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Le fait technique total

La raison pratique et les raisons de la pratique dans l'œuvre de Marcel


Mauss
Nathan Schlanger
p. 114-130

« Mauss », dit Leroi-Gourhan, « chacun le connaît pour soi. » J'ai d'abord lu


Mauss dans un souci d'ordre « généalogique », en m'attendant à y trouver
des formulations naissantes de ce qui allait devenir, avec Leroi-Gourhan, la
chaîne opératoire. En fait, cette lecture m'a permis de découvrir que les
conceptions technologiques de Mauss ne sont pas rudimentaires mais, au
contraire, cohérentes et riches. D'autre part, ce n'est pas dans le simple
prolongement des conceptions de Mauss, ni à la suite de ses préoccupations,
que Leroi-Gourhan « réinvente » et utilise la chaîne opératoire. Il y a plutôt
un différend de grande portée qui les sépare : si le débat entre Mauss et
Leroi-Gourhan n'a pas eu lieu1, il n'en serait pas moins fascinant à retracer.

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Rien ne m'avait préparé à l'existence d'un Mauss « technologue » :
contrairement à d'autres aspects majeurs de sa pensée, la technologie de
Mauss est restée négligée et méconnue. Certes, on mentionne son acte
traditionnel efficace, mais le plus souvent comme un simple motto, une
entame vite dépassée. Tout naturellement, on place les « Techniques du
corps » au premier plan d'une étude technologique. On n'en retient que le
titre suggestif, et la notion de techniques non instrumentales (puisque
corporelles). Or ce point, tout valide qu'il soit, n'est qu'un seul aspect d'une
réflexion bien plus vaste et profonde.

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En m'aidant de citations qui préservent l'allure et la saveur de la rhétorique
originale, je présenterai ici la technologie de Mauss telle que je la
comprends. Ce n'est cependant pas par intérêt érudit ou hagiographique que
je m'attacherai, pour reprendre l'expression de Durkheim, à l'étude
scrupuleuse d'un grand maître. S'il est intéressant de savoir ce qu'on
« doit » à Mauss, c'est bien parce que « ses rouages les plus secrets » sont
encore maintenant féconds et importants.

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Je propose donc de suivre un thème central qui me semble traverser toute
l'œuvre de Mauss : le thème de la pratique raisonnée, constitutive, en
perpétuel devenir. On verra que, pour Mauss, la technique est
fondamentalement sociale, puisqu'elle est une des manifestations du social,
un des phénomènes qui le caractérisent. Mais, plus qu'un accompagnement,
la technique est aussi un élément fondateur de la société, quelque chose qui
la constitue et la conditionne, qui la répète et la façonne. Dans cette
acception, la technique va devenir pour Mauss le nom métonymique de la
société. Dans son devenir concret et matériel, le fait technique capte
l'essence même de la « nature » sociale, et nous la fait comprendre.
TECHNIQUE IS A SOCIAL FACT AS MUCH AS SOCIETY IS A TECHNICAL
FACT. TECHNIQYE BECOMES METONYMICALY CONNECTE TO TECHNIQUE.

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La technologie - ses objets de recherche et ses modes de pensée - devient
alors cardinale. Avec elle, les termes et les concepts, les relations entre
technique, technologie et sociologie, entrent aussi en « perpétuel devenir »
(1939 : 162) ; ils se meuvent, se refondent et se régénèrent au fil de la
pratique scientifique, tout au long de la formulation et de la constitution d'un
savoir.

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Pour comprendre les raisons de la pratique technologique, suivons-la d'abord
dans son cadre sociologique, puis dans ses démarches méthodologiques.
Cela nous permettra de comprendre ensuite comment, et en quel sens, les
« techniques du corps » sont « techniques ».

Divisions et proportions
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L'historiographie habituelle assigne à Mauss, dans la lignée de Comte et de
Durkheim, la tâche programmatique de définir et de délimiter l'« espèce »
sociale dans son cadre propre : la nouvelle science du social, sur le modèle
des sciences exactes et des sciences naturelles, se devra d'être objective,
mesurable et découvrable. Cette vue conventionnelle (alimentée sans doute
par Mauss lui-même dans sa persona d'héritier et de chef d'école) suppose
que le neveu n'a jamais consciemment dévié de l'enseignement de
Durkheim.

