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LES VISAGES DE L'AVENIR
. Collectiondirigéepar Gérard Klein
ANNIE BATLLE

LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

SEGHERS
Ce titre a déjà été utilisé pour une série d'articles du même auteur,
, publiés dans Le Monde du Dimanche.

Éditions Seghers, Paris, 1986


ISBN 2-221-01309-3
SOMMAIRE

Préface ...........................................: 9
Introduction ,
Chemins faisant.................................. 17
1. DES FAUCONS A LA PUCE
La Rand Corporation ............................ 23
SRIInternational ............................... 32
Institut pour le futur ............................. 49
2. LES COUSINS D'AMÉRIQUE
Gamma ....................................... 61
3. LES FUTURS DE CULTURE
La prospective, un produit français ................ 79
Association Internationale Futuribles .............. 88
Apprendre la prospective au CNAM ............... 102
4. LES VOIX DU CAPITOLE
Le Club de Rome ............................... 113
5. YALTA DU FUTUR
IIASA ......................................... 127
6. AU PAYS DES MUTANTS CALMES
Institut pour les technologies du futur .............. 145
Nomura Research Institute ....................... 155
7. L'ESPOIR QUI VIENT DU FROID
Secrétariat suédois d'études sur le futur ............. 171
8. THÉ SANS SUCRE
SPRU ......................................... 189
8 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

9. RAPPORTS EN COMMUN .
Les programmes sur le futur ...................... 211
Interfuturs ..................................... 212
Fast ........................................... 238
Fastl ......................................... 239
Fast 2 : la maturité .............................. 261
10. UN AVENIR SUR MESURE
Le Plan en plan ................................. 267
11. LE CÉLESTE EMPIRISME
Sociétéchinoise pour les études du futur ............ 285
Conclusion : Demain... peut-être ....................... 295
Annexes
Boîte à outils ................................... 303
La clef universelle: World Future Society ........... 309
Bibliographie ................................... 311
PRÉFACE

La prétention à prévoir l'avenir social remonte à l'Antiquité au


moins, comme le montre le beau livre de Bernard Cazes, Histoire des
futurs. C'est toutefois seulement à partir des années soixante de notre
siècle qu'elle s'institutionnalise, se dote de méthodologies, prend la
forme d'un effort collectif, s'industrialise en quelque sorte pour
reprendre l'expression d'Annie Batlle dans Les Travailleurs du futur.
La rencontre de ces deux ouvrages et leur publication presque
simultanée dans la collection « Les Visages de l'avenir », pour large-
ment fortuite qu'elle soit, a donc presque valeur de symbole. L'éditeur
aurait aimé en avoir eu l'intention. Il n'en a été que l'occasion. Ce qui
lui permet de souligner sans trop d'impudeur que l'ensemble formé par
ces deux livres est à peu près équivalent puisque, sans prétendre à
l'exhaustivité, ils couvrent de l'histoire à l'actualité, tout le champ des
efforts effectués pour penser l'avenir. Les ouvrages nous dépeignant
l'avenir sous des couleurs euphoriques ou sombres abondent. Ceux qui
proposent des évaluations sur les anticipations du passé sont déjà
moins nombreux et ils se bornent pour la plupart à distribuer de bon ou
de mauvais points, ou s'attardent avec jubilation sur la naïveté suppo-
sée de nos prédécesseurs, comme s'il convenait de les accabler pour
leur audace à prédire l'avenir. Les deux livres d'Annie Batlle et
Bernard Cazes sont d'une autre bouteille. Ils décrivent et évaluent,
non pas des résultats, mais des procédures, des méthodes, des façons -
de penser, des moyens. Au lieu de goûter pour nous les plats, ils nous
ouvrent les portes des cuisines.

Peut-être, en effet, l'heure est-elle venue de l'évaluation et de la


réflexion sur la portée, les limites et la nécessité de la prospective. Ce
n'est pas que cette réflexion ait jamais fait défaut. Elle est présente à
10 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

chaque page ou presque du classique de Bertrand de Jouvenel, L'Art


de la conjecture. Mais elle s'exerçait jusqu'ici a priori, comme une
inquiétude préliminaire, une précaution philosophique et un peu abs-
traite témoignant de la solitude et des appréhensions du chercheur.
Elle peut s'exercer aujourd'hui a posteriori, sur un matériau abondant,t,
réuni et élaboré collectivement en réponse à une demande sociale
manifestée dans tout le monde industrialisé et même préindustriel. Au u
lieu de se dire, un peu frileusement : « Mon Dieu, où vais-je mettre les
pieds ? » on peut se demander désormais: « Où ont-ils mis les pieds et
par où sont-ils passés ? »
Cette description et cette évaluation des ambitions, des méthodes et
des procédures sont aujourd'hui nécessaires parce que la prédiction de
l'avenir social (lui inclut bien entendu la science, la technologie et
leurs effets) est en crise, parce que plus que jamais elle apparaît
intellectuellement légitime, et enfin parce qu'elle est désormais
indispensable.

Que la prédiction de l'avenir social soit en crise ressort discrète-


ment encore que clairement de l'enquête d'Annie Batlle. Comme elle y
a insisté peut-être davantage dans nos conversations que dans son
texte définitif je voudrais revenir sur ses constatations auxquelles je
souscris largement sans partager pour autant son pessimisme à long
terme sur l'avenir de la prospective. Cette crise se traduit crûment par
. le fait que la plupart des organismes s'occupant de futurologie et de
prospective ont vu, après les grandes espérances et les brillantes
envolées des années soixante et de la première moitié des années
soixante-dix, leurs ambitions et leurs moyens décroître. Ils se sont
donc tournés vers des activités plus terre à terre et plus immédiate-
ment rentables et se livrent surtout à des excursions dans l'avenir à
moyen terme et à des études de marché. Sauf dans le domaine mili-
taire, leurs commanditaires ont changé ou ont vu leurs moyens dimi-
nuer substantiellement, d'abord en raison de la crise, ensuite à cause
de l'idéologie en faveur du moins d'Etat qui s'est manifestée un peu
partout dans le monde industrialisé par des réductions budgétaires, à
commencer par les Etats-Unis : parmi les clients, moins d'administra-
tions et plus d'industriels, et, par conséquent, moins de grandes syn-
thèses géopolitiques et plus d'interrogations sur l'avenir des portes de
fours domestiques. De même, l'avenir des grands projets du type
Interfuturs ou Fast paraît provisoirement compromis. A dire vrai,
cette évolution - ou cette régression - n'est nullement propre au
domaine de la prédiction sociale et concerne tout aussi bien et beau-
coup plus lourdement encore ceux de la recherche scientifique fonda-
mentale. Il convient donc de la relativiser et peut-être de la considérer
PRÉFACE 11

comme un phénomène transitoire. La question est de savoir s'il s'agit


d'un adieu aux avenirs, comme le pense peut-être Annie Batlle, ou d'un
repli momentané, comme f ai tendance à le croire.
Au-delà de ces facteurs économiques et idéologiques, le profil bas
adopté en moyenne par la prédiction sociale traduit aussi un indénia-
ble désenchantement issu de la grande crise des années soixante-dix et
de l'échec - discutable - à la prévoir qu'elle aurait rencontré. Mais,
à y regarder de plus près ce désenchantement vise surtout une école du
domaine, celle de la futurologie, dont l'exemple le plus bruyant reste
L'An 2000 d'Herman Kahn et Anthony Wiener (Robert Laffont), et
laisse à peu près intacte celle de la prospective. Et comme la futurolo-
gie jut essentiellement américaine, on comprend que, dans les pays les
plus ardemment tournés vers l'avenir, son insuccès ait laissé des
traces.
Bien loin de tenir cette révision déchirante pour une condamnation
de tout effort en vue d'explorer les avenirs, je la considère au contraire
comme salutaire. Le terme de futurologie me fait penser à celui
d'intelligence artificielle : un mot mal choisi pour désigner une ambi-
tion insoutenable. Il implique qu'il n'y aurait qu'un seul futur, déjà
écrit, et qu'il serait possible de lire à l'avance, à condition de trouver
les bons algorithmes, un destin manifeste en quelque sorte. La futuro-
logie porte le projet d'une colonisation de l'avenir. Puisqu'il serait en
somme déjà là, la seule question serait de savoir quel empire, ou quelle
part de marché, s'y tailler. Que l'événement ait rapidement déçu une
prétention aussi réductrice et aussi impérialiste et ramené à plus
d'humilité les tenants d'un optimisme aussi puéril, version informati-
sée du progressisme positiviste du siècle dernier, ne peut être que
bénéfique. Ne peuvent s'en plaindre que ceux qui voyaient dans la
prédiction du futur une incantation et un panégyrique.
La prospective, elle, d'origine européenne sinon latine, cherche
moins à décrire un ou des avenirs qu'à repérer dans l'histoire des
tendances contextuelles, dans le présent, des faits porteurs d'avenir,
et, enfin, qu'à dire pour la suite ce qui se passerait, à vue humaine et
l'état de l'art, si telles ou telles conditions étaient réunies. Certaines de
ces conditions peuvent être extrêmement improbables, mais leurs
effets, si elles apparaissaient, peuvent être si graves qu'il est préféra-
ble de s'y préparer au moins intellectuellement. Pour prendre un
exemple extrême, lorsque des scientifiques de l'Est et de l'ouest '
décrivent l'hiver nucléaire comme un effet probable et jusque-là
imprévu d'un conflit nucléaire étendu, ils se livrent à un exercice de
prospective et, soulignant qu'il n'y a pas de victoire concevable, ils
s'efforcent d'éviter une éventualité catastrophique. Il n'est plus possi-
ble ensuite aux décideurs de dire: « Je n'avais pas voulu cela. » La
12 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS .

prospective est donc toujours implicitement, et souvent explicitement,t,


normative. Cherchant à renforcer ou à éviter une tendance, elle
réintroduit 4ans la prévision sociale la question des valeurs. Son
principal présupposé, au fond optimiste, est qu'il y a des sujets qui font
l'histoire ou du moins qui l'infléchissen sans qu'elle doive pourautantt
nécessairement se prononcer sur la nature de ces sujets. Rien dans la
crise récente n'indique qu'elle ait démérité, et tout souligne au
contraire qu'on n'en a pas fait assez et qu'on n'a pas tenu compte
suffisamment de certains de ses avertissements.
Bien entendu, l'opposition entre futurologie et prospective est ici
exagérée. Ces soeursennemies s'interpénètrent et il y a toujours un peu
de futurologie dans la prospective et réciproquement. Au surplus, les
insuccès de la futurologie ne règlent pas définitivement son compte.
Les thèmes de l'objet séparable distinct de son observateur et de la
causalité explicative et prédictive tiennent une telle place dans la
culture occidentale qu'on verra ressurgir tôt ou tard, sous une forme
ou sous une autre, à la faveur d'une longue période de développementt
régulier, lafuturologieconquérante. Si, du reste, l'avenir apparaissait
totalement chaotique, illisible et impénétrable, tout effort de prévi-
sion, même prophylactique, deviendrait insensé. Il n'y aurait plus de
place pour aucun projet. Ç'est entre l'impossibilité de tout projet
social et celle de la description dun futur certain que vont se loger
désormais les efforts des travailleurs du futur, dégrisés par la crise
générale et par leur crise conceptuelle.

Dégagée des prétentions insoutenables de la futurologie, la prospec-


tive a vu en même temps, pour des raisons qui tiennent à l'évolution
générale des idées et de la science, sa légitimité s'accroître. En effet, la
futurologie, même pragmatique et empirique, s'appuyait sur une
conception du monde mécaniste. Cette même conception tendait à
. faire considérer la prospective, plus problématique, comme un substi-
tut, un pis-aller de la prévision. Il fallait bien y recourir là où l'on ne
disposait pas d'assez de données ou de suffisamment de connaissances
sur les mécanismes. Mais ce n'était, pensait-on parfois assez discrè-
tement, qu'une question de temps, de moyens, de savoir. Or les
physiciens eux-mêmes, ces parangons de la rigueur, ont renoncé au
modèle mécaniste pour retenir un modèle stochastique du côté de la
mécanique quantique ou un modèle chaotique du côté des turbulences
et des attracteurs étranges. Il ne s'ensuit pas que le monde est indé-
terminé, mais qu'il est imprévisible de façon fine, rigoureusement
parlant, quelle que 'soit la quantité d'informations dont on dispose.
Aucun modèle du monde ne peut plus être étendu de l'une de ses parties
à la représentation de tout l'univers. Après trois siècles de rudes
PRÉFACE 13

services,le modèlecartésienet newtoniende l'universcommehorloge


a été remisé dans le grenier des accessoiresmétaphysiques.
Les physiciensn'ont évidemmentrien à dire de particulier sur le
mondesocial. Mais qu'ils ne tiennentplus l'universpour une horloge
signifie que les incertitudes de la prospective sont rigoureusement
inévitables.Cen'est pasqu'onmanque provisoirement d'informations
pour atteindre aux certitudesde la prévisionastronomique,mais c'est
qu'on n'en saura jamaisassez.Par suite, le discoursde la prospective,
qui est un récit exprimantle point de vue d'un sujet (éventuellement
collectif)dans un contextequi lui est particulier, devientphilosophi-
quementlégitimeet apparaît commeun outil puissantde connaissance
et de décision.Il n'y a pas le discoursde la prévision impersonnelle,
mais celui d'un auteur qui, se sachant limité et faillible,se mouille.

Or c'est l'exercice de cette décision,de ce choix, dans la sphère,


relativementdépourvuede conséquenceimmédiate,desidées,qui rend
désormaisla prospectiveindispensable.
Indispensableelle l'est en tant quepédagogied'un avenir toujours
changeant.Nul - et surtoutpas les responsables,décideurset autres
dirigeants- ne peut ignorer désormaisque le futursera différentdu
passé et du présent et que personne n'est à l'abri. Mais les êtres
humainssont si profondément conservateurset cherchent sivolontiers
à se rassurer à travers un idéal de répétitionque la démonstrationdu
changementet de l'« impermanence» doit être constante.Ceuxqui se
poserontsans trêvela questionde l'avenirauront tout simplement plus
de chancesde survivre.
La prospectiveest plusencoreindispensable parcequele rythmedu
changement,en particulier technologique,et l'ampleur de ses effets
sont tels qu'il n'est plus possible d'attendre qu'il ait développéses
conséquencespour les évaluer, y remédier et éventuellementles
exploiter.L'humanitéa connu jusqu'aumilieu-dece siècle une évolu-
tion relativementlente, au moins au regard des générations.Il était
doncacceptabled'expérimenteren vraiegrandeur,nonsans risquesni
dégâts, les acquis notamment technologiques.Cela n'est plus possible.
Les conséquencesdes innovationsdoivent être estimées au moyen
d'expériences conceptuellesavant dêtre subies. L'histoire ne nous
laisseplus le tempsde l'essai et de l'erreur.
Enfin, la prospective est indispensableparce qu'elle propose le
dernier lieu qui subsisted'un débat démocratiqueentre, sinontous,du
moinsceuxqui sesententconcernés parunprojet d'investissementdes
forces humaines.Inutile de soulignerque ce débat est à peine entamé
et que les organisationspolitiques sans exceptionse contentent de
l'invoquersur un modepurement incantatoire. Mais de deux choses
14 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

l'une: ou bien, puisque les réponses issues du passé sont « usées


au-delà de la corde » (même si bien des questions restent posées), le
jeu de la politique se ramène à une pure lutte pour le pouvoir, et toute
finalité de l'exercice de ce pouvoir finit par être exclue ; ou bien il
demeure possible de définir et peut-être de construire un avenir qui
corresponde à des choix collectifs, à des désirs devenus projets. Dans
la mesure où elle se projette dans les possibles et où elle s'écarte des
théâtres de la lutte immédiate pour le pouvoir, la prospective peut
constituer un lieu de débats relativement sereins. Elle viendrait rem-
placer dans une certaine mesure, sur un mode plus pragmatique, les
grandes constructions idéologiques du passé. Et il faut bien dire qu'un
parti ou une organisation politique qui proposerait avec sincérité et
souci du détail une ou des images de l'avenir y gagnerait beaucoup en
crédibilité.

_ Pour toutes ces raisons, la crise décelée dans le monde de la


prospective par Annie Batlle me semble provisoire. Sa profondeur et
sa durée sont relativement secondaires du point de vue du long terme.
Historiquement, les sociétés humaines après avoir rêvé à l'avenir
sociétal depuis plus de deux millénaires n'ont commencé sérieusementt
à l'explorer et à l'élaborer que depuis trois décennies. Mais la dimen-
sion temporelle de leurs grands projets manifestes exclut à peu près
qu'elles se désintéressent des avenirs. Elles savent qu'elles sont trop
complexes pour se planifier et trop puissantes pour s'en remettre à la
régulation spontanée des marchés. La prospective se situe à la char-
nière du projet, du plan et de l'observation des tendances.
Quant à la durée des projets à conséquences sociétales, il suffit de se
remettre en tête quelques chiffres empruntés au domaine spatial pour
s'en convaincre: certains des lanceurs aujourd'hui encore utilisés ont
vingt-cinq ans d'âge : la navette est un objet de haute technologie dont
la durée de vie probable est de l'ordre de quarante ans. Ce que ces
chiffres insignifiants par eux-mêmes évoquent, c'est que des décisions
du passé exerceront des effets dès à présent concevables loin dans
l'avenir, c'est que des investissements très lourds n'ont pas de sens en
dehors d'un projet soutenu à très long terme. Et faute de vigilance sur
le projet, il s'autonomise et devient menaçant. Comme le note Jean-
François Lyotard dans Le Postmoderne expliqué aux enfants (Gali-
lée) : « Le développement des techno-sciences est devenu un moyen
d'accroître le malaise, et non de l'apaiser. Nous ne pouvons plus
appeler progrès ce développement. Il paraît se poursuivre de lui-
même, par une force, une motricité autonome, indépendante de nous.
Il ne répond pas aux demandes issues des besoins de l'homme. Au
contraire, les entités humaines, individuelles ou sociales, paraissent
PRÉFACE 15

toujours déstabiliséespar les résultats du développementet leurs


conséquences.J'entends: non seulementles résultats matériels,mais
aussi intellectuelset mentaux.Il faudraitdire que l'humanitéest dans
la conditionde courir après leprocessusd'accumulationdesnouveaux
objets de pratique et de pensée. »
Par ailleurs le développementde moyensconsidérablesde traite-
ment de l'informationva bouleverserles techniquesde simulationet
donc d'exploration des avenirs.Nul doute que certains en prendront
argumentpour ressusciterla futurologie: de si beaux et si puissants
modèles ne sauraient que fournir une prévisionparfaite. Mais ces
stimulations serviront surtout d'aliments aux faiseurs de récits
prospectifs.

Cependant, l'un des problèmes des démocraties industriellesest


qu'elles n'ont pas d'instance institutionnellechargée de penser et de
préserver le long terme. Leurs institutionsont été conçuesdans une
hypothèse de stabilité. Les temples et les palais dans lesquels elle
siègent en sont l'illustration.Les termeslesplus longssont de l'ordre
du septennat. Cela n'exclutpas le projet à long terme mais le relègue
fort loin dans l'ordre des priorités et ne garantit pas la continuité
nécessaire. Du coup, seule l'administration apparaît comme la
gérante du long terme. Peut-être faudrait-il envisager de confter
institutionnellementle long terme à l'opposition... Une telle institu-
tion exigerait en tout cas une informationet une sensibilisationd'une
large partie de l'opinionaux chosesde l'avenir. Les spécialistesde la
prospective feraientbien de réfléchiraux caractéristiquesd'une telle
institutionet à l'effort pédagogiquenécessairepour l'établir et pourla
soutenir.

En bref, dans un mondeextrêmementcomplexe,la dimensiondu


temps ne peut pas être ignorée.Souspeine de courir après un retard .
croissant dans l'espoir foude rattraper un passé déjà révolu,il nous
faut inventerles solutionsavant mêmeque lesproblèmesne se posent
et réunir les informationsnécessairesau règlement ou du moins à
l'atténuation de crises prévisibles
mais encorevirtuellesavant qu'elles
n'éclatent. Il y a là bien sûr quelque chose de vertigineux.Et le
désenchantementque je crois passager à l'égard de la prospective,
l'évitementrépandude l'avenir, relèvent peut-êtreplus d'un effroique
d'un'réalisme, de l'espoirpuéril de voir le problème disparaître si on
l'ignore assez longtempsplutôt que d'un sang-froidpragmatique.
Les sociétéshumainesont véculongtempsdans l'idée qu'uneInten-
tion extérieure garantissait un destin répétitif qui ne s'imaginait de
changementqú'eschatologique,puis dans cette autre idée qu'un Sens
16 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

se constituaità travers elles,qu'il suffisaitd'observeret si possiblede


déchiffrer.Il leurreste plusmodestementet plusactivementà inventer
unepratique du tempsnon échu, despossibles,des avenirs.L'ère des
travailleursdufutur vientà peine de commenceret elle est porteuse
d'une révolutionaussi discrète que radicale.

Gérard KLEIN
. 22 juillet 1986
Introduction
'
CHEMINS FAISANT...

Depuis que les sociétés humaines ont conscience d'avoir une


histoire et un devenir, le futur est objet de spéculations, à tous les
sens du mot. Dans les coulisses du pouvoir et les sérails des puis-
sants, des explorateurs professionnels de l'avenir ont fait de tous
temps carrières et fortunes. Des premiers pas dans les savanes
jusqu'à l'orée des temps modernes c'est de la magie et du sacré qu'ils
tenaient leurs outils. et leurs statuts : sorciers, devins, prophètes,
mages, grands ou petits prêtres, lecteurs de signes et vendeurs
d'avertissements, de menaces, d'interdits, de promesses, d'évi-
dences et, pour les plus roués, d'informations cryptées et sibyllines.
Les temps venus de la raison et de la société industrielle, les laïcs ont
occupé la place, techniciens pour la plupart, rarement poètes ,
comme Jules Verne, souvent économistes comme Adam Smith,
Marx ou Malthus. Mécanistes en majorité, cherchant les ressorts de
la machine sociale pour en prévoir la marche, inventeurs de sys-
tèmes politico-économiques à`la James Watt pour éloigner le pire
ou accélérer l'approche du bonheur universel.
Mais c'est seulement après Hiroshima et portée par la lame des
trente glorieuses qu'une véritable industrie du futur a fait son
apparition, produisant ici de la « futurologie », là, de la « prospec-
tive », ici et là des « études ou recherches sur le futur » pour les plus
prudents. Rapidement confortée par les succès de l'économie, géné-
reusement traitée par les budgets géants des militaires, des organi-
sations publiques nationales et internationales, des firmes multina-
tionales..., cette industrie naissante a connu de beaux jours. En
quête de respectabilité scientifique, elle a mobilisé les ressources
mathématiques et informatiques, analysé les systèmes, modélisé
frénétiquement, gagné le respect des technocrates et des gestion-
18$ LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

naires, structuré les stratégies...Lessuccèsobtenus n'étaient pas liés


à la débauche des moyens mais au fait que le futur se prêtait
complaisamment à toutes les approches : il était la reproduction
tendancielle d'hier. Demain, c'était aujourd'hui, mais de plus en
plus grand : il y aurait simplementplus d'hommes, plus de maisons,
plus de centrales nucléaires,plus d'emplois, plus de loisirs, plus de
médecins,plus de malades,plus de bureaucrates, plus de pollution,
plus... plus...«Etrange illusion qui tient vraisemblablement à la
croyanceoccidentaleen la possibilitéd'atteindre l'infini, tout entier
contenu dans la notion de croissance - si souvent considérée
comme synonymede développement- et ne pouvant prendre que
la forme d'une courbe qui rend compte d'une progression (d'un
progrès) géométriqueou exponentiel »"
« Lesmodèleséconométriquespermettaient de montrer, ordina-
teur à l'appui, ce que chacun pouvait constater sans effort. Tout
était plus ou moins directement en corrélation avec le produit
national, lui-même augmentait de 5 % par an. Le temps était en
définitive la seule variable explicative 2. »
Pas étonnant, dans cesconditions, que l'industrie du futur ait mal
supporté le choc de la crise : elle était peu préparée à un futur
brusquement erratique et turbulent. Ce pied de nez du destin aux
professionnels de la prévision (rappelons-nous par exemple qu'en
1972,en France, la politique énergétique tablait sur la projection
tendanciellede la baisse du prix du pétrole jusqu'en 80/84) a porté
un rude coup à leur crédibilitéet provoqué de multiples remisesen
question, reconversionset mutations.
Où en sont-ilsaujourd'hui où l'incertitude est la premièredonnée
certaine qui s'impose aux décideurs ?Où en sont-ils en cette fin de
siècle où on ne parle que de crises, où désordres, fluctuations,
ruptures, complexitédeviennentobjets d'études et de thèsesscienti-
fiques, où les nouvellestechnologiesexplosentsous nos yeux, où les
centres géopolitiquesse déplacent ?
Ce livre tente, à travers la vie et l'adaptation au marché du futur
. de quelques équipes internationales, à travers les sujets de leurs
contrats (et l'absence ou la disparition de certains sujets), les tech-
niques qu'ils utilisent, leur vocabulaire, leur marketing, leur
impact, de donner une lecture de quelques grands traits de l'évolu-
tion du monde développé dans les dernières années : transforma-
tions scientifiques,économiqueset sociales, naissance, développe-
ment, effacementde grands thèmes de préoccupation, déplacement

1. « Stratégies de l'Utopie », Editions Galilée, Intervention de Gilbert Rist.


2. « Prospective et Planification Stratégique », Michel Godet, Economica 1985.
INTRODUCTION 19

des centresd'intérêt, exacerbationdes déséquilibres :entre l'homme


et la nature, entre le Nord et le Sud, entre les nations, entre les
hommes, entre les espoirs et les angoisses simultanément suscités
par le progrès technique.
Il voudrait montrer comment une société sécrète son temps,
comment son rapport au futur est révélateur de sa nature même.
Comment elleproduit et sélectionnesesprophètes, ses experts qui à
leur tour façonnent le futur. Comment il y a des sociétés qui
subissent, d'autres qui infléchissent, d'autres qui fabriquent leur
avenir.
Il ne s'agit pas d'un ouvrage synthétique sur les études ou les
approches du futur, il ne s'agit pas d'une investigationsystématique
des équipes qui travaillent en France ou à l'étranger sur ces pro-
blèmes. Il est des auteurs, des spécialistesbien plus qualifiés pour
faire un tel manuel : théorie et pratique. Il s'agit de la randonnée
d'une néophyte dont le seul ordre est celui de la curiosité person-
nelle vis-à-visdes ouvreurs professionnelsde portes sur le futur et
surtout de ceux qui en font leur gagne-pain plus que leur raison
de vivre, vendeurs plutôt que philosophes. Ce qui n'exclut pas
des coups de coeurpour quelques passionnés, ce qui n'exclut pas
non plus un travail approfondi sur chacun des organismes
approchés.
Ouvrage pas savant du tout, donc, et qui échappe aux rigueurs de
la dogmatique et des arborescencesde la rationalité : son itinéraire
est errance d'une logique qui est peut-être erratique.
Il part tout de même raisonnablement par le numéro un, pour y
rencontrer le premier chiffre d'affaires mondial des futuristes et le
bataillon de ceuxqui ont inventé d'appliquer au futur des méthodes
militairesissuestout droit d'un pentagone :Rand Corporation, SRI
International et leur progéniture.
Remonter vers les neiges du Canada, ce n'était pas habileté de
Tour Opérator ; à la charnière du modèle anglo-saxon et des origi-
nalités européennes :Gamma.
Originalité française, à l'origine de la prospective :La prospec-
tive, un produit français, Futuribles, CNAM.
Glisser ensuite au sud chez la soeurlatine, ce n'était pas le seul
appel de la Méditerranée et d'une terre autrefois ensanglantéepar
les haruspices qui l'imposait. Mais c'est qu'elle a été le point de
départ, à la fin des trente glorieuses, de l'opération médiatique la
plus réussie des nouveaux fouilleurs d'entrailles du monde
moderne : le Club de Rome.
A Rome, où l'Est et l'Ouest ont des frontières communes,jaillis-
sait la question : y avait-il quelque part trace d'un Yalta du futur,
20 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

d'un banquet convivialde l'aigle et de l'ours? En route donc pour


Vienne... et pour l'Institut International d'Analyse des Systèmes :
IIASA.
Le ballet des ombres du KGB et de la CIA au pays de Johann
Strauss ignorait par trop l'étoile montante du Pacifique :challenger
avant de s'imposer peut-être comme premier sujet, le Japon en
était-il encore à la phase d'initiation ou ouvrait-il des voies nou-
vellespour la maîtrisede son futur, probablementdu nôtre :Institut
des techniques du futur, Nomura. '
La rencontre d'une culture à la fois aussi distante de nos mentali-
tés et proche de nos consommations quotidiennes donnait l'envie
de revenir frileusement - ou hardiment, sait-on jamais - à la
vieille Europe dans ses maisons les moins européennes, la petite
Suède humaniste et innovante, l'Angleterre insulaire et sa tasse de
thé où le sucre de l'humour exalte lesparfums de liberté :Secrétariat
Suédois d'Etudes sur le Futur, SPRU.
Mais, au-delà des moeursrégionales,il était impossibled'ignorer
en Europe les programmes internationaux vedettes qui par-dessus
les frontières s'attaquaient hardiment au devenir planétaire :Inter-
futurs, Fast.
Cet itinéraire tout subjectif a laissé de côté nombre de pays qui
joueront sûrement un rôle majeur dans le proche siècle nouveau :
Inde, pays nouvellement industrialisés du Pacifique, nations en
turbulence de l'Amérique du Sud. Il ne pouvait cependant pas
ignorer les deux géants où le futur n'est pas spéculatif mais en
quelque sorte normé et consubstantiel :URSS, Chine.

. -
1.

DES FAUCONS A LA PUCE


LA RAND CORPORATION

La Rand Corporation est la « mère » de ce qu'on a ensuite appelé


les « réservoirs à cerveaux », « usines à cerveaux » (think-tanks ou
think factories), organismes, clubs, groupes de scientifiques, de cher-
cheurs multidisciplinaires, qui aident les décideurs publics et privés à
concevoir stratégies et politiques dont ils essayent de cerner les
impacts futurs. C'est elle aussi qui a introduit l'arsenal mathématique
dans les programmes d'exploration et de colonisation de l'avenir.

Les études systématiques sur le futur ont été impulsées aux


Etats-Unis par la Défense nationale.
Après la Deuxième Guerre mondiale, alors qu'en France on
explore une philosophie de l'approche du futur, aux Etats-Unis ce
sont les problèmes de sécurité qui mobilisent énergies et capitaux
pour construire les bases nouvelles de la puissance américaine ; son
territoire n'est plus protégé par ses vastes océans : il est désormais à
la portée des fusées de ses adversaires potentiels. Des milliards de
dollars inondent le département de la Défense et les états-majors
pour inventer les systèmes d'armes propres à maintenir l'inviolabi-
lité du sanctuaire.

Née dans un casque

H. H. Arnold, chef suprême de l'aviation (Air Force Army)


apporte, sans doute involontairement, deux contributions mar-
quantes au mouvement futuriste. Il commande la première étude de
prévision technologique, posant ainsi la première pierre de la pre-
24 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

mière usine à penser le futur (think factory).En 1944,il demande en


effet à Theodor Von Karman de préparer une évaluation des res-
sources technologiquesqui pourraient présenter un intérêt pour les
militaires.
Le rapport de Von Karman « Vers de nouveaux horizons »
(Towardnew horizons),en 1947,inaugure une série de travaux qui
devait aboutir aux « Prévisions technologiques militaires à long
terme » (Armylong range technological forecasts)et constituer une
activité permanente et substantiellement financée en période de
guerre froide. Dans son ouvrage « Sur la guerre thermonucléaire »
(On thermonuclearwar), Herman Kahn devait plus tard souligner
que depuis 1945il y avait une véritable révolution technologique
tous les cinq ans et que les stratégies militaires ne pouvaient pas
ignorer ces changements.L'importance dès lors accordéeà la prévi-
sion technologiquepar les militairess'illustrera notamment en 1963
dans le grand projet « Prévisionpour le programme de l'Aviation »
(Air Force's Project forecast) qui mobilisera plus de 40 agences
gouvernementales,26 universités, 70 firmes et 10 organismessans
but lucratif. Le produit final est un monstre de 14volumesqui tente
d'identifier les tendances à prendre en compte par le département
de la Défense pour les années 70.
En 1946,le général Arnold engage l'avionneur Douglas à lancer
un projet de recherche et développement (Researchand Develop-
ment, qui donne Rand en abrégé) pour explorer le domaine de la
guerre intercontinentaleen dehors des opérations traditionnellesde
surface.
En 1948,le projet Rand se détache de Douglas. La Rand Corpo-
ration est « constituée à des fins scientifiques,éducatrices,et chari-
tables, dans l'intérêt de la sécuritéet du bien public » avecle support
financier de la Fondation Ford. Ainsi, conçue au départ pour
étudier des systèmes d'armes alternatifs, Rand était devenue elle-
même un systèmed'étude des politiques de la nation : la Rand. Elle
allait faire école,et ses méthodes d'exploration du futur également.
Naîtront en effet à la suite, animés par quelques-unes de ses
vedettes, l'Institut du Futur de Santa Clara (Institute for the
Future) avec Olaf Helmer, l'Entreprise pour le Développementde
Systèmes(SystemDevelopmentCorporation), l'Institut de Hudson
(Hudson Institute) avec Herman Kahn.

Mathématiqueset informatiqueconvolent
C'est à Santa Barbara que les sciencesdures, les mathématiques
et l'informatique ont investi le futur pour tenter de le soumettre à
. A LA PUCE
DESFAUCONS 25

leurs lois. Les tout premiers ordinateurs y ont fait leur nid climatisé
et les systèmes d'équations linéaires y ont bourdonné comme des
essaims. On y a ardemment extrapolé, modélisé, joué avec les
théories pertinentes, simulé, identifié les objectifs et planifié,
recherché opérationnellement, analysé les coûts-bénéfices,analysé
les systèmes,évalué les technologies, cartographié le futur à grand
renfort d'analyses morphologiques, d'arbres de pertinence, de dia-
grammes, de matrices d'impacts. Mais on y a aussi scénarisé et
sondé les experts. Delphi est né là, de Norman Dalkey et Olaf
Helmer.
Enfin et surtout, c'est avec la Rand que vont se concocter, se
tester, se simuler bon nombre de décisionsstratégiques du gouver-
nement américain, au travers de programmes qui concernent plus
les applications que la recherche fondamentale et qui sont centrés
sur les problèmes de politique, de planification et de développe-
ment : travaux et recherchessur des points essentielsde la défense
nationale (systèmeset matériels, personnels, stratégies, théâtres de
conflits, etc), sur des points clés égalementde la vie civiledu pays
(justice, éducation, énergie, santé, habitat, etc.)
50 à 60 % des travaux de la Rand concernent la défense ou la
sécurité nationale et sont effectués pour le Pentagone ou la CIA.
10 % seulement de ces travaux sont confidentiels. Le reste est
systématiquementpublié.
La Rand travaille essentiellementpour des structures publiques :
agences fédérales et locales, municipalités, organismes officiels,
syndicats professionnels,quelques gouvernementsétrangers...

Mille têtes chercheuses

Elle emploie un millier de personnes ; la moitié sont des cher-


cheurs, l'autre des consultants. 50 % d'entre eux ont un doctorat et
l'éventail des disciplines représentées est quasi exhaustif, des éco-
nomistes aux experts en logistique, en passant par des spécialistes
du comportement. Lorsqu'un travail exige des compétences exté-
rieures, on puise généralement dans les universités.A l'inverse, les
chercheurs de la Rand se vendent individuellementcomme experts
à l'extérieur. Tout le monde a un salaire fixeà Santa Monica, ce qui
crée un climat très différent de celui qu'on ressent dans d'autres
structures, où les consultants rémunérés sur les contrats qu'ils
ramènent sont plus engagés dans la compétition que dans la
coopération.
Le personnel est assez stable mais évolue d'un domaine à l'autre
26 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

et d'un projet à l'autre. Il est important d'avoir une bonne image à


l'intérieur de l'organisation pour être souvent sollicité sur des
contrats par ses collègues.
Finalement la Rand Corporation ressembleassez à un établisse-
ment universitaire. L'atmosphère y est jeune et décontractée, le
personnel en pull et vêtementsde sport ; l'accueil ouvert et chaleu-
reux surprend quand on imaginait la Rand comme une forteresse
du Pentagone. Le grand immeuble blanc au bord du Pacifique n'a
rien d'un château fort. Seul le policier à l'entrée, et la délimitation
d'une zone privée, viennent rappeler qu'il y a quelques secrets de
fabrication bien protégés. Pour le reste, on distribue largement
brochures, listes, publications.
La Rand est un organisme sans but lucratif, donc exempt
d'impôts. Ses revenus proviennent des contrats (en moyenne
100 000dollars par contrat) et des dotations des agencesgouverne-
mentales, d'institutions privées à but non lucratif, comme la Fon-
dation pour le développement des systèmes(System development
foundation), la Fondation Ford, le Fonds Commonwealth,la Fon-
dation John A. Hartford, le Fonds Pew Memorial, et de quelques
autres...
Le budget annuel de recettes tourne autour de 60 millions de
dollars, dont plus des deux tiers proviennent de contrats. Les finan-
cements viennent essentiellementde l'Aviation et de la Marine, de
la CIA, de la NASA, des départements du gouvernement fédéral,
commerce,éducation, énergie, santé, travail.

Disciplineset divisions

L'organisation est simple.Trois grandes divisionsregroupent les


champs d'activités (areas) :
Le Projet Air Force, qui comprend 4 programmes de recherche :
les stratégies de la sécurité nationale / l'emploi / les applications
technologiques/ la gestion.
La Sécurité nationale avec 8 programmes :scienceset technolo-
gies appliquées / systèmesde traitement de l'information / politi-
que économique internationale / main-d'oeuvre,mobilisation, dis-
ponibilités / R et D et politique d'acquisition / sécurité et conflits
subnationaux / centre d'évaluation stratégique/ autres recherches.
La Recherche civile avec 8 programmes : justice criminelle /
éducation et ressourceshumaines/ politique énergétique/ sciences
de la santé / politique de logement et d'urbanisme / travail et
population / politiques de réglementationet institutions / divers.
DES FAUCONSA LA PUCE 27

De leur côté, les chercheurs sont regroupés par discipline dans


6 départements : sciences du comportement, économie, ingénierie
et sciences appliquées, sciences de l'information, science politique,
science des systèmes. Cette organisation matricielle est conçue pour
que soient croisés champs et disciplines.
400 rapports sont élaborés chaque année. Sur chaque projet sont
mobilisées 2 à 6 personnes, la durée moyenne d'un contrat est de
6 mois.
L'infrastructure logistique est impressionnante. Le centre infor-
matique emploie 110 programmeurs, analystes, ingénieurs, opéra-
teurs, techniciens qui préparent des programmes, assurent l'acqui-
sition et le traitement de données et la maintenance des systèmes.
Un IBM 370/3032 assure le traitement général par « batch », les
relations avec les autres périphériques, et le télétraitement. L'édi-
tion est effectuée par 4 DEC. Un VAX 11/780 et un 11/750 sont
également disponibles pour les recherches scientifiques et le calcul
spécialisé.
Le centre de traitement dispose de nombreux types de logiciels
dont des packages statistiques (SAS, SPSS), des langages de simula-
tion (SIMSCRIPT), des packages graphiques (GDDM, DISSPLA,
SAS/GRAPH), et des packages de gestion de données (DYL 260,
DYL 280). Des programmes plus spécialisés, quelques-uns déve-
loppés à la Rand, sont disponibles dans des domaines particuliers,
modélisation, chimie des systèmes physiologiques, analyse de l'effi-
cacité des systèmes...
Le centre de documentation informatique tient l'inventaire des
programmes de calcul, édite des manuels, tient à jour une collection
des périodiques sur les traitements de données susceptibles d'inté-
resser les chercheurs et les membres du centre de calcul.
Le Service des données (Data Facilities) sert de bourse d'échanges
centrale pour l'acquisition, le traitement, la diffusion, le contrôle et
le stockage des fichiers de données nécessaires aux .différentes
études.
En outre, l'organisation tient à jour des bibliographies de ses
publications par sujet qui trouvent place dans la plus grande biblio-
thèque spécialisée de la côte Ouest : 64 000 livres, 230 000 rapports,
20 000 périodiques.

Niagara à Palo Alto .

La production de la Rand est aussi impressionnante que ses


moyens. Chaque année, plus de 250 rapports, notes, études rendent
28 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

compte de ses travaux sur un très large éventailde sujets. Rapports


imprimés et reliés de 40 à 100pages de « Criminalité chez lesjeunes
et justice en Californie » à « La politique soviétique du gaz », en
passant par « Servicesde renseignementset terrorisme », « Etablir
un prix sur lescommunicationstéléphoniqueslocales», « Revenuet
croissance en Malaisie», « L'utilisation des technologies de l'in-
formation pour résoudre les problèmes cliniques», « Les technolo-
giesalternatives aux réseauxd'information », « La communauté de
l'information :les servicesmunicipaux», « L'établissementdes tari-
fications téléphoniques ». Notes polycopiées, plus techniques,
comme « Anatomie du déclin de la fertilité en Malaisie», « Subven-
tion du commerce Est-Ouest par le crédit d'assurance et les garan-
ties de prêts... »
Des ouvrages aussi, plus pédagogiques :« Manuel sur les techni-
ques de prévision », « Taille d'une ville et qualité de la vie »,
« L'énergie solaire dans l'avenir de l'Amérique... »
Le Rapport annuel est complétépar la « Revuede recherchede la
Rand N (RandResearchReview)qui synthétise les principaux tra-
vaux en matière de sécurité nationale et de recherche civile. Cette
news-letter paraît trois fois par an et est gratuite. « Recherches
civilesà la Rand N (Domestic Research at Rand)est un autre périodi-
que qui donne les résumés des études de la division des recherches
correspondantes.
De l'information à la formation il n'y avait qu'un pas à franchir.
Il l'a été par la création de l'Institut d'enseignement de la Rand
(Rand Graduate Institute) qui propose à une soixantaine d'étu-
diants par an un programme combinant une formation théorique
avec une participation pratique aux recherchesde la maison sur des
cas de politique publique : ils sont amenés à appliquer les outils et
les méthodes adéquats à des affaires civiles,nationales, internatio-
nales... Les cours comprennent l'enseignement de la micro-
électronique, des statistiques, de l'analyse de données, de l'analyse
de comportement, de la technologie,de la politique publique.
L'institut délivre un doctorat en politique publique. Les profes-
seurs viennent des différentes universités ou autres think-tanks
américains, mais de nombreux cours sont assurés par les membres
de la Rand. Outre sescours annuels, l'Institut offre des programmes
d'été pour les étudiants qui vont entrer dans les écoles de Sciences
Politiques.
Il vient de monter un programme de 5 ans sur la santé qui exploite
les résultats des recherchessur les servicesde santé et sur l'analyse
politique et qui délivre des doctorats en politique de la santé.
L'Institut est financé par le prix des cours, par deux donations
DES FAUCONSA LA PUCE 29

des fondations Ford et Alfred P. Sloan, et par des firmes privées.

Aider les Pays-Bas à se dessaler

A l'ombre du Pentagone, de la NASA et de la CIA, la Rand a


beaucoup pensé pour l'Amérique. Mais il lui est arrivé de mettre sa
matière grise et ses équipements électroniques au service de deman-
deurs étrangers, comme la Malaisie, le Guatemala ou les Pays-Bas.
Pour ces derniers, par exemple, la Rand, il y a quelques années, s'est
mobilisée sur le projet Pawn : 125 collaborateurs, plusieurs dizaines
de programmes informatiques, énorme rassemblement de données.
L'enjeu était de taille : l'agriculture hollandaise était menacée par
des problèmes aigus de salinisation et de pollution. L'approche a
inclus la création d'un réseau de plusieurs modèles qui ont été
utilisés pour évaluer les impacts de politiques alternatives en
matière de gestion des eaux.
Au coeur de la méthodologie, un modèle sophistiqué de distribu-
tion des eaux pour calculer le débit des rivières, le niveau des lacs,
les profondeurs pour la navigation, les concentrations de polluants,
offre la possibilité aux responsables hollandais de comparer les
différentes mesures possibles en termes d'impacts multiples. L'étude,
achevée en 1981, a montré qu'il fallait adopter une approche régio-
nale différenciée et que les mesures les plus spectaculaires et coû-
teuses de construction n'étaient pas les plus efficaces. Elle a joué un
rôle majeur dans la planification de la politique hollandaise des
eaux.

Des chiffres et des maîtres

Pionniers de l'exploration systématique du futur pour éclairer la


.
décision et de la planification à long terme (long range planning), la
Rand est fille de la Défense et du Calcul. Elle a contribué au
vocabulaire guerrier du management moderne : stratégie, pro-
grammation stratégique, opérationnel...
Elle a promu ses approches mathématiques couplées à l'informa- .
tique, qui permettaient de découper la réalité en chiffres, d'établir
des séries, de les traiter, d'identifier des relations entre variables, de
les projeter dans l'avenir. Et ce, qu'il s'agisse d'étudier l'incidence
des allocations de logement sur les déménagements, ou l'intérêt
d'utiliser des ondes millimétriques dans les satellites militaires de
communication. Cette approche quantitative à laquelle on assimile
30 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

la Rand a depuis été critiquée ;on l'a, à travers le monde, assortie de


correctifs divers. Mais il ne faut pas oublier que c'est à la Rand que
Olaf Helmer et d'autres chercheurs ont mis au point les techniques
Delphi pour intégrer des opinions d'experts dans les spéculations
sur le futur, ni que la Rand a été une des premières à pratiquer
l'interdisciplinarité,du moins à l'intérieur des sciencesdures.
A la Rand, il ne faut pas s'attendre à trouver seulement des
travaux sur le futur, mais surtout des analysesdu présent... et même
du passé. L'étude sur le revenuet la croissancede la Malaisie(1983),
repose sur l'analyse de l'évolution depuis la Deuxième Guerre
mondiale, des prix, de la production et de la technologiedes princi-
paux biens, des maisonnéesfamilialeset du degréde scolarisationet
de formation, du statut matrimonial, des revenus, etc. On y voit
clairement que trente ans auparavant, il était vraiment impossible
d'imaginer autre chosequ'un avenir sombre pour la Malaisie.Or un
mini-miracle économique a eu lieu, et la Malaisie a une place
enviable dans le peloton des pays en voie de développementgrâce,
essentiellement,aux investissementsfaits pour scolariseret former
la population, ainsi qu'au développementde l'innovation techno-
logique dans les biens les plus importants.
Mais en définitivece qui fait la force de la Rand ce ne sont ni ses
origines, ni ses méthodes, ni ses prévisions, mais l'extraordinaire
rassemblement d'informations auquel elle se livre depuis presque
40 ans et les analyses qu'elle en fait.
Une évolution s'est peu à peu dessinée dans la sélection des
informations. On ne travaille plus seulement sur des données clas-
siques, économiques,socio-politiques,mais sur des micro-faits,des
micro-événements qui s'avèrent avoir des significations impor-
tantes, comme le rôle du travail des femmessur l'industrialisation
des pays en développement. Dans les études sur la Malaisie, par
' exemple, on voit comment les femmesqui travaillent à l'extérieur,
et mettent leurs enfants à l'école où ils seront alphabétisés, trans-
forment la cellulefamilialeet les mentalités.
On recherchedes indicateursde plus en plus fins et de plus en plus
qualitatifs comme les degrés « d'hédonisme » pour mesurer lee
niveau de qualité de la vie, de l'habitat.
Cela va de pair avec une vraie multidisciplinarité,la collabora-
tion d'historiens, d'anthropologues, de sociologues,de spécialistes
du comportement humain, nécessairespour traiter des problèmes
de développement,d'habitat, de délinquance, de troisième âge.
Et c'est ainsi que la Rand après avoir tenté de mettre le futur en
équations s'est tournée vers l'observation fine du présent et du
DESFAUCONS
A LA PUCE 31

passé. Le think tank est désormais propulsé par ses informations


tanks.

Du militaire au civil,du public au privé

Il serait tentant mais présomptueux d'imaginer un futur pour la


Rand. D'autant que la Rand n'est pas une société de chercheurs et
de consultants comme les autres. Elle a eu, elle a certainement
encore, partie liée avec le fameux complexe militaro-industriel,
coeurde la nation leader de notre monde occidental. Son origine,
dont nous.avons parlé, est lourde de signification. A qui le général
Arnold a-t-il confié l'embryon de la Rand en 1946?A Bill Douglas
qui avait à cemoment-là toutes les raisons de s'inquiéter d'un futur
abandonné aux civils.Des 29 000appareils que sa compagnieavait
construits pendant la guerre, on était tombé à 127. « L'avenir me
paraît aussi sombre que l'intérieur d'une botte », déplorait Billie.Il
était donc indispensablede persuader la sociétéaméricaineque son
avenir à elle passait par de solides investissementsdans la défense
aérienne, démonstrations scientifiquesà l'appui. Ce fut le rôle de la
Rand naissante, dont la croissancea accompagnéla croissancedes
industries de l'armement et que les radicaux des années 60 ont
sévèrement mis en cause, à propos du Vietnam entre autres.
Aujourd'hui la Rand est sans doute contrainte à devenir plus civile.
D'abord parce que la concurrence est rude en Californie où les
universités, les centres de rechercheset les innovateurs de la Silicon
se disputent la manne du Pentagone.
Ensuite parce qu'il est dangereux de dépendre de parrains aux
comportements incertains et qu'il vaut toujours mieux élargir sa
clientèlesolvable. La Rand s'ouvre lentement au privé.
SRI INTERNATIONAL ..
_

SRI International, c'est en quelque sorte La Mecque des consul-


tants, le modèle, internationalement envié et copié, paré des prestiges
cumulés de l'Amérique, de la Californie, de la Silicon Valley; une
success story dans le domaine de l'aide aux décideurs.

Créé en 1946 au sein de l'université de Stanford, le Stanford


Research Institute est destiné dès l'origine à faire de la recherche
fondamentale et appliquée dans les principaux domaines de la
Science et de la Technologie et à proposer une assistance aux
décideurs publics et privés, « afin de promouvoir le développement
industriel, économique et social de l'Amérique au lendemain de la
guerre ».
Aux débuts de l'Institut on trouve quelques-uns des éléments qui
ont conduit parallèlement à la création de la Rand Corporation :
- le climat de choc qui a suivi le cataclysme nucléaire, les
menaces nouvelles qui pèsent sur l'Amérique et la peur / fascina-
tion du futur ;
- le souci de développer les sciences et les techniques et la
possibilité de le faire, grâce à des fonds publics et privés largement
distribués :
- l'émergence simultanée des méthodes scientifiques de déci-
sion et de prévision.
Le Stanford Research Institute naît et se développe dans une
université peuplée d'intellectuels passionnés par la recherche mais
désormais engagés dans une réflexion de fond sur le pouvoir de la
science et la responsabilité des scientifiques, et dans une vallée,
Santa Clara, où naissent des premières entreprises de haute techno-
DESFAUCONS
A LA PUCE 33

logie, la future Silicon Valley Il est le produit de l'ambition de


scientifiqueset d'industriels - le plus souvent diplômésde l'univer-
sité de Stanford -, qui veulent créer sur la côte Ouest un centre de
recherchesaussi prestigieuxque ceux de la côte Est, dont le fameux
Massachusetts Institute of Technology dans la périphérie de
Boston.
Ce double parrainage de l'université et du business va modeler
son développementet marquer pour longtempsson organisation et
sa structure.

Une universitectomieréussie

Mais en 1970la guerre du Vietnamébranle l'Institut. Les intellec-


tuels, les étudiants de Stanford manifestent vigoureusementcontre
l'intervention américaine. L'Institut, alors essentiellementengagé
dans le business de la défense militaire et de l'industrie de l'arme-
ment, reste solidaire du gouvernementfédéral et de ses clients,mais
se voit contraint de quitter - juridiquement et financièrement- le
giron de l'université et de changer de nom 1. Il sera désormais SRI
International. Cela ne l'empêchera pas néanmoins de continuer à
travailler avec les universitaires, tout en resserrant ses liens avecles
décideurs économiques. Ses objectifs, réaffirmés chaque année,
restent « de renforcer l'économie mondiale et le système des
affaires, ainsi que la sécurité nationale et internationale, et pour ce
faire, d'investir substantiellement dans le futur et d'essayer de
l'identifier ».

Difficile,quasi impossiblemême, d'obtenir un schéma simple de


l'organisation actuelle du SRI, a fortiori un organigramme. Au fil
des ans se sont développées côte à côte des unités souvent rivales
dont il est malaisé de déterminer les frontières. On peut néanmoins
distinguer 4 domaines d'intervention et 4 grands départements,
répartis sur les 70 acres de Menlo Park, à 20 milesde San Francisco,
dans une volée d'immeubles bas et modernes :
- les sciences,qui regroupent les activités de recherche fonda-
mentale et la recherche appliquée, filles de l'Université ;
- la gestion et l'économie, les affaires mondiales, filles du
business.
Park,Aids,consoles
1. Voirl'articlede PhilippeGavi« Menlo et réseaux N,
Autrement, automne 1981.
2. Le SRI continue de verser annuellement des royalties à l'Université (pas loin de
1 % de ses revenus).
34 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

Un peu à part, rescapée d'un département universitaire de


recherches sur l'homme qui s'intitulait Centre de recherches en
sciences sociales, une petite équipe travaille sur les valeurs et les
styles de vie (values and life styles - Vals).
Le passage des recherches sur l'homme et ses comportements de
l'ancien Centre, à des études exclusivement consacrées à l'individu
en tant que consommateur, reflète bien l'évolution pragmatique du
SRI.
Vals, dirigé par une énergique jeune femme, Mary Spengler, un
peu inquiète des fluctuations imposées à l'organisation de son
département, a mis au point au début des années 80 une typologie
des consommateurs en fonction de leur niveau socio-économique,
de leur maturité (psychologique), de leur degré de sensibilité - ou
vulnérabilité - aux pressions de l'offre. Vals mène des programmes
autonomes comme « Tendances majeures » (Leading edge), sur les
signes précurseurs de changements. Les souscripteurs du pro-
gramme ont droit à des rapports, bulletins, matériels audio-visuels,
à des consultations ponctuelles sur les tendances sociales, les mar-
chés en mouvement, les nouveaux développements culturels, à des
scénarios sur les évolutions de l'environnement du monde des
affaires. Parmi les clients de Vals, les autres divisions du SRI qui
utilisent ses typologies et grilles de lecture pour leurs études de
marchés.

Intrapreneurs au couteau

Les différentes unités du SRI sont très autonomes. Théorique-


ment cependant, sur chaque projet, on rassemble les ressources
humaines nécessaires en provenance des différentes disciplines. En
pratique, cette interdisciplinarité semble surtout fonctionner sur les
projets de recherche fondamentale ou appliquée, qui mettent sou-
vent en oeuvre plusieurs centres ou laboratoires. Ainsi, sur l'étude
des médicaments travaillent ensemble la division des sciences de la
vie, le département des polymères et le laboratoire d'ingénierie
chimique.
Cette coopération s'effectue également entre les laboratoires
scientifiques et l'une ou l'autre division du groupe du management,
quand l'étude requiert, ce qui est fréquent, une partie technique et
une partie marketing. C'est le cas en particulier des séries d'études
sur les matériaux (céramiques, arsenide de gallium, etc.).
C'est beaucoup moins vrai pour les différents services du secteur
management qui fonctionnent comme des consultants concurrents.
DES FAUCONSA LA PUCE 35

Rémunérés sur les contrats qu'ils négocient, ils se méfient de leurs


voisins de palier, et préfèrent, de leur propre aveu, faire appel à des
aides extérieures plus aisément contrôlables.
Cela crée un climat interne très spécial et ne donne pas le senti-
ment d'un ensemble homogène. Mais les dirigeants se félicitent,
quant à eux, d'avoir introduit dans leur organisation des systèmes
de mesures de performance et de motivation efficaces. Les dépar-
tements et centres qui ont de bons résultats reçoivent des rétribu-
tions supplémentaires qu'ils peuvent utiliser pour améliorer leurs
conditions de travail. Ceux qui ont des résultats insuffisants sont
soumis à des contrôles renforcés et mis sous tutelle de « seniors »
vigilants.
Apparemment, ça marche très fort. Numéro un mondial, SRI a
un impact considérable, non seulement sur le management améri-
cain, mais sur le management international. Il a fait école. Son
vocabulaire, ses pratiques sont traduits et transposés par les consul-
tants du monde entier. C'est d'ailleurs une valeur ajoutée sur un
curriculum vitae que d'y être passé. Cela dit, en tout cas dans la
partie consultants, on n'y fait pas long feu. Le climat de compéti-
tion qui y règne n'a pas l'air très épanouissant. Passé les 2 ou 3
années qui valident leur expérience, de nombreux membres de la
célèbre organisation se vendent à un de leurs clients ou à des
structures plus modestes, ou s'installent à leur compte.
Ils entretiennent d'ailleurs avec leur ancienne maison les meil-
leures relations d'amitié et de travail.
Le SRI, c'est 2 000 experts, 110 disciplines, les diplômes des plus
prestigieuses universités américaines, des bureaux et des labora-
toires à Chicago, New York, Washington aux Etats-Unis. Des
antennes dans le monde entier : en Afrique, au Moyen-Orient, en
Asie, et en Europe.
Association sans but lucratif, elle s'est donné pour objectif de
faire gagner beaucoup d'argent à ses clients. Ses revenus étaient
d'environ 196 millions de dollars en 1984, provenant des contrats de
recherche ou d'assistance. Les projets liés à la sécurité nationale,
essentiellement pour le gouvernement fédéral, assuraient 37 % des
revenus.
Le reste vient pour 20 % des autres départements fédéraux et
pour 43 % du business, surtout américain, de la Gulf Oil au petit
forestier du Maine. Mais aussi de dirigeants hindous, malaisiens,
chinois, japonais ou français (20 % de recettes internationales).
36 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Le futur au bas des bilans

Sur la liste des directeurs opérationnels, le premier Groupe men-


tionné est celui des consultants en management, en économieet en
développement international. S'il n'est pas le premier en chiffre
d'affaires, il est celui qui tisse le réseau de relations le plus dense
avec l'environnement. S'il lui arrive de se livrer à quelquesexercices
de futurologie pour ne pas laisserpasser des contrats intéressants,il
n'a pas beaucoup d'appétit pour les spéculationsà très long terme.
Son job quotidien, c'est d'aider les entrepreneurs à minimiserleurs
risques dans l'univers d'incertitude où ils sont plongés. Leur hori-
, zon commun est à 2 ou 3 ans, rarement 5. Et l'objectif n° 1 c'est la
survie, c'est-à-dire les résultats. Les aventuriers du business n'ont
. pas le droit d'être aventureux et le SRI s'efforce de leur fournir les
boussoles,les cartes, les guides qui leur évitent de se drosser sur les
' récifs ou de disparaître dans des gouffres.
Le menu du SRI est d'ailleurs rassurant pour le patron affamé
mais peu sensibleaux fumets de la prospective :analyse financière,
audit produit, évaluation des risques, managementde la recherche,
redéploiementindustriel,diversification,audit technologique,études
de marchés, diagnostic stratégique, renforcementde compétitivité,
audit Recherche et Développement, options technologiques,ana-
lyse de la décision, programmation stratégique, etc., rien que du
_ solide propre à rassurer. Rien qui ressemble à la boule de cristal,
. même bourrée de microprocesseurs.Pas de magesdans le paysage :
des professionnelsqui prennent en charge le client, public ou privé,
dès le premier contact. La plupart des contrats individuelscompor-
''
tent de longues séancespréliminairesoù le personnel du SRI s'em-
ploie à bien « sentir son ou ses clients qui sont invités à formuler
., efficacementleurs problèmes,premier acte essentieldu service.Les
'
conclusions sont élaborées en commun, et parmi les différentes
. options proposées, la voie moyenne est généralement choisie
ensemble... sa mise en oeuvre faisant souvent l'objet d'un nouveau
contrat. Accompagné, informé, conforté, le client a en outre le
sentiment, légitime, d'avoir accédé à des gisements de données et
d'expertisesexceptionnels,mêmeà l'occasion de contrats modestes.
La grande majorité de ces contrats porte sur une ou plusieurs des
six questions essentiellesqui préoccupent les dirigeants :
- quelles options stratégiques pour anticiper les évolutions
technologiqueset des marchés?
- à quels investissementsdonner la priorité, compte tenu de la
lourdeur des nouveaux équipements techniques et de leur rapide
obsolescence ?
DES FAUCONSA LA PUCE 37

- quelles opportunités à saisir dans le foisonnement des techno-


logies nouvelles ?
- comment diversifier ses activités ?
- comment réduire ses coûts en rénovant les produits existants ?
- à quelles activités renoncer, où et comment désinvestir?
Pour les aider à trouver les réponses, le SRI met à leur disposition
outre sa banque d'expériences et des expertises sectorielles, un jeu
de méthodes et d'outils parmi lesquels quelques spécialités maison
pour faire face à la concurrence.

Prendre ou non son parapluie ?

L'analyse de la décision, c'est un des « must » de Menlo Park pour


répondre aux incertitudes de l'avenir.
« L'incertitude est une des principales difficultés auxquelles sont
confrontés les décideurs, dit le patron de la division " Analyse de la
décision ", et c'est surtout vrai pour les firmes très engagées dans la
recherche et le développement. »
« L'incertitude amène les responsables à rechercher des stratégies
flexibles, adaptables. L'enjeu fondamental pour une compagnie est
d'identifier les stratégies qui permettront de répondre rapidement
aux menaces et aux opportunités de son environnement présent. »
Les patrons ne peuvent plus se contenter d'être des capitaines
courageux ou des bergers charismatiques : ils sont aussi et d'abord
des joueurs. Pour miser au mieux l'argent de leurs actionnaires, il ne
suffit même pas de connaître ses cartes et celles de ses adversaires, il
faut aussi bien se connaître soi-même, percevoir clairement ses
objectifs à la table, évaluer ses capacités d'encaisser les coups.
« Quand vous prenez une décision, il vous faut considérer trois
facteurs : vos priorités et vos valeurs, la probabilité d'arrivée des
événements, votre attitude en face du risque... Si la météo prévoit
qu'il y a 60 % de chances qu'il pleuve, prendrez-vous votre para-
pluie ? » C'est le dilemme familier que proposent les spécialistes du
SRI pour entrer dans le sujet avec leurs clients.
« Votre décision s'appuiera sur plusieurs critères : selon que vous
tenez plus ou moins à votre mise en plis toute fraîche ou que vous
redoutez ou non le rhume de cerveau, selon que le parapluie vous
encombre ou non, selon que vous croyez ou non à la fiabilité des
prévisions météo et surtout selon que vous êtes prêt ou non à
prendre le risque de vous mouiller, vous prendrez ou non votre
parapluie... ou celui de votre voisin de bureau si vous avez oublié le
vôtre. » Partant de cet exemple domestique, passant par la table de
38 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

poker ou de go, remplaçant les oui-non par des valeurs de 0 à 1,


en la multitude de cartes, de joueurs, de règles et
. prenant compte des du marché, on peut mieuxapprécier
l'importance macro-enjeux
l'arsenal des moyens proposés aux clients dans ce domaine. Les
raffinements probabilistes les plus récents de la théorie des jeux et
des comportements économiques de J. von Neumann et Morgen-
stern, les développements informatiques réducteurs de la com-
plexité, les nombreuses théories de la décision et les outils analyti-
ques les plus performants sont mis en oeuvre pour aider les
décideurs, qu'il s'agisse de prendre son parapluie ou d'évaluer le
risque de contaminer la planète Mars en y expédiant un satellite.

On ne joue que pour gagner

Ce type d'analyse a été utilisé notamment par la Maison Blanche


pour trancher sur le fait de dépenser ou non des milliardsde dollars
pour développer du pétrole et du gaz synthétiques, pour diminuer
les importations en provenance de l'OPEP, pour évaluer les straté-
ou
' gies souhaitables en matière de rechercheet développement par
le Bureau.Nationaldes Standards afin de limiter les pertes dues aux
incendies. Anticipative, par opposition aux approches tradition-
nelles de la planification stratégique, l'analyse du même nom fait
une large part aux nouvellesdonnées technologiqueset privilégiela
mesure de l'espérance plus ou moins mathématique de rester à flot
ou de ramasser le tapis. Elle force le décideur à hiérarchiser les
facteurs qui influencent ses modes de choix et ses décisions et
l'engage à préférer un bon résultat à une décisionscientifiquement
ou esthétiquementou culturellement« bonne ».Maïeutiqueou thé-
rapeutique, elleaide, en prime, à améliorerla communicationentre
les responsables qui participent au processus de décision. Ce qui
constitue une garantie supplémentaire de leur aptitude réactive
ultérieure face à des événements imprévus. La procédure la plus
courante de mise en oeuvre comprend trois phases :
- la première, déterministe, où sont choisies, définies et mises
en relation les variables qui auront une incidencesur la décision ;
- la seconde,probabiliste, tente d'apprécier les évolutionspos-
sibles de ces variables et intègre la hiérarchie des risques admis ;
- la troisième où l'on détermine le coût économique pour
réduire l'incertitude dans chacune des variables déterminantes.
A ce stade, on peut être amené à rechercherde nouvellesinforma-
tions si le jeu d'hypothèses paraît bancal ou flou. Tout au long du
processus, des analystes construisent progressivementdes modèles
A LA PUCE
DESFAUCONS 39

sur base de scénarios différenciés. Il existe plusieurs approches


possibles dans l'analyse stratégique... intuitives, normatives, for-
melles, analytiques, quantitatives, mais ellessont toutes basées sur
le concept de diviserles difficultéspour conquérir, des marchés,des
entreprises à absorber, des positions dominantes, des dividendes.Il
s'agit d'éclairer pour gagner. Ce n'est pas un outil pour les scientifi-
ques, mais un instrument de gestion pour les affaires. Au-delà des
contrats individuels, le SRI en assure la promotion par de nom-
breux séminaires à travers les Etats-Unis où se pressent les cadres
des grandes compagnies.
De nombreux manuels sur le sujet ont été publiés, notamment :
« Manuel des techniques probabilistes (Probability encoding
manual)où est développéela technique de conversiondes contenus
spécifiques ou généraux en codifications probabilistes ;ou encore
« Une évaluation des approches quantitatives de l'analyse de la
décision», étude effectuéepour la National SciencesFoundation.

Quand on attend, il est toujourstrop tard


La planification stratégique est devenue un produit de grande
consommation depuis les années 60 et surtout 70. Les ténors de la
profession, Boston Consulting Group, Arthur D. Little, Mc Kin-
sey, se sont livrésà une compétition sévère,digned'un grand prix de
formule 1, chacun prenant à l'autre ses concepts de base, y ajoutant
un nouveau concept révolutionnaire et peaufinant ses matrices. Il
était normal que le SRI tente de les sauter dans la ligne droite. Sa
programmation stratégique à lui encourage les décideurs à refuser
la réaction au profit de l'action (pro-action,en américain dynami-
que). Puisqu'on ne peut pas prévoir, alors, il faut planifier.
Comme l'écrivait R.L. Ackoff en 1973 : « La planification
consiste à concevoirun futur désiré ainsi que les moyens d'y parve-
nir. » La programmation stratégique c'est l'antifatalisme. On va
donc repérer les futurs possibles :toujours les scénarios, mais les
moins fermés possibles, plus d'hypothèses haute, moyenne, basse,
mais des hypothèsesvariées,à partir des tendances les plus fortes et
susceptibles d'obtenir des résultats plausibles. Parmi ces futurs a
priori possibles, on choisit celui qui paraît le plus compatible avec
ses ressourceset on modélisesa mise en oeuvre.Le schéma habituel
comprend six stades :
- identifier des décisions qui vont déterminer les scénarios
(diversification, développement...) et leurs conséquences à long
terme ;
40 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

- spécifier les facteurs clés qui vont influer sur le résultat de


chaque décision(taille du marché, main-d'oeuvre,technologies...) ;
- identifier et analyser les forces du macro-environnement
(démographie, styles de vie, croissanceéconomique,...) ;
- choisir quelques « logiques» de scénarios intégrant les élé-
ments et les incertitudesqui auront du poids sur la décision(évolu-
tion du monde vers le protectionnisme ou vers le libre échange...) ;
- élaborer une série de scénarios basés sur ces forces et ces
logiques ;
- identifier les implications des décisions stratégiques pour
chaque scénario.
Testée auprès des agencesgouvernementaleset des plus grandes
firmes, cette méthode a été utilisée par exemple pour mettre au
point les programmes de la Gulf Oil ;pour analyser les perspectives
de l'industrie automobile et ses implications sur la stratégie d'une
importante firme de machines-outils ; pour étudier les consé-
quences de l'évolution démographique et du comportement des
consommateurs sur la stratégie de sélection des produits d'une
firme de produits périssables...

Innovationsur mesure

Les entreprises ne manquent pas qui voudraient bien innover


mais ne savent pas par quel bout commencer. Le SRI est encore là
pour lesy aider, grâce à son systèmede programmation de l'innova-
tion fondé sur :
- l'évaluation des technologies sur lesquelles sont basés les
produits et l'industrie du client ;
- l'évaluation des capacitésdu clienten matière de technologies
. nouvelles ;
- l'évaluation des opportunités ;
- l'évaluation des menaces ;
- leplan technologique,ensemblede recommandationsincluant
budgets et plannings spécifiques.

Le Carrefour des technologies,du managementet du marketing

2 000experts dont plus de la moitié sont investisdans les travaux


de recherche et de développement, des consultants couvrant le
prisme le plus large des fonctions de l'entreprise, un réseau mondial
de clientset de partenaires, rien d'étonnant à ce qu'une telle somme
DES FAUCONSA LA PUCE 41

d'expérience immergée dans la technologie et le business puisse


offrir un éventail très complet de propositions. Un chef d'entreprise
peut trouver pratiquement tout ce qu'il lui faut au SRI, à l'excep-
tion de conseils fiscaux ou de repos du guerrier.
Il veut être alerté sur les émergences, les développements techno-
logiques qui le concernent? Programmation Technologique lui
ouvre ses dossiers. Créé en 82 pour assurer une veille permanente
sur près de 20 secteurs (intelligence artificielle, matériaux dont les
céramiques, CAO, bureautique, électronique, cryogénique...), ce
programme peut l'alerter assez tôt sur les opportunités et les risques
, naissants, analyser plus particulièrement leurs implications sur son
affaire, ses stratégies de réponse.
Il veut renouveler ses produits, ses marchés? SRI est à son
service, avec son programme Innovation et Gestion. Qu'il fasse
dans les métaux rares, la pâte à papier ou l'électronique domesti-
que, il aura sa réponse. Le même programme se propose de l'aider à
développer chez lui le climat, la culture favorables à l'innovation.
« Il faut absolument instaurer des systèmes de reconnaissance et de
récompense de l'innovation et de la créativité », recommande le
consultant William C. Miller. « Les systèmes de valeurs des diri-
geants et du personnel sont souvent trop éloignés. Nous pouvons
intervenir en organisant des réunions, des ateliers, pour harmoniser
leurs points de vue, pour les amener ensemble à identifier et à se
mettre d'accord sur un certain nombre de changements qui ren-
draient leur job plus créatif et plus opérationnel. »
Il a des problèmes pour faire évoluer son organisation qui s'en-
dort ou qui ne sait pas comment diversifier? SRI arrive, avec son
New ventures program : audits, entretiens, ateliers de travail éva-
luent et remobilisent les énergies, débouchent sur un nouveau plan
d'entreprise (business plan).
Il voudrait profiter des retombées des grands projets publics ?
SRI est prêt, avec son programme Transfert Technologique, pour
extraire des innovations de la NASA les applications commerciales
dans les transports, la santé, les procédés de fabrication...
Il n'a pas les moyens de financer tout seul les recherches qui
l'intéressent? Qu'à cela ne tienne. Il peut accrocher son wagon à
l'une des nombreuses études multiclients que lance le SRI dans les
domaines où les clients sont sûrement multiples. Il aura droit, outre
aux résultats de l'étude, à participer à des journées de commentaires
ou à des séminaires sur les thèmes traités et à des manuels pratiques
d'exploitation. En 84, par exemple, il pouvait s'associer à l'enquête
du Forest Products Planning Service, né en et qui compte plus
de 60 clients réguliers dans son portefeuille ; du menu : analyse des
42 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

marchés actuels et futurs, économiede la production, radiographie


des échangescommerciaux,profils instantanés des principaux pro-
ducteurs. Ou à celle qui couvrait l'automatisation des bureaux :
pour la cinquième année consécutive,elle analysait la totalité des
marchés concernés,étudiait les degrésde saturation de la demande,
les prix et la rentabilité de dix catégories de produits, ordinateurs
personnels, réseaux locaux, PBX... Ou encore à l'enquête sur les
opportunités offertes à la TV câblée aux U.S. : environnement,
développements,prix, services,structures, organisation, pratiques,
régulation-dérégulation,programmation... Ou à des tas d'autres...

