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CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

Centre d'études Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge

C O L LE C TI O N D ’É T U D E S M É D I É V A L E S DE NICE

VOLUME 5

PRECHER LA PAIX
ET DISCIPLINER LA SOCIÉTÉ
ITALIE, FRANCE, ANGLETERRE (Xllle-XV« siècles)

BR EPO LS
La paix donnée par le Christ aux fidèles selon le verset de Jean
(14, 27) - « ]e vous laisse la paix, je vous donne ma paix » -
fut envisagée, au Moyen Âge, en fonction de la capacité
qu'avaient les hommes de l'établir au sein de la société et de la
sauvegarder. La paix était étroitement liée à une théologie de la
domination, renvoyant à Dieu tout en servant de fondement à
divers modèles d'autorité et d'obéissance.
C'est de cette paix prèchée pour discipliner et ordonner la société
qu'il est surtout question dans ce livre, qui s'ouvre par une étude
sur le sens et les usages des concepts de paix et de guerre entre
l'Antiquité classique et l'Empire chrétien. La période envisagée
ensuite - xme-xve siècles - est celle du renforcement, en Europe
occidentale, des institutions urbaines, de la monarchie et de la
papauté.
Les études réunies ici ne se limitent pas aux productions
savantes ; elles tentent aussi de comprendre les relations entre
idéologie et pratiques sociales, entre propagande et réception,
entre discours et mécanismes de discipline sociale, entre prédi­
cation et mouvements collectifs, en observant comment les
éléments majeurs énoncés dans les traités se sont glissés dans la
parole publique.
À une époque où l'on assiste à l'essor de toutes sortes de prises de
parole et à un certain impérialisme de la prédication, le discours
sur la paix pose la question des modalités de la rencontre des
champs ecclésiastique et laïque dans ce genre de discours : quant
au statut des personnes qui prennent la parole (clercs ou laïcs),
aux lieux (l'église, la place publique, le conseil urbain, le
parlement), aux formes (le sermon ou la harangue), à la langue
(latin ou vulgaire), ou encore aux sources (références aux
Anciens et à l'Écriture).

ISBN 2 -5 0 3 -5 1 8 3 1 -1
9782503518312

782503 518312
PR ÊC H ER L A PAIX
ET D ISC IPLIN ER L A SO CIÉTÉ
C O L L E C T IO N D ’É T U D E S M É D IÉ V A L E S DE N IC E

Collection dirigée par Michel L auw ers

Comité de rédaction
U w e B r u n n , Germain BUTAUD, Cécile CABY, Yann CODOU,
Rosa Maria DESSI, Philippe JANSEN, Michel LAUWERS,
Jean-Pierre W EISS, Monique ZERNER

CÉPAM (UMR 6130, CNRS - Université de Nice)


98 boulevard Édouard Herriot
F-06204 Nice Cedex 3

Avertissement
Cet ouvrage constitue le cinquième volume de la Collection d ’études médié­
vales de Nice qui pubüe les recherches animées par les médiévistes du Centre
d’études Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge (UMR 6130, CNRS - Université de
Nice). La Collection est désormais éditée et diffusée par les éditions Brepols.
Nos remerciements à Christophe Lebbe pour l ’intérêt porté à nos publications.

Secrétariat d ’édition et maquette


Monique CLATOT, Virginie TEILLET

Illustration de couverture
Ambrogio Lorenzetti, Le Bon Gouvernement, 1338-1339, détail.

BtlEPOLS
CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Centre d’études Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge

C O L L E C T IO N D ’É T U D E S M É D IÉ V A L E S D E N IC E

VOLUME 5

PRÊCHER LA PAIX
ET DISCIPLINER LA SOCIÉTÉ
ITALIE, FRANCE, ANGLETERRE (xnie-XVe siècle)

ÉTUDES RÉUNIES PAR ROSA MARIA DESSÌ


BREPOLS
© 2005 BREPOLS Sä PUBLISHERS, Tumhout, Belgium.
AU rights reserved. No part of this book may be reproduced,
stored in a retrieval system, or transmitted, in any form
or by any means, electronic, mechanical, photocopying, recording
or otherwise, without the prior permission of the publisher.

D/2005/0095/70
ISBN 2-503-51831-1

Printed in the E.U. on acid-free paper


AVANT-PROPOS

e projet de ce livre remonte à un séminaire organisé à Nice en 1998 sur le


L thème « Prêcher et gouverner », auquel participèrent Nicole Bériou et Jean-
Paul Boyer. H s’agissait alors d’étudier les rapports entre la prédication et les
institutions de gouvernement en Italie entre le XIIIe et le XVe siècle, en partant des
thèmes de la justice et de la paix. Nicole Bériou commenta, à cette occasion, le
sermon sur la paix prononcé en 1267 par l ’archevêque de Pise Federico Visconti,
tandis que Jean-Paul Boyer analysait et replaçait dans leur contexte certains des
sermons de Robert d’Anjou. En ce qui me concerne, je m ’étais intéressée à la
justice et à la paix dans la prédication du XVe siècle, ce qui me conduisit à réflé­
chir sur la pratique et la fonction sociale des discours de paix. Les discussions
nées de cette rencontre nous ont convaincus de l’intérêt qu’il y avait à élargir le
thème de la parole de paix à d’autres aires géographiques que la péninsule ita­
lienne, tout en gardant la scansion chronologique xm e-XVe siècles. Dans cette
perspective, une première table ronde fut organisée à Nice les 2 et 3 février 2001,
puis une seconde, les 24 et 25 mai 2002. La problématique initiale s’est bien
évidemment enrichie grâce aux apports des différents participants, et l’introduc­
tion que je propose dans les pages qui suivent est d’ailleurs plus proche du point
d’aboutissement de la recherche qu’elle ne reflète son point de départ.
On l’aura compris : cet ouvrage est le résultat d’un travail collectif, non seule­
ment grâce aux contributions des auteurs, mais aussi à la présence de mes collè­
gues et amis du Centre d’études Préhistoire Antiquité Moyen Âge de Nice
(Cépam, UMR 6130), qui ont animé rencontres et débats. J’adresse un remercie­
ment particulier à Cécile Caby et Michel Lauwers : sans leur aide et leurs
conseils, j ’aurais difficilement mené à terme ce projet. Tous deux ont en outre
traduit certains textes ou revu l’une ou l’autre des traductions de l’italien. Je
voudrais également remercier Charles-Marie de La Roncière, qui a accepté d’être
le rapporteur du volume, pour ses précieuses remarques critiques dont nous avons
pu bénéficier les uns et les autres. L’index des noms de beux et de personnes a été
réalisé par Fanny Genoux. Monique Clatot a suivi avec compétence et patience la
composition et la fabrication de l’ouvrage : qu’elle en soit ici vivement remerciée.

R o s a M a r ia D e ssí
ABRÉVIATIONS

AA SS Acta Sanctorum.
ANRW Aufstieg und Niedergang der römischen Welt.
BEC Bibliothèque de l ’École des Chartes.
BHL Bibliotecha Hagiografica Latina.
CCCM Corpus Christianorum. Continuatio Mediaevalis.
CCSL Corpus Christianorum. Series Latina.
CLCLT Cetedoc Library o f Christian Latin Texts.
JbAC Jahrbuch für Antike und Christentum.
JRA Journal of Roman Archaeology.
MEFRA Mélanges de l ’École française de Rome. Antiquité
MEFRM Mélanges de l ’École française de Rome. Moyen Age
MGH Monumenta Germaniae Historica.
MGH SS Monumenta Germaniae Historica. Scriptores.
PL Patrologia latina (MlGNE).
RAC Reallexikon für Antike und Christentum.
RHE Revue d ’histoire ecclésiastique.
RHEF Revue d ’histoire de l ’Église de France.
RIS Rerum Italicarum Scriptores.
SC Sources chrétiennes.
IN TR O D U CTIO N

R o s a M a r ia D e ssí

e voyageur de la fin de la première décennie avant Jésus-Christ qui posait


L le regard sur le trophée d’Auguste surplombant les rives de la Méditerranée,
à quelques kilomètres de Nice, ne pouvait manquer d’être frappé, ainsi que le
voulait sans doute le commanditaire de ce monument, par la grandeur et la
prospérité d’un Empire qui avait conquis et assujetti les turbulents peuples des
Alpes pour les pacifier. La pax romana était alors devenue pax Augusta. A cette
époque, personne ne voyait ni contradiction ni ambiguïté dans une propagande
qui conjuguait paix et guerre de conquête, et ce pas moins, ni davantage, qu’au
moment de l’essor du christianisme, et même pendant tout le Moyen Âge où l’on
recourut aux oxymores d’inspiration augustinienne des bella pacata (les « guerres
pacifiques ») ou du miles pacificus (le « soldat pacifique »).
Le voyageur qui dépasse aujourd’hui le trophée de la Turbie poùr se rendre
dans la voisine Ligurie est intrigué par un tout autre symbole de paix : passé la
frontière entre la France et l’Italie, de nombreux drapeaux sur lesquels se détache
le mot « pace », écrit en caractères blancs sur fond multicolore, flottent aux fenê­
tres et aux balcons des immeubles. Si l’on admet que le Moyen Âge a hérité du
monde romain un certain nombre de réflexions sur la paix et la guerre, pourquoi
ne pas faire alors un rapprochement - ne fut-ce que culturel - entre les « paci »
des citadins italiens du XXIe siècle et les mouvements de pacification qui repré­
sentèrent dans l’Italie communale un fort signe identitaire ? Gardons-nous pour­
tant des comparaisons hâtives. Françoise Monfrin montre comment s’est forgée
durant les premiers siècles du christianisme une idée de la guerre sainte qui avait
pour but de convertir et de reconduire les ennemis à la foi. L’Empire romano-
chrétien inaugura une nouvelle conception de la paix publique, liée à une trans­
formation de la guerre « juste » et « pie » en guerre « sainte », les conceptions
romaines se combinant à l’héritage vétéro-testamentaire. Ainsi les fractures entre
les mondes romain et chrétien sont-elles plus fortes que les continuités. De même,
il serait saugrenu de penser que la paix criée aujourd’hui lors des manifestations
pacifistes ou écrite sur les drapeaux a le même sens que celle qui était chantée
lors des mouvements de pacification dans les derniers siècles du Moyen Âge.
La société médiévale ne pouvait se concevoir séparée de l’Église, et son idéo­
logie renvoyait constamment à la Bible. Or, dans la Bible, il y a autant d’images
du Dieu de la paix que du Dieu de la guerre. Si Augustin identifie le bien souve­
rain à la paix du Royaume de Dieu, nettement distinguée de la paix temporelle
- imparfaite et caractérisée par l’injustice - , il propose aussi une définition de la
10 R osa Maria D essí

paix comme tranquillitas ordinis, c’est-à-dire la stabilité dans la hiérarchie, où


l’inférieur doit être subordonné à une autorité supérieure. Dans le verset de Jean
(14, 27), le Christ dit : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. » La paix
donnée par le Christ était entre autres envisagée en fonction de la capacité
qu’avaient les hommes de l’établir au sein de la société et de la sauvegarder ; elle
pouvait dès lors faire l’objet de luttes pour la domination. C’est de cette paix
prêchée pour discipliner et gouverner la société qu’il sera pour l’essentiel
question dans cet ouvrage. La paix reçue par les hommes fut, en effet, étroitement
liée à une théologie du dominium, renvoyant à Dieu tout en servant de fondement
à divers modèles d’autorité et d’obéissance. Faut-il rappeler que la guerre était
alors jugée consubstantielle à l’humanité, du fait qu’elle était conséquence directe
du péché originel ? Ou souligner que, pour Thomas d’Aquin, la paix découlait de
la principale vertu théologale, la caritas ? Ou encore que, pour Ptolémée de
Lucques, « l’amour de la patrie a son fondement dans la racine de la caritas », ce
qui conduisait à l’acceptation du sacrifice de soi ?
L’objectif de ce livre n’est pas d’établir un rapport téléologique entre la paix
des communes médiévales et la « pace » des drapeaux italiens, entre la propa­
gande de paix lancée par Auguste, l’idéologie médiévale de la paix et les discours
qui justifient aujourd’hui la guerre en Irak. Il s’agit plutôt d’examiner comment la
paix, donnée aux hommes par le Christ, a été prêchée, et comment cette prédi­
cation a participé à discipliner et fonder l’ordre social.
La période envisagée - xm e-XVe siècle - est celle du renforcement, en Europe
occidentale, de différentes institutions : monarchies, papauté, villes. Sans doute
n’est-il pas inutile, dans cette introduction, de se pencher brièvement sur l’époque
qui a précédé la mise en place des monarchies nationales, de la papauté hiérocra-
tique et des institutions urbaines. Comme le dit Ernst H. Kantorowicz, « l’accla­
mation liturgique, dans sa version en vigueur à travers l’ensemble de l’empire
franc et des principautés qui lui succédèrent, respirait l’esprit soldatesque. Le
Christ y est exalté en tant que roi vainqueur, commandant ou chef d’armée [...].
Dans la section laudative des laudes, pratiquement toutes les invocations sont
empruntées au vocabulaire militaire et gouvernemental, un idiome de toute
première importance au cours des premiers siècles du christianisme, car la grande
transmutation du paganisme en croyance chrétienne fut, pour ainsi dire, initiée
dans les armées, où le langage militaire, mais également les conceptions et sym­
boles militaires, furent rapidement recyclés dans une perspective religieuse »*.
Certes, le terme de « paix » n’est pas absent du vocabulaire des Laudes regiae
mais il n’y a qu’une place marginale12, tandis qu’il devient progressivement le

1. E. H. KANTOROWICZ, Laudes Regiae. Une étucle des acclamations liturgiques et du culte du souverain
au Moyen Âge [1946], trad, franç. par A. Wÿffels, Paris, 2004, p. 69-70.
2. Idem , Laudes Regiae, c it, p. 98,134.
Introduction 11

thème principal de l’idéologie capétienne. C’est avec le règne de Louis VH que,


sous les auspices de l’Église, le roi de France devient le garant d’une paix qui rel­
evait désormais d’une mission d’ordre public3. Cependant, à la fin du Xe siècle,
avant que la royauté ne bâtisse une idéologie sur sa vocation à assurer la pacifica­
tion, apparaît, dans le Sud-Ouest de la France et en Catalogne, la Pax Dei.
Comme on l’a écrit, le Xe siècle ne connaît pas de « désordre », mais plutôt un
« changement de l’ordre »4. Or, la diffusion de l’idéologie de la paix de Dieu
manifeste précisément ce que l’on pourrait considérer comme un déplacement de
l’ordre : Dieu transmet la pax à l’Église, qui investit le roi du rôle d’exécuteur de
la vengeance divine contre ceux qui perturbent la paix des églises. L’usage
légitime de la violence passa sous le contrôle des pouvoirs ecclésiastiques qui
naissaient ou se renforçaient alors. La papauté se lança dans des croisades contre
les ennemis extérieurs de la Chrétienté, puis contre les hérétiques, tandis que s’af­
fermissaient ou naissaient ces institutions qui adoptèrent les modèles de
Y Ecclesia : YEcclesia cluniacensis5, pins les communes urbaines qui se présen­
tèrent comme des lieux de paix garantie par le serment que prêtaient des cives
unis dans la caritas, ainsi que par la menace de l’excommunication épiscopale. Il
eût été intéressant d’étudier cette phase intermédiaire - de l’apparition de la Pax
Dei à la mise en place d’une véritable théologie de la paix - mais c’est le xme
siècle qui a été choisi comme point de départ chronologique de ce volume.
À partir de la fin du XIIe siècle, en effet, la théologie de la paix triomphe avec les
œuvres de Rufin de Sorrente (De bono pacis), Guibert de Tournai (Tractatus de
pace), Thomas d’Aquin (Summa Ha Eae, q. 29 : De pace), Remigio de’ Girolami
(De bono pacis), suivies bientôt par celles d’un Pierre Dubois (De recuperatione
Terrae Sanctae) ou d’un Marnile de Padoue (Defensor pacis).
Entre la paix du pouvoir monarchique et la paix de l’institution communale, il
y a cependant un décalage. Le processus qui avait démarré sous le règne de Louis
VE aboutit à une sorte d’appropriation de la paix par la dynastie capétienne, qui en
fit l’élément principal et légitimant de l’idéologie royale. Ce n’est pas un hasard si,
dans ce royaume, il n’y eut plus guère, à partir du xm e siècle, de mouvements
populaires faisant de la paix le cœur de leurs revendications6. Tout au plus la publi­

3. Y. SASSŒR, Royauté et idéologie au Moyen Âge. Bas-Empire, monde franc, France (IVe-XIIe siècle),
Paris, 2002, p. 290-297.
4. H.-W. G o e t z , « Die Gottesfriedensbewegung im Licht neuerer Forschungen », dans Landfrieden.
Anspruch und Wirklichkeit, éd. A. BUSCHMANN et E. W a l d e , Paderborn - Munich - Vienne - Zurich,
2001, p. 31-54. Sur la Paix de Dieu, cf. D. BARTHÉLEMY, L ’an mil et la paix de Dieu. La France chré­
tienne et féodale, 980-1060, Paris, 1999, et Th. GERGEN, Pratique juridique de la paix et trêve de Dieu
à partir du concile de Charroux (989-1250), Francfort - Berlin - Bem - Bruxelles - New York -
Oxford - Vienne, 2004.
5. D. M ÉH U, Paix et communautés autour de l ’abbaye de Cluny, Xe-XVe siècle, Lyon, 2001.
6 . A. VAUCHEZ, « La paix dans les mouvements religieux populaires (XIc-XVe siècle) », dans Pace e
guerra nel Basso Medioevo, Atti del XL Convegno storico intemazionale, Todi, 12-14 ottobre, 2003,
Spolète, 2004, p. 313-333, ici p. 321.
12 R osa Maria D essí

cation de la paix par la volonté du roi manifestera-t-elle ou rétablira-t-elle, durant


la Guerre de Cent Ans, une forme de relation, en ce domaine, entre le souverain et
ses sujets. Dans les villes italiennes, en revanche, un véritable ordo pacis urbain se
mit en place au XIIIe siècle, au moment précisément où des manifestations
collectives de paix accompagnaient et légitimaient l’institution communale.
La comparaison entre diverses institutions (monarchies, communes) et aires
géographiques (France, Angleterre, Italie) nous conduit à mettre aussi en évidence
une autre distinction. Si l’idéologie communale met l’accent sur une paix qui tend
à la concorde entre des chrétiens appartenant à la même communauté, la propa­
gande du pouvoir royal et pontifical célèbre plutôt la paix universelle de la chris­
tianitas tout entière en lutte contre les infidèles. Un point commun demeure
cependant stable : c’est toujours la vertu chrétienne de la caritas qui guide et
détermine la pax.
Le terme de nos travaux est le XVe siècle. Franchir cette barrière chrono­
logique aurait permis d’évoquer la Querela pacis d’Érasme (1517). L’augustin de
Rotterdam, qui nia Futilité de la guerre sainte tout en considérant le Turc comme
l’ennemi contre lequel la chrétienté devait combattre, ne fut pourtant pas paci­
fiste. Il n’y eut pas plus au Moyen Âge qu’à l’époque d’Érasme de théories paci­
fistes, au sens où nous pouvons concevoir ce terme aujourd’hui : il faut attendre la
Déclaration de paix au monde votée par l’Assemblée constituante, le 22 mai
1790, pour que le droit de conquête fût répudié, en même temps qu’était procla­
mée la souveraineté des peuples.
Trois formes d’institution ont donc été prises en compte : les monarchies
anglaise et française, la monarchie pontificale et les villes italiennes. Si, comme
le dit Max Weber, revisité par Pierre Bourdieu, l’État est capable de « revendiquer
avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique et symbo­
lique sur un territoire déterminé et sur l’ensemble de la population correspon­
dante »7, les nouvelles réflexions sur la guerre et la paix justes, qui apparaissent
au xm e siècle, doivent être mises en relation avec les luttes et les stratégies entre­
prises par ces institutions - selon des chronologies et des modalités variables -
pour revendiquer le monopole de la violence. Nous aurions pu nous borner à
l’analyse des productions savantes relatives à la guerre et à la paix justes, ainsi
qu’à la place de ces thèmes dans les recueils de sermons, mais nous avons voulu
aussi nous interroger sur les relations entre idéologie et pratiques sociales, entre
propagande et réception, entre discours et mécanismes de discipline sociale, entre
prédication et mouvements collectifs, et étudier comment les éléments majeurs
énoncés dans les traités se sont glissés dans la parole pubüque.
A une époque où l’on assiste à l’essor de toutes sortes de prises de parole et à
un certain impérialisme de la prédication, le discours sur la paix s’insère souvent

7. Cf. J. HASCHET, La civilisation féodale. De l ’an mil à la colonisation de l ’Amérique, Paris, 2004,
p. 249.
Introduction 13

dans un processus complexe de mise en ordre de la société et de réorganisation du


pouvoir, suscitant des négociations, des tractations, et souvent des résistances ou
des oppositions. Le discours de paix était le plus souvent véhiculé par une parole
publique dont la particularité notable est de revêtir une forme ecclésiastique et
d’avoir un fondement scripturaire (d’où la notion, large, de prédication dans le
titre de cet ouvrage). Les travaux ici réunis ont dès lors posé la question des
modalités de la rencontre des champs ecclésiastique et laïque dans ce genre de
discours : quant au statut des personnes qui prennent la parole (clercs ou laïcs),
aux beux (l’égüse, la place pubbque, le conseil urbain, le parlement), aux formes
(sermo ou arenga), à la langue (latin ou vulgaire), ou encore aux sources (référen­
ces aux Anciens et à l’Écriture). Dans la mesure du possible, les auteurs se sont
efforcés de remettre dans leur contexte les paroles de paix.
Les villes du nord et du centre de l’Itabe constituent un terrain fécond pour ce
genre d’enquête. Dans cet espace, en effet, les thèmes de la paix et de la justice
occupent une place centrale dans les discours des laïcs comme dans ceux des
clercs. U Oculus pastoralis (vers 1222) est un recueil de discours modèles
composé à l’intention des laïcs « non lettrés », devant se montrer capables de
prendre la parole en public, qui constituait dans le même temps une forme de
légitimation de l’institution « pacifique » du podestat. L’auteur anonyme de
Y Oculus introduit son œuvre par un discours solennel sur la paix, que devait
prononcer ce magistrat lorsqu’il entrait en fonction, et met ensuite en scène plu­
sieurs jeunes débattant de la guerre et dont les opinions sont opposées : c’est la
position prudente et hostile à la guenre qui l’emporte. Quelques années plus tard,
en 1235, dans un passage célèbre de la Rhetorica novissima, Boncompagno de
Signa décrit les gestes et les intonations de la voix d’un orateur qui incite son
auditoire à la bataille. Il faut sans doute reconnaître dans cette description la criti­
que d’un intellectuel envers les rudes non litterati qui tenaient des discours sans
posséder la sapientia, mais il n’est pas exclu que Boncompagno ait également
voulu dénoncer de la sorte la rhétorique aussi belbqueuse que peu docte de cer­
tains orateurs laïcs8. Quant aux Mendiants, ils furent les gardiens par excellence
de Y ordo pacis urbain : ils déployèrent bien sûr toutes leurs capacités rhétoriques
au service de cette paix. Il n’est d’ailleurs pas fortuit que leur implantation dans
les villes coïncide avec la généralisation de l’institution podestatale ; certains
Mendiants prirent même le rôle de podestat au moment des manifestations popu­
laires de l’Alleluya de 1233. Considérer la prédication de paix comme une action

8. Lors de l’une des tables rondes préparant le présent ouvrage, Enrico ARTIFONI avait présenté les
discours sur la paix des orateurs laïcs. Cf. notamment de cet auteur : « Boncompagno da Signa,
i maestri di retorica e le città comunali del Duecento », dans II pensiero e l ’opera di Boncompagno da
Signa, Atti del Primo Convegno Nazionale, Signa 23-24 febbraio 2001, éd. M. BALDINI, Signa, 2002,
p. 23-36 ; IDEM, « L’éloquence politique dans les cités communales (xme siècle) », dans Cultures ita­
liennes (XIIe-XVe siècles), éd. I. HEULLANT-DONAT, Paris, 2000, p. 268-296.
14 R osa Maria D essí

vouée à instrumentaliser ces manifestations populaires et légitimer ainsi, de


manière mécanique, le pouvoir communal, l’empire ou la papauté, serait pourtant
réducteur : la prédication était, en effet, une pratique sociale complexe, un
moment de rencontre et d’interaction entre les orateurs et leur public, susceptible
de maintenir et de légitimer l’ordre d’une société, comme d’en précéder ou d’en
provoquer la rupture.
À la fin du Moyen Âge, la parole et la paix constituaient deux éléments que
les institutions en quête de stabilité et de reconnaissance devaient être capables de
maîtriser et de contrôler, certaines positions individuelles pouvant être dan­
gereuses pour l’équilibre fragile du pouvoir. La qualité rhétorique des orateurs
ecclésiastiques et laïcs était gage de légitimité pour un pouvoir en place, tant à
l’intérieur - notamment grâce aux prédicateurs qui se lançaient dans la propa­
gande monarchique ou que les villes pouvaient engager lors de certaines périodes
liturgiques - qu’à l’extérieur, par l’envoi d’ambassadeurs. De même, par le biais
de confréries fondées sur la paix, la concorde et la caritas - à l’instar de la
communitas urbaine - les pouvoirs de la ville disciplinaient la population tout en
interdisant les initiatives qui échappaient à leur contrôle.

Pour finir, il nous faut signaler, parmi les éléments qui n’ont pas été pris en
compte dans cet ouvrage, une forme particulière de communication sur la paix :
celle des images. Le cas des villes italiennes est, encore une fois, significatif. De
même que la justice et la paix représentent les sujets par excellence des traités de
rhétorique communale, les peintures des palais communaux italiens célèbrent
l’une et l’autre de ces vertus urbaines. Cependant, dans les années où s’affirme
l’institution communale, c’est d’abord le thème de la guerre qui est présent dans
ces lieux, pas celui de la paix. Ce n’est que vers la fin du XIIIe, et surtout au
XIVe siècle, que la paix fait son apparition dans les fresques des palais commu­
naux9, dont l’exemple le plus connu est le Bon Gouvernement d’Ambrogio
Lorenzetti. Dans les années 30 du XIVe siècle, le peintre siennois fait trôner la
paix au milieu de la fresque qui couvre le mur septentrional et central de la salle
de la Pace. La Fax de Lorenzetti est représentée par une femme légèrement vêtue
de blanc et doucement appuyée sur un coussin qui recouvre ime armure, tandis
que ses pieds reposent délicatement sur un heaume et un boucher. C’est l’image
qui a été choisie comme couverture de ce livre : elle désignait Y ordo pacis de la
commune de Sienne.

9. M. GaRGIULO, « Pace e guenra negli affreschi medievali dei palazzi pubblici in Italia settentrionale : fra
ideologia laica e affermazione del libero comune », dans Pace e guerra nel Basso Medioevo, cit.,
p. 347-373.
P r é l i m in a ir e
G U ERR E ET PAIX
D E L’A N TIQ U ITÉ CLA SSIQ U E
À L’EM PIRE CH RÉTIEN

Françoise M onfrdst

omme une manière d’introduction à la réflexion sur la guerre et la paix au


C Moyen Âge, je voudrais simplement esquisser les grandes lignes de l ’évolu­
tion qui a conduit de la réflexion classique romaine sur la guerre « juste » et
« injuste » (que l’on a parfois tendance à trop négliger), assumée en même temps
que transformée par l’apport biblique, à la conception chrétienne de la guerre
« juste » puis, plus tard, de la guerre « sainte »l . « Guerre », mais en même temps
« paix », « concorde », car ce sont là des notions intimement liées : la guerre et la
paix font partie d’un cycle unique, d’une part parce qu’entre l’une et l’autre
existent de multiples états intermédiaires qui ne sont « ni la paix, ni la guerre »2 et

1. Pour les éditions de textes et les noms d ’auteur et titres abrégés des œuvres, j ’ai utilisé et cité, dans la
mesure du possible, celles qui sont indiquées dans le Nouveau Gaffiot et dans le Bailly et, pour
Augustin, celle de Y Augustinus-Lexikon. Pour quelques œuvres, on dispose dorénavant d ’éditions et de
traductions commentées récentes ; je mentionnerai en particulier pour Cyprien de Carthage : The
Letters o f St. Cyprian o f Carthage. Translated and annoted by G. W. CLARKE [Ancient Christian
Writers, 43-47], New York, 1984-1989 ; pour Eusèbe de Césarée : LC : Laus Constantini (Eusèbe de
Césarée. La Théologie politique de l ’Empire chrétien. Louanges de Constantin [Triakontaétérikos].
Introduction, traduction et notes par P. M araval [Sagesses chrétiennes], Paris, 2001), et VC : Vita
Constantini (traduction anglaise commentée : Eusebius, U fe o f Constantine. Translated with
Introduction and Commentary by A. CAMERON and S . G. H A L L, Oxford, 1999). La bibliographie est
fort abondante ; faute de pouvoir citer toutes les études sur lesquelles je me suis appuyée, je me conten­
terai de renvoyer aux introductions et aux notes qui accompagnent la publication des sources, lesquelles
fournissent dans la plupart des cas la bibliographie essentielle.
2. L’expression vient par exemple sous la plume de Tite-Live, H, 21, 1 ; 26, 1 ; V, 17, 8. Le continuum
guerre / paix explique peut-être que la littérature antique n ’offre guère, comme le remarquait
A. Momigliano, de réflexion théorique sur la guerre et la paix des États en tant que telles, même si
l’historiographie et la réflexion politique, grecques comme romaines, s’intéressent aux causes des
guerres (A. M OM IGLIANO, « Some observations on Cause of War in Ancient Historiography », dans Acta
Congressus Madvigiani. Proceedings of the Second International Congress of Classical Studies, 1954,
Copenhague, 1958, p. 199-211 [= Secondo contributo alla storia degli studi Classici, Rome, 1960,
p. 13-27, ici 22]). Néanmoins, l’époque augustéenne devait marquer un changement notable dans
l’histoire de la réflexion antique sur la paix et la guerre, la « Paix d’Auguste » pouvant être considérée
comme un projet politique véritablement fondé sur la paix (même si c’est la paix imposée par Rome),
dépassant largement la seule perspective d’un état de non-guerre : ce fut sans doute l ’un des premiers
projets politiques, dans l’histoire, d’une paix « universelle », dont on notera cependant qu’il n’exclut pas
que Rome continuât de guerroyer contre ceux qu’elle considérait comme ses ennemis, car 1’« univers »
avait tendance à s’arrêter aux frontières de l’œkoumène romaine (voir par exemple Ovide, F., 2, v. 684).
18 F rançoise M onfrin

parce que l ’une et l’autre se nourrissent mutuellement, et d’autre part parce que la
guerre est presque toujours présentée comme entreprise menée afin d’assurer la
paix. Comme l’écrivait M.-D. Chenu en conclusion de sa réflexion sur la « roma-
nité de la théologie de la guerre et de la paix » chez Augustin, « le mythe de
Rome, de la pax romana, nourri au surplus de Virgile, enveloppait de légende et
d’épopée la réflexion philosophique et juridique ; si bien que la paix de Bethléem
était géographiquement et mystiquement instituée dans les anciens palais de
César », ce qui permit au Moyen Âge de se créer ainsi « une théologie de la
guerre, au milieu même de sa mystique de la paix. »3 Voilà pourquoi je présen­
terai tout d’abord la conception grecque et surtout romaine de la « guerre juste »
et « pie », puis les textes bibliques qui vinrent se surimposer et se combiner avec
cette tradition qui continua à alimenter la réflexion des auteurs chrétiens, pour
tenter de montrer comment leur combinaison conduisit à passer de cette guerre
« juste » et « pie » à la guerre « sainte ».

D a n s l a R o m e pa ïe n n e

Le caractère religieux de la guerre

Avant tout - ce sont des banalités, mais on risque de les oublier à force d’évi­
dence - deux points doivent être rappelés. En premier lieu, on se souviendra que
ni la Grèce ni Rome, qui vivent en régime de polythéisme, ne connurent de
guerres « religieuses » au sens où purent l’entendre les Juifs, mais surtout les
chrétiens, visant à éradiquer une religion considérée comme erronée pour la
remplacer par la « véritable » religion4 : dans l’Antiquité païenne, la guerre était
avant tout un moyen au service de la politique, même si elle était entourée de
rituels religieux, voire justifiée par des arguments religieux. Néanmoins, en Grèce
comme à Rome, la guerre comme la paix appartenaient à plus d’un titre au
domaine du sacré ; révélatrice est l’existence de dieux de la guerre, avec cette
divinisation des forces impliquées dans les combats que se livrent les hommes
ainsi que dans le rétablissement de la paix, de même qu’est significative l’opposi­
tion constante de la piété (eusebeia, pietas) des Romains et de l ’impiété (asebeia,
dussebeia, impietas) de leurs ennemis5 dans la propagande romaine. Et même si

3. M.-D. CHENU, « L’évolution de la théologie de la guerre », dans Lumière et vie, 7,1958, p. 76-98, ici p. 86.
4. Voir les réflexions de P. VEYNE, « Humanitas : le Romain et les autres », dans A. GlARDINA dir.,
L ’Homme romain, Paris3, 2002, p. 438-478, ici p. 464-469.
5. Il est impossible de citer la très abondante bibliographie consacrée à la notion de « piété » en Grèce et à
Rome, différente de la future « piété » chrétienne, mais qui continue de faire débat, entre ceux qui privi­
légient très fortement l’aspect rituel de la piété (le respect des devoirs - envers les dieux, les parents,
la patrie, etc. - traduit d’abord en actes, la connaissance et l ’exercice exacts des rites prescrits), et ceux
qui considère qu’elle inclut une dimension de « foi ».
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 19

l’Antiquité païenne n’élabora point de réflexion théologique en forme sur la


guerre et la paix, on constate cependant la constance des liens de causalité entre la
guerre et la paix, et la providence divine, entre victoire ou défaite, et respect du
culte des dieux ou négligence des devoirs religieux, entre succès et revers et inter­
vention du destin (ou de la Fortune) et/ou des forces divines. Le vocabulaire rend
d’ailleurs parfaitement compte de ces conceptions de la guerre (et de la paix). En
effet, si l’expression bellum sanctum paraît excessivement rare en latin classique
comme chrétien67,de même que celle de bellum sacrum1, en revanche, les expres­
sions bellum iustum (« selon le droit ») et bellum pium (« guerre pie ») sont fort
courantes, définissant précisément, dans la conjonction des devoirs du droit et de
la piété, ce qu’est la « guerre juste » : une définition qui devait servir de soubasse­
ment à l’élaboration chrétienne de la guerre « sainte », la guerre « juste » et
« pie » sanctifiée par la théologie judéo-chrétienne.

Les règles de la guerre « juste » et « pie »8

Si la guerre et la paix sont des états ressortissant autant du domaine politique


que de la sphère religieuse - les deux domaines sont beaucoup plus étroitement
intriqués dans l’Antiquité païenne qu’ils ne devaient l’être dans la chrétienté
médiévale - c’est d’abord parce que, pour nombre d’auteurs antiques (et sans
doute pour l’immense majorité des « hommes de la rue »), c’était en dernière
instance les dieux et le destin - « l’enchaînement jaloux des destins », comme
l’écrit Lucain9 - qui déterminaient l’action des hommes et donc la guerre, qu’elle
fût extérieure ou intestine, de même que la paix : Zeus « est le souverain des
hommes et des dieux, et seigneur et père, et en outre, le dispensateur de la paix et

6. Parmi les rares attestations de cette expression, on mentionnera Salvien, Gub., VI, 17, 94, en notant
cependant qu’il s’agit là d’un emploi métaphorique - « nous déclarons en un mot une sainte guerre à
toutes les impuretés », c’est-à-dire aux vices.
7. En revanche, le grec connaît l’expression « guerre sacrée (hiéros polémos) », soit pour désigner une
« guerre contre la divinité » (Aristophane, Av., 554 sq.), soit dans, le cas précis des trois ou quatre
« guerres sacrées » des Ve et rve s. menées par les Athéniens pour récupérer le sanctuaire de Delphes
dont s’étaient emparés les Phocidiens qui pillèrent le trésor dont ils se servirent pour stipendier leurs
mercenaires, un bien « sacré », investi par la divinité, le bien de cette divinité dont la prise constituait
un sacrilège (Thucydide, I, 112, 5 ; Diodore de Sicile, XVI, 23, 1 ; 38, 6 et 64, 3 ; Philon, Prou.,
transmis par Eusèbe, PE, VIH, 14, 33-35). Hormis cette désignation spécifique, hierós polémos est
employé en grec dans un sens qui s’apparente à celui du bellum iustum de Rome : une guerre
conforme à la justice et menée en vue du rétablissement de la loi, de la vertu et d’un ordre gouverné
par la Providence divine.
8. Faute de place, je m ’en tiendrai à Rome, quitte à faire allusion parfois aux réglementations et à la
réflexion grecques antérieures à la conquête romaine, qui nourrirent amplement la conception latine
de la guerre juste et pie.
9. 1,70.
20 Françoise M onfrin

de la guerre, comme le croyaient les poètes du passé », rappelait encore Dion


Chrysostome, avec une allusion à l’Iliade, le premier récit d’une guerre dans la
littérature occidentale10. La guerre ne peut se conclure par une victoire apportant
la paix aux vainqueurs - cette paix fut-elle précaire - qu’à la condition que la pax
deorum (c’est-à-dire la bienveillance agissante des dieux) soit acquise, et que les
dieux accordent leur appui à l’armée et à son chef11. Les chrétiens ne rompirent
pas véritablement avec cette conception religieuse de la guerre et de la paix, puis­
qu’ils la firent dépendre étroitement du respect des commandements divins, du
maintien de l’unité de la foi et de la préservation de la concorde ecclésiastique,
plaçant la paix et le salut de l’État sous la protection du Dieu des chrétiens12.

La guerre romaine était « juste » ou « injuste » (et partant, couronnée de succès


ou condamnée à l’échec) selon qu’elle était déclarée, conduite, achevée dans le
respect du droit - le « droit des peuples » et le droit religieux, sacré, l’ancien
« droit des féciaux »13 qui imposait des rituels précis encore invoqués au IVe s.14.
Quant à la « justice » de la cause pour laquelle est entreprise la guerre, elle ne fut
guère définie en soi, indépendamment de circonstances particulières, dans le cadre
de la réflexion sur la guerre « extérieure » - sans doute eût-il été malaisé d’édicter
des règles théoriques alors que Rome combattit longtemps autant pour accroître
son empire que pour le défendre ; les conditions d’une « juste » cause sont

10. Discours olympique [D. XII], 22 (cf. II., IV, 83-84).


11. Ainsi Camille attribuait-il, selon Tite-Live, V, 51-54, l ’incendie de Rome par les Gaulois à la négli­
gence du culte des dieux, et, près de huit siècles plus tard, les pai'ens auxquels allait répondre Augustin
par la Cité de Dieu imputaient la prise de Rome à l’abandon de ses anciens dieux.
12. Le passage de la paix des dieux païens à celle du Dieu des chrétiens se dessine dans les édits de
Sardique en 311 et de Milan en 312. Le Moyen Âge occidental allait distinguer plus nettement entre ce
qui relève du pouvoir temporel et ce qui relève du pouvoir spirituel que ne le fit l ’Antiquité chrétienne.
13. Les fetiales étaient un collège de vingt magistrats à caractère religieux tenant d ’un droit spécial, le ius
fetiale, chargés de veiller au respect des traités et à l ’observation du droit international ; ils interve­
naient dans les rites de déclaration de la guerre et de rétablissement de la paix. Ils sacralisaient donc la
déclaration de guerre et les traités de paix, dans le cadre des décisions des magistrats et du peuple. Les
fétiaux négociaient les conditions de la paix (avec un traité en règle, un foedus), de la guerre, des
trêves. Ils étaient en quelque sorte des spécialistes du droit international, si l’on peut user de cet ana­
chronisme (voir notamment Cl. AULIARD, « Les fétiaux, un collège religieux au service du droit sacré
international ou de la politique extérieure romaine ? », dans Mélanges Pierre Lèveque, 6, Paris, 1992,
p. 1-16 ; J.-L. FERRARY, « Ius fetiale et diplomatie », dans Les Relations internationales, Actes du
colloque de Strasbourg, 15-17 juin 1993, Paris, 1995, p. 411-432). Si les pratiques des fétiaux semblent
pratiquement abandonnées dès les guerres puniques, le collège cependant fut maintenu sous l ’Empire,
en dépit des changements intervenus du fait de l’expansion romaine et des modifications des institu­
tions, et bien que ce fût en réalité le Sénat et l ’empereur, ou leurs représentants, qui conduisaient
dorénavant les négociations avec les peuples étrangers.
14. Ammien Marcellin, XIX, 2, 6 (siège d’Amida par les Perses, en 359) ; Paneg., XII (2), 30,1 (pané­
gyrique de Théodose, à propos de Maxime qui avait déclenché la guerre contre Théodose en violant le
droit fécial) ; peut-être certains des rites étaient-ils tombés en désuétude, mais nombre des règles juri­
diques attachées au droit fécial se maintinrent néanmoins.
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l 'empire chrétien 21

énoncées plutôt dans le cadre de la réflexion sur la guerre civile, et elles sont fort
subjectives, épousant étroitement le point de vue du vainqueur.
Reprenant notamment les opinions du représentant du moyen-stoïcisme
Panaitios de Rhodes et du platonicien Carnéade, mais fidèle aussi à la tradition
spécifiquement romaine des conditions de la guerre « juste » et « pie », Cicéron en
énumérait les conditions religieuses et éthiques, leur donnant une forme systéma­
tique, conditions qui devaient être citées durant toute l’histoire de Rome, y
compris par les auteurs chrétiens15. Une guerre n’est « juste » et « pie » que si
déclarée selon les règles du droit fécial16 et, de manière générale, conduite confor­
mément à ce droit17 ; destinée à apporter la paix, à écarter ou corriger l’injustice, à
assurer la sécurité18 ; que si elle s’est révélée le seul moyen de régler un différend,
la négociation n’ayant point abouti19. Elle doit être annoncée formellement20 et
conduite selon le « droit » et avec « bonne foi »21, dans l’observance des règles de
la guerre légitime22 ; le droit et la justice doivent être également respectés dans les
ordres donnés à l’armée23 ; enfin, nul ne peut être chargé d’une mission en vue de
son seul intérêt privé24. La victoire assurée - une victoire juste comme la guerre
qu’elle conclut25 - la vie de ceux des ennemis « qui dans la guerre, n’ont été ni
sauvages ni brutaux » doit être épargnée26. Ayant fait sa soumission, le peuple
adversaire doit être protégé par Rome - Cicéron soutient que Rome pratiqua de
tous temps cette clémence envers les vaincus, les accueillant dans sa propre
communauté27.

15. Ce qui devait être désigné plus tard par ius ad bellum - le droit de faire la guerre - et ius in bello - les
moyens employés dans la guerre.
16. Rep., H, 17,31.
17. Off., 1,12,36.
18. Off., I, 11, 34 (cf. aussi 12, 38) et Rep., HI, 26, 37 frg. 1, cité par Augustin, Cm., XXII, 6, 2, dont le
commentaire oppose le « salut » de la cité temporelle au salut de la cité de Dieu : « La cité parfaite ne
fait la guerre que pour tenir ses engagements ou pour assurer sa sécurité » (nullum bellum suscipi a
duitate optima nisi aut pro fide aut pro salute : ces deux mots de salus et de fides sont importants, car
ils devaient prendre une résonance nouvelle avec le christianisme).
19. Off., 1,9,34.
20. Rep., DI, 26,37 frg. 2, cité par Isidore de Séville, Etym., XVHI, 1,2-3 ; Off., ï, 11,36, qui renvoie à la
codification du droit fécial.
21. Leg., H, 14,34.
22. Leg., IH, 3,9.
23. Leg., IH, 3,6.
24. Leg.,m , 3,9.
25. Iusta uictoria n ’est pas une expression très courante, mais elle est néanmoins attestée : ainsi, chez
Cicéron, Epist., 225,3. Seule cette victoire acquise au terme d ’une guerre juste autorisait d’ailleurs « le
triomphe légitime », tel par exemple celui d ’Auguste ayant dompté les peuples qui menaçaient Rome
sur ses frontières orientales (Horace, O., 1 ,12,54).
26. Ce jugement de « sauvage et brutal », dicté par la norme romaine, répartit de manière totalement sub­
jective l’humanité en deux groupes, dont l’un mérite d ’être traité selon les règles de la guerre juste,
tandis que l’autre peut être anéanti.
27. Off., ï, 11,35 ; on se souviendra bien sûr aussi de Virgile, En., VI, 851-853, cités infra, p. 26.
22 Françoise M onfrin

Au fil des récits antiques et du droit classique se dessinent plus largement les
conditions de la guerre « juste » et partant, les conditions de la victoire. Toute
guerre menée à la suite de la rupture d’un traité est « impie », auquel cas la vic­
toire risque bien de ne point venir la couronner : en effet, la rupture du traité,
garanti par les dieux, attire leur hostilité28. Les lieux et les biens appartenant aux
dieux ou placés sous leur protection devaient être épargnés, comme c’était le cas
déjà en Grèce - toute atteinte constituant un sacrilège29. De manière générale,
tout pillage excessif, surtout lorsque accompagné de cruauté, était à proscrire30 ;
le seul qui fût légitime était celui prévu par le « droit de pillage » que le droit
romain se préoccupa de réglementer (il va sans dire que les auteurs anciens
rapportent d’innombrables cas de pillages sauvages...) : selon Gaius, le butin pris
à l’ennemi devenait « naturellement » la propriété du vainqueur31 ; si l’on sait le
rôle que jouèrent bien souvent, dans les luttes politiques, les richesses acquises
grâce aux guerres victorieuses, le miroir du bon homme politique incluait cepen­
dant parmi ses qualités qu’il mît ces richesses au service de la patrie323.
L’historiographie romaine païenne reprit - parfois inlassablement, pour certai­
nes d’entre elles - quelques figures plus ou moins légendaires, érigées en types
paradigmatiques du respect des règles de la guerre « juste » et « pie » (on citera
notamment Camille), sans cesse réactualisés par les grands hommes dont le por­
trait s’inspira de leur exemple : ainsi s’établit une tradition continue de guerres
menées selon les règles de la justice, de héros qui s’illustrèrent dans ce que
Cicéron nomme les bellica o fficici. Cette tradition forme comme une voix de
dessus masquant les horreurs de la guerre que rapportent cependant aussi les his­
toriens, comme ils relatent ici ou là la fidélité à la foi jurée (la. fides) bafouée, les
embuscades et subterfuges divers (le proelium iustum est la bataille rangée3435,les
soldats marchant « sans rompre les rangs », formant une iusta acies...fi5. Rome
revendiquait comme l’une de ses caractéristiques éthiques la guerre loyale, mais

28. Cf. Tite-Live, VM , 39.


29. En revanche, les statues de culte pouvaient être emportées par les vainqueurs si le déplacement se
faisait avec tout le respect dû aux dieux présents en elles ainsi qu’avec leur éventuel consentement
(voir par exemple le transport de la statue de Junon de Véies à Rome, Tite-Live, V, 22).
30. Cicéron, Off., I, 24, 82, ; voir aussi l’ancien serment rapporté par Aulu-Gelle, XVI, 4, 2, proscrivant
le vol.
31. Inst., H, 69 ; cf. IV, 16. Le Digeste fournit également plusieurs indications sur le butin.
32. Paul-Émile, le père de Scipion l’Africain, fut loué à plusieurs reprises pour avoir supprimé les impôts
en transférant au trésor public le butin conquis en Macédoine, sans rien emporter dans sa propre
demeure. Le forum de César fut érigé grâce au produit du butin de la guerre des Gaules (Suétone,
Caes., 26). Auguste consacra le butin de guerre à l ’embellissement de Rome dont ses généraux durent
faire paver de neuf les rues (Suétone, Aug., 30). On pourrait multiplier les exemples de ce type, qui
illustrent traditionnellement le portrait du général ou du prince idéal.
33. O # , 1,13,41.
34. Tite-Live, XXm, 37,8.
35. Tite-Live, XXVI, 46,7.
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 23

elle reconnaissait aussi que le respect de ces règles, pour aussi moral qu’il fût, lui
était d’abord bénéfique, sachant d’expérience que les ruses n ’apportaient que des
victoires provisoires, tandis que la « vertu » assurait une suprématie durable36.
L’opposition entre les méthodes des ennemis étrangers, des combattants
« injustes », et le respect des méthodes « justes » de la part de Rome devait être
largement exploitée par le discours de l’Église dirigé contre les dissidents - héré­
tiques ou schismatiques. Ces règles n’étaient valables cependant que pour autant
que l’ennemi fût considéré - et c’est un corollaire essentiel à la notion de « guerre
juste » - comme un « ennemi juste ». Cicéron fournit une définition de l’ennemi
« juste » au sens de l’ennemi « régulier », à propos du « droit à la guerre », et du
respect de la foi jurée : un ennemi qui n’est ni un brigand ni un pirate37 ; mais
l’ennemi « juste » peut être aussi un ennemi vivant selon les lois, selon le ius
gentium, le « droit des gens » qui, outre une définition juridique38, est aussi une
valeur philosophique entraînant, dans l’idéal, le respect des principes de Y huma­
nitas dans la manière de faire la guerre39. En revanche, lorsque l’ennemi se
plaçait en dehors de la communauté humaine et de la vie civilisée par sa sauva­
gerie, toute forme de lutte était bonne, y compris les plus déloyales, y compris le
non-respect de la foi jurée et les faux serments. C’est là une différenciation dans
le traitement réservé à l ’adversaire qui devait être systématiquement exploitée
dans le discours sur la guerre injuste.

36. Cf. par exemple Tite-Live, X Ln, 47,4-8.


37. Off., Kt, 29,107-108.
38. C’est une notion qui évolua au fil de l ’histoire de Rome : droit des peuples étrangers à la communauté
politique romaine, de ceux qui ne relevaient pas du ius ciuile, lequel ne s’appliquait qu’aux Romains,
le ius gentium devint, dans la réflexion philosophique, le droit naturel, distingué des lois propres à
chaque communauté humaine, le droit qui régit fondamentalement la societas humani generis et qui
impose l’observance d ’un certain nombre de règles dans la conduite des hommes les uns envers les
autres, fondées sur le principe d’humanitas. Au v n e s., Isidore de Séville devait décrire le ius gentium
comme le droit portant sur « l ’occupation, la construction et le renforcement des places, les guerres, les
captivités, les réductions en esclavage, le droit de rentrer dans la patrie, les traités de paix, les trêves,
l’obligation de respecter les ambassadeurs, l’interdiction des mariages entre étrangers : d’où le nom de
droit des peuples car de ce droit, presque tous les peuples font usage » (Etym., V, 6) ; le ius gentium
autorise le fait de repousser la force par la force {hoc est ius gentium, uim ui repellere), donc inclut la
notion de guerre conforme an droit {Etym., XVHI, 2, 1). La formule uim ui repellere serait citée, par
l ’intermédiaire d’innocent UI, sans que les références précises soient fournies, par Thomas d’Aquin,
STh., n -n , q. 64, a. 7 (Utrum liceat alicui occidere aliquem se defendendo), conclusio : nam secundum
iura « ui uim repellere licet cum moderamine inculpatae tutelae », ainsi que par d’autres auteurs ecclé­
siastiques médiévaux, dont Bernard de Clairvaux qui, dans la lettre adressée au clergé et au peuple de
la France orientale et de la Bavière pour les exhorter à défendre la Terre Sainte contre les infidèles, y
recourt lorsqu’il invite à ne pas contraindre ni exterminer les Juifs ni les Gentils, mais autorise à
« repousser la force par la force », enchaînant aussitôt avec la citation de Virgile, En., VI, 853
(cf. infra, p. 26) (Epist. 363, 7). Le droit et la morale chrétiens légitiment donc explicitement, sous
certaines conditions, le recours à la force des armes.
39. Cf. Cicéron, Off-, DI, 5,21-23, marqué par le stoïcisme.
24 Françoise M onfrin

L ’aide des dieux

Le respect des règles de la guerre « juste » et « pie » - faut-il dire la fiction du


respect de ces règles ou peut-être, plus justement, le respect de la codification de
la guerre et de la violence ? - était censé garantir l’appui des dieux40, consultés
avant l’engagement dans la guerre, sollicités par des sacrifices, des prières, des
uota. L’homme pouvait mettre toutes ses forces dans la bataille, mais il ne
pouvait vaincre que s’il se conciliait la puissance surnaturelle par son comporte­
ment juste ainsi que par ses dons. Ces uota émis à l’occasion des guerres ainsi
que leur exécution scrupuleuse, que l’on retrouverait sous une forme christianisée
dans l’empire chrétien, sont l’une des marques les plus tangibles, à Rome, du lien
entre la guerre et les dieux : innombrables sont les temples qui furent érigés en
accomplissement d’une promesse faite à la divinité en cas de succès. Déjà
Romulus, selon Plutarque, avait « fait vœu, s’il était vainqueur et abattait son
adversaire, de rapporter et de consacrer à Jupiter les armes d’Acron [sc. le roi des
Céninètes] »41, et les deux descriptions de l’expédition de Camille contre Véies -
celle de Tite-Live42 et celle de Plutarque43 - offrent également une bonne illustra­
tion des conditions sous lesquelles pouvaient être conciliés les dieux dans la
guerre. L’un comme l’autre rapportent que l ’expédition fut conduite sous la
protection d’Apollon Pythien :
« Alors le dictateur, après avoir consulté les auspices, sortit et fit prendre les armes aux
soldats : « A pollon Pythien, dit-il, c ’est sous ta conduite et à ton instigation que je
m ’avance pour détruire la ville de V éies (tuoque numine instinctus pergo ad delendam
urbem Veios). Je fais vœu de te donner un dixième du butin. Et toi aussi, Junon reine,
qui as actuellement V éies pour résidence, daigne après notre victoire nous suivre dans
notre ville qui va devenir la tienne : là, ta majesté trouvera un temple digne d’elle. >>44

On relèvera ici l’expression tuoque numine instinctus pergo ad delendam


urbem Veios, car elle pourrait être mise en relation avec Yinstinctu diuinitatis de

40. Voir par exemple Tite-Live, XXXIX, 36, 12 (discours du stratège Lycortas de Mégalopolis en 184
av. J.-C., lors de la phase préparatoire des hostilités entre Rome et Philippe V de Macédoine, et de
l’alliance entre Rome et les Achéens) : « Nous avons donc, en votre nom, entrepris une guerre juste et
sainte. Mais alors que d ’autres nous en félicitent, que même les Lacédémoniens ne peuvent nous
blâmer, que les dieux eux-mêmes nous ont approuvés en nous donnant la victoire, comment donc en
vient-on à contester des actions accomplies en vertu du droit de la guerre ? (Pro uobis igitur iustum
piumque bellum suscepimus. Quod cum alii laudent, reprehendere ne Lacedaemonii quidem possint,
dii quoque ipsi comprobauerint qui nobis uictoriam dederunt, quonam modo ea quae belli iure acta
sunt in disceptationem ueniunt ?) ».
41. Rom., 16,3-6, qui emprunte ses renseignements à Vairon, qu’il cite ici nommément.
42. V, 19-23.
43. Cam., 5-8.
44. Tite-Live, V, 21,1-3 (ce récit documente le rituel de Veuocatio : Junon est invitée à abandonner Viéies
et les Véiens pour protéger dorénavant Rome. Macrobe rapporterait encore, dans la première moitié du
Ve s., la formule de Veuocatio).
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l 'empire chrétien 25

l’expédition constantinienne contre Maxence (cf. infra). Sollicités par de sembla­


bles promesses, les dieux pouvaient soit intervenir directement, en personne, dans
la bataille, soit exprimer leur sollicitude par un signe divin. De tous les exemples
des interventions divines en faveur d’un chef, le plus célèbre est sans doute celui
du soutien qu’Apollon apporta à Auguste lors de la bataille d’Actium ; le souvenir
de cette manifestation en faveur d’Auguste semble bien perdurer encore à l’orée
du IVe s., lorsqu’un panégyriste païen rapportait la vision dont Constantin béné­
ficia en 310 dans le sanctuaire d’Apollon à Gand, deux ans avant de remporter la
victoire du Pont Milvius45.
Si l’observance des règles religieuses liées à la guerre assurait la victoire, en
revanche, leur non-respect entraînait la punition divine, c’est-à-dire la défaite.
Ainsi Horace attribue-t-il au mépris des dieux les défaites de M. Crassus à
Candies en 53 av. J.-C. - bataille livrée en dépit des auspices et des avertissements
divins selon Cicéron46 - et de L. Decius Saxa, lieutenant d’Antoine battu et tué en
40 av. J.-C. par les généraux de Pacorus, fils du roi parthe Orodes :
« C ’est d’une conduite soumise aux dieux que tu tiens ton empire : d’eux, en toute
chose, fais partir le commencement, à eux rapporte la fin. N égligés, les dieux ont
envoyé m ille maux à la déplorable Hespérie [ici, l ’Italie]. Déjà, par deux fois, M onésès
et la troupe des soldats de Pacorus ont brisé nos attaques désavouées par les auspices,
et ils rayonnent d ’avoir ajouté nos dépouilles à leurs colliers étroits. Peu s ’en fallut
que, livrée aux séditions, elle ne périt, la V ille, détruite par le Dace et par
l ’Éthiopien47, celui-ci formidable par sa flotte, celui-là supérieur dans le jet des
flèches. D es âges féconds en crimes ont souillé tout d ’abord mariages, races, maisons :
de cette source a découlé le fléau qui s ’est répandu sur la patrie et sur le peuple. » 48

Ainsi se met en place un système de justification parfaitement clos : seule la


guerre juste peut conduire à la victoire ; or, c’est la victoire qui prouve que la
guerre est juste puisqu’elle traduit la sanction divine ; donc toute guerre condui­
sant à la victoire est une guerre juste. Cela posé (ce qui est toujours le cas,
puisque les sources dont nous disposons sont des reconstructions rétrospectives,
et jamais des « journaux » de campagne), restait aux historiens et aux philosophes
à mettre en place dans ce cadre, les péripéties de la guerre.
La victoire permet d’établir la paix toujours proposée comme but ultime de la
guerre49 - une paix qui est évidemment la pax romana, dont le caractère contraint

45. Paneg.,Vü (6), 21-22.


46. Diu., 1,16,29.
47. Allusion à Actium.
48. Horace, O., m , 6,5-20.
49. Cicéron, Off., I, 23, 80. Voir auparavant Aristote, Poi., 1333a 35-1334a 10 ou Nie., 1177b 5-12, qui
montrent que la paix n ’est pas visée ni conçue comme un état en soi à valeur universelle, mais comme
la paix d ’un peuple ou d ’un organisme politique, en vue du bien-être de ces derniers. C’est l ’universa­
lisme totalitaire chrétien qui allait convertir la paix particulière en un horizon de paix universelle, dont
26 Françoise M onfrin

est dissimulé sous un discours civilisateur et parfois philosophique (la réflexion


sur le droit). On se souviendra en particulier - si l’on doit ne retenir qu’une seule
citation - des vers célèbres de VÉnéide appelant Rome à se rendre maîtresse du
monde et de sa paix :
« D ’autres forgeront avec plus de grâce des bronzes qui sauront respirer, je le crois du
moins, ils tireront du marbre des visages vivants, ils plaideront m ieux, ils figureront
avec leur baguette les mouvements du ciel, diront les levers des astres. Quant à toi,
Romain, souviens-toi de gouverner les peuples en les soumettant à ton imperium. Telle
sera ta politique. Impose la pratique de la paix, épargne ceux qui te sont soumis et
dompte les orgueilleux. » 50

Ces vers allaient longtemps conserver la force d’une maxime de la politique


impériale, y compris de celle des princes chrétiens, mais aussi, on le verra, de
l’Église.
Dès les premiers temps de Rome, au dire de Tite-Live51, la guerre et la paix
furent considérées comme deux voies de l’expansion romaine, bénies toutes deux
par les dieux (et plus tard par Dieu), comme le révèle la prière des Ludi saecula­
res commémorant la fondation de la Ville qui furent célébrés, avec des prières et
des sacrifices pour la conservation de Rome, tous les cent dix ans (la durée du
saeculum) entre le règne d’Auguste52 et de Philippe l’Arabe en 24853. Cette
prière implore les dieux : « Pour qu’ils daignent accroître dans la guerre comme
dans la paix la puissance (imperium) et la supériorité (maiestas) du peuple
romain »54. Et le « grand homme », l’homme d’exception dans l’histoire de
Rome, s’illustre pace belloque, tel Camille qui appartient à ces héros entièrement
construits par la tradition romaine et érigés en exempla cités tout au long de
l’Antiquité, tel César55 ou Auguste, vainqueur dans la guerre civile à laquelle il

la perspective sanctificatrice autoriserait, mesurée surtout à l’aune de l ’éternité promise, toutes les
contraintes physiques et morales sur l ’individu (voir infra, p. 59-60).
50. VI, 847-853. Le thème de l ’expansion et de la domination de Rome par les armes, les lois et la paix,
court tout au long de l ’historiographie de l’Empire ainsi que de la littérature poétique qui le célèbre,
dominé par le souvenir virgilien : voir par exemple, au IVe s., Rutilius Namatianus, I, notamment
V. 63-80.
51. 1,21,6.
52. La tradition des leux séculaires remonterait, selon les Res Gestae d’Auguste, au v e s. ; mais c ’est bien
ce dernier qui, pour des raisons politiques, décida de les rétablir (voir J. SCHEID, Romulus et ses frères.
Le collège des Frères Arvales. Modèle du culte public dans la Rome des empereurs [BEFAR 275],
Rome, 1990, p. 728-729).
53. L’importance que conservaient ces jeux aux yeux des Romains païens de l ’Antiquité tardive devait être
attestée par les regrets qu’appellerait leur suspension. Pour les différentes célébrations des Jeux sécu­
laires, voir les n. de Fr. PASCHOUD dans le commentaire de Zosime, H, 4 et H, 6 (en particulier la n. 12
pour la question du projet de célébration de 304), et pour la description des rites les n. de II, 5.
54. Voir G. B. PlGHI, De ludiis saecularibus populi Romani Quiritium libri VI [Pubblicazione
dell’Università cattolica del S. Cuore, Ser. 5, Scienze filologiche, 35], Amsterdam, 19652.
55. Ovide, Ai., 15, v. 746-750.
G uerre et paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 27

mit fm et dans les guerres extérieures56, tels tous les princes présentés dans les
« portraits » du bon empereur.

La guerre et la paix, deux états religieux

Outre l’insistance constante sur les règles religieuses présidant à la déclaration


des guerres et à la conclusion des paix, les états de guerre et de paix sont en eux-
mêmes des états religieux, et sans doute le sont-ils avant même la formalisation
des dites règles. L’indice le plus évocateur en est sans doute le fonctionnement du
temple - un arc à deux portes - de Janus Quirinus/Geminus au Forum Romanum,
dont les portes étaient ouvertes en temps de guerre, fermées en temps de paix57. Il
y avait donc une expression rituelle de la guerre et de la paix dont la tradition
rapportait l’instauration à Romulus ou à Numa Pompilius, mais qui prit un relief
particulier sous Auguste en raison de sa politique de pacification de l’Empire (ou
de sa propagande de paix)58. Procope atteste qu’au VIe s., ce rituel, et donc le
substrat religieux sur lequel il reposait, conservait son sens pour les derniers
fidèles des anciens dieux de Rome, qui cherchèrent à ouvrir les portes durant le
siège de la Ville59. Parmi les autres expressions religieuses, en l’occurrence de la
seule paix, il faudrait mentionner aussi Y Ara Pacis Augustae dédié en 9 av. J.-C.,
dont le programme décoratif reprend les mêmes thèmes politiques et religieux
que ceux développés par Virgile (rinceaux évoquant l’âge d’or, illustration de la
piété du prince, allusions aux mythes de la fondation de Rome)60, ainsi que le
témoignage des images monétaires.
L’organisation des camps porte également témoignage du lien fondamental
entre guerre et sacré, armée et reügion. Ils constituaient un microcosme religieux
dont l’enceinte avait le même caractère sacré que le pomœrium de la cité ; la
tente du général, dans le praetorium, était un augurale, un lieu où il prenait les
auspices - la consultation des entrailles des victimes avant toute opération mili­
taire faisant partie des règles romaines de la guerre61, comme déjà des règles
grecques ; au centre du camp se trouvait une chapelle devant laquelle se dérou­
laient les cérémonies religieuses62, où étaient conservées les enseignes (les

56. Ovide, Ai., 15, V . 822-834.


57. Rite de passage décrit par Virgile, En., VH, v. 601-623.
58. RG, 13 ; Suétone, Aug., 22,1 ; cf. aussi Virgile, En., I, v. 286-297.
59. Procope, Bell. Got., 1,25,20 (= Histoire de la guerre, V, 25).
60. Bibliographie dans D. Kienast , Augustus, Darmstadt3, 1999, p. 239-244, ainsi que G. SAURON,
L ’Histoire végétalisée : ornement et politique à Rome, Paris, 2000 (voir aussi le compte rendu de
R. COHON, « Form and Meaning : Scrollwork on the Ara Pacis, Grotesques in furniture design », dans
JRA, 15,2002, p. 417-428).
61. Cf. Cicéron,Diu., 1,43.
62. On connaît encore relativement mal l ’architecture militaire du Bas-Empire. Pour un exemple parti­
culièrement représentatif, celui de Qasr-Qarun (Dionysias d ’Égypte), voir J.-M. CAKRIÉ, « Les castra
28 Françoise M onfrin

signa), revêtues elles-mêmes d’un caractère sacré - on jurait par elles et un culte
leur était rendu63. À partir de l’époque impériale, les imagines sacrae leurs furent
associées ; au culte des enseignes venait parfois s’adjoindre celui du numen ou
des numina impériaux. Le lien entre loyauté politique et religieuse était donc
étroit64, ce qui devait mettre les chrétiens dans une situation particulièrement
difficile : ils peinèrent à convaincre que le refus des rituels religieux imposés aux
soldats n’impliquait pas un refus du pouvoir politique (la situation des soldats
chrétiens n’étant qu’une illustration parmi d’autres des problèmes que pouvait
poser la participation à la vie civique commune dans un univers qui ignorait le
principe de séparation entre sphère profane [publique] et sphère religieuse
[privée]). Comme l’écrivait très justement R. Turcan : « Les chrétiens se feront
tuer pour ne pas adorer l’empereur païen. Mais, [ajoute-t-il] quand il se fera chré­
tien, ils brûleront de l’encens au pied de sa statue... »65. Et cette dimension
civique qui avait précisément entraîné la mort de certains fidèles devait, paradoxa­
lement, assurer à la religion impériale sa survie en régime de chrétienté, moyen­
nant transformation et, partant, devait permettre aux chrétiens d’être des soldats
fidèles à leur chef.
La même intrication de la loyauté du soldat envers son chef, et de la
reconnaissance de facto du pouvoir suprême dont ce dernier tenait son pouvoir
terrestre se retrouve dans le serment qu’il devait prêter lors de son engagement et
renouveler l’occasion de la fête des calendes de janvier ainsi qu’à l’occasion de
l’anniversaire de l’avènement, au dies imperii, qui était un jour sacré. Du simple
fait qu’il constituait un engagement envers un être qui tenait son pouvoir des
dieux païens, et qu’il était prêté en des occasions religieuses, il en devenait lui-
même un engagement également religieux66. Le mot sacramentum pose un

dionysiados et l ’évolution de l ’architecture militaire tardive », dans MEFRA, 86, 1974, p. 819-850
(offrant de nombreuses comparaisons avec d ’autres camps ou castella), qui situe la construction avant
Dioclétien, vers le milieu du me s. ; voir aussi, par exemple, M. LENOIR, « Une martyre près des
Principia. À propos du camp et de la basilique á ’Ala Miliaria », dans MEFRA, 98,1986, p. 643-664.
63. J. HELGELAND, « Roman Army Religion », dans ANRW, H, 16, 2, 1978, p. 1371-1505, notamment
1490 et suiv. Tertullien, Apol., 16, 8, et Nat., I, 12, 15, offre deux témoignages particulièrement
précieux sur la religion des camps qu’il dénonce.
64. R. T u r c a n , « Le culte impérial au me siècle », dans ANRW, H, 16, 2, 1978, p. 996-1084, emploie,
p. 1011, l ’expression « civisme cultuel ».
65. Ibid., p. 1083.
66. Le serment prêté devant les tribuns fut imposé pour la première fois, au dire de Tite-Live, XXH, 38,
2-5, en 216 av. J.-C., au cours de la deuxième guerre punique ; auparavant, les soldats ne prêtaient
serment qu’au moment de leur enrôlement. La formule du serment ne paraît pas avoir comporté alors
d’élément proprement religieux : les soldats juraient seulement « de ne pas s’enfuir sous l ’effet de la
peur, de ne pas quitter leur rang sauf pour récupérer ou prendre un javelot, pour frapper l ’ennemi ou
pour sauver un camarade » (voir aussi des formules un peu différentes chez Aulu-Gelle, XVI, 4 ,2 -4 ;
Polybe, VI, 21, 2-3). Avant la formule christianisée transmise par Végèce, H, 5, on ne possède pas de
version officielle complète du serment, mais l’on a supposé qu’il avait subi peu de modifications
depuis l’époque républicaine, hormis l’adaptation à la religion nouvelle.
G uerre et paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 29

problème complexe d’évolution sémantique, mais il est certain qu’à l’époque où


se développe le christianisme, il revêt pour les païens à la fois un sens profane
(l’engagement du soldat envers son général), en même temps qu’un sens
religieux, dont témoigne par exemple Apulée au ne s. lorsqu’il évoque « l’enga­
gement » du dévot Lucius dans la « sainte milice » d’Isis67. Or, pour les chrétiens,
le sacramentum était d’abord le « serment », le « sacrement/engagement sacré »
de la nouvelle alliance scellée par le baptême. Ainsi, lorsque fut exigé des soldats
chrétiens qu’ils prêtassent le sacramentum militaire, ils virent une incompatibilité
radicale entre deux engagements exprimés pas le même mot - l’un à l’égard de
Dieu et de son Église, l’autre à l’égard d’une armée commandée par un empereur
qui tenait son pouvoir des dieux païens. La même ambiguïté affectait signum : si
c’était 1’« enseigne », le « mot de passe », c’était aussi, ou plutôt d’abord, pour
les chrétiens, le « signe » [de la croix]. Or, comme l’affirmait Tertullien, « il n ’y a
aucun arrangement possible entre sacrement divin et serment humain, enseigne
du Christ et enseigne du diable, camp de la lumière et camp des ténèbres »68 ;
l ’opposition serait particulièrement tangible, concrète, dans les récits qui met­
traient en scène le refus du soldat chrétien de porter le signaculum marquant son
état militaire après avoir reçu le signum salutare69. En revanche, lorsque l’Empire
serait devenu chrétien, le serment70 cessa de poser problème : les soldats jurèrent
désormais « par Dieu, par le Christ, par le saint Esprit et par la majesté de l’empe­
reur qui, aussitôt après Dieu, doit être vénéré et adoré par le genre humain » et,
ajoute Végèce qui en livre la formule : « C’est en effet Dieu que sert un civil ou
un soldat, quand il chérit fidèlement celui qui règne à l’instigation de Dieu. »71

La guerre injuste et impie

Si la guerre extérieure, à condition que les règles soient respectées, peut être
« juste » et « pie », en revanche, fondamentalement injuste est la guerre intestine,
qui ne répond à aucun des critères définis plus haut. Déjà dans VIliade, Nestor
avertissait Agamemnon ainsi que tous les Grecs : « Non, il n’a ni clan ni loi ni
foyer, celui qui désire la guerre intestine, la guerre qui glace les cœurs. »72 Puis,
dans la Grèce classique, ce fut l’expérience des rivalités constantes entre les cités,

67. M., XI, 15,5.


68. Idol., 19, 2 ; voir aussi Cor., notamment 11, 1 ; Mart., 3, 1 ; Scorp., 4, 5 (voir D. MlCHAÉLIDÈS,
Sacramentum chez Tertullien, Paris, 1970, p. 56-60). Pour le refus du culte des enseignes, voir aussi
Nat., 1 ,12,15, et Cor., 12,3-5.
69. Par exemple Passio Maximiliani [BHL 5813], 2,6-7.
70. Pour lequel se maintient le mot sacramentum.
71. H, 5 (trad. G. DAGRON, Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, 1996,
p. 144-145).
72. //., IX, 63-64.
30 Françoise M onfrin

que l’on tendit à assimiler, à partir du IVe s. à des guerres civiles, à des staseis
parce qu’opposant les Grecs aux Grecs73, l’émergence d’une conscience de la
communauté hellénique, ainsi que les turbulences de la démocratie qui amenèrent
à distinguer entre guerre condamnable et guerre louable, ou du moins acceptable.
Toujours condamnable est la stasis, la rébellion, la « révolution », la discorde
(Éris) - surtout entre les citoyens, mais aussi parfois entre les cités grecques - qui
conduit à la guerre civile, la guerre qui se déroule au sein de Voikos, qui rompt les
engagements d’amitié pris sous le regard des dieux, qui peut conduire à l ’anéan­
tissement des empires les plus puissants. La discorde est bien souvent présentée
comme une conséquence de la mania, à laquelle correspond le furor latin (mot
caractéristique de la guerre injuste), de Vhybris, de la « soif de meurtre »74, qui
conduit l’homme à rejoindre la nature de la bête féroce - d’où la fréquence de la
comparaison avec les bêtes fauves pour les fauteurs de stasis, qu’on devait retrou­
ver dans la dénonciation des persécuteurs et de tous les « déviants » chrétiens.
Thucydide fournit une définition exemplaire de la stasis en rapportant
comment les Corcyréens liquidèrent leurs concitoyens partisans de la démocratie
- parents, amis, suppliants protégés par l’asylie des temples - , analysant avec
pessimisme les causes de la guerre civile (« le pouvoir voulu par la cupidité et par
ambition ») ainsi que les mécanismes complexes qui l’amènent à s’étendre à
l’œkoumène grec tout entier à partir d’un premier foyer de dissension75. L’état
opposé à celui de la stasis qui dresse les uns contre les autres ceux qu’unissent
« la parenté et la communauté d’origine », qui sont « naturellement amis »76, est
l’entente et la concorde (l’homonoia) et/ou la « paix commune », associées
parfois à la vertu de « piété », à Veusebeia. Par opposition à la stasis, la guerre
contre l’étranger (polémos), contre ceux qui sont « naturellement ennemis »77,
s’en trouva valorisée jusqu’à devenir un dérivatif proposé à la guerre civile78, car
on percevait combien la menace d’un ennemi extérieur pouvait réconcilier les
éléments d’un même ensemble politique et culturel que déchiraient rivalités et
dissensions (ainsi par exemple la guerre contre les Perses79).
Rome reprit largement ces grandes oppositions entre stasis et polémos, qui
correspondent à guerre « juste » (si les règles en sont respectées) et guerre fonda­
mentalement « injuste », la guerre civile. Même si l ’histoire de la Rome républi­

73. J. de ROMOLLY, « Guerre et paix entre cités », dans J.-P. VERNANT éd., Problèmes de la guerre en
Grèce ancienne, Paris3, 1999, p. 273-290, notamment p. 286.
74. Cf. Eschyle, Eum., 858-425.
75. m, 82-83.
76. Platon, Rsp., V, 470 bd.
77. Ibid., 470 b.
78. Pour le rôle de la guerre contre l ’étranger comme correctif aux guerres fratricides, voir par exemple
Platon, Leg., 1,628 ab.
79. Voir par exemple Isocrate, Pan., largement consacré au thème de la concorde entre les Grecs obtenue
grâce à leur coalition (sous l’hégémonie d’Athènes) contre les « barbares ».
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 31

caine avait connu bien des conflits entre citoyens, ce fut la Guerre civile qui
entraîna la chute de la République, l’horreur du règne de la « Discorde », « cet
embrasement général » de tout l’Empire qui fut « plus qu’une guerre », provo­
quée par la fureur de César et de Pompée, pour reprendre les mots de Florus80,
qui conduisirent les Latins, réfléchissant aux causes, aux méthodes et aux consé­
quences de la guerre civile, à définir la guerre « injuste », « impie », et en consé­
quence à affiner la notion de « guerre juste » (c’est ce que l’on a vu avec Cicéron)
et à définir plus positivement la « paix », étroitement liée à l’idée de concordia,
« salut des êtres et de l’universelle harmonie, amour sacré du monde »81, pensée
sur le modèle de Vhomonoia : au couple grec eirènè / homonoia correspond le
couple latin pax / concordia, avec la même note de spécialisation - paix se
rapportant plutôt à la sphère des relations extérieures, concorde à celle des rela­
tions civiles, « domestiques ». On devait retrouver dans la réflexion chrétienne sur
la guerre et la paix la même dialectique poussant à forger, à partir de l’analyse des
troubles internes à l’Église, l’idée de paix et, par voie de conséquence, d’ortho­
doxie et d’orthopraxie.

Deux types de guerre sont vigoureusement opposés : la guerre menée contre


les ennemis de Rome (bellum externum) et la guerre civile (discordiae intestinae,
secessio, ciuile discidium, perturbatio, seditio, tumultus, bellum intestinum,
bellum sociale, ciuile, domesticum, etc.). Contrairement à la guerre contre les
ennemis extérieurs qui peut être, sous certaines conditions, comme on l’a vu,
« juste » et « pie », la guerre civile qui déchire de l’intérieur une communauté en
principe solidaire (religieuse, familiale, sociale, urbaine, civique) est une guerre
impie, « la pire des impiétés »82 (bellum impium, nefarium - les deux adjectifs
sont souvent associés - funestum, etc.). Comme tout acte impie, elle entraîne des
effets catastrophiques que la cité, l’individu, responsables, doivent réparer collec­
tivement. Lucain recourt à l’oxymore saisissant de « vœu impie » pour décrire ces
luttes dans lesquelles les combattants espèrent « la gorge des pères, la poitrine des
pères »83. Et Florus, dans le tableau de la « décadence » de Rome, oppose les
« années dorées », quand Rome « soumit l’Afrique, la Macédoine, la Sicile et
l’Espagne » (donc les années des « guerres justes et pieuses contre les nations
étrangères », celle de l’expansion romaine), période durant laquelle « la conduite
avait été belle, hors de pair, pieuse, sainte et magnifique », et les siècles suivants,
où l ’Empire « se déchira lui-même », accumulant les « crimes commis contre des
concitoyens », « les batailles honteuses et impies »84. Le lien entre la guerre

80. H, 13,4 (IV, 2). L’expression fut réutilisée par Augustin, Ciu., in , 14,1.
81. Lucain, IV, V . 190-191.
82. Lucain, H, V . 286.
83. Vn,v. 180-183.
84. 1,34,1-5 (H, 19).
32 Françoise M onfrin

impliquant les hommes appartenant à une même communauté et la guerre contre


les dieux est donc très étroit. Ce sont les « ennemi(s) des dieux et des hommes »85
qui entreprennent les guerres civiles, menées « contre les lois divines et
humaines »8687.La guerre civile, de l’ordre du sceluss1, est sacrilège88 - l’équiva­
lence entre impius et iniustus s’établissant d’elle-même, puisque l’atteinte aux
lois est une atteinte aux dieux. L’étroitesse de la connexion entre guerre intestine
injuste et impie, et guerre menée contre les dieux, ressort particulièrement lors­
qu’à l’accusation de sédition vient s’ajouter, comme c’est parfois le cas, celle de
« nier les dieux », de professer une doctrine fausse contre les dieux traditionnels
de la cité : ainsi, Cicéron accuse C. Papirius Carbo, tribun en 131, puis consul en
120 avant J.-C., partisan de Caius Gracchus et adversaire de Scipion Émilien,
d’être un « citoyen séditieux et malhonnête, auquel même son retour vers les gens
de bien ne put lui valoir sa grâce »89, et met son « audace criminelle » explicite­
ment en relation avec son athéisme90. Ces accusations conjointes de sédition, de
trahison, d’impiété, de superstition (au sens que lui donne pour la première fois
Cicéron, à savoir une croyance non seulement fausse, mais aussi contraire au mos
Romanorum91) ainsi que d’athéisme furent lancées contre les chrétiens au ne et au
me s., puis reprises, de manière beaucoup plus systématisées, notamment du point
de vue de l’articulation logique entre piété, religion, communauté politique et
civique, par Julien l’Apostat dans les années 360 ; de leur côté, les chrétiens repri­
rent aussi pour partie à leur compte, lorsqu’ils constituèrent une force majoritaire
politiquement, sinon numériquement, ces mêmes reproches à l’encontre des
païens.
La seule réponse à ces actes criminels aux yeux des hommes et des dieux, le
seul devoir du citoyen juste et pieux était d’accepter la guerre, si injustes et
impies qu’en fussent les premiers responsables. Juste et pie, conforme à la reli­
gion, donc, était le combat de ceux qui s’engageaient pour le respect des hommes
et des dieux, pour le rétablissement de la paix et le rejet de la servitude : ainsi le
jeune Octavien qui avait pris les armes à bon droit pour Cicéron92, car il avait
délivré Rome du joug de la servitude d’Antoine93 et il combattait pour « les
temples des dieux immortels, les murs, les maisons et les demeures du peuple

85. Cicéron, Phil., ü , 26,65 ; X m , 7 ,1 6 ; Floras,D, 9 12.


86. Saltaste, H., EŒ, 9.
87. Cicéron, Cat., 1 ,11,27. Belle opposition aussi entre « guerres justes et pieuses contre les nations étran­
gères » et « crimes commis contre des concitoyens » chez Floras, 1,34 (H, 19).
88. Lucain,V n, V . 518.
89. Leg., IH, 16,35.
90. Nat., 1,23,63.
91. Voir notamment Nat., H, 28,71 ; Diu., 2,148-149.
92. Phil., XI, 14,32.
93. Voir par exemple Phil., IV, 1,3-2,4 ; VID, 4,12.
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 33

romain, les autels, les foyers, les tombeaux des ancêtres, les lois, les tribunaux,
la liberté, nos femmes, nos enfants, la patrie », promettant « la liberté, les lois,
les droits, les tribunaux, la domination du monde, la dignité, la paix, le repos »,
tandis qu’Antoine « machine et lutte pour bouleverser et détruire tout cela, pour
trouver dans le pillage de la République un motif de guerre, pour dissiper une
partie de nos biens et distribuer le reste à des parricides », et n’offre que des
perspectives « sanglantes, repoussantes, criminelles, odieuses aux dieux et aux
hommes, sans effet durable et salutaire »94. Toujours tenu, bien entendu, comme
le premier fauteur de la guerre civile, l’adversaire politique vaincu était supposé
mû par des intérêts particuliers, des jalousies, des rivalités personnelles. Ainsi
Antoine, « furieux de se voir préféré Octave, avait entrepris une guerre inexpiable
pour s’opposer à l’adoption d’un adolescent si énergique »95. Mais à la guerre
inexpiable d’Antoine répond la guerre « inexpiable » (ici au sens métaphorique)
assumée par Cicéron contre Clodius afin de sauver la république de la destruction
dont ce dernier la menaçait, et non pour sauvegarder ses intérêts propres et ceux
des siens96.
Les désignations injurieuses s’accumulent (si nombreuses qu’on ne saurait
citer ici les sources), et l ’on note que leur répertoire devait se maintenir sans
changement majeur sous les plumes chrétiennes pour stigmatiser l’adversaire
politique et/ou l’adversaire religieux, païen, hérétique ou schismatique97. La
caractérisation est souvent d’ordre politique : le fauteur de la guerre civile est un
tyran98, son adversaire est le défenseur de la liberté, comme on vient de le voir
pour Antoine et Octave. Mais il y a aussi une criminilisation des responsables de
la guerre civile : ce sont des brigands, des bandits, des pirates ravageant le pays
de l’intérieur, tandis que les combattants de la juste cause sont toujours présentés
comme des adversaires réguliers appartenant à une armée (et non à une « bande »,
une « faction »), combattant selon les lois de la guerre juste. D’autres forfaits
encore relevant du droit commun leur sont imputés : violences faites aux enfants,
honneur bafoué des femmes soumises au plaisir des vainqueurs... - là encore, ce
sont de tristes énumérations qu’un Lactance ou un Eusèbe ne devaient pas oublier
lorsqu’ils dénonceraient le comportement des persécuteurs et des adversaires de
Constantin. Suprême accusation, les ennemis auxquels sont affrontés les combat-

94. P hil, v m , 3,8-10.


95. Florus, H, 15 (IV, 4). Je cite à dessein cet exemple, car on devait retrouver, dans l ’analyse eusébienne
de la lutte entre Maxence et Constantin, une motivation du même ordre, l ’opposition entre l ’héritier
désigné, d ’âge tendre mais ayant déjà témoigné de sa vaillance, et le rival furieux de se voir dépossédé
de l ’objet de son ambition.
96. Har., 2,4.
97. Voir infra, p. 41 et suiv.
98. Dominus (et dominatio) opposé à 1’imperator, au bon gouvernant durant la période républicaine et le
Principat, puis tyrannus.
34 Françoise M onfrin

tants du parti juste sont assimilés à des parricides puisque prenant les armes
contre la patrie, contre des concitoyens - « le plus atroce de tous les parricides",
la destruction de la patrie »10°. Criminalisé, transformée en délit de droit
commun9910101, la sédition, la révolte était vidée de sa dimension politique - on
mesurera l’enjeu.
Autre accusation venant renforcer celle-ci : les séditieux eux-mêmes, et les
masses de manœuvre sur lesquelles ils étaient réputés s’appuyer, se recrutaient,
disait-on, parmi les couches les plus infâmes de la population, représentants de
professions méprisées ou honteuses (artisans, cabaretiers, boutiquiers, tenanciers
de lupanars ou trafiquants du sexe, gladiateurs et gens du spectacle, esclaves et
affranchis...) soupçonnés de jouer un rôle dans les séditions locales, accusés de
servir d’appoints mercenaires aux partis démagogiques. La guerre menée par les
séditieux, tirée du côté d’une criminalité ignominieuse, appelait et justifiait des
châtiments infâmes. On retrouverait le même phénomène dans l’univers chrétien.
Les fidèles furent victimes de semblables soupçons - constituer des associations
criminelles et s’associer à des gens perdus102 ; puis les hérétiques et les schisma­
tiques seraient dénoncés dans des termes identiques ; enfin, des accusations
semblables seraient lancées dans des affaires d’élection ou de contestation épisco­
pales, ainsi pour les évêques de Rome Damase à la fin du rve s. ou encore
Symmaque à l’aube du V Ie s.
Une troisième catégorie de désignations ou de comparaisons vise à exclure les
partisans de la guerre injuste de la société et de Yhumanitas civilisée. Tout
d’abord, la qualification de « barbare », assortie de toutes les tares afférentes - la
fureur, la rage et, de manière générale, les passions qui sont signes d’une âme non
policée par la pratique de la philosophie et le sens de l’État - les exclut de
l’œkoumène. Et si l’adversaire n’était pas lui-même taxé de « barbare », reproche
pouvait lui être fait de s’être allié à des Barbares, tel César, accusé de s’être

99. Terme employé non seulement pour le meurtre du père, mais aussi, par catachrèse, pour l’assassinat
d’une mère ou d’un frère (sens donné par Quintilien, V m , 6,35).
100. Cicéron, Off., m , 21, 83 ; on peut en relever de multiples exemples notamment dans Cat. et Phil., et
Augustin, Cm., 1,5, fidèle à Cicéron, appellerait à son tour Catilina et ses partisans « des parricides de
la patrie ».
101. Lorsqu’à la fin du IVe s., Claudien dresserait le portrait du « tyran » Gildon, comes et magister
utriusque militiae per Africam qui ne prit pas la défense de Théodose lorsque ce dernier eut à affronter
l ’usurpateur Eugène, puis qui entra directement en conflit avec Honorius, il réunirait encore toutes les
accusations traditionnelles envers les rebelles, parmi lesquelles celle d ’être un praedo puisque ayant
ravi l ’Afrique à l ’Empire (Bell., v. 160-163) : ici, le vol est caractérisé de manière quasiment littérale,
une province ayant été soustraite par la révolte à l ’Empire de Rome. Quelque vingt ans plus tard, sans
employer le terme de « voleur », Orose, VH, 36,2, devait lui aussi décrire l ’acte criminel de Gildon
en des termes qui indiquent clairement sa qualité d’usurpation de bien et de vol.
102. Ainsi, selon Tertullien, Fug., 13,3, les chrétiens de Carthage firent l ’objet de dénonciations similaires
auprès des autorités militaires de la métropole africaine.
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 35

appuyé, contre Pompée, aux Gaulois103. Ainsi, l’ennemi de l’intérieur se trans­


formait en ennemi de l’extérieur : là encore, c’est un procédé que les chrétiens
Lactance et Eusèbe utiliseraient largement, insistant sur les origines barbares des
persécuteurs (Galère) ; à partir de la fin du IVe s., les romains catholiques repren­
draient en la renforçant encore, dans une polémique devenue religieuse autant que
politique, cette accusation, car la réalité historique confirmerait le lien entre bar­
barie et hérésie (l’arianisme des Goths et des Vandales). Mais le processus
d’exclusion pouvait être plus radical encore, les fauteurs de guerres civiles se
trouvant ravalés au niveau de « bête fauve », qu’ils soient directement désignés
ainsi, ou que les descriptions de leur comportement, de leur voix (et non de la
parole : ils sont en deçà du discours humain) ressortissent au répertoire animal. Et
derechef, ces comparaisons se retrouveraient bien souvent sous les plumes
chrétiennes, pour évoquer tous les ennemis de l’Église - persécuteurs, schisma­
tiques, hérétiques - et ce d’autant que la Bible fournissait elle-même un beau
choix zoologique alimentant la typologie diabolique. Brigand, barbare, bête : ce
ne sont plus des semblables qui se livrent un combat fratricide, mais des ennemis
radicalement étrangers, des représentants d’espèces différentes puisque ne parta­
geant ni la même foi, ni le même droit profane et religieux - de tout temps, et
quelle que fut la religion dominante, il semble que l’homme devint moins homme
d’être « différent »... Ainsi, la guerre contre les « impies », contre les adversaires
des dieux et de leur création, la race humaine, devient une guerre « pie », une
guerre qui serait dite plus tard « sainte ».
Enfin, il faudrait aussi ajouter ici le recours au vocabulaire de la maladie, très
présent dans le discours sur la guerre injuste, et qui devait perdurer lui aussi dans
la polémique chrétienne. Comme les comparaisons précédentes, l ’assimilation de
la sédition à une maladie contagieuse, à une gangrène se développant à l’intérieur
même du corps civique, à un désordre monstrueux, conduit à répondre par des
mesures d’exclusion - de l’exil à l’exécution - justifiées par la préservation de la
« santé », c’est-à-dire de la paix de la communauté civique. « Dans le corps
humain, si quelque partie risque de nuire au reste du corps, nous la laissons brûler
et couper, préférant la perte d’un membre à celle du corps entier ; de même, dans
le corps de la République, pour sauver l’ensemble, tout ce qui est gangrené doit
être amputé », écrivait Cicéron104. L’idée, l ’image même de l’amputations perdu­
reraient dans la société chrétienne - l’excommunication et les interdictions socia­
les qui l’accompagnaient en en étant un des moyens.

103. Lucain,H,v. 534-536.


104. P hil.,V m , 5 , 16.
36 FRANÇOISE MONFRIN

L ’apaisement du conflit

Même s’il mettait fin à la discorde, tout apaisement des conflits n’était cepen­
dant point tenu pour acceptable : à la guerre « injuste » correspond l’idée de la paix
« injuste », soit qu’elle ne fût qu’une poursuite de la discorde et de la guerre sous
l’apparence de la paix105, soit qu’elle fût une paix « tyrannique » parce que conclue
avec un homme violent et injuste106. Pourtant, l’horreur et la crainte de la discorde
civile étaient si grandes qu’il se trouva toujours des voix pour œuvrer en faveur de
la concorde et défendre la paix, tel Cicéron qui, en 49 av. J.-C., s’intitulant alumnus
pacis, se fit le défenseur de la paix entre Pompée et César, alors qu’il devait refuser
la paix avec Antoine107, jugeant une paix « même injuste [...] plus avantageuse que
la plus juste des guerres contre des concitoyens »108, car au moins, elle préserverait
des vies humaines109 ainsi que la République, même « sous une forme diminuée et
affaiblie »110. Un autre argument en faveur de la recherche d’un compromis de
paix, quel qu’en fût le prix, vient parfois s’ajouter à ceux-ci, l’argument religieux
que suggère implicitement le dictateur M. Valerius Cornus dans le discours que lui
prête Tite-Live : entre l’iniquité d’une mauvaise paix et l’impiété de la guerre
civile, c’est la première solution qui doit prévaloir111. Ici, en revanche, l’ecclésio-
logie chrétienne marquerait une rupture nette : l’Éghse ne peut accepter de « règle­
ment inique » en matière de foi ni de discipline...

Paix et concorde

Éthiquement opposées, il s’établit cependant, entre guerre extérieure et


discorde interne, une dialectique nourrie par la réalité, exploitée parfois par les
dirigeants. Si la fin des guerres extérieures pouvait mettre en péril l’ordre social,
avec le désœuvrement des soldats licenciés, la ruine des paysans du fait de la
destruction de leurs récoltes, le déplacement des populations, en revanche,

105. Cicéron,Phil., VH, 3 ,8 -9 ; XTV, 7,20.


106. Cicéron, Phil., VIH, 4 ,1 2 , refusant la paix avec Marc Antoine, et poussant à la poursuite de la guerre,
parce que la cause en est « juste », et qu’elle est « nécessaire » pour assurer la liberté : le couple
iustus-necessarius devait être repris par les orthodoxes pour justifier la guerre menée contre les héré­
tiques et les schismatiques, de même que pour justifier les contraintes destinées à redresser les
pécheurs. L’alternative paix ou servitude se posa aussi face à un ennemi « de l’extérieur », comme
lorsque Porsenna marcha sur Rome (Tite-Live, H, 9, 5). De tous les exemples, Sylla incarna sans
doute le paradigme même du responsable d’une paix tyrannique, et Augustin devait encore le citer
pour démontrer que la paix pouvait être plus féroce encore que la guerre civile qu’elle concluait
(Ciu., m , 28).
107. Phil., VH, 7,7-8.
108. Epist., 310,3 : pax iniusta / iustissimum bellum. ; voir aussi 313,12,2-4, et 512,5.
109. P hil.,U, 15,37-38.
110. Epist., 458,1.
111. VH, 40,14, qui pose l’alternative « règlement inique » / « guerre impie ».
G uerre et paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 37

l’expérience prouva, comme en Grèce, que la menace étrangère pouvait faire


naître ou renaître la concorde, d’ailleurs à l’inverse, de même que les dissensions
romaines assuraient la sécurité de ses ennemis ou du moins le relâchement de la
pression que Rome exerçait sur eux112. En effet, l’opulence et la paix amenaient
la corruption, faisant ressortir « ces germes cachés de guerre qui ont toujours
englouti les peuples puissants »113, le péril provoquait un sursaut moral... La
guerre extérieure pouvait même être délibérément utilisée comme antidote effi­
cace de la guerre civile grâce au réflexe d’« union sacrée » que suscitait la
« crainte de l ’ennemi » (metus hostium) et à la discipline militaire des soldats en
alerte114 - une leçon que bien des nations devaient retenir... Ainsi, l ’idée était
familière aux historiens de Rome que la disparition de l’abcès de fixation qu’était
Carthage pouvait être la cause lointaine des séditions de la fin de la République :
c’est une explication suggérée déjà par Polybe et explicitement formulée par
l’auteur de la Rhétorique à Herennius115, que reprend Saliuste116, auquel l’em­
pruntèrent notamment Lactance117, Augustin118 ou Orose119 afin d’opposer aux
païens un jugement pessimiste à l’égard de l’évolution de Rome émanant de l ’un
des leurs et contrer, ce faisant, le grief fait aux chrétiens de porter atteinte à l’idéal
patriotique romain. Et, développant la même analyse, les écrivains chrétiens du
IIIe et du IVe s. attribueraient au relâchement ou à la cessation des persécutions -
la guerre menée contre les fidèles - la multiplication des discordes au sein de la
communauté des fidèles, les hérésies et les schismes.

Dépassées les luttes intérieures de la guerre civile qui mit fin à la République,
ce fut le Principat qui inaugura l’ère de la pax romana120, devenant, grâce à
l ’œuvre d’Auguste, la « Paix d’Auguste » : au dire des chantres de l’empereur, ce
fut un nouvel âge d’or, la renaissance de la paix du règne de Saturne, non seule­
ment dans le Latium, mais désormais dans un empire dilaté par les conquêtes121.
Cette paix était celle de tout l’œkoumène romain, marquant, au plan politique, le

112. Voir par exemple Tite-Live, IV, 2,.12 ; Tacite, H., V, 12,8 \Agric.,29.
113. Lucain, I, V . 158-181.
114. Tite-Live, 1 ,19 ; H, 39 ; H, 4 2,3. L’idée se retrouve chez Orose, V, 8 ,2 , peut-être inspirée de Florus,
1,34 (n , 19).
115. Polybe, VI, 57,2-58,13 ; Herr., 2,34.
116. C., X, 1 ; J., 41,1-3 ; H., 1 ,11 (Maurenbrecher), transcrit ou paraphrasé par Augustin, Ciu., D, 18,1
(voir aussi Ciu., HI, 21, et V, 12, 4 et 6) ; voir aussi H., I, 12 (Maurenbrecher) ; cf. Velleius
Paterculus, n , 1,1 ; Horns, 1,31,5 (H, 15) ; 1 ,47,7 (HI, 12).
117. Inst., VU, 15.
118. Outre les passages de Saliuste transcrits par Augustin, voir aussi Ciu., I, 30, 47 (repris dans Ps.-
Augustin, C. philosophos, disp., 1).
119. Hist., TV, 23,9-10.
120. L’expression elle-même est attestée pour la première fois chez Sénèque, Prou., IV, 14, qui l ’emploie
comme synonyme d’œkoumène romaine.
121. Virgile, En., VI, 791-797.
38 Françoise M onfrin

retour à la concorde {concordia) du prince, du Sénat et du peuple, comme le


montrent le développement du culte de Pax, introduite parmi les divinités par
Auguste, les images et les légendes monétaires qui font allusion à la restauration
de la paix et de la liberté et, au plan militaire, la victoire sur tous les ennemis de
Rome, contraints de rentrer dans la « paix » romaine, c’est-à-dire de se soumettre
aux lois de Rome122 - les deux paix, intérieure et extérieure, étant connexes123.
Le thème de la paix, qui ressortit à la propagande impériale, masque en effet
la poursuite des guerres de conquête (jusqu’à Trajan) et la réduction sans merci
des voisins de Rome qui semblaient (ou que Rome prétendait) présenter une
menace124, des peuples alliés ou soumis éprouvant des velléités d’autonomie,
pour lesquels la paix (en fait, souvent une capitulation contrainte), 1’« amitié »,
T« association » - les rapports de patronage et de clientèle125 ou, plus exactement
de servitude des peuples vaincus, dissimulée sous le nom de paix126 - qu’impo­
sait bien souvent Rome impliquaient de très lourdes contraintes- Néanmoins, les
guerres de Rome, destinées à accroître son empire territorial, visant à l’enrichisse­
ment grâce au butin, ou encore conduites afin d’augmenter la gloire d’un général
ou d’un empereur, étaient généralement présentées comme des guerres de libéra­
tion des peuples asservis, menées sous couvert du don de la libertas, du rétablis­
sement de la paix, et/ou comme des guerres dont le but était d’apporter la
civilisation et la loi aux peuples barbares127 : ainsi, elles apparaissent comme
fondamentalement justes au regard de la morale et de Yhumanitas. Hormis celles
des auteurs chrétiens hostiles, pour des raisons religieuses, à l’empire païen, rares
furent les voix romaines qui dénoncèrent les buts véritables des guerres. Assez
exceptionnelle est la remarque d’un Florus avouant qu’« on aurait de la peine - si
l’on peut avouer la vérité - à trouver cause de guerre plus injuste » que celle qui,
en 133 av. J.-C., réduisit Numance et n’apporta aux Romains que le triomphe

122. Voir par exemple le tableau révélateur que brosserait encore au rve s. Ps.-Aurelius Victor, Epist., 1 ,1-
14 (en s’inspirant de Suétone), des entreprises militaires d ’Auguste, consistant en une énumération de
ses victoires qui aboutirent à l ’annexion de nouvelles provinces et qui se conclut ainsi : « H eut une
telle horreur des troubles, des guerres et des dissensions que jamais, sauf raison légitime [c’est moi
qui souligne], il ne déclara la guerre à aucun peuple », reprenant la notation de Suétone, Aug., 21,4.
L’expression « contraindre à la paix » se rencontre dans ce même passage du Ps.-Aurelius Victor, à
propos des Gètes et des Bastemes, en 1,7.
123. À l a f in d u IVe s ., l ’u to p ie d e l a p a i x u n iv e r s e lle d é v e lo p p é e d a n s HA, Tac., 15,2, q u i s ’in s c r it d a n s la
d r o ite lig n e d e l a p r o p a g a n d e d e s Ie e t n e s ., m o n tre c la ir e m e n t le lie n e n tr e le s d e u x .
124. Voir par exemple Suétone, Aug., 21,1-4.
125. Cf. Cicéron, Off., Il, 8,27 ; Tite-Live, XXIX, 15,1 : pro fide et obsequio in populum romanum : ainsi
sont définies l ’obéissance et la foi que les cités conquises (puis plus tard les nations) furent tenues
d’observer à l ’égard du peuple romain.
126. Tite-Live, XXXVI, 7,12.
127. Rome reprit à son compte le discours grec sur la justification éthique de l’hégémonie athénienne,
comme facteur de libération et de civilisation des peuples conquis.
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique A l ’empire chrétien 39

d’un nom128 : une remarque reprise, l’on ne s’en étonnera point, par le chrétien
Orose129. Les critiques les plus virulentes à l ’égard des guerres de Rome émanent
de ses ennemis ; je ne citerai ici que le réquisitoire si frappant du chef calédonien
Calgacus, sous Vespasien, rapporté par Tacite : « Voler, massacrer, ravir, voilà ce
que leur vocabulaire mensonger appelle autorité et faire le vide, pacification »130.