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Pourtant, en pratique, les efforts scientifiques de Mauss prennent une allure
fort différente. Chez lui, le caractère sui generis de la sociologie, soit dans
son domaine propre, soit vis-à-vis d'autres disciplines, est beaucoup moins
tranché. Les notions et les thèmes deviennent des « angles », des « points
de vue », qui sont « relatifs », « provisoirement nécessaires » ; il s'agit de
précédents, plus que de déterminants (e.g. 1924 : 290 ; 1927 : 219).
L'observateur, dira Mauss dans le Manuel, « devra s'entraîner à rompre
systématiquement toutes les divisions que nous exposons ici d'un point de
vue didactique » (1947 : 190). Donc, ce qui fait l'intérêt de la méthode
(durkheimienne) des « divisions et proportions des divisions », c'est qu'elle
fait appel à une attitude méthodologique souple, à une posture réflexive qui
permet « (...) de donner le sentiment de ces liens les plus divers de causes
et d'effets, de fins, de directions idéales et de forces matérielles (...) qui, en
s'entrecroisant, forment le tissu réel, vivant et idéal en même temps, d'une
société » (1927 : 215)2.

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Pour connaître ce tissu « réel, vivant » et « idéal », il faut effectivement
diviser, proportionner, discipliner. Mais pour le comprendre, tel qu'il est
vraiment, il faut unir. On ne peut se méprendre, me semble-t-il, sur le statut
et le rôle de la méthode ici, et sur la perspective interprétative qui
commande cette stratégie3.

« La masse des individus, leurs actes, et


leurs idées »
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Dès 1901, et surtout avec les reprises de L'Année sociologique, Mauss
élabore une distinction, reprise de Durkheim, qu'il juge fondamentale : la
distinction entre les phénomènes sociaux qui concernent la « morphologie »
du groupe, et ceux qui concernent sa « physiologie ». Et c'est dans cette
seconde catégorie qu'il place la « sociologie technologique » (1901 : 176).
SOCIAL MORPHOLOGY/PHYSIOLOGY. Mauss perçoit bien les dangers que ces
emprunts terminologiques trop directs peuvent poser. La morphologie
sociale, dit-il, ne doit pas être rapprochée directement de celle des
biologistes ; la physiologie sociale ne devrait pas réveiller la métaphore de
l'organisme social. Ces notions doivent, en fait, « être dégagées de tout
souvenir des sciences de la vie » (1927 : 206-208). Une fois « purgées »,
elles peuvent éclairer l'ensemble du social : « En fait, il n'y a dans une
société que deux choses : le groupe qui la forme (...) d'une part, les
représentations et les mouvements de ce groupe, d'autre part. C'est-à-dire
qu'il n'y a, d'un côté que des phénomènes matériels [les choses et les
structures] ; et d'un autre côté [ces structures en mouvement, c'est-à-dire
leurs fonctions et le fonctionnement de ces fonctions]. Parmi les idées et les
actions communes en ces hommes, celles qui sont, en même temps, l'effet
de leur vie en commun. Et il n'y a rien d'autre » (1927 : 205-206).

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La physiologie sociale elle-même peut d'ailleurs être divisée de cette
manière (Figure 1). Elle comprend d'une part, les pratiques collectives,
« dans le cas où les actes sont traditionnels et répétés en vertu de la
tradition », et, d'autre part, les représentations collectives - « les idées et
sentiments collectifs qui président ou correspondent à ces actes » (1927 :
208).

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Si ces catégories sont des notions relatives, explicitement distanciées de
leurs sources métaphoriques, quel est l'intérêt propre de la distinction
morphologie/physiologie ? C'est, me semble-t-il, qu'elle prend pour critère
essentiel l'idée de rapports. Tout se passe comme si Mauss, ayant vu
clairement au premier plan, du mouvement, du fonctionnement, ait entrepris
en un second temps d'énoncer et de définir les choses qui sont en
mouvement et qui fonctionnent. « (...) THE SEPARATION
ACTION/REPRESENTATION. Séparant mieux les deux groupes de faits qui
sont fonction l'un de l'autre : les représentations collectives et les pratiques
collectives, cette division fait mieux apercevoir les rapports qui les unissent,
en particulier, leurs relations indirectes et cependant intimes. Elle postule
qu'il n'y a pas de représentation qui n'ait à quelque degré un retentissement
sur l'action, et qu'il n'y a pas d'action pure » (1927 : 217).