Le monden'est plus qu'un village

Et Menlo Park est au centre. Si le chiffre d'affaires international


ne représente encore que le cinquièmede ses ressources,le SRI n'en
est qu'au début : la division des affaires mondialesa été crééeen 81.
Son implantation en fait un partenaire de son occident à lui, qui est
le Pacifique. Il est un des sponsors de l'association Japon-
Californie et du Conseil économique pour le bassin du Pacifique.
Son président WilliamF. Miller s'engage :« Nous croyons que rien
n'est plus important, dans l'ordre mondial, que d'aider l'industrie à
développer des opérations transnationales compétitives, opéra-
tions qui ne sont pas seulementbénéfiquesaux compagniesdes pays
industrialisés, mais qui permettront à celles du Tiers monde de
coopérer à part entière. Ce type d'opérations nécessiteun nouveau
management international, il ne faut pas avoir peur du changement
mais l'anticiper et ne pas se sentir menacé par lui. »
Les deux fers de lance de l'action internationale sont le Pro-
gramme des associésinternationaux (SRI's International Associates
Program) et le Programme d'Information sur les Affaires(Business
IntelligenceProgram).

La trilatérale du business

Le Programme des associés internationaux réunit plus de


1000 membres dans 65 pays. Ses rapports et ses réunions interna-
tionales pour dirigeants permettent de mieux comprendre les
enjeux et les opportunités des affaires mondiales, en particulier
pour les économies en développement. Des réunions ont lieu en
Inde, en Chine, en Malaisie.Chacune d'elles est précédéepar l'éla-
boration de rapports spéciauxsur les affairesdans le pays concerné,
. DES FAUCONSA LA PUCE 43

distribués aux associés du programme. Ainsi la réunion d'Hong


Kong de juin 1983 avait-elle été précédée par la publication du Hong
Kong Report, sponsorisé par le SRI de Hong Kong et une vingtaine
de grandes firmes. Ce document concluait que le futur à long terme
de Hong Kong semblait assuré en dépit des incertitudes liées au
transfert de l'administration britannique aux Chinois en 1997. Les
sessions permirent notamment aux participants de mieux com-
prendre les objectifs de la Chine et sa politique en matière d'inves-
tissements étrangers.

Les mille et une études

Le Business Intelligence Center gère le Business Intelligence Pro-


gram qui a succédé il y a 25 ans à l'ancêtre « Services pour la
Programmation à long terme » (Long Range Planning Services).
C'était du temps où le futur avait encore un long crédit.
Depuis, le BIP a fait des petits :
- « le programme sur les affaires de la santé » (Health Business
Intelligence Program), qui fournit à ses abonnés une sélection d'in-
formations concernant la santé, comme son nom l'indique ;
- « le programme sur les questions européennes » (BIP Euro-
pean Issues Group), qui concerne une vingtaine de compagnies et
organise des forums sur les affaires internationales dans une pers-
pective européenne.
Le BIP est un des services du SRI les plus connus, utilisé par de
nombreuses firmes américaines et étrangères. Il contribue à la
valorisation de l'ensemble des travaux du SRI, concentrés et com-
muniqués sous une forme rapidement accessible, et, selon les
demandes, propose des services pratiques, consultations à la carte,
publications, réunions... moyennant un abonnement forfaitaire. Il
identifie pour ses clients les changements significatifs dans l'envi-
ronnement des affaires, dans les industries, sur les marchés, dans les
technologies, qu'il résume dans une série de publications :
- Datalog, bulletin mensuel qui rend compte des activités et des
recherches principales du SRI, en particulier dans le domaine des
stratégies d'entreprise ;
- Scan, bulletin bimensuel qui, comme son nom l'indique,
passe au crible les innovations susceptibles d'avoir un impact sur les
affaires, des nouveaux services financiers aux bureaux offshore, en
passant par la technologie des membranes ;
- Rapports d'études (Research reports), d'une trentaine de
pages, sur des mutations techniques, organisationnelles ou straté-
44 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

giques et leurs impacts tant au niveau des entreprises qu'au plan


international : stratégies d'automatisation, gestion des entreprises
en crise, perspectives des services informatiques à domicile, avenir
des procédés de fermentation et nouveaux marchés correspon-
dants, amélioration de la productivité des cadres...
Les abonnés peuvent également accéder à d'autres services : col-
lecte d'informations spécifiques, consultations particulières, accès
à des tables rondes, à des réunions thématiques, à la banque de
données des 1000 études les plus récentes...

Le SRI en blouse blanche

Ce virus de l'herpès se désintègre sous votre regard fasciné :


l'écran vous révèle l'issue spectaculaire de son combat perdu contre
une molécule nouvelle mise au point au laboratoire de chimie
bio-organique. A quelques centaines de mètres près, vous auriez
manqué le spectacle, mais vous auriez pu assister à l'ionisation par
un laser haute-énergie de quelques molécules arrachées à la surface
d'une pièce d'acier par un rayon pulsé de photons : c'est que vous
auriez pénétré dans le laboratoire de physique moléculaire où tra-
vaillent aussi des chercheurs du département de cinétique chimique.
Sans quitter pour autant le SRI, car vous avez abordé l'autre face
de ce Janus unique en son genre, en vous retrouvant dans le Groupe
des sciences ou dans le Groupe des recherches en ingénierie. Le
premier peut vous ouvrir sa division des sciences physiques, ou celle
des systèmes sociaux et de santé, ou celle des sciences de la vie. Le
second peut vous convier dans sa division d'analyse et de recherche,
ou dans celle des technologies avancées, ou dans celle de la techno-
logie des systèmes, ou encore dans celle de la science et de la
technologie des ordinateurs.
Si l'on en croit leurs dirigeants, ces deux groupes sont particuliè-
rement performants, et réunissent des chercheurs qui trouvent. Le
propos est confirmé par des résultats d'exploitation substantiels.
Mais le SRI retire aussi de ces activités des bénéfices indirects non
moins importants. Grâce aux travaux de ses laboratoires et centres
de recherche, il est au coeur même des émergences technologiques. Il
dispose d'informations de première main et d'un réseau dense de
relations dans l'environnement scientifique et technique, national
et international. La nouvelle révolution industrielle, il ne la connaît
pas par ouï-dire, mais parce qu'il a les mains dedans. La gestion de
la R et D, il ne l'étudie pas théoriquement, il la pratique quotidien-
nement, pour lui-même et en relation étroite avec les firmes qui lui
DESFAUCONS
A LA PUCE 45

sous-traitent une part de leurs rechercheset de leurs programmesde


, mise au point et d'ingénierie.La rechercheappliquée,c'est aussi son
job avant d'en vendreà d'autres les règleset les méthodesde gestion
efficace. Les produits correspondants, qui font vivre un paquet de
consultants, Programmation Technologique, Programmation de
l'Innovation, Innovation et Gestion, New Ventures Program,
Transferts Technologiques,sont d'autant plus crédiblesqu'ils sont
sensés être testés à la maison. Mais les contrats d'analyse ou de
programmation stratégique, qui ont pour matière première essen-
tielleles problèmes de reconversions,de diversifications,d'acquisi-
tions, bénéficientaussi de cette expériencedomestique. Parce que le
SRI investit normalement dans les secteurs les plus prometteurs,
qui sont à priori ceux qui attirent aussi lesentreprisesclientes.Parce
que le SRI, librement multidisciplinairepuisqu'il n'est contraint
par la pesanteur d'aucun métier, peut pratiquer une recherche
transversale par rapport aux champs technologiques spécialisés.
: C'est un avantage dont les Japonais se sont fait une spécialitéet qui
développe des savoir-faire et des capacités d'innovation dont les
clients du Groupe management imaginent à juste titre pouvoir
bénéficier. Il est impossible de rendre compte de l'activité de
recherche et développement du SRI : elle est à la fois trop impor-
tante et largement confidentielle - précaution normale pour les
programmes maison, règle déontologique vis-à-vis des travaux
pour compte de clients. Mais quelques exemples de réalisations
significativesdonneront une idée suffisante des domaines investis.

Du satellite Hilat aux biocapteurs

Sur Hilat, lancé en 83 pour étudier les phénomènes de la iono-


sphère qui perturbent les communications radio, le laboratoire de
radio-physique a travaillé deux ans, participant à la mise au point
des protocoles de la mission mais aussi développant et installant
trois stations terrestres de réception et de traitement des données.
Depuis, il travaille sur le développementde systèmestélémétriques
pour les radios-balisesd'un nouveau satellite scientifique.
Un contrat de plus de dix ans lie le Centre de conception des
systèmes avec la marine et l'armée de l'air pour développer des
systèmes de plus en plus performants de simulation de vol et de
combat.
Depuis trois ans, le SRI s'est lancé dans les bio-capteurs aux
enzymes,immuno-protéines,acides nucléiquespour le contrôle des
46 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

pH, du potassium, du glucose, l'analyse multi-gaz et la mesure


haute-précision des températures.
Les robots sont évidemment au programme, avec l'intelligence
artificielle. Pour David Nitzan, directeur du Département roboti-
que, « sur les champs de batailles, des robots intelligents, doués de
capacités de décision sophistiquées, pourront prendre la place des
humains aux postes dangereux de sentinelles ».
Nils J. Nilsson, directeur du Centre de l'intelligence artificielle,
s'enorgueillit d'une percée estimable dans son domaine. Il a mis au
point un modèle de robot qui lui permet dans une ligne d'assem-
blage de savoir non seulement ce qu'il a à faire, mais ce que les
autres robots, avant et après lui, sont supposés faire.
Mais aussi les lasers, la vision - naturelle, artificielle -, les
ultrasons, les spectroscopes, les radars, et bien entendu les ordinateurs
5e génération ou micros, l'électronique moléculaire, les cellules
solaires, les véhicules électriques...
La santé, un marché prometteur, est largement investi. Médica-
ment contre l'herpès, kit de dépistage du cancer, imageur ultrasoni-
que, laser photocoagulateur, téléphone pour sourds... Les Chinois
se sont adressés au SRI pour mesurer la toxicité et le pouvoir
cancérigène des produits de combustion du charbon de bois large-
ment utilisé chez eux pour le chauffage et la cuisine. Plus presti-
gieuses, les découvertes dans le domaine de l'ADN, des hybridomes...
De nombreuses études sont également menées sur l'épidémiolo-
gie, la prévention, le contrôle des maladies, la pollution, le stress, les
systèmes de santé comme Medicaid en Arizona.
Plus proche encore des affaires, de nombreuses enquêtes multi-
clients sur divers états de l'art, dans les domaines de la microélec-
tronique, des matériaux nouveaux, des céramiques, des biotechno-
logies, de l'ingénierie génétique... ; elles s'accompagnent d'études
sur la structure industrielle, la stratégie des entreprises dominantes,
les orientations politiques, les marchés potentiels à moyen et long
terme. Les clients, américains, japonais, européens, ont droit à de
- 300 -
copieux rapports pages, ce n'est pas exceptionnel plus une
lettre mensuelle qui les tient en haleine.
Il faut bien s'arrêter, en ayant quand même sacrifié dans ce
raccourci des tas de gros morceaux comme le projet Usernet (réseau
intégré de la recherche en science et ingénierie, Ubiquitous Science
and Engineering Research Network) pour la Fondation nationale
de la recherche, ou le programme Sime-Dime, l'expérimentation
sociale la plus importante jamais entreprise, pour tester la faisabi-
lité de différents systèmes de revenus minimum garantis.
On en retiendra le foisonnement des objets de recherches, la
DES FAUCONSA LA PUCE ' 47

variété des compétences, le maillage des spécialités, la gamme


déployée de services, le large prisme d'intérêts. Rien d'étonnant à ce
que les couloirs et les salles de réunion qui accueillent les clients
bruissent des « histoires de succès » (success stories) qui tissent la
légende du SRI.

Les bons contes font aussi les bons comptes

Rien ne peut attirer plus sûrement les mouches importantes du


big business que l'odeur de miel. Et le miel, la ruche du Menlo Park
sait admirablement le distiller. Les inventions, les découvertes, les
diverses productions intellectuelles des scientifiques et des experts
du SRI ne sont pas seulement destinées à des publications académi-
ques. Elles doivent payer et elles payent.
Accords de licences, contrats d'association, filiales de commer-
cialisation, opérations de capital-risque, tout est bon pour la valori-
sation des découvertes. Les royalties annuelles ne tarderont pas à
dépasser le million de dollars. De grandes entreprises pharmaceuti-
ques internationales font la queue pour mettre sur le marché des
molécules prometteuses contre le cancer. CIC, Communication
Intelligence Corp, société d'innovation et de capital-risque, dont
SRI est actionnaire, s'est formée en 81 pour lancer en Chine et au
Japon le « Chinese Pen », une technologie du SRI pour communi-
quer en caractères chinois ou japonais avec les ordinateurs. Ce
crayon chinois a été suivi en 83 par « Handwriter TM », version
améliorée pour le traitement de texte. Comm Tech International a
été créé en 82 pour mettre sur le marché d'autres innovations du
SRI, et elle en a déjà sélectionné plus de quinze. Sans oublier
DEVCO (SRI Development Co), filiale à 100 % du SRI et qui n'est
pas, elle, une société sans but lucratif.
Quand le SRI propose des conseils en matière de recherche et
développement et de stratégie d'expansion, il peut mettre en avant
une référence de poids : la sienne.

Un micro-monde à l'image du nouveau nouveau-monde

La société avancée de demain, telle que les meilleurs ouvrages la


décrivent aujourd'hui, se reconnaît à plusieurs traits dominants qui
donnent la primauté au basculement du monde vers le Pacifique,
aux nouvelles technologies, au rôle moteur des entreprises, à la
structure en réseau de ces entreprises, à l'internationalisation de
leurs activités, à leur diversification vers de nouveaux métiers, à leur
48 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

coopération avecles Etats, à leur respect affichédes aspirations des


communautés humaines, le tout optimisé par des capacités straté-
giques nouvelles,anticipativeset adaptives.
Le SRI, à la frontière du continent américain et du bassin pacifi-
que, nous en offre un modèleen réduction, où le futur ne se rêvepas
mais se construit avec le réalisme que conditionne la chasse aux
dollars.
INSTITUT POUR LE FUTUR

La bannière du futur flotte sur un chalet paisible au coeur de la


Silicon Valley. La petite équipe qui y travaille et qui appartient au
réseau des think-tanks californiens, y vend des outils de décision, du
bon sens et des technologies de la communication. Les clients
achètent.

Sand Hill Road, large et goudronnée, grimpe sur les rondeurs de


Menlo Park à trente miles du Pacifique. En bas, au bout d'une
longue allée de palmiers, toute ocre doré, l'université de Stanford :
12 000 élèves, 1200 professeurs. A l'origine, en 1935, c'est l'impul-
sion du professeur F. Terman qui a entraîné cette université privée
dans une politique d'innovation, et encouragé ses étudiants les plus
brillants, tels Hewlett et Packard, à fonder leur propre compagnie.
Exemple rapidement suivi. 70 compagnies, grandes et petites, sont
liées à l'université en vue d'un transfert permanent de recherches,
d'innovations, de technologies, d'expérimentations. Les 170 hec-
tares du parc industriel d'origine auxquels de nombreux autres se
sont adjoints, sont devenus la célèbre Silicon Valley qui fournit
50 % de toute la production américaine de composants électroni-
ques. On y trouve aussi bien des centaines de petites entreprises
spécialisées dans la mise au point et la production de circuits
intégrés au silicium qu'une industrie puissante dans les secteurs de
la pharmacie, de la biochimie et des biotechnologies.
A peine plus loin au nord, les immeubles du SRI International,
hydre aux 3 000 consultants 1.

1. Voirchap.SRIInternational.
50 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Sand Hill Road continue à dérouler ses numéros, derrière les


feuillages des bois; au 2740, caché dans la verdure sombre, un
grand chalet paisible avecune immenseenseigneinsoliteet promet-
teuse : « Institute for the Future. »
Quel futur vend-on dans ces bureaux paisibles,à l'atmosphère à
la fois studieuse et décontractée?

Le futur n'a pas d'odeur

Lespatrons Roy Amara, président, et Andrew J. Lipinsky,senior


fellow, sont de vieux routiers du futur. A.J. Lipinsky annonce la
couleur : « Aucun aspect du futur ne nous attire plus particulière-
ment qu'un autre ; ce qui nous passionne, ce sont les méthodes
d'approche. Nous aidons les gens àexplorer le futur qui les intéresse
sans injecter de jugements de valeur. Ce sont les clientsqui décident
ce qui est bon pour eux. Si le marché des bombardiers les concerne,
nous travaillons sur les bombardiers... Dans la première partie de
notre existence, nous avions quelques financements désintéressés
de fondations comme Ford ou d'agences gouvernementalessur des
thèmes d'intérêt général et des horizons éloignés(comme l'éduca-
tion, les climats, les choix sociaux face aux alternatives techni-
ques...) qui nous paraissaient intéressants, mêmes'ils n'avaient pas
d'implication immédiate. Maintenant et encore davantage depuis
Reagan, il faut bien dire que nous ne trouvons de fonds que sur des
contrats précis correspondant à des demandes spécifiques. Elles
proviennent essentiellementdes firmespréoccupéesde leur survieet
de leur adaptation à un environnementde plus en plus mouvant et à
une compétition de plus en plus acharnée. Ellesviennent donc nous
'
demander de les aider à faire des choix stratégiques :faut-il déve-
lopper de nouvelles aventures, comme la Standard Oil of Ohio
(Sohio) conscienteque ses profits pétroliers auront une durée limi-
tée ? Faut-il se diversifier,comme Dupont opérant une transition
des textiles et des plastiques vers les biosciences ?Faut-il s'étendre
dans de nouvellesrégions(ce qui suppose des investissementssubs-
tantiels de capitaux) ?-Faut-il développer de nouveaux produits?
augmenter sa part de marché ? maintenir une stratégie d'un seul
produit comme Polaroïd ou le WashingtonPost ?faut-il liquider ?»
Nous avons affaire à des questions encore plus concrètes,
comme :« Faut-il prévoir de fabriquer desjeans à jambes larges ou
étroites ?»

L'Institut a en fait deux spécialitésqui interfèrent largement :


DES FAUCONSA LA PUCE S1

- à méthodologie en màtière de prévision et de planification


stratégique ;
- les technologies de l'information (prévision bien sûr mais
également conception, mise au point et expérimentation de sys-
tèmes d'information).
Ce qui correspond au marché de la prévision, mais également au
parcours et aux spécialités des animateurs de l'Institut.

' w
Têtes chercheuses

Roy Amara, actuellement président de l'Institut, est bachelor of


sciences du Massachusetts Institute of Technology, master adminis-
tration de Harvard, Ph. D. de l'université de Stanford. En 30 ans, il
a été consultant de plus d'une centaine de firmes : prévision, planifi-
cation stratégique, politique de l'entreprise, conception et analyse
des systèmes d'information... Durant les 18 années qu'il a passées
au SRI, il a été tour à tour : chargé de recherches, assistant du
président, directeur de la division des sciences des systèmes, vice-
président des programmes de l'Institut.
Andrew Lipinsky, né en Pologne, citoyen américain, ingénieur
spécialisé dans les domaines de l'électricité et des télécommunica-
tions, a 35 ans d'expérience professionnelle : 8 ans comme cher-
cheur dans une filiale d'ITT, Standard Telecommunications Labo-
ratories ; 8 ans à Canadian Westinghouse où il dirigeait un dépar-
tement ; 6 ans dans la planification d'entreprises pour rejoindre
alors le département économique du SRI (toujours lui !).
Tous deux avaient découvert dans les années 60 les concepts
d'analyse de la décision introduits par Ronald Howard à l'univer-
sité de Stanford et travaillé ensemble, dès le démarrage de l'Institut,
au développement d'outils pour identifier des futurs alternatifs à
partir des méthodes de prévision développées par Olaf Helmer et
Norman Dalky à la Rand Corporation.

Les chercheurs sont une vingtaine et la volonté d'interdisciplina-


rité est fondamentale. On y trouve des scientifiques, des psycholo-
gues, experts en histoire des religions, des économistes, des histo-
riens... Un même chercheur travaille sur plusieurs contrats. Ils
viennent de la Rand, du SRI, de l'université de Stanford ou de
Berkeley, et peuvent à tout instant mobiliser des réseaux califor-
niens extrêmement efficaces. Plutôt que d'alourdir en continu les
frais de fonctionnement, on fait appel à des personnes, à des res-
S2 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

sources extérieurespour quelques contrats importants, et systéma-


tiquement aussi à de la documentation extérieure.
Le budget annuel de l'Institut est de 2 millions de dollars, la
moyenne d'un contrat est de 50 000dollars, le plus petit étant de
'7 S00dollars, le plus grand de 800000 dollars. Une quinzaine de
projets sont menés simultanément.
Comme tous les organismes de ce type, l'Institut valorise son
savoir et son savoir-faire à travers des ateliers, des séminaires,des
. publications (rapports, ouvrages,newsletters, articles)et des inter-
. ventions publiques multiples.

.. , Futur en souscription .

Un programme spécial, Corporate Associate Program, a été


monté sur le modèle du « Business IntelligenceProgram » du SRI
'Î. ' . International et propose à ses participants, moyennant un abon-
'" : nement de 5 000 dollars annuel :
- une prévision à 10 ans du business américain, « Ten years
.' " . forecast » ;en 1982,il s'agissait de l'environnementdes firmeset des
1 , ' changements probables dans les fonctions telles que le marketing,
_ la R et D, la planification stratégique ;en 1983,c'était le nouveau
profil industriel américain (technologie, travail, économie, res-
sources, démographie,valeurs, styles,politiques publiques, dimen-
-; sion internationale) ;
: - "" - des rencontres entre associés du programme pour favoriser
. les échanges d'information et creuser quelques problèmes
essentiels ;
. - des consultations téléphoniques à la demande ou des inter-
. ventions d'une journée sur place ;
. - des publications :cinq fois par an, le CAPreport, qui identifie
les changementsmajeurs, fait le point sur les dernières méthodolo-
gies de prévisionset actualise les prévisionsannuelles.
Les méthodes utilisées par l'Institut sont explicitées dans un
.
ouvrage récent signé par R. Amara et par A. Lipinsky :Business
Planning foran UncertainFuture, véritable traité de méthodologie
sur la planification stratégique, abondamment nourri d'exemples,
. qui développe les trois élémentsjugés clés :l'analyse de l'environ-
nement (variable incontrôlable), les stratégiespossiblesde la firme
(variables contrôlables) et l'interaction des scénarios de l'environ-
nement et des stratégies du client (les modèles).
DES FAUCONSA LA PUCE 53
'
On en fait toujours trop

« Nous faisons économiser de l'argent à nos clients en nous


concentrant sur ce qui est important et en prenant soin de hiérarchi-
ser les contraintes. La plupart des gens collectent en effet trop de
données ; presque toujours il y a seulement 4 ou 5 éléments vraiment
déterminants dans l'environnement pour le client, ou moins. Par
exemple, ce qui conditionne le plus fortement le prix du pétrole c'est
la stabilité internationale.
« Dans le même souci d'efficacité, pour chaque problème, nous
consultons ceux qui connaissent à fond le sujet. Il y a peu de vrais
experts sur chaque domaine, 4, 5 peut-être pour l'évolution des prix
du pétrole ou pour les climats. Nous pistons ces "clairvoyants",
nous demandons à chacun de nous indiquer ceux qui soutiennent
des thèses différentes des leurs. Nous n'hésitons pas à les payer cher,
2000 dollars l'heure. Nous confrontons leurs points de vue et
traduisons leurs prévisions en probabilités multiples ou en une _ .
infinité de scénarios. Ce qu'on peut rechercher, c'est seulement le .
caractère global du futur dont on a un aperçu si on fait toute une
batterie de scénarios. Là intervient le traitement informatique, mais
comme on le voit, il ne constitue pas l'essentiel du système. »
On aide donc le client à y voir plus clair, à se poser les bonnes
questions dans un environnement dévoilé. C'est lui qui va en der-
nier ressort identifier parmi les scénarios ceux qu'ils jugent bons ou
mauvais. Il n'aura à s'en prendre qu'à lui si son choix s'avère
regrettable. On peut tout de même, à sa demande, l'aider à identifier w.
les « meilleurs » scénarios. Ainsi, pour une agence de publicité _
désireuse de mettre sur pied une campagne pour un client, ont été
sortis des scénarios qui intégraient 80 % des autres scénarios.

L'aide concrète au client s'effectue à trois niveaux : .


- l'analyse de l'environnement et de l'industrie ; elle consiste à
mettre en évidence les différents facteurs susceptibles d'affecter
l'organisation, les produits, les services du client ; c'est par exemple .
« Le futur du Royaume-Uni », une étude multiclients pour des
agences et des firmes américaines, avec trois scénarios pour 85-90.
Un des enjeux de ce travail est la décision de construire une usine au
Royaume-Uni, ou en France ou aux USA ;
- la prévision de produits et de services : études de marché qui
identifient les possibilités de croissance, de prix, et les pressions de
la concurrence ; dans le domaine des prix du pétrole par exemple,
une importante étude de ce type a été effectuée pour cinq compa-
gnies mondiales.
54 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

Dans cette optique, IFTH a mis au point et gère un modèle de


prévisions de consommation, Survey on consumer expenditures sur
400 articles, avec différentes variables, les structures familiales, la
croissance du PNB, la répartition des impôts, le nombre de jeunes,
de femmes au travail, la taille des familles, le nombre d'immigrés...
- l'élaboration et l'évaluation de choix et d'alternatives : pour
une firme de diffusion qui s'interroge sur la possibilité d'entrer dans
le marché de l'information électronique ou pour une firme de
transport qui cherche à identifier les questions clés dans le court
terme, et pour laquelle 30 questions stratégiques ont été sorties, en
liaison avec tout le staff de direction.
Pragmatisme et virtuosité dans les méthodes coexistent donc.
L'IFTF continuant à jouer les pionniers dans les outils de prévision
et de planification, qu'il s'agisse de techniques pour choisir et
analyser les jugements d'experts, de modèles non économétriques
pour représenter les relations entre les variables clés, de procédés
d'identification de choix et de stratégies ; ces méthodes sont ven-
dues sous le label « probabilistique » (d'autres instituts comme
l'Institut du Futur de Southern California University vendant le
label « aléatoire »).

L'avenir en couleurs .. , ,

Soucieux d'efficacité, les membres de l'IFTF savent qu'un beau


rapport ne change pas les choses s'il n'est ni compris, ni discuté, et
de toutes façons ils ne croient plus beaucoup à l'écrit. Ils essayent de
rendre leurs conclusions facilement assimilables par le personnel
dirigeant de la firme cliente, la forme choisie dépendant du type de
culture de cette firme. Elle va des romans de science-fiction - avec
quelques encarts techniques que le personnel de la firme s'arrache
absolument - à des articles de presse écrits par des journalistes qui
se situent en l'an 2000, aux films vidéo (le rapport est le script).
« Nous croyons beaucoup à cette formule, les images sont fortes,
elles ne s'oublient pas. »
Tous les tests de vérification montrent que l'essentiel du message
est bien passé.

Chambre à part pour la santé .

Une place à part est faite au domaine de la santé, traité par une
équipe de spécialistes sous la direction de Ian Mousson qui vient
DES FAUCONSA LA PUCE 55

du département de pathologie de l'université de Columbia du


Canada et qui est un expert de la programmation à long terme dans
le domaine de la santé. En liaison avec des organismes officiels
comme The American Hospital Association et The Association of
Medical Colleges, plusieurs investigations sont poursuivies : contrat
sur les technologies de l'information et la formation médicale (déve-
loppements et incidences sur la gestion) ; coût/efficacité des ser-
vices des hôpitaux (analyse, évaluation, facteurs) ; opportunités de
produits liés à la santé pour l'industrie (analyse des tendances
susceptibles d'influencer l'environnement de la santé, conséquences
en termes de produits et services réclamés par le consommateur,
conséquences sur l'industrie et la R et D). Une étude sur l'avenir des
services de soins commanditée par la Fondation Robert Wood
Johnson a donné lieu à la mise en oeuvre d'une technique de
modélisation « cross impact » appelée DYCIM qui permet d'effec-
tuer des prévisions de tendance quand on dispose de peu de données
historiques ou quantitatives. Les données nécessaires à Dycim ont
été fournies par des entretiens et des ateliers dans lesquels les
participants ont identifié les facteurs déterminants de l'utilisation
future de l'hôpital et leurs interrelations (il y en avait 18, dont le
changement de structure dans les paiements, la montée des centres
de soins alternatifs, la prévention, les coûts...). L'étude conclut à un
déclin rapide des admissions à l'hôpital. En 1995 le nombre de
patients admis dans les hôpitaux devrait être de 8 % plus bas qu'en
1980.

Entrepreneurs en communication et en information

L'IFTF a plus particulièrement investi un des domaines, majeur


pour les organisations et les entreprises, celui de l'information et de
la communication, où il ne se contente pas de manipuler des don- .
nées. Il met concrètement la main à la pâte, concevant et expérimen-
tant des systèmes opérationnels, assurant la formation des person-
nels, effectuant des audits sur l'organisation des entreprises clientes.
Une équipe musclée développe ce secteur prometteur, dont Robert
Johansen, patron du Département ordinateurs et communication
(computers and communication), Richard P. Adler, responsable du
secteur vidéotex et télétext, John Tydeman, spécialiste de l'évalua-
tion technologique, Hubert Lipinsky, spécialiste des télécommuni-
cations et de la modélisation, Michael Nyhan, analyste des politi-
ques de communication, Laurence Zwimpfer, ingénieur télécom. A
l'origine, l'équipe a reçu le concours dynamique de Jacques Vallée,
56 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

scientifique français spécialiste des systèmes d'information - et


féru de parapsychologie. Ancien de Stanford, il a depuis créé sa
propre entreprise Infomedia, et développéune activité de « capital-'
risque » dans le domaine, sans perdre le contact avec l'IFTF.
Pionniers du videotex et du teletext, l'IFTF a organisé la pre-
mière conférencesur le futur de ces outils télématiques.Financépar
la Fondation nationale pour la science(National ScienceFounda-
tion), il a publié un premier ouvrage exhaustif sur le sujet :Teletext
et Videotex aux Etats-Unis (Teletext and Videotexin the United
States Mc Graw Hill, 1982).Au sommaire :
- l'état actuel du teletext et videotex dans le monde et aux
Etats-Unis ;
- les développementstechnologiquespossiblesdu point de vue
de l'utilisateur ;
- les problèmes de politique générale et les impacts sociaùx.
Il est rare de rencontrer une analyse aussi complète et illustrée
d'autant d'exemples concrets. Bien que les prospectus annoncent
des prévisionssur lestechnologieset des projections sur lesmarchés
potentiels, on y trouve essentiellementdes réflexions de bon sens
sur les problèmes qui vont se poser (standards, garantie d'accès,
compétition, réglementations diverses, contrôle, sécurité, secret,
choix...), sur les changements de mode de vie « susceptibles» dese
produire (fusion des lieuxde travail et de vie), à partir d'un rassem-
blement et d'une analyse des données déjà disponibles. z

Télécompétences
Deuxièmesecteur de développementsur le terrain des technolo-
gies de l'information, la téléconférence. Là encore, l'Institut ..
coopère avec entreprises et organisations pour la mise en place et
l'expérimentation de nouveaux systèmes.Sescontrats d'« interven-
tion concrète » (practical consulting)font une part importante aux
impacts sociaux et sur l'environnement. Sa clientèle (plus de
300utilisateurs)va de la Citybank à la municipalitéde North Slope,
Alaska, testant un réseau de téléconférences à l'intention de
8 villages isolés dans les neiges. Pour la promotion de ce départe-
ment, l'IFTF n'hésite pas à innover dans des applications spectacu-
laires. Par exemple dans un procédé de télécréation qui permet à
2 créateurs de mode éloignésde plusieurs milliersde kilomètresde
travailler simultanémentsur le mêmeécran. Une expériencede mise
_ au point d'un modèle de vêtementà 2 a été présentéeau public, l'un
et l'autre des créateurs pouvant corriger, apporter des éléments
DES FAUCONSA LA PUCE 57

nouveaux avant d'arriver à un consensus sur le modèle final (les


modifications successives restant en mémoire).
Là encore, des publications ont préparé le terrain, puis confirmé
la notoriété de l'équipe. Dès 1978, c'était « Réunions électroniques :
alternatives techniques et choix sociaux » (Electronic Meetings:
technical alternative and social Choices, Addison-Wesley publis-
hing). En 1984, « Téléconférence et au-delà » (Teleconferencing and
beyond, Mc Graw Hill) sous la signature de Robert Johanson.
Deux services spécialisés nouveaux ont été ajoutés au catalogue
pour exploiter le filon.
- « Veille en téléconférence » (Teleconference outlook). Il pro-
pose sur abonnement, à quelques clients, de façon à pouvoir indivi-
dualiser le service, une série de productions écrites par an, un état
des techniques et des développements clés, des projections ; un état
des expérimentations ; un état du marché ; il propose également une
consultation privée pour chaque client et une analyse de ses pro-
blèmes spécifiques suivie d'un rapport pour chacun d'entre eux ;
enfin, une réunion annuelle des membres. Ce service est effectué
avec le concours de Telespan qui publie une newsletter très connue
sur la téléconférence et possède la banque de données la plus
importante sur les produits et les tendances du domaine. Teleconfe-
rence outlook a été lancé grâce à 6 firmes sponsors.
- « Veille en téléservices » (Teleservices outlook), animé par
Richard Adler, couvre le domaine, en pleine expansion aux Etats-
Unis, des services télématiques et des réseaux d'information
interactive.
La dernière extension de l'activité s'est naturellement faite dans
le champ plus vaste du tertiaire et de la bureautique. Une occasion
de rentabiliser les systèmes Planet et Hub mis au point par l'IFTF.

« Small is beautiful »

Il est difficile de mesurer les résultats obtenus par l'Institut. « La


meilleure preuve d'efficacité, dit A. Lipinsky, c'est l'afflux de
contrats. » L'image de marque de l'Institut est bonne. Sa taille,
l'esprit d'équipe qui anime son personnel le rendent plus accessible
et moins impressionnant que les grands think tanks proches, Rand
ou SRI. D'autant que le profil des hommes et l'éventail des
méthodes en sont aussi proches.
2.

LES COUSINS D'AMÉRIQUE


GAMMA

Avec Gamma, la prospective devient image et son, en français et en


'
anglais. « Les hippies séduits par la puce » (The flower power is
seduced by the chippower). « Il y a une voie, mais y a-t-il une . ,
volonté?» (There is a way, but is there a will ?).
« Le futur du Canada est conditionnel » (The future of Canada is
conditionnal).
Autour d'un professeur d'économie grec, élevé en Egypte et étudiant
à Londres et à Paris, une vingtaine de chercheurs scrutent l'avenir des
Québécois et de leurs voisins.

Gamma est né de père grec et de terre canadienne. Ce groupe


interuniversitaire au départ (Montréal, Mc Gill, Concordia, Ryer-
son Polytechnic), fondé en 1974 par Kimon Valaskakis, s'est assuré
une notoriété certaine parmi les équipes internationales de prospec-
'
tive ; une notoriété inversement proportionnelle à ses moyens maté-
riels (une dizaine de millions de francs annuels, une vingtaine de ..
permanents), principalement due à la souplesse de son fonctionne-
ment (utilisation tournante d'une trentaine de consultants « top '
niveau »), à la qualité de ses membres, et aux dons de marketing de
son fondateur. Charme grec et pragmatisme anglo-saxon ont mis
Gamma sur orbite. '

Entre le boom et le doom .

Gamma s'est d'abord fait connaître par ses travaux sur la


« Société de conservation ». Quatorze départements et agences du
62 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

gouvernement fédéral lui commandent en 1974des scénarios de


croissance du « juste milieu », qui devront se situer entre l'opti-
" mismeà la Herman Kahn (le boom) et la position catastrophiste du
Club de Rome (le doom). Quinze chercheurs (du philosophe à
l'ingénieur nucléaire) sont alors mobilisésà l'intérieur et à l'exté-
rieur de Gamma et dirigéspar Kimon Valaskakis. Les professeurs
P.S. Sindell et J.G. Smith sont directeurs adjoints du projet. Le
travail est organisé en sous-groupes qui se répartissent un thème
chacun : les problèmes technologiques et environnementaux, les
institutions, les valeurs.
Du côté gouvernemental un consortium ad hoc composé de
14ministères et agencesfédérales supervisele projet. La recherche
elle-mêmeest répartie en deuxphases dont la premièreest théorique
et conceptuelle.Toute l'équipe de Gamma de mêmeque les dix-huit
membresdu Comité-conseilfédéral participent à un exercicedelphi
réparti sur six mois et visant à définir et à raffiner les premiers
scénariossur une sociétéde conservation,c'est-à-direune sociétéde
non-gaspillage.Une séance plénière de deuxjours tenue à la fin de
cet exercicepermet la publication d'un premier rapport, rédigépar
les responsableset intitulé :« Modèlesprovisoirespour une société
de conservation. » Ce premier rapport constituera par la suite la
référenceprincipale du projet au plan théorique.
L'étape suivante est la préparation de quinze rapports indivi-
duels par chacun des membres de l'équipe de recherche. Ces rap-
ports sont ensuite analysés par le sous-groupe auquel appartient
son auteur. Une rédaction finale qui tient compte des liens et
interrelations entre les rapports suit.
Le rapport Gamma sur la société de conservation qui intègre
l'ensemble de ces élémentsest rendu public le 16décembre 1976et
provoque un intérêt considérablede la part des médiascanadienset
américains. Il comprend 4 volumes, distribués directement des
bureaux Gamma. Très vite les résultats de la recherchesont adaptés
pour le grand public et publiés sous forme de livre 1.
En 1978Radio-Canada International produit et diffuseune pièce
radiophonique qui met en scène les diverses options de conserva-
tion retenues dans le rapport.
Quels sont les avenirs dessinés par Gamma? Cinq scénarios
possibles sont identifiés.
Trois d'entre eux correspondent à l'option « conservation ».Les
deux autres se rattachent à la société de consommation. Dans le

1. Version anglaise publiée par Harper et Row (New York), Fitzeury et Whiteside
(Toronto), version française publiée par les Editions Quinze.
_ LES COUSINSD'AMÉRIQUE 63

premier cas de figure, la société de conservation est définie comme


une société de « gaspillage zéro » dont le développement respecte
l'environnement; ce développement fait l'objet d'un examen
approfondi des impacts à long terme. Les trois scénarios « conser-
vationnistes » diffèrent à la fois par le degré de conservation, et
l'écart entre le système proposé et le système actuel. La préférence
des auteurs va au scénario le plus près du statu quo, qui préconise
une croissance avec conservation, que la formule « faire plus avec
moins » exprime bien. Cette option vise à la fois une efficacité et une
économie maximales, sans impliquer de sacrifices importants.
Le livre est bien reçu à la fois par le gouvernement et par les
militants de l'écologie de diverses tendances. La modération, l'ab-
sence de dogmatisme manifestés par les auteurs ne donnent pas
facilement prise à un rejet conservateur (qui oserait se dire pour le
statu quo ou pour le gaspillage ?) ou à une critique radicale.
Ce travail est tout à fait exemplaire des méthodes de Gamma.
Sélection d'un champ porteur qu'on investit largement (Gamma ne
traite que 3 ou 4 études en parallèle) pendant un temps assez long
(1 à 3 ans). Mobilisation de ressources humaines de qualité, essen-
tiellement universitaires, qu'on n'est pas obligé d'intégrer dans la
structure. Les vacances sont longues, les années sabbatiques exis-
tent au Canada et les professeurs cherchent toujours des salaires
d'appoint. En outre, compte tenu de la publicité qui est faite à leurs
travaux, ils sont tenus de respecter leurs engagements et leurs délais.
Enfin publication systématique pendant toute la durée du pro-
gramme dans une forme élégante et lisible des acquis du pro-
gramme (conserver series) : notes, rapports intermédiaires, articles,
conférences, livres. Chaque programme est un événement.

Le Québec en 28 volumes

Gamma travaille également dès ses débuts sur un autre grand


projet, commandité par le gouvernement du Québec, en collabora-
tion avec différentes équipes de prospective universitaires cana-
diennes. En effet, en 1976, le gouvernement du Québec, par le biais
de son agence de planification, l'Office de Planification et de Déve-
loppement du Québec (OPDQ), décide d'octroyer des fonds pour
étudier l'avenir de la province. Le consortium interuniversitaire qui
obtient le contrat est le Groupe Interuniversitaire pour une Pros-
pective Québécoise (GIPQ). Le noyau du GIPQ est constitué par le
Groupe Gamma représenté par les professeurs Roland Jouandet-
Bernadat et Kimon Valaskakis. Trois autres professeurs se joignent
64 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

à eux : le Dr Roger Blais, directeur de la recherche à l'Ecole poly-


technique, le Dr Pierre-AndréJulien de l'INRS-Urbanisation,et le
professeur Pierre Frechette de l'université du Québec à Montréal.
Ensembleils forment le groupe directeur du projet de recherche.
Après le changement de gouvernement sutvenu en novembre
1976,le projet continue pour une période de dix-huit mois,jusqu'à
la publication d'une première série de rapports en mars 1978.
Alors que la démarche suivie pour la société de conservation
consiste surtout dans l'élaboration de scénarios normatifs (envisa-
ger un ou plusieurs futurs souhaitables rattachés au présent), la
prospectivedu Québecest plus exploratoire. Aucune vision désira-
ble du futur n'est retenue au départ. Le projet part d'une analysedu
présent menant à des futurs possibles, désirables ou non Cette
approche comprend trois étapes distinctes : une analyse de la
« base » (c'est-à-direle présent et le passé); une série de scénarios
projectifs ;le choix des scénarios souhaitables parmi ces derniers.
Cette méthodologie est semblable à celle qui est développée par
A. Tiano, dans « La méthode de la prospective » (Dunodéd., Paris,
1978).
Pour faire l'analyse de départ, les chercheurs canadiens em-
ployent l'approche systémique. Le système principal, identifié
comme étant le systèmesocio-économiquequébécois,est diviséen
six sous-systèmes :le sous-système économique ; le sous-système
urbain et régional ;le sous-systèmetechnologique ;le sous-système
des valeurs ; le sous-systèmedes relations extérieures, et le sous-
systèmeécologique. L'étude des sous-systèmeséconomiques,rela-
tions extérieures et écologiques est confiée à Gamma. Les sous-
systèmesurbain et régional, technologiqueet celui des valeurs sont
placés sous la responsabilitédes professeurs Frechette (UQUAM),
Blais (Polytechnique) et Julien (INRS-Urbanisation). Chacun de
ces directeurs sectoriels forme ensuite six sous-équipes interdisci-
plinaires. Au plus fort de ce projet de recherche, plus de 40 cher-
cheurs travaillent simultanémentsur différentsaspectsde la société
québécoise,chacun d'eux remet un rapport.
Chaque directeur sectoriel procède ensuite à l'intégration des
rapports sur son ou ses sous-systèmes ;puis sous la direction du
coordonnateur, les cinq codirecteurs entreprennent une « super-
synthèse» des rapports des six sous-systèmes,les divers rapports
techniques servent d'annexes aux documents de synthèse.
LES COUSINSD'AMÉRIQUE 65

Une province empêtrée

En mars 1978 paraît le rapport en 28 volumes qui est publié par


l'éditeur officiel du Québec. Il constitue une des tentatives les plus
ambitieuses de radiographie de la société québécoise.
Sans nier la difficulté de résumer de façon satisfaisante le fonc-
tionnement global, systémique, d'une société, le rapport identifie
certains éléments structuraux que la région partage avec les autres
régions industrialisées, telles que la post-industrialisation, la crois-
sance économique, l'amélioration des conditions de vie matérielle,
le vieillissement de la population, la « présence » croissante des
gouvernements, l'importance des industries de l'information et des
télécommunications, l'omniprésence des problèmes d'énergie et la
diffusion de la conscience écologique. Par ailleurs, l'étude s'arrête
sur des événements et des tendances qui sont particuliers au Qué-
bec. Ceux-ci incluent le déclin relatif de l'économie de la province
en général et montréalaise en particulier, l'intérêt manifeste du
public envers la question nationale, l'émergence d'une nouvelle
élite et de nouveaux groupes de pression, et en dernier lieu, la fin du
« consensus social ».
Deux grandes conclusions émergent.
Des six sous-systèmes étudiés, celui des relations extérieures
semble avoir une influence déterminante sur tous les autres. Ce qui
signifie qu'au Québec, pour le meilleur comme pour le pire, les
leviers du changement semblent être situés en dehors des frontières.
Compte tenu de sa situation, coincé entre le Canada et les Etats-
Unis, et de ses relations démographiques, économiques, géogra-
phiques, politiques et culturelles avec ses voisins, tous deux anglo-
phones, la conclusion inévitable semble être que, quel que soit le
régime politique en place, la marge de manœuvre proprement qué-
bécoise est réduite. Mais malgré le poids de l'influence des systèmes
extérieurs, cette société possède un grand potentiel de résistance et
pourrait jouer un rôle important grâce :
- à l'émergence d'une élite hardie déjà hautement qualifiée et
qui pourrait devenir très compétitive au plan international ;
- au sentiment d'identité culturelle qui occupe une place de plus
en plus grande au Québec.
Deux ouvrages issus de ce travail s'adressent au grand public :
« Le Québec et son destin international, les enjeux géopolitiques' »

1. Publiéet disponible. Company.Tél.2182,StéCatherine


Cf.Renouf Publishing
StreetWestMontréalQueH3H - 1 M7Tél.(514)937.3519.
66 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

et « Le futur du Québec au conditionnel ». Dans le premier, Kimon


Valaskakis tente de dégager les interdépendances et les dépen-
dances du Québec, et suggère de trouver un contrepoids européen
pour éviter une américanisation excessive. C'est un essai de syn-
thèse des fondements géopolitiques du dilemme Québec-Canada en
partant du postulat que ce débat a toujours été obscurci par une
confusion permanente entre ce qui était faisable et ce qui était
souhaitable. Il justifie et explicite les méthodes d'approches utili-
sées par Gamma, seules susceptibles de séparer des possibles de
l'univers des souhaitables : approche géopolitique et approche
prospective.
Le deuxième ouvrage, « Le futur du Québec au conditionnel », est
publié par le Groupe québécois de prospective. Plusieurs scénarios
sont proposés : « Québec + 20 », scénario tendanciel classique qui
décrit le quasi-maintien du système actuel ; « Québec maximal »,
axé sur la réalisation d'un niveau élevé de la qualité de la vie, la
promotion des valeurs nouvelles et l'indépendance du Québec;
« Québec de pointe », qui valorise l'ouverture du Québec vers les
innovations technologiques, la recherche d'un taux de croissance
*
élevé, le respect de l'équilibre écologique.
Ce livre est un traité de prospective appliquée, très inspiré de
' l'école française : la première partie est consacrée au « Québec du
temps présent ». Tout comme l'étude d'origine de l'OPDQ, cette
partie repose sur une approche globale systémique, qui vise à
déterminer dans la réalité québécoise les éléments structurants, les
tendances lourdes, les faits porteurs d'avenir.
La deuxième partie du livre se situe dans l'avenir, qui ne peut être
décrit de façon traditionnelle : « L'exploration du futur implique en
effet une reconnaissance de la multiplicité des avenirs possibles et la
méthode des scénarios permet de rendre compte de cette multi-
plicité. »

Gamma à double face

« Lancés par ces deux grands projets qui nous ont permis de tes-
ter nos capacités et notre marché, d'expliciter nos méthodes, nous
avons été amenés à modifier nos structures », explique Kimon
. Valaskakis, « à les adapter à notre développement et à notre souci
d'ouverture sur le privé, simultanément au' choix de grandes ave-
nues de recherche » :
1. Editeur« LesQuinze», 1980.
LES COUSINSD'AMÉRIQUE 67

- l'Institut Gamma, à but non lucratif, est créé pour faire de la


prospective dans l'intérêt public, stimuler la concertation des
acteurs publics et privés. Il vit de subventions gouvernementales et
effectue des études pour le gouvernement et les organisations
internationales ;
- les services de recherche de Gamma fonctionnent comme une
société de conseil, sous contrat avec des firmes privées (Xerox,
General Electric, Bell Canada...), et se spécialisent progressivement
dans la planification stratégique.
Les programmes de base sont arrêtés. Outre la société de conser-
vation et la prospective du Québec, trois projets ont démarré : le
projet Delta, la société informatisée, le développement interna-
tional.

Un forum sur les communications

Le projet Delta est avant tout une démarche qui a pour but de
constituer un forum sur l'avenir des communications canadiennes.
Horizon prévisionnel : cinq à dix ans. Le réseau Delta regroupe des
décideurs des gouvernements fédéral et provinciaux, des industries
de la communication, le monde du travail et des groupes de citoyens
intéressés. L'équipe Delta, composée du coordonnateur Peter S.
Sindell et de consultants du secteur académique, du monde des
affaires et des milieux gouvernementaux, assure la préparation des
documents de travail et autres supports techniques, matériels ou
méthodologiques. Le projet se déroule sous l'égide de Gamma à
l'Université de Montréal, son financement est assuré par les mem-
bres du réseau sur la base d'une souscription annuelle avec des
participants venant des secteurs public, semi-public et privé : le
Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications cana-
diennes, le ministère des Communications.fédéral et celui du Qué-
bec et de l'Ontario, Radio-Canada, Ontario Educational Commu-
nications Authority et Manitoba Telephone System, l'Association
canadienne des radiodiffuseurs, l'Association canadienne de télévi-
sion par câble, Bell Canada, Canadian Cablesystems Ltd, CP Télé-
communications, Canstart Communications Ltd, The Globe and
Mail Ltd, la Presse Ltd, Mac Millan Bloedel Research Ltd, Nor-
thern Telecom Ltée, SED Ltd, Télécâble Vidéotron Ltée et Torstar
Ltd. Les associations de travailleurs comprennent ACTRA et la
Fédération canadienne des travailleurs en communications, alors
que les citoyens sont représentés par le Conseil canadien des églises
et l'Association des consommateurs du Canada.
68 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

La principale activité du projet est constituée par les dialogues


Delta. Ce sont des séminairessoigneusementpréparés par l'équipe
Gamma qui met au point des documents de travail qu'elle envoie
aux différents membres du réseau avant la tenue de chaque sémi-
naire. Le séminaire inaugurant ces séries concernait les prévisions
sur l'avenir des communicationsau Canada (jusqu'à 1991)et cher-
chait à délimiter les secteurs de conflits et de consensus entre les
différents acteurs.

La machineà voter électronique ,

C'est à l'occasion de ce séminaire qu'on a commencéà utiliser le


« Consensor », instrument étonnant au plan méthodologique,lors-
qu'il s'agit de délimiterdes secteurs de conflits et de consensusdans
un groupe. Il s'agit d'une machine à voter électronique qui permet
au votant d'indiquer son choixparmi dix possibilités,et d'inscrire le
degré de conviction avec lequel il fait ce choix.
La compilation des choix d'un groupe qui va jusqu'à vingt per-
sonnes, s'inscrit instantanément sur un écran de télévision sous
forme d'un graphique à colonnes accompagné de pourcentages.
Gamma a développéplusieursfaçons nouvellesd'utiliser cet outil et
K. Valaskakis a élaboré un guide pour l'utilisation du Consensor.

Plusieurs scénarios ont vu le jour: « Les aspects éthiques de


l'avenir des télécommunications au Canada » ; « Les besoins des
groupes dans le secteur des communicationsau Canada » ;« Plans
d'action : désenchevêtrement des télécommunications cana-
diennes » ; « Les télécommunications et la souveraineté cana-
dienne » ; « L'avenir des industries de la radiodiffusion et du
' câble » ;« Scénarios alternatifs pour l'économie informatisée :le
Canada et les Etats-Unis » ; « Les conséquences sociales d'une
société informatisée pour le Canada » ;« Le contenu canadien :sa
définition et ses implications pour les industries de l'information,
anciennes et nouvelles.»

La stratégie du saute-mouton

Au programme de la sociétéinformatisée,lancé en 1979,partici-


pent financièrement des ministères, des firmes, des médias. Ce
programme démarre avec 2 volets :stratégie industrielle et aspects
sociaux de la révolution informatique. A partir d'une étude de
, LES COUSINSD'AMÉRIQUE 69

l'analyse des causes de l'informatisation et de la nature du proces-


sus lui-même, il propose une planification stratégique cohérente de
développement aux décideurs canadiens.
Dans l'abondante série de publications sur la société de l'infor-
mation (information society series) on trouve notamment « Macro-
économie de la société informatisée » de Roland Donandet Bernat ;
« Implications sociales de la société de l'information », d'Iris Fitz-
patrick Martin ; « Recherche et Développement au Canada », de
Russel Wills ; « Issues et Choix », de K. Valaskakis ; « Acceptabilité
du public », de W. Lambert Gardiner... L'ensemble de ces travaux
développe la notion d'« informédiation », les machines prenant
désormais en charge tous les types d'information et leurs consé-
quences. Trois thèses sont avancées :
- les technologies de l'information annoncent une nouvelle
révolution industrielle et non une société post-industrielle ;
- le Canada devrait pour soutenir ces défis adopter la stratégie
du saute-mouton, à savoir : soit brûler une étape du cycle de vie
d'une technologie pour doubler ses concurrents, soit brûler toute
une génération technologique et gagner la course vers une généra-
tion nouvelle ; comme les Japonais avaient laissé les Américains
mettre au point les téléviseurs noir et blanc pour mieux envahir le
marché des téléviseurs couleurs ;
- il faut renoncer aux contradictions canadiennes entre gou-
vernement d'Ottawa/province, secteur public/privé, patronat/
syndicats, universitaires/société en général.

Au nom du Canada '

L'université des Nations-Unies située à Tokyo promeut et par-


raine un projet international de recherche d'une durée de cinq ans
portant sur une approche intégrée du développement social et
humain. Le projet s'intitule GPID (Objectifs, Processus et Indica-
teurs du développement), et comprend la participation de 25 insti-
tutions internationales. La coordination d'ensemble en a été
confiée au professeur Johan Galtung, titulaire de la chaire de
recherche sur les conflits et la paix à l'université d'Oslo. De Genève
où il s'est installé, à l'Institut universitaire d'études sur le dévelop-
pement, le professeur Galtung dirige les travaux de recherche des
institutions participantes. K. Valaskakis et M. Chevalier ont
accepté de constituer une équipe canadienne pour le G.P.I.D.
Kimon Valaskakis dirige l'équipe canadienne et le professeur Che-
70 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

valier préside un comité exécutif de 5 personnes qui supervise le


projet.

Quatre pieds pour tenir


Au fil de ses premiers travaux, Gamma a su affirmer une spécifi-
cité, une cohérence, une doctrine, des méthodes, valoriser ses pro-
' ductions et acquérir des clients fidèles :gouvernement québécois,
organisations internationales, firmes.
Son évolution s'inscrit alors dans la logique de cette première
phase et dans 4 domaines d'intervention : technologie et société,
développementinternational, gestion stratégique pour l'entreprise
et formation de cadres, prospective géopolitique.
Les travaux sur l'informatisation de la société,qui ont fait l'objet
d'une large diffusion se poursuivent, dans une optique internatio-
nale, toujours financés par plusieurs clients. Plutôt qu'à des syn-
thèses globales, le programme donne désormais lieu à des études
ponctuelles, sur proposition de Gamma ou des adhérents au pro-
gramme. Ainsi l'ouvrage de Hadj Benyahia 1 surl'éducation et les
innovations technologiques établit les conditions préalables à la
pleine utilisation de l'informatique légère et se livre à une analyse
très fouilléedes coûts et de l'efficacitéde la technologieéducative ;il
est illustré par des études de cas aux Etats-Unis, au Canada, en
France et au Japon. Deux impacts majeurs sont analysés :la contri-
bution de la technologieéducativeà la réussite scolaire,et la contri-
bution de l'éducation à la croissanceéconomique.
Ainsi également « Les femmeset l'informédiation » (Womenand
informediation)de Iris Fitzpatrick Martin, qui analyse les implica-
tions de la révolution de l'information sur les Femmes ou « Les
banques de données sur les individus :violation de la sphère privée
ou érosion de l'autonomie » (Personal Data Banks: Invasion of
Privacy or Erosion of Autonomy)de V.L. Gardiner...
Compte tenu de l'ancienneté de leurs recherches, de leurs
approches globales et ponctuelles, les gens de Gamma ont obtenu
une légitimité dans l'analyse de la société de l'information et sont
consultés et écoutés ;ils ont leur place dans tous les débats sur ce
thème.

1. Editions Renouf, 1983.


LES COUSINSD'AMÉRIQUE 71

L'espace-temps

L'étude sur le Sahel est un programme de recherche important,


lancé par le Club du Sahel, lors de sa cinquième conférence, et par
le conseil des ministres du Comité permanent inter-Etats de lutte
contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS) qui regroupe 8 pays : le
Cap-Vert, la Gambie, la Haute-Volta, le Mali, la Mauritanie, le
Niger, le Sénégal, le Tchad.
Ce programme devrait permettre de poursuivre l'effort de
réflexion déjà entrepris dans les pays membres du CILSS sur les
stratégies à adopter et de l'élargir et l'insérer dans un cadre stratégi-
que plus global, plus prospectif et plus cohérent.
La méthodologie proposée illustre bien le parti synthétique et
intégrateur de Gamma, qui tente d'appliquer à des problèmes
internationaux une approche prospective large, globale, et égale-
ment la rigueur d'une planification stratégique qui privilégie tou-
jours deux dimensions essentielles :
- la dimension spatiale : « Le problème du Sahel ne pourra être
résolu sans prendre en considération l'évolution de l'environne-
ment extérieur de la région ; c'est-à-dire le système mondial lui-
même dans sa complexité » ;
- la dimension temporelle, ou la prise en compte d'une période
longue : « Cette période est l'objet d'une analyse à la fois rétrospec-
tive et prospective; la rétrospective historique nous permet de
comprendre la situation actuelle du Sahel et sa dynamique de base
(ou l'absence de dynamique puisqu'il s'agit vraisemblablement
d'un équilibre de stagnation) ; la prospective exploratoire et norma-
tive nous permet de situer le probable, le plausible et le possible
d'une part, et le souhaitable de l'autre. Enfin, l'aménagement stra-
tégique nous permet d'opérationnaliser nos résultats et constitue
l'aboutissement de l'approche méthodologique préconisée par
l'Institut Gamma qui a trois objectifs principaux : prévoir à long
terme ; planifier à moyen terme ; agir dans l'immédiat. »

L'information inutile tue l'information nécessaire

Dans le domaine du développement encore, Gamma participe


activement au projet « Abondance et sous-utilisation de l'informa-
tion » (IOIU, Information Overload and Information Underuse) en
liaison avec l'université des Nations-Unies qui l'a lancé et le finance.
Il s'agit à la fois de comprendre et de résoudre le paradoxe de l'excès
72 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

contemporain d'informations disponibles et de la sous-utilisation


de ces informations.
La recherche se concentre sur 6 domaines :
- la production et la distribution de l'information ;
- l'utilisation de l'information et le manque d'information ;
- la participation aux process d'information ;
- les questions sociopsychologiqueset individuelles ;
- lesobstacleset lesrisquesdans l'application de l'information ;
- les codes et le contexte socioculturelde l'information.
L'ensemble des sujets abordés est distribué dans une matrice qui
constitue un cadre d'organisation et de cohérenceet doit également
permettre de mettre en évidenceles liens des questions entre elles.

' .
Alphabétiserles décideurs

A toutes les structures de décision, mais plus particulièrement


aux firmes, le programme ETA :« Environmental Tracking Analy-
, sis » (Explorationet analyse de l'environnement)offre 4 services.
e BETA :BasicEnvironmental Tracking Analysis(Repéragedes
variables fondamentales de l'environnement).
Il s'agit de détecter pour les décideurs les tendances, les événe-
ments clés de leur environnement externe et leurs impacts proba-
bles, information indispensable pour toute planification stratégi-
que. Deux approches complémentairessont utilisées :
- « monitoring» qui est une analyse systématique des ten-
dances quantitatives et qui permet en les projetant dans le futur de
construire des scénarios ;
- « scanning » qui est un exercice qualitatif dont le principal
objectif est d'identifier non les grandes tendances mais les seed-
events - événements, graines du futur, faits porteurs d'avenir
- par exemple les innovations technologiques telles que le déve-
loppement des microprocesseurs, les résultats d'élections, ou de
référendums, les seed-ideas- idées graines du futur - idées qui
jouent un rôle moteur dans l'histoire commesmall is beautiful,ou le
. mouvement écologique...
Pour scruter ainsi l'environnement, la méthode utilisée est une
lecture soigneuse de la littérature disponible complétée par des
entretiens avec des personnages clés, qui disposent d'un pouvoir
pour infléchir le futur.
L'intérêt de ces servicespour K. Valaskakis est évident :
- on évalue le degré de turbulence de l'environnement externe,
LES COUSINSD'AMÉRIQUE 73

et plus grande est la turbulence, plus il faut être vigilant ; on évite les
surprises stratégiques du type syndrome du Titanic (voir trop tard
le danger) ou syndrome de la Thalidomide (ne pas être averti des
conséquences indirectes et involontaires d'un événement) ;
- on améliore le processus de programmation
stratégique et on
évite de prendre les mauvaises décisions.
BETA élabore à l'intention de ses clients un rapport annuel,
orienté vers le long terme - 3 à 7 ans - qui analyse les tendances,
les événements et les idées dans les domaines de l'énergie, l'environ-
nement, l'économie, la politique, la technologie, les valeurs, la
société et la culture. Tous les trimestres, ce rapport fait l'objet d'une
actualisation et d'un atelier où des membres de chacune des organi-
sations clientes peuvent confronter leurs points de vue avec l'équipe
de Gamma.
e TAO: Threats and Opportunities Analysis (Analyse des
menaces et des opportunités).
Ce service est conçu sur mesure pour le client. C'est une analyse
sélective des tendances et des événements clés du point de vue strict
d'une organisation, ou d'une firme donnée, ainsi que des menaces
possibles et des opportunités à saisir. Une fois par an un document
de 30 à 50 pages est remis aux clients.
e SPA: Strategic Profiles Analysis (Profils stratégiques). Les
profils sont construits avec le personnel de la firme. Il ne s'agit pas
tout à fait de scénarios mais d'esquisses de scénarios qui identifient
les objectifs, et les cheminements nécessaires pour les atteindre.
SPA donne lieu à un rapport individuel pour le client, élaboré en
étroite liaison avec lui.
e TTA : Training in Tracking Analysis.
Ce dernier service est destiné à augmenter la capacité interne
d'une organisation à détecter les faits porteurs d'avenir, à conduire
des prévisions à long terme et à se livrer à des exercices de planifica-
tion. Gamma organise des séminaires, des ateliers, des séances de
formation au futur, à la demande.

Chacun de ces services peut être obtenu séparément. Seul BETA


est conçu sur une base multi-clients. Chacun d'eux peut être égale-
ment adapté, modulé sur mesure. Ainsi pour le ministère des
Transports, c'est une scanning review qui a été effectuée, c'est-à-dire
une sélection de toutes les sources d'informations orientées vers le
futur, qui pouvaient avoir une relation avec l'Ontario. 61 sources
ont été retenues : livres, articles, rapports officiels ou privés.
On vend beaucoup de mots à Gamma, de méthodes (la méthode
« chronospace »), de graphiques, de recettes magiques, mais ceci ne
74 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

doit pas cacher l'attention consacrée aux problèmes spécifiques du


client...

Créer en français .

L'étude « Prospective de la langue française au Québec », com-


manditée par le Conseil de la langue française, propose un cadre
prospectif pour la planification stratégique d'une politique linguis-
tique cohérente. Elle examine l'interaction de quelques « variables
motrices », la démographie, la technologie, l'économie, la politique
et les valeurs socioculturelles, ainsi que leurs impacts sur la langue
française. L'effet conjugué de 25 tendances lourdes et d'une dizaine
de « faits porteurs d'avenir » se traduit par 4 scénarios :
. - le scénario tendanciel : essor du français au Québec et recul
ailleurs avec une situation contradictoire à la clé ; le français conti-
nuerait à avancer au Québec alors que dans le reste du monde il
serait en net recul, comme langue scientifique, technique et
culturelle ;
- le scénario de l'assimilation forcée qui suppose une assimila-
tion des francophones par la contrainte, mais que Gamma situe en
dehors des futurs plausibles ;
- le scénario de l'assimilation volontaire, prolongement du
scénario tendanciel : le recul du français dans le monde augmente le
coût total de la francophonie au Québec, et les francophones s'as-
similent volontairement (c'est Louisiane contre Porto-Rico); ce
scénario a pour les auteurs une probabilité assez grande ;
- le scénario de l'essor du français par sa vitalité; c'est le
scénario jugé le plus souhaitable, qui permet au français de croître
par sa vitalité intrinsèque et non par des mesures coercitives ; il
implique une stratégie de défense du français qui situe le combat
autant à l'extérieur du Québec qu'à l'intérieur ; il paraît plausible à
Gamma compte tenu de la vitalité historique du français, langue de
création : « Lavoisier, Auguste Comte, Frédéric Joliot-Curie, Vic-
tor Hugo, Jules Verne, Jean-Paul Sartre, Gilles Vigneault, Ber-
trand de Jouvenel et Léopold Senghor ont fait beaucoup plus pour
la vitalité du français, en créant et innovant dans cette langue, que
l'ensemble des législations linguistiques ne pourrait le faire. »
Ce qu'il faut faire :
- repenser les objectifs de la politique linguistique pour les
rendre plus compatibles avec le système de valeurs des Québécois ;
« à la lumière du nouveau cadre prospectif décrit dans cette étude
un exercice complet de planification stratégique de la politique
LESCOUSINS
D'AMÉRIQUE 75

linguistique du gouvernement du Québec devrait être effectué ;en


particulier il serait très important de clarifier ses objectifs et de les
confronter avec les finalités plus généralesqu'entend poursuivre la
société québécoise » ;
- reconnaître que la première ligne de défense du français se
situe non pas au Québec mais à l'extérieur, et prendre des mesures
appropriées :« l'entreprise de revitalisationdu français devrait être
une initiative conduite à l'échelle mondiale ;une action conjointe
des intervenants et une harmonisation des politiquesd'intervention
devraient être envisagées » ;
- effectuer une transition graduelle vers les instruments d'in-
tervention de type incitatif plutôt que coercitif :« la politique lin-
guistique de demain devrait être basée beaucoup plus sur le principe
de la récompense que sur celui de la punition ; un examen appro-
fondi des différentes mesures incitatives et de leurs retombées,
directes et indirectes, devrait être effectué dans les meilleurs délais
pour mieux éclairer les planificateurs et les législateurs québécois en
matière linguistique ».

Mixed Gamma

L'ambition de Gamma, homogène avec la culture québécoise, est


d'intégrer dans ses modes d'approche les techniques européennes et
nord-américaines, et de conquérir des marchés européens et nord-
américains. Le discours sur la prospective est d'inspiration très
française. Les services offerts aux entreprises ressemblent à ceux des
consultants américains type SRI, avec un menu accrocheur à la
carte. Peut-être est-ce ce souci de tout faire et de tout embrasser (les
méthodes, les problèmes, le public, le privé, les continents...) qui
agace quelque peu certains concurrents et qui freine le développe-
ment de Gamma. Car si l'équipe canadienne a pu assurer sa survie
sans difficultés, sa croissance est assez lente. L'Institut Gamma
reçoit actuellement 500 000 dollars canadiens de subvention. Les
services de Gamma procurent 700 000 dollars annuels de contrats.
Pour affirmer son autonomie, et tout en gardant de nombreux
liens avec ses universités d'origine, Gamma a quitté ses locaux
universitaires, mais la plupart des membres de l'équipe ont gardé
leurs postes de professeurs et donc leurs appointements de base.
Actuellement, autour du président K. Valaskakis, il y a une dizaine
de permanents et une trentaine de consultants. Parmi les perma-
nents, 2/3 sont universitaires de formation, 1/3 viennent du privé et
sont des ingénieurs, des scientifiques. Récemment, Gamma Pros-
76 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

pective Europe a été créée et a démarré avec un contrat pour le


gouvernement français. Presses Institut Gamma à Montréal, mai-
son d'édition, a été créée en 84 et devrait, outre les travaux de
Gamma, publier des ouvrages de prospective et de planification
' stratégique à destination des deux continents. Pour l'instant, un
courant faiblepasse de la France vers l'Amérique du Nord, encoreà
un niveau convivial.Mais pourquoi pas une telle plaque tournante
à la frontière de deux cultures et deux modes d'approche complé-
mentaires du futur?
3.

LES FUTURS DE CULTURE


LA PROSPECTIVE, UN PRODUIT FRANÇAIS

Sur fond d'une déjà longue tradition culturelle, un grand remue-


méningechezles intellectuelsparisiens au sortir des annéesnoiresde
l'occupation, avec les guéridons du café de Flore comme œils du
cyclone des libertés, la grande vague marxiste battant les piliers
saint-simoniensd'une administrationfrançaise éclairée, le Plan sur-
gissant des ruines industrielles,la DATARen charge d'un nouveau
cadastre social, le terrain était prêt pour la venuedesprophètes d'un
nouveau futur.

A l'origine de l'approche professionnelledu futur, on trouve en


France des conditions particulières : un climat d'après-guerre
chargé des culpabilités, des révoltes, des remises en cause liées à
plusieurs années d'occupation. Les intellectuelsressassent les pro-
blèmes de liberté, de choix individuels ;« l'existentialisme» déve-
loppe un sentiment aigu de responsabilité dans la maîtrise de son
destin. C'est dans ce contexte que naît, dans les années 50, de pères
philosophes, baptisée d'un nom aux racines latines et nantie d'une
dot théorique déjà importante (nous sommes en France), la
Prospective. z
'
Un miroir pour la rétrospective

En 1945, Gaston Berger, philosophe, entrait dans la cinquan-


tième année d'une vie particulièrement riche d'expériencesautour
de centres d'intérêt multiples. Il avait commencédans l'entreprise
familiale à Marseille mais l'industrie était loin de satisfaire ses
80 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

appétits artistiques et intellectuels : il s'adonne avec succès à la


photographie, se jette dans les langues étrangères, étudie la compo-
sition musicale, suit parallèlement les cours de physiologie de la
faculté des sciences de Marseille et commence des études médicales.
Sa vocation est ailleurs : il devient professeur-assistant de philoso-
phie à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence, où il s'intéresse en
particulier à Husserl et aux problèmes de la connaissance, et pour-
suivra une brillante carrière universitaire - il sera, en 1952, direc-
teur général de l'enseignement supérieur au ministère de l'Educa-
tion nationale.
En 1957, il crée à Paris le Centre international de prospective,
« constitué pour l'étude des causes techniques, scientifiques, éco-
nomiques et sociales qui accélèrent l'évolution du monde moderne
et pour la prévision des situations qui pourraient découler de leurs
influences conjuguées ». En mai 58, paraît le premier numéro de la
revue du Centre, dont la préface n'est pas un manifeste de la
prospective mais une présentation de l' « attitude prospective »,
choix révélateur. Cette attitude repose sur un ensemble de convic-
tions « fondatrices » qu'il n'est pas inutile de rappeler.
La prospective n'est ni une doctrine ni un système, c'est un
engagement dans l'action. « Dans un univers où tout change de plus
en plus vite, le retard comme le progrès est cumulatif ». Il ne faut pas
attendre pour faire, et comme le propose le philosophe : « Faire et,
en faisant, se faire. »
Concentrer son attention sur le futur est son objet principal. Pour
éviter, selon Paul Valéry, « d'entrer dans l'avenir à reculons », « il
faut le saisir dans sa nature originale et lui appliquer d'autres
méthodes que celles qui valent pour le présent ou le passé ».
Un passé qui ne s'extrapole pas mais doit être soigneusement
ausculté : « Ce que les faits passés annoncent est plus important que
ce qu'ils expliquent. » Un présent qui s'offre au prospectiviste
« dans toute sa fraîcheur : il est un présage, un indice, un moyen, une
menace, une promesse... »
L'avenir se « regarde au loin », le court terme n'est pas du
domaine de la prospective. « Les mêmes méthodes ne peuvent servir
dans la prospective (éloignée) et dans la prévision (à court terme). "
Ni « les mêmes hommes ». Car « la prévision elle-même souffre des
mêmes maux que l'action : il est assez vain de prévoir les consé-
quences de quelques facteurs artificiellement isolés lorsqu'ils
auront à jouer en fait au milieu d'un grand nombre d'autres dont
précisément l'étude abstraite n'a pas tenu compte ».
L'attitude prospective est nécessairement globale. « C'est que
loin de se mécaniser, comme certains semblent le croire, le monde
LESFUTURSDE CULTURE 81

humain devient de plus en plus semblable à un organisme... où


chaque fonction concourt avec les autres à assurer la vie et le
développementde l'ensemble.»
La prospective est d'abord attentive « aux faits humains ».
« Au moment où l'on dénonce avec force - et avec raison - la
pénurie d'ingénieurs et de techniciens,il faut rappeler que les diffi-
cultés qui viennent des hommes nous accablent plus lourdement
que celles qui viennent des choses. »
« Si l'avenir dépend de tout ce qui existe à présent, ... il dépend
aussi de ce que nous voulons » :la prospective refuse la fatalité.
L'esprit prospectif n'est pas celui de la planification :« il ne préde-
termine pas, il éclaire », pour inciter à agir.

L'inventeurdes futuribles

En 1960, Gaston Berger est tué dans un accident de voiture.


