ici en particulier l'historien, sont déjà des faits inter-


prétés (p. 81) ; que l'idée d'un observateur absolu ne corres-
pond à rien de réel (p. 295) ; qu'il est « métaphysiquement
faux de voir dans le réalisme des conditions physiques l' expres-
sion ultime dè ce qui est » (p; 88). C'est lin fait que cette
critique du fait scientifique, à laquelle nous avons été habitués,
tant qu'é!le est présentée ainsi, ne détruit pas notre croyance
en lui, ni surtout en l'objectivité.
La réponse la plus satisfaisante sera certainement celle qui
consistera à nous dire qu'il n'y a pas un toi absolu dont nous
puissions dire qu'il existe ou n'existe pas (p. 3o2). Il n'y a
pas ici un objet sur lequel on puisse discuter pour sàvoir s'il
est ou s'il n'est pas; on ne peut décider de cette question par
un échange de plaçes. Ici << un individu n'est pas distinct de
sb. place;. il ·est cette plac.e même >> (p. 3o3). Dès lors, si Dieu
est -essentiellement « un toi, pour qui j'existe, pour qui je
compte et qui peut-être aussi n'est pour moi qu'autant qu'il
le veut, il devient facile de concevoir qu'il puisse. n'être pas,
pour mon vmsm » (p. 255). Mais, ici encore, nous nous
posons la question : Dieu existe-t-il pour lui? G. Marcel nous
interdira-t-il de poser cette question:) Il le semblerait d'après
un passage du début de la Deuxième Partie : « D'où ce pro.~
blème évidemment absurde, mais qu'il est difficile de ne pus
poser : qu'est Dieu en tant que je ne pense pas à lui ? Seule-
ment; il est clair que, demander cela, c'est de nouveau con-
vertir Dieu en un tiers » (p. I56): Il nous donn'r la liberté
de croire en Dieu, mais nous sommes en quelque sor"te murés
dans cette liberté. Sur ce point, sa position semble très proche
de l'id.éalisme critique. Mais nous y sommes amenés par une
théorie de l'existence, qui est tout le contraire de celle de
l'idéalisme critique po~r lequel l'existence est relation: Ici,
exister, c'est exister poür soi ; or, avons-n~ms le droit de nous
mettre à la place de Dieu ? Poser vraiment la question de
l'existence de Di.eu, c'est, nous dit G. Marcel, se prendre poar
Dieu.
LE JOURNAl; MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 265