La technologie - directions de recherche


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Mauss établit ainsi deux principes cardinaux. Il réinsère explicitement les
phénomènes techniques au cœur de la physiologie sociale - au cœur de la
« structure en mouvement » ; et il nous rend absolument clair que l'étude
des techniques - la technologie - embrasse les multiples « retentissements »
et « rapports » entre structure et mouvement, action et représentation.

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Les textes proprement « technologiques » de Mauss ne sont pas nombreux.
Quelques pages dans « Les divisions et proportions » (1927), « Les
techniques et la technologie » (1941), le chapitre IV du Manuel
d'ethnographie (1947)4 ; et, ne serait-ce que pour le titre, « Les techniques
du corps » (1936). Mon exposé va se dispenser de « définitions préalables »
de la technique, et va plutôt refondre plusieurs des distinctions de Mauss
(Figures 2 et 3), pour en dégager deux perspectives : la direction
diachronique, qui aborde la tendance technique générale, et la direction
synchronique, qui aborde le fait technique particulier.
Logique et histoire
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La technologie générale, ou diachronique, est instructive plutôt pour ses
difficultés que pour son contenu proprement dit. Mauss perçoit au musée
d'Oxford « comment l'homme s'est dégagé de ses entraves animales, et
comment il a développé logiquement et historiquement ses techniques et ses
beaux-arts » (1925 a : 509). C'est cette notion d'un développement logique
et historique qui rend la technique problématique.

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La logique du développement technique est une logique intrinsèque à ce qui
est l'attribut des « techniques proprement dites » - c'est-à-dire, à
l'instrument. Influencé par la « mécanique » de Franz Reuleau, Mauss
propose une triple division, fondée sur le nombre d'éléments ou d'objets mis
en jeu : l'outil, l'instrument, et la machine (1947 : 26). Aussitôt, Mauss
introduit une dimension progressive et, par extension, chronologique, dans
cette répartition. « L'humanité, dès l'époque paléolithique, se divise
aisément selon ces différents âges (...) [le paléolithique supérieur] est l'ère
[du grand développement] de la machine » (1947 : 26, et cf. 1927 : 197).

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Si nous acceptons ce schéma, nous avons là un moyen « pur » et objectif
d'organiser et de classer la vie technique des hommes, « depuis l'origine de
l'humanité et jusqu'à nos jours » (1941 : 250). Il devient possible de
reconstituer, avec prudence, l'histoire des sociétés réputées sans histoire
(1941 : 253).

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Cependant, bien qu'elle soit « un compromis entre la nature et l'humanité
[et] par ce fait, TECHNIQUE AND HUMANITY : par cette position
extraordinaire, extrasociale, la technique a aussi une « nature générale et
humaine » (1927 : 197). Elle est « le signe certain de l'humanité » (1941 :
225). TECHNIQUE IS A HINGE IN DERRIDA’S TERMINOLOGY. Si elle dépasse
les limites des sociétés, ce n'est pas seulement par sa performance
matérielle ou par « nature », mais tout autant parce que, partout, la
technique est « la chose sociale expansive par excellence » (1927 : 197).
THE EXPANSIVE SOCIAL THING. En même temps, paradoxalement, ce qui
caractérise la technique, c'est de « varier infiniment », d'être « particulière à
une société », « spécifique à chacune ».