Aussitôt Bertrand de Jouvenel prend le relais. Avec l'aide de la
Fondation Ford, il lance le projet « Futuribles » pour mobiliser les
spécialistes internationaux des études sur l'avenir, publier leurs
papiers, les réunir en forum : il espère ainsi alerter l'opinion et
influencer les décideurs politiques sur les enjeux majeurs de nos
sociétés. Cette ambition trouvait ses racines dans ses années d'ado-
lescent :fils du baron Henry de Jouvenel des Ursins, diplomate de
haut rang, il n'avait que 16ans à la signature du traité de Versailles,
mais il était aux premièreslogesgrâce à son père. Spectateur fasciné
et déjà vigilant des négociations de la Conférence de Paris qui
travaillait à la rédaction du traité, il racontait y avoir eu la révéla-
tion de la redoutable myopie des politiques et de l'opinion publi-
que. Il reconnut dans le traité « les graines d'une autre grande
guerre » et, le jour de la signature, décida que « les hommes d'Etat
sont incapables de reconnaître que toute fin est d'abord un com-
'
mencement ». Tout au long de sa vie sa convictionse renforcera :les
politiciensse refusent à considérerles conséquencesà long terme de
leurs actes et « sont ainsi capables des pires folies».
Il était d'autant plus sensibleà cet aveuglementsystématiqueque
ses propres capacités de prévision ne devaient rien à des dons de
visionnaire mais bien au contraire au simple bon sens, comme il le
soulignait dans une lettre de 1975 où il rapportait un exemple
significatifparmi d'autres : « L'hiver 1951-1952,j'envoyai aux diri-
geants politiques de l'époque un court rapport sans précautions de
style sur la situation de l'Algérie, annonçant l'explosion qui s'y
préparait. Elle éclata en octobre 1954. La prévision était facile : il
82 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

suffisait de se promener à Alger. Bien sûr le futur est caché à ceux


qui refusent de regarder le présent. »
L'homme qui a ainsi passé sa vie les yeux ouverts s'est consacré
depuis les années 30 à une activité de journaliste politique et éco-
nomique, après des études de droit, de biologie et d'économie
- . formation transdisciplinaire assez rare à l'époque. Il écrit son
premier ouvrage, « L'économie dirigée», à 25 ans. Il y forge son
premier néologisme,le « dirigisme», qui a eu le succèsinternational
qu'on connaît. L'ouvrage fondamental pour les travailleurs du
futur fut publié en 1964 :« L'art de la conjecture ». Il a aussitôt
. acquis le statut de livre essentiel. Un autre néologismey apparaît,
qui fera fortune aussi : les « futuribles». Cicéron distinguait les
facta, réalités cristallines qui appartiennent au passé, et les futura
qui sont encore à naître, fluides et informes. Bertrand de Jouvenel
veut trier dans les futuracellesqui paraissent plausibleset possibles,
'"
qui deviennent les « futuribles ». Mais c'est l'ambition maximum
qu'on puisse nourrir : dire ce qui est plausible, ce n'est pas dire ce
"' . qui sera ; il ne peut y avoir de sciencedu futur.
:. Dans une société qui change, la connaissancedu futur est inver-
sementproportionnelle à la vitessedu progrès. Raison de plus pour
. investirsur l'observation attentive du présent qui recèlelessignesde
. changements plausibles ;les choix ainsi éclairés par la reconnais-
sance de futuribles doivent être faits suffisammenttôt, sans quoi il
n'y a plus aucune liberté de choix.
Dans les débuts du projet Futuribles, B. de Jouvenel n'était pas
obnubilé par les méthodesde la prévision :il était déjà assezdifficile
de trouver des chercheursqui s'intéressentau futur. Mais au fur et à
mesure que le projet avançait, les problèmes méthodologiquesont
' été abordés : 3 conférencesinternationales y ont été consacrées,à
Genève en juin 62, à Paris en juillet 63, à l'université de Yale en
décembre 64. Les efforts qu'il y a consacrés ont fait de B. de
. Jouvenel l'homme-carrefour des tendances divergentesqui se sont
dessinéesdans les études du futur, particulièrement entre les sensi-
bilitésplus scientifiques(essentiellementaux USA)et lessensibilités
plus philosophiques et humanistes (surtout dans le monde latin).

Les faits porteurs d'avenir

Il arrive aux prophètes de prêcher dans le désert :ça n'a pas été le
cas. Le Centre international de prospective regroupait auprès de
Gaston Bergerun ensemblede personnalitésde premier plan, dont
un échantillon de vedettes de l'Enarchie et des Grands Corps, de
LESFUTURSDE CULTURE 83

Louis Armand à François Bloch-Lainé en passant par Pierre


Racine ;mais aussi des industriels et quelques universitaires.
Le moteur de la reconstruction et du développementde l'écono-
mie française était le Plan. Une fois les premièresurgences(recons-
truction, énergie...) dépassées, le pays remis sur rails à marche
forcée par lespremiers plans sélectifset impératifs,ses responsables
se préoccupèrent du futur plus lointain et s'ouvrirent aux approches
prospectives.Pierre Massé,qui avait quitté la direction d'EDF pour
devenir commissaire général, fut un animateur actif de cette
démarche pour l'élaboration du V' plan, en 1963. Il crée une
commission d'experts (les Sages)pour préparer le rapport « Réfle-
xions 85 » ; il leur demande de dégager, à côté des tendances
apparemment stables, une sélection des faits révélateurs de chan- .
gements plausibles, qu'il baptisera « faits porteurs d'avenir », une
formule qui fera son chemin.
Pour le Vle Plan, plusieurs groupes sont constituéspour l'étude à
long terme de problèmes multiples (prospectiveurbaine, démogra- .
phie, consommation et modes de vie, etc.)

L'espace et le temps sous surveillance


Une autre administration joue un rôle important dans le déve-
loppement de la prospective en France : la DATAR, Délégation à
l'aménagement du territoire. Elle a été créée en 1963à la fois pour
réguler la croissance dans ses effets spatiaux, mais également
Jérôme Monod, déléguégénéral, ne s'en cachait pas, pour régulerle
social par une action sur le territoire ; ce social qui apparaît de plus
en plus inconnu, difficileà maîtriser. En 1969,elle fait appel à un
bureau d'études. L'Omnium technique d'aménagement (OTAM)2.
Ce sera le départ d'études et de recherchesqui ont orienté de façon
fondamentale la prospective 1.L'OTAM expérimenteune méthode
originale de scénarios et met au point 3 scénarios dits contrastés
dont 2, « la France de cent millions d'habitants » et « la France
côtière » avaient un caractère extrême et dont le 3 c, « l'agriculture
sans terre », impliquaitune mutation technologique,économiqueet
sociale vraisemblable à un terme rapproché ; un scénario dit de

1. 20 ans après, l'INSEE a confronté ces projections avec la réalité : « Des projec-
tions revisitées », Futuribles n, 91.
1.
2. Fusion de l'ancien OTU et d'une filiale de la SEMA.
3. Comme le montre Josée Landrieux dans sa thèse de doctorat Prospective et
aménagement, 1981, qui inspire ici notre développement.
84 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

« l'inacceptable » est élaboré à partir du maintien des caractéristi-


ques connues du système socio-économique.
Un groupe de réflexion, « Sésame », est créé ; il développe une
méthodologie nouvelle, enrichit des compétences novatrices.

L'épidémie énarchique, juste une poussée de fièvre

La prospective se développe essentiellement dans l'Administra-


tion. Au sein des ministères vont naître des cellules prospectives : à
la Défense, aux Affaires étrangères, à la Recherche et à l'Industrie, à
l'Urbanisme... qui font appel aux consultants privés.
Avec le Plan, la RATP, l'Aéroport de Paris, différents ministères
commandent des études à SEMA Prospective ` créée en 1974 et
dissoute en 1982. Mais l'échec de la politique d'aménagement du
territoire, le développement continu de la crise tarissent les crédits.
Plus que jamais nécessaire, le travail sur le long terme paraît
cependant de plus en plus gratuit et utopique. D'où l'attitude de
plus en plus frileuse du Plan, la réduction des moyens attribués à
son service à long terme. D'où la contraction des « cellules prospec-
tives ». D'où les difficultés des bureaux d'études, et plus encore des
petites équipes comme Futuribles ou le Laboratoire de prospective
appliquée.

Le choc du futur et des profits

La prospective, pendant ce temps, n'a pas diffusé vraiment dans


les entreprises. Exception faite de quelques nationalisées où la
culture avait droit à un strapontin, EDF ou RATP, le monde des
affaires était sous la fascination des maîtres américains. Exception
faite aussi de rares entreprises dont les leaders avaient cette « autre
dimension » que les Japonais ont ensuite mise à la mode : Ciments
Lafarge, puis Lafarge-Coppee ou Air-Liquide ou Paribas, du bout
des doigts... La grande majorité copiait, allait aux écoles d'Outre-
Atlantique et adhérait successivement, toujours en retard, mais
d'autant plus convaincue, aux promesses de la typologie d'Ansoff
(leaders, suiveurs, modificateurs, imitateurs), ou des effets d'expé-
rience du Boston Consulting Group, après les économies d'échelle
et les effets d'apprentissage, ou des modèles PIMS de la General
Electric, ou des portefeuilles d'activité ou multicritères, modèles de

1. Départementde la SEMAqui s'estspécialisé


dansla prospective.
LESFUTURSDE CULTURE 85

Little ou MacKinsey, sans compter les innovations de Michael


Porter, le dernier pape. Les programmateurs, planificateurs et
stratèges, ordinateurs sous la main, assimilaient la prospective au
fantasme des « avions renifleurs ».

Et maintenant ?...

Où en est aujourd'hui la prospective en France et qui s'y inté-


resse ? La prospective s'est développée dans une période où on
sentait la venue de mutations sociales,institutionnelles,culturelles
mais où on restait assissur des certitudes économiques.L'irruption
de la crise lui a fait perdre de son attrait, de sa légitimité,en même
temps qu'on revenait un peu de toutes les magiesméthodologiques.
Elle soulève pourtant désormais plus d'espoirs qu'avant.
« Les démarches prospectives sont moins globales, moins systé-
miques, plus discrèteset hésitantes.Mais lessituations évoquées,les
questions soulevées sont certainement plus perturbantes, ce qui
expliqueà la foisl'intérêt et le rejet dont est chargéela prospective1.»
Le Plan, devenu progressivementplus consommateur qu'initia-
teur de travaux à long terme (le VIlle Plan a par exemple utilisé
Interfuturs) tente avecsa 9eédition une avancéeentre le moyenet le
long terme. Il mène avec l'INSEE des travaux pour améliorer les
modèles. Il a créé un groupe de travail sur « Comment quantifier le
long terme ». Parmi ses rapports dits traditionnellement« rapports
des groupes long terme », deux sont réellementprospectifs :« Com-
ment vivrons-nous demain ?» et le rapport sur l'énergie. Pour
relancer - sans trop de risques - une prospectiveglobale, le Plan
s'est associé au CNRS pour organiser une action d'envergure,
« Prospective2005», sur les perspectivesdes développementsscien-
tifiques et technologiques. Les travaux des 7 missions qui ont
fonctionné pendant un an ont été publiquement confrontés en
novembre 85. Par ailleurs, il finance depuis 1978le Centre d'études
prospectives et d'informations internationales qui fait des études,
met au point des modèles, constitue des bases de données et vient
d'achever et de publier les scénarios internationaux qui lui avaient
été commandés 2.
La DATAR de son côté, tout en poursuivant des travaux pros-
pectifs plus ponctuels mais d'intérêt généralou régionaux,a fait son

1. Josée Landrieux « remises en questions prospectives » dans « Dossiers de Pros-


pective N 1984. Groupe de prospective urbaine.
2. Economie mondiale : 1980-1990. La fracture.
86 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

autocritique. Le groupe « Espace » vient d'être créé. Il remplace


« Sésame». « Sésame», qui a stimulé la réflexion prospective était
surtout un système d'études de l'aménagement. « Espace » a !e
projet de rendre la prospectiveplus activeet d'être un vrai « espace»
de confrontation sur les enjeux... de l'espace.
Le CEPREMAP (Centre d'études prospectives d'économie
mathématique appliquées à la planification), le CERC (Centre
d'études des revenus et des coûts), le CREDOC (Centre de
rechercheet de documentation sur la consommation),l'INED (Ins-
titut national d'études démographiques)sont égalementconcernés
par les approches prospectiveset pourvoyeurs de données, chacun
dans son domaine, sans parler de l'INSEE, déjà nommé, et essen-
tiellement de sa Direction de la prévision... (toutes ces structures
collaborent étroitement à l'élaboration du Plan). Le BIPE, filialede
la caisse des dépôts et consignations, existe depuis 1958 comme
centre de prévisions. Il effectue des études sous contrat pour le
public et le privé et il est essentiellementconnu pour ses prévisions
sectorielles, ses tableaux de bord des industries françaises et ses
prévisions glissantesdétailléesà 5 ans, ainsi que par ses travaux sur
les filières. 10 % de son activité sont consacrés à la fabrication de
scénarios ou à des études de prospectivepar secteur, « prospectives
technico-économiques». Il fournit la base de nombreux travaux
prospectifs comme ceux du IX' Plan sur l'énergie...
Placé sous la tutelle du ministèrede la Rechercheet de la Techno-
logie, le Centre d'études des systèmeset des technologiesavancées
(CESTA), dirigé par Yves Stourdzé, a notamment pour mission
d'aider les décideurs publics et privés dans leurs prévisions, leurs
évaluations, leurs choix technologiques et dans l'élaboration de
leurs stratégies d'innovation. Il a une fonction originale de veille
prospective,de lancement et de mise en oeuvrede projets, eux aussi
innovants. En parallèle, et placé sous la double tutelle de la
Rechercheet de l'Industrie, le Centre de prospectiveet d'évaluation
(CPE), dirigé par Thierry Gaudin, est un lieu d'évaluation des
politiques et des projets, un instrument de diffusiond'informations
sur les technologiesfrançaises et étrangères.

Des entreprisesà la traîne

Si on en croit Pierre-André Buigues,qui a procédé à une enquête


auprès des 295 premièresentreprises françaises,« il est clair que les
procédures de prospectivestratégique des entreprises françaisesde
grande taille aujourd'hui restent généralement très en deçà des
LESFUTURSDE CULTURE 87

procédures les plus sophistiquées mises en place dans les groupes


multinationaux comme IBM, General Electric. Shell ».
On l'en croit d'autant plus volontiers que la liste des entreprises
prospectivistestourne à la litanie :Saint-Gobain, Lafarge-Coppée,
Elf-Aquitaine,Saint-Gobain,Elf-Aquitaine,Lafarge-Coppée...mal-
gré les efforts de consultants confirmés comme Jacques Lesourne,
ou novateurs comme Michel Godet... Et malgré les efforts des
bureaux de think-tanks internationaux, du SRI à Arthur D. Little.

Inventedhere... et pourtant...

Que nul ne soit prophète dans son pays, la prospectiveen fait une
expérience évidente en France Malgré la sympathie dont elle a
bénéficiédans l'Administration au moment où la croissancenatio-
nale était portée sans effort par le développement international,
malgré l'engagement personnel de quelques rares entrepreneurs
lucides ou avisés, elle n'a pas réussi à occuper la place qu'elle
revendiquait - et sans doute méritait - au coeurdes choix straté-
giques qui déterminent notre futur. Serions-nousencore trop enra-
cinés dans notre passé pour nous sentir libres de dessiner notre
futur?

1. L'association internationale Futuribles a réalisé en 1983 un inventaire des


principaux centres et chercheurs en prospective. 150 unités sont listées. Il y en a peu
qui soient à proprement parler des centres de recherches sur le futur. Elles vont des
clubs politiques comme « Echanges et Projets » aux consultants individuels, en
passant par les universités et les directions de planification dans les grandes
entreprises.
ASSOCIATION INTERNATIONALE
FUTURIBLES

Missionnaires de la prospective, idéalistes, humanistes, hors du


temps et des modes, ils jouent les funambules du futur.

En français, désormais, Futuribles ce sont les futurs possibles


comme l'a contracté hardiment en un mot Bertrand de Jouvenel.
Pour Hugues de Jouvenel qui mène à bout de bras l'association du
même nom depuis 1974:
« Il n'est pas admissible que les affaires publiques soient aban-
données aux seuls pouvoirs publics, que les réflexions sur l'avenir et
les décisions qui le façonnent soient le monopole de quelques
experts travaillant confidentiellement pour leur chef, dirigeant de
société ou décideur public. L'avenir n'est pas prédéterminé, il est
ouvert à plusieurs futurs possibles et c'est cette ouverture qui
constitue notre liberté. Il est donc essentiel que les opinions sur
l'avenir puissent être publiquement exposées et débattues, que les
décisions qui engagent notre avenir soient démocratiquement
adoptées.
Prendre des options pour l'avenir, c'est faire des choix d'exis-
tence, ce qui résulte non seulement de considérations techniques,
dites "objectives", mais également de considérations éminemment
subjectives, de valeurs spirituelles, morales, culturelles. Les choix
donc nous concernent tous au premier chef ; ils nous interpellent.
D'ailleurs la mise en oeuvre des décisions qui en résultent passera
inévitablement par la volonté des citoyens, par la force collective
des individus beaucoup plus que par la multiplication de décrets et
injonctions des gouvernements.
Pour engager une telle réflexion, stimuler cet indispensable
LESFUTURSDE CULTURE 89

débat, il doit exister des instances indépendantes qui puissent émet-


tre des propositions, mettre en lumière les enjeux, susciter sans
relâche ni censure une réflexion permanente sur les avenirs possi-
bles, les options à retenir, les actions à entreprendre. '
Nous ne sommespas naturellementenclinsà considérerl'avenir à
long terme, ni à imaginer que l'avenir puisse être très différent des
situations que nous connaissons déjà - l'avenir nous inquiète
d'autant plus qu'il est incertain ; il nous inquiète parce qu'il recèle
mille possibilités de changement qui risquent de remettre en cause
nos habitudes. Particulièrement en période de crise, les risques de
mutation, de rupture nous effraient et incitent au repli sur soi. La
prospective nous invite à anticiper ces évolutions, à exploiter ces
ouvertures plutôt qu'à nous cramponner au passé.
Les décideurs sont encore moins enclins que nous à considérer
l'avenir à long terme, obsédés par leur bilan financier à douze mois
et leurs échéancesélectorales. Mais les grandes mutations sociales
ne se réalisent pas en quelques mois. L'introduction de nouvelles
technologies, la construction des grands équipements, l'éducation
de nos enfants, le développement des forêts s'étalent eux sur un
temps plus long, parfois de plusieurs décennies.»

De la graine à l'arbre

Futuribles, association internationale, a été précédéepar Futuri-


bles, projet. Créé par Bertrand de Jouvenel avec un financementde
la Fondation Ford, en 1960.
Le « Projet Futuribles » a duré six ans. Il a incontestablement
atteint le premier de ses objectifs: créer et mobiliser un réseau
d'experts venus d'horizons les plus divers pour débattre des chan-
gements politiques et sociaux probables à long terme. Quelque 130
articles ont été publiés entre 1961et 1965par le bulletin de SEDEIS,
édité par de Jouvenel. Et un dernier séminairerassembla à Paris, en
avril 1965,près de 120experts du futur, de loin la réunion la plus
importante de ce genre jusqu'à cette date. Par contre, le second
objectif, peut-être le plus cher au cœur de son animateur mais aussi
le plus ambitieux, restera du domaine du rêve. B. de Jouvenel rêvait
en effet de redonner vie à ce qu'il appelait « le gouvernementpar le
débat public ». Nostalgique de la démocratie athénienne, il consta-
tait que dans la plupart des pays développés,les assembléesrepré-
sentatives étaient dépossédéespar l'exécutif de tout véritable pou-
voir sur le long terme. Il espérait promouvoir des « forums du
futur », plates-formes d'où les experts s'adresseraient aux citoyens
90 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

et à leurs représentants, donnant ainsi naissance à des débats


publics susceptiblesd'influencer suffisammenttôt les décisionsdes
gouvernements. Espoir déçu : l'ambition était peut-être utopique,
en tout cas prématurée.
En 1966, la source américaine de financement se tarit. Hélène,
compagne de Bertrand de Jouvenel, reprend le flambeau. Elle
fonde le journal « Analyse et Prévision» et l'année suivante l'asso-
. ciation internationale Futuribles. Beaucoup plus tard, son mari
dira : « On croit qu'elle m'a aidé : c'est totalement absurde. Elle a
tout fait elle-mêmeet je ne lui ai pas été d'un grand secours. Bienau
contraire, à l'occasion de quelques décisionsmajeures,mes recom-
mandations se sont avérées regrettables.»
La pratique est malaisée, même quand l'art paraît facile. A la
mort d'Hélène, après une courte interruption, le flambeau passe
dans les mains d'Hugues Alain de Jouvenel, son fils.

Futuriblesaujourd'hui

.. Ce qu'il veut être :un groupe de pression sur les politiques, dont
la réflexionest axéesur l'avenir de nos sociétés.En considérantqu'il
n'y a pas de méthode qui permette de dire : « Le futur sera comme
cela » et qu'au mieux, on peut dire : « Si vous agissezainsi, il y a de
fortes chancespour que l'évolution aille vers cette direction, vers ce
futurible. »
Le rôle de la prospective n'est pas de prédire l'avenir, mais de
susciterla réflexionsur lesactions à entreprendrepour contrôler cet
avenir. Plus que les analystesdu futur, les membresde Futuribles se
considèrent comme des analystes du présent, des potentialités du
présent. « Nous mettons en évidencedes problèmes qui ne sont pas
immédiatement perceptibles ;nous pistons les signes de change-
ment, les tendances d'évolution, les risques de rupture ; nous aler-
tons ; nous essayons d'apprendre, non seulement aux décideurs
industriels et publics, mais aussi aux citoyens à s'interroger sur les
conséquencesà long terme de leurs décisionsd'aujourd'hui. Ce qui
est en jeu, à travers la prospective que nous pratiquons, c'est la
capacité d'inventer et d'instaurer un systèmesocial qui fassedroit à
l'épanouissement humain. »
C'est une originalité fondamentale de Futuribles que de ne pas
pratiquer le culte des modèlesmathématiques. On travaille sur des
nombres certes, mais la réflexion est davantage orientée vers les
facteurs humains. L'avenir dépend d'une multitude de facteurs :
les uns quantifiables - de manière plus ou moins objective-, les
LESFUTURSDE CULTURE 91

autres non quantifiables mais éminemment déterminants tels les


craintes et les espoirs qu'inspirent les technologies nouvelles,
les formes nouvelles de vie en société résultant de l'évolution des
aspirations personnelles,l'importance et les concessionsaccordées
au travail et à la croissance du revenu monétaire. Les grandes
révolutions ne sont pas le fait exclusivementd'innovations techni-
ques mais aussi de mouvementssociaux.
Etudier les potentialités que recèle le présent, c'est prendre en
compte des évolutionsphysiques, dont le rythme est plus ou moins
long, comme le renouvellement des ressources naturelles ou les
mouvements de populations dont la lenteur est telle que l'on croit
pouvoir faire des projections à cinquante ans... l'évolution des prix
qu'on a grand-peine par contre à prévoir à plus de six mois... Mais
sur ces facteurs interfèrent d'autres facteursplus difficilesà prévoir,
comme la révolution iranienne, le déclin de l'institution maritale,
le discrédit des valeurs d'autorité, l'émergence d'aspirations
nouvelles...
L'étude des futurs possibles procède donc ici d'un exerciceper-
manent de repérage et d'analyse des tendances de toutes natures.
Tendances lourdes déjà, enracinéesdans l'histoire et plus ou moins
réversibles, mais aussi tendances nouvelles émergeant du présent
qui se traduisent par des idées qui germent, des innovations qui
apparaissent, des situations qui se déforment.
L'attitude y est fondamentalement éloignéedu pragmatisme des
consultants américains. Faire de la prospective, c'est une mission ;
les cibles privilégiées :ceux qu'il faut absolument éclairer, les res-
ponsables politiques. D'où le rêve fou d'Hugues de Jouvenel :être
subventionné (sans aliénation d'aucune sorte) pour pouvoir aviser,
mettre en garde mais aussi critiquer librement les pouvoirs publics.
D'où également les difficultés financières de l'Association qui,
parallèlement à des contrats négociés pour sa survie, a toujours
continué à consacrer une grande partie de son énergieà sa fonction
d'éveilleur aux problèmes du futur, de source d'informations et de
forum permanent.

Ali Baba et les quarante valeurs

Que peut-on trouver à Futuribles, qu'on soit un individu ou une


institution ?
- Une documentation sans doute unique sur les travaux de
prospective réalisésdans le monde. Depuis ses origines, Futuribles
participe à l'animation du réseau des travailleurs internationaux du
92 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

futur, rassemble leurs publications, leurs ouvrages, depuis ceux du


Secrétariat suédois des études du futur jusqu'à ceux de la Société
chinoisepour les études du futur. De la massede ces documentsnaît
un bulletin de bibliographie analytique sur les principaux travaux
de prospective,prévision, planification réalisésà travers le monde,
abstracts et référencespar thème et dossiers de synthèse faisant le
point des recherchesprospectivessur un problème donné.
- Une sélection d'éléments majeurs pour la construction de
l'avenir. Une des fonctions de l'Association c'est le rôle de tour de
guet, décelant les signes annonciateurs d'évolutions. « Telle une
vigie,il s'agit pour nous d'être sans cesseaux aguets d'informations
sur les évolutions géopolitiques, technologiques, économiques,
industrielleset sociales,et d'essayerd'en dégagerdes enseignements
(enseignementstoujours incertains) quant aux facteurs d'inertie et
de changement. Les problèmes et les choix ne peuvent se réduire à
une dimension strictement technique, ou économique, ou sociale.
Ils relèvent toujours d'un ensemble de variables qui sont toutes
interdépendantes mais évoluent chacune de manière différente. Il
ne sert donc à rien de faire des prévisionstrès fines sur une seulede
ces variables si, par ailleurs, nous faisons l'impasse quant à l'in-
fluence réciproque qui s'exerce entre celle-ciet les autres. »
Futuribles s'attache à discerner les enjeux du futur avant même
qu'ils soient devenus brûlants, avant que la situation ait pris une
urgence telle qu'il n'y ait plus guère de liberté d'action et l'Associa-
tion a souvent joué un utile rôle d'éveilleur de conscience.C'est là
qu'ont démarré, voilà vingt ans, les études critiques sur la compta-
bilité nationale ; c'est là aussi qu'a émergé, il y a plus de six ans, le
thème de l'Etat protecteur.
- Une incitation à la réflexion sur le futur, qu'il s'agisse des
tables rondes, des séminaires, des journées d'études, des colloques
sur les principaux enjeux contemporains et avec les meilleurs
experts du domaine. Les sujets abordés vont de la montée de
l'Islam, des attitudes et aspirations des Français, de l'éducation, à la
prospectivede l'emploi dans le tertiaire, en passant par l'Europe, la
décentralisation, les risques technologiquesmajeurs...
Citons, à titre d'exemple :le colloque national d'Avignon (octo-
bre 82), organisé avec l'Agencefrançaise pour la maîtrise de l'éner-
gie sur « Décentralisation, pouvoir régional et politique de l'éner-
gie » ou encore celui de Grenoble (1983)sur « Décentralisation et
politiques sociales» (quia donné lieu à un ouvragetrès documenté).
- Une assistance technique: l'Association met au point du
matériel pédagogiquepour initier à la démarcheprospectiveet à ses
outils. Pour le PNUD (Programme des Nations-Uniespour le déve-
LESFUTURSDE CULTURE 93

loppement) par exemple,et sous la houlette de la WFFS (Fédéra-


tion mondiale des études sur le futur), un manuel de prospective à
l'usage des planificateursafricains a été élaboré par l'Association et
édité par les Nations-Unies.

Les Girondinsde la Prospective

En Province, Futuribles entreprend des actions spécifiques :les


régions constituent une clientèlemotivée et intéressante pour l'As-
sociation. Futuribles s'est employée à renouveler et à localiser le
discours prospectif, par essence englobant, et à le rapprocher des
préoccupations quotidiennes et des réalités du terrain, persuadée
« que la véritable décentralisation dépendra pour une grande part
de la capacité des régions à assumer réellement les nouveaux pou-
voirs qui leur seront dévolus ».
Concrètement, Futuribles a conçu un programme « régions»
(1982) et engagé au niveau de quelques pôles français la mise en
oeuvred'un processusde réflexionprospectivequi s'est traduit pour
les pays de la Loire, de la Bretagne et de la Normandie, par la
création de Futuribles locaux.

A l'Ouest, du nouveau

Futuribles Ouest, Association 1901 1,a été créée le 26 avril 1982


avec un conseil d'administration (constituant la Commissionpros-
pective régionale) composé de 10 personnes.
Ses objectifs sont :
- réfléchir au devenir de la région en prenant en compte parti-
culièrement la réforme des collectivités locales ;jouer un rôle de
catalyseur dans l'élaboration des plans régionaux ;
- concevoir et mettre en oeuvredes actions d'information, de
formation ou d'études collectives sur les problèmes propres à la
région, abordés à partir d'une démarche prospective ;
- contribuer au désenclavementculturel de la région en organi-
sant des échanges interrégionaux et des manifestations de portée
nationale.
L'Association Futuribles Ouest a inauguré un programme 1983-

1. Siège : 9, avenue de Tahiti - 44300 Nantes.


94 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

1986 sur le thème « Penser globalement, agir localement, la pros-


pective comme instrument d'action ». Cette conférence, animée par
Aurelio Peccei, président du Club de Rome, Hugues de Jouvenel et
Emmanuel Leguy, a regroupé environ 200 participants. 50 d'entre
eux ont manifesté leur volonté de participer activement aux travaux
de l'Association. 4 thèmes ont été retenus : Quel développement
pour l'économie mondiale ? Atouts et dangers des nouvelles techno-
logies (en relation avec le pôle robotique de l'Ouest) ; Organisation
du travail ; L'avenir de la métropole nantaise à l'horizon 2000.
'
Créé dans le courant de l'année 1982 avec l'appui des chambres
syndicales de la Chimie et de la Sidérurgie, l'Observatoire de pros-
pective est installé à Rouen Sa première manifestation publique a
été organisée en novembre 1982 sous la forme d'un séminaire de
3 jours qui a rassemblé 300 personnes (chercheurs, industriels,
responsables d'administrations centrales et locales).
Ce séminaire a été suivi de l'organisation d'une dizaine de cellules
de recherche, coiffées par un comité de coordination. Ces groupes
se sont réunis très régulièrement pour définir les possibilités de
développement à long terme de la région.
Les initiatives de l'Observatoire sont gérées par une « Associa-
tion pour le développement de l'observatoire de prospective », dont
les trois membres fondateurs sont la Chambre syndicale des indus-
tries métallurgiques des arrondissements de Rouen et de Dieppe, la
Chambre syndicale des industries chimiques de Normandie et l'As-
sociation internationale Futuribles.
D'autre part, l'Observatoire publie une lettre hebdomadaire,
initialement intitulée « Lettre de l'Observatoire ». Plus globale-
ment, Futuribles Ouest a adopté un programme triennal compor-
tant :
- une activité de documentation et d'information ;
- des actions de formation, y compris un séminaire de forma-
tion pour les élus locaux ;
- des études prioritairement orientées sur les facteurs suscepti-
bles d'influer sur l'avenir de la région ;
- des manifestations « grand public » sous forme de conférences-
débats (2 à 4 par an) et d'une grande exposition itinérante, « Pays de
Loire 2000 ».
Après l'Ouest, les autres régions bougent: des réseaux sont
constitués ou en voie de constitution, des associations en cours de
création.

1. 149, Boulevard de l'Isère - 76000 Rouen.


LES FUTURSDE CULTURE 95

En amour, il n'y a pas de mauvais choix

Le coeur parisien, quant à lui, bat pour des thèmes qui lui parais-
sent assez déterminants pour réussir à arracher des financements
suffisants pour faire vivre des équipes de recherche engagées sur un
travail en profondeur. Pour 1984-1985, trois voies d'investigations
essentielles ont été ouvertes :
- La crise de l'Etat protecteur, l'avenir des politiques sociales.
- Quelle informatique pour quel développement?
- L'impact des technologies nouvelles.

Les cercles vicieux de l'assistance

Etat protecteur, systèmes de protection sociale, valeurs de solida-


rité : ce thème, exploré depuis plus de 6 ans à Futuribles, a démarré
sous l'impulsion du Plan et de la Datar. Il a déjà donné lieu à de
nombreux articles dans la revue, et à un ouvrage : « Décentralisation
et politiques sociales, une approche locale de la prestation sociale »,
produit en liaison avec le Centre d'études et de formation sur la
planification et l'économie sociale (CEPES). Il souligne la nécessité
d'adopter une approche locale, pour mettre un peu d'ordre et
d'efficacité dans l'imbroglio des prestations et des acteurs, en parti-
culier dans trois secteurs clés : l'enfance, la famille, les personnes
âgées.
L'idée de base est que la crise des systèmes de protection sociale
ne résulte pas seulement du ralentissement de la croissance écono-
mique, mais surtout de l'efficacité douteuse des interventions
publiques dans le secteur social et de l'inadéquation de ces interven-
tions ; elle favorise l'établissement de cercles vicieux d'assistance
alors qu'elle devrait plutôt encourager les valeurs de responsabilité,
de solidarité et d'entraide. En conséquence, Futuribles estime
qu'un retour à une croissance plus forte, quelque souhaitable qu'il
soit, ne résoudrait pas le problème ; une restructuration fondamen-
tale des systèmes de protection devra être réalisée de toute façon
dans les années qui viennent.
Les mécanismes de la crise de l'Etat protecteur ayant été démon-
tés (crise financière, crise de légitimité, crise d'efficacité), le pro-
gramme actuel se propose de dresser un bilan comparé des pro-
blèmes liés au développement de l'Etat protecteur dans les pays
européens et d'examiner les stratégies qui permettraient d'assurer le
progrès social sans ajouter aux charges financières et aux défauts de
l'appareil protecteur.
96 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Quelle informatiquepour quel développement?


Lancée en 1983 avec la Commission des communautés euro-
péennes, Direction générale 8, Direction générale 12, Programme
Fast, et avec le Bureau international de l'informatique (IBI), cette
étude est destinée à examiner en quoi les technologies nouvelles
issues de l'essor de la micro-électroniquepourraient contribuer à
résoudre les problèmesessentielsdes pays développéset en voie de
développement.
Il s'agit :
- d'élaborer une méthode d'évaluation qui permette de procé-
der à une analyse aussi rigoureuse que possible des avantages et
coûts, directs et indirects, en terme de développement,des techno-
logiesinformatiques par croisementavecles besoins, étude de leurs
interfaces et de leurs effets induits sur la dynamique du développe-
ment ;
- d'utiliser une telle grille d'analyse pour dégager quelle pour-
rait être, dans l'éventail des options ainsi mises en lumière, une
stratégie pour le Nord, et particulièrement l'Europe, dans le cadre
de sa nouvellepolitique communautaire de développement.
Ce faisant, l'étude doit permettre de définir un cadre pour les
négociations internationales sur les transferts et le développement
des technologies informatiques par référenceaux besoins de déve-
loppement, et ainsi aboutir à un cahier des charges pour la défini-
tion de stratégies concertées.Cet instrument de base devrait servir
tant à la définition d'une politique européenne que, plus générale-
ment, au développement de la coopération internationale dans le
domaine de l'informatique.
Le cadre ainsi fixé, l'étude doit également conduire à définir
quelles sont les options ouvertes aux pays de la Communauté
Européenne, eu égard à leur position particulière sur le marché
informatique et aux objectifs communs qu'ils se sont récemment
fixésen matière de politique de développement.Elle doit s'achever
par l'élaboration d'un plan d'action communautaire qui sera sou-
mis à la Commissiondes communautés européennes.

Techno-imbroglio

Quels seront les impacts des technologiesnouvellessur l'organi-


sation économiqueet sociale et plus spécialementsur le systèmede
production et les modes de vie dans les sociétés européennes ?Au
coeurdu débat, on rencontre foule de problèmes :la restructuration
LES FUTURSDE CULTURE 97

de l'appareil productif et plus généralement l'avenir des activités


économiques, le problème de l'insertion des individus sur le marché
de l'emploi et de leurs activités durant leur temps libre, l'impact des
technologies nouvelles de communication sur la localisation
géographique des populations et leurs formes d'habitat.
Des études exploratoires ont été lancées : prospective des activi-
tés tertiaires, système d'indicateurs permettant de mesurer, autre-
ment qu'en termes strictement économiques, l'état du développe-
ment appréhendé au niveau local et régional, ou encore l'impact du
travail à distance comme solution éventuelle aux migrations
quotidiennes...

La patrie-fratrie de la prospective

Futuribles jouit d'une notoriété certaine dans le réseau interna-


tional des organismes d'études du futur et de ses experts qu'elle
contribue d'ailleurs à animer. L'Association reçoit l'essentiel des
publications concernant l'avenir et accueille les membres de la
communauté lors de leur passage à Paris. Elle fait partie de toutes
les instances internationales qui comptent : Fédération mondiale
des études du futur, Association mondiale de prospective sociale,
Programme Fast...
Sa bibliothèque où se serrent tous les ouvrages de réflexion sur le
futur, tous les hand-books, annuaires, tous les grands projets ou
programmes de prospective et ses périodiques, en fait une source
d'information unique sur le futur. Son indépendance à l'égard de
tous pouvoirs en fait un lieu neutre propice aux échanges et aux
rencontres. Sous les hauts plafonds à caissons, on a mille fois refait
le monde, et pas avec n'importe qui. Tout ce qui compte comme
hommes du futur a non seulement écrit dans les colonnes de la
revue, mais a hanté ces lieux un jour ou l'autre, qu'il s'agisse de
scientifiques, d'économistes, d'hommes politiques. Tous les grands
projets internationaux ou communautaires ont été présentés et
débattus à Futuribles.

Gutenberg à la rescousse
- La revue mensuelle Futuribles est diffusée à 3000 exemplaires ;
revue d'analyse, de prévision et de prospective sur les problèmes
contemporains, leurs évolutions possibles, elle ouvre largement ses
colonnes aux chercheurs, aux acteurs, aux décideurs publics et
98 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

privés ;à côté de rubriques fixes comme « Actualités prospectives,


idées et faits porteurs d'avenir », qui détectent dans l'actualité
internationale les signes de changement, la revue fait périodique-
ment le point sur les méthodes d'approche du futur.
La rubrique « futur informations » donnedes nouvellesdes prin-
cipales activités des centres de prospective.
- Le bulletin bimestriel « Bibliographie prospective» rend
compte des principales études réalisées à travers le monde sur les
perspectivesd'évolution en matière de développement,de relations
internationales, d'évolutions démographique et sociale, de science
et de technologie, de politique économique et d'emploi, de culture
et de modes de vie...
- La lettre mensuelled'information donne les comptes rendus
des réunions organiséespar l'Association.
La collectionde livres« Futuribles » en françaiset en anglaisdont
les derniers en date sont « La décentralisation et les politiques
sociales» et « Les mutations économiqueset sociales en Europe à
l'horizon 1995», a notamment publié « Le risque technologique
majeur » (P. Lagadec),« Prométhée empêtré :La résistancesociale
au changement technologique» (J.J. Salomon); « Europe 1995:
mutations technologiqueset enjeux sociaux» (Fast).

Plus qu'au basket, moinsqu'au rugby

Pour animer ce réseau, ces manifestations, traiter les informa-


- tions, négocier les contrats, les gérer, communiquer, diffuser, une
équipe singulièrementréduite :une dizainede personnesseulement,
jeunes, polyvalentes. Tous les membres ont une formation en
sciences sociales. Chargés d'étude, chefs de projets, documenta-
listes,ils sont très mobileset peuvent à la fois animer un groupe, une
recherche, rédiger des articles ou des ouvrages, défendre un projet.
Tout le monde est au courant de tout, on travaille et on discute
beaucoup à Futuribles et les bureaux sont souvent allumés la nuit.
On voyage beaucoup aussi et on y parle plusieurs langues.
' Le secret de l'efficacité de cette petite équipe? Son savoir-faire
dans l'animation des réseaux à l'échelon international et national,
où Futuribles est un relais actif entre les pouvoirs publics, les
entreprises et les chercheurs qui participent régulièrementaux tra-
vaux, aux débats, aux séminairesorganiséspar l'Association.
Sur chaque thème sont constituéesdes équipespluridisciplinaires
composées d'experts, économistes, sociologues, historiens, ingé-
nieurs... qui viennent souvent de pays et d'horizons différents. Le
LES FUTURSDE CULTURE 99

réseau international constitué par Futuribles lui permet de faire


appel à des experts de haut niveau. Le programme informatique-
tiers monde est ainsi réalisé par une équipe composée de 4 perma-
nents et de plus de 50 spécialistes recrutés sur des contrats à durée
déterminée. Le programme sur l'avenir des politiques sociales a, de
la même manière, bénéficié de la collaboration de plusieurs dizaines
de spécialistes européens... Plus de 150 experts extérieurs ont été
associés à la réalisation du programme 1983.

Corvéables et critiquables à merci... sans merci

La diversité de ses travaux, depuis la recherche fondamentale,


comme la récente étude sur les notions de discontinuité et de
rupture, en passant par des produits à mi-chemin entre la recherche
et le journalisme, jusqu'à des activités purement journalistiques,
irritent les prospectivistes scientifiques.
Quant aux hommes de pouvoir, ils sont mal à l'aise devant une
structure qui refuse l'assujettissement.
Bien que ses travaux soient reconnus d'utilité publique et que
l'Association soit régulièrement sollicitée par l'Administration, elle
ne dispose d'aucune subvention régulière. Pour une structure qui
assume de façon permanente des fonctions « lourdes », comme la
documentation, cette absence de soutien institutionnel entraîne une
grande précarité.
Il existe d'ailleurs, curieusement, chez les membres du personnel
de plusieurs Administrations, la conviction que celles-ci subven-
tionnent l'Association et qu'ils ont en conséquence le droit d'utili-
ser gratuitement ses services, alors qu'il n'en est rien. En fait, le
budget annuel, modeste (4 millions), est financé pour l'essentiel par
des contrats d'études, des activités de conseil et des ressources
procurées par les publications.
Les perspectives régionales et internationales font espérer un
avenir meilleur à Hugues de Jouvenel qui a renoncé à compter sur
les fonds publics; il engage un vigoureux effort pour ouvrir la
réflexion prospective à un public plus large et projette la création
d'une société de presse et l'organisation d'un grand forum sur le
futur, qui devrait réunir à Paris plus de 100 000 personnes.
100 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

. Inconditionnels et parrains

Futuribles a des membres associés, personnes morales qui


moyennant une cotisation de 8 000 F par an (1986) ont droit à tous
ses services (information, documentation, rencontres, produits
d'édition) ; des membres actifs (personnes physiques) qui ont, pour
2 000 F par an, accès à la bibliothèque et à la documentation, des
tarifs privilégiés pour les rencontres et le service de la revue et des
' lettres ; des membres adhérents (650 F par an) qui reçoivent la revue
et sont tenus informés de toutes les activités de Futuribles.
Association loi 1901, l'AIF est une entreprise intellectuelle privée
à vocation d'intérêt public dont la direction est assurée par : une
assemblée générale qui est composée de plus de 100 membres
répartis sur 45 pays, un conseil d'administration composé de
. 35 personnalités françaises et étrangères parmi lesquelles figurent
Michel Albert, Serge Antoine, F. Bloch-Lainé, Daniel Bell, Robert
Young, Eleonora Massini, Pierre Massé, Pierre Piganiol, Jean
Saint-Geours, Alvin Toffler...
" Le Conseil a été successivement présidé par M. Bertrand de
Jouvenel, Pierre Massé, Pierre Piganiol.

Faut-il brûler la prospective?

Il y a une sorte de « phénomène » Futuribles : on laisse l'organisa-


'.
tion et son animateur se débattre dans des difficultés matérielles
. épuisantes, on lui reproche sa maniaque volonté d'indépendance,
. son image un peu floue, mais dans le même temps il existe un
attachement de la communauté des hommes du futur pour cette
structure. Chaque fois qu'elle est au bord de la crise grave on la
." sauve, et quand Futuribles brûle, comme l'autre hiver, cette com-
'
munauté se sent atteinte.
'
_, Futuribles n'a pu s'affirmer comme groupe d'influence. Etait-ce
possible pour un organisme qui se préoccupe obstinément d'intérêt
général, qui publie tout ce qu'il produit, qui dit tout ce qu'il pense ?
Pratiquement seule parmi les consultants du futur, l'Association
lance d'abord des thèmes, des sujets et cherche des clients ensuite à
qui les vendre. Le hors-marché est dur à gérer en temps de crise.
' Lâchée financièrement par les institutionnels, qui restent cependant
son public privilégié et concerné, elle n'accroche pas avec les indus-
.' triels qui sont plus enclins à acheter des stratégies pour leur moyen
terme. Elle se trouve dans la situation paradoxale d'émettre quasi
. LES FUTURSDE CULTURE 101

gratuitement des messages à l'intention des décideurs publics qui les


apprécient sans vouloir les payer.
Pourvu que ça dure, comme disait Marie-Laetitia Ramolino
Bonaparte, et que reste la petite musique de Futuribles, nécessaire,
indispensable, qui s'égrène hors des modes, hors des pouvoirs, et
fait tinter l'avenir.
APPRENDRE LA PROSPECTIVE AU CNAM

L'enseignementdu futur à l'école, c'est encore pour demain en


France. Mais la formationau futur existepour adultes au Conserva-
toireNational desArts et Métiers,ainsi fidèleà la missionqui lui a été
confiéedès 1790:favoriser l'innovation.

Avecle développementde la réflexionsur le futur en France, et de


sa mise en pratique au sein d'équipes de plus en plus nombreuses,
publiques ou privées, il était normal qu'on se préoccupe de forma-
tion au futur. Des groupes de recherchessont nés dans les universi-
tés (à Dauphine par exemple),des enseignements,des séminaires
sur les méthodes ont été introduits dans des organismes de forma-
tion ou dans les grandes écoles, dont HEC et l'ENA.
Mais c'est dans un lieu qui a l'air plus proche de la Révolution
française que de l'ère spatiale, solennelet vétuste, le Conservatoire
des arts et métiers(CNAM),qu'on trouve lesélémentsde formation
les plus complets dans le domaine.
C'est là que plusieurs hommes de disciplines diverses, amenés
dans leurs travaux, leur métier, à penser le présent au futur, ont
trouvé un lieu, une liberté de recherche et d'expression, un public.
Penser le présent au futur, c'est-à-dire envisager les décisions
immédiates en fonction de l'éventail de leurs conséquencessur un
terme plus ou moins éloigné... et donc mettre en relation, pour
mieux les évaluer, les aspects techniques, sociaux, économiques,
culturels, politiques, liés à tout phénomène.
LES FUTURSDE CULTURE 103

Un innovateur tri-centenaire

Au CNAM, ces chercheurs, ces entrepreneurs n'ont pas eu besoin


de s'intégrer à une formation instituée, à une filière, à la préparation
d'un diplôme donné. Ils ont pu inventer, expérimenter ensemble ou
séparément de nouvelles approches dans des conditions de confort
matériel et avec une liberté rares et appréciables. Cela correspond
d'ailleurs à la vocation de l'établissement, créé en 1790 pour briser
le monopole des corporations, favoriser l'innovation et la connais-
sance scientifique et technique, développer la réflexion économique
sur le phénomène technique.
« Il s'agit - disait alors le ministre Chaptal - de développer
chaque année, dans des cours publics, la théorie et la pratique des
arts et métiers. » C'est au CNAM que les préoccupations de l'indus-
trie, du progrès technique et des problèmes économiques et sociaux
qui en résultent, ont conduit à reconnaître pour la première fois en
France droit de cité à l'enseignement de l'économie dans l'ensei-
gnement supérieur, ainsi qu'aux enseignements liés à l'étude des
transformations sociales nées de la révolution industrielle : droit du
travail, organisation de l'entreprise, assurances, gestion, relations
industrielles. Jean-Baptiste Say, premier titulaire de la chaire
d'économie industrielle au CNAM, est un des fondateurs de la
science économique.
C'est au CNAM que se constitue non pas une filière spécifique
prospective - de toute façon la prospective est au carrefour de
plusieurs sciences - mais petit à petit un ensemble cohérent tourné
vers ses méthodes, et son esprit. Cette nébuleuse prospective s'or-
ganise autour de trois piliers du système du Conservatoire : les
hommes, la recherche, l'enseignement. Et pour y voir clair, il faut
partir des hommes.

L'industrie de la découverte

Raymond Saint-Paul, professeur titulaire de la chaire d'écono-


mie industrielle, est plongé, dès son arrivée au Plan, dans l'ap-
proche du futur. Il découvre, lors d'une mission aux USA, en 1959,
le phénomène de l'extraordinaire croissance des dépenses en
Recherche et Développement. On est alors au début de la course
aux produits nouveaux : « J'ai pris conscience que les Américains
étaient en train de faire du progrès technique une industrie nou-
velle, celle de la découverte. »
Il prédit l'expansion du phénomène sur l'ensemble des pays
104 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

industriels et il se consacre à l'étude du rôle de la recherche scienti-


fique dans le développement économique et social, et de sa gestion.
Cette gestion de la recherche qui se trouve directement liée à la
politique de prévision et de planification est un monde en soi, avec
sa terminologie, ses approches méthodologiques (méthodes de
choix multicritères, arbres de pertinence, méthodes dérivées de
l'analyse de système). C'est à la diffusion et à l'enseignement de ces
méthodes pour une aide à la décision qu'il va s'employer ainsi qu'à
l'introduction des méthodes d'évaluation 1. En 1964, le CNAM lui
propose un enseignement. Spécialiste de l'économie, de la recherche
scientifique et de l'évaluation technologique dans l'industrie, il est
conseiller, dans, cette spécialité, auprès d'entreprises publiques et
privées ainsi que d'organisations internationales. Il fait venir Jean-
Jacques Salomon au CNAM en 1974.

Le devoir du philosophe envers la Cité

Jean-Jacques Salomon, « le philosophe » comme l'appellent ses


confrères du CNAM, est titulaire de la chaire technologie et société.
Il cherchait en vain un lieu pour enseigner l'histoire des technolo-
gies dans ses interactions avec la société. « Alors qu'aux Etats-Unis,
en Grande-Bretagne, la politique de la science était un enseigne-
ment courant, il n'y avait pas d'opportunité en France pour l'ensei-
gnement de l'histoire des sciences. » Il dirigeait alors la division
politique de la science et de la technologie à l'OCDE. Depuis, il s'est
plus particulièrement spécialisé dans les problèmes économiques et
politiques de la recherche scientifique et technique.
Dans le cadre du programme Fast 2, il a écrit « Prométhée empê-
tré 3 »,essai sur la résistance sociale au progrès technologique et sur
les possibilités (et la nécessité) de participation des citoyens aux
débats sur la technologie. C'est lui qui, au CNAM, a créé le centre
de recherche « Science, Technique et Société » (STS), pour analyser
les relations entre ces dernières.

1. Rechercheet Développement, Dunod,1966.Innovationet évaluationtechno-


logiques,R.Saint-Paulet P. F.TeniereBuchot,EntrepriseModerned'Edition,1974.
2. Fast :Forecastingand Assesment of Scienceand Technology.
3. CollectionFuturibles,Pergamon,1982.
LES FUTURSDE CULTURE 105

Dans le grand champ des sciences exactes

Jacques Lesourne, homme de prospective s'il en est, promoteur


du calcul économique en France, rejoint le CNAM il y a une dizaine
d'années. Ancien président de la SEMA, il a animé diverses équipes
et projets branchés sur le futur (notamment dans le domaine de
l'urbanisme). Président de la Commission de l'emploi pour le VIGIE
Plan, vice-président de l'International Institute for Applied System
Analysis (l'IIASA), il est l'auteur de nombreux ouvrages et notam-
ment « Les systèmes du destin 1 » où il explore les voies qui s'offrent
à un meilleur contrôle de l'avenir, en particulier l'approche systé-
mique. Dans « Les Mille Sentiers de l'avenir 2 » ila synthétisé, pour
le grand public, les conclusions du programme Interfuturs - un
grand effort de prospective internationale - qu'il a dirigé dans le
cadre de l'OCDE de 1976 à 1979'. Titulaire d'une chaire d'écono-
mie et statistiques industrielles au CNAM, il y dirige également le
laboratoire d'économétrie.

De l'environnement au non-marchand

Pierre-Frédéric Tenière Buchot est responsable des enseigne-


ments des méthodes d'aide à la décision et de la politique de
l'environnement ; il a joué un rôle important dans l'introduction de
la problématique de l'environnement au cœur des travaux sur le
futur et d'une façon plus générale, dans l'intégration de la sphère
non marchande dans l'univers économique.
Il enseigne également à l'Ecole nationale des ponts et chaussées
l'analyse de systèmes appliquée à l'environnement, et les méthodes
de prospective et de planification de la recherche à l'Institut natio-
nal des sciences et techniques nucléaires ; il dirige la revue « Analyse
et prévision », est membre associé de Futuribles.

La Nouvelle Vague

Michel Godet a mené au sein de la SEMA de nombreuses études


de prospective économique et industrielle pour les entreprises et

1. DallozEconomie,1976.
2. Laffont,Seghers,1981.
1.
3. Voirchap.«Interfuturs».
106 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

l'Administration. Il est l'auteur d'ouvrages sur la prospective inter-


nationale et l'économie industrielle, dont « Crise de la prévision,
essor de la prospective »'. Il a été administrateur principal au sein
du projet Fast 2 pour lequel il a rédigé « L'Europe en mutation »,
1980 (CEE).
Chargé du cours de prospective industrielle au CNAM, il est par
ailleurs consultant d'entreprise.

Convergences

A côté de ces hommes appartenant au département « Economie


et Gestion » du CNAM, travaillent et enseignent des gens également
en prise directe avec l'avenir : Jacques Antoine, titulaire de la chaire
de prévisions et fonction commerciale dans les entreprises, André
Lebeau, titulaire de la chaire techniques et programmes spatiaux,
Rémi Barré, spécialiste des problèmes de l'environnement. Hors ce
département, dans la partie purement scientifique du CNAM, les
enseignements, de la chimie à l'électronique, en passant par les
sciences nucléaires et le travail dans l'entreprise ne sont pas particu-
lièrement rétrospectifs.
Mais nous avons seulement mentionné les professionnels du
futur, ceux qui essayent de susciter, de développer une attention
active au devenir de notre société.

Cursus hors pistes

Qu'enseignent-ils à leur public essentiellement constitué de gens


déjà plongés dans la vie des entreprises, qui se situent dans la
tranche d'âge de 25 à 35 ans ?
Jacques Lesourne précise : « Il n'y a pas de cursus homogène,
mais un enseignement diffus, une ouverture des esprits et des ensei-
gnements à la dimension du futur. »
Les éléments de cette formation nouvelle, on les trouve donc
essentiellement autour des enseignements très divers qui répondent
aux besoins de la gestion des entreprises, de la finance, du droit, des
banques, des assurances, de l'administration et des collectivités. Le
département Economie et Gestion réunit 9 chaires sur les 63 du
CNAM et recueille 40 % des inscriptions. Il propose une grande

1. P.U.F.,1977.
2. Voirchap.correspondant.
LES FUTURSDE CULTURE 107

variété de cours, chacun faisant l'objet d'une valeur ou d'une


demi-valeur, la combinaison assez libre d'un certain nombre de
valeurs pouvant constituer une filière (il y en a 8, dont comptabilité
et gestion, économie d'entreprise, recherche et développement,
commerce international...). D'une façon générale, on peut dire que
dans toutes les filières de ce département, il y a des valeurs destinées
à apprendre à gérer des futurs spécifiques : les cours sur la prépara-
tion des décisions, ou les cours sur la prévision et la fonction
commerciale, ou sur la prospective et la stratégie industrielle.
Mais c'est l'ensemble des enseignements regroupés sous le sigle
STS qui constitue vraiment une formation à la prospective dans son
sens large, vision globale, multidisciplinaire du futur, prenant en
compte les interactions entre le champ technique et le champ social
(chacun des cours pouvant dans le même temps faire partie d'une
autre filière d'« économie et gestion »). La vocation du centre STS
est d'étudier les transformations provoquées par la science et la
technologie, d'éclairer les interdépendances croissantes entre chan-
gement technologique et changements économique et social, et de
rassembler les disciplines, les approches généralement dispersées et
cloisonnées, qui sont concernées par l'étude des relations entre
sciences - techniques - société.

Les pistes STS

Le cours « technologie et société » de J.J. Salomon propose un


enseignement sur les conditions de production de la technologie
(définition, genèse et évolution) et sur les grandes mutations scienti-
fiques et techniques, les politiques de la science et de la technologie,
les enjeux, les perturbations, les espoirs liés aux nouvelles technolo-
gies, l'organisation de la recherche, les relations entre technologie et
changement social (résistance et adhésion, technologie et techno-
cratie, le scientifique et le pouvoir, évaluation et contrôle social,
participation du public aux décisions).
Un séminaire « technologie et société » sur « changement techni-
que et développement économique et social » est destiné à confron-
ter les méthodes et les théories dans la préparation des mémoires de
DEA et à aider les candidats dans les enquêtes qu'ils mènent au
cours de leur travail de recherche.
Le cours d'économie et de gestion de la R & D de Raymond
Saint-Paul enseigne, outre l'économie de la recherche et dévelop-
pement, les méthodes et stratégies d'entreprises centrées sur le
développement technologique : les méthodes d'études des futurs
108 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

possibles ; les politiques d'aide financière de l'Etat à la recherche


industrielle, la gestion des portefeuilles de brevets, les transferts
technologiques.
Pierre-Frédéric Teniere Buchot assure un cours sur les méthodes
de préparation des décisions : généralités sur la décision et les
diverses méthodes de décision en avenir incertain ; analyse de la
valeur, ratios, actualisation, approches multicritères ; conditions
d'une planification d'entreprise.
Rémi Barré et Pierre-Frédéric Teniere Buchot enseignaient jus-
qu'ici la politique de l'environnement et l'évaluation technologi-
que, cours qu'ils remplacent en 1985-1986 par « Environnement et
. technologie : politique et gestion ». Ce cours présente les politiques
de l'environnement, les instruments de gestion, les méthodes et
concepts correspondants, au niveau international, national, local et
au niveau de l'entreprise : problématique, concept, méthodes ; poli-
tiques et gestion des milieux physiques : dynamiques locales et
dimension territoriale ; industrie et environnement, la gestion de la
technologie ; gestion de la biosphère, perspectives internationales.
Le cours de Michel Godet, « Prospective industrielle », constitue
à lui seul une bonne formation de base aux méthodes de la prospec-
tive. Il offre une introduction à la planification stratégique (origine,
définition, objectifs, fonctions...); un inventaire des méthodes
d'analyse et de prospective (définition, méthodes et applications) ;
une information prospective sur l'environnement, les produits et les
marchés de l'entreprise (environnement international, change-
ments technologiques et conséquences, enjeux industriels, change-
ments socioculturels...) ; diagnostic de l'entreprise: forces et fai-
blesses (vocations et métiers, ressources, objectifs et contraintes).
Un séminaire « Méthodes de prospective et de planification »,
sous la responsabilité de Michel Godet et de Jacques Lesourne,
combine cours, conférences et études sur les méthodes de prospec-
tive et de planification. Il donne lieu à un mémoire de recherche
dans les domaines des méthodes de prospective et de planification
stratégique ou de l'analyse prospective d'un problème de nature
socio-économique, technologique, industrielle à l'échelle nationale
ou internationale.
Par ailleurs, Jacques Lesourne et Michel Godet organisent un
séminaire « Recherche et prospective » pour les chercheurs du
domaine qui souhaitent approfondir les problèmes méthodologi-
ques qu'ils rencontrent dans leurs travaux. Le séminaire porte
notamment sur des thèmes de prospective économique, technolo-
gique, politique et sociale.
« Aspects socio-économiques de la technique spatiale », sous la
LES FUTURSDE CULTURE 109

responsabilité d'André Lebeau, se donne pour objectif de présenter


le développement des activités spatiales, d'analyser leurs diverses
composantes et d'étudier les relations qui existent entre leurs
aspects techniques et leurs aspects socio-économiques. On y
trouve : une introduction aux techniques spatiales ; l'étude de quel-
ques programmes d'application ; l'analyse des structures sur les-
quelles s'appuie le développement spatial et l'analyse des enjeux
économiques.
Le développement de ce noyau prospectif du CNAM a eu plu-
sieurs conséquences. En premier lieu au niveau du public enseigné.
Il s'agit d'abord du public habituel du CNAM (1/3), déjà immergé
dans le monde du travail, à la recherche d'une formation complé-
mentaire, d'une promotion professionnelle et sociale. Cette ouver-
ture au futur constitue non seulement un atout majeur pour le
Conservatoire, mais peut avoir des incidences concrètes sur les
stratégies des entreprises et leur survie économique. Le recrutement
s'est également ouvert à une catégorie nouvelle pour le CNAM : les
étudiants universitaires d'un profil classique, désireux d'acquérir
une formation complémentaire STS et un DEA (1/3). Enfin, les
cours sont aussi suivis par des diplômés scientifiques désireux de
s'ouvrir à l'étude des interactions science-société et à la maîtrise du
futur (dernier 1/3).
Les professeurs sont aussi des praticiens qui travaillent dans ou
pour des entreprises, ce qui contribue à donner un contenu concret
à leur enseignement.
Autour de Jacques Lesourne et Michel Godet se constitue pro-
gressivement une nouvelle nébuleuse de « prospective industrielle »
qui pourrait devenir un jour à son tour un centre à part entière. Le
futur campe ici au carrefour de l'enseignement et de la recherche, du
théorique et du pragmatique, de la stratégie entrepreneuriale et des
grandes mutations sociétales, de l'économie et des technologies, du
long et du moyen terme. '
Les mânes de Chaptal peuvent jouir d'un repos mérité.
4.

LES VOIX DU CAPITOLE


'
LE CLUB DE ROME

Le cri d'alarme, le « halte », en pleine croissance, du Club de


Rome, ce club d industriels et de scientifiques à longues vues, est resté
dans tous les esprits.
On peut critiquer le ou les futurs proposés par ces champions du
modèle occidental, le type de prospective scientifique qu'ils ont
promu.
On ne peut nier qu'ils aient sensibilisé les décideurs à la nécessité de
prendre systématiquement en compte le futur.

Plusieurs certitudes s'imposent à Aurelio Peccei en 1968: la


population humaine s'accroît sans cesse, la terre se fatigue, les
ressources naturelles s'épuisent, la croissance ne pourra continuer
sans danger sur le rythme des dernières années; les nations ne
pourront éternellement agir comme si elles étaient seules au monde
tant il devient évident que la planète constitue un système dont tous
les éléments interréagissent. A partir de là, il faut tenter de prévoir
et si possible de préparer de nouveaux futurs.
Il n'est pas seul de cet avis. C'est l'époque où « l'environnement »
et « la pollution » émergent comme thèmes de préoccupation
majeurs (les hippies). C'est également celle où l'analyse systémique
se diffuse comme méthode de représentation de la réalité et met en
évidence l'interaction des éléments qui composent un système. Mais
l'énergie de cet homme va soulever des montagnes. Il est italien, et
l'Italie est un des premiers pays d'Europe qui s'est tourné vers le
reste du monde. Il est industriel, pas dans n'importe quelle entre-
prise : chez Fiat, d'abord, qui a senti avant les autres l'urgence
d'ouvrir de nouveaux marchés et de se diversifier, et la nécessité de
II4 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

faire des plans à long terme ; chez Olivetti ensuite dont il devient
président ; puis dans sa propre firme de consultants Italconsult. Il
connaît bien le tiers monde où il construit des usines. Homme
d'action, il apprécie la spéculation intellectuelle ; il a travaillé dès
l'âge de 15 ans tout en continuant ses études. Homme de passion, il
a connu les prisons fascistes et participé à la libération de son pays.
Il a une foi illimitée en l'homme et se qualifie de « real-utopique ».
Son charme est légendaire : « Aurelio était un catalyseur, séduisant
. au-delà de l'intelligence, un mélange de chaleur, de raisonnement,
de rayonnement unique », rêve Robert Lattès 1 enparlant de lui. Il
va trouver les industriels et leur demande des fonds pour défendre
leurs intérêts à venir. Il va trouver les intellectuels et leur dit :
, « Travaillons ensemble, aidez-nous à y voir clair. »
En avril 1968, le Club de Rome est créé, à Rome, à l'Académie de
Lincée. Autour d'Aurelio Peccei: Bertrand de Jouvenel 2, Jean
Saint-Geours 3, Alexandre King', Maurice Guernier\ Des
hommes penchés sur l'avenir des industries, tous des voyageurs
infatigables.
Maurice Guernier rapportait : « Nous partagions l'idée, que nous
avons par la suite largement propagée, que l'activité de l'humanité
sur la planète se comporte et se développe comme un système
global. Il y a une démographie, une production, une énergie, un
environnement, une santé, une pollution planétaires... qui se situent
en dehors et avant les problèmes nationaux et qui réagissent sur
ceux-ci. Ces éléments dépendant les uns des autres, leur ensemble
constitue ce que nous avons appelé la problématique mondiale,
qu'il est indispensable de connaître pour résoudre les problèmes des
153 nations qui composent le monde, et que nous avons décidé
d'analyser et de promouvoir comme toile de fond pour toutes les
discussions engageant l'avenir. »
Le premier scientifique sollicité par Aurelio Peccei est Jay W.
Forrester qui travaille depuis longtemps au « Massachusetts Insti-
tute of Technology » sur une étude mathématique des systèmes
complexes, la dynamique des systèmes, qui repose (très schémati-
quement) sur deux principes : la structure de tout système est plus

1. Actuellementdirecteurà Paribas.
2. Economiste,philosophe,fondateurde Futuribles.
3. Alors au ministèredes Finances,départementde la prévisionet de la
planification.
à l'OCDE.
4. AlorsdirecteurdesAffairesscientifiques
5. Alorsinspecteurdel'Economie du tiersmonde,décédéen
nationale,spécialiste
1984.
LES VOIX DU CAPITOLE 115

importante que chaque élément du système ; les phénomènes analy-


sés sont de nature exponentielle.
Le système mondial paraît constituer un objet d'analyse exem-
plaire.

Un coup de publicité fantastique

Denis Meadows, disciple de Forrester, prend en charge la pre-


mière étude commanditée par Peccei. Au moment de sa publication
en 1972, le Club de Rome fait une irruption remarquée non seule-
ment dans le milieu des prospectivistes, mais sur la scène interna-
tionale. The limits to growth est traduit en quatre langues (en
français « Halte à la croissance »), tiré à plus de quatre millions d'exem-
plaires et constitue un événement à double titre :
- sur le plan de la méthodologie: Forrester proposait un
modèle formalisé (World Dynamics) des interactions entre la popu-
lation, le capital et les différents facteurs qui agissent sur la crois-
sance, la nourriture, les ressources, la pollution' ; modèle que ses
auteurs reconnaissaient imparfait, incomplet, simplificateur, mais
qui inaugure la décennie des modèles mathématiques mondiaux ; le
but de ces représentations schématiques du système mondial était
de fournir une approche globale du monde, une description quanti-
tative des problèmes de l'humanité, de leur évolution dans le temps
et des différentes options politiques possibles pour les décideurs (les
scénarios) ;
- sur le plan des conclusions : « Dans la dynamique actuelle, les
limites de la planète seront atteintes dans les cent prochaines
. années, le résultat le plus vraisemblable sera une baisse soudaine et
irrésistible tant de la population que de la capacité industrielle (...) ;
à l'origine de l'effondrement du système : la disparition des res-
sources naturelles non renouvelables ; seul moyen d'éviter la catas-
trophe : utiliser de façon sélective les progrès de la technologie et
agir sans retard sur les niveaux de population et ceux du capital » ; à
l'ère béate de la croissance, cet avertissement brutal cause un choc.
« Ce fut un coup de'publicité fantastique, raconte Robert Lattès,
un rapport investissement/résultat rarement atteint. » L'avertisse-
ment (déjà lancé et mal entendu, de Bertrand de Jouvenel dans
« Arcadie »), arrivait à un moment de réceptivité plus grande, après
les années 68, et était porté par les mythes du modèle mathématique
et de l'ordinateur. Il fut discuté dans tous les pays jusqu'au niveau
des chefs d'Etat.

1. Leschiffresde baseétaientceuxdesNations-Unies.
116 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Les critiques furent nombreuses, à gauche et à droite, au Nord et


au Sud, les réactions parfois violentes. Les principales visaient les
imperfections du modèle, le fait qu'il soit trop global, qu'il rassem-
ble les données à l'échelle du monde, qu'il prenne insuffisamment
en compte le tiers monde et les spécificités culturelles des différents
pays et que les apports de la science et de la technologie soient peu
traités. On reprochait également au modèle de reposer sur l'affir-
mation que les phénomènes analysés soient en croissance exponen-
tielle. Le débat commencé alors témoigne du moins de l'efficacité de
l'approche. « Sans aucun doute, le forum mondial suscité par la
première publication et la polémique qui l'a entouré a eu plus
d'importance que les conclusions du rapport », dit M. Soedjat-
moko, actuel recteur des Nations-Unies.
Le Club de Rome se défendit vigoureusement, notamment dans
« Quelles limites, le Club de Rome répond » (Seuil, 1974). Désa-
vouant la traduction du titre en français « Halte à la croissance » qui
constituait un contre-sens et lui valut de paraître - cela dure encore
- comme le promoteur de la croissance zéro, alors qu'il
préconisait
seulement un rythme de croissance plus raisonnable ; rappelant ses
objectifs - non pas faire une prophétie de malheur mais inciter au
changement - et son souci d'aller vite et d'ouvrir au plus tôt une
première perspective d'ensemble sur les tendances et' les contraintes
du système mondial.

'
La pente fatale

Le second rapport, « Stratégies pour demain », réalisé par les


' professeurs Mesarovic' et Pestel (avec une équipe de plus de
50 chercheurs et consultants) partait en quelque sorte des limites du
premier modèle. S'appuyant sur la théorie des systèmes à plusieurs
niveaux hiérarchiques en lui apportant de nouveaux raffinements, il
proposait une approche par régions (le monde était partagé en 10 0
sous-régions interactives) et ouvrait la possibilité de descendre au
niveau des entités nationales. Il permettait un grand nombre de
scénarios sur l'avenir de l'humanité.
Pour R. Lattès qui a préfacé le rapport de Mesarovic et Pestel, ce
modèle était une vraie première sur le plan méthodologique : adap-

'
I. MihajloMesarovic, directeurdu Centred'analysedessystèmesde CaseWes-
tern Reserveà Cleveland(Ohio).
2. EduardPestel,enseignantet chercheurà l'Institutde technologie
de Hanovre,
de DeutscheForschungsgemeinschaft.
vice-président
LES VOIXDU CAPITOLE 117

tatif, ouvert, « le modèle n'est alors pas une prédiction du futur -


ce qui n'aurait aucun sens - mais un outil de compréhension de
scénarios possibles du futur, seul objectif sensé et souhaitable... ».
« L'ordinateur et l'homme vont travailler comme partenaires en
mode interactif ; c'est leur ensemble qui constitue le modèle, l'ordi-
nateur se voyant chargé de tout ce qui est quantifiable, automatisa-
ble, optimisable, de tout ce qui est à caractère logiquement déductif.
Face à des crises ou à des situations indésirables, ou responsable
d'orientations arbitraires, le décideur demandera plus d'informa-
tions sur la situation, les politiques alternatives, les perspectives qui
en découlent, les stratégies et dispositions auxquelles on peut recou-
rir, les contraintes à observer... l »
Les conclusions n'étaient pas roses pour autant et les auteurs
confirmaient que la passivité ne pouvait mener qu'à une pente
fatale à l'horizon 2000, 2025. « A l'épicentre des crises actuelles de
l'humanité, deux failles s'ouvrent de plus en plus largement : entre
l'homme et la nature d'une part, entre le "Nord et le Sud", les riches
et les pauvres d'autre part. Seul moyen de les combler : reconnaître
que le monde est "un" et accepter les limites de la terre. » Apparais-
sent alors les préconisations qui vont devenir les slogans du Club,
coopération, solidarité, croissance organique...
On ne prévoyait pas, comme dans le scénario de Meadows, une
catastrophe mondiale, mais l'éclatement de crises graves dans cer-
taines régions du monde, crise de l'énergie et des matières premières
chez les uns, de l'alimentation et de la population chez les autres, et
réactions en chaîne sur les régions environnantes. L'évolution pro-
bable de ces crises était évaluée à court, moyen et long terme à partir
de scénarios construits en fonction des choix à faire immédiatement
et des correctifs qui pourraient leur être ultérieurement apportés.
Ce rapport, moins fracassant que le premier mais vendu à
2 millions d'exemplaires, eut un impact important au niveau des
scientifiques et des décideurs politiques. Le modèle fut l'objet de
démonstrations et d'essais dans le monde entier et ouvrit des che-
mins vers des types d'approches spécifiques, localisées, qui
devaient plus tard détrôner les grands modèles mondiaux.

Le reste...

