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Les mines et l’atelier de Joachimsthal

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En parlant avec des Tchèques au fait de l’histoire de leur pays, tous connaissent
l’histoire de Kutna-Hora et un peu l’histoire du gros que nous avons pu découvrir. La plupart
savent également que leur pays a donné naissance au dollar, mais ils connaissent beaucoup
moins bien le site de Jachymov qui lui donna naissance.

Il est vrai que cette petite ville de 3000 habitants, située près de la frontière saxonne se
présente plus au visiteur sous l’aspect d’une station thermale que celui d’une ville née de la
ruée vers l’argent. Les vestiges sont peu nombreux : l’ancien atelier monétaire et une église
dont le retable est signé de l’atelier de Cranach l’Ancien (1472-1553) ; c’est pourtant en ce
lieu que fut découvert un des plus riches gisements d’argent de l’ancien monde, toutefois vite
épuisé.

L’atelier monétaire aujourd’hui


L’histoire commence vers 1512 où des mineurs saxons découvrent un très gros filon
d’argent sur les terres du comte Stephan Von Schlick dans la seigneurie d’Elnbogen. Cet
aristocrate et ses frères sont issus d’une noblesse assez récente, en l’espèce leur arrière grand
père, Kaspar qui devint chancelier de l’Empereur Sigismond en 1431 grâce à ses prêts
d’argent. Depuis, la famille avait amassé moult seigneuries dispersées entre le nord de l’Italie
(Bassano) et la Slovaquie actuelle (Weisskirchen). Ce gisement demandant des moyens
importants, le seigneur des lieux créera une sorte de société anonyme pour exploiter l’affaire à
partir de 1516, avec les capitaux entre autres des banquiers Welser d’Augsbourg. Il s’adjoint
des techniciens chevronnés dont Heinrich von Könneritz et le prévôt des mines Mathias
Busch.

La découverte des gisements de métaux précieux, « de re metallica» livre XII, Georg


Bauer, édition de 1556, Bâle.
Le lieu-dit de la découverte, Konradsgrün est rebaptisé sous le nom de st
Joachimsthal, (Jachymov en Tchèque). Le pré de Conrad devient la donc vallée de saint
Joachim, époux d’Anne et père de la Vierge Marie. En quelques années la ville se constitue et
attire plus de 10 000 habitants en cinq ans, pour atteindre 18 000 en 1533. Cette concentration
ne va pas sans conflits, les habitants de la ville se liguent pour obtenir une charte et les
mineurs font grève pour obtenir un meilleur statut, en ces années contemporaines de la Guerre
des Paysans (1524-25), et obtiennent en partie gain de cause. Le travail dans la mine est certes
rude ordinairement, mais outre les victimes des accidents du travail propres aux mines,
nombre de mineurs décèdent d’un mal mystérieux. Cette maladie, appelée alors maladie des
mineurs de Joachimsthal, intrigue les médecins dont un humaniste présent à Jachymov, Georg
Bauer dit Agricola, auteur du premier traité moderne sur les mines. Ami fidèle et médecin du
seigneur des lieux, il restera toutefois catholique quand le maître des lieux passera à la
Réforme et l’imposera en ses terres à partir de 1521.

Vue en coupe d’une mine, « de re metallica », Livre XII, Georg Bauer, édition de 1556,
Bâle.
La loi du royaume de Bohême interdisant l’exportation de minerais précieux, les maîtres de la
mine vont profiter de la déliquescence du pouvoir royal, exercé de loin par le roi Louis
Jagellon, pour obtenir le droit de monnayage en 1523 et ainsi exporter le métal précieux sous
forme de monnaies. Depuis trente ans, l’Europe voit apparaître des monnaies d’argent de
fortes valeurs. Tout commence en Italie vers 1480, avec l’apparition des testons qui sont aussi
la première apparition, ou plutôt les premières réapparitions, d’un portrait de souverain
réaliste. L’apparition du four de coupellation permettant de mieux séparer l’argent des autres
métaux, dont le cuivre, apparaît également à cette époque, permettant la création d’espèces en
argent plus pur et de plus grand format. La richesse des gisements de Schwaz au Tyrol vont
même conduire à l’apparition d’une monnaie d’argent réellement équivalente au florin d’or,
qui reste la référence monétaire de cette fin du XVe siècle et qui portera donc le même nom,
guldiner ou gulden en allemand. Le guldiner d’argent va être également massivement frappé
par les ducs de Saxe avec l’argent extrait des mines du Harz. Tout naturellement, les frères
Schlick vont faire frapper une monnaie de poids similaire, à l’aspect toutefois encore très
médiéval.