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La technique est donc simultanément logique (ce qui fait d'elle un contenant
extrasocial, délimité et convergent) - et historique (ce qui la remplit d'un
contenu socialisé, illimité et divergent). Mauss n'entend pas, dans sa
technologie générale, arbitrer un conflit de suprématie entre logique et
histoire ; mais plutôt voir comment, en se réalisant, le conflit se résout
concrètement. Ce qui l'intéresse, c'est de dépasser la logique intrinsèque (la
« tendance », dirait Leroi-Gourhan) aussitôt qu'elle est pratiquée. Ce qui lui
importe, c'est d'établir (d'une manière assez lâche) des rapports « indirects
et cependant intimes » entre techniques, humanité et société. Car, de son
point de vue, « deux faits dominent l'histoire naturelle des sociétés. Dans
toutes se trouvent des phénomènes de même sorte (...) [qui obéissent à des
lois, à des rapports nécessaires, généraux et intelligibles]. Mais aussi ces
phénomènes de diverses sortes [qui] se trouvent, dans chaque société,
différemment dosés, différemment colorés. Tout au long du progrès humain,
dans la généalogie des sociétés, la dimension de chacun a varié ; et c'est
dans cet immense bariolage de leurs variations, successives et simultanées,
THE SOCIAL MIXTURE OF A SOCEITY : ITS STYLE. c'est dans le kaléidoscope
de leurs dispositions toujours changeantes que réside le secret de ce
mélange qui est particulier à telle société, à tel moment, qui lui donne un
aspect et, à chacune de ses époques, pour ainsi dire, un style, un aspect
spécial. C'est le mystère de ces rapports et de ces mélanges qu'il faut
chercher... » (1927 : 202).

Une ethnographie utopique


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C'est dans la technique vécue et pragmatique, faite à tous moments du jour,
que le « mystère » de ce kaléidoscope se met en mouvement. Pour mieux
comprendre la technologie du fait particulier - synchronique, cette fois -
replaçons-la dans l'entreprise ethnographique. « Le jeune ethnographe qui
part sur le terrain doit savoir ce qu'on sait déjà, afin d'amener à la surface
ce qu'on ne sait pas encore. » « L'ethnographe doit avoir le souci d'être
exact, complet ; il doit avoir le sens des faits et de leurs rapports entre eux,
le sens des proportions et des articulations (...) [Il doit être] à la fois
chartiste, historien, statisticien... et aussi romancier capable d'évoquer la vie
d'une société tout entière. » « Ne négliger aucun détail (...). Il faut non
seulement décrire tout, mais procéder à une analyse en profondeur, où se
marquera la valeur de l'observateur, son génie sociologique » (1947 : 5,7
passim).

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Ce que Mauss conçoit et préconise, c'est une ethnographie utopique qui
serait aussi - hyperactive et névrotique - une ethnographie impossible. Dans
leur bariolage éclectique et épuisant, les instructions technologiques en sont
un exemple symptomatique. En étudiant la poterie (1947 : 33-37), il faut
« recueillir des échantillons de terre ; pour que l'argile reste humide,
l'envelopper de chiffons humides et de taffetas gommé. Nom indigène, nom
scientifique de la terre ; point d'extraction ; préparation, mélanges. Il y a
des mines d'argile. Toute l'Amérique du Sud possède un mythe du kaolin »
(1947 : 34).

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Potier accompli, le chercheur idéal sera un expert encyclopédique,
compétent en géologie, minéralogie, économie, mythologie, linguistique et
taxinomie indigènes, histoire de l'art, etc. Et la poterie, ne l'oublions pas,
n'est qu'une des nombreuses choses qu'il faut savoir, pour amener à la
surface ce qu'on ne sait pas encore (cf. figure 2).

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Comment comprendre l'idée d'une telle poursuite obsédante ? Cette
ethnographie relève de deux principes. D'une part, c'est une réaction contre
ce qui se fait à cette époque. Il s'agit de prendre le contre-pied des récits
hâtifs et superficiels, récoltés au gré des voyages et des entreprises
coloniales, et de les remplacer par des études poussées et exhaustives.
Mauss se rattache par là à un certain idéal scientifique pour lequel il faut, en
premier lieu, produire un fondement factuel et empirique, et établir un
corpus sur lequel asseoir un savoir.