Dès lors, une série de recherches commanditées par le Club de


Rome vont être publiées régulièrement sous le titre « Rapports au
1. Préfacede R. Lattèsau Rapport.
11H
8 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Club de Rome ». Il s'agit soit de sujets choisis par le Club et pour


lesquels il a trouvé des chercheurs et des financements, soit de
recherches proposées à Aurelio Peccei et à ses amis, qui, les jugeant
intéressantes, trouvent les fonds nécessaires pour les mener à bien.
Consacrés aux questions jugées fondamentales pour la survie de
l'humanité, réalisés par des équipes scientifiques de renom, ces
rapports s'adressent aux responsables politiques et économiques de
la communauté internationale à qui ils tentent de prouver, chiffres
et scénarios à l'appui, que les nations ne peuvent continuer à se
gérer comme elles le font et qu'en particulier la cassure de l'huma-
nité en un monde opposant 80 % de pauvres et 20 % de riches est
. dramatique et peut être évitée.
Ce sont des titres qui parlent d'eux-mêmes, de 1976 à aujour-
d'hui, avec :
- Rio, reshaping international order « Vers un nouvel ordre
international » par le professeur Tinbergen, prix Nobel d'économie
et une équipe de 10 experts du tiers monde et de 10 experts indus-
triels (Dutton, New York 1976).
- Goals for mankind « Du défi au dialogue » sous la direction
d'Erwin Laszlo des Nations unies (Dutton, New York 1977).
- Beyond the age of Waste 1 de Denis Gabord, prix Nobel de
physique et Umberto Colombo (Pergamon press Oxford 1978).
- Energy : the count drown 2 dueThierry de Montbrial de l'Insti-
tut Français des Relations Internationales (Pergamon Press,
Oxford 1978).
- No limits to learning 3 deJ. Botkin, M. Elmandjra, M. Malitza
(Pergamon press, Oxford 1978), sur les problèmes d'éducation dans
le monde.
- Dialogue on wealth et welfare ^ d'Orio Gioarini (Pergamon
press, Oxford 1980).
- Road maps to the future 5deBohdan Hawrylyshn de l'Interna-
tional Management Institute (Pergamon press, Oxford 1980).
- Micro electronics and Society : for better et for worse (« Micro-
électronique et Société, pour le meilleur et pour le pire ») de Gün-
ther Friedrich et Adam Schaff du Conseil international des sciences
sociales (Pergamon, 1982).
Le dernier rapport est de René Lenoir (actuellement directeur des

1. Sortirdel'èredugaspillage, Dunod,1978.
2. Energie,compteà rebours,J.-C. Lattés,1978.
3. Onne finitpas Japprendre,PergamonFrance,1980.
4. Dialoguesurla richesseet le bien-être,Economica,1981.
5. ItinérairesduFutur,versdessociétésplusefficaces,P.U.F.,1983.»
LES VOIXDU CAPITOLE 119

affaires internationales de la Caisse des dépôts-développement):


« Le tiers monde peut se nourrir : les communautés de base comme
acteurs de développement » (Fayard, Paris 1984).
Ces rapports de la deuxième génération tiennent compte, en ce
qui concerne les sujets abordés, des critiques faites aux premiers. Ils
traitent du tiers monde et des rapports Nord/Sud, des apports
possibles de la science et de la technologie ; ils s'attaquent enfin non
plus aux seules limites matérielles mais aux limites institutionnelles
et sociologiques, aux limites que constituent les problèmes de popu-
lation, de sociétés, de gouvernements...
Mais, de qualité inégale, ces contributions ont une influence
limitée.
En parallèle, et à titre individuel, les membres du Club de Rome
écrivent des ouvrages à l'intention d'un public plus large, comme en
France Tiers monde: trois quarts du monde de Maurice Guernier
(Dunod, 1981) ; Cent pages pour l'avenir d'Aurelio Peccei (Econo-
mica, 1981) ;ils ne touchent qu'un public restreint déjà sensibilisé à
ces problèmes.
L'équipe de départ s'est élargie mais elle se limite volontairement
à 100 membres. Association de droit helvétique, dirigée par un
comité directeur, on y trouve des chercheurs, des professeurs, des
décideurs publics et privés du monde entier : Africains, Américains,
Asiatiques, Européens de l'Ouest et de l'Est, galvanisés par la
fougue d'Aurelio Peccei.

Un club qui s'éclate

Des antennes nationales (appelées « chapitres ») se sont créées, en


Suisse, au Japon, au Canada, aux USA (le Club de Rome américain
comporte 400 membres et a joué un rôle important dans la fabrica-
tion du rapport « Global 2000 » au président Carter), en Australie,
en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Pologne. En
France, il y a une concentration importante de membres du Club,
même s'il n'existe pas de structure spécifique ; ce sont notamment
Edgar Pisani, André Danzin, Bertrand de Jouvenel, Jacques
Lesourne, Pierre Pigagnol, Jean Saint-Geours, Bertrand Schneider.
Il existe des liens privilégiés avec l'Association internationale Futu-
ribles dont plusieurs membres du conseil d'administration appar-
tiennent ou appartenaient au Club : Mahdi Elmandjra, Bertrand de
Jouvenel, Jean Saint-Geours, Alexandre King, Aurelio Peccei...
C'est d'ailleurs toujours au niveau des personnes que se nouent
les liens avec les institutions internationales et les organismes
120 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

d'études et que fonctionne le réseau du Club de Rome : liens avec les


Nations-Unies où le Club a souvent l'occasion d'exposer ses vues et
dont il a obtenu des fonds (Erwin Laszlo est à l'UNITAR), liens
avec l'IIASA, International Institute of System Analysis (le prési-
dent de l'IIASA, M. Gvishiani, est membre du Club et le Club de
Rome a souvent utilisé les moyens scientifiques de l'Institut), liens
avec l'IFIAS (International Federation of Institutes for Advanced
Study, de Stockholm), à travers Alexandre King, son président, avec
l'UNESCO, à travers Felipe Herrera, Président du Fonds interna-
tional pour la promotion de la culture, etc.

Notre règle c'est la non-unanimité t!

Le fonctionnement du Club est simple. Il repose sur la liberté


' d'opinion idéologique et scientifique. Il n'y a pas de « thèse » Club
de Rome. Les auteurs s'expriment en leur nom, les experts sont
choisis en fonction de leurs compétences indiscutables. Ils appar-
tiennent au Massachusetts Institute ofTechnology (MIT), à l'Insti-
tut de technologie de Hanovre, au Battelle Institute, à l'Internatio-
nal Management Institute, à l'International Institute of Systems
Analysis, aux universités les plus prestigieuses...
« Nous leur livrons un problème, disait volontiers Maurice
Guernier... et nous découvrons ensuite les conclusions. » Les rap-
ports sont dits de façon significative « Rapports au Club de Rome »
et non « Rapports du Club de Rome ». « Notre règle c'est la non-
unanimité, dit Bertrand Schneider, ce qui est très peu occidental. »
« Nous avons toujours écarté les risques de bureaucratie, et tenu à
rester un vrai Club, indépendant de tout pouvoir », assure Alexan-
dre King.
L'animation du réseau était en fait assurée par l'inlassable Peccei
qui y consacrait sa vie et par des hommes comme Maurice Guer-
nier, qui y dédiait toute son énergie.
De toute évidence, et c'est bien normal, l'exploit du démarrage
n'a pu être renouvelé et du vivant même de Peccei on pouvait
légitimement se demander s'il y avait un futur pour ces éveilleurs
des années 70. La mort d'Aurelio Peccei en mars 1984 a rendu le
problème encore plus brûlant. Même les plus inconditionnels du
Club reconnaissent la qualité inégale des différents travaux publiés
depuis 1974. Certains constituent un travail honnête mais sans
grande innovation ni portée, d'autres frisent la médiocrité. Quel-
ques membres avaient d'ailleurs spontanément proposé de se
saborder dès 1974 « pour éviter de tourner au Club d'anciens com-
LES VOIXDU CAPITOLE 121

battants », dit Robert Lattès (qui a quitté le Club depuis), et de se


consacrer à convaincre les chefs d'Etat de prendre en compte les
conclusions des deux premiers rapports dans leurs décisions.
Depuis les années 70, le monde a changé, la crise a éclaté, de
nouveaux problèmes sont nés, comme le dit Jean Saint-Geours :
« On sait depuis 1979 qu'une formidable mutation industrielle et
technologique est en cours et qu'on ne peut tourner le dos à la
société de l'information. » La science et la technologie occupent le
devant de la scène et la plupart des consultants du futur. Dans le
même temps, la vogue des grands modèles mathématiques est pas-
sée. Interfuturs une des plus récentes entreprises de modélisation
des problématiques mondiales, a été conçu dans une optique beau-
coup plus géopolitique et qualitative que quantitative, et a montré
que les problèmes de régulation étaient plus importants que ceux de
croissance. Aux grands exercices prospectifs, on préfère désormais
des approches stratégiques plus localisées. Mû au départ par la
volonté de créer une centrale de savants qui puisse éclairer, guider
les autres, Aurelio Peccei s'était mis progressivement à espérer que
tous les hommes pourraient un jour arriver à prendre eux-mêmes
leur destin en main.
C'est l'ambition qui sous-tendait son dernier projet, « Forum
Humanum », recherche de futurs alternatifs à travers la constitu-
tion de réseaux de jeunes ; il devait lui causer de multiples soucis
pour trouver les financements nécessaires. Idée généreuse certes,
mais que peu de décideurs publics ou privés ont prise au sérieux.
En tout cas, la volonté de poursuivre est forte au sein de l'actuel
comité directeur, conscient néanmoins que cette poursuite ne
pourra s'effectuer qu'au prix d'un renouvellement des contenus et
de l'organisation. Au niveau des contenus, il apparaît à tous impé-
ratif de recentrer les thèmes et de dégager quelques axes directeurs.
Peccei lui-même dans une note dictée peu avant sa mort, qui prend
ainsi l'allure d'un testament 2, définissait 5 missions au Club de
Rome pour les 6 000jours avant l'an 2000 : missions de réflexions et
de propositions sur les concentrations humaines, l'administration
et la conservation, de la nature, le progrès humain, la société de
non-violence. Missions généreuses, nécessaires, mais globales et
déconnectées de la réalité quotidienne de la vie internationale.

1. Cf.Chap.« Interfuturs».
2. Documentpubliédansla revueFuturibles
d'avril84.
122 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

L'après-Peccei

Quels seront les axes proposés, retenus ?Pour l'instant, chacun a


plutôt les siens en tête. Mutation industrielle et technologique,
problèmesde frontières,blocagedes institutions, problèmesde paix
et de droits de l'homme, problèmes Nord-Sud, problèmes de com-
plexité, nouveaux paradigmes... Sont en tout cas lancées ou en
cours les études suivantes :« Le coût de la pauvreté » (P. Mesaro-
vic),« Le désordre mondial et le futur de l'entreprise » (H.Thieman,
M. Perlemuter),« L'étude de la complexité» (A.Danzin), « Le futur
des océans » (E.Mann Borghese),« Le rôle des micro-organisations
et des organisations non gouvernementalesdans le tiers monde »
(B. Schneider) et plus généralement « Le rôle de l'Afrique dans le
monde » et « Pourquoi le monde est-il ingouvernable » ?
C'est à Helsinki, en juillet 1984, à la conférence annuelle, la
première donc sans Peccei, que ces projets ont été confrontés et
qu'une ligne de conduite a été adoptée, ce qui risque de poser des
problèmes à des individus habitués à la plus grande liberté; à
Helsinki également qu'a été faite une proposition d'organisation,
« compromis entre la non-structure absolue et la bureaucratie »,
nous dit Umberto Columbo. On s'oriente vers une direction plus
collégiale, le comité de direction est élargi, un poste de secrétaire
général est créé et confié à Bertrand Schneider (MCI Consultants
France). Alexandre King 1 a éténommé président, mais celui-cise
dit très absorbé encore par ses tâches professionnelles.Hugo Thie-
mann (Nestlé Genève) est trésorier et Eduard Pestel (Institut de
technologie de Hanovre) joue le rôle de directeur des études afin
d'instaurer un suivi et un contrôle de qualité des travaux.
Le premier rapport au Club de Rome depuis la mort de son
fondateur est sorti :La révolutionaux piedsnus (Fayard, Paris 1986)
écrit par Bertrand Schneider.Synthèsed'une vaste enquête collec-
tive dans les pays du tiers monde, ce livre brosse un panorama de
« l'échec de la politique du développement des vingt dernières
années » etsoulignede nombreux « facteursd'appauvrissement des
pays pauvres » :instabilité politique, endettement, dommage aux
écosystèmes,dépossession de la paysannerie, échec des réformes
foncières, industrialisation « envers et contre tout », démographie
non maîtrisée, etc. L'auteur voit dans les organisations non gou-
vernementales(ONG), une possibilité de salut, à condition que ces
associations bénéficient d'un plus grand intérêt de la part des

1. Ancien directeur à l'OCDE. Président de la Fédération Internationale des


Instituts d'études avancées (IFIAS).
. .. '
LES VOIXDU CAPITOLE 123

pouvoirs publics. A titre indicatif, il estime que les 2 milliards de


paysans, constituant actuellement dans le monde l'enjeu du déve-
loppement, exigeraient un investissement annuel global de 13 mil-
liards de dollars. Cet objectif est parfaitement envisageable mais les
paysans devraient se voir attribuer des prêts remboursables et pas
des dons. Le combat pour le développement ne peut plus relever de
la « charité publique » mais d'initiatives privées.
Le thème même du rapport contredit ceux qui prévoyaient que le
Club de Rome allait rapidement perdre l'image qu'il s'était créée
dans le tiers monde, compte tenu de la composition très occidentale
de son équipe dirigeante et de l'appartenance de certains de ses
membres à des multinationales. Il rompt avec la tradition du Club
dans la mesure où au lieu de partir de concepts macro-économiques,
de proposer de grands projets, il part de la réalité, du terrain et
propose des projets à « échelle humaine 1 ».
Comment va-t-on régler les problèmes de financement? Peccei
avait su persuader des interlocuteurs bien choisis de l'intérêt de ses
projets (Fondation Ford, Fondation Volkswagen, Fondation Phi-
lip Morris, différents gouvernements, en particulier le Canada et la
Hollande, et organisations internationales, on a même parlé de la
Trilatérale) ; avec la crise et surtout dans les derniers temps, les
recherches de financement étaient de plus en plus ardues, mais
presque toujours résolues par la tenacité de Peccei, par les fonds de
sa propre firme Italconsult et la complicité des membres du Club et
des chercheurs/auteurs eux-mêmes qui prenaient souvent la
majeure partie des frais en charge sur les structures auxquelles ils
appartenaient... l'amitié faisait le reste. Ainsi, le projet « On n'en
finit pas d'apprendre » n'a-t-il pratiquement pas eu de financement.

Comme l'avion de Blériot

Dans un article à propos de la mort de Peccei, M. Soedjatmoko


écrit : « Je pense que le Club devrait déployer tous ses efforts dans
l'examen complet et rigoureux des véritables grands problèmes
plutôt que d'entreprendre des études et d'organiser des conférences
sur des questions plus limitées, qui, de toute façon, font l'objet d'un
examen approfondi par d'autres organisations. Nous avons besoin
dans ce monde d'un petit groupe de personnes engagées et
dévouées, qui diront, de temps à autre : arrêtez ce que vous êtes en
train de faire, prenez du recul un instant, car tel ou tel sujet nous

1. Interviewde BertrandSchneiderdansForumduDéveloppement
de mars1986.
124 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

concerne tous, tout de suite, et doit faire l'objet d'un grand débat
international. C'est exactement ce que le club a fait avec "Halte à la
croissance" et c'est ce qu'il devrait faire à l'avenir, même occasion-
nellement. Qu'il me soit permis, en hommage à Peccei, de soumettre
à la réflexion un sujet qui répondrait, me semble-t-il, à ses hautes
aspirations : y a-t-il un avenir pour la liberté? »

En tout cas, éveilleur, catalyseur, le Club de Rome a certaine-


ment constitué « un moment » dans l'histoire des approches du
futur à long terme (comme le disait M. Guernier : « Quel intérêt y
a-t-il à critiquer l'avion de Blériot ? L'important est qu'il ait volé »).
5.

YALTA DU FUTUR
IIASA

Dans un château autrichien, les Soviétiques, les Américains et les


autres, scientifiques et décideurs politiques, ont solennellement décidé
d'approcher le futur de l'humanité à long terme, ensemble, avec
comme arme, l'analyse de système.
Il pleut des modèles mathématiques à Laxenburg, mais quelles
solutions pour qui et pourquoi ?

La résidence d'été des Habsbourg, le « Schloss », château du


XvIII°, à Laxenburg près de Vienne, a été somptueusement rénovée
pour abriter l'IIASA, Institut international d'analyse de système.
Lieu étonnant où une centaine de scientifiques (ingénieurs, diplô-
més d'universités ou de grandes écoles) des pays de l'Est et de
l'Ouest vivent et travaillent ensemble pour essayer de comprendre
et de résoudre les problèmes essentiels de la planète : sous la hou-
lette d'un président soviétique et d'un directeur américain... Lieu
privilégié où Jermen Gvishiani, au physique de Clark Gable, peut
proposer pendant les pauses à ses camarades de l'Ouest de « jouer »
à la guerre... ou de l'accordéon !1
Lieu étrange où l'on passe des salons baroques tendus de soie
sous le regard des Habsbourg dans leurs portraits dorés, aux salles
où trônent un VAXII/780 et s'éparpillent des micro-ordinateurs
chargés du traitement scientifique des données, et un PDPI1/70
support du traitement des textes, des téléconférences, de la
comptabilité...
128 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

URSS, US, même combat

1966, dans l'esprit de conciliation qui anime leurs rencontres


- on est en plein effort de coexistence pacifique entre le débarque-
ment à Cuba et l'invasion de la Tchécoslovaquie -, le président
américain Johnson et le Russe Alexis Kossyguine envisagent la
création d'un centre de recherches Est-Ouest, pour étudier les pro-
blèmes mondiaux de caractère technico-économique et constituer
du même coup un élément important de la détente. Le projet,
soutenu en particulier par G. Mac Bundy, président de la Fonda-
tion Ford, alors conseiller de Johnson, et par Pierre Massé, ancien
commissaire français général du Plan, prend progressivement
forme.
Que les Russes aient souhaité se familiariser avec les méthodes
d'étude américaines est évident, comme l'était le désir des Améri-
cains d'apprivoiser les Russes pour mieux les contrôler. C'était
d'ailleurs quasi officiel. L'était moins, bien que présent à tous les
esprits, l'espoir de glaner des informations de part et d'autre.
L'IIASA, nid d'espions? Ceux qui le prétendent ont triomphé
lorsqu'on découvrit, l'été 1981, que le secrétaire général soviétique
de l'organisation appartenait au KGB.
Les négociations diplomatiques aboutissent en octobre 1972 à la
signature d'une charte créant l'IIASA « Institution non gouverne-
mentale, multinationale et autonome » destinée à « contribuer à la
solution des problèmes complexes des sociétés contemporaines en
améliorant leur compréhension grâce à l'analyse scientifique et
. interdisciplinaire et à favoriser une coopération internationale sur
des sujets d'intérêt commun, à encourager les applications au
niveau national et à développer le dialogue entre décideurs et
scientifiques ». C'est incontestablement une première. Il s'agit, offi-
ciellement, pour les pays de l'Est et de l'Ouest, de tenter de maîtriser
ensemble le futur en identifiant les mécanismes à l'oeuvre dans
l'évolution des sociétés modernes.
Outre les Etats-Unis et l'URSS, l'Institut regroupe la France, la
Pologne, la Bulgarie, le Japon, la Hongrie, la Tchécoslovaquie,
l'Allemagne Fédérale, la RDA, l'Italie, l'Autriche, la Suède, la
Finlande, les Pays-Bas et le Canada; les membres adhérents de
l'organisation sont généralement les académies des sciences des
différents pays. La France, pour sa part, a créé spécialement l'Asso-
ciation française pour le développement de l'analyse de système
dont les présidents furent successivement Pierre Massé, Maurice
Lévy, Jacques Lesourne et actuellement André Danzin. Le budget
représente l'équivalent de 135 millions de dollars autrichiens, envi-
YALTADU FUTUR 129

ron 72 millions de francs français. Depuis l'origine la moitié était


fournie par l'URSS et les Etats-Unis ; le reste à contribution égale
par les autres membres. Les Etats-Unis ayant diminué leur contri-
bution, une nouvelle répartition et la recherche d'autres modes de
financement extérieurs est en cours.
A la tête de l'Institut, le conseil composé des représentants des
différents membres est présidé par un Soviétique (c'est J. Gvis-
hiany). Il se réunit deux fois par an, et définit les grandes orienta-
tions de l'Institut. Un comité de recherche, un comité financier
contrôlent les programmes et la gestion.

D'un Américain l'autre

Le directeur est américain. Le premier fut Howard Raiffa, connu


pour ses ouvrages sur la théorie des jeux et la théorie de la décision ;
le second, Roger Levien, était mathématicien et analyste de sys-
tème. Le troisième, C.S. Holling, biologiste de formation, spécia-
liste des problèmes de l'environnement. « Raiffa était un vrai uni-
versitaire libéral. Curieux de tout, il a donné à l'Institut à ses débuts
un souffle de créativité, une grande ouverture, raconte Michel
Grenon, mathématicien français qui a passé sept ans à l'IIASA.
Roger Levien était un organisateur ; il a formalisé les idées, mis en
place les structures, systématisé les publications. Holling avait un
profil plus proche de Raiffa. Thomas H. Lee, spécialiste de l'éner-
gie, le nouveau directeur depuis le 1 C'septembre 1984, est directeur
au MIT du laboratoire des systèmes électroniques et électro-
magnétiques. Il a longtemps travaillé à la General Electric où il était
responsable des stratégies globales. »
164 spécialistes vivent et travaillent à l'IIASA, avec un taux de
renouvellement important puisque la moyenne de durée de séjour
est de 2 ans. Ils appartiennent à 25 nations différentes, aux universi-
tés, aux instituts, aux laboratoires de recherche des pays membres.
Ils sont généralement de formation scientifique : ingénieurs,
mathématiciens, économistes. Revenus dans leur pays, ils contri-
buent à développer le réseau de l'IIASA. Ainsi, après la fabrication
du modèle démographique multirégional/multi-Etats, le leader de ce
travail, Andrei Rogers, est-il retourné au programme population de
l'université de Colorado et contribue à travailler en liaison avec
l'IIASA sur les problèmes de vieillissement des populations.
130 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

L'analyse de système sera systématique

Le nom même de l'organisation indique le parti de base : utiliser


systématiquement... l'analyse de système comme méthode de tra-
vail. L'approche systémique apparaît en effet comme l'outil le plus
adapté à l'étude de la complexité et donc des sociétés modernes. Née
au carrefour de plusieurs disciplines - dont la
biologie, la théorie
de l'information, la cybernétique - elle
repose sur la notion de
système comme ensemble d'éléments en interaction dynamique.
Elle utilise des méthodes d'approche interdisciplinaires. L'Institut
se propose non seulement d'appliquer ces méthodes et de les perfec-
tionner, mais d'en développer de nouvelles, en particulier dans les
domaines de la modélisation et de la science de la décision.

La planète vue de Sirius

Le choix et l'organisation des programmes, des thèmes et des


équipes de recherche est homogène à ce parti. Il existe d'une part
des programmes « horizontaux » à durée déterminée qui s'étendent
sur une période assez longue, 3 à 5 ans. Ils sont consacrés à des
questions globales qui affectent plusieurs nations et qui ne peuvent
être traités que collectivement. C'est par exemple, le programme
énergie, achevé en 1982, qui a duré 7 ans et mobilisé 140 chercheurs
de 20 pays et dont le rapport final L'Energie dans un monde limité
(Energy in a limited world) avait plus de 800 pages ; ou le programme
Alimentation et Agriculture (Food and Agriculture), actuellement
en cours.
Il existe d'autre part, depuis le début, des domaines de recherches
permanents, verticaux, dit areas : économie, énergie, science des
systèmes et de la décision, population, nourriture, science et techno-
logie. Ils sont naturellement en interaction constante les uns avec les
autres et participent des programmes horizontaux.
Dans ces cadres s'inscrivent des recherches plus ponctuelles, qui
traitent de problèmes qui affectent particulièrement certaines
nations et peuvent trouver des solutions individuelles : recherches
. sur la pénurie des ressources en eau en Bulgarie, en Tchécoslova-
quie, en Pologne (area environnement) ; étude sur les conséquences
à long terme du programme nucléaire en Suède au moment du
référendum suédois en 80 (area énergie) ; études de cas de dévelop-
pements régionaux et urbains : Toscane (Italie), Silistra (Bulgarie)
Notec (Pologne), Skane (Suède) (area économie). Dans chaque
champ plusieurs recherches sont menées simultanément ; elles met-
YALTADU FUTUR 131

tent en jeu des chercheurs, des réseaux et des partenaires différents


et donnent lieu à des exploitations et à des rencontres, à des
publications.
Prenons en 1984 le programme de l'Institut : dans l'area écono-
mie on travaille depuis plusieurs années sur le commerce et le
marché des minéraux avec des études axées sur le commerce du
métal qui ont fait l'objet d'un livre ; sur l'économie de l'exploration
de minéraux, en liaison avec l'organisation Ressources pour le
futur, de Washington (Ressources for the Future) et l'Université de
Pennsylvanie ; sur les entreprises d'Etat dans le secteur des miné-
raux, qui a donné lieu à un atelier qui s'est tenu à l'IIASA avec des
experts de 13 grands pays développés.
L'area économie se livre également à des travaux sur les change-
ments dans les structures économiques, et a mis au point une
vingtaine de modèles nationaux ; sur les changements de structure
dans le secteur de la forêt, et a développé un modèle global pour
analyser les tendances de la production, de la consommation des
régions dans les 20 prochaines années ; sur le développement intégré
régional et urbain, qui a donné lieu à de nombreuses études de cas.
Dans l'area environnement citons les pluies acides (stratégies de
contrôle, systèmes de décisions pour l'Europe) ; impacts du climat
sur l'agriculture, subventionné par le programme de l'environne-
ment des Nations-Unies ; gestion des déchets dangereux ; politiques
régionales en matière d'eau.

'
Critique de la rationalité pure
« Système et décision » est évidemment une area centrale à
l'IIASA. On y explore les possibilités de l'analyse de système, le
dépassement et l'émergence de concepts ; on veille à ce que soient
appliqués aux recherches de la maison les outils jugés les plus
adéquats.
Ce qui se concrétise actuellement par :
- la mise au point de méthodes d'analyse permettant de prendre
en compte des rationalités différentes ; elles sont exposées dans
l'ouvrage « Critique de la rationalité pure » (Critique of pure
reasonableness) ;
- la mise au point d'un modèle pour tester l'efficacité des
économies ;
- les recherches de Cesar Marchetti sur les fluctuations pério-
diques des systèmes économiques et sociaux ;
- des recherches et des rencontres pour mettre au point des
132 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

méthodes d'analyse et de prévision adaptées au changement et à


l'incertitude ; ainsi Pierre Aubin a mis au point la théorie de la
viabilité dont l'objet est d'expliquer l'évolution de systèmes dont on
connaît la dynamique possible et les contraintes, et de révéler les
' feed-backs généralement cachés ;
- la mise à disposition du système de prise de décision DIDASS
(Dynamic Interactive Decision Analysis and Support System),
conçu par l'IIASA, à plusieurs institutions de recherches à l'Est et à
l'Ouest ;
- les recherches et mise au point d'outils d'analyse adaptés aux
conflits, comme le travail d'Andizej Wierzbichi sur l'analyse
mathématique des conflits de génération : « La modélisation
mathématique à l'IIASA » (Mathematical modelling at IIASA).
Un rapport de mars 83 rend compte de l'état de l'art dans la
'
modélisation mathématique telle qu'elle est pratiquée à l'IIASA.
Des conférences périodiques sur la modélisation ont lieu en colla-
boration avec la conférence de la « National Science Foundation »
américaine sur l'économétrie.
Dans l'area population un travail de fond est effectué depuis
plusieurs années (1976) pour peaufiner une approche démographi-
que mathématique à la fois multi-régionale et multi-état qui rende
compte des dynamiques propres des différentes populations. Les
méthodes et les programmes informatiques mis au point se sont
largement répandus dans les pays membres : des travaux sur les
migrations, l'âge des migrants, la régularité des flux sont menés (en
liaison avec l'ONU) ainsi que des recherches sur la mobilité et la
mentalité des populations. C'est également dans cette area que sont
poursuivies des recherches sur les politiques et sur les systèmes de
santé et leur incidence. Un modèle qui quantifie les relations entre
les facteurs environnementaux et l'hypertension et le diabète a été
conçu, en liaison avec l'Université tchèque.

La famine, un anachronisme

Dans l'area alimentation, en 1982, a démarré, avec une sub-


vention du « Centre pour les études mondiales sur l'alimenta-
tion » (Centre for World food studies, Amsterdam) une importante
étude « Alimentation et Agriculture » ; elle mobilise plusieurs cher-
cheurs de l'IIASA et la collaboration de plusieurs institutions. Il
s'agit une fois encore de mettre au point un système interconnecté
de modèles agricoles de base, ainsi que des modèles plus détaillés
nationaux et régionaux, et d'identifier les politiques, les mesures
YALTADU FUTUR 133

nationales et internationales qui permettraient de surmonter le para-


doxe bien connu et insoutenable qui fait qu'il y a globalement de
quoi nourrir les hommes et que des millions d'entre eux meurent de
faim.
Une des études de base réalisée par le groupe d'étude des récoltes
constitué avec la FAO 1, en 1984, conclut que 29 pays africains ne
seront pas à même de satisfaire les besoins alimentaires de leurs
populations en l'an 2000, 14 pays d'Amérique centrale, 6 pays
d'Asie du Sud-Est et 11 pays du Moyen-Orient seront dans un état
critique, si les méthodes de culture n'y sont pas améliorées d'ici là.
Cependant, si au cours des 20 prochaines années, des méthodes
de technologie agricole plus avancée étaient appliquées, 7 pays
africains (Angola, Cameroun, République centrafricaine,
Madagascar, Mozambique, Soudan et Zaire) pourraient non seu-
lement satisfaire les besoins alimentaires de leurs populations mais
produire des surplus alimentaires exportables. Il en serait de même
pour Cuba, le Mexique, le Nicaragua, Panama en Amérique cen-
trale ; pour la Birmanie, l'Inde, le Pakistan, la Thaïlande en Asie du
Sud-Est ainsi que pour la Turquie.
La situation est nettement meilleure en Amérique du Sud où
selon cette étude, tous les pays disposent des ressources agricoles
nécessaires non seulement pour satisfaire les besoins de leurs popu-
lations mais pour produire des surplus agricoles même si les
méthodes de la culture restent inchangées.
Enfin, l'étude estime que la situation de certains pays désertiques
du Moyen-Orient est moins critique que celle des pays d'autres
régions en raison des ressources de pétrole ou d'autres matières
premières dont ils disposent et qui peuvent être utilisées pour
financer des importations alimentaires.
Des travaux sont également menés en parallèle sur l'interaction
de la technologie, des ressources et de l'environnement et des
conséquences sur la production, avec des études de cas (région de
Nitra en Tchécoslovaquie, Iowa aux Etats-Unis... région de Stra-
vopol en Union soviétique...).
« Science et Technologie », de création plus récente, englobe des
activités sur l'étude des conséquences des technologies nouvelles,
sur les technologies de l'information et sur l'intelligence artificielle,
sur les processus de l'innovation et sur la fameuse théorie des cycles
longs (long waves) - existe-t-il ou non des cycles prévisibles ? - sur
la gestion de l'innovation. Ces activités donnent lieu à de nombreux
forums auxquels participent la plupart des pays de l'Est. L'objet, au

1. Foodand AgriculturalOrganisation.
134 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

fur et à mesure que la science et la technologie deviennent des


facteurs dominants du paysage international, est de donner des
éléments d'information aux décideurs politiques.

Des publications en quête de publics .

Ces différents travaux donnent tous lieu à des publications dont


la liste est impressionnante. Chaque année sortent des rapports
d'études, des livres, des articles. La revue Options, gazette de
l'IIASA, rend compte de la vie de l'Institut et diffuse les messages de
la direction. L'ensemble des travaux est publié, soit dans les « Séries
de l'IIASA » (IIASA international Series), soit par des éditeurs
internationaux comme Pergamon, ...
Les recherches de l'IIASA sont à l'origine de séminaires, de ren-
contres, d'ateliers de un à plusieurs jours, sur place ou à l'étran-
ger. C'est l'activité forum à laquelle tout le monde est très attaché.
Certaines de ces rencontres sont directement liées à un projet en
cours (forêt, énergie...), ou bien destinées à lancer des travaux (par
exemple « Impacts de l'intelligence artificielle »), d'autres sont
périodiques et concernent des sujets d'intérêt général comme la
modélisation mathématique. Elles sont largement ouvertes à la
communauté scientifique internationale.
On fait donc beaucoup de choses à l'IIASA, on y aborde la
plupart des sujets majeurs pour le devenir des sociétés développées
et on produit beaucoup de papiers. Il s'agit de travaux rigoureux,
d'études dont personne ne conteste le sérieux, effectués par des
. chercheurs de bon niveau qui ont accès à des sources d'informa-
tions de premier ordre. Mais malgré l'existence de certaines
recherches à la demande de pays membres et donc adaptées à un
marché, les productions de l'IIASA souffrent depuis l'origine de
leur caractère global et de leur manque de spécificité par rapport
aux productions d'autres équipes internationales ou nationales.

De l'énergie pour 8 milliards d'hommes

Le programme « Energie » mérite une attention particulière


puisqu'il constitue en quelque sorte le chef-d'oeuvre de l'IIASA.
En 7 ans, 140 chercheurs de 20 pays ont produit 800 pages de
rapports. Un gigantesque travail dirigé par le professeur Wolf
Hâfele, physicien. Au départ, il s'agissait de voir si et comment on
pouvait répondre, dans les 50 années à venir, aux besoins énergéti-
ques d'une population qui atteindrait 8 milliards en l'an 2030. On se
YALTADU FUTUR 135

proposait d'identifier des stratégies pour passer d'un système


dépendant du pétrole et du gaz à un système reposant sur les
énergies renouvelables.
Très schématiquement, voici les conclusions. On pourra
construire un système énergétique « autosuffisant » mais pas en 50
ans, contrairement à ce qu'on pensait aux débuts de l'étude. Il y
aura deux périodes de transition. La première -passage des hydro-
carbures conventionnels (relativement bon marché et propres) aux
non-conventionnels (huiles lourdes, sables asphaltiques, schistes
bitumineux, plus chers et plus sales) - devrait durer jusqu'à 2030.
La seconde, aboutissant progressivement à l'utilisation essentielle
et infinie du nucléaire, du solaire et des énergies renouvelables
devrait s'étaler assez tardivement dans le siècle prochain, mais
suffire aux besoins de la population. L'étude démontre en outre que
les investissements en énergie devront croître sensiblement et se
situer à des niveaux de l'ordre de 4 à 5 % par an des PNB (donc
comparables aux dépenses militaires) et que l'expansion des capaci-
tés productrices doit être continue. Même le scénario bas implique
de 1975 à 2030 une multiplication du stock du capital total par 20 ou
par 30. L'urgence de s'attaquer au problème du gaz carbonique est
d'autant plus évidente que les combustibles fossiles restent domi-
nants. Enfin, il est clair pour les chercheurs de l'IIASA que le
problème énergétique sera, pour les décennies à venir, permanent et
global : nul pays ne pourra y faire face ou le résoudre isolément.
Un monument donc, dont tous les milieux compétents reconnais-
sent la qualité et la cohérence. La première étude vraiment globale
et à long terme sur l'énergie qui offre aux nations la possibilité de se
situer. Mais quel en a été l'impact? Les résultats très globaux et
sophistiqués concernent-ils vraiment les décideurs ? On peut en
douter. « C'est une étude destinée à un gouvernement mondial »,
estime Michel Grenon qui a travaillé à l'IIASA pendant plusieurs
années. La diffusion auprès des nations a dépendu d'organismes
relais. En France, elle a fait l'objet d'une présentation officielle aux
économistes, aux politiques, par la Délégation à l'énergie et par
EDF. Mais quelles stratégies en ont été affectées? Un directeur
d'études d'EDF reconnaît que ce travail reste assez flou dans ses
souvenirs, et qu'il lui est apparu comme une de ces grandes
machines sécrétées par les organisations internationales, bien faite
sans doute, mais nettement moins opérationnelle qu'un travail
effectué par une petite équipe...
Quant aux grandes conclusions sur les choix nucléaires et
solaires, elles étaient déjà dans tous les tiroirs d'EDF. Certes,
l'étude apporte une valeur ajoutée en tant que synthèse. Elle a en
136 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

outre le mérite d'identifier des problèmeset des contraintes généra-


lement négligéescomme les contraintes climatiques, mais elle ne
prend pas en compte lesaspectsqualitatifs,le non-quantifiable.Elle
ne s'interroge pas sur les données politiques, géopolitiques,straté-
giques et institutionnelles. Pour Michel Grenon : « L'avenir envi-
sagé ici est incertain mais sans surprise, c'est-à-dire sans guerre,
sans catastrophes majeures (famine mondiale, par exemple,pou-
vant induire une forte baisse de la population) ; mais aussi sans
percéestechnologiquesimprévisiblesaujourd'hui. » Il existecepen-
dant des travaux plus spécifiques, certains même effectués à la
demande des Etats membres, mais alors ils ont du mal à concerner
le reste de la communauté, comme l'eutrophication du lac Balaton
qui est pourtant un modèle du genre, et on voit mal ce qu'ils
apportent par rapport à n'importe quel bureau d'études.

IIASArétro

La globalité constitue l'essence même de l'IIASA. L'analyse de


'
système est une méthode d'approche globale, et pour concerner
., tous ses membres, l'IIASA a dû privilégierune certaine généralité.
Les sujets sont la plupart du temps choisisen fonction de la sensibi-
lité collectivedu comité directeur et non en fonction d'un client ou
. d'un marché. D'autres facteurs de faiblesse sont liés à l'organisa-
tion même de l'Institut : la brièveté des séjours des chercheurs au
. détriment de la continuité des travaux et de leur valorisation. Ainsi
. la promotion de l'étude sur l'énergie a-t-elle beaucoup souffert du
. départ de Hâefele. Il y a peu de suivi des études achevées,de leur
. ' marketing, et ellesfigurent surtout sur les rayonnagesdes centresde
documentation scientifiques des pays membres. Peu de contacts
sont pris au cours des travaux avec les utilisateurs ou clients
, potentiels.
' Il y a aussi des critiques plus graves car elles concernent le fond,
sur l'analyse de système telle qu'elle est toujours pratiquée au
.. Schloss.« Un peu rétro », très Rand Corporation des années 50, elle
apparaît restrictive par rapport à ses possibilités exploitées dans
d'autres centres et elle conduit à un excès de modélisation qui
devient une fin en soi. Un rapport d'évaluation français signaleque
« les données utiliséessont reconnues comme étant incomplèteset
incohérente ; qu'il aurait fallu entreprendre des recherchesmétho-
dologiques pour la prise en compte des paramètres difficilement
.' quantifiables mais essentiels,au lieu de se contenter comme trop
souvent de faire rentrer la réalité dans les modèles enseignés à
YALTADU FUTUR 137

l'université. Cette situation est pour une part due aux attitudes à
l'égard de l'analyse de système aux USA et dans les pays de l'Est ».
De sorte que pour reprendre les propos mêmes du directeur
S. Holling: « Tout en étant censés n'aborder qu'une partie du
problème posé, certains modèles ont fini par sembler plus compli-
qués que la réalité que l'on voulait expliquer. »
Depuis la fondation de l'IIASA, les approches purement mathé-
matiques se sont dévalorisées. Il y a actuellement dans certaines
équipes, en particulier en France, des recherches, des essais, au
niveau même de la méthodologie de l'analyse de système, d'intégrer
davantage les facteurs qualitatifs.
Le Handbook sur l'analyse de système que l'IIASA avait entamé
et qu'on était en droit d'attendre, n'a jamais vu le jour. Dans une
réunion en France, Holling reconnaissait que parmi les différentes
approches qui sous-tendent les analyses développées à l'Institut,
« la modélisation, l'analyse conceptuelle, les études comparatives,
la synthèse interdisciplinaire, l'exploration interprétative... seule la
première avait fait l'objet de développements importants ». Or les
concepts traditionnels de stabilité, équilibre, constance, sont de
plus en plus délaissés au profit de notions telles que l'apprentissage,
l'adaptabilité des systèmes en évolution qui rendent la seule modéli-
sation analytique de moins en moins légitime.
On peut également reprocher à l'IIASA de n'avoir pas suffisam-
ment pris en compte les problèmes liés au changement technologi-
que. La compréhension des changements et évolutions technologi-
ques a été étrangement absente des sujets de recherche, comme le
reconnaît le dernier directeur de l'Institut.

Le second souffle

Il existe depuis quelques années une conscience claire de ces


problèmes au sein de l'IIASA, confronté, pour des raisons de
politique internationale, à des questions de survie financière et de
renouvellement à la fois de son organisation, de ses contenus, de ses
finalités. Les problèmes sous-jacents se sont révélés au grand jour
l'été 81, avec le regain de tension Est-Ouest et la menace puis la
décision des Etat-Unis de diminuer leur participation financière et
même de se retirer de l'Institut. Ceci, à la faveur des pressions
favorables de personnalités et d'institutions américaines pro-
IIASA, s'est transformé en une demi-mesure : ce n'est plus l'Aca-
démie nationale des sciences américaines qui est l'antenne améri-
caine de l'IIASA mais l'Académie américaine des arts et des
138 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

sciences, et la participation financière a été réduite de moitié. Le


prétexte de départ a été l'incident de 1981mais il est à replacer à la
fois dans un contexte reaganien et une volonté de restriction budgé-
taire (qui touche d'ailleurs tous les membres), dans le climat
Est/Ouest assez tendu et également dans l'absence de spécificités
des productions de l'IIASA. Le Royaume-Uni,lui, s'est retiré tota-
lement de l'organisation. La France accumule les retards dans le
paiement de ses contributions. Un rapport d'évaluation a été confié
à MichelGodet (en 1982)par le ministèredes Relations extérieures,
qui a conclu à l'intérêt pour l'hexagone de poursuivre sa participa-
tion, ce qui n'a pas pour autant permis de débloquer les sommes
. dues. Le fait que l'IIASA soit une organisation non gouvernemen-
tale n'arrange pas les choses car la contribution est volontaire. La
nomination pour la première fois d'un secrétaire général français,
Jean-Pierre Ayraud, mathématicien, est un signe de consolidation
des relations France-IIASA. Il est à noter, comme le souligne le
rapport de Michel Godet, qu'il y a eu très peu de chercheurs
, français à l'IIASA, ce qui est lié au système de carrières des cher-
cheurs en France, qui n'ont pas intérêt à interrompre leur cursus
par un séjour dans un institut étranger, et également au fait que la
langue de l'IIASA est l'anglais.
1982 a donc été l'année du bilan. Par rapport aux objectifs
premiers de l'Institut il était clair que, en ce qui concernait « l'avan-
cement de la réflexion sur les grands problèmes des sociétés
modernes en relation avec le développementscientifiqueet techno-
logique, et avec comme outil de base l'analyse de système», le bilan
n'était pas très positif. L'IIASA n'avait réussi à s'affirmer ni sur le
plan de la méthodologie, ni sur le plan des contenus et de leurs
impacts. Peu de décideurspublics ou privés étaient concernés...ou
même avertis de ses travaux. Par contre, en ce qui concerne « le
renforcement de la coopération internationale entre chercheurs de
haut niveau des pays de l'Est et de l'Ouest notamment », l'objectif
avait été atteint, comme le souligne Claire de Narbonne, secrétaire
générale de l'AFDAS. « L'esprit IIASA » interblocs constitué au
cours des contacts et des travaux en commun est unique ; il s'est
vraiment construit des relations confiantes,objectives,dans ce lieu.
Alors cantonner l'IIASA à un rendez-vous d'experts scientifi-
ques, sans tâche menéeen commun pour cimenter les liens, comme
certains le suggéraient? L'idée n'a pas été retenue, bien qu'il ait été
décidé de renforcer l'activité forum.
Mais la volonté des dirigeants s'est affirmée de concentrer leurs
efforts pour tenter de faire de l'Institut un « véritable centre
YALTADU FUTUR 139

d'études avancées » et de s'adapter au contexte international et au


marché du futur.

Cap sur le marché

Cette volonté s'exprime dans le programme 1983, placé sous la


triple étiquette de la continuité, de la transition, des nouvelles
directions. La charte initiale, les objectifs fondamentaux de l'IIASA
sont maintenus mais les moyens d'y parvenir sont redéfinis.
« Il faut comprendre le comportement des systèmes sociaux et
naturels, développer des politiques et des actions qui utilisent direc-
tement cette compréhension à la solution des problèmes et donnent
-
des résultats pratiques.
Il faut utiliser la position internationale, non gouvernementale de
l'IIASA pour développer certes des perspectives globales univer-
selles, mais surtout pour comparer les différentes approches 1 pour
échanger les savoirs. Il faut communiquer les résultats des travaux
aux scientifiques, aux utilisateurs-décideurs et plus généralement
aux leaders d'opinion 2.,
Les thèmes sont réorientés, recentrés. Il est décidé de « s'attacher
dès lors moins à l'analyse et à la compréhension des systèmes
globaux qu'à celle du changement, des transformations, et à la mise
au point d'outils plus adaptés aux fluctuations ; moins aux grandes
problématiques, plus aux problèmes peu structurés des systèmes
sociaux, aux questions écologiques et économiques ; plus à essayer
de fournir des solutions concrètes, spécifiques ».
On assiste à une réduction des recherches éparpillées, singulières
et au renforcement de 3 axes :
. l'activité du noyau du programme (core research) qui se
concentre désormais :
- sur les projets d'application, comme les changements de
structure économique et les ajustements industriels, les change-
ments structurels,
- sur les concepts et méthodes, comme adaptation, optimisa-
tion, négociation et décision interactive,
. l'activité forum international,
. l'activité de communication, avec le sentiment que là encore
l'IIASA s'il veut survivre doit trouver un marché, doit se faire

1. Commecelaest fréquemment fait, ainsil'étudecomparativedes normesde


santémodèleaméricain,modèlesoviétique,modèleeuropéen,publiéedansRR-83-
15(juin83),« Thelogicof standard- setting», GianDomenicoMajone.
2. Rapportd'activitéde 1983.
140 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

connaître et faire sa publicité, sa prospection, ce qu'a entamé son


nouveau secrétaire général ; il connaît bien la gestion des organisa-
tions internationales, veut redorer l'image de l'Institut et organiser
le marketing de ses travaux, les rendre plus attrayants, plus digestes,
et systématiser leur diffusion.
Car il est certain que l'IIASA ne trouvera son second souffle
qu'autonomisé par rapport à ses sponsors traditionnels, ce qui
implique :
- de multiplier les membres et J.P. Ayrault s'y emploie, la
Chine devrait prochainement entrer à l'IIASA ;
- de trouver des clients et des contrats au coup par coup comme
tous les consultants privés, ce qui n'est envisageable que si les
travaux sont reconnus pour leur qualité, que si l'IIASA devient un
vrai centre d'excellence, ce qui constitue un objectif plus accessible
dans le domaine des méthodes qu'au niveau des contenus des
études, car le contrôle strict de ceux-ci est difficile dans une organi-
sation telle que l'IIASA.
Il est encore trop tôt pour juger des résultats de cette réorienta-
tion et pour savoir si, menacé dans sa survie, l'Institut mobilisera
suffisamment d'énergies.

: Il ne manque que le mode d'emploi

Laurent Mermet, chercheur français récemment détaché à


, Laxenburg, est optimiste : « On accuse les démarches de l'IIASA
d'être très quantitatives, mais il faut reconnaître que les nombres
constituent une base d'accord plus facile que les discours entre des
nations aussi diverses que celles qui sont réunies à l'IIASA. On
reproche aussi à ces démarches d'être très globales : les modèles de
l'IIASA sont destinés à fournir une base méthodologique à un large
éventail de nations et de recherches, qu'il convient d'adapter à
chaque cas. Si cela n'est pas fait, ce n'est pas nécessairement impu-
table à l'IIASA, mais à l'absence d'experts capables de le faire dans
les différents pays. On rejoint là le problème plus général du chaî-
non - généralement manquant - entre la recherche et son
public ».
Le modèle RAINS (Regional Acidification Information and
Simulation) destiné à analyser les impacts des pluies acides, a été
co-conçu avec des utilisateurs potentiels de différents pays, de façon
à être aisément adaptable. Il intègre plusieurs sous-systèmes inter-
changeables et illustre bien ce souci nouveau de l'IIASA de coller
davantage à la demande.
YALTADU FUTUR 141

Même s'il n'a pas été suffisamment utilisé, l'outil de travail


IIASA existe ; il est de bonne qualité et disponible à la fois à l'Est et
à l'Ouest. Reste, pour IIASA de son côté et les utilisateurs du leur, à
travailler au « mode d'emploi ».
6.

AU PAYS DES MUTANTS CALMES


INSTITUT POUR LES TECHNOLOGIES
DU FUTUR
_

Dans cet Institut, qui n'est pas un géant de la prospectivetechnolo-


gique, l'hommeoccupela premièreplace. Mais ce n'est pas l'homme
des philosophes,des idéologuesou des humanistes: c'est, pragmati-
quement,le consommateuret le citoyend'unpays aussipréoccupéde
son marché intérieur que desa stabilité sociale.

A Tokyo, les vastes jardins du palais impérial sont entourés


d'eau, commeun château fort, et coupésen deux par un canal. Dans
leur partie nord, se dresse, grande bâtisse rectangulaire, le musée
des Sciences, perpétuellement envahi par des troupes de petits
écoliers piailleurs en casquettes et uniformes. Au dernier étage, un
appartement de quelques pièces resserrées sur un étroit couloir :
l'Institut pour les technologiesdu futur (IFFT, Institute forFuture
Technology).
Le hasard immobilier a donné à cette localisation une valeur
symbolique qui frappe à l'entrée. Le voisinage du palais impérial
rappelle aux sociologuesde l'Institut l'existencede traits profonds
et permanents de la culture japonaise. Le musée des Sciences,au
haut duquel ils perchent, est signedouble de l'engagement national
dans la rechercheet le développementet de l'effort d'information et
de conditionnement du public sur la société du futur. Les théories
de petits garçons et de petites fillesqui y défilent en rangs bruyants
témoignent du Japon de demain, objet de leurs travaux. Et le
couloir modeste qu'ils occupent signifieclairement qu'on n'y ren-
contrera que des chercheurs et qu'il s'agit d'une équipe légère :ils
sont une cinquantaine, dont 30 scientifiques ou ingénieurs et
10spécialistesdes sciencessociales.Proportion normale :il n'y a que
146 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

5 femmes. Formation de travail: des équipes de projet (project


teams) regroupant plusieurs chercheurs, chacun participant à plu-
sieurs études en même temps.
Le budget annuel est de 14 millions de francs environ, dont 90 %
proviennent des contrats. Le plus modeste est de 70 000 F, le plus
gros de 8 à 9 millions. Les contrats durent de 1 à 2 ans. 5 % des
revenus proviennent des intérêts du capital de fondation, environ
35 millions. 5 % sont constitués par les subventions des grandes
firmes associées.
Les moyens dont dispose l'Institut sont cependant supérieurs aux
seules ressources de son budget. Souvent appelé à intervenir comme
_ partenaire d'études plus vastes, les ressources du client ou du maître
d'oeuvre, banques de données, ordinateurs, programmeurs, experts
maison sont mis à sa disposition. C'est le cas, par exemple, pour sa
participation au gigantesque projet de NTT (Nippon Telegraph and
Telephone) sur le fameux INS (Système pour un réseau d'informa-
tion - Information Network System): il s'agit d'un système
« total » de télécommunications digitalisées qui apportera dans
chaque entreprise, chaque foyer, sur un câble unique, toutes les
sortes d'informations disponibles dans le monde, et les restituera
sous forme de voix, d'images, sur écran ou imprimés...

La genèse d'un institut du 3e type

L'IFTF, à la différence des autres centres ou instituts japonais


occupés aux prévisions technologiques, a pour mission essentielle
d'apprécier les impacts possibles des technologies nouvelles sur la
société japonaise. Mais sa démarche n'est pas de prévision ou de
prospective gratuite. Il s'agit de fournir à ses clients ou commandi-
. taires des informations sur les conséquences envisageables de leurs
projets au niveau de la société, mais aussi d'évaluer les réactions
possibles du public à ces projets et les risques politiques qu'ils
peuvent comporter.
Pour mieux apprécier à la fois ce rôle spécifique de l'institut et
l'importance qu'y attachent les organismes publics et les grandes
compagnies qui l'ont parrainé, il faut rappeler une des préoccupa-
tions majeures des dirigeants publics et privés japonais : garder les
moyens de poursuivre le développement économique de leur pays à
marche forcée sans que le corps social craque ou décroche. La
conduite de la nation japonaise n'a rien de comparable avec celle
des nations européennes. Le pouvoir y est partagé, pour simplifier,
entre un Etat moins souverain qu'on l'imagine et une nébuleuse de
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 147

grands barons des affaires. Le système démocratique, d'importa-


tion récente, est loin d'y être rodé. La cohésion de la société japo-
naise, maintenue par une fuite en avant jusqu'à présent encouragée
par ses succès, est-elle pérenne ? Le problème des dirigeants est de la
maintenir et ils y investissent une grande énergie.

Consensus, un mot qui n'existe pas en japonais

Il semble que le mot ait été introduit pour la première fois dans un
mémoire de 1972 du Boston Consulting Group à destination du
Département du commerce américain. « Il pourrait y avoir au
moins un équivalent dans la langue japonaise : ce n'est pas le cas... Il
y a quelque chose de commun entre le consensus à la japonaise et le
divorce à l'italienne : ce sont des expressions nées ailleurs » (Jean
Esmein, « Japon », Cesta 1986). Dans le pays du matin calme'
peuplé d'une majorité de « Japonais moyens », reconnaissants aux
pouvoirs qui leur ont donné en 30 ans le revenu par tête le plus élevé
du monde après l'américain et la fierté d'avoir participé à l'émer-
gence fulgurante d'une des premières puissances économiques, les
patrons, politiques ou des affaires, gardent la mémoire des crises
brutales et des explosions de violence qui ont marqué les premières
décennies de leur démocratie toute neuve. Purge rouge en 1949,
premier mai sanglant en 1952, émeutes de l'Ampô en 1960, combats
de Shinjuku en 1968, Armée Rouge en 1969... certes le pouvoir
d'achat n'avait pas encore atteint les sommets des années 80 et la
TV ne se portait pas encore au poignet, mais ce sont de mauvais
souvenirs.
Aussi les ministères, le Keindanren (patronat japonais), les
grandes entreprises publiques ou privées (de NTT à Toshiba, Hita-
chi, Fujitsu, Toyota, Nomura Securities, NEC...) veillent-ils jalou-
sement à ce que les décrets, les propositions, les caméras, les télé-
phones, les ordinateurs, les boîtes de conserve, les autos, les cargos
ou les armes légères qu'ils fabriquent le soient d'abord et avant tout
pour élever le niveau de vie, le confort, la culture et le bonheur du
peuple. INS, ce n'est pas un système de communications digitalisé,
c'est un réseau de joie de vivre, et Tsukuba était un temple au
bonheur futur de l'humanité tout entière grâce aux robots jongleurs
et aux tomates géantes.
Ce discours est répété inlassablement, il ouvre tous les rapports
annuels des compagnies dont il illumine les bilans, il est au cœur des
discours politiques, en exergue des communications internatio-
148 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

nales. Discours presque assourdissant sur la « société d'harmonie »


et sur la « société du bien-être (welfare) ».
Les technologies, moteurs et véhicules de ces deux sociétés, doi-
vent donc garder une image positive pour rester le vecteur mobilisa-
teur des Japonais et le ciment de leur cohésion. Mais ce n'est pas si
simple : les performances de la croissance industrielle ont été payées
du saccage de l'environnement et de dommages graves pour la santé
des citoyens, qui sont depuis longtemps sensibilisés aux problèmes
de la pollution. Quelques catrastrophes écologiques les ont mar-
qués : les eaux de mer de Minimata polluées par les rejets de mercure
de l'entreprise Chisso, la même catastrophe à Niigata, la pollution
du riz dans la préfecture de Toyama par des eaux au cadmium,
l'asthme de Yokkaichi dont les habitants étaient exposés aux
fumées de leurs industries chimiques... Les mouvements écologistes
ont fleuri et sont très combatifs. Tokyo a connu, par exemple, une
longue guerre dans un de ses quartiers, la « guerre des ordures »
menée par un groupe résolument opposé à la construction d'une
usine d'incinération.
Mouvements écologistes, mouvements civiques qui ont joint leur
action aux premiers à l'occasion du moratoire sur l'énergie
nucléaire et s'investissent actuellement sur les problèmes des
femmes et des minorités ne constituent pas vraiment des forces
d'opposition ; mais ils sont les signes d'une conscience vigilante des
_ citoyens sur les dérapages possibles du pari techno-économique de
leur pays et de l'émergence de comportements collectifs plus
autonomes.

Un futur désirable

A l'entrée des années 70, il est ainsi apparu aux responsables de la


politique et de l'économie japonaise que le futur qui prenait forme
dans les universités, dans les laboratoires, les usines et les départe-
ments marketing des entreprises pourrait être utilement passé à un
banc d'essai d'acceptabilité sociale. Une étude fut confiée à
Kobayashi de NEC (Nippon Electric Company) et son rapport
défendu par la JATES (Japan Techno-Economics Society) auprès
du Premier ministre. Ce dernier confie à l'Agence de la science et de
la technologie qui lui était directement rattachée, le soin de battre le
rappel du gotha des entreprises, plus une sélection d'organisations
professionnelles et d'agences publiques, sans oublier la prestigieuse
Université de Tokyo. Objectif: créer un institut chargé d'évaluer les
impacts sociaux de la science et de la technologie, pour le compte de
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 149

et en liaison avec les leaders du développement japonais, dont les


ministères et les agences gouvernementales. C'est ainsi qu'est né, en
1971, l'IFFT.
Son président Ken'Ichiro Hirota, tasse de thé en main, nous
commente l'histoire :
« Le développement économique du Japon qui en a fait l'une des
premières puissances mondiales, repose sur son entrée et son inser-
tion dans le monde des technologies modernes et sur la maîtrise
qu'il en a acquis. Mais la croissance rapide du Japon a révélé au fur
et à mesure les limites des ressources et de l'énergie de ce pays, ainsi
que les méfaits de la pollution ; d'où un désarroi né à la fois d'une
remise en question de la poursuite de la croissance, et du manque
d'informations sur les conséquences pour le futur des politiques
actuelles ; d'où également le sentiment qu'il fallait acquérir une vue
plus claire sur le futur, et en particulier sur celui de la science et de la
technologie, et de ses effets sur la société et l'économie.
« Les prévisions, les études sur le futur, les moyens pour les
évaluer sont encore balbutiants, nous en sommes conscients,
néanmoins ils peuvent aider à la construction d'un futur plus dési-
rable pour notre pays. Notre rôle est de contribuer à un développe-
ment plus "sain" de la société japonaise.
« L'institut centre ses recherches sur le futur de la science et de la
technologie et surtout sur leurs conséquences pour la collectivité et
les individus. Nous sommes intéressés en priorité à l'analyse du
système social sur lequel nous poursuivons nos recherches et aux
technologies douces. »

Sciences, techniques et société : pour explorer et labourer ce


champ, l'IFFT ne s'est pas contenté de constituer une équipe pluri-
disciplinaire juxtaposant des spécialistes des sciences sociales. Il a
cherché et réuni des collaborateurs d'un profil complet : les sociolo-
gues d'origine ont acquis une formation complémentaire en techno-
logie, leurs collègues physiciens ou biologistes ont fait également
des études de sociologie.
Dans l'arsenal des moyens, à côté des batteries habituelles de
modèles et de matrices, on découvre un large échantillon des
méthodes empruntées aux panoplies des spécialistes du marketing
et des cercles de qualité. La volonté et les aspirations communes des
Japonais sont saisies expérimentalement et concrètement par des
enquêtes, entretiens individuels ou de groupes, questionnaires, tests
de produits ou de services sur le terrain.
150 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

A partir de l'environnement

Les premiers travaux ont abordé en priorité l'épine irritative de la


société japonaise : la pollution.
« Analyse des besoins psychologiques de la population à l'égard
de l'environnement », « Comparaison internationale des différentes
perceptions de l'environnement » ont ouvert le train des études de
base. On est rapidement passé aux exercices pratiques : « Impact de
l'utilisation des différentes énergies sur l'environnement », « Pré-
vention des risques majeurs », « Gestion des catastrophes natu-
relles, dont les tremblements de terre », « Risques et avantages de
l'énergie nucléaire ». Le champ s'est rapidement élargi de l'envi-
ronnement naturel à l'environnement social, après une première
étude méthodologique sur les « Indicateurs de la qualité de la vie ».
Un des secteurs de l'environnement social a été ensuite mis à la carte
pour les clients soucieux d'efficacité : l'environnement privilégié des
acteurs de la recherche et développement. La découverte et la mise
en marché de ses résultats dépend d'un système socio-économique
complexe dont l'IFFT cherche à découvrir les lois, dégager les
chemins critiques, cerner les optimums, par l'étude des systèmes
étrangers en particulier, et à l'occasion de projets concrets : « Faut-
il se lancer dans les mini-satellites, créneau laissé en friche par la
concurrence, et comment s'y prendre ? » Une des dimensions des
études sur la R et D vise à dégager les lois d'une politique scientifi-
' que et technique réellement innovante : dans les années 70, l'esta-
blishment japonais souffrait encore du syndrome du « Nippon
copieur » et attachait du prix à s'en débarrasser.

Les gros morceaux

Les plus gros dossiers de l'IFFT concernent bien évidemment les


débats majeurs de la société japonaise, qu'ils soient occasions de
conflits ou choix radicaux pour le futur. Devant les protestations
suscitées par son programme de centrales atomiques, le gouverne-,
ment a chargé l'institut d'étudier les conséquences sur l'économie et
l'environnement d'un moratoire nucléaire réclamé à grands cris par
les opposants. Etude classique macro-économique doublée d'une
évaluation des risques de pollution comparés en fonction des choix
énergétiques. Trois scénarios, abandon, maintien, accélération du
. nucléaire ont été moulinés par le modèle MARKAL de program-
mation linéaire. Conclusions :
- les énergies renouvelables chères aux écologistes ne peuvent
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 151

représenter une alternative quantitativement signifiante ; en cas de


moratoire c'est donc le pétrole qu'il faudra continuer d'importer
massivement, réduisant la marge d'autosuffisance énergétique de
40/45 % à 14 % ;
- à données constantes (prix international du pétrole, taux de
changes, taux de croissance du commerce international), l'impact
économique du moratoire ne sera pas très important : réduction de
0,14 % du PNB seulement ; mais si les facteurs externes changent,
les conséquences peuvent être beaucoup plus dommageables ;
- quant aux effets sur l'environnement (pollution des eaux,
effets sur le climat), ils sont axés sur les variations comparées de
4 éléments : oxydes sulfuriques, oxydes azotiques, particules et
oxydes de carbone ; en fonction des progrès prévisibles dans le
contrôle de la pollution, la conséquence du moratoire serait, en
2020, l'accroissement des polluants dans la proportion de 15 à 30 %,
exception faite du C02 qui devrait augmenter de 85 %.
Conclusion des conclusions : des écologistes condamnés à se
replier sur le terrain de l'idéologie.

Orsecs à la japonaise

Les tremblements de terre font partie du quotidien japonais.


Sujet prioritaire, donc, proposé à l'institut par la Land Agency et les
préfectures proches du volcan Fuji. Thème central : minimiser l'in-
cidence aggravante des désordres et de la panique que provoquent
les séismes. La ville de Sendaï, victime en 1978 d'un tremblement de
terre de magnitude 7,4, sollicite l'IFFT pour une étude sur la
vulnérabilité des fonctions urbaines dans ce type de catastrophes et
les procédures de restauration accélérée de ces fonctions.
Analyse de système et simulations ont dégagé les conclusions
suivantes :
- les fonctions à restaurer en priorité sont l'électricité - en
relation avec la régulation du trafic - et les télécommunications ;
elles sont d'ailleurs plus accessibles que les réseaux enterrés de l'eau
et du gaz ;
- contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer, l'interdépen-
dance des différentes fonctions ne croît pas avec la situation de crise
et leurs problèmes peuvent être résolus séparément.
Des préconisations ont été proposées pour renforcer cette indé-
pendance et pour assurer un meilleur contrôle des systèmes techni-
ques en cas de catastrophes. Mais l'IFFT y a ajouté une série de
propositions pour améliorer les comportements de la population et
152 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

des acteurs : manuels d'information pour tous, formation à l'aide


de modèles de simulation pour les agents des systèmes urbains.

Les marais mourants

Autre problème majeur de pollution particulièrement sensible au


Japon, l'eutrophisation. Ce nom savant désigne le processus par
lequel toute vie disparaît dans les eaux peu circulantes, marais, lacs,
étangs, mers closes, estuaires, zones côtières, au seul profit des
bactéries anaérobies, sous l'action des décharges d'affluents domes-
tiques ou industriels et de l'afflux des eaux enrichies en engrais de
synthèse.
A grand mal, grand remède. L'IFFT a mobilisé une large popula-
tion d'experts des multiples domaines concernés. Leurs informa-
. tions, analyses, scénarios ont été traités par la méthode Pattern',
empruntée à la NASA qui l'utilise pour gérer ses programmes de
R et D. L'étude a proposé un ensemble de stratégies au choix de ses
clients, faute de pouvoir trancher dans la forêt des intérêts contra-
. dictoires qui sont en jeu.

Au carrefour de l'énergie et des télécommunications

Un des projets technologiques les plus spectaculaires du Japon


est l'enfant chéri de la toute puissance NTT des années 70. Il s'agit,
ni plus ni moins, de donner une traduction technique concrète au
projet de « société de l'information » annoncée d'une seule voix par
la population tout entière des futuristes. Le projet vise au câblage
intégral du Japon qui se présentera en l'an 2000 comme un système
où chacun sera l'une des mailles d'un réseau entièrement intercon-
necté, et ouvert sur le monde par le chemin des satellites de commu-
nication. L'information coulera, comme d'un robinet, des termi-
'. naux omniprésents qui parleront, montreront des images,
. imprimeront le journal, et réclameront en retour d'autres messages
à transporter à la vitesse de la lumière, qu'il s'agisse de confidences
amoureuses ou de bons de commandes. Vie publique, vie des
affaires, vie privée, elles battront toutes le long de ces veines-artères
en fibres optiques. Bien sûr, au coeur du schéma publicitaire que
NTT diffuse abondamment pour la promotion de son projet, l'ob-

1. PlanningAssistance
ThroughTechnical
Evaluation Numbers.
of Relevance
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 153

jectif ultime, la justification première s'inscrit dans un cercle : le


bonheur de l'être humain.
Avant d'être privatisé, tout récemment, pour excès de boulimie
monopolistique, le géant NTT était particulièrement soucieux de
faire à la fois la démonstration objective du bien-fondé de sa
démarche et de mettre le public de son côté. Bonne aubaine pour les
experts de « technologie et société » : les contrats sont tombés nom-
breux sur les bureaux de l'IFFT.
Le premier prenait le détour ingénieux de la réduction de
consommation d'énergie - hantise nationale - par l'usage hardi
des télécommunications.
Titre de l'étude (1980): « Le rôle des télécommunications dans
l'économie d'énergie ». La démarche :
- prévisions sur la crise de l'énergie jusqu'à l'horizon 1995, où
les ressources naturelles finiront bien par commencer à s'épuiser ;
- identification des secteurs où le déplacement de l'information
remplacera celui des objets et des personnes ;
- prospectives sur la réorganisation des réseaux sociaux, redis-
tribution des lieux d'habitation, de travail, de loisir.
Les conclusions : la substitution du trafic électronique aux trans-
ports physiques devrait permettre à l'horizon 2000 de diminuer de
40 à 50 % les importations de pétrole.
Mais il fallait, au-delà de la prospective sociale et de la macroé-
conomie, entrer dans le vif du sujet : la clientèle potentielle, ses
consommations actuelles et prévisibles, l'acceptabilité de services
nouveaux, la vitesse de diffusion des modifications organisation-
nelles induites par les télécommunications de demain. IFFT s'atta-
que en 82 à la clientèle des entreprises : trains d'enquêtes sur la
situation actuelle - encore fortement traditionnelle : courriers
et voyages restent les premiers instruments de l'activité commer-
ciale -, questionnaires qualitatifs et quantitatifs pour analyser
massivement la demande des entreprises, simulations tarifaires,
maquettes expérimentales en vraie grandeur sur le terrain où les
nouveaux médias sont testés indépendamment : télécopie, télétext,
téléconférence...
Il ne s'agit là que d'un exemple, le domaine étant plus largement
investi, au-delà des entreprises, en direction des organisations
régionales et du grand public, mais aussi dans le champ des
« bandes larges » concurrentes.
154 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

L'indépendance au service de l'harmonie

Si l'IFFT est fortement impliqué dans les domaines sensibles de


la société japonaise, il ne faudrait pas le suspecter de complaisance à
l'endroit de ses parrains ou clients, publics ou privés. Certes, il est
parfaitement en phase avec le parti technologique qui structure la
politique nationale ; certes, il met ses compétences sociologiques au
service des programmes de développement de l'Etat ou de l'indus-
trie pour en ausculter et en améliorer l'acceptabilité dans le public ;
certes, à travers l'homme dont il essaie de mieux connaître les
structures mentales, les comportements et les aspirations, transpa-
raissent le consommateur et l'électeur, en dehors de toute philoso-
phie idéologiste, en tout pragmatisme. Mais c'est précisément là
une contribution tout à fait essentielle à la finalité première des
leaders japonais : conserver, renforcer ce « consensus social » qui
n'appartient pas à leur sémantique mais qui fait l'envie de l'étran-
ger, parfois mal informé de ses réalités sous-jacentes.
Il lui arrive d'ailleurs -
exceptionnellement parce que ce n'est
. pas homogène à sa déontologie, soucieuse d'informer ses clients
sans se substituer à eux pour décider - de défendre vigoureusement
certaines de ses conclusions. Un exemple récent en témoigne. Dans
le vent de privatisation qui souffle, après et avant d'autres, sur le
Japon, l'IFFT a été consulté sur l'opportunité d'enlever au secteur
public ses banques de données pour en assurer un développement
plus actif. L'étude a porté, entre autres, sur une analyse approfon-
die du système américain. Elle a conclu à la nécessité pour l'Etat de
garder une initiative dans ce domaine. Malgré l'avis contraire d'un
Comité spécialement constitué sur le sujet et les premiers travaux de
réforme administrative en cours, l'IFFT s'est battu pour ses conclu-
sions et le gouvernement a fait marche arrière.
Que ce soit au MITI, au JATES, au Nomura ou au NIRA 1, on
parle de l'institut avec considération.
"
Il joue en quelque sorte le rôle que Futuribles en France rêverait
de jouer ; il assure son existence sur des sujets d'intérêt collectif.
Néanmoins, deux points importants sont à noter :
- il n'adopte pas, sauf exception, de position critique par rap-
'
port aux décisions gouvernementales ; il explore les conséquences
possibles de telle ou telle technologie et livre son travail ;
- il conserve son volume de chercheurs et de contrats au fil des
années mais ne se développe pas, comme si la cellule de réflexion
qu'il constitue était considérée comme nécessaire, mais également
suffisante.

1. NIRA : Institut de recherches pour l'avancement des sciences.


NOMURA RESEARCH INSTITUTE

Nomura Securities, numéro un des opérateurs japonais et voisin de


Merrill Lynch et de Salomon Brothers au Gotha de la finance interna-
tionale, a satellisé en 1965 son département d'études à long terme.
Ouvert désormais aux clients extérieurs qui sont aussi des terrains
privilégiés d'observation, le Nomura Research Institute, NRI comme
SRI, est devenu sans peine, lui aussi, le numéro un dans son pays. Un
SRI à la japonaise, structuré, discret et puissant.

S'il est un lieu qui illustre de façon expressive et concentrée


l'histoire du Japon moderne, c'est bien le Nomura Research Insti-
tute dont le siège social est à Kamakura. Dans un site millénaire,
étonnamment vert et calme, une route paisible jaillie de la préfec-
ture surpeuplée de Kanagawa, franchit les collines, ralentit aux
pieds du Daitbutsu et s'arrête devant les immeubles hypermodernes
et luxueux du Nomura Research Institute. Porche à colonnes, hall
de cinéma, escaliers de marbre mènent à des enfilades de bureaux.
Tout est calme, silencieux. Des silhouettes furtives passent ; des
tables roulent doucement, chargées de tasses et de théières. Un
immense salon d'accueil offre ses canapés profonds. On est loin du
désordre incroyable des bureaux du MITI, on est loin aussi - bien
que son ombre plane ici - de l'agitation du SRI américain. Nous
sommes dans le think-tank le plus moderne et le plus important du
Japon.
156 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Le poids de l'hérédité

Le NRI est le fleuron du Nomura Group dont le noyau central,


The Nomura Securities Co, Ltd, a coiffé en valeur nette Merrill
Lynch, la Swiss Bank Corporation et le Crédit Suisse-First Boston
et pèse plus de la moitié de J.P. Morgan & Co. Cette maison
prestigieuse a, depuis son origine, privilégié des valeurs qui ont
contribué à son succès et pourraient être gravées au fronton du
NRI.
Dès sa création en 1925, à Osaka, Tokushichi Nomura énonçait
le credo fondateur : la sélection des bons investissements repose à la
fois sur la qualité des informations dont on dispose, sur un effort
constant de recherche et d'innovation et sur l'approche internatio-
nale du marché des capitaux. A cette époque, le courtage des
valeurs au Japon se faisait au petit bonheur et dans le plus grand
désordre. On jouait l'argent des clients sur des rumeurs et les
faillites inopinées en ruinaient plus d'un, ce qui était fort domma-
geable pour la confiance publique. Nomura innova par un travail
de fourmi dans la collecte systématique d'informations sur le ter-
rain : le patron et ses collaborateurs passaient le plus clair de leur
temps à pousser la porte des usines, éplucher livres et comptes,
visiter les ateliers, interroger les dirigeants, les comptables, mais
aussi les ingénieurs et les ouvriers des chaînes de production,
emplissant leurs petits carnets de notes qu'ils reversaient en ren-
trant sur leurs tableaux d'inventaires et de comparaison, ancêtres
des puissants modèles d'analyses d'aujourd'hui.