La guerre juste est donc tant celle qui défend la patrie contre les ennemis exté­
rieurs que celle qui vise à assurer la paix et la prospérité intérieure, en éliminant
les criminels et les tyrans, et en assurant la pax deorum : moyennant les néces­
saires métamorphoses des références religieuses, les fondements de la guerre
juste telle que la concevrait pour des siècles la civilisation occidentale étaient
jetés. De la sorte, Rome put prétendre poursuivre la paix en menant constamment
la guerre. Ainsi le formulait Valére Maxime au ne s. : « J’aborde maintenant ce
qui est le principal honneur de l’empire romain et son principal soutien, les obli­
gations si strictes de sa discipline militaire qu’une salutaire persévérance a main­
tenue jusqu’à nos jours dans toute son intégrité et sa force : c’est pour ainsi dire
sur son giron et sous sa garde que repose dans une tranquillité profonde l’état de
paix heureuse dont nous jouissons. »131

C h r é t ie n s et E m pir e r o m a n o - c h r é t ie n

Les chrétiens pour leur grande majorité - certains, dès avant la Paix de
l’Église - puis l’empire chrétien, par la voix de ses penseurs politico-religieux ou
par celle des empereurs s’exprimant par leurs textes législatifs, leurs missives,
leur iconographie, poursuivirent la fiction de la « guerre juste », reprenant, sans
grand changement, les points énumérés précédemment, tout en convertissant les
devoirs de piété à l’égard des dieux du polythéisme en devoirs de piété à l’égard
du Dieu unique, et en conjuguant l’héritage « classique » avec les apports
bibliques. La conception de l’homme, de la société humaine et de son histoire,
comme d’un champ de bataille où, depuis la scène du jardin d’Eden, s’opposent
le projet de salut divin et l’esprit de perdition du diable, T« antique ennemi », le
tyran qui se dresse contre le créateur et maître légitime du monde, Dieu, explique
que le discours chrétien - qu’il soit théologique, homilétique, hagiographique,
poétique ou politique - ait pu puiser en permanence à la tradition « païenne » du
discours sur la guerre et la paix qui offrait des modèles et des instruments

128. 1,33,3 (H, 17).


129. Hist., V, 7,18 ; Orose joue sans doute sur le double sens, légaliste et éthique, de « injuste ».
130. Agr., 30,6-7.
131. H, 7, Praef.
40 Françoise M onfrin

intellectuels convertis au service de la religion nouvelle. Ce fut une véritable


« rencontre » entre ces traditions et la tradition biblique, aboutissant à l’élabora­
tion de la réflexion chrétienne sur la guerre, et sur la guerre au service de Dieu -
la guerre juste, sainte et nécessaire, et la paix à laquelle elle conduit. Faute de
place, je me bornerai à reprendre les éléments de continuité ou, le cas échéant, la
mise en cause de la doctrine romaine de la guerre juste et injuste, en les illustrant
par quelques exemples très limités.
Il m’est impossible de m’attacher ici aux textes bibliques concernant la guerre
et la paix, tant ils sont nombreux et divers. Je rappellerai seulement que l’Ancien
Testament, avec la réglementation de la guerre fixée par la législation mosaïque,
avec ses innombrables récits de batailles et ses perspectives de combats eschatolo-
giques mettant en scène « le Seigneur des armées »132 combattant pour les siens à
condition qu’ils respectent l’Alliance, fournit aux chrétiens133 des modèles de
réflexion sur la guerre, lesquels purent se combiner avec les références « clas­
siques » jamais oubliées : guerres menées contre les fidèles par les païens et les
hérétiques, guerres menées par l’Église contre les ennemis de Dieu et guerres pour
Dieu. De tous les récits vétérotestamentaires, ce furent, du moins à partir du IVe s.
dès lors que Constantin se convertit au christianisme, la libération de la captivité
égyptienne et les combats qui ouvrirent au peuple hébreu la Terre promise, sous la
conduite de Moïse et de Josué, qui exercèrent une influence prépondérante sur
l’élaboration de la figure du prince chrétien. Mais d’autres héros bibliques encore,
au premier rang desquels David (dans les livres de Samuel, dans les Chroniques et
dans les Psaumes) qui remporta ses victoires grâce à l’appui de Dieu, fournirent
également les modèles qui devaient inspirer le type du « soldat de Dieu », défen­
seur du Nouvel Israël ainsi que lutteur contre la loi du péché. Cela dit, rien ne
serait plus faux que d’opposer un Ancien Testament « guerrier » à un Nouveau
Testament pacifique. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob apparaît, autant
qu’un Dieu jaloux et seigneur de la guerre, comme un Dieu de paix, de justice et
de compassion (le Décalogue interdit de tuer) et c’est bien le judaïsme qui conçut
le Messie, selon la prophétie d’Isaïe, comme le « prince de la paix »134. Ce sont en
effet les thèmes paradisiaques et parousiaques de la paix forgés par le judaïsme,
l ’exemplarité, quant à la réalisation de la paix, de deux des types vétérotestamen­
taires du Christ, Melchisédech, roi de Salem, donc « roi de la paix », et Salomon,
figure emblématique du roi sage qui garantit la paix et la sécurité de Juda et
d’Israël, dont le nom lui-même signifie « paix », qui déterminèrent largement la
conception du Christ comme « Dieu de la paix », pour reprendre l’expression

132. Ml 4 ; 11.
133. Ceux-ci ont utilisé les textes bibliques, mais aussi les commentaires qu’en fit le judaïsme hellénis­
tique, qui puisait lui-même déjà à la double tradition grecque et scripturaire.
134. Is 9,5-6.
G uerre et paix d e l ’Antiquité classique A l ’empire chrétien 41

paulinienne qui vient de l’Ancien Testament135 : sa venue doit inaugurer le règne


de la paix136 et la cessation de toute discorde, que ce soit entre les hommes, ou à
l’intérieur même de l’homme. En conformité avec le modèle du Christ, le fidèle
est appelé à être lui-même pacifique dans ses relations avec ses frères, au sein de
la communauté ecclésiale aussi bien que dans le monde, ainsi que dans ses rela­
tions avec ceux qui lui sont hostiles. Néanmoins, selon le Nouveau Testament,
Jésus se présentait aussi comme venant apporter non point la paix mais la sépara­
tion137, le glaive138 (dont étaient invités à se munir aussi les Douze139) ; en outre,
l’exégèse chrétienne imputa parfois au Christ certains modèles et images guerriè­
res de l’Ancien Testament140. Se développa ainsi dès les origines chrétiennes,
favorisée parfois par une perspective apocalyptique, une vision plutôt belliqueuse
du Fils de Dieu, bien différente de l’image de douceur que suggérait un Clément
d’Alexandrie au ne s. dans son hymne du Christ141. Enfin, il faut signaler aussi,
me semble-t-il, le récit de la Passion et l’idée du triomphe sur la mort, avec le
tropaeum de la croix, pour lesquels la littérature comme l’iconographie feraient de
très abondants emprunts au vocabulaire de la victoire militaire et de ses symboles.
En outre, c’est bien aussi le Nouveau Testament, avec notamment le récit des
dissensions au sein des premières communautés chrétiennes, qui alimenta la
conversion chrétienne de la tradition païenne sur la guerre injuste.
Je ne retiendrai que deux types de situations pour lesquelles est particulière­
ment requis le fonds constitué par l’élaboration classique de la guerre juste et
pie, et de la guerre injuste : d’une part, la lutte contre le schisme et l ’hérésie ;
d’autre part, la guerre conduite pour convaincre ou contraindre à la conversion
chrétienne. Pour la lutte contre le schisme et l’hérésie, le discours chrétien
se constitua, on vient de le dire, dès les premiers temps du christianisme ; en
revanche, la réflexion sur la guerre visant à imposer la foi chrétienne ne
commença à se forger qu’à partir du moment où l ’Éghse trouva dans l’alliance
avec un pouvoir politique devenu chrétien les moyens d’une action concrète.

Le schisme et l ’hérésie, deux form es de la guerre injuste

L’Église, ou plutôt la communion des Églises locales, fut très tôt pensée
comme un « corps », en référence au Christ, comme une « société », à l’instar du

135. Rm 15,33 ; 16,20 ; 2 Co 13,11 ;Ep. 2,14-18, etc.


136. Cf. LC, 2,14, qui reprend Ez 3,2.
137. Le 12,49-53.
138. Mt 10,34 et Le 12,51 ; cf. aussi le texte énigmatique Le 22,36-38.
139. LC, 22,35-38.
140. Par exemple l’interprétation christologique de Ps 90 (91), 13, nourrissant le type du Christ triomphant
de ses ennemis. Il y a aussi, bien entendu, la typologie Moïse-Christ.
141. Paed., E0L
42 Françoise M onfrin

corps de la cité (l’influence de la tradition philosophique politique affleure


constamment dans les épîtres pauliniennes et deutéro-pauliniennes) ou de
l’Empire et de la societas civile - la comparaison étant implicite dans le terme
même d’ekklesia qui ne devait jamais perdre son sens original d’assemblée
concrète du dèmos, tel qu’il ressort d’Ac 19, 32. Comme tout corps, toute société,
toute nation, l’Église doit vivre dans un état de relation ordonnée de l’ensemble
des éléments qui la composent : les différentes Églises doivent être en paix
les unes avec les autres, les dirigeants doivent maintenir entre eux la collégialité,
la concorde, le consensus, qui définissent précisément 1’« Église catholique »142 ;
la paix et la concorde doivent également régner entre les membres de V ecclesia ;
la formation de tout « conventicule » séparé de l’Église visible instituée par Dieu,
reflet et anticipation de ce que Grégoire le Grand appellerait l’unique caelestis
patria, dont le critère distinctif est sa fidélité aux évêques, représentants des
apôtres, étant proscrite. Sous ces conditions, régnent la paix et la concorde entre
les hommes et Dieu. Pour décrire cet état d’unité et d’harmonie, la patristique
recourut largement au vocabulaire de l’unanimité politique et domestique, tout en
utilisant aussi les nombreux symboles offerts par l’Écriture. En cohérence, c’est
le lexique tout entier, ainsi que la palette variée des images et des comparaisons
de la guerre et de la sédition, de la « guerre injuste », qui, bien souvent, furent
requis pour décrire ce qui perturbait cet accord : en particulier les schismes et les
hérésies, suscités par le diable143, qui constituaient une « guerre impie contre
Dieu »144, qui rompaient l’unité de la foi et de la discipline comme la guerre
civile brisait la concorde de la cité145, dressant les fidèles les uns contre les
autres, amenant la persécution des vrais fidèles par les traîtres et les transfuges. Et
de même que le souci des dirigeants politiques fut toujours de restaurer l’ordre et
la paix de la cité et de l’Empire, le souci des autorités ecclésiastiques fut toujours
de restaurer la paix et l’unité de l’Église, et ce d’autant que la perspective du salut
étemel apportait toute justification pour contraindre à la concorde et à la paix.

142. Voir par exemple Cyprien, Unit. eccl. ou Ep. LV qui offrent un riche vocabulaire d’une part de la
collégialité, d’autre part de la concorde : consacerdos, coepiscopus, collega reviennent plus de 15 fois
dans cette lettre, et collegium et corpus 9 fois ; consensus, consensio, concordia y sont utilisés 10 fois.
143. Depuis Ignace d’Antioche, l’origine diabolique de l’hérésie et du schisme fut constamment réaffirmée.
144. Clément d ’Alexandrie, Str., HI, 12,2-3, à propos des Marcionites.
145. C’est avec Clément de Rome, à la fin du Ie s., que le vocabulaire de la concorde et des troubles civils
fait véritablement irruption dans le discours chrétien (voir A. Le BOULLUEC, La Notion d ’hérésie
dans la littérature grecque IF-llF siècles, Paris, 1985). Pour la patristique latine, on citera évidemment
les noms de Tertullien et de Cyprien. Le registre de la guerre « civile » transposé à la sphère ecclésias­
tique s’étend au fur et à mesure que surgissent hérésies et schismes, que se dessinent plus précisément
les contours de l’orthodoxie au fil des conflits doctrinaux, que s’affermissent d ’abord le pouvoir épis­
copal, puis celui de quelques sièges prééminents (Rome, Carthage, Alexandrie, Constantinople...) et,
enfin, que s’unifie la discipline ecclésiastique.
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 43

Le vocabulaire de la vie politique et de la guerre civile est très largement


requis pour dénoncer ceux qui perturbent l’unité de l’Église : d’une part, les
auteurs chrétiens étaient formés à la littérature classique dont les réminiscences
sont constamment présentes dans leurs œuvres ; d’autre part, les Bibles grecques
et latines elles-mêmes, qui fixaient déjà un emploi transféré dans la sphère reli­
gieuse du vocabulaire de la guerre et des partis, ne pouvaient que renforcer ce
recours. Les hérétiques et les schismatiques sont des « rebelles »146, des
traîtres147, reniant foi [et fidélité]148. Ce sont des « déserteurs », comme Satan,
l’apostat primordial, 1’« initiateur de l ’apostasie » ainsi que l’appelait Irénée,
passés au camp (castrum ou castra : le mot est extrêmement fréquent dans
ce contexte) du diable ou de l ’ennemi149 : comme les anges « déserteurs de

146. Rebellis est un mot bien attesté pour les hérétiques et les schismatiques dans toute la patristique latine
depuis Tertullien. On attirera l’attention sur l ’idée de la rébellion telle que la développe Cyprien,
notamment en Ep. m , où il réclame des sanctions disciplinaires contre les diacres se révoltant contre
les évêques, alors que les premiers sont ordonnés aux seconds, et soumis à l’obéissance ; on lira aussi
Ep. LXXm concernant le baptême des hérétiques où, jouant sur le double sens de signaculum (signe de
l ’engagement du soldat et enseigne/signe et sceau du baptême), il assimile l’évêque au « bon soldat » et
le Christ au général, le premier étant chargé de défendre le camp et les enseignes confiées à sa garde
par le second : « C’est le devoir d’un bon soldat de défendre contre les rebelles et les ennemis le camp
de son général. C’est la gloire d’un chef de garder les enseignes qu’on lui a confiées (Boni milites est
aduersus rebelles et hostes imperatoris sui castra defendere. Gloriosi ducis est commissa sibi signa
sentaré) » (ibid., 10, 1) : partant, l’évêque a un rôle de défense du sacrement de baptême, et donc de
l’Église, qui s’exprime par des métaphores militaires et belliqueuses (ibid., 11, 3 et 15, 2). Ces seuls
deux exemples empruntés à Cyprien, au milieu du me s., suffisent à suggérer, me semble-t-il, comment
de la rencontre entre tradition profane et tradition biblique (après le prototype de Lucifer, l ’ange
rebelle, je me limiterai à citer Coré, Dathan et Abiron comme « types » de la révolte contre l’autorité) a
pu naître l’idée de la guerre sainte telle que le christianisme devait la développer, à partir du moment où
l’empereur serait censé assumer un rôle épiscopal à côté de son rôle militaire (c’est l’idéologie impé­
riale d’Eusèbe), et où l’Église disposerait des moyens concrets de coercition qui réaliseraient effective­
ment ce qui n ’était à l’époque encore que de type métaphorique.
147. De même que les lapsi, les hérétiques sont des traîtres à 1’« accord de foi » impliqué dans l’engage­
ment du baptême - « traître » (proditor) étant amené parfois par la citation de 2 7m 3, 3-4 : voir par
exemple Clément d’Alexandrie, Str., VU, 90,1-2 ; Cyprien, Unit, eccl., 16, qui cite in extenso le texte
de Paul ; ibid., 22, qui utilise en outre, comme Ps-Tertullien, Haer., 2 , 5-6, Judas comme type de la
défection, de la « traîtrise » des hérétiques.
148. Par exemple Cyprien, Unit, eccl., 17 : pro fide perfidus, amené par la citation de 2 Tm 3, 1-9 ;
ibid., 21.
149. Alors que la littérature classique n ’employait guère « déserteur » pour désigner celui qui abandonne
son parti, ou qui passe d ’une école philosophique à une autre (en revanche, l’emploi du verbe dese­
rere est fréquent), desertor / desertôr (ainsi que automoleô : cf. Clément, 1 Clém., 28, 3) sont
employés par les Grecs comme par les Latins pour les hérétiques et les schismatiques : voir par
exemple Clément d’Alexandrie, Str., VH, 16, 100-101, 3, pour la comparaison avec l ’abandon du
poste assigné au soldat (le croyant) par le général (le Logos) ; Tertullien, Pretese., 3 ,12 ; 11,3 (deser­
ere fidem : expression peu courante dans la littérature classique, mais néanmoins attestée pour expri­
mer la trahison d ’un engagement politique et militaire, celle de la fides scellée par une alliance ou un
traité, telle celle des étrangers rentrés in fidem populi romani) ; Cam., 1 ,3 ; Cyprien, Ep. XLIV, 3, 2
(matrem deserere) : il oppose aux déserteurs ceux qui se veulent « être les défenseurs, les adsertores
44 Françoise M onfrin

Dieu »150, « celui qui le premier fit schisme, qui se sépara de l’Église catholique
avec ceux qu’il entraîna à sa suite, celui-ci fut un déserteur (desertor) », écrirait
Augustin en visant Donatus151. Parfois appelés aussi « transfuges » - le mot est
généralement utilisé dans son sens traditionnel (le passage d’un soldat au camp
ennemi), suggéré par la comparaison si courante depuis Paul du fidèle avec le
soldat et les images de la militia Christi}52 - , ils retournent leurs armes contre leur
propre famille153, leur propre cité et leur propre demeure154. Les exemples sont
innombrables, qui témoignent de l’adoption massive, pour les hérétiques et les
schismatiques, de l’image de la désertion et, plus largement, du vocabulaire de la
guerre extérieure et civile. À l’instar de l’ennemi déloyal et, dans une perspective
spécifiquement chrétienne, du diable fallax qui les inspirent, ils usent de ruse et
s’insinuent dans l’Église sous couvert de la paix pour mieux la détruire, pour sub­
vertir les fidèles qui ne seraient pas « armés de dévotion »155 ; combattants
déloyaux, ils dressent des embuscades dont doivent se dégager les fidèles qui
veulent regagner le giron de l’Église véritable156. Constituant des groupes séparés,
dissidents, les hérétiques et les schismatiques forment des « factions » - mot
souvent associé à « conspiration » {factio, conspiratio), comme dans la littérature

de l ’Évangile et du Christ) ; Ep. L, 2,1-2 ; Ep. LI, 1,1-2 où Cyprien associe désertion, fuite, traîtrise à
la foi ; Ep. LV, 24, 2 et 2 9,2 (Apostatae, desertores, aduersaríi, hostes) ; Ep. LVm, 10,2 (Dei deser­
tores et contra Deum rebelles), etc.
150. Terminen, Mol., 9 , 1.
151. S. Caes. Eccl., 2.
152. Voir par exemple Tertullien, Praesc., 12,2 : « Quel est le serviteur qui attend sa nourriture d ’un étran­
ger, pour ne pas dire d ’un ennemi de son maître ? Quel soldat s’en va demander des largesses et sa
solde à des rois qui ne sont pas alliés, pour ne pas dire à des rois ennemis, s’il n ’est un déserteur, un
transfuge, un rebelle (nisi plane desertor et transfuga et rebellis) ? » ; en Praesc., 3, 2, il utilisait une
formule suggérant plutôt le passage d ’un parti politique à un autre : in illam partem transierunt.
153. Cyprien et al. (lettre synodale), Ep. LVH, 3, 1 : « Des distinctions doivent être faites, frère très cher.
Ceux qui ont apostasié et qui, retournés au monde auquel ils avaient renoncé, y vivent en païens, ceux
qui, transfuges, passés à l’hérésie, prennent tous les jours contre l ’Église des armes parricides
(Interesse debet, frater carissime, inter eos qui uel apostatauerunt et ad saeculum cui renuntiauerant
reuersi gentiliter uiuunt, uel ad haereticos transfugae facti contra ecclesiam parricidalia cotidie arma
suscipiunt, et inter eos qui ab ecclesiae limine non recedentes) » : on retrouve indubitablement ici le
vocabulaire de la guerre civile, et cette conception extrêmement belliqueuse de l’hérétique et du schis­
matique qui s’exprime par le choix du vocabulaire laisse entrevoir la dureté des sanctions qui pour­
raient les frapper un jour.
154. Voir par exemple chez Jérôme, Tract. Psal., 82,7-8 : « Les Hagrites, que l’on doit interpréter comme
les prosélytes et les étrangers, qui avaient été concitoyens par le passé, puis sont devenus des étran­
gers : ils ne sont pas de la maison, mais d ’un autre lieu, puisqu’ils donnent l’assaut à la maison du
Père [ou de leur père] (qui fuerant antea dues, postea facti sunt peregrini : non enim sunt de domo,
sed alieni sunt, quippe qui domum patris impugnant). » Grâce à l ’interprétation allégorique des
peuples coalisés pour conspirer contre Israël, et plus généralement, à une lecture de ce psaume mis
dans son entier en rapport avec l’hérésie et la guerre contre le Christ, le glissement du répertoire
sémantique profane à celui de la communauté chrétienne s’opère tout naturellement.
155. Voir par exemple Maxime de Turin, S., 90,2.
156. Cf. Sent, episc., 11.
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 45

de la guerre civile157 - dont les auteurs chrétiens soulignent parfois le vil recrute­
ment158 ; ils ne représentent qu’un parti minoritaire, qui s’oppose au consensus
omnium159 ; à leur tête peut se trouver un « porte-enseigne »160, lui-même secondé
par des « satellites »161, comme dans les partis qui s’affrontaient à la fin de la
République romaine162 ; ils répandent autour d’eux leur hérésie : ce sont, écrit

157. Voir par exemple Cyprien, Ep. XLI, 2, 1-2 , XLIH, 2, 1 et 3, 2, à propos du diacre Felicissimus ;
XLV, 3,1-2 : « faction [hostile à Corneille de Rome] qui, par ses inventions et ses accusations calom­
nieuses », troublent les évêques et les fidèles, « faction » qui est « opiniâtre et hérétique (peruicax et
haeretica) » ; LH, 1 , 2 : « la funeste faction de la pernicieuse hérésie (haereticae prauitatis nocens
factio ) ».
158. Voir par exemple, la manière dont Cyprien, Ep. LIX, 1, 2, désigne la délégation conduite par
Felicissimus auprès de l ’évêque de Rome pour annoncer l ’élection de Fortunatus au siège de
Carthage : caterua et factione desperatorum. Caterua, qui désignait à la fois les bandes barbares et les
bandes regroupées autour des chefs des clans séditieux (le double sens est significatif...), est relati­
vement rare chez les auteurs chrétiens antérieurs à la fin du IVe s., mais devient ensuite extrêmement
courant.
159. C’est cette expression qui est le plus souvent utilisée, au détriment de celle de consensus uniuersorum
qui dominait dans la littérature de la guerre civile.
160. Cyprien, Ep. LIX, 9,1 : signifer seditionis.
161. Parmi d’innombrables emplois dans la littérature polémique chrétienne, on citera Cyprien, Ep. XLÏÏI,
7, 2 : « Mais si quelqu’un refusant de se convertir et de satisfaire à Dieu passe au camp de
Felicissimus et de ses satellites et se joint à la faction hérétique, qu’il sache qu’il ne pourra plus après
cela revenir à l’Église et être en communion avec les évêques et le peuple de Jésus-Christ (Si quis
autem paenitentiam agere et deo satisfacere detractans in Felicissimi et satellitum eius partes conces­
serit et se haereticae factioni coniunxerit, sciat se postea ad ecclesiam redire et cum episcopis et
plebe Christi communicare non posse). » Felicissimus est lui-même le « satellite » de Novat
(Ep. LH, 2 ,3). On pourrait retenir aussi les invectives d’Augustin, C. litt. Pet., U, 103, contre l ’évêque
donatiste Optatus de Thamugadi, allié du comte Gildon, « cet Optatus que païens, juifs, chrétiens, les
vôtres et les nôtres, dans toute l ’Afrique, proclament voleur, pillard, traître, oppresseur, séparateur, et
non pas l ’ami ni le client, mais le satellite de ce comte qui était son dieu, comme disait l ’un des vôtres
(ita ne uero Optatus, quem pagani, iudaei Christiani, nostri, uestri per Africam totam furem, raptorem,
proditorem, oppressorem, separatorem et illius, quem quidam uestrum eius dixit comitem deum, non
amicum, non clientem, sed satellitem clamant)... » : la phrase révèle particulièrement bien la péren­
nité du vocabulaire classique des luttes civiles et sa reprise par les auteurs chrétiens dans le contexte
du schisme et de l’hérésie, facilitée par le fait qu’à partir du IVe s., il put y avoir coïncidence, comme
ici, entre clan politique et clan religieux. On notera que « satellite » est souvent employé aussi pour
les acolytes du diable, ce qui est cohérent avec l’utilisation pour les hérétiques ou les schismatiques,
eux-mêmes inspirés par Satan : voir par exemple Augustin, Cat. rud., 18, 30 : « l ’ange qui, avec les
autres esprits, ses satellites, a refusé par orgueil l ’obéissance à Dieu et est devenu diable (et ideo nec
angelus, qui cum spiritibus aliis satellitibus suis superbiendo deseruit oboedientiam dei et diabolus
factus est) ».
162. Pour « porte-enseigne », cf. par exemple Cicéron, Dom., 5, 14 : « Sergius, écuyer de Catilina, ton
garde du corps [celui de Clodius], le porte-enseigne de la sédition, l ’excitateur des boutiques, un
repris de justice, un assassin (quis est Sergius ? Armiger Catilinae, stipator tui corporis, signifer
seditionis, concitator tabernariorum, damnatus iniuriarum, percussor, lapidator, fori depopulator,
obsessor curiae). » Pour « satellite », plus courant encore chez les auteurs chrétiens que païens, voir
par exemple, pour les auteurs classiques, Cicéron., Cat., 1 , 3 , 1 : « C. Manlius, l ’acolyte et l’instru­
ment de ton audace [sc. celle de Catilina] (C. Manlium, audaciae satellitem atque administrum
46 Françoise M onfrin

Cyprien, des suffragatores, des fautores haereticorum163. Comme les acteurs de la


vie politique, ce sont des « conjurés » qui « conspirent », non seulement contre le
pouvoir établi dans l ’Église, c’est-à-dire les évêques, mais aussi contre 1’« unité
voulue par Dieu » et la vérité164. A l’instar des révolutionnaires politiques, ils sont
travaillés par le désir effréné de l'innovation, ce « désir des choses nouvelles »
souvent invoqué pour expliquer la naissance des hérésies et des schismes. Ce sont
les expressions mêmes de la littérature des polémiques romaines qui sont repri­
ses165 et, en particulier, celles des descriptions de la Guerre sociale et de la Guerre
civile. Fr. Jacques a ainsi montré que, pour dresser le portrait de Novat dans sa
Lettre LU, Cyprien démarquait systématiquement « l’image reçue des factieux et
des tyrans » romains, avec tous leurs vices et passions monstrueuses166 ; une
recherche plus poussée suggérée par la lecture de son article montre que non seu­
lement Cicéron, mais aussi Lucain, Salluste, Florus et bien d’autres auteurs latins
et grecs de portraits « tyranniques » étaient mis à contribution par Cyprien comme
par nombre d’écrivains chrétiens pour retracer la genèse et la succession des héré­
sies ou des schismes167, qui s’opposent à l’unité et à la constance de la Tradition,
pour décrire ceux qui, issus du sein de l’Église, la persécutaient et la mettaient à

tuae) », ou encore Tacite, An., H, 4 5 ,4 : Maroboduus, « traître à la patrie, satellite de César (prodito­
rem patriae, satellitem Caesaris) ».
163. Cyprien, Ep. LXXin, 22, 2. Suffragator et fautor, même s’ils peuvent parfaitement être employés
dans un sens bénéfique (encourager le bien, soutenir les bons), sont bien attestés dans une acceptation
nettement plus négative pour les compétitions ou les luttes politiques (cf. par exemple Varron,
R., HI, 5,1 8 , qui associe suffragator et fautor dans une même phrase ; Cicéron, Phil., XQ, 1, 2 : les
« partisans d’Antoine [fautores Antoni] » ; Tite-Live, I, 47, 7-11, dans la description de l ’accès au
pouvoir de Tarquín -.fautorem infimi generis hominum ex quo ipse sit ; XLVQ, 30,7, pour les « parti­
sans » de plusieurs tendances : fautorum utriusque partis). Le mot est plus rarement employé pour
désigner la diffusion d’idées ou de comportements répréhensibles, mais on le rencontre : voir par
exemple Tacite, An., X m , 25,4, rapportant les désordres du règne de Néron, qui s’entourait de soldats
et de gladiateurs, et qui encourageait « les désordres du théâtre et les cabales en faveur des histrions
(fautores histrionum) ».
164. Voir par exemple Cyprien, Unit. Eccl., 1-2 ou Ep. XLIQ, qui recourt très largement au vocabulaire de
la guerre civile et de la conspiration.
165. Même continuité dans l ’univers grec, entre la dénonciation de T« innovation » pour les révolutions
politiques (cf. Aristote, Poi., 1305 b 41 ; 1316 b 19) et les changements en matière de religion (Platon,
Eutyphr., 5 a), et la dénonciation de 1’« innovation » par rapport à la tradition apostolique chez les
auteurs chrétiens (Clément d’Alexandrie, Str., VI, 16, 103, 3 ; 17, 107, 2 : voir A. L E BOULLUEC,
« Orthodoxie et hérésie aux premiers siècles dans l’historiographie récente », dans S. ELM,
E. REBILLARD, a . R omano , éd., Orthodoxie, christianisme, histoire (Collection de l ’EFR, 270),
Rome, 2000, p. 303-319, ici p. 305-306).
166. Fr. JACQUES, « Le schismatique tyran furieux. Le discours polémique de Cyprien de Carthage », dans
MEFRA, 94, 1982, p. 921-949. Peut-être faudrait-il insister un peu plus sur le fait que ce sont cepen­
dant des exempla bibliques et de longues citations littérales qui viennent illustrer les formulations
classiques.
167. Cf. Irénée, Haer., 5 ,4 ,2 -3 pour l ’opposition entre l ’unité et la constance de la Tradition, et la succes­
sion des innovations.
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 47

mal. La continuité est indubitable entre la dénonciation du désir des choses nou­
velles dans l’ordre du pouvoir profane, et la dénonciation de l’innovation coupa­
ble que le diable, mû par sa jalousie, tente d’introduire dans le corpus théologique
de la Tradition et dans l’ordre providentiel du monde instauré par Dieu. De même
que la sédition et la rébellion politiques menaçaient la cité et la paix des dieux qui
garantissait sa sauvegarde, de même l’hérésie et le schisme - deux formes certes
spécifiquement chrétiennes de la rébellion mais largement perçues et analysées à
l’aide des catégories de la guerre civile, donc de la guerre injuste - menaçaient
l’un le contenu de la foi, l’autre l’ordre ecclésiastique puis, lorsque l’empire fut
devenu chrétien, son ordre social tel que voulu par Dieu et son vicaire sur terre,
l’empereur.
Avant la paix constantinienne, l’Église ne disposait que de sanctions ecclésias­
tiques. La situation changea au IVe s. ; l ’existence des chrétiens et de l’Église (ou
des Églises) étant devenue licite, le pouvoir profane dut se préoccuper sinon de
définir, du moins de recevoir de leurs organes de représentation, les évêques et les
conciles, une définition du contenu de la foi et des règles de la discipline ecclé­
siastique, ne fût-ce que pour trancher en cas de différend entre les personnes, les
communautés, ou pour accorder des privilèges, ou pour réprimer des comporte­
ments soupçonnés de mettre en péril l’ordre public, comme le fit déjà Constantin
pour le schisme donatiste ou pour le conflit arien, engageant une tradition d’inter­
ventions dans les affaires internes de l’Église168. A fortiori, lorsque les princes se
reconnurent chargés par Dieu d’un devoir de préservation de la religion chré­
tienne, la législation impériale, parfois sollicitée par les dirigeants ecclésiastiques,
vint de plus en plus souvent doubler les sanctions ecclésiastiques par des sanctions
civiles destinées à ramener deux paix qui devaient se confondre toujours plus
étroitement, la paix religieuse et la paix civile169, les hérétiques et les schisma­
tiques étant passibles des mêmes châtiments que les criminels de droit commun et
les criminels politiques (confiscation des biens, exil, condamnation à mort), et le
schisme et l’hérésie tendant même à devenir des crimes de lèse-majesté ou contre
l’État, comme le montre l’extension du chef d’accusation de sacrilegium dans le

168. On renverra à la pénétrante analyse de la politique constantinienne offerte par Ch. PIETRI,
« Constantin en 324. Propagande et théologie impériales d ’après les documents de la Vita
Constantini », dans Crise et redressement dans les provinces européennes de l ’Empire (milieu du IIIe-
milieu du IVe siècle apr. J.-C.), Actes du colloque de Strasbourg (décembre 1981), Strasbourg, 1983,
p. 63-90 [=Christiana Respublica. Éléments d ’une enquête sur le christianisme antique (Collection de
l’EFR, 234), Rome, 1997, p. 253-280].
169. On trouvera de très nombres références dans K. THRAEDE, « Homonoia (Eintracht) », dans RAC, 16,
1994, coll. 176-289, notamment 259 et suiv. La lettre de Constantin à Alexandre et Arius,
VC, H, 64-72, en particulier 65,1-2, affirme déjà très fermement le lien entre concorde ecclésiastique
et paix de l’Empire - localement, on sait que les « factions » chrétiennes pouvaient en effet occa­
sionner d’importants troubles de l’ordre public.
48 Françoise M onfrin

Code Théodosien et le Code Justinien. L’édit Cunctos populos de Théodose en


380170 marqua là un tournant significatif, qui imposa en 380 l’orthodoxie romaine
comme norme ecclésiale et politique. L’évolution historique réalisa ainsi concrète­
ment ce que le vocabulaire avait préparé : le transfert de la conception et du voca­
bulaire gréco-romain de la guerre juste et de la guerre injuste dans le domaine
religieux chrétien, comme fondant le principe d’action d’un pouvoir politique
étroitement lié à l’Église171. C’est ainsi que dans une formule frappante, s’adres­
sant en 415 au comte Boniface pour obtenir l’intervention de l’autorité civile
contre les donatistes, Augustin devait écrire : « Il y a une persécution injuste
(persecutio iniustd), celle que font les impies (impii) à l’Égüse du Christ ; et il y a
une persécution juste (iusta persecutio), celle que font les Églises du Christ aux
impies [...] L’Église persécute par amour, et les impies par cruauté. »172 On
retrouve bien là les deux couples que l’on a vu précédemment opposés, surchargés
d’une redoutable dimension dogmatique et métaphysique, qui justifie l’emploi de
la coercition, voire le recours à la peine de mort, contre les hérétiques et les schis­
matiques, non seulement par le souci de la paix publique et le salut terrestre de la
communauté humaine, comme dans l’Antiquité païenne, mais par le salut des
âmes dans l’au-delà173.

Les guerres « saintes » de Constantin : libération, mission, croisade

Quitte à rappeler une évidence, il importe de souligner combien les images


que fournissent Lactance dans son De mortibus persecutorum et surtout Eusèbe
de Césarée, d’abord dans VHistoire ecclésiastique, mais principalement dans la

170. C r/îX V 1,1,2.


171. Pour l’évolution de la législation à l ’égard du schisme et de l ’hérésie à partir du IVe s., on continuera à
renvoyer au livre classique de J. GAUDEM ET, L ’Église dans l ’Empire romain siècles), Paris2,
1989 ; par ailleurs, on dispose depuis peu d’une édition bilingue annotée du 1. XVI du Code
Théodosien, qui porte sur la matière religieuse : Le Code Théodosien. Livre XVI. Texte latin, traduc­
tion française. Introduction, notes et index par É. M a g n o u -NORTIER [Sources canoniques, 2], Paris,
2002. Pour le donatisme en particulier, on trouvera pratiquement tout le dossier traduit dans
J.-L. M a i e r , Le Dossier du donatisme [TU, 134-135], Berlin, 1987-1989.
172. Ep. 185, De correctione donatistarum, 11 ; voir aussi, en 412, Ep. 138, notamment 10-14, qui se
réfère au ius belli légitimement employé par la respublica pour défendre son territoire.
173. H faut cependant souligner qu’Augustin ne peut être tenu pour représentatif de l’attitude générale des
évêques des r v e et Ve s. : un Ambroise, bien qu’inlassable champion de l’Église catholique, avait
vigoureusement protesté après la condamnation à mort de Priscillien. C’est la question du mal telle
que se Test posée Augustin qui explique sans doute son attitude d’extrême rigueur à l’égard des héré­
tiques et les schismatiques. H est impossible ne serait-ce que de l ’évoquer ici : je citerai seulement
Ciu., XIX, 13,2 : « Dieu ne persécute pas le bien qu’il a créé [la nature bonne créée en chaque être],
mais le mal que le diable a commis (nec ibi Deus bonum insequitur quod creauit, sed malum quod
[idiabolus] commisit). »
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 49

Vita Constantini et les Louanges de Constantin (Triakontaétérikos) auxquels


j ’emprunterai quelques exemples, infléchissent la réalité du règne constantinien.
A propos de l’historiographie constantinienne G. Dagron écrivait : « [ . . . ] il faut
bien montrer d’une manière ou d’une autre que le règne fut une charnière et non
pas un simple maillon, que l ’Empire se réveilla chrétien et que tout bascula ou
commença de basculer vers 312 ou 330. Il faut bien dresser de Constantin une
icône [...] »174 ; la même remarque pourrait être faite pour la première historio­
graphie chrétienne du règne qui, posant les fondements de la figure de « saint
Constantin », jetait en même temps les bases ce que l’on peut considérer comme
la première théologie politique chrétienne de l’histoire. Retraçant l’histoire de
l’avènement du premier prince chrétien de l’Antiquité ainsi que celle de son
règne tout dévoué à la cause chrétienne, Eusèbe s’appuyait sur un héritage déjà
complexe : celui de l’analyse profane des causes des troubles de la cité et de la
guerre civile où la jalousie tenait une grande place, dans la parfaite tradition de la
biographie tyrannique - ici, la jalousie des Tétrarques et de Maxence, puis de son
allié devenu rival Licinius ; la première conversion chrétienne de la figure du
tyran au travers des interprétations chrétiennes des persécutions subies par les
fidèles, que Lactance dans le De mortibus persecutorum, et Eusèbe dans
YHistoire ecclésiastique, transformèrent en une histoire providentielle aboutissant
au châtiment par Dieu des persécuteurs, des « théomaques » et à la victoire du
champion des chrétiens suscité par Dieu, Constantin ; enfin, le modèle biblique
de Moïse, tel que décrit par le Pentateuque, mais sans doute aussi tel que Philon
dans sa Vie de Moïse et, dans une moindre mesure Fl. Josèphe dans les Antiquités
juives, l’avaient interprété, combinant le donné vétérotestamentaire interprété par
le judaïsme hellénistique avec la tradition politique hellénistique. Or la relation
typologique Moïse / Constantin étabüe par Eusèbe confère d’emblée une dimen­
sion de guerre sainte aux luttes de Constantin, puisque fondée sur l’un des récits
bibliques majeurs des « guerres de Yahvé ».
Le premier épisode qui permet de métamorphoser une lutte politique en guerre
sinon sainte, du moins sanctifiée par l’appui divin, est la bataille du Pont
Milvius175. Lactance et Eusèbe de Césarée, les deux historiens chrétiens contem­
porains du règne, élaborent progressivement la métamorphose de la victoire de
Constantin sur un adversaire politique en victoire du champion providentiel du
Christ sur un « théomaque ». L’histoire de cette transformation est bien connue.

174. G. DAGRON, Empereur et prêtre, cit., p. 142.


175. Cf. l ’inscription de l ’arc de Constantin à Rome, sans aucune allusion au christianisme, mais avec la
formule imprécise instinctu diuinitatis (CIL VI, 1139) : Quod instinctu diuinitatis mentis magnitudine
cum exercitu suo tam de tyranno quam de omni eius factione uno tempore iustis republicam ultus est
armis arcum triumphis insignem dicauif, Lactance, Mort., 44, 1, ne dissimule pas le caractère de
guerre civile qu’a l'affrontement entre Constantin et Maxence : lam mota inter eos fuerant arma
ciuilia.
50 Françoise M onfrin

Lactance mentionne l’avertissement donné en songe au prince, la nuit précédant


la bataille, « de faire marquer les boucliers du signe céleste de Dieu et d’engager
ainsi le combat », ce qu’il fit, remportant ainsi la victoire sur Maxence « armé de
ce signe »176. S’il omet la vision avant la bataille dans son Histoire ecclésiastique,
Eusèbe y évoque « le trophée de la passion salutaire » qu’il aurait fait placer dans
la main de la statue le représentant, érigée au Forum romain, et donne le texte de
l’inscription qu’il [y ?] aurait fait graver : « Par ce signe salutaire, par cette véri­
table preuve de courage, j ’ai délivré votre ville que j ’ai sauvée du joug du tyran,
et j ’ai rétabli de plus le Sénat » - sans doute l ’interprétation chrétienne de l’ins­
cription de l’arc de Constantin177 ; enfin, dans la Vie de Constantin, l’évêque de
Césarée relate d’une part la manifestation d’un signe céleste vue par toute
l’armée, puis l’apparition du Christ réservée au seul Constantin, la fabrication du
labarum, son adoption comme « enseigne » dotée d’un rôle protecteur mira­
culeux178. Dieu l’assistant en cette occasion, comme dans toutes ses campagnes
contre ses rivaux ou contre des ennemis extérieurs179, Maxence, tel Pharaon, fut
englouti avec son armée dans le Tibre, tandis que Constantin triompha, tel un
nouveau Moïse libérant les Hébreux de la captivité égyptienne180. Quelques
années plus tard, Constantin partait en campagne contre Licinius, précédé du
labarum protecteur, et Eusèbe relate ainsi la bataille de Chrysopolis qui devait lui
assurer la maîtrise de l’Orient et lui permettre de réunir sous son seul gouverne­
ment les deux parties de l’Empire en 324 :
« Mêlant la fermeté à sa clém ence native, il se hâtait d ’accorder sa protection aux
opprimés, jugeant que c ’était une œuvre pieuse et sainte d ’éliminer un seul homme
pour sauver la plus grande partie du genre humain [...]. À la tête [de toute l ’armée], se
trouvait le symbola du bon espoir placé en Dieu < le sèmeion dont nous avons parlé>.
Sachant bien qu’il avait maintenant plus que jamais besoin de prières, il fit appel aux
prêtres de D ieu, pensant qu’ils devaient l ’accompagner et l ’assister comm e fidèles
gardiens de son âme. Celui qui affichait la tyrannie [sc. Licinius] savait parfaitement
que les victoires que Constantin avaient remportées sur les ennemis étaient dues à la

176. Lactance, Mort., 44, 5-6 ; l’allié de Constantin, Licinius, écrasait quelque temps plus tard son rival
Maximin Daïa grâce à la prière que lui avait enseignée l’ange de Dieu, et parce que Dieu lui avait
livré l’armée ennemie (ibid., 46-37). Eusèbe, VC, IV, 19, attribue à Constantin cette prière qu’il aurait
fait apprendre à ses soldats chrétiens pour qu’ils la récitent le dimanche.
177. HE, IX, 9,10-11 ; cf. VC, 1,40.
178. Eusèbe, VC, 1,27-32.
179. Dans VC comme dans LC, Eusèbe affirme à plusieurs reprises que Dieu fut l’auteur de toutes les vic­
toires de Constantin - c ’est là la christianisation de l’idéologie impériale traditionnelle de la victoire
étemelle du prince : ainsi en VC, 1 ,6 ; H, 19 ; H, 2 3 ,1 , ou en LC, 7,12-13 ; 8,9 . Constantin adopta à
partir de 324 le titre de uictor à la place du titre d’inuictus (voir J. R. F e a r s , « The Theology of
Victory at Rome », dans ANEW, II, 17, Berlin-New York, 1981, p. 738-826).
180. Eusèbe, HE, IX, 9 ,8 ; VC, 1 ,38. Le même type de Moïse devait être repris par Grégoire de Tours lors­
qu’il raconterait la victoire de Clovis à Vouillé en 507 (Hist., Il, 37 ; voir déjà, avant lui, Venance
Fortunat, Hil., 20-23).
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique A l ’empire chrétien 51

seule assistance de D ieu [...] et que le symbole de la passion salutaire le guidait, lui et
toute son armée. » 181

On entrevoit ici les prémices de la conversion chrétienne de la guerre « juste


et pie » de l’Antiquité païenne, qui devait conduire aux pratiques de la guerre
« sainte », conversion qui s’opère tant dans la continuité la plus évidente que dans
la transposition et le changement des références surnaturelles auxquelles
renvoient les invocations, les rituels de la déclaration et de la conclusion de la
guerre, les ministres du culte, les objets et même l’architecture religieuse liés à la
guerre182. En outre, il faut ajouter que la victoire fut d’autant plus une victoire
religieuse que, selon Eusèbe, nombre des soldats de Licinius adoptèrent librement
la foi chrétienne183, ce qui est une véritable innovation par rapport à la guerre
« païenne » dont il n’est jamais rapporté qu’elle entraînât une conversion massive
à la religion de Rome, même si l’on sait que bien des cultes « romains » furent
adoptés par les vaincus (à commencer par le culte impérial, néanmoins plus poli­
tique que religieux). Constantin lui-même, dans la circulaire qu’il envoya en
Orient après sa victoire (telle du moins que la transcrivait Eusèbe), assimilait la
campagne contre Licinius à une guerre voulue et sanctifiée par Dieu :
« Maintenant, je t’invoque, D ieu suprême [...] . C ’est à bonne raison que je te demande
cela, D ieu de l ’Univers, D ieu saint. Guidé par toi, j ’ai entrepris et mené à bien une
œuvre salutaire et j ’ai conduit partout mon armée à la victoire, faisant porter partout
devant moi ton sceau. Et lorsque l ’exige le bien des affaires publiques, c ’est en suivant
le même étendard que je marche contre les ennemis. C ’est pourquoi je t’ai consacré
mon âme où se mêlent purement l ’amour et la crainte. » 184

Ces deux campagnes de Constantin sont donc non seulement des guerres
justes menées contre deux rivaux politiques - deux tyrans selon la terminologie
traditionnelle de la rhétorique de la guerre civile, à laquelle recourent large­

181. VC, H, 3-4 pour la citation, et 3-18 pour le récit complet de l ’élimination de Licinius ; voir aussi
HE, X, 9, qui attribuait déjà la défaite de Licinius à son impiété, et la victoire de Constantin à
l’alliance et à la conduite de Dieu et du Christ.
182. Eusèbe indique qu’avant chaque combat, Constantin avait coutume de faire dresser la tente de la croix
où il se retirait pour prier et adresser des supplications à Dieu : VC, H, 12-14 ; IV, 56 (campagne
contre les Perses, où Eusèbe précise que la tente « est en forme d ’église »). Ces tentes, au dire du bio­
graphe du prince, auraient été installées en dehors des camps : il ne s’agit donc pas d’un substitut
chrétien des chapelles des camps, mais d ’une installation destinée aux dévotions de l’empereur-
général qui demeure d’ordre sans doute privé ; ce, nonobstant, elles annoncent la christianisation des
chapelles militaires. Outre la structure des camps militaires romains, c ’est aussi le récit de l ’Exode,
avec « la tente de l’arche », explicitement rappelée en H, 12, 1, qui inspire vraisemblablement ici
Eusèbe (on a toutes les raisons de supposer que cette mise en scène chrétienne est tout entière de son
invention).
183. VC, H, 18. Pour Eusèbe, le règne de Constantin entraîna une conversion quasi générale et spontanée
de l ’Empire au christianisme.
184. VC, 11,55,1.
52 Françoise M onfrin

ment Lactance comme Eusèbe - , mais aussi des guerres saintes menées par le
champion élu par Dieu afin de restaurer ses droits : ainsi que l’annonçait Eusèbe
en introduisant sa biographie,
« Faisant de lui l ’image de son propre pouvoir souverain, il [Dieu] l ’a désigné comme
vainqueur de toute l ’engeance des tyrans et le destructeur des géants théomaques qui,
dans leur folle témérité, avaient pris les armes de l ’impiété contre le souverain de
l ’Univers lui-même. Ceux-ci périrent, pour ainsi dire, aussi vite qu’ils étaient apparus,
car D ieu, qui est un et unique, protégea son serviteur, seul contre une multitude, par
une armure divine, purifiant grâce à lui la terre de la foule des im pies, et il l ’établit
pour enseigner la piété à toutes les nations en témoignant à haute voix, afin d’être
entendu de tous, qu’il connaissait le D ieu véritable et qu’il rejetait l ’erreur des faux
dieux. »185

L’image de la « croisade » se dessine avec plus de vigueur encore à l’occasion


de l ’expédition contre la Perse, ennemi traditionnel de Rome. La lettre adressée
par Constantin à Sapor, transcrite ou forgée par Eusèbe, annonce déjà un véritable
esprit de croisade au nom même du bien du genre humain, de la mission du seul
prince qui fasse régner la loi de Dieu, associant délivrance des tyrans et de la bar­
barie, et liberté romaine et chrétienne :
« Avec la puissance de ce D ieu pour alliée, j ’ai, depuis les confins de l ’Océan, éveillé
tout l ’univers à l ’espérance ferme et certaine du salut, de sorte que toutes les nations
qui, esclaves de si grands tyrans, étaient épuisées par les malheurs quotidiens auxquels
elles étaient livrées, furent, lorsque l ’État leur fit justice, ranimées comme par l ’effet
d ’une cure m édicale. Le D ieu que je représente est celui dont mon armée, qui lui est
consacrée, porte le signe sur les épaules - et elle mène à bien toutes les tâches aux­
quelles l ’appelle la parole de justice [...] » 186

On ne manquera pas ici de noter, à nouveau, la conversion chrétienne du


thème de la libération de la servitude que Rome avait tant mis en avant lors de ses
guerres extérieures : à des peuples asservis à des tyrans, Rome offrait la liberté, la

185. VC, 1,5 ,1 . Cf. aussi Rufin, HE, X, 9,1-6, résumant Eusèbe, HE, IX, 1-6) : Nec difficultas aliqua uic-
toriaefuit, ubi et causa iustior et fides purior et uirtus eminentior habebatur, deiectoque Licinio atque
omni memoria tyrannicae dominationis ablata soliditatem Romani regni cum filiis solus obtinuit.
Causa iustior et fides purior sont deux expressions qui avaient sans doute un sens aussi bien pour des
lecteurs païens que pour les lecteurs chrétiens ; si causa iustior, explicité par tyrannicae dominationis,
conserve vraisemblablement son sens politique traditionnel, le comparatif purior associé à fides ne
semble pas attesté dans la langue païenne et ne me paraît avoir de sens que si fides est pris dans son
acception chrétienne ; on constate, une fois encore, que les glissements d’un univers religieux à
l ’autre, de leur formulation, sont ténus, d’autant qu’ils s’effectuent dans le cadre d ’une tradition de
philosophie et de système politiques exempts de rupture majeure, mais néanmoins décisifs...
186. VC, IV, 9. Le « signe sur les épaules » n’est évidemment pas encore la croix inscrite sur le manteau
des croisés, mais l ’enseigne à longue hampe dont la partie supérieure évoque une croix (cf. les
images monétaires) que les portes-enseignes portent sur l ’épaule ; l’image d’Eusèbe est néanmoins
suggestive.
G uerre e t pah. de V Antiquité classique à l ’empire chrétien 53

paix187, les lois, la civilisation ; de surcroît, Constantin leur permettait « respirant


après une domination cruelle et tyrannique, [de] jouir d’une lumière aux rayons
plus purs et [de] renaître à une vie toute jeune et nouvelle » - je reprends là une
phrase d’Eusèbe qui se rapporte à la libération de Rome après la victoire du Pont
Milvius188. La liberté romaine pourrait dorénavant se conjuguer sous la forme de
la liberté dans le christianisme, et la loi et la justice de la cité sous la forme de la
Loi et de la justice divines régnant sur l’oekoumène romano-chrétien.
Quant à la réunion des conciles de Nicée189 et de Tyr190, avec toutes les
interventions afférentes à la querelle arienne, de même que les lettres adressées

187. Eusèbe HE, X , 1, 4-6 assimile la paix constantinienne avec le règne eschatologique de la paix en
citant Ps 45 (46), 8-9.
188. VC, 1 , 41, 2 ; cf. aussi H, 19,1 (après la victoire sur Licinius) « les rayons du soleil brillaient désor­
mais purs de tout nuage de puissance tyrannique » ; H, 42 (lettre de Constantin aux peuples d’Orient) :
« Puisque les preuves les plus manifestes et les plus évidentes ont révélé que, par la vertu du Dieu
tout-puissant et grâce aux conseils et au soutien par lesquels il daigne constamment me favoriser, le
mal qui enveloppait auparavant l ’humanité entière est désormais chassé de toute région qui se situe
sous le soleil, chacun d ’entre vous peut voir, s’il y prête attention, quelle est cette puissance, quelle est
cette grâce [...] qui donne à nouveau toute possibilité que cette loi divine soit honorée comme il
convient. Ceux-là, émergeant comme d ’une profonde ténèbre et ayant reçu dans tout son éclat la
connaissance de ce qui est réellement, lui [sc. au Dieu des chrétiens] rendront désormais le culte qui
convient et l’honneur le plus convenable » ; m , 1,8 (grande reprise du début du 1. HI sur l’opposition
entre le règne des tyrans et celui de Constantin) : « Une ère nouvelle de formation récente venait,
semble-t-il, d ’apparaître, une lumière extraordinaire ayant soudain jailli des ténèbres pour éclairer
l’humanité, et l’on pouvait confesser que tout cela était l’oeuvre de Dieu qui avait opposé à la foule
des impies, comme un champion, l’empereur qui lui était cher » ; voir aussi la citation de m, 65, 2
(infra, n. 193). On ne peut s’empêcher, ici, d ’établir un rapprochement avec la déclaration du général
Jay Gamer, administrateur civil provisoire de l’Irak après la chute de Saddam Hussein, rapportée par
Le Monde, 26 avril 2003, p. 2 : « Le reste de l’Irak était dans une chambre sans lumière depuis trente-
cinq ans. Il y a deux semaines, nous avons ouvert la porte et poussé les Irakiens dans la lumière du
soleil [...]. La coalition a probablement mené la guerre la plus miséricordieuse jamais livrée dans
l ’histoire » ; voir aussi l ’interview de G. Bush publiée dans Le Monde, 27/29 avril 2003, p. 10, où le
Président américain rapporte ainsi l ’ordre donné à Tommy Frank de lancer l ’offensive : « J ’ai dit à
Tommy que, pour le bien de la paix, de la sécurité et de la liberté du peuple irakien, il avait l ’ordre de
poursuivre. J’ai demandé la bénédiction de Dieu pour lui et ses troupes », puis il déclare avoir
demandé à Dieu « force et conseil », son aide pour « prendre la meilleure décision [sur la guerre et sur
la paix] », pour faire son travail « de la manière la plus avisée » - comme Constantin, selon Eusèbe,
recherchait l ’inspiration de son action auprès de Dieu. Près de dix-sept siècles ont passé, et si le
Président Bush a parlé de « l ’axe du mal » et de « croisade », il n ’a certes jamais visé à convertir
l’Irak au christianisme ; mais la démocratie impérialiste américaine, nourrie encore par la tradition de
la philosophie politique de L. Strauss (dont certains conseillers présidentiels ont été directement ou
indirectement des disciples) couplée avec une religion « civique » fortement marquée par le christia­
nisme (Bush est un « Bom again »), fait étrangement revivre la rhétorique de la guerre de l’Empire
romain chrétien... (on ne dispose pas encore d ’analyses de cette rhétorique : on renverra néanmoins à
C. G LU CK, « 11 Septembre. Guene et télévision au XXIe s. », dans Annales HSS, 2003-1, p. 135-162,
notamment 143-146).
189. VC, 111,6-23.
190. VC, IV, 41-42.
54 F rançoise M onfrin

aux hérétiques191, elles participent également, tels que les présente ou transcrit
Eusèbe, de la guerre sainte, bien que sous une forme d’action différente,
puisque les évêques sont assimilés à « une armée au service de Dieu »192
(une comparaison engendrée par l’idée très ancienne de la militia Christi)
placée sous la conduite de Constantin, puisque ce dernier se reconnaît
mission et qualité pour conduire la lutte contre « l ’ennemi de l’intérieur » de
Dieu et de son Église - les hérétiques et les schismatiques193 - en tant que
syntherapon194, « évêque du dehors »195, « semblable à un évêque général
(koinos episkopos) établi par Dieu » ...196 D ’après Eusèbe, il mena avec la même
ténacité la lutte contre le polythéisme, faisant détruire les temples païens, ériger
de nouvelles églises, interdisant la « superstition » ,..197

Tout au long du IVe s. devait continuer de se forger, à défaut d’être toujours


concrètement traduit en actes, l’idéal de la guerre sainte, même si l’expression
bellum sanctum n’est pas encore attestée. Combinant l’élaboration romaine de la
conception de la guerre « pie » et « juste »198 avec l’héritage vétérotestamentaire,
la restitution de la paix publique serait dorénavant intimement liée à l’institution
de la vraie religion. La fusion de deux traditions s’opéra d’autant plus aisément
que nombre de chrétiens avaient tôt développé une réflexion sur la providentialité
de l’Empire romain, dont l’extension, l’unité et la paix étaient censées avoir favo­

191. VC, m , 64-65, avec le commentaire d ’Eusèbe, 63 et 66.


192. VC,IV,41,2.
193. Voir par exemple VC, H, 7 1 ,2 (lettre à Arius et Alexandre) : « Notre grand Dieu, Sauveur de tous, a
apporté à tous la lumière ; sous la garde de sa Providence permettez que, puisque je suis le serviteur
du Très-Haut, je mène à terme la tâche de ramener les peuples de Celui-ci à la communion du synode,
par ma parole, mon ministère et mes pressantes admonestations » ; voir aussi IH, 65, 2 (lettre de
Constantin aux hérétiques) : « Car il convient au bonheur dont nous jouissons par la grâce de Dieu, de
conduire ceux qui vivent dans l ’espérance des biens à venir, de toute erreur désordonnée à la voie
droite, de l ’ombre à la lumière, de l’inconsistance à la vérité, de la mort au salut. Pour que ce remède
ait une force contraignante [suit l’énoncé de la procédure suivie par le prince]. »
194. VC, H, 6 9 ,2 (lettre à Alexandre et Arius) ; H, 72,1 (idem) ; IH, 12,5 (discours adressé aux évêques
réunis à Nicée) ; m , 17,2 (lettre aux Églises à l’issue de Nicée), etc.
195. VC, rv, 24.
196. VC, 1,44,2. On sait combien d’exégèses, de commentaires, ont suscités ces déclarations mises dans la
bouche de Constantin par Eusèbe, et je ne me risquerai pas à trancher ; on trouvera l’essentiel de la
bibliographie dans l ’édition citée de la VC, ad loc.
197. Voir notamment VC, IH, 51-58 ; cf. LC, V m .
198. Il est cependant important de soubgner que les auteurs chrétiens, qui utilisent couramment bellum
iustum (ou iniustum), ne semblent jamais associer pium à iustum. Du strict point de vue de la formula­
tion, ils « cassent » le couple justice et piété envers les dieux, qui était si constant dans la philosophie
depuis au moins Platon, et que l ’on retrouvait dans le discours païen sur la guerre « juste » ; néan­
moins, l’idée que la guerre n ’est juste que si menée dans le respect de la piété et des devoirs envers
Dieu se maintient tout à fait dans le christianisme.
G uerre et paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 55

risé l’expansion de la foi chrétienne199. Qu’il lui fût reconnu un caractère provi­
dentiel, ou qu’il fût accepté parce que, tout simplement, les chrétiens étaient des
citoyens romains, il en découlait une adhésion, explicite ou tacite, aux critères
traditionnels des guerres justes ou injustes, comme en témoigne Augustin qui - et
on l’oublie parfois, en faisant de l’évêque d’Hippone 1’« inventeur » des règles de
la guerre juste telles qu’elles seraient reprises par le Moyen Âge - nourrit très lar­
gement sa réflexion sur la guerre juste (comme l’avait fait également Ambroise
de Milan200) de la formalisation élaborée par Cicéron, même s’il corrige et éclaire
cet héritage par l’apport biblique et par sa réflexion théologique sur les aspira­
tions contraires des deux cités et sur le péché originel201. Augustin, si porté qu’il
fût pourtant à dénoncer les vices humains qui étaient à ses yeux la conséquence
du péché d’origine - et notamment la jalousie, la libido dominandi202, qui pous­

199. Si certains écrivains chrétiens, tels l'auteur de l ’Apocalypse ou, plus tard, Hippolyte de Rome, ne
reconnurent dans l ’Empire qu’un pouvoir maléfique, bien plus nombreux furent cependant ceux qui,
notamment parmi les Grecs, soulignèrent, sous une forme ou sous une autre, la simultanéité du règne
d ’Auguste qui avait réuni tous les peuples de l ’univers sous une monarchie unique (il s’agit là du
thème commun aux chrétiens et aux païens de l ’unité des peuples sous la domination de Rome), et
celle de l’Incarnation (voir par exemple Justin, 1 Apol., 63, 16 ; Méliton de Sardes, apud Eusèbe,
HE, rv, 26,7-8 ; Origène, C. Cels., H, 30 ; Eusèbe, PE, V, 1,4-6 ; X, 9 ,2 ; HE, 1,6,7-8 ; LC, 16,2-7 ;
Léon le Grand, Serm., 69, 2 ; 82, 2, etc.), et qui virent dans la pax romana instaurée par l ’Empire, en
dépit des persécutions conduites par les « mauvais » empereurs (mais grâce aussi à ces persécutions,
auxquelles est ainsi conféré un caractère providentiel : semen est sanguis Christianorum, comme
l’écrivait Tertullien, Apol., 50), un facteur favorisant la mission chrétienne, voire le résultat du dessein
divin, voir par exemple Irénée, Haer., IV, 30, 3, et 36, 6 ; un montaniste cité par Eusèbe,
HE, V, 16,19 ; Origène, C. Cels., H, 30 ; Eusèbe, HE, H, 2 ,6 ; DE, m, 2,27 ; m, 7,30-35 ; VU, 2 ;
VIH, 4, 13 ; PE, 1 ,4, 3-5 ; LC, 16, 3-17, 15 ; Prudence (sans doute parmi les premiers des écrivains
latins à reprendre ce thème), Sym., H, v. 583-633 ; Perist., H, 414-444 ; Ambroise, Psalm, 45, 21 ;
Orose, VI, 1, 6-8 et 22, etc. La cessation des persécutions, l’idéologie politique constantinienne
orchestrée par Lactance et Eusèbe, la coïncidence progressive des frontières de l’Empire et de la
chrétienté au cours du IVe s ., le recrutement des chrétiens, y compris celui des évêques, parmi l ’aristo­
cratie imprégnée des valeurs de l ’Empire, furent autant de facteurs qui ne purent que renforcer cette
réflexion.
200. Voir notamment Off., étroitement tributaire du traité homonyme de Cicéron, mais où Ambroise
s’appuie sur des exemples bibliques pour illustrer les principes de son modèle : 1,27,129 (éloge de la
fortitudo qui « à la guerre protège la patrie contre les barbares ») (cf. aussi Augustin, Ep. 220, 2) ;
1 ,29 (justice à observer à l’égard des ennemis) ; 1 , 35-36 sur la fortitudo, accompagnée de la iustitia,
illustrée notamment par David et Moïse pour le versant guerrier du courage. On connaît l ’influence
décisive d’Ambroise sur Augustin, qui n ’a pu que contribuer à entretenir l’inspiration cicéronienne de
ce dernier, marqué dès sa jeunesse par la lecture de 1’Arpinate.
201. En simplifiant beaucoup, on peut avancer l ’idée, me semble-t-il, que pour ce qui est des critères de la
guerre juste et injuste, Augustin reste tout à fait dans la tradition classique ; en revanche, son origina­
lité profonde (même si l ’on trouve déjà chez Tertullien des intuitions qui l ’annoncent) réside en ceci
qu’il intègre ces deux catégories de guerre au dessein divin : sub specie aeternitatis, guerre injuste et
juste se valent.
202. Une expression qui avait une longue histoire bien avant le christianisme et Augustin : voir par
exemple Ciu., IH, 14,2, qui s’appuie sur Virgile et Salluste.
56 Françoise M onfrin

sent l’homme à dépouiller et écraser son semblable et donc à lui faire la guerre,
ce que l’histoire de l’humanité, qui s’ouvrait sur un meurtre suscité par la jalousie
qu’éprouvent toujours les méchants pour les bons (Caïn)203, puis celle, plus parti­
culière, de Rome, fondée sur un meurtre primordial dû à la rivalité du pouvoir
terrestre (Romulus)204 - admettait bien la définition romaine de la guerre juste et,
partant, la légitimité de la guerre sous certaines conditions, de même, bien
entendu, qu’il admettait les guerres justes ordonnées par Dieu205. Tout en relativi­
sant, au sens propre du terme, le jugement porté sur la paix terrestre (les biens de
la paix terrestre ne doivent jamais être érigés en biens absolus et ils doivent être
rapportés à ceux de la cité céleste), il considérait néanmoins cette paix comme
une aspiration naturelle206 et un bien207 ; il reconnaissait donc que la guerre était
juste si, destinée à venger une iniuria208, conduite dans le respect des règles

203. Ciu., XV, 4.


204. Ibid. ; voir notamment en HI, 13-14 l’énumération des guerres incessantes de Rome.
205. Augustin admet explicitement le « droit de tuer », lorsque l’ordre en a été donné par Dieu ou lorsque
la loi l’autorise : cf. Ciu., 1 ,21 : « Voilà pourquoi ils n ’ont pas violé le précepte tu ne tueras pas, les
hommes qui ont fait la guerre sur l’ordre de Dieu, ou qui, représentant la puissance publique, ont puni
de mort les scélérats, conformément aux lois. »
206. Ciu., XIX, 10-12, reprenant des exemples cicéroniens et virgiliens. Mais il affirme aussi que l’huma­
nité, en conséquence du péché d ’Adam, serait constamment soumise à la tentation de la violence et de
la guerre (Ciu., XII, 23).
207. Ciu., XIX, 13,2 : « Aussi Dieu [...] a-t-il donné aux hommes des biens appropriés à cette vie, à savoir
la paix temporelle à la mesure de la vie mortelle, dans la santé, la sécurité et dans la société de ses
semblables, et tout ce qui est nécessaire pour conserver ou recouvrer cette paix [...]; et cela, à cette
condition très équitable que l ’homme mortel, qui aura fait bon usage de ces biens assortis à la paix des
mortels, en reçoive de plus grands et de meilleurs : cette paix même de l ’immortalité et de la gloire et
l’honneur avec elle dans la vie étemelle, pour jouir de Dieu et du prochain en Dieu ; mais l’homme
qui en aura abusé ne les recevra point et perdra aussi les autres » (pour les biens mis par Dieu à la
disposition de l’homme, Augustin s’inspire de Varron ; sur l ’usage des biens temporels, parmi les­
quels la paix, voir aussi Ciu., XIX, 14-17 ; S. 60,2-3 ; 80,7 ; Ep. 140,4, etc.)
208. C’est-à-dire, selon la définition qu’il fournit en Qu., Quaest. in Iesu Naue, 6,10 en 419, sur Jos 8,2 ,
dont il livre un commentaire fort intéressant car tentant de faire coïncider les règles traditionnelles de
la guerre « juste » et le récit biblique qui indique que Josué dressa, sur l’ordre de Dieu, une embus­
cade (insidias) à ses ennemis : Quod Deus iubet loquens ad Iesum, ut constituat sibi retrorsus
insidias, id est insidiantes bellatores ad insidiandum hostibus, hinc admonemur non iniuste fieri ab
his qui iustum bellum gerunt, ut nihil homo iustus praecipue cogitare debeat in his rebus, nisi ut
iustum bellum suscipiat, cui bellare fas est ; non enim omnibus fas est. Cum autem iustum bellum
susceperit, utrum aperta pugna, utrum insidiis uincat, nihil ad iustitiam interest. lusta bella ea defi­
niri solent quae ulciscuntur iniurias, si quas gens uel duitas quae bello petenda est, uel uindicare
neglexerit quod a suis improbe factum est, uel reddere quod per iniurias ablatum est. Si Augustin
connaissait parfaitement les règles de la « guerre juste », il n ’accorde cependant ici, ayant en perspec­
tive la paix et la justice eschatologiques, qu’une importance relative à la justice des moyens employés,
jugeant de la « justice » de la guette surtout à la justice de la cause poursuivie, ordonnée au dessein
divin ; la dernière phrase, qu’il introduit par un sed etiam qui semble bien indiquer qu’outre les
guerres destinées à venger une iniuria, sont justes toutes celles que Dieu commande, ouvre la voie à la
notion de « guerre pour Dieu », de guerre ordonnée par Dieu, donc de « guerre sainte » ; voir aussi
C. Faust., 22,74-78 (les guerres ordonnées par Dieu à Morse et aux Hébreux).
G uerre e t paix de l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 57

reçues définissant la guerre juste209, menée en vue de la paix, elle mettait fin à
une situation d’injustice plus grande que celle qu’elle constituait en elle-même :
« Mais si, en songeant à la condition et aux vicissitudes communes, elle [la cité terres­
tre] s’enfle moins de la prospérité présente qu’elle ne s’angoisse des retours possibles
de l’adversité, sa victoire alors est seulement mortelle : car il lui sera impossible de
maintenir toujours sa domination sur ceux qu’elle a pu subjuguer de la sorte. Mais on
dirait à tort que les biens que cette cité désire ne sont pas de vrais biens, puisqu’elle-
même, comme partie du genre humain, est meilleure encore. Car en vue de biens
infimes, elle désire une certaine paix terrestre, et c’est pour l’obtenir qu’elle fait la
guerre21021; si elle triomphe et que personne ne lui résiste plus, ce sera la paix que
n’avaient pas les parties adverses lorsqu’elles se battaient pour des biens qu’en leur
malheureuse indigence, elles ne pouvaient posséder ensemble. Voilà la paix que pour­
suivent ces guerres harassantes, la paix qu’obtient une victoire réputée glorieuse !
Quand sont vainqueurs ceux qui défendent la cause la plus juste, qui douterait que soit
louable une telle victoire et la paix qui en résulte ? Ce sont là des biens et assurément
des dons de Dieu (Quando autem uincunt qui causa iustiore pugnabant, quis dubitet
gratulandam esse uictoriam et prouenisse optabilem pacem ? Haec bona sunt et sine
dubio Dei dona sunt). »2U
Partant, il admettait ces « guerre justes, guerres indemnes d’impiété et d’injus­
tice » qui permirent à l ’Empire d’étendre sa domination sur la terre, grâce à
l’injustice des peuples voisins guerroyant entre eux, jouant ainsi un rôle de juge
des nations212 ; nourri d’histoire et de culture classique, avec son horreur et sa
terreur des guerres civiles213, il reconnaissait également la distinction classique

209. Voir en particulier la reprise de la citation de Cicéron, Rep., Ht, 26,37 frg. 1 en Cìu., XXII, 6 ,2 , ainsi
que C. Faust., 2 2 ,74-77, qui, s’appuyant sans doute sur Cicéron, Off., 1,8,34-12,38, intègre la guerre
juste dans le dessein divin ; Ep. 189,6 (lettre adressée au comes Boniface) ; l’oeuvre d’Augustin offre
de nombreux autres exemples d’utilisation des définitions classiques de la guerre juste ou injuste pour
commenter l ’Ancien Testament.
210. Ad eam [pacem] desiderat peruenire bellando : cf. Cicéron, Off., I, 11, 34: Quare suscipienda
quidem bella sunt ob eam causam ut sine iniuria in pace uiuatur ; voir aussi Cìu., XIX, 12, 2 ;
Ep. 189, 6 ; 229, 2 (lettre à Darius, qui avait négocié une trêve avec les Vandales, où Augustin fait
l ’éloge de la guerre conduisant à la paix, pour néanmoins faire un éloge plus grand encore de la paix
acquise par la négociation, se montrant en cela aussi fidèle à la tradition classique qui voyait dans la
guerre le recours quand toute autre solution avait été épuisée).
211. Ciu., XV, 4; voir aussi DI, 10 (les guerres défensives menées par Rome contre ses ennemis injustes) ;
Qu., Quaest. in Iesu Naue, 6, 10 (suite du paragraphe cité précédemment, n. 208) : Sed etiam hoc
genus belli sine dubitatione iustum est, quod deus imperat, apud quem non est iniquitas et nouit quid
cuique fieri debeat. In quo bello ductor exercitus uel ipse populus non tam auctor belli quam minister
iudicandus est. Cf. aussi la définition du ius gentium fournie par Isidore de Séville (n. 38).
212. Ciu., IV, 15 ; mais le même résultat eût pu être acquis sans effusion de sang, n ’était-ce la soif de gloire
des Romains (V, 17,1).
213. Voir la formule qu’il emploie en Ciu., IH, 23 : discordiae duties uel potius induites, nec iam sedi­
tiones, sed etiam ipsa bella urbana [...] il y cite bien souvent Saliuste, Lucain ou Florus, les sombres
écrivains de la Guerre civile.
58 Françoise M onfrin

entre ìusta bella et bella iniqua et impia, entre « les guerres d’une pire espèce, à
savoir les guerres sociales et civiles » et la « guerre juste »214. Cependant, la
guerre, même « juste », était à ses yeux une miseria fondamentale de l’humanité,
conséquence du péché originel215, un instrument de la justice divine, tout comme
l’esclavage216. Tenant constamment ce double point de vue - certaines guerres
sont justes, d’autres non, mais toute guerre découle de la faute d’Adam, et,
comme telle, participe du plan divin, qu’elle soit juste ou injuste - Augustin
intègre la guerre dans sa théodicée, et sa réflexion (et les lectures qu’en feraient
les théologiens des époques ultérieures) devait marquer une étape décisive pour la
réflexion de l’Occident chrétien sur la guerre et la paix.
Deux œcuménismes viendraient alors se rencontrer, celui de Rome et celui de
la catholicité, la guerre contre les Barbares païens, mais surtout ariens, renforçant
les couples antagonistes Romains-catholiques / barbares-hérétiques, les Romains
catholiques marchant sous le signum de la croix effectivement adopté, sinon dès
le règne de Constantin, du moins sous celui de son fils Constance217. L’Empire

214. Ciu., XSX, 7.


215. Cf., sous son influence, Orose, 1 ,1,12.
216. Ciu., XIX, 15 ; voir aussi V, 23 (c’est Dieu qui décide de mettre fin aux guerres, civiles ou extérieu­
res, selon qu’il a décidé « dans sa justice d’accabler, ou dans sa miséricorde, de consoler le genre
humain »).
217. Voir par exemple Ambroise, Fid., 1 ,3, s’adressant à Gratien partant en guerre contre les Goths : « Tu
sais que Ton obtient d ’ordinaire mieux la victoire grâce à la foi de l’empereur que grâce à la force des
armées. Abraham également était chef de guerre et mena au combat 318 hommes ; il rapporta les
trophées prélevés sur d’innombrables ennemis : grâce au signe de la Croix du Seigneur, il vainquit les
forces de cinq rois victorieux avec leurs escadrons ; il vengea un proche, il mérita de retrouver le fils
de son frère et d ’obtenir le triomphe. Jésus fils de Navé, de même, a vaincu par le son des trompettes
sacerdotales les forces ennemies dont il n ’a pu triompher avec l ’ensemble des troupes de son armée,
dans qu’il eut reconnu le chef de la milice céleste. Par conséquent, toi aussi tu t’apprêtes à vaincre, toi
qui adores le Christ (Nosti enim fide magis imperatoris quam uirtute militum quaeri solere uictoriam.
Nam et Abraham trecentos decem et octo duxit ad bellum et ex innumeris tropaea hostibus reportauit
signoque dominicae crucis et nominis quinque regum uictriciumque turmarum subacto robore et ultus
est proximum et filium meruit et triumfum. lesus quoque, filius Noue, hostes, quos totius exercitus
manu ualida superare non poterat, septem tubarum sacerdotalium sono uicit, ubi ducem militiae
caelestis agnouit) » ; Prudence, Sym., II, v. 707- 715, dans une prosopopèe de Rome qui illustre fort
clairement la conversion chrétienne de la guerre : « Est-ce sous les auspices de Jupiter que ce jour
fameux apporta une si grande récompense de la valeur ? Le chef de l’armée et de l ’empire était un
jeune homme [= Honorius] puissant par le Christ, qui s’était associé son père Stilichon. L’un et l’autre
ne connaissaient qu’un Dieu, le Christ. C ’est après avoir adoré ses autels, après avoir tracé sur son
front le signe de la croix qu’on fit retentir les trompettes. En tête des enseignes en forme de dragons
s’avançait la hampe qui porte haut le monogramme du Christ. En ce combat fut enfin puni et détruit
ce peuple de Pannonie qui nous avait été fatal pendant trente ans [Alaric] (Numquid et Ule dies loue
contulit auspice tantum / uirtutis pretium ? dux agminis imperiique / christipotens nobis iuuenis fuit et
comes eius / atque parens Stilico ; deus unus Christus utrique. / Huius adoratis altaribus et cruce
fronti / inscripta cecinere tubae. Prima hasta dracones / praecurrit quae Christi apicem sublimior
effert. / Illic ter denis gens exitiabilis armis / Pannoniae poenas tandem deleta pependit). » Les images
monétaires confirment l ’adoption du labarum à partir du règne de Constance H.
G uerre e t paix d e l ’Antiquité classique à l ’empire chrétien 59

byzantin, héritier de la théologie politique d’Eusèbe, opérerait une redoutable


fusion entre le parcere subiectis virgilien que devait citer encore Corippe au
VIe s., et les versets bibliques sur l’abaissement des orgueilleux et le salut des
humbles, telles 1 P 5 ,5 218. La paix, quand elle ne serait pas conforme à la loi de
Dieu, pourrait désormais être tenue pour aussi injuste, voire plus injuste encore
que la guerre, la réalisation d’une paix conforme à la loi de Dieu pourrait devenir
un motif légitime pour entreprendre la guerre. Aspirant à la paix de l’univers sous
l’empire du Christ, on pourrait prêcher une guerre conforme à la « justice et [à] la
sainteté »219 pour y contraindre les nations « perfides » et pour réintroduire dans
la paix de l’Éghse les hérétiques et les schismatiques, fauteurs d’une guerre
injuste contre Dieu et ses véritables fidèles. Le « contraindre à la paix » qui avait
fondé la politique d’Auguste et de l’Empire aussi longtemps que ce dernier fut
capable de s’étendre se transformerait, dans la perspective des deux cités mêlées,
en un « contraindre à la paix chrétienne » et l’on dirait volontiers, en grossissant
certes le trait, que l’on ne serait pas éloigné parfois de prêcher la guerre pour dis­
cipliner la paix, dans une conversion chrétienne du Si uis pacem...220 Augustin
adossait sa doctrine de la guerre juste et pie et de la paix à Cicéron, Thomas
d’Aquin, dans la q. 40 de la Somme Théologique « Sur la guerre », devait s’en
référer à l’autorité de l’évêque d’Hippone (et partant de Cicéron) pour justifier la
guerre en vue de la paix - lui attribuant au demeurant, parmi d’autres, un texte
dont il ne semble pas être l’auteur : « Chez les vrais adorateurs de Dieu, les
guerres mêmes sont pacifiques, car elles ne sont pas faites par cupidité ou par
cruauté, mais dans un souci de paix, pour réprimer les méchants et secourir les
bons »221 ; et il poursuit en citant toujours Augustin : « Ceux qui font des guerres
justes recherchent la paix. Et par la suite, ils ne s’opposent pas à la paix, sinon à
la paix mauvaise que le Seigneur n’est pas venu apporter sur la terre, selon saint
Matthieu [Mt 10, 34]. C’est pour cela que saint Augustin écrit : « On ne cherche

218. Voir M. Lausberg , « Parcere subiectis. Zur Vergilnachfolge in der Johannis des Coripp », dans
JbAC, 32,1989, p. 105-126.
219. Le groupement des deux noms (ou des deux adjectifs) est bien attesté dans la LXX et la Vetus Latina :
voir par exemple Ep. 4,24.
220. Bernard de Clairvaux, Epist. 363, 7, enchaînait, juste après avoir cité le ui uim repetiere d’Isidore de
Séville (cf. supra, n. 38), avec la citation de Virgile, En., VI, 853 (cf. supra, p. 26), ainsi introduite :
Est autem Christianae pietatis, ut debellare superbos, sic et parcere subiectis, his praesertim quorum
est legislatio et promissa, quorum patres, et ex quibus Christus secundum camem, qui est super omnia
deus benedictus in saecula [...] ; la lettre est truffée de citations classiques, elles-mêmes entre-tissées
de citations bibliques.
221. STh, Ha, Hae, q. 40, a. 1 ; la citation la plus proche d’Augustin provient de Ciu., XIX, 12,1 (au début
du grand développement sur l ’aspiration à la paix universelle, même chez les méchants) : « C’est
donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s’appliquent à l’exercice des
vertus guerrières dans le commandement et le combat. D ’où il est clair que la paix est le but recherché
par la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix. »
60 Françoise M onfrin

pas la paix pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Sois
donc pacifique en combattant, afin de conduire ceux que tu connais au bienfait de
la paix, en remportant sur eux la victoire. »222

222. STh, ibid., citant Augustin, Ep. 189,6 (je mets entre crochets les mots d’Augustin qui ont été modifiés
ou supprimés par Thomas) : Non [enim] pax quaeritur, ut bellum exerceatur [excitetur], sed bellum
geritur, ut pax adquiratur. Esto ergo etiam bellando pacificus, ut eos, quos expugnas, ad pacis utilita­
tem uincendo perducas [beati enim pacifici, ait dominus, quoniam ipsi filii dei uocabuntur : Thomas
d ’Aquin omet la citation de Ufi 5,9].
I. AU SERVICE
DES MONARCHIES PONTIFICALE ET ROYALE
LE NEGOTIUM PACIS ET FIDEI
OU L’AFFAIRE DE PAIX ET DE FOI,
UNE DÉSIGNATION DE LA CROISADE ALBIGEOISE À REVOIR

M o n iq u e Z e r n e r

e negotium pacis et fidei : il revient au père Marie-Humbert Vicaire d’avoir


L attiré l’attention sur l’importance de cette figure du discours pour désigner la
croisade albigeoise, dans une communication lumineuse intitulée « “L’affaire de
paix et de foi” du Midi de la France (1203-1215) » au 4e colloque de Fanjeaux
consacré à la Paix de Dieu et la guerre sainte en Languedoc, cela il y a plus de
trente ans1. Ayant repéré l’expression amicus negotii fidei et pacis dans le procès
de canonisation de saint Dominique en 1233, il remarquait que le couple fides et
pax tel qu’il est employé dans ces années est une forme dérivée du couple pax et
fides qui apparaît dans l’expression negotium pacis et fidei dans les lettres
d’innocent IO, dans VHystoria albigensis de Pierre, moine de l’abbaye cister­
cienne des Vaux-de-Cemay, et dans les documents contemporains où la paix est
nommée la première. S’agissait-il d’une association contingente née du hasard de
l’histoire, s’est-il demandé, du fait que les mêmes personnages attaquaient la paix
et la foi, ou bien, à l’époque, « quelques liens essentiels et profonds rattachent-ils
aux yeux des hommes d’Occident la paix et la foi » ? M.-H. Vicaire était conscient
de l’enjeu, disons moral, de son étude : « Si l ’on se rappelle, écrivait-il (p. 103),
que l’affaire de foi entraîne alors précisément des actions de répression violente,
et finalement de guerre sainte, on peut s’étonner de la voir identifiée à l’affaire de
paix. Et il ne suffit pas de remarquer que, de tout temps, la défense de la paix a,
elle aussi, entraîné par une pente irrésistible des opérations de guerre - nous
l’avons expérimenté en plein XXe siècle - pour expliquer l’anomahe de cet accou­
plement. A plus forte raison si l ’on remarque que, dans ce couple, l’objet principal
est la paix. » Et, disait-il un peu plus loin (p. 105) : « A partir du point de vue
limité et bien défini du negotium pacis et fidei, il nous sera possible, croyons-
nous, de saisir et de mieux expliquer les surprenantes liaisons qui soudent, dans la
mentalité de l’époque, la Paix de Dieu, l’action de foi et la guerre sainte, dont les
éléments à nos yeux paraissent presque inconciliables. » Les hens essentiels et

1. M.-H. VICAIRE, « “L’afifaire de paix et de foi” du Midi de la France (1203-1215) », dans Paix de Dieu et
guerre sainte en Languedoc au XIIIe siècle, Cahiers de Fanjeaux, 4, Toulouse 1969, p. 102-127.
64 M onique Z erner

profonds entre la paix et la foi, M.-H. Vicaire les voit se dessiner à partir de l’asso­
ciation des routiers aux hérétiques faite au 3e concile du Latran en 1179.
Il m’avait semblé que parler de « l’affaire de paix et de foi » s’imposait dou­
blement dans un colloque sur le thème « Prêcher la paix et discipliner la société ».
« L’affaire de paix et de foi » est d’autant mieux dans le sujet que la paix, mise
avant la foi, est l’objet principal comme le dit M.-H. Vicaire, et qu’elle a été la
cause immédiate de la prédication mendiante selon le témoignage particulière­
ment fiable de Pierre des Vaux-de-Cemay, en tant que cistercien écrivant trois ans
avant la fondation de l’ordre des Prêcheurs2. Mais depuis le 4e colloque de
Fanjeaux, de nombreux travaux ont renouvelé la perspective dans laquelle on doit
considérer le Midi de la Gaule à l’époque de la croisade albigeoise, dont la
connaissance s’est beaucoup enrichie au plan politique et religieux. Ces travaux
ne font pas toujours l ’unanimité, mais quoi qu’il en soit, on ne peut plus ignorer
aujourd’hui la possibilité que le risque hérétique ait été largement instrumentalisé
et par conséquent grossi3. Par ailleurs, les enquêtes lexicales ont été révolution­
nées par les techniques informatiques. En profitant des facilités que donnent
maintenant les bases de données numérisées, il était tentant de revenir sur
l’enquête menée par M.-H. Vicaire à propos de la trilogie « affaire de paix et de
foi » et du couple « paix et foi », pour reprendre ses mots, et de l’élargir au
couple « hérétiques et routiers ». Je me limiterai à ces associations textuelles pour
essayer de distinguer leur statut dans le discours et leur fonction. Il convient en
effet de ne pas prendre pour des informations positives des figures rhétoriques
plus ou moins mécaniquement répétées. Quand Pierre des Vaux-de-Cemay
associe les routiers aux hérétiques, cela ne prouve pas forcément que la Paix de
Dieu, les actions de foi et la guerre sainte étaient soudées dans les mentalités de
l’époque, comme l’écrit M.-H. Vicaire en considérant comme un fait acquis que
les mêmes personnages attaquaient la paix et la foi.
Dans cette enquête, VHystoria albigensis est d’un intérêt exceptionnel4. On
ne dira jamais assez combien cette œuvre, fort longue, particulièrement bien

2. C ’est Pierre des Vaux-de-Cemay qui rapporte comment l’évêque d ’Osma a donné aux légats du pape en
mission dans le Midi en 1206 le « conseil salutaire de s’adonner avec plus d’ardeur à la prédication,
d’agir et d ’enseigner en s’avançant humblement à l ’exemple du pieux Maître afin de pouvoir fermer la
bouche des méchants, et aller à pied, sans or ni argent, en imitant en toutes choses le modèle apos­
tolique ». Un conseil accueilli de façon mitigée par la mission uniquement composée de cisterciens
« qui ne voulaient pas prendre sur eux ce qui était une quasi-nouveauté » - on sait que le pape donna
son autorisation seulement fin 1206 (cf. P. GUÉBIN et E. LYON, Petri Vallium Sarnaii monachi Hystoría
Albigensis (abrégé Hystoria),t. 1, Paris, 1926,p. 23, § 21).
3. Voir les différents points de vue soutenus dans La Croisade albigeoise, colloque de Carcassonne, CEC
- octobre 2002, sous la présidence de Michel Roquebert, juin 2004.
4. Hystoria, cit., t. 1,2, 3,1926-1939. Noter que mes traductions diffèrent un peu de celles de P. G U É b i n
et H. M a i s o n n e u v e , Histoire albigeoise, nouvelle traduction, Paris, 1951, pas assez littérale pour mon
propos.
L e negocium pacis et fedei ou l ’affaire de paix e t de foi 65

diffusée, traduite en français dès le x m e siècle, retraduite au XVe, beaucoup de


fois imprimée, objet d’une minutieuse édition critique richement pourvue de
notes émdites au XXe siècle, est déterminante dans les schémas de pensée
d’aujourd’hui comme d’hier5. Elle a imposé, quoiqu’on en veuille, sa grille de
lecture sur bien des points, ainsi sur l’action des légats avant et après l’appel à la
croisade lancé par le pape en mars 1208, à la base des réflexions sur l’affaire de
paix et de foi. Notre chance est que les conditions dans lesquelles elle est écrite
sont particulièrement claires, les biais évidents. Son auteur, Pierre des Vaux-de-
Cemay, est arrivé dans le Midi en mars 1212 et en est reparti après la fin du
concile qui s’est tenu durant tout le mois de janvier 1213 à Lavaur, aux confins de
la vicomté de Béziers-Carcassonne, désormais soumise, et du comté de Toulouse
où Montfort n’a pas encore vraiment pénétré, avec beaucoup de prélats venus de
France. Il repart avec l’abbé, qui est son oncle, sur place depuis l’automne 1209.
C’est à Lavaur, à la fin de ce premier séjour, qu’il écrit sa préface dédicacée à
Innocent IH, et probablement le principal de son texte, dans une atmosphère
propice à son travail, au milieu de prélats qui s’efforcent eux-mêmes de mettre
par écrit le processus de la mise en accusation du comte de Toulouse à l’intention
du pape que le roi d’Aragon presse d’arrêter la croisade. Lui-même insère la lettre
du roi d’Aragon adressée aux prélats, leur réponse ainsi que celle de l’archevêque
de Narbonne, enfin leur lettre au pape. Il n’écrit pas une chronique mais une
histoire soigneusement composée : « Au début de cet ouvrage je traite brièvement
des sectes hérétiques et de la manière dont les méridionaux furent contaminés
jadis par la lèpre de l’hérésie. J’expose ensuite comment les prédicateurs de la
parole de Dieu, ministres de votre sainteté, invitèrent les hérétiques méridionaux
à cesser de prévariquer pour rentrer en eux-mêmes et les en requirent à plusieurs
reprises. Enfin je représente selon Tordre chronologique, aussi bien que je puis,
les venues des croisés, les prises de cités et de places-fortes, et autres choses
concernant le déroulement de l’affaire de foi, ad processum negotii fidei perti­
nentia. » S’il donne probablement sa forme finale au texte à son retour au monas­
tère, c’est très vite, dans l’isolement, sans connaître la suite des événements.
Ainsi est composée la première partie de l’œuvre, soit les deux tiers (§ 1-398). Il
reprend la plume six mois plus tard, en août 1213, avant la bataille de Muret, et
commence avec autant de soin une première continuation, qu’il va tenir au
courant par des additions qui ne sont pas strictement écrites au fur et à mesure des
événements, en prenant le temps de composer méthodiquement son œuvre.*il

5. Hystoria, voir la notice, t. 3, p. i-cvn : on conserve encore onze manuscrits de VHystoria, trois sont du
xme siècle, trois du xrve, deux du XVe et deux du XVIe. La première traduction est connue par deux
manuscrits du xme siècle. Aubry de Trois-Fontaines (qui ne donne pas le nom de Pierre, dont beaucoup
de manuscrits ne citent que l ’initiale) en recommandait la lecture : « Pour bien connaître les Albigeois,
il faut se procurer le petit livre du moine du seigneur Guy, abbé de Cemay, où toute cette affaire est
expliquée avec soin. »
66 M onique Z erner

Pierre des Vaux-de-Cemay est un témoin infiniment précieux de l’écho reçu


par l’expression negotium pacis et fidei dans le milieu des acteurs de la croisade.
Ce n’est pas le cas de la Chanson de la croisade albigeoise, en occitan et en vers,
où la paix n’est pas associée à la foi, y compris dans la première partie qui est
l’œuvre de Guillaume de Tudèle, favorable aux croisés6. Quant à la Chronique de
Guillaume de Puylaurens, elle est de rédaction trop tardive7.

I. L e n eg o tiu m pacis e t fid ei com m e figure d u discours

À partir des cédéroms de la Library o f Christian latin texts ou Cetedoc et de la


Patrologie latine, je commencerai par confirmer cette belle intuition de
M.-H. Vicaire, que la formulation negotium pacis et fidei naît avec la croisade
albigeoise8. Si tant est qu’une statistique sur pax et fides a un sens, on peut
ajouter que le couple n’est pas fréquent sauf à son propos9. Dans le Cetedoc, où
ne figure aucune histoire de la croisade albigeoise et où les hérétiques albigeois
apparaissent seulement deux fois, on ne trouve que deux occurrences du couple
« paix et foi », qui ne sont pas associées à negotium ou negocium10. La Patrologie
latine en comprend une soixantaine et le tiers se rapporte à la croisade albigeoise.
Aussi bien, en ce cas, la statistique comprend non seulement la correspondance
d’innocent DI - où sont insérés trois dossiers concernant la croisade albigeoise, à
l’année 12 du pontificat les textes relatifs à la procédure menée contre le comte de
Toulouse et les serments de Saint-Gilles (1209), à l’année 15 les lettres échangées

6. La Chanson de la croisade albigeoise, éd. et trad, du provençal par E. MARTIN-CHABOT, t. 1, 2 et 3,


Paris, 1961.
7. GUILLAUME DE Puylaurens , Chronique, texte édité, traduit et annoté par J. DUVERNOY, Paris, 1976.
L’auteur n ’a pas pu commencer à écrire avant 1249, et a dû rédiger soit en deux temps, soit d ’un seul
trait dans les armées 1260. Marco MESCHINI a souligné avec raison les qualités historiques de cette
œuvre, appelée à tort chronique (voir « H “negotium pacis et fidei” in Linguadoca tra x n e xm secolo
secondo Guglielmo di Puylaurens », dans Mediterraneo Medievale. Cristiani, musulmani ed eretici tra
Europa e Oltremare, secoli IX-X11I, a cura di M. MESCHINI, Milan, 2001, p. 131-168). J’ajoute, car
le titre de l’article pourrait induire en erreur, que Guillaume de Puylaurens n ’écrit pas qu’il traite de
« l’affaire de paix et de foi » mais de « l ’affaire albigeoise » - Incipit prologus super hystoria negocii a
Francis Albiensis vulgariter appellati [ . . . ] - et n’emploie l ’expression negotium pacis et fidei qu’une
seule fois (voir infra, texte et n. 31).
8. Cetedoc : Library o f Christian latin texts, CLCLT-5, Brepols, 2002. Patrologia latina database,
Chadwyck-Healey, 1997.
9. Ainsi, pour s’en tenir à la rigueur formelle de la statistique, le cas où les deux mots sont dissociés gram­
maticalement n’a pas été compté, bien que, du point de vue du sens, paix et foi soient accouplées : ibi
habitabant turbatores pacis et fidei subversores (Hystoria , § 588).
10. [ ...] reginam apostatricem pacis et fidei violatricem (Historia Compostellana). [ ...] sub falsa pacis et
fidei sponsione (Sigebert de Gembloux, Chronica). Les hérétiques albigeois sont mentionnés dans un
sermon de Thomas de Chobham et dans la Chronica latina regum Castillae.
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix et d e foi 67

au concile de Lavaur (1213)11 - , mais aussi VHystoria albigensis éditée au


tome 213. L’une des plus anciennes occurrences, sous la forme studio pacis et
fidei, se trouve dans la conférence de Carthage de 411 qui met un terme au conflit
donatiste, dont les décisions passèrent dans le code théodosien12.
Dans environ 75 % des cas, le couple pax et fides se présente au génitif, avant
ou après unitas ou ecclesia (surtout chez les auteurs anciens), turbatores ou
inimici (cinq exemples chez Pierre des Vaux-de-Cemay), après causa, tutela, après
verbum et negotium uniquement dans le cas de la croisade albigeoise. Au total,
38 % des cas au génitif concernent la croisade albigeoise, c’est-à-dire beaucoup13.
Ainsi les seuls cas où le couple « paix et foi » est associé à negotium (aucune
occurrence avant ou après negotii), dans toute la Patrologie latine, sont relatifs à
la croisade albigeoise. Ils sont neuf en comptant le cas où la formulation est inver­
sée (fidei et pacis negotium) et le cas où et est remplacé par ac (negocium pacis ac
fidei). La trilogie apparaît dans trois lettres d’innocent HI, l’une n’étant pas éditée
par Migne mais copiée par Pierre des Vaux-de-Cemay (où elle est répétée deux
fois de suite), dans quatre passages de VHystoria, compte non tenu de cette lettre,

11. PL, t. 216 : Processus negotii Raymundi Comitis Tolosani (89-90 à 97-98), Forma juramenti baronum,
civitatum aliorumque locorum domino Papa danda (127-138), De negotio Comitum Tolosae,
Convenarum, Fuxi et Gastoni de Bearno (833-849) publié par Migne d ’après Baluze. A comparer avec
les textes réunis par M A N SI, XXII (864-891, Concilium Vaurensis in causa Petri Arragonum regis
contra Comitem Tolosanum protegentis..), qui insère quelques passages de VHystoria. Ces dossiers se
présentaient peut-être ainsi dans les registres originaux : rappelons que la chancellerie pontificale avait
bien consacré un registre au negocium Romani Imperii (édité par Migne à la fin du t. 216). Bien
entendu, nous n ’avons pas compté deux fois les occurrences qui se trouvent dans les textes du t. 213
faisant doublon avec ceux du t. 216.
12. PL, t. 11, 1261, Gesta collationis carthaginensis : [ ...] studio namque pacis et fidei tantorum dissidia
populorum ex antiqua persuasione venientia veritatis voluit manifestatione sedari [...]. Cunctos
etenim, tam catholicae quam Donatistiane partis episcopos, in unum voluit congregari [...].
13. Sur 45 occurrences de pacis et!ac fidei dans la Patrologie latine, 17 concernent la croisade albigeoise
(8 chez Innocent m , 8 chez Pierre des Vaux-de-Cemay, une dans la lettre de l’évêque de Béziers).
Quant aux autres, au nombre de 28, la grande majorité se trouvent dans les tomes regroupant les textes
antérieurs au XIe s., au nombre de 21 du 1 .1 au 1 .146 sous forme de citations récurrentes, à propos des
Donatistes (Studio namqüe pacis et fidei), de saint Chrysogone (Nos enim pro studio pacis et fidei), des
Nestoriens et des Eutychianites (Ad unitatem pacis et fidei), chez Léon 1er et Nicolas 1er (propter uni­
tatem pacis et fidei). Seulement 7 se trouvent chez des auteurs des XIe et xne siècles, 6 se réfèrent à la
violation de paix ou de pactes (cf. les deux occurrences citées n. 10, aussi dans la Patrologie latine),
une se trouve chez Pierre de Blois dans la péroraison d’une lettre sur la mort de Thomas Becket qui se
termine sur les turbatores ecclesie et pacis et fidei subversores (t. 207,94).
Sur 5 occurrences à l’accusatif, une concerne la croisade albigeoise (cf. infra, lettre d’Innocent III du
10 mars 1208), une vient de Léon 1er et se rapporte aux Manichéens (qui ecclesiae pacem et fidem
conturbare).
Sur 7 occurrences au nominatif, aucune ne concerne la croisade albigeoise, l ’une vient d’Ambroise
citant IV Rois, 20,19, Fiat pax et fides in diebus meis, six identiques viennent de Rufin (Ecclesiarum
pax et fides in Orientis atque Occidentis partibus).
68 M onique Z erner

et dans une lettre de l’évêque de Béziers au pape, qui est copiée dans le dossier du
concile de Lavaur. Seule, par conséquent, l’affaire albigeoise porte ce nom.
Negotium est pourtant fréquent chez certains auteurs. Dans le Cetedoc, il
revient particulièrement souvent sous la plume de Guillaume de Tyr aux différents
cas du singulier (environ 600 occurrences), qui toutefois ne l’associe jamais ni à
pax, ni h fides. Dans la Patrologie latine, on compte plus de 3 100 occurrences
(plus de 1 700 au singulier, 1 400 au pluriel). Le terme implique des tractations
ou négociations dans le domaine économique, politique, militaire, judiciaire (voir
son emploi chez Gratien où l’on compte 176 occurrences, 104 au pluriel, la forme
la plus fréquente étant secularibus negotiis). Un bon tiers se trouve dans la
correspondance d’innocent E3, avec près de 1 000 occurrences au singulier et 200
au pluriel : 254 occurrences au singulier et 81 au pluriel au tome 214 (années 1 à
5 du pontificat, fév. 1198-fév. 1203), 380 occurrences au singulier et 61 au pluriel
au tome 215 (années 6 à 11, 1203-1209), 333 au singulier et 47 au pluriel au
tome 216 (années 12 à 16, 1209-1213), sans compter 116 occurrences au singu­
lier et 34 au pluriel dans le Registrum de negotio Romani Imperii édité à la fin de
ce tome. Le terme de negotium semble avoir été privilégié par Innocent III
pour évoquer ses « affaires séculières ». Comme le negotium Romani Imperii, le
negotium Comitis Tolosani aurait mérité un dossier particulier en 1209 et en 1213,
si l’on se fie à la présentation de Migne, qui pourrait bien être l’auteur des titres14.
Toutes proportions gardées, le terme est aussi très fréquent chez Pierre des Vaux-
de-Cemay : 119 occurrences au singulier, 12 au pluriel.
En bonne rigueur, il aurait fallu mener l’enquête sur tous les cas où negotium
porte un nom qui en précise l’objet. Je me contente de dire que negotium fidei, ou
fidei negotium, aux différents cas du singulier, désigne la croisade, et qu’il s’agit
généralement de la croisade albigeoise (33 occurrences sur 43), principalement
ainsi désignée par Pierre des Vaux-de-Cemay (30 occurrences). De même,
negotium Christi ou Christi negotium (17 occurrences) désigne généralement la
croisade, parfois en Terre sainte (une occurrence chez Foucher de Chartres,
trois chez Bernard de Clairvaux, une chez Louis VII dans une lettre à Suger et
une chez Pierre de Blois), plus souvent la croisade albigeoise : 8 occurrences, qui
proviennent toutes de Pierre des Vaux-de-Cemay, qui parle plus volontiers de
« l’affaire de Jésus-Christ », Jhesu Christi negotium ou negotium Jhesu Christi
(21 occurrences) - l’expression lui est propre.

14. Si la correspondance des années 1 et 2, et 5 à 8, du pontificat d’Innocent III est maintenant disponible
dans l ’édition de l ’Institut autrichien de Rome (Die Register Innocenz’III, bearbeitet von
O . HAGENEDER et al., 1. Band, Gräz-Köln, 1964 ; 2. Band, Rome-Vienne, 1979 ; 5. Band, Vienne,
1993 ; 6. Band, Vienne, 1995 ; 7. Band, Vienne, 1997 ; 8. Band, Vienne, 2001), celle des autres années,
en particulier au temps de la croisade albigeoise (à partir de l’année 11 du pontificat) attend encore une
édition critique. La difficulté vient de la disparition de beaucoup de registres d’innocent m .
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix et de foi 69

Le negotium pacis et fidei désigne la croisade albigeoise et elle seule. Mais


elle est loin d’être dominante.