Guldengroschen ou klappmützenthaler (thaler aux chapeaux) de Frédéric le Sage,


(1485-1525), duc de Saxe. Ce duc de la lignée ernestine occupe l’avers et fait figurer ses
deux frères Jean et Georges au revers. Avers : FRIDE RI.IOH AN. GE ORGIUS;
Revers MONE ARG DUCUM SAXO. Frappé entre 1508 et 1520 ; Ar, 28,68g, 41 mm.
Classical Numismatic Group INC
Présentation de la légende des trois thalers qui suivent :

(AR(gento):DOM(i):SLI(c):STE(phanus):E(t):7:FRA(tres):COM(es):D(ominus):BA(ssani).
Le revers présente le lion de Bohême et la titulature du souverain de l’époque, Louis Jagellon
(. LVDOVICVS • PRIM(vs) D(ei): GRACIA REX BO (hemiae), (Louis Jagellon roi de
Bohême et de Hongrie est Louis premier de Bohême mais Louis II de Hongrie).

D’un côté Saint Joachim apparaît, portant la cotte d’armes de la famille Schlick, avec
de chaque côté S et I comme initiales du saint. Les armoiries sont composées en 2 et 3 de
l’écu de Bassano constituée d’un triangle et de trois anneaux, en 1 et 4 d’un lion présentant en
ses pattes une église pour Weisskirchen, enfin au centre les armoiries propres à la famille
Schlick constituée de deux lions accostant une colonne. On connaît un nom de graveur pour
ces monnaies : Utz Gerhard. La légende, chose surprenante, précise le métal de la monnaie,
présente les frères Schlick, Stephan sous forme abrégée et ses frères qui ne sont pas cités
nommément : (Burian, Heinrich, Hieronymus et Lorenz) comme seigneurs de Schlick et
comtes de Bassano.

La première est encore médiévale à souhait, la figure du saint est très fruste, les
armoiries familiales sont à ses pieds à gauche et sa main droite est appuyée sur son bâton de
pèlerin. Le lion au revers est énorme, semblable au lion des gros de Prague de l’époque.

I- Thaler première version. Ar environ 28 g et 40 mm.Fritz Rudolf Künker GmbH


& Co. KG, Osnabrück ; Lübke & Wiedemann, Stuttgart
La seconde présente des figures plus fines, le saint Joachim est mieux gravé et les
armoiries familiales sont disposées juste en dessous du saint, le lion du revers est plus fin.
Certains sont datés de 1525.

Thaler seconde version datée de 1525. Ar environ 28,58 g et 40 mm. CNG INC

Enfin, la dernière, est toujours datée, la première édition datant de 1527. Il présente les
armoiries familiales au centre de la composition, ceintes de trois heaumes aux cimiers
présentant les figures des trois possessions de la famille, dominées enfin par la figure de saint
Joachim, tout en haut ; au revers toujours le lion de Bohême.

Thaler troisième version datée de 1526. Ar environ 28 g et 40 mm. Fritz Rudolf Künker
GmbH & Co. KG, Osnabrück ; Lübke & Wiedemann, Stuttgart
Les monnaies divisionnaires présentent les mêmes types. Ces monnaies frappées
massivement sont désignées sous le nom de Sanktjoachimsthalerguldiner, les florins de la
vallée de st Joachim, puis sous le nom de Joachimsthaler et enfin de thaler, taler, tolar en
tchèque, daler, dollar suivant les langues qui s’imposera pour désigner toute monnaie d’argent
importante en Europe et ailleurs. Les productions se déclinent en thalers et parfois multiples
de deux ou d’un thaler et demi, en demi-thaler, quart de thaler et enfin sous la forme classique
de gros.