La toile d'araignée

La quête des références et des opportunités internationales


n'était pas un .voeupieux : un peu plus d'un an après sa fondation,
' Nomura ouvrait un bureau à New York. Un demi-siècle plus tard,
`
NSA, Nomura Securities Inc., devenait (fin 84) membre du New
York Stock Exchange, la première société japonaise à être admise
au saint des saints. Et, dans la foulée, il prenait place dans les
bourses de Boston, Philadelphie, Midwest et Pacific. Porté par le
dynamisme de la zone Yen et du marché asiatique du dollar, il
intervenait dans le placement du premier emprunt de 100 millions
de dollars de la Banque mondiale, ouvrait le marché des euroyens à
la Dow Chemical pour 50 milliards de yens, assistait des clients
norvégiens pour pomper le marché des eurodollars, aidait le gou-
vernement australien à s'alimenter sur le marché du sterling...
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 157

L'Europe lui ouvrait ses portes, à Londres, avec Nomura Interna-


tional Ltd., à Amsterdam où s'installe Nomura Europe N.V., à
Bruxelles, Francfort, Zurich, Genève, Lugano et Paris. L'Asie,
pour sa part est sérieusement quadrillée : Hong Kong, Singapour,
Corée du Sud, Chine, Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Australie,
sans oublier Barhein, au coeur du Moyen-Orient pétrolier, avec
Nomura Investment Banking.

Domestiquer les nouvelles technologies

Férue de recherches, engagée dans le grand jeu international,


Nomura Securities n'a pas manqué non plus le grand virage des
nouvelles technologies. Son attention s'est portée très tôt vers les
secteurs innovants : ordinateurs, satellites, systèmes à ondes courtes,
lasers, fibres optiques, vidéographisme, édition à grande vitesse,
commande orale, digitalisation des données et des images... Vers les
innovations qui transformaient le monde pour en réduire les
dimensions, en faire un village transparent et accessible en temps
réel. Un monde où la mesure et la maîtrise des risques exponentiel-
lement croissants exigeaient le développement de systèmes de
connaissance et de communication de plus en plus performants. Les
ordinateurs ont donc fait leur entrée, dès 1955, à Nomura Securi-
ties. Et le développement de systèmes de communication a suivi :
NEWTON est un projet dont l'objectif majeur pour les années à
venir est de constituer un réseau électronique qui quadrille le.
monde entier ; COMPASS, réseau de transactions « on-line », per-
met, depuis 1983, aux bureaux Nomura de Barheim, Hong Kong ou
Singapour de profiter des décalages horaires pour jouer plus sûre-
ment avec Tokyo où les opérateurs se succèdent dans une veille
permanente de 24 heures sur 24, pour suivre et exploiter les déve-
loppements des marchés dans le monde ; CAPITAL (Computer-
Aided Portfolio and Investment Total Analysis) offre aux analystes
de Nomura, mais aussi aux abonnés extérieurs depuis 1983, l'accès
à une large base de données sur les opportunités d'investissement
dans le bassin Pacifique (sous forme de tableaux, mais aussi de
graphiques en couleurs et même de scénarios comparatifs « What
if ? »).
Les terminaux ont envahi les bureaux de Nomura dans le monde
et les salles des changes où des opérations au quartier général de
Tokyo ressemblent, à s'y méprendre, à une salle de contrôle de la
NASA.
158 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

NRI Conforme

Pour son quarantième anniversaire(avril 1965),Nomura Securi-


ties a filialisésa divisionde recherches,qui comptait une centainede
personnes, en créant NRI. Objectifs :
- sans perdre de vue l'objectif numéro un d'alimenter la
maison-mèreen informations et en prévisionsqui lui permettent de
consolider son développement et ses profils, user de son nouveau
statut indépendant pour constituer une clientèlenationale et inter-
nationale élargie, à la fois pour rentabiliser les ressources en
'
hommes, en moyens et en données, et pour accroître le réseau de
clients potentiels du Groupe et de ses sources d'informations (ne
pas manquer, en particulier, le contrat de recherchespour l'Exposi-
tion mondiale d'Osaka - c'est donc chose faite en juin de l'année
suivante) ;
- se hisser parmi les meilleursmondiaux et établir avec eux des
relations de confiance ;
- ne pas céder à la tentation de se lancer dans des études
basiques et globales ou de se laisser séduire par les problématiques
académiques ;mais servir les intérêts économiques des clients, les
aider dans la formulation de leurs stratégies, la détermination de
leurs politiques et l'amélioration de leur management ;
- ne pas perdre de vue, néanmoins, sa responsabilité sociale
dans la contribution « à un meilleurfutur de la sociétéjaponaise et
de l'humanité ».
Et rester fidèle aux priorités du Groupe :
- collecter le maximum d'informations disponibles ;
- éclairer par la recherche le choix des meilleurs inves-
tissements ;
- penser et agir à l'échelledu monde ;
- coller aux technologiesnouvellesdont l'évaluation continue
assurera la maîtrise et la rentabilisation.

Missionaccomplie

NRI est devenu le premier japonais dans sa branche. Son siège


occupe 17 hectares et 15 914mètres carrés de bureaux et labora-
toires. Il occupe plus de 500 personnes dont les 2/3 sont des cher-
cheurs, dont plus de 120 spécialistes en sciences sociales. Ingé-
nieurs, économistes, juristes, chimistes, spécialistes de sciences
politiques, les intervenants (dont le curriculum vitae est fourni au
client au moment du contrat) sont diplômés des universitésles plus
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 159

prestigieuses du Japon et des Etats-Unis. La formation est un souci


majeur de la direction qui investit sur son personnel : stages dans les
écoles américaines (Stanford, en priorité), voyages, stages en entre-
prises. 50 à 60 % des chercheurs ont un master degree. On fait
souvent appel à des experts extérieurs pour compléter les compé-
tences, et on procède à des échanges de personnel avec le MITI.
Le chiffre d'affaires frise les 100 millions de francs. Le nombre
des contrats traités dépasse les 700. Les plus importants sont de 300
millions de yens, les moins importants de 1 million de yens. Ils
peuvent durer de 1 à 3 ans. 75 % sont réalisés pour des clients
japonais, 25 % pour des étrangers.
La clientèle, hors les départements du Groupe, comprend les
agences gouvernementales nationales et locales, les organisations
internationales, les gouvernements de pays en voie de développe-
ment, les instituts de recherches étrangers et les entreprises natio-
nales ou étrangères (NEC, NTT, Chrysler, Volvo, ITT...). En
dehors des contrats individuels, NRI lance régulièrement des études
multiclients qui accrochent plus facilement les souscripteurs étran-
gers. La dimension internationale est désormais acquise. Nomura
Research International, filiale à 100 % du NRI, couvre l'ensemble _
du Sud-Est Asiatique et tout particulièrement la Chine, où est
implanté un bureau à Shanghai.
Pour le reste, le bureau de New York (installé depuis l'origine) et
celui de Washington ramassent l'information utile sur l'économie
U.S. et l'économie mondiale vue depuis les Etats-Unis, y diffusent
largement les informations sur l'économie japonaise. Le bureau de
Londres, au coeur d'une place financière encore très active, veille sur
l'Europe mais couvre aussi le Moyen-Orient et le réseau de l'OPEP
dont les leaders fréquentent volontiers la City. Des antennes
légères squattent dans toutes les capitales européennes les bureaux
des filiales de la maison-mère. Et le Brésil qui couve en son sein une
capitale japonaise, Sao Paulo, a droit évidemment à NRI Do Brasil,
avenida Paulista, 1499 S/1310.
En outre, NRI a tissé avec l'ensemble des grands think-tanks
mondiaux des relations conviviales, débouchant sur des contrats en
participation.

Le nerf des affaires : l'information

L'acquisition d'informations est à la base du travail de toutes les


équipes. Mais la fonction est trop importante pour ne pas mobiliser
une unité spécialisée : « Information Service and Development
160 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR
'
Department ». On y trouve les ressources classiques d'un service de
documentation international efficace :
. des ordinateurs pour l'analyse et le traitement des informa-
tions de toutes origines, des statistiques officielles, des études
publiées par les autres instituts de recherches, des résultats des
enquêtes auprès du public ;
* des banques de données, dont NRI/E sur les indicateurs de
l'industrie et de l'économie japonaise (3 000 séries aux niveaux
économiques macro et semi-macro) ; en 1981, un accord de coopé-
ration a été passé avec la plus grande banque de données améri-
caine, IDC (Interactive Data Corporation), filiale de la Chase
Manhattan Bank ;
. deux centres de documentation qui regroupent et passent au
crible 2 000 périodiques et rapports, gèrent 100 000 ouvrages, ana-
lysent les comptes rendus annuels de 8 000 compagnies étrangères ;
. une Section pour une meilleure information qui a deux objec-
tifs principaux :
- localiser et exploiter des informations réputées difficilement
accessibles ;
- diffuser les informations significatives extraites de la masse
des informations traitées par le NRI ; elle publie des ouvrages et des
périodiques, dont le mensuel NRI Search ; dans un numéro pris au
hasard, on trouvera une étude sur l'évolution des multinationales,
des approches publicitaires innovantes sur les nouveaux marchés,
une enquête sur l'évolution de la distribution et des pratiques
commerciales au Japon, le résumé d'une étude sur les orientations
de la recherche, les résultats d'un sondage sur le vieillissement de la
population japonaise.

Les prudences de l'excellence


'
Sur le plan méthodologique, le NRI a fait le tour exhaustif des
. outils mathématiques et logistiques, des approches et démarches,
. des systèmes et procédures de ses confrères internationaux. Mais il
.. reste concret, peu sensible à la virtuosité conceptuelle et aux raffi-
'
nements mathématiques, soucieux de réalisme, modeste face aux
incertitudes du futur, décidé à aider ses clients dans leur choix mais
se refusant à le faire à leur place.
« Il est certain que les gens veulent connaître le futur, déclare
Osamu Hayama, directeur du Département des économies indus-
trielles. Nous ne pouvons pas le leur faire connaître, nous ne pou-
vons que les aider à le préparer.
AU PAYS.DES MUTANTSCALMES 161

« Nous faisons des scénarios, comme tout le monde, nous en


proposons chaque fois plusieurs à nos clients, ce qui les trouble car
ils nous demandent toujours de leur indiquer lequel nous choisis-
sons. Mais nous sommes des pragmatiques, c'est le travail sur des
faits concrets qui aide le client dans le choix de sa stratégie. »
Les méthodes de travail aussi sont pragmatiques : bien que super-
outillés, les chercheurs ne croient pas beaucoup à l'utilité de la
modélisation. « Les grands modèles sont totalement irréalistes,
nous faisons seulement de petits modèles adaptés aux problèmes
des clients et choisis avec beaucoup de précaution après des études
et des interviews préalables. Le bon sens, la compétence nous
semblent les meilleurs garants d'une saine interprétation des faits. »
Et l'effort principal est porté sur le rassemblement des faits, de l'état
de l'art, du « climat » de la profession ou des secteurs concernés, des
déplacements perceptibles des marchés, autrement dit sur une ana-
lyse exhaustive et rigoureuse du « présent » pour y reconnaître les
signes des changements plausibles. L'important ensuite est de se
poser les bonnes questions pour tenter d'y apporter les meilleures
réponses en termes de risques et de résultats. L'expérience du NRI
dans l'éventail des nouvelles technologies et plus encore dans leurs
interactions se révèle précieuse pour conduire ce genre d'exercices.

Un échantillon des sujets traités dans les 20 dernières années


donne un aperçu de cette expérience : l'industrie des circuits inté-
grés / la demande pour les fac-similés / la production automobile à
l'Ouest / les marchés mondiaux de TV / les CAD/CAM systèmes /
les robots industriels / le tournant de la bureautique / les dévelop-
pements technologiques dans les services pour l'industrie / les
possibilités de diversification dans la machine-outil / les activités
d'ingénierie aux USA / les secteurs de croissance dans l'équipement
environnemental / les opportunités sur le marché des céramiques /
les stratégies dans le domaine des dérivés pétrochimiques / l'avenir
des polymères / les tendances des demandes d'énergie / la structure
des consommations énergétiques / les comportements des produc-
teurs de pétrole / les utilisations des huiles lourdes / les technolo-
gies de liquéfaction et de gazéification du charbon / la distribution
des produits pétroliers / le conditionnement des déchets atomiques
/ les procédés d'enrichissement de l'uranium / l'analyse des fourni-
tures pour l'industrie atomique / la localisation des centrales
nucléaires / la gestion internationale du plutonium / les énergies
alternatives / le mélange alcool-essence comme combustible / les
stratégies de développement de nouveaux fuels / le développement
de nouveaux centres de loisir / l'environnement commercial des
162 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

cités nouvelles / les tendances dans l'industrie internationale des


' voyages d'affaires / l'impact des aéroports sur le développement
' régional / les projections pour la demande et l'approvisionnement
en viande / les nouvelles technologies et la distribution / les non-
veaux produits dans l'industrie du conditionnement / les critères de
'
choix pour l'implantation d'activités industrielles / la planification
des systèmes de transport / les supermarchés et magasins de proxi-
' mité / les technicologies de la santé / l'eutrophication des eaux / le
recyclage des déchets / la toxicologie et pathologie expérimentale /
les pharmacodynamiques / les cycles métaboliques / les réactions
enzymatiques / les radio-immuno analyses...

Qui fait quoi?


'
Jusqu'en janvier 83, le NRI comportait trois divisions. A cette
" date, il a perdu celle des « Sciences de la Vie », qui a acquis son
autonomie sous le nom de NRI Life Science, emmenant avec elle
plus de 100 collaborateurs. Son activité principale concerne le
contrôle des médicaments et des produits chimiques pour l'agricul-
ture (toxicités générales et spécifiques).
Il reste donc désormais deux divisions, Tokyo et Kamakura,
auxquelles s'ajoute l'inéluctable Ecole de Management qui mobilise
les ressources des experts du NRI mais aussi de la communauté
japonaise des affaires, des universités japonaises et des universités
américaines de Pennsylvanie et de Harvard.

Les affaires, c'est l'argent des autres ..

La division de Tokyo est le prolongement direct de l'ex-


''
département de recherche de Nomura Securities. Spécialisée dans
. '. les problèmes financiers, elle travaille essentiellement pour Nomura
=.. Securities et les membres du groupe Nomura. Ce sont des travaux
, spécifiques, rigoureusement confidentiels, qui concernent moins
.
l'objet de notre étude. Signalons seulement le type de recherches
menées :
- analyse et prévision des tendances économiques et financières
.. japonaises et étrangères ;
' - analyse des tendances du marché de l'argent et des capitaux,
et recherchessur les stratégiesd'investissement en matière d'obligations ;
. - analyse des comportements de l'industrie et des firmes natio-
AU PAYSDESMUTANTS
CALMES 163

nales et internationales et recherche sur les stratégies d'investisse-


ment en matière d'actions ;
- analyse des investissementsen titres, fourniture d'informa-
tions sur les investissementset études sur les systèmesde gestiondes
placements ;
- études pour faciliter lesfinancementsinternationaux, les joint
ventureset autres types d'opérations avec l'étranger ;
- études des problèmes ayant trait à la politique intérieure et
étrangère et aux relations internationales.
Elle comporte six départements :
- surveillance des compagnies cotées sur les grandes bourses
internationales ;
- méthode de gestion des entreprises ayant ou non accès aux
marchés boursiers ;
- affaires internationales ;
- études financièreset des changes ; '
- politiques à moyen et long terme ;
- section d'Osaka qui suit les 450 compagniescotées en bourse
de la région. z

Les affaires des autres

La division de Kamakura entre plus directement dans notre


propos parce qu'elle traite, à l'inverse de la précédente, presque
exclusivementà l'extérieur du groupe.
Elle est structurée en sept départements que nous allons rapide-
ment passer en revue.

ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
C'est un des plus gros chiffre d'affaires de Kamakura à base de
conseil stratégique aux firmes et de conseil en développement
industriel aux agencesgouvernementales.Il s'appuie sur une solide
expériencedans les trois domaines de la science,de la technologieet
de la gestion des entreprises. Il travaille sur les mutations de l'envi-
ronnement économique, l'internationalisation des marchés et les
innovations techniques. Il couvre des secteurs aussi variés que
l'électronique, la mécanique, le traitement de l'information, les
communications, l'automobile, l'espace, la chimie et la pétrochi-
mie, les matériaux, les ressources naturelles, la santé et les
biotechnologies.
164 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Exemples d'études :
. l'internationalisation de l'électronique japonaise pour le
compte de l'association professionnelle correspondante ; ' .
. l'industrie automobile en 1990 (multi-clients) ;
. l'industrie des robots en 1990 (multi-clients);
. les tendances en recherche et développement dans les nou-
veaux matériaux (multi-clients) ;
. les systèmes de contrôle dans l'aviation (pour le gou-
' vernement)...

ÉTUDES SOCIO-ÉCONOMIQUES ..
Son domaine : les changements économiques et sociaux liés aux
, attitudes des consommateurs et au comportement des firmes. Ses
travaux sont axés sur les biens de consommation et les services, sur
les industries tertiaires et leurs marchés, sur les stratégies de déve-
loppement des firmes à moyen et long terme.
Le secteur économique correspondant représentant 60 % du
PNB japonais, on conçoit l'intérêt pour les entreprises en veine de
diversification d'y trouver et d'évaluer de nouveaux marchés et de
nouvelles opportunités d'affaires.

ASSISTANCE A LA GESTION
. ont profité de ce service sur
150 entreprises grandes et moyennes
. mesure qui peut faire l'objet de contrats au coup par coup ou
d'abonnements annuels.
'
. Les principales interventions portent sur:
. la gestion stratégique dans son ensemble ou des diagnostics
'
spécifiques sur les opérations ou les moyens ;
w les stratégies de développement ;
. les stratégies de diversification ;
'
w les stratégies financières ;
. les systèmes de gestion.

'
ÉNERGIE

L'importance de ce secteur pour le Japon, l'abondance des don-


nées quantitatives disponibles à l'échelon mondial et du nombre
..;..:.. d'organismes concernés, les relations d'interdépendance entre les
nations d'une part et les diverses formes d'énergie d'autre part, ont
. conduit ce département à une approche méthodologique tout à fait
classique dans ce domaine de prévisions : l'horizon envisagé y est
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 165

plus lointain que dans la plupart des études du NRI, les modèles
d'analyses et de simulations sont largement utilisés, interviews et
questionnaires nourrissent DELPHI, souvent au placard dans les
autres départements, la multidisciplinarité des équipes qui est de
règle dans la maison est ici particulièrement large : économistes,
experts en management et en relations internationales s'ajoutent
aux spécialistes des différentes énergies, de l'ingénierie des systèmes
et des procédés industriels.

SYSTÈMES SOCIO-ÉCONOMIQUES .
Les études qui y sont conduites sont des analyses, des prévisions,
des évaluations et des programmes concernant le fonctionnement
des systèmes sociaux comme les systèmes régionaux, l'information,
la communication, les transports, la prévention des catastrophes et
les systèmes médicaux.
A titre d'exemples :
. études d'impact et de faisabilité pour des projets de dévelop-
pement régionaux, études de gestion et de financement de ces
projets ;
a analyses de localisation industrielle, choix de mesures pour
attirer les entreprises ;
. études sur les conséquences des politiques gouvernementales
liées au projet INS en matière d'information et de communication .
(rappelons que le marché d'INS est évalué à 120 milliards de
dollars) ;
. analyses et évaluations des nouveaux systèmes d'information
dans les secteurs sociaux, économiques et publics ; étude de concep-
tion et de planification de ces systèmes ;
. études sur l'avenir des systèmes sociaux et des fonctions de ces
systèmes...

DÉVELOPPEMENT RÉGIONALET URBAIN


Il s'agit ici aussi d'un secteur particulièrement sensible au Japon.
La gamme des services offerts est donc particulièrement large, des
études classiques d'analyses et de prévisions aux études de plus en
plus concrètes de faisabilité des projets, de leurs impacts, des pro-
grammes de réalisation, des systèmes de planification et de gestion,
des plans de financement.
166 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

ENVIRONNEMENT

' Troisièmesecteur sensiblepour la Sociétéjaponaise confrontéeà


des problèmes de pollution considérables :le département ne se
contente pas d'études théoriques, simulations et études documen-
taires ; il met la main à la pâte, conduisant des évaluations sur le
terrain et des expériencesde laboratoire. Un département où par
'
ailleurs l'éthique et l'esthétique viennent faire un bout de chemin
avecla scienceet la technique :la volonté de construire une « société
de bien-être » obligeles études sur l'environnement à dépasser les
. seuls objectifsde prévenir ou d'éliminer la pollution ;il convienten
' outre de créer des environnements« luxuriants où la beauté accom-
pagne la sécurité ».
La « sociétéde bien-être» estune préoccupationsous-jacenteaux
travaux des compagnies japonaises et tout particulièrement des
sociétés qui travaillent sur le futur. Parfois relevant davantage du
discours incantatoire quand il y a beaucoup de yens en jeu, mais
toujours présente. Le NRI ne pouvait pas manquer d'y consacrerde
nombreuses études ;l'une d'entre elles, « Le Japon en route pour le
XxIesiècle »,exécutéeen 1978pour le NIRA (National Institute for
Research Advancement, vitrine de la recherche scientifiquejapo-
naise) illustre bien la volonté d'entraîner la collectivitéenthousiaste
vers un futur idylliquepar les voies- déjà choisies- des technolo-
gies triomphantes. Elle vaut qu'on s'y arrête un dernier instant.

La nouvelleabondance
« On doit espérer que le niveau d'éducation élevé, les promesses
des technologieset la flexibilitéde nos démarchessauront être mises
à profit pour paver notre chemin vers de nouvelles formes
' d'abondance. »
La civilisation nouvelle promise aux « animaux économiques»
... qu'ont été les Japonais de ce demi-sièclese construira sur 5 nou-
''
. veaux piliers :une croissancebien équilibrée,la prise en compte de
'
valeurs fondamentales enfin triomphantes, la flexibilitéà tous les
. niveaux, de l'individu à la nation, la sécuritéassuréepar la satisfac-
tion harmonieusede la multiplicitédes revendications,une position
éminente du Japon dans une communauté internationale pacifiée.
Les valeurs fondamentales ainsi appeléesà triompher sont la paix,
' l'abondance, le progrès, la liberté, l'harmonie, l'égalité, la stabilité
économique,la participation, la justice, la sécurité,l'indépendance,
un niveau d'existence élevé, le sens des responsabilités internatio-
nales et le bien-être.Ce bien-être(welfare)qui doit donner à la viesa
AU PAYSDES MUTANTSCALMES 167

qualité, repose sur : des revenus et une épargne suffisants, un travail


qui satisfasse les aspirations individuelles et qui rapporte, un loge-
ment vaste et assez de meubles pour le rendre confortable, de
l'amour en suffisance, une existence paisible sans ennuis, une vie
heureuse, un environnement accueillant, une vie spirituelle riche
permettant de s'adonner aux plaisirs de la peinture et de la musique,
une existence libre et variée, la pratique régulière des sports et
l'accès à une large gamme de loisirs, l'accès facile aux opportunités
de formation continue, la possibilité de se livrer à ses passe-temps
favoris et, bien sûr, la santé (NRI, août 1978).
Que, dans cet exercice, le Nomura Research Institute se limite à
un essai prospectif ou qu'il participe de l'effort collectif des déci-
deurs japonais pour façonner un futur et le vendre à leurs conci-
toyens et à leurs partenaires internationaux, on se prend à rêver
d'être japonais, à condition que le futur se laisse faire.
7.

L'ESPOIR QUI VIENT DU FROID


SECRÉTARIAT SUÉDOIS D'ÉTUDES
SUR LE FUTUR

La Suède est un pays de longuepratique démocratique ;elle a


intégréles étudessur le futurcommeunedescomposantesnormalesde
cette pratique.
« Les humanistesde Stockholm» aidentà la préparation des déci-
sions parlementaires, mobilisent les chercheurs, et sensibilisentle
grand publicau longtermeet aux questionsdécisives pourleur avenir..;
tout en essayant d'éviter que les étudesprospectivespassent sous la
domination totale des technocrates et en se consacrant essentielle-
ment aux problèmesde société.

Depuis la fin des années 60, la Suède manifeste un intérêt crois-


sant pour les questions de prospective, comme en témoignent plu-
sieursprojets et initiativesprivéesd'organismestels que l'Académie
suédoise des scienceset techniques, et le Conseil nordique.

Choisir un avenir

En 1971, pressentant la crise proche, Olof Palme, le Premier


ministre, charge Alva Myrdal, qui fait alors partie du gouverne-
ment, de présider un groupe de travail dont la tâche est « d'explorer
et d'évaluer les méthodes et les procédures des études sur le futur en
cours en Suède et à l'étranger, de dresser un inventaire de la
demande nationale, de suggérer des mesurespour améliorer l'édu-
cation et la formation des chercheurs dans ce domaine ».
L'idée d'Olof Palme était que les représentants de la population
- les 349 députés élus - et la population elle-même,au travers du
172 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

mouvement associatif,des écoles,des municipalités,ne pourraient


appréhender et résoudre lesproblèmesde la vie suédoisequ'à partir
d'une évaluation des futurs possibles de leur pays. La Suède ne
disposait pas d'un système de planification centralisé comme la
France ou les Pays-Bas,théoriquement chargé d'ausculter le pré-
sent. En l'absence d'une doctrine, il semblait opportun d'explorer
des voiesconcrètespour fournir aux législateurset aux citoyensdes
éléments d'information.
Olof Palme concluait : « Des vues erronées sur l'avenir, propa-
gées de diversesfaçons, peuvent modeler l'opinion publique d'une
manière telle qu'il y a danger de voir se développer un certain
fatalisme en ce qui concerne les questions touchant au développe-
. ment des
pays et des populations, alors que ce sont les citoyens
eux-mêmesqui doivent déterminer le développementfutur de notre
société...
« Il est important et nécessaired'étudier nous-mêmesl'avenir, car
il nous concerne autant que le monde dans lequel nous vivons. Les
' petits Etats peuvent ainsi mobiliserl'opinion en faveur de solutions
de rechange applicablesà l'avenir du monde. »
Le groupe de travail alors constitué produit un rapport percutant
sous le titre « Choisir un avenir ». Ce rapport soulignel'interdépen-
dance des nations, l'obligation d'appréhender globalementles pro-
blèmes vitaux de la Suède, et la nécessité d'avoir une approche
prospective systématiquede ces problèmes.
Il précise les différentes fonctions des études sur le futur,
notamment :
- fournir des données qui permettent de construire des plans à
long terme et améliorer ainsi la planification ;
- renforcer le processus démocratique, grâce à la participation
. active du public aux côtés des groupements appelés à faire des
études spécifiques et associés aux projets de recherche ;
- les recherches
développer interdisciplinaires ;
- l'utilisation de la science dans l'élaboration de la
promouvoir
politique et celle de la politique dans la recherche;
- introduire de la créativité dans tous les débats ; -
- résoudre les problèmes vitaux de la société ;
. - tester les possibilités d'un petit pays dans l'environnement
international actuel.
« Choisir un avenir », à peine sorti des presses, est diffusé auprès
. des administrations, des agences gouvernementales, et de nom-
. breuses organisations publiques et privées. Le débat qui suit sa
. à
publication débouche rapidement sur la création d'une structure
la suédoise, réaliste et légère : le Secrétariat d'études sur le futur. Il
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 173

aura pour mission essentielle de fournir aux décideurs publics, dont


les membres du Parlement, mais aussi à l'ensemble des citoyens, les
informations déterminantes sur les futurs plausibles.
Sa structure : une équipe sans hiérarchie de 3 à 4 praticiens de la
recherche, assistée de 2 secrétaires. L'animateur jusqu'en 1984, en
est Gôran Bâckstrand, la quarantaine, juriste de formation,
enthousiaste et convaincant. C'est un technicien de l'environne-
ment, une bonne école pour le futur. A ses côtés, au démarrage,
Mans Lônnroth, mathématicien et ingénieur, plus tard, Thomas
Fürth, historien.
Le Secrétariat dépend tout d'abord du groupe consultatif parle-
mentaire, des services du Premier ministre, puis à partir de 1975, du
ministère de l'Education Nationale. En 1980, il est rattaché à la
Commission suédoise de la planification et de la coordination de
la recherche, organisme qui dépend également de l'Education
nationale.
Un comité exécutif de 17 membres, composé de parlementaires
de tous les partis, de représentants des grands secteurs de la
recherche et de représentants des organisations professionnelles,
exprime ses demandes en information prospective, puis, à partir des
propositions que lui fait le Secrétariat, il détermine les sujets
d'étude, jugés essentiels pour une société moderne à ce jour : le
travail dans le futur ; la Suède dans la société mondiale ; ressources
et matières premières ; énergie et société ; les soins dans la société ; la
Suède dans le nouvel ordre économique international ; prévision et
planification politique pour le futur ; la société vulnérable ; les
communications humaines ; la forêt et la société ; les communes et
l'avenir (en cours) ; changements des valeurs dans la société sué-
doise (en cours) ; l'Europe et la Suède (en cours également).

Les modes de vivre sont plus importants que les modes de produire

Depuis l'origine, les recherches restent toujours plus axées sur les
modes de vivre que sur les modes de produire, sur les problèmes de
société plus que sur les problèmes de sciences et de techniques. Et
quand ces derniers sont analysés, c'est toujours en fonction de leurs
impacts sur la vie des hommes, ce qui est conforme à la mentalité
suédoise mais également au mouvement créé dans les années 60
autour de la Fédération mondiale des études sur le futur (World
Future Studies Federation), dont le Secrétariat fait partie. La
WFSF est née en 1962 comme alternative à la Rand Corporation à
174 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

dominante technologique spécifiquement américaine, et à ses


approches jugées un peu trop martiales.
Les programmes sur chaque thème se développent sur 3 ou
4 années. Au début plusieurs programmes étaient conduits de front,
désormais on se limite à 2. Outre les permanents, ils mobilisent, tout
le temps qu'ils durent, une demi-douzaine de chercheurs de diffé-
rents instituts, en contact constant avec un membre du Secrétariat.
Cette procédure permet à ce dernier, malgré la modestie de ses
moyens (environ 5,5 millions de francs par an), de mener des
recherches importantes et de qualité. Pour chaque sujet sélectionné,
une unité de travail interdisciplinaire est constituée. Elle s'installe à
proximité des bureaux du Secrétariat et travaille en liaison perma-
nente avec lui. La première étape est un vrai travail collectif, les
membres du groupe discutent avec passion, essaient de trouver une
plate-forme d'accord et de départ, et lorsqu'ils sont au clair les uns
avec les autres, rédigent la problématique telle qu'ils l'envisagent,
ainsi que le programme de travail.

La Suède dans la société mondiale

Dès l'origine ce type d'approche a été mis en oeuvre. Ainsi pour le


programme « La Suède dans la société mondiale », qui a attiré
l'attention nationale et internationale des prospectivistes, Bo
Huldt, spécialiste des relations internationales, Thomas Hôrberg,
homme des sciences politiques, Svante Iger, économiste, Rune
Johansson, historien, Henming Rodke, météorologiste, sont réunis
sous la direction du professeur Sven Tàgil, spécialiste des recherches
sur les conflits empiriques. Le Secrétariat donne son accord avec
pour consigne d'explorer systématiquement les différentes voies
possibles d'évolution du système international, et de situer la Suède
dans chacune d'elles, pour y mesurer sa marge de manoeuvre éven-
'
tuelle et ses possibilités d'infléchir son futur.
Dans un premier document immédiatement publié, les objectifs
de l'étude, les postulats de base des chercheurs sont clairement
posés : il ne s'agit pas de coloniser l'avenir, mais d'analyser et
d'évaluer ses différentes configurations possibles en fonction des
intérêts propres de la Suède. On commence pour cela à réunir le
maximum d'informations disponibles, aux plans national et inter-
national. Un inventaire des impacts qui devront être analysés est
. déjà proposé (écologiques, économiques, culturels...). Est affichée
, également une position ferme sur deux points clés : en référence au
- conflit classique volontarisme/déterminisme, le camp choisi est
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 175

celui de l'être humain acteur de son destin ; on fera, d'autre part,


largement appel aux méthodes des sciences sociales.
L'appel à la coopération des organismes publics et privés comme
des individus n'est pas un rituel creux ; il va effectivement drainer
des participations multiples et conduire à l'ouverture d'un véritable
débat politiques-chercheurs-grand public. C'est alors que com-
mence le travail en profondeur, réparti entre les chercheurs qui sont
amenés à solliciter le concours des spécialistes extérieurs et qui
publient leurs travaux respectifs sous forme de rapports intermé-
diaires. Ce sont notamment, en 1976 et 1977 :« Le futur est interna-
tional et la société globale » ; « La dépendance écologique de la
Suède » ; « La Suède vue de l'extérieur » ;« L'internationalisation de
l'économie suédoise ».
Couverture noire glacée, illustré, le rapport final, « La Suède
dans la société mondiale - spéculations sur le futur » présente en
1978 les conclusions de la recherche. Ce document de synthèse livre
les clefs imaginées pour l'avenir. Le modèle de travail choisi est
expliqué à partir des quatre variables retenues au départ : conflit/
coopération ; internationalisation/désinternationalisation. A par- .
tir de là, et en donnant plus ou moins d'importance à ces tendances,
en les combinant diversement, les quatre leaders de la recherche
vont développer quatre scénarios individuels.
Ainsi le scénario du « nouvel ordre » de Svante Iger décrit une
évolution vers une internationalisation et une coopération condi-
tionnées par les facteurs économiques ; il envisage la mise en oeuvre
d'un accord pour assurer au tiers monde, par l'augmentation de la
production, le minimum vital qui permette d'éviter les conflits.
Le scénario de Bo Huldt prend en compte les tendances histori-
ques lourdes. Il propose une « communauté des pays développés »
et un équilibre reposant sur une gestion coopérative des conflits,
conflits Est-Ouest (guerre civile des riches) et conflits Nord-Sud (la
révolte des pauvres).
Thomas Hôrberg - qui utilise l'analyse de systèmes - dessine
une planète où les Etats se renforcent, où chacun peut détruire les
autres et où chacun peut être détruit par les autres : scénario de la
désinternationalisation et du conflit ou scénario du « liberum
veto ».
Enfin, Rune Johansson imagine le « monde des petites unités »
regroupées en fédérations, monde de désinternationalisation et de
coopération, où l'accent est mis sur les facteurs culturels.
Dans chaque cas, le point de départ du scénario se situe sur un
plan général pour aboutir progressivement à l'exemple suédois.
Dans le dernier chapitre, la perspective est inversée, et la Suède
176 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

devient le point de départ. Face aux voiesouvertespar les différents


scénarios, SvenTàgil examinealors trois possibilitésd'avenir :une
Suède en sécurité, une Suède prospère et une Suède axée sur la
solidarité internationale. D'après Gôran Bàckstrand : « L'histoire
de ce projet est exemplairede la façon de travailler du Secrétariat :
. une autonomie totale par rapport aux autorités de tutelle ; une
équipe interdisciplinaire et soudée, contrôlée mais ouverte aux
interventions extérieures ; une approche méthodologique rigou-
reuse et très humaniste dans le même temps. Des propositions de
futurs possiblesplutôt que de futurs plausibles,une clarificationdes
débats, plutôt que des recommandations. Enfin, et ceci est à souli-
gner, une intention pédagogiqueréelle,nous ne faisonspas d'études
pour qu'elles restent dans les tiroirs. »

'
La forme autant que le contenu

Gôran Bâckstrand insisteparticulièrementsur cette missiond'in-


. formation dont le Secrétariat est investi : « Nous avons toujours
accordé autant d'importance à la forme qu'au contenu de nos
' travaux. Si nous voulionsque nos recherchessoient utiliséespar des
' gens submergéset de formations très hétérogènes,il fallait que nos
'
publications soient accessibles,claires,plutôt agréablesà lire. C'est
' pour cette raison qu'un journaliste veilletoujours à la lisibilitédes
textes définitifs et les réécrit si nécessaire.Il est en outre impliqué
. dans tout le processus d'élaboration de l'étude et incite sans cesse
. les chercheurs à formuler clairement leurs idées.»
. Le programme initial, les rapports intermédiairesqui vont jalon-
ner toute la recherche, et le rapport final ne sont pas seulement
communiqués systématiquementaux parlementaires, ils sont à la
disposition permanente du public. Pour chaque projet, un abon-
nement est proposé pour un prix modique voisin de 50 F. On
compte parmi les 10000 souscripteurs (ce qui correspondrait pour
la France à près de 70 000abonnés), des firmes privées, des minis-
tères, des municipalités,des associations,des écoles,des bibliothè-
. ques, des particuliers. Chaque rapport final est confié à un éditeur
'
qui le diffuse par les voies commerciales normales, à un prix de
détail variant de 50à 100F. Le rapport sur l'énergie,par exemple,a
été diffusé en 20 000exemplaires(ce qui représenterait proportion-
nellement 140 000exemplairespour le marché français). La presse
fait toujours un large écho à ces travaux.
. En parcourant les productions successivesdu Secrétariat sué-
. dois, on est frappé par la finessedes analyses,par leur rigueur, leur
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 177

intelligence, leur honnêteté. Certaines conclusions recoupent des


points de vue assez communément exprimés dans plusieurs autres
pays mais il y a, à côté, un foisonnement de trouvailles, d'éclairages
nouveaux sur la vie des sociétés contemporaines, sur leurs méca-
nismes cachés qui rendent leur lecture instructive et passionnante. Il
nous a paru souhaitable d'en rendre compte sommairement dans
l'ordre de leur parution. Le lecteur pressé pourra faire son choix
parmi les titres proposés.

La famine n'est pas un problème d'alimentation

« Ressources et matières premières. » '


Cette étude démarre dans le climat créé par le cri d'alarme, le
« halte à la croissance » du Club de Rome, l'intérêt nouveau porté
aux problèmes des ressources et des matières premières après la
crise pétrolière, ainsi qu'à ceux du développement, et la conviction
qu'il faut construire un nouvel ordre international. L'équipe de
base est constituée d'un économiste spécialiste des problèmes des
pays en voie de développement, Staffan Sohlman, directeur du
projet, d'un homme des sciences sociales ayant une expérience des
négociations internationales, d'un spécialiste des minerais, d'un
historien de l'économie et d'un physicien spécialiste dans l'évalua-
tion des options technologiques. Plusieurs experts, essentiellement
universitaires, prennent part au projet.
Après l'élaboration de plusieurs scénarios utilisés pour évaluer la
situation globale des ressources dans l'avenir, les chercheurs
concluent : « Globalement, les limites physiques des ressources ne
devraient pas constituer un problème majeur au cours de cette fin
de siècle. Au contraire, le niveau de vie de chacun dépendra du
problème posé par la répartition du pouvoir politique et des reve-
nus. Ce sont les structures sociales et institutionnelles actuelles qui
engendrent la famine car les capacités globales de production, en
termes purement physiques, permettent, dès aujourd'hui, de sub-
venir aux besoins fondamentaux des populations. L'évolution des
perspectives d'avenir, en ce qui concerne les ressources, dépendra
avant tout des actions entreprises par les individus, les organisa-
tions et les gouvernements. » .
178 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Le nucléaireet le solaire incompatibles

L'étude prospective « Energie et Société» estdécidéeau cours de


l'automne 1974,au plus fort du débat sur la politique énergétique,
et sur l'énergie nucléaire. Plusieurs questions sont soulevées, zon
particulier :le rapport existant entre l'énergieet le PNB, l'énergieet
l'emploi, les consommations énergétiques nécessaires à la lutte
contre la pollution, les interactions entre les structures de l'approvi-
sionnement en énergie de substitution et les structures sociales
globales.C'est alors en Suèdel'époque du projet de loi sur l'énergie,
présenté en 1975, qui établit clairement la nécessité de disposer
d'une politique énergétique laissant la porte ouverte à un certain
nombre d'options à long terme dans le domaine de l'approvision-
nement, qui permette à la fois une Suède nucléaire et une Suède
solaire.
Le projet étudie les processus de décisionà l'œuvre en matière de
politique énergétique, évalue l'origine des choix en matière de
sources d'approvisionnement ainsi que leurs implications. Alors
: que l'option nucléaire exigeune forte autorité centrale, aussi bien
pour la production d'électricité que pour le contrôle de l'emploi du
combustible, pour construire une Suède solaire il faut au contraire
renforcer la capacité des autorités locales en matière d'énergie. Il
existe donc des contradictions qui entament la crédibilitédes choix
officiels.

'
Un dieu déchu :le travail
« Le travail dans le futur » identifie les changements intervenus
dans la vie professionnelleen Suède :participation des travailleurs
aux décisions, accession progressive des jeunes à tous les postes,
influence des nouvellestechnologiessur la déqualification, conflit
du travail, rôle dans la vie de l'individu. Il étudie la fragilité de la
Suède (qui exporte plus de la moitié de sa production industrielle)
dans la compétition internationale et souligne la nécessité d'aug-
menter le niveau d'instruction et de qualificationdes travailleurs.Il
ouvre le débat sur la vieprofessionnelledans une sociétéoù certesle
travail est moins dur que par le passé mais où il s'intègre moins
systématiquementà la vie et n'en constitue plus l'élément essentiel.
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 179

Un projet de société

L'étude sur « l'assistance » (care en anglais) a mobilisé pendant 4


ans une demi-douzaine de chercheurs et un groupe d'étude consti-
tué d'experts. Le premier projet de présentation,Care in Society,
décrit les fondements de la recherche et ses orientations. Care, c'est
le soutien et l'assistance nécessaire aux individus pour assurer leur
bien-être, pour promouvoir leur développement personnel, et pas
seulement celui des jeunes, des vieux, des malades et des déviants. Il
s'agit d'un véritable projet de société construit en liaison avec le
grand public, à partir d'une analyse des limites du Welfare State et
des besoins des individus.
« Chaque homme a besoin qu'on ait besoin de lui » (Everybody
needs to be needed) et l'équilibre de chacun dépend de son insertion
sociale, de ses relations avec les autres. L'appauvrissement, la rup-
ture de ces liens, peut rendre « malade ». Une conception globale de
la santé mentale et physique émerge tout au long de l'étude jalonnée
de nombreux travaux sur les coûts, les comportements, les struc-
tures d'organisation. « Assistance et bien-être à la croisée des che-
mins » (Care and welfare at the crossroads) est le rapport final qui
résume les analyses et les recommandations du Secrétariat. Il a été -
discuté dans toute la Suède, fourmille d'idées et de suggestions pour
l'avenir, et développe un scénario volontariste mais plausible pour
l'an 2000.
Le Welfare State, qui peut de moins en moins assumer ses charges
financières, ne peut de toute façon pas régler les problèmes du
nombre croissant de personnes seules (elles sont passées de 20 à
33 % de 1960 à 1970), des personnes âgées (d'ici la fin du siècle le
nombre des personnes de plus de 85 ans va augmenter de 60 %), ni
les coûts croissants de la médicalisation et de l'alcoolisme. En
20 ans, les dépenses médicales ont sextuplé, les taxes locales doublé,
l'emploi dans les secteurs de l'assistance augmenté de 500 000 per-
sonnes ; les dépenses sociales sont passées de 15 à 33 % du PNB et
devraient quadrupler d'ici la fin du siècle, et on s'attend à ce que 100
à 300000 « jobs » disparaissent. Or, la crise de « l'assistance » peut
être résolue si on cherche les solutions à la source des maux,
c'est-à-dire en termes de prévention ; si on responsabilise tous les
citoyens et si ceux-ci, de façon informelle ou à l'intérieur d'organi-
sations volontaires, se mettent à exercer davantage d'influence que
les professionnels. C'est parfaitement compatible avec l'évolution
des conditions de travail, avec la diminution du temps de travail
(questions qui sont largement traitées) et avec les nouvelles techno-
logies de la communication et de la santé qui permettent la décen-
180 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

tralisation des soins. The year 2006- Sweden décrit le scénario jugé
à la fois plausible et souhaitable par le Secrétariat. Après une
, période difficile de compétition internationale, d'augmentation du
chômage, et d'un faible taux de croissance, la Suède a introduit la
journée de travail de 6 heures et le chômage a disparu ; calculateurs
et robots ont supprimé les tâches difficiles ; la consommation indi-
'
viduelle commence à augmenter. La création dans les années 80
d'une Care commission fait maintenant sentir ses effets. Son rôle est
"'
d'assurer la mobilité de la main-d'oeuvre et son ajustement à l'offre,
en assurant l'intégration sociale des personnes déplacées géogra-
phiquement. De ce fait, elle a vigoureusement agi en faveur de la
division des municipalités en petites unités, en faveur de l'égalisa-
: tion des taxes entre les subdivisions administratives et en faveur de
." la gestion autonome des aires d'habitation, de travail, d'éducation,
. des nurseries et des organisations d'assistance. Elle a également
développé des allocations et des prêts pour favoriser les résidences
collectives, créé des services civils qui remplacent, lorsqu'on le
souhaite, le service militaire.

Ce qu'on ne vous dit pas sur le développement

« La Suède dans le nouvel ordre économique international » est


une remise en question des aides et des discours des pays développés
. vis-à-vis des pays en développement, et une sensibilisation des
' citoyens suédois à la nécessité de participer à un nouvel ordre
économique international, ce qui ne va pas sans accepter des
. mesures qui modifieront leur vie de tous les jours.
« La vérité nue consiste à affirmer qu'à moins de changements
profonds dans les modes de consommation des pays riches, tous les
. pieux discours sur un "nouvel ordre économique international" ne
sont que pures balivernes », écrit Gunnar Myrdal.
' Le projet se compose d'une analyse du débat international qui
comporte :
".. - un examen des demandes et des propositions formulées par
les pays en voie de développement et des études prospectives inter-
nationales disponibles sur le sujet ;
- un débat sur l'impact du nouvel ordre économique national
sur la Suède, et son influence sur la politique suédoise.
,
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 181

Plus vous êtes moderne, plus vous êtes vulnérable

La complexité de la société moderne, industrielle, la prédispose


aux crises, aux accidents, on la dit vulnérable. Le terme a été utilisé
d'abord pour certains systèmes techniques par le mathématicien
italien Roberto Vacca qui, en analysant la société contemporaine,
étudie la vulnérabilité du système techno-économique qui la tra-
verse tout entière et régit la vie de tous : électricité, transport,
distribution, approvisionnement en eau. Plus ces systèmes devien-
nent compliqués, plus ils dépendent les uns des autres, plus ils sont
difficiles à diriger et à contrôler, plus ils sont fragiles. Dans l'étude
suédoise, plusieurs de ces systèmes sont étudiés : technico-
administratifs (traitement de données), écologiques (la Baltique par
exemple), sociaux (une population locale, une minorité linguisti-
que). Les systèmes ont des fonctions précises. Ainsi pour les ban-
ques de données, il s'agit de stocker et de traiter l'information. Si
une partie de l'information est retirée de la mémoire ou incorrecte-
ment traitée, il y a perturbation dans le fonctionnement : le système
est vulnérable. La vulnérabilité d'un système peut être décrite en
termes de dépendance.
Ainsi, l'approvisionnement en nourriture de la Suède est vulné-
rable car l'agriculture suédoise dépend de nombreux facteurs
externes. Ainsi la Suède est fortement dépendante de l'extérieur
dans le domaine des ordinateurs : du même coup, la production
industrielle, l'administration, la recherche sont vulnérables à toutes
les perturbations dans les relations étrangères qui affectent les
ordinateurs. Des améliorations de bien-être ont souvent provoqué
une vulnérabilité plus grande. L'assistance sociale organisée par
l'Etat a souvent remplacé la solidarité entre voisins, sans pouvoir
remplir les fonctions sociales de cette dernière. Quel degré de vulné-
rabilité peut accepter une société ? C'est un choix politique. Faut-il
préférer une vulnérabilité liée à la technologie, ou une vulnérabilité
sociale, ou écologique ? Dans le cas où une vulnérabilité est prévue,
il faut envisager un débat pour trouver les bonnes réponses. C'est ce
qu'a fait le Secrétariat à partir de l'étude minutieuse de quelques
systèmes clés.

Les maquettes suédoises

« Prévision et programmation politique pour le futur. » Dans


cette étude entreprise sur 2 ans (achevée en 1982), la fonction et les
caractéristiques du Secrétariat sont parfaitement illustrées. A partir
182 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

du constat de la nécessaire remise en question du modèle suédois


qui a fait son temps, du nécessaire rééquilibrage des fonctions du
Welfare State et de la libre entreprise ; à partir d'une analyse minu-
tieuse des scénarios connus sur un nouveau modèle suédois, et de
leurs contradictions, les chercheurs de Stockholm « soufflent » aux
politiques un scénario alternatif à la fois sage et hardi, intégrant le
maximum de traits propres au génie suédois, compatible avec les
aspirations sociales nées d'une longue tradition social-démocrate,
et avec les contraintes économiques : le scénario A, comme Alterna-
tif, comme Activité..., avec comme fondement une responsabilité
accrue des individus. Le principal élément de ce scénario est l'exten-
sion du secteur informel - « l'économie blanche ». Toutes les acti-
vités (sociales, politiques, économiques) qui pourraient « recaptu-
rer » l'économie blanche sont analysées, avec les solutions qu'elles
peuvent apporter par rapport aux voies tracées par ailleurs, aussi
bien par les libéraux, les sociaux-démocrates ou les propositions
venant de l'étranger (comme celles du Boston Consulting Group)
qui toutes se rejoignent pour tracer un modèle traditionnel d'éco-
nomie mixte, internationalement dépendant. Ce modèle A rompt
avec toute une tradition du travail payé pour tous, de la responsabi-
lité totale de l'Etat, et d'une certaine uniformité. Il respecte cepen-
dant la forte permanence des mouvements populaires en Suède
(trade-unions, mouvements coopératifs, association de volontaires)
sans lesquels l'ancien modèle n'aurait pas existé et sans lesquels
aucun modèle alternatif n'est possible. Il respecte aussi une certaine
idée suédoise du travail et de l'effort qui peut sous-tendre des
alternatives économiquement plus saines et plus humaines que les
alternatives post-industrielles classiques.

270 communes et leur avenir

,. A partir de 1983, le Secrétariat a pratiquement été absorbé par un


programme de grande envergure, « Les communes et l'avenir », qui
correspond bien à sa philosophie de décentralisation et d'autono-
misation des citoyens. Trois domaines privilégiés : l'économie et
l'emploi, l'action sociale, l'action culturelle. Certaines études sont
effectuées en collaboration avec les communes, d'autres sont faites
par les communes seules, avec le soutien d'un comité central dont le
siège est à l'université d'Uméa.
Les premières analyses montrent que les communes auront de
plus en plus de difficultés à répondre aux attentes des citoyens, en
particulier au niveau de l'emploi. Par ailleurs le déficit budgétaire
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 183

de l'Etat et les problèmes de financement public se répercuteront


sur la situation économique des communes et leurs services. L'évo-
lution démographique, l'augmentation du nombre des personnes
âgées et des foyers d'une personne accroîtra sensiblement le poids
des charges. La situation comportera cependant des aspects posi-
tifs : ces effets peuvent inciter la population à se mobiliser pour
créer des emplois, pour assurer des systèmes de prise en charge,
pour animer la vie culturelle, pour redonner de l'essor à la démocra-
tisation sur le plan communal.
Le montant des frais directs du projet s'élève au total à environ 8
millions de couronnes.
Le résultat de l'ensemble des travaux qui seront publiés sous
forme de rapports partiels et d'un rapport de synthèse devrait faire
l'objet d'une campagne publicitaire et devrait non seulement
contribuer à une meilleure connaissance de la situation actuelle
mais aussi des limites et des possibilités de l'évolution à long terme.
Il devrait y avoir des retombées pratiques immédiates telles que la
création de nouvelles activités, des changements dans l'organisa-
tion, des réaffectations de ressources, des modifications de plans.

Le pouvoir aux « forties »

« Changements de valeurs dans la société suédoise » vient de


s'achever.
Lorentz Lyhkens, directeur du projet, justifie ainsi sa démarche :
« Les changements de valeurs collectives provoquent d'importantes
tensions sociales. C'est ce qui s'est passé dans les dix dernières
années. C'est ce qui se passe encore. Pouvait-on prévoir à l'avance
cette évolution ? Est-ce que les gens gardent toute leur vie les mêmes
valeurs ? Est-ce que de nouvelles valeurs sont seulement introduites
par les nouvelles générations? Les décideurs, les planificateurs ont
du mal à saisir ces phénomènes et nous savons, essentiellement
depuis les années 70, combien il est nécessaire d'éclairer les interac-
tions entre les valeurs et les mesures prises par les responsables.
Nous essayons donc de prévoir les changements de valeurs dans la
société. »
Cette étude comporte un grand nombre d'essais dont deux ont
été traduits en anglais. Dans « Travail rémunéré, ordre social et
idéologie », Anna Christensen montre comment le travail rémunéré
constitue le pilier de notre société (plus que l'économie de marché
ou la démocratie ou la famille) et les contradictions et paradoxes
qu'il génère. En effet, sa productivité croissante et les contradic-

>
184 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

tions qui en résultent (comme le chômage croissant), annonce la


. dissolution d'un type d'ordre social. L'auteur compare ensuite le
. travail salarié et le travail volontaire. Elle conclut : « La planifica-
tion du changement est devenue le mot d'ordre général, mais il y a
en soi une contradiction dans ces termes. L'idéologie de la planifi-
cation est de maintenir l'ordre établi, planifier c'est partir de ce qui
existe, ici la société salariale. Tout changement réel dans cette forme
sociétale doit constituer une brèche dans le système salarial. Tout
changement ne peut provenir que des craquements et des tensions
de la société, et des groupes non conformes au système de valeurs
dominant. Il ne peut que s'effectuer progressivement dans le quoti-
dien, et personne ne peut savoir ce que sera le nouvel ordre social. »
Dans « La génération des années 40 », Ludvig Rasmusson
(auteur d'un livre sur l'histoire du rock) montre comment les
valeurs et les modes de vie dominants en Suède sont liés à l'évolu-
tion du groupe de pression puissant que constituent les forties. Ce
sont les circonstances dans une vie qui entraînent un changement
dans les valeurs et pas l'inverse (on ne change pas de job parce qu'on
a changé de valeurs, mais parce qu'on a changé de job on est amené
à changer de valeurs). Si les circonstances de vie de tout un groupe
changent, les valeurs de ce groupe changent ; si le groupe est leader
.. d'opinion, ses valeurs nouvelles se diffusent. C'est le cas pour la
génération des forties qui constitue actuellement la plus importante
en Suède et dont l'ensemble de la Suède a largement suivi l'évolu-
tion, la jeunesse, l'accession à l'âge adulte et le vieillissement : rock
des années 56 (ils étaient teenagers), révolte de 1968 (ils étaient
étudiants), sagesse des années 70 où les forties se mariaient, avaient
. des enfants, trouvaient des métiers. A l'heure actuelle, ils débattent
de l'éducation et les relations parents-enfants. Que peut-on pré-
voir ? La génération des forties abordera le « troisième âge » à la fin
du siècle. Le respect pour les personnes âgées devrait croître, il est
'
tentant d'imaginer un mouvement de retraités brandissant leur
canne, mais on peut aussi penser que cette génération ne vieillira
.. jamais dans la mesure où le vieil âge ne fait pas partie de son
idéologie. Elle aura du mal à quitter le pouvoir et aura peut-être
repoussé l'âge de la retraite à 70 ou 80 ans.

Médaillé de la Rand

Comme on vient de le voir, le Secrétariat suédois est donc resté


dans son esprit et dans ses méthodes fidèle à ses intentions initiales :
éclairer, aider les politiques sur des problèmes de société. L'utilisa-
L'ESPOIRQUI VIENTDU FROID 185

tion importante qu'il fait des sciences sociales n'exclut absolument


pas la maîtrise qu'ont les chercheurs des techniques de prévision.
Dans les analyses, dans les projections, dans les scénarios, les
instruments disponibles, mathématiques et informatiques, sont uti-
lisés lorsque cela est nécessaire pour tester des séries, vérifier des
hypothèses, identifier des tendances et leur évolution.
Le Secrétariat a été soumis à une évaluation confiée à la Rand
Corporation par le Conseil Suédois pour la planification et la
coordination de la Recherche. Ce travail, dirigé par Peter de Léon
qui en rend compte dans le numéro de la revue Futures de décembre
1984 a conclu à la légitimité de la structure, à.sa cohérence par
rapport à ses objectifs, à la pertinence de ses méthodes, à l'impor-
tance des études sur le futur telles qu'elles sont conçues ici, non
seulement concrètement pour la conception et la mise en oeuvre de
politiques mais pour faire progresser la science politique.
Le Secrétariat suédois des études sur le futur ne se développe
pourtant pas... Les niveaux de budget et de personnel restent sensi-
blement les mêmes mais il n'est absolument pas menacé de disparaî-
tre et n'a donc pas l'obligation de trouver d'autres clients. Pour
Gôran Bâckstrand, l'efficacité, la pertinence de la petite équipe est
liée à sa taille. Croître ne signifierait pas être plus efficace mais au
contraire devenir prisonnier des contraintes de réseaux de pouvoirs
qui grignoteraient l'autonomie et la créativité du Secrétariat.
Gôran Blickstrand est parti travailler à la Croix-Rouge suédoise,
mais reste partenaire actif. Thomas Hunt l'a remplacé, avec à ses
côtés Eva Maria Danvind.
Structure de dialogue, le Secrétariat a toujours réussi à établir un
équilibre raisonnable entre l'indépendance et la coopération avec
les organes politiques.
Il ne s'est donc pas jeté dans les bras des firmes ni dans la vente de
stratégie... ou de planification stratégique. Sans angoisse du lende-
main, il est reconnu sur le plan national à la fois par ceux qu'il
inspire et par le grand public. Il y a par ailleurs désormais en Suède
un Secrétariat d'Etat pour la recherche placé près du Premier
ministre qui comprend un groupe du futur, spécialiste en conseil
stratégique. Il est complémentaire et non rival du Secrétariat qui
reste légitime dans sa sphère.
8.

THÉ SANS SUCRE


z

'
SPRU

A Falmer, Sussex, Grande-Bretagne, une équipe de chercheurs


préoccupés de futur s'interdit toute prévision sur l'avenir, tout sim-
plement parce qu'elle pense que c'est impossible. Ce qui n'empêche
pas d'essayer d'agir sur lui en travaillant à la maîtrise des prétendues
fatalités technologiques et en s'efforçant de ne pas perdre de vue le
seul objectif valable: une société où il ferait bon vivre. Beaucoup de
rigueur, le goût de la liberté, un zeste d'impertinence : la recette du ,
SPR U est particulièrement savoureuse.

Dans la génération des jeunes universités anglaises, celle du


Sussex est très recherchée. Pas seulement parce qu'elle est la plus
ensoleillée, mais pour son dynamisme et son interdisciplinarité.
Elle abrite depuis 1966 le SPRU, Science Policy Research Unit,
diminutif de Research Unit for Science et Technology Policy, centre
de recherches sur les problèmes de science et de technologie, bien
connu dans les milieux politiques et scientifiques pour ses remises
en question des discours dominants et le sérieux de ses travaux ; en
particulier ses explorations minutieuses des processus sociaux
complexes que constituent la recherche, l'invention, le développe-
ment, l'innovation et la diffusion de l'innovation.
« L'avenir du monde se jouera uniquement sur les problèmes
d'égalité ou d'inégalité. »
« Dans les termes politiques actuels l'emploi ne peut être sauvé
par les PME. »
« Les statistiques officielles sont truquées. »
« Nous n'allons pas vers une société de services, mais vers la fin
du tertiaire. » .
190 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Ceux qui lancent tranquillement ces pavés, et quelques autres,


. dans la mare du futur ? Une cinquantaine de chercheurs, hommes et
femmes (1/3 venu des sciences exactes, 2/3 des sciences sociales),
dont plusieurs donnent des cours à l'université. Installés dans un
bâtiment tristement gris et fonctionnel sur une pelouse vraiment
anglaise, ils sont nichés dans de minuscules bureaux, enfouis sous
d'invraisemblables piles de papier, en short ou jeans, décontractés,
chaleureux, et soudain concentrés dans leur discours et sortant
miraculeusement d'un placard débordant le document pertinent.
Dans les couloirs, des secrétaires passent, pieds nus. A 10 h 30, à
16 heures, tout ce monde jaillit des bureaux pour la cérémonie du
thé. Sur les banquettes du living, on discute travail ou cricket.

Un économiste, un géophysicien, une psychologue

L'histoire d'une entreprise est toujours marquée par la personna-


lité des pères fondateurs. Christopher Freeman, économiste, était
dès 1959 leader de projets sur les questions de recherche et d'inno-
vation pour plusieurs organisations internationales. Ce jeune
' homme à cheveux blancs est resté directeur jusqu'à 1981. Depuis,
officiellement retraité, il poursuit au SPRU son activité. Geoffroy
Oldham, géophysicien, voyageur infatigable, possédait une solide
expérience des problèmes énergétiques et des politiques scientifi-
ques des pays en voie de développement ainsi que des pays asiati-
ques. Directeur adjoint jusqu'à 1981, il a succédé à Freeman comme
directeur. Marie Jahoda, collègue de Freud, est une des pionnières
, de la génération des psychologues qui a commencé à s'intéresser
aux problèmes sociaux. Elle publiait dès 1933 en collaboration avec
Paul F. Lazarsfeld et Hans Herzel une remarquable étude sur les
effets du chômage : « Marienthal, une collectivité de chômeurs »
., (the sociography of an unemployed community), récemment traduite
.. en français aux Editions de Minuit. Elle s'est depuis consacrée aux
problèmes du travail, du non-emploi, de la participation, de l'évo-
lution des modes de vie, et a toujours été consultante du SPRU.

Débat sur le futur

A ses débuts, le SPRU marque son intérêt pour l'avenir et se mêle


au débat méthodologique et conceptuel sur le futur. Le programme
sur « Les alternatives sociales et technologiques pour le futur »
(STAFI) développe des recherches méthodologiques, propose ses
THÉ SANSSUCRE 191

propres approches, ses propres visions sur l'avenir, et dénonce les


us et abus de la prévision, et de la publicité faite autour de certains
travaux. « Penser au Futur » (Thinking about the future) de H.S.D.
Cole, critique le rapport du Club de Rome « Halte à la croissance ».
« L'art d'anticiper » (The art of Anticipation) passe au crible les
techniques de prévision à la mode. « Les modèles globaux » (Global
simulation models) de J.A. Clark et J.H.S. Cole critique la première
génération de modèles et la simulation sur ordinateur, et « La
pauvreté des prédictions » (The poverty of prediction) de Ian Miles
pose le problème de la contribution des chercheurs en sciences
sociales à la prévision.
Enfin, « Le grand débat » (The great debate, Martin Robinson,
1978) de Christopher Freeman et Marie Jahoda explicite la position
du SPRU dans le domaine des études du futur :
« La prévision de l'avenir est impossible. La seule chose utile en
matière de prospective est d'imaginer, sous forme de scénarios, des
alternatives réalisables. Tout scénario correspondant à des idéolo-
gies, des sensibilités, des choix différents, il faut expliciter les
valeurs, la philosophie, les partis pris qui sous-tendent chacun
d'entre eux, et sans lesquels ils n'ont pas de sens ni de légitimité. »
L'équipe du SPRU propose alors, après une synthèse très com-
plète du débat en cours sur le futur, ses propres scénarios, nourri-
ture, énergie, ressources non renouvelables et technologies étant
identifiés comme les variables clés. Quatre « profils » du monde
sont élaborés pour le demi-siècle à venir, basés sur la combinaison
de deux facteurs cruciaux : le niveau de l'inégalité internationale et
le niveau de la croissance.
Le scénario favori de l'équipe - inégalité internationale réduite
combinée avec la croissance économique - émerge comme possi-
ble. Chacun des scénarios incorpore des styles de vie très divers et
repose sur des « valeurs » fondamentalement différentes : conserva-
trices, réformistes, radicales.
En 1980, l'équipe devait encore critiquer le rapport « Interfu-
turs » parce qu'il ne prenait pas suffisamment en compte les facteurs
politiques et l'évolution possible des structures institutionnelles.
Mais après le « grand débat », les chercheurs anglais considèrent
qu'ils sont allés au bout de ce qu'ils pouvaient dire et faire en
matière de recherches sur le futur et ils vont abandonner aux
spécialistes ce débat qu'ils ont considérablement enrichi en mettant
en évidence les liens entre les dimensions techniques, économiques
et sociales. C'est l'époque où l'engouement pour les grands modèles
mondiaux diminue, où se développe la recherche de modèles locaux
et où l'impact de la science et de la technique et en particulier des
192 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

nouvelles technologies sur le devenir des sociétés est unanimement


'
reconnu.
Les travaux antérieurs du SPRU, son intérêt permanent pour les
facteurs qui influencent les découvertes scientifiques, lui confèrent
une légitimité dans ces domaines, les seuls par ailleurs qui permet-
tent d'obtenir sans trop de mal des crédits d'étude.

'
Les programmes quinquennaux

Le SPRU vit dès lors surtout de contrats de recherche, en prove-


nance de l'administration, de fondations et d'organisations interna-
tionales. Il assure sa survie financière depuis 1978 essentiellement
. grâce à 3 grands programmes quinquennaux renouvelés, de
,"' 5 millions de livres chacun, ce qui ne l'empêche pas, au coup par
'"
coup, de négocier des contrats avec des partenaires divers :
'
- « Politiques de la science et de la technologie », financé par le
Leverhulme Trust;
. - « Changement technique et emploi », financé par le Conseil
' national de la recherche scientique et économique (Economic and
Social Research Council) ;
'
- « Energie », financé par le Club de l'énergie qui comprend le
'
ministère de l'Energie, British Gas, British Petroleum, Britoil, le
'
. Bureau central de production de l'électricité, Esso, le Bureau natio-
,. nal de l'énergie, Shell, et l'Autorité britannique de l'énergie
. atomique.
A l'intérieur de ces thèmes-enveloppes, les chercheurs détermi-
nent librement leurs sujets d'exploration, et les produits du SPRU
n'ont rien à voir avec les synthèses globales ambitieuses des organi-
sations internationales. Ils fournissent des analyses sur des ques-
'
tions précises, ils ont pour objet principal le système social et plus
'
spécialement les sous-systèmes de la recherche et du déve-
loppement.
Chacun de ces programmes voit ainsi surgir aux carrefours des
recherches particulières, des conclusions inattendues, des perspec-
tives innovantes qui brouillent les horizons traditionnels de la
prévision, des questions qui dérangent et provoquent.
THÉ SANSSUCRE 193

PROGRAMME N° 1 .

POLITIQUE DE LA SCIENCE ET DE LA TECHNOLOGIE


DANS LES PAYS INDUSTRIALISÉS

La direction en est assurée par R. Pavitt, ingénieur de l'OCDE et


D.R. Rothwell, physicien. 4 thèmes essentiels structurent ce pro-
gramme : technologie, organisation industrielle et gestion ; techno-
logie et compétitivité internationale ; politique gouvernementale ;
indicateurs.
Quelques sujets en chevauchent les frontières et 2 d'entre eux ont
jeté un gros pavé dans les mares à la mode.
« Les PME ne sont pas forcément les lieux privilégiés de l'innova-
tion et de l'emploi. C'est la conclusion iconoclaste de l'ouvrage de
R. Rothwell et D.W. Zegfeld, Innovation and the small and medium
size firm : their role in employment and economic change, paru chez
Frances Pinter en 1982. Le mythe des PME y est sérieusement
contesté, et soulignés les pièges d'une analyse et d'un discours
simplificateur sur une population d'acteurs économiques aussi
hétérogène, de tailles, de structures, d'activités, de durées de vie, de
modes de gestion aussi divers.

Un exercice utile : mesurer la productivité des centres de


recherche, dont celle des plus prestigieux. Le SPRU s'y est livré,
avec les instruments ad hoc, pour plusieurs hauts lieux de la
recherche dans les domaines de l'énergie, de l'optique, de la radio-
astronomie (la big science) 1. Lesrésultats ont fait parler d'eux... et
du SPRU. ,

TECHNOLOGIE, ORGANISATION INDUSTRIELLE ET


GESTION

L'industrie automobile n'a pas le choix:


ce sont les nouveaux venus japonais qui montrent la voie
A la demande du MIT (Massachusetts Institute of Technology)
qui avait entrepris un programme de 3 ans sur les questions cru-

I. LaRecherche n° 128rendcomptede l'évaluationdes4 grandscentresd'astro-


nomie - Cambridge(GB),JodrellBank(USA),Westerbrook(RFA),MPI(Hol-
lande)- et de la méthodologieutiliséepour évaluerleursrésultats.
;.. 194 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

ciales pour l'industrie automobile, le SPRU a récupéré l'étude pour


la partie britannique du programme, et a mené des enquêtes sous la
direction de D.T. Jones, économiste, qui a coordonné l'ensemble
des travaux européens et participé au noyau de rédacteurs de l'ou-
vrage final. Conclusions : contrairement à l'opinion généralement
répandue, l'automobile est entrée dans une phase de dématurité (où
la technologie des produits et des procédés change très rapidement)
et d'intense compétition liée aux nouveaux systèmes de gestion
promus par les Japonais. L'intégration des technologies nouvelles,
l'imitation des méthodes japonaises constituent les moteurs princi-
_ paux de cette industrie dans les années à venir. Il est peu probable
qu'émerge un oligopole stable et les firmes moyennes ont leur
chance.

. la Grande-Bretagne à la traîne
Design :

Le Dr R. Rothenval et J.P. Gardiner publient « Design et Eco-


nomie », qui analyse les relations entre innovation, design et déve-
. loppement économique. Pour la Grande-Bretagne, la situation se
'
" révèle préoccupante : pas de personnel qualifié, des investissements
insuffisants en R et D, des exemples concrets de compétitivité
'
. déclinante faute d'innovation dans le design (l'hovercraft, les équi-
.
pements agricoles). L'ouvrage s'achève sur une série d'études de cas
. qui débouchent sur des préconisations pragmatiques : rôle majeur
,," des utilisateurs dans le processus du design, importance de l'appel
aux experts extérieurs...
. On trouve aussi dans le champ « technologie, organisation indus-
, trielle et gestion des dizaines d'autres travaux, dont l'analyse de la
'
politique de diversification des principales firmes de fabrication
anglaises ; le rôle des brevets dans les stratégies des multinationales
qui a donné lieu à une enquête auprès de 500 firmes ; l'élaboration
d'une théorie des changements techniques ; la vie des produits et des
procédés (sous la direction du Dr T.G. Whiston, chimiste et
psychologue)...

TECHNOLOGIE ET COMPÉTITIVITÉ INTERNATIONALE

Trois champs principaux : les transferts de technologie avec


K.L.R. Pavitt, l'innovation, avec deux économistes, G. Dosi et
L.L.G. Soethe, qui s'intéressent aussi à la diffusion internationale
'
des modèles de marketing, de production, de mise en marché.
THÉ SANSSUCRE 195

POLITIQUE DES ÉTATS EN MATIÈRE DE SCIENCE ET DE


TECHNOLOGIE

Pour l'État britannique, tout reste à faire...

Après une analyse systématique des procédures nationales de


fixation des priorités pour la recherche et des performances de cette
dernière jusqu'en 1983, B.R. Martin (physicien et spécialiste des
sciences sociales), associé à J.H. Irvine, ont procédé à une série
d'entretiens avec les responsables des principaux organismes de
recherches britanniques. Conclusion sévère et préconisation d'ur-
gences qui sont apparemment restées sans grands effets dans le
climat thatchérien de réduction drastique des fonds publics pour la
R et D. Par contre, les clients n'ont pas manqué hors des frontières
pour une approche similaire : la CEE, inquiète pour l'avenir de sa
production d'acier, pour qui le SPRU a procédé à une évaluation
suivie de recommandations sur la hiérarchisation des priorités, la
redéfinition des procédures de sélection des projets, les règles de
contrôle de leur mise en oeuvre et de diffusion de leurs résultats ; le
CERN, organisation européenne de recherche nucléaire, a demandé
sa radiographie au SPRU : conditions de sa création, historique de
son développement, son rôle dans la politique scientifique des
différents pays européens, ses perspectives d'avenir et en particulier
celles du LEP, le nouvel accélérateur de particules construit pour
900 millions de francs suisses.
Systématisant ses travaux sur les mesures des performances en
matière de recherche scientifique, le SPRU a dressé des tables
d'évaluation qui permettent d'établir le hit-parade des nations dans
la compétition scientifique internationale. Il a fait largement appel
aux ressources de la banque de données de la Fondation scientifi-
que nationale (National Science Foundation) 1.Ces travaux permet-
tent en outre d'identifier plus sûrement les domaines prometteurs
de la recherche. Ils ont été à l'origine d'un groupe de travail destiné
à améliorer les pratiques anglaises, à partir d'une analyse appro-
fondie des pratiques françaises, allemandes, américaines et japo-
naises.