Les lettres d ’Innocent III

Verbum pacis et fidei : 1208


Le couple pax et fides apparaît pour la première fois dans les registres
d’innocent El dans la lettre où il appelle les populations méridionales à la croi­
sade à la suite du meurtre du légat Pierre de Castelnau (14 janvier 1208), moine
de Fontfroide. La lettre est datée du 10 mars 1208, envoyée d’une part aux
comtes, barons et à tous les peuples des provinces de Narbonne, Arles, Embrun,
Aix et Vienne, d’autre part aux archevêques et leurs suffragants de ces provinces,
et, dans des termes plus ou moins semblables, au roi de France, aux populations
du royaume, à certains prélats et à trois abbés cisterciens ; la lettre est copiée dans
VHystoria (§ 56 à 65)15. Innocent HI rappelle la mission du défunt ad evange-
lizandum pacem et astruendam fidem, raconte sa mort, son sang versé ob fidem et
pacem (où la cause de la foi est mentionnée en premier), annonce qu’il exhorte
les archevêques de ces provinces à faire germer par leurs prédications « la parole
de paix et de foi semée par le défunt », ut, verbum pacis et fidei, seminatum ab
eo, sue predicationis irriguis coalescere facientes, excommunie le comte de
Toulouse, annule les serments de fidélité qui lui ont été prêtés et proclame le droit
d’occuper sa terre. « En avant chevaliers du Christ ! », termine-t-il, la foi s’est
évanouie, la paix a péri,fides evanuisse, perisse pax, les hérétiques sont pires que
les Sarrasins. Paix et foi sont mises en parallèle, l’une ou l’autre énoncée en
premier selon le cas, et font leitmotiv. L’accent sur la paix est plus grand dans la
lettre au roi de France16. Mais la trilogie « affaire de paix et foi » n’apparaît pas ;
d’ailleurs, le terme de negotium n’est pas du tout utilisé dans la lettre.

Negotium pacis et fidei, tutela pacis et fidei : 1209-1210


Le couple paix et foi réapparaît au moment de la mort de Raymond Roger
Trencavel (10 novembre 1209) dans la prison de Carcassonne où il avait été jeté
après la prise de la cité par les croisés (15 août 1209), dans deux lettres datées du
11 novembre. Dans l’une, le pape écrit à l’archevêque d’Arles et ses suffragants

15. PL, t. 215,1354-1361 (POTT. 3323). Voir la recension des adresses par les éditeurs de VHystoria, t. 1,
p. 52, note 1.
16. Voir la lettre à Philippe Auguste, où l’accent est mis sur le devoir royal de la paix, attendens quod
usque adeo regium sit officium in regno suo pacis negotium promovere, célébrant Pierre de Castelnau
qui s’est illustré ad evangelizandum pacem et confirmandam fidem in provincia Occitania (PL, t. 215,
1358, POTT. 3353).
70 M onique Z erner

pour les exhorter à extirper la peste hérétique, leur demande d’annuler les exac­
tions venant des usures, de relaxer les débiteurs de leurs dettes envers les juifs et
proroger les termes, et exhorte les clercs à fournir des subsides, « afin que le
negotium pacis et fidei puisse être promu plus efficacement dans ce que fait et
doit faire Simon de Montfort »17. Dans l’autre, il écrit à Simon de Montfort pour
lui confirmer la concession des cités et du pays de la vicomté de Béziers-
Carcassonne pro tutela pacis et fidei18. Deux mois plus tard, le 22 janvier 1210,
Innocent El s’exprime à nouveau ainsi pour ordonner à l’abbé de Cîteaux de
revenir sans délai à sa légation et promouvoir le negotium pacis ac fidei19. Et le
28 juin 1210, pendant le siège de Minerve, qui dure depuis mars et tombe fin
juillet, Innocent III confirme à Simon de Montfort la concession de la cité d’Albi
pro tutela pacis etfideí20.
Au comte, la protection, à l’abbé de Cîteaux, le negotium pacis et fidei.

Tutela pacis et fidei, causa pacis et fidei : 1212


Les lacunes de la collection des lettres d’Innocent III, avec la perte des regis­
tres originaux à partir de l’année 13 du pontificat (à partir de mars 1210), obligent
à interpréter avec prudence la rareté du couple pacis et fidei et l’absence de la
trilogie negotium pacis et fidefl1. Le couple pacis et fidei se retrouve dans une
lettre envoyée à l’évêque d’Uzès et au légat Arnaud Amaury élu archevêque de
Narbonne en mai-juin 1212 à propos de la légation de l’évêque de Riez associé au
chanoine de Gênes maître Thédise causa pacis et fidei ; dans la même lettre, nego­
tium (sans complément de nom) désigne à deux reprises la tâche à accomplir22.

17. PL, t. 216,158 :[...] dilectus filius nobilis vir utique strenuus et catholicus, terris a quibus illi depulsi
sunt provida est deliberatione praefectus, ut per prudentiam ejus in his quae gesta sunt vel gerenda
negotium pacis et fidei possit ibidem efficacius promoveri (POTT. 3828).
18. PL, t. 216,151 : [...] Nos igitur quod ab ipsis pie ac provide factum est ratum et gratum habentes, civi­
tates et terras ipsas, sicut tibi sunt ad divinae majestatis honorem pro tutela pacis et fidei concessae
[...] confirmamus (POTT. 3834).
19. PL, t. 216,175 :[...] ad loca legationis tuae sine dilatione qualibet personaliter revertaris et negotium
pacis ac fidei tibi commissum unacum venerabili fratre nostro Regensi episcopo apostolicae sedis
legato studeas, [...] (POTT. 3885).
20. PL, t. 216,282 : Confirmat ei civitatem Albiensempro tutela pacis et fidei concessa (POTT. 4026).
21. C’est ainsi que YHystoria est une source très importante pour plusieurs lettres (voir la méticuleuse col­
lation des sources faite par P. GUÉBIN et E. LYON, cit., dans l ’appareil critique des lettres que recopie
Pierre des Vaux-de-Cemay à plusieurs reprises - pratique courante chez les historiens du monde
Plantagenêt, collation qui montre généralement sa fidélité aux documents).
22. PL, t. 216,613 : Raymundi Uticensi episcopo et Narbonensi electo apostolice sedis legatis [...] et effi­
caciter laboretis ut negocium bene inceptum dissolvi non possit [...] nos enim venerabili fratri nostro
Regensi episcopo et dilecto filio magistro Thedisio canonico Januensi nostris damus litteris in manda­
tis ut secundum formam sibi datam in negocio isto procedant [...] quod nos, auctore Domino, procede­
mus prout pacis et fidei causa requiret [...] (POTT. 4517).
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix e t d e foi 71

Negotium pacis et fidei : 1215


L’expression réapparaît à la fin de la lettre datée du 2 avril 1215 adressée par
le pape à Simon de Montfort, et elle est répétée : il lui confie la garde des terres
du comte de Toulouse en attendant la réunion du concile convoqué en novembre,
et pour finir annonce qu’il envoie aux barons, aux consuls et aux recteurs le man­
dement d’exécuter ponctuellement ses ordres dans le negotio pacis et fidei, qu’ils
lui accordent aide et conseil contre ceux qui attaquent la foi et troublent la paix,
afin d’achever efficacement le negotium pacis et fidei. L’expression était proba­
blement reprise dans les mandements. La lettre est copiée dans VHystoria23.

La « parole de paix et foi » pour évoquer la prédication de Pierre de Castelnau


dans le premier appel à la croisade en mars 1208, la « protection de la paix et la
foi » pour désigner sa tâche à Simon de Montfort dans le grand isolement qui a
suivi le départ général des croisés en novembre 1209 et « l’affaire de paix et foi »
pour désigner la même tâche à l ’archevêque d’Arles et à l’abbé de Cîteaux légat
du pape, ces convergences témoignent de la vision de la crise méridionale par le
pape à un moment précis. Le couple pax et fides n’apparaît pas avant mars 1208
et il faut attendre deux mois après le retour en France de la première vague de
croisés, fin août-début septembre 1209, pour qu’apparaisse la trilogie negotium
pacis et fidei. Les légats semblent avoir achevé leur mission de paix avec le
concile général tenu en Avignon en septembre. Nombre d’articles concernent les
laïcs, certains s’inspirant des derniers canons de Latran III sur la paix, la trêve de
Dieu, les Sarrasins, les juifs et les hérétiques. La paix est jurée par les seigneurs et
les représentants des villes de l’ensemble des pays du Bas-Rhône, par où les nou­
veaux croisés vont passer en toute sécurité jusqu’au lendemain de Latran IV. Si
l’on peut relever avec M.-H. Vicaire la portée symboüque d’une figure rhétorique
qui met en avant la paix, il ne faudrait pas oubüer aussi son opportunité straté­
gique, que suggère d’ailleurs le terme de negotium lui-même. Les deux ne sont
pas contradictoires. Elle serait de nouveau mise en avant à l’heure du bilan, quand
s’annonce le concile du Latran.

23. Voir la fin de la lettre {Hystoria, § 557) : Nos autem, quia pro certo speramus quod, de tua salute solli­
citus, numquam debeas mandatis apostolicis obviare, baronibus, consulibus, rectoribus et aliis Christi
fidelibus constitutis in terris predictis dedimus in mandatis, in virtute Spiritus Sancti precipientes dis­
tricte, quatinus, tibi plenarie intendentes, mandata tua super negotio pacis et fidei et aliis que superius
sunt expressa inviolabiliter observare procurent, contra impugnatores catholice fidei et pacis disturba-
tores magnifice ac potenter tibi consilium et auxilium impendentes, ita quod, eorum cooperante subsi­
dio, negotium pacis et fidei salubriter exequaris. Eidem quoque legato precipiendo mandamus [...].
Sur la traduction du texte qui n ’est pas éditée dans la Patrologie, voir la note de P. GUÉBIN et E. LYON,
qui l ’éditent d ’après l’original scellé (cit., t. 2, p. 247).
72 M onique Z ehner

L ’Hystoria albigensis de Pierre des Vaux-de-Cernay

Dans YHystoria, le couple negotium pacis n’apparaît jamais sans être suivi de
fidei, le couple negotium fidei est largement présent (30 occurrences aux diffé­
rents cas du singulier contre 8 dans les lettres pontificales), le couple pacis et fidei
est moins fréquent (9 occurrences) et, associé à negotium, il n’apparaît que quatre
fois, compte non tenu de la bulle du 2 avril 1215. L’expression s’applique avant
tout à la situation en 1208-1209.

À l ’année 1208
Après avoir copié en entier l’appel à la croisade envoyé par Innocent III le
10 mars 1208 (§ 56 à 65), Pierre des Vaux-de-Cemay rapporte que « les prélats de
la province de Narbonne et d’autres, que touchaient le negotium pacis et fidei,
voyant mourir ces hommes bons, l’évêque d’Osma (30 décembre 1207, dans son
diocèse), le frère Pierre de Castelnau (14 janvier 1208) et le frère Raoul (pro­
bable, 9 juillet 1207), qui avaient été les initiateurs et les maîtres de la prédication
dans cette terre, considérant aussi que cette même prédication avait déjà accompli
en grande partie son parcours sans beaucoup de profit, et même presque sans
aucun des résultats souhaités, décidèrent d’envoyer des délégués au souverain
pontife »24. Le contexte est celui de pourparlers.

À l ’année 1209
Il reprend deux fois l’expression, au début et à la fin de la mission de « maître
Milon et son collègue maître Thédise ». Il rapporte qu’arrivés à Montélimar où ils
ont convoqué archevêques et évêques (fin du mois de mai), Milon leur demande
« de quelle manière il faut procéder in negotio pacis et fidei, principalement sur le
fait du comte de Toulouse »25. Après le départ des croisés, quand seuls restent

24. Ibid., t. 1, § 67, p. 66 : Videntes igitur prelati Narbonensis provinde, et alii quos tangebat negotium
pacis et fidei, decessisse bonos viros Oxomensem episcopum et fratrem Petrum de Castro Novo, et
fratrem Radulfum, qui fuerant predicationis in terra prenotata principes et magistri, animadvertentes
etiam quod eadem predicado jam peregerit ex parte maxima cursum suum nec multum profecerit,
immo penitus fructu frustrata sit exoptato, ad pedes summi pontificis judicant transmittendum.
25. Ibid., § 74, p. 75 : [M. Milo] Qui, cum ad eum venissent, quesivit ab eis diligenter qualiter proceden­
dum esset in negotio pacis et fidei et precipue in facto comitis Tholosani ; voluit etiam ut singuli prelati
super certis capitulis, de quibus eum abbas instruxerat Cisterciensis, sua ei traderent consilia scripta
et sigillata ; factum est ut precepit et (quod auditu est mirabile) omnia tam abbatis Cisterciensis quam
prelatorum consilia sine dissensione aliqua convenerunt. La critique reste à faire des actes de la procé­
dure commencée au concile de Montélimar, qui s’achève avec la reconnaissance sous serment de ses
torts par Raymond de Toulouse et sa réconciliation à Saint-Gilles (18 juin 1209), auxquels fait ici
allusion Pierre des Vaux-de-Cemay, réunis sous le titre Processus negotii Raymundi comitis Tolosani
(cf. supra n. 11). L’expression negotium pacis et fidei en est absente.
L e negocium pacis et fedei ou l ’affaire d e paix e t de foi 73

Simon de Montfort et ses compagnons, alors que le comte de Toulouse,


Raymond VI, est parti plaider sa cause à Rome, il rapporte comment Milon
achève d’accomplir sa légation pro negotio pacis et fidei en convoquant un
concile général à Avignon (voir supra)26. Le contexte est encore celui de pourpar­
lers mais une nouvelle condamnation du comte se profile.

À l ’année 1217
Pierre des Vaux-de-Cemay ne s’exprime ainsi qu’une fois encore, vers la fin
de VHystoria : dans l’hiver 1217, après son échec devant Beaucaire, Simon de
Montfort réussit à traverser le Rhône à Viviers et part batailler dans le Nord pour
mettre fin aux agissements « de Raymond VU et ses complices qui perturbaient le
negotium pacis et fidei de toutes leurs forces »27. La désignation revient sous sa
plume alors que la croisade est finie mais que Toulouse s’est soulevée, dans
l’incertitude du lendemain.

L’emploi de l’expression negotium pacis et fidei dans VHystoria suit d’assez


près celui qu’on constate dans les lettres d’innocent HI, dont Pierre des Vaux-
de-Cemay semble se faire l’écho. L’expression lui vient en quelque sorte de la
langue officielle. Il est probable qu’elle a été adoptée dans leur correspondance
par les ecclésiastiques impliqués dans l ’affaire albigeoise. Elle se trouve dans la
lettre de l’évêque de Béziers adressée au pape au moment du concile de Lavaur
que j ’ai évoquée plus haut28. Au moment de Latran IV, la Sententia de terra albi-
gensi reprend l’expression : la comtesse garde ses terres dotales et Raymond VH
son héritage rive gauche du Rhône, côté Empire, à condition de laisser se poursui­
vre le negotium pacis et fidei29. L’expression perdure et désigne la deuxième croi­
sade albigeoise emmenée par Louis VOI : en 1226, ainsi s’exprime le cardinal
Romain de Saint-Ange dans sa lettre à l’archevêque de Rouen30. Quand il écrit sa

26. Ibid., § 138, p . 143 : Interea magister Milo, qui, sicut supra dictum est, in terre Provinde, legatione
pro p a c is e t fid e i n e g o tio fungebatur, convocavit apud Avinionensem civitatem concilium prelatorum ;
in quo concilio inter alia excommunicati fuerunt et expositi cives Tolosani, pro eo quod ea que legato
et crucesignatis promiserant de expulsione hereticorum, contempserant adimplere.
27. Ibid., § 596, p . 289 : Raimundus enim, filius quondam comitis Tolosani, et Ademaras Pictavensis et
complices eorumdem n e g o tiu m p a c is e t fid e i in partibus illis totis viribus perturbabant.
28. PL, t. 216, 843 : Nos igitur beatissime pater, quos tanquam propius positos magis negotium istud
tangit, sanctissimam pietatem vestram rogamus [...] quatenus [...] quibus comitis Tolosani et filii ejus,
si resurgerent, gladius inexorabiliter immineret, miseriorditer prospicientes in posterum, n e g o c io p a c is
e t f id e i, quod tam prudenter et potenter hactenus promovistis, finem perfectum et stabilem imponatis.
29. M A N SI xxn, 1070A : le s te rre s d e la c o m te s s e : quod per ipsas n e g o tiu m p a c is e t f id e i non valeat
perturbari. L e s te rre s d u je u n e c o m te : per viros idoneos qui n e g o tiu m p a c is e t f id e i manuteneant.
30. M AN SI xxm , 10E :[...] quae miserabiliter peccatis nostris exigentibus erat ab in im ic is p a c is e t fid e i
depressa, mirabiliter operando ; regis Franciae illustris cordi ratione suae gratiae exalto insudit, quod
divina gratiaa faciente, negotium p a c is e t f id e i contra heréticos terrae Albigensis in se assumens [...].
74 M onique Z erner

Chronique, bien plus tard, Guillaume de Puylaurens semble avoir hésité sur
l’expression, qu’il n’emploie à strictement parler qu’une fois, à propos des événe­
ments qui ont suivi le traité de Meaux-Paris (12 avril 1229), in negotio pacis et
fidei prosequendo (chapitre 40). Sachant qu’un peu plus haut, il semble qu’il ait
écrit ad negotiationem (et non negotium) pacis et fidei prosequendum31 et que,
dans la première partie de son œuvre, l’expression vient une fois sous sa plume
mais inversée: rapportant le siège de Lavaur (1211), il écrit que Foulque,
l’évêque de Toulouse, a demandé à ses ouailles de se rendre à l’armée pour appor­
ter secours et aide au negodo fidei et pacis. La forme « affaire de paix et de foi »
semble en train de s’estomper, s’il faut attacher un sens à l’ordre des mots comme
le propose le père Vicaire. La traduction en langue vulgaire de YHystoria en est
un autre indice. Le traducteur n’a pas cherché une figure équivalente en français.
Aux § 67 et 596, negotium pacis et fidei est simplement rendu par « foi » ; au
§ 74, par « besoigne » ; § 138, l’expression n’est pas du tout traduite. En aucun de
ces cas, le traducteur ne s’est soucié de traduire pax3132. De même disparaît le
couple pacis et fidei : ainsi, au § 61, verbum pacis et fidei est traduit par « la foi
de Jhesucrist » ; au § 72, le traducteur laisse tomber pacis et fidei turbatores.

Conclusion sur le Negotium pacis et fidei comme figure du discours

Partir d’un sondage déterminé par les choix de l’abbé Migne et l ’état d’une
collection en cours, par conséquent biaisé, et limiter l’enquête à une figure rhéto­
rique doit rendre prudent. A première vue, le couple « paix et foi » est assez rare

31. GUILLAUME de P u y l a u r e n s , Chronique, cit., chap. 39 : Anno Domini MCCXXX [ ...] venerabilis pater
dominus Clarinus episcopus Carcassonensis accedens ad Sedem apostolicam, legatum obtinuit mitti
ad negociationem pacis et fidei prosequendum [ ...] . Jean Duvemoy a retenu la leçon ad negocium
pacis et fidei prosequendum (d’après BnF, lat. 5213, C dans le stemma, écriture début XVIe s.) de pré­
férence à la leçon ad negociationem pacis et fidei du manuscrit le plus ancien qui est le texte de base
de son édition (lat. 5212, P, écriture début xrve s.), considérant donc la leçon de P comme fausse (les
variantes de C sont retenues dans le texte « à titre exceptionnel lorsque les leçons de P sont manifeste­
ment fautives », écrit-il, p. 19 de l ’introduction).
32. Cf. Hystoria, cit., t. 3. § 67 : « Après ices choses li prelat de la contrée de Narbone et li autre qui apar-
tiennent à la foi, veant [...]» , trad, de Videntes igitur prelati Narbonensis provinde, et alii quos tange­
bat negotium pacis et fidei (supra n. 22). § 596 : « et Raimon, le filz le conte de Tholose, et Aimars de
Poitiers estoient contre la foi a leur povoir [...] », trad, de : Raimundos enim, filius quondam comitis
Tolosani, et Ademarus Pictavensis et complices eorumdem negotium pacis et fidei in partibus illis totis
viribus perturbabant (supra n. 25). § 74 : « Mestre Miles leur demanda comment ils devroient aler en
ceste besoigne, meismement el fait du conte de Tholose [...] », trad, de : Qui, cum ad eum venissent,
quesivit ab eis diligenter qualiter procedendum esset in negotio pacis et fidei et precipue in facto
comitis Tholosani {supra n. 23). § 138 : « Entre ices choses mestre Miles, qui iert legaz, fist un concile
de prelaz en la cité d ’Avignon », trad, de Interea magister Milo, qui, sicut supra dictum est, in terre
Provincie, legatione pro p a d s et fidei negotio fungebatur, convocavit apud Avinionensem civitatem
conciliumprelatorum (supra, n. 24).
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire d e paix et de foi 75

chez les auteurs des XIe et x n e siècles et apparaît plutôt dans le contexte des
guerres féodales que de l’hérésie, alors que le sens de fides s’infléchit sous la
pression de la foi vassalique33. En l’associant à negotium à propos du Midi, le
pape donne à ce nouveau champ d’action un statut qu’il faudrait comparer à celui
des autres « affaires » du pontificat. A ce stade, l’enquête montre que l’emploi de
negotium pacis et fidei est resté, somme toute, fort discret. Innocent HI n’utilise
l’expression que lorsque Simon de Montfort a supplanté pour de bon le jeune
vicomte de Béziers-Carcassonne, Raymond Roger Trencavel, mort ou sur le point
de mourir dans sa prison de Carcassonne, et tant que sa situation est fragile. Elle
ne réapparaît qu’au moment de la solution définitive, quand se prépare Latran IV.
De même, dans VHystoria, elle ressort au moment où la guerre albigeoise, qui
semblait terminée, redémarre.
Adoptée par les prélats investis dans la croisade, reprise de façon mesurée par
Pierre des Vaux-de-Cemay, ré-actualisée par Guillaume de Puylaurens dans un
passage de sa chronique, « l ’affaire de paix et foi » n’a peut-être pas désigné la
croisade albigeoise en dehors d’un cercle étroit.

II. D U RAPPORT AMBIGU ENTRE L’AFFAIRE DE PAIX ET DE FOI


ET L’ASSOCIATION DES ROUTIERS AUX HÉRÉTIQUES

Pour M.-H. Vicaire, l’unité est profonde entre l’affaire de paix et l’affaire de
foi dans la réalité elle-même. Son raisonnement repose sur l’association des rou­
tiers aux hérétiques qu’il voit se faire à trois moments clefs dans le cadre de la
mission des légats contre l’hérésie. En 1203-1204, dans une première campagne
de serments que les légats cherchent à obtenir de la part des prélats et des princes
laïcs en Narbonnaise. En 1206-1207, quand Pierre de Castelnau, tantôt seul,
tantôt accompagné de l ’abbé de Cîteaux, mène une campagne de paix et pousse
jusqu’au delà du Rhône. En 1209, sous l’action des nouveaux légats qui établis­
sent des « paix », depuis la procédure suivie contre le comte de Toulouse (début
juin) jusqu’au concile d’Avignon (septembre). Au lendemain du bain de sang de
Béziers (22 juillet 1209), écrit M.-H. Vicaire pour finir, la paix est devenue « une
paix transcendante, la Paix de Dieu ». « Faire la guerre sainte, c’est pacifier une
terre où la paix véritable avait péri avec la foi. Tel est le mythe qui donne sa réelle
unité au negotium pacis et fidei », écrivait-il. Réalité et mythe se conjuguent.
Mais il passe bien vite sur le fait de l’association des hérétiques aux routiers, qu’il
considère comme une évidence à partir de Latran DI, dont le dernier canon
associe dans un même anathème les hérétiques, qui reçoivent pour la première

33. Cf. ex. cités n. 10. Sur l’évolution du champ sémantique de fides, voir J. WlRTH, « La naissance du concept
de croyance (XIe-xne siècles) », dans Bibliothèque d ’Humanisme et Renaissance, 45,1983, p. 7-58.
76 M onique Z erner

fois un nom à ce niveau institutionnel, et les bandes de guerriers professionnels


qui commencent à se répandre dans l’Occident latin, également nommés34.

L ’association des hérétiques aux routiers dans le dernier canon


de Latran III (c. 27)

Il convient d’évoquer le rapport entre le canon 27 de Latran HI et la réalité de


la situation politique dans les pays méridionaux. Elle a probablement inspiré les
derniers canons du concile, sur la trêve et la paix de Dieu (canons 21 et 22), sur
ceux qui font commerce avec les Sarrasins (canon 24), sur l ’usure (canon 25), sur
l ’excommunication de ceux qui habiteraient sous le toit de juifs ou de Sarrasins et
la possibilité pour un chrétien de témoigner dans un procès contre un juif
(canon 26). En tout cas, il est certain que ces pays ont inspiré le début du
canon 27, qui commence par un anathème contre « ceux qui défendent et reçoi­
vent les hérétiques dans la Gascogne albigeoise, le Toulousain et en d’autres lieux
[...]» . La région toulousaine vient de faire l’objet d’une mission dont l ’objet était
la recherche d’hérétiques, sous la direction du légat Pierre de Saint-Chrysogone et
de l’abbé de Clairvaux, Henri de Marcy, qui ont fait des rapports circonstanciés et

34. Voir le début du canon, éd. dans Les Conciles œcuméniques - Les décrets, t. ïï-1, texte original établi
par G. A l b e r i g o , J . A . D o s s e t t i , P. J o a n n o u , C. L e o n a r d i et P. P r o d i avec la collab. de H . J e d i n ,
Paris, 1994, p. 482,484 (en romain, les passages clefs pour nous) : 27. Sicut ait beatus Leo, licet eccle­
siastica disciplina, sacerdotali contenta iudicio, cruentas non efficiat ultiones, catholicorum tamen
principum constitutionibus adiuvatur, ut saepe quaerant homines salutare remedium, dum corporale
super se metuunt evenire supplicium. Ea propter, quia in Gasconia Albigesio et partibus Tolosanis et
abis locis, ita hereticorum quos abi Catharos, abi Patriaos, abi Pubbcanos, abi abis nominibus vocant,
invaluit damnata perversitas, ut iam non in occulto sicut aliqui nequitiam suam exerceant, sed suum
errorem publice manifestent et ad suum concensum simplices attrahant et infirmos, eos et defensores
eorum et receptores anathemati decernimus suiacere, et sub anathemate prohibemus, ne quis eos in
domibus vel in terra sua tenere vel fovere vel negotiationem cum eis exercere praesumat. Si autem
in hoc peccato decesserint, non sub nostrorum privilegiorum cuilibet indultorum obtentu nec sub
aliacumque occasione, aut oblatio fia t pro eis aut inter Christianos recipiant sepulturam. De
Brabantionibus et Aragonensibus, Navarriis, Bascubs, Coterelbs et Triaverdinis, qui tantam in Christia­
nos immanitatem exercent, ut nec ecclesiis nec monasteriis deferant, non viduis et pupillis, non senibus
et pueris nec cuilibet parcant aetati aut sexui, sed more paganorum omnia perdant et vastent, similiter
constituimus, ut qui eos conduxerint vel tenuerint vel foverint per regiones, in quibus taliter debac­
chantur, in dominicis et aliis solemnibus diebus per ecclesias publice denuntientur et eadem omnino
sententia et poena cum praedictis haereticis habeantur adstricti nec ad communionem recipiantur
ecclesiae, nisi societate Ula pestifera et haeresi abiuratis. Relaxatos autem se noverint a debito fidelita­
tis et hominii ac totius obsequii donec in tanta iniquitate permanserint, quicumque illis aliquo tenentur
annexi. Ipsis autem cunctisque fidelibus in remissionem peccatorum iniungimus, ut tantis cladibus se
viriliter opponant et contra eos armis populum Christianum tueantur ; confiscenturque eorum bona et
liberum sit principibus huiusmodi homines subicere servituti. [...] Interim vero eos qui ardore fidei ad
eos expugnandum laborem istum assumpserint, sicut eos qui sepulcrum Dominicum visitant, sub
ecclesiae defensione recipimus [...].
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire d e paix e t de foi 77

raconté longuement la « conversion » d’un grand notable (Pierre Maurand) et


l’interrogatoire de deux hérétiques ramenés sous sauf-conduit de Castres35. Cela
dit, le canon rassemble des noms de pays déjà désignés comme terre d’hérésie
dans des conciles antérieurs, au concile de Reims en 1148 (« [...] Que nul ne
tienne en sa main ou ne défende les hérésiarques et leurs disciples qui habitent
dans les régions de Gascogne, ou de Provence, ou d’ailleurs »)36 et au concile de
Tours en 1163 (« Dans la région de Toulouse s’est élevée, il y a quelque temps,
une funeste hérésie, qui, se répandant peu à peu à l’entour comme un chancre, a
infecté beaucoup d’hommes en Gascogne et dans d’autres provinces »)37. Seule
nouveauté : la « Gascogne albigeoise ». C’est une aberration géographique, la
Gascogne et l’Albigeois étant éloignés et impossibles à confondre, annonçant le
nom qui commence à être donné aux hérétiques du Midi dans ces années-là38.
Les noms des hérétiques, « nommés par les uns cathares, par d’autres patarins,
publicains, ou autrement encore », ne concernent pas le Midi mais la Germanie
(cathares), l’Italie (patarins) et la France (publicains). L’anathème lancé contre les
« brabançons, aragonais, navarrais, basques, cotarelles et trivardins », met ensem­
ble ces mercenaires en rupture de ban qui se répandent au Nord et au Sud dans le
dernier tiers du xne siècle, quand des princes ont les moyens de prendre à leur
service des guerriers professionnels et ne se privent pas de les congédier une fois
la guerre finie : leur nom dit l’origine ou peut-être la formation pour ce qui est
des cotarelles. On les appela communément « routiers » au XIIIe siècle, de rutte -
le mot apparaît chez Gautier Map - , petits détachements d’hommes, du latin
rumpere, qui va donner rotarii, ou ruptarii chez Pierre des Vaux-de-Cemay, ou
bien ruptores, ou roters chez Guillaume de Tudèle39. Ceux qui emploient, gardent
ou encouragent ces mercenaires « qui exercent une si grande cruauté contre les
chrétiens qu’ils ne respectent ni les églises ni les monastères à la manière des
païens », doivent être condamnés comme les hérétiques et ne doivent être admis à

35. Tous ces faits sont bien connus. L’exposé le plus commode, malgré un point de vue dépassé sur les
cathares, se trouve dans É. G RIFFE, L ’Aventure cathare (1140-1190), 1 . Les débuts de l ’aventure
cathare en Languedoc, Letouzey et Ané, 1968, qui a l ’intérêt de citer in extenso beaucoup de sources.
36. Canon 18 du concile de Reims : Ut nullus omnino hominum haeresiarchas et eorum sequaces qui in
partibus Guasconiae aut Provinciae vel alibi commorantur (MANSI, XXI, 718).
37. Canon 4 du concile de Tours : In partibus Tolosae damnanda haeresis dudum emersit, quae paulatim
more cancri ad vincina loca se diffundens, per Guasconiam et alias provincias quamplurimos jam
infecit (M A N SI, XXI, 1177).
38. Voir J.-L. BlGET, « “Les Albigeois”, remarques sur une dénomination », dans Inventer l ’hérésie ?
Discours polémiques et pouvoirs avant l ’Inquisition, M. ZERNER dir., Nice, 1998, (Collection du
Centre d’études médiévales de Nice, 2), p. 219-255.
39. Ph. CONTAMINE, qui s’appuie sur H. GRUNDMANN (« Rotten und Brabanzonen. Söldner-Heere im 12.
Jahr-hundert », dans Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, 1942, p. 419-492), distingue
une première génération de routiers avant 1185 avec l’écrasement des Cotereaux près de Bourges et une
deuxième génération moins dangereuse et moins nombreuse (La Guerre au Moyen Âge, Paris, 1999).
78 MONIQUE ZEHNER

la communion de l’Église qu’après avoir abjuré leur association pernicieuse avec


eux et leur hérésie ». L’amalgame est total entre les hérétiques et leurs complices,
d’une part, et les routiers et ceux qui les emploient, d’autre part.
Mais la suite du canon est ambiguë : l’usage du pronom ipsis empêche de
savoir si les deux années de pénitence remises comme à ceux qui se rendent au
Saint-Sépulcre concernent ceux qui poursuivront les hérétiques et les routiers (et
leurs compüces), ou seulement les routiers décrits au paragraphe précédent.
Raymonde Foreville pensait que seuls ceux qui employaient des routiers étaient
visés, tout en reconnaissant qu’on ne pouvait pas exclure « une certaine contami­
nation » touchant les hérétiques40. Elle faisait remarquer qu’innocent IH ne se
réfère pas au canon 27 dans ses lettres et que le canon 3 de Latean IV qui
proclame le principe de la croisade contre les hérétiques n’en reprend pas les
termes. C’est seulement en 1208 que le negotium pacis et fidei se dégage à côté
du negotium crucis dans la pensée d’innocent HI et que s’opère le glissement des
infidèles aux hérétiques, disait-elle, quand Innocent IH proclame dans sa lettre du
10 mars 1208 que les hérétiques « sont pires que les Sarrasins car ils sont plus
dangereux »41.
Il est vrai que la guerre endémique qui sévit dans les terres sous la domination
du comte de Toulouse, Raymond V, « la grande guerre du Midi », met aux prises
des princes qui ont les moyens d’engager des mercenaires et le font, au premier
rang desquels figure le comte42. Pour autant, on ne voit pas de lien entre ceux qui
accueilleraient des hérétiques et ceux qui ont à leur solde des mercenaires.
Raymond V s’est même adressé au chapitre de Cîteaux en 1177 pour demander
de faire intervenir le roi de France sur ses terres sous le prétexte qu’elles sont
gagnées par « l’hérésie des deux principes », dans une combinaison politique des­
tinée à affaiblir ses principaux adversaires qui est un « chef d’œuvre subtil de
“realpolitik” » (Jean-Louis Biget).
A Latean III, l ’assimilation des hérétiques aux mercenaires est une construc­
tion du discours. Elle peut rappeler les procédés antiques - elle commence avec
les manichéens dont l ’Empire encore païen avait fait les ennemis du peuple
romain. Mais les termes sont entièrement nouveaux, d’où une impression trom­
peuse de réalité.

40. R. FOREVILLE, « Innocent HI et la croisade des Albigeois », dans Paix de Dieu et guerre, cit.,
p. 189.
41. Hystoria, § 64: [...] hereticam inde studeatis perfidiam abolere, sectatores ipsius, eo quam
Sarracenos securius quo pejores sunt illis, in manu forti et extento brachio impugnado.
42. Voir L. MACÉ, Les Comtes de Toulouse et leur entourage, XIIe-XIIle siècles, Toulouse, 2000, et
J.-L. BIGET, « Les Albigeois », cit.
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix e t de foi 79

Du faible impact du canon 27 de Latran III dans le Midi ju sq u ’en 1203

Le siège de Lavaur en 1181 ne signifie pas un engagement de l ’église


contre les routiers
En 1181, Henri de Marcy devenu cardinal d’Albano et légat du pape mit le
siège devant le castrum de Lavaur, aux confins de la vicomté de Carcassonne, en
terre des Trencavel mais dans le diocèse de Toulouse ; la place fut prise, des héré­
tiques capturés, parmi lesquels ceux qui avaient déjà été amenés sous sauf-
conduit de Castres à Toulouse pour être interrogés en 1178 et qui cette fois
revinrent dans le sein de l’Église - l’un finit chanoine de la cathédrale43. On
considère généralement, avec Yves Congar, que le siège de Lavaur est la consé­
quence directe et immédiate du canon 27 44. Mais il me semble que sa minutieuse
étude démontre aussi bien que Henri de Marcy est dans la poursuite de la campa­
gne entamée en 1178, dans une obsession de l’hérésie qu’il partage avec Geoffroy
d’Auxerre. La capture des deux hérétiques est une victoire personnelle pour lui
qui avait essuyé un grave échec à Toulouse trois ans plus tôt. Il s’éloigne ensuite
du Midi. Son intervention n’est d’ailleurs pas dans l’esprit de Latran III qui
confiait aux évêques, donc aux dirigeants locaux, le contrôle de l’appel aux armes
et elle est isolée. Elle est même difficile à comprendre sans tenir compte de sa
personnalité.
Le projet d’assiéger Lavaur servait avant tout les intérêts du comte de
Toulouse car il visait Roger II Trencavel qui tenait ses États en tenaille - vers
l’est, la vicomté de Béziers-Carcassonne s’interposait entre ses possessions du
Bas-Rhône et le Toulousain, que jouxtait au nord l’Albigeois aux mains du même
Trencavel. En ce sens, à court terme, l’équipée est un échec. Hélène Debax vient
de montrer qu’aux lendemains du siège, précisément, Trencavel prend le titre de
vicomte d’Albi et a l’audace de faire confectionner un cartulaire, premier
exemple de cartulaire laïc45. Dans la majorité, les actes sont des hommages vassa-
liques et des serments de fidélité, et un grand nombre sont faits à la suite du siège,

43. Le siège est rapporté par un chroniqueur du Limousin, GEOFFROY DE VIGEOIS, à l’année 1181 :
Legatus igitur Henricus Albanensis Episcopus tunc multo cum exercitu perexit contra haereticos
Albigenses. Castro de la Vaur expugnato, Raymundus de Vemoil occiditur. Filia Tolosani Alaizia idem
tradidit castrum legato ; & Rogenus Biterrensis vir cum principibus multis haereticam pravitatem se
deinceps abdicare profitetur. Quorum facinus erroris ob cautelam Catholicorum posteris censui signi­
ficare. Haec sunt a modo verba cardinalis et legati : « Confessi sunt magistri quondam erroris [...] »
{Recueil des historiens de la France, t. XII, 1781,448-449). La capture des deux hérétiques est racon­
tée par Guillaume de Puylaurens qui se souvenait d’avoir entendu le chanoine être appelé l’arien (cit.,
chap. 2,p. 28).
44. Y. M.-J. CONGAR, « Henri de Marcy, abbé de Clairvaux, cardinal-évêque d ’Albano et légat pontifi­
cal », dans Studia Anselmiana, 43,1958, p. 1-90.
45. Voir H. DEBAX, La Féodalité languedocienne, Xle-Xlle siècles, serments, hommages et fiefs dans le
Languedoc des Trencavel, Toulouse, 2003.
80 M onique Z erner

dont l’effet principal est donc le renforcement du lien vassalique dans ses
seigneuries46. De notre point de vue ici, le paradoxe est que le vicomte était
probablement dans l’impossibilité d’employer des routiers faute de moyens, ce
qui peut justement expliquer l’importance qu’il donnait à l’hommage vassalique.
Bref, de routiers, il n’est pas question en cette affaire.

Hérétiques et Aragonais : le concile de paix de Montpellier en 1195


et le contexte montpelliérain
Il faut attendre décembre 1195 pour trouver une référence au canon 27 de
Latran El à propos du Midi, dans les statuts d’un concile de paix à Montpellier47.
Il est convoqué par un légat du pape dont on ne sait rien, « maître Michel »
(serait-il en rapport avec le studium de Montpellier ?), qui se rend en Espagne - la
chronique de Saint-Pantaléon de Cologne rapporte à cette date une offensive sar-
rasine aux frontières de la Galice. Son premier but est de confirmer la paix en
Narbonnaise déjà jurée par le comte de Toulouse, en présence du légat, de l’abbé
de Saint-Gilles et des évêques de Nîmes et Uzès. Les statuts reprennent d’abord,
en désordre, des extraits remaniés des canons 21 et 22 de Latran HI sur la trêve et
la paix de Dieu et du canon 24 sur les Sarrasins et c’est là que surgit l’association
« hérétiques et Aragonais » joints aux « compagnies (familias quae mamadas
dicuntur), aux pirates et à ceux qui vendent aux Sarrasins des armes ou arment
pour eux des nefs et des galères »48. Quelques lignes plus loin, l’obligation pour
l’archevêque de Narbonne et ses suffragants de faire lancer l’anathème, chaque
dimanche dans toutes les paroisses, contre ceux qui ont des rapports avec les
« compagnies » ne mentionne pas les hérétiques49. Réminiscence du canon 27, la

46. Voir Ead ., « Un cartulaiie et un sceau : le programme politique de Roger H, vicomte Trencavel,
V . 1185 », dans Les Cartulaires méridionaux, colloque organisé par la Jeune équipe 2247 (Culture et

cadres de vie dans l ’Europe méditerranéenne médiévale), avec la collaboration du GDR 2513
(Sources, acteurs et lieux de la vie religieuse à l ’époque médiévale), 20-21 septembre 2002, actes à
paraître (coll, de l ’École nationale des chartes).
47. MANSI X X n, 667C-671C, d’après un manuscrit copié par Fr. Bosquet, évêque de Montpellier (1655-
1676), et transmis à Baluze.
48. Ibid., 668D : Rursus omnes haereticos, Aragonenses, familias que mainate dicuntur, piratas quoque, &
illos qui deferunt arma seu armamenta vel lignamina galearum aut navium Sarracenis, de consensu
omnium sub anathemate posuit, & constitutione lateranensis concilii, quae contra hujusmodi emanavit,
in omnibus observata, constituit ut bona hujusmodi pestilentium hominum publicentur, & ipsi nihilomi­
nus servituti subdantur. (Cf. Latran DI, c. 27 cit. supra et c. 24 : Itaque quorumdam animos occupavit
saeva cupiditas, ut cum glorientur nomine Christiano, Sarracenis arma ferrum et lignamina galearum
deferant et pares eis aut etiam superiores in malitia fiant, dum ad impugnandos Christianos arma eis et
necessaria subministrant. Sunt etiam qui pro sua cupiditate in galeis et piraticis Sarracenorum
navibus regimen et curam gubernationis exercent [...].
49. A cet égard, le résumé des statuts du concile de Montpellier de l ’Histoire des conciles de
Ch.-J. Hefele -H. LECLERCQ, t. V2, Paris, 1913 (cf. p. 1171) est trompeur.
L e negocium pacis et fidei ou L’AFFAIRE DE PAIX. EJ DE FOI 81

mention des hérétiques et des Aragonais n’est pas une information au sens positif.
En fait les nombreux statuts (plus d’une vingtaine) s’intéressent principalement
aux relations avec les Sarrasins et les juifs et à la protection qui leur est due s’ils
se convertissent, ainsi qu’aux mœurs, aux vêtements féminins et masculins qui ne
doivent pas être fendus, à l’habillement des clercs, à l’obligation de la tonsure.
Les hérétiques réapparaissent dans une addition finale qui est une mise en garde
« sur la manière de promulguer les interdits contre ceux qui transgressent les
statuts, parce qu’il y a des hérétiques dans plusieurs lieux de la province de
Narbonne qui pourraient profiter de l’occasion auprès des gens simples de foi
catholique »50. C’est la seule allusion aux hérétiques de la province. Christine
Thouzellier y voyait le signe de la progression de l’hérésie dans un pays où « seul
Montpellier demeure un centre irréductible d’orthodoxie », mais Élie Griffe
faisait déjà remarquer que la question de l’hérésie est seulement à l’arrière-plan51.
A ce stade, l’assimilation des hérétiques aux routiers, en l’espèce les Aragonais,
est toute relative.
Il n’est pas indifférent pour notre propos que ce concile se tienne à
Montpellier, non pas dans la métropole de la province, mais dans un castrum qui
avait donné naissance à une ville, abritait un studium de grande notoriété et se
trouvait avantageusement placé sur la voie de terre la plus fréquentée pour aller
d’Italie en Espagne. Les seigneurs avaient recherché avec constance et succès
l’appui de Rome depuis les temps grégoriens, une réussite facilitée par le fait que
Montpellier n’était pas un siège épiscopal. La fin des aimées 1180 voit cette colla­
boration devenir un enjeu majeur pour celui qui devait être le dernier seigneur de
Montpellier, Guilhem VIII, qui avait répudié sa femme, Eudocie, une princesse
Comnène, dont il avait eu une fille, Marie, et voulait obtenir du pape la légitima­
tion des nombreux fils qu’il avait eus de sa deuxième femme, Agnès de Castille,
épousée en 1187. Sous le pontificat du très vieux Célestin DI, au moment du
concile de Montpellier, le zèle catholique de Guilhem VIII n’est pas encore très
voyant. Il n’est probablement pas pour rien dans l’attention nouvelle à l’hérésie

50. M AN SI xxn 671C : Infine quoque omnium addidit, ut quia in pluribus locis provinciae Narbonensis,
haeretici sunt, in consilio arcchiepiscopi & episcoporum fit, qualiter pro eorum, quae superius statuta
sunt, transgressione, interdicta debeant promulgari : ne occasione generalis & diutini interdicti, hae­
reticis occasio pateat ad simplices catholicae fidei supplantandos.
51. C. THOUZELLIER, Catharisme et valdéisme en Languedoc à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle,
Paris, 1965, p. 136 : « Au regard d’Alain de Lille qui lui dédie son traité contre les hérétiques,
Guilhem VUI est le bouclier de la foi chrétienne, un des rares princes qui, au milieu des tempêtes,
n ’abandonne pas la barque de Pierre [image reprise de la dédicace de la Summa quadripartita d’Alain
de Lille]. Le concile tenu à Montpellier en 1195 l’atteste ; il renouvelle contre l’ensemble des héré­
tiques du Midi les articles du Latran (1179) : anathème, confiscation des biens, asservissement des
condamnés. » É . G RIFFE, Le Languedoc cathare de 1190 à 1210, Paris, 1971, p. 201-202 : « Le but
principal de concile fut de rappeler les décisions du concile du Latran de 1179 qui concernaient le Midi
de la France. Les hérétiques y sont nommés, mais ils restent à l’arrière-plan. »
82 M onique Z erner

au sein du studium. Peut-être le maître parisien Alain de Lille est-il déjà sur place
et a-t-il commencé à composer son De fide catholica en quatre parties, contre les
cathares, les vaudois, les juifs et les Sarrasins, dit aussi Summa quadripartita,
qu’il lui dédie. Au début de son pontificat, Innocent HI ne paraît pas spécialement
informé de l’hérésie en terre méridionale. S’il confie en juillet 1199 une mission
sur l ’hérésie dans les quatre provinces d’Arles, d’Aix, d’Embrun et de Narbonne
au frère Rainier, ancien moine de Fossanova, qu’il arrache de son ermitage de
Ponza, c’est en des termes très généraux et sans réminiscence de Latran IH52. La
mission est seconde par rapport à sa tâche en Espagne où il doit se rendre pour
obtenir l ’annulation du mariage du roi de Léon avec la fille du roi de Castille.
Pourtant, l’archevêque de Compostene lui avait écrit que le Léon est « menacé du
triple péril des hérétiques, des Sarrasins et des chrétiens » car l ’interdit qui le
frappe, primo empêche les fidèles d’être instruits contre l’hérésie, secundo les
retient d’aller combattre les Sarrasins pour la rémission de leurs péchés, tercio
appauvrit les clercs qui ne peuvent exercer leur ministère et recevoir les oblations.
Une logique qui n’a rien à voir avec celle de Latran IH. Avec l’avènement
d’innocent IH pourtant, qui avait personnellement soutenu Pierre de Castelnau
pour son élection disputée comme archidiacre à Maguelonne avant d’accéder au
pontificat et de ce fait devait avoir une connaissance assez précise du contexte
montpelliérain, Guilhem VIII a dû croire que son vœu de faire légitimer ses fils
pourrait se réaliser ; en tout cas, il manifeste de façon pressante son zèle catho­
lique. Le cartulaire des actes de sa maison qu’il fait alors copier contient treize
lettres d’innocent m , plusieurs ont l’hérésie pour sujet53. Mais il n’y est jamais
question d’Aragonais ou autres routiers.

52. Voir les termes de la lettre aux archevêques d’Arles, Narbonne, Aix et Embrun :[...] specialiter autem
ac precipue ad confutandam hereticam pravitatem assurgat et scorpionum illorum aculeos omnipoten­
tis Dei virtute reprimat et conculcet, qui virus draconis in aureo calice Babilonis propinant, habentes
secundum apostolum speciem pietatis, virtutem autem eius penitus abnegantes : quorum principium
religionem palliat, medium non docet sed seducit indoctos, finis perpetuum interitum comminatur ; qui
etiam secundum evangelicam veritatem ad nos veniunt in vestimentis ovium, intrinsecus autem sunt
lupi rapaces [...] (Die Register Innocenz'UI, cit., 2. Band, lettre 114, 7 juillet 1999) ; à rapprocher de
la lettre adressée à Rainier pour lui demander de quitter à nouveau son monastère de l’île de Ponza
pour corriger, statuer et confondre les hérétiques dans les provinces d ’Arles, Narbonne, Aix et Embrun
(113, 12 juillet) ; à comparer aussi à la lettre annonçant la mission de Rainier à l’archevêque de
Compostene et aux évêques du royaume de Léon (72, ca 10-31 juillet 1999).
53. Le 10 juillet 1199, le pape recommande ainsi le légat en partance pour l’Espagne à Guilhem VIU :
« Puisque tu nous as demandé d ’envoyer un légat pour détruire la dépravation hérétique..., nous
t’envoyons le frère Rainier... » Un an plus tard, il lui demande d’assister son nouveau légat Jean de
Sainte-Prisque sur le fait de l ’hérésie lors de son passage dans le Midi, « [...] de sorte que le glaive
matériel atteigne ceux que la crainte du Seigneur et le glaive spirituel ne touchent pas, qui semblent
craindre bien plus la confiscation de leurs biens [ ...]» . En juillet 1201, le pape lui écrit au sujet de
l’évêque d’Agde et de la capture d’hérétiques, loue son zèle, mais lui dit aussi qu’il ne peut pas répon­
dre à ce qui lui est demandé contre les hérétiques tant que le légat ne sera pas revenu à Rome pour
l ’informer pleinement (voir M. ZERNER, « Question sur la naissance de l’affaire albigeoise », dans
L e negocium pacis et eedei ou l ’affaire d e paix e t de foi 83

L ’association des routiers aux hérétiques dans la campagne des légats


(1203-1209)

Avec la mort inopinée de Guilhem VIII, début novembre 1202, Innocent IH


voit son influence s’affaiblir. À la suite de manœuvres complexes qui ne nous
intéressent pas ici, le roi d’Aragon, Pierre E, comte de Barcelone, met la main sur
Montpellier en épousant Marie (juin 1204), après avoir conclu une alliance avec
son frère Alphonse H comte de Provence et Raymond VI comte de Toulouse,
écartant et isolant le vicomte de Béziers-Carcassonne (avril 1204). C’est dans ces
conditions qu’innocent III prend la décision de lancer l’action contre les héré­
tiques en Narbonnaise. Reprenons les textes sur lesquels s’appuie M.-H. Vicaire
pour dire que les hérétiques y sont étroitement associés aux routiers.

1203-1204 : les serments n ’associent pas les routiers aux hérétiques

Nous sommes informés de la décision d’innocent III d’intervenir par deux


lettres, du 29 janvier et du 18 février 1204. La lettre du 29 janvier est adressée à
l’archevêque de Narbonne. Après une longue suite de références bibliques,
Innocent El s’indigne de son refus d’aider les deux moines qu’il a fait sortir
de Fontfroide (abbaye cistercienne près de Narbonne) pour extirper l’hérésie,
ad extirpandas heréticas pravitates : Raoul et Pierre de Castelnau, qui avait quitté
le chapitre de Maguelonne pour entrer au monastère. A leur demande de les
accompagner auprès du comte de Toulouse pour le persuader de jurer de combat­
tre l’hérésie, écrit Innocent El, il a opposé son refus et n’a pas même voulu
fournir l ’hamachement d’un équipage - la chose est restée célèbre. E termine sa
lettre en annonçant qu’il l’envoie aussi aux différents prélats de la province, ainsi
qu’à l’abbé de Vaimagne et à un chanoine de Narbonne pour leur demander
d’accompagner les deux moines, et enfin à l’abbé de Cîteaux pour lui demander
qui dans l ’ordre serait capable de remplir l’office de prédication et pourrait venir
aider les deux frères54. La deuxième lettre, plus brève, est adressée à l’évêque
d’Agde et à l’abbé de Saint-Pons-de-Thomières, qui sont informés de l ’accueil
exécrable reçu par les deux moines à Béziers, que l’évêque a refusé d’accompa­
gner auprès du comte de Toulouse tandis que les consuls ont refusé « d’abjurer

Georges Duby. L ’écriture de l ’histoire, éd. CI. DUHAMEL-AMADO et G. LOBRICHON, Bruxelles, 1996,
p. 427-444).
54. Die Register Innocenz’III, cit., 6. Band : lettre à l ’archevêque de Narbonne, 29 janv. 1204, 242 (243),
p. 406 : ut cum ipsis ad dilectum filium nobilem virum comitem Tolosanum accederes, ut tam tua
quam ipsorum persuasione posset induci ad iurandum, quod heréticos expugnaret in defensionem
ecclesiastice unitatis, eis aquiesceré nullomodo voluisti, cum tu ipse rogare deberes potius quam
rogari. Sed nec etiam unam saltem equitaturam tunc voluisti concedere ad opus quod inceperant per
agendum [...].
84 M onique Z erner

l’hérésie »55. Ni dans l’une, ni dans l’autre lettre, il n’est question de guerre et de
routiers.
Trois mois plus tard, en mai 1204, Innocent III renforce la mission des deux
frères de Fontfroide en leur adjoignant l’abbé de Cîteaux lui-même, dont il fait
son légat. Cette fois, il se réfère précisément à la clause du canon 27 sur les
routiers, encore faut-il voir à quel propos. L’ennemi principal est en effet l’arche­
vêque de Narbonne, en place depuis treize ans. Il est accusé d’avoir laissé l’héré­
sie se développer et ce d’autant plus que son comportement et celui des autres
prélats nuisent à l ’Égüse en général, car il négüge son devoir d’évêque et ignore
en quoi consiste l’hérésie simoniaque. Mais surtout, et c’est le sujet principal de
la lettre, il est accusé d’employer des routiers dans deux siens castra, Capestang
(près de Béziers) et Cruscades (près de Narbonne), alors qu’il avait été statué au
concile de Latran que seraient excommuniés ceux qui fréquentaient les
Brabançons, Aragonais, etc.56. Je souligne que les hens de l’archevêque avec les
Aragonais sont dénoncés avec précision (les noms de lieux et de personnes incri­
minés sont donnés), avec demande d’une enquête ; en revanche, ses liens avec les
hérétiques sont tout juste évoqués57. La référence au canon 27 ne conduit pas
Innocent IH à associer les routiers aux hérétiques.
La mission fait l’objet de trois autres lettres d’Innocent III également reco­
piées dans le registre du Vatican : l’une adressée aux mêmes, écrite trois jours
plus tard ; une autre adressée à Philippe-Auguste, une dernière adressée à l’arche­
vêque de Narbonne sur qui se concentrent ses reproches, lequel se défend avec
véhémence58. Dans les trois lettres, c’est en termes des plus convenus qu’il est
question d’hérésie et les routiers ne sont pas évoqués. La mission des légats, qui
se suit à travers la correspondance d’Innocent IE, se heurte au clergé en place ; si
amalgame il y a, c’est entre les vices du clergé et l’hérésie.
Pierre des Vaux-de-Cemay fait commencer VHystoria albigensis à l’arrivée à
Toulouse des deux frères institués légats par le pape. Il ne dit rien de leur action,
enchaînant aussitôt sur la description de la ville représentée comme un nid

55. Ibid., lettre à l ’évêque d ’Agde et à l ’abbé de St-Pons-de-Thomières, 18 fév. 1204,241, p. 403-405.
56. Ibid., 1. Band, lettre à l ’abbé de Cîteaux et Pierre et Raoul, moines de Fontfroide, légats du siège apos­
tolique, 28 mai 1204, 76 (75), p. 119-120 : preterea cum in Lateranensi concilio sit statutum, ut, qui
Brabantiones, Aragonenses, Nauarros, Basc(u)los et Catarellos conducere presumpserint vel fovere,
per ecclesias in diebus Dominicis et aliis sollempnitatibus excommunati publice nudentur [...] archi-
episcopus ipse non solum huiusmodi non evitat, sedNicol(aum), ducem Aragonensium [...].
57. Après la description des Aragonais, suivie de la description beaucoup plus longue des moines et des
chanoines réguliers qui donnent le mauvais exemple (45 lignes dans l’édition des Register
Innocenz’III), les hérétiques réapparaissent dans cette simple proposition finale : et insultationem here-
ticorum ad processionem recipere non verentur, et quamplures prelati ecclesias suas hereticorum
fautoribus committere non formidant {ibid., p. 121).
58. Ibid., p. 122-126,77 (76,77) : 31 mai 1204, aux mêmes ; p. 126-127,78 : 29 mai 1204, à l’archevêque
de Narbonne ; p. 127-129,79,28 mai 1204, à Philippe Auguste.
L e negocium pacis et eidei ou l ’affaire de paix et d e foi 85

d’hérésie, Hec Tolosa, tota dolosa a prima suifondatione, l’occasion pour lui de
s’étendre sur l’hérésie et les sectes d’hérétiques en général59. Il faut attendre
quelque quarante ans après, pour que Guillaume de Puylaurens écrive que les
deux frères « avertirent le comte de Toulouse d’avoir à chasser les hérétiques et
les routiers de sa terre et sauvegarder la paix »60. D’où M.-H. Vicaire déduit bien
hardiment que l’objet du serment demandé au comte de Toulouse s’étendait aux
routiers61.

1206-1207 : conjuration de paix et mission de prédication sont indépendantes

Désormais, la présentation des faits par Pierre des Vaux-de-Cemay qui écrit,
je le rappelle, avec un recul de huit années suit un schéma auquel il est difficile
d’échapper, tant il est détaillé et logiquement développé. Son récit commence
véritablement à l’année 1206 : « Ici, on commence à raconter comment les prédi­
cateurs vinrent dans la terre albigeoise. L’an de l’Incarnation du Verbe 1206,
l’évêque d’Osma [...] » (§ 20). Le passage à Montpellier de l’évêque d’Osma
de retour de Rome (juin 1206) ; la rencontre avec les légats découragés, leur
conseil de prêcher sans apparat et leur décision de rester pour donner l’exemple
(§ 21) ; leurs prédications évangéliques et leurs discussions avec les hérétiques
à Servian et vers Narbonne (§ 22-23) ; leur arrêt à Béziers où le conseil est donné
à Pierre de Castelnau de les quitter tant il est haï (§ 24) ; la poursuite de la prédi­
cation par l’évêque d’Osma et Raoul de Fontfroide, et les miracles (§ 25-26) :
ainsi se déroule YHystoria. La campagne de paix vient ensuite (§ 27). Je cite
Pierre des Vaux-de-Cemay sans craindre de répéter plusieurs fois le mot « paix »
avec lui :
« Ensuite, Pierre de Castelnau se sépara de ses compagnons et partit en Provence pour
travailler à la paix entre les nobles de Provence afin de pouvoir extirper l ’hérésie de la
Narbonnaise grâce à l ’aide de ceux qui avaient juré la paix. Mais le comte de
Toulouse, Raymond, ennemi de la paix, ne voulut pas donner son accord à ladite paix,
jusqu’à ce qu’il soit contraint à jurer cette paix à cause des raids menés contre lui par
les nobles de Provence à l ’instigation de l ’homme de D ieu et à cause de l ’excommuni­
cation obtenue grâce au légat. Mais lui qui avait renié la foi et qui était pire qu’un infi­
dèle, ne respectant jamais ses serments, plusieurs fois jura, plusieurs fois se parjura. Le

59. Après sa dédicace à Innocent m (§ 1) et sa préface (§ 2 à 4), Pierre des Vaux-de-Cemay développe une
longue diatribe sur Toulouse (§ 6 à 9) où il fait allusion au serment des Toulousains, race de vipères,
rejetant l ’hérésie par crainte du châtiment et aussitôt parjures, et continue par une description des
sectes hérétiques qui fait date (§ 10 à 19).
60. GUILLAUME de P uylaurens , Chronique, cit., chap. 7 : Qui comitem Tholosanum ad expellendos
heréticos et ruptarios de terra sua et pacem conservandam monuerunt et astrinxerunt etiam juramento.
61. M.-H. Vicaire , « “L’affaire de paix et de la foi” »,cit.,p. 110-111.
86 M onique Z erner

très saint homme Pierre de Castelnau déployait pour le corriger un grand courage,
s ’approchait sans crainte du tyran et lui résistait en face [...] 62 »

De la part de Pierre des Vaux-de-Cemay, écrire en 1213 que la campagne de


paix du légat avait eu pour finalité l’obtention de l’aide militaire des nobles de
Provence en Narbonnaise pour en extirper l’hérésie, est logique. Mais avant
l’assassinat du légat, que la perspective était celle d’une véritable guerre en
Narbonnaise est loin d’être prouvé. À cette date, la campagne de paix est volon­
tairement séparée de la campagne contre l ’hérésie. Elle est menée par un homme
présenté comme étant seul - en fait, il semble accompagné de l’abbé de Cîteaux
- , qui a quitté la région pour gagner la Provence, entendons le Marquisat et les
terres rhodaniennes. La mission de prédication continue sans lui, avec l’arrivée
des douze abbés cisterciens dont Guy des Vaux-de-Cemay aurait pris la tête selon
son neveu, pendant que l’abbé de Cîteaux s’en va ailleurs pour « quelques
grandes affaires »63. Il est vrai que paix de Dieu et foi chrétienne sont dans une
grande proximité, mais le contexte est autre. Ainsi, quand Innocent HI demande à
ses légats ad promotionem pacis de prononcer, au monastère de Saint-Victor de
Marseille, l’excommunication de Roncelin, apostat et parjure au mépris de Dieu
et de la fidei Christiane, et de lui retirer la seigneurie de Marseille pour la restituer
à Huges des Baux, il s’agit du frère du vicomte de Marseille (mort en laissant
comme successeur son gendre, Huges des Baux, seigneur d’Arles, dont les
Marseillais ne voulaient pas), arraché au monastère de Saint-Victor où il était
moine64.

62. Hystoria, § 27 : His peractis, recessit frater P. de Castro Novo a sociis suis et ivit in Provinciam et
laboravit ut pacem componeret inter nobiles Provincie : hac intentione ut auxilio eorum qui pacem
juraverant posset heréticos de Narbonensi provincia extirpare. Set comes Tholosanus, Raimundus,
inimicus pacis, noluit aquiesceré dicte paci, donec tam per guerras, quas movebant ei nobiles
Provincie, mediante industria viri Dei, quam per excommunicationem, ab eodem in ipsum comitem
pronunciatam, jurare compulsus est illam pacem ; set qui fidem negaverat et erat infideli deterior,
nunquam deferens juramento, juravit pluries, pluries pejeravit ; quem vir sanctissimus frater P. magna
virtute corropiebat, tyrannum intrepidus aggrediens eique in facie resistens, quia reprehensibilis
(immo dampnabilis) erat valde, confundebatque eum vir magne constantie, vir conscientie illibate,
adeo ut exprobaret ei quo fallax erat per omnia et perjurus ; et vere sic erat. N. B. La traduction de
Maisonneuve, qui confond Provence et Languedoc, est fautive.
63. Pierre des Vaux-de-Cemay termine ce « bref préliminaire sur les prédicateurs » (§ 47-55) par le récit
du miracle de la cédule (cédula, malheureusement traduit “papier” par Maisonneuve) écrite par
Dominique au cours d’une discussion avec des hérétiques, qui, jetée au feu, ne brûla pas, qu’il tient de
sa bouche - seule mention de Dominique dans l'Hystoria.
64. PL, t. 215,1206 : Viterbe, 21 août 1207 : ad promotionem pacis juxta mandatum nostrum [...] praeci­
pimus quatenus in dictos cives, ut memoratum Roncelinum excommunicatum, apostatam et perjurum,
a dominio suo, quod contra proprium juramentum, in contemptum Dei et fidei Christianae opprobium
detinet occupatum, prorsus amoveant et supradictae nobili haereditatem restituant (POTT. 3163).
Le negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix et de foi 87

Aucun serment de paix ne subsiste65. Comme le dit M.-H. Vicaire, on peut


s’en faire une idée d’après les griefs retenus contre Raymond de Toulouse et
connus par la lettre d’innocent HI du 20 mai 1207 qui demande aux archevêques
de Vienne, Embrun, Arles et Narbonne de faire observer l’excommunication et
l’interdit prononcés par Pierre de Castelnau et l’abbé de Cîteaux contre le comte
de Toulouse : il tient des Aragonais et dévaste la terre en violation du Carême et
des temps de fête et de paix, il confie des offices publics à des juifs, il a fait tort
au monastère de Saint-Guilhem et possède des églises fortifiées, il augmente les
droits de péage, il a confisqué un héritage de l’évêque de Carpentras, enfin il est
manifestement hérétique et favorise les hérétiques malgré son serment, parce qu’il
ne veut pas jurer la paix comme elle Ta été par le roi d’Aragon et presque tous les
grands du pays adjacent66. Certes, Innocent III lui reproche au début de la lettre
d’entretenir des Aragonais et à la fin d’être hérétique. Mais ces deux griefs sont
noyés au milieu des autres. C’est l’ensemble de la politique du comte tournée vers
le renforcement de son pouvoir qui est dénoncée.
Laurent Macé a brossé un utile tableau de la politique raymondine, de l’insta­
bilité de ses alliances, de la primauté donnée aux régions orientales de « l ’État
toulousain » (comté de Nîmes et de Mauguio et Marquisat, ou Comtat Venaissin,
avec une importance particulière du couloir rhodanien) et son instabilité67. Mais il
manque un travail approfondi sur les structures politiques des pays au centre de
« l’affaire de paix » autour des années 1200, comparable aux travaux d’Hélène
Debax sur la vicomté de Béziers-Carcassonne. Côté Empire, les pays rhodaniens
sont partagés entre les deux branches issues des comtes de Provence, barcelonaise
d’une part, toulousaine d’autre part, dont la domination est très loin de reproduire
un modèle catalan ou toulousain. La situation provençale avait permis aux comtes
de la branche de Barcelone de construire leur pouvoir en s’appuyant sur les
féodalités urbaines et l’épiscopat issu de la réforme, mais les conditions en
Comtat étaient autres. Les structures féodales, seigneuriales et ecclésiastiques
propres au Marquisat (acquis à la branche toulousaine des comtes de Provence
dont les Raymond descendent en droite ligne depuis le partage de 1125), où le
comte s’efforce d’affermir ses droits dans les décennies qui précèdent la croisade,
nous échappent encore largement. Seigneurs et villes souscrivent aux serments

65. Le premier signe de la réorientation de Pierre de Castelnau vers une campagne de paix est la paix avec
Montpellier (révoltée contre le pouvoir aragonais) jurée par le roi d’Aragon en octobre 1206 en sa
présence, confirmée par le pape en avril 1207.
66. Retenons l ’évocation des Aragonais: [...] Quandoquidem in Arelatensem provinciam cum
Aragonensibus tuis hostili vastitate crassando, rogatus a venerabili fratre nostro Arausicensi episcopo
ut monasteriis parceres [...] {PL, t. 215,1167, lettre au comte de Toulouse, 28 mai 1207).
67. La question reste secondaire pour L. M a cé , Les Comtes de Toulouse, cit., qui propose une synthèse de
la politique raymondine dans le Marquisat en préambule (p. 23-53). Retenons la signification des
palais ou donjons qu’ils élèvent à Vaison, Carpentras, Sorgues, « qui montre la volonté des comtes de
marquer symboliquement de leur empreinte les pays où s’étendent leur domination » (p. 47).
88 M onique Z erner

s’ils y trouvent avantage68. Il faut s’interroger sur les enjeux politiques de l’action
du légat dans le contexte plus général de la genèse de l’État moderne dans ces
pays du Bas-Rhône, de la mutation de « l’économie de l’institution ecclésiale »
et la transformation du pouvoir des clercs à la fin du xne et au début du
xme siècle69. Quand elle se tourne contre Raymond VI, la politique pontificale
heurte un pouvoir en pleine construction. Et c’est précisément dans ce contexte
que Pierre de Castelnau est mortellement blessé, alors qu’il venait de quitter Saint-
Gilles (où il avait essuyé un échec) et traversait le Rhône pour se rendre en Arles.
Raymond VI cristallise désormais sur sa personne les attaques de Rome, à la
place de l’archevêque de Narbonne vieillissant. La campagne de diffamation
menée contre lui, orchestrée par Innocent m en 1208, continuée par les prélats,
est d’une rare violence. Pierre des Vaux-de-Cemay en donne un écho qu’on veut
croire amplifié dans le long portrait du comte de Toulouse qui suit immédiate­
ment le paragraphe sur la paix, sous la rubrique, hic narrat de infidelitate comitis
Raimundi (§ 28-46), sur la foi de ce que lui a raconté l’abbé de Cîteaux au concile
de Lavaur, écrit-il - relevons la description des relations incestueuses du comte,
qui brode sur un topos du discours antihérétique (§ 41), à opposer au trait bref et
plat disant que Raymond VI favorisait les routiers (§ 42)70.

« Les serments de Saint-Gilles et l ’action de paix de maître Milon


(juin-septembre 1209) »
Ainsi M.-H. Vicaire désigne-t-il « l’offensive de paix de grand style »
emmenée par le très fidèle notaire du pape envoyé pour un temps au côté de
l’abbé de Cîteaux au démarrage de la croisade, quand le comte de Toulouse
cherche à faire sa soumission. Le récit très circonstancié de Pierre des Vaux-
de-Cemay est depuis toujours suivi à la lettre par les historiens ; M.-H. Vicaire ne
fait pas autrement. C’est alors et pour la première fois que Pierre des Vaux-
de-Cemay introduit l’expression negotium pacis et fidei. L’accusation d’accueillir
les hérétiques et d’entretenir des routiers ne figure pas dans la série de lettres

68. En ce sens va l ’étude d ’Isabelle CARTRON sut la construction du castrum de Vaison au détriment de
l ’évêque, reprochée à Raymond VI (« Le château comtal de Vaison », dans Provence historique, 159,
1990,p. 37-51).
69. Voir J. CHIFFOLEAU, « Vie et mort de l’hérésie en Provence et dans la vallée du Rhône du début du
xm e au début du XIVe s. », et M. Z e r n e r , « Note sur l ’Église et l’hérésie dans la région du
Bas-Rhône », dans Cahiers de Fanjeaux, 20,1985, p. 73-99.
70. Hystoria, § 41-42 : Adeo etiam semper fu it luxuriosus et lubricus dictus comes quod, sicut pro certe
didicimus, sorore propria abutebatur in contemptum religionis Christiane ; ab infantia etiam sua
concubinas patris sui diligentissime querebat et cum illis libentissime concumbebat : vix enim aliqua
ei placeret, nisi sciret patrem suum prius concubuisse cum ea. Unde etiam pater ipsius, tam propter
heresim quam propter enormitatem istam, exheredationem suam ei sepissime predicebat [...] preterea
ruptarios mirabili semper amplexatus est affectu dictus comes.
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire d e paix e t d e foi 89

expédiées en mars 1208 pour appeler les fidèles à prendre les armes contre le
comte de Toulouse. C’est le concile réuni à Montélimar en juin 1209, juste avant le
passage des croisés, par les légats maître Milon et maître Thédise, qui réintroduit
les termes employés au concile de Montpellier en 1195 à propos du comte « qui
accueille les hérétiques et entretient des “mainades” de routiers ». Raymond VI
fait alors publiquement pénitence à Saint-Gilles, reconnaît ses fautes sous serment
et jure entre autres qu’il a tenu des routiers71. L’action se termine avec le concile
général réuni en Avignon en septembre après l’installation de Simon de Montfort
à Carcassonne à la place de Raymond-Roger Trencavel. L’article 10, « Contrain­
dre à servir la paix », finit sur l’évocation d’Alexandre El qui avait dit qu’il fallait
expulser les routiers de même que les hérétiques, allusion évidente au canon 27
de Latran ffl72. L’association entre ceux qui accueillent des hérétiques et ceux qui
entretiennent des routiers refait surface alors seulement.
Il conviendrait de mettre en série, pour les comparer, les griefs contre le comte
de Toulouse dans la lettre d’excommunication du pape en 1207, les accusations
contenues dans les lettres réunies sous le titre Processus negotii Raymundi comitis
Tolosani, les articles des serments de Saint-Gilles réunis sous le titre Forma jura­
menti baronum, civitatum aliorumque locorum domino Papa danda, enfin les
griefs et les accusations figurant dans les lettres envoyées à Lavaur sur le negotio
comitum Tolosae, Convenarum, Fuxi et Gastoni de Bearno. Une grille d’accusa­
tions contre le comte de Toulouse semble avoir été établie du vivant de Pierre de
Castelnau une fois pour toutes et sans cesse reprise73.
Mais le contexte a complètement changé à partir de mars 1208. Le concile
d’Avignon réunit les archevêques de Vienne, Arles, Embrun et Aix, et vingt
évêques, tous d’Empire. Le comte de Provence, Alphonse E frère du roi
d’Aragon, est mort au loin en Sicile en train de négocier le mariage de leur sœur,
au moment où s’ébranlait la croisade qu’il s’était bien gardé de rejoindre. Lui
succède un très jeune enfant. Grâce à la paix jurée en Avignon en septembre

71. MANSI X X n , 770, [...] item quod heréticos dicor semper fovisse, eisdemque favisse ; item quod de
fide suspectus habeor ; item quodRuptarios sive Mainadas tenui [...].
12. MANSI X X n , 789, art. X, Ut ad pacem servandam etiam inviti cogantur : [...]. Quia vero per
Aragonés, Brabanzones, Basclones, Ruptarios, seu quocunque alio nomine censeantur, multotiens dis­
codia & perturbatio & rapina genrantur in terris : de ipsis ad memoriam revocamus, quod ab eodem
dicto Alexandro contra ipsos noscitur, ut videlicet, sicut haeretici, & [...] ante alios excommunicentur,
& ab omnibus fidelibus expugnentur ubique locorum. Les neuf premiers articles traitent de la prédica­
tion des évêques, des hérétiques qu’il faut exterminer, des juifs qu’il faut écarter de l’administration, de
l’usure, de la dîme, des péages, de l’immixtion des laïcs dans les élections ecclésiastiques, des églises
fortifiées. Les art. suivants traitent des juges ecclésiastiques et de l’excommunication (les statuts
comprennent 21 art.).
73. Références supra n. 11. Je n’ai malheureusement pas pu consulter la thèse de Marco M ESCHINI,
Innocenzo III e il « negotium pacis et fidei » in Linguadoca (1198-1215), soutenue à l’Université
catholique de Milan en 2003, qui consacre quelques pages à Raymond VI.
90 M onique Z erner

1209, la Provence et le couloir rhodanien vont être neutralisés jusqu’à Latran IV,
tandis que toute la rive droite du Rhône, la Narbonnaise, de fait, est extra pacem,
« exposée en proie ». « Au xme siècle, la vallée du Rhône, autant que l’Italie cen­
trale, devient le laboratoire de la théocratie », pouvait écrire Jacques Chiffoleau74.

De l ’association des hérétiques et des routiers


chez l ’historien de la croisade

Les routiers sont bien présents dans l’Hystoria (52 occurrences), encore faut-il
distinguer dans quel esprit ils sont évoqués et chercher s’ils sont mis en avant du
point de vue du negotium pacis et fidei. Pierre des Vaux-de-Cemay ne se sert pas
des noms utilisés à Latran III mais du terme générique « routiers », inconnu du
canon 27. La première mention de routiers est mise dans la bouche des hérétiques
qui affichent leur haine contre eux : les hérétiques détestent l’Ancien Testament et
disent que « Moïse, Josué, David ont été les routiers et les serviteurs du Dieu
mauvais », écrit-il au début du portrait du comte de Toulouse en rapportant
comment il se serait procuré un Nouveau Testament afin de recevoir l’imposition
des mains (§ 28). Cependant il ne donne pas de connotation négative aux cheva­
liers aragonais présentés avec leurs routiers (pourtant précisément visés par le
canon 27 de Latran m en tant qu’employeurs). Les milites Aragonenses font
bonne figure au début de son récit : « Le castrum de Fanjeaux avait été par
crainte des nôtres abandonné de ses chevaliers et autres habitants et des cheva­
liers aragonais partisans de notre comte y étaient entrés et l ’avaient mis en état de
défense (...] » (§ 110). De même, il ne présente jamais Martin Algai, originaire
de Navarre, « chevalier espagnol » écrit-il, comme routier ou comme hérétique.
Pris par Simon de Montfort à son service pour le siège de Castelnaudary (§ 265),
il se retourne ensuite contre lui et périt supplicié après la prise de son château en
Agenais (§ 337). Très connu, célébré pour ses hauts faits par les troubadours,
auparavant à la solde de Richard Cœur-de-Lion puis sénéchal de Jean Sans-Terre,
il est pourtant le type même du capitaine de routiers pour toute l’historio­
graphie75. Le comte de Foix, qui sème l’abomination dans les églises, est systé­
matiquement présenté entouré de routiers qui ne sont pas, pour autant, associés
aux hérétiques76. Aussi bien, le recours aux mercenaires en complément du

74. Voir J. CHIFFOLEAU, « Vie et mort de l ’hérésie en Provence », cit., p. 89.


75. Voir la note des éditeurs sur Martin Algai, Hystoria, t. 1, p. 263. Voir aussi La Chanson de la croisade
albigeoise, éd. et trad, du provençal par Eugène M a r t i n -C h a b o t , Paris, « Les Belles Lettres », t. 1,
La chanson de Guillaume de Tudèle, 2e éd., 1960, p. 210-211.
76. Cf. le portrait du comte de Foix, sous la rubrique hic narrat de crudelitate et malitia comitis Fuxi
(Hystoria, § 197-209). Voir § 202 : [...] cornes ivit cum multitdine ruptariorum ad quoddam monaste­
rium, quod dicebatur Sancta Maria in terra comitis Urgellis [...] ; § 203 : Alio etiam tempore, cum
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire d e paix EJ d e foi 91

service vassalique s’était généralisé et Simon de Montfort ne s’en privait pas77.


Mais Pierre des Vaux-de-Cemay semble avoir progressivement fait l’amalgame
entre hérétiques et routiers. En recopiant les lettres des prélats alors réunis, il est
amené à répéter plusieurs fois l’expression « hérétiques et routiers » : au roi
d’Aragon, les prélats écrivent que « le comte de Toulouse a combattu l’Église et
la chrétienté, la foi et la paix avec les hérétiques et les routiers, et, autres pestifé­
rés »78 et au pape, ils écrivent que « tour à tour hérétiques et routiers se déchaî­
naient contre le clergé et contre les biens d’église » et que « les hérétiques et les
routiers que le comte avait plusieurs fois juré de renier, il a mis encore plus
d’ardeur à les favoriser et se les attacher »79. Par lui-même, Pierre des Vaux-
de-Cemay évoque les routiers dans des épisodes assez bien circonscrits et ne
s’approprie véritablement l’expression « hérétiques et routiers » qu’à propos des
Toulousains. En 1212, il est sur place et décrit avec force détails la campagne
militaire à laquelle il participe. Les allusions aux routiers ne sont pas si
fréquentes : on les trouve dans le récit du siège du castrum de Penne-en-Agenais,
gardé par un chevalier navarrais, sénéchal du comte de Toulouse80 ; et dans le
récit du siège de Moissac où ils sont venus en renfort avec les Toulousains
(Toulouse a été frappée d’interdit par les légats), « gens pervers et méchants qui
faisaient à toute volée à toute heure de la journée sonner les cloches de l ’église »,
livrés à Simon de Montfort lors de la capitulation et massacrés81. Routiers et

idem comes et sui ruptariipredictam spoliarent ecclesiam [...] in ipsa etiam ecclesia equos suos collo­
cantes dicti ruptarii, ipsos supra sacrosancta altaria comedere faciebant ; § 205 : Venit igitur quodam
die comes Fuxi cum ruptariis suis prope Apamias [...]',§ 206 :[...] statim ut burgenses egressi suntad
eum, vocavit secreto ruptarios suos, qui in insidiis latitabant [...].
77. Sur le recours généralisé aux mercenaires comme complément du service vassalique et le cas des
comtes de Toulouse, voir L. MACÉ, Les Comtes de Toulouse, cit., p. 355 et suiv.
78. Hystoria, § 379 : [...] ecclesiam Dei et christianitatem, fidem et pacem, cum hereticis et ruptariis et
aliis pestilentibus fortius impugnavit.
79. Hystoria :[...] et bona ecclesiastica hinc heretici inde rupatarii grassarentur [...] (§ 393). [...] heré­
ticos et ruptarios, quos multotiens abjurevat, ex tunc ferventius solito fovere studuit et tenere (§ 394).
80. Hystoria : Hugo autem d ’Alfar, qui erat custos castri [...] se et ruptarios suos in castri munitione
recepit (§ 321). [...] venerunt ad quoddam castrum fortissimum, quod dicitur Penna in Albiensis ;
castrum illud adhuc christianitati et comiti resistebat semperque ruptariis erat plenum ; cum ergo
venissent sepedicti peregrini ante castrum illud, ruptarii qui erant in castro, exeuntes adversus
n o s t r o s .. . 327).
81. Hystoria : [...] Homines autem castri, cum audissent nostros accedere, vocaverunt ad se ruptarios et
homines tolosanos quamplurimos, ut eorum auxilio resistere nostris possent. Erant autem ruptarii illi
homines pessimi et perversi : cum enim castrum illud jamdudum fuisset a legatis domini pape inter­
dictum, eo quod faveret hereticis inpugnaretque ecclesiam cum comite Tolosano, dicti ruptarii in contemp­
tum Dei et nostrum campanas ecclesie, que in castro erat nobilis et amplissima, omni die ad omnem
horam festive faciebant pulsari. . .(§ 341). [...] dixit quod tali conditione reciperet eos : si ruptarios
omnes et illos qui causa munitionis castri veneant a Tolosa traderent in manus ejus [...] Quibus rite
peractis traditisque ruptariis et hominibis tolosanis, recepit comes castrum [...] accipientes autem
peregrini nostri ruptarios, ipsos avidissime interfecerunt [...] (§ 353).
92 M onique Z erner

fauteurs d’hérésie venus de Béziers et Carcassonne remplissent Toulouse (que


Simon de Montfort ne réussit pas à encercler), écrit-il82.
Après le concile de Lavaur, VHystoria est continuée par additions successives
que Pascal Guébin a pu distinguer : la première embrasse la période janvier-août
1213, la plus difficile pour Simon de Montfort, très isolé (§ 399-442). Pierre des
Vaux-de-Cemay porte son attention sur le Toulousain. L’expression « hérétiques
et routiers » revient. À propos du rendez-vous lancé par le roi d’Aragon à Simon
de Montfort, où ni Tun ni l ’autre ne vinrent, mais où se mêla une foule « tant
d’Aragonais que de Toulousains hérétiques et routiers »83. Pour dépeindre la force
de la ville avec les « Toulousains et les routiers, qui étaient à Toulouse deux fois
plus nombreux que les nôtres »84.
Un ensemble d’indices font penser que pour Pierre des Vaux-de-Cemay les
routiers ne sont pas ces « mainades » dénoncées avant la croisade, mais ceux que
les troubadours appellent les faidits (seigneurs que la croisade a dessaisis de leur
terre), qu’il ne sait peut-être pas distinguer des petites compagnies vassaliques,
ces familiers qui entouraient tel seigneur de tel castrum.
On ne s’étonnera pas que l ’amalgame vienne plus tard sous la plume de
Guillaume de Puylaurens : « C’est ce que rapportait au comte de Toulouse sa
négligence, car il faisait preuve de désobéissance et de mollesse pour purger sa
terre des hérétiques et des routiers », écrit-il en expliquant pourquoi les croisés se
rapprochent des terres toulousaines après le siège de Lavaur85. M.-H. Vicaire le
cite à l’appui de sa thèse.
À partir de novembre 1209, quand Innocent III glisse au negotium pacis et
fidei, les guerriers croisés ont-ils fait l’amalgame entre les hérétiques et les
routiers ? Jusqu’à quel point le schéma d’Innocent III a-t-il marqué les acteurs de
la croisade, autrement dit, pour citer le père Vicaire, sont-elles reconnaissables,
« les surprenantes liaisons qui soudent, dans la mentalité de l ’époque, la Paix de
Dieu, l’action de foi et la guerre sainte » ? Lui-même a déjà remarqué que, une
fois la croisade sanglante commencée, le negotium fidei passe au premier plan.

82. Hystoria : Erat autem Tolosa civitas ultra modum plena populo, quia Biterrenses et Carcassonenses et
Tolosam heretici et hereticorum fautores et ruptaiii, amissis Divino judicio terris suis, Tolosam intrave­
rant (§ 359).
83. Hystoria :[■■■] sed tam de Aragonensis quam de Tolosanis hereticis et ruptariis multi venerunt et time­
batur ne venientem ad colloquium cum paucis prodiciose caperent comitem Jhesu Christi...{% 412).
84. Hystoria : Tolosani et ruptaiii, qui erant Tolose dupplo plures quam nostri, [...](§ 423).
85. GUILLAUME DE P u y l a u r e n s , Chroniques, cit., chap. 16, p. 66 '■[...] incidit consilium prelatis et prin­
cipibus casrum Vauri in diocesi Tholosana, ubi multi dicebantur esse heretici, obsidere, hoc sibi
promerente negligentia dicit comiti Tholosani, qui in hoc, ut terram suam purgaret hereticis atque
ruptariis. Voir aussi chap. 6, p. 42 : Comes [...] quem a guerra sui quiescere non sinebant, propter
quod et de Hyspania sibi ruptarios advocabat, quibus licentiam dabat per terras libere discurrendi.
Qui etiam si forte multum vellet, nec heréticos multum radicatos in terra sine adversantium sibi volun­
tate poterat extirpare.
L e negocium pacis et fidei o u l ’a f f a ir e d e pa ix e t d e f o i 93

De telles liaisons affectent probablement les prélats de la croisade, mais certaine­


ment beaucoup moins, sinon pas du tout, les guerriers qui sont présentés avant
tout comme des combattants de l’affaire de foi. Le peu que l’on sait de la prédica­
tion de la croisade albigeoise le montre aussi.

III. D U RAPPORT ENTRE LA PRÉDICATION ET L’AFFAIRE DE PAIX ET DE FOI

Je me suis autrefois attachée à examiner la face religieuse de l ’engagement de


Simon de Montfort et ses compagnons, après l’expérience malheureuse de la
4e croisade, où ils avaient refusé de prendre la route de Constantinople après
avoir tenté d’empêcher la prise de Zara86. J’ai montré par la suite comment leur
vision réformée de la croisade et la force religieuse qu’ils en tirent sont largement
explicables par la prédication spécifiquement « francilienne » issue de l’enseigne­
ment de l’école cathédrale autour de Pierre le Chantre, dont le prêtre Foulques de
Neuilly est une illustration bien connue ; à ce milieu, il faut rattacher Guy des
Vaux-de-Cemay, qui devient en quelque sorte directeur de conscience dans le
groupe aristocratique de la vallée de Chevreuse et autour, à proximité de son
abbaye où il se retire après ses déboires parisiens et la mésaventure de la 4e croi­
sade87. J’ai montré encore comment les femmes, mères et épouses avaient pu être
aussi marquées par ce même courant88. Bref, la frange de l’aristocratie française
qui va s’investir dans la croisade albigeoise avait trouvé une vocation au sein de
l’Église. Il faudrait la comparer à un milieu socialement et géographiquement
proche, mais pris dans un réseau différent, qui rencontrait l ’hérésie chez lui, du
moins à ce qu’il paraît, dans l’Auxerrois et le Nivernais : on ne peut que constater
que le comte de Nevers s’est croisé en juin 1209, mais a considéré qu’il devait
revenir sur ses terres une fois sa « quarantaine finie » et a refusé de rester sur
place après la prise de Carcassonne. Non seulement le roi de France a refusé de
participer à la croisade et a limité autant qu’il a pu l’engagement de la noblesse
du royaume, mais ceux qui sont partis ont très généralement refusé de se laisser
entraîner plus loin. Simon de Montfort et ses amis ont réussi à se maintenir et
étendre leurs conquêtes dans l’isolement, obligés de s’adapter à des seigneurs qui
repartaient aussitôt leur quarantaine achevée, malgré les supplications de ceux qui

86. M. Zerner , H. PiÉCHON-Palloc , « La croisade albigeoise, une revanche : des rapports entre la
quatrième croisade et la croisade albigeoise », dans Revue historique, 268,1981, p. 3-18.
87. M. ZERNER, « L’abbé Gui des Vaux de Cemay prédicateur de croisade », Les Cisterciens de
Languedoc, dans Cahiers de Fanjeaux, 21,1986, p. 183-204.
88. M. ZERNER, « L’épouse de Simon de Montfort et la croisade albigeoise », dans Femmes - Mariages-
Lignages, x n e-xive siècles - Mélanges offerts à Georges Duby (Bibliothèque du Moyen Âge),
Bruxelles, 1992, p. 449-470.
94 M onique Z erner

restaient, telles celles de la comtesse de Montfort, admirablement mises en scène


par Pierre des Vaux-de-Cemay (§ 181).
En 1209, Simon de Montfort et ses plus fidèles compagnons, qui avaient der­
rière eux une croisade manquée, n’avaient pas besoin d’une quelconque prédica­
tion pour les entraîner à partir en croisade ; ils étaient moralement prêts. Dans
quelle mesure, d’ailleurs, les huit très longues lettres à peu près de même
contenu, envoyées entre le 8 et le 10 mars 1208 aux populations du Midi et du
Nord de la France, au roi et au clergé du Midi et à certains prélats du Nord, ont-
elles lancé une prédication de croisade, on peut se le demander. Quand le pape
annonce qu’il demande aux archevêques des régions méridionales de répandre la
parole de paix et de foi semée par le défunt légat, il désigne une prédication anté­
rieure à la croisade. On ne connaît d’ailleurs pas d’exemple de sermon appelant à
la première croisade albigeoise (celle qui s’achève en 1215) dans la littérature
homilétique. Ce n’est pas un hasard si le colloque de Fanjeaux de 1996 sur La
Prédication en pays d ’Oc (XIIe-XIIIe siècle) n’en souffle mot, ni celui sur Paix de
Dieu et guerre sainte en Languedoc en 1966. Dans les recueils connus à ce jour,
pas un sermon ne concerne la croisade albigeoise avant 1226 : Jean Longère
signale seulement les « Exemples de sermons De crucesignatione contra
Albigenses, par Philippe le Chancelier et Eudes de Châteauroux », lesquels se
rapportent non à la croisade lancée en 1209 mais à la deuxième croisade albi­
geoise prêchée en 1226, que vient d’étudier Nicole Bériou89.
Entre 1208 et 1226, un mode de prédication de croisade contre les hérétiques
s’est mis en place selon des étapes qu’il faudrait distinguer. Je développerai seule­
ment quelques remarques. Contrairement à ce qui se dit, il n’y a pas trace de pré­
dication en France avant le départ des croisés au printemps 1209 ; ce n’est pas
d’elle qu’il est question dans les statuts du diocèse de Paris. Par ailleurs, notre
meilleur informateur en la matière, Pierre des Vaux-de-Cemay, ne laisse aucun
doute sur la manière dont ses héros furent appelés à la croisade : par lettre. La
prédication démarre en force deux ans après, avec entre autres engagements celui
de Jacques de Vitry. Auparavant, il est vraisemblable que l’archidiacre de Paris et
son évêque ont été un relais essentiel. Je citerai le témoignage de Pierre des Vaux-
de-Cemay, qui a l’intérêt d’être bien daté et antérieur à tout ce que l ’on sait par
Jacques de Vitry lui-même. C’est à cette nouvelle prédication que font probable­
ment allusion les statuts de Paris.

89. J. LONGÈRE, La Prédication médiévale, Paris, 1983, p. 148, qui renvoie au Repertorium de
J. B. SCHNEYER, vol. 4, 1972. N. BÉRIOU, « La prédication de croisade de Philippe le Chancelier et
d’Eudes de Châteauroux en 1226 », dans La prédication en pays d ’Oc (XIF-début XVe s.), Cahiers de
Fanjeaux, 32,1997, p. 85-109.
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire DE PAIX EF DE FOI 95

La prédication de la croisade albigeoise dans le diocèse de Paris

Un article des premiers statuts synodaux de Paris mentionne la guerre contre


les Albigeois. Je le cite d’après la traduction d’Odette Pontal : « Que [les prêtres]
incitent avec ardeur et insistance leurs paroissiens à s’armer contre les Albigeois :
ils bénéficieront cette fois encore de la même indulgence qu’ont eue les autres
croisés (art. 94). » Il est suivi d’un article sur le vœu de croisade : « Que les
prêtres avertissent, sous peine d’excommunication, ceux qui ont pris la croix et
n’ont pas accompli leur vœu de croisade, qu’ils ne diffèrent pas de la reprendre et
de la porter (art. 95). »90 Deux articles plus haut, le rédacteur parle des inconnus
lettrés ou illettrés prêchant par les places et par les rues, qu’il faut interdire d’é­
couter de peur qu’ils ne répandent des hérésies, et avertit les prêtres de sermonner
leurs fidèles le dimanche à ce sujet (art. 92)91.

Les premiers statuts synodaux de Paris, dont on possède plusieurs copies du


xm e siècle, qui ont inspiré de nombreux autres statuts, ont fait l’objet d’une
édition critique, bien connue, par Odette Pontal. Le problème est de savoir s’il
faut attribuer les articles qui nous intéressent à Eudes de Sully (évêque de Paris
de 1196 à sa mort, le 13 juillet 1208) ou les laisser à son successeur Pierre de
Nemours (1208-1219), personne ne discutant le fait que l’ensemble est rédigé
avant le quatrième concile du Latran92. Odette Pontal fait remarquer que, « en
juillet 1208, Innocent HI prescrivit à l’Église d’Athènes d’adopter les
Institutiones et constitutiones parisiensis ecclesie », d’où l’idée que les statuts
étaient déjà rédigés, mais pas forcément tous, car, dit-elle aussi, « on promulguait
au synode toute une série d’ordonnances de circonstance ou d’actualité, donc
éphémères ou sujettes à variations ». Les présomptions que les articles de fond
viennent d’Eudes de Sully (en tout cas les articles 1 à 69) sont très fortes. Mais

90. O. PONTAL, Les Statuts synodaux français du XIIIe siècle, t. I, Les statuts de Paris et le synodal de
l ’ouest (XIIIe siècle), Paris, 1971, p. 89. Voir p. 88, le texte latin : [94] Item moneant sollicite et assidue
parrochianos suos ut contra Albigenses heréticos se accingant ; iterum enim eamdem habebunt indul­
gentiam quam alii habuerant. [95] Item moneant presbyteri sub pena excommunicationis omnes illos
qui crucem habuerunt et votum suum non sunt prosecuti, quod crucem suam non postponant resumere
et portare.
91. Ibid. [92] : Item districte inhibetur sacerdotibus ne permittant aliquos ignotos, sive litteratos sive ¡Ilite­
ratos, etiam extra ecclesiam, sive in viis sive in plateis sive in aliis locis parrochie sue, predicare et
sepe dominicis diebus sacerdotes moneant et etiam sub pena excommunicationis inhibeant parrochia-
nis suis, ne tales audiant propter pericula heresum et errorum quos seminant. L’article complète les
articles 61, limitant le droit de prêcher dans les rues, et 68, disant « que nul ne soit admis à prêcher s’il
n ’est authentique personne ou envoyé de l’évêque ou de l ’archidiacre ». La pastorale impliquée dans les
statuts de Paris concerne l’enseignement des fidèles, signale J. LONGÈRE (« La prédication d ’après les
statuts synodaux du Midi au xnF siècle », dans La Prédication en pays d ’Oc, cit., p. 252-254).
92. Voir V. L. K e n n e d y , « The date of parisian Decree on the Elevation ot the Host », dans Medieval
studies, 8,1946, p. 87-96, qui discute l ’attribution de certains articles à Eudes de Sully.
96 M onique Z ehner

pour elle, l’article 94 sur la prédication de la croisade albigeoise a aussi été rédigé
par Eudes de Sully et suit immédiatement l ’appel lancé par Innocent HI en mars
1208, parce que, dans la lettre envoyée à l’archevêque de Tours et aux évêques de
Paris et Nevers, le pape évoque l’indulgence selon la forme que l’évêque de Paris
a obtenue. En ce cas, de même, l’article 95 sur le vœu de croisade, qui vient tou­
jours après l’article 94 dans les manuscrits, si bien qu’il est admis qu’ils ont été
rédigés ensemble. Mais en mars 1208, le pape emploie le passé pour évoquer
l’indulgence (impetrasti)9394,et de même le rédacteur des statuts (quem alii habue­
rant)^. De plus, l’article 95 implique que la croisade s’est déjà ébranlée. On voit
mal comment l ’indulgence pourrait concerner le premier appel du pape et avoir
été proclamée par Eudes de Sully. En revanche, des arguments sérieux parlent en
faveur d’une rédaction de ces articles par Piene de Nemours nettement plus tard,
en 1210-1211.
Tout d’abord, Piene de Nemours s’est lui-même suffisamment impliqué dans
la croisade albigeoise pour y partir, non pas à son démanage, mais deux ans plus
tard : il arrive vers la mi-Carême 1211 (13 mars) avec trois seigneurs, Enguenand
de Coucy, Robert de Courtenay (déjà venu en 1209) et Juhel de Mayenne95 ; il
participe au terrible siège de Lavaur qui dura plus d’un mois, et repart avec les
mêmes après la prise de la ville (3 mai 1211)96. Sa vocation de croisé est assez
puissante pour qu’il se croise à nouveau pour l ’Orient où il part en 1218 et où il
meurt. Il appartenait à la noblesse du Gâtinais tout comme Simon de Montfort.
Le départ tardif de Piene de Nemours à la croisade albigeoise pounait s’expli­
quer par l’urgence d’une tâche à laquelle un autre article des statuts pounait bien
faire allusion : je veux parler de l’article 92 sur la prédication qu’il faut contrôler,
cité ci-dessus, qui pounait appartenir au même groupe d’articles et vise à mon
sens les disciples possibles des élèves du maître parisien Amaury de Bène, dialec­
ticien, décédé en 1206, qui répandaient ses idées sur le corps mystique du Christ
et prédisaient l’avènement tout proche de l’Âge de l’Esprit après celui du Fils,

93. PL, t. 215,1362 : [...] injungentes hoc eis ex parte nostra in suorum indulgentiam peccatorum secun­
dum formam quam tu frater Parisiensis episcopa impetrasti [...].
94. Supra, n. 90.
95. Le savant éditeur de VHystoria signale une charte du 4 février 1211 où Juhel de Mayenne déclare avoir
pris la route du pèlerinage pour combattre les ennemis de la foi, à savoir les hérétiques albigeois, ad
debellandum contra hostes fidei nostre, contra videlicet Albigenses heréticos (cf. t. l ,p . 212, n. 3).
96. Hystoria, § 213 : Anno Verbi incarnationis M°CC°X°, circa mediam Quadragesimam [dimanche
13 mars 1211], venerunt de Francia crucesignati nobiles et potentes, episcopus videlicet Parisiensis P.,
Ingerannus de Cocciaco [Enguerrand UI de Coucy], Robertus de Coreniaco [Robert de Courtenay],
Juellus de Meduana [Juhel de Mayenne] et plures alii ; hii nobiles viri in Christi negotio se nobiliter
habuerunt. Au siège de Lavaur, Pierre de Nemours rejoint les évêques de Toulouse et Lisieux et
Bayeux : Pierre des Vaux-de-Cemay, qui n ’était pas présent, rapporte que Lavaur tomba enfin sous
l’assaut des croisés (3 mai) quand tout le clergé entonna le Veni Creator Spiritus, car, écrit-il, sicut
postea confessi sunt, plus terrebant eos cantantes quam pugnantes (§ 226).
L e negocium pacis et fedei ou l ’affaire de paix e r d e foi 97

condamnés et brûlés par le concile tenu en 1210 à Paris97. La prédication appelant


à rejoindre les croisés contre les Albigeois pouvait paraître un excellent exutoire
face à une certaine excitation religieuse. L’article 94, si on accepte cette interpré­
tation, laisse supposer un certain manque de zèle de la part des prêtres comme de
la part des paroissiens, qu’il faut presser. La campagne de prédication dans le
diocèse de Paris a dû commencer dans le courant de l’année 1210 ; le départ de
l’évêque a peut-être marqué sa fin.
L’archidiacre de Paris est arrivé bien plus tôt que l’évêque, mais probablement
assez seul989. Il rejoint l’armée au siège de Termes en août 1210. Il arrive avec la
seconde vague de croisés, partie fort tard en juillet 1210, annoncée au comte à la
fin du mois de juillet par Guillaume de Cayeux : des Bretons, des Français avec
les évêques de Chartres et de Beauvais (qui n’eurent rien de plus pressé que de
repartir) arrivés courant août, et des Lotharingiens arrivés en septembre, des
piétons précise Pierre des Vaux-de-Cemay. Grâce à eux, le castrum de Termes
finit par se rendre (début novembre 1210). La croisade albigeoise prend momen­
tanément un aspect populaire qui mérite réflexion, qui concerne peut-être moins
ceux de France que ceux d’Allemagne - les Annales de Cologne mentionnent le
départ à la croisade contre ceux qu’on appelle là-bas des Beguinos". Si l’on suit
Pierre des Vaux-de-Cemay, l’archidiacre paraît trouver dans la croisade un champ
d’action à la mesure de ses talents et de sa vocation. Il semble avoir été le spécia­
liste technique des machines de siège, du financement des opérations au jour le
jour qu’il assurait grâce à des collectes et du « moral des troupes » qu’il prêchait
quotidiennement100.