On sent bien d'ailleurs qu'il n'e;t pas "Satisfait ; et il nous•


le dit lui-même : « Toujours le même dilemme : Fait objec-
tif oq disposition intérieure. Tout cela ou rien que. ceci. Chaque
fois que je le retrouve, j'ai le même sentiment de montagne à
soulever » (p.· 200), et encore (p. 288) : «. Ce dilemme, tout
mon effort tend à le rejeter. Pourtant, le problème subsiste. »
Et ceci nous ramène à la théorie du toi par laquelle G. Mar-
cel a pensé malgré tout sortir de ce dilemme ; mais : ne
peut-elle pas apparaître, se demande-t-il, et cette interrogation
est le témoignage émouvant ,-de sa volonté de voir clair, d' exa-
miner sévèrement ses proples présuppositions, ne peut-elle pas
apparaître comme un expédient? « Je ne puis m'empêcher
moi-même d'être saisi de crainte devant le caractère mécanique
de cette solution » (p. ,2o3). N'est-ce pas, se demande-t-H
encore, une sorte d'idée bouche-trou (p. 286) ? N,.est~il pas
trop aisé d'affirmer que les problèmes insolubles pour le lui
de l'analyse abstraite se l'·ésolvcnt dan's le domaine du toi
(p. 20/l) ? Sans doute cette théorie du toi, malgré les scru-
pules de son auteur, constitue une des. idées les plus neuves,
les plus importantes de son livre. Pourtant est-elle une des-
cription toujours .exacte de la réalité psychologique? L'amour,
chez Marcel Proust,· par exemple, est constamment fait d'une
os~illation entre la pensée d'un toi et la pensée d'un· lui, qui
apparaît comme tantôt connu, tantôt inconnu. « C'est cette
même Albertine qui... » ; « est-ce cette même Albertine qui...? »
Volonté de retrouver des identités avec des imag·e~ senties,
même avec des images intellectuelles, bien plus avec des con-
cepts que l'on se fait de la personne aimée, volonté aussi de
collectionner pour ainsi dire les différences, tout cela prend
pla~e alors dans l'amour. G. Marcel n'a-t-il pas isolé, comme l'a
fait observer M. Ramon Fernandez, l'élément .non-intellectuel
d'une atmosphère intellectuelle qui l'entoure?
. . . 1 .
Dans les éclipses
mêmes de la co:nnaissance, la connaissance ~st présente.
Peut--on éliminer le lui ? « La sensation, dit Hegel, se nourrit
de la représ~ntation, se rallume à la représentation. » «Peut-on
266 "VERS LE CONCRET
·'
drre, écrit de même Hocking, que le sentiment se satisfasse
du sentiment? La passion vit d'idées et d'objectivité. » L'ex-
périence de l'amour ne vient-elle pas briser la théorie du toi,
'comme toute théorie? Et n'est-ce pas là ce qui en fait en
partie le tragique? Là où il s'agit d'une personne empirique-
ment donnée, ,reconnaît G. Marcel, je ne puis pas me défen-
dre de penser objectivement, c'est-à-dire de douter (p. 215).
Or l'amour ne porte-t-il pas sur de l'empiriquement donné en
même temps que sur de l'idéalement construit? N'est-il pas
jonction, fusion de ces deux éléments ?
La pensée de G. Marcel ne peut se contenter d'un subjec-
tivisme, ni d'un objectivisme. Il tente de· transcender ces deux
conceptions .. Mais ne risque-t-il pas sans cesse de retomber
dans l'une ou dans l'autre?
Sur d'autres points, des interrogations semblables se pose-
ront. Quelle est la relation entre l'être et l'existence ? Y a-t-il
de l'être non incarné, non existant ? Quelle est . la relation
entre l'incantation· ou invocation et l'incarnation ? fians quelles
mesur.es viennent-elles se confondre ? Dans quelles mesures
pourront-elles s'opposer? Reprenons de même les pages si
profondes sur l'existence, et nous verrons encore des problè-
mes semblables : d'!.m côté, il n'y a pas de séparation entre
l'existant et l'existence ; de même que la qualité essentielle
d'un être ne fait qu'un avec son existence et n'est. pas un
prédicat, de même son existence ne fait qu'un avec cet être
~(p. 290, 3o4). Il ·est impossible de distinguer entre l'existant
et l'existence (p. 3o4). G. Marcel veut mettre en relief l'exis-
tence, les ex~stences dans leur irréductibilité. Mais, d'un autr~
côté, il nous dit qu'il ne s'agit pas pour lui d'exishmces au
pluriel, mais d'une réalité massive, globale, qui serait l'exis-
teDJce en général ( 1). C'est, en effet, pour lui, grâce seul~­
ment à cette affirmation de. l'existence en général, que l'on

_ (1) On rencontre la même affirmation che'L Heidegger, "et Heide!:(f?er w


tnmvEj qevant le même pro~lème. .
LE JOURNAL MÉTAPHYSIQUE DE GABRIEL MARCEL 267

pourra éviter de faire de l'existence un prédicat. C'est peut-être


cette existence en général, cette expérience oonfuse et globale,
inspécifiable, que G. Marcel entend par le tréfonds, le Grund
hypothétique des choses (p. 3og). Mais quelle est la relation
entre cette existence ·en général et les existences particulières ?
. Et, de même, pouT la religion, faudra-t-il penser, comme
G. Marcel est tenté de le dire au début du Journal, qu'il ne
peut y avoir « qu'une. seule religion » (p. 5o), ou affirmer
la div·ersité essentielle des idées religieuses ? Nous nous trou-
vons toujours devant la même antinomie, inévitable, semble-t-il,
'dans une telle philosophie, devant ·le co~traste nécessaire, ~ais
incompréhensible, entre l'unité de l'essence sentie. et la diver-
sité des données où elle s'incarne, devant le problème du
choix. .
Un des grands mérites de G. Marcel a été de ramener la
dialectique vers ses origines, vers le dialogue. Mais le dialogue
de la pensée avec elle-même ne s'arrête pas et G. Marcel n'a
pas triomphé complètement de la dialectique. N'est-ce pas là,
d'ailleurs, ce qui fait le caractère pathétique de la pensée ?,
Après le moment où elle semble mourir dans le sentiment de
l'existence, dans le sentiment du toi, la dialectique renaît, renaît
pour mourir et pour renaître .
. ·Le livre de G. Marcel nous montre un esprit qui se meut
dans les plus hautes abstractions sans jamais être hors de la
portée des rayons du foyer ardent de l'expérience. Il est par-
venu à noter des sentiments extrêmement fuyants qui, jusqu'ici,
avaient à peine trouvé place dans la philosophie, et à en faire
la théorie : l'impossibilité où nous nous sentons de nous dis:-
socier de notre. corps ; l'impossibilité où nous sommes de nou.s
qualifier nous-mêmes, de qualifier· ceux que nous aimons, de
nous interroger objectivement sur les croyances d'autrui. Il a
fixé son reg.ard sur les limites. (!e notre activité intellectuelle,
sur ces hésitations de notre pensée devant le sentiment, sur
ces pudeurs de l'intelligence, sur ces impQssibilités senties. Et
ces impossibilités se sont trouvées signifier à ses yeux cer-
268 VERS LE CONCRET