1. NationalScienceFoundation,«Scienceliteratureindicatorsdata base».
196 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

. ' Les prédictions ne sont pas le résultat essentiel


des exercices de prévision ...

L'examen des pratiques japonaises a conduit le SPRU à constater


, que ces exercices avaient d'abord comme intérêt majeur la collecte
préalable d'une masse considérable d'informations dans le monde
entier et dans l'ensemble des champs technologiques et économi-
ques ainsi que la mobilisation interdisciplinaire des chercheurs.
' Quant à l'essentiel du bénéfice retiré des processus d'auscultation
du futur, il résulte du processus lui-même qui stimule la communi-
cation, la concentration sur le long terme, la coordination des
activités de recherches, la création d'un consensus et une mobilisa-
... tion renforcée sur les objectifs retenus.
..<
' ' '
La diffusion des innovations, une affaire de bon sens

. Le Nuffield Provincial Hospital Thrust a financé une étude sur


. les facteurs qui facilitent ou ralentissent la diffusion des innovations
non technologiques (d'organisation ou de procédures) dans le
; domaine de la santé. L'étude a permis d'identifier les caractéristi-
" ques des innovations qui diffusent rapidement : elles demandent
une participation du personnel, la présence du ou des inventeurs de
l'idée, elles sont simples, économiques, elles ne provoquent pas de
conflits avec le système de santé et ne remettent pas en question le
. statut du personnel... A l'inverse, ce qui inhibe la diffusion d'une
innovation est sa complexité - nombre d'acteurs et de départe-
ments mis en jeu -, son incompatibilité avec les rôles et les rou-
.' tines, l'insuffisance de bénéfices pour ceux qui ont à la promouvoir.

INDICATEURS POUR LA SCIENCE ET LA TECHNOLOGIE

. La qualité d'une recherche repose sur la qualité et la pertinence


des informations disponibles. C. Freeman et K.L.R. Pavitt se sont
attaqués en 1982 à un travail systématique de collecte de données
sur l'innovation :
- sélection et caractéristiques des firmes britanniques inno-
vantes depuis 1945 ;la base de données correspondantes porte déjà
sur plus de 30 secteurs de production (travail financé par le Comité
, pour la science, l'ingénierie et l'économie, mais aussi par le Conseil
de recherche en sciences sociales) ;
THÉ SANSSUCRE 197

- constitution d'une bibliothèque spécialisée en innovation


technologique, financée par la Harwester Press Ltd : 3 500 réfé-
rences déjà sélectionnées.

PROGRAMME N" 2 .

CHANGEMENT TECHNIQUE ET EMPLOI

Sous la direction de C. Freeman, ce programme est essentielle-


ment concentré sur les aspects économiques du changement techno-
logique et sur l'emploi ; parmi les travaux de base, il faut noter dans
un passé récent :
- une revue de la littérature macro-économique sur les rela-
tions entre l'investissement, le changement technologique et le
niveau de l'emploi, effectuée par le Pr C.M. Cooper et le
Dr J.S. Clark ;
- la mise au point de « modèles » de prévision des relations
entre le changement technologique et le niveau de l'emploi déve-
loppés par D. Clark ;
- les travaux de C. Freeman sur les cycles de Kondratieff et
l'impact des techniques sur l'emploi ; c'est l'objet du livre édité chez
Frances Pinter, « Chômage et innovation technique » (Unemploy-
ment and technical innovation) ;
- des travaux sur les conséquences psychologiques et sociales
du non-emploi, effectués sous la direction de M.A. Jahoda qui
mettent en particulier en évidence le rôle du travail dans la vie des
individus ;
- des travaux sur l'évolution du mode de vie, à partir d'une
masse impressionnante de données, dont les études de « budget-
temps disponible », au travers des milliers d'agendas individuels
rachetés à la B.B.C. qui les avait mis en place pour analyser les
tendances à long terme des habitudes d'écoute ; les résultats mettent
à mal quelques tartes à la crème sur la division du travail, le partage :
entre le travail formel et informel, le volume des activités domesti-
ques, qui, en fait, va croissant avec l'apparition des nouvelles
technologies.
Dans le prolongement de ces travaux, le SPRU participe au
programme européen Fast sur l'avenir de l'emploi dans les services.

longsdansl'économiemondiale(Longwavesin theworldeconomy).
1. « Cycles
' 198 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Actuellement, le programme s'organise autour de trois pro-


' blèmes principaux :
- les tendances à long terme de l'emploi et du non-emploi dans
les principaux secteurs de l'économie formelle ;
- le devenir du « travail dans la société, par rapport à l'emploi
rémunéré, ce qui implique l'étude de l'économie informelle et de
. l'évolution de la répartition du temps entre activités rémunérées,
. autres activités, loisirs, etc.
- les nouvelles qualifications nécessitées par l'introduction des
. nouvelles technologies.
De nombreux sous-programmes mobilisent de petites équipes de
chercheurs.

L'AVENIR DE L'EMPLOI .
'
C. Freeman, L. G. Soete, K. Guy, physiciens, M. P. Patel,
informaticien et sociologue, M. Imbrodie et deux consultants,
J. A. Clark et C. M. Cooper, font avancer le sous-programme
« Tempo » financé par le Conseil de la recherche économique et
sociale. Depuis plus de 5 ans, ils s'appliquent à évaluer les effets des
changements technologiques sur les niveaux et la structure de l'em-
ploi. Ils ont déjà beaucoup publié, en particulier : « Emploi, écono-
mie et technologie, l'impact du changement technologique sur le
, marché du travail » (Employment, economics and technology: the
impact of technological change on the labour market) qui propose un
cadre théorique au projet sur une analyse néo-schumpeterienne ;
« Chômage et innovation technique : une étude des cycles longs et
. du développement économique » (Unemployment and technical
innovation : a study of long waves and economic development) où sont
identifiés les processus de production et de diffusion des innova-
, tions, les fluctuations économiques qu'elles engendrent et le rôle
" joué par l'investissement en capital fixe, appuyé sur un modèle de
simulation mis au point en collaboration avec l'Institut Warwick
pour les recherches sur l'emploi (Warwick Institute for Employ-
, ment Research) et IBM.
. Des études sectorielles ont été menées. Elles aboutissent à des
conclusions pessimistes sur l'emploi dans les années 80, à la fois à
cause des impacts du changement technologique, des déplacements
géographiques des investissements, et de la compétition technolo-
. gique internationale. Les situations sont cependant hétérogènes
. selon les secteurs. Dans certains, l'introduction des nouvelles tech-
THÉ SANSSUCRE 199

niques électroniques relance la croissance de la productivité du


capital, alors que d'autres à l'inverse compensent la diminution de
cette dernière par l'augmentation de la productivité du travail.

TECHNOLOGIES ET CHANGEMENT SOCIAL ..

Ce sous-programme est animé par J. I. Gershuny (économiste,


spécialiste des sciences politiques) et I. D. Miles (psychologue,
spécialiste des sciences sociales). Il s'agit d'étudier les interactions
entre le changement technique, la structure économique et les styles
de vie.

Le futur du travail, de la Grande-Bretagne à l'Europe

Cette étude, financée par le Joseph Rowntree Memorial Trust, a


trois objectifs :
- concevoir un modèle de comptabilité nationale qui relie la
consommation, l'emploi et l'utilisation du temps ; il doit permettre
de construire des scénarios sur l'avenir du travail ; '
- analyser les secteurs touchés par les applications des nou-
velles technologies de l'information ;
- étudier le développement du travail informel et des activités
de loisirs ; à partir de la substantielle collecte de données historiques
sur les budgets-temps (les 40 000 jours d'emploi du temps de 1937 à
1975 réunis par la BBC) l'équipe a considérablement amélioré la
connaissance des relations entre le changement technique et le
comportement économique. Du coup, le département de la
recherche de la BBC a entrepris une nouvelle enquête nationale sur
les budgets-temps, en partant des catégories proposées par l'équipe
du SPRU. Ce travail devrait être, à la demande de la Fondation
européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail,
étendu aux autres pays d'Europe sous la direction du SPRU.

Le chômage et l'avenir du travail .

Menée également grâce au financement du Joseph Rowntree


Memorial Trust, cette étude explore les hypothèses développées par
le professeur M. Johada qui a résumé ses 50 ans de recherches dans
l'ouvrage « Emploi et Chômage : une analyse socio-psycholo-
.=' 200 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

gique » (Employment and Unemployement : a socio-psychological


analysis) où elle met en évidence le rôle essentiel du travail dans la
structuration du temps. Le chômage ne vide pas seulement le porte-
monnaie du chômeur, il vide sa vie, il le prive de contacts sociaux,
d'activité, d'emploi du temps, de buts collectifs, et de statut, s'il
n'est pas compensé par des activités de substitution... Une série
d'enquêtes empiriques auprès des chômeurs actifs a été menée par
I.D. Miles, F. Henwood et J. Howard, des informations rassem-
blées sur leur santé psychologique et physique, leur vie, les compen-
.. sations qu'ils ont développées. Ceux qui compensent, fussent-ils
. réduits à l'état de mendiants, s'en tirent mieux que les chômeurs
' passifs.
.. Cette analyse met également en lumière les différentes acceptions
du mot travail, les discriminations sexuelles, la difficulté pour les
" ' chômeurs de se reconvertir dans l'économie informelle, les coûts
. sociaux du non-emploi et les possibilités d'inventer des alternatives,
.' . nécessaires pour un futur où il n'y aura plus de travail pour tous.
.. Dans le cadre du programme européen Fast, une recherche com-
. plémentaire a été effectuée sur les implications des technologies de
l'information sur l'emploi des femmes dans la Communauté: perte
- . d'emplois, déqualification, changement dans les conditions, la qua-
. lité et l'organisation du travail. Le rapport souligne les difficultés de
reconversion propres aux femmes, liées à leur moindre qualifica-
' .,, tion professionnelle et à leurs responsabilités domestiques.
, Une base de données sur les femmes et le changement technique,
. « veille » (watch), a été subventionnée par la Commission pour `
l'égalité des chances (The Equal Opportunity Commission).

L'impact des nouvelles technologies sur les qualifications et la


' . main-d'oeuvre
. '. Cette recherche a débuté en 1968, financée par the Enginnering
". ' ..
Industry Training Board et consacrée essentiellement aux consé-
_ quences de la micro-électronique sur les process de production.
Depuis 1981, la Commission de la main-d'oeuvre a initié un projet
r commun au SPRU et à l'unité de politique technologique de l'uni-
. versité d'Aston pour évaluer l'impact des nouvelles technologies
, sur la création d'emplois et sur les qualifications, avec des études
spécifiques sur l'industrie de la machine à laver, la fonction entre-
, tien dans les unités de production, la création d'emplois dans
. l'industrie du software, la formation en micro-électronique, les
implications des technologies de l'information en Europe. ,
THÉ SANSSUCRE 201

Trop d'idées fausses sur le tertiaire ...

Un des morceaux de bravoure du SPRU en matière de recherches


sur l'emploi est sa recherche sur l'économie des services, résumée
dans « La nouvelle économie des services » (The new service eco-
nomy, Frances Pinter, 1983) qui reprend, pour un public plus large,
l'essentiel des travaux effectués dans le cadre du programme Fast.
C'est une critique substantielle du modèle de développement
séquentiel classique des trois secteurs : agriculture, industries, ser-
vices, selon lequel les activités de production, après avoir reconverti
les agriculteurs en cols bleus, seraient progressivement remplacées
dans les économies développées par les activités de service qui
reconvertiraient les cols bleus en cols blancs.
L'équipe du SPRU ne croît pas à ce modèle simpliste du clou qui
chasse l'autre ou des vases communicants.
D'abord parce qu'on confond souvent progression du tertiaire
avec progression des services. Or une part importante de l'emploi
tertiaire s'est développée dans les entreprises de production elles-
mêmes, dont la croissance et la complexification ont fait apparaître
toute une nouvelle population pour le traitement de la marée mon-
tante des informations. En outre, dans les services proprement dits,
une fraction non négligeable de ces services correspond aussi à des
activités spécialisées pour le compte des entreprises de production.
Enfin, ce gonflement « naturel » du tertiaire, et en son sein des
services, s'est fait à des taux de productivité médiocres qui ont
d'ailleurs conduit à quasiment annuler les gains de productivité de
la production. Cette situation ne pouvait se poursuivre et l'on voit
déjà les technologies de l'information renverser la tendance, au
grand dam des niveaux d'emplois. A quoi vont s'ajouter trois
causes complémentaires de détérioration de la situation du ter-
tiaire : pouvoirs publics, entreprises et ménages, sous l'effet de la
crise, sont susceptibles de réduire ou d'aménager leurs consomma-
tions respectives de services.
Est-ce que cela signifie que le tertiaire n'offre plus de perspective
de développement? Oui, si l'on compte sur une extension « natu-
relle » dont on vient de voir la précarité. Non, si une politique
créative sait orienter les opportunités technologiques actuelles vers
des innovations sociales dans les domaines des loisirs, de la santé,
de l'éducation, de l'information. Ce qui aurait parallèlement un
impact salutaire sur le secondaire. Dans le passé, l'automobile a
demandé des routes et les autoroutes ont favorisé le développement
des automobiles. Dans le futur la société de l'information deman-
dera des réseaux câblés ou non qui demanderont à leur tour plus
202 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

d'information, à condition que l'information corresponde à des


besoins vrais, générateurs d'activités nouvelles, elles-mêmes géné-
ratrices de développement économique.

PROGRAMME N° 3

ÉNERGIE

Depuis 1970, ce programme se consacre essentiellement à l'iden-


tification de la demande dans chaque secteur énergétique, et à la
découverte de mécanismes susceptibles d'améliorer l'efficacité des
innovations dans le domaine. L'équipe correspondante, dirigée par
M. A. J. Surrey, économiste, comprend une dizaine de personnes.
Elle a procédé dans le passé à de nombreux travaux dont les études
sur l'exploitation du pétrole en mer du Nord et ses conséquences
pour l'économie britannique.

. Trop de nucléaire ,

Les travaux du SPRU sur l'utilisation civile de l'atome dans les


années 70 avaient suscité pas mal de remous : ne montraient-ils pas
que les perspectives de la demande en énergies de remplacement
étaient surévaluées et que dans ces conditions la ponction opérée
par le programme britannique sur les capacités nationales d'inves-
tissement était excessive ? Cette analyse à contre-courant et depuis
confirmée par les faits a conduit le Club Energie, pourtant choqué
en son temps par le non-alignement du SPRU sur les thèses offi-
cielles, à renouveler ses crédits quinquennaux en 1983 ; l'année
suivante, le Conseil de la recherche économique et sociale, autre
sponsor, renouvelait aussi sa subvention pour les 8 années à venir. Il
est réconfortant de constater que l'exigence de rigueur et l'indépen-
dance d'esprit peuvent parfois entraîner des sanctions positives,
'
même dans un environnement politique sourcilleux. A titre indivi-
. duel, les experts frondeurs, qu'il s'agisse de Surrey ou de Chesshire,
restent des conseillers écoutés de la Chambre des Communes.

Pour sauver le charbon, de nouvelles chaudières

Les mineurs anglais doivent aussi une fière chandelle au SPRU


qui a travaillé 4 ans sur la filière charbon, réunissant des informa-
THÉ SANSSUCRE 203

tions sur 30 000 chaudières en fonctionnement sur 120 sites, analy-


sant les problèmes de rotation du capital et le bilan des opérations
de substitution du pétrole au charbon. L'étude publiée en 1983
concluait à la possibilité de faire 25 % d'économie d'énergie sur le
fonctionnement des chaudières uniquement grâce à des améliora-
tions de conception et de fonctionnement, et à la nécessité pour le
gouvernement d'encourager le remplacement des chaudières ali-
mentées par du pétrole, par des chaudières à charbon.

Concilier le développement du nucléaire civil avec la non-prolifération


'
des engins atomiques

Venant après « Evaluation de l'industrie nucléaire mondiale »


(Evaluating the world nuclear industry) de G. S. McKerrin, « La lutte
pour le pouvoir nucléaire » (Nuclear power struggle, George Allen
and Unwin, Londres 1983) de Walker et Lônnroth dégage un
certain nombre de perspectives déterminantes, dont les conclusions
suivantes :
- sans changement radical dans les vues américaines sur le
nucléaire civil, la position industrielle américaine déclinera sur les -
marchés extérieurs ;
- la France, malgré son avance, va aussi subir une récession
dans cette industrie ;
- les leaders du nucléaire civil seront, dans les années 90, la
RFA et le Japon ;
- puisque la position industrielle américaine ne correspond
plus à ses responsabilités géopolitiques, le seul moyen d'éviter la
prolifération nucléaire et les luttes pour gagner des marchés
nucléaires, est de mettre au point des règles cohérentes pour ce type
de commerce.

ET LE RESTE POUR LE PLAISIR

A côté des programmes de base évoqués ci-dessus, le SPRU


s'investit aussi dans des domaines chers à ses équipes, de l'avenir
des PVD aux espoirs généreux du désarmement, en passant par la
formation.
Le développement, dans ses relations avec la science et la techno-
logie, c'était la raison d'être, depuis 1976, d'une filiale maison,
l'Institut des études sur le développement (Institute of Development
204 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS
'
Studies), animé par l'infatigable globe-trotter C. H. Glodham.
Désinstitutionnalisé, il est devenu « programme du SPRU. Au
coeur des travaux, les problèmes de transferts technologiques et,
'
comme à l'habitude, un regard décapant sur les conditions fac-
tuelles de ces transferts : leur succès pour le développement des
capacités productives, comme en Thaïlande, mais sans qu'il en
' résulte d'élévation effective des niveaux de qualification des popu-
lations locales ; l'importance primordiale des structures politiques
et des motivations des entrepreneurs locaux sur le développement
des compétences autochtones ; la récupération plus ou moins
rapide par les pays développés des activités un temps sous-traitées
.. aux pays de main-d'oeuvre sous-payée, grâce aux productivités
,. regagnées par le déploiement technologique. C'est le cas, entre
' autres, des industries textiles que récupèrent progressivement les
'.
pays de l'OCDE, grâce à la micro-électronique.
Plusieurs organisations internationales, comme la Commission
'
économique des Nations-Unies pour les Indes Occidentales ou le
Fonds des mêmes Nations-Unies pour le développement économi-
que et social, font largement appel au SPRU pour monter ici et là
dans le monde des « ateliers » pour le tranfert et la maîtrise des
nouvelles technologies. Le Brésil, la Chine, le Venezuela, entre
autres, traitent directement avec lui.
. Son expérience dans le domaine l'a conduit à une approche plus
systématique et globale des relations entre changement technologi-
' que, emploi et revenus dans les PVD, à partir de scénarios intégrant
. les exigences et les comportements des divers groupes d'intérêt, et
d'un modèle mathématique qui prend en compte la distribution des
revenus dans 6 types caractéristiques d'économies ; la publication
« Le monde à part : une étude sur les inégalités du futur (World
Àpart: a study on inequal future, Wheat Sheaf Press) conclut par un
. ensemble de propositions pour un développement international
rationnel.
) ..., Pour le SPRU, le développement ne se mesure pas seulement à
l'aune du PNB. Il a sélectionné et testé une série d'indicateurs du
' développement humain et social, proposés par son ouvrage « Indi-
' cateurs sociaux du développement humain » (Social indicators for
human development, Frances Pinter, 84).

La course aux armements, frein majeur du développement

., Dès 1978, C. Freeman et M. Jahoda publiaient chez Martin


. Robinson « Futurs pour notre monde » (World futures). Ils y
THÉ SANSSUCRE 205

démontraient que le monde ne pouvait envisager un développement


socialement équilibré sans renoncer à poursuivre sa course aux
armements. Dans cette voie, les études ont été poursuivies par une
équipe de 7 permanents et d'intervenants extérieurs' qui ont noué
des relations dans le monde entier (France, Inde, Italie, Pays-Bas,
Norvège, Suède, Etats-Unis, RFA) et organisent régulièrement des
séminaires sur « Armement et militarisme ».
L'équipe participe au programme de recherche des Nations- ..
Unies sur Peace and Global Transformation et travaille également,
grâce au Joseph Rowntree Charitable Trust et à l'Institut de Stock-
holm, sur deux projets sur le contrôle des armes chimiques. Une
Unité d'information sur l'armement et le désarmement (Armament
andDesarmament Information Unit: ADIU) a été créée en 1978 pour
coordonner les différentes recherches sur le sujet et améliorer le
niveau du débat public en Grande-Bretagne. ADIU report est une
lettre périodique à 3 500 exemplaires.
Dans le domaine de la guerre, le SPRU, fasciné par les différences
d'échelle entre les politiques de la science et de la technologie et
celles de la défense, poursuit des recherches fondamentales et
appliquées, sponsorisées par la fondation Ford et le Conseil des
recherches en sciences sociales.
Elles sont essentiellement consacrées à l'analyse du processus de
l'innovation dans la technologie militaire et aux questions de
contrôle des armes. La raison d'être de ces travaux est de mieux
comprendre ce qui conduit les Etats à s'armer et comment le
processus d'armement interagit sur le développement économique
et social.

'
Avec la rage de savoir, vient celle d'enseigner

Quand on oeuvre à l'ombre d'une université, la mission de forma-


tion finit toujours par s'imposer. Le SPRU a attendu jusqu'en 83,
mais c'est désormais chose faite.
Deux cursus y sont proposés en politiques des sciences et des
' technologies, sanctionnés par un Master of Sciences et un Master of
Philosophy. Les mémoires et les thèses déjà produits sous la direc-
tion des experts du SPRU vont de l'économie de l'innovation et du

1. Dont J.P.P. Robinson,chimisteet juriste, et M.H. Kalder,spécialistede


politiqueéconomique,qui viennentde l'Institutinternationalde recherchesur la
paixde Stockholm.
206 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

progrès technique, à l'impact de la micro-électronique à Trinidad et


Tobago, en passant par le développement des petites machines dans
le secteur informel et même l'étude d'un missile de croisière
américain.
z

'
... Mais pas celle de communiquer _

. En Angleterre, d'après C. Freeman, à peine 10 % des Anglais ont


. entendu du SPRU et ce sont essentiellement les voisins du
" parler
Sussex. C'est d'autant plus étonnant que la règle d'or du SPRU est
de tout publier, quelles que soient les difficultés que cela peut
provoquer avec les sponsors des études, et que le rythme des pro-
ductions est impressionnant : livres, rapports, articles, occa.sional
papers, communications. Mais les chercheurs sont d'abord des
universitaires britanniques, plus préoccupés de reconnaissance
académique que d'information du commun. Ian Miles, chargé de la
promotion des travaux du SPRU, se heurte à la réserve distinguée
'
' des chercheurs qui détestent la publicité et la notoriété mercantile.
La forme des publications, leur niveau de lisibilité en font davan-
tage des documents de travail et de réflexion que d'information, ce
qui est infiniment dommage compte tenu de l'impact que leurs
contenus pourraient et devraient avoir.
Peu connus du grand public, les membres du SPRU sont par
contre estimés par les politologues, les économistes, les prospecti-
vistes du monde entier.
Outre ses ouvrages nombreux, l'équipe publie régulièrement des
articles dans des revues scientifiques ou économiques, anglaises et
étrangères : Social Studies of Science, Research Policy, Economia e
Politica Industriale ... New Scientist. L.R. Pavitt continue à co-

" diriger le journal Research Policy avec C. Freeman et de faire partie


du conseil de rédaction de Futures, la prestigieuse revue de prévi-
. sions et de planification.
Les membres du SPRU interviennent dans de nombreuses ins-
'
tances et dans le monde entier, pour les organisations internatio-
'
nales (ONU, UNESCO, OCDE), les centres de recherches, les
" les ministères. Ils sont consultés à titre
universités, régulièrement
individuel. N.G. Clark est conseiller auprès de la Direction des
.
sciences et de la technologie de l'OCDE ; J.L. Gershuny est visiting
. fellow à l'International Institute of Management de Berlin ; E. G.
Hallswath est souvent appelé auprès de l'UNESCO ; D.T. Jones est
'
expert auprès de 2 importantes compagnies automobiles euro-
.
péennes et d'une banque américaine ; M.H. Kalder fait partie du
THÉ SANSSUCRE 207

panel des conseillers sur le contrôle des armes et le désarmement


auprès du ministre des Affaires étrangères ; E.D. Miles et J.I. Gers-
huny sont consultants du Social Science Research Council ; G.H.
Odham a été appelé par l'International Foundation of Science ;
J.P.P. Robinson fait partie du groupe de travail sur les armes
chimiques de Pugwash : R. Rothwell est membre du Comité pour
l'innovation et la créativité dans l'industrie anglaise ; J.G. Skia
travaille pour Carnegie Mellon University comme expert en matière
d'énergie ; L.G. Soerte pour l'ENEA (Italian Energy Agency) ; S.D.
Thomas pour l'Electricity Consumers Council; R.E. Turner pour
la banque mondiale...

Indépendants et paradoxaux

Dans le petit monde des futuristes, les gens du SPRU ont de quoi
surprendre : démocrates et pourtant élitistes ; alternatifs dans l'âme
(souvent militants engagés contre le nucléaire, pour de nouveaux
modes de vie, d'habitat, pour les innovations familiales et sociales,
la protection de l'environnement...) et cependant financés par des
administrations et des offices publics ; sans illusions sur leur pays
qui ne va pas fort » (weare bad), mais pas découragés pour autant ;
branchés sur la science et la technique et concernés surtout par les
changements des valeurs et des modes de vie ; pour les 2/3, spécia-
listes des sciences sociales mais tous solidement armés en informa-
tique et en mathématiques statistiques... Décontractés, l'air d'avoir
du temps pour tout et de ne pas mourir à la tâche, ils sont remar-
quablement efficaces et publient à tour de bras. La qualité de leurs
travaux est largement reconnue, leurs apports souvent originaux,
utilement provocants parfois. On leur a reproché d'être plus à l'aise
dans les analyses critiques que dans les propositions. Ils sont pour-
tant des fournisseurs attitrés des travaillistes. Plus significatif
encore : ils n'ont pas été tendres avec les conservateurs qui ont eu du
mal, en outre, à accepter leur désinvolture à l'endroit de la sacro-
sainte règle du secret. Et pourtant le gouvernement leur renouvelle
son appui financier, au même titre que leur université qui prend en
charge sur son budget un nombre croissant de chercheurs.
Cela veut peut-être dire qu'on peut se payer le luxe de rester
insensible aux modes, aux humeurs des princes et aux demandes
prosaïques du marché en faisant librement un travail de qualité.
9.

RAPPORTS EN COMMUN
LES PROGRAMMES SUR LE FUTUR

Parallèlement aux organismes qui dessinent, à la demande, des


avenirs pour leurs clients privés ou publics, il existe des pro-
grammes internationaux qui réunissent, pour une période de temps
limitée, des travailleurs du futur du monde entier sur des questions
qui paraissent engager l'avenir des nations. Ainsi Interfuturs (1976-
1979), ainsi Fast (1979-1982), lancés l'un et l'autre par des organisa-
tions internationales (respectivement l'OCDE et la CEE), confiés à
un chef d'équipe européen (Jacques Lesourne et Ricardo Petrella),
et engagés à publier leurs résultats : « Face aux futurs », Editions
OCDE; « Europe 1995, mutations technologiques et enjeux
sociaux », Editions Futuribles. Destinés à inspirer les politiques des
pays membres, ils s'adressent aux gouvernants.
Ces travaux mettent en jeu beaucoup d'argent, d'experts et d'en-
cre. Ils n'ont pas à se vendre, ils sont achetés d'avance par l'organi-
sation mère qui a su convaincre ses membres de leur intérêt.
Interfuturs, Fast I et II font partie du paysage des études du futur,
en tout cas en Europe où ils constituent des références imposantes
en matière de prospective ; mais par rapport à quoi? à leur impact
réel? à la machinerie mise en route? aux sommes investies? aux
méthodes utilisées? au terme envisagé qui est le long terme?
. INTERFUTURS

1945: au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les Améri-


cains inventent le Plan Marshall, injection systématique de dollars
. dans l'Europe de l'Ouest et le Japon réunis, pour en faire des
..i ' partenaires valables et rapidement autosuffisants.
. ;': 1960: création de l'Organisation de coopération et de dévelop- ...
.
' pement économique (OCDE), qui s'inscrit dans cette logique. Il
' faut désormais consolider les résultats de la reconstruction (résul-
tats plus que satisfaisants puisque tous les ex-assistés sont en pleine
croissance économique), et constituer une alternative solide et
'
coordonnée face à l'organisation économique structurée des pays '
de l'Est. L'OCDE a pour objectifs :
- réaliser la plus forte expansion possible de l'économie et de
.
' l'emploi et la progression du niveau de vie dans les pays membres,
tout en maintenant la stabilité financière, et contribuer ainsi au
développement de l'économie mondiale ;
- contribuer à une saine expansion économique dans les pays
membres, ainsi que chez les non-membres, en voie de développement ;
- contribuer à l'expansion du commerce mondial sur une base
'
multilatérale et non discriminatoire, conformément aux obliga-
tions internationales.
. Elle réunit : la République Fédérale d'Allemagne, l'Australie,
"' ' l'Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, l'Espagne, les
. Etats-Unis, la Finlande, la France, la Grèce, l'Irlande, l'Islande,
"
l'Italie, le Japon, le Luxembourg, la Norvège, la Nouvelle-Zélande,
les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse et la
' Turquie.
1975: la crise du pétrole a pris de court les économies dévelop-
pées ronronnant dans la croissance. Il y avait bien quelques cligno-
tants allumés, quelques avertissements pessimistes ou lucides. Les
RAPPORTSEN COMMUN 213

bonds en avant des courbes et des chiffres les ignoraient superbement.


Le Japon ne croit pas assez aux miracles pour ne pas tenir au sien.
Il met sur la table 1 million de dollars et propose aux pays membres
de l'OCDE de rassembler, à eux tous, 3 autres millions pour finan-
cer une étude sur les futurs possibles des économies développées.
Interfuturs en sortira. Au moment où la récession atteint son
maximum, le conseil de l'OCDE décide de lancer le projet « pour
étudier l'évolution future des sociétés industrielles avancées, en
harmonie avec celle des pays en développement ». Jusqu'alors la
principale mission de l'OCDE avait été de coordonner les politi-
ques économiques des pays membres à partir d'analyses ou de
prévisions à court ou moyen termes, dans une période caractérisée
par une certaine stabilité structurelle des relations économiques
dans et entre les nations développées ainsi que par une croissance
forte. Désormais, il s'agit, dans une époque d'incertitudes et de
troubles croissants, de travailler sur le long terme.

Maîtriser le vraisemblable, gérer l'imprévisible ..

Comme l'avait initialement précisé le Conseil de l'OCDE, le but


principal du projet était « de présenter aux gouvernements mem-
bres de l'OCDE une évaluation de différents schémas possibles
d'évolution à long terme de l'économie mondiale, en vue d'en
préciser les implications pour les choix stratégiques s'offrant à eux,
en ce qui concerne la gestion de leur propre économie, leurs rela-
tions mutuelles, et leurs relations avec les pays en développement ».
Très explicitement, le rapport s'intitulera « Face aux futurs, pour
une maîtrise du vraisemblable et une gestion de l'imprévisible 1 ».Il
s'agit d'analyser les possibilités, les contraintes, les problèmes que
l'avenir recèle pour les pays développés. On s'attachera plus spécia-
lement à des questions comme les limites physiques de la croissance,
les interactions entre la croissance, l'adaptation des structures et
l'évolution des valeurs ; mais aussi aux relations avec les pays en
développement et aux interactions des politiques et des progrès des
pays développés et en développement, sans oublier le rôle des pays à
économie planifiée.
Il ne s'agit pas de faire des prévisions, ni, comme le précise le
secrétaire général de l'OCDE de l'époque, Emile Van Lennep, des
prédictions sur l'évolution future de l'économie mondiale, mais
d'explorer un avenir incertain, d'identifier les principaux défis
qu'auront à relever individuellement ou collectivement les pays
1. Nousy faisonsici largementréférence.
214 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

membres de l'OCDE, dans le cadre d'une interdépendance crois-


sante et avec l'urgence d'une meilleure gestion du système écono-
mique mondial.

4 millions de dollars sur 3 ans .

Interfuturs mobilise pendant 3 ans des moyens humains et maté-


. riels considérables, sous la responsabilité de Jacques Lesourne,
ancien président de la SEMA, professeur au Conservatoire national
'"
. des arts et métiers.
- Une équipe permanente, localisée à Paris, composée d'une
de - le directeur et les deux
quinzaine scientifiques y compris
directeurs - de 10 nations différentes
adjoints parmi les pays
membres de l'organisation (économistes, ingénieurs, sociologues,
. politologues, démographes... avec une expérience des affaires, de
_ l'Etat, de la recherche ou de la formation). Ils vont utiliser de façon
. permanente ou occasionnelle un réseau d'une cinquantaine de
consultants venant d'Europe, des Etats-Unis, d'Extrême Orient et
d'Amérique Latine.
"'
- Un groupe consultatif présidé par le professeur italien Ruf-
folo et comprenant 10 personnalités internationales du monde de
. l'économie, des affaires, de la sociologie... Il est destiné à évaluer
périodiquement le projet et à donner des avis.
. - Un comité de direction représentant chaque gouvernement,
réuni plusieurs fois par an sous la présidence de Saburo Okita dans
'
un premier temps, puis de Isamu Miyazaki, et dont l'objet est de
contrôler le déroulement du projet, et d'approuver ses orientations
principales.
'
19 pays membres de l'OCDE (Allemagne, Australie, Autriche,
, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, Etats-Unis, Finlande,
France, Grèce, Italie, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Royaume-
, ni, Suède, Suisse) et la Commission des Communautés Euro-
.. aux 3 millions
péennes ont contribué pour parts égales de dollars
qui s'ajoutent au premier million des Japonais. Interfuturs a égale-
ment bénéficié de dons de la Fondation Toyota, de la Fondation
,. Ford, et du German Marshall Fund des Etats-Unis.

. En quatre et beaucoup de mouvements


temps

. La décision du conseil n'impose au départ aucun programme de


recherche particulier. La première tâche de Jacques Lesourne, dans
RAPPORTSEN COMMUN 215S

la phase zéro qui va durer 6 mois, est donc d'élaborer une proposi-
tion. Celle-ci repose sur quelques options clés. Le projet est conçu
comme :
- un effort d'analyse prospective qui essaiera de décrire les
futurs pouvant résulter de la conduite des acteurs impliqués dans le
système étudié ;
- un essai de mesurer l'interdépendance entre les différentes
nations d'une part, les phénomènes étudiés d'autre part, sans igno-
rer cependant les problèmes spécifiques ;
- une approche essentiellement économique mais qui prenne en
compte les contextes socio-politiques ;
- une recherche axée sur les politiques des différents acteurs de
l'économie.
Ces choix sont assortis de deux partis méthodologiques :
- l'équipe ne cherchera pas à concevoir un nouveau modèle
mondial, par manque d'argent et de temps ; construire un modèle
pertinent implique en effet d'avoir déjà identifié, cerné, les diffé-
rentes questions en jeu ;
- le programme sera conçu de façon à combiner l'analyse quan-
titative avec des études qualitatives, et ses explorations se feront à
l'aide de modèles globaux disponibles.

Ce programme établi, viennent les phases A et B (qui vont durer


un an), consacrées à une analyse de la littérature, à un rassemble-
ment des données disponibles sur les relations entre les domaines,
. les incertitudes majeures, les questions politiques clés, et à la rédac-
tion d'une série de monographies de 50 à 100 pages chacune, sous-
traitées à des experts internationaux. Elles porteront sur les princi-
paux domaines à analyser : relations internationales, population,
énergie, nourriture et agriculture, problèmes monétaires, stratégies
de développement dans le tiers monde, éléments pour construire un
scénario... Ces documents circulent auprès des différents gouver-
nements pour initier des échanges, provoquer des suggestions, des
critiques, des retours d'informations complémentaires de la part
des spécialistes nationaux.
Cette deuxième étape, menée dans une perspective historique,
permet de définir le cadre général de la recherche, en identifiant les
principaux sous-systèmes (physiques, géopolitiques, économiques)
dont le projet doit étudier les interactions dynamiques sur le long
terme. Elle permet également d'aborder l'analyse de problèmes
spécifiques qui sont ou deviendront des enjeux ou des contraintes
dans l'évolution des rapports internationaux. Elle identifie, enfin,
les principaux éléments des futurs scénarios.
'
216 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

La défectiondes modèles .

Il avait été envisagé au départ, d'utiliser en parallèle plusieurs


modèlesglobaux connus, pour aider à la fabrication des scénarios,
et de comparer les résultats obtenus pour un même ensemble de
données d'entrée. Cela s'avère rapidement impossible, plus pour
des difficultésd'accès, semble-t-il,que pour des raisons techniques.
.. On fait donc appel à un modèle unique, SARUM, développépar le
.
" Systems AnalysisResearch Unit du Département de l'environne-
ment du Royaume-Uni. Un des permanents de l'équipe, David
'' Norse, a participé à l'élaboration de ce modèleet le maîtrise parfai-
tement. L'administration anglaisele met à la disposition d'Interfu-
turs et accepte d'adapter SARUM pour y introduire de nouvelles
variables (par exempleune augmentation du nombre des régions,
.. une extension de la désagrégationsectorielle...).
'
Par ailleurs, l'équipe a un accès permanent à la banque de don-
' nées de l'OCDE et au Centre statistique pour les pays en voie de
développement.Elle utilise égalementles servicesde Data Resour-
. ces Inc. ainsi que les données de la Banque mondiale. De nom-
_ ' breuses sources non officielles sont aussi systématiquement
.'. exploitées.
" , La dernière phase (phase D) est cellede l'éclairage des politiques
: telles qu'elles peuvent se déduire des divers scénarios construits.
. ,' Vient enfin la mise au point des conclusions,après discussionavec
toutes les parties prenantes.
, " En 1979, le rapport final est publié sous la responsabilité du
. secrétaire général de l'OCDE. Un résumé du rapport est largement
diffusé par les gouvernements des différents pays. Un numéro
' .. spécialde l'« Observateurde l'OCDE » estédité. Un programme de
conférencespour présenter les résultats du projet est organisé.
:' Le rapport est traduit en japonais et en espagnol(par le Centre de
. productivité japonaise et par le gouvernement espagnol). Des tra-
. ductions partielles sont faites en allemand, en hollandais, en grec,
'
en finlandais. Le rapport a servi de base au VIlle Plan français.
'
Les scénarios, qui constituent le coeur du dispositif, intègrent 3
'
analyses complémentaires: l'analyse rétrospective et historique,
- massivement - des des
l'analyse quantitative interdépendances,
analyses prospectives partielles. Mais ils ne les intègrent pas en
totalité. Certaines contraintes ou tendances jugées lourdes qui peu-
. ' vent influer sur les choix politiques devront être recherchées dans
; _ les études d'amont (phases A et B) ou dans des études spécifiques ou
. des analyses menées parallèlement à l'élaboration
partielles des
_ scénarios. Aussi, la présentation finale des résultats laissera les
RAPPORTSEN COMMUN 217

scénarios au second plan pour s'organiser autour des problémati-


ques déterminantes pour les choix politiques. Elle s'articule en cinq
parties :
- la première, sans prendre parti sur la légitimité de la crois-
sance, aborde le problème des limites physiques de cette croissance ;
- la seconde concerne, à la lumière des résultats quantitatifs des
scénarios, l'éventail des ordres de grandeur essentiels qui peuvent
caractériser l'évolution économique mondiale d'ici à la fin du
siècle ;
- la troisième a trait aux perspectives à long terme des sociétés
industrielles avancées, et à leur capacité à s'adapter, économique-
ment, socialement, institutionnellement et politiquement, aux
changements structurels ;
- la quatrième concerne les perspectives du tiers monde et
l'évolution des rapports entre pays développés et en développement ;
- la dernière, qui inclut une présentation substantielle des scé-
narios, traite des problèmes relatifs à la gestion à moyen et long
terme de l'interdépendance mondiale.
Les pages suivantes proposent un condensé succinct de ces cinq '
parties 1.
_

IL N'YA PAS DE LIMITES PHYSIQUES


A LA CROISSANCE

Le spectre de Malthus

Les croissances de la population et de l'économie mondiale


seront-elles, à relativement brève échéance, bloquées par l'épuise-
ment des ressources naturelles et de l'écosystème ? Pour répondre à
cette question ont été successivement analysées et projetées à l'an
2000 avec variantes forte, moyenne et faible: les perspectives
démographiques, les perspectives alimentaires, l'énergie, les
matières premières industrielles, l'environnement physique (climat,
produits toxiques, eau...). La première incertitude concerne l'évolu-
tion démographique. Les projections actuelles indiquent que la
population mondiale pourrait se stabiliser à 12 milliards autour de
l'an 2070.

1. Onen trouveraun exposédétaillérédigépar JacquesLesournelui-mêmedans


Lesmillesentiersdel'avenir,mêmecollection,Seghers,1981.
1.
'
218 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

L'alimentation apparaît comme le problème le plus pressant.


Une augmentation plus rapide de la production alimentaire des
pays du tiers monde relève de facteurs régionaux et institutionnels
et pourrait être facilitée par des soutiens sociaux et politiques du
Nord et du Sud.
La production de céréales a une importance prédominante. Une
' analyse et des projections de la demande mondiale (2 307 millions
de tonnes en l'an 2000) montre qu'une augmentation de 50 à 100 %
'..
des rendements est nécessaire, ce qui n'est d'ailleurs pas hors de
portée puisque les apports en énergie et produits minéraux néces-
- saires à cet accroissement sont possibles. L'amélioration des
méthodes de lutte contre les parasites, le développement des actions
.
phytosanitaires globales, celui de l'utilisation des biopesticides et
. du contrôle biologique, pourraient empêcher les émissions de pro-
duits antiparasitaires d'excéder la capacité d'absorption de
. l'écosystème.
Au-delà de l'an 2000, les perspectives sont plus aléatoires. La
' progression des revenus dans les pays du Tiers Monde pourrait
engendrer sur leurs marchés intérieurs une importante demande de
produits d'élevage ; il serait alors difficile d'augmenter la produc-
tion de céréales destinées à l'alimentation du bétail, et en cas de
'"
changements climatiques défavorables ou de pertes continues de
... terres arables par l'érosion des sols, impossible d'assurer un tel
. régime alimentaire pour 12 milliards d'êtres humains.

Hors l'atome, peu de salut

La demande d'énergie en l'an 2000 devrait avoir doublé par


.. rapport au niveau de 1976, et celle du tiers monde pourrait être
.. multiplié par 5 ou 7. La demande mondiale serait alors de l'ordre de
12-15 000 mtep et pourrait être satisfaite théoriquement par les
ressources en combustibles fossiles disponibles au niveau global
. ainsi que par des énergies non fossiles.
Dans les pays de l'OCDE, 15 à 20 % de la demande d'énergie
. ,, , seront sans doute satisfaits par le nucléaire, 7 à 10 % par l'hydroé-
lectricité, le solaire et la géothermie. Mais à moins que les pays de
...... l'OCDE n'accélèrent le développement des énergies non fossiles et
:. ne mettent en œuvre de rigoureuses politiques d'économie, le reste
de leur demande, soit 70 à 78 % devra être satisfaite par le charbon
et le pétrole. Or, les principaux exportateurs actuels de pétrole
, , (surtout l'OPEP) auront probablement épuisé une partie de leurs
ressources et, à moins que d'autres pays ne décident d'exploiter leur
RAPPORTSEN COMMUN 219

charbon en vue de l'exportation, le Japon, l'Europe occidentale et


de nombreux pays du tiers monde pourraient se heurter à de fortes
contraintes conjonctuelles auxquelles viendront s'ajouter les incer-
titudes concernant la disponibilité des approvisionnements en
pétrole, comme :
- des crises politiques ;
- des crises de capacités dues à des insuffisances d'investisse-
ments dans les pays de l'OPEP ;
- des crises de ressources dues à la difficulté technique et éco-
nomique d'accroître la production de pétrole.
Si la population mondiale se stabilise aux alentours de 12 mil-
liards d'habitants vers 2050 ou peu après, la demande mondiale
d'énergie pourrait être de l'ordre de 20-40 000 mtep. Il faudra alors
que les ressources énergétiques mondiales soient suffisantes pour
soutenir à long terme une consommation globale jusqu'à 15 fois
plus élevée qu'en 1976, à moins que des changements profonds des
activités sociales et industrielles permettent de réaliser d'impor-
tantes économies.
Les ressources classiques en charbon, en pétrole et en gaz naturel
ne seront pas suffisantes pour des niveaux de consommation de cet
ordre, mais elles pourront soutenir la croissance pendant environ
un demi-siècle, c'est-à-dire pendant que les systèmes énergétiques
actuels, fondés sur les réserves épuisables de combustibles fossiles,
seront remplacés par les systèmes de l'avenir à base d'énergies
renouvelables ou pratiquement inépuisables (à condition que ces
derniers ne soient pas retardés par exemple par des problèmes de
stockage des déchets nucléaires).
A très long terme, il est techniquement possible de mettre pro-
gressivement en place un système fondé sur les surrégénérateurs, le
solaire, éventuellement la fusion nucléaire, et aussi, dans une moin-
dre mesure, sur la biomasse, la force du vent et des vagues.
Par contre, des énergies non nucléaires seraient incapables de
satisfaire à elles seules la demande d'énergie, à moins que ne soit
adopté un schéma de croissance comportant une intensité en res-
sources énergétiques très différente de celle à laquelle aspirent
actuellement les pays développés et en développement. Le pro-
blème de l'énergie deviendrait alors un choix de société et non une
question de disponibilité des ressources.
i 220 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Des matières premières qui deviennent secondaires .

La rareté physique de la plupart des matières premières paraît


improbable. La comparaison des ressources et réserves connues et
des niveaux de consommation projetés montre que la diminution de
la concentration des minéraux et les conditions d'exploitation de
plus en plus difficiles rendront certaines matières premières plus
, coûteuses et que d'autres leur seront donc substituées. Quelques
., . matières premières à utilisations spécifiques pourraient créer des
. difficultés mais, tant que le processus de transition économique et
technique ne sera pas perturbé par des ruptures soudaines et impré-
visibles, l'épuisement physique des réserves ne posera pas de pro-
. blème majeur.
.' C'est l'accès aux matières premières qui constitue le point criti-
que. Bon nombre des principaux consommateurs actuels, notam-
. ment la CEE et le Japon, ne possèdent guère de ressources propres
et leur approvisionnement est tributaire des pays de l'Est, du tiers
, monde et de l'Afrique du Sud. La plupart des pays en développe-
ment seront dans une situation analogue à l'avenir. De ce fait, des
contraintes pourraient venir freiner la croissance, si certains pays
décidaient de ne pas exploiter ou de ne pas exporter leurs matières
premières pour des raisons économiques et sociales ou si leur
.
production était interrompue pendant une plus ou moins longue
période à cause d'une situation politiquement instable. Ce type de
choix pourrait être influencé par une opposition locale ou nationale
' , aux méthodes d'exploitation qui portent atteinte à l'environne-
ment. La structure oligopolistique du marché des minéraux pour-
rait exercer une contrainte supplémentaire.

'
Ça peut continuer, surtout si ça change

", _. , L'examen de l'évolution prévisible, à très long terme, de la


..,,." " demande de produits alimentaires, d'énergie et de matières pre-
mières montre en résumé que, dans un sens relatif, certaines res-
.' : sources « s'épuiseront » et que dans un sens absolu, les ressources
physiques seront probablement suffisantes pour soutenir une crois-
sance au cours du xxI` siècle avec une population mondiale de 12 2
milliards d'habitants. Cependant, la structure de la consommation
, et celle du développement urbain devront sans doute se modifier, de
. même que le contenu en énergie et en minéraux de nombreux biens
et services.
RAPPORTSEN COMMUN 221

Environnement : des dommages irréversibles

Par des activités destructrices de l'environnement, l'homme


compromet son propre avenir, en même temps que la survie de
certaines espèces animales et de la végétation. Ces activités ont
souvent des effets indirects et cumulatifs, comme c'est le cas des
pesticides et des métaux lourds dans la chaîne alimentaire. Le
danger de certains d'entre eux a été reconnu et des mesures appro-
priées ont été prises pour les éliminer ou les réduire. D'autres
activités ont un caractère plus localisé ou esthétique - l'amoncel-
lement des scories par exemple - et exercent sur la croissance des
contraintes sociales, et non physiques. Ces effets nuisibles sont
généralement réversibles, mais le processus peut être très coûteux et
long.
Plus préoccupantes sont les répercussions irréversibles ou moins
bien connues des activités humaines : émissions de substances toxi-
ques dans l'environnement et modification du climat, stérilisation
de sols productifs. Dans le domaine du climat, le problème est
d'autant plus inquiétant que, si l'on sait que le climat est la résul-
tante d'un processus complexe, on ignore la dynamique de ce
processus. L'utilisation croissante de combustibles fossiles pour
produire de l'énergie entraîne une augmentation constante de la
teneur de l'atmosphère en gaz carbonique. Une partie des émissions
est absorbée par la végétation, la majeure partie par les océans, le
reste accroît la concentration atmosphérique. Si le processus se
poursuit, la température de la planète augmentera progressive-
ment, mais personne ne sait de combien, quand, quels pays seront
les plus touchés ou si des techniques peuvent être mises au point
pour l'éviter. Selon les estimations actuelles, ce sont les hautes
latitudes qui seront les plus concernées et, au milieu du siècle
prochain, la température moyenne de la planète pourrait être supé-
rieure d'environ 2° C à ce qu'elle est actuellement. Le niveau des
mers s'élèvera, de sorte que les conditions de l'agriculture se dégra-
deront dans certaines zones mais s'amélioreront dans d'autres. Ces
conséquences de l'utilisation de combustibles fossiles pourraient
fortement limiter celle-ci à l'avenir et accroître la nécessité de
recourir à d'autres sources d'énergie. Il n'est cependant pas encore
nécessaire de prendre des mesures spécifiques. L'essentiel est pour
le moment de pousser vigoureusement les recherches pour amélio-
rer notre connaissance des relations réciproques entre les activités
humaines et le climat.
Pour ce qui est de la stérilisation de sols productifs par l'érosion
et par le développement urbain ou industriel, elle a pris des propor-
, 222 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

tions inquiétantes dans certains pays en développement et risque


fort de s'intensifier. Si elle se poursuit, elle réduira considérable-
ment la capacité de ces pays à nourrir leur population croissante. Il
' sera difficile d'agir dans ce domaine car le problème' est autant de
nature sociopolitique que technique.

Un mauvais moment à passer

Tous les termes de l'équation population/ressources posent des


problèmes de transition. La plupart d'entre eux ne pourront être
résolus que si les causes ou les origines des problèmes de ressources
et d'environnement sont correctement identifiées et que les pou-
' ' voirs publics prennent rapidement des mesures pour les maîtriser
ou les éliminer ou bien qu'ils agissent sur le marché pour que ce
, dernier s'adapte à la réalisation des objectifs sociaux ou à la satis-
faction des besoins à long terme.
. En matière d'alimentation, la transition soulève des problèmes
. , aussi bien institutionnels que technologiques. Les premiers se
"".
posent surtout dans les pays en développement et concernent le
système foncier et l'accès aux techniques d'exploitation agricole.
. Tant dans les pays développés que dans les pays en développement,
;" la mise en place d'un agro-écosystème équilibré et durable est
entravée par l'insuffisance de certaines technologies. Des instru-
. ments, par exemple la technologie de bio-dégradation des déchets
de l'élevage, existent déjà, mais il faudra exercer des pressions sur le
marché pour que celui-ci s'oriente dans la bonne direction. L'ap-
provisionnement en matières premières posera, lui aussi, des pro-
. blèmes de transition. De nouvelles techniques doivent être mises au
point pour traiter des minéraux à plus faible teneur (et comportant
. plus de déchets), pour exploiter de nouveau les mines abandonnées.
. S'y ajoutent les problèmes économiques et techniques liés à l'ex-
. ploitation à une plus grande profondeur, ou à des endroits plus
" excentriques ainsi que des difficultés liées à la protection de l'envi-
ronnement. L'exploration des ressources en mer peut également
. rencontrer des problèmes, y compris des problèmes politiques.
`
Enfin, et ce n'est pas le moins important, l'exploitation de nouvelles
" mines, même lorsque les conditions économiques et techniques sont
favorables, peut être retardée par une insuffisance d'investisse-
ments due à des difficultés ou des incertitudes sociales et politiques,
ce qui peut provoquer à l'avenir des pénuries temporaires d'appro-
. visionnement. ,
Le remplacement du pétrole par le charbon et le nucléaiié puis,
RAPPORTSEN COMMUN 223

probablement, l'abandon progressif du charbon, si la pollution par


le gaz carbonique se confirme, posent des problèmes de transition
qui sous-tendent et peuvent compliquer tous les autres. La substitu-
tion au système fondé sur le charbon d'un système d'énergies
renouvelables poserait autant de problèmes. Etant donné les longs
délais nécessaires à une telle transition, des retards, initiaux ou à des
stades ultérieurs, auront de très importantes répercussions.
On a compris que pour Interfuturs les limites à la croissance
peuvent être économiques, sociales, politiques mais sûrement pas,
comme l'opinion en est généralement répandue, physiques. Mère
Nature n'est pas une marâtre, mais elle n'a pas très bien réussi ses
rejetons humains...

SIX SCÉNARIOS EN QUÊTE D'ACTEURS

L'étude des grandes tendances du dernier quart de siècle, politi-


ques, économiques, sociales, culturelles, les différentes études sec-
torielles - population, énergie, nutrition - ont permis de choisir
les dimensions essentielles des scénarios (chacune d'elles pouvant
conduire à des hypothèses contrastées). Ce sont :
- la nature des relations qui peuvent s'établir entre les pays
développés (rapports Nord-Nord) ; .
- la nature des relations entre pays développés et pays en déve-
loppement (rapport Nord-Sud) ;
- la dynamique propre aux sociétés développées (structure et
volume de leurs productions sociales) ;
- la dynamique interne propre aux différentes sociétés en déve-
loppement (taux de croissance du revenu national et stratégies de
développement).
Sont également retenues les variables suivantes :
- l'évolution relative des productivités au sein des pays déve-
loppés : elles ont une incidence évidente sur l'évolution des relations
de pouvoir ;
- l'impact des pays de l'Est.
Nous allons projeter rapidement chacun des six scénarios
proposés.

UNEFORTECROISSANCE
- Hypothèses:
w gestion collégiale de la zone OCDE par l'Amérique du Nord, le
, 224 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

. Japon et la CEE, qui s'efforcent de maintenir une croissance éco-


nomique élevée et soutenue ;
. convergence des productivités des pays de l'OCDE sur la
tendance à long terme de la productivité des Etats-Unis ;
. instauration d'un consensus dans les sociétés industrialisées, la
priorité étant donnée à une forte croissance économique ;
a modification lente des systèmes de valeurs, essentiellement en
réponse à la croissance elle-même ;
w renforcement du libéralisme commercial ;
* intégration progressive dans l'économie mondiale des pays du
tiers monde, notamment des pays en voie d'industrialisation
rapide ;
a apports d'aide importants, mais croissance économique diffé-
renciée dans les pays en développement.
'
- Images à l'horizon 2000:
a au cours du dernier quart du siècle, le produit mondial brut
(PMB) est multiplié par 3,5 environ et le revenu moyen par tête par
plus de 2 ;
. la part des pays de l'OCDE tombe de 62 % à 53 % environ, soit
plus de la moitié du revenu mondial pour seulement 16 % de la
. population ;
. la part du tiers monde passe de 21,6 % en 1975 à plus de 30 %.

UNECROISSANCE
MODÉRÉEDE TYPETRADITIONNEL : ,
: .. LAPERMANENCEDESDÉSÉQUILIBRES .
- Hypothèses:
. mêmes relations Nord-Nord et Nord-Sud que dans le scénario
. précédent;
. aucune modification importante des valeurs n'est unanime-
. ment acceptée ; un grand nombre de personnes sont favorables à
l'objectif de forte croissance alors que d'autres ne le sont pas ou
_' contestent la part qui leur est faite du produit national ; en consé-
.
' quence, des conflits apparaissent qui freinent l'adaptation socio-
économique nécessaire à la croissance économique.
- Image à l'horizon 2000:
'
w le revenu mondial est presque multiplié par 3 entre 1975 et 2000
et le revenu moyen par tête par 2 ;
. la part du revenu mondial détenue par la zone OCDE diminue,
passant de 62 à 50 % ; _
RAPPORTSEN COMMUN 225

w celle du tiers monde (y compris la Chine) passe de 21,6 à près de


32 % ;
. l'Europe de l'Est et l'URSS connaissent une croissance plus
rapide que la zone OCDE et augmentent leur part de 16 à 18 %.

LANOUVELLE
CROISSANCE
MODÉRÉE
- Hypothèses: principale différence par rapport au scénario
précédent, l'adoption rapide de nouvelles valeurs post-matéria-
listes ; cela permet un consensus autour d'une croissance modérée
moins orientée vers l'économie de marché ; cette hypothèse influe
sur le contenu des autres hypothèses : par exemple, on présume
qu'elle crée des attitudes plus favorables à l'égard du tiers monde.
- Image à l'horizon 2000: mêmes résultats que pour le scénario
précédent.

DOUCEQUIDIVERGE
UNECROISSANCE
- Hypothèses: dans les scénarios précédents les productivités
relatives des pays développés convergeaient ; elles divergent ici à
cause des disparités sociales et institutionnelles qui se confirment
entre ces pays.
- Image à l'horizon 2000: à cet horizon n'apparaissent pas de
différences macro-économiques majeures par rapport aux deux
scénarios précédents, exception faite de l'écart qui se creuse entre le
Japon et l'Europe; par contre le début du siècle prochain devrait
accentuer la dispersion des performances.

RUPTUREDES RELATIONSNORD-SUD:LE SUD DÉCIDEDE FAIRE


CAVALIER
SEUL
- Hypothèses (aujourd'hui apparemment glissantes) :
w détérioration des relations Nord-Sud au début des années 80 ;
. les pays du tiers monde rompent les liens avec le Nord qu'ils
considèrent comme responsables de leur dépendance ;
. réduction importante des apports d'aide ;
. croissance modérée ou lente dans la zone OCDE suivant les
pays étant donné que chacun d'entre eux subit différemment le
contrecoup de la perte de parts de marchés au Sud ;
w pas de convergence des productivités ;
w aucune transformation importante des valeurs.
226 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

- Images à l'horizon 2000:


w le produit mondial brut et le revenu moyen par tête sont plus
faibles que dans tous les autres scénarios. La part du tiers monde
dans le PNB s'accroît mais ce n'est qu'une plus grande part d'un
plus petit gâteau ;
. la part du Japon diminue notablement de même que les reve-
nus dans la plupart des pays de l'OCDE, personne ne tire donc
avantage d'une détérioration des relations internationales telle
qu'elle est envisagée.

UNMONDEFRAGMENTÉ
- Hypothèses :
w montée du protectionnisme au début des années 80 entre les
principaux pôles de l'OCDE - Amérique du Nord, CEE et Japon
- qui, en fonction de critères historiques, culturels ou géographi-
ques, établissent des liens préférentiels avec les régions du tiers
monde en matière d'aide, de flux financiers et d'échanges : l'Améri-
que du Nord avec l'Amérique Latine, la CEE avec l'Afrique et le
, Japon avec l'Asie du Sud-Est ;
a divergence des productivités au Nord et croissance ralentie ou
modérée.
- Images à l'horizon 2000:
w les projections impliquent que les problèmes soulevés par la
fragmentation conduisent, comme en temps de guerre, à des
consensus nationaux renforcés, notamment autour des objectifs
économiques, ce qui permet une adaptation structurelle rapide ;
w pour ce qui est du produit mondial brut, l'image est semblable
à celle du 2e scénario, mais au niveau régional apparaissent des
différences importantes qui sont encore plus évidentes dans les
projections pour 1990 que dans les projections pour l'an 2000.

SAUCES POUR SCÉNARIOS SECS

Les scénarios, nécessairement globaux, peuvent difficilement


tabler sur l'invariance des relations structurelles entre les sous-
systèmes des relations internationales. Or le modèle qui sous-tend
l'élaboration de ces scénarios, en garantit la cohérence et en justifie
les projections, a du mal à digérer des invariants qui n'en seraient
pas. Il faut donc avoir le courage de mettre les mains dans la
RAPPORTSEN COMMUN 227

mécanique pour tordre un peu les entrées et remodeler d'un pouce


plus qualitatif les sorties pour que les scénarios prennent en compte
des changements structurels possibles autres que les seuls change-
ments progressifs tendanciels accessibles à la logique d'un modèle.
Interfuturs a donc développé deux séries d'analyses parallèles sur
les facteurs majeurs de transformations culturelles et les stratégies
des différents acteurs - Etats, nations, multinationales, groupes socio-
économiques nationaux... - dont les rapports souvent conflictuels
remettent en cause la stabilité des systèmes de régulation économico-
sociale : les analyses prospectives sectorielles (démographie, éner-
gie, matières premières, agriculture, industries) et les analyses pros-
pectives transversales (technologies, concurrences et commerces
internationaux, rigidités culturelles, juridiques, fiscales...).
Dans quelle mesure ces travaux complémentaires ont-ils in-
fluencé la genèse des scénarios, il est difficile de l'apprécier. Mais les
auteurs d'Interfuturs leur ont assuré une place privilégiée dans le
rapport terminal pour fournir aux décideurs un accès direct à ces
matériaux, qui permettent intrinsèquement :
- de mettre en évidence des changements structurels
qui peu-
vent apparaître dans des domaines spécifiques et d'éclairer ainsi les
choix de politiques indépendamment des scénarios ;
- d'évaluer concrètement les contraintes internes et externes
auxquelles sont soumis les différents acteurs dans les divers scéna-
rios envisagés ainsi que les forces dont ils disposent pour mettre en
oeuvre les stratégies qui leur sont ouvertes ;
- d'expliciter ces stratégies en termes de choix politiques.
Ces études complémentaires concernent essentiellement :
- l'évolution des valeurs dans les sociétés industrielles avancées.
- les problèmes structurels qui conditionnent les
perspectives
de croissance.

Valeurs et valeur

On assiste à l'émergence de nouvelles valeurs (la révolution silen-


cieuse, post-matérialiste) dans les pays industriels avancés, centrée
sur la classe moyenne : tendance à contester les tabous moraux et les
contraintes hiérarchiques, désir d'enracinement et d'enrichisse-
ment des rapports humains. Cette évolution a des conséquences sur
les demandes sociales et donc sur le système socio-économique :
importance accrue accordée au temps libre par rapport au revenu,
modification des aspirations en matière d'emploi, modifications
induites de l'organisation des unités de production, résistance aux
228 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

mutations technologiques, exigences accrues pour la protection de


l'environnement, développement au sein des ménages d'un secteur
informel qui transforme des biens en services et se substitue à
l'acquisition de services marchands, prolifération des formes non
marchandes d'auto-organisation.
4 points principaux illustrent les relations entre changements de
valeur et croissance économique :
- en remettant en question les objectifs de la société, les nou-
velles valeurs rappellent que la croissance économique n'est pas une
fin en soi mais n'a de signification qu'en tant que moyen ;
- la recherche d'une croissance économique soutenue conti-
nuera à être l'un des moyens privilégiés par lesquels les gouverne-
ments s'efforceront de répondre aux demandes de la population ;
- toutefois, les nouvelles valeurs conduiront à un aménagement
du contenu de cette croissance ;
- enfin, il est indéniable que l'évolution des valeurs n'est pas
indépendante de l'intensité de la croissance ; quelques indices don-
nent à penser que la récession de 1975 et la croissance lente qui l'a
suivie ont ralenti le changement des valeurs, tandis que la crois-
sance forte des années 60 avait contribué à leur genèse ; si les
sociétés avancées devaient être plongées dans des difficultés éco-
nomiques graves, on peut se demander si un retour aux valeurs
traditionnelles ne viendrait pas contester le progrès des valeurs
nouvelles.
Cette approche permet d'apprécier dans quelle mesure la corres-
pondance entre l'évolution des valeurs et les changements structu-
rels est compatible avec la logique interne de chaque scénario, si elle
accroît ou si elle réduit sa plausibilité.

La machine de la croissance entre les pressions et les rigidités

La seconde étude complémentaire s'inscrit dans un modèle plus


mécanique : les moteurs du développement (technologiques comme
l'électronique, les énergies nouvelles, l'exploitation de l'espace et
des océans, les biotechnologies... ou démographiques ou politi-
ques...) sont soumis à des pressions (changements de la demande,
prix de l'énergie, des matières premières, des compétitions interna-
tionales...) et freinés par des rigidités structurelles (marchés du
travail, fiscalités, Etats protecteurs, nouvelles formes de protec-
tionnisme...). Ses résultats ont été plus ou moins pris en compte -la
cohérence - dans les scénarios.
impose ses limites Les décideurs
auront donc intérêt à y puiser directement pour éclairer leurs choix
RAPPORTSEN COMMUN 229

et construire à leur usage personnel les scénarios composites com-


patibles avec leurs objectifs macro-économiques et les capacités
d'adaptations structurelles de leur corps social.

Le tiers monde, mode d'emploi

Les relations avec le tiers monde constituent le deuxième des


grands défis auxquels auront à faire face les sociétés développées.
Après le rappel de quelques données qui illustrent l'homogénéité du
tiers monde, cette partie analyse les problèmes et les perspectives à
long terme des régions du tiers monde, cherche à évaluer, domaine
par domaine, l'ampleur de l'interdépendance entre sociétés déve-
loppées et sociétés en développement : interdépendance économi-
que se traduisant par des transferts financiers, des migrations
humaines, des échanges de matières premières et de produits manu-
facturés ; interdépendance écologique, illustrée par les effets possi-
bles sur le climat d'un accroissement de la concentration de gaz
carbonique dans l'atmosphère ; interdépendance militaire et politi-
que ; interdépendance diplomatique qui engendre un nombre crois-
sant de conférences internationales; interdépendance culturelle
résultant des échanges d'information.

Enfin sont discutées les stratégies envisageables par les gouver-


nements des pays développés et des politiques cohérentes avec
celles-ci. Ces stratégies actives, globales et à long terme, se donnent
pour but de réaliser des transformations progressives :
- agir constamment en gardant à l'esprit une vision
politique de
l'avenir ;
- contribuer à améliorer la situation des pays les plus
pauvres, à
assurer l'insertion dans l'économie mondiale des pays en dévelop-
pement industrialisés, à retrouver les chemins d'une croissance
acceptable dans les pays développés ;
- s'efforcer d'éliminer les règles et les
pratiques qui nuisent à
l'égalité des chances économiques entre les nations et à l'intérieur
de celles-ci ;
- rechercher en priorité les nouveaux arrangements dont les
dispositions seront mutuellement bénéfiques aux différents groupes
de pays concernés et proposer des stratégies concrètes d'actions
communes ;
- éviter de se prêter à des généralisations à l'échelle mondiale
lorsqu'elle aboutissent à noyer la réalité des problèmes tels qu'ils se
230 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

posent en fait dans les divers domaines aux différents groupes de


pays;
- reconnaître que les transformations ne se limiteront pas à des
concessions financières à court terme mais impliqueront des chan-
gements de structures pendant une longue période, avec des étapes
successives quant aux négociations et quant aux réformes des insti-
tutions internationales.

Voies et voeux .

Le rapport mentionne un certain nombre d'actions politiques


possibles que les gouvernements pourraient considérer en vue
d'améliorer le fonctionnement du système économique internatio-
nal sans nuire à l'efficacité de l'économie mondiale. Certaines de ces
propositions sont indubitablement des sujets de controverses. Elles
incluent les mesures suivantes :
- aider les pays en développement à exploiter leurs ressources
d'énergies fossiles et à accéder à l'énergie nucléaire lorsque le niveau
de leur consommation le permet; coopérer avec eux dans le
domaine des énergies nouvelles ; les associer, si les conditions poli-
tiques le permettent, à l'étude de l'approvisionnement en pétrole en
. cas de pénurie ;
- faciliter les investissements à l'étranger des pays de l'OPEP et
se préoccuper des conditions de l'entrée de ces pays dans l'ère de
,
l'après-pétrole ;
- étendre les mécanismes permettant de stabiliser les recettes
d'exportation à l'ensemble des exportations de produits de base et
améliorer les mesures existantes quant à la stabilisation des expor-
tations de produits manufacturés ; réduire les barrières à l'importa-
tion dans les pays développés des produits de base transformés ou
bruts en provenance des pays en développement et concurrents des
productions nationales ; mettre sur pied des mécanismes d'assu-
rances pour les investissements dans le domaine des matières pre-
mières et des codes de bonne conduite quant à l'accès aux res-
sources minérales nationales ;
- tenir compte dans la fixation des prix des produits agricoles
sur les marchés nationaux des pays développés de l'impact de ces
politiques sur les pays en développement ; accroître l'aide alimen-
taire ; mettre sur pied un stock de stabilisation pour les céréales ;
- élaborer des politiques positives d'ajustement structurel dans
le domaine industriel ; développer les échanges d'informations sur
l'évolution de l'industrie avec les pays du tiers monde industriali-
'
RAPPORTSEN COMMUN 231

sés ; essayer de promouvoir un abaissement progressif et général des


barrières réciproques en ce qui concerne les relations avec ces pays ;
éviter les mesures qui incitent à des formes d'industrialisation trop
capitalistiques dans le tiers monde ; élaborer des codes de bonne
conduite des entreprises multinationales permettant un dévelop-
pement des activités de ces entreprises tout en protégeant les inté-
rêts des pays développés et des pays en développement.

Les voix intérieures

La diversité des situations, l'aspect multiforme des relations


(commerciales, financières, technologiques, politiques) ne pouvait
se satisfaire d'une vision trop globale des rapports Nord-Sud.
Aussi, une série d'études spécifiques ont été menées sur les pays
importants en termes démographiques ou de volume de produc-
tion, ou pour des raisons d'exemplarité en termes de stratégies de
développement, à savoir : Algérie, Egypte, Iran ; Tanzanie, Nigé-
ria ; Inde, Pakistan, Bangladesh ; Indonésie, République de Corée,
République Populaire de Chine ; Mexique, Venezuela, Brésil. En
outre, pour chaque ensemble régional (Afrique du Nord et Moyen-
Orient, Afrique Noire, Asie du Sud, Asie du Sud-Est, Amérique
Latine) une analyse a été faite qui tentait d'évaluer les perspectives
et les stratégies possibles d'intégration.
Ces travaux ont été réalisés par des experts indépendants de ces
différents pays et portaient essentiellement sur les stratégies de
développement et les relations entre le processus interne de déve-
loppement et la structure du système des rapports internationaux.
La mise en oeuvre de ces stratégies peut aussi bien engendrer des
conflits avec les pays développés que de nouvelles formes de coopé-
ration. L'analyse débouche sur les possibilités de coopération.

FRÈRES SIAMOIS OU ENNEMIS !

Les évolutions analysées dans les parties précédentes sont la


manifestation d'un phénomène plus général : la montée de l'inter-
dépendance mondiale. A cette interdépendance, s'est ajoutée dans
les dernières années une forte incertitude. D'où la tentation de
certains pays de réduire l'incertitude en limitant l'interdépendance.
Cette partie du rapport s'interroge sur les possibilités qui s'offrent
aux gouvernements pour renforcer leur coopération et améliorer les
232 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

procédures de résolution des conflits. Elle aborde successivement:


l'analyse des scénarios, les perspectives de l'industrie mondiale, les
aspects sectoriels de l'interdépendance, la gestion de l'inter-
dépendance.

Un exercice pratique

L'analyse des scénarios permet de démonter certains ressorts de


l'économie mondiale, mais le description doit en être complétée par
les perspectives de l'industrie et les aspects sectoriels de l'interdé-
pendance, et par un inventaire des crises et ruptures susceptibles de
se produire dans l'évolution de l'économie mondiale.

Stratégies et contraintes de la croissance industrielle

Les évolutions industrielles traitées dans les exercices de prospec-


tive mondiale auxquels Interfuturs a pu avoir accès étant très
largement insuffisantes, des analyses prospectives spécifiques de
certaines branches industrielles ont été menées : les non-ferreux,
cuivre et aluminium, la sidérurgie, la chimie, les biens d'équipement
(hors matériels de transport), l'électronique professionnelle, la
construction navale, l'automobile, le textile.
L'approche choisie met en évidence les stratégies des acteurs au
niveau de branches analysées en termes de filières de production.
Pour chaque filière, on détermine les atouts dont disposent les
acteurs (intégration amont et aval, technologie, segmentation des
processus de production, investissements à l'étranger), les
contraintes qui pèsent sur les appareils productifs nationaux ainsi
que les réponses qu'elles peuvent provoquer.
Couplé à des hypothèses de croissance de la demande par secteur
(au niveau mondial et par grands groupes de pays), l'examen de ces
stratégies et de ces contraintes permet, pour la majorité des
branches étudiées, de donner, par grandes zones mondiales, des
estimations relatives aux partages de la production et des échanges.
Il est à noter, et c'est l'un des intérêts de la méthode, que de telles
estimations peuvent remettre en question la plausibilité des
scénarios.
RAPPORTSEN COMMUN 233

Les matrices de l'interdépendance

L'examen des aspects sectoriels de l'interdépendance commence


par trois domaines qui débordent largement l'économie : le désar-
mement, les migrations, la protection et la mise en valeur du patri-
moine commun de l'humanité. Il continue par trois domaines pro-
prement économiques : ressources naturelles, industrie, agriculture.
Il se termine par des questions de régulation plus générales : le
commerce international, l'adaptation du système monétaire, la
coordination des politiques économiques à court terme et des poli-
tiques d'ajustement structurel.