Le départ en croisade de 1209

Revenons à l’année 1209 avec le récit que donne Pierre des Vaux-de-Cemay
de la façon dont Simon de Montfort a été appelé à la croisade. Il vient de raconter

97. Contra : O. PONTAL voit dans l ’art. 92 la preuve qu’on craignait que l ’hérésie albigeoise ou vaudoise
ne contaminât Paris : « On est alors en pleine période d ’hérésie albigeoise et vaudoise et il apparaît
bien d’après cette prescription et la suivante [l’auteur pense à l ’art. 94] que la région parisienne même
n ’était pas à l’abri de la contamination. », notait-elle (Les Statuts synodaux français, cit., p. 87, n. 5).
98. Il semblerait que Guillaume l ’archidiacre de Paris de VHystoria et le chantre de la cathédrale de la
Chanson fût un seul et même personnage : Guillaume de Nemours, frère cadet de l ’évêque, le plus
jeune fils du chambellan du roi (cf. Chanson, cit., 1 .1, p. 156, n. 1).
99. Sur le point de vue des habitants de Cologne, voir la thèse de doctorat d ’U. BRUNN, L ’Hérésie dans
l’archevêché de Cologne (1100-1233), Université de Nice, décembre 2002 (à paraître aux Études
augustiniennes).
100. Hystoria, § 175 : Predicabat cotidie, instituebat collectas in sumtus machinarum, docebat quippe
fabros, carpentarios instruebat, omnem denique artificem in edocendis hiis que ad obsidonium
spectabant negocium superabat [...]. Voir aussi sa participation au siège de Penne (§ 326,330) et de
Moissac (§ 342,351).
98 M onique Z erner

comment le seigneur de Montfort a été choisi pour gouverner la vicomté de


Béziers-Carcassonne au lendemain de la prise de Carcassonne, après le refus du
comte de Nevers et du duc de Bourgogne qui avaient préféré repartir.
Rappelons ici un fait remarquable, arrivé peu auparavant au noble comte de Montfort
en France. Le vénérable abbé des Vaux-de-Cemay nommé ci-dessus, Guy, qui
promouvait autant qu’il pouvait le susdit negotium fidei contre les hérétiques, revenait
un jour de chez le duc de Bourgogne, porteur d’une lettre du même duc où celui-ci
demandait au comte de Montfort de s ’engager avec lui dans l ’armée de Jésus-Christ
contre les hérétiques et d ’être dans sa « compaignie » 101, en lin donnant beaucoup et
lui offrant plus s ’il voulait bien lui répondre par l ’affirmative. Il arriva que ledit abbé,
venant de chez le duc, trouva ledit comte dans l ’église de l ’un de ses châteaux appelé
Rochefort, occupé à certaines affaires. Comme l ’abbé l ’avait appelé à part pour lui
montrer la lettre du duc, le comte traversa le chœur de l ’égüse, sous une divine inspira­
tion saisit le psautier sur le lutrin, l ’ouvrit exprès, tint son doigt sm la première ligne et
dit à l ’abbé : exposez-m oi ce qui est écrit, exponite michi scripturam istam. Le passage
de l ’Écriture était celui-ci : « D ieu a ordonné à ses anges de te protéger sur tous tes
chemins, ils te porteront dans leurs mains de peur qu’il ne t’arrive de te blesser le pied
sur une pierre. » 102 Que ce fut une disposition divine, la suite des choses l ’a très mani­
festement prouvé (§ 103).

Quoi qu’il en soit de la véracité du récit, l’important pour notre propos est que
Pierre des Vaux-de-Cemay a choisi de présenter ainsi l’appel reçu par Simon de
Montfort. Pas de prédication : une lettre du duc de Bourgogne transmise par son
voisin et ami Guy, l’abbé des Vaux-de-Cemay. Il est vrai que cela se passe dans
une église, que l’abbé doit commenter un passage de l’Écriture choisi miraculeu­
sement. Mais la scène se joue à deux, elle est intime. Nous sommes dans le regis­
tre de la direction de conscience, non de la prédication par définition publique.
L’appel d’innocent IH n’a pas suscité un grand mouvement de prédication en
1209, pour des raisons variées, parmi lesquelles la politique royale a forcément
joué un rôle - n’oublions pas que Philippe Auguste n’avait autorisé que le comte
de Nevers et le duc de Bourgogne à lever une armée qui ne devait pas dépasser
cinq cents chevaliers.

La nouvelle prédication : 1210-1211

En 1211-1212, ces conditions changent. VHystoria témoigne d’une sorte


d’emballement de la prédication à partir de l’hiver 1211-1212 et fait entrer en
scène Jacques de Vitry :

101. Latin ejus societate, traduit par compaignie au xm e siècle.


102. Ps 90,11-12. Ces versets ont servi de thème à trois Sermons pour le Carême de saint Bernard (11,12,
13) font remarquer P. GuÉBIN et H. MAISONNEUVE (Histoire albigeoise, cit., p. 46, n. 1).
L e negocium pacis et fidei ou l ’affaire de paix e t d e foi 99

En ce temps là, Guillaume, le vénérable archidiacre de Paris, et un certain autre


nommé maître Jacques de Vitry prirent en charge la prédication à la demande de
l ’évêque d ’U zès (que le seigneur pape avait fait légat pour l ’affaire de la foi contre les
hérétiques, qui aimait aussi s’occuper de cette affaire et la promouvait avec efficacité) :
embrasés du zèle de la foi, parcourant le France et m êm e l ’A llem agne, tout cet hiver,
ils marquèrent du signe de la croix une multitude incroyable de fidèles partant à
l ’armée du Christ ; après D ieu, c ’est principalement eux deux qui ont promu la susdite
affaire de la foi dans les régions gauloises et germaniques (§ 285).

L’archidiacre, qui vient de passer une année au côté de Simon de Montfort, est
vraisemblablement à l’origine de l’engagement de Jacques de Vitry. Le témoi­
gnage de VHystoria vient ainsi combler un peu le silence de ce dernier sur ses
débuts dans l’expérience de la prédication et pourrait contribuer à préciser
comment Foulques de Neuilly est devenu un modèle pour la « nouvelle prédi­
cation », célébré comme on le sait par lui103. La prédication contre les hérétiques
que Jacques de Vitry dit avoir faite l’année de la mort de Marie d’Oignies (23 juin
1213) dans sa Vita correspondrait donc à une seconde campagne. Le témoignage
cité ici est écrit avant la fin du mois de janvier 1213 et ne permet aucun doute sur
l’existence d ’une première campagne en 1211-1212. Un peu plus loin, Pierre-des-
Vaux de Cemay l’évoque à nouveau : des pèlerins auxquels l ’archidiacre et
Jacques de Vitry avaient fait prendre la croix, venus par l’Auvergne, arrivent tous
les jours devant Hautpoul que Simon de Montfort est en train d’assiéger, écrit-il
(mars 1212, § 306)104.

103. Cf. JACQUES de VITRY, Historia occidentalis, cap. vm (éd. J. F. HlNNEBUSCH, The Historia
Occidentalis o f Jacques de Vitry, A critical edition, Fribourg, Suisse, 1972, p. 94-96). Voir le com­
mentaire du modèle représenté par Foulques pour Jacques de Vitry par A. FORNI, « La “nouvelle
prédication” des disciples de Foulques de Neuilly : intentions, techniques et réactions », dans Faire
croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XIVe siècle, Table
ronde organisée par l’École française de Rome en collaboration avec l ’Institut d ’Histoire médiévale
de l’Université de Padoue (Rome, 22-23 juin 1979), Rome, 1981, p. 19-37. Le fait que ce soit l ’archi­
diacre de Paris qui ait entraîné Jacques de Vitry vient à l’appui de Taffiimation de Vincent de
Beauvais selon qui Jacques de Vitry avait eu la charge de la paroisse d’Argenteuil près de Paris avant
son départ pour Oignies, en contradiction sur ce point avec Thomas de Cantimpré pour qui il serait
revenu à Paris en 1210 sur les conseils de Marie d ’Oignies afin de recevoir l ’ordination sacerdotale
(voir l’exposé du problème par J. LONGÈRE, dans l’introduction à Jacques de Vitry, « Histoire occi­
dentale », Historia occidentalis (Tableau de l ’Occident au xine siècle), trad, par G. DUCHET-
SUCHAUX, Paris, 1997, p. 9-10). Comme l ’écrit Jean Longère, une ordination ancienne expliquerait
mieux les missions importantes de prédication qui lui sont confiées à partir de 1211 ; j ’ajoute que le
rôle de l’archidiacre, qui se tournerait en ce cas vers un prêtre de son diocèse dont il n ’ignorait pas les
qualités, émule de Foulques de Neuilly, rend la chose d ’autant plus vraisemblable.
104. La mention de « l’abbé de Saint-Hubert dans l ’évêché de Liège » au siège de Puycelci en 1213 « avec
un petit nombre de chevaliers et des croisés piétons » (§ 426) - qui implique, j ’ajoute, une prise de
croix résultant d ’une prédication « populaire », ou si, l ’on préfère, d ’un sermon public - est vraisem­
blablement une trace de la prédication faite par Jacques de Vitry l ’année de la mort de Marie
d ’Oignies (cf. la longue note des éditeurs réfutant une critique du témoignage de VHystoria sur la
campagne de 1211-1212, t. l ,p . 281-282).
100 M onique Z erner

Pour leur part, pendant le même hiver, l’évêque de Toulouse et l’abbé des
Vaux-de-Cemay ont soutenu par leurs exhortations la campagne de recrutement
du très pieux et exalté Robert de Mauvoisin, compagnon de fortune et d’infortune
de Simon de Montfort depuis le siège de Zara105. Mais ces deux-là ont-ils vérita­
blement prêché ?
Cela étant, ce très noble chevalier, ce serviteur du Christ, le premier à aimer l ’affaire
du Christ et la promouvoir, Robert Mauvoisin qui était parti en France l ’été précédent
revint en ayant avec lui plus de cent chevaliers d ’élite, qui tous avaient fait de lui leur
dux et leur maître. Tous, sur les exhortations des deux vénérables homm es, l ’évêque de
Toulouse et l ’abbé des Vaux-de-Cemay, avaient pris la croix et venaient rejoindre la
m ilice de Jésus-Christ. Ils restèrent tout l ’hiver au service du Christ, et redressèrent
noblement l ’affaire susdite, qui était alors dans une situation très critique (§ 286).

La prédication de la croisade albigeoise s’arrête assez brutalement peu après


le concile de Lavaur, avec le lancement de la cinquième croisade où s’investit le
légat Robert de Courçon, contre qui Pierre des Vaux-de-Cemay n’a pas de mots
assez durs. C’est dans ces conditions que seul résiste et continue « à travailler
pour l’affaire de foi », dit-il, Guy des Vaux-de-Cemay (devenu évêque de
Carcassonne) ; Jacques de Vitry n’est pas cité. La prédication de la croisade albi­
geoise reprend en force en 1214, avec le concours, cette fois, de Robert de
Courçon, apparemment sous la direction de Jacques de Vitry - à Pâques arrive
l’évêque de Carcassonne, et « beaucoup de pèlerins qui avaient pris la croix des
mains de Jacques de Vitry » (§ 508), écrit Pierre des Vaux-de-Cemay. En fait, la
place de l’expérience albigeoise chez Jacques de Vitry est loin d’être complète­
ment éclaircie106.
À l’emballement de la prédication auquel on assiste à partir de 1211-1212, il y
a bien des explications. Je m’en tiendrai à celle-là : en 1211, les prélats ont dû
penser que la poursuite de l’affaire albigeoise était très compromise et leur mobi­
lisation prouve à quel point l’affaire albigeoise avait de l’importance pour le
milieu ecclésiastique dirigeant, principalement français, proche de l’école cathé­
drale et de l’université des maîtres et étudiants de Paris. Après la prise de Lavaur
le 3 mai 1211, en effet, continuer la croisade signifiait pénétrer sur les terres du
comte de Toulouse, ce très grand prince, cousin du roi de France, beau-frère du
roi d’Aragon. Simon de Montfort s’y risqua, mais se retira très vite. La ville de
Toulouse avait chassé son évêque et s’apprêtait à résister. Maître en principe de la
vicomté de Béziers-Carcassonne, Simon de Montfort était en fait très isolé et s’il

105. Sur Robert Mauvoisin, voir M. ZERNER, « L’épouse de Simon de Montfort », cit.
106. Ainsi, Jacques de Vitry dit dans un exemplum qu’il a « disputé » contre des hérétiques en présence de
nombreux chevaliers « en terre albigeoise » (cité par M. LAUWERS, « Sub evangelica regula, Jacques
de Vitry, témoin de 1’“évangélisme” de son temps », dans Évangile et évangélisme (xne-XMe siècle),
Cahiers de Fanjeaux, 34,1999, p. 103) : à quelle date ?
Le negocium pacis et fedei ou l ’affaire de paix e t d e foi 101

remporta la bataille devant Castelnaudary en septembre 1211, en rase campagne,


ce fut grâce à sa science du combat chevaleresque et à la chance car son infério­
rité numérique était flagrante. Cela est également vrai de la bataille de Muret
(12 septembre 1213), le fait est bien connu.
Quant au contenu de leur prédication, nous l’ignorons. Mon enquête sur le
couple « paix et foi » et « hérétiques et routiers » m’incline à penser que le thème
de la paix n’était pas dominant.

Dans la bulle de mars 1208 qui appelle à la croisade, le pape célèbre la prédi­
cation du défunt légat dans un raccourci saisissant, verbum pacis et fidei, et les
mots paix et foi sont récurrents. Mais par la suite, le couple « paix et foi » n’est
pas fréquent dans sa correspondance : on le retrouve quatre fois en 1209-1210,
deux fois en 1212, deux fois en 1215. Cela paraît peu, mais il est vrai que les
registres pontificaux de cette période souffrent de lacunes et l ’enquête reste
encore ouverte. Le couple « paix et foi » se retrouve neuf fois chez Pierre des
Vaux-de-Cemay. Cela paraît peu aussi, rapporté à la longueur de VHystoria107. La
référence à Latran III pour parler des routiers qu’il faut traiter comme les héré­
tiques n’est explicite qu’en septembre 1209 au concile d’Avignon. Elle n’est pas
centrale. Aussi bien, l’association des hérétiques aux routiers était une nouveauté
en 1179 : les noms étaient pris à l’actualité, l’appel à prendre les armes s’inspirait
des bulles de croisade forcément ignorées du Décret et il était si prudemment
rédigé qu’on n’est pas assuré que les hérétiques soient visés. En 1208,
Innocent III éprouve le besoin de dire que les hérétiques sont pires que les
Sarrasins. J’ai fait remarquer ailleurs le long écart entre le moment où Gratien
rassemble dans la causa 23 les questions concernant la guerre juste, quasiment
toutes illustrées par les guerres menées contre les Donatistes au temps de saint
Augustin, sans aucune référence aux Sarrasins, et la décision de lancer la croisade
albigeoise, première et seule grande croisade contre les hérétiques108. La papauté
était isolée, le projet n’était pas bien accueilli. Mis à exécution un an plus tard, il
commence par un terrible massacre109. Negotium pacis et fidei, le besoin de cette
belle figure rhétorique signifie aussi cela. Je me demande aujourd’hui si nous

107. Cf. le manuscrit reproduit par les éditeurs, Paris, Bibliothèque nationale, lat. 2601, f°s 76-157,
303 X 215 mm, écriture du xm e s. à deux colonnes, de 37 lignes chacune (Hystoria, t. 3, p. XL).
108. M. ZERNER, « Le déclenchement de la croisade albigeoise : retour sur l’affaire de paix et de foi »,
dans La Croisade albigeoise, colloque de Carcassonne, cit., p. 127-142.
109. Ainsi s’exprime Robert d ’Auxerre, qui prend la plume avant Pierre des Vaux-de-Cemay : Nulli sexui
vel etati parcitur, omnes a minimo usque ad maximum pariter trucidantur. Occisorum cadavera
coarcevant et concremant, et devorante cuncta incendio, fit vastitas circumquaque et horribilis
solitudo, voir K. C a v a z z o c c a -M a z z a n t i , « La croisade albigeoise vue par Robert de Saint-Marien
d’Auxerre », dans La Croisade albigeoise, colloque de Carcassonne, cit., p. 55-69.
102 M onique Z erner

autres, historiens du début du XX Ie siècle, nous n’avons pas contribué à grossir


l’importance d’une désignation qui a circulé de manière restreinte110. Le fait
d’appeler la croisade albigeoise negotium pacis et fidei témoigne peut-être de la
hauteur de vue d’innocent IE. Mais il ne faudrait pas oublier l’envers du projet
qui reposait sur la fabrication d’un nouvel « ennemi de la paix » en la personne du
comte de Toulouse. Le negotium pacis et fidei marque ainsi un tournant grave de
l’histoire de la Paix dans la chrétienté médiévale.

110. Pour ne citer que deux exemples, j ’ai ainsi intitulé une communication au colloque de Carcassonne.
De même, M. Meschini nomme ainsi la croisade tout au long de sa communication au même
colloque, « Diabolus [...] illos aã mutuas inimiciias acuebat : divisions et dissensions dans le camp
des croisés au cours de la première croisade albigeoise (1207-1215) », p. 171-196, et adopte l ’expres­
sion pour le titre de sa thèse Innocenzo IH e il « negotium pacis et fidei » in Linguadoca, cit., ainsi
que pour le titre de son article « Il negotium pacis et fidei in Linguadoca tra x n e xm secolo secondo
Guglielmo di Puylaurens », cit.
PAIX ET HÉRÉTIQUES DANS L’ITALIE COMMUNALE :
LES STRATÉGIES DU LANGAGE
DANS LES REGISTRES DU PAPE GRÉGOIRE IX

A n d r e a P ia z z a

e thème de la paix constitue, dans les années vingt et trente du treizième


L siècle, un point crucial de la documentation concernant les relations entre les
villes d’Italie centrale et septentrionale et les deux autorités suprêmes de la
chrétienté, l’empereur et le pape. L’obtention ou la conservation de la paix appa­
raît même comme la finalité des rapports, tels qu’ils ressortent des textes, entre
villes et Empire, entre villes et Curie romaine, entre celle-ci et l’empereur. En
outre, la référence à la paix est omniprésente tant dans les sources relatives à des
réalités urbaines particulières, notamment lorsque la concurrence au sein des
groupes dominants et la tension croissante entre la noblesse et le Popolo
rendaient critique le fonctionnement des institutions, que dans les pactes que les
villes concluaient entre elles.
Les historiens ont saisi toute l’importance de la question de la paix, mais ils
ont généralement subordonné son étude à celle d’autres problèmes1 : notamment
les rapports politiques et institutionnels aux sommets de la chrétienté, en parti­
culier dans leurs aspects idéologiques, le développement de la réflexion juridique
et politique, dans sa dimension de « propagande »2, les transformations affectant

1. Pour une première orientation sur le thème de la paix dans sa dimension politique au Moyen Âge, on
peut citer les essais suivants, qui renvoient à la bibliographie : J . TURNER JOHNSON, The Quest o f Peace.
Three Moral Traditions in Western Cultural History, Princeton, 1987, p. 67-109 ; U. M EIER , « “Pax et
tranquillitas”. Friedensidee, Friedenswahrung und Staatsbildung im spätinittelalterlichen Florenz », dans
Träger und Instrumentarien des Friedens im hohen und späten Mittelalter, éd. J . FR IED , Sigmaringen,
1996 (Vorträge und Forschungen, 43), p. 489-523, en particulier p. 490-497 ; K. SCHREINER,
« “Gerechtigkeit und Frieden haben sich geküßt” (Ps. 84,11). Friedensstiftung durch symbolisches
Handeln », dans Ibidem, p. 37-86, ainsi que les études historiographiques proposées par E. W ADLE,
« Gottesfrieden und Landfrieden als Gegenstand der Forschung nach 1950 », dans Funktion und Form.
Quellen- und Methodenprobleme der mittelalterlichen Rechtsgeschichte, éd. K. K r OESCHELL et
A. CORDES, Berlin, 1996 (Schriften zur Europäischen Rechts- und Verfassungsgeschichte, 18), p. 63-91,
et par D. W o lf th a l , « Introduction », dans Peace and Negotiation. Strategies for Coexistence in the
Middle Ages and the Renaissance, éd. D. W OLFTHAL, Tumhout, 2002, p. XI-XXVUI.
2. Voir à cet égard les réflexions de J. M Œ TH K E, « Propaganda politica nel tardo medioevo », dans
La Propaganda politica nel basso medioevo, Atti del XXXVIII Convegno storico intemazionale, Todi,
14-17 ottobre 2001, Spolète, 2002, Atti dei Convegni del Centro italiano di studi sul basso medioevo -
Accademia Tudertina e del Centro di studi sulla spiritualità medievale, n. s., 15, p. 1-28.
104 Andrea Piazza

les pratiques judiciaires, qui avaient pour but de rétablir la paix dans les commu­
nautés urbaines. Toutes ces recherches ont souligné la polysémie qu’a revêtu le
mot « paix » pour les différents protagonistes : villes, Siège apostolique et empe­
reur. On a aussi mis en évidence l’usage d’instruments juridiques pour la résolu­
tion des conflits en milieu urbain3, l ’importance du thème de la paix dans l’art
oratoire civil4 et le lien que l’Église et l’Empire ont établi entre la paix et la
restauration de leurs « droits » menacés comme prémisse à l’engagement pour la
croisade et la libération de la Terre sainte5.

3. En ce qui concerne le problème des rapports entre le droit et les réconciliations urbaines, cf. la très inté­
ressante synthèse, accompagnée d’une ample bibliographie, de H. KELLER, « Tradizione normativa e
diritto statutario in “Lombardia” nell’età comunale », dans Legislazione e prassi istituzionale
nell’Europa medievale. Tradizioni normative, ordinamenti, circolazione mercantile (secoli XI-XV), éd.
G. ROSSETTI, Naples, 2001 (Europa mediterranea. Quaderni, 15), p. 159-173, surtout p. 164 et suivan­
tes, ainsi que p. 170. Sur la politique des pactes destinés à conclure des alliances et édifier des zones
d’hégémonie sous le signe de la paix : M. VÀLLERANI, « I rapporti intercittadini nella regione lombarda
tra x n e xm secolo », dans Legislazione e prassi istituzionale nell'Europa medievale, cit., p. 270-289.
Voir aussi les perspectives tracées par A. ZORZI, « Conflits et pratiques infrajudiciaires dans les forma­
tions politiques italienne du xm e au XVe siècle », dans L ’infrajudiciaire du Moyen Age a l ’époque
contemporaine, dir. B. GARNOT, Dijon, 1996, p. 19-36, et IDEM, « La Cultura della vendetta nel
conflitto politico in età comunale », dans Le Storie e la memoria. In onore di Arnold Esch, éd.
R. D e l l e d o n n e et A. ZORZI, Florence, 2002, p. 135-170, et par M. SBRICCOLI, « “Vidi communiter
observari” . L’emersione di un ordine penale pubblico nelle città italiane del xm secolo », dans
Quaderni fiorentini per la storia del pensiero giuridico moderno, 27,1998, p. 231-268.
4. Sur l’éloquence politique : D. QUAGLIONI, « Politica e diritto al tempo di Federico D. L’“Oculus pasto­
ralis” (1222) e la “sapienza civile” », dans Federico II e le nuove culture, Atti del XXXI Convegno
storico intemazionale, Todi, 9-12 ottobre 1994, Spolète, 1995, p. 17-20 ; E. ARTIFONI, « L’éloquence
politique dans les cités comm unales », dans Cultures italiennes (XIIe-XVe siècle), dir. I. HEULLANT-
DONAT, Paris, 2000, p. 269-296, en particulier p. 283-286,292-294 (l’essai, accompagné d’une impor­
tante bibliographie, reprend l ’article « Sull’eloquenza politica nel Duecento italiano », dans Quaderni
medievali, 35, 1993, p. 57-78) ; M e i e r , « “Pax et tranquillitas” », cit., p. 493-495 ; M. G i a n s a n t e ,
Retorica e politica nel Duecento. I notai bolognesi e l ’ideologia comunale, Rome, 1999 (Nuovi studi
storici, 48), spécialement p. 1-20 ; et enfin E. ARTIFONI, « Prudenza del consigliare. L’educazione del
cittadino nel “Liber consolationis et consilii” di Albertano da Brescia (1246) », dans « Consilium ».
Teorìe e pratiche del consigliare nella cultura medievale, éd. C. CASAGRANDE, C. CRISCIANI,
S. VECCHIO, Florence, 2002, et I d e m , « Boncompagno da Signa, i maestri di retorica e le città comu­
nali nella prima metà del Duecento », dans II Pensiero e l'opera di Boncompagno da Signa, Atti del
Primo Convegno Nazionale, Signa, 23-24 febbraio 2001, éd. M. B a l d i n i , Signa, 2002, p. 23-36.
5. De manière générale, voir l’essai récent d’A. RIGON, « Idea di pace e cristianità europea da Onorio IO a
Innocenzo IV », dans II Papato e l ’Europa, éd. G. DE ROSA et G. CRACCO, Soveria Mannelli 2001,
p. 177-190. Sur l’importance du thème de la paix dans les stratégies d ’Honorius IH, surtout dans les
dernières années de son pontificat, lorsque les rapports entre l ’Empire et les villes deviennent plus diffi­
ciles, voir les réflexions de S. CAROCCI et M. VENDITELLI, « Onorio m », dans Enciclopedia dei Papi,
H, Istituto della enciclopedia italiana, 2000, p. 350-362, notamment p. 357 et suivantes. Sur l’emploi
par la papauté de l ’arbitrage comme instrument de paix : W. M a l e c z e k , « Das Frieden stiftende
Papsttum in 12. und 13. Jahrhundert », dans Träger und Instrumentarien des Friedens im hohen und
späten Mittelalter, éd. J. FRIED, Sigmaringen, 1996 (Vorträge und Forschungen, 43), p. 249-332, en
particulier p. 294-297. Sur l’emploi des légats : B . BARBICHE, « Diplomatie, diplomatique et théologie :
les préambules des lettres de légation (xme-XVIIe siècle) », dans Inquirens subtilia diversa. Dietrich
Paix et hérétiques dans l 'Italie communale 105

Je m ’intéresserai ici à un aspect du problème moins traité par les historiens :


celui du lien entre la paix et la répression de la « perversité hérétique »6. Certes,
la recherche n’a pas négligé le sujet. Les travaux consacrés par exemple aux évé­
nements de 1233, année de la « grande dévotion » dite aussi de YAlleluia, ont
bien montré que les différents moyens de lutte contre les « hérétiques », en
premier lieu la prédication, mais aussi l’élaboration de modèles de sainteté et la
pression sur les autorités communales avec répercussion directe sur les statuts,
ont contribué à la pacification à l’intérieur de quelques villes et entre différentes
communautés urbaines. Par ailleurs, on a aussi souligné le rôle éminent joué par
les nouveaux ordres Mendiants dans ces entreprises de pacification, en évaluant
de manières diverses les hens entre ces ordres et le Siège apostolique7. Dans cette

Lohrmann zum 64. Geburstag, éd. H. KRANZ et L. FALKENSTEIN, Aix-la-Chapelle, 2002, p. 123-132,
en particulier p. 129-132. Sur le lien entre le thème de la paix et celui de la justice chez Frédéric H, spé­
cialement en ce qui concerne la législation pour le royaume de Sicile, voir dans [...] colendo iustitiam
et tura condendo [...] Federico II legislatore del Regno di Sicilia nell’Europa del Duecento. Per una
storia comparata delle codificazioni europee, Atti del Convegno Intemazionale di Studi organizzato
dall’Università di Messina. Istituto di Storia del Diritto e delle Istituzioni (Messina - Reggio Calabria
20-24 gennaio 1995), éd. A. R o m a n o , Rome, 1997 (Comitato nazionale per le celebrazioni dell’V m
centenario della nascita di Federico H, Atti di Convegni, 1), les essais de A. C a r a v a l e (« Legislazione
e giustizia in Federico II », p. 109-131), E. M a z z a r e s e BARDELLA (« Federico II legislatore nel
“Regnum” », p. 133-142) et G. VALLONE (« Profili costituzionali nel “Liber Augustalis” », p. 167-
184), de même que l ’étude, intéressante du point de vue de la critique historiographique, de P. L a n d a u ,
« Federico II e la sacralità del potere sovrano », dans Federico II e il mondo mediterraneo, éd.
P. T o u b e r t et A. P a r a v i c i n i B a g l i a n i , Palerme, 1994, p. 31-47. Sur l’idée de paix dans les diplômes
impériaux, voir G. F a SOLI, « Federico II e le città padane », dans Politica e cultura nell’Italia di
Federico II, éd. S. G e n s i n i , Pise, 1986 (Collana di Studi e Ricerche, 1), p. 53-70, notamment p. 70 ;
A. RlGON, « Desiderio di pace e crisi di coscienza nell’età di Federico H », dans Archivio storico ita­
liano, 156, 1998, p. 211-226, en particulier p. 220 et suivantes ; A. HARDING, Medieval Law and the
Foudations o f the State, Oxford, 2001, p. 88-98 ; A. RlGON, « Idea di pace e cristianità europea da
Onorio m a Innocenzo IV », cit., p. 186 et suiv.
6. Les recherches particulières et récentes sur le langage des sources concernant la France méridionale
dans la première partie du x m c siècle sont rares. Outre l’essai classique de M.-H. VICAIRE, « L’“affaire
de paix et de foi”. Du Midi de la France (1203-1215) », dans Paix de Dieu et guerre sainte
en Languedoc au XIIIe siècle, Toulouse, 1969 (Cahiers de Fanjeaux, 4), p. 102-127 (repris dans
M. H. VICAIRE, Dominique et ses prêcheurs, Paris, 19792, p. 3-20), cf. les considérations de
Th. N. BISSON, « The Organized Peace in Southern France and Catalonia (c. 1140-1233) », dans I d e m ,
Medieval France and Her Pyrenean Neighbours. Studies in Early Institutional History, Londres, 1989,
p. 215-236, ici p. 233-236 ; de L. ALBARET, Les Prêcheurs et l ’Inquisition, dans L ’Ordre des Prêcheurs
et son histoire en France méridionale, Toulouse, 2001 (Cahiers de Fanjeaux, 36), p. 319-341 ; de
I. H. ARNOLD, Inquisition and Power. Catharism and the Confessing Subject in Medieval Languedoc,
Philadelphie, 2001, p. 35 et suivantes. Voir surtout la contribution de M. Z e r n e r dans ce volume.
7. La bibliographie sur cette question s’est allongée au cours des années. Outre A. VAUCHEZ, « Une cam­
pagne de pacification en Lombardie autour de 1233. L’action politique des ordres mendiants d’après la
réforme des statuts communaux et les accords de paix », dans Mélanges d ’archéologie et d ’histoire
publiés par l ’École française de Rome, 78,1966, p. 503-549 (repris dans IDEM, Religion et société dans
l ’Occident médiéval, Turin, 1980, p. 71-117, et, en traduction italienne, sous le titre « Una campagna di
pacificazione in Lombardia verso il 1233. L’azione politica degli ordini mendicanti nella riforma degli
106 Andrea P iazza

étude, j ’envisagerai le thème de la paix à partir de l’examen du corpus cohérent


que constituent les Registres du Vatican. Un tel choix ne me paraît ni arbitraire ni
limitatif. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer l ’importance de ce fonds
documentaire pour l’histoire des premières décennies du XIIIe siècle. En parcou­
rant le second tome des Constitutiones et Acta publica imperatorum et regum,
édités par Ludovicus Weiland, en 1896, dans les Monumenta Germaniae
Historica, on se rend vite compte qu’une grande partie de nos informations sur
les rapports entre la papauté, l’Empire et les villes d’Italie du nord de cette
époque proviennent des Registres pontificaux8. Ce fonds constitue par ailleurs la
plus homogène série documentaire concernant les rapports politiques et ecclésias­
tiques au niveau hiérarchique le plus élevé. De par leur nature, les Registres expri­
ment des consciences - consciences au sommet bien évidemment.

1. Si l’on consulte les Registres du pape Grégoire IX, on s’aperçoit que le


thème de la paix constitue le tissu fondamental des rapports entre la papauté et
les villes d’Italie. L’impression que la source - avec sa longue théorie d’actes - pour­
rait être fragmentaire se dissipe rapidement. La paix apparaît d’ailleurs à ce point
centrale que c’est uniquement à son propos que les Registres accueillent certaines
des lettres arrivées à la Curie romaine : s’agissant de la paix, en effet, les archives
romaines ont conservé non seulement les lettres rédigées par le Siège apostolique,
mais aussi celles provenant de l’extérieur, afin de pouvoir reconstruire à tout
moment le contexte dans lequel avaient été faits des choix importants et de rappe­
ler les engagements des uns et des autres.

statuti comunali e gli accordi di pace », dans Ordini mendicanti e società italiana. X1II-XV secolo, Milan,
1990, p. 119-161), et V. FUMAGALLI, « In margine all’“Alleluia” del 1233 », dans Ballettino
dell’Istituto storico italiano per il medio evo e Archivio muratoriano, 80, 1968, p. 257-272, qui ont
ouvert la voie à de nouvelles interprétations du mouvement de YAlleluia, voir, plus récemment,
A. THOM PSON, Revival Preachers and Politics in Thirteenth-Century Italiy. The Great Devotion of
1233, Oxford, 1992 (traduit en italien : Predicatori e politica nell’Italia del secolo XIII, Milan, 1996
(Fonti e ricerche, 9) ; D. A. BRO W N , « The Alleluia. A Thirteenth Century Peace Movement », dans
Archivum franciscanum historicum, 81, 1998, p. 3-16; A. RIG O N , « Desiderio di pace e crisi di
coscienza nell’età di Federico II », cit., p. 211-226, en particulier p. 211-218. Bibliographie dans
L. CANETTI, « Giovanni da Vicenza », dans Dizionario biografico degli italiani, 56, Rome, 2001,
p. 263-267.
8. Constitutiones et acta publica imperatorum et regum, D, Inde ab a. MCXCVIII. usque ad a. MCCLXXII.,
éd. L. WEILAND, Hanovre, 1896 (MGH Legum, sectio IV). Le nombre de documents s’accroît encore si
Ton prend en considération l’ensemble de ceux qui nous sont parvenus dans les archives du Siège apos­
tolique, c’est-à-dire non seulement les textes insérés dans les Registres, mais aussi ceux qui ont été
conservés sous forme d’originaux ou de copies éparses. Pour les pontificats d’Honorius HI et de Grégoire
IX, cf. les témoignages suivants, transmis par ce moyen et édités par WEILAND : p. 72, doc. n° 58 ; p. 77-
80, nos 65-66 ; p. 82, n° 70 ; p. 84-86, n° 72 ; p. 100-111, n°s 79-88 ; p. 114-117, n°s 91-93 ; p. 126 et
suiv., n° 100 ; p. 129-131, n°s 102-103 ; p. 141-147, n°s 109-114 ; p. 160-168, n°s 120-123 ; p. 170-183,
nos 126-149 ; p. 199-209, n°s 161-169 ; p. 219-221, n» 177 ; p. 22 et suiv., n°s 179, 180 ; p. 224-227,
nos 182-185 ; p. 239 et suiv., n°s 194-195 ; p. 280-285, n°s 209-211 ; p. 313-317, n°s 225-232.
Paix, e t hérétiques dans l ’I taue communale 107

En relation à cet espace géographique et à cette chronologie, la mémoire des


Registres du Vatican, au service d’une autorité qui se voulait universelle, révèle
toute son importance. Dans les Registres du pape Grégoire IX, le thème de la paix
croise à maintes reprises celui de l’hérésie, et cela dès le début du pontificat, dans
le contexte de la paix conclue en 1227, grâce à la médiation du Siège apostolique,
entre l’empereur et la societas Lombardorum9. On retrouve ensuite l’association
des deux thèmes dans les premiers mois de 1231, peu après l’accord de Saint-
Germain entre le pape et Frédéric H10. En ces deux circonstances, la référence à
l’hérésie sert à définir les rapports entre les institutions ecclésiastiques et les orga­
nismes communaux. Dans une étude antérieure, j ’ai pu mettre en lumière le tour­
nant qui s’est opéré à certains égards entre 1227 et 1231.
En 1227, au tout début de son pontificat, Grégoire IX pousse tous les podes­
tats et les Lombards à accueillir le contenu de la récente concorde entre le Souabe
et la « société de Lombardie », obtenue par la médiation de son prédécesseur.
Le pape demande d’insérer et de garder dans les statuts urbains les lois anti­
hérétiques voulues par l’Église et par l’empereur11. Quatre ans plus tard, en 1231,
Grégoire IX charge les évêques d’indiquer aux villes italiennes le modèle de
législation de la commune de Rome, qui avait adopté les statuts anti-hérétiques
promulgués par le Siège apostolique : les autorités urbaines de Lombardie et de
Tuscia auraient vu de cette sorte leur légitimité liée à l’acceptation de règles les
subordonnant aux prélats locaux à propos d’importants actes juridictionnels12.
Dans les deux cas, en 1227 et en 1231, le thème de l’hérésie est abordé à la
suite de celui de la paix : c’est après l’apaisement des dissensions, au moment où
les accords se trouvent dans une phase d’élaboration avancée ou viennent d’être
conclus, que, selon Grégoire IX, l’engagement anti-hérétique des autorités civiles
peut, ou mieux doit, se faire radical : en 1227, cet engagement est évoqué dans la
perspective d’une défense de la libertas Ecclesiae ; quatre ans plus tard, il l’est au
sein d’un raisonnement portant sur les modalités du gouvernement légitime par

9. Sur cette paix entre les villes de Lombardie et l’empereur, mûrie entre les pontificats d’Honorius 1H et
de Grégoire IX, voir les récents essais de G. CH IOD I, « Istituzioni e attività della seconda Lega lom­
barda (1226-1235) », dans Studi di storia del diritto, 1,1996, p. 79-262, en particulier p. 215-230, et de
M. V a l l e r a n i , « Le Città lombarde tra impero e papato (1226-1250) », dans G. A n d e n n a ,
R. BORDONE, F . SOMADA, M. V a l l e r a n i , Comuni e signorie nell’Italia settentrionale : la Lombardia,
avec la collabor, de A. CELLERINO, A. CERES ATTO et M. FOSSATI, Turin, 1998 (Storia d'Italia, VI),
p. 455-480, en particulier p. 455-458 (et bibliographie p. 803 et suiv.). En général, sur les paix entre
l’empereur et les villes de la plaine du Pô : G. FASOLI, « Federico II e la Lega lombarda. Linee di
ricerca », dans Annali dell’Istituto storico italo-germanico in Trento / Jahrbuch des italienisch-deuts­
chen historischen Instituts in Trient, 2,1976, p. 39-74.
10. Voir n. 12 et le texte correspondant.
11. A. Piazza , «“Affinché... costituzioni di tal genere siano ovunque osservate” . Gli statuti di Gregorio
IX contro gli eretici d ’Italia », dans Scritti in onore di Girolamo Arnaldi offerti dalla Scuola nazionale
di studi medioevali, Rome, 2001 (Nuovi studi storici, 54), p. 428-441, en particulier p. 428-431.
12. Ibidem,p. 431-458.
108 A ndrea Piazza

les autorités civiles. Le point d’arrivée, après le traité de Saint-Germain de 1230,


est très important : les prélats doivent convaincre les communes d’insérer dans
leurs statuts des règles au terme desquelles le gouvernement urbain n’est consi­
déré comme légitime qu’à condition que les officiers prêtent un serment, au
moment de leur entrée en fonction, en s’engageant à lutter de manière durable
contre les ennemis de la foi. Alors qu’au début de son pontificat, Grégoire IX
s’était limité à recourir aux formes traditionnelles de pression sur les saeculares
potestates, afin qu’ils s’alignassent sur les directives ecclésiastiques - moneantur
autem et inducantur et, si necesse fuerit, per censuram ecclesiasticam compellan­
tur, selon les dispositions du quatrième concile du Latran13 - , c’est désormais la
légitimité même de l’exercice du pouvoir qui se trouve indissociablement lié à la
lutte contre l’hérésie ; la question de l’hérésie devient ainsi une sorte de facteur
discriminant, mettant en cause l’autonomie des structures civiles de gouverne­
ment, soumises defacto à la volonté de l’autorité ecclésiastique14.
Entre 1232 et 1233, l’hérésie disparaît des documents relatifs à la médiation
du pape entre l’Empire et les communes15, médiation couronnée par le compro­
missum du début du mois de juin 1233 dans lequel la défense de la foi n’est plus
évoquée16. Cependant, en dehors de ces interventions, et précisément à partir de
1233, le thème de la paix se met à croiser celui de la défense de l ’orthodoxie sous
de nouvelles formes. Et ce, notamment lorsque le Siège apostolique intervient
dans des situations locales où vacillent les équilibres politiques et ecclésiastiques
- en raison de la vitalité des forces urbaines - , en compromettant le rôle des
églises épiscopales et la possibilité d’influence de l’Église romaine17. Deux séries
de lettres ont une signification particulière à cet égard : l’une concerne l ’activisme

13. Cf. la troisième constitution (De haereticis) du IVe concile du Latran : Conciliorum oecumenicorum
decreta, éd. G. ALBERIGO, P.-P. J o a n n O U, C. LEONARDI, P. P r o d i , consultante H. JEDIN, Bâle-
Barcelone-Fribourg-Rome-Vienne, 1962, p . 209.
14. Cf. A. PIAZZA, «Affinché... costituzioni di tal genere siano ovunque osservate », cit.,p. 456-458.
15. Je fais ici référence aux documents suivants, conservés dans les Archives Vaticanes : Registre Vatican
[dorénavant Reg. VatJ 16, f° 17 r°-v°, nos 28 et 29 (12 juillet 1232 : cf. L. A u v r a y , Les Registres de
Grégoire IX, I - Années I à V ili (1227-1235), Paris, 1896 (Bibliothèque des Écoles françaises
d'Athènes et de Rome, 2e série, 1), col. 509, nos 812 et 813 ; Epistolae saeculi xni, cit., I, p. 379 et
suiv., nos 470 et 471) ; Reg. Vat. 16, f° 75 r°-v°, nos 258 et 259 (26 janvier 1233 : Les Registres de
Grégoire IX, cit., I, col. 615 et suiv., nos 1057 et 1058 ; Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 404 et suiv.,
nos 505 et 506) ; Reg. Vat 16, fos 83 r°-85 v°, n° 280 (10 et 13 mai 1232 : Les Registres de Grégoire IX,
cit., I, col. 624 et suiv., nos 1081-1083 ; Epistolae saeculi Xlll, cit., I, p. 376, n° 466 ; Constitutiones et
acta publica imperatorum et regum, II, cit., p. 204-209, n° 166-169). Pour une évaluation de
l ’importance de cette paix : G . CHIODI, Istituzioni e attività della seconda Lega lombarda, cit., p. 230-
248, et M. V a l l e r a n i , « Le Città lombarde tra impero e papato (1226-1250) », cit., p. 480 et suiv.
16. A.S.V., Reg. Vat. 17, f°s 41 v°-42 v°, n° 146 (5 juin 1233). Le document, qui est présenté sous forme de
registre dans L. Auvray , Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 761, n° 1356, est édité dans
Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 426-428, n° 531.
17. Voir plus haut, n. 7.
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie c o m m u n a l e 109

du frère Jean de Vicence dans le nord et le centre de l’Italie18, l ’autre les événe­
ments qui auraient eu lieu à Plaisance où, en septembre-octobre 1233, à l’occa­
sion d’une prédication anti-hérétique du frère Prêcheur Roland de Crémone,
plusieurs individus reconnus comme « hérétiques » tuèrent un moine du monas­
tère urbain de Saint-Savin. Je voudrais m’arrêter sur les textes relatifs à cet
épisode, car ils introduisent des éléments originaux dans le discours pontifical à
propos des rapports entre paix et hérésie, destinés à laisser une empreinte
profonde dans les années suivantes.

2. Les événements de Plaisance ont été étudiés soit dans la perspective d’une
histoire religieuse et ecclésiastique19, soit, mais dans une moindre mesure, dans

18. Sur l’importance de la référence à l’hérésie dans les rapports entre Jean de Vicence et le Siège aposto­
lique, voir spécialement les documents suivants : Reg. Vat. 17, f° 14 v°, n° 68 (29 avril 1233 :
L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 713, nos 1268-1269 ; Bullarium ordinis ff.
Prcedicatorum, sub auspiciis SS. D N D : Benedicti XIII, pontificis maximi, ejusdem ordinis, opera
reverendissimi patris f. Thomce Ripoll, magistri generalis, editum, et ad autographam fidem recogni­
tum, variis Appendicibus, Notis, Dissertationibus, ac Tractatu de Consensu Bullarum, illustratum a
P. F. Antonino Bremond S.TM., provincite Tolosanœ ordinis memorati alumno, I, Ab Anno 1215 ad
1280, Rome, 1729, p. 48 et suiv., doc. 74) ; Reg. Vat. 17, fos 14 v°-15 r°, n° 69 (28 avril 1233 : Les
Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 713, n° 1270 ; Bullarium ordinis ff. Prcedicatorum, cit., I, p. 48,
doc. 73) ; Reg. Vat. 17, f° 69 v°, n° 241 (13 juillet 1233 : Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 813
et suiv., n° 1461 ; Bullarium ordinis ff. Prcedicatorum, cit., I, p. 57, doc. 88) ; Reg. Vat. 17, f3 74 r°-v°,
n° 260 (5 août 1233 : Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 823, doc. 1487 ; Bullarium ordinis ff.
Prcedicatorum, cit., I, p. 58 et suiv., doc. 91) ; Reg. Vat. 17, f® 74 v°, n° 261 (5 août 1233 : Les
Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 823 suiv., n° 1488 ; Bullarium ordinis ff. Prcedicatorum, cit., I,
p. 59, n° 92) ; Reg. Vat. 17, f®s 82 v°-83 r°, n° 287 (22 septembre 1233 : Les Registres de Grégoire IX,
cit., I, col. 839, n° 1515 ; Bullarium ordinis ff. Prcedicatorum, cit., I, p. 60 et suiv., n° 95). Pour la
bibliographie, cf. l’étude de L. CANETTI mentionnée à la n. 7.
19. Les travaux les plus importants et les plus récents sont les suivants : H. MAISONNEUVE, Études sur les
origines de l ’Inquisition, Paris I9602, p. 252 et suiv. ; G. MICCOLI, « La storia religiosa », dans Storia
d ’Italia, D, Dalla caduta dell’Impero romano al secolo XIII, I, Turin, 1974, p. 720 ; A. THOMPSON,
Revival Preachers and Politics in Thirteenth-Century Italy, cit., p. 36 et suiv., 212 et suiv. (trad. ital. :
Predicatori e politica nell’Italia del secolo XIII, cit., p. 42-44, 205 et suiv.) ; L. CANETTI, «Gloriosa
Civitas». Culto dei santi e società cittadina a Piacenza nel Medioevo, Bologne, 1993 (Cristianesimo
antico e medievale, 4), p. 259 ; L. PAOLINI, « Italian Catharism and written Culture », dans Heresy
and literacy, 1000-1530, éd. P. BILLER et A. HUDSON, Cambridge, 1994, p. 83-103, en particulier
p. 98 et suiv. ; L. CANETTI, L ’Invenzione della memoria. H culto e l ’immagine dì Domenico nella
storia dei primi frati Predicatori, Spolète, 1996 (Biblioteca di «Medioevo latino», 19), p. 94 et suiv. ;
C. BRUSCHI, « n “Liber Suprastella” (1235), fonte antiereticale piacentina. L’ambiente ed il motivo di
produzione », dans Archivio storico per le province parmensi, 4a ser., 49, 1997, p. 405-427, en parti­
culier p. 406-410 et 417-423 : C. BRUSCHI, « Introduzione », dans Salvo Burri, Liber Suprastella, éd.
C . BRUSCHI, Rome, 2002 (Fonti per la storia dell’Italia medievale. Antiquitates, 15), p. VH-XXTV,
spécialement p. IX-XII ; M. P. ALBERZONI, « Gregorio de Romania », dans Dizionario biografico
degli italiani, 59, Rome, 2002, p. 287-291. Sur l ’érudition ecclésiastique : M. CAMPI, Dell’Historia
ecclesiastica di Piacenza, H, Plaisance, 1651, p. 149, 152, 154 ; C . POGGIALI, Memorie storiche di
Piacenza, V, Plaisance, 1758, p. 171-175.
110 A n d r e a P ia z z a

celle de l’histoire politique et institutionnelle du monde lombard20. L’année


même de l’Alleluia, dans le contexte des efforts déployés par les frères Mendiants
pour réconcilier les factions urbaines, pour réformer les statuts urbains et pour
combattre la menace hérétique, ces événements présentent un certain nombre de
caractères particuliers, déjà bien mis en évidence par les historiens : ils laissent
entrevoir le retour de dissensions au sein des populations urbaines, après les ten­
tatives de médiation des frères21, et constituent les premiers signes de la méfiance
des citadins à l’égard de l’activisme anti-hérétique des Prêcheurs22 ; ils confir­
ment la permanence d’un vigoureux tissu hérétique qui profite de la résistance
des institutions communales face aux interventions d’autorités extérieures23 ; ils
indiquent, enfin, une crise dans le système d’alliances que l’Église romaine
tâchait d’édifier dans le nord de l’Italie24. Toutes ces interprétations convergent
en ce qu’elles soulignent le caractère circonstanciel des faits survenus à Plaisance
à la fin de l’année 1233, en un moment de transition : ces faits se présentent en
quelque sorte comme un obstacle imprévu, destiné à être bientôt franchi, en partie
grâce à l’engagement de Grégoire de Romania, légat apostolique, sous-diacre et
chapelain du pape.
Pour renouveler ce tableau, il faut prêter attention aux événements plutôt
qu’aux textes qui en parlent, c’est-à-dire aux lettres pontificales, et mettre en
rapport ces lettres avec d’autres textes également présents dans les Registres du
Vatican, à la septième année du pontificat de Grégoire IX. Trois séries de lettres,

20. Voir J. KOENIG, Il «popolo» dell’Italia del Nord nel XIII secolo, Bologne, 1986 (titre originai : The
Popolo o f Northern Italy in the XIII Century (1196-1274) : a political Analysis, Los Angeles, 1977),
p. 72-81 ; P. Ra c in e , Plaisance du Xe à la fin du x m e siècle, Paris-Lille, 1980, p. 857-860 ; IDEM, « La
Chiesa piacentina nell’età del comune », dans Storia di Piacenza, H, Dal vescovo conte alla signoria
(996-1313), Plaisance, 1984, p. 349-390, en particulier p. 387 et suiv. ; A. H a verkam p , « Die
Beziehungen der Stadt Piacenza zur Reichsherrschaft in staufischer Zeit », dans A. HAVERKAMP,
Gemeinden, Gemainschaften und Kommunikationsformen im hohen und späten Mittelalter. Festgabe
zur Vollendung des 65. Lebensjahres, éd. F. BURGARD, L. CLEMENS et M . MATHEUS, Trier, 2002,
p. 89-104, en particulier p. 92-94 (sous le titre « I rapporti di Piacenza con l’autorità imperiale nell’e­
poca sveva », dans II « Registrum Magnum » del comune di Piacenza, Atti del Convegno intemazio­
nale di studio [Piacenza, 29-31 marzo 1985], Plaisance, 1986, p. 79-115, surtout p. 82 et suiv.) ;
R. HERMES, «Totius Ubertatis Patrona ». Die Kommune Mailand in Reich und Region während der
ersten Hälfte des 13. Jahrhunderts, Francfort-Berlin-Bern-Bruxelles-New York-Vienne, 1998, p. 389 et
suiv. ; G. Al b in i , « Piacenza dal x n al XIV secolo. Reclutamento ed esportazione dei podestà e capi­
tani del Popolo », dans 1 podestà dellTtalia comunale, I, Reclutamento e circolazione degli ufficiali
forestieri (fine XII sec.-metà XIV sec.), éd. J.-Cl. MAIRE VIGUEUR, I, Rome, 2000 ( Nuovi studi storici,
51), p. 422 et suiv.
21. Voir la bibliographie dans la note précédente.
22. En dernier lieu : L. CANETTI, L ’Invenzione della memoria. Il culto e l ’immagine di Domenico nella
storia dei primi frati Predicatori, Spolète, 1996 (Biblioteca di «Medioevo Latino», 19), p. 94 et suiv.,
et note 195.
23. C. BRUSCHI, « E “Liber Suprastella” (1235) », cit., p. 405-427.
24. Voir ci-dessus la note 20.
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie c o m m u n a l e 111

datant respectivement d’octobre 123325, de décembre 123326 et de février 123427,


sont consacrées à la situation piacentine : une suite d’interventions pontificales
qui reflète non seulement la succession rapide des événements, mais aussi et
surtout une réflexion de plus en plus approfondie du Siège apostolique à ce
propos, avec une accentuation graduelle des thèmes qui rendent les vicissitudes
de Plaisance exceptionnelles en elles-mêmes et à cause de leurs répercussions
dans les discours ultérieurs de la papauté à l’égard de l’Italie du Nord, notamment
si l’on prend en considération la correspondance avec Frédéric IL
Deux lettres adressées à l’évêque de Plaisance28 et à l’archidiacre de
Novare29, les 15 et 22 octobre 1233, donnent le récit le plus détaillé de l’épisode
dont Roland de Crémone, venu à Plaisance pour combattre les hérétiques, fut le
protagoniste30. Au cours d’une assemblée des fidèles de la ville, le frère Prêcheur

25. Reg. Vat. 17, f° 92 v°, n° 328 (15 octobre 1233), et f° 94 v°, n° 335 (22 octobre 1233). Les deux docu­
ments, dont le regeste est donné dans L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, I - Années I à VIII
(1227-1235), Paris, 1896 (Bibliothèque des Écoles françaises d ’Athènes et de Rome, 2e série, 1),
col. 858, n° 1560, et col. 862, n° 1569, sont édités dans Epistolae saeculi XIII e regestis pontificum
Romanorum selectae per G. H. Pertz, éd. C. RODENBERG, I, Berlin, 1883, respectivement aux p. 449
et suiv., nos 556, et 552 et suiv., n° 559.
26. Reg. Vat. 17, f° 108 r°, n° 378 (9 décembre 1233 : L. A u v r a y , Les Registres de Grégoire IX, cít., I,
col. 889 suiv., doc. 1613) ; Reg. Vat. 17, f° 105 r°, nos 371 et 372 (10 décembre 1233 : Les Registres de
Grégoire IX, cit., I, col. 883 et suiv., nos 1606 et 1607).
27. Reg. Vat. 17, fos 146 v°-147 r°, nos 539-540 (15 février 1234 : AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX,
cit., I, col. 983 et suiv., nos 1795 et 1796 (15 février 1234) ; Reg. Vat. 17, f°s 203 v°-204 r°, nos 202
et 203 (26 août 1234) : Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 1118, nos 2065-2066 (26 août 1234) ;
Reg. Vat. 17, f° 211 r°, n° 237 (3 octobre 1234 : Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 1136,
n° 2107 ; Bullarium ordinis ff. Prœdicatorum, cit., I, p. 69, n° 111).
28. Sur l’évêque Vicedomino Cossadoca : P. RACINE, « La Chiesa piacentina nell’età del comune », cit.,
p .365.
29. Il s’agit d’Odemaro Buzius, qui devint évêque de Novare après Odelberto Tomielli : F. SAVIO, Gli
antichi vescovi d ’Italia dalle origini al 1300. Il Piemonte, Turin, 1898, p. 276 et suiv. ; F. COGNASSO,
« Novara nella sua storia », dans Novara e il suo territorio, Novare, 1952, p. 170-173 ;
Th. BEHRMANN, Domkapitel und Schriftlichkeit in Novara (11.-13. Jahrhundert). Sozial- und
Wirtschaftsgeschichte von S. Maria und S. Gaudenzio im Spiegel der urkundlichen Überlieferung,
Tübingen, 1994, (Bibliothek des Deutschen historischen Instituts in Rom, 77), p. 55,287,305, avec des
indications précises sur les étapes de sa carrière ecclésiastique.
30. En ce qui concerne frère Rolando et son engagement anti-hérétique : E. Filthaut, Roland von Cremona
OP. und die Anfänge des Scholastik im Predigerorden. Ein Beitrag zur Geistesgeschichte der älteren
Dominikaner, Vechta, 1936, en particulier p. 9-29 ; A. DONDAINE, « Un commentaire scripturaire de
Roland de Crémone : “Le livre de Job” », dans Archivum fratrum Praedicatorum, 11,1941, p. 109-137 ;
M. H. VICAIRE, « Roland de Crémone ou la position de la théologie à l ’Université de Toulouse », dans
Les Universités du Languedoc au XIIIe siècle, Toulouse, 1970 (Cahiers de Fanjeaux, 5), p. 145-178
(repris dans M. H. VICAIRE, Dominique et ses Prêcheurs, Paris 19792, p. 75-100) ; G.G. STROUMSA,
« Anti-Cathar Polemics and the “Liber De Duobus Principiis” », dans Religionsgespräche im Mittelalter,
éd. B. LEWS et F. NIEWÖHNER, Wiesbaden, 1992 (Wolfenbütteier Mittelalter-Studien, 4), p. 169-183, en
particulier p. 180 et suiv. ; G. Cremascuoli, « La “Summa” di Rolando da Cremona. Il testo del
prologo », dans Studi medievali, 16, 1975, p. 825-876, surtout p. 825-827 ; Ch. BURNETT, « Master
Theodore, Frederick ü ’s Philosopher », dans Federico l i e le nuove culture, Atti del XXXI Convegno
112 An d r e a P ia z z a

ordonna au podestat de prendre contre les hérétiques quelques mesures - dont on


ne connaît pas la teneur. C’est à cette occasion qu’un groupe formé d’hérétiques
et de leurs partisans aurait entrepris une action violente contre le prélat, le clergé
local et même Roland, peut-être - car c’est la rumeur publique que mentionne le
pape - en connivence avec le podestat. Dans l’incident, un moine du monastère
de Saint-Savin aurait donc perdu la vie, tandis que d’autres auraient été frappés
par des pierres et des épées, et que Roland lui-même aurait été grièvement blessé.
L’évêque aurait réagi immédiatement, jetant l’interdit sur Plaisance. Quant aux
frères Prêcheurs, ils seraient alors partis de la ville, emmenant Roland semivivus,
entre vie et mort. À ce moment-là, le « peuple » de Plaisance, soucieux de porter
remède à un acte si grave, aurait pris l’initiative en demandant à Roland et à ses
confrères de revenir dans la ville et en se déclarant prêt à réparer d’une manière
adéquate les offenses subies. Ce fut alors que Roland - à en croire le pape -
imposa, sans rentrer dans la ville, la capture du podestat et de vingt-quatre autres
personnes : ce que fit le peuple, soutenu par l’évêque. En ce qui concerne la
détention de ces personnes, Roland ordonna - précise Grégoire DC - qu’elle se
prolongeât conformément à la volonté du Siège apostolique.
Il n’est pas sans intérêt de relever - ce qui a rarement été fait31 - que le
pontife saisit parfaitement les enjeux régionaux de ces événements. Il est non seu­
lement conscient du problème que constitue la détention du podestat - un
Milanais illustre, pour lequel il envisage d’ailleurs la possibilité d’une mise en
liberté32 - mais craint aussi que l’absence de nomination d’un nouveau recteur
n’entraîne des conséquences dramatiques, d’abord dans la ville, puis dans toute la

storico intemazionale. Todi, 9-12 ottobre 1994, Spolète, 1995 (Atti dei Convegni del Centro italiano di
studi sul Basso Medioevo - Accademia Tudertina e del Centro di studi sulla spiritualità medievale, n. s.,
8), p. 225-285, en particulier p. 250 et suiv., 255 et suiv. ; A. BRUNGS, « Roland von Cremona O.P., Die
Geschichte des geistigen Lebens im frühen 13. Jahrhundert und Die definition der Tugend », dans
Roma, magistra mundi. Itineraria culturae medievalis. Parvi Flores. Mélanges offerts au Père
L. E. Boyle à l ’occasion de son 75e anniversaire, éd. J. HAMESSE, Louvain-la-Neuve, 1998, p. 27-51 ;
F. SANTI, « H Cielo dentro l’uomo. Anime e corpi negli anni di Federico U », dans Federico II « Puer
Apuliae ». Storia, arte, cultura, Atti del Convegno Intemazionale di studio in occasione dell’Vm
Centenario della nascita di Federico II (Lucera, 29 marzo-2 aprile 1995), éd. H. HOUBEN et O. LIMONE,
Galatina, 2001, p. 143-170 (avec bibliographie mise à jour).
31. O. Guyotjeannin, « I podestà imperiali nell’Italia centro-settentrionale (1237-1250) », dans
Federico II e le città italiane, éd. P. TOUBERT et A. PARAVICINI Bagliani, Paierme, 1994, p. 115-128,
en particulier p. 126 et suiv.
32. Dans la lettre du 22 octobre 1233 : Reg. Vat. 17, f° 94 v°, n° 335. Le podestat, Lantelmo Maineri,
appartenait à une famille de vavasseurs. Sur celle-ci : H . KELLER, Adelsherrschaft und städtische
Gesellschaft in Oberitalien (9. bis 12. Jahrhundert), Tübingen, 1979 (Bibliothek des Deutschen
Historischen Instituts in Rom, 52), p. 387, 391, 395 et suiv., 404 ; G. ALBINI, « Piacenza dal x n al
XIV secolo », cit., p. 414 ; E. Mercauli INDELICATO, « Per una storia degli Umiliati nella diocesi di
Lodi. Le case di S. Cristoforo e di Ognissanti nel XIII secolo », dans Sulle tracce degli Umiliati, éd.
M. P. Al BERZONI, A. AMBROSIONI, A. LUCIONI, Milan, 1997 (Bibliotheca erudita. Studi e documenti
di storia e filologia, 13), p. 362-364,431-433.
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie c o m m u n a l e 113

Lombardie : ne in civitate iamdicta vel in provincia Lombardie scissura vel scan­


dalum aliquod generetur33. Pour éviter la crise, le pape demande alors à l’archi­
diacre de Novare de mettre tout en œuvre pour que soit élu un podestat apte et
fidèle à l’Église romaine, capable de défendre la ville contre les « fraudes » des
hérétiques et les ruses des pervers : dare studeas operam efficacem quod provi­
deatur civitati predicte de rectore idoneo et ecclesie Romane fideli, per cuius
sollicitudinem et prudentiam ipsa civitas ab hereticorum fraudibus et perver­
sorum astutiis defendatur34. Grégoire IX considère le désordre religieux comme
le résultat d’un mauvais fonctionnement du gouvernement urbain : dans cette per­
spective, seul un recteur capable et fidèle à l’Église romaine peut sauver la ville
des tensions qu’elle traverse. Pour Grégoire IX, cette solution est la seule qui
garantisse que les faits survenus à Plaisance n’aient de dramatiques rechutes,
au-delà des limites locales.
Comparées aux lettres d’octobre, celles de décembre 1233 attestent une nette
évolution de la conscience et des projets du Siège apostoüque. Grégoire IX
demande au peuple de Plaisance d’accueillir son légat Grégoire de Romania35,
qu’il charge d’enquêter sur les faits et de s’occuper du negotium fidei. Et il ajoute
à cette mission celle de “réformer la paix”, la pax reformanda : mandamus quate­
nus, inquisita super premissis diligentissime veritate, tam circa predictos et alios
quos culpabiles inveneris in hac parte, quam erga fidei negotium et alia ipsum
contingentia, et specialiter circa pacem reformandam in civitate predicta, habito
prudentum consilio, auctoritate nostra procedas prout secundum Deum et
honorem Ecclesie ac exaltationem fidei noveris expedire36. Negotium fidei et pax
reformanda étaient alors les deux mots d’ordre de la papauté. Le Siège aposto­
lique voit dans les événements de Plaisance une affaire sérieuse et grave : le signe
d’une crise qui touche une société urbaine en ses éléments constitutifs, religieux-
ecclésiastiques - negotium fidei - et politiques-sociaux —pax reformanda.

3. Le sens du langage utilisé par la papauté en décembre 1233 apparaît claire­


ment lorsque l’on compare les lettres qui viennent d’être évoquées avec d’autres
lettres du même Registre, datant également de la septième année du pontificat de

33. Ibidem.
34. Ibidem.
35. Reg. Vat. 17, fi> 108 r°, n° 378 (9 décembre 1233). Voir ci-dessus, la note 26. Identification de ce per­
sonnage avec Grégoire de Romania par M. P. ALBERZONI, « Gregorio de Romania », cit., p. 287-291,
avec renvoi à la bibliographie. L’historiographie qui s’est attachée, dans des perspectives multiples,
aux événements de l’an 1233 (voir plus haut, notes 19 et 20), a souvent soutenu l’identification avec
Grégoire de Montelongo. Tendance analogue, avec quelques doutes, dans G. MARCHETTI L o n g h i ,
« La legazione in Lombardia di Gregorio da Monte Longo negli anni 1238-1251 », dans Archivio della
R. Società Romana di Storia Patria, 36, 1913, p. 225-285, en particulier p. 243-249 ; G. MARCHETTI
LONGHI, La Legazione in Lombardia di Gregorio de Monte Longo (1238-1251), Rome, 1965, p. 26-30.
36. Reg. Vat. 17, f° 105 r°, n° 372 (10 décembre 1233) : voir ci-dessus, note 26.
114 A n d r e a P ia z z a

Grégoire IX. Considérons l’expression negotium fid e i. En ce qui concerne l’Italie,


elle est totalement absente des documents conservés par le Siège apostolique pour
les premières années du pontificat de Grégoire IX. Elle n’apparaît qu’à la fin 1232,
dans des lettres adressées à Frédéric H à propos de l’Italie du centre et du sud,
d’une situation locale - celle de Viterbe37 - et des devoirs du monarque dans son
royaume méridional3839.Elle revient ensuite dans une lettre du 26 novembre 1233,
adressée au clergé et à l’archevêque de Milan, qui reçoivent des éloges parce
qu’ils se sont prodigués in D ei castris p ro f id e i negotio Christiane vig ila n te r^ . II
s’agit là du premier témoignage de l’attention prêtée par la Curie romaine à la lutte
anti-hérétique dans la métropole lombarde à l’époque de la m agna d evo tio . Une
autre lettre, de quelques jours plus tard, est de toute importance. Le 10 décembre,
en effet, le pontife prend sous sa protection les fidèles de la ville et du diocèse de
Milan qui, catholice f id e i defensores, sont disposés à mourir pour soutenir leur
Église40. Dans les Registres du Vatican, ces deux lettres précèdent de quelques
folios la lettre au podestat, au peuple et au conseil de Plaisance du 9 décembre et
celle adressée à Grégoire IX le 10 décembre. Ainsi, dans les deux derniers mois de
1233, le pape affirme clairement, pour la première fois depuis son élection, l’exis­
tence d’un negotium f id e i dans la zone centrale de la plaine du Pô. Alors que, dans
le cas de Milan, le discours du pontife se limite au plan strictement ecclésiastique
et religieux, puisqu’il n’y a pas carence du pouvoir civil41, à Plaisance, au

37. Reg. Vat. 16, f° 44 v°, n° 135 (21 octobre 1232). Le document - dont on lit le regeste dans L. AUVRAY,
Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 554, n° 924 - est édité dans Epistolae saeculi XIII , cit., I,
p. 390 et suiv., doc. 486.
38. Reg. Vat. 16, f° 48 r°-v°, n° 149 (27 octobre 1232) : cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit.,
I, col. 559 et suiv., n° 938, et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 392 et suiv., doc. 488.
39. Reg. Vat. 17, f°s 102 v°-103 r°, n° 362. Regeste de la lettre : L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX,
cit., I, col. 879, n° 1597 ; édition dans Bullarium ordinis ff. Prœdicatorum, éd. Th. RIPOLL, I, Ab anno
1215 ad 1280, Rome, 1729, p. 65 et suiv., doc. 105, et Bullarium franciscanum, éd. J. HY. SBARALEA,
I, Ab Honorio III. ad Innocentium 1111., Rome, 1759, p. 119 et suiv., n° 120. Cf.
G. G. MeerSSEMAN, « Les Confréries de Saint-Pierre Martyr », dans Archivum Fratrum
Praedicatorum, 21, 1951, p. 51-196, à la p. 58 où le document est daté du 1er décembre 1233 (voir
aussi « Le Confraternite di San Pietro Martire », dans IDEM, Ordo fraternitatis. Confraternite e pietà
dei laici nel medioevo, in collaborazione con G. P. PAONI, H, Rome, 1977 (Italia sacra, 25), p. 761).
40. Reg. Vat. 17, f° 104 r°-v°, n° 368 : cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 881,
n° 1603, et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 459, n° 566. En ce qui concerne la tradition locale de cette
lettre, qui appartient au couvent de Saint-Eustorge à Milan et est aujourd’hui conservée dans
rArchivio di Stato du chef-lieu lombard (Diplomatico, Bolle e brevi, Innocenzo III, Onorio m ,
Gregorio IX, scatola 2) : L. FUMI, « L’inquisizione Romana e lo Stato di Milano. Saggio di ricerche
nell’Archivio di Stato », dans Archivio storico lombardo, ser. IV, 14, 1910, p. 145-220, ici p. 193 et
suiv., n. 1 ; G. G. MEERSSEMAN, « Les Confréries de Saint-Pierre Martyr », cit., p. 114 et suiv., n. 3 ;
« Le confraternite di San Pietro Martire », cit., p. 822-824, n. 4. Voir aussi Schedario Baumgarten.
Descrizione diplomatica di Bolle e Brevi originali da Innocenzo III a Pio IX, I, Innocenzo 111 -
Innocenzo I V (an. 1198 -1254), éd. G. Battelli, Vatican, 1965, p. 286, n. 1105.
41. Sur l’activité anti-hérétique à Milan en 1233, la contribution la plus récente est celle de Th. SCHARFF,
Häretikerverfolgung und Schriftlichkeit. Die Wirkung der Ketzergesetze auf die oberitalienischen
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie co m m u nale 115

contraire, Grégoire IX voit dans la faiblesse du pouvoir politique le danger d’une


grave perturbation de la vie de l ’Église et une situation propice aux hérétiques.
Milan est vue comme le cœur d’une région chrétienne et ordonnée, Plaisance
plutôt comme le lieu dans lequel cet ordre présente des fractures à différents
niveaux, tant social et politique que religieux. Les deux situations sont donc par­
tiellement différentes, et c’est du reste pour cette raison qu’il est important que le
pape établisse entre elles une connexion qui n’est pas exprimée sur le plan des
relations civiles - la paix - , mais sur celui de la lutte anti-hérétique, puisqu’il se
sert dans les deux cas de la même expression : negotium fidei.
La perspective pour ainsi dire régionale dans laquelle opérait le Siège aposto­
lique est confirmée par d’autres lettres datant de la même période. Le 17 décem­
bre, le pape intervient pour rétablir la pax entre le podestat et le peuple de
Padoue, les hommes de Conigliano et les Da Camino, d’un côté, et les habitants
de Trévise et les Da Romano, de l’autre : il essaie ainsi de résoudre des problèmes
à propos desquels le frère Jean de Vicence avait vainement exercé son arbitrage42.
Quelques jours plus tard, le 23 décembre, Grégoire IX revient sur le problème
toujours irrésolu que lui posait la commune de Bergame, qui persistait à s’oppo­
ser à une réconciliation dans des termes qu’avaient jadis dictés les légats pontifi­
caux. Affligée par les discordes internes, coupable de ne pas défendre la liberté
ecclésiastique et de laisser les hérétiques s’éloigner plutôt que de s’appliquer à les
« exterminer », la ville est menacée d’isolement : la Lombardie, la Marche de
Trévise et la Romaniola sont sommées d’interrompre toute relation avec les
hommes de Bergame43.

Kommunalstatuten im 13. Jahrhundert, Francfort-Berlin-Bem-New York-Paris-Vienne, 1996, p. 139-


146. Outre les travaux de Meersemann mentionnés dans la note précédente : A. Dondaine, « Saint
Pierre Martyr », dans Archivum fratrum Praedicatorum, 33, 1953, p. 71 ; A. VÀUCHEZ, « Un inquisi­
teur dominicain : saint Pierre Martyr », dans Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, VI, dir.
A. VAUCHEZ, Paris, 1986, p. 224-228 (en traduction italienne, sous le titre « Un inquisitore domeni­
cano : san Pietro Martire [ca. 1200-1252] », dans A. VAUCHEZ, Ordini mendicanti e società italiana,
xm -xv secolo, Milan, 1990, p. 171-176) ; P. GRILLO, Milano in età comunale (1183-1276). Istituzioni,
società, economia, Spolète, 2001 (Istituzioni e società, 1), p. 497. J’étudie en détail cette question dans
un ouvrage à paraître prochainement, consacré aux initiatives anti-hérétiques du Siège apostolique en
Italie sous les pontificats d’Honorius m et de Grégoire IX .
42. Reg. Vat. 17, f° 109 v°, n° 384. Regeste dans L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 894,
n° 1620. Pour un tableau général des vicissitudes de la partie occidentale de la Vénétie dans cette
époque : G. M. Varanini, « Istituzioni, società e politica nel Veneto dal comune alla signoria (secolo
xm-1329) », dans II Veneto nel medioevo. Dai comuni cittadini al predominio scaligero nella Marca,
éd. A. CASTAGNETI! et G. M. Varanini, Vérone, 1991, p. 263-422, en particulier p. 278-285. Sur la
personnalité de lean de Vicence : Canetti, « Giovanni da Vicenza », cit.
43. Reg. Vat. 17, f» 121 r°-v°, n° 424. Le document est édité dans L. AUVRAY, Les Registres de
Grégoire IX, cit., I, col. 919 et suiv., n° 1668. Sur la situation à Bergame dans la première moitié du
xme siècle, voir la synthèse par F. MENANT, « Bergamo comunale : storia, economia e società », dans
Storia economica e sociale di Bergamo. Iprim i millenni, II, Il comune e la signoria, Bergame, 1999,
p. 15-181,en particulierp. 30-33.
116 A n d r e a P ia z z a

Les lettres de décembre 1233 relatives à Plaisance ne doivent donc pas être
considérées de manière indépendante de l’ensemble de la correspondance du
Siège apostolique avec l’Italie du nord. L’intervention pontificale dans cette ville
d’Émilie s’inscrit dans le cadre d’une réflexion générale sur la situation du monde
du Pô. Plaisance apparaît comme le beu où l’action de l’Église romaine manifeste
le plus haut degré de conscience et d’élaboration de plans : Grégoire IX étabbt, à
propos de cette vüle, un ben non seulement entre le désordre d’une société et la
présence hérétique, mais aussi entre une stratégie de paix - pax reformanda - et
un engagement pour la défense de la foi - negotium fidei. Cet effort de paix que la
papauté poursuit aussi dans d’autres vibes d’Itahe du Nord - conscient que cet
effort détermine sa capacité à exercer une influence sur les sociétés urbaines - et
cette action de défense de l’orthodoxie qui figure aussi aiheurs parmi les pré­
occupations romaines se conjuguent dans le cas de Plaisance au sein d’un discours
unique, et ce pour la première fois dans l’histoire du pontificat de Grégoire IX.
Enfin, en décembre 1233, Plaisance devient pour la papauté le ressort d’une
stratégie globale et, à l’égard de l’Italie, originale. Des deux éléments constitutifs
de cette stratégie, celui de la paix est le plus traditionnel : à plusieurs reprises
dans les années précédentes, l’argument de la paix avait été utilisé dans la plaine
du Pô, tant à propos des vibes que des alhances entre vibes. L’autre argument,
celui de la lutte contre l’hérésie, constitue une nouveauté dans la mesure où il est
élevé au rang de negotium et représente un thème d’importance non pas locale,
mais régionale. En outre, dans le discours du pape, le negotium fidei revêt un rôle
éminent : il conditionne la solution au problème de la paix. Ce qui apparaît déjà
dans les lettres que je viens d’évoquer émerge de manière plus claire encore dans
la correspondance de deux mois plus tard.

4. Le 15 février 1234, Grégoire IX s’adresse à Grégoire de Romania pour le


conseüler sur la façon d’exécuter un mandat qui rencontre de fortes résistances à
Plaisance. Les autorités de la commune s’étaient déclarées disposées à s’engager
dans le negotium fidei, mais avaient mis des conditions à leur cohaboration, afin
de garantir leur autonomie juridictionnehe : en premier beu, ebes avaient affirmé
n’être pas obbgées à livrer des otages, parce qu’une règle du constitutum interdi­
sait que quiconque fût chassé de la vihe avant d’être examiné et condamné pour
hérésie ; en second beu, elles avaient revendiqué le regimen du podestat et une
societas entre Plaisance et Crémone, Pavie, Tortone et Asti44. D’après le pape, les
hommes de Plaisance avaient donc bien compris que pour le Siège apostobque la
lutte contre les hérétiques et la réparation de l’homicide du moine de Saint-Savin

44. Reg. Vat. 17, f°s 146 v°-147 r°, n° 539 : cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 983,
doc. 1795 et, pour l’édition, Acta Imperii inedita secali XIII, éd. E. WINKELMANN, I, p. 515 et suiv.,
n° 638.
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie c o m m u n a l e 117

auraient limité la liberté politique, à l’intérieur de la ville et dans les relations de


la ville avec d’autres centres urbains. Face à une telle situation, le pontife charge
son légat d’employer si nécessaire la censure ecclésiastique contre Plaisance et
ses habitants, et d’oeuvrer pour la paix afin de créer les conditions favorables à
l’accomplissement de sa volonté. L’action se développe sur le plan régional et sur
le plan local. D’un côté, Grégoire de Romania doit convoquer les évêques et les
prélats de Lombardie et jeter sur la ville un interdit - communiqué, les jours
fériés, per totam Lombardiam. De l’autre, il doit mettre fin aux tensions sociales
qui déchirent la ville45 : la pax reformanda se clarifie alors en reformanda inter se
pacis federa46. Les deux types d’intervention sont destinés à faire püer la résis­
tance des habitants de Plaisance qui, argumente le pape, ne peuvent pas alléguer
pactiones seu protestationes, c’est-à-dire mettre des limites à l’action du légat,
parce que, autrement, le negotium fidei et la réparation des injures faites aux
ecclésiastiques en viendraient à dépendre de conditions établies par ceux qui sont
les responsables d’un grave crime : Cum igitur negotium fidei [...] et iniuriarum
satisfactio lesis a ¡edentibus impendenda non de superioris set ipsorum penderet
iudicio si ad eorum arbitrium conditiones precederent vel pactiones seu protesta­
tiones alique [...]:4748
Enfin, lorsque les hommes de Plaisance subordonnent le negotium fidei au
respect de leur autonomie, Grégoire K fait valoir le principe opposé selon lequel
les fondements de la société urbaine, lorsqu’ils deviennent un obstacle qui n’est
pas autrement surmontable, peuvent, ou plutôt doivent, être réformés par le légat
pontifical, afin d’assurer la défense de l’orthodoxie. Entre pax reformanda et
negotium fidei, ce dernier est prééminent - negotium fidei quod est arduum et
excellens48 - , et tout autre principe lui est donc subordonné. Le negotium fidei
devient la mesure de l’ordre, ou du désordre, de la société et de l’action exigée.
Selon le pape, là où la société est ordonnée, les fidèles combattent contre les héré­
tiques sans hésitation : c’est le cas à Milan. Là où règne la discorde, au contraire,
la communauté chrétienne est tiède et les hérétiques peuvent par conséquent agir
sans être dérangés, comme à Bergame et surtout à Plaisance : seule la restauration
de la paix, c’est-à-dire d’un fonctionnement ordonné de la société et des institu­
tions civiles selon les indications de l’Église de Rome, permettra la victoire de
l’orthodoxie.

45. Reg. Vat. 17, f3147 r°.


46. L’expression se trouve dans une lettre brève de Grégoire IX à son sous-diacre et chapelain, également
datée du 15 février 1234 et que l’on peut lire dans Reg. Vat. 17, f3 147 r°, n° 540, à la suite de la lettre
mentionnée dans les deux notes précédentes. Cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I,
col. 984, doc. 1796, et, pour l’édition, Acta imperii inedita, cit., I, p. 516, n° 639.
47. Reg. Vat. 17, f° 147 r°.
48. Ibidem.
118 A n d r e a P ia z z a

Le tournant placentin du discours sur la paix se révèle dans la correspondance


pontificale des années qui suivent. D ’une part, le negotium fidei est poursuivi et
achevé dans la ville d’Émilie avec des répercussions dans toute la Lombardie : en
1236, une fois la paix et l’orthodoxie rétablies dans Plaisance, celle-ci quitte le
camp des villes fidèles à l’empereur pour se ranger dans celui des villes partici­
pant à la Ligue Lombarde49. D’autre part, le thème de l’hérésie joue un rôle
nouveau dans les efforts du Siège apostolique pour la réconciliation entre les
centres urbains de l’Italie du Nord et Frédéric H, et dans les rapports entre le
Siège apostolique et l’empereur, en concomitance avec une volonté renouvelée de
présence du Souabe dans la Péninsule.

5. Afin d’évaluer la signification de ce tournant, rappelons la situation précé­


dente. Pour le Siège apostoüque, jusqu’à juin 1233 le thème de la paix se révèle
étroitement lié à celui de l’expédition en Terre sainte. Ainsi en 1227, en achevant
les négociations pour la paix entre le Souabe et les villes de la societas
Lombardie, que son prédécesseur avait entamées, plus d’une fois Grégoire IX
rappelle expressément que leur rapide conclusion est üée au problème du secours
à la Terre sainte50. Et la même armée, dans la lettre In maris amplitudine, le pape
üe les scissions de la chrétienté à la « perfidie des païens » qui détiennent la
terre consacrée par le sang du Christ, la première des quatre procellae secouant le
vaisseau de l’Église, la plus importante, à cause de laquelle il excommunie
l’empereur, coupable d’avoir manqué à sa promesse de partir pour l’Orient et
d’accomplir le vœu fait maintes fois51.

49. La documentation piacentine postérieure à celle examinée ici est constituée par les pièces suivantes :
Reg. Vat. 17, f°s 203 v°-204 r°, nos 202 et 203 (26 août 1234 : L. Auvray, Les Registres de
Grégoire IX, cit., I, col. 1118, nos 2065-2066) ; Reg. Vat. 17, f° 211 r°, n° 237 (3 octobre 1234 : Les
Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 1136, n° 2107) ; Reg. Vat. 18, f° 33 r°, n° 84 (4 juin 1235 : Les
Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 71-73, n° 2603) et Reg. Vat. 18, f° 138 v°, n° 11 (2 avril 1236 :
Les Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 342, n° 3070). Sur le changement des équilibres dans la ville
émilienne : D. ABULAFIA, Federico IL Un imperatore medievale, Turin, 1990 (édition originale :
Frederick IL A medieval emperor, Londres, 1988), p. 243 et suiv. ; G. ALBINI, « Piacenza dal x n al
x rv secolo », cit., p. 423 et suiv.
50. Ce lien est établi tant dans les lettres de Grégoire IX que dans les lettres de paix entre les villes de la
Société de Lombardie et l’empereur. Tous ces textes ont été rassemblés dans les Registres pontificaux :
Reg. Vat. 14, f° 1 v°, n° 4 ; f° 2 v°-3v°, nos 11-12 ; fP 5 r°-v°, nos 28-30. Cf. L. AUVRAY, Les Registres
de Grégoire IX, cit., I, col. 4, n° 4, col. 8, nos 11-12, col. 15 et suiv., nos 28-30 ; Epistolae saeculi XIII,
cit., I, p. 263, n° 345 ; p. 265-268, nos 349-351 ; Constitutiones et Acta publica imperatorum et regum,
cit.,n,p. 143 et suiv.,n° 112,etp. 145-147,n° 114.
51. Reg. Vat. 14, f°s 53 v°-55 v°, n° 177 : cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 101,
n° 178 ; Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 281-285. Analyse de cette lettre attentive aux modalités de
construction du discours par L. SHEPARD, Courting Power. Persuasion and Politics in the Early
Thirteenth Century, New York-Londres, 1999 {Garland Studies in Medieval Literature, 17), p. 116-123.
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I tal ie c o m m u n ale 119

En 1230, dans le cadre du negotium absolutionis domini imperatoris, le pape


demande à Frédéric H de s’apprêter au negotium Terre Sancte selon la volonté de
l’Église52. L’évocation d’une entreprise en Terre sainte se retrouve ensuite dans le
compromissum établi par le Siège apostolique entre la societas Lombardie et le
Souabe en juin 1233, comme un grand fruit de la nouvelle paix5354.Pour Grégoire
IX, la paix entre les deux plus hautes autorités chrétiennes et la paix entre les
villes de la Ligue lombarde et l’Empire - avec la médiation de l'Église romaine
- sont donc les composantes d’un grand projet. Ce projet joue un rôle important -
presque publicitaire - dans la correspondance pontificale, parce qu’il est destiné à
construire une hiérarchie ordonnée d’autorités, une hiérarchie capable d’agir
secundum quod Ecclesia ordinabit54 et in termino quem Romana Ecclesia duxerit
prefigendum55.
A partir de l’automne de 1233, le discours de la chancellerie pontificale s’en­
richit donc d’un nouvel élément: le negotium fidei. En 1235, la papauté, qui
craint toujours davantage les inimicitiarum parietes séparant les peuples de
l’Italie du Nord et du Centre5657,met en relief le lien entre la désolation des églises
locales, d’un côté, et l’impossibilité de porter secours à la Terre sainte et la
vigueur recouvrée des hérétiques, de l’autre. Il charge Jacques de Pecorara, cardi­
nal évêque de Préneste, de tout mettre en œuvre pour la paix entre les Florentins,
les Siennois et les Orvietani en Tuscia 57 ; il s’adresse également aux évêques de
Lombardie, de la Marche de Trévise et de la Romaniola, au patriarche de Grado
et à ses suffragant s, ainsi qu’aux pouvoirs politiques de l ’Italie septentrionale
lorsque leur est annoncée la mission d’Albert, patriarche d’Antioche, dans l’Italie
du Nord58 : un message très fort pro reformatione pacis et negotio fidei, qui
reflète la nouvelle impulsion, donnée précisément cette année-là, à la lutte contre
les hérétiques. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier à la lumière de ce fait les
vicissitudes anti-hérétiques de Mantoue et de Viterbe59.

52. Reg. Vat. 14, fos 163 v°-164 r°, n° 11 : L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 262 et
suiv.,n°421 ; Constitutiones et Acta publica imperatorum et regum, cit., H, p. 177 et suiv., n° 141.
53. « Hii autem qui sunt de societate prefata, ad honorem Dei omnipotentis et Ecclesie sue ac tuum dent
pro subsidio Terre Sancte in expensis societatis predicte per biennium milites quingentos, ituros in
termino quem Romana Ecclesia duxerit prefigendum » (A.S.V., Reg. Vat. 17, f° 42 r°). Voir ci-dessus,
note 16 et le texte correspondant.
54. Voir supra les documents cités dans la note 15.
55. Voir supra le document mentionné dans la note 16.
56. On trouve cette expression dans une lettre du pape à l’évêque de Préneste, datée 7 mai 1235 - Reg.
Vat. 18, f° 19, n° 45 (cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 46, n° 2538) - et dans
une lettre aux autorités ecclésiastiques et civiles de l’Italie septentrionale datée du 21 mai 1235 et des­
tinée à annoncer la légation d’Albert, patriarche d’Antioche - Reg. Vat. 18, f® 27 r°, n° 73 (cf. Les
Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 62 et suiv., n° 2575, et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 533 et
suiv.,n° 641).
57. Voir la note précédente.
58. Voir la note 56.
59. Je le ferai dans l’ouvrage annoncé dans la note 41.
120 A n d r e a P ia z z a

L’année suivante, en 1236, le thème de 1’« hérétique perversité » revient dans


les contacts de plus en plus fréquents entre Grégoire IX et Frédéric H, décidé à ce
moment à influer sur les équilibres politiques de la plaine du Pô. L’association
entre, d’une part, la situation de l’Italie du Nord et, d’autre part, les projets pour
extirper 1’« hérétique perversité » et lancer l’entreprise en Terre sainte persiste, en
effet, dans la correspondance du pontife, tant avec les centres urbains qu’avec le
Souabe. Le ton du discours change cependant. La question de l’hérésie devient
l’un des aspects d’un problème prééminent, le negotium Lombardie, et n’est donc
plus le negotium excellens60. Ce changement lexical, avec l’abandon du terme
negotium à propos de la défense de l’orthodoxie, marque la prééminence reconnue
aux thèmes de la liberté ecclésiastique et des droits de l’Empire et de l’Église :
super hiis que ad honorem Dei et Ecclesie ac libertatis ecclesiastice faciunt incre­
mentum, nec non ad ea per que status imperii et precìpue dictarum provinciarum
valeat salubriter faciente Domino reformari, selon une formule répétée avec de
légères variantes6061. Le langage pontifical a de nouveaux centres de gravité, car il
renvoie d’un côté aux problèmes posés par le retour de Frédéric II avec ses soldats
dans les terres italiennes, et marque de l ’autre des options précises.
Au fur et à mesure que procède et s’enflamme la discussion avec l’empereur,
Grégoire IX atténue l’intensité du discours sur la répression de la « perversité
hérétique ». Peut-être les vicissitudes placentines ont-elles elles-mêmes contribué
à ce choix : le negotium fidei y avait révélé toutes ses implications politiques, et
cela devint un élément de gêne dans la correspondance entre la Curie papale et la
cour impériale ; devant justifier la conduite et les succès de ses légats en Émilie,
le pape le fit dès lors en se rapportant à la valeur de la paix et en ignorant le thème

60. Dans la lettre du 29 février 1236 à Frédéric H, Grégoire DÍ mentionne pour la dernière fois le negotium
fidei : Reg. Vat. 18, f°s 113 r°-114 r°, n° 398 ; cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., H,
col. 275, n° 2986, et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 573-575, doc. 676. Nous pouvons comparer ce
texte avec la lettre du 21 mars 1236 adressée à l’empereur : Reg. Vat. 18, f° 185 r°-v°, n° 1 ; Les
Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 333, n° 3046, et Epistolae saeculi XII, cit., I, p. 576-578, n° 678.
61. Voir les lettres suivantes : Reg. Vat. 18, f®s 161 v°-162 v°, nos 105 et 106, datées du 10 juin 1236, adres­
sées aux patriarches d’Aquilée et de Grado, aux archevêques de Milan, de Ravenne et de Gênes et à
leurs suffragants, aux évêques de Pavie, de Plaisance et de Ferrare, aux prélats de leurs diocèses, aux
comtes, aux marquis, aux podestats, aux conseils et aux communautés de la Lombardie, de la Marche
de Trévise et de la Romaniola (L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 403, nos 3179-
3180 ; Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 589-591, n° 693), d’où est tirée la citation ; Reg. Vat. 18, fos 185
r°-186 r°, n° 194, daté 19 août 1236, aux archevêques de Milan et de Ravenne et à leurs suffragants
(L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., n, col. 462, nos 3287 et 3288 ; Epistolae saeculi XIII,
cit., I, p. 594-596, n° 699) ; Reg. Vat. 18, f° 206 v°, n° 272, datée du 29 novembre 1236, aux arche­
vêques d’Aquilée, de Grado, de Milan, de Ravenne et de Gênes et à leurs suffragants, aux évêques de
Plaisance et de Ferrare et aux prélats de Lombardie, de la Marche de Trévise et de la Romaniola, ainsi
qu’aux autorités de la même région (cf. Les Registres de Grégoire IX, cit., II, col. 507, nos 3384-3385,
et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 605 et suiv., n° 704).
Pa ix e t h é r é t iq u e s d a n s l ’I t a l ie c o m m u n a l e 121

de l’hérésie62. Au début de l’année 1237, le negotium fidei n ’est plus à l’ordre du


jour dans la province de Lombardie. In omnem eventum expedit ut, vitato discri­
mine imminenti, que sunt causa discordie, pro vestra et tranquillitate imperii ac
pro dirigendo feliciter Terre sancte negotio divina providentia faciente salubriter
sopiantur : la tranquillitas des Milanais et de l’Empire - il en est ainsi dans une
lettre du 23 mai, adressée aux podestats et conseils des villes de la plaine du Pô -
est rapportée à l ’engagement pour la Terre sainte6364.

6. Dans l’Italie du Centre et du Nord, la parabole du negotium fidei se referme


donc en quelques années. Entre la fin 1233 et 1235, Grégoire IX avait fait du
negotium fidei l’élément essentiel d’une stratégie de réconciliation qui devait être
appliquée par ses envoyés. Pour fonder de solides équilibres politiques et
ecclésiastiques, le thème de l’orthodoxie s’était alors ajouté à celui de la liberté
de l’Église ; dans quelques cas, comme à Plaisance, il devint même prééminent.
Cela arriva après l’accord obtenu, en juin 1233, entre l’empereur et les villes de
Lombardie, alors que le Souabe était occupé à renforcer sa position en
Allemagne. Dès que Frédéric II se tourna à nouveau vers l’Italie et y pénétra avec
son armée, Grégoire IX mit sous le boisseau le discours relatif à la lutte contre
l’hérésie. Certains éléments indiquent que le pontife était alors conscient des
conséquences possibles d’un engagement direct de l ’empereur dans la défense de
la foi, dans un contexte d’instabilité des équilibres politiques tel que le connais­
sait la plaine du Pô. Au cours de l’été 1233, déjà, le pape avait recommandé à
l’empereur de ne pas envoyer à la mort, dans le royaume de Sicile, sous prétexte
de défendre l’orthodoxie, des hommes coupables d’avoir offensé la celsitudo
regia, c ’est-à-dire à ne pas assimiler les errantes aux hereticiM. En d’autres
termes, Grégoire IX réclamait de Frédéric II une distinction entre les plans reli­
gieux et politique, distinction que lui-même ne manquait pas de respecter dans ses
rapports avec l’Italie du Centre et du Nord. En aucune des zones dans lesquelles

62. Une telle préoccupation apparaît pour la première fois dans la lettre envoyée par Grégoire IX aux
archevêques de Milan et de Ravenne, ainsi qu’à leurs sufffagants, le 19 août 1236. Le pape y demande
aux prélats de dissiper les craintes du Souabe concernant les actes du cardinal de Préneste dans la ville
d’Émilie, lorsque ceux-ci seront à la cour impériale (voir la note précédente). Le 23 octobre de la
même année, le pape revient sur le sujet en s’adressant à l’empereur, qu’il essaye de convaincre de la
droiture de l’action du Siège apostolique (Reg. Vat. 18, f°s 200 v°-203 v° ; cf. L. Auvray, Les
Registres de Grégoire IX, cit., n , col. 497, n° 3362 ; Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 599-605, n° 703).
Le thème réapparaît dans la célèbre lettre Ascendit de mari, du 1er juillet 1239, par laquelle l’excom­
munication de l’empereur est rendue publique : Reg. Vat. 19, f°s 156 r°-159 v° (cf. Les Registres de
Grégoire IX, cit., EU, col. 209 et suiv., nos 5118-5121 ; Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 645-654,
n° 750).
63. Reg. Vat. 18, f° 29 r°, n° 89. Regeste dans L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., H, col. 657
et suiv., nos 3676-3685 ; édition dans Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 610 et suiv., n° 708.
64. Reg. Vat. 17, fos 70 v°-71 r°, n° 244 : cf. L. AUVRAY, Les Registres de Grégoire IX, cit., I, col. 815,
n° 1464, et Epistolae saeculi XIII, cit., I, p. 444 et suiv., doc. 550.
122 A n d r e a P ia z z a

il intervint entre 1233 et 1235, le Siège apostolique n’assimila, en effet, les ques­
tions politiques à des questions ecclésiastiques ou religieuses, et les adversaires
politiques à des adversaires religieux : aux yeux du pape, les deux plans, religieux
et politique, se croisaient, mais ne coïncidaient jamais. Ainsi, à Plaisance, la
référence à l ’hérésie fut un moyen de pression sur la société urbaine, dans le but
d’apaiser les conflits ; lorsque l’action du pape prenait un tour radical, avec
l’expulsion d’une partie de la classe dirigeante, le souverain pontife la légitimait
sans évoquer la défense de l’orthodoxie, mais plutôt le fonctionnement réglé de
la société. L’exercice du pouvoir politique devait répondre à des modalités ordon­
nées, qui se révèlent dans sa disposition à seconder le negotium fidei. Sans quoi,
il pouvait y avoir des conséquences sur le plan rebgieux : il revenait à l’Éghse
- locale et romaine - d’évaluer quand cela pouvait se produire et d’en indiquer le
danger. Certes, dans le cadre politique et ecclésiastique complexe de l ’Italie du
Nord, Grégoire IX ne se servit que rarement de l’argument de la lutte contre
l’hérésie comme d’un ressort de sa stratégie de réconciliation : au milieu des
années trente le negotium fidei ne constituait plus un thème susceptible d’ordon­
ner en profondeur le fonctionnement des sociétés urbaines. On en veut pour
preuve que la réforme des statuts urbains - avec insertion de règles relatives à la
lutte contre l’hérésie - , commencée en 1231 et culminant en 1233, ne progresse
plus après 1234 : lorsque se dissipe la ferveur religieuse de la magna devotio, les
légats du pape ne parviennent plus à insérer la lutte contre l’hérésie dans les cons­
titutions urbaines, c’est-à-dire à la faire passer pour une tâche essentielle du
gouvernement des villes65. Pourtant, pendant un peu plus de deux ans, le thème
du negotium fidei assuma la dimension d’un programme général : combiné à
d’autres thèmes, en premier lieu celui de la paix, il fut l’un des ressorts de la
stratégie du Siège apostolique à l’égard de l ’Italie des communes.

65. À cet égard, la meilleure analyse est proposée par Th. SCHARFF, Häretikerverfolgung und
Schrifilichkeil, cit., p. 125-159.
G U ERR E JU STE ET PAIX CH EZ LES SCOLASTIQUES

Elsa M armursztejn

ppréhender le discours que les scolastiques ont élaboré sur la paix revient
à rendre compte du traitement intellectuel du thème de la paix en relation
avec celui de la guerre juste. Le champ de l’enquête se restreindra ici à un heu
- l’université de Paris - et à un moment - le XHte siècle - , qui voient la cristal­
lisation d’une doctrine spécifiquement théologique de la guerre juste. L’objet
présente plusieurs types de difficultés : en premier heu, la banalité fondamentale
du concept de guerre juste et, en contrepoint, l’absence de discours spécifique sur
la paix chez les scolastiques (à de rares exceptions près) ; la qualité des sources,
en second heu, dans la mesure où le thème de la guerre juste se rencontre essen­
tiellement dans des sommes ou des traités que leur mode d’élaboration et leur
degré d’abstraction rendent rebelles à toute contextualisation précise ; à cet
égard, on peut déplorer l’absence des motifs de la guerre juste et la paix dans la
littérature quodhbétique, dans la mesure où les Quodlibets s’apparentent assez
souvent à des débats d’actualité naturellement plus propres à être contextualisés.
Lorsque la guerre y est évoquée, c’est à l’occasion de questions portant sur des
aspects concrets qui relèvent bien davantage du ius in bello que du ius ad bellum
(par exemple les ruses de guerre ou le statut du butin)1, et par le biais des formu­
les augustiniennes qui font l’objet, pendant tout le Moyen Âge, d’un « pieux psit­
tacisme »2. C ’est dire que la guerre juste, dans les textes scolastiques, semble

1. Cf. par exemple GODEFROID DE FONTAINES, Quodlibet Xm, 17 (« Si aliqui subditi domini habentis
bellum contra aliquos, non vocati a domino immiscent se exercitui dicti domìni et rapiant aliqua de
bonis inimicorum possint illa retinere, et si tenentur restituere, cui est restitutio facienda »), dans Les
Quodlibets onze - quatorze de Godefroid de Fontaines, éd. J. HOFFMANS, Louvain, 1932, p. 298-299 ;
PIERRE De JEAN O l iv i , Quodlibets IV, 18 (« An milites exercitus regis, sumentes necessaria a gentibus
regni regis propter defectum stipendiorum, teneantur accepta reddere genti illi »), IV, 19 (« An milites
regis credens bellum esse iustum, teneatur reddere illa quae ibi rapuit postquam scit bellum fuisse
iniustum »), éd. SOARDI, Venise, 1509, f° 29 v° ; SERVAIS Du MONT-Sain T-ÉLOI, Quodlibet I, 84
(«r Duo principes existentes sub dominio superioris bellant ad invicem, nec petita nec obtenta licenda
superioris domìni et dampnificat unus alium ; querebatur utrum dampnificans alium qui eum dampnifi-
caverat teneatur ei restituere illud in quo eum dampnificavit »), éd. F. RUSSELL ; Quodlibet anonyme
XI, 15 (« Si ex necessitate belli aliquis vir possit se simulare in habitu mulieri ut sic obtineat contra
hostes »), ms. Vat. lat. 782, f° 26 r°-v°.
2. J. B arnes , « The Just War », dans N. KRETZMANN et al., The Cambridge History of Later Medieval
Philosophy. From the Rediscovery o f Aristotle to the Disintegration of Scholasticism, 1110-1600,
124 El sa M ar m u r sztejn

n’être rien moins qu’un thème d’actualité, rien moins qu’un lieu d’innovations
notables, rien moins, non plus, qu’un enjeu propre de controverses.
Pour banal qu’il soit, le thème de la guerre juste n’en constitue pas moins,
jusqu’à la fin du Moyen Âge, l’entrée quasiment exclusive de la réflexion
scolastique sur la paix ; d’où la pertinence de l’articulation entre ces deux
notions qui, comme on le verra, ne sont antinomiques qu’en apparence. À
défaut de pouvoir démontrer l’originalité des discours scolastiques sur la paix, à
défaut de pouvoir les relier à des conjonctures précises, on s’efforcera du moins
d’établir la régularité des énoncés scolastiques, qui dessinent des figures discur­
sives de la paix ; de voir sous quelles formes ces énoncés réactualisent, sans la
contester, la tradition augustinienne ; de souligner, enfin, les inflexions nouvel­
les que ces énoncés font apparaître, au sein d’un discours théologique globale­
ment voué, au XDIe siècle, à encadrer la société chrétienne et à la discipliner en
la soumettant aux normes qu’il lui assigne - normes fondées sur le droit naturel
et, précisément, sur la justice.

L’a r t ic u la tio n d e s n o t io n s d a n s l e d is c o u r s s c o l a s t iq u e :
LA PAIX COMME CAUSE FINALE DE LA GUERRE JUSTE

La contradiction apparente entre guerre et paix pose un problème éminem­


ment théologique : comment concilier la violence (de fait) et l’idéal chrétien de
paix (homologue terrestre de la béatitude étemelle) ? La considération des
contextes dans lesquels les scolastiques ont été amenés à traiter de la paix révèle
qu’elle est, le plus fréquemment, envisagée en articulation avec le thème de la
guerre juste ; mais ce n ’est pas toujours le cas, comme en témoigne le texte du
De pace de Thomas d’Aquin.

L ’exception du « De pace » de Thomas d ’Aquin

Ce texte, qui fait figure d’exception, correspond à la question 29 de la Ha


Ilae de la Somme de théologie (1271-1272) et s’inscrit dans la section consacrée
à l ’objet de la charité. Le maître dominicain envisage successivement les ques­
tions de savoir si la paix est identique à la concorde (non)*3, si toutes choses
désirent la paix (oui)4, si la paix est l ’effet de la charité (oui)5, et enfin si elle est
une vertu (non)6.