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D'autre part, THE UNBOUNDED OBJECT OF SICIOLOGY « [s']il n'y a pas de
fait, si mince soit-il, que [la sociologie] puisse négliger comme dénué
d'intérêt scientifique » (1901 : 158), c'est bien parce que « rien ne se
comprend si ce n'est par rapport au tout » (1924 : 214). Nous retrouvons ici
la même conception sous-jacente des divisions sociologiques : « ce que je
propose d'appeler des phénomènes de totalité, où prend part non seulement
le groupe, mais encore, par lui, toutes les personnalités, tous les individus
dans leur intégrité morale, sociale, mentale, et surtout corporelle ou
matérielle » (1924 : 303 et 1925 : 274 ; 1927, 1936).

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La science, ses normes et ses buts, demande donc de tout voir, tout savoir,
tout comprendre. Mais comment s'orienter à travers cet « immense
bariolage » ? Comment accomplir le travail essentiel de l'ethnographe,
travail qui consiste « à discerner dans chaque activité la part mutuelle du
technique et du religieux ou du magique ; ceci partout, dans chaque esprit,
à chaque moment » (1947 : 201) ? L'enjeu, ici, est la méthode.

Etre et devenir
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La démarche que propose Mauss est à la fois simple et originale. Si
Durkheim déclarait que la première règle « est de considérer les faits
sociaux comme des choses » (1895 = 1988 : 108), Mauss, lui, va reprendre
cette règle en la retournant. Il nous invite, par la technologie, à considérer
les choses, concrètes et matérielles, comme des faits sociaux : qu'elles
soient, comme le don, « données, reçues et rendues » (1925), ou qu'elles
soient, comme les charmes et les amulettes « la preuve du fait social »
(1947 : 7). La technologie de Mauss reflète ainsi ses intérêts de fond, qu'elle
prolonge directement. CITE

27
Pour pouvoir être vu comme un fait social, « tout objet doit être étudié : 1°
en lui-même ; 2° par rapport aux gens qui s'en servent ; 3° par rapport à la
totalité du système observé » (1947 : 26-27). L'objet pris en lui-même, peut
être considéré sous deux points de vue complémentaires : en tant que ce
qu'il est et en tant que ce qu'il devient.

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L'objet qui est existe « logiquement » et « technologiquement ». D'une part,
on peut constituer des séries d'objets, identifier des types et des styles
(1947 : 22), et étudier, à partir de là, des aires de répartition et de
développement (e.g. 1941 : 253) rejoignant ainsi une technologie
diachronique des civilisations. Et d'autre part, on peut aussi considérer
l'objet comme actif. « Comment s'en sert-on ? A quoi sert-il ? », cette
question rend l'objet compréhensible par son « fonctionnement ». Ici, « le
point de vue technologique conduira par exemple à l'étude de la hache, mais
non à l'étude de toutes les armes sans distinction » (1947 : 22) : la hache,
tout en étant une arme, fonctionne autrement que l'épée ou la lance. De
plus, les outils ne seront pas classés en fonction de leur matériau, ou de leur
objectif spécifique, mais plutôt à partir de leur activité ou de leur manière
d'agir : « outils de poids et de choc... outils de frottement... outils pour
trouer » (1947 : 27)5.

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L'objet qui devient est aussi de l'ordre du fonctionnement, mais à un autre
niveau. Dans son devenir, des rapports, des interactions, des motivations
sont mis en jeu par l'acte technique - qui s'en trouve, plus que jamais,
social. Mauss insiste à maintes reprises sur la nécessité d'une étude
intensive et complète de ce devenir, étude qui comprendra « les différents
moments de la fabrication, depuis le matériau grossier jusqu'à l'objet fini »,
et qui en retracera tout « l'enchaînement organique », avec ses « étapes »
et ses « opérations » essentielles, les « passages d'une forme à l'autre », les
« maniements », les « tours de main » et le « travail des doigts »... (1947 :
22, 27, 32, 35, passim).

De la technologie à la technique
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Nous pouvons mieux comprendre la technologie à présent, dans ses objectifs
et ses démarches, ses contraintes et son savoir possible. La technologie, on
l'a vu, comporte une double classification. D'une part, les techniques
connaissent un développement logique, un déroulement chronologique qui
restent caractéristiques et reconnaissables dans chacune de ses occurrences.
D'autre part, les techniques ont des manifestations historiques particulières,
propres à chaque société, « au point d'en être pour ainsi dire signe ».