Un code civil pour les nations

Désormais, les problèmes nationaux et internationaux sont


contamment imbriqués les uns dans les autres. La plupart des pays
industrialisés et de nombreux pays en développement sont aujour-
d'hui tributaires des importations de matières premières et ne pour-
raient maintenir leurs structures économiques en s'appuyant uni-
quement sur leurs ressources naturelles propres.
Il est urgent de résoudre les contradictions qui résultent de la
conjonction de l'interdépendance et de la pérennité des Etats-
nations. Pour cela, il faut que la coopération internationale prenne
une dimension nouvelle. Cependant, les gouvernements des pays
démocratiques auront de plus en plus de difficultés à coopérer au
niveau international pour élaborer les politiques ainsi rendues
nécessaires, en raison de pressions contradictoires qu'ils subissent
au sein de leurs propres pays.
L'analyse conduit à poser deux questions fondamentales. La
première concerne les perspectives : dans quelle mesure le processus
de développement que l'on peut envisager comme probable pour
l'avenir sera-t-il instable et menacé de ruptures dangereuses? La
deuxième concerne l'action à mener : comment, dans le contexte de
l'interdépendance, la coopération entre les gouvernements peut-
elle être renforcée, les procédures de règlements des différends
améliorées et, en conséquence, les conflits au niveau international
être maintenus au moins dans des limites tolérables ?
234 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

MESSA GE DE FIN

Le futur sur des sables mouvants

En ce qui concerne les pays développés, les principaux obstacles à


un développement stable à long terme sont essentiellement d'ordre
politique. Plusieurs types de rupture sont envisageables. A un
extrême, un déclin de la démocratie risque de se produire si l'Etat se
renforce, tant pour négocier avec les autres gouvernements que
pour répartir les sacrifices entre groupes sociaux de manière à
rendre supportables les ajustements structurels. A l'autre extrême,
il peut se produire une accélération de l'évolution vers de nouvelles
valeurs, l'Etat devenant alors de plus en plus contesté. Mais dans ce
cas, si les transformations intérieures sont trop rapides, compte
tenu du contexte international, les demandes internes se feront jour
pour que l'Etat bétonne les relations extérieures de façon à permet-
tre l'épanouissement de modes originaux d'organisation sociale.
Des taux de croissance modérés dans les pays de l'OCDE ren-
draient le problème des approvisionnements en énergie moins aigu,
mais n'annuleraient pas la possibilité d'une rupture ayant son
origine dans ce secteur. Si les pays de l'OPEP ne réalisaient pas des
investissements suffisants pour accroître leurs capacités d'extrac-
tion et si les pays de l'OCDE n'appliquaient pas des politiques
vigoureuses dans les domaines du nucléaire, du charbon et des
économies d'énergie, il pourrait se produire une profonde récession
inflationniste qui ralentirait encore la croissance, accroîtrait le
risque de troubles sociaux et provoquerait dans certains pays déve-
loppés une des formes de ruptures politiques mentionnées plus
haut.
Les sources d'instabilité ne sont pas moins grandes dans le tiers
monde. Elles existent dans certains pays producteurs de pétrole où
la poursuite d'une croissance économique rapide accompagnée de
la persistance d'une répartition inégalitaire des revenus menace les
structures sociales et où les gouvernements peuvent avoir à faire des
choix difficiles au cours de la période post-pétrolière. Elles sont
également apparentes dans les pays en cours d'industrialisation, qui
. se heurter aux politiques des pays déjà
peuvent protectionnistes
industrialisés. Les nouveaux pays industrialisés resteront partagés
entre la tentation de rechercher un nouvel ordre international et
celle de l'intégration dans le système économique mondial. Des
sources d'instabilité existent aussi dans une certaine mesure dans les
RAPPORTSEN COMMUN 235

pays les plus pauvres, où les problèmes sont difficiles à résoudre et


où la stabilité économique et sociale restera fragile.

Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre

Le rapport Interfuturs, extrêmement bien structuré, clair, pro-


gressif, est - c'est annoncé dès l'introduction - une incitation à la '
prise de conscience et à l'action. La conclusion essaie de tirer la
substantifique moelle du triple contenu fait de perspectives, de
questions névralgiques et de recommandations.
Les perspectives sont, comme on l'a vu plus haut, regroupées en
fonction de 4 approches complémentaires : les relations de l'huma-
nité avec l'écosphère, les sociétés industrielles avancées face aux
changements, l'avenir des pays en développement, les tendances des
relations économiques internationales.
Les questions névralgiques prioritaires sont au nombre de 4 : la
transition énergétique; la recherche par les pays développés de
politiques nationales adaptées au nouveau contexte; les efforts
communs pour le développement du tiers monde ; les nouvelles
formes de coopération internationale.

Les commandements de la sagesse

Créer dans les sociétés industrielles avancées une attitude posi-


tive face à l'avenir.
Faire le maximum pour améliorer la connaissance des autres
cultures et celle des phénomènes économiques et sociaux (échanges
de jeunes, programmes de télé...)
Faire face aux problèmes de transition en matière de ressources
naturelles et d'environnement : recherches sur les climats, dévelop-
pement du charbon et du nucléaire, création d'un centre internatio-
nal d'information permanente sur les matières premières minérales
non énergétiques, réexamen des politiques nationales de conserva-
tion des sols.
Conduire le changement au sein des sociétés industrielles : meil-
leure coordination des politiques conjoncturelles, actions contre le
chômage dû au coût du travail, renouvellement des concepts pour
une approche plus efficace des activités de services, amélioration
des systèmes d'information dans l'industrie, étude des budgets
temps, recherche d'une meilleure gestion des dépenses publiques,
236 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

autonomisation des entreprises, réorganisation territoriale des


sociétés industrielles (décentralisation).
Faciliter le développement du tiers monde :
- grâce notamment à une amélioration des flux financiers :
prêts à moyen terme et prêts à long terme non directement liés à la
réalisation de projets, amélioration de l'aide concentrée sur les pays
les plus pauvres, création d'une Fondation internationale pour
distribuer une partie de l'aide publique ;
- grâce également au développement industriel et aux trans-
ferts de technologies : crédits préférentiels au financement de l'in-
dustrialisation, création d'organismes d'animation, développement
des échanges de produits, circulation de l'information sur l'évolu-
tion de l'industrie dans le monde.
Gérer l'interdépendance globale, repenser l'organisation admi-
nistrative de chaque pays développé en fonction de l'interdépen-
dance croissante avec le monde extérieur.
Consacrer une réflexion d'ensemble au fonctionnement actuel
des organisations intergouvernementales afin de dégager des mis-
sions précises.
Rendre le cadre de fonctionnement du commerce international
aussi transparent et stable que possible.
Réformer progressivement le système international de création
de liquidités.
Etablir entre les pays producteurs et consommateurs des rela-
tions permettant de réaliser une transition vers l'après-pétrole.
Et, cela va de soi, mais tout de même... :
Continuer les efforts d'analyse prospective à l'échelle mondiale.

Interfuturs est un travail gigantesque, sérieux. Le rassemblement


des données qu'il propose, sa photographie du passé et du présent
économique des nations, sa présentation claire, avec des synthèses
nombreuses, a une valeur intrinsèque certaine. Quelle que soit la
fiabilité des perspectives avancées, elles incitent utilement les res-
ponsables à penser le présent en termes de futur et d'un futur
indépendant.
Cependant ceux qui ont été les plus sensibles à ce travail ne
sont-ils pas ceux qui étaient déjà entrés dans le futur? Le rapport
reste, c'est normal, très global ; les recommandations s'imposent le
style policé des organismes internationaux. La valorisation du rap-
port s'est effectuée avec une grande discrétion comme c'est classi-
que dans ce genre de travail : l'équipe responsable se disperse dès le
point final mis au rapport. Malgré les différentes traductions qui en
RAPPORTSEN COMMUN 237

ont été faites, sa diffusion et sa promotion dans la plupart des pays


associés sont restées confidentielles 1.
Sur le plan de la méthodologie, Interfuturs est, comme le dit son
propre père, un exercice de prospective. Bel exercice, qui a pour la
première fois essayé et réussi - même dans des limites certaines -
d'intégrer dans la grande machinerie simplificatrice de la modélisa- '
tion mathématique des éléments qualitatifs, et qui a comblé les
carences de ces représentations par des études complémentaires
(dont plusieurs auraient mérité publication) et le recours systémati-
que à des avis d'experts (15 pour le tiers monde).

1. Il a néanmoinsnourrilesréflexionsqueJacquesLesournea exprimédansLes
MilleSentiersdel'avenirpour le publicéclairé(Seghers1981).
).
FAST

Comment mettre en oeuvrela science et la technologie pour que les


pays d'Europe puissent maîtriser ensemble leur avenir ? Pour tenter de
répondre à cette question, la Commission des communautés euro-
péennes prend, en juillet 1978, le double risque d'un programme,
expérimental d'une part, confié d'autre part à une équipe qui croit à
l'importance d'une démarche prospective pour l'élaboration de prévi-
sions à long terme.
Programme et équipe devront, en outre, faire la démonstration que
cette démarche peut constituer un outil de base efficace pour définir
les objectifs et les priorités de la Recherche-Développement commu-
nautaire. 1979-1982: trois années à la Hitchcock.
FAST 1

Fast devait être le premier exercice de prospective pour l'Europe.


Il a fait mieux : il a tissé la trame d'une Europe de la prospective.
L'histoire a commencé au lendemain de l'année du Choc. La CEE
s'était découvert fort démunie en perspectives scientifiques et tech-
niques à long terme susceptibles d'exorciser les démons de la Crise
et de modérer les tentations centrifuges des pays membres. Elle
s'adressa à un groupe de sommités scientifiques, clairement baptisé
« Europe + 30 », pour en entendre ce qu'il fallait faire et comment le
faire.
Le rapport correspondant, déposé en septembre 75, constatait
que l'élaboration des politiques de la CEE reposait essentiellement
sur des approches sectorielles à court terme et qu'il était grand
temps d'introduire le long terme intégré dans les dossiers de la
Commission. La recommandation d'aborder de front les pro-
blèmes urgents (climats, population, agriculture, forêts, santé, sys-
tèmes de valeurs, éducation, sciences, technologies, industrie, éner-
gie, matériaux, environnement, transport, communication, écono-
mie et finances, dépense, politique, institutions) fut bien reçue, tant
par la Commission que par le Conseil des ministres. Ces travaux de
prévision à long terme, « Europe + 30 » proposait de les confier à un
énième Institut qui aurait regroupé, au départ, une centaine de
personnes dont 75 professionnels de talent.
La Commission, bien placée pour redouter les effets de la loi de
Parkinson, préféra, à cette structure traditionnelle, substituer une
structure plus innovante, plus flexible, plus légère et plus vivante,
structure dissipative susceptible de se défaire d'une pichenette en
cas de succès relatif. Ce fut donc un Programme qui fut choisi, au
lieu d'une Institution. Sous la houlette de la DG 12 (Direction
240 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

générale de la science, de la recherche et du développement des


communautés européennes), Fast, Forecasting and Assessment in
the Field of Science and Technology faisait entrer en 1978 l'évalua-
tion et la prévision à long terme en science et technologie dans le
lent et complexe processus de la construction européenne.

Une structure légère en réseau

Malgré son nom, Fast fut crédité de 5 années pour atteindre ses
objectifs, et d'un budget total de 4,4 millions d'écus, auxquels
s'ajouteront 1,2 millions d'écus venant des pays membres.
L'équipe des permanents était limitée à 10 personnes afin de
. répartir les tâches à une large population de partenaires décentrali-
sés. Cette organisation du 3e type mobilisera ainsi 54 centres de
. recherches et des centaines de chercheurs, conformément à l'un des
objectifs fixés par la décision du 25 juillet 1978 du Conseil des
ministres : « Promouvoir des réseaux informels d'échanges et de
coopération entre les centres de recherches prospectifs des pays de
la CEE. »
Un autre objectif réaliste était donné au programme : il ne s'agis-
sait pas de se jeter dans l'aventure sans bagages ni de réinventer la
roue ; on commencerait donc par: « analyser les travaux de
recherche, de prévision et d'évaluation disponibles dans le domaine
de la science et de la technologie ».
Quant à l'objectif final, il visait à essayer de voir plus clair dans
l'imbroglio des orientations contradictoires, concurrentielles, dis-
persées de la R et D des Etats membres, pour tenter d'introduire une
synergie plus efficace de l'action communautaire. Ce qui exigeait de
« mettre en lumière les potentialités, les problèmes et les conflits
susceptibles d'influencer le développement à long terme de la
Communauté et proposer des orientations alternatives pour l'ac-
tion de R et D communautaire ».
Ces consignes traduisaient plusieurs convictions de la
Commission :
- peser sur l'avenir exige une maîtrise suffisante des sciences et
des techniques ;
- il est indispensable d'évaluer leurs effets à long terme sur le
développement économique mais aussi social ;
- il existe sûrement aux niveaux nationaux et internationaux
des travaux de recherche et de prévision qui sont mal connus de la
Communauté et qu'il convient donc d'évaluer et de valoriser sans
retard ;
RAPPORTSEN COMMUN 241

- il n'existe pas, par contre, de recherches sur les problèmes


spécifiques auxquels la Communauté doit faire face dans les
domaines des sciences et des techniques et de leurs impacts.
Au-delà de ces convictions, la Commission affichait pour le
projet une finalité ambitieuse en termes de références dont l'am-
pleur et les ambiguïtés ont été unanimement reconnues par la suite.
Ampleur des domaines prioritaires choisis : disponibilités des res-
sources à long terme, changement structural à longue échéance,
changement social dans un avenir assez lointain. Ambiguïtés des
objectifs : fallait-il mettre l'accent sur l'exploration des évolutions à
long terme des sociétés européennes en tenant compte des interac-
tions entre les phénomènes techniques, économiques et sociaux ou
sur l'établissement d'un catalogue de propositions spécifiques de
Recherche-Développement à destination de la Direction générale
de la science, de la recherche et du développement des communau-
tés européennes?
Heureusement pour les animateurs du programme, ses initia-
teurs avaient aussi insisté sur sa vocation expérimentale, tant au
niveau de l'efficacité de la démarche consistant à dégager d'une
réflexion à long terme des propositions concrètes en matière de
R et D, qu'au niveau de l'organisation même de la démarche et de la
constitution de ce qu'on appellera l'« Outil Fast ».

Une Première en prospective internationale

Les exercices de ce genre se comptent sur les doigts de la main, du


Club de Rome à l'IIASA en passant par Interfuturs. Malgré leur
diversité, ils ont partagé des convictions, des conventions et des
modes d'approche communs. La maîtrise d'oeuvre de leurs travaux
a été confiée à des hommes ou des équipes qui devaient être incon-
testables et donc académiquement chevronnés. Leur expérience et
leur excellence, acquises dans les années glorieuses, les ont forte-
ment conditionnés et malgré l'évidente nécessité de faire place dans
leurs travaux aux incertitudes et aux ruptures, ils restent attachés
aux valeurs fondatrices de leur maturité : l'importance de cadres
conceptuels rigoureux, la priorité accordée aux résultats chiffrés, la
confiance dans les modèles et dans la validité des démarches
mathématisées, le rôle clé des indicateurs, la valeur de représenta-
tion et d'interprétation des systèmes, le poids déterminant des lois
de la macro-économie - la seule à proposer des corps de doctrines
structurés -, les garanties assurées par la cohérence, et la sécurité
liée à la mise en oeuvre de méthodologies éprouvées.
242 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Bien sûr ils savent que les variables ne sont pas nécessairement
significatives, que les données sont trop souvent inexactes, que les
modèles ne sont pas toujours aussi stables qu'ils le devraient, qu'il y
a danger à quantifier lorsque les facteurs de rupture échappent
malignement au quantifiable. Ils sélectionnent donc avec rigueur
les experts aptes à proposer les scénarios qui pourront seuls prendre
en compte ces ruptures. Mais ils savent aussi - l'étude de la
General Electric sur la pertinence de 1556 prévisions réalisées sur
50 ans aux Etats-Unis le leur a confirmé - que les experts se sont à
peine moins trompés que les non-experts.
Ils restent donc fermement attachés à l'ordre, la rigueur, l'éco-
nomie et les chiffres, les matrices, la topologie et les graphes, les
méthodes estampillées et la macro-régulation qui rejettent dans les
ténèbres le grouillement inharmonieux des micro-réalités où s'agi-
tent pourtant les incubes ou les succubes, germes des Léviathan de
demain.
Fast, c'est précisément une rupture en soi par rapport à ces
paradigmes. Les nouvelles portes qu'il a ouvertes ont introduit de
rafraîchissants courants d'air dans le modèle pharaonique des
constructions prospectives. Autant que par ses résultats, et peut-
être davantage, le Programme vaut par les innovations que son
caractère expérimental lui a permis. Mais avant de nous y arrêter,
nous ferons un bref rappel de son déroulement.

La course contre la montre

Janvier 1979 : la phase de définition du projet démarre. Il s'agit,


compte tenu des ressources allouées, de transformer les objectifs
- et manifestement et ambitieux - en
généraux trop généreux
programme opérationnel plus réaliste.
« Nous avons commencé par rassembler et étudier les matériaux
disponibles dans les différents pays », explique Riccardo Petrella,
Directeur du Programme Fast, « puis nous avons défini et fait
approuver par les instances communautaires notre programme de
travail: les domaines choisis, la définition des hypothèses et les
modalités d'exécution des contrats ». Cette phase a donné lieu à un
tour d'horizon des problèmes européens présents et à venir à partir
des principales études de prospective alors disponibles (comme les
travaux d'Interfuturs ou ceux que la Commission des communau-
tés européennes avait entrepris dans le cadre de l'exercice « Europe
1990 ») et des résultats de réunions d'experts (comme le Colloque
RAPPORTSEN COMMUN 243

européen de prospective, organisé conjointement par Fast et Futu-


ribles en septembre 1979).
Ce tour d'horizon a permis de lister 122 « problèmes européens
futurs », autour de 8 domaines principaux : ressources, population,
éducation, production, modes de vie, organisation sociale, écolo-
gie. 22 de ces problèmes sélectionnés ont conduit à 4 observations
essentielles. Elles constituent les conclusions d'un premier rapport
de Michel Godet et Olivier Ruyssen, « L'Europe en mutation » :
- la question des ressources, énergie et agriculture mises à part,
n'est pas centrale pour l'avenir de la Communauté en tant que telle ;
les fluctuations déstabilisatrices des matières premières sont un
problème mondial, dont la solution passe surtout par l'organisa-
tion concertée des mécanismes des marchés dans une perspective de
long terme ;
- l'énergie et l'emploi sont, à la fin des années 70 et sans doute
pour les 10 années à venir, les points de convergence et de départ de
la plupart des autres problèmes de la Communauté ;
- 2 autres mutations pourraient transformer profondément les
sociétés européennes au cours des décennies suivantes : il s'agit, .
d'une part, du développement rapide des technologies d'informa-
tion, de communication et d'automatisation, et, d'autre part, à plus
long terme, de l'utilisation des biotechnologies ;
- la maîtrise du processus du changement technologique n'est
pas seulement un enjeu écologique ; elle devient un enjeu industriel,
social, culturel, politique, pour que les Européens gardent l'initia-
tive et le contrôle de leur développement.

Les problèmes énergétiques étaient ressentis, au même titre que


l'emploi, comme le point principal de convergence et d'application
de la plupart des autres problèmes. L'équipe ne les a pas retenus
comme thèmes prioritaires dans la mesure où ils faisaient déjà
l'objet de nombreux travaux de prévision et de prospective au sein
même de la Commission.
Les thèmes définitivement sélectionnés seront donc au nombre
de 3:
- « Travail et Emploi: problème majeur des sociétés euro-
péennes pour la décennie 80 et au-delà », dont le responsable est
Olivier Ruyssen ;
- « Société et Information : mutation majeure des dix années à
venir », dont les responsables sont Olaw Holst et Roland Huber,
puis Klaus Grewlich ;
- « Vers une biosociété » : formule choisie pour souligner que le
développement des biotechnologies pourrait engendrer une trans-
244 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

formation profonde de la société industrielle au cours des 30 pro-


chaines années ; les responsables sont Mark F. Cantley et Kenneth
Sargeant.

Les chercheurs européens dans l'épuisette

Janvier 1980 : Fast lance un appel d'offres sur les trois domaines
choisis, auprès de 800 centres de recherches dans les pays membres.
Dès le mois de mai, 360 centres avaient répondu, séparément ou
associés, par 204 propositions. 54 contrats ont été conclus, dont 25
sur « Travail et Emploi », 10 sur « Biosociété », 12 sur « Société de
l'Information », 7 sur des projets parallèles, pour un montant total
de 1,6 million d'écus. Les contractants sont des bureaux d'études
privés, des associations ou sociétés professionnelles, des équipes
universitaires (pour les 2/3). Cela va du Battele Institut, de la Sema,
à l'Iris, la Manchester Business School, l'Université de Malaga, le
Conservatoire national des Arts et Métiers, en passant par
Dechema (RFA), le CEPII, Futuribles, l'Associazione Italiana per
la Ricerca Industriale.
« La sélection des contractants, la mise au point avec chacun
d'eux d'un cadre de travail et d'un calendrier, puis la gestion et le
suivi de leurs travaux nous a submergés en 1980 et 1981 poursuit
Petrella. Beaucoup trop car nous souhaitions avoir plus de temps
pour travailler sur le fond et nous avons été absorbés par des tâches
administratives. »
Car il faut relancer les contractants, organiser des séminaires, des
conférences, évaluer les rapports, réclamer des éclaircissements, des
approfondissements, harceler les retardataires, exploiter et diffuser
les résultats intermédiaires...Il aurait bien fallu deux ans de plus...
Or l'échéance approchait à grand train. Pas l'échéance théorique de
fin 82, mais celle tout à fait réaliste de mi-82. Car il fallait le plus tôt
possible alimenter l'environnement interne, celui des Directions
générales, en recommandations concrètes sur les programmes de
R et D. Il fallait surtout obtenir de la Commission que le pro-
gramme ne s'arrête pas là, démonstration faite de son efficacité. Et
comme les décisions se prennent lentement au sein des organisa-
tions complexes et dans le cadre de calendriers impératifs, il fallait,
avant la fin administrative du contrat, qu'un rapport formel per-
mette d'engager assez tôt les négociations de renouvellement.
RAPPORTSEN COMMUN 245

Le rush final

Juillet 1982: Ouf !t


« La rédaction du rapport a été une véritable course contre la
montre. Nous n'avons eu la plupart des résultats qu'en mai 1982 et
le rapport devait être prêt en juillet », raconte Riccardo Petrella.
20 juillet : le rapport remis, il passe devant un tribunal d'experts
chargé de l'évaluer. Ils appartiennent à l'élite de l'économisme, de
la science et de la prospective. Les raccourcis, les lacunes, le foison-
nement désordonné, la mystique sociétale les heurlent un peu :
manque de cadre conceptuel, de justifications bien enchaînées et
surtout de chiffres..Mais, ils reconnaissent la qualité spécifique de
nombreuses études ainsi que la perfinence des propositions.
L'« Outil Fast » a manifestement bien fonctionné, l'équipe d'ani-
mateurs n'a pas volé son pain, compte tenu de la qualité et de
l'intensité de son engagement. On peut donc poursuivre à condition
de corriger la copie et rédiger le rapport final de façon plus lisible,
de limiter les ambitions de la suite, de faire la part plus large aux
compétences industrielles et économiques et de souscrire plus res-
pectueusement aux exigences méthodologiques.
17 octobre 1983: le Conseil des communautés européennes
adopte un deuxième programme Fast qui ira jusqu'au 31 décembre
1987. La partie est gagnée.
La recommandation des experts et les demandes émanant de
l'environnement de Fast conduiront l'équipe à reprendre son tra-
vail de synthèse et en améliorer la présentation, le rendant ainsi
accessible à un public plus large. Il sera publié en français dans la
collection Futuribles, sous le titre : « Europe 1995, mutations tech-
nologiques et enjeux sociaux » ( 1 984).

Pour le client pressé

La production de Fast a été abondante. Au moment de l'inven-


taire elle a été organisée en rayons multiples dont le plan suivant
facilitera l'accès.

Trois têtes-de-gondoles pour les propositions concrètes :


- les actions organisationnelles pour les institutions commu-
nautaires, au nombre de 3: SCANFIT, mission interinstitution-
nelle « Nouvelles Technologies/Besoins Sociaux » ; expérimenta-
tions conjointes par la Commission, le CEDEFOP, la Fondation de
Dublin et le Centre européen de formation professionnelle de Ber-
246 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

lin, dans le domaine des relations sciences - techniques -, emploi


et travail ; création d'un Comité interservices biotechnologies,
BIOCOM;
- les orientations majeures pour les actions de R et D commu-
nautaire à long terme, au nombre de 4 :
w contribuer au développement des infrastructures des 30 pro-
chaines années pour les nouveaux services, en 13 actions de R et D ;
. accompagner la mutation de l'emploi et faciliter l'instauration
de nouvelles relations homme-machine en 14 actions de R et D ;
. favoriser la maîtrise en commun du processus de changement
technologique, par 9 actions de R et D ;.
. contribuer au développement de l'autonomie technique et
scientifique des PVD, en 13 actions de R et D ;
- 6 mesures pour agir sur le contexte scientifique et socio-
économique :
. stimulation du potentiel scientifique européen ;
. assouplissement des statuts du travail ;
. politique communautaire pour le développement des activités
de service ;
a politique communautaire des télécommunications ;
. . brevetabilité des micro-organismes de synthèse ;
. politique du « 3ème D » pour la diffusion des connaissances
dans les domaines des techniques et de l'identification des besoins.

4 rayons s'offrent ensuite au chaland, chargés des 36 études


livrées par les contractants du programme : 11 au rayon « Travail et
Emplois », 12 au rayon « Biosociété », 7 au rayon « Société de
l'information », 6 au rayon « Divers », pas le moins intéressant.

Enfin, près des caisses de sortie, le rapport de synthèse, recondi-


tionné comme on l'a vu, et qui reprend l'essentiel de ce qui est en
rayons.

La variété et la richesse de la grande majorité des études vaut


qu'on s'y arrête un instant. A noter que chacun des thèmes se
caractérise par un horizon temporel différent en raison de sa nature,
des perspectives, des problèmes et des enjeux correspondants, et du
rôle différent que peut y jouer la R et D.
Par exemple, des actions de R et D entreprises aujourd'hui pour-
ront difficilement avoir des impacts à court et moyen terme sur la
situation de l'emploi. Dès lors, le rôle de la R et D communautaire
dans le domaine du travail et de l'emploi n'a pas été vu en fonction
de la solution des problèmes des années 80, mais pour créer les
RAPPORTSEN COMMUN 247

conditions nécessaires à ouvrir la voie à de nouveaux développe-


ments technologiques et aux nouvelles opportunités socio-
économiques qui pourraient faire ressentir leurs effets positifs sur
l'emploi et le travail dans les années 90.
Par contre, en ce qui concerne la Société de l'information, le rôle
de la R et D communautaire se situe au niveau de la contribution
qu'elle peut apporter, dès maintenant, au développement d'une
innovation technologique et d'une innovation sociale en Europe,
capables d'assurer :
- l'autonomie de l'industrie et l'économie européenne ;
- la maîtrise de la transition vers « une société de trans-
formation. »
Enfin, le rôle de la R et D par rapport à la « Biosociété » est plutôt
celui « d'anticiper » et d'orienter le développement des sciences de la
vie et des biotechnologies, dans le cadre d'une stratégie communau-
taire, pour arriver notamment à une gestion équilibrée et intégrée
des relations de l'homme dans et avec le milieu du vivant.

Au rayon des biotechnologies .

Les études se répartissent en 3 catégories. Des projets généraux,


relatifs à une stratégie communautaire en matière de biotechnolo-
gie, avaient pour objectifs :
- de réunir les informations nécessaires pour pouvoir décrire
les capacités actuelles de l'Europe en matière de biotechnologie ;
- d'identifier les éléments à exploiter pour développer les bio-
technologies dans la communauté ;
- de mettre en évidence des activités qui pourraient avoir à long
terme un impact favorable sur le développement des biotech-
nologies...
A titre d'échantillons :
- l'étude sur une stratégie de la Communauté en matière de
biotechnologie qui a consisté en un séminaire organisé en collabo-
ration avec la Fédération européenne de biotechnologie et a débou-
ché sur un panorama complet de l'état des connaissances dans ce
domaine ;
- les études sur les implications des biotechnologies pour les
pays en développement et le commerce international; elles ont
permis de faire le point sur les problèmes alimentaires mondiaux et
sur le potentiel que représentent les biotechnologies pour les pays
en développement ;
- l'étude sur les implications en terme d'emploi et de forma-
248 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

tion ; elle examine à partir d'une analyse des systèmesd'éducation


dans le pays de la Communauté, les besoins en personnel qualifié
pour l'avenir, et les changements souhaitables des programmes
scolaireset post-scolairesdans les disciplinesliéesaux biotechnolo-
gies ; les documents préparés dans le cadre de cette étude pour-
raient, après vérification des informations par les administrations
nationales, servir à une amélioration immédiate des programmes
dans les pays membres ;
- l'étude sur la technologie de l'information et le développe-
ment des biotechnologies qui analyse le développement des ban-
ques de données, des modèles mathématiques et des logicielsd'in-
telligenceartificielledans le domaine des biotechnologies,travaux
tout à fait nouveaux.
Les projets sur l'acceptabilité sociale des biotechnologiesmenés
par les permanents de Fast assistés par des experts, ont permis
d'identifier les facteurs techniques, institutionnels, sociaux, opéra-
toires, déterminants dans la dimension sociale de ce domaine.
Des études techniques concernent des secteurs plus spécifiques,
comme :
- l'étude sur l'avenir du downstream processingen biotechno-
logie, jugée par le groupe d'évaluation comme tout à fait promet-
teuse ; l'énumération des problèmes liés au passage des laboratoires
à la production commerciale éclaire les voies qui s'offrent aux
industries européennes ;
- l'étude sur la détoxification du sang comme technique théra-
peutique qui constitue la première recherche complète sur les
usages médicaux de la détoxification technologique ; elle souligne
notamment l'absence de l'Europe dans le développement de l'ins-
trumentation nécessaire, et dans son exploitation médicale.

Sous l'étiquette « Société de l'information »

Sur le plan anecdotique, signalons que le déroulement de la


première étude sur la division internationale du travail a été per-
turbé par le lancement d'Esprit, projet qui avait également pour
mission, avec le soutien de l'industrie européenne, de définir une
réponse stratégique européenne au défi américain dans le domaine
de la micro-électronique; réorientée en catastrophe, l'étude est
devenue très générale et assez incomplète.
Un projet important vise à évaluer le potentiel de création d'em-
ploi des technologies de l'information. Les principaux résultats,
étayés par des scénarios, portent sur l'évolution des marchés et
RAPPORTSEN COMMUN 249

l'impact sur l'emploi pour 5 secteurs spécifiques de la demande :


équipement des logements, audiovisuel, éducation, logiciel, calcu-
lateurs individuels.
Les études complémentaires concernent :
- les transports (identification des problèmes essentiels : l'éner-
gie, les nouvelles technologies de l'information, la coopération avec
l'Europe de l'Est) ;
- les effets des technologies de l'information sur la représenta-
tion et le partage du pouvoir (avec 2 scénarios, un élitiste et un de
démocratie participative) ;
- les styles de vie (où est analysé le fonctionnement d'un modèle
de diffusion de la technologie dans 4 scénarios socio-
économiques différents, et où l'on conclut qu'au fond les nouvelles
technologies de l'information n'auront pas d'impact révolution-
naire sur les styles de vie qui changent lentement).

La gondole-galère sur le travail et l'emploi

11 études sont proposées sur 4 niveaux.


Au premier étage, les secteurs susceptibles de créer des emplois :
- l'étude sur l'industrie chimique propose 4 axes pour les
actions de R et D: la chimie du carbone, la chimie du sucre,
l'ingénierie des plastiques et la chimie des fonctions ;
- l'étude sur le bâtiment suggère des actions de R et D spécifi-
ques (utilisation des matériaux nouveaux, CAO, recherche archi-
tecturale, application de la micro-électronique à la gestion des
immeubles, expériences sur les conditions de travail) et des actions
plus générales (amélioration de la culture technique) ;
- l'étude sur les activités d'entretien fait des suggestions pour
accélérer la fiabilité et la durée de vie des produits ;
- l'étude sur l'industrie de l'environnement analyse les politi-
ques de la communauté.

En dessous, l'emploi dans les services :


- l'étude évalue les changements majeurs possibles dans le
domaine des services ; son analyse de la notion d'activité de services
et de leur place dans l'économie formelle et informelle, ses scénarios
(statu quo, protection et innovation, aucun d'eux ne se traduisant
par un accroissement de l'emploi) sont à la fois rigoureux et
stimulants.

Au troisième rayon, les problèmes régionaux :


250 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

- ils ont fait l'objet du projet PRESTOqui se propose d'identi-


fier les options de R et D pour un développement des nouvelles
opportunités technologiques capables de favoriser un redéploie-
ment des activités économiquesmieux équilibré dans l'Europe des
12à l'horizon 90 ;la diversité des équipes impliquées a finalement
gêné sa réalisation, lesétudes ne sont pas comparables,lesscénarios
régionaux se relient mal aux scénarios généraux.

Enfin, les nouvellesdimensionsde l'emploi en Europe ,occiden-


tale. Cette dernière catégorie comprend 4 études : projets sur les
petites et moyennes entreprises ; changement technologique et
emploi ;productivité et progrès ;attitudes enversle travail, innova-
tions sociales et nouveaux emplois ; ce sont des projets de taille
modeste mais qui explorent un horizon large.

Au rayon des divers

6 sujets sans rapport direct avec les thèmes prioritaires, sur la


spécialisationde 12pays européens avant et après 1973,les options
de R et D relatives aux perspectives de l'industrie automobile
européenne, la résistance au changement technique la recherche
prospective par et pour les pouvoirs publics dans la Communauté,
les nouvellestechnologiesde l'information et l'emploi féminin, les
cycles longs et leurs implications politiques pour la science et la
technologie.
Malgré leur intégration plus ou moins facileau programme Fast,
elles présentent un intérêt certain. L'étude sur l'automobile, par
exemple,bien qu'incomplète, a eu le méritede présenter un point de
vue différent du point de vue officielde la Commission.L'étude sur
la prospectivepar et pour les pouvoirs publics constitue une « ana-
lyse stimulante », comme en ont jugé les experts-évaluateurs.

Puzzle pour un panorama

Les responsables eux-mêmes du programme reconnaissent que le


passage de 36 projets (plus leurs travaux personnels) à une synthèse
harmonieuse relevait d'une périlleuse acrobatie. Ils n'y sont pas très
bien parvenus au premier essai. Leur seconde vision, plus calme-

1. Publié par son auteur J.J. Salomon, sous le titre «Prométhée empêtré*,
Pergamon Press-Futuribles, Paris 1982.
RAPPORTSEN COMMUN 2511

ment élaborée, a bien meilleure figure : sans être un modèle d'or-


donnancement, elle a beaucoup gagné en clarté. Elle a, outre la
richesse de ses analyses et l'originalité de plusieurs de ses proposi-
tions pour l'action, le mérite majeur de souligner les liens qui
existent entre les besoins sociaux et les programmes de Recherche-
Développement.
Le comprimé que nous en proposons maintenant n'a d'autre
objet que d'inciter le lecteur à revenir au rapport lui-même ou à le
découvrir.

L'Union pour labourer un champ d'innovations fondamentales

« Vers une biosociété » constitue une excellente présentation des


biotechnologies en Europe : définitions, principaux acteurs et leurs
rôles ; principaux travaux et rapports existants et en cours ; politi-
ques des différents pays ; activités de R et D de la Communauté.
Partant du constat de l'absence d'une politique européenne, ce
chapitre met en lumière 4 enjeux stratégiques dans le domaine :
fondement d'une biotechnologie européenne, gestion du système de
ressources renouvelables, collaboration avec le tiers monde, inves-
tissements dans la santé et la recherche médicale.
Fast propose une stratégie communautaire pour la biotechnolo-
gie en Europe fondée sur :
- le renforcement des capacités de base : formation des hommes,
développement des services logistiques, R et D dans des domaines
très soigneusement identifiés comme la cryopréservation des tissus
et cellules végétales, le développement des logiciels de pointe...
- le lancement d'un programme de recherche « ressources agri-
coles » aux contours précis.
- la mise en place d'un dispositif communautaire pour préparer
l'action de R et D, et en particulier la création d'une unité biotech-
nologies, chargée de l'inventaire, de l'analyse, de l'évaluation et de
la stimulation des programmes de R et D ; cette unité serait respon-
sable de la réalisation d'études pilotes et de la définition d'un
schéma de coopération scientifique avec les pays en voie de
développement.

Contrôler notre propre système nerveux

« L'Europe et la Société de l'information », c'est l'Europe face à


la société industrielle avancée, au sein de laquelle les nouvelles
252 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

technologiesde l'information assureront progressivementle rôle de


système nerveux. Le chapitre correspondant analyse les dévelop-
pements technologiques, leur dynamique de diffusion et leurs
impacts possibles sur la compétitivité des industries communau-
taires, sur les problèmes de l'énergie et des matières premières, sur
l'éducation et la formation, sur l'écart entre les pays riches et les
pays pauvres, sur la défense. Il souligne les inégalités dans ce
domaine entre les différentsEtats. Un double défi se profile dans les
technologiesde l'information :être fort vis-à-visdes concurrents et
assurer une cohésion sociale interne. Il se jouera sur 5 enjeux :la
maîtrise industrielle des technologies de l'information ; la forma-
tion d'un système international de communication et d'informa-
tion ; l'aliénation et/ou la participation active de l'individu ; l'en-
seignement,l'éducation, la formation et le recyclageaux nouvelles
technologies ;la création de nouveaux emplois.
Ces enjeux sont analyséset scénarisés ;ils conduisent à proposer
pour la R et D :
- des actions à caractères scientifiqueet technologique,comme
la promotion du programme ESPRIT (European Strategic Pro-
gramme jorResearchinIT) ;à travers lui, lespays de la communauté
se donnent les moyens institutionnels et financiers de coordonner
leurs recherches technologiques ;
- des investissementsdans lesdomainesclés :interfacedes chips
avecleur environnementimmédiat(supports, capteurs, activateurs,
reconnaissancede formes,visualisation,électroniquemoléculaire) ;
robots de la 3ème génération ; intelligenceartificielle ;langage, le
développementdes infrastructureseuropéennesde communication
capables de nous faire entrer dans le XxIesiècle ;
- des actions orientées vers les besoins des Européens ;FAST
suggère la création d'une mission pour étudier les conséquences
sociales à long terme et les aspects liés aux besoins créés par les
nouvellestechnologiesde l'information (mission SCANFIT).
4 programmes d'expérimentation sociale sont proposés pour
tirer parti des expériencesen cours dans la communauté :réseauxde
communication locale, travail, éducation intégrée au travail, loi-
sirs. D'après les experts :«Mêmesi l'adoption d'une approche expé-
rimentale apparaît parfois plus comme une mystique que comme
une conséquencelogique des analyses,elle n'en est pas moins l'une
des suggestionsles plus fécondes du rapport. »
RAPPORTSEN COMMUN 253

Vers une métamorphose du travail ?

Après avoir montré comment les biotechnologies, pour le moyen


et le long terme, et les technologies de l'information et de communi-
cation, déjà à l'oeuvre aujourd'hui, figurent parmi les forces de
transformation de la société industrielle et en avoir dégagé les
enjeux pour la CEE, le chapitre sur l'emploi et le travail : « Autres
emplois nouveaux, travail et changements technologiques », s'atta-
que à un terrain apparemment plus solide. Il s'agit de décrire les
évolutions en cours (années 80) dans un domaine où existent de
nombreuses données. « En réalité, comme le soulignent les auteurs
de l'ouvrage, le présent est aussi difficile à comprendre que le passé,
et aussi complexe à saisir que l'avenir. Au terme de ses travaux sur
l'emploi et le travail, Fast a l'impression d'avoir soulevé davantage
de questions que donné de réponses. Le lecteur ne trouvera pas
"dessinés", de manière plus ou moins tranchée à l'horizon 1990, les
motivations envers le travail, le nombre de salariés dans le secteur
automobile, ou les statuts préférentiels sous lesquels les femmes
travailleront. Il est plutôt invité à parcourir un panorama fort
vallonné, et aux couleurs constrastées... »
Une description de la toile de fond brosse les traits de la crise de
l'énergie et de la crise de l'emploi, avec leurs conséquences pour
l'Europe : le plein-emploi hors d'atteinte pour des lustres, une crise
qui dépasse le cadre des Etats.
Parmi les perspectives sont développées la remise en question du
lien croissance-emploi, la croissance réduite, la foire aux thèses, les
activités nouvelles, le rôle des petites entreprises, ainsi que les
relations entre choix technologiques, dimensions territoriales et
emplois.
Plusieurs scénarios ont été fabriqués, aucun n'est très optimiste.
Chacun conduit à des conflits sévères entre acteurs sociaux et ce
n'est que dans la mesure où la négociation s'instaurera et se déve-
loppera à tous les niveaux que l'on peut espérer avoir un scénario
viable à long terme. Les métamorphoses en cours laissent présager
de grands changements. Modèles alternatifs (do ityourseld, modifi-
cation du statut du travail dans la société, augmentation du travail
en réseau, montrent les voies d'un « nouveau travail ».
La prospective dans ce domaine traversé d'évolutions socio-
économiques multiples et incertaines, et de changements considé-
rables au plan technologique, est difficile. C'est sans doute la négo-
ciation de ces changements qui constitue le moment central de
l'histoire des Européens dans les années 80.
Pour la R et D communautaire, la mission proposée est double :
254 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

- contribuer à la réorganisation de l'appareil productif européen ;


- et la nécessaire mutation du travail
anticiper accompagner
dans l'entreprise, dans la vie individuelle et collective, en jetant les
bases de nouvelles relations homme/machine.
Il s'agit de consolider et renouveler la base industrielle euro-
péenne grâce au redéploiement des économies vers l'extérieur et
l'intérieur, et de développer une nouvelle génération de services,
sans doute la source principale d'une nouvelle croissance stable
pour les 30 prochaines années ; sous réserve d'une convergence des
besoins, des innovations sociales et des innovations technologiques.
5 actions de R et D en résultent pour contribuer au renouveau
technologique de quelques secteurs en mutation pourvoyeurs
d'emplois directs et indirects tels que chimie, bâtiment, agriculture,
industrie de l'environnement : chimie des sucroses, matériaux nou-
veaux, élimination des résidus toxiques, technologie de séparation
en milieu liquide, transformation bio et thermochimique du bois.
4 programmes d'expérimentation et de démonstration sont
recommandés :
- le développement de nouveaux moteurs automobiles, la
liquéfaction du syngaz, l'autoroute électronique, la maison câblée ;
- la création d'un centre européen des infratechnologies ; il
devrait travailler sur les matériaux composites, l'instrumentation
de précision, l'usure, le frottement, la corrosion, la technologie
d'assemblage...
- le renforcement des structures relais locales pour la R et D
publique et privée (banques de données techniques régionales,
agences de promotion de l'innovation, centres d'expertises...)
- la mise en place d'une charte européenne de la sous-traitance
pour codifier les rapports entre grandes entreprises et PME.
Il s'agit également de gérer la métamorphose du travail (statut,
durée, horaires, rapports homme/machine).
Fast propose 6 enquêtes communautaires sur le nouveau travail,
la perspective des services, l'atelier flexible intégré, l'analphabé-
tisme, l'informatique, les modèles de développement alternatifs,
ainsi que la création d'un observatoire européen de changements
des métiers. Le lien entre les recommandations et le contenu des
chapitres est ici plus ténu que dans les thèmes précédents. On peut
regretter l'absence de prise en compte de certains éléments écono-
miques, mais en revanche la multitude des aspects sous lesquels se
présentent les questions de travail et d'emploi est bien illustré.
RAPPORTSEN COMMUN 255

Jeux, enjeux et paris

Avant d'aborder l'incontournable bilan du programme, une


parenthèse s'impose : Fast n'est pas seulement une somme d'études
couronnée par un rapport à tiroirs. C'est aussi une aventure,
compte tenu de la volonté de ses initiateurs, de l'originalité de ses
démarches, de la multiplicité de ses acteurs, du relief des protago-
nistes principaux, de la complexité et des caractères ethnologiques
de l'Institution européenne... et de l'ambition et des difficultés
intrinsèques du projet. Une telle aventure, dans le domaine si
divers, sensible, précaire de la prospective, il n'est pas inutile d'en
brosser rapidement le décor, avec ses trappes et chausse-trappes, les
personnages et les conditions, pour mieux en apprécier les avatars
et les découvertes.
A tout seigneur, tout honneur : il faut reconnaître à la Commis-
sion d'avoir su prendre des risques. Pas au plan financier car il
s'agissait dans son budget d'une grosse goutte d'eau peut-être, mais
goutte d'eau tout de même. Elle aurait pu sacrifier à la tradition
rassurante de s'adresser à un ou plusieurs think-tanks à la mode et
leur demander de construire un de ces lourds vaisseaux de croisière
vers le futur qui nous font ensuite faire des tours en orbite haute
mais dont les chambres des machines sont fermées au public. Elle a
préféré miser sur des cases vierges : une structure souple, ouverte,
vraiment internationale, associative et interactive ; une équipe
d'animateurs dont la sensibilité la porterait sans doute à manifester
un intérêt actif aux problèmes des besoins sociaux et de leurs liens
avec les programmes de R et D, « domaine essentiel, jugeront les
évaluateurs, mais difficile et peu défriché ».
Elle a choisi que la conduite de l'opération ait un caractère
« expérimental », ne fermant ainsi pour sa part aucune porte ou
piste : le challenge était pour l'équipe responsable qui devait faire la
démonstration de l'utilité d'un travail prospectif et d'évaluation
pour justifier des objectifs prioritaires à long terme à destination de
la R et D communautaire, sans autres rails de sécurité que ceux des
règles de gestion en vigueur.

L'Aventure au coin du couloir

Pour les animateurs le premier défi résidait dans l'apparente


liberté qui leur était offerte. Ils quittaient les sentiers rassurants de
la recherche et de son administration, balisés par un programme
structuré : ils devenaient des entrepreneurs-innovateurs, responsa-
bles d'une stratégie à inventer, de méthodes à forger, de résultats
256 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

concrets et convaincants destinés à une clientèle multiple et parfai-


tement hétérogène. Dont celle du premier cercle, et pas la moins
redoutable : les Directions et les services de la maison, plus les
comités, groupes d'experts, consultatifs... Les Directions Géné-
rales, elles étaient toutes directement ou indirectement intéressées a
priori : Agriculture, Transport, Affaires sociales, Affaires écono-
miques et financières, Politique régionale, Marché intérieur et
Affaires industrielles... etc. « L'équipe Fast, estime la Commission
d'évaluation, n'était pas à l'abri de toute pression (implicite ou
explicite) de l'environnement pour qu'elle réduise progressivement
son champ de vision afin de ne pas empiéter sur les domaines
d'autres Directions... et fournir un produit immédiatement utilisa-
ble par la DG 12... susceptible d'en financer les propositions. » Si
l'on y ajoute le cloisonnement souvent hermétique des services et les
réserves de certains services techniques et économiques pour les
orientations « très sociologiques » de Fast, on a une bonne idée du
nombre de fossés, herses, mines et autres engins anti-personnels qui
ponctuaient le paysage proche.
Mais les clientèles potentielles ou cibles débordaient largement
celles du Directeur général de la DG 12, des autres DG ou des
membres de la Commission : gouvernements nationaux et leurs
ministères et administrations, mais aussi les entreprises, les hommes
politiques, les syndicalistes... Et il est bien difficile de contenter tout
le monde et sa mère, la DG 12 nourricière. Il fallait un fameux sens
du compromis. Sans oublier que ce parcours du combattant s'achè-
verait par un examen de passage, celui d'une Commission d'éva-
, luation.
Riccardo Petrella, responsable de Fast, alliait énergie et dons de
négociateur. Il était sans doute l'homme qu'il fallait pour mener à
terme un projet de ce genre. Une sorte de petit miracle à l'italienne a
mené le bateau Fast à bon port, chargé de semences de futur qui
n'attendaient qu'un terreau communautaire fertile, et avec quel-
ques voies d'eau qui ne l'ont pas empêché de surnager.

Le bilan certifié
Le bilan terminal existe en termes officiels, établi par 7 experts de
poids 1. Ils saluent la performance, rare dans l'histoire des grands
projets, d'avoir fait tenir en 3 ans effectifs un programme annoncé
pour 5 ans, « ce qui doit être pris en compte pour apprécier les
résultats » et s'explique par le fait que « l'équipe a fourni un travail

1. Présidés par Jacques Lesourne.


RAPPORTSEN COMMUN 257

considérable ». Ils reconnaissent à la méthodologie une vertu


ménagère : « l'utilisation à bon compte des travaux existants » en
Europe. Plus généralement ils donnent au travail effectué une note
supérieure à la moyenne, qui confirmait le passage de Fast dans la
classe supérieure où il pouvait devenir Fast 2.

Un bilan plus impressionniste et... impressionnant

Avant de rappeler brièvement les résultats concrets obtenus par


Fast dans des directions multiples, il faut souligner que l'enjeu
majeur était dans le processus lui-même de réflexion et de
recherches sur les implications à long terme des mutations techno-
logiques pour l'Europe. L'expérimentation portait d'abord sur la
validité des modes d'approche, la pertinence des moyens mis en
oeuvre et de leur mise en oeuvre elle-même, leur efficacité au niveau
de l'exploitation des ressources mobilisées et de l'impact sur les
décideurs et les acteurs nationaux et communautaires. Dans ce
domaine, Fast a manifestement répondu aux attentes de la Com-
mission. Jouant à la fois les perce-murailles, les porte-voix et les
alchimistes catalyseurs, ses animateurs ont réussi à jeter des passe-
relles, parfois fragiles encore, entre des forteresses, à décloisonner .
quelques chambres fortes, à synthétiser des énergies et à tracer des
chemins entre les villages dispersés de la recherche européenne.

Un réseau communautaire de coordination et de valorisation


des études

Une large majorité des études sous-traitées ont associé des socié-
tés ou des centres de recherches, le plus souvent de nationalités
différentes, dont c'était la première occasion de rencontre. « Presto
perspectives de l'emploi régional en Europe » a réuni l'Institut
économique néerlandais, l'Association développement et aména-
gement (F), le Toegepast Natuurwetenschappelyk Onderzoeh
(Pays-Bas), Svimez (I), le Centre for Environmental Studies Ltd.
(GB), l'Université de Malaga (E). « L'Industrie de l'Environne-
ment » a associé le Joint Unit for Research on Urban Environment
(GB), l'Institut für Unweltschutz (RFA), l'Institut d'urbanisme de
Paris (F), le Warren Spring Laboratory (GB), le Geografish en
Planologish Institut (Pays-Bas).
Dans le domaine de la « Société de l'information », le panel
d'évaluation estime qu' « il n'existait pas en Europe de réseau des
258 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

centres de recherches intéressés


à ce problème et que toutes les
équipes interrogées ont reconnu l'utilité d'un système d'échanges
d'information avec séminaires, réunions, circulation des résumés
des rapports, préparation d'un who's who des chercheurs du
domaine et que Fast a donc joué un rôle de pionnier en commen-
çant à créer ce réseau ».

Un réseau de sensibilisation des décideurs et des acteurs

Avec l'aide du réseau officiel des membres du CCMGP (Comité


consultatif en matière de gestion du programme), des comités Fast
nationaux ont été créés, formels comme le Groupe de travail inter-
départemental du Royaume-Uni ou le Comité consultatif Fast en
Irlande, ou informels. En outre, les membres du CCMPG ont
organisé, pays par pays (les visites aux 10 capitales), des réunions
d'information sur le programme pour les responsables politiques,
scientifiques ou autres ; les animateurs y présentaient leurs premiers
projets de recommandations.
Les administrations nationales utilisent les premiers résultats
dans plusieurs pays membres. En France, le groupe de travail
chargé de proposer un programme de recherche-développement
dans le domaine de la chimie au ministre de la Recherche et de
l'Industrie a utilisé les études sur les perspectives de l'industrie
chimique. Au Danemark, dans le cadre des 5 projets pilotes d'éva-
luation technologique, le projet « Représentation et partage du
pouvoir » a été utilisé. Les autorités écossaises ont mis en pratique
les principales recommandations du projet « Biomasse et emploi
régional ». L'Irlande a organisé une manifestation nationale pour
attirer l'attention sur les enjeux des NTI, à partir de la conférence de
Dublin Information technology and daily life. En octobre 1982, la
Society of the Chemicallndustry (GB) organisait pour le compte de
la Fédération européenne de biotechnologie, un séminaire à l'inten-
tion des industriels sur les opportunités offertes par l'ingénierie de
la protection de l'environnement. Les acteurs économiques, les
organisations professionnelles, IG Metal, UIL, CGIL, CFDT... ont
également marqué leur intérêt par des contacts réguliers tout au
long du projet.
Fast a aussi créé des réseaux internes au sein des services de la
Commission, qui ont associé une centaine de fonctionnaires des
Directions générales intéressées aux différentes phases des travaux.
Ce n'était pas la tâche la plus aisée, comme on l'a vu, mais l'équipe a
mis le paquet : 3 groupes de travail interservices, des correspon-
RAPPORTSEN COMMUN 259

dants, des groupes de réflexion sur l'avenir ont été mis en place,
nourris d'informations, sollicités de retours ; l'équipe a aussi porté
la bonne parole dans des comités permanents et groupes de travail,
et bien sûr au groupe consultatif central.

Un réseau d'initiatives et de coopérations

Cette débauche d'énergie n'a pas eu comme seul résultat l'anima-


tion et la sensibilisation de ces populations. Elle a conduit à des
collaborations et à des initiatives d'importances diverses, mais dont
certaines peuvent être considérées comme majeures. Quelques
échantillons : .
- le Groupe consultatif central fait appel à Fast, à plusieurs
reprises, en particulier pour préparer la position à proposer à la
Commission sur le document américain « The Global 2000 Report
to the President : Entering the 2lst Century » ;

- Fast participe :
w aux travaux préparatoires et à la rédaction du document de la
Commission soumis à l'examen des ministres de la Recherche de la
Communauté le 9 novembre 1981 concernant « La recherche scien-
tifique et technique et la Communauté européenne - Propositions
pour les années 80 » ;
. aux discussions sur le document concernant le « Programme-
cadre des activités scientifiques et techniques communautaires -
1984-1987 - Première esquisse » et sur la proposition de la Com-
mission concernant la « Stimulation du potentiel scientifique et
technique de la Communauté » ;
a il prépare le document de base pour l'élaboration du plan
thématique « Biotechnologie » à inclure dans le « Programme-cadre » ;
w il participe régulièrement aux discussions formelles et infor-
melles concernant la politique de la R et D communautaire ;

- la DG du marché, de l'information et innovation crée un


groupe de travail sur l'information biotechnologique, à la suite de
Fast.

Mais surtout Fast a été le noyau de projets donc l'importance a


assuré un développement accéléré et autonome.
Le premier a été Esprit (European Strategic Program for
Research and Development in Information Technology) : ouvert à
toutes les entreprises, universités ou centre de recherches de la CEE
260 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

intéressés, il est richement doté (750 millions d'écus) et les premiers


contrats ont déjà démarré.
Le second, Cube (Concertation Unit for Biotechnology in
Europe) est parti, lui aussi (avec un trésor de guerre plus modeste :
6,6 millions d'écus).

Un strapontin pour la prospective à la CEE

Le 17 octobre 1983, le Conseil des communautés européennes a


adopté un deuxième programme Fast pour la période allant du
17 août 1983 au 31 décembre 1987.
La commission a entériné les principes qui ont fondé la démarche
de Fast 1 :
- le changement est un processus social global : le découpage en
tranches est la meilleure façon d'en perdre le contrôle ;
- l'avenir n'est pas prédéterminé ; le poids du passé limite
l'éventail des futurs possibles, mais cet éventail reste ouvert : cha-
cun dispose d'une marge de manoeuvre - le rôle de la science et de
la technologie est de continuer à élargir l'éventail des options ;
- l'avenir résultera de la confrontation de projets d'acteurs ; et
si plusieurs futurs sont possibles, le jeu des acteurs et des rapports
de force est aussi décisif, sinon plus, que l'inertie des structures ou
les « déterminismes » technologiques ou économiques.
FAST 2 : LA MATURITÉ

Les grandes massesde l'enveloppefinancière(8,5 millionsd'écus


pour 1983-1987)ont été fixées en limitant le montant relatif des
sommes affectées aux équipes externes pour que la recherche
intramuros dispose d'une part suffisante de ressources.
L'équipe a été renforcée de deux personnes, mais surtout par des
« visiteursassociés» (visitingfellows),experts détachéspar des pays
membrespour une période de 12à 24 mois. Ils sont là pour accroître
le poids de l'équipe, peut-être aussipour la « pondérer » :en avril 86,
2 économistes, 2 chimistes, 1 biotechnicien, 1 informaticien pour
1 sociologue et 1journaliste.
Les relations avec les pays membres sont normalisées :le réseau
« 10+ 1 » (bientôt 12+ 1)assure l'interaction entre lestravaux Fast
(+1) et les activités similaires des administrations nationales (10
vers 12),par l'intermédiaire « d'unités nationales » (enFrance, c'est
le programme mobilisateurTechnologie-Emploi-Travaildu minis-
tère de la Rechercheet de la Technologie).
Les liaisons avec les servicesde la communauté ont été consoli-
dées, entre autres mesures, par la définition de rapports intermé-
diaireset depropositionsconcrètespourdesinitiativescommunautaires.
Le balisage du cheminementa ouvert cinq routes à priorité :
w TET, pour les relations Technologie-Emploi-Travail ;
. SERV, pour les activités de services et les nouvelles
technologies ;
w COM, pour le nouveau système industriel stratégique de la
communication ;
. ALIM, pour l'avenir de l'alimentation ;
. RES, pour le développementintégré des ressources naturelles
renouvelables.
262 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Les produits, intermédiaires ou terminaux, seront condition-


nés en :
w DOS, ou dossiers stratégiques, analysant les enjeux à long
terme et déterminant les options possibles pour l'action ; SERV-
DOS traiteront respectivement, par exemple, des « services et
entreprises » et des « services, infrastructures et régions », tandis
que ALIM-DOS concernera l'avenir de l'industrie alimentaire
européenne;
a NOV, ou dossiers exploratoires, qui ouvriront des pistes de
réflexions nouvelles, sélectionneront des informations prospec-
tives, maçonnerie de la « tour de guet » ; TET-NOV, par exemple,
explorera les futurs possibles de l'« auto-emploi », tandis que COM-
NOV appréciera les « enjeux de l'espace » ;
w PIC, ou propositions pour des initiatives communautaires,
décrivant des actions concrètes prioritaires, spécialement dans le
domaine des services ;
. CONF, sous forme de conférences destinées à mettre en
lumière les éléments principaux de problématique européenne dans
les domaines-clés explorés, sur la presse télématisée, ou l'avenir des
services financiers, ou les services aux ménages...

La prospective sous profusion

Cet ordre de bataille n'a heureusement pas figé la structure ni


l'animation du réseau des chercheurs européens, au contraire.
L'appel d'offres pour les contrats d'études a recueilli 317 proposi-
tions, dont 40 ont été retenues, mettant en jeu 65 unités contrac-
tantes. Si on y rajoute les « visiteurs associés », les réseaux spéciali-
sés ad hoc (une dizaine, constitués pour des recherches moins
. opérationnelles, nécessitant une expertise très différenciée, des ana-
lyses diversifiées sur des sujets controversés), les unités nationales et
leurs correspondants, on compte plusieurs centaines de chercheurs,
d'experts, de décideurs concernés, souvent en coopération, dans
cette nouvelle phase du programme.

Fast 2 a ainsi dépassé un double seuil d'efficacité :


- comme des réflexions nationales
catalyseur prospectives
(c'est par exemple le cas aux Pays-Bas où la Fondation nationale
économique a proposé de lancer un programme de recherche sur les
services selon les axes problématiques de Fast) ;
- comme intégrateur des recherches nationales et des recherches
RAPPORTSEN COMMUN 263

communautaires, au travers de liens entre Fast et une cinquantaine


d'équipes de recherches belges, ou le programme français Pirttem
sur « Technologie, travail, emploi, mode de vie », ou le programme
« Technologie-société » danois, ou d'autres encore...

Entre le cristal et la fumée

Les équipes de recherche n'ont pas été parquées dans des enclos
méthodologiques, car on gagne davantage à les laisser libres de
choisir les approches dont elles ont la maîtrise. Mais on les a
sélectionnées plus pragmatiquement, leur laissant en particulier le
choix de leurs partenaires plutôt que de les leur imposer comme dans
Fast 1 : les mariages arrangés sont moins fertiles que ceux qui
naissent d'affinités électives.
On n'a pas non plus accepté le meccano d'un cadre théorique
explicite et cohérent de départ. Mais au jour le jour s'élabore une
grille conceptuelle analytique pour intégrer, a posteriori, les résul-
tats des études dans une synthèse dont la cohérence n'aura étouffé
ni la variété, ni la richesse.
Cette grille, Riccardo Petrella la griffonne sur un bout de papier
qui pourrait être millimétré :
« En ordonnées, le repérage des lieux et des problématiques
critiques ; la maîtrise du travail humain en priorité ; puis les organi-
sations - professions, entreprises... syndicats - et leurs compor-
tements vis-à-vis de l'usage des technologies, la façon dont, à tra-
vers elles, la société se restructure ; les conditions et modes de vie ;
en quatrième lieu, seulement, l'appareil productif ; et tout à fait en
fin, l'innovation elle-même, pas celle qui naît de la compétitivité
seulement, mais celle aussi qui peut naître de la coopération dans
l'intérêt général ;
En abcisses, les changements les plus significatifs que peuvent
provoquer les nouvelles technologies dans ces secteurs ; la significa-
tion de ces changements pour l'avenir de l'Europe ; leurs consé-
quences pour une politique de la R et D. »
L'accent est ainsi mis à la fois sur les valeurs et les règles du jeu,
composantes essentielles du nouveau paradigme technique ; et sur
la 3c dimension de l'innovation qui ne se limite pas à la dialectique
recherche-industrie, mais devient tripolaire - multipolaire même
- en intégrant les usages.
L'utilisation elle-même doit être innovante et le processus de
diffusion-appropriation des nouvelles technologies prend le pas sur
les processus fermés du laboratoire à la production.
264 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Fast 3 et demi ?

Au printemps prochain, le deuxième rapport Fast devrait être


bouclé. Débouchera-t-il sur un « jamais deux sans trois » ? Son
animateur rêve - naturellement - d'innovations...
« Fast est une formule formidable, mais est-ellesans défaut? Sa
force c'est à la fois la transparence, la cohérence et le mandat, qui
met l'outil à l'abri des caprices des princes. Sur la durée, le pro-
gramme ne change pas. Mais pendant ce temps le monde change.
C'est peut-être là le défaut de Fast : dans la rigueur de sa construc-
tion à moyen terme, il reste plus au moins aveugle et sourd aux
événements. Une solution serait d'ajouter à un outil qui a fait et
continue à faire sespreuves,une unité de réflexionplus flexible,plus
mobile sur le terrain et dans le temps. Une unité de cavalerielégère
toujours prête à se porter vers lespoints chauds. Les utilisateurs n'y
perdraient pas : au lieu d'affronter seulementtous les trois ans une
massede travaux trop copieuxpour une digestionlégère,ils seraient
alertés plus tôt sur l'émergence d'innovations stratégiquement
importantes. Leur attention plus facilementconcentréepermettrait
une action plus prompte et plus efficace.»
Futur dessein d'un futur Fast? ...
1

10.

UN AVENIR SUR MESURE


'
LE PLAN EN PLAN

En URSS, le visage du futur a les traits que dessinent périodique-


ment les membres du Comité central du Parti, gui ne sont pas futuro-
logues de profession. Or la profession de futuriste soviétique existe,
familière des techniques les plus sophistiquées de prévision et de
prospective capitalistes. Discrète pendant des décennies, elle pourrait
trouver l'opportunité d'interventions plus actives dans l'élargissementt
des objectifs du plan au domaine social. -

En langue russe, le mot « futur » n'existe qu'au singulier. Hasard


sémantique ou prémonition culturelle? L'Union soviétique n'a
officiellement qu'un avenir vers lequel la conduit le socialisme
avancé : le communisme. « Les conditions existent pour faire de
l'URSS pour les années 2000 le plus riche de tous les Etats du
globe... Cela signifie que la qualité de la vie sera meilleure, que les
rapports entre les êtres humains entre eux, de même qu'entre la
nature et eux, seront changés... Avec la Paix et la coopération
internationale, l'Union soviétique... fera la démonstration de la
supériorité absolue du socialisme » (« L'URSS contemporaine »,
Jean Elleinstein, Editions Sociales, 1975).
Pourquoi, dès lors, y aurait-il à l'Est des recherches désormais
sans objet sur des futurs aléatoires? Les publications soviétiques
usent d'ailleurs de l'expression « recherches sur le futur » pour
désigner les « prévisions occidentales non marxistes », machinale-
ment baptisées « bourgeoises » et implicitement désignées comme
tendancieuses.
Et pourtant, l'Académie des sciences prépare conjointement avec
le Comité d'Etat pour la science et la technique et le Cbmité d'Etat
268 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

pour la construction, un programme à 20 ans du progrès technique.


Ce plan prospectif (1981-2000),baptisé programme complexedes
progrès scientifiques et techniques, servira de cadre aux plans
gigognes à long terme, puis quinquennaux, puis annuels. Mais
l'Académie des sciences ne se limite pas aux sciences dures : elle
abrite en son sein un Institut des recherches sociologiques qui
comporte un département d'études sur le futur dont nous aurons
l'occasion de reparler.
A Kiev, le Conseil scientifiquepour les problèmes interdiscipli-
naires des « études des sciences, de la prévision et de l'efficacité
économiquedes progrès scientifiqueset techniques » del'Académie
ukrainienne des sciences, sert de coordinateur central des prévi-
sions, surtout dans le domaine de la prévisiontechniqueet scientifi-
que. Il publie la revue NaukovedenieI Informatika, organise des
échangessystématiquesd'informations sous forme de conférences
et de séminairesgroupant des spécialisteset, tous les 2 ans, il dirige
un symposiumsur les études des scienceset les prévisionsscientifi-
ques et techniques, auquel participent des centaines d'experts
venant de tous les pays.
A Léningrad, c'est la section de prévision scientifiquedu bureau
de Léningrad de l'Association soviétique de sociologiequi gère les
échanges d'informations sur les recherches sur le futur, avec la
branche de Léningrad de la Société Znanie pour la propagande
scientifique.
A Novosibirsk, la section de prévision socialedu bureau sibérien
de l'Association soviétique de sociologie assure les mêmes fonc-
tions ; elle organise périodiquement des séminaires, consacrés en
particulier à la prévision scientifiqueet technique et égalementaux
problèmes d'éducation et aux questions socio-démographiques.
Ces dernières années on a également assisté à la constitution
d'équipes de chercheurs qui travaillent à la fois sur la prévision
théorique et sur la prévision appliquée, à Tallin, Tartu, Riga, Vil'-
nyus, Minsk, Tbilisi, Everan, Baku, Tashkent, Khar'kov, Gor'kii,
Kazar', Kuibyshev,Sverdlovsk,Krasnoyarsk,...
Chez la plupart des satellites, on trouve des organismes simi-
laires :Centre international de méthodologiepour les études sur le
développementet le futur, en Roumanie ;Groupe de futurologie à
l'Université Karl Marx de sciences économiques et Comité de
l'Académie des Sciences sur l'impact social des sciences et des
techniques, en Hongrie ; comité de recherches et de prévisions à
l'Académie du Praesidium, groupe de prévision sociale à l'Institut
de philosophie et de sociologie,équipes de recherchesen prévision
de l'université technique de Wroclaw, en Pologne.
UN AVENIRSUR MESURE 269

Mieux, le bloc soviétique a engagé l'opération de prospective


sans doute la plus importante qui ait jamais été lancée, mobilisant
des milliers de participants. Sous l'égide du COMECON, elle visait
à évaluer à quel horizon et par quels moyens les nations non
européennes accéderont au niveau économique de l'Europe. Selon
deux chercheurs du COMECON, Nicolas Vylex et Feodor Metel-
sky, cette organisation pourrait se lancer dans un vaste programme
de prospective mondiale. Certes, on peut décider de voir derrière
ces initiatives l'ombre du KGB, déjà pris la main dans le sac à
l'IIASA (voir le chapitre correspondant). Mais on ne prête qu'aux
riches. Le problème reste donc posé : que font et à quoi servent les
futuristes d'un pays qui sait où il va et dont l'unique problème
paraît être de fouetter ses chevaux pour y aller à grand train?

Le vase clos

La réponse n'est pas facilitée par les difficultés d'accès à la réalité


soviétique. Ce que mijotent à leurs fourneaux les chercheurs sovié-
tiques en matière de futur n'est pas pour notre table. Leurs travaux
sont à usage interne et leurs rares publications internationales sont
à mi-chemin de la désinformation et de la propagande. Les ache-
teurs de prévisions sur l'économie et la société soviétiques sont
obligés de s'adresser aux équipes de soviétologues qui, un peu
partout dans le monde, s'adonnent au travail difficile de collecte,
dépouillement, interprétation des informations accessibles, offi-
cielles ou non. Véritable travail de décryptage et de reconstruction,
surtout aux Etats-Unis, où, à la différence des Européens moins
suspicieux, les spécialistes considèrent que toutes les données
publiées par l'URSS sont des leurres. Les statistiques, en particu-
lier, sont criblées, malaxées, passées à la moulinette des ordinateurs
de la CIA, entre autres. Les résultats sont surprenants quand on
compare les séries d'origine et les séries à la sauce US. Les pourcen-
tages annuels de croissance, par exemple, divergent fortement :
croissance moyenne du PNB de 1951 à 1980 : 7,4% pour les soviéti-
ques, 4,7 % à 5,3 % pour le CIA ; de la production industrielle,
8,7 % pour les soviétiques, 6,8 % pour le CIA ; de la consommation
par tête, 5 % pour les soviétiques, 3,5 % pour le CIA. Le non-
spécialiste est tenté de prendre la moyenne.. Parmi les observateurs
réguliers des réalités soviétiques, la Rand, le Massachusetts Insti-
tute of Technology. Pour le MIT, Herbert Levine et Alain Bergson
ont sorti, à la suite d'un symposium sur « L'économie soviétique en
l'an 2000 ", un ouvrage important du même titre (Georges Allen,
270 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Londres), où sont tour à tour envisagées, à long terme, les perspec-


tives du progrès technologique, de la force de travail, de l'agricul-
ture, de l'industrie, de l'énergie, du développement économique
régional, de la consommation et de la planification en URSS.
En France, nous avons aussi nos tours de guet: l'équipe des
économies de l'Est à la Documentation française, le Département
des économies socialistes à l'université d'Assas, dirigé par le profes-
seur Marie Lavigne, la Section pays de l'Est du CEPII... Elles nous
permettent de nous faire une idée de la façon dont fonctionne la
planification au pays des soviets.