Cambridge, 1982, p. 773 : « Augustin’s scriptural exegesis [...] was gratefully accepted and piously
parroted by the medieval political theorists. »
3. THOMAS D’Aquin, Summa theologiae, Ha Ilae, q. 29, a. 1 : « Utrum pax sit idem quod concordia »,
éd. Léonine, t. VIH, p. 236.
4. Ibid., q. 29, a. 2 : « Utrum omnia appetant pacem », p. 237.
5. Ibid., q. 29, a. 3 : « Utrum pax sit proprius effectus caritatis », p. 238.
6. Ibid., q. 29, a. 4 : « Utrum pax sit virtus », p. 237.
G uerre ju ste e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 125

Thomas d’Aquin ordonne en premier lieu la paix à une double exigence : la


concordia, qu’il définit comme le consensus des volontés et qu’il oppose à la
dissension entre plusieurs individus, et par ailleurs l’union des appétits d’un
même individu, par opposition aux aspirations contradictoires qui peuvent
l ’animer. Si par exemple un homme s’accorde avec un autre sous l’effet de la
crainte, la concorde établie entre eux n’est pas une véritable paix, parce que
l’ordre en a été troublé par celui qui a provoqué la crainte. Thomas d’Aquin
fonde cette dimension anthropologique, individuelle et subjective de la paix sur
l’interprétation de la définition augustinienne de la paix comme tranquillitas
ordinis : cette « tranquillité », dit Thomas d’Aquin, « consiste en ce que tous les
mouvements appétitifs, dans un même homme, soient en repos ». Seule l ’union
intérieure des désirs peut donc donner à la concorde, purement objective, sens et
valeur de paix (ratio pacis1).
Le dominicain affirme, en deuxième heu, l’universalité du désir de paix, en
identifiant toute puissance appétitive (soit tout désir) à un désir de paix : du fait
même qu’un homme désire quelque chose, il désire tout ce qui lui permet
d’atteindre sa fin et par conséquent la suppression de tout ce qui fait obstacle à
sa poursuite (soit du fait du désir d’un autre, soit du fait de ses propres désirs
contradictoires) : Et ideo necesse est quod omne appetens, appetat pacenfi. Le
texte fait en outre apparaître deux distinctions importantes : entre paix véritable
et paix apparente, et entre paix parfaite et paix imparfaite789. Ainsi, la paix n’est
véritable que si elle procède du désir d’un bien véritable, gage du repos et de
l’union des appétits. Quant à la paix parfaite, c’est celle qui consiste en la jouis­
sance du bien suprême, à savoir la béatitude étemelle, par laquelle tous les appé­
tits sont ramenés à l’unité, et qui constitue la fin ultime de la créature rationnelle.
La paix in hoc mundo est, a contrario, une paix imparfaite. La paix est ainsi
identifiée à l’idéal auquel aspire toute créature rationnelle poursuivant sa fin
propre, et définie comme la réplique terrestre, donc imparfaite, du bien suprême.
En troisième lieu, Thomas définit la paix comme l’effet propre de la charité,
à un double titre : l’amour de Dieu réduit tous les désirs à l ’unité ; l’amour du
prochain implique l’union des volontés. De ce fait, la charité produit directe­
ment la paix, tandis que la justice ne la produit qu’indirectement, en supprimant
ce qui l’interdit.
Partant, la paix n’est pas, en ehe-même, une vertu ; ehe est l’acte propre
d’une seule vertu, la charité, en raison de l’amour de Dieu et du prochain10.

7. Ibid., q. 29, a. 1, responsio : « Unio autem horum motuum [appetitus] est quidem de ratione pacis »,
p. 236.
8. Ibid., q. 29, a. 2, responsio, p. 237.
9. Ibid., q. 29, a. 2, ad Sum et ad 4um, p. 237.
10. Ibid., q. 29, a. 4, responsio : « Ut patet in rebus corporalibus : quia enim ignis calefaciendo, liquefacit
et rarefacit, non est in igne alia virtus liquefactiva et alia rarefactiva, sed omnes actus hos operatur
ignis per suam unam virtutem cale]activam ».
126 E lsa M ar m u r sztejn

Les quatre articles du De pace livrent ainsi une approche spécifiquement


théologique de la paix, indexée sur la béatitude étemelle et produite par la
charité. Ce que le théologien met au jour, c’est la ratio pacis, la « structure de
paix », son essence individuelle et intérieure, qui conditionne la vera pax. Dans
ce contexte, le motif de la guerre n’apparaît qu’une seule fois, lorsque Thomas
d’Aquin répond, à un argument invoqué à l’encontre du désir universel de paix,
que ceux qui recherchent la guerre ne désirent rien d’autre que la paix, et ne
rompent par la guerre qu’une entente contraire à leurs préférences véritables ;
« et c ’est pourquoi tous ceux qui font la guerre cherchent par la guerre à parve­
nir à une paix plus parfaite que celle qu’ils avaient »n . La paix se définit, dès
lors, comme le but de la guerre.
Si la notion de guerre juste est absente du texte du De pace, elle apparaît en
revanche dans le premier article du De bello1112, inscrit dans la section de la
Somme consacrée aux vices contraires à la charité. Thomas d’Aquin y affirme
que ceux qui mènent des guerres justes visent à la paix, et qu’ainsi les guerres
ne sont pas contraires à la paix, à moins qu’elles ne soient de mauvaises
guerres ; il étaye sa réponse d’une citation d’Augustin (Non quaeritur pax ut
bellum exerceatur, sed bellum geritur ut pax acquiratur) qui fonde la conception
commune de la paix comme cause finale de la guerre. Partant, l’opposition ne
paraît pas qualifier adéquatement l’articulation entre guerre et paix. Chez la
plupart des penseurs médiévaux, en effet, les deux notions ne sont pas anti­
nomiques, mais relatives, ordonnées l’une à l’autre.

La paix comme critère de la guerre juste

En l ’absence de locus classicus théologique, la théorie de la guerre juste,


telle qu’elle est élaborée au xm e siècle par les scolastiques, est initialement
tributaire de la réflexion développée par les canonistes, depuis le X IIe siècle, à
partir des textes de la Cause 23 du Décret de Gratien, qui relaient eux-mêmes
très largement la doctrine augustinienne.
Il faut toutefois noter que, s’il revient à Jean le Teutonique d’avoir véritable­
ment formalisé, dans la Glose ordinaire du Décret (1216), les critères de la
guerre juste (persona, res, causa, animus, auctoritas), aucun de ces critères
n’intègre l ’idée de paix. La juste cause est simplement identifiée à la nécessité13.

11. Ibid.,q. 2 9 ,a. 2 ,a d 2 u m ,p. 237.


12. Ibid., q. 40, a. 1, ad3um, éd. Léonine, t. VUI, p. 313.
13. Gl. ord. ad Decret. Grat., 23, 2, v. « Quod autem » : « Bellum dicitur iniustum quinque modis : vel
ratione personae, ut si fuerit personae ecclesiasticae, quibus non est licitum fundere sanguinem [...] ;
ratione rei, ut si non est pro repetendis rebus vel pro defensione patriae [...] ; vel propter causam, ut si
propter voluntatem, et non propter necessitatem pugnatur [ . ; ex animo est iniustum, ut si animo ulcis­
cendi fiat [...] ; item est iniustum, ut non sit indictum auctoritate principis », éd. Turin, 1588, col. 1523.
G uerre j u s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 127

En revanche, dans sa Somme de pénitence (achevée vers 1234), Raymond de


Peñafort, quoiqu’il demeure très proche de la Glose dont il reprend les cinq
critères, fait place à la paix en puisant directement aux sources augustiniennes
de Graden : pour qu’une guerre soit juste, il faut que sa cause le soit, en sorte
que l ’on combatte « par nécessité et en vue d’obtenir la paix au moyen du
combat »14.
Il en va de même dans la partie de la Summa aurea d’Hostiensis (achevée
vers 1253) consacrée à la trêve et à la paix15 : le canoniste emprunte à Gratien la
définition de la guerre juste élaborée par Isidore de Séville d’après Cicéron :
« La guerre juste est celle qui est faite d’après un édit du prince pour récupérer
des biens spoliés ou repousser les ennemis »16 ; il énonce ensuite les cinq critè­
res de la guerre juste établis par la Glose ordinaire du Décret, et intègre lui aussi
l’idée de paix, non pas, à la manière de Raymond de Peñafort, au critère de la
« juste cause », mais dans la suite de son texte, de manière indépendante : « La
guerre doit être faite pour la défense de ses biens, de sa patrie ou des lois de ses
ancêtres, et pour préserver la paix et la justice, car c ’est en vue d ’obtenir la paix
que l ’on fa it la guerre »17 - où l’on retrouve le slogan augustinien, qui fait de la
paix la cause finale de la guerre.

C ’est sur ces bases que les conditions de la guerre juste sont relayées par les
théologiens, sans plus de souci d’uniformité dans l ’énumération ni la nomencla­
ture. Nous nous proposons de montrer comment guerre juste et paix s’articulent
dans quatre textes théologiques importants, relevant de différents genres scolas­
tiques : les sommes de théologie d’Alexandre de Halès et de Thomas d’Aquin,
une détermination quodlibétique d’Henri de Gand, le Traité du gouvernement
des princes de Gilles de Rome.

La formulation la plus exhaustive des critères de licité de la guerre juste se


trouve dans la Somme de théologie du franciscain Alexandre de Halès (avant
1245), qui traite la question classique de savoir s’il est licite de faire la guerre18.
Parmi les six critères qu’il énonce (auctoritas, affectus, intentio, conditio,

14. RAYMOND D e P e ñ a f o r t , Summa de poenitentia, L. H, tit. 5 (« De raptoribus, praedonibus et incen­


diariis »), § 17 (« Quod bellum dicatur iustum »), éd. X. OCHOA e t A. DIEZ, R o m e , 1976, p. 486.
15. HOSTIENSIS, Summa aurea, L. I, « De treuga et pace », « Quid sit iustum bellum », éd. Lyon, 1556,
f°s 83 r°-84 r°.
16. Ibid. : « Est ergo iustum bellum quod edicto perpetuo principis geritur de rebus repetendis aut propul­
sandorum hominum causa », f° 83 r°. Cf. Grat. 23, 2, 1 (Fr. 894) ; ISIDORE De SÉVILLE, Étymologies,
L. x v m ; CICÉRON, République, L. DI, chap. 8.
17. HOSTIENSIS, Summa, cit. : « Item pro sua, et patriae suae seu legum paternarum defensione et pace,
iustitia tuenda ; bellum enim geritur, ut pax acquiratur », f° 83 r°.
18. ALEXANDRE DE H a l è s , Summa theologiae, L. 3, 2e partie, inq. 3, tr. 2, sect. 2, q. 1, dt. 3, membr. 3,
chap. 1 : « Utrum bellare sit licitum », éd. coll. S. Bonventurae, Quaracchi, Ad Claras Aquas, 1948,
p .683-684.
128 Elsa M ar m u r sztejn

meritum et causa), l’argument de la paix intervient significativement à deux


niveaux : en premier lieu, au niveau de 1’affectus de celui qui déclare la guerre.
Alexandre de Halès cite YÉpître à Boniface d’Augustin : « Soyez donc paci­
fiques, même en combattant, afin d’amener, par la victoire, ceux que vous
combattez au bonheur de la paix. Bienheureux les pacifiques, car ils seront
appelés enfants de Dieu [Matthieu 5,9] »19. L’argument de la paix intervient, en
second lieu, au niveau de la insta causa de la guerre. Cette « juste cause » est
« la délivrance des bons, la répression des méchants, la paix de tous ; d’où [ce
que dit] Augustin : “Chez les vrais serviteurs de Dieu, les guerres elles-mêmes
sont pacifiques ; car elles sont faites non par cruauté ou par cupidité, mais en
vue de la paix, pour réprimer les méchants et délivrer les bons” »20. On souli­
gnera, dans la citation d’Augustin faite par le théologien franciscain, l’oxymore
fondamental formé par les « guerres pacifiques » (bella pacata).
Au total, comme le dit Alexandre de Halès en réponse à un argument scrip­
turaire (Jean 14, 27 : « Je vous donne ma paix ») : « Il faut dire que la guerre
juste ne s’oppose pas à la paix ; bien plus : qu’elle a, pour fin, la paix. D ’où [ce
que dit] Augustin [dans l’Épître] à Boniface : “La guerre doit relever de la
nécessité, afin que Dieu délivre de la nécessité et conserve dans la paix. Car on
ne cherche pas la paix pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la
paix” »21.
La position adoptée par Alexandre de Halès se fonde, en définitive, sur
l ’interprétation des textes scripturaires apparemment hostiles à la guerre au
moyen de textes exégétiques d’origine patristique ; les huit arguments contra
sont scripturaires, les quatre arguments pro, patriotiques. La solution du maître
franciscain, qui rassemble et met en forme divers éléments de l’exégèse augusti-
nienne, témoigne de ce qu’Augustin, en érigeant la paix en cause finale de la
guerre, en promouvant la guerre au rang de moyen ücite de poursuite de l’idéal
chrétien de paix, a fait disparaître l ’antinomie apparente entre guerre et paix -
jusqu’à produire l’oxymore des bella pacata (les « guerres pacifiques »). Le
texte d’Alexandre de Halès témoigne aussi de la proximité textuelle et méthodo­
logique du droit canon et de la théologie scolastique : dans toute la Cause 23 du
Décret, Gratien s’était ainsi appliqué à démontrer, en partant des textes scriptu­
raires apparemment hostiles à toute guerre et en s’appuyant sur les textes
d’Augustin, que contrairement aux apparences, la doctrine de l’Évangile n’était
pas opposée à toute espèce de guerre.
Le lien entre guerre juste et paix apparaît également dans le texte classique
du De bello de Thomas d’Aquin, qui répond à la question de savoir si faire la

19. Ibid., p. 684. Cf. Grat. 2 3 ,1 ,3 (Fr. 892).


20. Ibid., p. 684. Cf. Grat. 2 3 ,1 ,6 (Fr. 893).
21. Ibid.,p. 684. Cf. Grat. 2 3 ,1 ,3 (Fr. 892).
G uerre ju s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 129

guerre est toujours un péché22. L’autorité du prince, la juste cause et l’intention


droite forment les trois critères de la guerre juste ; l ’argument de la paix est
invoqué au niveau du dernier critère. U intentio bellantium recta, selon Thomas
d’Aquin, vise à promouvoir le bien et à éviter le mal ; il cite, à l’instar
d’Alexandre de Halès, l’oxymore augustinien des bella pacata, menées non
cupiditate aut crudelitate, sed pacis studio, afin que les méchants soient punis et
les bons délivrés23. Mais en l’occurrence, Thomas d’Aquin ne met pas tant
l’accent, comme Alexandre de Halès, sur la juste finalité de la guerre (réprimer
les méchants et punir les bons) que sur l’intention de celui qui la fait et qui suffit
à en déterminer le caractère ücite ou illicite.

La question est également abordée par le théologien séculier Henri de Gand,


sous forme de digression, dans la dernière question de son ultime Quodlibet24.
La question était formulée à partir du cas d’un soldat chrétien qui, lors de la
prise de Saint-Jean-d’Acre (mai 1291), et tandis que les autres fuyaient devant
les Sarrasins, s’était rué sur l’ennemi et avait été tué : ce soldat avait-il fait
œuvre de magnanimité en agissant comme il l’avait fait ?25 En prélude à la
responsio proprement dite, pour mettre la question en perspective et démontrer
que la guerre à laquelle s’étaient livrés les Sarrasins lorsqu’ils avaient pris Saint-
Jean-d’Acre n’était pas une guerre juste, Henri de Gand procède à un exposé à
la fois exhaustif et synthétique - assez typique de sa manière - de la doctrine de
la guerre juste.
Il emprunte en particulier à Cicéron l’idée que la guerre doit être admise par
défaut, donc par nécessité : « Il y a deux sortes de luttes : l’une par la discus­
sion, l’autre par la violence, et comme la première est propre aux hommes, et la
seconde aux animaux sauvages, il ne faut recourir à cette dernière que lorsqu’il
est impossible d’user de la première [...]. Les guerres doivent être entreprises
pour pouvoir vivre en paix sans injustice »26. Suivent les citations classiques
d’Augustin sur la guerre nécessaire, faite en vue d’obtenir la paix, la définition

22. THOMAS D’A quin , Summa, cit., q. 40, a. 1 : « Utrum bellare semper sit peccatum », p. 312.
23. Ibid., q. 40, a. 1, responsio, p. 312.
24. HENRI D e Gand , Quodlibet XV, 16 (Avent 1291 ou Carême 1292).
25. Ibid. : « Utrum miles, si praevolando consortes suum in exercitum hostium cadat, faciat opus magna­
nimitatis », éd. Paris, 1518, f°s 594 v°-597 v°. La réponse finale de la très longue détermination magis­
trale est positive.
26. Ibid. : « Idcirco quaestionem paulo altius sublevando, bellorum celebritatem paulo altius, quam quaes­
tio proponat, exequamur, dicendo in primis cum Tullio in libro Io De officiis, sic dicente : In republica
maxime conservanda sunt iura belli. Nam cum sint duo genera decertandi, unum per disceptationem,
alterum per vim, cumque illud proprium sit hominum, hoc beluarum, confugiendum ad posterius si uti
non licet superiori [...]. Quare, ut idem prosequitur continuo, suscipienda quedam sunt bella ob eam
causam, ut sine iniuria in pace vivatur », f° 594 v° (cf. CICÉRON, De officiis, L. I, XI, 34).
130 E l sa M a r m u r s z t e j n

isidorienne, puis la définition augustinienne de la guerre juste. À ce point de


l ’exposé, le maître conclut que la guerre a pour but « soit de récupérer les biens
injustement ravis, [...] soit d’écarter l ’injustice par laquelle les ennemis s’effor­
cent, au moyen de la guerre, de ravir des biens comme la vie, la patrie, la liberté,
les lois et d’autres biens, y compris spirituels ; or c’est une guerre de ce genre
qu’entreprirent les Sarrasins contre les habitants d’Acre, et c ’est là que mourut
le soldat à propos duquel la question a été posée »27.
Ce texte quodlibétique d’Henri de Gand marque bien les limites de l’intérêt
que les scolastiques ont porté, dans leurs productions proprement universitaires,
aux thèmes de la guerre juste et de la paix. Les théologiens se bornent la plupart
du temps à perpétuer une tradition augustinienne qui a valeur d’opinio commu­
nis et dont les contenus sont simplement coulés dans le moule méthodologique
de la scolastique. C’est dans des sources qui, pour être extra-scolaires, n’en sont
pas moins scolastiques, que la tradition est enrichie et revigorée.
Ainsi, Gilles de Rome28, dans la partie du De regimine principum qu’il
consacre au « gouvernement du royaume en temps de guerre »2930, étaye l ’arti­
culation de la guerre juste et de la paix de références renouvelées, qui dénotent
une profonde influence des écrits politiques d’Aristote. Dans le texte de Gilles,
l’idée qu’on ne fait pas la guerre pour la guerre, mais en vue d’obtenir la paix
est en effet explicitement attribuée au philosophe ; la référence augustinienne
n’est pas convoquée : Sciendum ergo quod secundum Philosophum, non belle­
mus ut bellemus, sed ut pacem habeamus30. On trouve en effet dans l ’Ethique,
dont la traduction était disponible dès avant le milieu du siècle, cette idée que
« nous ne faisons la guerre qu’afin de vivre en paix », que « personne ne choisit
de faire la guerre pour la guerre », et que la guerre fait partie de ces actions
humaines qui « ne sont pas désirables pour elles-mêmes »31. Ces formules se
retrouvent dans la traduction de la Politique de Guillaume de Moerbeke, dispo­
nible vers 1260 : « La guerre doit être faite en vue de la paix »32, « la paix est la

27. Ibid. : « De bello busto est distinguendum, quia aut est ad recuperandum bona iniuste ablata [...], aut
est ad repellendum iniuriam, qua nituntur hostes bello bona auferre, puta vitam, patriam, libertatem,
leges et cetera bona sive spiritualia, quale bellum instruxerunt Sarraceni contra Acconen., in quo
mortuus est miles de quo quaestio nostra proposita est, utrum irruendo praevolanter in Sarracenos,
fecit opus magnanimitatis », f° 594 v°.
28. Commentateur des écrits politiques d ’Aristote traduits par Guillaume de Moerbeke vers 1260, Gilles
de Rome (1243-1316) n ’a pas été, comme on l’a souvent dit, précepteur de Philippe le Bel, auquel il
dédie cet ouvrage probablement rédigé dans les mois qui ont suivi sa condamnation en février 1277 ;
dans cette circonstance, Gilles aurait tenté de se placer auprès du roi Philippe DI comme conseiller.
Sans intérêt immédiat ni pratique, l ’ouvrage a néanmoins été traduit en français dès 1288 et très large­
ment diffusé.
29. GILLES DE R ome , De regimine principum, L. 3 , 3e partie, éd. Lyon, 1556, f° 328 r° sq.
30. Ibid.,L. 3 , 3e partie, chap. 23, f° 367 v°.
31. ARISTOTE, Ethique à Nicomaque X, 7 (1177 b 5 ,9 et 18).
32. ARISTOTE, Politique v n , 14 (1333 a 35).
G uerre j u s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 131

fin ultime de la guerre »33. Comme l ’a montré Maurice Defoumy34, la subordi­


nation de la guerre à la paix est en effet une conception aristotélicienne, d’inspi­
ration platonicienne35.
La conception selon laquelle la paix constitue la cause finale de la guerre
juste s’inscrit donc dans une double filiation, patristique et philosophique.
L’introduction explicite de la référence aristotélicienne dans le discours scolas­
tique marquait une étape significative, dans la mesure où elle émancipait
formellement les théologiens vis-à-vis de leurs sources canoniques, et où elle
intégrait la réflexion sur la paix, liée par la référence augustinienne à la théo­
logie scripturaire et morale, au domaine de la théologie politique : la guerre
juste, dans le discours de Gilles de Rome, est ordonnée à une paix située sur le
même plan que la « quiétude des hommes » et le « bien commun »36 désigné
comme la finalité propre à tout organisme politique. Aussi le prince qui aurait
ordonné tout son gouvernement au bien commun et à la paix des citoyens méri­
terait-il « cette paix étemelle, qui consiste en un repos suprême et que Dieu lui-
même a promise à ses fidèles »37. On atteint donc au point extrême de la
justification de la guerre, comme le dit Frederick Russell, par cette « divinisa­
tion de la téléologie de la guerre juste »38. Là où Thomas d’Aquin distinguait
simplement entre la paix parfaite de la béatitude étemelle et la paix terrestre et
imparfaite, Gilles de Rome établit un rapport de continuité et de causalité entre
la poursuite de la paix ici-bas et la jouissance de la paix étemelle dans l ’au-delà.
De fait, la paix n’apparaît plus seulement comme la cause finale de la guerre
juste, mais, plus largement, comme la cause finale de tout organisme politique
et de toute société humaine. Il semble donc y avoir place pour un discours sur la
paix indépendamment de la référence à la guerre juste. Le Defensor pacis de
Marsile de Padoue (1324), par exemple, ne dit presque rien de la guerre ; l’idée
de guerre juste y apparaît comme un présupposé, sous une forme extrêmement
allusive39.
Dans le passage où Gilles de Rome définit la paix, identifiée au bien commun,
comme la cause finale de la guerre juste, il développe en outre, d’une part, une
comparaison terme à terme entre « société humaine » et « corps humain », et

33. Ibid., VU, 15 (1334 a 15).


34. M. Defourny, « The Aim of the State : Peace », dans J. BARNES, M. SCHOFIELD, R. SORABJI éd.,
Articles on Aristotle : 2. Ethics and Politics, Duckworth, 1977, p. 195-201.
35. PLATON, Lois, 1,628 c.
36. GILLES D e R o m e , De regimine, cit., L. 3 ,3e partie, chap. 23 : « Bella tamen, si iuste gerantur et debite
fiant, ordinanda sunt ad pacem, et ad quietatem hominum, et ad commune bonum », f° 367 v°.
37. Ibid., L. 3, 3e parde, chap. 23 : « Nam si intendant commune bonum et pacem civium, merebuntur
pacem illam aeternam, in qua est suprema requies, quam Deus ipse promisit fidelibus, qui est benedic­
tus in saecula saeculorum. Amen », P 367 v°.
38. F. RUSSELL, The Just War, cit., p. 266.
39. M a r s i l e De P a d o u e , Le défenseur de la paix, trad. J. QUILLET, Paris, 1968, p. 93-94 et 526-527.
132 E l sa M a r m u r s z x e jn

d’autre part entre guerre et remède40. Ce texte propose ainsi une seconde figure
discursive de la paix, non plus oxymorique (les « guerres pacifiques »), mais
analogique, dans le cadre d’une réflexion qui ne porte plus tant sur les critères de
la guerre juste que sur les fondements de l’organisation politique.

LA GUERRE JUSTE COMME REMÈDE :


RÉTABLIR LA PAIX AU SEIN D U CORPS POLITIQUE

La naturalité de l ’organisme politique et la paix


comme fondem ent de l ’ordre naturel

L’idée de la naturalité de l’organisme politique constitue un topos scolas­


tique, qui dérive notamment d’Aristote et d’Augustin (« L’ordre naturel, qui est
fondé sur la paix entre les mortels, exige que la guerre ne soit entreprise que de
la propre autorité du prince et en vertu de sa décision »41). Ce topos, Gilles de
Rome l’exprime en ces termes : « Si un roi ou un prince veut gouverner conve­
nablement le peuple qui lui a été confié et savoir en quoi consiste son office, il
faut qu’il considère attentivement les choses de la nature. Car si toute la nature
est administrée par Dieu lui-même, qui est le prince suprême et le roi des rois,
par qui la nature tout entière est très droitement régie, il faut que l ’art du gou­
vernement des rois soit dérivé du gouvernement que nous observons dans les
choses naturelles. Car l’art imite la nature »42. Or que fait la nature ? Elle donne
aux choses les moyens de poursuivre leur fin ; elle leur donne les moyens de
supprimer les obstacles ; elle fait en sorte que, munies de ces moyens, les choses
tendent naturellement vers leurs fins. Ainsi du feu, auquel la nature a donné la
légèreté qui lui permet de s’élever ; la chaleur, qui lui permet de résister aux
contraires ; la tendance naturelle à s’élever43. Dérivé de ce modèle physique, le
bon gouvernement exige que soit supprimé tout ce qui fait obstacle à la pour­
suite de sa fin.

40. GILLES De Rome , De regimine, cit., L. 3, 3e partie, chap. 23, f° 367 v°.
41. AUGUSTIN, Contra Faustum, 23, 75.
42. GILLES D e Rome , De regimine, cit., L. 3, 2e partie, chap. 8 : « Si rex aut princeps gentem sibi commis­
sam vult debite gubernare et scire desiderat quod sit eius officium, diligenter considerare debet in
naturalibus rebus. Nam si natura tota administratur per ipsum Deum, qui est princeps summus et rex
regum, a quo rectissime regitur universa tota natura, quare a regimine quod videmus in naturalibus
derivari debet regimen, quod trahendum est in arte de regimine regum. Est enim ars imitatrix
naturae », f° 278 r°.
43. Ibid., L. 3, 2e partie, chap. 8 : « In naturalibus autem sic videmus, quod natura primo dat rebus ea per
quae possunt consequi finem suum ; secundo dat eis ea per quae possunt prohibentia removere ; tertio
per huiusmodi collata, naturaliter intendunt in suos fines sive in suos terminos, ut natura dat igni levi­
tatem, per quam potest tendere sursum ; secundo dat ei calorem, per quem agit et resistit contrariis ;
tertio ignis, per ea quae accepit a natura, naturaliter tendit sursum », f° 278 r°.
G uerre ju ste e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 133

La formulation de cette exigence présente un intérêt particulier, en ce qu’elle


réintroduit l’articulation entre paix et guerre - en l’absence, toutefois, de focali­
sation sur le thème de la guerre juste. Pour qu’un gouvernement soit « bon et
naturel », dit Gilles de Rome, il faut supprimer tout ce qui peut troubler « la
tranquillité et la paix de la cité », c’est-à-dire déterminer un mode de succession
des princes, corriger ou chasser les mauvaises gens, lutter contre les ennemis
extérieurs44. Dans le même ordre d’idée, Thomas d’Aquin45 définit l ’art mili­
taire comme une espèce de la prudence : la prudence politique, qui dispose en
vue du bien commun, est calquée sur la puissance concupiscible, que la nature,
instituée par Dieu, a donnée aux animaux pour les mouvoir à rechercher ce qui
est conforme à leur bien ; la puissance militaire, qui vise à repousser les
ennemis, est calquée sur la puissance irascible, que la nature a donnée aux
animaux pour résister à ceux qui les attaquent.
C ’est dans la même optique que, dans les traités respectifs de Thomas
d’Aquin et de Gilles de Rome sur le gouvernement des princes, la paix est
définie comme unité : Thomas d’Aquin juxtapose, dans son texte46, l’unité de
l’homme causée par la nature, et l’unité de la multitude qui doit être procurée
par l ’industrie du prince ; la multitude « constituée dans l’unité de la paix »,
« unie par le üen de la paix », doit être dirigée en vue de bien agir ; or « de
même qu’un homme ne peut bien agir sans qu’on présuppose l’unité de ses
parties, de même la multitude des hommes, sans l’unité de la paix, se combat
soi-même et ne peut agir bien ».
Cette idée d’unité n’est pas sans conséquence pour la forme du régime : la
monarchie apparaît comme la forme de gouvernement la plus propre à accom­
plir l’unité de la paix : « L’unité et la concorde », dit Gilles de Rome, « ce qui

44. Ibid., L. 3, 2e partie, chap. 8 : « Aid hoc quod regimen sit bonum et naturale, tria requiruntur [...].
Restat ostendere, quomodo spectat ad reges et principes huiusmodi prohibentia removere. Quae etiam
tria sunt, quorum unum quasi sumit originem ex natura, aliud vero ex perversitate civium, tertium
quidem ex malevolentia hostium. Primum sic patet, nam homines in seipsis sunt naturaliter corruptibi­
les ; inde est ergo quod, quia in seipsis durare non possunt, naturaliter appetunt perpetuari in suis
filiis, sive sint naturales sive adapti. Videtur enim homini quasi post mortem vivere si, eo decedente,
secundum suam institutionem alius in haereditatem succedat. Valde ergo turbari potest tranquillitas
status et pax civitatis et finis intentus in vita politica, si reges et principes non solicitentur qualiter pos­
teriores succedant in haereditatem priorum. Removere igitur unum maxime prohibentium bonam vitam
politicam, est bene ordinare quomodo haereditates decedentium perveniant ad posteros. Secundo,
status tranquillus civitati et regi aliquando impeditur ex perversitate civium. Sunt enim aliqui adeo
perversi, ut semper velint alios molestare. Solicitari ergo debent reges et principes, ne impediatur pax
regni, ut exterminentur malefici et corrigantur delinquentes. Tertium huiusmodi impeditivum sumit ori­
ginem ex malitia hostium. Quasi enim nihil esset vitare interiora discrimina, nisi prohibentur exteriora
pericula, spectat igitur ad regis officium sic solicitari circa civilem potentiam et circa industriam
armatorum, ut possint hostium rabiem prohibere », fos 278 v°-279 r°.
45. THOMAS D’A quin , Summa, cit., q. 50, a. 4 : « Utrum militaris debeat poni species prudentiae »,
éd. léonine, t. v m , Rome, 1895, p. 376-377.
46. THOMAS D’A quin , De regimineprindpum, L. 1, chap. 16, éd. Frommann-Holzboog, t. IH, p. 600.
134 E lsa M ar m u r sztejn

est un par soi (unum per se) peut mieux les produire [...]. Si un seul gouverne,
la paix des citoyens sera moins facilement troublée. » La monarchie est ainsi
conçue comme la meilleure forme de gouvernement, en tant qu’elle se rapporte
à une unité plus parfaite : « Vivant sous le règne d’un seul roi, les hommes igno­
rent les guerres, visent à la paix, jouissent de l ’abondance »47.
Enfin, les compétences des gouvernants doivent être ordonnées à la paix. Le
prince doit être doué de la prudence militaire, car s’il est permis aux soldats de
combattre pour supprimer ce qui fait obstacle au bien commun, c’est au prince
qu’il incombe de savoir comment les guerres doivent être menées, et de quelle
façon supprimer prudemment ce qui fait obstacle au bien commun48.

En définitive, la naturalité de l ’organisme politique fonde la naturalité de la


guerre. La comparaison entre paix et santé, longuement développée par Gilles
de Rome, rend compte de l’importance, dans le discours scolastique sur la paix,
du référent proprement théologique que constitue l’ordre naturel des choses,
institué par Dieu.

La guerre juste comme remède

Dans le chapitre conclusif de son traité, où la paix est définie en termes stric­
tement aristotéliciens comme cause finale de la guerre, Gilles de Rome entre­
prend de justifier la guerre en montrant qu’elle doit être à la société humaine ce
que sont les potions et les saignées au corps humain : « en effet, de même qu’il
y a plusieurs humeurs dans le corps humain, il y a plusieurs hommes dans la
société humaine. Et de même qu’aussi longtemps que les humeurs sont équi­
librées dans le corps et qu’il n’y a aucun excès d’humeurs, nous n’avons besoin
ni de potions ni de saignées, de même, aussi longtemps que les hommes se
comportent comme ils le doivent et que nul ne fait d’injustice à autrui, il n’est
besoin de faire la guerre. C’est pourquoi, de même qu’il faut éliminer par une
saignée ou une potion la superfluité des humeurs, qui trouble la santé, de même

47. GILLES De R om e , De regimine, cit., L. 3, 2e partie, chap. 3 : « Cum plures principantur, numquam
potest esse pax in huiusmodi principatu, nisi iili plures sint uniti et concordes [...]. Si ergo est pax et
concordia inter cives, si plures principes sint quam unum, ergo si solus unus principaretur inter eos,
non sic de facili turbari posset pax ipsorum civium [...]. Bonum est igitur regimen populi sive multitu­
dinis, si sit rectum ; melius est tamen regimen paucorum, eo quod magis ad unitatem accedat ; optima
est autem monarchia sive gubernatio unius regis, eo quod ibi perfectior unitas referuetur [...].
Existentes [...] sub uno rege [...], guerras nesciunt, pacem sectantur, abundantia florent », f°s 269 v°-
270 v°.
48. Ibid., L. 3, 3e partie, chap. 1 : « Hanc autem prudentiam videlicet militarem, maxime decet habere
regem. Nam licet executio bellorum et removere impedimenta ipsius communis boni spectet ad ipsos
milites, et etiam ad eos quibus ipse rex aut princeps voluerit committere talia, scire tamen quomodo
committenda sint bella, et qualiter caute removeri possit impedientia commune bonum, maxime spectat
adprincipantem », f° 330 r°.
G uerre j u s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 135

il faut terrasser et tuer par la guerre les ennemis qui font obstacle au bien
commun et à la paix des citoyens et de ceux qui vivent dans le royaume »49.
C ’est dans les mêmes termes que Marsile de Padoue définira la tranquillitas
(synonyme, dans le Defensor pacis, de pax et de quies) comme homologue
politique de la santé corporelle50 : « Tout comme un vivant bien constitué selon
sa nature se compose de parties déterminées ordonnées les unes aux autres, exer­
çant leurs fonctions dans un échange réciproque et en relation avec le tout, de
même, la cité se compose de telles parties déterminées si elle est bien ordonnée
et établie en raison. Tout comme, donc, la constitution d’un être vivant et de ses
parties est faite en vue de la santé, de même [...] celle d’une cité [...] sera faite
en vue de sa tranquillité », la santé étant « selon la nature, la meilleure disposi­
tion d’un être vivant » et la paix, la « meilleure disposition d’une cité établie en
raison »51. La discorde - qui selon Marsile, doit immanquablement aboutir à la
« dépravation de la société civile » - est comparée, en contrepoint, à la maladie
qui affecte les êtres vivants.
Significativement, la comparaison du corps politique avec le corps humain et
celle de la paix avec la santé ne débouchent pas seulement sur l’assimilation
métaphorique de la guerre juste au remède, mais aussi sur l’assimilation, plus
large, de la science politique à la science médicale : la politique doit s’appliquer
à réguler les actions humaines par les lois, comme la médecine s’emploie à
réguler et équilibrer les humeurs par des remèdes. L’enquête doit donc prendre
en compte cette sorte de guerre intérieure, conduite par le prince législateur au
nom de la justice. On avait bien vu, chez Gilles de Rome, ces deux formes poli­
tiques de la résistance naturelle aux contraires : corriger et punir les mauvaises
gens, repousser et vaincre les ennemis extérieurs. Et Thomas d’Aquin avait sou­
ligné, par ailleurs, la double acception de la guerre juste : l ’acception générale,
qui renvoyait au combat dans une armée, et l’acception particulière, illustrée par
l’exemple d’un juge qui ne renoncerait pas à porter un juste jugement par
crainte d’une arme qui le menacerait ou de quelque danger, fût-il mortel52.

49. Ibid., L. 3 ,3e partie, chap. 23 : « Nam sic se debent habere bella in societate hominum, sicut se habent
potiones et phlebotomiae in corpore humano. Nam sicut in humano corpore sunt plures humores, sic in
conversatione et societate hominum est dare plures personas et plures homines. Et sicut quamdiu
humores sunt aequati in corpore, et non est ibi humorum excessus, non indigemus potione nec phlebo­
tomia, sic quamdiu homines debite se habent et unus non iniuriatur alteri, non sunt committenda bella.
Quare, sicut per phlebotomiam et potionem, superfluitas humorum est eiicienda per quam turbatur
sanitas corporis, sic per bella sunt hostes conculcandi et occidendi, per quos impeditur commune
bonum et pax civium et eorum qui sunt in regno », f°s 367 v°-368 r°.
50. En se fondant à la fois sur la définition aristotélicienne de la cité comme nature animée ou vivante et sur
la comparaison entre paix et santé établie par Pierre d’Abano, qui fut le maître de Marsile, dans le Conci­
liator differentiarum (cf. MARSILE DE PADOUE, Le Défenseur de la paix, trad. J. QUILLET, n. 14, p. 51).
51. Ibid., p.58.
52. THOMAS D’AQUIN, Summa, cit., Ha Hae, q. 123, a. 5, responsio : « Potest autem aliquod esse iustum
dupliciter : uno modo, generale, sicut cum aliqui decertant in acie ; alio modo, particulare, ut puta cum
136 Elsa M arm u rsztejn

L e s a r m e s e t l e s l o is :
LA GUERRE COMME POURSUITE DE LA JUSTICE PAR D ’AUTRES MOYENS

La fonction médicinale des lois

Gilles de Rome traite de la fonction médicinale des lois dans le chapitre qu’il
consacre à l ’obéissance des sujets au prince et aux lois53. Cette obéissance est
utile, dit-il, dans la mesure où elle conditionne les vertus du peuple, le salut du
royaume, la paix et la tranquillité des citoyens, et l ’abondance de biens54.
Vouloir vivre « sans frein et sans loi » est le fait du criminel, du fauteur de
guerre, du trouble-paix ; de la bête, plus que de l ’homme. Ceux qui assimilent
l ’observance des lois et l’obéissance au prince à la servitude, ignorent ce qu’est
la liberté55.
C ’est sur ces bases que Gilles compare, d’après la Politique d’Aristote56, le
roi à l’âme et le royaume au corps : « De même que l’âme dirige et conserve le
corps, le roi dirige et conserve le royaume ; et de même que l’âme est le salut et
la vie du corps, le roi, s’il gouverne droitement, est le salut et la vie du
royaume »57. Pour assumer convenablement son office, le prince doit faire en
sorte que les citoyens vivent dans la paix et l’unanimité : « Les législateurs sont
aux âmes ce que les remèdes sont aux corps. Car de même que le médecin vise à
apaiser les humeurs, pour que ne surgissent pas la maladie et la guerre dans le
corps, de même le législateur vise à [...] apaiser les âmes, pour que ne surgissent
pas la rixe et la dissension dans le royaume ou la cité. H s’ensuit qu’il est moins
nuisible de pécher contre l’ordre du médecin que de s’habituer à ne pas obéir au
prince. L’âme est en effet un bien supérieur au corps, et la paix des citoyens [...]
est plus importante que l’équihbre des humeurs ou que la santé du corps »58.

aliquis iudex vel etiam privata persona non recedit a iusto iudicio timore gladii imminentis vel cuius­
cumque periculi, etiam si sit mortiferum. Pertinet ergo ad fortitudinem firmitatem animi praebere
contra pericula mortis, non solum quae imminent in bello communi, sed etiam quae imminent in parti­
culari impugnatione, quae communi nomine bellum dici potest », éd. léonine, t. X, Rome, 1899,
p . 11-12.
53. GILLES De ROME, De regimine, cit., L. 3 ,3e partie, chap. 34, fos 323 v°- 325 r°.
54. Ibid., L. 3 ,3epartie, chap. 34, f° 323 v°.
55. Ibid. : « Ignorant enim quid est libertas, dicentes observare leges et obedire regibus esse servitutem.
Cum enim bestiae sint naturae servilis, quanto quis magis accedit ad naturam bestialem, tanto est
magis naturaliter servus. Esse quidem sceleratum et affectatorem belli et turbatorem pacis, velle vivere
sine freno et sine lege, secundum sententiam Philosophi et secundum dictum Homeris, est esse magis
bestiam quam hominem », f° 324 r°.
56. ARISTOTE, Politique, 1,5,1254 a b.
57. GILLES De Rome, De regimine, cit., L. 3, 3e partie, chap. 34 : « Sicut anima corpus regit et conservat,
sic rex regit et conservat regnum ; et sicut anima est salus et vita corporis, sic rex, si recte principetur,
est salus et vita regni », f0 324 r°.
58. Ibid., L. 3, 3e partie, chap. 34 : « Sic se habebant legislatores ad animas, sicut medicina ad corpora.
G uerre j u s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 137

Ainsi, les armes et les lois se présentent comme les deux moyens dont
dispose le prince pour assurer la paix du royaume : « Il faut donc savoir », dit
encore Gilles de Rome, « qu’en temps de guerre, il faut défendre la cité par les
armes, de même qu’en temps de paix il faut la gouverner par de justes lois et par
des coutumes approuvées, qui obtiennent force de lois. Il semble donc qu’il
faille que les armes soient aux temps de guerre, ce que les lois sont aux temps
de paix »59. Dans le premier cas, il s’agit de restaurer la paix ; dans le second,
de la conserver ; dans les deux cas, d’obéir au principe général de justice.

La paix par la justice et la justice par les lois

Or ce principe général s’incarne, à son plus haut degré, dans la loi divine :
comme le dit Thomas d’Aquin dans la Summa contra Gentiles, « en vertu de la
loi divine, l ’homme est institué en sorte qu’il se comporte envers les autres
hommes selon l ’ordre de la raison [...]. La loi divine dispose donc les hommes,
les uns envers les autres, en sorte que chacun tienne sa place ; ce qui revient à
dire : en sorte que les hommes soient en paix les uns avec les autres [...], sans
quoi ils s’empêcheraient mutuellement de poursuivre leur fin commune [...]. La
concorde ordonnée [c’est-à-dire la paix60] est observée entre les hommes, quand
on rend à chacun le sien61 : ce qui correspond à la justice. Et c’est pourquoi il
est dit dans Isaïe : la justice produit la pavfi2. Il fallait donc que la loi divine
donnât des préceptes de justice, en sorte de rendre à chacun le sien et d’empê­
cher quiconque de nuire à autrui »63.

Nam sicut medicus intendit sedare humares, ne insurgat morbus et bellum in corpore, sic legislator
intendit placare corda, sedare animas, ne insurgat rixa et dissensio in regno aut in civitate. Inde est ergo
quod dicitur in I o Rhet., quod non tantum nocet peccare contra praecepta medici, quantum consuescere
non obedire principi. Est enim anima maius bonum quam corpus, et pax civium et eorum qui sunt in
regno potior est quam aequalitas humorum vel quam sanitas corporum », f0 324 v°.
59. Ibid., L. 3, 2e partie, chap. 1 : « Sciendum igitur, quod tempore belli defendenda est civitas per arma,
sicut tempore pacis gubernanda est per leges iustas et per consuetudines approbatas, quae vim legum
obtinent. Videntur ergo sic se höhere arma ad tempus belli, sicut leges ad tempus pacis », f° 266 v°.
60. La « concordia ordinata » renvoie à l ’une des définitions augustiniennes de la paix, citée plus haut
dans le texte par Thomas d’Aquin : « Pax enim hominum nihil aliud est quam ordinata concordia, ut
Augustinus dicit » (De civitate Dei, L. 19, chap. 13, cité par THOMAS D’AQUIN, Summa contra
Gentiles, L. ID, chap. 128, éd. léonine, t. XIV, Rome, 1926, p. 392).
61. Dig. 1,1, De iustitia et iure, 10 et Inst. 1 ,1, eodem titulo.
62. L’idée que la paix est un effet indirect de la justice apparaît dans la question du De pace où Thomas
d’Aquin envisage les rapports de la paix et de la charité : à l ’argument qui invoquait la citation d ’Isai'e
« Opus iustitiae pax », Thomas d ’Aquin répond que « la justice produit la paix indirectement, en écar­
tant ce qui lui fait obstacle. La charité, en revanche, produit directement la paix » (Summa theologiae,
Ila Hae, q. 29, a. 3, Sum et ad 3um, éd. léonine, t. VIH). La guerre, vouée à écarter ce qui fait obstacle
au bien commun et à la paix, ressortit donc indubitablement à la justice.
63. THOMAS D’A quin , Summa contra Gentiles, L. HI, chap. 128, p. 392.
138 Ei s a M ar m u r sztejn

Ces precepto iustitiae correspondent aux préceptes de la loi divine, c’est-


à-dire aux préceptes décalogiques qui règlent les conditions de la vie sociale en
vue d’assurer la paix entre les hommes : il faut, en premier lieu, honorer son
père et sa mère, en sorte de rendre aux parents, dont chacun est maxime debitor,
ce qui leur est dû ; il faut s’abstenir de nuire à autrui en différentes matières : ne
pas le heurter dans sa personne (« tu ne tueras pas »), ni dans la personne qui lui
est liée (« tu ne commettras pas l’adultère »), ni dans ses biens extérieurs (« tu
ne voleras pas ») ; il ne faut pas non plus agir à l’encontre de la justice en heur­
tant son prochain en paroles (« Tu ne prononceras pas de faux témoignages
contre ton prochain»); enfin, parce que Dieu juge même les coeurs, il est interdit
de heurter son prochain dans son coeur (« tu ne convoiteras pas la femme de ton
voisin, ni son bien »). En procédant à l ’exégèse de ces préceptes décalogiques
choisis, Thomas d’Aquin suggérait que le droit divin, exprimé à travers les
préceptes de justice que Dieu avait lui-même donnés, visait à conserver la paix
entre les hommes64.
Quant à la guerre, en tant qu’elle vise à restaurer la paix terrestre (et par
conséquent imparfaite au regard de la paix étemelle en quoi consiste la béati­
tude céleste), elle s’inscrit sans doute dans le même registre que la loi humaine,
imparfaite et inchoative, qui tolère les péchés mineurs et ne punit que les plus
graves, en sorte d’assurer la paix entre les hommes. Ainsi chez Gilles de Rome :
« Non seulement la loi humaine n ’interdit pas les désirs intérieurs, mais elle
n’interdit pas non plus tous les délits extérieurs. Car les lois humaines négligent
parfois les maux mineurs pour éviter les pires ; elles permettent, par exemple, la
simple fornication, [...] afin d’éviter l’adultère »65. À l’instar de la loi humaine
ou positive, homologue de la loi divine ou naturelle, la paix terrestre apparaît
ainsi comme l’homologue de la paix étemelle. Comme la loi humaine, la guerre
peut donc être conçue comme un moyen de revendiquer son droit ; mais c ’est
un moyen ultime, réservé à ceux des hommes qui ne peuvent obtenir justice
d’aucun supérieur, à savoir les princes.

La guerre comme moyen défaire valoir son droit

Ainsi, pour justifier que la guerre juste ne puisse être entreprise qu’en vertu
de l ’autorité du prince, Thomas d’Aquin affirme dans le De bello qu’« il n’est
pas du ressort d’une personne privée d’engager la guerre, car elle peut faire

64. Ibid.
65. GILLES D e R om e , De regimine, cit., L. 3, 2e partie, chap. 28 : « Non solum lex humana non prohibet
interiores concupiscentiis, sed etiam non prohibet omnia exteriora delicta. Nam legibus humanis
aliquando dissimulantur minora mala, ut vitentur maiora, ut permittuntur fornicationes simplices, et
non puniuntur legibus humanis, ut vitentur adulteria », f> 317 r°.
G uerre ju s t e e t p a ix c h e z l e s s c o l a s t iq u e s 139

valoir son droit au tribunal de son supérieur »66. En cela, le théologien semble
faire écho à un texte d’Innocent IV (extrait de son commentaire sur les
Décrétales de Grégoire Di, achevé vers 1245) sur « la restitution des biens
spoliés » : « Partout où il est impossible de poursuivre son bien et son droit
grâce à un autre (per alium), il est licite de prendre les armes, en vertu de l’auto­
rité d’un supérieur, et de déclarer la guerre pour récupérer ses biens [...]. Si,
cependant, on a un prince au-dessus de soi, il ne faut faire [la guerre] qu’en
vertu de son autorité. Et cela paraît juste, parce qu’il n ’est permis à personne de
disposer du droit sans [posséder] l ’autorité du législateur [...]. Mais au prince
lui-même, qui est délié des constitutions civiles, cela est permis sans [autre]
autorité »67.
Cette conception de la guerre comme poursuite de la justice par d ’autres
moyens rejoint la définition augustinienne de la guerre juste : « Sont dites justes
les guerres qui ont pour but de venger des injustices, lorsqu’il faut contraindre
par la guerre un peuple ou un Etat qui a négligé de punir les méfaits des siens ou
de restituer ce qui a été pris injustement »68.
Le rapprochement entre la procédure judiciaire et la justice qui s’obtient par
la guerre était également présent chez Gratien : livrant la définition isidorienne
de la guerre juste (« La guerre juste est celle qui est faite d’après un édit pour
reprendre des choses enlevées ou pour repousser les ennemis »), Gratien passait
en effet sans transition à une définition du juge : « Le juge est ainsi nommé
parce qu’il dit le droit au peuple, ou parce qu’il se prononce sur le droit. Se
prononcer sur le droit, c’est juger avec justice ; car il n ’y a pas de juge, s’il n’y a
pas en lui la justice »69. Mais ce rapprochement entre guerre et procédure judi­
ciaire est perceptible à la simple lecture des questions traitées dans la Cause 23
du Décret : parmi des questions portant sur la licité, la finalité ou les modalités
de la guerre juste, on trouve la question de savoir si c’est un péché, de la part du
juge ou de l’exécuteur, que de mettre à mort des coupables70.
La mise en exergue de la fonction pénale de la guerre confirme l ’idée que
la guerre était conçue comme une forme d’exécution de la justice, visant à

66. THOMAS D ’A q u i n , Summa theologiae, Ila Ilae, q. 40, a. 1, responsio : « Non enim pertinet ad perso­
nam privatam bellum movere, quia potest ius suum in iudicio superioris prosequi », p. 312.
67. INNOCENT IV , In decretalium librum commentaria, « De restitutione spoliatorum », c. 12, « Olim
causam », 8 : « Ubicumque per alium rem suam et ius suum prosequi non potest, licitum est auctoritate
superioris arma movere, et bellum indicere ad recuperandum sua, et etiam furtive accipere [...]. Et
hoc videtur iustum, quia nulli licet iura temperare sine auctoritate conditoris iurium. In iure autem
continetur, quod etiam suam possessionem nullus occupare possit », éd. V e n is e , 1578, f° 96 r°b.
68. A u g u s t i n , In Pentat. 6,10 ; cf. Grat. 23,2,2 (Fr. 894-895).
69. Grat. 23, 2, 1 : « Iustum est bellum, quod ex edicto geritur de rebus repetendis, aut propulsandorum
hominum causa. § 1. Iudex dictus est, quia ius dictat populo, sive quod iure disceptet. Iure autem
disceptare est iuste iudicare. Non enim est iudex, si non est iustitia in eo » (Fr. 894).
70. Grat. 23,4,5 : «■ Quinto, an sit peccatum iudici vel ministro reos occidere » (Fr. 928).
140 El s a M a r m u r s z t e j n

protéger ou à restaurer des droits menacés. Néanmoins, cette idée - sans doute
parce qu’elle ne constituait qu’un aspect secondaire, plus propre à être traité par
des juristes - n’a pas plus que cela suscité l ’intérêt des théologiens.

En définitive, s’il existe un discours scolastique sur la paix, il n’est guère


constitué. On peut tout au plus tenter de le reconstruire, en creux, en assignant à
la guerre juste une fonction d’intermédiaire conceptuel, sans trancher dans le vif
des sources, mais en préservant soigneusement l ’articulation des notions. Ce
faisant, on a pu dégager trois figures discursives de la paix : l’oxymore augusti-
nien des « guerres pacifiques » ; l’analogie naturaliste, organiciste et médicale,
qui fait apparaître la guerre comme un remède destiné à restaurer la paix au sein
du corps politique ; l’analogie judiciaire, enfin, qui place la guerre sur le même
plan que la loi et suggère qu’elle est un moyen de conserver ou de rétablir le
droit. En suivant, en quête de paix, la piste des discours théologiques sur la
guerre juste, on débouche ainsi sur la voie royale de la loi. Guerre et loi sont
présentées comme les deux espèces d’un genre identique : la justice, comme
cause seconde de la paix primordialement produite par la charité.
Le discours théologique, qui s’est émancipé de ses sources canoniques en
prenant notamment appui sur Aristote, revient ainsi au droit et à la justice, mais
sous l’angle exclusif des principes. D ’où la difficulté de contextualisation : ce
sont les discours qui font événement (l’injection d ’aristotélisme dans la tradition
augustinienne, l ’influence thomiste sur Gilles de Rome...).
Toutefois, la double fonction - guerrière et législative - assignée au prince
par Gilles de Rome, renvoie au contexte de promotion idéologique du souverain
capétien. Le discours scolastique sur la guerre juste est ainsi exemplaire de la
volonté de concilier doctrine et monde pratique et, en l ’occurrence, théologie
morale et pratique politique. Conscient de sa responsabilité sociale, le théo­
logien affiche ainsi sa volonté d’agir sur le monde pratique en enseignant au
prince les principes et les normes censés guider et légitimer son action, dont la
finalité ultime est d’obtenir la récompense céleste de la paix étemelle.
LE ROI, LES ANGES ET LA PAIX
CHEZ LE FRANCISCAIN GUIBERT DE TOURNAI*

C a r la C a sa g ra n d e

uibert de Tournai, théologien et prédicateur franciscain du XIIIe siècle*12,parle


G de la paix dans deux textes : le premier, un traité plutôt étendu, entièrement
consacré à ce thème, le Tractatus de pace2 ; le second, un speculum principis,
intitulé Eruditio regum et principum, qui consacre à la paix un chapitre, bref mais
intéressant3. Les deux textes se ressemblent tant par les idées que par le langage.
De plus, le chapitre de 1'Eruditio pourrait bien être considéré, d’une certaine
façon, comme une application au domaine politique de la théorie de la paix
présentée d’une manière systématique dans le Tractatus, même si, comme cela
semble probable, YEruditio a été écrite avant le Tractatus4. Renversant ce
qui paraît être l’ordre de composition des textes, j ’analyserai d’abord le
Tractatus de pace, puis YEruditio, afin de reconstruire la doctrine générale de la
paix de Guibert et vérifier comment cette doctrine peut se traduire au niveau
politique.

* Je remercie Barbara Faes pour son amicale et précieuse relecture.


1. Guibert de Tournai est né près de Tournai au début du xm e siècle. Franciscain en 1240, il a été disciple
et collaborateur de Bonaventure. Présent à TUniversité de Paris comme étudiant et comme maître, il a
été titulaire de la chaire de théologie des Mineurs entre 1259 et 1261. Guibert a été lié à la cour de
Louis IX, comme en témoignent non seulement son Eruditio regum et principum dédiée au roi mais
aussi son Tractatus de virginitate dédié à la sœur du roi, Isabelle. Sa participation avec le roi à la
croisade en Égypte et en Terre sainte (1248-1254) est incertaine. Son œuvre la plus importante est le
Rudimentum doctrine, une sorte d ’encyclopédie à l’intérieur de laquelle il insère le plus connu de ses
recueils de sermons, les Sermones ad varios status, et un traité pédagogique, le De modo addiscendi,
qui a circulé séparément. En 1274, il participe au Concile de Lyon, et meurt en 1284. Sur sa vie et ses
œuvres, cf. BAUDOUIN d ’A m s t e r d a m , Guibert de Tournai, dans DS, 6, Paris, 1967, col. 1139-1143 ;
mise à jour bibliographique dans L. SlLEO, F. Z a n a t t a , « I maestri di teologia nella seconda metà del
Duecento », dans G. D ’O n o f r i o dir., Storia della teologia, 3, Casale Monferrato, 1996, p. 11-12,
131-132.
2. GUIBERT d e TOURNAI, Tractatus de pace, éd. P. E. LONGPRÉ, Quaracchi, 1925. Je remercie le profes­
seur Alessandro Musco qui m ’a permis de consulter les tesi di laurea d ’Anna Maria Salvato (Università
degli Studi di Palermo, Facoltà di Lettere e Filosofia, a.a. 1980-1981, dir. A. Musco) et celle de
Gabriella Busalacchi (Università degli Studi di Palermo, Facoltà di Lettere e Filosofia, a.a. 1999-2000,
dir. A. Musco), toutes deux consacrées au Tractatus de pace de Guibert.
3. GUIBERT d e Tournai, Eruditio regum et principum, éd. A. DE POORTER, Louvain, 1914.
4. U Eruditio regum et principum a été achevée en 1259, le Tractatus de pace très probablement vers 1274.
142 Ca r l a Ca s a g r a n d e

À l’origine du Tractatus de pace, il y a un problème précis: celui de la


concorde à l’intérieur de l ’Église. Dans son prologue, Guibert fait allusion, sans
plus de détails, à des tensions entre les ordres religieux : tensions dans lesquelles
l’ordre franciscain a été récemment impliqué et pour lesquelles il souhaite une
issue rapide au nom d’un idéal de paix qui prévoit l’unité dans la diversité5. Il
utilise à ce propos une métaphore organiciste, selon laquelle les divers ordres
représentent les différents organes contribuant tous ensemble à la vie et à la
bonne santé du corps indivisible de l’Église6. Après quoi, tout se passe comme si
l ’auteur du Tractatus oubliait le problème politique concret, ou pour mieux dire,
ecclésiologique, qui est à l’origine du traité, pour se consacrer entièrement à
l’illustration de çette idée de la paix comme unité dans la diversité. Dans cette
perspective, le Tractatus se transforme d’abord en traité de théologie et en
compendium d’angélologie, puis s’ouvre à des considérations d’ordre cosmo­
logique et historique, et se fait enfin texte d’ascèse mystique.
Guibert évolue sur tous ces plans - Dieu, les anges, la nature, l’histoire, les
hommes - , parce qu’il part de l’idée que la paix, définie comme unité harmo­
nieuse de choses multiples et différentes, est le chiffre de tout ce qui est, tel que
Dieu l ’a créé7. Pour comprendre ce qu’est la paix et comment on peut la conqué­
rir, il faudra donc considérer avec attention la manière dont elle se réalise à tous
les niveaux de l’être: Dieu, les substances spirituelles (les anges), le monde
physique, les hommes. Voilà pourquoi Guibert partage son Tractatus en quatre
parties, respectivement consacrées à la paix de Dieu, à celle des anges, à celle du
monde et à celle des hommes.
La paix de Dieu est définie comme suprema8, parce qu’elle réalise d’une
manière parfaite l’unité de la multiplicité : en effet, Dieu est à la fois un et multi­
ple, en tant que substance unique divisée en trois personnes. Dieu n’est pas

5. GUIBERT DE Tournai, Tractatus de pace, p. 3-4. Cf. aussi p. 10 : « Nam quod umts Ordo non habet,
alius habet; ergo sub compage mutuae caritatis habeat unus in altero quod non possidet in seipso.
Omnes Ordines imitari non possum, in habitus confirmitate, statutorum diversitate, tamen omnes teneo
in vinculo caritatis et in pacifica spiritus unitate. Nihil enim contrarietatis infert diversitas, ubi caritatis
et fidei persevarat unitas ». H s’agit très probablement des tensions entre l’ordre franciscain et l’ordre
cistercien (cf. P. E. Longpré, Intr., p. XXXVni-XXXIX). Cela expliquerait aussi la dédicace du
Tractatus à Marie de Dampetra, moniale cistercienne.
6. « Nam adversus oculum erigetur manus nec manum despiciet oculus, sed agentur omnia divinis legibus
ut pro invicem sint membra sollicita et sit Religio corpus unum, sicut vocati sumus in una spe
vocationis, licet habitacula sint diversa, idem Deus omnium indivisus » (GUIBERT DE TOURNAI,
Tractatus de pace, cit., p. 3).
7. « Pacis autem origo Deus est, qui per suam sapientiam multiformem et unicam per gradus, differentias
et ordines universam speciem creaturae distinxit et mirabili varietate pulcritudinis decoravit. Sed ne
multitudo schisma faceret et contra se dominatione contraria repugnaret, concordiae legibus, sicut ipse
principium unum est, univit cuncta concorditer, ut pax et unitas in omnibus perseverent : Non est enim
Deus dissensionis, sed pacis, sicut Apostolus in omnibus docet Epistolis » {Ibid., p. 7-8).
8. Ibid., p. 18.
Le r o i , l e s a n g e s e t l a p a ix c h e z l e f r a n c is c a in G u ib e r t d e T o u r n a i 143

dissensio, mais distinctio ; en tant que tel, il est une parfaite représentation de la
paix, qu’il serait téméraire de comprendre, mais à laquelle il faut croire9.
À un niveau inférieur par rapport à la paix divine, il y a la paix angélique10.
Divisés en trois hiérarchies et neuf ordres, les anges constituent néanmoins une
communauté, c’est-à-dire une unité qui n’est plus substantielle, comme dans le
cas de Dieu, mais consensuelle. Les anges ne sont pas un être unique, mais
plusieurs êtres, distincts entre eux. Mais l’accord ou consensus existant entre eux
en fait une communauté11. Une communauté tranquille, parce que libre de toutes
sortes de perturbation (les nécessités de la vie, les changements liés au temps, les
affections intérieures, les ennemis extérieurs)12, une communauté ordonnée selon
un ordre hiérarchique, une communauté harmonieuse dans laquelle chacun
remplit sa fonction spécifique en accord avec celles des autres, une communauté
comparable à une tranquille et laborieuse communauté religieuse, à une armée
bien organisée dans ses hiérarchies et dans ses tâches, à un instrument à plusieurs
cordes qui émettrait un son harmonieux13.
Le troisième niveau, nettement inférieur aux deux autres, ne serait-ce que parce
qu’il est soumis au temps et donc au changement, est constitué par la paix du
monde, c’est-à-dire la paix qui gouverne la nature. À cause du manque de charité,
il ne s’agit pas, comme le dit Guibert, d’une véritable paix, mais plutôt d’une
effigie de la paix ; toutefois, cette paix du monde, qu’il vaudrait peut-être mieux
qualifier de paix naturelle, réalise une certaine forme d’unité dans la multiplicité.
En effet, ici encore, on peut voir, dans le ciel comme sur la terre, que des créatures

9. « Pax enim haec dicitur ipse Deus in se ipso tranquillissimus, omnia revocans ad tranquillitatem et
conservans pacem ordinis per totam rerum universitatem. Quid autem pax ista sit, solus Ipse qui pax
ista dicitur, Deus, novit [...]. Hoc tamen sobrie possumus dicere quod in illa superexcellenti Dei
natura nihil tam proprium intelligere possumus secundum hominem quam quietem et pacem. Non est
enim in illa Dei natura dissensio, sed personarum distinctio, sed unitatis et pacis unifica repraesenta­
tio, quod perscrutari temeritas est, credere pietas est, noscere vita aeterna est, hoc est Trinitatem in
unitate et unitatem in Trinitate. Dicimus enim tres personas, sed non adpraeiudicium unitatis ; dicimus
unam substantiam, sed non ad confusionem Trinitatis » (Ibid., p. 13-14).
10. L’analyse de la paix angélique est très détaillée et s’étend du chap. IV au chap. XII du Tractatus (p. 21-
78). Guibert examine d ’abord l ’ensemble de la communauté angélique et, ensuite, chaque ordre angé­
lique (anges déchus compris) dans ses caractères et ses fonctions particulières.
11. GUIBERT d e T o u r n a i , Eruditio regum, p . 88 : « sic [angeli] unum effecti sint, non substantia sed
consensu ».
12. G u i b e r t DE T o u r n a i , Tractatus de pace, p . 22-27.
13. Pour la similitude avec la communauté religieuse, cf. Ibid., p. 21 : «■ Ibi sicut in conventu [angeli] resi­
dent et perfectae pacis ordinem tenent [...] », et p. 37-38 : « Beati vero vestri concives angeli, nunc in
claustro beatitudinis pacifice congregati, quieti student, sedent et silent, et officia sibi competentia
secundum differentias suae discretionis exercent [...] ». Pour la similitude « militaire », cf. p. 40:
« Caelestium ergo militiarum exemplar nos instruit ut conformemur ad pacem ». Pour la similitude
« musicale », cf. p. 61 : « Ji sunt, Domine, novem chordae, quae in cithara tua melodiam caelestis
continent harmoniae ».
144 C a r l a Ca s a g r a n d e

différentes, des planètes et des étoiles, des éléments et des forces naturelles, des
plantes et des animaux, unies entre elles par un lien de perfection, vivent ensemble
dans rharmonie ; chacune est à sa place et chacune a une fonction particulière qui,
associée à celles des autres, garantit la vie de l’univers entier14.
A la dernière place, la paix humaine. Il ne s’agit pas de la paix entre les
hommes, mais de la paix intérieure, la paix de l’âme qui mène à la contemplation
de Dieu. C’est une paix qui, contrairement aux autres, n’est pas octroyée, mais
qu’il faut atteindre en suivant un processus d’élévation spirituelle que Guibert
décrit avec nombre de détails, puisqu’il lui consacre une bonne moitié du texte15.
Entre ces quatre types de paix placés, nous l ’avons dit, le long d’une échelle
de perfection croissante allant de l ’homme à Dieu, s’établit un processus d’imita­
tion du bas vers le haut: les anges contemplant au-dessus d’eux l’unité de la
Trinité s’efforcent de devenir un16 ; à son tour, l’homme essaie d’atteindre une
paix semblable, dont il voit la réalisation parfaite dans la paix divine et dans
celles, moins parfaites, des anges et du monde. Si les anges, comme le dit
Guibert, sont pour les hommes un exemplum d’unité spirituelle17, le monde, à
travers son évolution harmonieuse et continuelle, est pour l ’âme rationnelle une
sorte de « prédication silencieuse » de la paix18.
Comment, à chaque niveau, du plus haut au plus bas, la réalisation de la paix
est-elle assurée? La seule force capable d’unifier la multiplicité, c’est-à-dire de
produire la paix, est l’amour, « l’amour qui parvient à unifier celui qui aime et
celui qui est aimé, l’amour qui, en pénétrant chaque chose, s’approche de l’unité

14. G u i b e r t d e Tournai, Tractatus de pace, p. 78-85, et en particulier p. 78-79 : « Tetigimus pacem


angelicam et divinam : nunc procedamus ad mundanam, quae, licet caritatem in se non habeat, tamen
cuiusdam perfectionis vinculo pacis effigiem in creaturis sensibilibus representat [...] Terra enim et
mare et mundus iste cum omnibus elementis, per quae virtus Dei magnifica praedicatur, dum in pace
fuerint et quiete, nullatenus dissolventur ».
15. Ibid., p. 85-187. En se limitant à indiquer les titres des chapitres de cette partie du texte : « XV. De pace
humana. Quod eam spiritus rationaliter appetat » ; « XVI. Quod appetitam querit » ; « XVII. Quod
quaesitam non invenit, quia subiacet vitiis » ; « XVIII. Quomodo possumus cognoscere quod radix
peccati vivit in nobis » ; « XIX. Quod non invenitur pax, quia sumus in praeliis » ; « XX. Quod non
invenitur pax in controversiis » ; « XXI. Quod non invenitur in divitiis vera pax » ; « XXII. Quod non
invenitur pax in deliciis » ; « XXIII. Quod non in dignitatibus et excellentiis pax repentur » ; « XXIV.
Quod non in terrenis amicitiis sit pax quaerenda » ; « XXV. Quod in secreto cordis vera pax
invenitur » ; « XXVI. Quod inventa nutritur » ; « XXVII. Quod nutrita augetur » ; « XXVIII. Quod aucta
perficitur » ; « XIX. Quod perfecta pacefruitur ».
16. « Considerantes enim [angeli] unitatem Trinitatis super se, student unum fieri in se » (Ibid., p. 21).
17. « exemplum habemus de angelis servare unitatem spiritus in vinculo pacis » (Ibid., p. 65).
18. « Cum igitur ita se habeant et in unam compagem et concordiam cuncta conveniant, quid aliud ex iis
oportet intelligi nisi quod per hoc pax tacite praedicatur animae rationali, quae pacem respicit
universi, ut saltem anima, quae in se gerit imaginem et similitudinem Dei, gaudeat imitatione divina,
nobilitatem ostendat sui generis et de caelestibus et inferioribus creaturis saltem trahat exemplar
vivendi » (Ibid., p. 80).
L e ROI, LES ANGES ET LA PAIX CHEZ LE FRANCISCAIN GUIBERT DE TOURNAI 145

en soi »19. C’est dans la grâce de la charité que se réalise l’unité des trois
personnes divines, c’est dans un amour étemel et réciproque que les anges vivent
ensemble en paix, c’est l’amour qui pousse l’âme à s’unir à Dieu et à parvenir à la
paix20. Seule, la paix du monde ne se réalise pas à travers l’amour. Elle n’est
d’ailleurs pas une véritable paix, mais plutôt une simple effigie de celle-ci, car
elle concerne des créatures qui suivent des lois naturelles établies par la provi­
dence de Dieu21.
Mais l’amour n’exerce pas seulement son action à l’intérieur de chacun des
différents niveaux que constituent Dieu, les anges, les hommes ; il fait communi­
quer ces trois niveaux, en diffusant la paix du haut vers le bas et en contribuant de
cette manière à la formation d’une paix générale qui comprend toute chose22.
Cette action est possible parce que celui qui est en paix grâce à l’amour répandra
la paix autour de lui à travers ce même amour. La paix est donc « contagieuse »,
elle se répand naturellement. Encore une fois, c’est Dieu qui est à l’origine de ce
processus : Dieu est paix et, en même temps, il donne la paix, « unifiant et conci­
liant chaque chose dans une harmonie concordante »23. Dieu, qui est paix de la
manière la plus parfaite, qui est à la fois un et multiple, est aussi l’origine et le
garant de toute paix, de toute forme de multiplicité harmonieuse et unitaire.
À commencer par celle des anges, qui, à leur tour, puisqu’ils possèdent la paix,
deviennent diffuseurs de paix auprès de leurs sujets, les hommes, et les aident
dans leur recherche de celle-ci. Tout cela à travers la force d’un amour qui, chez
les anges, comme l’explique Guibert, prend trois directions: vers le haut, car ils
sont poussés à désirer ce qu’il y a au-dessus, la paix de Dieu ; à l’intérieur d’eux-

19. « Amor enim cum ipso dilecto facere te vult unum, et ideo penetrat omnia et appropinquat quantum
potest ad unum ipsum » (Ibid., p. 76).
20. Ibid., p. 15 : « Haec [Trinitas] est unio caritatis in gratia, cum in personis divinis sit identitatis unitas
in natura » ; p. 40 : « Hinc [angeli] se pax et caritas vice mutua complectuntur, et concordiae manet
unanimitas et in Deo beneplacita dilectione sinceritas ». Sur l’amour comme condition de la paix de
l’âme, cf. p. 141-150 et en particulier p. 142-143 : « Nonne igitur ad cor suum anima reversa divinam
imaginem in se cognoscit, cognitam diligit, dilectione solidatur ut murus ? Diabolicis impugnationibus
arietata resistit ut turris, et in dulcedine dilectionis, sicut in affluentia lactis, propriam pacem fovet et
nutrit, semper habens intentionis oculum ad Dominum maiestatis. Sic dilecta dilecto iungitur et dilec­
tus ad eam convertitur per dilectionem et impletur illud Moysi verbum : Convertat Dominus vultum
suum ad te et det tibi pacem ».
21. Cf. n. 14.
22. « Videamus ergo quomodo se extendit eorum [angelorum] caritas, ut pax salvetur et unitas. In illis
enim beatis spiritibus et Deo proximis, quasi e vicino ardentibus et ferventibus, amplius ignis dilectio­
nis ad superiora ducitur per dilectionem Dei, et ad inferiora per participium boni sui, utpote bonum
suum sitientes et consortes, secum colligere volentes. Diligentes ergo diligendi formam subiectis
tribuunt et ardentes in se alios flamma dilectionis accedunt. Propter hoc angelorum dilectio nostri est
amoris et pacis instructio » (Ibid.,p. 65-66).
23. « Omnia siquidem in unam concordem unit et conciliat harmoniam et conservat in proprietate sibi
conveniente uniuscuiusque naturam » (Ibid., p. 16).
146 Ca r l a Ca s a g r a n d e

mêmes, car ils font personnellement l’expérience de la paix; vers le bas, car ils
poussent leurs sujets (les hommes) à désirer cette même paix et à y goûter24.
Tout le système est donc parcouru d’un mouvement constant allant dans deux
directions opposées : du bas vers le haut et du haut vers le bas. Dans la première,
du bas vers le haut, les hommes regardent et prennent comme modèles les formes
supérieures de paix : la paix de Dieu, des anges, de la nature, qui remplissent donc
une fonction exemplaire par rapport à la paix de l’homme. Dans la direction
contraire, du haut vers le bas, ce sont les réalisations les plus parfaites de la paix
qui deviennent actives à l’égard de celle qui est imparfaite, c’est-à-dire que Dieu
et les anges répandent, soutiennent, développent la paix parmi les hommes. La
paix du monde, l’ordre harmonieux de l’univers ne peuvent évidemment avoir
aucun rôle actif dans la propagation de la paix ; leur fonction par rapport à la paix
de l’homme est uniquement celle de Y exemplar, du modèle.

Venons-en maintenant à quelques considérations sur cette théorie de la paix


qui vient d’être reconstituée dans ses éléments et ses mouvements principaux.
Avant tout, les matériaux dont elle est faite. Les pages du livre XIX de la Cité de
Dieu qu’Augustin consacre au thème de la paix25 sont bien présentes à l’arrière-
plan et parfois citées de façon explicite, mais elles ne constituent pas les référen­
ces principales de Guibert. Certes, l’idée de paix comme bien souverain, l’idée
que l’aspiration à la paix est naturelle et universelle, l’effort pour fonder ontologi­
quement et théologiquement le concept de paix sont autant de traits communs à
Augustin et à Guibert. Toutefois, les typologies de la paix qu’ils proposent sont
différentes26 ; le rapport indiqué entre la paix parfaite, la paix céleste, et la paix
imparfaite - celle qui se réalise dans le monde terrestre - est différent lui aussi ;
enfin et surtout, les conséquences sur le plan politique sont différentes. Augustin,
qui interprète la différence comme opposition, voit entre la paix céleste et la paix
terrestre une distance radicale et infranchissable ; il nie donc la possibilité, plato­
nicienne, de prendre la paix céleste comme modèle de la paix terrestre et, par

24. « Nam in eis legimus triplicem vim amoris : supra ipsos moventur per desiderium ; in ipsis per sensum ;
sub ipsis etiam per affectum; supra ipsos in eo quod appetunt; in ipsis in eo quod sentiunt; sub ipsis,
quia ad id quod sentiunt et ad id quod appetunt, subditos secum attrahunt. Et haec omnia in una dilec­
tione sunt, et una dilectio sunt, quae desuper eis datur et per eos seriatim ad subditos derivatur ut
omnia concorditer uniantur » (Ibid., p. 66).
25. AUGUSTIN, De civitate Dei XIX, éd. B. DOMBART et A. KALB, dans CC SL 48, Tumhout, 1955,
p. 658-699. Sur rinfluence de la théorie augustinienne de la paix au Moyen Âge, cf. Y. M.-J. CONGAR,
« Maître Rufin et son De bono pacis », dans Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 41,
1957, p. 428-444.
26. Guibert distingue, comme on l’a vu, la paix de Dieu, des anges, du monde et de l ’homme, tandis
qu’Augustin parle de paix du corps, de l ’âme irrationnelle, de l’âme rationelle, du corps avec l ’âme, de
l’homme avec Dieu, des hommes entre eux, de la maison, de la cité, de la cité céleste (AUGUSTIN,
De civitate Dei, XEC, 13.1, éd.p. 678-679).
Le r o i , l e s a n g e s e t l a p a ix c h e z l e f r a n c is c a in G u ib e r t d e T o u r n a i 147

conséquent, en attendant la véritable paix de la béatitude, il accepte et défend, à


de rares exceptions près, la paix quelle qu’elle soit, dès lors que les hommes ont
su l’établir27. Guibert, pour qui la différence n’implique pas opposition mais
plutôt complémentarité, pose, comme on l’a vu, une communication très intense
entre la paix céleste et la paix terrestre, en restaurant la possibilité d’ajuster le réel
à l’idéal et de transmettre l’idéal au réel.
Si une telle opération est devenue possible, c’est que Guibert puise abondam­
ment dans les textes d’un auteur, lu et commenté pendant tout le Moyen Âge,
mais qui connaît une sorte de revival au XIIIe siècle, grâce à de nouvelles traduc­
tions et à de nouveaux commentaires: le Pseudo-Denys l’Aéropagite28. Car c’est
bien des œuvres du Pseudo-Denys, cité explicitement dans le texte comme le
beatus Dionysius, que Guibert tire la plupart des matériaux pour construire sa
théorie de la paix : du De divinis nominibus, il tire l’idée de paix comme union de
choses multiples qui demeurent unies et distinctes en même temps, la définition
de Dieu comme paix et origine de toute paix, l’idée de la diffusion naturelle de la
paix, l’idée que cette diffusion se réalise selon une voie hiérarchique, à travers
des intermédiaires, les intelligences spirituelles, c’est-à-dire les anges29; au De
coelesti hierarchia, Guibert prend la classification des anges en hiérarchies et
ordres, ainsi que la distinction des fonctions angéliques30.
Il ne fait pas de doute que la partie principale du Tractatus, ne serait-ce que
par son ampleur, est celle qui est consacrée à la paix humaine, la paix intérieure,
la paix que l’âme conquiert quand elle arrive à la contemplation de Dieu. C’est là
un résultat qu’on peut atteindre à travers une série d’étapes: éloignement du
monde, retraite dans le calme et le silence de l’intériorité, prise de conscience de
ses propres péchés, refus des richesses, des honneurs, des plaisirs, des amitiés ter­
restres, conquête d’une certaine tranquillité intérieure qui est une première forme

27. AUGUSTIN, De civitate Dei, XIX, 17, é d . p . 684 : « Ita etiam terrena ciuitas, quae non uiuit ex fide, ter­
renam pacem appetit in eoque defigit imperandi oboediendique concordiam ciuium, ut sit eis de rebus ad
mortalem uitam pertinentibus humanarum quaedam compositio uoluntatum. Ciuitas autem caelestis vel
potius pars eius, quae in hac mortalitate peregrinatur et uiuit ex fide, etiam ista pace necesse est utatur,
donec ipsa, cui talis pax necessaria est, mortalitas transeat » ; XIX, 26, é d . p . 696-697 : « Hanc autem
ut interim habeat in hac vita, etiam nostri interest; quoniam, quamdiu permixtae sunt ambae civitates,
utimur et nos pace Babylonis ». V o ir l ’in te rp ré ta tio n q u e p r o p o s e A . N ESKE, « L a c ité n ’e s t p a s à n o u s .
Res publica e t civitas d a n s le XIXe liv re d u De civitate Dei d ’A u g u s tin d ’H ip p o n e », d a n s M. VEGETTI
e t M. ABBATE d ir., La Repubblica di Platone nella tradizione antica, N a p le s , 1999, p . 219-244.
28. Cf. B .F a e S ,// « Corpus Dionysianum » nel Medioevo. Rassegna di studi: 1900-1972, Bologne, 1977.
29. PSEUDO-DENYS L’AÉROPAGITE, De divinis nominibus, chap. XI, dans Dionysiaca, 1, éd.
Ph. CHEVALLIER, Paris, 1937, p. 495-526 ; tr. fr. M. DE GANDILLAC, Œuvres complètes du Pseudo-
Denys l ’Aréopagite, Paris, 1943, p. 164-170.
30. PSEUDO-DENYS L’Aéro pa g ite , De coelesti hierarchia, ch. VI-X, dans Dionysiaca, 2, éd.
Ph. CHEVALLIER, Paris, 1950, p. 828-925 ; tr. fr. M. DE GANDILLAC, dans SC 58, Paris, 1958,
p. 103-142.
148 Ca r l a Ca s a g r a n d e

de paix, ou mieux, une préfiguration de la véritable paix31. Celle-ci, après avoir


été alimentée par la charité, accrue par la patience, sera enfin perfectionnée par la
grâce de la contemplation. À ce stade, tout désir et toute perturbation ayant
disparu, l ’âme peut se réunir, se recueillir, s’apaiser ; elle peut aussi être ravie
hors d’elle-même par une intervention divine, jouir de choses célestes et là, fina­
lement, se reposer en paix32.
En dépit du caractère sommaire de ce résumé, qui ne rend pas compte des nom­
breuses pages où Guibert décrit de façon très détaillée ce processus qui porte à la
paix de l’âme, on aura remarqué qu’il s’agit d’un processus de perfectionnement
spirituel, mis au point par des religieux et pour des religieux. Guibert le dit
d’ailleurs explicitement: la paix humaine, objet de ses écrits, n’est pas celle des
hommes charnels, mais celle des hommes spirituels33. Dans les passages rédigés au
discours direct (ils sont particulièrement nombreux dans cette partie du Tractatus),
son interlocuteur s’identifie clairement à un religieux, probablement un franciscain,
ou même un membre des anciens ordres monastiques34 ; de plus, les sources qu’il
utilise dans cette partie de l’œuvre viennent pour la plupart de la tradition monas­
tique et canoniale: Cassien, Grégoire le Grand, Bernard de Clairvaux, Aelred de
Rievaulx, Richard de Saint-Victor35. D’autres éléments témoignent encore de la
destination religieuse du texte: j ’ai déjà dit que la communauté des anges était
décrite métaphoriquement comme une communauté de religieux absorbés par leurs
offices dans le calme et le silence. Signalons également que certains expressions

31. GUIBERT de TOURNAI, Tractatus de pace, p. 134-135 : « pacem vero tenemus, cum ad interiora nostra
regredimur ; pacem dico, non pacis perfectionem, sed illius pacis imaginem ».
32. Ibid., p. 177 : « in tantum hoc mentis excessu pax illa, quae neque turbatur neque formidatur, invenitur
atque obtinetur, ut fia t silentium in caelo hora quasi dimidia, ita ut contemplantis animus nulla alter­
nantium cogitationum tumultuatione turbetur, nihil omnino inveniens vel quod per desiderium petat vel
quod per fastidium arguat vel per odium accuset, et sic ad summam pacem componitur mens, quae
intra contemplationis tranquillitatem tota colligitur et concluditur » ; p. 183 : «■ Haec est éxtasis sive
raptus, cum intentio arripitur a corporeis sensibus et animus alienatur. Consideratione aeternae
patriae, mens divina aspiratione tangitur, tacta movetur et derelictis inferioribus circa caelestia delec­
tatur. Postquam enim supernae lucis radios raptim contemplando contigit, in admirationem surgit et
pacifice requiescat. »
33. Cf. n. 14.
34. Voir, par exemple, GUIBERT DE TOURNAI, Tractatus de pace, p. 106 : « Sed caveas, athleta Christi, ne,
quando dimicas, ante tuum conspectum [...] ». L’expression à’athleta Christi est reprise à Cassien,
auctoritas monastique, très souvent citée dans le Tractatus.
35. Un travail systématique sur les sources du Tractatus de pace reste à faire. Dans cette perspective, on
dispose déjà des précieuses indications du père Longpré (qui signale l’influence de Bonaventure, qui
n ’est pas cité explicitement dans le texte), de l’analyse d’Anna Maria Salvato (cf. n. 2), de la contri­
bution de L. Mauro, « Nota sulla presenza del De spirituali amicitia di Aelredo di Rievaulx nel X in
secolo : il capitolo XXTV del Tractatus de pace di Gilberto da Tournai », dans Divus Thomas, 83,
1980,p . 130-139.
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dont Guibert se sert ici sont les mêmes que l’on retrouve dans les sermons
Ad solitarios, dans le recueil de ses Sermones ad varios status36.
Du reste, Guibert précise dans le prologue et rappelle tout au long du texte que
son œuvre s’adresse aux religieux, dans le but de favoriser la paix entre les
ordres. Toutefois, si les destinataires demeurent les mêmes du début à la fin du
traité, le problème qui était au début ecclésiologique, et donc politique, devient à
la fin un problème de perfectionnement spirituel. Guibert n’explique pas aux reli­
gieux comment vivre en paix avec les membres des autres ordres, il leur explique
comment vivre en paix avec eux-mêmes dans la contemplation de Dieu. On pour­
rait soutenir que Guibert insiste beaucoup sur la paix intérieure car il la considère
comme une sorte de propédeutique nécessaire pour arriver à la paix extérieure.
Mais, d’une part, il n’y a dans le texte aucune affirmation explicite à ce sujet et,
d’autre part, on voit mal pourquoi, après avoir parlé de la paix intérieure, Guibert
ne parle pas de la paix politique.
Je crois, bien plus banalement, que pour Guibert la dispute entre les ordres
religieux a été une occasion, certes réelle, mais rien de plus qu’une occasion, pour
aborder une question, la paix intérieure, qui était au centre de ses intérêts. Ce n’est
pas un hasard si dans sa typologie de la paix on ne trouve pas, à côté de la paix de
Dieu, des anges, de la nature et de l’âme, la paix entre les hommes, autrement dit
la paix politique, alors que celle-ci est présente dans d’autres typologies proposées
au cours des siècles37. À vrai dire, Guibert y fait quelques rares allusions. J’ai déjà
eu l’occasion d’évoquer la paix de la communauté religieuse vue comme image de
la paix des anges, mais il est aussi question de la paix domestique considérée
comme image de la paix régnant dans une âme bien ordonnée38. De plus, dans le
chapitre consacré à la paix du monde, pour souligner que l ’accord des parties est
fondamental pour la vie de l’ensemble, et cela pas seulement dans le monde
naturel, il prend l’exemple du peuple d’Israël dont les malheurs, de la captivité de
Babylone à la destruction du Temple, auraient commencé après la perte de la paix
entre les familles ou au sein des familles39. Guibert n’est donc pas sans savoir

36. GUIBERT de Tournai, Sermones ad varios status, Lyon, 1511 : Ad contemplativos et solitarios, I-V,
f®s XLIXra-LXrb. Voir en particulier le thème du silence des facultés de l’âme (vis sensitiva, imagina­
tiva, memorativa, intellectiva) que Ton trouve dans le Tractatus de pace, ch. XXV, p. 134-141, comme
dans les Sermones, au sermo IH, fos LTVra-LVIvb. Cf. P. E. LONGPRÉ, Intr., p. XLII.
37. Voir la classification d’Augustin (cf. n. 24) et, toujours dans la tradition augustinienne, celle de Rufin
(cf. Y. M.-J. CONGAR, « Maître Rufin », cit.).
38. « Cum igitur, sicut dictum est, ab exteriorum strepitu mens intra secretarium suum se receperit, et
circumstrepentium turbas vanitatum effugerit et clauso ostio suo divitias suas spirituales perlustraverit
et nihil occurrerit inquietum, nihil inordinatum, nihil quod remordeat vel oblectet, sed omnia iucunda,
pacifica et tranquilla, et ad instar ordinatissimae et pacatissimae cuiusdam familiae, omnis cogitatio­
num, sermonum et operum turba ipsi animo quasi patrifamilias domus arriserit, orietur subito mira
securitas et iucunditas [...] » (GUIBERT DE TOURNAI, Tractatus de pace, p. 139-140).
39. « Nonne familiaritaes hominum et amicitiarum foedera, nonne coniugii sacramenta, si pax abfuerit,
perseverant? Si pax non adfuerit, pereunt et non constant. Ad populum Domini, quem vocamus Israel,
150 C a r l a C a sa g r a n d e

qu’il existe aussi une paix politique et que le maintien de cette paix est nécessaire
à la survie des communautés humaines, qu’il s’agisse de monastères, d’Église, de
familles ou de peuples. Cependant, du moins dans le Tractatus, il se limite à assi­
gner à cette paix la double fonction de métaphore et d’exemple. En somme, il n’en
fait pas un objet d’analyse, et encore moins d’intervention. Ce qui l’intéresse,
c’est ce qui se produit de Dieu jusqu’à l’âme de l’homme en passant par les anges
et la nature. Le problème de la paix politique reste loin, au-dehors, dans ce monde
que l’âme, pour chercher sa paix, a abandonné.

Pour autant, la conception de la paix de Guibert de Tournai n’exclut nulle­


ment son extension au domaine politique. C ’est ce qu’atteste, l ’autre traité déjà
évoqué, 1’Eruditio regum et principum, un speculum écrit en 1259 pour le roi de
France, Louis DC40. À partir du modèle que constitue pour lui YInstitutio Troiani,
Guibert traite de la révérence que le roi doit avoir à l’égard de Dieu, de la disci­
pline avec laquelle il doit se gouverner lui-même et gouverner les puissants et les
officiers, de l’affection qu’il doit éprouver pour ses sujets. C’est dans le cadre de
ce dernier thème, à propos des devoirs du roi à l’égard de ses sujets, que Guibert
parle de la paix41.
L’affection que le roi doit avoir envers ses sujets est, selon lui, un amour
semblable à celui du père à l’égard de ses enfants, un amour qui comporte de
l’abnégation et du sacrifice, un amour qui se traduit en pitié et en clémence, c ’est-
à-dire en usage modéré et miséricordieux de la force et de la justice. Le roi doit
être prêt à tolérer et à pardonner les injures dont il est victime, mais doit aussi être
prêt à sanctionner celles faites à autrui ; en punissant les coupables, il doit éviter
la colère, la dureté, la cruauté et chercher davantage à éduquer qu’à réprimer ; la
tranquillité doit régner dans son cœur et sur son visage ; il doit faire preuve de
patience et de mansuétude, toujours prêt, dans les limites admises par la justice, à
pardonner. Une telle conduite, dictée par l’amour, provoque à son tour l’amour
des sujets à l’égard de leur souverain, renforçant ainsi la sécurité du royaume et
l’autorité des rois. Le monde animal est à cet égard riche d’exemples : la reine des
abeilles qui gouverne sans aiguillon, les dauphins et les phoques qui aiment leurs
petits au point de les remettre dans leur ventre en cas de danger, la poule qui aime
ses poussins jusqu’à l’épuisement42.

descendamus et amissa pace et unanimitatis concordia, quid nunc sustineat videamus » (Ibid., p. 80-81).
Guibert insère ici un long résumé des luttes internes au peuple d’Israël et des malheurs qui ont suivi.
40. Cf. J. Le GOFF, Saint Louis, Paris, 1996, p. 409-417.
41. GUIBERT DE TOURNAI, Eruditio regum m , ch. VI, Quod ex affectu debito protectio subditorum nasci­
tur, quae in pace firmatur, p. 88-89.
42. Ibid.,p. 83-88.
Le r o i , l e s a n g e s e t l a p a ix c h e z l e f r a n c is c a in G u ib e r t d e T o u r n a i 151

Mais, et ici Guibert s’inscrit dans la tradition des utilisations politiques du


Pseudo-Denys43, le modèle le plus efficace pour l’amour du roi est sans doute
l’amour des Séraphins, les anges qui dans la hiérarchie céleste dionysienne
remplissent la fonction spécifique d’aimer Dieu et d’entraîner à l’amour pour
Dieu tous leurs sujets. L’amour des Séraphins est parfait quant à la durée et à
l’intensité. De plus, c’est un amour qui porte à une condition extatique, où celui
qui aime, en sortant de lui-même, s’identifie à l’être aimé, Dieu en l’occurrence.
Il peut être comparé au feu qui se consume en exhalant vers le haut et en entraî­
nant dans ce mouvement ascensionnel tout ce qui est autour de lui. Tel doit être
l’amour des princes à l’égard de leurs sujets, un amour où, more angelico,
personne n’est plus maître de soi, mais où les princes appartiennent à leurs sujets
et les sujets à leurs princes, et où, tous ensemble, ils appartiennent à Dieu44. Les
princes, les rois, les prélats ont donc sur terre la même fonction de médiation que
les Séraphins dans le ciel: comme eux, ils garantissent, à travers l’amour, la
conversion de ce qui est inférieur à ce qui est supérieur, le rapprochement de la
terre au ciel, le retour des créatures au créateur.
Seul le roi qui aime de cette manière ses sujets leur donne la paix. La paix est
donc envisagée comme le résultat le plus important et le plus évident de l’amour
du roi à l’égard de ses sujets ; un tel résultat est possible dans la mesure où
l’amour du roi, à l’imitation de celui des Séraphins, arrive à mettre en contact les
sujets avec l’origine et la source de la paix, à savoir Dieu. Dieu, en effet, qui est
paix parfaite, en tant qu’unité dans la trinité et trinité dans l’unité, répartit la paix
entre toutes les créatures, de façon proportionnelle: au plus haut degré parmi les
anges (qui vivent en paix et forment une communauté consensuelle), à un degré
plus bas dans la nature (où des choses multiples et différentes cohabitent et
coopèrent dans l’harmonie) et, dans une certaine mesure, grâce à l’action média-

43. Mise au point sur cette question et bibliographie par M. GlANSANTE, Retorica e politica nel Duecento.
I notai bolognesi e l ’ideologia comunale, Rome, 1999, en particulier p. 125-131.
44. « Ex hoc itaque caritatis affectu reges et principes beatis spiritibus qui dicuntur Séraphin comparan­
tur, qui, motu dilectionis tendentes in Deum, in idipsum reducunt subditos ut dilectione consimili pro-
portionaliter inflammentur [...]. Superfervidus est amor iste in graduando, quia per mentis excessum
est in raptu continuo. Hic est amor intensus ad summum, qui nec remittitur nec lentescit [...]. Iste est
affectus amoris in Deum qui descendit ad inferius per assimilationem pariter et actum. Sicut enim
ignis sibi assimilat quae contingit, sic sincerae dilectionis affectus omnes pro suae receptibilitatis dif­
ferentia in amando Deum assimilat pro viribus et reducit. Et quoniam inferiora reducuntur in super­
iora per media, constituti sunt principes et prelati, ut per eorum ministerium reducantur in Deum
angelico more subjecti. Affectus enim amoris tendens in Deum extasim facit, non permittens amatores
esse sui ipsorum per sobrietatem mentis, sed eorum qui amantur per mentis excessum. Unde et princi­
pes facit esse subjectorum per providentiae protectionem, et subjectos facit esse superiorum per
amoris ad eos conversionem et in deum reductionem » (GUIBERT DE TOURNAI, Eruditio regum, éd.
p. 84-85). Cf. PSEUDO-DENYS L’AÉROPAGITE, De divinis nominibus, chap. IV, dans Dionysiaca, 1,
éd. Ph. Chevallier, Paris, 1937, p. 214-215.
152 Ca r l a Ca s a g r a n d e

trice des prélats, parmi les hommes aussi45. Ce n’est pas tout: à l’amour et à la
paix qui suit l’amour, si l’amour est tel qu’il doit être, les rois doivent ajouter la
protection. Encore une fois, ils peuvent s’appuyer sur un modèle angélique: non
plus celui des Séraphins, mais d’un autre ordre d’anges spécifiquement destinés à
la fonction de dominer l’ordre divin de la création, les Dominations46.
Nous retrouvons ici bon nombre de thèmes qui seront traités de façon plus
systématique dans le Tractatus de pace : Dieu en tant que paix et source de paix,
la typologie hiérarchique des formes de la paix, le rôle de médiation des anges
dans la transmission de la paix, la paix comme unité de la multiplicité, l ’amour
comme véhicule de paix en tant que force qui unit celui qui aime et celui qui est
aimé. Tout cela est, ici, appliqué au domaine politique. Avec quelles consé­
quences ? Quels résultats ? Quelle est l’idée de paix politique qui ressort finale­
ment de Y Eruditio de Guibert ?
C’est une paix que j ’ai beaucoup de peine à qualifier de « politique », car elle
ne possède qu’une seule dimension: la dimension verticale, sans attention aucune
à la dimension horizontale. Je m ’explique : la paix, on l ’a vu, est un effet du lien
d’amour entre le roi et ses sujets, un lien à travers lequel les sujets peuvent arriver
à s’approcher de Dieu. C’est-à-dire que la paix n’est possible qu’après que les
sujets, à travers le roi, se sont tournés vers le haut, vers Dieu. La dimension verti­
cale décide donc de l ’horizontale, dans la mesure où les rapports des sujets entre
eux sont déterminés par les rapports que les sujets ont d’abord avec le roi et
ensuite avec Dieu. L’éventuelle concorde ou discorde entre les sujets dépend de
l’amour ou de la haine qu’il y a entre les sujets, le roi et Dieu. Une fois qu’il a
énoncé ce principe, Guibert ne se consacre plus qu’aux rapports « verticaux »
entre sujets, roi et Dieu, avec une attention particulière aux comportements du roi

45. « Quoniam ex affectu debito sequitur in principibus subditorum protectio, hoc agere debent pro viribus
reges et principes ut sic sibi subditos protegant ut in pacis unanimitate consistant subditae sibi plebes.
Et si coelestia sunt exemplaria terrestrium, et aeterna praesentium, videamus originem et principium
unitatis unde pax derivatur et unitas perseverat in regnis, et viget unanimitas in subjectis. In illa igitur
ineffabilis et excelsa Dei natura nihil tam proprium quam unitas, pax et concordia. Nam licet creda­
mus fideliter et confiteamur alacriter tres personas in Trinitate, ipsa tamen Trinitas Deus unus est tam
unitate voluntatis quam substantiae unitate. Hanc unitatem et pacem pro earum captu proportionaliter
universis distribuit creaturis, adeo ut nominetenus appelletur Deus unitatis et pacis. Ex hac igitur
unitate Trinitatis, quam super se contemplantur, angeli pacem et concordiam possident, vacantes
jugiter unitati. Qui, sicut ab illo primo lumine splendorem luminis praesuscipiunt unde illustrantur
interius veritate, unde lux effecti lucis perfectae radiant claritate, sic unum effecti sunt non substantia
sed consensu, et contemplata simplici unitate [...]. Coelum aeri lucem, aer terris ymbrem, terra victum
et vitam viventibus administrat, et sic in unam compagem concordiae Deus cuncta dispensat et
ordinans et rationalibus per insensibilia muta praedicans, ad pacem et concordiam nos invitat. Hanc
igitur principes dum sectantur et amant, populum sibi subditum protegunt et gubernant » (Ibid.,
p. 88-89).
46. « Sicut autem principes beatissimis spiritibus qui dicuntur Séraphin conformari debent propter carita­
tis affectum, ita et Dominationibus conformandi sunt in protectione subditorum » (Ibid., p. 90).
Le r o i , l e s a n g e s e t l a p a ix c h e z l e f r a n c is c a in G u ib e r t d e T o u r n a i 153

(on est du reste dans un speculum principum). Aucune attention, en revanche, à la


paix que les sujets obtiennent grâce à la médiation amoureuse de leur roi. Guibert
ne nous explique pas comment cette paix se réalise, si elle comporte une coordi­
nation harmonieuse de différentes fonctions (selon le modèle de la nature) ou un
ordre hiérarchique (selon le modèle des anges).
Paradoxalement, nous avons plus d’informations sur la paix entre les ordres
angéliques et entre les éléments naturels que sur la paix entre les hommes. Dans
VEruditio, quoique plus rapidement que dans le Tractatus, Guibert évoque l’union
consensuelle entre les ordres angéliques et l’harmonie fonctionnelle des différents
éléments de la nature: l’air, l’eau, la terre, le ciel47. Mais pas un mot pour nous
expüquer comment, avec quels rapports, quels échanges mutuels, quelle coordi­
nation de fonctions, des hommes différents peuvent, grâce au roi, vivre en paix.
Quand Guibert parle de la paix du royaume, il ne décrit donc pas les rapports
de concorde des sujets entre eux, mais leur rapport d’amour avec le roi et avec
Dieu. Dans Y Eruditio, la paix pour les sujets est seulement un problème d’union
amoureuse au roi et, à travers le roi, à Dieu. La paix du royaume est, si j ’ose dire,
une sorte de socialisation de l’expérience mystique, qui devient possible grâce à
la figure angélique du roi. C’est comme si le roi permettait l ’extension sociale du
parcours de perfectionnement spirituel qui porte les religieux à la paix de l ’âme
en Dieu (parcours que Guibert décrira en détail, comme on l’a vu, dans le
Tractatus). Il s’agit d’une sorte de reductio du « politique » au « religieux », et
donc d’une opposition implicite mais ferme aux théories politiques des aristo­
téliciens, ce qui ne surprend pas chez un franciscain lié à Bonaventure et fasciné
par la mystique, comme l’était Guibert de Tournai. À l’intérieur de cette reductio,
la paix devient surtout une expérience mystique collective, dont il n’est pas
nécessaire de préciser les retombées sociales et politiques. Un appel aux valeurs
de la vie contemplative, certes, qui a un résultat politique important: la légitima­
tion, forte et solide, du pouvoir royal comme heu d’unité et identité du peuple et
comme force de médiation entre terre et ciel.

47. Cf. n. 42.


DES PRÉDICATEURS FRANÇAIS DU BAS MOYEN ÂGE
ENTRE GUERRE ET PAIX

H e r v é M a r t in

e titre de cette communication souligne la complexité de la situation vécue


L par les prédicateurs français entre 1380 et 1500, soit entre la fin de la
Reconquête opérée par les armées de Charles V et les premières expéditions en
Italie. Comme l’ensemble de leurs compatriotes, les orateurs sacrés ont connu
toute une gamme de situations : guerre ouverte entre France et Angleterre, guerre
larvée, fragiles abstinences de guerre, trêves incertaines, périodes de paix plus ou
moins prolongées, mais aussi luttes civiles et combats ultimes entre l’État-nation
et des principautés fières de leur indépendance comme Bourgogne et Bretagne.
Ces temps troublés et cette atmosphère incertaine ont engendré toute une série de
clichés et de stéréotypes, que l’on retrouve chez les chroniqueurs, les littérateurs,
les moralistes et les magistrats, sans parler des enlumineurs. Sans nous attarder
sur les topoi, nous chercherons, en bon disciple de Michel Mollai, à dresser une
typologie des attitudes adoptées par les prédicateurs en ces temps difficiles.

I. L ’é v ê q u e L a u r e n t d e l a F a y e : u n p r e m i e r c o n s t a t d e s d é g â t s
ET UN APPEL À LA MOBILISATION DES ESPRITS AU DÉBUT DES ANNÉES 1380

Le premier orateur pris en compte n’est autre que le prélat Laurent de la Faye,
originaire de Tours, un ancien maître des requêtes de l’hôtel de Charles Y, qui
devint d’abord évêque de Saint-Brieuc entre 1375 et 1379, puis évêque
d’Avranches entre 1379 et 1391. Il nous a laissé une série de 60 sermons et colla­
tions contenus dans le manuscrit 94 de la Bibliothèque municipale de Tours. L’une
de ses allocutions, intitulée Rex in etemum (f° 143), daterait de son entrée en fonc­
tion à Saint-Brieuc en 1375. Les autres homélies semblent appartenir plutôt à la
phase normande de sa carrière, dont un sermon d’ouverture du carême daté de
1383 (f° 73) et l’éloge funèbre d’un bienfaiteur du monastère du Mont-Saint-
Michel (f° 140), sans parler d’une référence explicite à la Coutume de Normandie1.