taines possibilités, même certaines réalités. Ces absences se


sont révélées comme étant le revers de certaines présences, -
présence du monde, des autres, de nous-mêmes, de Dieu.
Depuis la sensation jusqu'à la grâce, il y a des communions,
des présences sans médiateur instrumental. Pour sentir ces
présences, il ne s'agit plus d'observer objectivement. Nous ne
pouvons les percevoir que lorsque nous sommes dans un· état
lyrique, où l'élément musical et l'élément religieux de l'être
se ro~;~fondent. Dans la subjectivité à l'état le plus ïntepse,
G. Marcel trouve l'existence. L'affirmation de l'intérioFité et
oell~ d'une extériorité spirituelle vont ici de pair.
Peut-être jamais un .effort aussi lucide n'a-t-il été tenté pour
nous rendre présente la nuit obscure et illuminée du sentiment,
pour faire la théorie de ces états de l'âme qu'ont exprimés
dans aes ordres différents un saint Jean de la Croix, un
Novalis ou le Wagner de Tristan, et pour réintégrer dans la
philosophie l'idée d'une intuition intellectuelle. Mais peut-on
transformer cette phénoménologie de la connaissance affective
si admirablement conçue et réalisée par G. Marcel en une
ontologie? C'est dans les moments de non-réflexion que cette
~ertitude sentimentale- existe au plus haut point. Peut-on
essayer. de l'exprimer dans une théorie sans risquer de la fairo
disparaître ? ( 1) N'éveille-t-on pas alors la question de savoir
si cet état lyrique accompagné de certitude n'est pas une
illusion, .si on peut ainsi vivre sur la foi d~un regard ou d'une
intonation (Le Seuil Invisible, p. 209; Un Homme de Di~u,
p. 19i ), pour reprendre les expressions des personnages du
·théâtre de G. Marcel, si on peut, suivant encore une parole
d'un de ses héros (Un Homme de Dieu, p. 193), être connu

( r) Et pourtant, une théorie de cette expérience, et même un examen


critique serait nécessaire, sous peine de donner raison pêle-mêie à. toutes
l~>s formes diverses qu'elle peut prendre. - Il faut fermer les yeux
o.u les ouvrir tout grands ; et dans les deux cas la théorie -de l'expérience
·religieuse, - théorie qui serait pourtant nécessaire - se révèle comrne
impossible.
LE JOURNAL MÉT APIIYSIQUE DE GABRIEL 1\IAUCEL 269

tel qu'on est? Où est le vrai, dans le subjectivisme désolé de


Marcel Proust, compensé sans doute par son platonisme affec-
tif, ou dans l'affirmation de G. Marcel, d'après laquelle, loin
de n'avoir qu'une puissance rétrospective dans le souvenir, nos
sentiments, en même temps qu'ils ont une puissance prospective,
prophétique, de transformation, nous dévoilent des présepccs ?
Ces études ont été publiées d'abord dans la Revue Philosophique
(William James d'après sa Correspondance, La Philosophie Spé-
culative de Whitehead) et dans la Revue de Métaphysique et de
Morale (Le Journal Métaphysique de Gabriel Marcel). Nous leur
avons apporté ici des modifications et leur avons fait des correc-
tions. Nous exprimons à Monsieur Lévy~Bruhl et à Monsieur
Xavier Léon tous nos remerciements pour· nous avoir permis de
les réunir.
TABLE DES MATIÈRES

Pages.

PRÉFACE. T

William James d'après sa Correspondance.


La Phil~sophie Spéculative de Whitehead.
Le' Journal Métaphysique de Gabriel Marcel.

LE PUY. - D1PRIMER1E « LA HAUTE-LOIRE ».