Article 16. L'économie de l'URSS constitue un complexe macro-


économique unique qui englobe tous les maillons de la production
sociale, de la répartition et de l'échange sur le territoire du pays
(Constitution de l'URSS, 1977)

Un territoire de 22 millions de km2, un complexe de 45 000 entre-


prises industrielles et 49 000 exploitations agricoles, une production
qui mobilise 130 millions d'actifs. La planification centralisée fixe
les objectifs (« indicateurs »), les moyens et les normes de chacun
des constituants de cet hypersystème : un travail de titans. Les
objectifs globaux sont fixés par les autorités politiques, Parti et
organes du pouvoir d'Etat. La planification prend ensuite le relais :
elle met en oeuvre un ensemble de techniques qui doivent assurer
l'atteinte (pourquoi pas le dépassement?) de ces objectifs globaux
par la distribution de millions d'objectifs spécifiques à l'ensemble
des acteurs économiques. Il faut que cette distribution soit cohé-
rente et efficace. Un tel système d'animation hiérarchique n'a
jamais eu d'équivalent dans le monde occidental. Cette hyperma-
chine sociale donne le vertige et sa gestion donnerait des cauche-
mars aux présidents des plus grandes multinationales.
La seule définition du plan macro-économique détaillé repré-
sente dès milliers de pages. Les branches d'activité qui dépendent
du Gosplan (Comité d'Etat du plan) sont au nombre de 10 000. La
cohérence du plan est d'abord assurée par les balances intersecto-
rielles, à partir des coefficients ou indicateurs sectoriels. Or un tout
petit modèle intersectoriel semi-développé à 120 branches com-
porte théoriquement 14 400 coefficients.
Si l'on prend en compte la totalité de la vie économique à mettre
en équation, un mathématicien soviétique s'est amusé à la démons-
tration suivante : « Un problème simple comportant 2 objectifs et
2 variantes pour chacun comporte 4 solutions ; avec 5 objectifs et
UN AVENIRSUR MESURE 271

3 variantes on est déjà à 35 = 243 solutions; 500 objectifs et


10 variantes - ce qui correspondrait à un mécanisme économique
très simplifié - supposerait 10500solutions, alors que la quantité
d'atomes dans l'univers n'est que de 1011 1» (rapporté par Marie
Lavigne dans « Les Economies socialistes », Armand Colin, 1979).
On comprend que les planificateurs soient aux prises avec de
redoutables problèmes théoriques et techniques, d'optimalisation,
d'acquisition et de traitement des informations, de procédures
mathématiques, de modèles de simulation, de rationalisation et
d'automatisation des modèles de gestion.
On conçoit que le système grince : au difficile contrôle de cette
mécanique de dimensions inhumaines, s'ajoutent les conflits très
humains, eux, de territoire et de pouvoir, les concurrences, les
marchandages entre entreprises, ministères et planificateurs. Mal-
gré l'amélioration des méthodes et des techniques, on est obligé de
constater que « l'histoire de la planification soviétique est riche en ,
exemples de plans non exécutés, corrigés et ajustés en cours de
réalisation, ceci même en faisant abstraction du cas particulier des
plans agricoles, dont les objectifs n'ont jamais pu être atteints »
(Marie Lavigne, op. cit. ).

'
Le communisme, c'est le pouvoir des soviets plus l'électronisation
de tout le plan ,

C'est une constante historique que les peuples ou les pays libérés
par une révolution radicale de la domination d'une classe dirigeante
ou d'une puissance coloniale gardent une longue fascination pour
les potions magiques supposées de leurs oppresseurs. La jeune
république soviétique n'a pas échappé à la règle : les vertus de
l'accumulation, de l'industrie lourde et de la science pour la réalisa-
tion du bonheur de l'humanité ont constitué un des piliers du credo
socialiste. Le modèle mécaniste de gestion de la production triom-
phant avec la deuxième révolution industrielle dans les sociétés
capitalistes a profondément marqué les esprits soviétiques et dura-
blement conditionné leurs structures mentales. Au point d'en faire
un produit de réexportation systématique chez leurs disciples,
comme le communisme chinois de la première période.
Aujourd'hui encore, même si l'analyse des systèmes ou la cyber-
nétique viennent lubrifier les rouages de leurs mégastructures, la
gestion de la société de production et de consommation reste
proche de la conduite d'un grand moteur par des chefs-mécaniciens, .
obnubilés par les tuyaux, les réservoirs et les courroies de transmission.
272 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

Et malgré le rejet systématique du modèle non socialiste, la


fascination demeure pour ses performances techniques, ses méthodes,
ses découvertes et ses outils bourgeois.
L'observation est valable pour le domaine de la planification et
d'autant que le moteur a beaucoup de ratés. La prévision scientifi-
que et technique a donc un droit de cité légitime chez les planifica-
teurs et leurs dirigeants politiques : d'abord on reste sur le terrain
rassurant des « certitudes », du quantitatif, du « métrisable », de la
culture objective des mathématiciens et des ingénieurs ; ensuite les
avancées capitalistes, certes idéologiquement suspectes mais appa-
remment efficaces, restent accessibles à peu de frais et si on crache
dessus c'est pour mieux s'en saisir. C'est le comité gouvernemental
pour la science et la technologie du conseil des ministres de l'URSS
qui coordonne la recherche dans ce domaine. Il est composé de
personnalités scientifiques (dont D. Gvishiani, président de l'IIASA).
La revue Nankovedernie I informatika (« Etudes sur la science et
l'information ») publie régulièrement des articles sur ce type de
prévision ; de nombreux ouvrages en russe paraissent sur le sujet
(« Prévision en science et en technologie », « Prévision du progrès
scientifique et technique », « La science en l'an 2000 », etc.).
La prévision économique suit et nourrit de nombreuses revues
spécialisées (« Questions économiques », « L'économie mondiale et
les relations internationales », « Méthodes économiques et mathé-
matiques »).
Plusieurs organismes s'y consacrent, dont l'Institut de sciences
économiques et l'Institut central d'économétrie de l'Académie des
Sciences d'URSS, la section sibérienne de l'Institut des sciences
économiques et de l'organisation de la production industrielle de
l'Académie des sciences d'URSS, l'Institut de recherches économi-
ques du GOSPLAN et le Conseil scientifique sur les problèmes
interdisciplinaires de planification et de gestion économique.
Bien évidemment, les Soviétiques sont à l'affût des travaux sur le
futur effectués en Occident, tant sur le plan de la méthodologie que
sur celui des contenus. Ils participent assidûment aux congrès
internationaux et le KGB a un faible pour les futuristes. L'incident
de l'IIASA est révélateur, et la participation de l'URSS à cette
organisation témoigne de son intérêt pour les travaux de prospective.
Plusieurs ouvrages occidentaux sont régulièrement traduits en
russe : A téchnological forecasting in perspective de E. Jantsh, les
ouvrages de J. Galbraith, de J. Forrester, G. Theil. Tous les travaux
significatifs de prévision qui paraissent dans les républiques démo-
cratiques d'Allemagne, de Bulgarie et autres pays socialistes, sont
également publiés en URSS.
UN AVENIRSUR MESURE 273

Le socialisme découvre le social

La Constitution de 1977 a remplacé le « plan d'Etat de dévelop-


pement de l'économie nationale » par « le plan de développement
économique et social ». La masse des « entrées » et des « sorties » de
l'hypermachine s'est encore alourdie, le système d'indices a dû
avaler la mesure délicate des nouveaux objectifs de la planification :
amélioration des conditions de travail, de logement et de vie, de la
formation professionnelle, de l'éducation, de la santé.
Il n'était déjà pas facile de réguler le système pour qu'il assure un
confort minimum au niveau de la vie quotidienne des citoyens. On
connaît les exemples pittoresques de dysfonctionnements ubues-
ques de la programmation hiérarchique, pittoresques sauf pour les
consommateurs soviétiques exaspérés. Dans l'ouvrage cité plus
'
haut, Marie Lavigne en donne un échantillon :
- deux fois moins de chaussures à skis que de skis ;
- de la chair à saucisse mais pas assez de boyaux à saucisses ;
- des allumettes mais pas assez de frottoirs ;
- des stylos à bille à cartouche, mais trop peu de cartouches ;
- des magnétophones mais pas de bandes ;
- des luges sans patins ;
- des porte-jarretelles sans jarretelles, etc.

Assurer l'optimisation des objectifs sociaux dévolus au nouveau


plan, c'était une autre paire de porte-jarretelles. Il était normal que
les sociologues soient appelés sous les drapeaux et que la prévision,
qu'elle s'appelle « prévision », forecasting, normative jorecasting ou
prognosis fourbisse ses armes, après le xxvie Congrès qui confir-
mait les orientations dessinées depuis le XXIIIe la: validité des plans
était désormais liée officiellement par le Comité central et le Conseil
des ministres à la qualité des auscultations du futur dans le domaine
social, à tout le moins socio-économique. Pour une mobilisation
plus efficace des futuristes, deux instances de coordination ont été
créées : le Conseil scientifique de coordination de l'Académie des
sciences de l'URSS, le Comité de coordination du VNSTO (Conseil
fédéral des sociétés scientifiques et techniques).

Dans le sillage d'Igor Vassilievich Bestuzhev-Lada

Le parcours et les écrits de ce futuriste officiel nous aideront à


mieux cerner le statut, les évolutions, les impacts de la futurologie
soviétique. Igor Bestuzhev-Lada appartient à la nomenclature. His-
274 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

torien et sociologue, chercheur à l'Institut d'histoire, il est entré


dans la prévision comme responsable du département ad hoc de
l'Institut pour la mobilité de la main-d'oeuvre. Sa propre mobilité
l'a propulsé deux ans après (1969) à la tête du Département de
prévision de l'Institut de recherches sociales à l'Académie des
Sciences de l'URSS. Il donne des cours à l'université de Moscou,
préside la section de prévision sociale à l'Association sociologique
soviétique, co-préside le Comité de recherches sur le futur de l'As-
sociation sociologique internationale, il est conseiller de plusieurs
comités d'Etat et ministères. Il a écrit plusieurs ouvrages et articles
sur les méthodes de prévision et sur la prévision occidentale analy-
sées d'un point de vue marxiste : « Si le monde voulait désarmer »
(1961), « Contours du futur » (1965), « Fenêtres dans le futur »
(1970), « Les prévisions en recherche sociologique » (1978), « Les
prévisions des besoins sociaux » (1978), « Les indicateurs sociaux »
(1980), « Le manuel des prévisions » ( 1982).Il a écrit également des
articles dans le Futurist et a publié récemment un livre traduit en
allemand : « Le Monde en l'an 2000 » (Die Welt im Jahr 2000,
Freiburg press).
Cet ouvrage comporte deux parties. La première fait le tour des
problèmes majeurs de l'humanité, et de leur planétarisation:
démographie, énergie, environnement, urbanisation, culture, homo-
sapiens ou homo-cyberneticus, alimentation, armement, désarme-
ment... en rappelant les travaux de prospective occidentaux les plus
célèbres, depuis le « Club de Rome » à « Global 2000 » en passant
par le « Choc du futur ». C'est une analyse assez objective de la
situation à partir des bases de données internationales, et jalonnée
de mises en garde pleines de bon sens et de modération.
La seconde est consacrée à l'économie et à l'écologie en Union
soviétique et l'ensemble est très général et descriptif, mais un certain
nombre de réalisations sont décrites et évaluées dans les domaines
de la prévention des agressions contre l'environnement ou de la
réparation des dommages causés. Des chiffres d'investissements
sont cités et une série de vœux pour l'avenir, ainsi qu'un appel
classique à la sagesse des nations, clôturent l'ouvrage.
Bien sûr Igor Bestuzhev-Lada appartient au monde des call-girls
plaisamment décrit par Arthur Koestler, assidu parmi les vedettes
des symposiums internationaux, et comme tous ses pairs balladeurs
d'URSS, biocapteurs des innovations occidentales et VRP de la
communauté scientifique soviétique.
Au début de cette année, il a publié dans Futures l'actualisation
d'un de ses articles vieux de 10 ans. Il est particulièrement intéres-
sant à deux titres au moins.
UN AVENIRSUR MESURE 275

Tout d'abord un rappel historique sur le travail des futuristes des


sciences sociales depuis 1966 met l'accent sur l'importance du tra-
vail méthodologique effectué, comme si ces spécialistes prudents
avaient attendu de s'assurer que les préoccupations sociales des
dirigeants et des planificateurs soient suffisamment confirmées
pour commencer à mettre leurs fers à l'épreuve du feu. On a donc
patiemment attaqué les problèmes « théoretico-méthodologiques et
méthodologico-techniques », les tranches d'horizons à découper,
les ressources de la transdisciplinarité, la validité des extrapolations
pour atteindre des objectifs réalisables par les voies administratives,
la validité des systèmes d'indicateurs aptes à quantifier les dévelop-
pements sociaux pour pouvoir les ranger dans des matrices opéra-
tionnelles compatibles avec les balances de cohérence du Gosplan...
On a aussi beaucoup travaillé les problèmes de sémantique concer-
nant l'étude du futur et la prévision, en liaison avec le Comité de
terminologie scientifique et technique de l'Académie des sciences,
ce qui a permis de déboucher sur une standardisation des dénomi-
nations et des concepts finalement jugée satisfaisante.
Parallèlement, et plus spécialement de 1976à 1980, on s'est livré à
une critique intensive des idées et des tendances contemporaines des
études occidentales. Cela a permis d'ouvrir la voie au développe-
ment des démarches originales de « Prévision scientifique marxiste-
léniniste du futur ». Ces démarches ont été testées sans attendre
pour la mise au point des scénarios originaux pour la fin du siècle. Il
était tentant de laisser le lecteur découvrir les résultats obtenus
grâce à la méthodologie socialiste et à ses innovations anti-
bourgeoises.

URSS 2000 dans les longues vues de l'orthodoxie marxiste-léniniste

... D'après le pope de la futurologie sociale soviétique'.

« LA PRODUCTION INDUSTRIELLE pose un problème clé dont


dépend largement la solution des autres problèmes : comment
accroître son efficacité et sa qualité ?
La productivité comparée à celle de la majorité des autres nations
est plutôt élevée. Elle est cependant à la traîne par rapport aux
objectifs pourtant réputés réalistes. Il faut reconnaître que chaque

1. Futures », vol. 18,n°1, Février1986,Forecasting in the URSS,


and planning
I. BestuzhevLada.
276 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

point supplémentaire est plus dur à gagner que le précédent, et si


l'on ne prend pas les mesures appropriées, la courbe ne tardera
pas à se coucher. En troisième lieu, la croissance c'est bien mais
ça ne suffit pas. Par exemple, à quoi bon augmenter la produc-
tion de voitures si ellesdoivent être aussitôt obsolètes,ou la produc-
tion de vêtements s'il n'y a pas de demande pour les modèles
fabriqués ?
Le Parti a sélectionnédeux méthodespour résoudre le problème :
la rationalité des prix liés à la qualité du servicerendu au consom-
mateur ou la par icipation des travailleurs à l'amélioration de la
production sur la base de contrats d'équipe.
Conclusion :il faut que les sociologuesentreprennent une étude
détaillée de ces innovations socialistes pour en déterminer les
impacts possibles à long terme. »

« L'ORGANISATION ET LE COMMANDEMENT posent des pro-


blèmesspécifiquesliésà la complexificationcontinue de la première
et à l'hypertrophie du second. La presse elle-mêmene manque pas
de critiquer les structures immaîtrisables des organisations, les
gonflements intolérables des administrations, la prolifération des
organisations intermédiairesqui, au-delà de leur inutilité et de leur
irresponsabilité, constituent des obstacles supplémentaires à la
prise et à la diffusion des décisions.
Conclusion :il faudrait disposer de critères scientifiquementéta-
blis et trouver les moyens de les faire respecter.»

« LES VALEURSSOCIALES. La loi des besoins individuels


croissant avec le développementdu socialismeappelle une observa-
tion du futur particulièrement intéressante. La vie montre que
lorsqu'un certain niveau- relativementélevé- de satisfactiondes
besoins fondamentaux, nourriture, vêtements, habitat, etc. est
atteint, les valeurs du peuple connaissent un changement radical.
La possibilitéde satisfaire des besoins d'un ordre plus élevé(social
et intellectuel) prend une importance majeure. Quand les événe-
ments s'emballent, il arrive souvent que de pseudo-besoins émer-
gent, conduisant à la poursuite de satisfactions matérielles, à la
sur-consommation... Mais s'il existeune politique sociale détermi-
née, comme c'est uniquement le cas en régime socialiste, alors la
voie est ouverte vers une progression continue de la satisfaction de
besoins raisonnables, comme la nourriture, l'habillement, le loge-
ment, les activitéssociales,la lecture et le travail créatif. Un objectif
UN AVENIRSUR MESURE 277

a été donné par la théorie du communisme scientifique à la


construction de l'avenir : la transformation du travail en besoin
primordial pour la satisfaction de l'être. Mais comment et à quel
moment cet objectif pourra-t-il être atteint dans un futur prévisi-
ble ? Il faudra faire appel à des recherches de prospective sociale
pour répondre à la question. »

« LA STRUCTURE SOCIALE. Toutes les études démontrent sans


risque d'erreur que la société soviétique se dirige vers un état
d'homogénéité sociale parfaite. L'extrapolation des tendances
observées conduit sans peine aux conclusions suivantes : dans les
années 90, il paraît probable que les paysans des fermes collectives
ne seront pas beaucoup plus nombreux que ne l'étaient les intellec-
tuels en 1920. Encore plus significatif par rapport aux années 70, le
nombre des cols blancs, dont les travailleurs intellectuels, aura
beaucoup augmenté, en proportion de la réduction du nombre de
paysans. Plus important encore, c'est que les cols bleus, les paysans
et les cols blancs ne seront plus différents, pas seulement en termes
de volume et de mode de rémunération, mais aussi en niveaux
d'éducation, de besoins spirituels, de culture générale et profes-
sionnelle, et de mode de vie global. »

« LE TRAYAIL ET LES LOISIRS. L'étude des changements sou-


haités et souhaitables en matière de répartition et de contenu des
temps de travail et de loisir a montré qu'une approche spécifique du
problème s'imposait en régime socialiste. Le développement de nos
moyens de production nous offre une réelle opportunité de réduire
encore le temps de travail, et qui plus est, dans des proportions
significatives. Mais l'expérience montre que jusqu'à ce que "l'in-
dustrie des loisirs" ait atteint un degré de développement corres-
pondant et que le niveau culturel de la population ait fait des
progrès suffisants, la réduction de la semaine de travail doit être
réservée d'abord aux femmes qui ont des enfants en bas âge, aux
titulaires de pensions et aux personnes qui suivent des cours du soir
ou à temps partiel. Dans un stade ultérieur, la réduction générale
des horaires devrait commencer par les gains réalisés sur les dépla-
cements vers les lieux de travail, et sur le temps consacré aux
travaux ménagers, mais aussi en assurant aux salariés une capacité
d'épargne supérieure. »
278 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

« L'HABITATETL'ENVIRONNEMENT. La prévision exploratoire


dans la sphère de l'habitat, de l'équipement domestique et de l'envi-
ronnement fait apparaître des résistances croissantes à l'endroit de
la standardisation des constructions, du développement excessif
des cités, du déclassement prématuré de certains quartiers villa-
geois, et de la pollution de l'environnement à la fois par les indus-
tries et les déchets ménagers. Dans tous ces secteurs, un gros travail
de réglementation doit être mis en chantier... Mais on n'en est là
qu'au tout début. Beaucoup de questions concrètes qui font ainsi
irruption dans la sphère sociologique n'ont pas encore de solutions
scientifiques. »

« L'ÉDUCATION. Les études concernant l'éducation nationale ont


été engagées à partir du consensus né au xxve Congrès du Parti
communiste soviétique : le système d'éducation dans son ensemble
exige des améliorations considérables. Cela dans tous les secteurs,
des classes enfantines aux universités d'Etat. Le problème est que le
système actuel date d'il a
y plus d'un demi-siècle, au moment où il
n'y avait que des illettrés, une grave pénurie d'enseignants qualifiés,
et où 1 % seulement des jeunes accédait à l'enseignement secon-
daire. Evidemment la situation a radicalement changé aujourd'hui
et le problème n'est pas celui d'un développement extensif mais
celui de projeter des propositions nouvelles susceptibles d'éclairer
les voies alternatives d'une amélioration du système. Cet exercice ne
doit pas être laissé aux seules mains des pédagogues. Les sociolo-
gues sont, en définitive, les seuls à pouvoir apprécier les règles
d'efficacité d'une éducation communiste et les moyens de donner
au peuple les valeurs qui lui sont nécessaires. »

« LA CULTURE. La même chose peut être avancée en matière


d'institutions culturelles. Dans leurs formes actuelles (édition,
radio et télévision, cinéma et théâtre, clubs et bibliothèques, musées
et parcs naturels, centres de tourisme et de sport), lorsqu'on extra-
pole les tendances observées on arrive aussi bien à des perspectives
de saturation que de gâchis. Ici aussi des normes prévisionnelles
détaillées font défaut.
« Pour les prévisions concernant les relations entre nos diverses
nationalités, nous sommes dans une situation particulièrement dif-
ficile. Les indicateurs traditionnels ne nous sont d'aucun secours
dans ce domaine... Il nous faut des indicateurs pour spécifier les
conditions nécessaires au rapprochement des nationalités dans
UN AVENIRSUR MESURE 279

l'hypothèse d'un socialisme adulte. Et bien sûr, nous manquons


encore de normes prospectives assez précises pour pouvoir aborder
de façon convergente deux concepts aussi éloignés que "la fusion
future des nationalités en un tout homogène" et "le nécessaire
épanouissement dans leur essence ". »

« LA CRIMINALITÉ. Les phénomènes antisociaux requièrent une


aussi grande attention. Si les prévisions en matière criminelle sont
parfaitement maîtrisables quand on les traite en corrélation avec les
prévisions démographiques, on est beaucoup moins avancé si on
veut les aborder à travers leurs composantes sociologiques. De
plus, ce domaine ne se limite pas à celui de la criminalité tradition-
nelle. Il déborde sur les sphères qu'on nomme "production et
redistribution inorganisées" (en fait le détournement au profit
d'individus de biens appartenant à la collectivité, le marché et le
travail noirs, et l'auteur tait pudiquement un des éléments impor-
tants de la délinquance économique que constituent les dessous-de-
table ou les pourboires aux innombrables bénéficiaires de rentes de
pénurie)... Il n'est pas admissible de traiter de ces sujets avec le
détachement de faiseurs de prévision. La prospective doit proposer
des remèdes et des solutions, de préférence en faisant la plus grande
part possible aux sociologues. »

Laissons I.V. Bestuzhev-Lada conclure lui-même :


« Comme il ressort clairement de cet exposé sommaire, le nombre
des problèmes restés sans solution est de loin plus important que
celui des résultats accomplis en matière de prévision sociale. »

Le futur sous le manteau

En Union Soviétique, la communauté scientifique vit en osmose


étroite avec les autres tribus de la Nomenclature, celles des politi-
ques, des militaires, des technocrates, des administratifs, des poli-
ciers... La science y est officielle, marxiste-léniniste ou socialiste
avancée. Jusqu'à la mort de Staline les chercheurs originaux pou-
vaient payer de leur vie leurs débordements hors de l'orthodoxie,
comme l'économiste Voznessenski qui s'obstinait à vouloir tenir
compte de la loi de la valeur dans la fixation des prix de détail.
Depuis la fin du « petit père du peuple » des débats jusque-là souter-
rains ont fait prudemment surface, révélateurs de courants criti-
ques : le futur soviétique n'en était pas absent.
280 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

En 1983, la publication à l'étranger d'un rapport récupéré à


Moscou par le correspondant du WashingtonPost a provoqué
quelques remous. Le rapport en question, rédigé par Tatiana Zas-
lavskaia, responsable de l'Institut d'économie et d'organisation de
la production industrielle de l'Académie des sciencesde Novossi-
birsk, était consacré aux difficultés économiques, à la nécessité
d'une réforme en profondeur, et insistait sur la dimensionsocialede
tous les problèmes. Il était destiné à être présenté à un séminaire
organisé par les sections du PCUS et du GOSPLAN. Diffusé à
70 exemplaires lors du séminaire, ce texte a rapidement pris le
chemin d'une diffusion samizdat :il était encore prématuré.
Pour T. Zaslavskaia,les causesprofondes de la crise sont d'ordre
social :si le système de gestion hypercentraliséet fondé exclusive-
ment sur des méthodesadministratives,s'avère incapable d'assurer
le développement futur de l'économie, c'est parce qu'il n'accorde
aucuneplace à l'activitécréatrice,spontanée,des travailleurs(direc-
teurs d'entreprise, ingénieurset techniciens,ouvriers). Pire :le sys-
tème actuel favorisechez les travailleurs les « comportementsnéga-
tifs » (absentéisme,désintérêt pour les résultats du travail, corrup-
tion, alcoolisme) si souvent dénoncés dans la presse, et aucune
campagnepour le renforcementde la disciplinedu travail n'a, de ce
point de vue, la moindre chance de réussite. Seule la mise en place
d'un système nouveau de gestion qui laisserait se manifester les
aspirations et les intérêts des différents groupes de travailleurs
serait à même de modifier l'état de choses existant.
Dans la perspective d'une telle réforme - qui passe par une
rupture en profondeur avec le systèmeactuel - T. Zaslavskaiamet
en évidence deux types d'obstacles. En premier lieu, les instances
dirigeantes de l'Etat et de l'économie ignorent tout de la situation
effective des travailleurs, de leurs besoins et motivations pro-
fondes :la société soviétique est semblable à un iceberg dont seule
une infime partie émerge. Cet aveuglementdes dirigeants face à la
situation réelle, cette absence de tout dialogue (le terme est de
T. Zaslavskaia) entre la société et les instances dirigeantes doivent
absolument disparaître dans le cadre de la réforme. En second lieu,
la réforme se heurtera à la résistance d'un grand nombre de fonc-
tionnaires de l'appareil économique (et donc du Parti) dont les
intérêts matériels sont directement liés au maintien du système
actuel. Pour Zaslavskaia, l'échec des premières tentatives de
réforme s'explique en grande partie par la résistancede ces couches
de fonctionnaires,avant tout soucieuxde défendreleur place. Dans
la mesure où la réforme débouche nécessairement sur une situa-
UN AVENIRSUR MESURE 2811

tion conflictuelle, ses initiatives doivent s'efforcer de mobiliser


les couches et classes sociales directement intéressées par le
changement.
Avec la persistance de la crise se développent au grand jour des
débats de plus en plus nombreux sur « les réformes », « l'autoges-
tion », « la décentralisation de l'appareil économique », « le plan et
le marché », autant de questions périodiquement discutées mais la
plupart du temps évacuées lors du passage à l'acte.

Les futuristes au secours du futur?

La société économique soviétique bouge. Des expériences, pru-


dentes mais novatrices, sont tentées dans les domaines de la décen-
tralisation, de la rationalisation des structures, d'une plus grande
autonomie de gestion, de stimulants micro-économiques. Bien sûr,
il y a souvent de brutales marches arrière lorsque les initiatives
menacent d'échapper à un contrôle traditionnellement tatillon ou
lorsque les résultats attendus sont absents au rendez-vous : ça a été
le cas, entre autres, du projet ambitieux d'autonomisation des
entreprises pour lequel le système n'était vraiment pas prêt. Mais
malgré les froncements de sourcils du complexe militaro-industriel,
l'industrie légère fait des progrès. Le plan quinquennal prend le pas
sur le plan annuel, qui n'en constituera que l'actualisation grâce à
l'homogénéité enfin assurée des indices annuels et quinquennaux.
Le plan à 10 ans vise une échéance plus aisément maîtrisable que le
précédent, à 15 ans, qui n'avait jamais pu être achevé. Le pro-
gramme à 20 ans de progrès technique souligne la volonté des
dirigeants de prendre du recul par rapport aux lourdes contraintes
de la gestion courante routinière.
Et surtout, le décret de 79 donne une grande importance aux
plans de développement social. Nous avons vu comment cette
ouverture avait stimulé les recherches sociologiques sur le futur.
Bien sûr, une bonne part de leur énergie a été absorbée par la
nécessité d'entrer dans la logique des planificateurs, leur lourde
machine mathématico-économique, leurs indicateurs et leurs .
balances. Mais le long terme ouvert à leurs travaux leur assure une
marge de liberté importante au niveau de la créativité, et de la
capacité destructurante de scénarios affranchis de la rigidité frileuse
du moyen terme. Des hypothèses plus hardies deviennent tolérables
quand elles concernent la génération suivante.
Autre raison d'espoir, l'introduction légitime des outils spécifi-
ques de la sociologie qui permettent d'échapper à la mathématisa-
282 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

tion de la réalité et d'introduire dans les débats de nouveaux flux


d'opinions et de faits qualitatifs, grâce aux enquêtes sur le terrain et
à la consultation systématique de l'ensemble des acteurs. La socio-
logie a vocation de faire pénétrer dans les pyramides hiérarchiques
les courants d'air venus de la base.
Enfin la nécessité d'harmoniser les plans de développement
social avec les plans techniques et économiques devrait faciliter la
diffusion de sociologues dans les équipes de technocrates par le jeu
normal d'une multidisciplinarité devenue indispensable. Un autre
futur peut-il naître du statut nouveau apparemment offert à la
prévision et à la prospective sociologiques? Un tel pronostic serait
aventureux dans la mesure où quelques hirondelles ne font pas le
printemps. En attendant, les citoyens soviétiques se contenteront
des promesses de la science-fiction dont ils sont les premiers
consommateurs du monde.
11.

LE CÉLESTE EMPIRISME
'
SOCIÉTÉ CHINOISE
POUR LES ÉTUDES DU FUTUR

Dans ce dernier demi-sièclela Chine a mobiliséses masses,pay-


sannespuis adolescentes,pour changersonprésent et mêmetenter de
faire table rase de sonpassé. Voilàquesousson timonierleplus récentt
naît, à l'image des équipes de l'Occident, une associationpour les
études sur lefutur, la ChineseSocietyfor Future Studies. Ferment,
catalyseur, instrument du pouvoir, passerelle vers les hauts lieux
internationauxde l'excellencetechnologique,ou centred'innovation ?
Il est encore trop tôt pour le savoir.

En 1982,Deng Xiaoping consolidait définitivementson pouvoir.


L'héritier désigné de Mao Zedong, Hua Guofend, éliminé, les ..
ministèresprofondément remaniésavecune vocation industrielleet
économique renforcée, le parti rajeuni, la nouvelle constitution
adoptée - qui redonne aux intellectuelsleur place aux côtés des
ouvriers et des paysans -, l'objectif national prioritaire devenait la
modernisation économique. C'est le moment qu'a choisi l'Acadé-
mie des sciences sociales, sous la tutelle de la Commission d'Etat
pour les sciences et les techniques, elle-même contrôlée par le
Conseil des affaires d'Etat, pour encourager la création de la
« Société chinoise pour les études sur le futur ». Sa forme juridique
est proche du régime associatif. Elle regroupe des cadres, des uni-
versitaires,des chercheurs.Elledoit rester une structure légère,sans
perversion bureaucratique ni technocratique et oeuvrer comme
catalyseur, lieu d'échanges et de rencontres, de collecte et de diffu-
sion des informations, études, enquêtes sur le futur. Au-delà de ses
propres travaux, elle doit en susciter auprès des instituts, acadé-
mies, établissements de recherches nationaux et régionaux. Elle
publie une revue mensuelle,en chinois seulement :« Le futur et le
développementde la Chine ».
286 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Pour ne pas réinventer la poudre

A l'instar de l'ensemble de la communauté scientifique et techni-


que chinoise, la CSFS (Chinese Society for Future Studies) a entre-
pris une série de contacts systématiques avec les équipes du futur
internationales et leurs ténors. Elle a ainsi reçu à Pékin des membres
du Club de Rome, dont Aurelio Peccei de son vivant, Alexandre
King, Alvin Toffler qui a exposé ses vues sur la théorie de la
troisième vague et sur la stratégie du développement économique
de la Chine, Mahdi Elmandjia, président de Futuribles internatio-
nal et de l'Association marocaine de prospective, le directeur de
. l'Institut de recherche sur le futur de l'université de Portland, le
Pr Linstone...
Le projet « Chine 2000 », dont le coeur est constitué par une
banque de données sur le futur, a été présenté dès juin 84 à la
ve assemblée générale de la World Future Society par Zheng Guau-
glin, professeur à l'Institut des sciences et des techniques.
A l'occasion de ces rencontres, les interlocuteurs de Du Dagong,
le directeur de la CSFS, et de son secrétaire général, Lin Zheng Qun,
sont unanimement frappés par leur parfaite connaissance des tra-
vaux étrangers et leur maîtrise manifeste des méthodes et outils des
spécialistes du domaine.
Malgré leur modestie souriante et leurs propos fleuris sur leur
« grande inexpérience » au regard des compétences de leurs amis
étrangers, il paraît évident qu'eux-mêmes et leur environnement
ont acquis une solide connaissance des théories de l'information,
des systèmes ou de la complexité, des modèles d'analyse et de
simulation, de la manipulation des scénarios et autres instruments
de la technologie avancée des futuristes. En bons Chinois, ils sem-
blent avoir un faible pour les grey systems aptes à traiter des
données « floues », incomplètes ou qualitatives. Mais il ne faut pas
les imaginer fascinés ou aveuglés par la « supériorité » de l'expé-
rience et des savoir-faire de la futurologie occidentale. A leurs yeux,
cette discipline souffre congénitalement de n'être pas marxiste et de
donner dans un pessimisme structurel :
« Quels que soient leurs calculs ou leurs spéculations, les futu-
ristes capitalistes concluent que nous nous acheminons vers des
crises, plus ou moins graves certes, mais qu'il y en a toujours à la clé.
Or leurs calculs, leurs présupposés n'ont pas de sens quand on
considère qu'on se dirige vers une société sans propriété privée. »
Admettons, monsieur Dagong, mais en retour comment définissez-
vous la prospective marxiste dans le cadre du processus de planifi-
LE CÉLESTEEMPIRISME 287

cation dont les composantes idéologiques constituent la trame


déterminante ?

Trop de tacticiens, pas assez de stratèges

La CSFS a répondu dès le départ dans une de ses premières


publications :
« Planifier c'est déjà en soi décider du futur, donc s'en préoccu-
per, l'étudier, et les études sur le futur devraient être de la routine
dans un pays socialiste puisqu'elles commandent le développement
et l'économie nationale ; le fait que planifier est une sorte d'étude du
futur ne signifie pas que toutes les études sur le futur relèvent de la
planification. Il y a des études sur le futur qui servent seulement à
identifier des objectifs et des mesures pour atteindre ces objectifs. »
Dans cette perspective, la CSFS estime que sa mission essentielle
est de participer à la mobilisation des multiples groupes de
recherche, de réflexion, d'analyse, qui, au sein des académies, insti-
tuts, bureaux d'Etat, instances régionales, ont pour rôle, entre
autres, d'aider les responsables politiques à prendre de bonnes
décisions, d'inspirer les choix stratégiques des leaders. Pour le
moment, cette mobilisation est encouragée par le Parti, qui déplore,
par la bouche du secrétaire général du Comité central, Yaobang :
« Nous avons beaucoup de tacticiens, mais trop peu de stratèges. »
On crée même pour les étudiants des cours sur les techniques d'aide
à la décision politique. Peut-on voir là une rupture véritable avec les
décennies qui ont précédé, d'abord engagées dans la reproduction
du modèle de développement soviétique, puis secouées de « cent
fleurs » en « grands bonds » successifs par une suite de coups de
barre brutaux liés aux péripéties des conflits et des grandes manoeu-
vres politiques? C'est ce qu'avancent en tout cas, au fil de leurs
publications, les experts de la CSFS. Il leur paraît indispensable
d'accorder une attention plus vigilante aux conséquences à long
terme des décisions du présent.
Certes, les réformes lancées depuis 1978par Deng Xiaoping et ses
partisans ont accéléré le développement du pays et amélioré ses
relations internationales. Mais les défis que doivent relever les
dirigeants de ce pays immense sont aussi immenses : la population
dépasse le milliard d'individus, l'exode rural, conséquence de la
décollectivisation de l'agriculture, va jeter près de 200 millions
d'hommes et de femmes vers les bourgs et les cités, les disparités
régionales creusent sans cesse l'écart entre les régions côtières et
l'intérieur, entre le Nord et le Sud, les dérégulations de l'environ-
288 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

nement depuis les années 50 placent la Chine à la veille de graves


crises écologiques. Tout cela, joint à l'ambition de quadrupler le
PNB d'ici l'an 2000, justifie les recommandations de la CSFS :
prendre en compte toutes les données disponibles et les éléments
objectifs, évaluer les réalités, les ressources, les contraintes de l'or-
ganisation économique, mais aussi sociale et culturelle, les niveaux
de connaissance et d'information et les motivations de la popula-
tion, apprécier et prévoir l'évolution à long terme des grandes
nations, pour tenter d'éclairer à l'horizon 2000 les conséquences
possibles des choix stratégiques d'aujourd'hui.
« Le but de notre lutte est d'atteindre un développement objecti-
vement envisageable et qu'il vaille la peine de réaliser ; et nous
attachons la plus grande importance à la science susceptible d'éclai-
rer le cours de notre futur développement », écrit Yu Guangyguan à
propos des recherches sur la Chine en l'an 2000.

Les dragons du plan

Il reste que, pour l'instant, les travaux des prospectivistes chinois


se heurtent aux traditions de la pratique pragmatique qui introduit
un fort degré d'indécision dans la décision. Peut-il en être autre-
ment dans un contexte politique qui enferme les dirigeants dans le
dilemme : mobiliser les énergies sans mettre en cause l'ordre
bureaucratique, libéraliser sans réveiller les vieux démons de l'affai-
risme et de la concussion? De ce fait, les travaux demandés aux
experts consistent souvent à justifier l'intérêt de projets décidés
sommairement au plan politique ; l'élaboration de stratégies à par-
tir d'études sérieuses paraît encore une démarche marginale. On ne
s'étonnera donc pas de reconnaître dans les publications de la
CSFS, les grandes orientations de la politique décidées depuis 1978.
Dans le domaine de l'agriculture, l'objectif est d'augmenter la
production de 175 % en 2000 par rapport à 1980, pour nourrir la
population dont on espère freiner le développement, mais aussi
pour approvisionner les industries légères et textiles.
Parmi les mesures étudiées par l'équipe de, Du Dagong :
-
réajuster en permanence l'organisation de l'économie rurale,
et en particulier renforcer les moyens financiers et techniques des
entreprises d'Etat dans les domaines de l'agriculture, de la forêt, de
l'élevage, de la pêche, de façon à ce qu'elles servent de stimulants et
de modèles ;
-
adapter la planification de la gestion à l'économie rurale qui
ne peut être soumise au même type de planification qu'une écono-
mie industrielle; .
LE CÉLESTEEMPIRISME 289
- réajuster les proportions entre les différents secteurs ; agricul-
ture, forêt, élevage, pêche ;
- promouvoir une économie diversifiée ;
- renforcer la recherche scientifique dans les domaines agri-
coles ainsi que la formation du personnel ;
- développer la région nord-ouest de la Chine ;
- développer les engrais chimiques, les pesticides, le machi-
nisme agricole, les industries des matières plastiques, moderniser et
développer les industries alimentaires.

Des études plus spécifiques sont engagées dans des domaines


majeurs comme celui de la production de soie (la Chine est le
premier producteur mondial de'cocons). L'objectif est ambitieux:
500 millions de kilos en 2000, contre 300 en 1980. Mais à cet
horizon, les prévisions font apparaître un excédent mondial consi-
dérable en soie naturelle.
Les préconisations de la CSFS portent donc :
- sur le développement accéléré de l'industrie de transforma-
tion apte à fournir des soies imprimées, alors qu'à l'heure actuelle
elles sont essentiellement conditionnées dans les pays importa-
teurs ; il faut donc renverser le ratio imprimé/brut qui est actuelle-
ment de 1 pour 4 ;
- sur la recherche d'usages innovants de la soie dans de nou-
veaux secteurs : industrie, agriculture, santé, défense nationale...
Par ailleurs l'équipe s'attaque à un autre projet ambitieux qui
veut tirer parti à la fois des avancées technologiques étrangères dans
l'agriculture et les industries agro-alimentaires, grâce aux biotech-
nologies en particulier, et des spécificités et de la variété des sols, des
ressources végétales et animales et des savoir-faire culturaux chi- _,
nois. La recherche agronomique est très active car elle s'appuie sur
un patrimoine génétique très riche. Cette situation a conduit à des
coopérations internationales fructueuses, avec la France en particu-
lier qui croise ses propres souches porcines avec des races Meishan,
Jiaxing et Jinuah, connues pour leur fécondité et leur rapidité de
développement.
Si la coopération internationale est une voie systématiquement
explorée en agriculture par les prospectivistes, elle l'est avec une
plus grande vigilance encore dans le domaine industriel. La nou-
velle révolution industrielle mondiale doit être scrutée, analysée,
exploitée vigoureusement.
« Elle doit apporter à la Chine un renouvellement de ses techni-
ques, une productivité meilleure, des résultats économiques sensi-
bles, accélérer le développement et permettre une accumulation de
290 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

capital. Elle doit également permettre à la Chine de brûler les étapes


traditionnelles de l'industrialisation. Petit à petit doivent s'effacer
les frontières entre le travail physique et mental. »

Investir les provinces .

Pour faire face à un programme de cette ampleur, nos prospecti-


vistes, qui ne sont pas si nombreux et sont pour la plupart sérieuse-
ment occupés ailleurs, ont choisi de consacrer l'essentiel de leur
énergie à la création et à l'animation de réseaux de correspondants,
de partenaires, d'experts et de décisionnaires sensibilisés à la
démarche prospective. Dans ce pays démographiquement immense
et sociologiquement si divers du nord au sud, des zones maritimes
au coeur du continent asiatique, les disparités régionales sont consi-
dérables et se sont apparemment aggravées dans les dernières
décennies. En outre les réformes récentes ont encouragé la décen-
tralisation, le secteur collectif a pris du poids par rapport au secteur
étatique, les fonds extra-budgétaires contrôlés par les autorités
locales ont crû fortement (70 % des revenus budgétaires en 84,
contre 30 % en 78). La CSFS a été naturellement conduite à
régionaliser son action, à la fois pour une plus grande efficacité et
par la priorité à donner à des situations d'urgence ou à des oppor-
tunités favorables. Quelques exemples illustreront cette démarche
pragmatique.

Le premier concerne l'île de Hainan.


Hainan, en Chine du sud, est la deuxième île en importance après
Taïwan, elle occupe une situation stratégique et dispose, à proxi-
mité, d'importantes ressources de pétrole. Elle a notamment à son
actif des conditions climatiques favorables, chaleur et soleil, avec
néanmoins d'importantes pluies ; elle est riche en ressources miné-
rales, or, argent, cuivre, fer, titane, cobalt, quartz, cristal, rubis,
émeraude, saphir... et en pétrole et gaz. C'est un pays très attirant
pour les touristes, fleuri et ensoleillé. Pour faire de cette île, à la fin
du siècle, une île moderne, avec une agriculture avancée, une indus-
trie performante, et un lieu touristique, une série de mesures ont été
proposées par les conseillers du futur, en particulier la construction
d'un système de transports et de télécommunication efficace, et la
formation d'une main-d'œuvre qualifiée. Le rassemblement de
toutes les énergies et talents locaux et nationaux est sollicité, pour
concevoir ensemble un programme cohérent.
LE CÉLESTEEMPIRISME 291

Une autre intervention significative de la CSFS a concerné la


province de Fujian. Un premier inventaire systématique des atouts
et inconvénients a été effectué. D'un côté, les conditions climati-
ques convenables, une structure démo-industrielle moyennement
favorable, un début d'industrialisation correcte, une industrie
légère assez développée, la relative proximité de Shangai. De l'au-
tre, une infrastructure de transports insuffisante, des difficultés
d'approvisionnement en grain et énergie. Des voies prioritaires de
développement ont été dessinées ensuite, privilégiant comme par-
tout en Chine des zones urbaines. Xiamen pourrait être la place
financière et commerciale et la cité du savoir. Quanzhou pourrait
être la cité des Chinois d'outre-mer, lieu de culte religieux et de
tourisme. Zangzhou pourrait être spécialisée en produits agricoles
(fleurs, fruits, légumes, pêches...) et devenir la cité de la science dans
l'agriculture.

La CSFS a également choisi une région radicalement différente


des deux précédentes, probablement pour varier le genre d'exer-
cices et parce qu'elle y a trouvé un accueil favorable. La province
d'Anhui devrait devenir en 2000 un des premiers centres de l'indus-
trie lourde chinoise, en contrepoids de celle de Shangai, davantage
tournée vers le commerce et l'industrie légère.
Cela implique le réajustement des ratios entre l'agriculture, la
forêt, l'élevage, la pêche..., le développement de la production du
charbon, l'utilisation d'un réseau dense de transport par terre et sur
eau, la transformation de Wuhu et Anging en ports fluviaux pour
bateaux de fort tonnage, la construction d'équipements nucléaires,
le développement des industries chimiques, du machinisme et des
matériaux de construction. Après un premier séminaire, « Anhui
2000 », la CSFS a lancé, en 1983, dans la même région, au Mont
Huang-Shan, une grande rencontre nationale sur « La Chine en l'an
2000 ».
Ce symposium, sous le patronage de l'Association de la science et
de la technologie, en liaison avec le gouvernement d'Anhiu et
l'Association scientifique et commerciale des Provinces, a réuni
scientifiques, ingénieurs, cadres techniques, administratifs et poli-
tiques de 25 provinces.
Plus de 100 communications furent rassemblées, qui dévelop-
paient les perspectives économiques, scientifiques, technologiques,
culturelles de la Chine à la fin du siècle. L'Institut de recherche
d'informations scientifiques et techniques avait depuis un an lancé
des investigations sur le développement économique et social de la
Chine. Les résultats de ces recherches furent regroupés en 10 thèmes
292 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

dont « population », « terres cultivées », « énergie », « alimenta-


tion »... Des débats, des groupes de travail furent organisés. Ils
soulignèrent tous la nécessité pour la société chinoise de se trans-
former et l'importance capitale de la science et de la technologie. Ils
mirent en avant l'intérêt d'accumuler des informations et de consti-
tuer une banque de données pour poursuivre les recherches entre-
prises sur la Chine de l'an 2000 sous l'égide de la CSFS.

Longue marche ou bond en avant?

Il est clair que la CSFS s'agite activement et réussit à mobiliser


pas mal d'énergies. Ce qui signifie en Chine qu'elle a réussi à
occuper une petite place sur le grand échiquier du go politique. Elle
a aussi rapidement gagné un siège dans l'auditorium de la prospec-
tive internationale. Elle a été sollicitée par exemple par la Société
pour le développement international (Society for International
Development, SID), dont le siège est à Rome, qui a entrepris une
étude mondiale sur l'informatique. C'est la CSFS qui fournira l'état
de l'art en Chine.
Ce que nous ne pouvons encore apprécier c'est l'apport original
qui résultera de l'éveil chinois aux études sur le futur. Espérons
néanmoins que les traditions culturelles de l'Empire du Milieu le
préserveront des tentations mimétiques.
CONCLUSION
DEMAIN... PEUT-ÊTRE

Nous n'avons traversé que quelques pays, nous n'avons appro-


ché que quelques équipes. Il y en a d'autres en Allemagne, en Italie,
en Belgique, en Hollande, au Danemark, en Israël..., dans les pays
en voie de développement, de plus célèbres, de plus prestigieux, de
plus efficaces, de plus modestes aussi : le guide de la World Future
Society liste 157 organisations réputées mener des études du futur.
Cette courte promenade dans des lieux assez peu connus, où l'on
peut croiser quelques décideurs en mal d'avenir, nous a permis de
confronter les objectifs, les méthodes, les résultats de ces spécia-
listes qui auscultent le futur au moment où il envahit le présent de
toute la force de ses incertitudes.
Nous avons vu que malgré la diversité des histoires, des situations
géographiques, des chiffres d'affaires, ces travailleurs du futur
partageaient des thèmes d'études, des méthodes, un langage
qu'ils adaptaient progressivement à l'évolution du monde et du
marché.

Tout passe, tout casse...

Le monde change à une vitesse de plus en plus impressionnante et


la complexité des mutations en cours, politiques, économiques,
sociales, leurs relations, leurs impacts, défient les experts les plus
perspicaces et les méthodes d'approche les plus sophistiquées
actuellement disponibles.
Avec lui changent les marchés qui font vivre les consultants du
futur. Les Etats, les organisations internationales tentent de réduire
leurs charges et les premières coupes sombres sont au détriment des
296 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

recherches à long terme ; les Fondations gèrent leurs fonds au plus


près et bornent aussi leurs horizons. Restent les entreprises, les
grandes surtout, qui ont encore des moyens et continuent à en
sacrifier une infime part pour la consultation d'experts ès futurs :
prime d'assurance légère pour éviter de passer à côté de risques
pouvant échapper à la veille de routine.
Aussi les consultants dynamiques n'ont pas hésité à jouer ce
marché, SRI, Nomura, Rand elle-même... assistants en stratégie
plus que descripteurs de futur, parfois opérateurs eux-mêmes,
comme l'Institut pour le futur. D'autres, Secrétariat suédois
d'études sur le futur, SPRU... sont fidèles à leur tradition et leur
clientèle reste essentiellement celle des décideurs publics ; mais ils ne
se développent guère, malgré l'estime qui les entoure. D'autres
encore veulent garder leurs fers à plusieurs feux, Gamma, Futuri-
bles... au prix de difficiles acrobaties financières.
Et dans l'ensemble, le chiffre d'affaires global reste microscopi-
que sur un marché qui se dérobe.

Dans un espace démembré le temps se contracte

Même si les problèmes globaux, démographie, santé, défense,


environnement, énergie, développement, emploi, restent au catalo-
gue, les contrats se localisent, s'individualisent, les prestations sont
adaptées aux mesures du client : l'augmentation de CO 2 dans
l'atmosphère est délaissée au profit de la pollution produite à un
endroit par une firme donnée... D'autre part, les domaines abordés
sont traversés, bouleversés, renouvelés par l'irruption des techno-
logies nouvelles : les programmes sur les R et D, sur les impacts de
ces technologies prennent nettement le pas sur les autres.
La panoplle des outils et des méthodes est donc tenue d'évoluer.
Les méthodes quantitatives ne sont pas abandonnées, mais la socio-
- logie et l'histoire pointent sérieusement leur nez. Valeurs et cultures
s'installent solidement dans le vocabulaire et la problématique du
futur. L'analyse statistique ne suffit plus à cerner la réalité et à
détecter les changements ; la conviction en est maintenant quasi
générale, rejoignant la formule lapidaire de Wernher von Braun :
analysis, paralysis.
Quant à l'horizon, il est revenu à portée de la main. Sauf quelques
secteurs à inerties fortes, comme la démographie ou l'énergie, ou à
l'aube des découvertes fondamentales, comme les biosciences ou les
sciences cognitives, la plupart des domaines sont explorés aux
échéances proches. Les entreprises, devant la montée des périls et la
CONCLUSION 297

difficulté d'apprécier les risques, deviennent systématiquement


myopes : le temps maîtrisable ne leur paraît pas pouvoir excéder 3 à
5 ans en termes d'action ; si un investissement ne promet pas de
s'amortir dans ces délais, il sera classé dans le lot, nécessairement
minoritaire, des aventures. Les objectifs financiers à court terme et
la trésorerie du mois suivant pèsent plus lourd que le long terme.
Les gouvernants, pour leur part, semblent nombreux à pratiquer
la formule de Harold Wilson : « Une semaine... c'est long en
politique. »
Certes, quelques grands programmes naissent sous le pavillon
« 2000 », dont « Global 2000 USA, qui a entraîné « Canada
2000 » et « Chine 2000 », mais ils sont des monuments rares, au
même titre que Interfuturs ou Fast, dans la morne plaine du court et
moyen terme où après-demain c'est un jour de trop.
Au cœur des années 80, et c'est la surprise de ce voyage entrepris
pour interroger les travailleurs du futur, on ne rencontre plus guère
que des explorateurs du présent. C'est lui qui occupe l'horizon. Ce
qui compte, c'est la décision à prendre ici et maintenant. Et l'apport
essentiel du futuriste, c'est une vision plus claire... d'aujourd'hui.
Même les scénarios qui pourraient légitimement servir de refuge .
à l'imagination et à l'audace puisque, par définition, ils sont
construits pour proposer des futurs alternatifs au-delà de ruptures
possibles ou de mutations concevables, restent étonnamment sages
et collés à l'univers social, politique, technique d'aujourdhui.
Robots, bombes, fusées, médicaments, vieillards... tout ce qu'ils
évoquent appartient déjà à notre environnement familier. Comme
si l'imagination n'avait droit de cité que dans la science-fiction ou la
poésie.
L'industrie du futur, qui a eu du mal à asseoir sa légitimité, reste
généralement prudente. Il faut dire que son poids est encore bien
modeste. Alors qu'on peut l'estimer a priori aussi fondamentale
pour les sociétés humaines que la santé, on s'aperçoit qu'elle a tout
juste les dimensions d'un artisanat de luxe et que son chiffre d'af-
faires est bien inférieur à celui de l'aspirine... ou des horoscopes.

'
Une certaine déprime

Cette « proto-profession », comme la nomment certains de ses


membres, semble aujourd'hui au milieu du gué, et donne lieu à de
nombreux commentaires moroses.
Henri Guillaume, commissaire au plan : « Dans ce monde où tout
va de plus en plus vite, il nous faut sans cesse réfléchir à l'avenir
298 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

pour agir efficacement sur le présent. Paradoxalement, la réflexion


sur le long terme reste en France trop peu développée... ».
Harold A. Linstone, rédacteur en chef de Technological Forecas-
ting and Social Change : « Les études sur le futur ont, au mieux, une
légère influence sur la décision publique et privée... ».
John M. Richardson, professeur à l'université américaine de
Washington : « Les futuristes voudraient voir les individus, les
organisations, les gouvernements s'intéresser davantage à l'avenir ;
il y a bien eu quelques pas dans ce sens mais la route sera longae. »
Burt Nanus, directeur du Centre de recherches sur le futur à
l'université de Californie du Sud : « Jusqu'à ce jour, les premières
phases des recherches sur le futur n'ont pas apporté d'amélioration
sensible aux processus de décision politique susceptibles de faire
progresser la condition humaine. »
David Green, directeur de Futures : « On accorde maintenant
moins de prix au rôle de l'analyse "scientifique" rigoureuse dans les
.
prises de décision "rationnelles". En effet, des intérêts politiques et
économiques plus prosaïques dominent. Il en a toujours été plus ou
moins ainsi, mais les coupes effectuées dans le budget alloué aux
scientifiques et aux universitaires pour analyser ou élaborer des
, stratégies politiques règlent le problème. » Deux hypothèses pour-
'
raient expliquer partiellement les difficultés actuelles des futuristes.
Les Américains auraient culturellement tendance - comme le
souligne Richard Slaughter - à considérer comme « donné » le
. statu quo socio-politique existant. En outre, un retour dans les pays
occidentaux au libéralisme et aux valeurs traditionnelles conserva-
trices renforcerait la tendance à considérer que le passé ni le présent
ne permettent d'imaginer des futurs radicalement nouveaux et la
conviction que l'Etat doit refuser tout interventionnisme pour faci-
liter le libre jeu des lois du marché. Roy Amara, président de
l'Institut pour le futur : « Larecherche sur le futur traverse actuel-
. lement une période d'inactivité et semble même aborder un tour-
nant critique. Elle a influencé assez peu la vie des sociétés... Dans le
. secteur public, elle joue un rôle mineur... Dans presque toutes les
.. activités du secteur privé, elle est en perte de vitesse dans les
_. domaines de la prévision et de la planification, surtout au sein des
entreprises... Mais elle a tout au plus vingt ans, ce qui est insuffisant
pour que l'on puisse porter un jugement définitif sur cette activité. »

.,_. ..
CONCLUSION 299

« Si j'avais devant moi l'éternité...


c'est la patience que je prêcherais »
Elsa TRIOLET

L'industrie du futur est toute juste naissante. Comme on l'a dit de


la médecine à ses débuts, elle a déjà fait plus de bien que de mal.
Malgré les investissements minimes en hommes et en capitaux dont
elle a bénéficié, elle a déjà réalisé des progrès sensibles et ouvert des
voies prometteuses. Il n'est pas interdit d'imaginer que les sociétés
humaines, gagnées par un peu de raison,' décident un jour de
consacrer à l'étude et à la maîtrise de leur destin ne fût-ce qu'une
faible part des moyens qu'elles engloutissent aujourd'hui dans la
production d'armements ou de navettes spatiales : la conquête du
temps mériterait bien de passer avant celle de l'espace.
ANNEXES
BOITE À OUTILS

Le futur appartient à tout le monde et tout le monde, comme


Monsieur Jourdain, travaille sur le futur sans le savoir. On a même
dit que c'était un sujet trop important pour être abandonné aux
futuristes.
Ce n'est pas un champ spécifique, ce n'est pas un ensemble de
disciplines déterminées, ce n'est pas une science et c'est d'ailleurs
pour cela qu'il n'existe pas de consensus sur un terme qui nomme-
rait soit les spécialistes du domaine, soit le domaine précisément.

Who's who? .

En ce qui concerne les professionnels du futur, Michael Marien,


rédacteur en chef de la revue américaine Future Survey propose une
classification et un inventaire des effectifs correspondants.
Il distingue, pour l'Amérique du Nord en tout cas, les dominants
et les marginaux.
Dans la première catégorie :
w « les généralistes » ( 10-20 ?)qui ont une approche globale des
problèmes et dont le but est à la fois de stimuler la perception du
futur (le possible), d'étudier les alternatives (le probable), et d'ex-
primer des préférences pour certaines voies tout en proposant des
moyens pour y parvenir (c'est pratiquement la définition de la
prospective, en France) ;
. les « prévisionnistes généraux (100-200) bardés d'outils
mathématiques et spécialistes de l'aide à la décision ;
a les « généralistes normatifs « (100-200) qui mettent surtout
l'accent sur les futurs alternatifs (et désirables) dans l'esprit de la
World Future Society' ;

1. Voirplusloin.
304 DU FUTUR
LES TRAVAILLEURS

w les « pop futuristes » (10-20) ou futuristes populaires, Alvin


Toffler, Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, John Naisbilt... ;
. les « futuristes à identité multiple » (20-40) comme Mar-
garet Mead perçue d'abord comme anthropologue ou Marshall
McLuhan, théoricien de la communication ;
. les « futuristes spécialisés dans un domaine » (200-300), champ
du travail, de la santé, de la criminalité, de la modélisation... ;
w les « spécialistes du futur » (3 300-10 000) qui s'intéressent à
toutes les questions ayant trait au futur, suivent des séminaires, des
conférences et écrivent dans les revues spécialisées sur le futur ; ils se
reconnaissent comme « futuristes » mais refusent l'appellation de
futuristes professionnels ;
w les « futuristes discrets » (5 000-20 000), Willy Brandt, Jonas
Salk, Ivan Illich... des hommes et des femmes qui ont des profes-
sions diverses mais qui apportent des visions du futur originales ;
. les « futurs futuristes » (50-100), ceux qu'on est en train de
former dans quelques universités américaines où existent des pro-
grammes d'études sur le futur (Université d'Hawaii, de Portland,
Graduate School of Business Administration et surtout Pro-
gramme de Houston Clear Lake City) ;
w les « futuristes oubliés », comme Alfred Korzybski, fondateur
de la sémantique générale, qui a travaillé sur le temps et la nécessité
de se projeter dans le futur (Manhood of Humanity, E.P. Duppon,
New York 1981). H.G. Wells, qui appartient au type rare des
généralistes. W.F. Ogburn qui a dirigé l'étude de la commission
Hoover en 1983 (Recent Social Trends in the United States), E.F.
Shumacher, Lewis Mumfred...

Beaucoup de lieux-dits pour un seul champ

L'étude des principaux termes qui ont été ou qui sont actuelle-
ment proposés révèle l'imprécision des frontières et les différences
entre les cultures.
En 1907, S.C. Gilfillan (américain, spécialiste des sciences
sociales et auteur de recherches sur les processus de l'invention et de
la prédiction) suggère qu'on appelle l'étude des civilisations à venir
« la mellontologie » du mot grec qui décrit les événements futurs par
opposition à archéologie.
En 1943, le spécialiste des sciences politiques Ossip K. Flech-
theim (directeur de l'Institut de recherches sur le futur de Berlin)
propose futurology, projection de l'histoire dans une nouvelle
dimension du temps.
ANNEXES 305

Ce terme, adopté par certains, est récusé par de nombreux futu-


ristes. Dans « L'art de la conjecture », Bertrand de Jouvenel le
rejette comme susceptiblede faire croire à une possible sciencedu
futur. Font de même Fred Polak, directeur de l'Institut néerlandais
pour l'exploration du futur, et Robert Quick, qui le trouve en même
temps trop proche d'astrologie. En 1974,le Secrétariatsuédoispour
les études sur le futur propose future studies plutôt que future
research,pour soulignerque le domaine n'appartient pas seulement
aux spécialistes.
Fred Polak propose prognostics(du grec « savoir avant ») qui n'a
pas eu beaucoup de succèsen Europe occidentaleni aux USA, mais
davantage en Europe de l'Est (peut-être à cause des affinités slaves
avec la culture grecque plutôt qu'avec la culture romaine).
En 1975,la World Future Societyse livre auprès de ses membres
(internationaux) à un sondage d'où il résulte une large préférence
pour future studies et future research.
Viennent ensuite par ordre de préférence :future analysis,fore-
casting,futurology,prognostics,futurics et futuribles.
Parmi les suggestions :futures field, probabilistics,forward stu-
'
dies, future planning, futurography, anthrospectrunity,projective
research, short and long range planning,projections,predictivestu-
dies, futury(commecorrespondant à history), futory(comme future
plus history), alternative analysis, optionsanalysis, decisionoption
ou analysis, alternative in futures.
Ont égalementété proposés depuis :prospectivism,fustory (pour
future history), futuristou futuristicstudies.
Prospective reste pratiquement seulement utilisé dans le monde
latin, alors que futuribles (les futurs possibles) est plus largement
adopté.
Les Français traduisent souvent plusieurs appellations anglo-
saxonnes et en particulier forecastor forecastingpar « prospective»
mais quand les Anglo-Saxonstraduisent eux-mêmesils disent pré-
vision, réduisant l'objectif ambitieux de long terme qu'implique le
mot prospective.

Une, deux ou trois étoiles


Les organismes qui s'occupent du futur, nés essentiellement
depuis les années 60, sont nombreux. Quand la World Future
Society(WFS) a rédigé son dernier guide sur les sources d'informa-
tions sur le futur, elle a retenu 230 organismes et en a exclu 100
autres pourtant prétendants au titre.
306 LES TRAVAILLEURS DU FUTUR

Elle y distingue :
'
w des centres dits de recherche (research centres) généralement
privés, qui se sont spécialisésdans les prévisions, les analyses du
futur et qui vendent leurs prestations essentiellementaux firmes et
parfois aux gouvernants; citons à côté de ceux que uuua
rencontrés : le Centre de recherches sur le futur de l'université de
Californie du Sud (études sur le changement social, analyse et
prévisions); Forecasting International Ltd, dirigé par Marvin
Cetron, ex-consultant du gouvernement américain (prévisions
technologiques) ;le Groupe sur le futur du Connecticut, fondé par
des transfuges de l'Institut de Palo Alto (futur de l'économiejapo-
naise, futur de la géothermie) ;le Hudson Institute, base d'Herman
Kahn ; le Groupe de prévision technologique de l'université de
Dayton ; le Programme d'études politiques en scienceset technolo-
,. gies de l'université de Washington sur l'évaluation technologique;
. Predicarts Inc. à Cleveland, Ohio, qui travaille surtout sur les
plastiques, l'électronique et le papier ; Futurenics Inc. Washington
DC, qui fait des études sur le futur de l'éducation ;
', e les centres qui sont nés grâce à des subventions et qui restent
plus orientés vers l'intérêt public, comme :Ressourcesfor the future
(Washington), créé par la fondation Ford en 1952pour mener des
recherches sur les ressources naturelles ; World Watch Institute
(Washington) dirigé par l'économiste Lester Brown, créé par la
fondation Rockfelleren 1974avec quelquesautres fondations :il se
. consacre essentiellementà l'étude des questions cruciales pour la
survie de l'humanité (démographie, migrations, environnement,
énergie, inflation, sécurité...)et à la mise en évidencede leur carac-
tère global et interconnecté ;il communique systématiquementle
résultat de ses travaux sous forme de Worldwatchpapers ou d'ou-
vrages très clairs, concis, documentés : The Sustainable society
(Denis Haye), The State of the World...(Lester Brown)...
On est ici dans une optique de long terme, de prospectiveau sens
français du terme, mais on est également dans un hors marché
subventionné, et dont les travaux - de qualité - n'ont pas un
. grand impact ;
e les associations de futuristes qui réunissent les branchés du
futur, leurs travaux, organisent des rencontres systématiques,etc.
(le Club de Rome figure dans cette catégorie) ; il faut surtout
mentionner la World Future Society qui est la source d'informa-
tions la plus importante et la plus systématiquesur tous les travaux
sur le futur et sur les travailleurs du futur : carrefour, instance de
traitement et de diffusion des informations ;son guide d'informa-
tions sur le futur répertorie (avec une analyse claire et succincte)
ANNEXES 307

tous les organismes, publics, privés, instituts, bureaux d'études...


concernés par le futur, ainsi que tous les individus et les publications.

Mille feuilles...

A côté des publications de la WFS aux US, « Futuribles » en


France, il y a également la revue Futures, plus précisément consacré
aux méthodes d'approches du futur, édité en Grande-Bretagne par
la division scientifique de Buttaworth Ltd en liaison avec l'Institut
du futur de Palo Alto. Il rassemble des papiers venus de tous les
centres de recherche sur le futur. Roy Amara en préside la rédac-
tion. Le bureau comporte des personnalités du monde entier...
Dans un domaine plus technique et méthodologique, signalons la
revue Technology Forecasting and Social Change, consacrée aux
méthodes d'exploration du futur et aux études sur les développe-
ments de la technologie et leurs applications (ed W. Wilke,
California).
Le guide WFS recense une centaine de périodiques plus ou moins
concernés par le futur depuis les bulletins et annuaires scientifiques
sur l'atome, à la revue « Impact Science et Société » de l'Unesco
(Paris).
LA CLEF UNIVERSELLE :
WORLD FUTURE SOCIETY

Fondée en 1966, association sans but lucratif.


La WFS est présidée par Edward S. Cornish, journaliste spécia-
liste des sciences sociales, et compte actuellement 25 000 membres à
travers le monde.
Objet : contribuer à la prise de conscience de l'importance du
futur et de la nécessité de l'étudier.
Activité : création et animation d'un réseau international : chapi- .
tres (il y en a 100), ateliers, rencontres dans les différents pays du
monde ; organisation de grandes conférences européennes inter-
nationales :
. 1977 : « Communication To-Morrow. »
w 1979 : « Education in the Future. »
. 1985 : « The Global Economy »
Publications : The Futurist, tous les deux mois, journal de ten-
dances, de prévisions, d'idées sur le futur.
Newsline, newsletter a-périodique sur les activités de la WFS.
Ressource-catalog, un guide semestriel qui répertorie et résume
livres, cassettes et autres matériaux stockés par la librairie de la
WFS.
Future Survey, un abstract mensuel des ouvrages, articles et
travaux qui traitent du futur.
Future Research, qui fait à la fois le point sur les techniques et
l'évolution de la philosophie du futur.
Des ouvrages, par exemple: The World of To-Morrow (WFS
1979), The GlobalEconomy : To-Day, To-Morrow and the Transition
(WFS 1985).
BIBLIOGRAPHIE

LES INDISPENSABLES

EDWARD CORNISH : The Study of the Future, WFS, 1977.


(Histoire, méthodes, usages.)
EDWARD CORNISH : The Future: a Guide to Information Sources,
'
WFS, 1979. '
(Organismes, hommes, ouvrages du monde entier.)

L'HISTOIRE

EDWARD CoRNISH : The Future as History in 1999, the World of


To-morrow, WFS, 1977. _
LF. CLARKE : « Almanac of Anticipations », Futures n° 2, 1985.

LES MOTS

YVON ALLARD : Ecrits sur l'avenir, SERA, Canada, 1981.


(Anticipation, avenir, conjecture, divination, futur, futurible, futu-
rologie, planification, prédiction, présage, prévision... de A à Z, un
lexique de tout le vocabulaire du parfait futuriste, avec chaque fois
l'origine et les citations des bons auteurs.)
312 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR,

LES MÉTHODES

JOHN M.RICHARDSON « Les


: modèles mondiaux dans lesannées 1980»,
Futuribles n° 54, 1972.
(Peu nombreux sont les concepteurs de modèles mondiaux qui ont
écrit des livres et des articles accessibles au grand public. J.M.
Richardson décrit brièvement et clairement les principaux modèles
élaborés depuis 10 ans, dans l'ordre : Forrester/Meadows, Mesaro-
vic/Pestel, Bariloche, Moira, Sarum, Fugi, Link, Dynamico, Glo-
bus, Simpest...)

ASSOCIATION INTERNATIONALE FUTURIBLES«: Prospective, pré-


vision, planification stratégique, théories, méthodes et applications »,
, Futuribles n° 71-72, 1983.

MICHELGODET :Prospective et planification stratégique, Econo-


mica, 1986.
(Panorama simple, clair, précis, des différents outils méthodologi-
ques utilisés en France et dans le monde... analyse structurelle,
Delphi, impacts croisés, méthode des scénarios...)

L'ÉTATDE L'ART

J. RICHARDSON, R. AMARA,H. LINSTONE,BURTNANUS,H. BEE-


KER... :« Status of Future Research », Futures n° 4, avril 1984.
(L'état des recherches sur le futur, évolution, bilan, utilité, nou-
velles directions.)

... ET LES ALÉAS

BIPE,SEIFEDDINEBENNACEUR, JEANMALSOT «: Les erreurs de la


prévision », Progrès scientifique n° 191, 1977.

ARTHURC. CLARKE :« Hazards of Prophecy », The Newscientist


vol. 80, n° 1180, 1980.
. ANNEXES 313

THOMAS E.JONES :Optionsfor theFuture: a Comparative Analysisof


Policy Oriented Forecasts, Praeger, 1980.
(Des hypothèses souvent contradictoires, des prévisions assez
incompatibles, c'est ce que révèle l'analyse des prévisions à long
terme établies par les experts ès futur comme Z. Brzezinsky, H.
Kahn, A.J. Wiener, D. Bell, W. Harman, D. Meadows, W. Brown,
L. Martel...)

PIERREPAPON :Pour une prospective de la science, Seghers, Paris,


1983.

CPE / SOCIÉTÉDESINGÉNIEURSET SCIENTIFIQUES DE FRANCE :


Rétrosprospective, n° spécial Sciences et Techniques, « Rapport
sur l'état de la technique », 1986.
(L'analyse des prévisions effectuées dans le passé révèle les causes
principales des erreurs : manque de données sûres, poids du présent,
caractère dérangeant de certaines conclusions. Seul remède: le
recours à l'imaginaire.)

DES RAPPORTSCÉLÈBRES

GÉRARDO'BARNEY The : Global 2000, Report to the President of the


US : Entering the 21st Century, Elmsford N.Y. Pergamon, 1979.

WASSILYLÉONTIEFF: 1999. Etude sur l'économie mondiale future


(pour l'ONU), Dunod, 1977.

L. SIMON & HERMAN KAHN : The Ressourceful Earth: a the


global 2000, Basil Blackwell, 1984.

LES INSPIRÉS

DANIELBELL: Vers la société post-indust;ielle, Laffont, 1976.


(Le promoteur de la société post-industrielle...) .

ARTHURC. CLARKE Profiles


: of the future, Harper & Row, Ire éd.
1963, 2e éd. 1973.
314 LES TRAVAILLEURS
DU FUTUR

HERMANKAHN :The Next 200 Years, William Morrow & Compa-


gny, 1976.
(Le patron du Hudson Institute.)

ALVINTOFFLER :La troisième vague, Denoël, 1980.


(L'inventeur du « choc du futur » 1965)
Et Kenneth Boulding (The Age of Transition), Lester Brown (World
without Borders), Zbigniew Brzezinski (The Technetronic Era),
Marvin Cetron (Encounters with the Future), Dennis Gabor (Inven-
ting the Future), John Naisbitt (Megatrends), Fred Polak (Image of
the Future), E.F. Schumacher (Small is beautiful)...

LES « CLASSIQUESFRANÇAIS»

GASTONBERGER«: L'attitude prospective, Phénoménologie du temps


et prospective », Prospective n° 1 1958, PUF, 1964.
BERTRANDDE JOUVENEL: L'art de la conjecture, Éditions du
Rocher, 1964 ;Arcadie, essai sur le mieux vivre, SEDEIS, 1968.

A. CLÉMENTDECOUFLÉ La : prospective, Que sais-je? PUF, 1975.


Traité élémentaire de prévision et de prospective (ouvrage
collectif), PUF, 1976,
(Epistémologie de la connaissance du temps long. La genèse, les
outils, les applications de la prospective. Sa situation au sein des
sciences sociales sous la direction d'un auteur à la fois théoricien et
praticien, qui travaille à l'élaboration d'une théorie des relations
d'incertitude).

LESOURNELes : mille sentiers de l'avenir, Seghers, 198 1 ..


(Nourri par la masse d'informations et d'analyses rassemblées à
l'occasion d'Interfuturs, une réflexion personnelle sur la multipola-
rité et l'interdépendance du système international ; sur la montée
des « oligopoles » au sein des sociétés industrielles.

Et Louis Armand (Plaidoyer pour l'avenir, 1 96 1 Club


), Jean Moulin
(L'Etat et le citoyen, 1 96 1 Jean
), Fourastié (Les 40 000 heures, 1 965),
Pierre Massé (Le plan ou l'anti-hasard, 1965).
'
ANNEXES 315
S

BIBLIO DE LA BIBLIO

CPE/FUTURIBLES :Bibliographie analytique des travaux de pros-


pective de 1955 à 1982, CPE, 1982.
FUTURIBLES : « Les grands classiques », Futuribles n° 75,
mars 84.
Cet ouvrage a été composé
par Graphie Hainaut
et imprimé sur les presses de
l'Imprimerie Carlo Descamps
à Condé-sur-l'Escaut
le 5 septembre 1986
Dépôt légal: septembre 1986
N° d'édition: 30100
N° d'impression : 4266