1. Voir E. A. PIGEON, « Le diocèse d ’Avranches », dans M S A . du Cotentin, 1887-1888, p. 333;


L. D e l i s l e , « Note sur un manuscrit de la ville de Tours », dans Bulletin de la Société des antiquaires
de Normandie, V, 1868, p. 318-320.
156 H e r v é M a r t in

Sans relater en détail les événements militaires et politiques des années


1375-1391, je rappelle simplement qu’après les brillants succès des armées de
Charles V entre 1369 et 1374, les deux puissances belligérantes se sont révélées
incapables d’en finir. Après la trêve de 1375-1377, la guerre a repris, non sans
déconvenues pour les Français à Cherbourg et en Bretagne. Les années 1380-1388
ont été marquées par un « assoupissement de la guerre », suivi d’un arrêt à peu
près complet des hostilités franco-anglaises entre 1388 et 1415 qu’André Léguai a
pu qualifier de « longue mi-temps »2. La carrière épiscopale de Laurent de la Faye
se déroule donc dans une période indécise de mi-guerre mi-paix, où les esprits
sont loin d’être rassurés. Comme l’a écrit Édouard Penroy, on menait au début
des années 1380 une politique « tantôt timidement pacifique, tantôt mollement
belliqueuse ».
On peut estimer que les sermons de l’évêque d’Avranches rendent assez
bien l’atmosphère indécise et inquiète des années 1379-1391, sans en fournir
évidemment une chronique suivie. La guerre rôde dans le texte comme les merce­
naires dans le royaume : « Il faut craindre, si nous n’honorons pas Dieu, s’ex­
clame Laurent de la Faye, [...] que fondent sur nous les guerres, les déprédations,
les stérilités, la famine et les exactions fiscales3 ». En d’autres passages, la litanie
des malheurs varie un peu : « se pour noz pechiez Dieu se courrouce et vous
donne tempestes, guerres, famines et cetera » (f° 124). On notera l’absence de la
peste qui a assez peu frappé les provinces de l’Ouest au XIVe siècle, et la présence
d’une nouvelle plaie, l’impôt, devenu à peu près permanent sous le règne de
Charles V.
Qui dit guerre dit danger permanent. Il n’y a rien de plus périlleux que de
s’aventurer nuitamment en pays hostile, aussi est-ce « une grande aide que de
montrer le chemin à celui qui erre, surtout de nuit, en terre ennemie et par temps
de guerre » (f° 69). Cette dernière désorganise complètement la vie des campa­
gnes, aussi l ’évêque permet-il aux paysans de travailler aux champs les jours
fériés en cas de menace ennemie, à condition de se racheter par de plus abondan­
tes aumônes (f°s 135-137). Qui dit guerre dit aussi siège, au temps de Du
Guesclin et d’Olivier de Clisson : « Nous voyons que, quand une cité est assié­
gée, elle l ’est surtout aux portes, devant lesquelles se groupent les ennemis. Ils y
apportent des victuailles et y érigent des machines de siège. Alors, le blocus est
total. » Mais l ’épuisement des provisions peut contraindre les assiégeants, et non
les assiégés, à renoncer : « Comme le loup sort du bois sous l’effet de la faim et
de la privation, les hommes lèvent le siège pour le même motif » (f°s 71 v° et
98). La guerre est enfin synonyme de pillage, de dégât et de rançons exigées des
communautés paysannes, qui désorganisent profondément le tissu paroissial.

2. La Guerre de Cent Ans, Paris, 1971, p. 61 et suiv.


3. TOURS, b . M., ms. 94, f° 70. Désormais, je me contenterai d’indiquer le folio entre parenthèses.
D es prédicateurs français d u b a s M oyen â g e entre guerre e t paix 157

Laurent de la Faye s’emporte contre le fait d’exiger « un présent criminel par la


violence ». Après avoir cité Ezéchiel 22, ils ont reçu de toi des présents pour
verser le sang, il stigmatise « ceux qui ajoutent à l’affliction des veuves et des
orphelins accablés et à celle des pauvres agriculteurs, auxquels ils enlèvent la
vache qui les nourrit de son lait. Je les considère comme des homicides »,
proclame-t-il (f° 154). Un peu plus loin, il reprend la même idée en s’appuyant
sur Luc 3, 14, relatant la prédication de Jean-Baptiste : « Les soldats deman­
daient à Jean : Que ferons-nous ? Il leur dit : n’extorquez de l’argent à personne
et ne commettez pas d’injustice. Contentez-vous de vos soldes ! Jean n’interdit
pas que le soldat reçoive une solde quand il se retire, mais à la condition qu’il
n ’extorque pas de l ’argent par la violence ou par l’injustice » (f° 154). fl n’est pas
sûr que beaucoup de routiers habitués à rançonner les villageois aient été dispo­
sés à entendre pareille exhortation. Pour l’évêque d’Avranches, de tels abus
n’existeraient pas sans la complicité des princes, qu’il qualifie sans ménagement
d’associés des voleurs. « Ils protègent en effet, sur leurs terres et sur celles des
autres, les pillards et les brigands, dont ils reçoivent une part du butin et parfois
la totalité » (f° 154). Charles le Mauvais, roi de Navarre, possessionné en
Normandie, était peut-être visé par ce réquisitoire.
On retrouve le thème du prélèvement et du pillage, le système de Yappatis
cher aux spécialistes de la chose militaire, dans un parallèle qui n’est pas de pure
forme entre les bons et les mauvais soldats. « Secondement, je dis que le bon
chevalier doit éviter les négoces mondains et ruraux, parce que les gens d’armes
doivent se garder d’être des marchands, des voleurs, des pillards ou des larrons.
Ils doivent en effet combattre honnêtement et se contenter de leurs soldes, en
n’extorquant de l’argent à personne. Mais aujourd’hui, par les temps que nous
vivons, que sont devenus les gens d’armes, les combattants et leurs sergents ? Ce
sont des pilleurs d’églises, qui dépouillent les ecclésiastiques et cetera » (f° 151).
Les pillages et les profanations subis par les sanctuaires, les abbayes et les
couvents, dont Henri Denifle et Guillaume Mollai ont dressé de longues litanies,
viennent à l’appui de ces affirmations. Et le parallèle reprend : « Troisièmement,
je dis que tout chevalier doit être avisé et doit soutenir l ’adversité avec courage,
en sachant donner et recevoir des coups à la guerre... Et pourtant il en est qui
vivent oisifs dans leurs demeures, qui se vêtent en grand appareil et font bom­
bance tous les jours » (f° 151). Si Bertrand Du Guesclin correspond assez bien au
type du chevalier dur au mal et courageux dans l’adversité, Arnaud de Cervole,
dit l’Archiprêtre, incarne le routier adonné aux délices de Capoue.
En fidèle serviteur des Valois, l’évêque d’Avranches s’efforce de mobiliser les
esprits et de galvaniser les énergies en faveur de la monarchie française. En ce
sens, ses homélies constituent un avatar idéologique de la Reconquête opérée
sous l ’égide de Charles V et de ses lieutenants. Le dévouement de Laurent de la
Faye à la cause française se manifeste à la fois par les intitulés de certains de ses
sermons (pro guerra evitanda et victoria obtinenda, f° 123 ; pro exhortando ad
158 H ervé Martin

deffensionem et subsidium guerre, f° 147 ; pro amicis contra inimicos, f° 153),


par cette exhortation toute simple (nous devons prier pour le Reaume de France,
f° 123 v°) et par cette belle profession de foi inspirée de Jean de Salisbury : « tous
les états du Royaume de France forment un seul corps mystique, dont le roi est la
tête, les clercs, les yeux, les chevaliers, les mains, les marchands et les paysans,
les pieds » (f° 154 v°). Cette vision unanimiste et rassembleuse, que l’on retrouve
dans les mêmes années chez Philippe de Mézières, anticipe sur la réalisation de
l’unité française.
Brûlant de l’amour du pays et du peuple de France, le prélat normand devance
les élans patriotiques d’Alain Chartier en estimant qu’il faut savoir se sacrifier
pour la collectivité : « Mieux vaut pour nous tous mourir à la guerre plutôt que de
voir notre race dans le malheur » (f° 149), proclame-t-il. Pour parvenir à se débar­
rasser des envahisseurs, il propose une mobilisation des ordres de la société sous
l’égide du roi, avec la contribution financière des laboratores. Sans négliger les
prélèvements traditionnellement opérés par l’Église et par les seigneurs, l’ancien
officier de Charles V pense avant tout à l’impôt dû au prince, auquel il faut habi­
tuer des sujets réticents. « Soutenez donc votre clergé et vos chevaliers, lance-t-il,
acquittez-vous de vos obligations envers votre Roi et vous aurez la victoire sur
vos ennemis... et ainsi vous obtiendrez la paix, autant des ennemis que des
pillards, autant temporelle que spirituelle » (f° 154 v°). On voit bien le sens de ces
exhortations : non content de s’acquitter des charges coutumières, le troisième
ordre, le peuple obscur des producteurs, doit accepter de supporter le poids finan­
cier de la guerre. En ces lignes, la parole sacrée se met directement au service de
l’État-nation France en gestation.

n . L es CONSTATS DÉSESPÉRÉS DES ANNÉES 1411-1454

Après une longue et réparatrice période de paix, la guerre reprend, d’abord


civile à partir de l’été 1411, ensuite franco-anglaise à partir de 1415. À en croire
les prédicateurs, les ravages entraînés par les hostilités sont considérables, au
point de mettre en péril la survie du royaume de France.
Les jérémiades du franciscain parisien Pierre-aux-Bœufs comptent parmi les
plus poignantes de toutes celles proférées dans les années 1411-1418. Comme j ’ai
déjà beaucoup sollicité cet orateur dans des travaux antérieurs, je passerai très
vite sur ses évocations, en en rappelant seulement quelques traits saillants. Il
insère les guerres dans des litanies de malheurs voulus par Dieu pour harceler les
humains. H souligne combien la reprise des hostilités a constitué une tragédie
pour les populations après une longue phase d’accalmie. Il plaint particulièrement
les paysans, victimes toutes désignées des pillards à l’œuvre dans les campagnes.
Aux yeux de ces brigands, hommes, femmes et enfants comptent moins que les
Des prédicateurs français d u b a s M oyen â g e entre guerre e t padî 159

brebis ou les bœufs. Du fait de cette déperdition de substance, le pauvre royaume


de France se trouve menacé d’effondrement4.
La guerre évoquée par ce religieux aux penchants bourguignons avérés ne
comporte pas de grandes manœuvres ; il s’agit d’une succession d’embuscades, de
coups de mains et d’attaques de places-fortes. Aussi use-t-il de la métaphore du
siège à cinq reprises, en insistant sur les dégâts occasionnés par les pierres lancées
par les mangonneaux et autres engins, sans mentionner toutefois les dommages
entraînés par l’artillerie à poudre. Non content de citer les pièces essentielles de
l’armement du combattant (le casque, le haubert, le bouclier, etc.), le pacifique
franciscain restitue assez bien le qui-vive permanent auquel sont soumis les gens
d’armes : « En temps de guerre, quand un combattant se trouve en pays ennemi,
ne sachant ni le moment ni l’heure à laquelle il doit être attaqué, il lui faut
toujours être muni de ses armes défensives, surtout de son haubert. Aussi ces
combattants s’avancent toujours, boivent, mangent et parfois dorment revêtus de
leur haubergeon. Mais il ne leur est pas nécessaire de se servir toujours de leurs
armes offensives, sauf au moment et à l’endroit où ils veulent frapper l’ennemi. »5
Le second bilan des désastres imputables à la guerre, moins connu, nous est
fourni environ quarante ans plus tard par l’évêque de Langres Gui Bernard
(1454-1481). Il faisait partie de ces prélats issus du monde des officiers liés à la
monarchie des Valois. Originaire de Touraine, il était le fils d’Étienne Bernard,
qui avait exercé les fonctions de receveur des tailles et de procureur de la reine
Marie d’Anjou6. J’ignore tout de sa formation et des débuts de sa carrière ; je sais
seulement qu’il est devenu archidiacre de Tours et qu’il était maître des requêtes
de l’hôtel du roi quand il a été élu au siège de Langres le 30 janvier 1454. Seul
l’appui résolu du souverain, exprimé par la bouche du procureur général Jean
Dauvet, lui a permis d’écarter un rival, précédemment nommé sur le même siège
par le pape Nicolas V.
Une fois en fonction, Gui Bernard ne reste pas inactif, réunissant régulière­
ment des synodes et veillant à la formation de son clergé. Au fil de ses allocutions,
conservées dans le manuscrit 293 (101) de la Bibliothèque municipale de Poitiers,
il nous fait entendre sa parole de prélat, par exemple dans les sermons in sinodo
(f°s 18 et 23 v°) et in consecratione virginum (f° 14), mais aussi, en deux circons­
tances au moins, la voix de son maître Charles VU. Il intervient en effet Coram
Papa, devant le pape Nicolas V, quelque temps après la fin des opérations mili­
taires en Aquitaine (Castillon, 17 juillet 1453), et devant le nouveau roi de Castille

4. H. M ARTIN, Le Ministère de la parole de la peste noire à la Réforme, thèse, Paris IV, 1986, version
dactylographiée, p. 652 et suiv.
5. Sorbonne, ms. 747, f° 69 v° : « Unde tales semper incedunt bibunt et comedunt et interdum dormiunt
induti lorica de leur haubergeon. »
6. I. DELAFOSSE-DELUMEAU, Les sermons de Gui Bernard, évêque de Langres à la fin du XVe siècle, TER,
Rennes, 1998, p. 191 et suiv. Voir aussi Gallia Christiana, IV, col. 629.
160 H ervé Martin

Henri IV (1454-1474) après le décès de Jean II en 1454, à l’occasion d’un conseil


tenu à Cordoue. Dans ces deux derniers cas, il s’agit de harangues, encore proches
des sermons sur le plan formel. Comme on peut s’en douter, les sermons stricto
sensu restent intemporels, au point que certains d’entre eux, dont les allocutions in
sinodo, in consecratione virginum et in confirmatione episcopi electi (Le Mans,
1452), ne comportent aucune allusion à l’actualité. Seule fait exception à cette
règle une homélie destinée à un concile provincial, dans laquelle Gui Bernard
évoque les conciles des premiers siècles de l’Église jusqu’à l’assemblée de
Sardique en 343. Et de donner en exemple l’empereur Constantin : « Voyant la
chrétienté divisée entre plusieurs hérésies, en un temps où les évêques n’osaient
pas se rassembler à cause de la cruauté des persécuteurs de la foi chrétienne, il
ordonna que tous se réunissent et qu’un concile soit célébré. » Et d’enchaîner :
« Comme nos prédécesseurs ont respecté cette disposition, il y a eu beaucoup de
conciles dans les différentes régions de cette province. Il nous faut maintenant agir
de la même façon : à cause de la guerre et des troubles qui, hélas, ont fait fureur,
nous n’avons pu accomplir une si sainte et si légitime tâche ; aussi nous faut-il
nous préparer à célébrer désormais de tels conciles »7. Après quarante années de
guerre, qui ont perturbé la tenue des assemblées du clergé à différents niveaux, il
faut reprendre les anciennes habitudes délibératives. Gui Bernard s’exprime ici en
prélat reconstructeur au sortir de la tourmente des années 1411-1453.
Cette période dramatique est évoquée de façon plus précise dans l’allocution
Coram papa précitée8, qui fait partie de ces énoncés mixtes, à la fois discours et
sermon, dont les sources du XVe siècle ne sont pas avares. Tel un prédicateur, Gui
Bernard prend son thème dans le premier livre de Samuel, aux versets 15-17 :
« Alors que tu n’étais encore que petit à tes propres yeux, tu fus mis à la tête des
tribus d’Israël », et se lance dans un exposé en trois parties sur la révérence due au
trône pontifical, sur l’attachement du roi très chrétien au siège romain et sur les
efforts de Sa Majesté Charles VH pour apaiser les différends suscités par
l’application de la Pragmatique Sanction de Bourges de 14389. Comme il s’agit de
tempérer les attentes financières du pape à l’égard de l’Église de France, l’orateur
dresse un tableau très noir de la situation du royaume au sortir de la guerre de
Cent Ans. Il ne cherche pas à dissimuler l’objectif qu’il poursuit : « Il faut parler,
annonce-t-il, des nécessités et des pauvretés dans lesquelles le royaume est tombé
à cause de la guerre, afin qu’à l’écoute de ces faits votre sainteté se rende compte
que le royaume ne peut plus porter un si lourd fardeau en raison de sa presque

7. I. DELAFOSSE-DELUMEAU, Les sermons de Gui Bernard, cit., p. 14.


8. Elle a été prononcée après la clôture de l’assemblée du clergé de France à Bourges le 9 août 1452,
évoquée dans le texte, et après la victoire de Castillon (17 juillet 1453), puisque l’orateur prend acte du
retour de la paix.
9. I. DELAFOSSE-DELUMEAU, Les sermons de Gui Bernard, cit., p. 148 et suiv.
Des prédicateurs français d u b a s M oyen â g e entre guerre e t paix 161

totale destruction »101. Comme ses devanciers, le prélat oppose de façon antithé­
tique l’avant et l’après-guerre, en prenant seulement en compte la « seconde mi-
temps » de ce conflit séculaire, les calamiteuses armées 1411-1453. Auparavant,
rappelle-t-il, le royaume « s’est tenu en pleine gloire et dans un ordre parfait, car il
détenait toutes les conditions requises pour atteindre la perfection », dont l’anti­
quité, la richesse et la paix. Survinrent les guerres, « qui durèrent quarante ans, en
réponse au péché des hommes ». Loin de se contenter de ce topos, le conseiller de
Charles VII expose en détail certaines des conséquences les plus fâcheuses du
conflit, à commencer par l’hémorragie d’argent, imputable aux « gens d’armes
étrangers qui ont transféré des richesses dans les autres pays, sous forme de
chevaux, d’armes et d’autres choses nécessaires à la pratique de la guerre »n . Le
numéraire a fui également à l’étranger sous la forme de rançons « pour le rachat
de captifs » plus ou moins illustres, princes, chevaliers et autres. On a vu se multi­
plier « les veuves, les pupilles et les orphelins accablés par les malheurs du
temps... Les nobles princes et les chevaliers sont morts en nombre incalculable au
cours des guerres... Qui plus est, de très nombreux gens du peuple des deux
sexes, tenaillés par la faim, ont été contraints par une pressante nécessité d’errer
comme des exilés ». Le tableau des misères de la guerre resterait incomplet s’il y
manquait la ruine du patrimoine ecclésiastique : « Je ne crois pas, poursuit Gui
Bernard, que l’on puisse contenir ses larmes en voyant les destructions des églises
et non seulement la diminution, mais le bouleversement de fond en comble du
culte divin, par les mains d’hommes autrefois très pieux, pris d’une folie telle
qu’ils se sont précipités pour verser le sang des innocents »12.
Au terme de ce sombre diagnostic, corroboré par les récits de chroniqueurs
contemporains comme Thomas Basin et Juvénal des Ursins, et conforté par les
constats d’historiens actuels comme Guy Bois, le prélat gallican donne aux épreu­
ves subies par le royaume une dimension symbolique et sacrificielle, en les rap­
prochant des souffrances endurées par le Christ au cours de sa Passion :
« Finalement, des guerres si cruelles ont sévi dans ce royaume que celui-ci,
naguère si glorieux, [...] a été réduit à une telle pitié et à une telle pauvreté qu’on
peut lui appliquer cette formule très sacrée utilisée à propos du Christ au cours de
sa très glorieuse Passion : de la plante des pieds jusqu’à la nuque, aucun de ses
membres n’est indemne. » Après Saint Louis, « roi-hostie » s’il en fut, voici que la
nation France est promue au rang de peuple martyr, avec quelques siècles
d’avance sur la Pologne, autre pays « souffre-passion » à se fonder sur Les Aïeux
d’Adam Mickiewicz. Fort heureusement, poursuit Gui Bernard, le ciel n’est pas

10. Ibid., p.158.


11. Ibid., p. 158-159. Gui Bernard pense probablement aux achats effectués à l ’étranger (chevaux hongrois
et espagnols, armures et armes lombardes, etc.), mais le texte est un peu ambigu.
12. Ibid., p. 161.
162 H ervé Martin

resté insensible au spectacle de la détresse française : « Dieu a jugé bon d’envoyer


son ange du haut des deux pour diriger, aider et secourir le roi très chrétien, afin
qu’il expulse ses ennemis du royaume, davantage par la force divine que par la
puissance humaine. » En conséquence, grâce à Dieu, le pays de France « se trouve
présentement en bonne tranquillité, paix et justice ». Mais il lui faut du temps pour
se relever, d’où la compréhension attendue du pape13. Le soutien de l ’archange
saint Michel, le protecteur attitré des Valois, est hautement célébré, mais aucune
mention n’est faite de Jeanne d’Arc, dont la réhabilitation attendra 1456.

m . L a G r a n d e G u e r r e e s t f e st e , m a i s l e s p r o b l è m e s p e r s i s t e n t

La persistance des problèmes politico-militaires après la Recouvrance de la


Normandie et de l’Aquitaine est attestée, entre autres sources, par la célèbre inter­
vention du chanoine parisien Jean de Rély devant les États généraux réunis à
Tours en 1484. Ce théologien réputé pour son éloquence fut choisi comme porte-
parole par quatre des six sections de l ’Assemblée. Son très long discours, qui n’a
rien de cicéronien, est bel et bien un sermon, plus exactement un condensé de
plusieurs sermons, rapporté in-extenso dans le Journal du chanoine rouennais
Jean Masselin14. Rien n’y manque, ni le thème biblique, ni le prothème, suivi de
la répétition et de la division du thème. La façon d’argumenter à coup d’autorités
et d’exemples est aussi celle d’un prédicateur. On se croirait dans une église
quand Jean de Rély énumère les menaces pesant sur la paix du royaume, dont la
mutabilité des choses, les manigances du diable et les ravages de l’ambition,
aidée de l’orgueil et de la calomnie. On ne quitte pas les horizons familiers du
discours ecclésiastique quand l ’orateur souligne que la paix, définie en des termes
augustiniens, constitue le premier des biens15. Se faisant le porte-parole des États
et de l’ensemble des Français lassés des excès de la soldatesque et du coût de
son entretien, le brillant chanoine ne manque pas de faire savoir au jeune roi
Charles VEU et à son chancelier que « la paix, la force et la deffense de ung
royaume ne consiste point en multitude de gens d’armes »16. Comment lui donner
tort, quand on sait que l’effectif des années françaises n’a jamais été, au Moyen
Âge, plus élevé que sous Louis XI ? Aux yeux de Jean de Rély, il y a d’autres
moyens d’assurer la sécurité de son peuple que de lever des troupes et d’enrôler
des mercenaires. Il faut d’abord, rappelle-t-il, avoir Dieu avec soi, mettre en Lui
sa confiance, et non dans le nombre de ses soldats. N’a-t-il pas suffi à Gédéon de

13. Ibid., p. 161. Comme le prouve la péroraison, ce texte ne peut avoir été composé avant 1454.
14. JEAN M asselin , Le Journal des états généraux de 1484, éd. A. BERNIER, Paris, 1835, p. 167 et suiv.
15. Ibid.,p. 255,187.
16. Ibid., p. 187.
DES PRÉDICATEURS FRANÇAIS DU B AS MOYEN ÂGE ENTRE GUERRE ET PAIX 163

trois cents hommes pour remporter la victoire sur les Madianites ? Les victoires
de Clovis ne sont-elles pas attribuables au Tout-Puissant, en particulier l’écroule­
ment miraculeux des murs d’Angoulême ? Et Saint Louis, eut-il besoin de « gens
d’armes d’ordonnance » pour maintenir son royaume en paix17 ?
C’est la sagesse qui fait la force d’un roi, poursuit l’orateur. À preuve,
Charles V qui, sans ceindre l’épée, « recouvra son royaume » et conquit la Castille,
façon très cocardière d’apprécier le soutien apporté par Du Guesclin à la cause
d’Henri de Trastamare, l’heureux compétiteur de Pierre le Cruel. La puissance
d’un souverain tient aussi à la « bonne ordonnance, règle et discipline mise sur les
gens de guerre ». N’est-ce pas elle qui a permis la conquête romaine, bien plus que
le nombre des soldats, souvent surpassé par les adversaires ? César en Gaule,
Scipion en Espagne et Metellus en Numidie ont eu pour premier souci de faire
observer le règlement et non d’augmenter les effectifs. Charles VII lui-même a
adopté cette sage ligne de conduite, opérant ses « grandes et glorieuses conquêtes
[...] avec pou de gens d’armes, bien esleuz, bien disciplinez et bien entretenus »18.
Cette approbation sans réserve de la réforme militaire de 1445, et donc de la
« retenue » permanente de quinze puis de dix-huit compagnies pour constituer la
« grande ordonnance », peut surprendre dans la mesure où Saint Louis était célébré
plus haut pour ne pas s’être entouré de « gens d’armes d’ordonnance ».
La suite de l’intervention du chanoine parisien nous concerne moins, à
l’exception d’un réquisitoire assez convenu contre l’indiscipline de la noblesse,
appréciée en des termes très traditionnels. En principe, rappelle-t-il, les nobles
sont chargés de « la défense et tuición de leurs subjectz ». Mais il arrive qu’un
seigneur opprime son vassal « en luy ostant le sien, en le contraignant à corvées
non deues »19, ce qui constitue un manquement caractérisé à l’éthique féodale.
Certains confrères de Jean de Rély, auteurs de sermons au sens strict du terme,
nous montrent que, dans les années 1480-1500, la guerre a continué à faire partie
du paysage discursif et à alimenter le stock de métaphores indispensable aux
prédicateurs. Comment s’en étonner, si l’on se souvient des guerres de Louis XI
contre les princes, de la conquête de la Bretagne par Charles VIH et de l’expé­
dition en Italie de ce même souverain (1494-1495), imité par son successeur
Louis XU (1499 et s.) ? Sans constituer un thème-hantise corame au temps de
Charles VI et de Charles VU, la guerre continue à rôder dans les sermons. Le
carême dit de Valenciennes prononcé peu avant 1500 par le dominicain Jean
Clérée en témoigne. Ce religieux familier des allées du pouvoir dénonce les
méfaits des soudards qui n’hésitent pas à piller les maisons et à en briser les
armoires pour se procurer le nécessaire. Non content d’évoquer des situations très

17. Ibid.,p. 189-191.


18. Ibid., p. 193.
19. Ibid., p. 195.
164 H ervé Martin

classiques comme le rassemblement des combattants ou le siège d’une ville, il


présente la guerre comme une école d’endurance et ne manque pas d’ironiser sur
l’individu au gros ventre et à la mine réjouie que son prince contraindrait à aller au
combat en le mettant au pain sec et à l’eau. Ces dernières lignes constituent peut-
être une pique contre les francs-archers dont l’efficacité était mise en doute20.
Comme la guerre, d’intermittente qu’elle était jusqu’en 1453, est devenue
exceptionnelle, le fameux cas de nécessité, seule raison admise par les théo­
logiens pour que le roi puisse lever la taille, est loin de se présenter tous les ans.
Or l’impôt de paix, pour reprendre une expression chère à Colette Beaune, suscite
les réticences des hommes d’Eglise. On en trouve un écho chez le dominicain
d’Evreux Martin François. S’exprimant dans les années 1480, il condamne avec
véhémence l’attitude de Charles VII qui « continua à lever des impôts insuppor­
tables pour son peuple, bien qu’aucune nécessité ne l’y contraignît »21.
À en croire le franciscain Michel Menot, un antagonisme très profond subsiste
entre la France et l’Angleterre environ un demi-siècle après la fin de leur conflit
séculaire. Du côté français, la hantise de la trahison demeure : « La loi dit que, si
quelque Français allait en Angleterre enseigner aux Anglais comment il leur faut
se comporter au combat contre les Français, et s’il leur apprenait à manier
plusieurs sortes d’armes, un tel individu devrait normalement être puni de
mort »22. Certains épisodes sanglants des guerres franco-bourguignonnes ont
profondément marqué les esprits, dont la terrible punition infligée en 1477 par
Louis XI aux habitants d’Arras qui, par fidélité au duc de Bourgogne, refusèrent
de crier « Vive le Roi ». Toujours selon Menot, « vingt-quatre têtes furent
coupées en un seul jour pour n’avoir pas dit Vive le Roi. Quand on les mettait à
mort, ils criaient encore Bourgogne »23.
C’est dans les sermons du même prédicateur, prononcés entre 1500 et 1518,
que l’on observe les premiers jalons d’une histoire-batailles nationale.
« Quelquefois, précise-t-il, une journée est dite héroïque en fonction des actes qui
s’y accomplirent. Il en résulte que les vieux écuyers parlent de la journée de
Montlehery, d’autres de la journée de Fornoue, alors que les jeunes parlent des
povres journées de Picardie »24. Comme sur une fresque, se succèdent la confuse
guerre du Bien public, la brillante campagne de Charles VIII en Italie et des
mécomptes subis aux frontières du royaume. Quant à la conquête de la Bretagne
par les troupes françaises à partir du 15 mai 1487, loin d’être une simple prome­
nade militaire, elle a occasionné de graves destructions : « Voici ce que dirent les

20. H. MARTIN, « Un prédicateur au début de la Renaissance : Jean Clérée O.P. (1455-1507) », dans
R ÍÍ£F ,77,1991,p.200.
21. QuÉTIF et ÉCHARD, Scriptores ordinis Praedicatorum, éd. 1719,1,854-855, n. 45.
22. J. NÉVE, Sermons choisis de Michel Menot (1500-1518), Paris, 1924, p. 474.
23. Ibid., p. 24.
24. Ibid.,p. 196.
D es prédicateurs français d u b a s M oyen â g e entre guerre e t paix 165

Bretons : les Français sont admirables au combat, Hz assaillent comme des lions
et finalement, a Chateaubriant, lorsqu’ils voulurent se retirer, Hz tirèrent toute
leur artillerie et incendièrent les faubourgs »25. On notera au passage que le
cordelier regrette visiblement ces ruines et se garde bien de prendre parti dans le
conflit franco-breton. En un autre passage, il mentionne les guerres suscitées par
le mariage d’Anne de Bretagne, qu’il situe dix-huit ou dix-neuf ans avant son
intervention ; « Voyez, rappelle-t-il, les dissensions du mariage et les
ribleries »26.

Au risque de sacrifier à une mode actuelle, je dirai que Martin François, dont
l’essentiel de l’œuvre a malheureusement été perdu, et Michel Menot ont été, à
ma connaissance, les premiers prédicateurs à amorcer un travail mémoriel, sans
esquiver les sujets douloureux et les passés qui passent mal, comme la décollation
du connétable de Saint-Pol en 1475, le châtiment précité des Arrageois, la mort
ignominieuse de Charles le Téméraire ou l’intégration forcée de la Bretagne à la
France27. Au moment même où l’État-nation France absorbe la mosaïque de
grands fiefs, d’apanages et de principautés qui l’a précédé, alors que le pays est
plus que jamais rassemblé derrière son souverain, certains sermons en viennent à
revêtir, par intermittence, des allures de catéchisme monarchique et national. On
ne saurait toutefois oublier que la principale mission de ces homélies reste reli­
gieuse. Si elles constituent des lieux de mémoire, c’est avant tout pour garder
intact le souvenir de la geste du Messie, des apôtres et des martyrs. Au regard de
cette histoire sainte, les tribulations de l’État-nation France ne pouvaient occuper
qu’une place secondaire, quoique significative.

25. Ibid., p. 48.


26. Ibid., p. SO.
27. H. M ARTIN, Le Métier du prédicateur à la fin du Moyen Âge, Paris, 1988, p. 531-532.
PAIX ET GU ERRE
DA NS LES SERM ONS PARLEM ENTAIRES AN GLA IS (1362-1447)

Jean -Philippe Genet

a guerre est aujourd’hui dépendante des États : si une guerre échappe à


L leur autorité, c ’est une guerre civile, preuve éclatante de la faiblesse de
l’État ; ou bien encore, les actes de guerre sont relégués dans la catégorie
« terrorisme ». Il n’en va pas de même pendant la plus grande partie du Moyen
Âge : c’est en effet la paix, non la guene, qui est de la responsabilité du pouvoir
souverain. La pax regis, et son corollaire, le devoir de justice qui incombe au
roi, sont une constante de l’idéologie royale depuis le haut Moyen Âge ; et à
cette paix s’opposent le crime et le désordre autant, sinon plus, que la guerre1.
Comment pourrait-il en être autrement, puisque la distinction entre guerre
publique et guerre privée s’est lentement construite, au fur et à mesure que
s’implantaient les droits savants et que s’édifiaient des pouvoirs centraux forts ?
L’appropriation de la guerre comme émanation du pouvoir exclusif de l ’État a
été un long processus, l’une des pièces maîtresses de la lente genèse de l’État
moderne2. Il y a bien sûr un lien entre la mise en place de cette nouvelle struc­
ture et le fait que la guerre endémique est sans conteste l ’un des phénomènes les
plus caractéristiques de la fin du Moyen Âge3. Les historiens modernistes ont
souvent eu à tendance à oblitérer, en mettant en avant ce qu’ils ont appelé « la
révolution militaire », révolution technique et révolution d’échelle tout au plus,
le fait majeur que la guerre devient, dans le cadre de la genèse de l’État
moderne, un phénomène structurel, indissociable de la mise en place de la fisca­
lité d’État consentie, marque déterminante du nouveau type d’État4 : processus
de long terme, qui commence dès la fin du xm e siècle.
Il n’en est que plus tentant d’aller interroger les textes « politiques » du XIVe
et du XVe siècle, pour y rechercher comment sont perçues la guerre et la paix, et

1. Voir pour le cas anglais, J. HUDSON, « Kings and Crime : Ideology and Practice in the Tenth and
Twelfth Centuries », dans Ph. CHASSA1GNE et J.-Ph. GENET, éd., Droit et Société en France et en
Grande-Bretagne, XIIe-XXe siècles .-fonctions, usages et représentations, Paris, 2003, p. 9-33.
2. R. W. KAEUPER, Guerre, Justice et Ordre Public, Paris, 1994.
3. J.-Ph. GENET, « Politics : Theory and Practice », dans Ch. Allmand , éd., The New Cambridge
Medieval History. VII. The Fifteenth Century, Cambridge, 1998, p. 3-26 et 848-855.
4. Voir Ph. CONTAMINE dir., Guerre et concurrence entre les États, Paris, 1998.
168 J ean -Ph iu ppe Genet

les responsabilités sinon de l’État, du moins celles du roi et de son gouvernement,


précisément à une période où l’environnement idéologique des termes permettant
de décrire les situations de paix et de guerre se transforme profondément. Quelle
forme prend dès lors le discours « politique » sur la paix et - car, politiquement
parlant, l’un ne va pas sans l’autre - sur la guerre ? Il se trouve qu’en Angleterre,
le discours politique le plus central, le discours d’ouverture du Parlement
prononcé par le chancelier d’Angleterre, prend à la fin du XIVe siècle la forme
littéraire du sermon, ce qui ouvrira bien sûr de nombreuses passerelles avec les
autres articles du présent volume : c’est autour de ces « sermons politiques »
que nous avons construit la présente enquête. La méthode employée est celle,
désormais classique, de la lexicologie quantitative qui, à partir d’un ou de
plusieurs corpus permet essentiellement, en s’appuyant sur la fréquence d’un mot
donné dans l’un des textes constituant le corpus et en la rapportant à la fréquence
du même mot dans l’ensemble du corpus (fréquence de corpus, qui est alors
assimilée à une fréquence de langue), de repérer les spécificités de chaque texte
et de chaque mot et, à partir de là, de conduire une étude sémantique du mot en
analysant ses contextes. Ce travail a été accompli avec l’excellent logiciel
Hyperbase®5, mis au point par Étienne Brunet à l’Université de Nice.
Une partie au moins du corpus des textes sur lequel est fondé cette recherche a
déjà été présenté à Nice il y a quelques années, à l’occasion du IIIe colloque
national de l’Association française pour l ’histoire et l ’informatique6 : il s’agissait
là de présenter une utilisation de l’analyse factorielle afin de mettre en évidence
les différences et la distance lexicales entre les discours des chanceliers
d’Angleterre (en règle générale, des sermons), prononcés lors des cérémonies
d’ouverture des sessions du Parlement, et ceux des speakers des Communes,
suivant une tradition initiée par le premier speaker des Communes, Sir Peter De
La Mare, lors de sa désignation pendant le Good. Parliament, en 13767.
Cependant, pour apporter une contribution utile à l’enquête entreprise par Rosa
Maria Dessi et ses collègues à Nice, il m ’a paru indispensable de recomposer le
corpus8 de façon différente : d’une part, le corpus destiné à l’enquête proprement
dite a été restreint aux sermons des chanceliers, mais sur une période plus longue,
c’est-à-dire 1365-1447, ce qui oblige à le diviser en deux sous-corpus, l’enregis­
trement des sermons étant effectué en français jusqu’en 1423, en latin ensuite

5. J ’ai utilisé la version 5.3 pour PC (le logiciel tourne aussi sur les macintosh).
6. J.-Ph. G e n e t , « Un corpus de textes politiques : les textes parlementaires anglais de 1376 à 1410 »,
dans les Actes du IIe Colloque National de l’Association Française pour l’histoire et l ’informatique, éd.
par A. RUGGIERO, numéro spécial des Cahiers de la Méditerranée, n° 53, décembre 1996, p. 123-148.
7. J. H. ROSKELL, The Commons and their Speakers in English Parliaments, 1376-1523, Manchester,
1965.
8. Pour la constitution des corpus, voir l’annexe, qui donne aussi les références des textes : ces références
ne sont donc pas reprises dans le corps de l’article.
Paix et guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 169

(avec un sermon latin isolé en 1399, au moment de l’accession au trône


d’Henri IV). En revanche, les corpus de comparaison ont été diversifiés et
étendus. Au corpus des discours des speakers, s’ajoutent ceux des « Discours par­
lementaires » (discours en français qui ne sont ni des sermons, ni des discours des
speakers), et un vaste corpus constitué pour traiter du conseil, composé pour
l’essentiel de six groupes de textes poétiques anglais et d’un choix de textes de sir
John Fortescue9, uniquement utilisé comme référent statistique au début de
l’article. Le petit tableau suivant (le détail des textes est à la fin de l’article, dans
l’annexe HI) donne une idée de la composition et de la longueur respectives des
cinq différents corpus qui seront employés dans cette étude, et précise leurs
dates : on notera d’emblée qu’un seul de ces corpus correspond à une période de
guerre continue, sans aucune pause notable, c’est celui des sermons latins des
chanceliers entre 1425 et 1447, période pendant laquelle le gouvernement anglais
essaie de conserver les conquêtes d’Henri V en France, en se débattant au milieu
de difficultés financières de plus en plus inextricables.
Tableau I. L a taille des corpus

Abréviation Description Nombre de mots


SF 26 sermons français des chanceliers 1365-1423 17 164 mots
SL 14 sermons latins des chanceliers 1425-1447 (+ un sermon 1399) 7 081 m ots10
Discours 40 discours n ’ayant pas la forme de sermons, 1362-1411 24 480 mots
SP 16 discours des speakers 10 437 mots
Conseil John Gower, Livre VU de la Confessio Amantis 133 330 mots
Thomas Hoccleve, The Regement o f a Prince
19 poèmes « lancastriens » de John Lydgate
22 poèmes « lancastriens »
13 poèmes « yorkistes »
George Ashby, The Active Policy o f a Prince
Traités de Fortescue (Governance of England, etc.).

Il est assez facile de caractériser les textes parlementaires, quelle que soit leur
langue. Il s’agit en effet des reports, non de textes originaux : certains de ces
reports sont toutefois d’une telle qualité qu’il paraît vraisemblable que le clerc du
Parlement a eu en main une cédule contenant une version écrite de l ’intervention
projetée11. C’est très probablement le cas pour les sermons du chancelier Adam

9. J.-Ph. GENET, « De Richard H à Richard Ht : le conseil », dans J.-L. KÜPPER et A. M archandisse ,


éd., Les Entourages princiers au Moyen Âge, Colloque du 3-5 mai 2000 à l’Université de Liège,
Genève, 2003, p. 177-202.
10. Mais en nombre de caractères, la disproportion avec le corpus des sermons français n ’est que du
simple au double, les mots latins étant sensiblement plus longs (99 612 contre 51 840).
11. Tous les discours et les sermons sont édités dans Rotuli Parliamentorum ; ut et petitiones et placita in
parliamento, 1279-1503, 6 volumes et index, Londres, 1783-1832 (abrégé RP.) ; une nouvelle édition
est en préparation. L’exception qui confirme la règle est le sermon de John Russell pour lequel on a le
texte de l ’auteur. Préparé d ’abord pour le premier parlement d ’Edouard V et finalement prononcé pour
170 J e a n -P h il ip p e G e n e t

de Houghton, notamment celui de 137712, ou pour les discours de Michael De La


Pole en 1383 et 138613, mais dans bien d’autres cas ces reports s’avèrent d’une
fâcheuse indigence. Surtout, ce sont des traductions (en français puis en latin) car,
à partir de 1362 au moins, les sermons et les discours ont été prononcés en
anglais14. De ce fait, nous ne pouvons nous engager dans la voie de l’analyse
littéraire, stylistique ou esthétique de ces textes, issus des plumes changeantes
mais bureaucratiques des clercs successifs du Parlement ou de leurs employés !
La statistique lexicale renverra donc plutôt ici à une sorte d’analyse de contenu, à
une représentation du flux des idées, des concepts et des images.
Pourtant, le choix de distinguer « discours » et « sermons » est révélateur
d’une hypothèse de départ, qui attribue à la forme sermon une valeur spécifique
en tant que forme littéraire. Le sermon politique n’est pas un inconnu dans
l’histoire anglaise15, mais du moins jusqu’au XVIe siècle, il paraît plus particuliè­
rement associé aux périodes de crises poütiques aiguës : sans même remonter
jusqu’à la guerre des Barons, on se souvient que, lorsque la reine d’Angleterre
Isabelle de France et son amant et mentor politique Mortimer ont lancé leur
campagne éclair contre Edouard H, ils ont bénéficié du soutien des évêques
anglais, ou du moins de certains d’entre eux, comme Adam de Orleton, qui se
sont lancés dans une campagne de sermons qui n’a pas peu contribué à la chute
d’Édouard II et à son remplacement par Édouard IH. On se souvient encore du
retentissement des sermons prêchés par l’archevêque John de Stratford pendant le
bras de fer qui l ’oppose à ce même Edouard IH en décembre 134016 et au début
de 1341. Aussi n’est-il pas étonnant que, en dehors de ces temps de crise, les

le premier parlement de Richard IH, il existe en revanche en plusieurs versions, qui ne correspondent
d ’ailleurs pas au compte rendu du roll o f parliament : les brouillons sont édités dans S. B. CHRIMES,
English Constitutional Ideas in the fifteenth Century, Cambridge, 1936, p. 168-185. Sur ce texte, voir
A. H a n h a m , « Text and Subtext : Bishop Russell’s Parliamentary Sermons, 1483-1485 », dans
Traditio, 54, 1999, p. 301-322 et J. A. W a t t s , « The Policie in Christen Remes : Bishop Russell’s
Parliamentary Sermons of 1483-1484 », dans G. W. BERNARD et S. J. GUNN, Authority and Consent in
Tudor England. Essays presented to C.SJL. Davies, Aldershot, 2002, p. 33-60.
12. RP., H, 361-362.
13. Notamment celui prononcé en 1383 pour l ’accusation d’impeachment contre Henry Despenser,
l ’évêque de Norwich, après l’échec piteux de sa « croisade » de Flandres, et celui prononcé pour sa
propre défense lorsqu’il est à son tour accusé d ’impeachment : RP., m , 153-157 et 351-352. Voir aussi
J. S. ROSKELL, The impeachment o f Michael de la Pole, Earl of Suffolk in 1386 in the context of the
reign of Richard II, Manchester, 1984.
14. Les deux discours de Langham en 1363 et 1365 passent pour avoir été les deux premiers donnés en
anglais.
15. Dans la base de données sur les auteurs actifs dans le domaine de l’histoire et du politique en
Angleterre de 1300 à 1600 (consultable en ligne à l’adresse http:/Aamop.univ-parisl.fr ou accessible à
partir du site du LAMOP et de Ménestrel), sur 2551 textes politiques, 232 sont des sermons (y compris
les sermons parlementaires).
16. R. M. HAINES, John de Stratford. Political Revolutionary and Champion of the Liberties of the English
Church ca. 1275/80-1340, Toronto, 1986.
Pa ix et guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 171

souverains et leurs chanceliers (le plus souvent laïcs jusqu’au dernier quart du
XIVe siècle) n’aient pas tenu à faire du Parlement une chaire privilégiée !
La tentation a cependant existé, puisque nous trouvons trace dès 1331 d’abord,
puis en 1365, de sermons : mais, s’il faut en croire les reports, il s’agirait là de cas
isolés, qui n’ont pas suffi pour lancer une mode ou établir une pratique régulière.
Après tout, les prélats pouvaient toujours se rattraper en prêchant devant la
Convocation. Ce n’est en fait qu’en 1377 avec Adam de Houghton que cette tradi­
tion commence, même si elle ne devient tout à fait régulière qu’au XVe siècle : de
1399 à Thomas More, un seul chancelier (Thomas Beaufort) est un laïc et l’unique
discours qui lui est attribué est, aux yeux de plusieurs spécialistes, dû sinon à la
plume du moins à l’inspiration de son frère, Henry Beaufort ; il règne par ailleurs
une certaine incertitude pour les périodes les plus sombres de la Guerre des Deux
Roses car les rolls du Parlement deviennent alors de si piètre qualité qu’il est
impossible d’en tirer des conclusions. On ne s’est guère interrogé sur les raisons
de changement dans la procédure des cérémonies d’ouverture du Parlement : les
avantages, en termes d’augmentation de la solennité et du prestige de l’occasion,
sont considérables et contribuent à légitimer les demandes et la position royales
que le chancelier est chargé de présenter. Par ailleurs, si le risque politique d’offrir
à l’Église une tribune était bien réel (d’où, en partie, le choix d’Henri VIII de
confier le poste de chancelier à un laïc au moment où s’engage la Great Matter),
le roi d’Angleterre est, au moins depuis Henri V, le chef incontesté d’une Église
d’Angleterre qui ne peut que se plier à ses moindres désirs17. Nous verrons, le cas
échéant, les éléments de réponses que le vocabulaire peut apporter18.
Arrêtons-nous d’abord un instant sur le profil de nos locuteurs en commençant
par les chanceliers, auteurs des sermons français et latins. On voit que nous avons
affaire à des hommes cultivés, tous passés par les universités (y compris les
« aristocrates » comme Beaufort et Arundel, même si eux se sont contentés d’être
bachelier ou maître ès arts sans passer dans les facultés supérieures) ; et, en majo­
rité, ils ont été formés à Oxford. Surtout, ce sont pour la plupart des juristes : un
sur deux est un docteur en droit civil, deux sont des docteurs en droit canon, et
un, le célèbre William Lyndwood, probablement le plus grand canoniste anglais
du Moyen Age (il est l’auteur des Constitutiones Provinciales, dont il subsiste
une soixantaine de manuscrits et une quinzaine d’éditions entre 1483 et 1557),
est docteur in utroque. L’absence des théologiens est un fait notable : rappelons,
parce qu’il s’agit d’une observation concordante, que le dernier archevêque
de Canterbury médiéval à avoir été un théologien n’est autre que Thomas

17. « In all but name, more than a century before the title could be used, Henry V had begun to act as the
supreme governor of the Church of England » : J. CATTO, « Religious Change under Henry V », dans
G. L. Harriss , éd., Henry V. The practice erfKingship, Oxford, 1985, p. 97-115, à la p . 115.
18. Cf. infra à propos du discours lancastrien.
172 J e a n -P h iu p p e G e n e t

Bradwardine, qui est mort le 25 ou le 26 août 1349 de la Peste noire ; il n’a


d’ailleurs pas été chancelier. Ce sont en tout état de cause des voix « autorisées »,
au sens fort du terme19, qui s’adressent aux membres du Parlement, siégeant tous
ensemble, pairs et commîmes rassemblées, pour cette cérémonie d’ouverture,
parfois précédée par la lecture de la Grande Charte : la qualité et le niveau intel­
lectuels du Chancelier est sans nul doute l’une des composantes de cette « liturgie
d’État » (souvent célébrée en présence du roi et à l’abbaye de Westminster) qu’est
devenue alors la cérémonie d’ouverture du Parlement.
Ces mêmes chanceliers sont aussi les auteurs de onze des quarante discours
français (cinq pour Langham, un pour Sudbury et cinq pour Arundel). Huit autres
discours français sont aussi dus à des auteurs ecclésiastiques, ceux de l’évêque de
Winchester, William de Wykeham (quatre discours), du dominicain John Gilbert,
évêque de St-David’s (un discours), de Robert Braybroke, évêque de Londres
(deux discours) et de l’évêque de Norwich, Henry Despenser (il s’agit du discours
dans lequel il se défend contre ses accusateurs, après la désastreuse croisade de
Flandres). Ni Despenser ni Wykeham ne sont passés par l’Université, et Gilbert
est le seul théologien à s’être adressé aux membres du Parlement ; Braybroke est
quant à lui un licencié en droit civil. Un peu plus de la moitié des discours
français restent donc dus à des laïcs : trois grands nobles, le roi Richard II lui-
même, YEarl o f Suffolk, Michael De La Pole et le futur duc d’Exeter, Thomas
Beaufort ; deux soldats illustres, sir Robert Ashton et Sir Guy Brian, venant à titre

Tableau n . Études et évêchés des chanceliers ecclésiastiques

Nom Grade Université Évêché en fin de carrière


Simon Langham s.d. Oxford Canterbury
Simon Sudbury D.CnJL. Paris Canterbury
Adam Houghton D.C.L. Oxford St-David’s
WilHiam Courtenay D.C.L. Oxford Canterbury
Thomas Arundel B .A. Oxford Canterbury
Edmund Stafford D.C.L. Oxford Exeter
Thomas Langley s.d. Cambridge Durham
Henry Chichele D.C.L. Oxford Canterbury
Henry Beaufort M.A. Oxford Winchester
John Kemp D.C.L. Oxford Canterbury
William Lyndwood D.L1. Cambridge ? St-David’s
John Stafford D.C.L. Oxford Canterbury

19. J.-Ph. Genet , « L’auteur politique : le cas anglais », dans M. Zimmermann , éd., Auctor et auctoritas.
Invention et conformisme dans l ’écriture médiévale, Actes du colloque tenu à l ’Université de
Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (14-16 juin 1999), Paris, 2001, p. 553-567 en particulier
p. 558-559 sur la notion de texte virtuel, puisque les sermons et les discours dont il est question ici
appartiennent à cette catégorie (par opposition aux textes qui constituent le corpus « Conseil », qui
sont des œuvres à part entière).
Paix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 173

exceptionnel plaider la cause du financement de la guerre devant un auditoire de


connaisseurs, car nombreux sont les lords et les membres de la gentry qui ont
personnellement participé aux expéditions militaires20 ; et enfin, le trésorier
d’Angleterre Hugh Segrave et surtout les quatre Chief Justice o f the King’s
Bench, sir Henry Green, sir John Knyvet, sir Richard le Scrope et enfin sir
William Thirning qui, s’ils ne sont pas forcément passés par les Inns o f Court21,
ont évidemment une culture juridique (Common Law) hors pair.
*

* *

Partons donc du mot clé le plus évident, paix en français (ou pax en latin et
peace en anglais), puis de guerre (ou bellum en latin, war en anglais), dont nous
regrouperons dans un tableau les fréquences et les fréquences relatives, afin de
tenir compte de la longueur inégale des corpus22.
Autrement dit, en termes de fréquences sur ce seul couple, l’opposition est
claire : les scores les plus forts du terme paix sont dans les sermons et donc les
textes prononcés par des ecclésiastiques. Si, en règle générale, on note une
fréquence au moins double de paix par rapport à guerre (c’est le rapport qui
ressort du corpus « Conseil »), on constate que deux corpus s’écartent nettement
de cette norme. C’est tout d’abord le corpus des sermons latins, où l’on relève à la
fois la fréquence relative de très loin la plus élevée du mot paix, et la fréquence la
plus basse du mot guerre, et le corpus des speakers, le seul où, au contraire, la
fréquence de guerre est très supérieure à celle de paix, la plus basse ici de tout le
corpus : les speakers sont les seuls à parler de guerre, et pour ainsi dire jamais de
paix ; il y a là une divergence radicale dans l’appréciation et la représentation

Tableau n i. L es fréquences et les fréquences relatives de paix et guerre

Corpus Paix Guerre


Sermons français 38/2,21 (et 7 formes latines) 19/1,11 (et 3 formes latines)
Sermons latins 52/7,34 5/0,70
Discours français 53/2,16 47/1,92
Speakers 4/0,38 21/2,01
Conseil 242/1,81 119/0,89

20. J.-Ph. GENET, « Des capitaines au Parlement (1353-1370) », dans J. PAVIOT et J. VERGER, éd., Guerre,
pouvoir et noblesse au Moyen Âge. Mélanges en l ’honneur de Philippe Contamine, Paris, 2000,
p. 313-322 pour les discours des « militaires », et « La Normandie vue par les historiens et les
politiques anglais au XVe siècle » dans P. BOUET et V. Gazeau , éd., La Normandie et l ’Angleterre au
Moyen Age, Caen, 2003, p. 277-306, pour la participation des membres des communes aux campagnes
anglaises en France dans la première moitié du XVe siècle.
21. Les inns ont été incendiées par les rebelles en 1381, mais les premières véritables archives commen­
cent en 1422, et encore pour une seule des quatre grandes inns : voir W. P. BAILDON, éd., The Records
o f the Honourable Society o f Lincoln's Inn, The Black Books, 2 vol., Londres, 1897-1902.
22. Par exemple, nous avons 52 occurrences de pax (lemmatisé) dans le corpus des sermons latins : la
fréquence relative est donc de 52 / 7081, soit 7,34.
174 J e a n -P h il ip p e G e n e t

d’une situation commune. On peut aussi noter que les chanceliers (qui ont aussi
prononcé les « discours ») parlent d’autant plus de paix qu’ils le font dans le
cadre d’un sermon, et plus encore si le report est en latin au lieu d’être en fran­
çais. S’agit-il d’un effet d’euphémisation dû à la langue, ou au contraire d’un
changement de tonalité imputable à des circonstances politiques différentes ? Un
indice semble confirmer cette seconde hypothèse : pax figure en tout sept fois
dans le texte biblique choisi par les chanceliers, mais une seule fois dans les
sermons antérieurs à 1423, contre six fois à partir de 1425. C’est pour la période
qui correspond au règne d’Henri VT le mot le plus fréquent dans les thèmes des
sermons23, devant regnum, alors qu’à la période précédente, c’est le mot rex qui
est de loin le plus fréquent, précédant notamment consilium et lex.
Le faible emploi de paix par les speakers rend vaine l’étude de la distribution
du terme dans leurs discours. Elle est en revanche possible pour les sermons fran­
çais et latins des chanceliers et pour les discours français. Pour la mettre en évi­
dence, la méthode proposée par Étienne Brunet, méthode que nous avons utilisée,
est celle des « écarts »24 : elle consiste à utiliser l’écart réduit, c’est-à-dire la
différence entre la fréquence théorique d’un mot dans chacun des textes du corpus
et la fréquence observée, divisée par l’écart type (racine carrée de la variance).
Les écarts sont ensuite représentés par un histogramme simple qui permet de
visualiser instantanément les différences.
La structure de la répartition chronologique des emplois de paix par les chan­
celiers apporte d’ailleurs une explication qui n’a rien de mystérieux : en effet, on
remarque que, exception faite pour le sermon de Langham en 1365, les discours
que l’on pourrait qualifier de discours de paix, tant la fréquence de paix y paraît
élevée, sont les discours de la période lancastrienne et plus précisément ceux du
règne d’Henri V, notamment le deuxième discours de Henry Beaufort en 1416
(écart 2,22) et celui de Thomas Langley en 1419 (écart 2,72). En 1416, Beaufort
martèle l ’historique de la position du roi à travers ses cinq premiers parlements,
en établissant un parallèle avec la Trinité pendant la Création qui, après six jours

23. Voici les mots les plus fréquents dans les citations bibliques prises comme thème par les auteurs des
sermons ; la première colonne donne l’effectif les sermons français, la deuxième pour les latins,
la troisième le total :
Rex 7 1 8
Pax 1 6 7
Consilium 4 1 5
Deus 3 2 5
Facere 4 1 5
Lex 3 1 4
Regnum 1 3 4
Justicia 2 2 4
24. Sur l ’utilisation des écarts en statistique, voir chapitre que leur consacre Ch. MÜLLER, La Statistique
linguistique, Paris, 1973.
Paix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 175

de travail, se met au repos le septième. Depuis son premier Parlement, le roi


recherche l’établissement de la paix, qu’il a d’abord cherché à obtenir par « voie
de paix » (négociation) : mais son adversaire lui a refusé un traité de paix, donc il
lui faut faire la guerre pour avoir la paix ! En 1419, après la reddition de Rouen
en janvier, les combats sont entremêlés de discussion en vue d’une paix25 ; la
même argumentation est reprise, parfois mot pour mot, dans l’espoir qu’une
« pees sans fyn entre les ditz Roialmes en brieve aviendra » ! En outre, le roi veut
savoir comment « la paix et les leies de la Terre » ont été « gouvernez en sa
absence ». Bien évidemment, il s’agit dans l’ensemble des moments de guerre les
plus intenses de toute la période considérée ici : la conquête de la Normandie par
Henri V et l’acheminement vers la double monarchie créée par le traité de
Troyes. Autrement dit, le chancelier paraît être là pour parler de paix quand on
fait la guerre ! Et il n’y a pas de trop de la sacralisation et de la solennisation du
message qu’apporte le sermon pour faire passer cette nécessaire substitution
sémantique, euphémisation qui est l’une des composantes de la captatio benevo-
lentie d’un auditoire auquel on demande en même temps de consentir à une levée
fiscale dont il s’agit d’obtenir qu’elle soit la plus généreuse possible : les
discours de « paix » coïncident avec les demandes fiscales les plus exigeantes.
En effet, en cinq ans (1415-1420), Henry V n’obtint pas moins de dix subsides,
dépassant le précédent pic de taxation des années 1377-1381 dont l’issue révolu­
tionnaire avait profondément marqué les membres du parlement26.
Pourtant, en 1377-1381, la rhétorique de la paix ne marque ni les sermons
français, ni les discours français. Si l ’on se tourne vers ces derniers, on relève
trois pics d’emploi du mot paix : les discours de Langham en 1368 et de
Wykeham en 1369 et 1371 (avec des écarts respectifs de 2,21, 3,48 et 1,47),
celui de Michael De La Pole en 1384 (écart de 2,8) et enfin le groupe des dis­
cours 1388-1393, dans lequel se détachent ceux de Wykeham en 1389-1390
(écarts de 1,56 et 2,2). Le premier pic illustre une structure à peu près similaire à
celle des sermons lancastriens. En effet, en juin 1369, le Parlement accepte la
reprise de la guerre, Edouard HI assumant à nouveau les armes de France après
avoir constaté l’échec du traité de Brétigny : il s’agit d’attaquer sur tous les
fronts, en Normandie, en Bretagne, tout en renforçant la défense de la Guyenne.
D ’énormes dépenses sont engagées, et le roi obtient du Parlement des moyens
considérables, ce qui ne l ’empêche pas de se retrouver lourdement endetté dès
137327, après une série presque continue d’échecs militaires, le seul fait d’armes

25. Ch. Allmand , Henry V, Berkeley, 1992, p. 128-141 sur les opérations militaires et les négociations de
paix qui aboutissent finalement à une trêve générale publiée le 24 décembre 1419 ; sur la chronologie
delà guerre de Cent Ans, voir en général aussi J. Favier , La Guerre de Cent Ans, Paris, 1980.
26. Sur ce point, G. L. HARRISS, « The Management of Parliament », dans G. L. HARR1SS, Henry V, cit.,
p . 137-158.
27. W. Ormrod , The Reign o f Edward III. Crown and Political Society in England 1327-1377, New
Haven-Londres, 1990, p. 34-35.
176 J e a n -P h iu p p e G e n e t

anglais notable étant le sac et la destruction de Limoges par le Prince Noir. Le


discours de 1369 est entièrement consacré à l ’évocation de la façon dont les
Français ont violé le traité de Brétigny et c’est encore elle qui est évoquée en
1371 : les sacrifices demandés le sont pour revenir aux dispositions du traité, à
une certaine paix (celle instaurée par Brétigny) plutôt qu’à la paix en général. Si
le discours lancastrien fonctionne sur la promesse quasi messianique de la paix -
et la forme littéraire du sermon n’est pas indifférente, le discours édouardien des
années soixante-dix prend appui sur le retour à la paix, perspective sans doute
moins stimulante : mais, de ces prémisses différentes, découle un même argu­
ment, celui de la nécessité28, au nom de laquelle le souverain réclame des subsi­
des : « necessitas causat bellum et non voluntas », dit Thomas Langley en 1419.
Notons au passage que les emplois de « paix » en 1368 ne se rapportent pas au
traité de Brétigny, mais à la conclusion d’une paix avec l’Écosse. Il est d’autant
plus surprenant de ne trouver qu’un seul emploi de « paix » dans les cinq longs
discours des années 1377-1380. Les discours de Richard le Scrope sont parmi les
plus « techniques » du corpus, analysant minutieusement la situation catastro­
phique des finances royales. L’argumentaire est cette fois celui de nécessité de la
défense des positions acquises en Bretagne (Brest), à Calais, en Picardie (le
comté de Ponthieu) et en Normandie (Cherbourg racheté à Charles le Mauvais),
mais il néglige toute perspective et toute espérance de paix à moyen terme : le
discours de Sudbury en 1380 est particulièrement significatif de ce point de vue.
Faut-il faire un lien entre cette aporie, du moins si on peut la tenir pour représen­
tative du discours politique du gouvernement ricardien, et la grande révolte de
1381 au cours de laquelle Sudbury sera décapité par les rebelles ? En tous cas, la
remarquable cohérence du discours lancastrien mis en pratique par Beaufort et
Langley n’en ressort que mieux.
Les deux autres pics d’emploi du corpus des discours français retrouvent la
structure du discours de 1368 : il s’agit d’évoquer devant le Parlement des négo­
ciations de paix spécifiques. Le discours de Michael de la Pole devant le
Parlement de Salisbury qui s’ouvre le 29 avril 1384, est destiné à faire le point sur
les négociations de paix alors en cours avec le gouvernement français : les pour­
parlers menés en mai à Leulinghen n’aboutiront à rien, et l’expédition commandée
par Jean de Vienne en Écosse pendant l’été mettra brutalement fin à cette tentative
(et conduira à la ruineuse et piteuse guerre d’Écosse l’année suivante)29. Les
« discours de paix » des chanceliers William de Wykeham en 1389 et 139030 et

28. G. L. H arriss , « The Management of Parliament » ,cit.,p . 147-148 sur le discours de nécessité.
29. N. SAUL, Richard II, New Haven-Londres, 1997, p. 135-137 et, en général, J. J. N. PALMER, England,
France and Christendom, 1377-1399, Londres, 1972.
30. En 1389, c’est le premier parlement de Richard II après qu’il eut formellement mis fin à sa
« minorité », en fait après qu’il eut pris les rênes du pouvoir des mains des Appellants. Pour une fois,
le programme royal est effectivement un programme de paix avec la France.
Paix et guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 177

Thomas Arundel en 139331 évoquent en revanche les négociations menées avec


les Français et les Écossais : cette fois, ces négociations ponctuelles sont bien
mises en perspective dans l’espoir du « traité de paix final ». On observe cepen­
dant qu’à l’exception du discours très ponctuel de Michael de la Pole, les laïcs ne
parlent décidément guère de paix, y compris Thomas Beaufort en 141132.
Un coup d’œil rapide sur la distribution des emplois du mot pax dans les
sermons latins confirme que nous y retrouvons cette structure de type « diploma­
tique », observée dans les discours français, plutôt que la structure du discours
lancastrien de « nécessité » repérée dans les sermons français. Toutefois, le quart
des emplois du mot pax se trouve dans un seul de ces textes, le sermon prononcé
par John Stafford en 1435, l’année des négociations de la paix d’Arras. Pour le
reste, on note que l’emploi du mot pax est plus régulier après 1423 que pendant la
période précédente, avec des pointes en 1425, période de guerre, mais aussi en 1439
et en 1444, années qui correspondent à des moments où la guerre est véritablement
remise en cause (conférences de Gravelines en 1439 et trêves de Tours en 1444).
*

* *

Mais qu’entend-on véritablement par paix ? Quel est le champ sémantique du


terme ? Le logiciel Hyperbase® met à notre disposition trois outils, les concor­
dances, les contextes et la fonction « thème ». Les contextes permettent de lire
chacun des paragraphes dans lesquels se trouve le mot pax : tous ensemble, ces
paragraphes forment un sous-texte du corpus dans lequel les mots ont des
fréquences qui peuvent être comparées à celles qu’ils ont dans le corpus tout
entier : si la fréquence dans le sous-texte est très supérieure à celle qu’un calcul
de probabilité permettait de prévoir en fonction de la taille du corpus et de celle
du sous-texte, on en conclut que le mot est attiré par pax. C’est la fonction
« thème » qui permet de mener à bien cette étude. Quant aux concordances, il
s’agit simplement de üster les différentes occurrences du mot étudié dans un
contexte réduit à une ligne, le mot étant placé au centre de la ligne (concordance
KWIC, key word in context) ; il est possible de trier les concordances dans l’ordre
chronologique et dans l’ordre alphabétique du contexte droit puis dans celui du
contexte gauche. On trouvera ces concordances KWIC en annexe IL

31. C’est une période d ’amélioration des relations franco-anglaises : en revanche, l ’année voit se décider
l ’expédition de Richard H en Irlande.
32. Sur le contexte complexe dans lequel Sir Thomas Beaufort (il sera fait amiral d ’Angleterre et Earl o f
Dorset quelques mois plus tard, avant de devenir ensuite duc d ’Exeter), voir G. L. HARRISS, Cardinal
Beaufort. A Study o f Lancastrian Ascendancy and Decline, Oxford, 1988, p. 56-58 : le Conseil royal
est alors dominé par le prince de Galles [Henri V] qui a monté une expédition « privée », dirigée par
son principal retainer, Thomas Fitzalan, Earl of Arundel, qui permit à Jean sans Peur de disperser les
troupes de Charles d’Orléans à Saint-Cloud (J. FAVIER, La Guerre, cit., p. 426), mais Henri IV entend
grâce au Parlement reprendre le contrôle de son Conseil pour évincer le prince, ce qui implique qu’il
ne peut attaquer de front les éléments les plus populaires de son programme politique.
178 J e a n -P h iu p p e G e n e t

Indispensables et précieuses pour leur caractère dynamique (tris indépendants


sur la partie gauche et sur la partie droite des contextes), les concordances KWIC
sont cependant peu lisibles. Sans qu’il soit ici possible de prétendre être exhaustif,
il est possible de représenter schématiquement les proximités immédiates sur un
tableau simplifié beaucoup plus parlant, construit à partir de ces mêmes concor­
dances KWIC (annexe H), qui donnent au plus de chaque côté du mot pax placé
au centre de chaque ligne de deux à quatre mots non grammaticaux, soit donc
environ six mots par ligne. Les mots placés en position 1, 2, et 3 ont été retenus
et additionnés sans tenir compte de leur position droite ou gauche ; les mots
deuxièmes ou troisièmes ne sont indiqués que lorsqu’ils peuvent être rattachés à
une liaison en position 1. Pour la position 1, le signe - marque une stricte proxi­
mité : lorsque celle-ci fonctionne toujours sous la forme d’un syntagme, celui-ci
est donné en clair. La fréquence des liaisons est indiquée par un chiffre placé
entre parenthèses. Même avec une présentation aussi sommaire (en particulier, il
faut résister à la tentation de lire le contenu des trois colonnes comme une mini­
phrase, puisque les voisins peuvent être proches dans le contexte droit ou dans le
gauche, et les mots grammaticaux peuvent être des négations !), on ne peut
manquer d’être frappé par l’effet d’écho produit par ces liaisons : beaucoup de
mots voisins de position 1, se retrouvent aussi en position 2, voire en position 333.
Les concordances permettent donc de faire apparaître l’environnement séman­
tique proche du terme pivot. Une première constatation s’impose : la répartition
des voisinages est différente dans les trois corpus. Le nombre des premiers voisins
potentiels dépend strictement de la fréquence de pax/paix dans chacun des corpus
(il est donc théoriquement de 104 pour les sermons latins, de 106 pour les dis­
cours français et de 76 pour les sermons français). Dans les sermons latins, vingt
voisins de première position ont une fréquence égale ou supérieure à deux, mais
ils ne sont que 18 dans les discours français et 15 dans les sermons français. Mais
si l’on totalise les fréquences de voisinage de position 1 égales ou supérieures à
deux dans chacun des trois corpus, on obtient un total de 55 (soit 52,9 %) pour
les sermons latins et de 42 (soit 55,3 %) pour les sermons français, mais de 72
(soit 67,9 %) pour les discours français. Il semble donc bien que les discours se

33. Voir dans M. DEMONET, A. GEFFROY, J. GOUAZE, P. LAFON, M. M ouillaud et M. Tournier , Des
tracts en mai 68. Mesures de vocabulaire et de contenu, Paris, 1975, une présentation de méthodes
permettant d ’exprimer la force des liaisons par un indice synthétique en pondérant la fréquence par la
proximité, ainsi qu’un système de représentation graphique des liaisons sémantiques. Voir aussi
J.-Ph. GENET, « Ordinateur, lexique, contexte », dans L. FOSSIER, A. VAUCHEZ et C. V iolante ,
Informatique et Histoire médiévale, Rome, 1977, p. 299-317. Les lexicologues semblent aujourd’hui
s’orienter dans d ’autres voies, s’intéressant surtout aux termes fonctionnant en « segments répétés » ou
qui apparaissent en « rafales » dans les textes. Les logiciels sont adaptés à ces nouvelles orientations
(cf. pour les rafales le logiciel Léxico d’André Salem) : voir P. LAFON, « Analyse lexicométrique et
recherche de cooccurrences », dans Mots, EŒ, 1981, p. 95-148, et P. LAFON et A. SALEM, « L’inventaire
des segments répétés d’un texte », dans Mots, VI, 1983, p. 161-177.
Pa ix e t g u e r r e d a n s l e s s e r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 179

Ta blea u IV. Les proch es v oisin s d e p a x d ans les serm ons latins

Position 1 Position 2 Position 3


(6) Pax bona (1) prosperitas - (l)quies
Dont (3) pro bono pacis (1) Ambassiatores
(5) Pax - tranquillitas (1) prosperitas
(1) conservatio
(4) P ax -justitia (1) tranquillitas
(1) defectum
(3) P ax -q u ie s (1) populi
(1) justitie dulcedo
(3) P a x -p a x (1) Gloria - (1) bonum
(1) justitia
(3) pax (inter) regn(a)/orum Anglie (2) etFranciae
(1) quies - (1) tranquillitas
(1) in regno suo
(1) justitia
(3) P ax -P opulus (2) justitia
(1) honorem et commodum
(3) P a x -u n ita s (1) concordia
(3) P ax -in ire
(2) Pax hominibus (1) Rex - (l)res publica
(1) Gloria
(2) Pax magna
(2) consilia pacis
(2) species pacis (1) declaratio
(1) consiliorum
(2) Montes (1) Regnum
(2) vinculum pacis (1) unitas Spiritus
(1) Dieta
(2) P a x -F ran cia (1) adversarius
(2) Pax-A m bassiatores (1) domini regis
(2) perquisitio pacis (1) finalis
(2) defendere/defensare (1) protegere
(2) demonstrare
(1) verus filius pacis (1) Rex
(1) Pax
(1) conservatio pacis (1) secura - (l)salva
(1) pax-m agnati (1) prelati
(1) pax inter subditos
(1) virtus pacis (1) unitas
(1) P a x -G lo ria
(1) Pax - Regnum Anglie (1) Rex
(1) Pax - domini regis
(1) P a x -a m o r
(1) P ax -eq u itas
(1) Pax - habundancia rerum
180 J e a n -P h iu p p e G e n e t

différencient nettement des sermons, qu’ils soient latins ou français ; les sermons
sont peut-être plus « littéraires », en martelant avec parfois une fréquence très
élevée des paires de mot comme « pax bona », « paix et quiete », « traité de
paix », « paix - guerre ». Mais en dépit des fréquences élevées des paires, un seul
triplet stable est repérable dans les discours français (« paix, quiete et tran­
quillité » qui a même quatre occurrences si on le prend dans le désordre), tout
comme dans les sermons, qu’ils soient latins ou français : « bon conservation de la
paix » dans les sermons français, et « pax inter regna Anglie [et Francie] » dans
les sermons latins. Au total, on peut cependant conclure que le vocabulaire dans
les discours français est plus figé en formules répétées que celui des sermons
français et surtout latins (où l’on peine en outre à repérer des voisins de troisième
position), qui n’utilisent qu’un nombre restreint de formules, même s’ils les
répètent plus souvent. Nous détaillerons pour commencer le cas des sermons
latins, car le nombre des occurrences de pax est plus élevé dans ce corpus pourtant
sensiblement plus court que les autres.
On observe immédiatement trois emplois relativement différents, mais les
contextes des uns et des autres sont enchevêtrés. Un premier emploi peut être
considéré comme général, car les mots voisins traduisent les bénéfices moraux et
les vertus qui accompagnent ou caractérisent la paix : d’abord la tranquillité et le
calme, puis la justice, et plus loin l’unité, l’amour, l’équité, etc. On se retrouve ici
dans la tonalité sémantique des éloges de la paix, qui sont l’un des genres litté­
raire caractéristiques de la période34 : c’est une sorte de vision éthique de la paix
qui est proposée, la paix comme pré-requis pour que s’épanouissent à la fois les
vertus et la prospérité, la paix comme condition sine qua non pour que puisse
s’instaurer une « bonne gouvernance ». Parfois, la paix est rapprochée de ses
contraires, le défaut de justice, l ’insidieuse influence des zélateurs de la guerre.
Deux autres emplois se singularisent, bien qu’ils se mêlent parfois au premier
emploi, sans qu’il soit toujours possible d’établir une stricte coupure : le second
concerne les aspects concrets de la recherche de la paix dans le conflit entre les
deux royaumes de France et d’Angleterre, évoquant leurs rois et les ambassadeurs
de ces derniers, et l’on peut qualifier cette contextualisation de « diplomatique ».
Et le troisième de ces emplois concerne plutôt la « paix du roi », c’est-à-dire la
paix intérieure, la paix au sens de la concorde entre les sujets, par opposition à
l’état créé par les rebelles, les brigands et les dissensions qui agitent les classes
dirigeantes : au fond, cette troisième contextualisation est celle de la paix civile et
de la bonne gouvernance « interne » (par opposition à l’exteme, c’est-à-dire
diplomatique) : on pourrait parler ici de contextualisation « civique », mais la
« bonne gouvernance », par le lien qu’elle entretient avec le contexte éthique par

34. J.-Ph. GENET, « Politics », cit., p. 3-4.


Pa i x e t g u e r r e d a n s l e s s e r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 181

l’intermédiaire de la nécessaire tranquillité du royaume, entraîne une certaine


confusion entre le civique et l’éthique.
Il y a bien sûr quelque arbitraire à construire la contextualisation à partir des
seuls mots qui sont les plus proches. Dans un sermon, par exemple, le texte
biblique sur lequel est construit l’ensemble du sermon a une valeur contextuali­
sante qui vaut pour tous les mots du texte, et plus encore pour les mots qu’il
contient, porteurs d’une autorité supplémentaire. D’où l’idée d’une contextuali­
sation plus large, que la fonction « thème » d’Hyperbase® permet de construire.
Mais de quelle « largeur » parle-t-on ici ? Le logiciel nous permet en effet d’utili­
ser la fonction « Thème » sur des contextes de dimension variable : c’est un peu
comme si l’on photographiait le texte avec un objectif à focale variable. Laissons
de côté les mots grammaticaux (qui présentent certainement un grand intérêt :
dans l’ordre, on trouve suorum, tamen, aut, absque, suos, pro, contra, aliorum,
nostri..., donc beaucoup de possessifs et de termes marquant une copule ou une
opposition)35, pour examiner, grâce au tableau V, les listes obtenues à trois distan­
ces différentes.

Ta blea u V. L’en v iron n em ent thém atique d e p a x d ans les serm ons latins

Sous-texte = paragraphe Sous-texte = 500 caractères Sous-texte = 100 caractères


1 12.81 52 74 Pax 6.87 52 35 Pax 18.24 52 35 Pax
2 12.55 8 22 Ambassiator 4.83 5 6 Gloria 10.27 7 7 Tranquillitas
3 9.88 4 12 Dieta 4.82 15 12 Subditus 8.68 5 5 Quies
4 8.82 6 14 Tractare 4.50 7 7 Tranquillitas 6.83 5 4 Species
5 8.55 3 9 Utriusque 4.34 9 8 Honor 6.83 5 4 Gloria
6 8.35 5 12 Cardinalis 4.03 20 13 Debitus 6.73 3 3 Dulcedo
7 7.87 4 10 Adversarius 3.64 12 8 Unitas 5.49 2 2 Suscipere
8 7.46 5 11 Adversus 3.25 12 8 Francia 5.49 2 2 Perquisitio
9 6.98 2 6 Vmculus 3.19 24 13 Virtus 5.49 2 2 Inire
10 6.98 2 6 Rationabilis 2.95 3 3 Res 5.49 2 2 Exinde
11 6.98 2 6 Potius 2.95 3 3 Enucliacius 4.96 5 5 Interius
12 6.98 2 6 Burgundia 2.88 11 7 Superior 4.56 37 9 Justicia
13 6.44 21 26 Pars 2.81 9 6 Exponere 4.34 3 2 Montes
14 6.24 3 7 Media 2.78 5 4 Quies 4.34 3 2 Gaudium
15 5.66 5 9 Nuper 2.78 5 4 Interius 4.24 21 6 Secundo
16 4.89 11 14 Status 2.78 5 4 Exhibitio 4.01 7 3 Unitas
17 4.37 12 14 Francia 2.77 5 4 Auctoritas 3.63 4 2 Feliciter
18 4.24 25 24 Bonus/bonum 2.61 22 11 Primo 3.63 4 2 Exterius
19 4.15 2 4 Trupha 2.55 25 12 Bonus/Bonum 3.37 9 3 Declaratio
20 4.15 2 4 Oblata 2.41 2 2 Vinculus 3.13 5 2 Sequere
21 4.15 2 4 Derisoria 2.41 2 2 Universalis 3.11 16 4 Thema
22 4.15 2 4 Communicare 2.41 2 2 Tuitio 2.85 25 5 Bonus/bonum
23 3.97 7 9 Unitas 2.41 2 2 Perquisitio 2.69 12 3 Assumare

35. Voir par exemple N. HABERT, Les Réseaux d ’alliance en diplomatie aux XIVe et XVe siècles. Étude de
sémantique, Paris, 1999.
182 J e a n -P h iu p p e G e n e t

24 3.92 3 5 Premittere 2.41 2 2 Oppressor 2.68 19 4 Populus


25 3.90 13 14 Cor 2.41 2 2 Generatio 2.52 13 3 Tres
26 3.87 5 7 Vulgaris 2.41 2 2 Eauanimiter 2.45 7 2 Prosperitas
27 3.86 4 6 Potestas 2.41 2 2 Efficaciter 2.36 14 3 Textus
28 3.86 4 6 Locus 2.41 2 2 Colles
29 3.57 10 11 Premissus 2.32 13 7 Princeps
30 3.25 20 18 Debitus 2.32 13 7 Cor
31 3.08 15 14 Subditus 2.30 6 4 Sanus
32 2.97 5 6 Defectus 2.30 6 4 Exemplum
33 2.78 9 9 Exponere 2.26 4 3 Triplex
34 2.76 29 239 Concilium 2.26 4 3 Observantia
35 2.76 3 4 Desiderare 2.26 4 3 Exterius
36 2.73 2 3 Summus
37 2.73 2 3 Spiritus
38 2.73 2 3 Recordatio
39 2.73 2 3 Penitus
40 2.62 8 8 Assensus
41 2.45 7 7 Tranquillitas
42 2.45 7 7 Providere
43 2.27 6 6 Exemplum
44 2.23 13 11 Specialiter
45 2.11 9 8 Respublica
46 2.11 9 8 Declaratio
47 2.07 5 5 Vicium
48 2.07 5 5 Species
49 2.07 5 5 Quies
50 2.07 5 5 Interius
51 2.07 5 5 Historia
52 2.07 5 5 Gloria 1

Le tableau donne, pour chacune des trois distances, l’écart, la fréquence dans
le corpus et la fréquence dans le sous-texte défini par la longueur de chacun des
trois contextes. Tout d’abord, la distance est celle du « paragraphe », en l’occur­
rence, presque le texte entier de chaque sermon, les Rotuli Parliamentorum ne
découpant que rarement le texte des sermons en paragraphes. C’est donc une
vision globale, qui donne la tonalité générale des sermons dans lesquels le mot
pax est utilisé. On trouve les mots suivants : ambassiatox, Dieta, tractare,
utriusque, Cardinalis, adversarius, adversus, etc. Autrement dit, tout le vocabu­
laire technique de la négociation diplomatique : cela se comprend aisément,
puisque ces termes n’ont aucune existence indépendante dans le corpus, en dehors
des moments où l’on évoque cette paix que Ton est entrain de négocier, notam­
ment en 1435. Ensuite, nous avons une distance de « moyenne », de 500 caractè­
res, ce qui correspond à cinq ou six lignes de texte, en gros la phrase complète
dans laquelle figure le mot pax, plus éventuellement une ou deux phrases voisines.
On trouve ici des mots qui évoquent les conséquences de la paix (gloria, tran­
quillitas, virtus), souvent avec une coloration politique (honor, unitas), mais ils
Pa ix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 183

sont mêlés avec des termes qui évoquent un discours d’action politique (subditus,
debitus, auctoritas, Francia). Enfin, la vision rapprochée est obtenue avec un
contexte limité à 100 caractères, ce qui équivaut à un peu plus que le contexte
KW1C étudié précédemment : apparaissent les avantages de la paix (tranquillitas,
quies, dulcedo, gaudium) d’abord, la coloration politique apparaissant seulement
en deuxième lieu (gloria, justicia, unitas) et l’action diplomatique pas du tout.
Autrement dit, la variation de la focale permet de retrouver, dans un ordre qui
n’est pas indifférent, les trois contextes que l ’étude des proches voisins avait
permis d’identifier : au niveau le plus général, le contexte « diplomatique »,
au niveau moyen, le contexte « civique », au niveau rapproché, le contexte « éthi­
que ». L’enveloppement du discours par la contextualisation diplomatique est en
tous cas logique, étant donné la situation de plus en plus difficile de la monarchie
lancastrienne qui cherche désespérément une solution diplomatique à ses diffi­
cultés. Mais la mise en relation des contextualisations repérées et des niveaux de
grossissement de la focale peut-il être considéré comme général, ou cette structure
sémantique observée dans les sermons latins est-elle exceptionnelle ? L’examen
des discours et des sermons français va nous permettre d’en juger.
Commençons par les sermons français. Nous utiliserons pour ce faire deux
tableaux construits selon les mêmes principes que pour les sermons latins, un
tableau des proches voisins (tableau VI) et un tableau d’environnement théma­
tique (tableau VII) :

Ta blea u VI. L es proches v oisin s d e « paix » dans les serm ons français

Position 1 Position 2 Position 3


(4) loi(s) - Paix (2) de la terre
(1) du royaume
(1) conservation
(4) conservation de la paix (3) bon
(4) bon - Paix (1) gouvernance (1) roi
(1) loi (1) terre
(1) due (1) exécution
(1) maintenir (1) garder
(3) royaume - Paix (1) maintenir
(1) victoire
(3) Paix - tranquillité (2) royaume
(1) état
(3) Traité de Paix (1) condescendre (1 )Pape
(1) accord (1) bon
(1) obéir
(3) désirer Paix (1) quiete (1) tranquillité
(1) Dieu (1) puissant
(1) roi (1) seigneur
(3) garder Paix (1) outrage
(1) mieux (1) sembler
(1) manière
184 J ean -Ph iu ppe Genet

(3) bien - Paix (1) considérer (1) seigneur


(1) atterer (1) Dieu
(1) profre
(2) voie de Paix (1) France (1) adversaire
(1) seigneur (1) souverain
(2) faire - Paix (1) guerre
(1) vraisemblable
(2 )eschuance (2) effusion (2) sang
(2) dire - Paix (1) écriture
(2) temps - Paix (1) homme (1) donner
(1) guerre
(2) terre - Paix (1) aise (1 )sûreté
(1) communes

Dans les sermons français, on retrouve bien les trois contextes que nous
avions décelés dans les sermons latins, mais leurs poids relatifs apparaissent
différents. C’est ici le contexte civique qui apparaît le plus présent : les liens
« lois-paix », « conservation-paix », « royaume-paix », « paix-bon gouverne­
ment », « paix-regalie », « paix-terre », etc., sans compter que les mots en posi­
tion deux et trois permettent de voir que des liens comme « paix-tranquillité »,
« bon paix » ou « bonne paix », à première vue appartenant au registre éthique,
fonctionnent en fait dans le cadre de cette contextualisation civique (« loi »,
« gouvernance », « gouvernement »). Le contexte civique occupe donc la position
générale et enveloppante qui était celle du contexte diplomatique dans les
sermons latins. La contextualisation diplomatique n’en est pas moins présente :
« Traité-paix », « paix-faire », « paix-adversaire de France » ; la contextualisation
éthique, en partie absorbée par le contexte civique, n’est pas absente : « désirer-
paix », « bien-paix ». Les préoccupations du pouvoir lancastrien transparaissent
ici, avec la nécessité de pacifier l’Angleterre après la révolution lancastrienne36
mais sans la possibilité d’utiliser un vocabulaire éthique de légitimation ou de
sacralité, puisque la réalité non dite de l’usurpation reste en permanence sous-
jacente37. Va-t-on retrouver ces trois contextes dans les trois niveaux de l’environ­
nement thématique ?
Contrairement à ce que la hiérarchie des contextes dans les sermons français
laissait prévoir, la vision la plus générale ne met pas au premier plan le contexte
civique, mais le contexte diplomatique, qui retrouve ici la position qu’il occupait
dans les sermons latins : « France », « partie », « adversaire », « souverain »,
« recouvrer », « restitution », « querelle », etc. Ses composantes sont pourtant bien
différentes du lexique observé dans les sermons latins : point d’équivalent exact de

36. S. WALKER, « Rumour, sedition and popular protest in the reign of Henry IV », dans Past and Present,
166,2000, p.31-65.
37. P. Str OHM, England's empty throne : usurpation and the language o f legitimation, 1399-1422, New
Haven-Londres, 1998.
Tablea u V E. L’en v iro n n em en t th ém atique d e « paix » dans les serm ons français

Sous-texte = paragraphe Sous-texte = 500 caractères Sous-texte = 100 caractères


1 10.21 38 38 Paix 11.35 38 30 Paix 26.28 38 29 Paix
2 4.72 29 19 France 6.73 5 6 Israël 7.73 8 4 Conservation
3 4.51 44 25 Partie 4.89 8 6 Conservation 4.81 5 2 Traité
4 4.43 12 10 Adversaire 4.18 5 4 Parfait 4.81 5 2 Perpétuel
5 4.23 51 27 Souverain 3.97 147 38 Royaume 4.81 5 2 Israël
6 3.88 10 7 Conservation 3.65 6 4 Tierce 4.32 6 2 Béni
7 3.81 12 8 Recouvrer 3.60 33 12 Terre 4.20 13 3 Maintenir
8 3.78 12 9 Couronne 3.46 4 3 Seigneurie 4.09 147 13 Royaume
9 3.70 5 5 Perpétuel 3.45 2 2 Vraisemblable 4.05 33 5 Terre
10 3.53 7 6 Dehors 3.45 2 2 Tendre 4.00 58 7 Loi
11 3.31 4 4 Restitution 3.45 2 2 Normandie 3.93 7 2 Toucher
12 3.31 4 4 Querelle 3.45 2 2 Embrasser 3.93 7 2 Quiete
13 3.12 147 56 Royaume 3.45 2 2 Communauté 3.93 7 2 Fin
14 3.09 8 6 Victoire 3.45 2 2 Château 3.93 7 2 Droiturel
15 3.09 8 6 Tranquillité 3.45 2 2 Age 3.88 24 4 Garder
16 3.07 19 11 Guerre 3.23 7 4 Toucher 3.61 8 2 Tranquillité
17 2.87 3 3 Profre 3.23 7 4 Dehors 3.61 8 2 Exécution
18 2.87 3 3 Issue 3.23 7 4 Aviser 3.61 8 2 Dedans
19 2.87 3 3 Effusion 2.91 5 3 Traité 3.35 9 2 Due
20 2.87 3 3 Demande 2.91 5 3 Plaisance 3.23 19 3 Guerre

00
21 2.84 13

O
8 Ville 2.91 5 3 Perpétuel 3.28 9 Bon
22 2.84 13 8 Déclarer 2.91 5 3 Nommément 3.00 21 3 Désirer
23 2.82 33 16 Terre 2.87 8 4 Tranquillité 2.45 14 2 Mieux
24 2.69 5 4 Traité 2.87 8 4 Dedans 2.09 17 2 Gouverner
25 2.69 5 4 Glorieux 2.81 27 9 Présent
26 2.69 5 4 Plaisance 2.65 24 8 Garder
27 2.69 5 4 Israël 2.58 3 2 Profie
28 2.66 21 11 Désirer 2.58 3 2 Héritage
29 2.47 12 7 Propos 2.58 3 2 Demande
30 2.44 17 9 Profit 2.58 3 2 Continuellement
31 2.42 108 40 Bon 2.49 6 3 Amour
32 2.29 8 5 Prospérité 2.48 21 7 Désirer
33 2.29 8 5 Omnipotent 2.48 13 5 Maintenir
34 2.29 8 5 Dedans 2.46 17 6 Profit
35 2.21 6 4 Tierce 2.33 108 25 Bon
36 2.21 6 4 Excellent 2.28 14 5 Mieux
37 2.18 4 3 Seigneurie 2.15 7 3 Quiete
38 2.18 4 3 Sang 2.15 7 3 Nécessaire
39 2.18 4 3 Réformation 2.15 7 3 Fin
40 2.18 4 3 Nouveau 2.15 7 3 Droiturel
41 2.18 4 3 Labourer 2.14 28 8 Honneur
42 2.18 4 3 Conclusion 2.08 11 4 Malice
43 2.03 19 9 Semonce 2.03 4 2 Sentir
44 2.03 4 2 Conclusion
45 2.03 4 2 Reformation
46 2.03 4 2 Punissement
47 2.03 4 2 Punir
48 2.03 4 2 Nouveau
49 2.03 4 2 Memoire
50 2.03 4 2 Labourer
51 2.03 4 2 Encres
186 J e a n -P h il ip p e G e n e t

« dieta », tractare » ou « ambassiator », et le français « traité » n’apparaît que


bien bas dans la liste. Le lexique évoque plus une diplomatie de guerre, qui
oppose les parties adverses et met au premier plan l’exigence de restitution. La
paix reste un but, mais la « victoire » aussi, même s’il convient d’éviter les guer­
rières « effusions de sang ». Le contexte civique est nettement moins représenté :
« Couronne » est plutôt employé dans le cadre diplomatique, mais « Royaume » et
« terre » rappellent le devoir de gouvernance qui est celui du roi. Quant au
contexte éthique, il est très peu apparent à ce niveau. Le niveau moyen évacue la
contextualisation diplomatique, mais il est difficile de distinguer clairement entre
contexte civique et contexte éthique : la position d’« Israel » vient de sa présence
dans le texte des sermons qui place le mot dans le contexte éthique mais, si on
laisse de côté quelques mots liés à des évocations concrètes et ponctuelles
(« Normandie », « château ») qu’il convient de rattacher au contexte diplomatique,
les autres mots appartiennent plutôt au contexte civique, alors qu’au niveau rap­
proché, ce même contexte civique (« conservation », « maintenir », « royaume »,
« terre », « loi », « gouverner ») se mêle au contexte diplomatique (« traité ») et au
contexte éthique (« béni », « quiete », « tranquillité »). Il n’y a donc pas ici de
claire liaison entre chacun des contextes et chaque niveau des contextes : non seu­
lement les niveaux moyen et rapproché mêlent deux contextes différents, mais
encore le contexte général ne correspond pas au contexte le plus important décela­
ble dans les mots voisins ; au contraire, il correspond au moins important.
Que nous disent enfin, pour leur part, les discours français ? La divergence entre
les sermons latins et les sermons français tient-elle à la langue, puisque la forme
littéraire est la même ? Ici encore, nous aurons recours à un tableau des proches
voisins (tableau VIII), et un tableau d’environnement thématique (tableau IX).

Tablea u vm. L es proches voisins d e « paix » dans les discours français


Position 1 Position 2 Position 3
(10) Paix - quiete (3) tranquillité
(1) salvation (1) royal
(1) peuple (1) gouverner
(1) terre
(1) royaume
(1) turboill
(1) Grands (1) peuple
(1) Sainte Église
(7) Paix - Traité/traiter (1) profres
(1) voie
(1) Calais
(1) message
(7) P aix -g u erre (1) Irlande
(2) roi
(2) temps
(1) justitia
Paix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 187

(5) P aix-royaum e (1) roi


(1) Angleterre
(1) obéissance
(4) forme de la Paix (1) assentir
(1) contre (1) appels
(1) prmcipalté
(6) Paix finale (2) Dieu (1) granter
(1) plaire
(2) plus longues trêves
(1) prendre (1) royaume
(3) P aix-prendre (1) Dieu (1) granter
(1) roi (1) adversaires
(1) Communes (1) Grands
(4) P a ix -fa ire (2) adversaire de France
(1) royaumes
(1) relation (1) roi
(5) P aix -b o n n e (1) Sainte Église
(2) gouvemer/gouvemement (1) royaume
(3) P a ix -T e rre (1) regalie (1) estat
(1) lois
(1) bien garder
(3) Paix - bon gouvernement (1) souverainement
(2) Paix - adversaire de France
(3) pouvoir (1) droit (1) raison
(1) mieux garder
(1) parfaire
(2) Écossaisa (1) Français
(2) sauver (1) droit
(1) maintenir
(2) garder (1) royaume
(2) ordonner (2) encheson
(2) avoir (1) honorablement

Dans les discours français, si le contexte éthique est présent (le lien paix-
quiete est même le plus fréquent avec dix occurrences, dont trois le lient à « tran­
quillité »), le contexte diplomatique est très marqué (lien avec traité, poids des
syntagmes « forme de la paix » et « paix finale »), et cela sous les deux formes
que nous avons déjà observées, comprenant à la fois le lexique de la négociation
et le lexique de l’opposition (« guerre ») ; les notations concrètes ou conjoncturel­
les (Écosse, Écossais, Irlande, Calais) sont nombreuses et, ici plus nettement
encore que dans les sermons français, elles peuvent être rattachées au lexique
diplomatique. Le contexte civique est également bien représenté, avec les liaisons
relativement nombreuses entre paix et « royaume », « roi », « gouverner » (ainsi
que « gouvernement » et « bon gouvernement »). Une chose très frappante, par
rapport aux sermons (qu’ils soient latins ou français), est l’importance des formes
verbales (« prendre », « faire », « sauver », « garder », « ordonner », « avoir »,
sans compter « traiter »), qui n’a pas d’équivalent dans les sermons. Il s’agit
188 J e a n -P h il ip p e G e n e t

Ta b l e a u EX. L ’e n v i r o n n e m e n t t h é m a t iq u e d e « p a ix » d a n s l e s d is c o u r s f r a n ç a is

Sous-texte = paragraphe Sous-texte = 500 caractères Sous-texte = 100 caractères


1 15.87 53 55 Paix 18.82 53 56 Paix 31.80 53 39 Paix
2 7.05 16 14 Trêves 7.44 20 14 Adversaire 10.58 19 8 Ouiete
3 6.73 19 15 Ouiete 6.80 14 11 Traité 9.66 6 4 Tranquillité
4 5.88 20 14 Adversaire 5.44 16 10 Maintenir 7.52 20 6 Adversaire
5 4.85 22 13 Garder 5.43 2 3 Resort 6.06 8 3 Gouvernement
6 4.80 42 20 Mieux 5.36 19 11 Ouiete 5.96 14 4 Traité
7 4.76 2 3 Annexer 5.32 22 12 Garder 5.79 22 5 Garder
8 4.66 5 5 David 4.98 10 7 Ecossais 5.56 77 10 Bon
9 4.54 9 7 Principal 4.85 8 6 Final 5.14 5 2 Fermement
10 4.39 30 15 Écosse 4.78 6 5 Souverainement 4.71 30 5 Peuple
11 4.45 30 15 Droit 4.78 6 5 Navie 4.62 6 2 Souverainement
12 4.37 14 9 Traité 4.52 14 8 Message 4.22 7 2 Gouverner
13 4.17 4 4 Insurrection 4.50 20 10 Point 3.99 51 6 Guerre
14 4.08 8 6 Gouvernement 4.44 9 6 Détruire 3.60 207 14 Royaume
15 4.08 8 6 Final 4.41 27 12 Grands 3.37 10 2 Première
16 4.05 6 5 Tranquillité 4.33 42 16 Mieux 3.37 10 2 lustice
17 4.05 6 5 Souverainement 4.20 3 3 Nourrir 3.37 10 2 Ecossais
18 4.05 6 5 Ôter 4.20 3 3 Discrétion 3.33 33 4 Droit
19 4.00 18 10 Coustage 4.13 60 20 Angleterre 2.96 24 3 Sauver
20 3.92 30 14 France 4.05 33 13 Droit 2.96 11 3 Eglise
21 3.91 75 27 Temps 4.03 16 8 Trêve 2.69 27 3 Grands
22 3.68 14 8 Message 3.96 30 12 France 2.67 43 4 Ordonner
23 3.61 3 3 Obéissance 3.96 30 12 Ecosse 2.67 43 4 Message
24 3.61 3 3 Nourrir 3.77 24 10 Sauver 2.64 61 5 Prendre
25 3.61 3 3 Encheson 3.63 75 22 Temps 2.54 15 2 Désirer
26 3.64 3 3 Destruction 3.62 6 4 Tranquillité 2.46 30 3 France
27 3.64 3 3 Appels 3.62 6 4 Mander 2.41 16 2 Trêve
28 3.61 3 3 Claym 3.48 12 6 Traiter 2.41 16 2 Maintenir
29 3.52 12 7 Traiter 3.43 2 2 Parfait 2.10 19 2 Encheson
30 3.51 5 4 Fermement 3.43 2 2 Introduction
31 3.45 30 13 Peuple 3.43 2 2 Convenablement
32 3.40 18 9 Semonce 3.43 2 2 Annexer
33 3.34 10 6 Première 3.43 2 2 Age
34 3.34 10 6 Ecossais 3.18 10 5 Première
35 3.23 60 21 Angleterre 3.12 17 7 Marche
36 3.01 6 4 Mander 2.98 38 12 Montrer
37 3.01 6 4 Français 2.93 18 7 Semonce
38 2.89 207 55 Royaume 2.92 43 13 Ordonner
39 2.88 24 10 Sauver 2.88 5 3 Lancastre
40 2.88 4 3 Rumour 2.88 5 3 Fermement
41 2.88 4 3 Nécessairement 2.88 5 3 Attentat
42 2.88 4 3 Cœur 2.88 5 3 Amendement
43 2.83 9 5 Accorder 2.80 15 6 Désirer
44 2.77 15 7 Désirer 2.80 15 6 Article
45 2.65 29 11 Falloir 2.67 12 5 Sauvegarde
46 2.60 7 4 Gouverner 2.67 12 5 Guyenne
47 2.50 73 22 Terre 2.62 51 14 Guerre
48 2.37 17 7 Marche 2.56 3 2 Sujétion
49 2.36 5 3 Lancastre 2.56 3 2 Exécuter
50 2.36 5 3 Heir 2.56 3 2 Enchesons
51 2.36 5 3 Attentat 2.56 3 2 Chandeleure
Pa ix e t g u e r r e d a n s l e s se r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 189

52 2.32 43 14 Ordonner 2.55 9 4 Accorder


53 2.21 57 17 Dieu 2.52 29 9 Falloir
54 2.04 12 5 Guyenne 2.47 48 13 Charge
55 2.04 12 5 Forme 2.46 6 3 Maintenance
56 2.46 6 3 Français
57 2.46 6 3 Conquérir
58 2.45 73 18 Terre
59 2.28 10 4 Peuple
60 2.89 5 3 Prêt
61 2.26 18 6 Coustage
62 2.25 14 5 Amender
63 2.13 7 3 Gouverner
64 2.06 15 5 Progeniteur
65 2.05 11 4 Ouvertement
66 2.01 4 2 Tard
67 2.01 4 2 Suiet
68 2.01 4 2 Requérir
69 2.01 4 2 Principauté
70 2.01 4 2 Perfoumir
71 2.01 4 2 Nécessairement
72 2.01 4 2 Faillir
73 2.01 4 2 Doute
74 2.01 4 2 Armes

ici d’action, non de l’évocation des grands principes : un discours de l’action


s’oppose nettement à un discours des valeurs, celui des sermons. Pourtant, la
structuration des trois contextes est toujours là, même si la hiérarchie qui s’établit
entre eux est encore une fois différente de celles que nous avons observées
jusqu’ici : comme d’ailleurs dans le cas des sermons français, le contexte éthique
et le contexte civique sont étroitement liés, puisque la paix apparaît comme la
condition sine qua non de la « tranquillité » et de la « quiete » du royaume, condi­
tions indispensables à l’exercice d’une bonne gouvernance.
L’environnement thématique est moins facile à interpréter que celui des
sermons latins, mais il semble bien qu’au niveau général le contexte diplomatique
apparaisse dominant : « trêves », « adversaire », « garder », « traité », « Écosse »,
« Droit » et « France », « Angleterre » par exemple, se retrouvent parmi les mots
les plus marquants. Les deux niveaux suivants sont, comme dans le cas des
sermons français, une combinaison des deux contextes : le niveau moyen
combine le lexique du contexte diplomatique et le contexte éthique, alors que le
niveau rapproché mêle étroitement les contextes éthique et civique. C’est donc
encore une nouvelle configuration qui se présente, cohérente au niveau du
contexte enveloppant et du niveau général de contextualisation, mais sans
correspondance univoque entre contextes et niveaux de contextualisation.
190 J e a n -P h il ip p e G e n e t

La structure observée pour les sermons latins n’est donc pas généralisable.
Elle est peut-être même exceptionnelle, s’expliquant par les contraintes de la
langue et l’importance des formules utilisées, sinon par les chanceliers, du moins
par ceux qui rédigeaient les reports. Néanmoins, l’utilisation des voisins définis à
partir des contextes KWIC et celle de l’environnement thématique obtenu par la
fonction « Thème » du logiciel Hyperbase® a permis d’étudier les contextes pour
éclairer assez précisément le contenu et la fonction du mot paix/pax dans le dis­
cours politique en Angleterre à la fin du Moyen Age, étant entendu que cette
étude porte sur un corpus assez réduit. Les observations faites jusqu’ici peuvent
commodément être rassemblées sur un petit tableau, avec, pour chacun des
corpus, la caractérisation des contextes dans l’ordre d’importance que nous leur
avons attribué, et celle de l’environnement thématique en fonction des trois
niveaux définis (général, moyen, rapproché) :

Tableau X. Résumé des observations

Serm ons latins Serm ons français Discours français


Voisins 1 Éthique Civique Diplomatique
Voisins 2 Diplomatique Diplomatique Civique
Voisins 3 Civique Éthique Éthique
Niveau général Diplomatique Diplomatique Diplomatique
Niveau moyen Civique Civique/éthique Civique/diplomatique
Niveau rapproché Ethique Civique/diplomatique Civique/éthique

La divergence entre les sermons latins et les sermons français est intéressante.
Elle peut en effet être un effet de langue, mais plus probablement est-elle due à la
différence des contextes politiques et militaires dans lesquels les sermons ont été
prononcés, puisque les sermons français correspondent en gros à la période anté­
rieure au règne d’Henri VI, alors que les sermons latins, à une exception près,
appartiennent à ce règne. La coloration éthique du terme « paix » par ses voisins,
évitée par les Lancastriens jusqu’aux victoires d’Henri V, devient, surtout à partir
de 1429, le refuge d’un gouvernement malade qui ne peut que secondairement
avoir recours au discours civique, alors que celui-ci est au contraire mis en avant
tant sous le règne de Richard II que sous les deux premiers rois Lancastre.
Au total, il est frappant de constater que, tant au niveau des voisinages qu’au
niveau thématique général, la contextualisation diplomatique occupe une position
éminente. C’est une preuve que le discours politique anglais est d’abord un
discours raisonné et concret, qui vise à transmettre des informations (orientées,
mais cela est une autre histoire...) et à préciser, devant l’acteur collectif qu’est cet
auditoire parlementaire, des positions politiques. Mais il a d’autres composantes,
en particulier celles que nous avons définies ici comme éthiques et civiques : les
contextes et les connotations sémantiques que ceux-ci induisent montrent que le
langage de l’action est sous-tendu et accompagné par un discours à proprement
Pa ix e t g u e r r e d a n s l e s se r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 191

parler idéologique, qui introduit des concepts et des notions que nos chanceliers,
hommes d’église et universitaires, ont acquises et développées sur les bancs de
l’école et présentent comme allant de soi. Même s’il se retrouve atténué dans
les discours français (ou prédominent les laïcs), ce vocabulaire et tout ce qu’il
véhicule est ainsi introduit dans ce qui devient une langue politique commune,
dans laquelle chaque discours trouve alors sa place singulière en se distançant
sémantiquement et lexicalement des autres. L’importance du motif de la paix dans
ces discours nous permet de bien saisir le fonctionnement de cette langue poli­
tique, dont nous n’avons ici malheureusement qu’un écho déformé (les discours
ont été prononcés pour la plupart en anglais mais les reports sont en latin ou en
français et abrégés) : l’existence d’une telle langue est l’une des manifestations
les plus éclatantes du système de communication et du rôle qu’il joue au sein de
la société politique ; c’est en tous cas l’une des conditions sine qua non pour que
puissent se développer les « États modernes » de l’Europe occidentale.