31
La technologie possède aussi une double nécessité scientifique. Par
l'application de ses méthodes, elle nous aide à saisir l'objet dans son cadre
d'action technique. Ainsi, « le métier à tisser est incompréhensible sans
documents montrant son fonctionnement » (1947 : 12). La méthode
technologique replace le fait étudié dans son cadre de recherche. Le fait
technique est un fait social comme les autres, et doit être situé dans son
contexte, au confluent des interactions qui lui confèrent son sens.

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Mais Mauss rejoint aussi la technologie à un niveau plus profond, qui répond
à une constante originale dans sa réflexion. FROM TECHNICAL FACT TO THE
TECNNICAL « DOING ». Soumis ainsi à différentes méthodes d'étude, le fait
technique devient faire technique, puis encore faire social. La technique se
révèle alors être une de ces pratiques « insidieuses », perpétuellement et
profondément impliquées dans le devenir de la société, dans la constitution
de sa forme et de sa raison. Mauss va partir de là pour juxtaposer le
caractère empirique et concret du technique avec l'intuition fondamentale
qui lui est propre. Il va ainsi poser la notion de « technique » comme un
concept total, à la fois abstrait et réifié, concept dont il va faire un moyen
puissant de compréhension et de savoir. TECHNIQUE AS A TOTAL CONCEPT.

« Techniques du corps » - la conception


33
On se rappelle que Mauss raconte, dans les premières pages des
« Techniques du corps » (1936 : 365-372), comment il s'est vu obligé de
reléguer à la rubrique embarrassante du « divers » toute une série de
phénomènes : des impressions recueillies pendant la guerre, ses cours de
gymnastique, sa façon de nager comme un bateau à vapeur, les jeunes filles
qu'il observe au cinéma, en Amérique, ou encore marchant dans les rues de
Paris. Il y ajoute un récit ethnographique, un mythe australien, et une
définition trouvée dans l'Encyclopaedia Britannica. REVISIT THE PHENOMENA
HE CITES AS TECNIQUES OF THE BODY.

34
Tout cela présente pour lui une unité : il s'en approche, s'y débat, n'en est
pas satisfait. Subitement, d'un coup, Mauss va enfin pouvoir ressusciter ces
phénomènes, leur donner forme et corps, les organiser, les saisir dans leur
unité. Et cela non pas à la suite d'expositions exhaustives ou de données
nouvelles, mais d'un simple coup de plume, en les nommant : « Tous ces
modes d'agir étaient des techniques, ce sont des techniques du corps »
(1936 : 371, passim).

35
Le terme « technique », somme toute assez banal, réussit, par sa seule
mention, à exprimer et à expliquer son objet d'une façon succincte et
complète. S'il en est ainsi, il nous faut montrer pourquoi et comment ce
terme explique : les « techniques du corps », le phénomène désigné et
défini, va nous servir d'exemple, d'occurrence diagnostique et donc
explicative, de ce qu'est la « technique ». En effet, les techniques du corps
peuvent être dites « techniques » de deux façons (non exclusives
d'ailleurs) : par extension, en prolongeant un phénomène vers un autre jugé
similaire ; et par abstraction, en investissant un concept de tout un sens
métaphorique et heuristique. Dans les deux cas, c'est par rapport à l'acte
corporel que la technique est définie comme acte traditionnel efficace
(1936 : 370, 371) : un acte arbitraire, collectif, raisonné, d'une efficacité
multiple. THE 2 MEANINGS OF TECHNICAL IN BODY TECHNIQUES

Technique et corps sont naturellement


arbitraires
36
Il ne faut pas considérer, dit Mauss, qu'il y a technique uniquement quand il
y a instrument. Le terme peut s'étendre jusqu'à (faire) comprendre le corps
humain, « le premier et le plus naturel instrument de l'homme. Ou plus
exactement, sans parler d'instrument, le premier et le plus naturel objet
technique - et en même temps moyen technique - de l'homme, c'est son
corps » (1936 : 372). THE FIRST AND MOST NATURAL TECHNICAL OBJECT
IS THE BODY.