La monnaie principale pèse 25 grammes pour 45 millimètres et un taux de 80 %


d’argent. En dix ans, deux millions de thalers, un demi-million de demi-thaler, autant de quart
de thalers, 100 000 doubles et autant de triples thalers, 22 millions de gros ont été monnayés,
chiffres énormes pour l’époque. Si les thalers se trouvent souvent dans les ventes aux
enchères, les divisionnaires restent assez rares. A son âge d’or, plus de 59 filons sont exploités
et Joachimsthal rayonne sur un réseau de villes secondaires.

L’aîné des frères Schlick, Stephan va décéder comme nombre d’aristocrates de


Hongrie et Bohême, dont le roi Louis II à la bataille de Mohacs en 1526. Cette victoire
ottomane ouvre la Hongrie actuelle aux Turcs pour deux siècles mais aussi ouvre ce qui reste
des territoires hongrois à la mainmise des Habsbourg. Le roi de Bohême est toutefois élu et
les frères Schlick misent sur un autre prétendant que Ferdinand de Habsbourg qui est élu roi
de Hongrie (contrôlant ce qu’il en reste essentiellement la Croatie et la Slovaquie actuelle) et
de Bohême le 24 octobre 1526. Frère de Charles Quint et donc petit fils des rois catholiques et
de la maison de Bourgogne, c’est un personnage volontaire, bien décidé à tirer le maximum
de profits de ces territoires et à ne pas se laisser dicter sa conduite par des nobles habitués à un
pouvoir monarchique faible. Fortement endetté envers ses banquiers, les Fugger d’Augsbourg,
il confisque le droit de frapper monnaie des Schlick qu’il considère comme une usurpation
tout en leur laissant la propriété des mines. Désormais, l’empereur sera le client exclusif
fixant le prix du marc d’argent et l’atelier monétaire de Joachimsthal frappera monnaie au
profil et au profit de Ferdinand. Sa tête de Habsbourg prognathe apparaît au droit et au revers
l’aigle impérial, qui n’est pas encore à deux têtes, temps que son frère Charles Quint est
empereur, portant en écusson le lion de Bohême. Le directeur de la monnaie est Christoph
Gendorf jusqu’en 1533 ou l’atelier est désormais contrôlé directement par les Fugger qui ont
pris progressivement possession de la mine par le monopole d’achat et les actions obtenus par
leur statut de premier créancier des Habsbourg.
Vue d’un four de coupellation, innovation technique importante dans l’activité
argentifère permettant un meilleur affinage du métal, « de re metallica », livre XII ,
Georg Bauer, édition de 1556, Bâle

Les Fugger n’ont fait que recommencer avec succès la politique qui leur a permis de
mettre main sur la mine tyrolienne du Schwaz. C’est aussi une histoire de famille puisqu’un
de leur ascendant maternel, Basinger fut monétaire de la ville d’Augsbourg puis de Hall,
l’atelier monétaire du comté du Tyrol, à partir de 1444. Le prêt de sommes importantes au
grand-duc Sigismond fut garanti par l’exploitation des mines. Maximilien de Habsbourg
prenant la succession devait honorer la dette et a eu également recours aux banquiers
augsbourgeois. Ces mines d’argent s’ajoutent à leur empire financier considérable et à leurs
clients prestigieux, l’Empereur et le Pape. Les Schlick tenteront de reprendre en main la mine
en vain au début des années 1540.