A n n e x e I. L a d i s t r i b u t i o n d e paxI ppjx d a n s l e s s e r m o n s
ET LES DISCOURS FRANÇAIS ET LATINS

1. Paix dans les sermons français

Auteur écart fréquence


1. L an g h am 1365 1,37 2
2. Houghton 1377 0,63 5
3. Sudbury 1377 - 0 ,8 6 2
4. Houghton 1378 - 2 ,1 9 0
5. Courtenay 1381 -0 3 7 0
6. E. Stafford397 - 1 ,4 5 0
7. Arundel 399 - 1 ,2 8 0
8. E. Stafford 1402 0,34 2
9. E. Stafford 1404A - 0 ,9 3 1
10. Beaufort 1404B - 0 ,8 7 1
11. Langley 1406 0,05 1
12. Arundel 1407 -1 ,0 1 0
13. Beaufort 1410 - 1 ,1 8 0
14. Beaufort 1413 - 0 ,8 8 0
15. Beaufort 1414A -0,85 2
16. Beaufort 1414B 0,83 2
17. Beaufort 1415 0,38 2
18. Beaufort 1416A - 0 ,8 6 1
19. Beaufort 1416B 232 5
20. Langley 1417 0,78 2
21. Langley 1419 2,72 5
22. Langley 1420 038 1
23. Langley 1421A - 0 ,6 8 0
192 J e a n -P h il ip p e G e n e t

Langley 1421B 04 1
Chichele 1422 1,18 2
Langley 1423 0,1 1

13 15 17 19 21 23 25

2. Pax dans les sermons latins

Auteur écart fréquence


1. Arundel 1399 - 2,21 0
2. Beaufort 1416 - 1 ,8 7 0
3. Beaufort 1425A 1,07 5
4. Beaufort 1425B - 0 ,9 7 2
5. Kempe 1427 - 0 ,8 2 2
6 . Kempe 1429 - 0 ,7 5 4
7. Lyndwood 1430 1,57 6
8. Stratford 1432 - 1,1 2
9. Stratford 1433 0,68 3
10. Stratford 1435 3,3 12
11. Stratford 1436 - 1 ,9 3 1
12. Stratford 1439 1,18 5
13. Stratford 1441 - 2 ,4 4 2
14. Stratford 1444 ia 4
15. Stratford 1447 0,58 4
Pa ix e t g u e r r e d a n s l e s se r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 193

3. « Paix » dans les discours français

Auteur écart frequence


1. Green 1362 0,33 1
2. Langham 1363 -0 ,3 1 0
3. L an g h am 1364 - 0 ,5 4 0
4. Langham 1366A 0,73 1
5. Langham 1366B - 0 ,4 4 0
6. Langham 1368 2,19 3
7. W ykeham 1369 3,45 6
8. W ykebam 1371 1,45 2
9. Knyvet 1372 0,58 1
10. Brian 1372 -0 ,9 1 0
11. Knyvet 1373 - 0 ,8 7 1
12. Knyvet 1376 0,84 1
13. Arundel 1377 - 0 ,3 5 0
14. Scrope 1378 - 2 ,0 7 0
15. Scrope 1379 - 1 ,6 7 0
16. Scrope 1380A - 0 ,9 2 1
17. Scrope 1380B -1 ,4 1 0
18. Sudbury 1380 -1 0
19, Segrave 1381 1,16 3
20. Scrope 1382 - 0 ,9 7 0
21. Braybroke 1382A -0 ,9 1 1
22. Gilbert 1382 - 1 ,5 7 0
23. Braybroke 1382B - 0 ,9 6 1
24. De La Pole 1383A 0,88 5
25. De La Pole 1383B - 1 ,4 6 2
26. Despenser 1383 - 1 ,1 5 2
27. De La Pole 1384 2,77 6
28. D e La Pole 1386 0,24 1
29. De La Pole 1381 - 2 ,5 9 0
30. Arundel 1388 0,57 1
31. Wykeham 1389 1,53 3
32. W ykeham 1390 2,73 5
33. Arundel 1391 0,54 1
34. Arundel 1392 1,06 1
35. Arundel 1393 1,67 2
36. Arundel 1394 - 0 ,6 0
37. Richard B 1397 0,13 1
38. Thim ing 1401 - 1 ,0 2 1
39. Arundel 1407 - 0 ,5 2 0
40. Th. Beaufort 1411 -0 ,6 1 0
194 J e a n -P h iu p p e G e n e t

A N N EX E II. L e s contextes de pax e t p a i x

1. « Paix » dans les sermons français

01 en sa terre propre en siège de paix, sur tout désirer quiete et tran


01 et communes de sa terre et la paix être garder, les outrage dommage
02 avoir ce que 1 écriture dire..., paix sur Israel, pour quel Israel êtr
02 isir pour son héritage, laquelle paix nous donner Dieu.
02 Pape, à condescendre à traité de paix entre lui et son adversaire de France
02 aussi le bon gouvernement et la paix de son royaume avantdit maintenir
02 quel manière le sien état et le paix dans le royaume, et aussi ses
03 faire garder et m aintenir en bon paix, et vous gouverner par les bon
03 Seigneur-le-roi désirer m oult la paix m aintenir en son royaume de Angleterre
08 oionable profre fait pour bien de paix, de lors faire guerre, et résis
08 y être vraisemblable de faire paix perpétuel par entre les trois roy
09 leur sembler pour mieux garder paix et tranquillité dans le royaume.
10 m anière, et aussi pour garder paix et quiete, et égal justice faire
11 Dieu, adonques ils atteront bien paix dedans le royaume, et victoire
15 gouvernance, et maintenance de la paix, et de les bon loi de sa terre,
15 conservation de même les loi et la paix, et aussi tel peines de nouveau
16 ainsi être donee a homme temps de paix, et temps de guerre, et de labo
16 seigneur, considerant le bien de paix et tranquillité parmi tout son
17 de ses loi et justice, et de la paix de la terre, pour 1 aise, sûrete
17 adversaire de France, par voie de paix, en eschuance de 1 effusion de sang
18 la grâce de Dieu, a 1 honneur, paix, et profit du royaume perpétuel
19 labourer entour 1 établissement de paix, et bon gouvernance parmi le roy
19 souverain seigneur, par voie de paix, en eschuance d effusion de sang
19 le bon accorde, et Traite du paix, la quelle être 1 un issue de
19 et querelle avoir vouloir fin, paix, et determination, et dire aussi
19 après de guerre cesserons, et a paix et Quiete perpétuel aviendrons
20 pays, et les avoir et tenir en paix en partie de sa droiturel demande
20 our la bon conservation de la paix et les loi du royaume, la second
21 puissant Dieu, désirer puis tôt paix que guerre... et nommément toucher
21 a son dit adversaire par forme de paix, et nonobstant sa repuis de ce
21 encore obéir il au traité de paix, et l ’attendre plusieurs fois
Paix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 195

21 et vouloir savoir comment la paix et les loi de la terre, et ses


21 parfait affection, et par avoir paix sans fm entre les dit royaume en
22 aussi pour la béni conclusion de paix et unité ja par entre lui et pour
24 pour la bon conservation de la paix et les loi de la terre ; 1 autre
25 pour la bon conservation de la paix, et due exécution et accomplisse
25 misericorde octroyer prospérité, paix et tranquillité a tout état, et
26 ans toucher la conservation de la paix, et la bon et due exécution de

2 .Pax dans les sermons latins


03 assumens pro Them ate, G loria et pax et Pax omni operanti bonum , pro
03 ns pro Themate, Gloria et pax et Pax omni operanti bonum, pro cujus de
03 ria in excelsis Deo, et in Terra Pax Hominibus bone voluntatis’. Gloria
03 acceptionem et exhibitionem, et Pax Hominibus, et per Regis et rei pu
03 Anglie videlicet et Francie, sub pax et quietis dulcedine tutissime cus
04 Justicie debita executione ; et pax Populo pro tertio, in Regis pro
04 Honorem et commodum, ac Populi Pax et quietem, consiluit, verba rep
05 exterius protegere et defensare ; pax et tranquillitatem inter eos inter
05 icaciter subvenire. Secundo, in Pax et Tranquillitatis conservatione
06 m entum ; nam ex justicia sequitur pax, et ex pax rerum habundancia maxi
06 ex justicia sequitur pax, et ex pax rerum habundancia maxime procreatu
06 insultus exterius defendere, ac pax, justiciam et tranquillitatem int
06 roribus et vitiis predictis, sub pax, quietis et justicie dulcedine in
07 et unitatis ; secundo, virtute pax et tranquillitatis ; Tertio, viri
07 ilectione. Pro secundo, etiam pax triplicem demonstravit ; videlicet
07 plicem demonstravit ; videlicet, pax monasticam, quam quilibet quo ad
07 um possibilitatem excedentes ; ac pax et tranquilitati, per susurrones
07 rogatur, quod propter unitatis, pax et justicie defectum, quamplura
07 convenit obviare, ac unitatem , pax et equitatem ubique in Regno suo
08 bavit Regem et Regnum Anglie, ad pax bonum , ac prosperitatis et quieti
08 justificati, juxta Apostolum, pax habeamus. Secundo etiam, ut Cris
09 Suscipiant M ontes Pax populo, et Colles Justiciam. In
09 videlicet, Prelatis et M agnatibus, Pax, Unitas et vera Concordia, absque
09 in dicto Regno, M ontes predicti Pax suscipiant, Collesque Justiciam
10 vare unitatem Spiritus in Vinculo Pax. Pro cujus Textus declaratione,
10 rgund’quandam Dietam pro vinculo Pax Regnorum Anglie et Francie, apud
10 jam tarde, contra tenorem magne Pax inter Regna predicta edite, const
10 set Ambassatores illuc, pro bono Pax inibi tractand’et concludend’,
10 formam et effectum dicte magne Pax nuper inter felicissime recordation
10 men Dominus noster Rex, ut verus Pax filius, et ea que ad Pax sunt tot
10 verus Pax filius, et ea que ad Pax sunt tot cordis affectu desiderans
10 nis potius effusionem sitire quam pax, quosdam suos notabiles Ambassiat
10 et m edia rationabilia pro bono Pax, per Ambassiatores dicti domini
10 ssiatores partis adverse, non ut Pax, set potius guerrarum zelatores,
10 suorum defectum, absque optato Pax effectu extitit dissoluta. Jamque
10 cum prefato Adversario suo Franc’pax iniit et eidem Parti adverse contra
11 scilicet causa, pro Justicia et Pax inter subditos et Ligeos Regis Reg
12 et in preceptis suis, et faciat pax. Secundo M achabeorum, primo. Pr
12 in preceptis suis. Secundo, pax bone perquisitionem ac ejusdem pax
12 ax bone perquisitionem ac ejusdem pax finalem perquisitionem, qua quili
12 et affectat ; cum dicit, et fac’pax. Pro primo, siquidem cum dicitur
196 J e a n -P h iu p p e G e n e t

12 sita et amota aperiri, et exinde Pax bona et perpetua, ut premittitur


13 ffectio, videlicet, cum quis ad Pax et Amorem, per quos quies et tran
13 extirpari et deleri, et exinde Pax, Tranquillitas et Prosperitas in
14 ens pro suo Them ate, Justícia et Pax osculate sunt, Psalmo 84 ; expone
14 pis Regis Cesilie, quam pro bono Pax inter Regna Anglie et Francie, se
14 urire declaratione, tres species pax specialiter annotavit ; quas quidem
14 et mediis huiusmodi Justícia et Pax poterunt in futur’infra dictum Re
15 ro suo Themate « Qui autem ineunt pax consilia sequitur illos gaudium »
15 pro salva et secura conservatione pax ipsius Domini Regis infra Regnum
15 it supradictum « Qui autem ineunt pax consilia, sequitur illos gaudium
15 ies Consiliorum, ac tres species Pax in eodem Themate specificate, idem

3. « Paix » dans les discours français

I covenable Remedie, et coment la Paix purra meltz estre gardez, et le


4 sovereinement le bon Government, Paix, et Quiete des Grantz et Poeple
6 autres plusours soveraynement en paix, quiete et tranquillité ses ditz
6 sur tiel point treter de bone Paix, si le Conseil le roi d ’Engleterre
6 m onstrer asom e voie de Trete de Paix, sauvant au Roi son Droit et
7 Grantz et Communes, prist une P aix ... Adversair de France, sur certe
7 certein temps limite en mesme la Paix, et ovesqe ce son dit Adversari
7 et pays issint accordez pae la Paix, et de son paiement aussi ; Nien
7 Appealx, contre la fourme de la Paix. Et outre soit maunde grant
7 principalte contre la fourme de la Paix, le Prince manda a notre Seigneur
7 m ent faitz contre la fourme de la paix le Roi poait de droit et reson
8 son Adversari avoit enfreint la paix autre foitz afferme entre eux,
8 usa le resort quele par la dite Paix deveroit demurer et aperteiner au
9 voillant partant et désirant la paix et quiete de Seinte Esglise et de
II vous savez bien cornent apres la Paix prise par entre le Roi et ses adv
12 vis pur le bon gouvernement de la Paix de son Roialme d ’Engleterre. La
16 de Seinte Esglise, et la bone Paix, estre salvez et maintenuz deinz
19 emblemissement ; et l ’estât, paix, et bone govemem ent de son dit
19 mettre le Roi et son Roialme en paix et quiete sur le grant turboill
19 touse M aufait encontre D ieux, la Paix de la Terre, le Regalie, l ’Est
21 certain, q ’ils ne vorront avoir Paix, ne sanz grant prejudice du Roi
23 bones Loyes de sa Terre, et la Paix d ’ycelle, soient bien gardez et
24 en purroit honorablement avoir la Paix ovesque les Escotes, ou autrement
24 de present enheritez. Et si Paix se ferroit par entre les roialmes
24 aillours qe en Parlement, ou si Paix ou Trieves ne se y purroient pren
24 d ’ordeigner qe salvegarde de la Paix deinz le Roialm e, et l ’obbeisance
24 ses Ministres foundement de tut paix et quietee en mesme le Roialme,
25 les Roialmes et beaulx ofres de Paix faitz par l ’Adversaire de France
25 vous dites, introduction de bon Paix et final, qe Dieu grante, ce ne
26 prises et profres du Tretee de Paix faitz par l ’adversaire de France
26 plest serra introduction a final Paix ; et ce q ’est einsi avenuz ne
27 les bones Loys et Usages, et la Paix de son Roialme soient auxint ferm
27 mendez. Item sur la Tretee de la Paix qe longuement ad durez et continu
27 assentuz sur certeine forme de Paix final prendre par entre les Roialme
27 et son dit Roialme. Item si la Paix se prendre, qe Dieu grante,
27 encores il est voirs qe ycelle Paix ne purra ja estre perfaite ne
27 contre les Franceys et Escotz, si Paix ne s’y pregne mye : E t auxint,
Pa ix e t g u e r r e d a n s l e s se r m o n s p a r l e m e n t a ir e s a n g l a is (1362-1447) 197

28 Ime. Et qe le Roi voet, qe la Paix de la Terre soit bien garde, et


30 le Roialme meutz govemez ; bone paix, quiete et tranquillité, toutz
31 govemer son Poeple en quiete, paix, et tranquillité, droit et juste
31 seront Messages pur la Trete de Paix, et de queux Articles ils traite
31 sont gardez et executz, et sa Paix garde toutz partz deinz le Roialme
32 du Roi a Caleys pur Traitée de Paix, et avoient fait relation au Roi
32 eleure proschein, pur traiter de Paix final, si Dieu plest, quelle
32 qe le Roi aura illoeqes Guerre qe Paix, laquelle Guerre le Roi ne voet
32 temps pur la Guerre, en cas qe Paix final, ou plus longes Trieves ne
32 temps pur la Guerre, en cas qe Paix final, ou plus longes Trieves ne
33 encheson si est, ordeignez coment la Paix et Quiete de la Terre q’ont este
34 que soit il Guerre, Trieves, ou Paix, y covient notre Seigneur le Roy
35 encheson si est, d’ordeiner que paix, quiete, et tranquillité soient
35 article il rehercea la Treite de Paix q’or est, et coment la Guerre
37 durront de reson moul occasion de Paix, Quiete et Salvation a son Roialme
38 pluis semblable de guerre qe de paix. Et auxi les Guerres d’Irlande

A n nexe III. L es corpus

Sermons d ’ouverture du Parlement, corpus 1, reports en français (1377-1410)

1. Simon LANGHAM, « verrai Justice et droiturel jugem ent aoument le See du Roi » (Ps.) 1365
[RP., H, 283],
2. Adam HOUGHTON, « Libenter suffertis insipientes cum sitis ipsi sapientes » (Paul), 1377 [R.P.,
H, 361-2],
3. Simon Sudbury, « Vostre roy vient a toy [Rex tuus venit] », 13 Oct. 1377 [R.P., HI, 3].
4. Adam H oughton , « Congregatio justorum est ecclesia dei », 1378 [RP., IQ, 32].
5. W illiam COURTENAY, « Rex convenire fecit consilium », 1381 (Act.) [RP., HI, 98].
6. Edmund STAFFORD, « Rex unus erit omnibus » (Ez.), 1397 [RP., HI, 347],
7. Thomas ARUNDEL, « Incumbit nobis ordinare pro regno » (1 Mac. 6.57), 1399 [RP., DI, 415].
8. Edmund STAFFORD, « Pax m ulta diligentibus legem » (Ps. 118.165), 1402 [ R P , HI, 485].
9. Henry Beaufort , « Multitudo sapientium » (Sap. 6.26), 14 janvier 1404 [R P , HI, 522].
10. Henry Beaufort , « Rex vocavit seniores terre » (3 Reg. 20.7), octobre 1404 [R P , IH, 545],
11. Thomas LANGLEY, « M ultorum consilia requiruntur in magnis », 1406 [ R P , HI, 567].
12. Thomas ARUNDEL, « Regem honorificate » (I Pet. 2.7), 1407 [ R P , HI, 608].
13. Henry BEAUFORT, « Decet nos implere omnem justiciam » (Mat. 3.15), 27 janvier 1410 [R P ,
m ,6 2 2 ].
14. Henry BEAUFORT, « Ante omnem actum consilium stabile » (Eccli. 37,20), mai 1413 [R P , IV, 3].
15. Henry Beaufort , « Posuit cor suum ad investigandas leges » (I Esdr. 7 ,1 0 ), mai 1414 [R P , IV,
15-16].
16. Henry Beaufort , « Dum tempus habemur » (Gal. 6 10), novembre 1414 [ R P , IV, 34].
17. Henry BEAUFORT, « Sicut et ipse fecit nobis ista et nos ei faciamus », 1415 [ R P , IV, 62].
18. Henry Beaufort , « Iniciavit vos viam » (Heb. 10,20), 6 mars 1416 [ R P , IV, 70].
19. Henry BEAUFORT, « Operam detis ut quiete sitis » (I Thess. IV 2), 19 octobre 1416 [ R P , IV, 94].
20. Thomas L angley , « Confortamini, viriliter agite, et gloriosi eritis » (I M ac. 2 64), novembre
1417 [R P , IV, 106],
21. Thomas L angley , « Bonum facientes non deficiamus » (Gal. 6 9), 1419 [RP., IV, 116].
22. Thomas LANGLEY, « Inivit David consilium » (I Par. 13 1), décembre 1420 [ R P , IV, 123].
23. Thomas Langley , « Laudans invocabo Domino » (Ps. 17 4), mai 1421 [R P , IV, 129].
198 J e a n -P h iu p p e G e n e t

24. Thomas Langley , « Lex Domini immaculata convertens animas » (Ps. 18.8), 1421 [R R , IV,
150].
25. Henry Chichele , « Principes populorum congregati sunt cum Deo » (Ps. 16 10), 1422 [R.P, IV,
169].
26. Thomas L angley , « Deum Timete, regem honorificate » (I Pet. 2 17), 1423 [ R P , IV, 197].

Sermons d ’ouverture du Parlement, corpus 2 , reports en latin (1399-1447)

1. Thomas ARUNDEL, « Vir Dominabitur populo » (I Sam. IX .17), 1399 [R-P., HI, 423]38.
2. Henry BEAUFORT, « Iniciavit vos viam » (Heb. 10,20), 6 mars 1416 ?39
3. Henry BEAUFORT, « Gloria et pax et Pax omni operanti bonum ... » (Rom. 2.10), 1425 [RP., TV,
261],
4. Henry BEAUFORT, « Sic facite u t salvi sitis » (Eccle. 3 ,2 ), 1425 [RP., IV, 295].
5. John Kem pe , « Sine providentia regali impossibile est pacem » (2 Mac. 4 ,6 ), 1427 [R.P., IV, 316].
6. John KEMPE, « Quomodo stabit regnum ... » (Mat. 12,26), 1429 [R R , IV, 335].
7. W illiam Ly n d w o o d , « Firmabiliter solium regni ejus » (1 Par. 22.10), 1430 [R R , TV, 367].
8. John STAFFORD, « Deum Timete, regem honorificate » (I Pet. 2-17), 1432 [R R , IV, 388].
9. John Stafford , « Suscipiant montes pacem populo et colles iusticiam » (Ps. 71.3), 1433 [R E ,
IV, 419].
10. John STAFFORD, « Soliciti sitis servare unitatem spiritus in vinculo » (Eph. 4.3), 1435 [RP., IV,
489],
11. John STAFFORD, « Corona regni in m anu dei » (Is. 62-3), 1436 [R R , IV, 495],
12. John Stafford , « Adapariat Dominus cor vestrum in lege sua et in preceptis suis » (2 M ac. 1.4),
1439 [R R , V, 3].
13. John Sta ffo rd , « Rex et thronus ejus sit innocens » (2. Reg. 14.9), 1441 [RP., V, 35-36].
14. John STAFFORD, « Justicia et Pax osculate sunt » (Ps. 74.11), 1444 [RP., V, 66].
15. John STAFFORD, « Qui autem ineunt pacis consilia sequitur illos gaudium » (Prov. 12.20), 1447
[RR., V, 128].

« Discours » français, corpus 3 (1362-1411)

1. Sir Henry GREEN, Causes des somons du Parlement, 1362 [RR, D, 268],
2. Simon de LA N G H A M ?, Causes « en especial » du Parlement aux Lords en présence du roi, 1364-
5 [RR, H, 283-4],
3. Simon de L A N G H A M , Causes des somons du Parlement, 21 septembre 1366 [RR, H, 289].
4. Simon de L A N G H A M , Causes des somons du Parlement, 22 septembre 1366 [RR., □ , 289-290].
5. Simon de LANGHAM, Causes des somons du Parlement, 4 mai 1368 [RR, H, 294],
6. Simon de L A N G H A M , Causes des somons du Parlement, 5 mai 1368 [RR, H, 294-295].
7. Wiliam de W Y K E H A M , Causes des somons du Parlement, 1369 [RR, H, 299].
8. Wiliam de W Y K E H A M , Causes des somons du Parlement, 1371 [RR., H, 303].
9. Sir John Knyvet , Cause des somons du Parlement, 5 novembre 1372 [RR, R, 309].
10. Guy B r ia n , Discours aux Lords, en la Chambre Blanche, 5-6 novembre 1372 [RR, II, 309-310],
11. Sir John KNYVET, Cause des somons du Parlement, 1373 [RR, H, 316].

38. Voir A. D. THOMAS et I. D. THORNLEY, The Great Chronicle o f London, Londres, 1938, 69-71, et
C. L. KlNGSFORD, Chronicles o f London, Oxford, 1905,44-46, d’après le MS. B.L. Cotton Julius B U,
pour une version anglaise.
39. Le texte est donné dans F. TAYLOR et J. RO SKELL, Gesta Henrici Quinti, Oxford, 1975, p. 121-126 :
mais il ne donne pas le texte biblique et son contenu présente des différences notables par rapport aux
Rotuli Parliamentorum.
Paix e t guerre dans les sermons parlementaires anglais (1362-1447) 199

12. Sir John KNYVET, Cause des somons du Parlement, 1376 [R.P., H, 363].
13. Sir Robert A S H T O N , Complément au sermon d'Adam de Houghton [RP., Il, 363],
14. Sir Richard le SCROPE, Cause des somons et réponse au Speaker, Sir James Pickering, 1378
[ P P , EH, 34-35].
15. Sir Richard le SCROPE, Causes des somons du Parlement, 1379 [ P P , HI, 55].
16. Sir Richard le SCROPE, Causes des somons du Parlement, 1380 [ P P , JH, 71].
17. Sir Richard le SCROPE, Deuxième déclaration des causes des somons du Parlement, 1380 [J?.P.,
m ,7 1 ].
18. Simon SUDBURY, Cause des somons du Parlement, 1380 [P J3., DI, 88].
19. Hugh Seg ra ve , Cause des somons du Parlement, 1381 [P J5., ID, 99],
20. Sir Richard le SCROPE, Cause des somons du Parlement, 1382 [RP., DI, 122],
21. Robert BRAYBROKE, Discours d ’ouverture du Parlement, 1382 [RP., DI, 132].
22. John G IL B E R T , Discours au Parlement, 1382 [RP., DDE, 133-134].
23. Robert BRAYBROKE, Discours d ’ouverture du Parlement [RP., EH, 144].
24. M ichael de la POLE, Cause des somons du Parlement, 1383 [ P i 1., DI, 149-150].
25. M ichael de la P O L E , Interventions au Parlement contre Henry Despenser, 1383 [RP., DI,
153-154].
26. Henry DESPENSER, Défense contre ses accusateurs, 1383 [RP., IH, 156].
27. M ichael de la POLE, Cause des somons du Parlement, 1384 [P.P., DI, 156-157].
28. M ichael de la POLE, Cause des somons du Parlement, 1386 [P-P., Ht, 215],
29. M ichael de la P O L E , Réponse à ses accusateurs, 1386 [P P ., EH, 216-8].
30. Thomas A R U N D E L , Discours d ’ouverture du Parlement du 2 février [P P ., DI, 228].
31. W illiam WYKEHAM, Discours d ’ouverture du Parlement, 1389 [ P P , DI, 257].
32. W illiam WYKEHAM, Discours d ’ouverture du Parlement, 1390 [ P P , )H, 277].
33. Thomas ARUNDEL, Cause del somons du Parlement, 1391 [ P P , EU, 284],
34. Thomas A R U N D E L , Cause del somons du Parlement, 1392 [ P P , m , 300].
35. Thomas A R U N D E L , Cause del somons du Parlement, 1393 [P P ., m , 309].
36. Thomas ARUNDEL, Cause del somons du Parlement, 1394 [P P ., m , 329].
37. Richard II, Discours, 1397 [ P P , ffl, 338].
38. Sir WîlMam Th i RNING, Adresse au Parlement, 21 janvier 1401 [ P P , HI, 454-455].
39. Thomas A R U N D E L , Discours en réponse au Speaker Thomas Chaucer, 1397 [P P ., EH, 609].
40. Thomas BEAUFORT, Sermon d ’ouverture du Parlement de 1411 [ P P , Ht, 647].

Discours des Speakers, corpus 4 (1376-1407)

1. Sir Peter de la MARE, Discours du Speaker, 1376 [ P P , H, 323].


2. Sir Peter de la M a r e , Discours du Speaker, 1377 [P P ., EH, 5-6].
3. Sir James PICKERING, Discours du Speaker, 1378 [P P ., EH, 34-35].
4. Sir John de G lL B E SB U R G H , Discours du Speaker, 1380 [ P P , EH, 73].
5. Sir John de G lL B E SB U R G H , Discours du Speaker, 1380 [ P P , EH, 73].
6. Sir Richard WALDEGRAVE, Discours du Speaker, 1381 [ P P , EH, 100].
7. Sir James P IC K E R IN G , Discours du Speaker, 1382 [ P P , EH, 145-146].
8. Sir John BUSSY, Discours du Speaker, 1397A [ P P , EH, 338].
9. Sir John BUSSY, Discours du Speaker, 1397B [P P ., IH, 348].
10. Sir Arnold SAVAGE, Discours du Speaker, 1401A [ P P , EH, 456-457].
11. Sir Arnold Savage , Discours du Speaker à la fm du Parlement, 1401B [ P P , EH, 465-466].
12. Sir Henry R E T FO R D , Discours du Speaker, 1402 [ P P , EH, 485-487].
13. Sir Arnold S avage , Discours du Speaker, 1404 [P P ., HI, 523-524],
14. Sir John TlPTOFT, Intervention sur la transmission de la Couronne, 1406 [P P ., EH, 574].
15. Thomas CHAUCER, Discours du Speaker, 1407 [P P ., IH, 609-610].
16. W illiam STO U RTO N , Discours du Speaker, 1413 [P P ., IV, 4].
200 J e a n -P h il ip p e G e n e t

Corpus 5 - « Conseil »

Le corpus « Conseil » est présenté en détail ailleurs et je n ’en donne ici qu’une très brève
description. H est composé de sept textes ou groupes de textes :
I. John Gower, le livre 7 de la Confessio Amantis40 (25 780 mots).
H. Thomas Hoccleve, The Regement o f Princes*1 (32 998 mots).
IH. John Lydgate, 19 poèmes choisis (20 915 mots)42.
IV. 22 poèmes « lancastriens » anonymes, ou d ’Hoccleve, Gower, Ryman et Audelay (12
250 mots)43.
V. Poèmes « yorkistes », 13 poèmes choisis (6 788 m ots)44.
VI. George Ashby, The Active policy o f a prince (7 486 mots)45.
Vn.Sir John Fortescue, Advertisementes sente by my lord to the Earl o f Warwick his fa th er in law,
Example w hat good counsel helpith et The Governance o f England*6 (17 686 mots).

40. G. C. MACAULAY, éd., The English Works o f John Gower II (EJE.T.S., E.S., 82), Londres, 1900,
p. 233-385.
41. F . J. FURNIVALL, éd., The Regement o f Princes (EJE.T.S., E.S., 72), Londres, 1897.
42. H. N. M ac CRACKEN, éd., The Minor Poems o f John Lydgate. Part II, Secular Poems, Londres, 1934,
p. 600-713 ; R . H. RO BBINS, éd. Historical Poems o f the XIVth and XVth Centuries, New York, 1959,
p. 3-6, 175-176, et 232-239 et H. BERGEN, éd. Lydgate’s Fall o f Princes (E.E.T.S., E.S., I), 1924,
passim.
43. G. C. MACAULAY, éd., The English Works o f John Gower III, cit., p. 481-492 ; M. C. SEYMOUR,
Selections from Hoccleve, Oxford, 1981, p. 53-60 ; R. H. ROBBINS, Historical Poems, cit., p. 45-51,
56-57, 74-77, 91-93, 108-110, 189-201, 227-232 ; F. TAYLOR et J. S. ROSKELL, éd., Gesta Henrici
Quinti, Oxford, 1975, p. 191-192.
44. R. H. ROBBINS, Historical Poems, cit., p. 201-227.
45. Ed. dans M. BATESON, George Ashby’s Poems (E.E.T.S., E.S., 76), Londres, 1899, p. 12-42.
46. Les trois textes sont édités dans Ch. PLUM M ER, The Governance o f England, Oxford, 1885. Sur ces
textes, voir les commentaires de M. L. KEKEWICH dans M. L. KEKEW ICH, C. RICHMOND,
A. E. SUTTON, L. VlSSER-FU CH S et J. WATTS, The Politics o f Fifteenth Century England : John Vale’s
Book, Stroud, 1995.
LA PAIX PROCLAMÉE.
ACTEURS, GESTES ET RÉCEPTION DE LA PUBLICATION
DES ACCORDS DE PAIX PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS

N ic o l a s O f f e n s t a d t

V
la suite d’une historiographie aux armes bien affûtées1, l’organisatrice de
A ces rencontres « Prêcher la paix » se demande en quoi les discours de paix
participent des « entreprises des pouvoirs pour discipliner la société ». Les publi­
cations des traités, trêves et autres lettres de pacification à la fin du Moyen Âge,
loin d’un simple mécanisme administratif, sont un observatoire privilégié pour
donner des éléments de réponse, à condition de déplacer le questionnement histo­
rique qui leur est traditionnellement appliqué. Il convient en effet de penser la
dimension administrative de la publication dans le problème plus vaste des
formes du politique ou plus spécifiquement des formes de l’exercice du pouvoir
au bas Moyen Âge. L’acte de publier, c’est-à-dire d’officialiser et de promulguer,
relève d’une réflexion sur l’espace public médiéval, non seulement d’un point de
vue théorique mais aussi dans l’action concrète des acteurs qui s’y déploient2. Il
nous faut cependant nous justifier d’isoler les publications de paix parmi toutes
les autres proclamations qui concernent tant de domaines à l’époque. Les méca­
nismes que nous allons décrire sont en partie les mêmes pour des « cris » sans
rapport avec la paix et l’on pourra d’ailleurs faire ici mention de certains d’entre
eux. Mais la proclamation de la paix conserve des spécificités. D ’abord, elle est
moins régulière que certaines publications administratives, royales ou urbaines.
Ce caractère irrégulier, voire exceptionnel, a des conséquences sur les formes de
l’information. Les acteurs de la publication apparaissent plus diversifiés, parfois
plus directement liés aux princes et à leurs entourages : comme les hérauts ou les
envoyés particuliers après une paix réussie. Cela conduit fréquemment à une
solennité accrue du « moment-publication » par rapport à une ordonnance moné­
taire ou un ban sur les vendanges. Les réactions du « peuple » à ces publications

1. Voir pour notre domaine, le grand livre de M. FOGEL, Les cérémonies de l'information dans la France
du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 1989 et un bilan dans « Pouvoirs et information », Cahiers d ’histoire,
revue d ’histoire critique, 66,1997.
2. Sur la question de l ’espace public, voir G. MELVILLE et P. von M O O S éd., Das Öffentliche und Private
in der Vormodeme, Cologne, 1998 ; nous nous permettons aussi de renvoyer à N. OFFENSTADT,
Discours et gestes de paix pendant la Guerre de Cent ans, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne,
2001,2 vol., p. 327 et suiv. qui contient des références bibliographiques sur le débat.
202 N ic o l a s O f f e n s t a d t

montrent assurément des traits propres - sans être exclusifs - comme les expres­
sions de joie. Par ailleurs la publication de la paix enclenche des processus origi­
naux qui, dans l’ensemble, ne se retrouvent pas dans les autres publications, à
savoir les prestations de serment et les fêtes de la paix3.
La publication de la paix ne peut donc être placée en dehors de ce processus
rituel pour être rangée simplement avec d’autres types d’informations publiques.
D’autant moins, sans doute, que le texte lu en place publique à l’occasion de la
pacification comporte souvent tout un discours de paix qu’il faut ici résumer pour
bien saisir l’enjeu de sa diffusion. Les traités de la guerre de Cent Ans comme les
lettres royales ou princières sanctionnant un accord de pacification (ou invoquant
la paix) pendant la guerre civile entre les princes au XVe siècle, dans leur préam­
bule comme parfois dans les clauses mêmes, s’emploient à décrire l’ordre idéal
de la concorde retrouvée. Ils mettent en scène la fonction princière de pacifi­
cation, présentant un roi ou un prince de paix médiateur entre Dieu et les
hommes, soucieux du bien de paix, de relever ses sujets des oppressions et mal­
heurs de la guerre, de les tenir en « paix, unité et concorde » (1360). Ces discours
qui se répètent et s’affinent tout au long des conflits n’ont rien de figé car ils
s’insèrent dans la concurrence entre les pouvoirs. Plus généralement, le discours
de paix des princes s’apparente à un « idiome rhétorique », entendu comme un
ensemble discursif construisant une question en la situant dans un univers moral
globalisant. Il est supposé que ceux qui vont entendre ce discours adhèrent aux
valeurs qu’il véhicule. Les contre-rhétoriques ne peuvent en venir au fond du
propos - tant ces valeurs sont partagées dans leur expression littérale : ici la paix,
la concorde et le refus de verser le sang - mais doivent l’invalider par d’autres
stratégies4. Ce discours du prince de paix comporte un certain nombre de théma­
tiques récurrentes qui passent de l ’écrit à l’oral, de l’acte public à la chronique.
Six points d’articulation, pour l’essentiel, composent cette posture pacificatrice :
- la déploration des malheurs de la guerre ;
- le refus de verser du sang chrétien ;
- la constance du sentiment pacifique (emploi usuel du terme « toujours »), senti­
ment ancré dans le cœur du prince ;
- la répétition des tentatives de faire la paix, mises en échec par l ’adversaire ;
- l’utilisation de nombreux, voire de tous les moyens en ce sens ;
- les sacrifices consentis à cette fin qui peuvent aller jusqu’à l’engagement
personnel du Prince pour éviter la guerre, sous forme d’un éventuel duel par
exemple5.

3. Ibid.
4. P. R. IBARRA, J. I. KITSUSE, « Vernacular Constituents of Moral Discourse : An Interactionist Proposal
for the Study of Social Problems », dans G. M iller , J. A. HOLSTEIN dir., Constructionist
Controversies. Issues in Social Problems Theory, New York, 1993, p. 21-54.
5. Ce point est traité en détail dans notre thèse, Discours et gestes, cit., vol. 2, p. 275 et suiv.
La p a ix p r o c l a m é e 203

Au-delà de la posture du locuteur, les publications de paix disent aussi l’ordre


retrouvé en décrivant souvent la place de chacun dans une société pacifiée, les
clercs à leurs tâches et les marchands à leurs besognes. Pendant la guerre civile
dans le royaume de France au début du XVe siècle, l’unité des princes apparaît
fréquemment mise en avant, sous forme de constat ou d’incantation. Mais, on l’a
dit, ces discours de paix sont dynamiques : aussi lorsque le traité de Troyes fonde
la double monarchie, les publications de paix exaltent alors l’union des deux
royaumes.
Les discours des traités ainsi résumés à gros traits, il convient maintenant de
saisir les enjeux et les formes de leur diffusion, d’abord en présentant les méca­
nismes même qui façonnent cette dernière, ensuite, à une échelle différente, par
l’analyse du rite de la proclamation et enfin en essayant de poser quelques jalons
pour l ’étude - bien difficile - de la réception de ces discours publics de paix.

D if f u se r l a pa ix

Premières annonces

Dès la paix signée, une première proclamation peut se dérouler sur le lieu
même des négociations pour faire cesser les hostilités ou informer les présents,
souvent après la prestation de serment. Les premiers informés de la réussite d’une
négociation sont donc les membres de l’entourage des protagonistes, des princes
aux valets. Proclamation signifie ici garantie : soit par la simple présence de
témoins d’importance, soit parce que la publication est liée à la prestation de
serment. Après que le régent a prêté serment au traité de Brétigny, à Paris, « la
dicte paix fu criée par un sergent d’armes, aus fenestres de la chambre du dit
regent, sur la court du dit hostel de l’arcevesque de Sens »6. Même publication
immédiate après la confirmation de Calais : les lettres de paix et d’alliance datées
du 24 octobre sont lues devant les rois et leurs entourages7.
Lors de la paix d’Angers (1394), dans la querelle de Bretagne après les
serments, « la paix fust leue devant les deux partis, et devant les capitaines, tant
du roi comme du duc de Bourbon, qui estoient avec Clisson, et les autres, afin que
chascun fust tesmoing du traictié »8. Il en est de même des traités de paix de la
guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Ainsi, en 1412, la négociation du

6. Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, I, éd. R. DELACHENAL, Paris, 1910, p. 316 ;
F. AUTRAND, Charles V, Paris, 1994, p. 392.
7. Chroniques de J. Froissart, éd. S. LUCE, VI, Paris, 1876, p. 33.
8. Chronique du bon duc Loys de Bourbon, éd. A. M. CHAZAUD, Paris, 1876, p. 214. Cf. l’itinéraire de
Jean IV dans M. JONES, Recueil des actes de Jean TV, duc de Bretagne, I, Paris, 1980, p. 70.
204 N ic o l a s O f f e n s t a d t

traité entre les princes et le roi est annoncée dans le camp même « par la voix du
héraut, et à son de trompe »9. En 1414, c’est la paix d’Arras : « Laquelle paix et
concorde fmablement faicte fut publiée devant la tente du Roy au son de la
trompète, le mardi quatriesme jour de septembre, à huit heures. »101
Il y a donc une première publication spécifique, à la fois locale et essentielle
par son public, et qui scelle, pour les présents, l’unité retrouvée après avoir, le cas
échéant, interrompu les opérations.

Le circuit de la paix

1. Les intermédiaires
Tout l ’enjeu de la publication commence après, quand il s’agit de commu­
niquer les nouvelles de la pacification au royaume. Les intellectuels du temps
reconnaissent bien la distinction - et le lien - entre la paix signée et la paix diffu­
sée. Ainsi Georges Chastellain, dans une œuvre qui suit la paix entre Louis XI et
Charles le Téméraire (1468), écrit de la paix entre princes : « Et par ainsi paix une
fois donnée et accordée par eux, prononcyée et publyée par leurs bouches et jà
respandue et toute extense sur les régions qui en font joye, doit estre vraye et
entière [...] »n Les chroniqueurs signalent souvent l’acte de publication, parfois
alors même que le passage consacré à l’événement est fort bref, témoignant par là
qu’il s’agit d’un moment essentiel du processus de paix. Le vénitien Antonio
Morosini raconte la paix de Pouilly en quelques lignes, mais précise : « e publi-
chada fose et cridada ady XXIII (sic) de quel dito mexe »12. Perceval de Cagny
ouvre sa présentation de la paix d’Arras (1435) par l’évocation de la publi­
cation13. Dans une épitaphe pour Charles le Téméraire, Jean Molinet écrit : « La
bataille vaincquis [de Montlhéry], ce fut mon premier faict, la victoire emportay
et tins les campz de faict. Puis fismes paix crier par ung vueil obliget, en ma main
fut remis le pars engaiget », résumant la paix, de Conflans sans doute (octobre
1465), par sa publication14.

9. Chronique du religieux de Saint-Denys, contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1422, éd. et trad.
M. L. BELLAGUET, Paris, 1839-1855, 6 vol. [Reprint en 3 vol. avec une introduction de B. GUENÉE,
Paris, 1994], t. IV, p. 701, « lituis resonantibus, voce preconia ».
10. E ngueran De MONSTRELET, Chronique, DI, Paris, 1859, p. 32.
11. Georges CHASTELLAIN, Le Livre de Paix, in Œuvres, t. VH., éd. KERVYN DE LETTENHOVE, Bruxelles,
1865, p. 394, cf. P. CONTAMINE, « Charles VH, les Français et la paix, 1420-1445 », dans Académie
des Inscriptions et belles lettres, comptes rendus des séances de l'année 1993 (janvier-mars), p. 10.
12. Antonio MOROSINI, Chronique..., extraits relatifs à l ’histoire de France, éd. G. LEFÈVRE-PONTALIS,
t. 2, Paris, 1899, p. 174 et suiv.
13. Perceval DE CAGNY, Chroniques, éd. H. MORANVILLE, Paris, 1902, p. 195.
14. H. SERVANT, « Un poème inédit de Molinet à la bibliothèque municipale de Valenciennes », dans
Valentiana, 12, décembre 1993, p. 7. Cf. encore Les Vigiles de Charles VII de Martial d’Auvergne
La pa ix p r o c l a m é e 205

Les institutions monarchiques ou princières (selon le type de publication, le


Roi lui-même, la Chambre des comptes, le Parlement...) envoient donc des
messagers dans tous les lieux où la publication est jugée nécessaire15. Il paraît
clair que rinformation n’est diffusée que dans les villes, bourgades et les places
fortes d’importance, même si le quadrillage peut être relativement important
lorsque tous les sergents sont mobilisés. Dans la vicomté d’Auge « tous les
sergens » sont ainsi chargés de crier 1’« acort de treves » après l’accord
d’Esplechin (1340)16. L’information fait l ’objet d’une diffusion ponctuelle, au
sens strict. Les historiens de l’Angleterre évaluent à au moins 200 le nombre de
lieux visités pour une proclamation générale17. Même s’il s’agit de créer l’unani­
mité, l’information ne touche que des fragments du territoire. Michèle Fogel avait
mené l’analyse pour l’époque moderne :
« [...] la forme rituelle de la publication s ’oppose par nature à toute homogénéisation
comm e à toute banalisation de l ’espace : le temps de son accomplissement, elle
prélève et isole des fragments du tissu urbain, leur confère un statut particulier,
détaché de ou surimposé à leurs fonctions habituelles, voire triviales. » 18

Le messager royal ou princier apporte la nouvelle et l’ordre de publication aux


officiers (baillis, sénéchaux, vicomtes, prévôts, sheriffs...)19 et aux institutions
municipales. Parfois l’officier lui-même leur transmet le texte à publier20.

écrites à partir de 1477. De la paix de Cusset, l ’auteur écrit (Les Poésies de Martial de Paris dit
d ’Auvergne, procureur au Parlement, I, Paris, 1724, p. 178) :
« Le Roy les reçeut humblement,
Et parla bien à eulx d’assiette,
Puis tout a coup joyeusement,
La paix si fut criée et faicte
Tretout fut redressé et mis.
Au gré d’un chascun lyement,
Et demourerent bons amys,
Par l ’accord et appointement ».
15. Cf. S. PETIT-RENAUD, « Faire loy » au royaume de France de Philippe VI à Charles V (1328-1380),
thèse de doctorat en droit, Université Panthéon-Assas (Paris H), 1998, p. 538 et suiv.
16. Paris, BnF, ms., fr. 25997, pièce 303. La date exacte n ’est pas spécifiée dans le compte.
17. Cf. J. R. M ADDICOTT, « The County Community and the Making of Public Opinion in Fourteenth-
Century England », dans Transactions o f the Royal Historical Society, 28, 1978, p. 35, et J. D O IG ,
« Propaganda, Public Opinion and The Siege of Calais in 1436 », dans R. A . ARCHER dir., Crown,
government and people in the fifteenth century, New York/Stroud, 1995, p. 82.
18. M. FOGEL, Les Cérémonies, cit., p. 49.
19. Sur la diffusion institutionnelle, voir G. DUPONT-FERRIER, Les Officiers royaux des bailliages et séné­
chaussées et les institutions monarchiques locales en France à la fin du Moyen Age, Paris, 1902,
p. 269-275. On trouve souvent quelques indications sur les mécanismes de publication à l’échelle
locale dans les monographies concernant un bailliage ou une ville.
20. Cf., pour Dijon et la Bourgogne, T. D UTOUR, « L’élaboration, la publication et diffusion de l ’informa­
tion à la fin du Moyen Âge (Bourgogne ducale et France royale) », dans D . LE T T , N. OEFENSTADT dir.,
206 N ic o l a s O f f e n s t a d t

La publication peut se dérouler au siège même de l’institution qui reçoit la


nouvelle : à la cour du bailli ou au lieu de réunion du corps municipal quand il
existe21. De nombreuses publications s’effectuent lors des assises, sessions de
tribunal, ou des County Courts en Angleterre22. À ce type de publication au
public plus ou moins restreint, il convient d’ajouter celles qui se déroulent dans
les chapitres et monastères, qui sont partie prenante des processus de paix23. En
1360, par exemple, les officiers présentent au chapitre Saint-Amé de Douai une
lettre du dauphin sur la paix avec l’Angleterre et sur la nécessité de participer au
paiement de la rançon du roi Jean24. Le chapitre en fait dresser un vidimus.
À leur tour, les officiers et les villes participent à l ’organisation de la publica­
tion générale. L’information se met en place. Ainsi en janvier 1343, Édouard III
envoie aux échevins et au capitaine de Gand un messager qui doit les tenir au
courant des négociations et leur faire « crier, publier » la trêve de Malestroit.
Gand doit dès lors servir de relais vers Bruges et Ypres pour que ces villes
publient la trêve25.
Les corps municipaux, qui peuvent recevoir directement les lettres royales et
princières, servent bien de relais institutionnels26 pour la publication et c’est,
souvent, avec leur propre personnel qu’ils diffusent - ou freinent parfois27 - la
parole royale : tant vis-à-vis de leurs habitants que vers d’autres villes.
Quand les officiers royaux reçoivent les lettres, ils les font recopier et se char­
gent de la diffusion par leurs subordonnés. La vicomté de Caen a payé six messa­
gers pour « porter unes lectres de messire Loys de Harecourt, lieutenant de
monseigneur le duc, pour faire cryer la pais et le traillé [de 1360] d’entre le roy
nostre seigneur et le roy d’Engleterre, le XVIIIe jour de may » dans 7 ou 8 lieux
différents28. À Lyon, la paix d’Arras est publiée par les soins de Théode de
Valpergue, bailli de Mâcon, « séneschal de Lion », en janvier 143629. Les

« Haro ! Noël ! Oyé ». Pratiques du cri au Moyen Âge, Paris, 2003, p. 141-155, et pour Toulouse,
X. N a d r i g n y , L ’Information politique à Toulouse dans la première moitié du XVe siècle (1414-1444),
thèse de l ’École des Chartes, 1999.
21. Cf. par exemple la publication de la lettre de paix du roi de septembre 1418 à Carcassonne dans
G. BESSE, Recueil de diverses pièces servant à l ’histoire du roy Charles VI..., Paris, 1660, p. 247-249
et les procès-verbaux de publication de la lettre du dauphin s’engageant à faire appliquer la lettre
royale de mai 1419 sur l’abstinence de guerre dans Mémoires pour servir à l'histoire de France et de
Bourgogne..., Paris, 1729, p. 254.
22. Pour la France, cf. G. DUPONT-FERRIER, Les Officiers royaux, cit., p. 271-272, T. DUTOUR,
« L’élaboration », cit., p. 145 et pour l ’Angleterre, J. R. M a d d i c o t t , « The County Community », cit.
23. Cf. pour Paris par exemple, A.N. LL 112, p. 240. Merci à Catherine Vincent pour cette référence.
24. A.C. Douai, AA 114. Vidimus du 16 juin 1360.
25. Archives départementales du Nord (A.D.N.), Registre des lettres missives, I, pièce 23.012.
26. Sur cette question, cf. S. PETIT-RENAUD, « Faire loy » ,cit.,p . 541.
27. Cf. pour Toulouse, X. NADRIGNY, L ’Information politique, cit., p. 295-296.
28. Paris, BnF, ms. fr. 26003, n° 998.
29. J. DENIAU, La Commune de Lyon et la guerre Bourguignonne, 1417-1435, Lyon, 1934. p. 591.
L a p a ix p r o c l a m é e 207

archives de Douai conservent un bel exemple de cette diffusion à propos des


trêves de 1429 entre Charles VH, le duc de Bourgogne et les Anglais. Le lieute­
nant du prévôt de Beauquesne reçoit du bailli d’Amiens un ensemble de lettres
envoyées par le prévôt de Paris, Simon Morhier. Il comprend des vidimus de la
lettre de Charles VII sur les trêves, datée du 28 août, d’une autre lettre portant
extension des trêves et de lettres de Bedford au nom du roi d’Angleterre notam­
ment sur le gouvernement de Paris par le duc de Bourgogne30. Le bailli d’Amiens
demande au prévôt de Beauquesne de faire « cryer et publier » les lettres
envoyées dans les limites de la prévôté31.

2. La diffusion
À l ’échelle du royaume. Une question s’impose ici. Y a-t-il un circuit immua­
ble de la publication, identique pour tous les actes royaux, une sorte de
quadrillage immanquable du territoire ? Compte tenu de la dispersion des
sources, il semble difficile de donner une réponse très détaillée mais il est évident
que la publication suit l’emprise sur le territoire et les allégeances politiques. Elle
peut aussi dépendre - dans son extension - d’enjeux politiques immédiats.
La tradition fonde cependant la diffusion de l ’information, d’abord émise des
« lieux accoustumés ». Il semble que la définition du circuit exact soit souvent
laissée à l’appréciation des officiers. Le roi d’Angleterre écrit à son capitaine en
Bretagne de proclamer la trêve avec Charles de Blois ubi expedire videritis323.
Même formule pour les accords de 1360, avec cette précision tam infra libertates,
quam extra 33. Les ordonnances et lettres des rois rapportent souvent que l’offi­
cier devra publier l’acte aux lieux accoutumés, mais aussi « ou il appartiendra »,
selon l’enjeu. Lorsque, après le meurtre de Jean sans Peur, le dauphin diffuse une
lettre de justification dans laquelle il clame son souci de paix, il est précisé que
les officiers du bailliage de Vermandois auront à « signifier » la nécessité de s’en
tenir à la paix partout ou « ilz verront estre a faire »34. Ici pas de « fieux accou­
tumés » : les officiers ont une marge de manœuvre pour s’adapter à la situation
politique de crise.

30. Pour les lettres du roi enregistrées au Parlement, cf. Xla/8605/579 et 580.
31. AC Douai, EE 43 (sous forme de rouleau cousu).
32. 20 novembre 1353, Lettre du roi d’Angleterre : De Treugis, in Britannia proclamandis dans T. RYM ER,
Foedera, Conventiones, Litterae et Cujuscunque Ceneris Acta publica inter reges Angliae et A lios...,
La Haye, Neaulme, 1739-1745,10 vol., m (I), p. 92. Édition complétée et corrigée, Londres, Record
Commission, 1816-1869,4 vol., IH (I), p. 269 (désormais RYM ER).
33. R y m e r , m ( I ) ,p . 209.
34. Une copie de cette lettre (différents modèles ont été envoyés) est insérée dans un formulaire conservé à
la Bibliothèque nationale, Fr. 5271, f® 160. Souligné par nous. Sur ces lettres, voir B. GuenÉE, « Les
campagnes de lettres qui ont suivi le meurtre de Jean sans peur, duc de Bourgogne (septembre 1419-
février 1420) », dans Annuaire-Bulletin de la Société d ’histoire de France, 1993, p. 45-65.
208 N ic o l a s O f f e n s t a d t

Si le moment de la publication n’est pas toujours mentionné, il semble que le


cri, en certaines circonstances, puisse s’accomplir la nuit35. À plusieurs reprises,
les responsables de la publication choisissent un jour de marché pour toucher un
grand nombre de sujets36.
Depuis l’époque carolingienne, il apparaît qu’en certains cas, les officiers ont
une fonction de glossateurs37, comme le montre la lettre du dauphin Charles au
châtelain de Lille, au bailli de Lens et à d’autres encore pour l’annonce de la paix
de Brétigny et le paiement de la rançon. Il leur demande de faire assembler les
habitants, « qui ont acoustumé a contribuer » et de leur exposer son action et ses
demandes en justifiant leur utilité tout en présentant les inconvénients qui pour­
raient survenir « se deffaut a »38.
Les indications des chroniques ne valent pas connaissance précise du parcours
de chacune des publications. C’est souvent un mécanisme général et considéré
comme habituel que le narrateur décrit, ainsi de Froissart pour le traité de
Brétigny : « Car vous devés savoir que si tost que li pés fu parfaite et accordée on
le fist nunchier et criier par tout le royaumme de Franche, les cités et lez bonnes
villes. Par quoy chascun pooit savoir qu’il devoit faire. »39

Dans la ville. De même, lorsque les sources narratives signalent, dans les
villes, la publication aux carrefours, elles évoquent souvent ce qui doit être fait et
non ce que leurs auteurs savent positivement, comme le montre la répétition à
l’identique des mêmes formules. Mais les actes de la pratique et les comptes
urbains permettent de dépasser ces discours stéréotypiques.
Quels sont plus précisément ces « lieux accoutumés à faire cri » dans l’espace
urbain ? Paris, première ville d’Occident par sa population, capitale politique et
symbolique, représente un cas particulier. L’information s’y diffuse plus abon­
damment qu’ailleurs. La paix y est proclamée d’abord dans les lieux institution­
nels qui, de plus, enregistrent les actes royaux : le Parlement, la Chambre des
comptes, le Châtelet. Elle peut être criée de la fenêtre d’un hôtel, comme on l’a

35. « Mises faictes par deliberación du merquedy 8e de janvier 1482 pour au moien des bonnes nouvelles
de paix », dans E . CHARVET, Recherches sur les anciens théâtres de Beauvais, Beauvais, 1881, p. 119.
Pour la paix d ’Arras de 1482, « au cry qui fut fait de nuit par les officiers de la Ville, du Roy, et de
M. de Beauvais ».
36. Voir par exemple, Paris, BnF, ms. fr. 26040, n° 4862 (1414). Il en est de même pour la prestation des
serments comme le montre D . D UBO IS, Recherches sur les serments prêtés au roi de France à la fin du
Moyen Âge, mémoire de D .E .A ., sous la direction de P. CONTAMINE, Université de Paris-IV Sorboime,
juin 1990, p. 105,143.
37. F .L .G ansh OF,Recherches sur les capitulaires,Paris, 1958,p. 56-61.
38. Vidimus du 16 juin 1360 par le chapitre Saint-Amé de Douai des lettres du dauphin exposant qu’il a
fait la paix avec le roi d’Angleterre (22 mai 1360). Archives communales de Douai, AA 114.
39. Chroniques, livre I : Le manuscrit d ’Amiens..., t. DI. Depuis la bataille de Crécy jusqu'au mariage du
duc de Bourgogne avec Marguerite de Flandre (1346-1369), éd. G. T. D lLL ER , Genève, 1992, p. 247.
La p a ix p r o c l a m é e 209

vu pour le traité de Brétigny. Les institutions ecclésiastiques parisiennes sont éga­


lement informées de la paix. Naturellement, le chapitre de Notre-Dame participe
à cette diffusion de l’information. La paix d’Arras y est proclamée, avant la
prestation de serment, tout comme celle de Pouilly40. Ainsi, lorsqu’une institution
doit prêter serment au traité, alors le texte en est lu devant elle : au chapitre41 ou à
l’échevinage. On retrouve ici la publication particulière et fragmentée, avant tout
à destination des dominants : les princes, les clercs, les corps municipaux.
Pour l’ensemble des habitants, c’est sur les places publiques et aux carrefours,
les lieux de la multitude42, que sont publiés les actes. En 1413, le traité de
Pontoise est publié à Paris, le 8 août, à tous les carrefours de la ville per urbis
Parisiensis quadrivia43. A l’échelle de Paris, à la différence de l ’ensemble du
royaume, ce parcours devait être relativement régulier. Jean Favier recense une
dizaine de carrefours principaux44 et souligne leur importance dans la vie des
Parisiens. Il les compare à « la place du village que demeure chaque quartier ».
Les proclamations se font, ailleurs, souvent à partir de l’hôtel de ville : à la
« Bretèque », un balcon attitré dans les villes de Flandre et d’Artois, les « pions »
à Abbeville, plus ou moins équivalents45. Dans les villes importantes - à Lyon, à
Troyes46 comme à Douai47 - la publication se fait ainsi à l’hôtel de ville et/ou aux
carrefours. Un texte concernant Mâcon en 1419 montre une relative densité de
publication : neuf lieux48. La publication de la paix d’Arras, à Langres, se déroule
en quatre endroits différents : la place du marché, « la place ditte champelz », la

40. Cf. A.N., LL 295, « De pace » f° 1 et LL 253 et 112. Merci à Catherine Vincent pour cette dernière
référence.
41. Comme à Auxerre pour la paix d’Arras, cf. la lettre du prévôt d’Auxerre du 7 avril 1415 dans
D. DUBOIS, Recherches, cit., p. 147.
42. Cf. B. GUENÉE, « Information et propagande politiques en France à la fin du Moyen Âge », dans
Institut de France, Séance publique annuelle des cinq académies, 9,1991, p. 14-19, p. 15, et bien des
ordonnances qui mentionnent cette publication aux carrefours de Paris.
43. Chronique du religieux de Saint-Denys, t. V, p. 137.
44. Nouvelle Histoire de Paris. Paris au XVe, 1380-1500, Paris, 1974, p. 51. L’auteur en dorme une carte
p.49.
45. Les plombs, selon Ernest Prarond, sont « une sorte de galerie extérieure ou de balcon d ’où l ’on faisait
des publications à THotel-de-Ville », E. PRAROND, Abbeville aux temps de Charles VII, des ducs de
Bourgogne maîtres du Ponthieu, de Louis X I (1426-1483), Paris, 1899, p. 28 cf. aussi R . RICHARD,
« Louis XI et l’échevinage d’Abbeville », dans Mémoires de la société d'émulation historique et litté­
raire d ’Abbeville, 27,1960, p. 22.
46. Cf. O. DEROUIN, L ’information et son fonctionnement à travers les registres de délibération du conseil
de ville de Troyes au XVe siècle, mémoire de maîtrise sous la direction de C. G a u v a r d , Université de
Reims, 1991-1992, p. 82.
47. M. R ouche dir., Histoire de Douai, Dunkerque, 1985, p. 55. En règle générale, à Manosque, le crieur
s’arrête en cinq endroits. M. HÉBERT, « Voce preconia : note sur les criées publiques en Provence à la
fin du Moyen Âge », dans Milieux naturels, espaces sociaux, études offertes à Robert Delort, Paris,
1997, p. 696.
48 . 25 juin 1419, éditée dans M. MOLLAT dir., Comptes généraux de l ’État bourguignon entre 1416 et
1420, deuxième partie, 2e fascicule, Paris, 1966, n° 5409, p. 885-886.
210 N ic o l a s O f f e n s t a d t

place Saint Martin, la porte au pain49. L’ensemble du processus dure deux à trois
heures. La paix d’Auxerre est publiée à Laon, « par les quarefours »50.
L’expression « lieux notables », sous une forme ou une autre, revient réguliè­
rement quand les textes royaux décrivent l ’étendue souhaitée de la publication.
Le terme implique une logique de représentation et d’affirmation du pouvoir tout
autant que d’information. L’espace de la publication est bien un espace politique
de représentation qui isole ces lieux « notables » ou « accoutumés » pour y
déployer les rites du pouvoir.
À ce stade intervient un maillon clé de la diffusion : celui qui présente aux
sujets les ordonnances et traités en question.

Rites

L ’équipe de la publication
On peut penser que la publication, moment particulier impliquant des person­
nages spécifiques - « l’équipe » de la publication, issue des « métiers de la
parole »51 : hérauts d’armes, crieurs, sergents, trompettes - transforme pour un
temps un lieu usuel (le carrefour, la place) en un espace spécifique qui dit le
pouvoir. C’est encore plus vrai lorsque les circonstances exigent une publication
particulièrement solennelle. Par exemple en 1413, le roi spécifie que l’ordon­
nance qui rétablit les Armagnacs et dénonce les cruautés commises doit être
publiée par les officiers « solennelment, comme ilz ont acoustumé de faire criz et
publicacions notables »52. Si l’usage du terme « solennel » est fréquent, sans être
systématique, pour qualifier les publications de la paix, l’expression « publi­
cacions notables » semble plus rare, et le cumul des deux mots peut vouloir
marquer une insistance.
La composition de « l’équipe » semble à vrai dire assez mouvante, aussi faut-
il en préciser les différents acteurs. Les hérauts d’armes s’affirment au cours des
xne-xme siècles comme les spécialistes des tournois53. Ils les annoncent, présen-

49. « Publication faite à Langres par le lieutenant du Bailli de Sens, du 1er traité d’Arras, signé à Paris en
février 1414 et conclu entre Charles VI et le Duc de Bourgogne ». Bibliothèque municipale de
Langres, copie moderne, ms 192.
50. A.C. Laon, CC 387.
51. J. LE G off , J.-Cl. Schmitt , « Au xme siècle, une parole nouvelle », dans J. DELUMEAU dir., Histoire
vécue du peuple chrétien, I, Toulouse, 1979, p. 261.
52. Ordonnances des Rois de France de la troisième race (jusqu’au roi de France Louis XII), vol. X.,
Paris, 1723-1849, p. 169 , « a d sonum lituorum vel alias, sollempniter, ut consueverunt facere publica­
ciones notabiles », ainsi que le rapporte Michel Pintoin, Chronique du religieux de Saint-Denys...,t. V,
p. 194. L’ordonnance est datée du 5 septembre 1413.
53. Cf. A. R. WAGNER, Heralds and Heraldry in the Middle Ages, Oxford, 2e éd., 2000.
La pa ix p r o c l a m é e 211

tent les combattants et célèbrent leurs beaux faits54. Ce sont donc des porteurs par
excellence de la parole publique55. On a ici affaire à des personnages d’une
importance relative qui n’interviennent dans la diffusion de l’information qu’en
cas de « représentation » impliquant les princes. Un exemple est bien attesté,
celui de la paix d’Arras de 1435. Les hérauts des Grands rassemblés à Arras sont
chargés de publier le traité dans les « meilleures » villes du Royaume56. Jean
Chartier écrit dans sa chronique : « Pour veoir et rapporter parmy le royaulme de
France ce qu’il serait conclud en ladite ville d’Arras touchant le fait de la paix,
pour le ray de France y avoit plussieurs roys d’armes, mareschaulx, héraulx et
poursuivans ». Il énumère ensuite tous les hérauts. « Après laquelle conclusion de
ladite assemblée fut par lesdits héraulx et poursuivans dessudits criée la paix. Et
se partit chacun endroit soy où bon leur sembla porter les nouvelles [...] »57 Le
cas d’Arras est à vrai dire un peu exceptionnel. Beaucoup de grands s’y trou­
vaient rassemblés avec leurs hérauts. Et, même là, les responsables de la publica­
tion apparaissent plus hétéroclites : un chevalier et un prévôt des maréchaux sont
envoyés l’organiser à Reims58. Pour la publication de l’accord d’octobre 1465
entre les princes et le roi, à Paris, on apprend que les choses se passent ainsi. Des
hérauts notamment du comte du Maine et du duc d’Alençon doivent faire crier la
paix avec un huissier d’armes du ray, un greffier et un trompette59.
L’équipe se compose en règle générale de crieurs, clercs, sergents et trom­
pettes60, comme le décrit la pièce comptable bourguignonne concernant Mâcon
en 1419 - déjà citée - qui définit le rôle de chacun dans la publication d’une lettre
de « seur estat et estinence de guerre » entre les partis en lutte : un clerc qui lit le
texte, un trompette qui annonce la publication, un crieur sans rôle précisé, puis
des sergents/messagers qui ont apporté les lettres en d’autres villes. Selon le lieu
et l’enjeu, l ’équipe est plus ou moins nombreuse et plus ou moins spécialisée.
Lors de la publication de la paix d’Arras à Langres en 1415, deux sergents-crieurs
du bailliage se partagent les tâches lors de l’annonce de la publication : l’un

54. Ces proclamations ont aussi leurs règles, cf. Parties inédites de l ’Œuvre de Sicile, héraut d'Alphonse V
roi d'Aragon, éd. P. ROLAND, Mons, 1867, p. 176 et suiv. et sur les hérauts, P. CONTAMINE, « Office
d ’armes et noblesse dans la France de la fin du Moyen Âge », dans Bulletin de la société nationale des
antiquaires de France, 1994, p. 310-322, G. M elville , « Der Brief des Wappenkönigs Calabre.
Sieben Auskünfte über Amt, Aufgaben und Selbstverständnis spätmittelalterlicher Herolde (mit Édition
des textes) », dans Majestas, 3,1995, p. 69-116.
55. Cf. D. LETT, N. Offenstadt , « Les pratiques du cri au Moyen Âge », dans « Haro ! Noël ! Oyé », cit.,
p. 23-25.
56. Paris, BnF, ms. fr. 21721, f° 52, Publication de paix par le Roy d’armes (copie moderne).
57. J. CHARTIER, Chronique française, éd. Vallet De VlRIVILLE, Paris, 1858,1, p. 206-208.
58. Ibid., p.212.
59. Paris, BnF, ms. fr. 5036, f° 15 et suiv.
60. Pour l’époque suivante, voir M. FOGEL, Les Cérémonies, cit., p. 23-129.
212 N ic o l a s O f f e n s t a d t

sonne de la trompe et l’autre lance le cri « à haulte voix ». Ensuite, il est fait
« publier et lire » les lettres de la paix par un « tabellion juré ou bailliage de
Lengres ». Un cri, lancé par le même crieur que précédemment, annonce enfin la
convocation de la communauté pour prêter serment. La publication de lettres du
roi pour dénoncer le duc de Bourgogne après l’épisode cabochien et sa fuite de
Paris, relève, dans une partie de la vicomté de Rouen, de la responsabilité d’un
clerc, Guillaume Le Tourneur. Il visite cinq lieux en six jours pour assurer la dite
publication, mais la quittance ne précise pas s’il est accompagné, et par qui (il la
« fait faire »)61. La paix de Saint-Maur (1418) « fut criée parmi Paris à quatre
trompes et à six ménestrels, le lundi 19e jour de septembre [...] ». Celle de
Pouilly à Montpellier le fut par des trompettes accompagnés de « menestriers »62.
La fonction de crieur peut être autonome, se confondre avec celle de trompette
ou bien encore, souvent, relever de personnages multifonctionnels, à la fois
sergent, crieur, trompette, messager...63 D’origine modeste le plus souvent64, les
crieurs sont désignés et rémunérés par le pouvoir qu’ils servent. La charge peut
être affermée. Le nombre des crieurs varie d’un lieu à l’autre. Les crieurs peuvent
relever de diverses autorités : représentants du seigneur, du roi ou du prince, ou
encore des corps municipaux. La possession du « cri » devient dès lors un enjeu
politique, suscitant quelquefois des conflits. On veille à préciser au nom de qui
doit être exécuté le cri, associant souvent plusieurs autorités, comme à Langres
pour la publication de la paix d’Arras de 1414-1415, « tant de par le Roy nostre-
dit seigneur comme de par le dit monseigneur de Lengres »65. Les coutumes
spécifient souvent les formules des cris à employer.
Le crieur, plus qu’un simple rouage administratif, représente, par sa présence
même, le pouvoir qui l’envoie. Il porte fréquemment uniforme et signes distinc­
tifs. Les crieurs qui diffusent les ordonnances royales dans l’ensemble du
royaume apportent la parole du roi. Les autorités veillent ainsi à la qualité de

61. Paris, BnF, ms. fr. 26040, n° 4862. La quittance est datée du 14 mai 1414, la publication a débuté le 27
février de la même année.
62. Journal d ’un bourgeois de Paris de 1405 à 1449, éd. C. BEAUNE, Paris, 1990, p. 133 ; X. NADRIGNY,
L ’Information politique, cit., p. 305. La fonction de « menestrel » désigne sans doute ici des musiciens.
X. Nadrigny voit aussi dans les « menestriers » de Montpellier avant tout des musiciens.
63. Voir notamment N. Offenstadt , « Les crieurs publics à la fin du Moyen Âge. Enjeux d ’une
recherche » dans C. BOUDREAU, K. FlA N U , C. G a UVARD et M. HÉBERT éd., Information et société en
Occident à la fin du Moyen Âge, Paris, 2004, p. 203-217, D. Lett , N. OFFENSTADT dir., « Haro !
Noël ! Oyé », cit.,passim et M. HÉBERT, « Voce preconia », cit.
64. Mais à Toulouse, des marchands - certains sans doute aisés - occupent parfois cette charge,
X. N a d r i g n y , L ’Information politique, cit., p. 309 et suiv., que nous remercions pour les notes et
documents complémentaires qu’il nous a livrés à ce sujet.
65. « Publication faite à Langres par le lieutenant du Bailli de Sens », cit.
La p a ix p r o c l a m é e 21 3

leurs proclamations. À Mons, en 1433, un postulant à la fonction de crieur est


rejeté parce qu’il n ’apparaît pas « bien ydosne de voix »66.
Lorsque les pouvoirs en ressentent le besoin, aux porteurs traditionnels de
l’information s’ajoutent des clercs chargés de la commenter, d’orienter sa récep­
tion. C’est particulièrement le cas quand la concurrence entre les acteurs pour la
représentation du bien public et de la paix se révèle aiguë67. En juin 1417, la
chancellerie bourguignonne envoie des copies de lettres patentes « touchans le
bien et prouffit du royaume [...] en pluseurs bonnes villes du royaume, et remises
à pluseurs religieux tant jacobins comme autres pour les porter en plusieurs
marchés pour illec les monstrer et publier »68. Lorsque les Anglais quittent les
négociations d’Arras (1435), ils entendent se justifier auprès des sujets pour ne
pas abandonner le rôle du pacificateur à l’adversaire. Le bailli de Caux écrit ainsi
au vicomte d’Arques ou à son lieutenant sur le paiement de copies de lettres. Il a
reçu des lettres des seigneurs du conseil du roi incorporant d’autres lettres datées
d’Arras le 5 septembre69 :
« esquelles lettres rescriptes par les dits ambaxadeurs estoit contenu au long les choses
qui avoient este communiquées en la convention d ’Arras assemblee pour la traitie de
la paix d ’entre le roy, notre souverain seigneur, et son adversaire [...] Et par icelles
lettres [...] nous estoit mande que la copie ou vidimus d ’icelles lettres envoyssons par
les bonnes villes de notre dit bailliage, et le contenu en icelles faire exposer au peuple
en sermons generaulx, et autrement, par certains notables clercs de bonne voulente,
afin que le peuple peust veoir et cognoistre clerement le devoir en quoy le roy, notre
dit seigneur, s’estoit m is, pour la reverence de D ieu, notre Créateur, et le relievement
du povre peuple, de traitier la dite paix. Le quel Guillem Bourse ait escriptes et
doublées icelles lettres par sept foiz. »

Elles sont en effet envoyées à Dieppe, Neufchastel de Lincourt (aujourd’hui


Neufchâtel-en-Bray), Goumay, Fécamp, Montivilliers, Harfleur et Caudebec70.

La Législation princière pour le comté de Hainaut. Ducs de Bourgogne et


6 6 . C ité d a n s J .-M . CAUCHIES,
premiers Habsbourg (1427-1506), contribution à l ’étude des rapports entre gouvernants et gouvernés
dans les Pays-Bas à l'aube des temps modernes, Bruxelles, 1982, p. 232.
67. Cf. W. JONES, « The English Church and Royal Propaganda During the Hundred Years War », dans
The Journal o f British Studies, XIX, 1979, p. 27.
68. A.D.C.O., B 1588, f° 215, cité dans L. M i r o t , « Lettres closes de Charles VI conservées aux Archives
de Reims et de Tournai », dans Le Moyen Âge, 29,1918, p. 325-326.
69. Les Anglais quittent la ville le 6.
70. Éditée dans J. STEVENSON, Letters and papers illustrative o f the Wars o f the English in France during
the Reign o f Henry the Sixth, King o f England, vol. U. I, Londres, 1864, p. XLV. Des officiers peuvent
être envoyés afin de renforcer la publication par des commentaires destinés à assurer l ’application de
l ’ordonnance. Cf. la commission donnée à cet effet au gouverneur de Lille, à des conseillers du duc de
Bourgogne et au receveur général des Flandres à propos des ordonnances monétaires, 1er septembre
1399, dans P. BONENFANT, J. BARTŒR dir., Ordonnances de Philippe le Hardi et de Marguerite de
M ale..., U, Bruxelles, 1974, n° 556, p. 401-402.
214 N ic o l a s O f f e n s t a d t

Le clergé paiticipe-t-il à cette équipe de la publication, lors du prône notam­


ment qui pouvait servir à des annonces diverses71 ? Si ces annonces devaient
théoriquement concerner les seules questions spirituelles et communautaires72,
d’autres types de publications sont cependant attestées73. Mais rien ne montre que
des publications systématiques des traités se déroulaient pendant la messe74.
Quelques traces éparses donnent des indications de publications dans les (ou près
des ?) églises. En 1385, la paix de Tournai, entre le roi de France, Philippe le
Hardi et les Gantois doit être publiée « par les églises et sonner les cloches sollen-
nement, afin que tout le menu commun sache mieulx la dicte paix et que il soit
notoire à touz [...] »75 En 1413, si l ’on suit le Religieux de Saint-Denis, la publi­
cation de l’ordonnance royale sur le rétabüssement des Armagnacs s’accompüt, à
plusieurs reprises, pendant la messe, après le sermon « pour recommander la paix
et justifier la conduite des princes »76. Lors de la publication de la paix d’Arras à
Reims, en 1435, il est mandé de publier dans les paroisses qu’on devra cesser le
travail pour fêter la bonne nouvelle77. Mais il ne s’agit pas là d’une publication à
proprement parler. Ces mentions, dans nos sources, restent rares, et, même ici,

71. Cf. M. BO URIN , « La circulation des nouvelles dans les communautés paysannes : de la place publique
à l’Inquisition (xne-xm e siècle) », dans Cahiers d ’histoire, revue d'histoire critique, 66,1997, p. 11-22
et ici p. 14-15 surtout.
72. P. M. G y , « La signification pastorale des prières du prône », dans La Maison-Dieu, 30,1952, p. 131.
73. Sur des publications pendant la messe, cf. G. L. THOMPSON, Paris and its people under English rule.
The Anglo-Burgundian Regime, 1420-1436, Oxford, 1991, p. 194 ; dans les églises, pour une trêve
privée au milieu du xrve siècle : G. ESPINAS, « Les guerres familiales dans la commune de Douai aux
xm e et XIVe siècles », dans Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 23, 1899, p. 443 ;
vers 1330, une déclaration de guerre privée fut lue lors du prône dans une église de la banlieue de
Saint-Omer, H. PLATELLE, « Vengeance privée et réconciliation dans l’œuvre de Thomas de
Cantimpré », dans Revue d ’histoire du droit, 42,1974, p. 272. En 1419, un sergent de Lille publie une
ordonnance sur la vente de boissons, selon le mandement « a heure de messe ou de vespres es églises
parrossiaus », ce qui fut fait. (D’après une transcription de J.-M. CAUCHIES de A.C. Lille, 143/2674-
2675. Merci à lui pour ce document.) Dans la région de Templeuve, pour l’abbaye d ’Anchin, on crie
les rentes « és églises des paroisses », « a heure de grant messe », en 1476, publication sur la percep­
tion des dîmes à Violaines « en l’eglise paroissial [...] a heure de la grant messe », dans
J.-M. C auchies , La Législation, cit., p. 226. Pour les monitoires prononcés au prône, cf. E. WENZEL,
« Le clergé diocésain d ’Ancien Régime au cœur de l ’infrajustice : l’exemple de la Bourgogne aux
XVIIe et XVIIIe siècles », dans B. GARNOT dir., L ’infrajudiciaire du Moyen Âge à l ’époque contempo­
raine (actes du colloque de Dijon, 5-6 octobre 1995), Dijon, 1996, p. 242.
74. Pour les xne-xme siècles, Monique Bourin écrit : « Dans de nombreuses régions, c’était par le prône
aussi que passaient les informations de l ’État, d ’une manière bien mal attestée » (« La circulation des
nouvelles », cit., p. 15).
75. Lettre close du duc de Bourgogne au « A noz amez Bailli Escoutete Burgmaistres Escbeuins et Conseil
de nostre ville de Bruges », de Tournai, 19 décembre 1385, dans L. G i l l i o d t s -V a n Severen,
Inventaire des Archives de la ville de Bruges, m , Bruges, 1875, p. 68 ; J.-M. C A U C H E S , La
Législation, cit., p. 225.
76. Chronique du religieux de Saint-Denys, cit., t. V, p. 195-197.
77. J. CHARTIER, Chronique, I, cit., p. 213.
La pa ix p r o c l a m é e 215

nous en savons peu sur le déroulement précis de l’annonce. J.-M. Cauchies arrive
pour le Hainaut à une conclusion identique :
« Il n’est pas d ’usage au XVe siècle en Hainaut de donner lecture au prône, dans les
églises, durant les offices - sinon, on l ’a dit, à la sonie des m esses - de textes légis­
latifs [...] Pareille lecture n ’est cependant pas, sous les Bourguignons, une chose
totalement ignorée, mais les cas dans lesquels elle se déroule paraissent très rares : il
s ’agit alors, de toute manière, de textes exceptionnels par leur portée, leur solennité
(traités de paix, notamment) »78.

Par ailleurs, il est bien connu que les pouvoirs demandaient au clergé de faire
des annonces politiques dans les sermons et que certaines ordonnances ou lettres
royales étaient affichées aux portes des églises79. Sans doute, un travail sur des
fonds proprement ecclésiastiques permettraient de recueillir des données plus
précises sur ces publications à l ’église et sur le rôle du clergé, paroissial notam­
ment, à cette occasion.

Les gestes du rituel


Par sa présence même, l’équipe de la publication affirme l’autorité et
l’impose. Indépendamment du contenu de ce qu’elle diffuse, elle la rappelle régu­
lièrement. La mise en scène participe bien de la communication80. La conjonction
du lieu, des personnes, des gestes (son des trompettes, trompes ou cor, et lecture),
produit le rituel de la publication.
Les enluminures représentent parfois l’acte de publication. Les trompettes,
instrument à la main, sont proches des crieurs. Les deux fonctions sont séparées
dans l’image, comme lors des publications à Langres et Mâcon citées ci-dessus.
À Langres, il semble qu’il soit « trompé » tout au long du parcours de l’informa­
tion. Dans certaines enluminures, lorsque les crieurs lisent l’acte, les trompettes,
qui peuvent symboliser la paix ou son annonce81, semblent s’être tues82.
L’instrument est alors tenu droit à la main. Mais d’autres scènes représentent

78. J.-M. CAUCHŒS, La Législation, cit., p. 225.


79. Voir par exemple C. BEAUNE, Naissance de la Nation France, Paris, 1985, p. 347.
80. Cf. G. ALTHOFF, Spielregeln der Politik im Mittelalter. Kommunikation in Frieden und Fehde,
Darmstadt, 1997, notamment p. 233.
81. Comme dans les Très Riches Heures du duc de Berry ou dans les Heures de Bedford, cf. F. AUTRAND,
Jean de Berry, Paris, 2000, p. 456-457.
82. Cf. la lecture de la lettre de la paix de Tournai dans le manuscrit de la Chronique de Froissart, apparte­
nant au cardinal Georges d’Amboise, dans E. KÖNIG éd., Leuchtendes Mittelalter IV, Grosse buchma-
lerei zwischen Rouen und Paris, Der Froissart des Kardinals Georges d ’Amboise aus der Sammlung
des Fürsten Pückler-Muskau mit 200 Miniaturen, Rotthalmünster, 1992, et, dans un autre contexte,
l’annonce du bannissement de Girard de Roussillon dans le manuscrit cod. 2549 f° 59 de la
Bibliothèque nationale de Vienne reproduit dans D. T hOSS, Das Epos des Burgunderreiches Giran de
216 N ic o l a s O f f e n s t a d t

cependant la trompe et la lecture simultanément83. La proclamation du traité


d’Arras de 1435 (à Reims) est ainsi dépeinte : deux cavaliers sont au centre de la
scène, l ’un lit un acte et l’autre fait sonner sa trompe au même moment84. La
simultanéité des deux actes n’obéit sans doute pas, comme bien des images
médiévales, au principe de réalisme. Ailleurs, le crieur est représenté à pied. Dans
les quelques scènes ici analysées, le public est toujours présent. Il est essentiel­
lement masculin.
Lorsque le seul personnage actif de la scène est celui qui lit l’acte, sans trom­
pette, il n’en est pas moins entouré par d’autres personnages qui, bien que claire­
ment séparés du public, ne peuvent pas toujours être identifiés par leurs fonctions
ou d’autres marqueurs d’individuation85. Les sources permettent cependant d’avoir
une idée de ce groupe qui accompagne le crieur. Lors de la publication de la paix
d’Arras à Langres, le convoi qui va de lieu en lieu pour la proclamation est ainsi
composé : le bailli, le lieutenant du prévôt de Sens, le substitut du procureur du roi
au baillage de Sens, plusieurs sergents royaux, d’autres officiers et des bourgeois
de la ville. Pour la proclamation de l’alliance entre Louis XI et le roi de Castille, la
lecture est faite aux carrefours par un clerc de la prévôté de Paris, « es presences
des lieuxtenans criminel et civil de ladicte prevosté et de la pluspart des examina­
teurs ordinaires et extraordinaires dudit Chastellet »86. Le crieur est donc souvent
entouré par les autorités de la ville, municipales, royales et/ou seigneuriales87.
À Metz, en 1445, le trompette/crieur semble répéter passivement un texte qui
lui est dicté :
« et avec eulx le Seneschaulx d ’A njolz, et plusiours autres, et y estoit ung poursuyvant
don R oy de France, appellé Tourraine, revestus des armes de France, et firent huchier
la paix à son de trompette, devant le grand Moustier de M etz, entre les IX. et XII. copz

Roussillon : mit der Wiedergabe aller 53 Miniaturseiten des Widmungsexemplars fü r Philipp den
Guten, Herzog von Burgund, Codex 2549 der österreichischen Nationalbibliothek in Wien, Graz, 1989.
Merci à Christine Bellanger pour cette référence.
83. Bibliothèque royale de Belgique, manuscrit 9287, P 315 (Antoine de la Sale), illustré en 1461 pour le
duc de Bourgogne Philippe le Bon. Merci à Christine Bellanger pour cette référence.
84. Paris, BnF, ms. fr. 2691, P 85 v°, chronique de Jean Chartier. Cette image est reproduite hors-texte
dans P. De THOISY, P. CHAMPION, Bourgogne-France-Angleterre au traité de Troyes, Jean de Thoisy,
évêque de Tournai, Paris, 1943.
85. Voir les images reproduites dans H. VON SEGGERN, Informationsübermittlung im Mittelalter. Bilanz
und Perspektiven der Forschung, M A ., Université de Kiel, 1993, p. XXXVH.
86. Journal de Jean de Roye connu sous le nom de chronique scandaleuse, 1460-1483, éd. B. DE
M a n d r o t , I, Paris, 1894, p. 232-233. La publication se déroule le 4 novembre 1469. Voir une publica­
tion du même type pour l ’alliance entre Louis XI et Henri VI (1470), p. 246-247.
87. Cf. aussi pour Paris, K. WEIDENFELD, La Police de la petite voirie à Paris à la fin du Moyen Âge,
Paris, 1996, p. 46. Pour Béthune, M. DEM ONT, L ’Organisation municipale à Béthune sous l ’ancien
régime, Lille, 1937, p. 232, ou à Saint-Jean-d’Angély, D . D ’AU SSY , « Registres de l’échevinage de
Saint-Jean d’Angély (1332-1496) », dans Archives historiques de la Saintonge et de l ’Aunis, XXXII,
DI, Paris, Saintes, 1902, p. 283.
La p a ix p r o c l a m é e 21 7

devant midy, et fut le huchement huchiez par la bouche de la trompette de Metz, et ly


dixoit, Seignour Nicolle Lowe Chevalier, ceu qu’il devoit dire, et furent en telle
maniere. »88
Cette répartition des tâches, avec présence des hérauts, se retrouve dans la
publication de la trêve de Picquigny à Amiens mais ici, malheureusement, la
description est moins précise : « publié à Amiens par le prevost de Tostel du Roy
a son de trompe ou il y avoit le herault du roy et autres de ses gens le demain jour
d’aoust (1475). »89

Réception

Publication savante, publication populaire ?

La fonction manifeste de ces publications est d’informer mais il faut aussi les
analyser comme diffusion de manière cérémonielle d’un discours d’autorité. Mais
quelle est la forme de ce discours ? L’acte est-il lu en entier ? Dans les institutions
parisiennes (tel le Parlement), l’acte est sans doute lu intégralement tel qu’il a été
étabü. On dispose de témoignages de lecture de plus d’une heure et demie pour
une ordonnance au Parlement devant le roi (la fameuse ordonnance cabo-
chienne)90. Dans ces institutions, il est vrai, la pubücation se double d’une fonc­
tion d’enregistrement et donc de mémoire symbolique et administrative de l’État.
L’utilisation du verbe Yvcdlegere doit sans doute marquer que l’autorité attend
une lecture in extenso91. Ce fut le cas, par exemple, lors de la paix d’Arras. Tous
les comptes rendus précisent qu’elle a été lue « moût a moût »92. En cette
occasion, la publication précédait une prestation collective de serments. On peut
penser que, en règle générale, les traités sont lus intégralement lorsque l’assis­
tance, qu’il s’agisse des princes ou d’un groupe plus hétérogène, doit ensuite
prêter serment ou prendre une décision :
Ainsi, en 1402, « publiquement et entendiblement » devant les princes
réconciliés, leurs entourages et les officiers royaux93.

88. « Chronique, ou Annales du Doyen de S. Thiébaut de Metz », dans Dom Calmet, Histoire de
Lorraine..., V, Nancy, 1745, preuves, CXXV. Ce « cry » de paix est repris quasiment à l’identique par
les chroniques messines postérieures (Jacomin Husson, Philippe de Vigneulles). Pour le contexte,
cf. P. MaROT, « L’expédition de Charles VII à Metz, 1444-1445 », Bibliothèque de l ’École des
Chartes, 102,1941, p. 133-134 pour la paix.
89. A.C. Amiens, AA 5, f0 184.
90. Cf. Chronique du religieux de Saint-Denys, cit., t. V, p. 52.
91. T. DUTOUR, « L’élaboration », cit., X. NaDRIGNY, L ’Information politique, cit., p. 303.
92. Cf. D. DUBOIS, Recherches, cit., p. 142,146,148.
93. Texte édité dans L. DOUËT-D’ARCQ, Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI, I, Paris,
1863,p .225.
2 18 N ic o l a s O f f e n st a d t

À Auxerre (1412) devant une assemblée d’officiers, de députés des bonnes


villes, de chevaliers « et gens notables en grand nombre et multitude »94.
Dans la cathédrale de Troyes en mai 1420, en présence des officiers et des
habitants de la ville.. .95
À Arras (1435), dans l ’église, la lecture du traité suit la messe et un prêche de
l’évêque d’Auxerre, et « dura par l’espace de une heure et plus ». Elle se poursuit
par la lecture par un bourguignon de « unes lettres en franchoiz, contenant le
traictiet, accord et pacefiement des dessusdis seigneurs et les conditions et
traictiez desdis pacefiemens et accordz [...] »96
La lecture doit aussi être complète lorsqu’il s’agit de présenter un texte aux
autorités locales, par exemple à Troyes pour une « abstinence » de guerre entre le
duc de Bourgogne et le roi, en 142997.
Un cri bref peut servir à annoncer la publication in extenso du texte de la trêve
ou du traité. Dans l’exemple déjà présenté de la publication de la paix d’Arras à
Langres, il en est ainsi sur la place du marché de Langres :
« Audit lieu par plusieurs fois et yteracions par lesdit Jehan Colet et par cry fait par
trois fois à haulte voix par ledit Thiebault [...] après yceulx cris nous feismes par
Jehan de Savigny tabellion juré ou bailliage de Lengres a haulte voix le peuple assem­
ble auxdiz cry et son de trompe publier et lire les dictes lettres, et ycelles leues et
publiées feismes crier par ledit Thiebault [annonce du rassemblement pour prêter
serment]. »
Peut-on opposer à cette publication « savante », une publication « populaire »,
abrégée, à l’instar des traductions aménagées des arrêts du parlement que donnent
parfois, pour les villageois, les sergents du parlement989? Peut-on penser que
chacune des publications urbaines et bailliagères donne lieu à la lecture intégrale
du texte ? Imagine-t-on une ou deux heures de lecture publique à chaque
carrefour ? Dans chaque lieu ?
Certains textes rapportent, en réalité, une publication vulgarisée qui se conten­
terait d’un résumé, un « “cry” c’est-à-dire un résumé bref, à l ’usage du popu­
laire » " . Le « cri » serait ainsi soit l’annonce de la publication, soit le résumé de

94. Texte édité dans Dom PLANCHER, Histoire générale et particulière de Bourgogne avec des notes, des
dissertations et les preuves justificatives, m , Dijon, 1748, n° CCLXXXVH, p. CCLXXXXV.
95. C. Allmand, Henry V, Berkeley/Los Angeles, 1992, p. 144.
96. Antoine de la TAVERNE, Journal de la Paix d ’Arras, 1435, éd. A. BOSSUAT, Arras, 1936, p. 81.
97. A. ROSEROT, Le Plus Ancien Registre des délibérations du conseil de ville de Troyes (1429-1433),
Troyes, collection de documents inédits relatifs à la ville de Troyes..., m , 1886, 24 septembre 1429,
p. 200-201. Cette abstinence est publiée avec d ’autres lettres.
98. Cf. les travaux de S. Dauchy, « Souveraineté et justice. L’exécution des arrêts et jugés du Parlement
de Paris en Flandre aux XVe et XVIe siècles », dans Les Épisodiques, 5, 1991, p. 3 et « “Informer les
plaideurs”. L’exécution des arrêts du Parlement en Flandre au XVe siècle », dans C. BOUDREAU,
K. Fianu, C. Gauvard et M. HÉBERT éd., Information, cit., p. 389-403.
99. F. OLIVIER-MARTIN, Les Lois du roi, Paris, 1997, p. 294-295.
La paix , p r o c l a m é e 219

celle-ci100. Pour la conclusion de la paix après l’expédition de Charles VII à Metz


(1445), alors qu’un traité contenant plusieurs clauses précises a été signé101, il
semble que le « cri » n’en tire que la morale :
« Oiez, Oiez, oiez, on vous font assçavoir que le Roi de France, et le Roi de Sedie, et
ceulx de Metz ont bonne paix et bonne escord ensemble, et que de cy en avant on ne
face nuiles entreprinses sur eulx, par quelque maniere que ce soit ; mais vous tenez
pour bons amys, et faictes honnour et plaisir l’un et l’aultre [...] »102
La publication à Paris de l’accord entre Louis XI et les princes, en 1465, fait
l’objet d’un cri - introduit par « on fait savoir a tous » - bien plus ramassé que le
texte de l’entente elle-même : il ne comporte que quelques paragraphes alors que
le traité remplit plusieurs folios103. Jean-Marie Cauchies a retrouvé, dans les
archives de la Côte d’Or, un texte de ce type, plus développé cependant, pour la
publication à Langres de la trêve de Soleuvre. Le texte est « sommaire et très
synthétique »104 et la publication attestée « publiquement a son de trompe, és
quarrefours dudit Lengres ou l’on a acoustummé de faire cris et publicacions », le
19 octobre 1475. La trêve avait été ratifiée le 13 septembre105. On trouve ce
même texte dans un cartulaire d’Amiens accompagné d’un mandement de publi­
cation106. Les prolongations de trêve semblent se prêter à ce type de cri ramassé,
comme en témoigne le registre des trêves de la même ville d’Amiens :
« On vous fait assavoir, de par le roy nostre Seigneur, que les treues et abstinences de
guerre prinse entre icelluy nostre Seigneur et le duc de Bourgongne sont proroguiés et
alogiés ainsi et pareillement qu’elles estoient jusques au XVe jour de ce present mois
de juing ; pendant lequel temps on deffent a tous, de par le roy nostre dit seigneur, que
nulz ne les transgresse ou enfraigne »107.
Ce mode de publication sommaire des paix perdure sous l’Ancien Régime en
des termes proches de ceux du XVe siècle (« On fait à scavoir à tous [...] »)108.

100. On a des exemples de cris de sergents du Châtelet qui abrègent des actes royaux, R. ROYNETTE, Les
sergents royaux du Châtelet de Paris à la fin du Moyen Age et au début du XVIe siècle. Agents de
justice, agents de police, mémoire de maîtrise sous la direction de C. Gauvaed , Université de Paris I,
1998-1999, p. 215.
101. Cf. De SAULCY, HuGUENIN Aîné éd., Relation du siège de Metz en 1444 par Charles VII et
René d ’Anjou, Metz, 1835, p. 307 et suiv.,P. MAROT, « L’expédition », cit.
102. « Chronique, ou Annales du Doyen de S. Thiebaut de Metz », cit.
103. Cf. A.N., Y2, n° 285, B.N., Fr. 5036, f° 22 pour la publication à Paris. Le texte de l’accord précède ici
f° 15 et suiv.
104. J.-M. CAUCHIES, Louis XI et Charles le Hardi. De Péronne à Nancy (1468-1477) : le conflit,
Bruxelles, 1996, p. 116-117.
105. Ibid., p. 116.
106. A.C. Amiens, AA 5 f° 184 v°-185, cf. aussi AA 12 (1473).
107. A.C. Amiens, AA 12, f° 76.
108. Cf. A.C. Bordeaux, EE 13. Publications de paix (1678, 1684...). Monique Constant considère, à
partir d’un échantillon sans doute à préciser, que l’on publie de « larges extraits » des traités
220 N ic o l a s O f f e n s t a d t

On rencontre parfois, dans les archives, des résumés de traités de paix qui ne
rapportent que les points principaux de l’acte ou certains morceaux choisis. La
fonction précise de ces documents n’apparaît pas toujours clairement, mais on
peut très bien envisager que certains puissent servir à ces fameux cris qui ne
retiennent de la paix que les modalités pratiques ou les points devant être portés à
la connaissance « de tous »109. Jean Le Fèvre de Saint-Rémy publie dans sa
chronique une version abrégée du traité de Troyes (des deux tiers environ) desti­
née aux officiers royaux. La logique des abréviations et des coupes ne nous est
pas apparue.
Le mandement de proclamation de l’ordonnance ou du traité s’accompagne
fréquemment d’un commandement qui précise interdiction et sanction, moyen de
sanctifier la paix par là même : non pas sainteté intrinsèque mais extrinsèque par
la peine qui interdit sa corruption110. Ainsi, lors d’une trêve marchande entre
l’Angleterre et la Flandre, le duc de Bourgogne ordonne la pubücation « en
faisant commandement » que personne ne vienne à l’encontre et que d’éventuels
transgresseurs soient punis111.
Parfois, le commandement accompagne la publication en donnant immédia­
tement des modalités pratiques de l’accord. Reprenons la pubücation de la paix
devant Arras, le 4 septembre, cette fois teüe que rapportée par Le Fèvre de Saint
Rémy :
« Laquelle paix fut publiée, à son de trompe, le mardi niJe jour de septembre, devant
les tentes du roy, environ VI heures après disner ; et, p a r le cry fut expressément com­
mandé, sur peine d’encourir l’indignacion du roy, que les bendes fussent ostées ; et
aussi les gens du duc de Bourgoingne dévoient oster la croix Saint-Andrieu. »112
Le chroniqueur distingue ici, semble-t-il, la publication et un cri d’accompa­
gnement plus sommaire et plus limité. La paix de Pontoise, rapporte le bourgeois
de Paris, « fut criée la paix par tous les carrefours de Paris, et que nul ne se mêlât
de chose que les seigneurs fissent, et que nul ne fît armée, sinon par le comman­
dement des quarteniers, et cinquanteniers ou dizeniers »113. Même duaüté dans
l’orgardsation de la proclamation de la paix d’Arras à Paris. L’ordonnance devra

(M. CONSTANT, « Les traités : validité, publicité », dans L. BÉLY dir., L ’invention de la diplomatie.
Moyen Age-Temps modernes, Paris, 1998, p. 245).
109. Cf. ADN, B 304, 15 658 (4), abrégé des articles de la paix d ’Arras de 1435. Les articles du traité,
parfois assez longs, sont ici résumés en quelques lignes qui s’en tiennent à l’essentiel. Les quatre
feuillets sont attachés par une ficelle conservée.
110. « Le droit romain isole la sanction en une norme spécifique [...] Est sanctus ce qui ne peut être violé,
ce qui ne peut être violé est sanctus », Y . THOM AS, « De la “sanction” et de la “sainteté” des lois à
Rome. Remarques sur l ’institution juridique de l’inviolabilité », dans Droits, 18,1993, p. 135-151.
111. ADN, 3 juin 1408, B 550,15130 (11).
112. Jean LE FÉVRE Seigneur DE SAINT-RÉMY, Chronique, I, éd. F. M orand , Paris, 1876, p. 182, souli­
gné par nous. L’expression de Monstrelet est « Et fist on commandement », cit., p. 32.
113. Journal d ’un bourgeois de Paris, cit., p. 67.
L a p a ix p r o c l a m é e 221

être publiée en faisant commandement que l’on dénonce ceux qui parleraient
contre la paix ou les Grands, afin qu’ils soient dûment punis114. Il semble bien
que le commandement s’ajoute au texte lui-même, sous la forme d ’un cri complé­
mentaire qui protège les mots de la paix.
Les accords peuvent prévoir des « cris » particuliers qui permettront de définir
l’état de paix ou de souligner des points spécifiques. Ce cri particulier peut être
défini dans le texte même du traité, comme en témoigne la clause suivante du
traité d’Arras (1435). L’article 2 souligne que le roi poursuivra les assassins de
Jean sans Peur puis le suivant stipule :
« Item, et ne souffrera le R oy aucun d’eulx estre receptez ou favorisez en aulcun lieu
de son obéissance et puissance ; et fera crier et publier par tous les lieux desdiz
royaume et Daulphiné acoustumez de faire criz et publicacions, que aucun ne les
recepte ou favorise, sur peine de confiscación de corps et de biens » 115.

Faut-il voir ici un doublon de la publication intégrale du traité ou bien un


argument en faveur de la lecture partielle ou résumée des traités ? En ce dernier
cas, on comprendrait bien qu’il faille insister dans le texte lui-même sur les
clauses fondamentales à diffuser.

Écouter la paix

Que peut-on savoir de la réception de ces traités de paix et trêves ? Pour


l’époque moderne, Arlette Farge écrit : « La curiosité publique n’est pas un trait
de caractère, mais un acte qui fait entrer chacun en politique »116. La publication
en place publique est un bon observatoire pour ce type de questionnement mais
les réponses sont complexes. Les informations sur la cessation des hostilités et les
transferts de souveraineté ou de pouvoir ne laissent sans doute pas indifférents
ceux qui les entendent. Georges Chastellain relie publication et soulagement du
peuple : « Vray est que paix est une chose, voirement à l’oyr cryer et publier, de
grant son et de grant et salutaire apport au povre peuple qui espoire à y avoir
repos dessous »117.
Dans une civilisation de l’oral, les cris s’ancrent dans la mémoire des habi­
tants, comme le montrent les enquêtes judiciaires : les témoins se souviennent du
texte crié ou publié, du nom du crieur. Il faut dès lors peut-être nuancer le propos
de Raymond Cazelles qui considère que « le souvenir des dispositions ainsi
publiées se perd rapidement », ajoutant que « les hommes perdent rapidement le

114. D. DUBOIS, Recherches, cit., p. 139. Cette dualité se retrouve dans d’autres types de publication, telles
celles concernant les villes étapes pour la vente du vin en 1405, à Bapaume. AC Arras, AA 6.
115. E. COSNEAU, Les Grands Traités de la guerre de Cent Ans, Paris, 1889, p. 126.
116. A. FARGE, Dire et mal dire : l'opinion publique au XVIIIe siècle, Paris, 1992, p. 289.
117. G. CHASTELLAIN, Le Livre de paix, cit., p. 390.
222 N ic o l a s O f f e n s t a d t

souvenir des dispositions réglementaires et il serait profondément injuste de leur


appliquer la maxime : “Nul n’est censé ignorer la loi” »118. Pourtant le pouvoir ne
cesse de répéter pour les trêves, les lettres de pacification et les paix que la
proclamation doit permettre « que nul ne puisse excuser ignorance ». La formule
figure dans tous les mandements de publication. Elle varie peu tout au long de la
période étudiée. En 1360, le roi d’Angleterre ordonne de faire publier la paix de
Brétigny-Calais « si que nul ne se puisse excuser d’ignorance »119. La paix de
Cusset est criée à Paris « en manière que aucun n’en puisse préttendre
ygnorance »12°. Les chroniques rédigées en latin traduisent la formule ainsi :
ne quis ignorandam possit pretendere121.
La cessation des hostilités et les traités ne doivent donc pas être ignorés des
sujets. Outre la dimension de promulgation, c’est aussi à l’évidence, pour une
raison pratique. Il est temps de faire taire le bruit des armes, d’assurer la libre
circulation des uns et des autres. Les publications de trêves doivent ainsi pouvoir
« venir a la cognoissance de tous »122. Mais la fiction de la loi est à l ’œuvre. La
formule présuppose une diffusion absolue de l’information qui ne peut en rien
correspondre au parcours de la publication. L’ubiquité discursive s’oppose à la
fragmentation rituelle123.
Pour autant, la formule engage le pouvoir. Les juristes rappelle ainsi la néces­
sité d’une publication suffisante des lois124. Quand un sujet justifie son ignorance,
alors il peut être excusé - ou voir limiter sa responsabilité - de ne pas avoir
respecté paix et ordonnances, comme ce peut être le cas dans la pratique du
Parlement125. En 1365, un suppliant accusé de trafic d’armes se défend en affir­
mant qu’il était « ignorans le cry fait en notre ville de Paris, lors que nul ne
portasi armeures de pays en autre sans congié »126. L’argument n’est pas sans
valeur, comme le montre, plus proche de notre sujet, cette lettre du régent à

118. R. CAZELLES, « La réglementation royale de la guerre privée de saint Louis à Charles V et la précarité
des ordonnances », dans Revue historique de droit français et étranger, 38,1960, p. 545. L’adage est
d’origine romaine mais, selon Henri Roland et Laurent Boyer, il n ’est inscrit nulle part. H. R o l a n d ,
L. BOYER, Adages du droit français, Paris, 1999, p. 579 et suiv., cf. K. WEIDENFELD, « “Nul n ’est
censé ignorer la loi” devant la justice royale (xrve-xve siècles) », dans C. BOUDREAU, K. FlANU,
C. G auvard et M. HÉBERT éd., Information, cit., p. Voir encore S. PETIT-RENAUD, « Faire loy », cit.,
p. 517 et suiv.
119. 24 octobre 1360, RYM ER, IH (II), p. 10. Édition Record Commission, HI (I), p. 521.
120. A .N .,Y 4,f°46.
121. Chronique du religieux de Saint-Denys, cit., t. V, p. 436. Pour la paix de 1415.
122. A.D.N., B 286,15 000 bis, 1403.
123. Cf. M. FOGEL, Les Cérémonies, cit., p. 49-50.
124. K. W EIDENFELD, « Nul n ’est censé », cit.
125. Ibid. De même que la doctrine accepte l ’ignorance de la loi pour certaines personnes ou en certains
cas, S. Petit-Renaud , « Faire loy », cit., p. 523-524.
126. Cité dans C. G a u var d , « Résistants et collaborateurs pendant la Guerre de Cent ans : le témoignage
des lettres de rémission », dans La « France anglaise » au Moyen Âge, Paris, 1988, p. 130.
La p a ix p r o c l a m é e 223

propos des trêves qui accompagnent le traité de Brétigny : « Mais ceulz, qui
serraient ignorans des dites treues, araient juste cause de la dite ignorans, ne
serroyent pas puniz se il fesoient ou avoient fait aucune chose contre les dites
treues. »127
Quand l’information est portée à la connaissance de « tous », elle risque, par
sa diffusion même, de susciter la « rumour ». Au bruit réglé, normé, officiel
(le son des trompettes, le cri, la lecture) peut répondre le bruit désordonné,
anormé, officieux128. A vrai dire, ce ne sont pas les proclamations de paix qui
motivent le plus de contestations, sur le moment même, on l’a noté, à la diffé­
rence de publications fiscales ou administratives129.
Cela dit, informer des négociations en cours, de la conclusion de la paix n’est
pas sans enjeu. Il y a bien une stratégie de la publication. Le Religieux de Saint-
Denis rapporte que la publication des trêves avec les Anglais, se fit pour apaiser
l’opinion mécontente des négociations en cours et des atermoiements des ambas­
sadeurs : « [...] Ils reprochaient à leurs ambassadeurs d’avoir, depuis la mort
du duc de Bourgogne, perdu leur temps en démarches inutiles. De peur qu’il
n’éclatât dans Paris à cette occasion quelqu’une de ces révoltes qui sont toujours
si funestes aux grandes villes, on fit promulguer, le dernier jour de cette année
[1419], par ordonnance royale et à cri public, la trêve conclue entre les rois de
France et d’Angleterre en attendant une paix définitive »13°. Alors que les opéra­
tions militaires continuent, c’est encore pour répondre à l’opinion qu’on fait
publier une prolongation de ces mêmes trêves, pour éteindre le « murmur » des
Parisiens. Les conseillers assurent que la paix est proche131. Fin 1432, les
négociations de paix à Auxerre n’aboutissent pas à une entente tangible
entre Français, Anglais et Bourguignons. Le Bourgeois de Paris écrit dans son
journal :
« on fit entendre au peuple que [les négociateurs] très bien besogné avaient, mais le
contraire était. Et quand le peuple le sut au vrai, si commencèrent à murmurer moult

127. 7 mai 1360, Rymer, m (I), p. 201. Edition Record Commission EI (I), p. 486. Pour d’autres d’excuses
d’ignorance admises, cf. S. Petit-Renaud , « Faire lay », cit., p. 525.
128. Cf. C. G auvaRD, « Rumeurs et stéréotypes à la fin du Moyen Âge », dans S JÎ.MJE.S.P., La circula­
tion des nouvelles au Moyen Âge, Rome/Paris, 1994, p. 165.
129. Cf. N. Offenstadt , « Les crieurs publics », cit., p. 214-216, H. Platelle , « Une révolte populaire à
Saint-Amand en 1356 », dans La guerre et la paix. Frontières et violences au Moyen âge, Comité des
travaux historiques et scientifiques. Actes du 101e congrès des Sociétés savantes (Lille, 1976), Paris,
1978,p . 349-363.
130. « [...] eorum ambassiatores culpabant quod a morte ducis Burgundie frustra ambassiatas continua­
verant tediosas. Qui timentes ne inde motus civiles semper magnis urbibus funesti orirentur Parisius,
ultima die hujus anni, edicto regali et voce preconia promulgari fecerunt inducíale fedus initum inter
Francie et Anglie reges sub spe pacis confirmande [...] » Trad. BELLAGUET, Chronique du religieux
de Saint-Denys..., t. VI, p. 386-387.
131. Chronique du religieux de Saint-Denys, cit., t. VI, p. 388.
224 N ic o l a s O f f e n s t a d t

fort contre ceux qui y avaient été, dont plusieurs furent mis en prison, dissimulant que
c ’était afin que le peuple ne s’émut [...] » I32

À Reims en 1435, ce sont les habitants de la ville qui décident du moment de


la publication :
« Et alloit tout le peuple audevant eulx [les messagers] pour ouir les joyeuses
nouvelles, et combien qu’ilz n ’eussent point d ’intention de les faire publier pour la
journée, néantmoins, à la requeste des habitans, ilz se trahirent au paliais, et là fut
publiée la paix à voix de cry et de trompette. » 133

« L’opinion », comme agrégat, joue un rôle à différents niveaux dans la pubb-


cation de la paix. Elle est d’abord intégrée dans le discours, car c’est bien au
« peuple » que l’on s’adresse lorsque se déclinent les différents motifs attendus
du « roi de paix ». Elle est ensuite un enjeu entre les pouvoirs, particubèrement au
moment de la guerre civile, puis de la double monarchie. Chacun cherche alors à
imposer l’image du pacificateur en opposition à l’autre, toujours « perturbateur de
paix ». Enfin, cette « opinion » s’incarne parfois, surtout à Paris et dans les
bonnes villes, à travers la pression qu’elle exerce, symboliquement ou réellement,
pour pousser les princes à la paix ou, au moins, à dire la paix. Il convient bien de
concevoir la pubhcation de la paix au sein d’un espace public propre à la fin du
Moyen Âge, même si l ’on ne peut l’assimiler à VÖffentlichkeit d’Habermas. Loin
de n’être qu’une simple imposition d’un discours de pouvoir, la publication se
présente aussi comme une situation faite d’interactions et de réciprocité qui
participe de cet espace pubbc.

132. Journal d ’un bourgeois de Paris, cit., p. 322.


133. J. CHARTIER, Chronique, cit.,p. 212-213.
L’EXCOMMUNICATION DES AGRESSEURS
DES TERRES DE L’ÉGLISE (AVIGNON, COMTAT VENAISSIN)
AUX X IV e ET XVe SIÈCLES

Germain B utaud

u temps des conciles des paix, l’excommunication fut promue par l ’Église
A comme un moyen privilégié du maintien de l’ordre social. Tous ceux qui
attaquaient les églises, agressaient les clercs et les personnes désarmées devaient
craindre d’être exclus de la communauté chrétienne. La Trêve de Dieu, qui trouva
son premier terrain d’application en Provence, grâce à l’archevêque d’Arles
Raimbaud de Reillanne, étendit plus encore l’emploi de l’excommunication, qui
pouvait désormais sanctionner toutes les violences commises du mercredi soir au
lundi matin, ainsi que pendant les fêtes religieuses1.
L’élaboration de cette nouvelle législation canonique sur l’excommunication
dans le contexte de la société féodale a souvent été étudiée2. Mais il est difficile de
mesurer sa pérennité pour les siècles ultérieurs. En outre, le champ d’application
de l’excommunication ne cessa de s’élargir. La querelle des investitures et le
conflit du Sacerdoce et de l’Empire en firent une arme politique des papes contre
leurs ennemis. La papauté utilisa aussi largement l’excommunication pour définir
et condamner les hérétiques. Au xine siècle, les excommunications furent ainsi sys­
tématiques en Provence contre tous ceux qui s’opposaient au « magistère ecclésias­
tique »3. De même, à partir d’innocent HI, les papes n’hésitèrent pas à lancer de
véritables croisades contre les pouvoirs laïcs menaçant les possessions de l’Église
en Italie4. Hors du registre politique, l’essor général des juridictions ecclésiastiques
(officialités) permit le développement de l’excommunication pour dettes5.

1. J.-P. POLY, La Provence et la société féodale, 879-1166. Contribution à l ’étude des structures dites
féodales dans le Midi, Paris, 1976, p. 191-204.
2. Cf. par exemple H.-W. Goetz , « La paix de Dieu en France autour de l ’an mil : fondements et objec­
tifs, diffusion et participants » dans Le Roi de France et son royaume autour de l ’an mil, Paris, 1992,
p. 131-146, et D. BARTHÉLEMY, L'An Mil et la paix de Dieu. La France chrétienne et féodale,
980-1060, Paris, 1999.
3. Fl. MAZEL, La Noblesse et l'Église en Provence, fin xe-début XIVe siècle. L ’exemple des familles
d’Agoult-Simiane, de Baux et de Marseille, Paris, 2002, p. 455-456.
4. N. HOUSLEY, The Italians Crusades. The papal-angevin alliance and the crusades against Christian lay
powers, 1254-1343, Oxford, 1982.
5. Pour l ’excommunication pour dettes fiscales en Comtat Venaissin, cf. G. BUTAUD, « La perception de
l ’impôt et le recouvrement des arrérages en Comtat Venaissin (fin Xive-début XVe siècle) », dans
226 G e r m a in B u taud

Ainsi au bas Moyen Âge, on peut faire le constat « d’une dérive juridique de
l ’excommunication », conduisant « à de nombreux abus qui affaiblissent sa portée
et son autorité religieuse »*6. Cette question de « l’usure » de l’excommunication
mérite toutefois d’être discutée. Nous le ferons en examinant un point particulier :
la politique de la papauté avignonnaise à l ’égard des gens de guerre, et en parti­
culier de ses ennemis directs ; les « envahisseurs des terres de l’Église ». Comme
ce sujet ne semble pas avoir beaucoup intéressé les historiens et les juristes, il ne
s’agira ici que d’apporter quelques pièces au dossier et des éléments de réflexion,
qu’il faudrait affiner, ou corriger, grâce à des recherches dans les Archives vati­
canes et une étude des écrits des canonistes de l’époque.
Dans un premier temps, nous verrons comment la papauté avignonnaise
renforça son pouvoir d’excommunication au XIVe siècle. La période que nous étu­
dions n ’est en effet pas indifférente dans ce domaine. Dans un deuxième temps,
nous présenterons les procédures contre les agresseurs d’Avignon et du Comtat
Venaissin, c’est-à-dire les chefs de guerre concernés et la forme de la condamna­
tion. Cela nous permettra de préciser quelque peu la nature de ces textes condam­
nant les violences. Enfin, nous aborderons le problème de la publication des
excommunications et de leur portée.

LE RENFORCEMENT DE L’EXCOMMUNICATION PONTIFICALE


AU XIVe SIÈCLE

Au cours du XIVe siècle, les papes d’Avignon consoüdèrent leurs armes spiri­
tuelles. Ils le firent selon deux directions. D’abord, ils renforcèrent la protection
de leurs possessions, prolongeant ainsi une tendance amorcée par l’Église depuis
le XIe siècle. Ensuite, ils édictèrent une série de censures visant spécifiquement
les Grandes Compagnies, la nouveauté militaire, scandaleuse pour les clercs, du
milieu du XIVe siècle.

À la fin du xm e siècle, le droit canonique envisageait selon une conception


très large les infractions contre les biens, les personnes et les droits de l’Église
passibles de l’excommunication. Lors du concile de 1288 réuni par l’archevêque
d’Arles à l ’Isle-sur-la-Sorgue, en Comtat Venaissin7, le canon neuf explicitait

D. M EN JO T, M . SANCHEZ M a r t i n e z d ir., La fiscalité des villes au Moyen Âge (Occident méditer­


ranéen), 4, La gestion de l ’impôt (méthodes, moyens, résultats), Toulouse, 2004, p. 221-238.
6. L. M ayali, « Excommunication », dans C. G auvard , A. DE LIBERA, M. ZINK dir., Dictionnaire du
Moyen Âge, Paris, 2002, p. 506.
7. Rappelons que le Comtat Venaissin, ancienne possession des comtes de Toulouse, entra dans le patri­
moine de la papauté en 1274, après la mort en 1271 d ’Alphonse de Poitiers. Avignon, possession des
comtes de Provence, ne fut acheté par les papes qu’en 1348.
L ’e x c o m m u n ic a t io n d e s a g r e s s e u r s d e s t e r r e s d e l ’é g l is e 22 7

longuement tout ce qui était inviolable : des chapelles et maisons religieuses aux
moindres prélèvements pécuniaires, en passant par les terres, fiefs et castra pos­
sédés par l’Église. Tous les ecclésiastiques et les hommes qui dépendaient d’eux
étaient protégés8. Ces dispositions contre les invasores bonorum ecclesiasticorum
furent réitérées et complétées en 1316, lors du concile tenu dans le monastère des
chanoines de Saint-Ruf, aux portes d’Avignon9. L’interdit sur le lieu de résidence
de l’agresseur, ou sur ses possessions, venait s’ajouter à l’excommunication.
Cependant, Jean XXII (1316-1334) approfondit plus encore cette législation
en faisant explicitement des terres pontificales des deux côtés des Alpes un terri­
toire protégé. Les compilations de décrétales qui circulaient le plus largement, les
Extravagantes XX Joannis XXII et les Extravagantes communes n’ont pas retenu
ce texte10. E faudrait donc des recherches complémentaires pour retrouver le texte
original au sein de ce pontificat, très riche du point de vue législatif11. Mais les
confirmations ultérieures du texte permettent d’en connaître la teneur12.
E était interdit à tous, laïques ou clercs, d’envahir ou d’occuper, directement
ou indirectement, toutes les possessions dépendant de l’ÉgHse romaine, que ce
soit la Romagne, la Marche d’Ancône ou le Comtat Venaissin par exemple. Ceux
qui aEaient contre cette interdiction seraient excommuniés et l’interdit serait jeté
sur leurs terres et leurs viEes. Les excommuniés perdaient également tous les
privüèges, indulgences, grâces et immunités accordés par l ’Égüse, de même que
tous leurs fiefs et offices dépendant d’un pouvoir ecclésiastique. Les bénéfices
étaient enfin retirés à leur fils et leurs neveux ; ces peines étant valables jusqu’à la
deuxième génération.
Cette constitution fut reprise par les papes suivants : Benoît XE, et
Clément VI qui la réaffirma contre les agresseurs des territoires et des habitants
d’Avignon et du Comtat13. En 1355, Innocent VI dans une bulle rappelait que ces

8. Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, éd. G.-D. MANSI, t. 24, Venise, 1780,
col. 956-958. Ce canon est en fait présenté comme une reprise d’un canon pris lors du concile
d’Avignon de 1282, dont les décisions sont connues partiellement, cf. ibid., col. 437-446.
9. Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, éd. G.-D. MANSI, t. 25, Venise, 1782,
col. 748-751 (canons 11,12 et 13).
10. Cf. Corpus juris canonici, éd. E. FRIEDBERG, Leipzig, 1879, t. 2.
11. Nous avons vainement cherché le texte au sein des deux grandes publications de bulles de Jean XXII :
Lettres secrètes et curiales, relatives à la France, éd. A. COULON, S. CLEMENCET, Paris, 1900-1967
(3 t., 9 fase.) et Lettres communes, éd. G. M O L L A I, Paris, 1904-1946 (16 tomes).
12. Nous résumons le texte donné dans une confirmation de Clément VI du 14 juillet 1346 (Magnum
bullarium romanum, éd. L. CHERUBINI, Lyon, 1655,1.1, p. 278) et dans le préambule d’une bulle du
4 décembre 1355, éditée dans Innocent VI (1352-1362). Lettres secrètes et curiales, éd. P. G a s n a u l t ,
M.-H. L a u r e n t , N. G o t t e r i , Paris-Rome, 1959-1976, t. DI, n° 1857, p. 228.
13. Voir la confirmation de Clément VI citée à la note précédente et la bulle d ’excommunication de
Bertrand du Guesclin et de ses complices, le 1er septembre 1368, M. Pro u , Étude sur les relations
politiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V (1362-1370), Paris, 1888,
p . 161-162.
228 GERMAIN BUTAUD

textes avaient été fréquemment lus en consistoire public, souvent recopiés, et


fixés sur les portes des principales églises d’Avignon14. Urbain V et Grégoire XI
n’oublièrent pas de les réaffirmer15. Et tous leurs successeurs renouvelèrent ces
dispositions16.
Avignon et le Comtat Venaissin, mais aussi d’autres terres liées au pouvoir
pontifical : le temporel de l’évêque d’Avignon, les territoires adjacents du Comtat
et les terres sous la suzeraineté du pape, comme les comtés de Valentinois et de
Diois, étaient ainsi placées sous la protection spéciale du droit de l’Église17. Tout
agresseur de ces territoires était pour ainsi dire automatiquement excommunié18.
Il s’agissait d’une censure portée par le droit, a jure et non simplement ab homine.
Depuis le temps des conciles de paix du XIe siècle, l’espace « sanctuarisé » par
la menace d’excommunication n’avait donc cessé de s’étendre. Une logique terri­
toriale complétait en quelque sorte le dispositif énumératif ancien. Désormais, les
possessions temporelles de la papauté étaient considérées au même titre que le
parvis des églises...

Peu de temps après avoir fait, en théorie, de leurs terres une sorte de sanc­
tuaire, les papes d’Avignon durent affronter un nouveau contexte militaire : les
Grandes Compagnies19. Il s’agissait de la résurgence d’un problème que l’Église
n’avait plus affronté avec une telle acuité depuis le XIIe siècle. En 1179, le
troisième concile œcuménique de Latran avait condamné comme hérétiques les
routiers qui sévissaient alors, les Cotereaux20.
Au milieu du XIVe siècle, la situation était plus inquiétante pour le pouvoir
pontifical21. En 1357-1358, le Comtat faillit être pillé par les troupes d’Arnaud de

14. Cf. supra n. 12.


15. Archives communales d ’Avignon : boîte Pintat 19 n° 615 (Urbain V, 1369) et boîte Pintat 19, n°s 585,
584,614 (Grégoire XI ; 1376) (d’après inventaire).
16. La bulle de Grégoire XI de 1376 sert de référence pour les souverains ultérieurs : Clément VII
(Archives communales d’Avignon : boîte Pintat 19, n° 599), Benoît XIII (n° 595), Jean XXHI (nos 617,
1415), Martin V (n°s 588 et 601,1423), Eugène IV (n°s 589,1431), Nicolas V (n°s 590 et 619,1447 ;
618, 1452)... On remarque que la communauté d’Avignon conservait soigneusement ces textes, et en
faisait des vidimus.
17. Cela est explicite dans la bulle du 19 décembre 1393 contre Raymond de Turenne, Archives nationales
(désormais A. N.) : P 1351, n° 694.
18. Ainsi, en 1426, le traité passé entre les représentants de l ’Église romaine et Geoffroy Boucicaut stipula
que le camérier ou le recteur du Comtat devaient intervenir pour obtenir son absolution. En effet,
Boucicaut entrait dans la catégorie des « discurrentes terras ecclesie », excommuniés, précise le texte,
en vertu des mesures d ’Urbain V et Grégoire XI et de leurs prédécesseurs, P. PANSŒR, Les Boucicaut à
Avignon, 1371-1490, Avignon, 1933, p. 232.
19. Sur les Grandes Compagnies, voir désormais K. FOW LER, Medieval mercenaries, I The Great
Companies, Oxford, 2001. Cependant l’approche est presque uniquement événementielle.
20. Ph. CONTAMINE, La Guerre au Moyen Âge, Paris, 1980,5e éd., 1999, p. 397-401.
21. Pour le détail, je me permets de renvoyer à ma thèse : Guerre et vie publique en Comtat Venaissin et à
Avignon, vers 1350-vers 1450, Université de Nice - Sophia Antipolis, 2001.
U EXCOMMUNICATION DES AGRESSEURS DES TERRES DE L ’ÉGLISE 22 9

Cervole, l’Archiprêtre, qui dévasta pendant de longs mois la Provence. Un vaste


programme de fortification d’Avignon et des villes comtadines fut alors entamé.
En 1361, la papauté fut pendant plusieurs mois à la merci de la première Grande
Compagnie, qui s’était rendue maître de Pont-Saint-Esprit, bloquant ainsi l’appro­
visionnement même d’Avignon par le Rhône. Une croisade fut rapidement
prêchée à partir du 8 janvier 1361 contre ces « ennemis de Dieu, de la Foi et de
l’Église ». Pour les combattre, le pape accorda à ceux qui se croisaient (dans un
délai de six mois) des indulgences similaires à celles octroyées pour libérer la
Terre sainte. Son appel fut très largement diffusé aux princes et aux villes
d’Europe, et nombreux furent ceux qui rejoignirent Avignon afin de sauver leurs
âmes et gagner « les pardons de croiserie »22. De la même façon, la croisade
prêchée en Italie en 1357 contre la compagnie du comte de Landau avait eu un
large écho au sein des populations23. Le cardinal Pierre Bertrand, évêque d’Ostie,
capitaine de la Croisade, quitta ainsi Carpentras à la tête d’une grande armée et
s’installa à Momas afin de diriger les opérations24. Mais cette armée se débanda
progressivement et n’obtint pas de franc succès. Il fallut des négociations avec les
Compagnies en avril et mai 1361 pour leur faire évacuer le pays, en ordre
dispersé. La papauté fut tellement soulagée qu’elle alla même jusqu’à excommu­
nier les Provençaux qui s’opposèrent aux troupes se dirigeant vers le Piémont, car
ils étaient allés contre le Ubre passage accordé aux ennemis.. .25
Urbain V eut par la suite une politique fluctuante vis-à-vis des Compagnies,
alternant sévérité et impuissance, condamnations et négociations. Sa première
idée fut de les enrôler dans une Croisade contre les Infidèles. Le 31 mars 1363, à
Avignon, le pape avait prêché la croisade contre les Turcs en remettant la croix
aux rois de France, de Chypre et de Danemark26. Dans une bulle du 25 mai 1363,
il s’adressa aux gens des Compagnies pour les inviter, comme personnes expertes

22. H . DENIFLE, La Désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pendant la guerre de cent
ans, Paris, 1897-1899, t. H, p. 395 ; Jean FROISSART, Chroniques, éd. S. LU C E, Paris, 1876, p. 73-74 ;
Vitae paparum Avenionensium (1304-1394), éd. E. BA LU ZE, G. M O L L A I, Paris, 1916-1928, t. I,
p. 323 ; N . HOUSLEY, « The Mercenary Companies, the Papacy, and the Crusades, 1356-1378 », dans
Traditio, 38, 1982, p. 262-263.
23. N . Housley, « The Mercenary Companies, the Papacy », cit., p. 263,267.
24. « Die X X m Februarii anno LX dominus P. Ostiensis exivit extra civitatem Carpentoratis contra hostes
qui erant in Sancto Spirito et intravit Momas cum magna turba gentium ». Le 22 février, le recteur du
Comtat avait noté la prise de croix de son représentant auprès du cardinal, N . CO ULET, « Le livre de
raison de Guillaume de Rouffilhac (1354-1364) » dans Genèse et débuts du Grand Schisme d ’Occident
(1362-1394), Colloque d’Avignon, septembre 1978, Paris, 1980, p. 85 ; MATTEO VILLANI, Cronica,
con la continuazione di Filippo Villani, éd. G. PORTA, Parme, 1995, t. E, p. 493.
25. Ces sentences d ’excommunication furent publiées le 29 août 1361 à la grande messe conventuelle de
Saint-Trophime d’Arles, E.-G. LÉONARD, Histoire de Jeanne Ire, reine de Naples et comtesse de
Provence (1343-1382), Monaco-Paris, 1936, t. m , p. 450.
26. M. PRO U , Étude sur les relations politiques, cit., p. 24-26 ; Vitae paparum Avenionensium, cit., t. I,
p. 352,384,396,400.
230 G e r m a in BUTAUD

dans la guerre, à partir pour la Terre sainte, afin de faire pénitence pour leurs
crimes27.
Ce projet ne se réalisa pas et Urbain V décida alors de renforcer les armes
spirituelles contre les Compagnies qui attaquaient d’innocents chrétiens28. Par la
bulle Cogit nos (27 février 1364), il les excommunia mais surtout, à la demande
des populations locales, prêcha la croisade contre elles, accordant une indulgence
plénière pour tous ceux qui mourraient en les combattant29. La bulle Miserabilis
nonnullorum (27 mai 1364) confirma ces indulgences, demandant aux compa­
gnies de se dissoudre, et étendit l’excommunication à tous ceux qui entraient en
leur contact, les ravitaillaient ou les conseillaient. Les villes complices risquaient
ainsi l’interdit30. La troisième bulle, Clamat ad nos (5 avril 1365), qui reprenait
les textes précédents, précisa les peines contre les personnes et les localités qui
négociaient avec les Compagnies : les premières, avec leur descendance sur trois
générations, y perdaient leurs offices, leurs fiefs et la fidélité de leurs vassaux ;
les secondes, leurs libertés et leurs privilèges31.
Ces bulles eurent un large écho. Les chroniqueurs mentionnent leurs disposi­
tions32 et il y a des indices de leur application. Les malédictions et les difficultés
d’approvisionnement des Compagnies, avec lesquelles aucun chrétien ne devait
entrer en contact, causèrent parfois des vengeances contre les gens d’Église33.
Pour marquer les esprits, le pape avait aussi ordonné de déterrer les cadavres des
gens des Compagnies, de les priver de sépulture et de les mettre face contre terre,
alors que leurs victimes, remarquait-on, avaient les yeux tournés vers le ciel34.
Des sources accordent même aux bulles d’Urbain V un effet presque miraculeux

27. H . DENIFLE, La Désolation des église, cit., t. H , p. 377, n. 2, 444 ; N. HOUSLEY, « The Mercenary
Com panies, the Papacy », cit., p. 271-272.
28. N. HOU SLEY , « The Mercenary Com panies, the Papacy », cit., p. 265-266.
29. H . DENIFLE, La Désolation des église, cit., t. H , p. 445 ; N. HOUSLEY, « The M ercenary Companies,
the Papacy », cit., p. 264.
30. H. DENIFLE, La Désolation des église, cit., t. H, p. 446-447.
31. Ibid.,?. 450-451.
32. U n chroniqueur norm and en fait un bon résum é, qu’il situe en 1367 : « Urbain, pape de Romme,
excom m enia les dictes compengnes et m audit de Tauctorité Saint Pierre et Saint Poi et tous leurs sous-
tenans appertement ou couvertem ent, tous leurs aliez et tous leurs confortans ou qui riens leur adminis-
treroient, de tous sains sacremens de Sainete Eglise les priva, et de tous biens temporeux et
espiritueulx par succession ou autrement eulx et leurs hoirs privoit jusquez au tiers genouil »,
Chronique des quatre premiers Valois (1327-1393), éd. S. LUCE, Paris, 1862, p. 192. Voir aussi la
Prima vita et la Secunda vita Urbani V, Vitae paparum Avenionensium, 1.1, p. 354,385.
33. « Par toute Teglise du povoir de Rom e fut commandé que les dictes com pengnes fussent excommenies
et engregies et le feu et l ’iaue de quoy ilz prenoient leur sustentación et les vivres dont ilz vivoient. Par
quoy les dictes com pengnes firent trop de griefz et de tourments aux ministres de Sainete Église, quant
ilz les prenoient, et plusieurs en m istrent à m ort » (1367), Chronique des quatre premiers Valois, cit.,
p. 192.
34. Vitae paparum Avenionensium, 1.1, p. 410 (écrit par Aymery de Peyrac).
L ’e x c o m m u n ic a t io n d e s a g r e s s e u r s d e s t e r r e s d e l ’é g l is e 231

dans la disparition des Compagnies35. Cependant, dans les faits, ce fut en 1365 le
succès du nouveau projet de Croisade en Espagne proposé aux troupes qui permit
au royaume de France de profiter d’un vrai répit.
Dès le pontificat d’Urbain V, la papauté disposait donc d’un pouvoir d’ex­
communication renforcé. Au sein des biens de l ’Église, Avignon et le Comtat
Venaissin jouissaient d’un statut spécifique. Directement concerné par le danger
des Grandes Compagnies, Urbain V avait forgé un nouveau droit contre les gens
de guerre.

Les e x c o m m u n i é s et l e u r s c r im e s

Durant un siècle, il est permis d’observer une série de procédures contre les
agresseurs des terres de l’Église (cf. tableau en annexe36). Ces bulles intéressent
l’histoire militaire de la région comtadine mais aussi la diplomatique de l ’ex­
communication.

Les chefs de guerre excommuniés sont de toute envergure. On peut distinguer


en premier lieu une majorité de nobles locaux turbulents, impliqués dans des
affaires limitées, des brigandages seigneuriaux.
Ainsi Hugues Adhémar, seigneur de Lagarde-Adhémar, après avoir été
complice de Robert de Duras dans la prise des Baux, fut excommunié pour avoir
agressé Pierrelatte et Aubignan, en Comtat, en décembre 135537. Dix ans plus
tard, le prince d’Orange fut excommunié par Urbain V pour avoir pris par la force
Courthézon à sa parente Catherine de Baux. Le prince se soumit ensuite et confia
le château disputé à la papauté, mais du côté de la Provence le conflit persista
jusqu’en 1369 du fait des plaintes de Catherine38. Le propre frère du prince,
Bertrand de Baux, seigneur de Gigondas, fut excommunié en 1373 comme assas­
sin et pour la menace qu’il constituait pour les voyageurs se rendant à la cour
pontificale39. En juin 1375, Grégoire XI décida que le danger méritait une expé­
dition militaire qui se termina par la prise de Gigondas et la capture du criminel.

35. Ibid., 1.1, p. 354-355 (Prima vita Urbani V ), p. 407 (Aymery de Peyrac).
36. Pour alléger le tableau, nous ne répétons pas les références de chaque excom m unication : on les
trouvera dans les notes au fil du texte.
37. Innocent VI, lettres secrètes et curiales, cit., t. Ett, n° 1857.
38. L . BARTHELEMY, Inventaire chronologique et analytique des chartes de la maison des Baux,
M a r s e ille , 1882, n° 435 (29 a o û t 1365) ; Lettres secrètes et curiales du pape Urbain V (1362-1370) se
rapportant à la France, éd. P. LECACHEUX, G. M OLLAT, P a r is , 1902-1955, n° 1927.
39. Lettres secrètes et curiales du pape Grégoire X I relatives à la France, éd. L . M lR O T , H. JASSEMIN,
J. VffiLLiARD, G. M o l l a i et E.-R. L a b a n d e , Paris, 1936-1957, n° 2992 (18 juin 1373).
232 G e r m a in B u taud

Des années plus tard, en 1404, le chevalier Humbert de Beaumont, originaire


du Valentinois, fut à l’origine de l’occupation de plusieurs localités situées à la
frontière du Comtat. À la fin de sa vie, en 1429, il renoua avec la violence en
agressant des voyageurs se rendant à Avignon40. En 1414, la famille Baschi,
originaire d’Ombrie, ne voulut pas rendre le château de Malaucène à leur suzerain
le pape après la mort de son détenteur Bemardon de Serres et fut excommuniée41.
Le dernier chef de guerre à évoquer dans cette catégorie de capitaine de petites
guerres privées est Pierre Troignon, qui agissait au nom du dauphin Louis II. Le
23 juillet 1451, à l’aurore, il attaqua par surprise Valréas avec une centaine
d’hommes. La ville fut soumise au pillage et quatre habitants trouvèrent la mort
dont l’épouse d’un notable42. Mais l ’affaire n’alla pas plus loin.
Les autres hommes de guerre excommuniés par les papes sont plus célèbres et
leur conflit eut parfois une portée à l’extérieur du Comtat Venaissin. Robert de
Duras était un membre de la dynastie angevine de Naples et fut excommunié pour
s’être emparé du château des Baux43. L’Archiprêtre fut probablement excommu­
nié, même s’il épargna le Comtat. Nous connaissons déjà la Croisade qui visa la
Grande Compagnie de Pont-Saint-Esprit. En 1368, après l’attaque de la Provence
par ses compagnies, Bertrand du Guesclin et quatre capitaines de compagnies
furent excommuniés pour n’avoir pas respecté leur engagement d’épargner les
terres de l’Église44.
À la fin du XIVe siècle, le pays subit une guerre omniprésente catalysée par
Raymond de Turenne (un neveu de Grégoire XI) qui fut excommunié plusieurs
fois. Les bulles originales d ’excommunication, issues des archives angevines,
sont aujourd’hui conservées aux Archives Nationales45. Il faut enfin évoquer un
parent par alliance de Raymond de Turenne, Geoffroy Boucicaut, le frère cadet de
Jean Boucicaut, maréchal de France. Il avait été à la tête de l’armée qui assiégea

40. Pour ces derniers crim es, la lettre de rém ission de Charles VU fut donnée à Jam eau en m ai 1430. Les
bulles d ’absolution de M artin V sont du 13 juillet suivant, elles stipulaient qu’Hum bert devait restituer
la rançon à ceux qu’il avait capturés, G. BRIZAJRD, Histoire généalogique de la maison de Beaumont en
Dauphiné, Paris, 1779, t. I, p. 155-156 ; t. H, p. 427-428 ; J. CHEVALIER, Mémoires pour servir à
l ’histoire des comtés de Valentinois et de Diois, Paris, 1906, t. II, p. 98-99.
41. Par une bulle du 5 mars 1414, C. FAURE, Étude sur l ’administration du Comtat Venaissin du XIIIe au
XVe siècle (1229-1417), Paris-Avignon, 1909, p. 168.
42. Archives départementales de Vaucluse : 3 E 71/227, f®47 v° (relation du notaire Robert Du Bosquet),
cf. J.-P. ISNARD, « Une équipée de quelques habitants du Valentinois ou la prise de Valréas », dans
Bulletin de la société d ’archéologie et de statistique de la Drome, 2 6 , 1892, p. 251-252.
43. Le pape ordonna à l’archevêque d ’Arles de procéder canoniquem ent contre Robert de Duras le 2 mai
1355 , Innocent VI, lettres secrètes et curíales, cit., t. m , n° 1486.
44. L a bulle d ’excom m unication est du 1er septembre 1368, Lettres secrètes et curiales du pape Urbain V
(1362-1370) se rapportant à la France, cit., n° 2839 ; M . PROU, Étude sur les relations politiques, cit.,
p . 161-163.
45. A. N. : P 1351, n°* 6 9 4 ,6 9 6 ,6 9 7 ,6 9 8 ,6 9 9 .
L ’EXCOMMUNICATION DES AGRESSEURS DES TERRES DE L'ÉGUSE 233

Benoît X m après la première soustraction d’obédience de 1398. En 1425-1427, il


se retourna contre les terres de l’Eglise46.
Entre temps, la deuxième soustraction d’obédience provoqua le siège du
palais apostolique détenu par les partisans de Benoît XIH, le pape déchu par le
concile de Pise. Une bulle du 1er septembre 1410 transforma cette lutte contre les
Catalans en une croisade avec des indulgences promises à ceux qui personnelle­
ment ou pécuniairement y prendraient part47. Cette bulle n’avait pu être mise à
profit par le cardinal de Thurey, mort prématurément48. Mais elle le fut ensuite
par les Avignonnais quand ils demandèrent à la ville de Carpentras d’envoyer des
hommes pour les aider à combattre ceux qui étaient présentés comme des infi­
dèles, des païens et des ennemis de la foi qui polluaient le saint temple de Dieu et
en avaient fait une caverne de brigand. Ils y gagneraient la rémission de leurs
péchés49. De fait, la croisade fut prêchée à Avignon, dans l’église et sur la place
Saint-Didier, le 12 février 1411, trois jours avant un assaut général du palais50.

Les bulles d’excommunication sont des documents composites. Elles adoptent


une phraséologie faite d’emphase et multiplient les énumérations de violences
stéréotypées. Dans le même ordre d’idée, la bulle du 16 avril 1394 contre
Raymond de Turenne commence par une excommunication « tout azimut » des
ennemis de l’Église : plusieurs types d’hérétiques (dont les Patarins et les Pauvres
de Lyon), les fraticelles, les pirates, ceux qui imposent de nouveaux péages, ceux
qui font du commerce avec les Sarrasins, les forgeurs de fausses bulles, ceux qui
agressent les curialistes, ceux qui occupent des localités ou des châteaux du
Comtat, les partisans des papes de l’autre obédience, avant d’en venir à Raymond
de Turenne et ses complices51.
Mais il ne faudrait pas croire que les bulles n’en restent qu’aux lieux
communs et aux généralités. Elles contiennent en effet des faits précis, bien
qu’évoqués sans indications de date. On apprend ainsi que Bertrand de Baux fut à

46. Cf. infra.


47. N. VALOIS, La France et le grand schisme d ’Occident, Paris, 1896-1902, t. IV, p. 163.
48. P ar une lettre du 11 septem bre 1410 aux syndics de Caipentras, le cardinal de Thurey, légat, leur avait
dem andé l ’envoi de soldats pour le 13 septembre au plus tard. M ais la référence à la croisade n ’y est
pas explicite, J. FORNERY, Histoire du Comté Venaissin et de la ville d ’Avignon, Avignon, 1 9 0 9 ,1.1,
p. 423-424 ; t. H, p. 475 pour le texte de la lettre.
49. Pour le texte de la lettre adressée aux dirigeants de Caipentras, cf. J. FORNERY, Histoire du Comté
Venaissin, cit., t. H, p. 476-477. Une lettre similaire fut envoyée à Orange, cf. P. PANSIER, « Les sièges
du palais d ’Avignon sous le pontificat de Benoît X in », dans Annales d ’Avignon et du Comtat
Venaissin, 9 ,1 9 2 3 , p. 60.
50. F.-Ch. C a r r e r i , « Chronicon parvum Avinionense de Schismate et bello (1397-1416) », dans Annales
d ’Avignon et du Comtat Venaissin, 1916, p. 169 ; P. PANSIER, « Les sièges du palais d ’Avignon », cit.,
p. 61 ; N. VALOIS, La France et le grand schisme d ’Occident, cit., t. IV, p. 165-166.
51. A. N. : P 1351, n° 696.
234 G e r m a in B u taud

l’origine de l’assassinat d’un juriste. La première bulle d’excommunication de


Raymond de Turenne, qualifié de fils ingrat « qui vomit à la face de l’Église le
lait sucé à son sein maternel52 », est très riche en données factuelles. Elle propose
un relevé détaillé de ses méfaits. A une date incertaine, Raymond de Turenne
dirigea personnellement une attaque contre Vaison-la-Romaine dont il essaya de
s’emparer. Il n’y parvint pas, mais ses hommes purent se saisir d’Oppède et de
Beaumes-de-Venise, faire main basse sur le butin, capturer des villageois et
quitter les lieux. D’autres attaques furent menées contre Visan et Ménerbes, mais
aussi Pierrelatte et Robion et ne furent déjouées que grâce à la vigilance des habi­
tants53. Ainsi, par une telle bulle d’excommunication, la papauté construisait et
diffusait un réquisitoire argumenté contre son ennemi.
En outre, certaines bulles ne se contentaient pas de la condamnation d’un
seul chef de guerre, mais proposaient la liste nominative de ses complices
0complices, satellites, fautores) ; ce qui implique toute une procédure en amont
pour les identifier.
La bulle frappant Hugues Adhémar en décembre 1355 énumère ainsi cinquante-
trois ou cinquante-quatre de ses complices. On reconnaît une poignée de nobles,
trois hommes qualifiés de maîtres, très probablement des notaires, les autres étant
de simples habitants. La série de bulles visant Raymond de Turenne est encore
plus riche d’informations. La première bulle mentionne cinquante-sept partisans.
Trois chevaliers figurent au début de la liste54, puis on trouve Amaury de Séverac,
futur maréchal de France et d’autres capitaines. Au total, la bulle semble
comprendre les moindres chefs de lance : tout l’état-major et les « officiers » de
Raymond de Turenne étaient ainsi mis au ban de la société chrétienne55. Les
bulles ultérieures montrent que cette liste fut mise à jour et réactualisée. Ainsi en
1394, on supprima plusieurs hommes d’armes des censures. La raison la plus pro­
bable est qu’ils avaient comparu devant la cour pontificale comme prévu.
Benoît Xffl, reprenant les procédures contre Raymond de Turenne, réemploya
l ’ancienne liste mais ajouta seize nouveaux criminels56.
Ces bulles résultaient donc d’une véritable enquête. C’est ce que Ton remarque
également pour l’excommunication de Geoffroy Boucicaut. L’administration de
Martin V, pourtant en Italie, fut capable d’énumérer vingt-sept de ses complices57.

52. A. N. : P 1351, n° 694 ; N. VALOIS, « Raymond de Turenne et les papes d ’Avignon (1386-1408) »,
dans Annuaire-Bulletin de la Société de l ’Histoire de France, 26, 1889, p. 235 ; N. VALOIS, La France
et le grand schisme d ’Occident, cit., t. D, p. 355.
53. A. N. : P 1351, n° 694 ; N. VALOIS, « Raym ond de Turenne », cit., p. 220.
54. Gantonnet d ’Abzac, Guillaume Pot et Tristan Roger de Beaufort.
55. A. N .: P 1351, n« 694.
56. A. N . : P 1351, n°s 69 6 ,6 9 7 ,6 9 8 ,6 9 9 .
57. Cette bulle doit être de la fin décembre 1426. J.-J. Gib e r t i , L ’Histoire de la ville de Pernes, M arseille,
1925, p. 458-459 ; J. FORNERY, Histoire du Comté Venaissin, cit., t. I, p. 442 ; P. Pa n sie r , Les
Boucicaut à Avignon, cit., p. 67-68.
L ’EXCOMMUNICATION DES AGRESSEURS DES TERRES DE VÉGLISE 235

On retrouve en tête Charles de Poitiers, des nobles mais aussi de modestes servi­
teurs, comme Jean Perinei, alias Perret, secrétaire de l’évêque de Valence et deux
frères carmes. Il s’agit d’une liste bien informée, même si l’un des excommuniés,
Jean de Champeyroux, affirma qu’il n’avait pas participé à la guerre et était resté
chez lui en Touraine58.
Cette capacité d’enquêter pour constituer une liste d’ennemis à ostraciser est
une manifestation du développement de l ’administration pontificale, et de son
efficacité. Les évêques et les archevêques pouvaient cependant être aussi éner­
giques pour collecter les noms de leurs ennemis. Une bulle fulminée en février
1402 par l ’archevêque de Vienne contre les frères Torchefelon leur associait
trente-neuf complices. Elle les suspectait par ailleurs de l’hérésie vaudoise et
signalait qu’ils avaient créé, en dérision de la dignité ecclésiastique, un pape, un
archevêque, un official, et leur demandaient l ’absolution de leurs crimes.. ,59
La phraséologie particulière des bulles d’excommunication - la part de tradi­
tion que renferme ces textes contre des mauvais chrétiens, le souci de faire rentrer
chaque ennemi dans la catégorie prédéfinie des ennemis de l’Église - ne doit
donc pas faire oublier que le texte affiché sur les portes et proclamé dans les
diocèses était aussi le résultat d ’une procédure spécifique, d’une véritable enquête
qui visait un chef de guerre et son entourage, coupables de crimes précis. En ce
sens, pour reprendre des catégories de canonistes, l’excommunication était
ab homine, émanant d’un pape déterminé, per modum praecepti particularis, se
rapportant à un fait particulier ou à un certain nombre de personnes seulement.

D if f u s io n e t e ffic a c it é d e s e x c o m m u n ic a t io n s po n t ific a l e s

À première vue, la liste assez longue des ennemis de l’Église incline à penser
que l’excommunication pontificale était peu dissuasive. L’efficacité de l’arme
spirituelle semble bien émoussée. Toutefois, plusieurs indices montrent que
l’excommunication n’était pas vaine pour les autorités et que les gens d’armes
eux-mêmes les considéraient avec sérieux.
Ainsi les menaces d’excommunication pesant sur les ennemis de l’Église
étaient-elles réitérées quand le danger approchait, comme un élément de la
routine de la mise en alerte. Au début de l’été 1374, des troupes de Bretons
étaient massées dans le Bas-Languedoc et la rumeur de leur venue en Provence
courait. La proximité de ces troupes inquiéta immédiatement toute la région60.

58. P. PANSIER, Les Boucicaut à Avignon, cit., p. 68,260-261.


59. C. F a u r e , Histoire de la réunion de Vienne à la France (1328-1454), Grenoble, 1907, p. 184.
60. Ainsi le 11 juin 1374, l ’évêque de Viviers ordonnait à ses officiers d ’inspecter les faubourgs et de faire
détruire tout ce qui était néfaste à la sécurité de la ville, J. RÉGNÉ, Histoire du Vivarais, Largentière,
1921, t. n,p. 200-201.
236 G e r m a in B u taud

La papauté lança aussitôt l’excommunication contre quiconque envahirait le


Comtat61 et mit en alerte ses sujets62. De même, l’année suivante, le pape fit
publier à Orange les procès contre les envahisseurs du Comtat : il visait parti­
culièrement Bertrand de Baux qu’il avait déjà excommunié63.
En diffusant et en publiant les bulles d’excommunication dans de nombreux
diocèses, la papauté pouvait espérer dissuader des gens de guerre de rejoindre ses
ennemis. Ainsi en août 1394, alors que les officiers royaux proclamaient de leur
côté l’interdiction de franchir le Rhône pour agresser le pape, un moine fut payé
par la Chambre apostolique pour publier en France les procès contre Raymond de
Turenne64. En 1404, pour la même raison, les Comtadins et les Avignonnais se
soucièrent de faire excommunier Humbert de Beaumont. Leur délégation fit la
requête à Benoît X m qui se trouvait alors à Marseille. Ils obtinrent des bulles
d’excommunication dont on sait qu’elles furent publiées dans la judicature de
Valréas, dans le diocèse de Die et à Vienne65.
Dans le cas de la guerre contre Geoffroy Boucicaut, l’excommunication appa­
raît même comme une véritable prédication contre la guerre largement diffusée ;
non sans efficacité. En effet, Avignon fit alors de grands efforts pour recruter des
soldats et envoya à cette fin deux émissaires, l’un en Auvergne, l’autre dans la
région lyonnaise. Or ce dernier, le marchand italien Berto Buzaffi, a laissé une
correspondance qui évoque très directement la « logistique » de la publication
d’une bulle d’excommunication, celle de décembre 1426.
Citons sa lettre aux syndics d’Avignon du 21 janvier 1427, que nous tradui­
sons du provençal :
« J’ai fait publier nos excommunications si authentiquement et avec une si grande
solennité que toutes les cloches de Lyon ont sonné, qu’on les a publiées et traduites en
français (romansar). Et le curé principal a nommé chaque homme, un par un et le
prédicateur (sermonador) l’a fait après dîner et a dit pubüquement toutes les malédic­
tions. J’ai fait scellé les copies [de l’excommunication] par le sceau de monseigneur
[l’archevêque] de Lyon et je les ai affichées à Saint-Jean et Saint-Nizier qui sont les
grandes églises d’ici. J’en ai fait faire des copies et je les ai envoyées à travers le

61. L. M lR O T , « Sylvestre Budes et les Bretons en Italie », dans Bibliothèque de l'École des Chanes, 58,
1897,p. 588.
62. Archives communales de L’Isle-sur-la-Sorgue : CC 42, f° 2 r° (26 et 29 juin 1374 : lettres ordonnant de
faire bonne garde).
63. K.-H. SCHÄFER, Die Ausgaben der Apostolichen Kammer unter den Pasten Urban V. und Gregor XI.
(1362-1378), Paderborn, 1937, p. 573 (25 juin 1375 : paiem ent du m essager pour avoir fait ces publi­
cations).
64. Archivio segreto Vaticano : cam. ap., Introitus, et Exitus 3 7 1 ,f°8 7 v° (25 août 1394).
65. Bibliothèque municipale de C arpendas : m s. 795, f° 22 v° ; Archives départementales de Vaucluse :
C 142, f° 38 v° ; C 144, f° 3 r°.
L ’EXCOMMUNICATION DES AGRESSEURS DES TERRES DE L ’ÉGLISE 23 7

diocèse. Ainsi, l’excommunication est si bien publiée que tout le monde en a peur, par
l’amour de Dieu »66.
Une deuxième lettre du 25 janvier 1427 nous apprend que cette proclamation
eut un effet immédiat puisqu’un chevalier de Villeffanche-sur-Saône fut convo­
qué devant l’archevêque car son fils faisait partie des complices de Boucicaut.
Berto Buzaffi ajoute ensuite :
« Dans ce pays, on tient grand compte de l’excommunication par la façon dont elle a
été publiée, comme je vous en fait part dans une autre lettre. Et ce jour, j’ai envoyé le
procès en Auvergne pour le faire publier dans tout l’évêché de Clermont car on m’a dit
que dans cette région nos ennemis se rassemblent »67.
Pour les contemporains, l’excommunication pouvait avoir donc une réelle
utilité. Bien proclamée, et véritablement prêchée en langue vernaculaire, selon
des cérémonies qui pouvaient être longues68, il s’agissait d’une parole qui pouvait
dissuader des hommes d’armes de rejoindre une expédition militaire hostile. Des
rites séculaires accroissaient la force de la parole : on actionnait les cloches des
églises, comme le signale Buzaffi, symboüquement on éteignait des cierges pour
signifier l’exclusion des excommuniés de la société des fidèles. La dernière bulle
de Benoît X m contre Raymond de Turenne indiquait des rites de malédiction.
L’interdit était jeté sur tous les lieux où résidaient Raymond et ses compüces. Les
prêtres devaient chaque dimanche et jour de fête organiser une procession en
portant une civière devant la porte des excommuniés ou, du moins, à travers les
chemins, en chantant le psaume 109, le psaume imprécatoire, puis lancer à terre
trois cailloux en signe de malédiction étemelle69. Les chevaliers et les seigneurs
perdaient leur titre et n’apparaissaient plus que comme olim miles, olim dominus.
Les coupables devaient ainsi de soumettre, se présenter en consistoire afin d’être
jugés et réconciliés avec l’Église, faire pénitence et restituer leur butin.
Que penser cependant de l’attitude des hommes de guerre face à ces excom­
munications ?

66. « Yeu ay facbs publicar nos escumenges si altenticament et an ci grant solempnitat que totas las cam ­
panas de Lion sonant, et fachas publicar et rom ansar las et lo curat m ajor nomnat hom e par hom e et lo
sermonador après dinar, et dire públicam ent tochs los m aleficis, et fach sagellar las copias del sagel de
m ossen de Lion, et clavar à sant Juhan et à sant Nezier, que son las grans gleysas d ’ayssi, et fach far
copias et m andat las per la diocesia. Si es si ben publicade que tot lo m onde n ’a paor per amor de
dieu », P. PANSIER, Les Boucicaut à Avignon, cit., p. 244.
67. « En aquest pays fan grant conte de l ’escumenge en la m aniera que es estat publicat com m a per autra
vos ho ay m andat, et aquest jort ay m andat lo proces en Alvem ha per far lo publicar per tota Pavescat
de Clarmont, car hon m ’a dich que en aquel pays se acampon nostres enemics », P. PANSIER, Les
Boucicaut à Avignon, cit., p. 248.
68. On peut même se dem ander si les bulles visant Raymond de Turenne étaient intégralement lues ou
traduites, tant elles sont longues et com portent des répétitions...
69. A. N. : P 1351, n° 699 ; N. Va l o is , « Raymond de Turenne », cit., p. 247.
238 G e r m a in B u taud

L’attitude de défi est imaginée par Jean Froissart à propos de Raymond de


Turarne auquel il prête des paroles arrogantes, ironisant sur l’impuissance de
Clément VU :
« Là en dedens je pense bien avoir fin de guerre à mon oncle ce pape d’Avignon et aux
cardinaulx qui ne me veulent faire nul droit et me retiennent de force tout ce que
mon oncle pape Grégoire me donna et ordonna. Es me cuident lasser par moy faire
excommunier, mais non feront70. Es prient chevaEiers et escuiers et les absolvent de
peine et de coulpe pour moy guerroier ; mais ils n’en ont nul talent. J’auroye plus de
gens d’aimes pour mil florins que ils n’auroient pour toutes les absolutions que ils
pouiroient faire et donner en sept ans »71.
Mais ce texte n’est pas qu’un témoignage sur l’inefficacité des censures ecclé­
siastiques contre Raymond de Turenne, il nous apprend aussi que Clément VII
essaya de se rallier des fidèles du baron en levant l’excommunication qui les
frappait, même si cela ne suffit pas pour renverser la situation.
Le rapport des gens de guerre vis-à-vis de l ’excommunication était en effet
complexe et contradictoire. À court terme, les chefs de guerre assumaient d’être
exclus de la communauté chrétienne. L’excommunication pouvait même jeter de
l’huile sur le feu. Quand Urbain V, alors en Italie, fit rédiger le 1er septembre
1368 l’excommunication de Bertrand du Guesclin il craignit que cela n’enveni­
mât les choses. Pour des raisons diplomatiques, il n’adressa la bulle qu’à l’official
d’Avignon afin d’éviter, comme il le dit lui-même, des inimitiés au recteur
Philippe Cabassole. De plus, il attendit le 14 septembre pour expédier la bulle et
demanda à Philippe Cabassole de ne l’utiliser que s’il le fallait vraiment72.
Les hommes de guerre restaient en effet sensibles au poids de l’excommuni­
cation et essayaient souvent de se faire absoudre. Cette demande d’absolution ne
doit pas être négligée dans les années 1360 de la part des Grandes Compagnies73.
On sait que, durant l’été 1365, elles se rallièrent au projet de croisade imaginée
par la papauté et dont Bertrand du Guesclin se fit en quelque sorte le prédicateur.
L’expédition, qui fit étape à Avignon, leur permettait de se laver des excommuni­
cations, tout en offrant des perspectives de profit : la solde qui leur était promise,
puis le pillage de la Castille de Pierre le Cruel, enfin le pillage du royaume des
Sarrasins74.

70. Froissart place cette parole en 1391, soit avant la prem ière excom m unication de Raymond de Turenne.
71. JEAN Froissart, Chroniques, éd. J . Kervyn de LETTENHOVE, Bruxelles, 1867-1877, t. XIV, p. 297.
72. Archives départementales de Vaucluse : B 7, f° 52 r° ; L .- H . LABANDE, « Bertrand du Guesclin et les
États pontificaux de France », dans Mémoires de l'Académie de Vaucluse, 2e série, 4, 1904, p. 75 ;
D. W H IT M A N , Calendar o f the Letters o f Arnaud Aubert, camerarius apostolicus, 1361-1371, Toronto,
1992, p .2 7 3 .
73. Cf. N. HOUSLEY, « The M ercenary Com panies, the Papacy », cit., n. 22, p. 278.
74. K. Fowler, Medieval mercenaries, cit., p. 143-149 ; N. HOUSLEY, « The Mercenary Companies, the
Papacy », cit., p. 279.
L ’e x c o m m u n ic a t io n d e s a g r e s s e u r s d e s t e r r e s d e l ’é g l is e 239

Cette préoccupation de l’excommunication apparaît particulièrement dans la


carrière de Geoffroy Boucicaut. On a vu qu’en septembre 1398, il se mit au
service du Sacré Collège en rébellion ouverte avec Benoît XIII, qui l’excommu­
nia. Cependant, grâce à son frère, gouverneur de Gênes, il put recevoir une bulle
d’absolution le 27 décembre 1407. Il lui fallait cependant accomplir une lourde
pénitence, qu’il est intéressant de signaler.
Son devoir consistait à se rendre l’année suivante à Avignon personnellement
et d’y résider du mercredi des cendres à Pâques. Tous les mercredis et jeudis des
semaines du carême, il devait dès le lever du jour visiter, la tête découverte et
vêtu d’une simple chemise, les églises paroissiales et les quatre couvents
mendiants de la ville et ensuite se rendre devant les portes du palais apostolique
pour réciter des prières à genoux. En outre, il fallait qu’il se rende à Saint-
Iacques-de-Compostelle et qu’il fonde dix chapellenies perpétuelles, chacune
d’un revenu annuel de trente francs, soit trois à Avignon, trois à Toulouse, trois à
Paris et une à Montpellier. Toute sa vie, il devait jeûner pendant le carême, entiè­
rement les mercredis, et au pain et à l’eau les jeudis. Enfin, il devait faire un pèle­
rinage à Jérusalem75.
Mais l'accomplissement de cette pénitence fut suspendu, par une bulle ulté­
rieure76. Après avoir hérité de son frère, Geoffroy Boucicaut retomba dans ses
penchants violents en Provence et en Comtat. En août 1425, deux de ses fami­
liers, dont un docteur ès lois, se rendirent à Avignon auprès du camérier François
de Conzié pour faire un ultimatum : si Geoffroy n’obtenait pas l’annulation des
excommunications prononcées contre lui à l ’instigation de l’abbé de Montmajour,
il promettait de commettre contre les terres d’Église des dévastations dix fois
supérieures à celles commises autrefois par Raymond de Tureime77. On voit le
paradoxe : faire la guerre au pape pour qu’il lève une excommunication.
De fait, un petit conflit éclata, comportant deux phases. Geoffroy fut d’abord
mis en échec à Châteauneuf-du-Pape. Par traité (22 avril 1426), il abandonna ses
possessions comtadines mais en compensation devait toucher le complément de
la dette de la papauté à son égard. Le vicaire et le recteur devaient demander au
pape la levée des excommunications qui le frappaient, notamment à cause de
l’abbé de Montmajour78. Ce qui fut fait79.

75. F. E hrle , « Neue Materialen zur Geschichte Peters von Luna (Benedicts Xm .) », dans Archiv fier
Literatur- und Kirchengeschichte des Mittelalters, 6,1892, p. 146. La lourdeur de cette pénitence est à
la mesure d’un crime, dont Benoît X m , enfermé dans son palais, le 21 mai 1399, avait affirmé qu’il
était impardonnable, ibid., p. 305.
76. Ibid., j,. Al (13 février 1408).
77. Cet ultimatum date du 14 août 1425, P. PANSIER, Les Boucicaut à Avignon, cit., p. 228-230. Mais
P. Pansier, dans le corps de son texte, le situe le 25 janvier 1425, ibid., p. 52.
78. P. PANSŒR, Les Boucicaut à Avignon, cit., p. 230-233,57-58.
79. F. EHRLE, « Aus den Acten des Afterconcils von Perpignan 1408 », dans Archiv fu r Literatur- und
Kirchengeschichte des Mittelalters, 5,1889, p. 85 (23 mai 1426).
240 G e r m a in B u taud

C’est la reprise des hostilités (prise de Vaison-la-Romaine) qui motiva la bulle


d’excommunication dont nous avons suivi la proclamation à Lyon. Assiégé à
Livron, Boucicaut dut capituler en mai 1427. Mais il obtint finalement avec ses
complices la levée de l’excommunication.
On voit donc que l’excommunication comptait dans les négociations avec les
gens de guerre. C’était un élément qui entrait dans le rapport de force entre les
deux camps. L’absolution venait en général parachever le règlement des conflits
et était accordée en contrepartie de la soumission de l’ennemi.

Dans un cas exceptionnel, cette soumission fut particulièrement forte et mérite


d’être détaillée car l’on retrouve en plein XVe siècle des rites de pénitence
publique digne de l’époque féodale. Pierre Troignon et ses complices avaient été
excommuniés le 2 août 145280. Quand la paix se fit entre le Dauphin et le cardi­
nal de Foix, ils cherchèrent à obtenir leur absolution. Avec l’appui de Louis II, ils
obtinrent d’abord des sauf-conduits pour que trois d’entre eux se rendent à
Avignon et traitent avec le cardinal de Foix. Celui-ci accepta de lever l’excommu­
nication mais à certaines conditions : la confession des crimes par chacun des
coupables et la promesse expresse de restituer l’argent et les objets volés, ou leur
valeur en cas de perte. Enfin, Pierre Troignon et ses complices devraient se rendre
aux prochaines assises tenues à Mondragon, le 8 avril 1454, en présence des
députés de Valréas. Le déroulement de cette assemblée judiciaire n’est pas connu
mais chaque coupable y fit l’aveu du butin qu’il avait prit, ce qui fut consigné
dans un rôle.
Le rite d’absolution se déroula le 30 mai suivant, lors de grandes assises
tenues à Valence, présidées par le vicaire et official d’Avignon, Raymond Talon,
délégué par l’autorité apostolique. Les deux syndics de Valréas, Robert du
Bosquet, notaire, et Raymond de Chambaud, qui avait perdu sa femme dans
l’attaque de 1451, étaient là, tandis que les excommuniés étaient défendus par
l’official de Valence et un conseiller delphinal. On donna lecture du rôle dressé à
Mondragon dont chacun des coupables dut confirmer sous serment l’exactitude.
Le butin d’une cinquantaine de participants à l’expédition est ainsi connu en
détail. Pierre Troignon avait gagné 200 écus neufs, son serviteur Robin le Rède
« deux linceuls de petite valeur, ung chapeu de paille, une émine de civade, ung
paternoster d’ambre ». Ainsi voit-on défiler les pièces de monnaie, les vêtements,
les écuelles, les chandeliers, les arbalètes, les couteaux et même un livre de
matines historié et un bonnet d’enfant... Les comparants promirent de faire
parvenir à Valréas avant le 10 juin les sommes et objets spécifiés, ou avant Noël

80. L’excommunication fut confirmée par Calixte m le 25 février 1458 et par Pie H le 17 janvier 1459,
F. BARON, Le Cardinal Pierre de Foix le Vieux (1386-1464) et ses légations, Amiens, 1920, p. 110-111,
n. 7.
L ’e x c o m m u n ic a t io n d e s a g r e s s e u r s d e s t e r r e s d e l ’é g l is e 241

s’ils ne les avaient plus en leur possession. Ils pouvaient également les déposer au
lieutenant du sénéchal de Montélimar. Tous s’obligèrent devant les cours de
justice à la façon d’une reconnaissance de dette. Ensuite, ils demandèrent aux
syndics de Valréas leur consentement à la levée des sentences d’excommunica­
tions lancées contre eux. Enfin, après ce consentement, tous se mirent à genoux
devant l’official, renouvelèrent leurs aveux et reçurent l’absolution. Pierre
Troignon fut le dernier à observer le cérémonial, mais in extremis, au moment où
la séance était levée, un excommunié parut dans la salle d’audience et avoua son
butin, un manteau usé et un autre fort petit, et il fut absous81. Une cérémonie
similaire fut organisée à Montélimar le 2 juin, où comparurent le seigneur de
Chabrillan et dix autres coupables. Quelques retardaires remboursèrent leur
méfait jusqu’en 145982.
L’efficacité des sentences ecclésiastiques dans ce cas s’explique assez bien.
Les excommuniés étaient originaires du Dauphiné, de Montélimar, Livron, Loriol
en particuber. La proximité du pouvoir pontifical faisait que l’excommunication
était appliquée et constituait un réel handicap social.

Des éléments que nous avons présentés, il ressort que l’excommunication


visant les agresseurs des terres pontificales à la fin du Moyen Âge est une parole
complexe. Ces bulles solennelles sont les héritières d’une longue tradition de
condamnation des ennemis de l’Église, de condamnation des perturbateurs de la
paix. Au temps de la papauté avignonnaise, ce discours contre la violence fut
enrichi dans deux sens. D’une part, les papes « sanctuarisèrent » leur territoire,
rendant automatiques l’excommunication de leurs ennemis, inventant ainsi une
nouvelle catégorie juridique. D’autre part, le contexte militaire des Grandes
Compagnies les incita à accroître de façon générale la virulence de leur condam­
nation des gens de guerre.
Les bulles d’excommunication peuvent être considérées à la fois comme un
discours et comme une pièce de procédure. Elles véhiculent toute une phraséo­
logie stéréotypée sur les violences, mais se nourrissent aussi d’une enquête judi­
ciaire qui permet d’incriminer les persécuteurs de l’Église pour des faits précis et
d’identifier leurs compbces. L’institution ecclésiastique y dressait le portrait de
ses ennemis et le diffusait largement auprès des populations, parfois même dans
plusieurs diocèses. L’excommunication peut ainsi s’apparenter à une prédication,
entouré d’apparat et de rites de malédiction.
Son pouvoir de dissuasion sur la société mihtaire, son effet préventif, était
cependant assez limité, mais il n’était pas nul. Certes, le renforcement des armes

81. J.-P. ISNARD, « Une équipée de quelques habitants du Valentinois » ,cit.,p . 263.
82. Tout ce qui précède est détaillé par J.-P. I s n a r d , « Une équipée de quelques habitants du Valentinois »,
cit.,p. 256-265.
242 G e r m a in B utaud

spirituelles n’empêcha pas les terres de l’Église d’être pendant près d’un siècle la
cible des guerriers. Mais l’on peut penser que les violences furent plus contenues
en Comtat qu’en Provence ou en Languedoc. De même, si l’excommunication
n’était pas suffisante pour discipliner les gens de guerre, elle était un moyen de
faire pression sur eux. Elle contribuait à saper leurs forces et mobilisait en
quelque sorte les populations contre eux. Les agresseurs de l’Église aspiraient
également à être pardonnés par leur victime et parfois faisaient-ils même répara­
tion de leurs crimes. Chaque conflit portait en lui une dialectique de l’excommu­
nication et de l’absolution. Ainsi, ce qui peut paraître comme une faiblesse de la
papauté, se trouve en fait au cœur de l’excommunication : celle-ci est temporaire,
et n’est pas que vindicative, mais cherche l’amendement des coupables et leur
conversion.

A n n e x e . Les p r o c é d u r e s d ’e x c o m m u n i c a t i o n

CONTRE LES AGRESSEURS DES TERRES DE L’ÉGLISE

D ate de C hef de guerre Complices de M otif de


l ’excom munication excom munié l ’excommunié l ’excom munication
1355, mai Robert de Duras ? [Occupation des Baux]
1355,4 décembre Hugues Adhémar, 53 ou 54 complices Attaque de Pierrelatte
seigneur de et d’Aubignan
Lagarde-Adhémar
1361, 8 janvier (croisade) Grande Compagnie Occupation de
Pont-Saint-Esprit
1365, vers août Raymond V de Baux, Bertrand de Baux et Prise de Courthézon
prince d’Orange d’autres
1368,1er septembre Bertrand du Guesclin 4 capitaines Agression du Comtat
1373, 18 juin Bertrand de Baux, Complices non Meurtre d’un juriste,
seigneur de Gigondas désignés attaques de curialistes
1393,19 décembre Raymond de Turenne 57 complices Ensemble de méfaits
(monition)
1394,16 avril Raymond de Turenne 49 complices idem
1397, 20 août (monition) Raymond de Turenne 53 + 16 complices idem
1397,19 octobre Raymond de Turenne 53 + 16 complices idem
1398,15 février Raymond de Turenne 53 + 15 complices idem
1398, septembre Geoffroy Boucicaut ? [meurtre du régent
du Comtat,
attaque du palais]
1404 Humbert de Beaumont, ? [Agression du Comtat]
seigneur de Pélafol
1410,1er septembre Partisans de Benoît X m Occupation du palais
apostolique d’Avignon
1414, 5 mars Famille Baschi Occupation du château
de Malaucène
1426, fin décembre ( ?) Geoffroy Boucicaut 27 complices [Prise de Vaison]
1429 Humbert de Beaumont ? Agression de voyageurs
1452,2 août Pierre Troignon ? Attaque de Valréas
IL A U FONDEMENT
DE LA COMMUNITAS URBAINE
PRATIQUES D E LA PAROLE D E PAIX
DANS L’H ISTO IR E D E L’ITALIE U R BA IN E

R o s a M a r ia D e s s í

« En chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l ’homme d ’hier ; c ’est même l ’homme
d ’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous, puisque le présent n 'est que bien peu de
choses, comparé à ce long passé au cours duquel nous nous sommes formés et d ’où nous résultons.
Seulement, cet homme du passé, nous ne le sentons pas, parce qu’il est invétéré en nous ; il forme la partie
inconsciente de nous-mêmes. Par suite, on est porté à n ’en pas tenir compte, non plus que de ses exigences
légitimes. Au contraire, les acquisitions les plus récentes de la civilisation, nous en avons un v if sentiment
parce qu’étant récentes elles n'ont pas encore eu le temps de s'organiser dans l ’inconscient »
(É. Durkheim, L ’Évolution pédagogique en France, Paris, 1938, p. 16).

U HABITUS ET LA PROPHÉTIE

ans une étude consacrée aux pratiques de la parole de paix dans l’histoire de
D l’Italie urbaine, la référence à François d’Assise paraît aller de soi1. Thomas
de Spalato évoque, en un passage fameux, le discours, auquel il avait assisté, que
François tint à Bologne en 1222 devant le palais du podestat, afin de réconcilier
les familles en lutte. Ce ne fut pas vraiment un sermon, écrit le chroniqueur, mais
une quasi-concio, développée à partir de trois mots : angeli, homines, daemones2.

1. Sur François et la paix, ainsi que sur le mythe du pacifisme franciscain, je renvoie à la contribution de
R . M lCH ETTI dans ce volume.
2. « Nec tamen ipse modum predicantis tenuit, sed quasi condonantis » (THOMAS D E SPALATO, Historia
Salonitarum, éd. P. A. L e m m e n s , « Testimonia minora saec. X m de sancto Francisco », dans Archivum
Franciscanum Historicum, 1, 1908, p. 69). Comme l ’a souligné tout d’abord C. DELCORNO (« Origini
della predicazione francescana », dans Francesco d'Assisi e Francescanesimo dal 1216 al 1226, Assise,
1977, p. 127-160, ici p. 150-153), le chroniqueur entend ici établir une analogie avec l’art oratoire des
dirigeants des cités. Z . ZAFARANA, « La predicazione francescana », dans Francescanesimo e vita reli­
giosa dei laici nel ’200, Atti dell’ VHI Convegno intemazionale, Assisi, 16-18 ottobre 1980, Pérouse,
1981, p. 205-250 (repris dans EA D EM , Da Gregorio a Bernardino da Siena. Saggi di storia medievale,
éd. O. C a p i t a n i , C. L e o n a r d i , E. M e n e s t ò , R. R u s c o n i , Pérouse-Florence, 1987), a insisté sur ce
point. E. A r t i f o n i , « Gli uomini dell’assemblea. L’oratoria civile, i concionatori e i predicatori nella
società comunale », dans La Predicazione dei frati dalla metà del ’200 alla fine del ’300, Atti del XXII
Convegno della Società intemazionale di studi francescani, Spolète, 1995, p. 141-188, ici p. 160-164,
est revenu de manière décisive sur cette question. Sur l’éloquence politique en Italie : E. A r t i f o n i ,
« Sull’eloquenza politica nel Duecento italiano », dans Quaderni medievali, 35, 1993, p. 57-78 ;
C. DELCORNO, « Professionisti della parola : predicatori, giullari, concionatori », dans Tra storia e
246 R o sa M a r ia D e s s í

Un autre récit bien connu, rapporté par la Compilatio Assisiensis dans les années
1240* 3, évoque la pacification réclamée par François pour mettre fin à un conflit
opposant l’évêque et le podestat d’Assise4. Malade et ne pouvant agir en
personne, François avait demandé à ses compagnons d’inviter le podestat et les
magnats de la ville à se rencontrer ad episcopatum et de chanter le Cantique de
frère Soleil, notamment les vers sur le pardon qu’il avait composés et ajoutés à
son Cantique « en cette occasion ». François avait annoncé que le conflit aurait
été ainsi résolu : « ils se pacifieront l’un l’autre et en reviendront à leur amitié et à
leur amour d’avant »5.
Comparons les deux récits. Le premier, limité à l’essentiel, se présente comme
une reportatio très succincte. L’événement est décrit sans les ornements caracté­
ristiques de la narration hagiographique : il n’y eut ni miracle, ni prophétie, mais
seulement des paroles de paix prononcées sous la forme d’une quasi-concio6.
Dans le second récit, la pacification est associée à une série d’événements mira­
culeux et à la réalisation d’une prophétie : le Cantum fratris Solis, chanté par les

simbolo. Studi dedicati a Ezio Raimondi, Florence, 1994, p. 67-90 ; E. ARTEFONI, « Retorica e organiz­
zazione del linguaggio politico nel Duecento italiano », dans Le Forme della propaganda politica nel
Due e Trecento (Trieste, 2-5 marzo 1993), Rome, 1994, p. 157-182 ; P. C a m m a r o s a n o , « L’éloquence
laïque dans l ’Italie communale (fin du xne-xrve siècle) », dans Bibliothèque de l'École des Chartes,
158, 2000, p. 431-442 ; R. M. D ESSI, « La giustizia in alcune forme di comunicazione medievale.
Intorno ai protesti di Giannozzo Manetti e alle prediche di Bernardino da Siena », dans Letteratura in
forma di sermone. I rapporti tra predicazione e letteratura nei secoli XIII-XVI (Bologna, 15-17 novem­
bre 2001), éd. G. AUZZA S, G. BAFFETTI, C. D e l c o r n o , Florence, 2003, p. 201-232, en particulier
p. 218-232. En ce qui concerne le début du discours de François d’Assise, les trois mots utilisés, à l ’ins­
tar du thème d ’un sermon (angeli, homines, daemones), font penser à la structure du De bono pacis
longtemps attribué à l’évêque Rufin d ’Assise, où sont distinguées trois sortes de paix : celle d ’Égypte
(du diable), celle de Babylone (du monde, entre les hommes) et enfin celle de Jérusalem (des bienheu­
reux et des anges). Contrairement à ce qui est suggéré par A. BRUNACCI et G. CATANZARO (Magistri
Rufini episcopi De bono pacis, Assise, 1986, p. 28-31), l ’auteur du De bono pacis n ’est pas le Rufin
évêque d ’Assise, mais sans doute Rufin de Sorrente. Voir à ce propos la récente édition du De bona
pacis par R. DEUTINGER, dans MGH Studien und Texte, 17, 1997, qui attribue l’oeuvre à l ’archevêque
de Sorrente, Rufin, ancien moine du Mont-Cassin.
3. Cf. E. P r in z t v a l l i , « Francesco e il francescanesimo : consapevolezze storiografiche e prospettive »,
dans Francesco d 'Assisi fra Storia, letteratura e iconografia, éd. F. E. CONSOLINO, Cosenza, 1996,
p. 69-81 ; R. M ICHETTE « Francesco d ’Assisi e l’essenza del cristianesimo », dans ibid., p. 37-67 et
ID EM , Francesco d ’Assisi e il paradosso della « Minoritas ».L a « Vita beati Francisci » di Tommaso
da Celano, Rome, 2004.
4. « Magna verecundia est vobis servis Dei, quod episcopus et potestas ita se ad invicem odiunt et nullus
de illorum pace et concordia se intromittit » (Compilatio Assisiensis, dans Fontes franciscani, éd.
E. M EN ESTÒ , S. B r u f a n i , G. C r e m a s c o l i et al., Assise, 1995, p. 1599-1600).
5. « Ite et coram episcopo et potestate et aliis qui sunt cum ipsis cantate “Cantum fratris Solis", et
“Confido in Domino ” quod ipse humiliabit corda ipsorum et pacificabuntur ad invicem et revertentur
ad pristinam amicitiam et dilectionem » (Compilatio Assisiensis, p. 1600-1601). Il n’est pas inintéres­
sant de signaler que dans le Speculum perfectionis, l’épisode est inséré sous la rubrique De spiritu pro­
phetiae (ibid. p. 2013-2015).
6. E. A r t i f o n i , « Gli uomini dell’assemblea », cit., p. 161-164.
P r a t iq u e s d e l a p a r o l e d e p a ix d a n s l ’h is t o ir e d e l ’I t a l ie u r b a in e 24 7

compagnons de François, est écouté, comme s’il s’agissait de l’Évangile, par le


podestat, agenouillé et en larmes, tandis que l’évêque se repent lui aussi publique­
ment de sa propre conduite. L’activité de paciaires, semble vouloir dire l’auteur
de la Compilatio Assisiensis, est l’une des raisons d’être des Mineurs ; l’efficacité
et la légitimité de l’intervention des frères paraissent du reste confirmées par la
prophétie du saint fondateur de l’ordre.
Pour saisir toute l’importance de la parole de paix, qu’elle concerne des
ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur, mais de toute manière, ici, des ennemis
chrétiens7, il faut envisager deux niveaux d’interprétation, qui apparaissent bien
dans les récits mettant en scène François d’Assise : il y a, d’une part, la paix
prêchée par François et, d’autre part, celle qu’il aurait prophétisée ; d’un côté, une
action à saisir dans son contexte, avec ses fondements culturels et, de l’autre, la
fonction, la légitimation et l ’instrumentalisation de celle-ci.
Si nous nous intéressons aux différentes manifestations de ce type de pacifi­
cation, nous rencontrons bien évidemment le mouvement de l’Alleluia de 1233,
clé de voûte de la prédication de paix au xme siècle, où les prises de parole et les
événements apparaissent dans une relation de cause à effet, car ils sont insérés
dans le temps bref, immédiat, de l’histoire. L’Alleluia représente une tentative de
paix entre la papauté, l’Empire et les cités, mais elle est aussi l’histoire de prédi­
cateurs mendiants qui assument le rôle de podestats et de podestats qui prêchent,
à une époque de redéfinition des formes et des gestes de la pratique oratoire,
laïque et ecclésiastique, en particulier lorsque celle-ci concerne le gouvernement
urbain8. L’Alleluia illustre, de ce point de vue, toute la complexité des rapports
entre litterati et illitterati9. Ce mouvement témoigne enfin de ce qu’en milieu
urbain, la parole de paix avait une fonction de restructuration sociale et de légiti­
mation du rôle des Mendiants-paciaires.
Mon point de départ n’est pas le concept de paix dans la littérature homilé-
tique, qui devrait de toute manière être comparée à la littérature théologique et
juridique, ni même la fonction de la parole de paix - dont il sera toutefois

7. J ’exclus donc ici les discours de paix qui avaient comme but la justification de la guerre contre les
Infidèles, car la problématique est en partie différente.
8. Sur les rapports entre papauté et lutte anti-hérétique, voir A. PIAZZA, « Affinché ... costituzioni di tal
genere siano ovunque osservate. Gli statuti di Gregorio IX contro gli eretici d’Italia », dans Scritti in
onore di Girolamo Arnaldi offerti dalla Scuola nazionale di studi medioevali, Rome, 2001 (Nuovi studi
storici, 54), p. 425-458, en particulier p. 457, ainsi que les contributions d’A. PIAZZA (avec la biblio­
graphie) et de M. Zerner dans ce volume.
9. Très vaste bibliographie sur la question. Pour ne citer que quelques titres fondamentaux :
H. GRUNDMANN, « Litteratus - illitteratus. Der Wandel einer Bildungsnorm vom Altertum zum
Mittelalter », dans Archiv f . Kulturgeschichte, 40,1958, p. 1-65 ; Y. CONGAR, « Clercs et laïcs au point
de vue de la culture au Moyen Age : Laicus = sans lettres », dans Studia mediaevalia et mariologica
P. Carolo Balie O P M ., Rome, 1971, p. 309-332 ; P. Z u m t h o r , « Litteratus / illitteratus. Remarques
sur le contexte vocal de l ’écriture médiévale », dans Romania, 106, 1985, p. 1-18 ; M. T. C l a n c h y ,
From Memory to Written Record. England, 1066-1307, Cambridge Mass., 19932.
248 R o sa M a r ia D e s s í

question par la suite - , mais plutôt la parole envisagée comme pratique sociale.
Zelina Zafarana avait bien compris l’importance d’une « histoire de la prédication
prenant en considération non seulement la chaire, mais aussi le moment de la
prédication en tant que fait culturel global », car « la prédication n’est pas seule­
ment l’expression de personnes singulières ; c’est le fruit d’un milieu et le résultat
d’une œuvre d’une certaine manière collective »10. Ce n’est pas uniquement la
prédication, mais toute forme de prise de parole publique qu’il conviendrait
d’envisager comme un « fait culturel global ». La distinction, souvent prélimi­
naire à l’analyse des documents, entre discours religieux et discours politique est,
me semble-t-il, moins adaptée aux réalités médiévales que celle qui renvoie aux
catégories de litterati et d’illitterati, binôme correspondant, du moins pendant un
certain temps, à celui de clercs et laïcs. Pour autant, ces catégories renvoient à des
réalités qui ne sont pas immuables : à partir du xne siècle, le monde des litterati
s’élargit sans cesse à de nouveaux groupes sociaux11.
Dans le cas mentionné au début de cette étude, c’est la quasi-concio ou le
quasi-sermon de François d’Asisse qui attire en premier lieu l’attention. La prédi-
cation-concio suppose la rencontre, dans un contexte précis, entre un orateur et
son public ; il s’agit d’une pratique sociale qui peut précéder des événements
subversifs (on pense aux mouvements hérétiques) ou dont la fonction est de
maintenir et de légitimer l’ordre d’une société : en favorisant la paix civile,
laquelle s’accompagne généralement d’un pacte juridique et même du renouvelle­
ment des statuts urbains. Dans un cas comme dans l’autre - rupture ou maintien
de l’ordre - , cette pratique suppose la promotion de nouvelles formes de commu­
nication12 et se constitue en modèle pour de nouveaux systèmes de relation entre
les individus et les institutions. Si l ’on considère le discours parénétique comme
une pratique sociale, la notion d'habitus proposée par Pierre Bourdieu peut s’avé­
rer utile pour apprécier les variations de cette pratique, tout en reconnaissant
l’autonomie relative des acteurs sociaux par rapport aux situations immédiates.
Afin de rendre compte des usages de la parole publique, il faut alors recourir à

10. Z . ZAFARANA, « Bernardino nella storia della predicazione popolare », dans Bernardino predicatore
nella società del suo tempo, Convegni del Centro di Studi sulla Spiritualità Medievale, XVI, Todi,
9-12 ott. 1975, Todi, 1976, p. 39-70, notamment p. 69-70, repris dans EA D EM , Da Gregorio a
Bernardino da Siena, cit.
11. A. PETRUCCI, « Pouvoir de l ’écriture, pouvoir sur l’écriture dans la Renaissance italienne », dans
Annales ESC, 43,1988, p. 823-847 ; C. DlONISOTTI, « Chierici e laici », dans Geografia e storia della
letteratura italiana,Turin, 1967, p. 55-88.
12. Sur les relations entre communication orale et communication visuelle : L. BOLZONI, La Rete delle
immagini. Predicazione in volgare dalle origini a Bernardino da Siena, Turin, 2002. Comme cela a été
affirmé par M. M. D o n a t o (« La bellissima inventiva : immagini e idee nella Sala della Pace », dans
Ambrogio Lorenzettì : il Buon governo, éd. E. CASTELNUOVO, Milan, 1995, p. 23-41, ici p. 29), la
fresque du Bon Gouvernement de Sienne est « comme une prédication figurée ». J’ai avancé quelques
hypothèses sur les rapports entre les discours des laïcs sur la justice et le Bon Gouvernement :
R. M. DESSI, « La giustizia in alcune forme di comunicazione medievale », cit., p. 224-229.
P r a t iq u e s d e l a p a r o le d e p a ix d a n s l ’h is t o ir e d e V I t a l ie u r b a in e 249

trois notions : l’enjeu, la stratégie et Vhabitus. Ces catégories - qui doivent être
analysées dans leurs interrelations - correspondent à trois types d’interprétation.
En ne considérant que l’enjeu et la stratégie, nous risquerions de réduire les
pratiques de la parole à un processus mécanique : eu égard à un enjeu, qui est le
facteur de cohésion sociale, la stratégie est la réponse explicite de la personne ou
du groupe qui s’adonne à ces pratiques dans une conjoncture précise. Bien que
nécessaires et fonctionnelles, les prises de parole publiques sont aussi partielle­
ment autonomes par rapport aux situations concrètes, en tant qu’elles résultent,
précisément, de la relation dialectique entre telle situation et l ’habitus, ce dernier
étant entendu comme le produit de l’éducation, qui laisse une porte ouverte au
champ du possible en histoire13.
Pour reconnaître aux pratiques de la parole un rôle actif dans les processus
sociaux, la définition wébérienne de la prédication peut être d’un certain
secours14. Selon Max Weber, la prédication participe à la prophétie : elle perd
généralement de son importance lorsque la routine transforme la religion révélée
en entreprise sacerdotale. Le pouvoir de la prédication est le plus fort dans les
moments de tensions et de crise, c’est-à-dire lorsque le prédicateur peut se faire
prophète. Le prophète suscite une rupture de l’ordre social, mais légitime et justi­
fie en même temps, sans en être toutefois conscient, un ordre nouveau.
Considérer que le moment prophétique et la rupture de l ’ordre ne sont pas tout à
fait prévisibles, en tant qu’ils résultent de la rencontre entre Vhabitus et la
conjoncture, permet d’échapper à l’illusion de la totale autonomie du discours
religieux et, à l’opposé, aux théories qui en ferait un simple reflet des structures
sociales ou une réponse mécanique aux besoins de la société15.

13. « La pratique est à la fois nécessaire et relativement autonome par rapport à la situation considérée
dans son immédiateté ponctuelle parce qu’elle est le produit de la relation dialectique entre une situa­
tion et un habitus, entendu comme un système de dispositions durables et transposables qui, intégrant
toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions,
d’appréciations et d’actions, et rend possible l ’accomplissement de tâches infiniment différenciées
[...] » (P. BOURDIEU, Esquisse d ’une théorie de la pratique, Paris, 1972, p. 178). Sur l’emploi variable
de la catégorie d’habitus dans la sociologie de P. Bourdieu, voir les remarques d’A. TORRE (« Percorsi
della pratica 1966-1995 », dans Quaderni storici, 90, 1995, p. 799-829) qui souligne les risques liés à
l ’emploi d’habitus et stigmatise la « perdita di valore della interazione concreta, delle situazioni in cui
i fenomeni sociali si producono e manifestano » dans le but de réévaluer la valeur de Taction (ibid.,
p. 816). Alain Guerreau souligne, au contraire, l ’utilité des catégories d ’enjeu, stratégie et habitus pour
« penser l ’imbrication du temps dans la structure sociale » (A. GUERREAU, L ’Avenir d ’un passé incer­
tain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Paris, 2001, p. 225-226).
14. Sur les théories wébériennes concernant la prophétie et le chef charismatique, cf. P. BOURDIEU,
« Genèse et structure du champ religieux », dans Revue française de sociologie, 12,1971, p. 295-334,
en particulier p. 331-334.
15. « Max Weber, qui s’accorde avec Marx pour établir que la religion remplit une fonction de conserva­
tion de l ’ordre social en contribuant, pour parler son langage même, à la « légitimation » du pouvoir
des « dominants » et à la « domestication des dominés », fournit le moyen d ’échapper à l ’alternative
250 R o sa M a r ia D e s s í

Produit de Yhabitus et d’une situation donnée, la pratique de la parole de paix


- qu’elle serve au maintien et à la légitimation d’un ordre ancien, dans les phases
de prédication de routine, ou qu’elle contribue à produire un ordre nouveau, dans
les phases où la prédication correspond le plus à la prophétie - s’enrichit sans
cesse de contenus culturels originaux, transforme le sens de certains concepts,
voyage d’un heu de « propagande » à l’autre, crée des structures de contrôle, de
domination et de gouvernement, et accompagne d’autres pratiques sociales,
comme celles qui sont liées aux mouvements collectifs de paix. Les protagonistes
de la parole de paix, que nous allons voir à l’œuvre dans les pages suivantes,
appartiennent à l’ordre des prédicateurs, mais sont aussi des laïcs. Ils s’efforcent
de suivre les règles du sermo modernus, mais aussi celles de la rhétorique cicéro-
nienne ; ils citent la Bible ou les auteurs classiques. Ils défendent le régime
communal, en ses différentes configurations, mais aussi le pouvoir monocratique.
Je voudrais étudier l ’évolution de ces pratiques de la parole, ainsi que la dyna­
mique des échanges qui se sont opérés en ce domaine entre les sphères ecclésias­
tique et laïque. Si nous ne considérons que le discours normatif, les relations entre
les deux status de la société, clercs et laïcs, apparaissent marquées par les inter­
dits, la méfiance et la concurrence, d’autant que la question des prises de parole
publiques servit bien souvent de critère aux autorités ecclésiastiques pour définir
leurs adversaires, les hérétiques, les clercs étant les seuls détenteurs légitimes du
droit à « communiquer » la parole qui mène au salut16. Toutefois, en vertu du

simpliste dont ses analyses les plus incertaines sont le produit, c’est-à-dire à l’opposition entre l ’illu­
sion de l ’autonomie absolue du discours mythique ou religieux et la théorie réductrice qui en fait le
reflet direct des structures sociales : mettant en pleine lumière ce que les deux positions opposées et
complémentaires ont en commun d ’oublier, à savoir le travail religieux que réalisent les producteurs et
les porte-paroles spécialisés, investis du pouvoir, institutionnel ou non, de répondre, par un type déter­
miné de pratique ou de discours, à une catégorie particulière des besoins propres à certains groupes
sociaux, il trouve dans la genèse historique d’un corps d’agents spécialisés le fondement de l’auto­
nomie que la tradition marxiste accorde, sans en tirer toutes les conséquences, à la religion [...] »
(P. BOURDIEU, « Genèse et structure du champ religieux », cit., p. 299). Sur la sociologie de la reli­
gion, cf. S. TRIGANO, Qu’est-ce que la religion ? La transcendance des sociologues, Paris, 2001, qui
prétend démasquer, pour la critiquer, la transcendance cachée dans les théories des grands sociologues
(Marx, Durkheim, Weber, Bourdieu), coupables d ’avoir produit d’abord le déconstructivisme, puis le
post-modemisme (« Du projet de la déconstruction - en ce qui nous concerne : le rabattage de la
religion sur la politique - à l ’idée que toute réalité est construite et donc qu’il n’y a pas de réel plus
vrai que les réalités partielles et trompeuses des sujets sociaux, il n’y a qu’un pas » : ibid., p. 305), et
qui termine par une proposition se voulant efficace pour penser le « divin » en se basant sur le langage
en tant que réalité extérieure aux hommes. Cf. aussi, du même, Alle radici della modernità : genesi
religiosa del politico, Gênes, 1999, en particulier p. 35. Le débat se poursuit dans Qu’est-ce que le
religieux ? Religion et politique, dans Revue du MA.U.S.S., 22,2003.
16. C. DELCORNO, « Professionisti della parola : predicatori, giullari, concionatori », cit., p. 5. Ces consta­
tations ne peuvent toutefois nous aider à comprendre les transformations dans la pratique de la prise de
parole publique ou l’apparition de nouveaux acteurs recourant à des formes oratoires héritées du passé.
Angelo Torre se pose de semblables questions à propos des études relatives aux rapports entre clercs et
P r a t iq u e s d e l a p a r o l e d e p a ix d a n s l ’h is t o ir e d e l ’I t a l ie u r b a in e 251

sacerdoce universel de tous les fidèles et de la grâce prophétique, la ligne de


démarcation entre ecclésiastiques et laïcs était en réalité perméable, ce qui a
permis, entre les uns et les autres, dans le domaine des pratiques de la parole et,
de manière plus générale, de la communication, échanges, complémentarités et
créations : les transformations de l ’éloquence des clercs s ’expliquent en partie par
celles qui ont affecté l ’éloquence des laïcs, et inversement, en une imbrication qui
atteste l ’omniprésence des prises de parole publiques à partir du XIIe siècle. Les
échanges culturels furent particulièrement féconds dans les moments de crise de
la société, lorsque la parole de paix se faisait prophétie et que le prophète réussis­
sait, dans un contexte particulier favorable, à mobiliser les individus et les
groupes qui le reconnaissaient comme tel, à répondre à leurs attentes, de sorte que
les deux partenaires d’un tel échange entraient dans l ’histoire*1718.

Wanderprediger d e l a pa ix u r b a in e

Pacifier par la parole n’était pas une innovation des ordres mendiants : avant
les Prêcheurs et les Mineurs, des ermites prédicateurs, que les historiens alle­
mands ont qualifié de wanderprediger18, s’étaient employés à obtenir la paix
entre les familles et les pouvoirs en lutte. Comme l’écrit à juste titre Patrick
Henriet, la parole érémitique était avant tout une parole de paix, de concorde et de
restructuration sociale. Les licentiae praedicationis, autorisations de prêcher
accordées aux ermites par les autorités ecclésiastiques, doivent être interprétées

laïcs : A. TO RRE, « Vita religiosa e cultura giurisdizionale nel Piemonte di antico regime », dans Fonti
ecclesiastiche per la storia sociale e religiosa d ’Europa : XV-XVÜ secolo, éd. C. NUBOLA,
A . TURCHINI, Bologne, 1999,p. 181-211, notammentp. 188.
17. « Le prophète qui réussit est celui qui réussit à dire ce qui est à dire, dans une de ces situations qui
paraissent appeler et refuser le langage, parce qu’elles imposent la découverte de l'inadéquation de
toutes les grilles de déchiffrement disponibles. Mais plus profondément, l’exercice même de la fonc­
tion prophétique n ’est concevable que dans des sociétés qui, échappant à la simple reproduction, sont,
si l’on peut dire, entrées dans l’histoire : à mesure que l ’on s’éloigne des sociétés le plus indifféren­
ciées et le plus capables de maîtriser leur propre devenir en le ritualisant (rites agraires et rites de
passage), les prophètes, inventeurs du futur eschatologique et, par là, de Vhistoire comme mouvement
vers le futur, qui sont eux-mêmes les produits de l ’histoire, i.e. de la rupture du temps cyclique qu’in­
troduit la crise, viennent remplir la place jusque-là impartie aux mécanismes sociaux » (P. B o u r d i e u ,
« Genèse et structure du champ religieux », cit., p. 333). Sur le pouvoir charismatique et la prophétie,
voir désormais la synthèse historiographique de R. M lC H E T n , « Gli storici e il profetismo medievale :
alcuni percorsi degli studi tra XIX e XX secolo », dans L ’attente des temps nouveaux : eschatologie,
millénarisme et visions du futur du Moyen Âge au XXe siècle, éd. A. VAUCHEZ, Tumhout, 2002,
p. 111-133, auquel je renvoie pour la bibliographie des études sur la prophétie au Moyen Âge.
18. Le terme s’est imposé au début du XXe siècle avec J. von WALTER, Die ersten Wanderprediger
Frankreichs. Studien zur Geschichte des Mönchtum, Leipzig, 1903-1906.
252 R o sa M a r ia D e s s í

comme un moyen utilisé par l’Église pour pacifier la société chrétienne par le
biais de ces personnages charismatiques19.
Avant l’arrivée des ordres mendiants, durant et après la réforme grégorienne, les
catégories de ceux qui avaient le droit de prêcher furent mises en discussion20.
Certains laïcs tinrent des discours pour défendre la réforme - ici un juge, là un
simple illitteratus. Leurs prises de parole furent connotées de manière négative ou
positive en fonction du camp ou du parti qu’ils choisirent et du contenu de leur
discours21 : dans le premier cas, nous trouvons le tenne de concio, au sens de parole
publique, et dans le second, celui à’exhortatio, à savoir une parole adressée à un
cercle limité de personnes, mais jamais, s’il s’agissait de laïcs, celui de praedicatio.
A la manière des wanderprediger, certains laïcs non nobles et illitterati prê­
chèrent et œuvrèrent pour la paix, tels de nouveaux prophètes défenseurs de cette
communitas urbaine qu’allaient bientôt définir les théologiens et juristes de la
cité2223. C’est qu’il y avait un lien très étroit entre le premier idéal urbain, où la
ville est envisagée comme une confrérie de cives unis dans la caritas23 et üés par

19. P. HENRIET, « Verbum Dei disseminando. La parole des ermites prédicateurs d’après les sources hagio­
graphiques (xie-xne siècles) », dans La parole du prédicateur siècle), éd. R. M. DESSÌ et
M. LAUWERS, Nice, 1997 (Collection du Centre d’études médiévales de Nice, 1), p. 153-185, ici
p. 182.
20. M. LAUWERS, « Praedicatio - exhortatio. L’Église, la réforme et les laïcs (XP-xme siècle) », dans La
parole du prédicateur, cit., p. 187-233, notamment p. 231. Sur les lai'cs et la Patona : G. MICCOLI,
« Per la storia della Pataria milanese », dans Ballettino dell'Istituto storico italiano per il medio evo e
Archivio muratoriano, 70, 1958, p. 43-123, repris dans IDEM, Chiesa Gregoriana. Ricerche sulla
Riforma del secolo XI, Florence, 1966, p. 101-160 ; C. VIOLANTE, « I laici nel movimento patarino »,
dans I laici nella « societas Christiana » dei secoli XI e XII, Atti della terza Settimana intemazionale di
studio, Mendola, 21-27 agosto 1965, Milan, 1968, p. 597-697.
21. Plusieurs cas sont examinés par M. LAUWERS, « Praedicatio - exhortatio », cit., p. 191.
22. L’idéal de paix et la vertu de la caritas sont à la base du serment communal et sous-tendent la nais­
sance de la Commune urbaine. H s’agit là d’une question fort vaste qu’il n ’est pas possible de traiter
dans le cadre de cette étude ; je me limite à mentionner la contribution récente de H. KELLER, « La
responsabilità del singolo e l’ordinamento della comunità. Il cambiamento dei valori sociali nel xn
secolo », dans II secolo x n : la « renovatio » dell'Europa cristiana, éd. G. CONSTABLE, G. GRACCO,
H. K e l l e r , D. Q u a g l i o n i , (Annali dell’Istituto storico italo-germanico in Trento, Quaderni, 62),
Bologne, 2003, p. 67-88. P. COSTA, « Civitas ». Storia della cittadinanza in Europa, dalla civiltà
comunale al Settecento, I, Bari, 1999, affirme justement : « La città come luogo o com