Jacob Fugger dit Le Riche et son épouse, extrait du livre d’or des Fugger ou figurent les
ancêtres de la famille, illustrations dans le style de Cranach.
Thaler de Ferdinand monnayé à Jachymov en 1549. Aigle portant un écu avec écartelé
de Bohême en 1 et 4, de Hongrie ancien en 2 et 3, sur le tout d’Autriche. Ar, environ 30
gr et 40 mm. Fritz Rudolf Künker GmbH & Co. KG, Osnabrück ; Lübke &
Wiedemann, Stuttgart

Guldenthaler de 60 kreuzers de Maximilien (Ier de Bohême et II du Saint Empire) mais


monnayé à Jachymov en 1569. Aigle bicéphale portant un écu avec écartelé de
Habsbourg en 1 et 4, de Hongrie ancien en 2 et 3, sur le tout de Bohême. Ar, environ 25
gr et 35 mm. Fritz Rudolf Künker GmbH & Co. KG, Osnabrück ; Lübke &
Wiedemann, Stuttgart

Le gisement va toutefois vite s’épuiser et l’atelier va être fermé une première fois en
1561 faute de métal. La mine d’argent principale fermera dès 1576. La population chute alors
de manière vertigineuse. L’atelier connaitra de nombreuses périodes de fermeture mais
fonctionnera épisodiquement jusqu’au règne de Léopold premier (1657-1705) avec des
émissions principalement de divisionnaires, assez rares jusqu’en 1670.
Le dernier thaler de l’atelier sera frappé en 1659. La famille Schlick, restant toutefois
importante, parviendra à récupérer le privilège de monnayage ou se le réappropriera profitant
des désordres de la guerre de Trente ans pour frapper nombre de gros de 3 kreuzers des
années 1625 à 1640 et quelques thalers. Il se peut que les monnaies aient été frappées à
l’atelier de Joachimsthal, sans doute officieusement. Il s’agit-là des monnaies de la famille
Schlick les plus courantes que l’on puisse trouver. Les Schlick frapperont monnaie ensuite de
manière symbolique avec quelques monnaies de prestige pour chaque comte jusqu’à la fin du
règne de Marie-Thérèse. On ne trouve pas monnaies au portrait mais toujours un droit à leurs
armoiries surmontées désormais de la mère de Marie, Sainte Anne, Marie et l’enfant Jésus et
au revers l’aigle impérial et la titulature de l’empereur régnant. A cette époque, si les mines
d’argent de l’actuelle Slovaquie restent riches, l’essentiel du métal précieux provient des
mines du nouveau monde.

Groschen de la famille Sclick frappé en 1635, les armoiries familiales sont surmontées de
saint Anne et de la Vierge à l’enfant à l’avers, l’aigle impérial avec le lion de Bohême et
le nom de l’empereur Ferdinand III au revers. Bas argent, 20 mm, 1,41 gr. JPP

Jachymov sera désormais célèbre pour ses dentelles. Au XVIIIe un renouveau minier
se produit avec l’exploitation de la seconde couche minérale composée entre autre de cobalt
servant pour la coloration des verres de l’industrie alors célèbre des verres de Bohême. La
troisième couche, elle, sera révélée par Marie Curie qui découvrira le radium dans les
minéraux extraits de la mine. La maladie mystérieuse des mineurs était donc ce que nous
connaissons aujourd’hui sous le nom de leucémie. Paradoxalement, des médecins vont
exploiter les vertus supposés du radium en proposant des bains radioactifs. Jachymov étant
proche de Carlsbad la foule va affluer mais Joachimsthal étant aussi dans la zone des Sudètes,
elle sera conquise dès 1938 par l’Allemagne nazie, qui l’exploitera en vue de ces projets
militaires en employant sans vergogne des prisonniers de guerre. Les communistes ayant pris
le pouvoir en 1948 l’exploiteront pareillement jusque dans les années 1980.
Thaler de la famille Schlick frappée à Prague en 1759. Au revers les armoiries
familiales sont surmontées de saint Anne et de la Vierge à l’enfant. L’avers est au nom
de Marie-Thérèse entourant l’aigle impérial avec les grandes armoiries en 15 quartiers.
Ar, 28 gr, 40 mm. Fritz Rudolf Künker GmbH & Co. KG, Osnabrück ; Lübke &
Wiedemann, Stuttgart

Cet article est en grande partie dû à la lecture de l’excellent ouvrage de Philippe


Flandrin : Les thalers d’argent, histoire d’une monnaie commune (éditions du félin en 1997)
qui reste la référence sur le sujet en français.

Avec nos remerciements à la maison de vente Kuenker d’ Osnabrück pour les illustrations :
http://www.kuenker.com