37
Mauss va alors, on s'en souvient, considérer plusieurs principes de
classification (sexe, âge, rendement, transmission) (1936 : 373-375), et
opter pour une « énumération biographique des techniques du corps » ; ses
modes d'agir aux différents moments de la vie (naissance, enfance,
adolescence) et de la journée (sommeil, repos, activité) (1936 : 376-383).
Si le corps, inévitablement présent, est aussi perpétuellement employé, on
pourrait en conclure qu'il est lui-même le prototype technique. Le corps, qui
se passe d'instruments, qui est son propre objet et son propre moyen
technique, serait alors le précurseur, le modèle et la source des instruments.
THE BODY IS THE PRECURSOR OF TOOLS. LEROI-GOURHAN.

38
En fait, l'absence d'instruments n'est un critère ni de définition, ni
d'exclusion : « Il y a des techniques du corps qui supposent un instrument »
(1936 : 377). Les exemples de Mauss sont nombreux : les gens à berceaux
et sans berceaux ; avec oreillers, sans couvertures ; les bêches françaises,
et les anglaises, etc. D'autre part, le corps n'est ni l'inspirateur ni le
précurseur matériel de la technique. C'est sur ce point que Mauss va
apparemment s'aventurer au plus près de la pensée de Leroi-Gourhan,
puisqu'ils abordent le même objet - l'organisme humain - avec un langage
compatible : « premier », « naturel », « technique ».

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Pour Leroi-Gourhan, nous l'avons vu, la technicité humaine est une propriété
somatique, l'aboutissement évolutif des couples nerf/muscle, face/membre,
et ultimement cerveau/main (1957, 1964, 1983). La technique est
virtuellement la continuation du corps, qui est le moyen premier et naturel ;
elle est l'extension et l'« extériorisation » de l'organe. C'est alors l'organisme
qui est la source métaphorique, l'origine des images projetées vers la
technique pour l'éclairer. THE ORGANISM IS THR BASIS FOR THE
TECHNIQUE.

40
Pour Mauss aussi, le corps est « premier et naturel », mais d'une autre
façon, et pour des raisons très différentes. Au sens large, naturel est
souvent employé pour désigner ce qui est (pris pour) évident, habituel, non
questionné. Ainsi : « La danse enlacée est un produit de la civilisation
moderne d'Europe. Ce qui vous démontre que des choses tout à fait
naturelles pour nous sont historiques » (1936 : 381). Mais quand Mauss dit
qu'« il n'y a pas de "façon naturelle" chez l'adulte » (1936 : 370), il entend
par là que la nature, ses lois et ses processus, ne peuvent pas (faire)
comprendre le corps, ni en rendre entièrement compte. Et c'est justement à
ces façons d'agir non naturelles que l'expression « techniques du corps » se
rapporte. Cette appellation suppose (littéralement) que la technique ne
découle pas « naturellement » d'un phénomène vivant qui la précède et la
détermine ; et elle implique aussi (figurativement) que l'organisme est le
destinataire, et non pas l'inspirateur, des métaphores explicatives. THE
BODY REQUIRES A METAPHORICAL EXPLANATION. METAPHOR TO
EXTENSION.

41
Si Mauss peut déclarer, par exemple, « rien n'est plus technique que les
positions sexuelles » (1936 : 383), c'est bien parce que « technique » est un
terme abstrait et investi de sens : la technique est « humaine par nature »
(1941 : 253), c'est-à-dire « arbitraire » (1927 : 198). TECHNIQUE HUMAN
BY NATYRE, THAT S, ARBITRARY.

42
Tout phénomène social, explique Mauss, a ce même caractère essentiel :
qu'il soit un symbole, un mot, la science la mieux faite, « (...) qu'il soit
l'instrument le mieux adapté aux meilleures et aux plus nombreuses fins,
qu'il soit le plus naturel possible, le plus humain, il est encore arbitraire. (...)
Une poterie, un outil, tout a un type, un mode, et (...) un mode à soi
d'utilisation. (...) Le domaine du social, c'est le domaine de la modalité. Les
gestes mêmes, le nœud de cravate, le col et le port du cou qui s'ensuit (...),
tout a une forme à la fois commune à de grands nombres d'hommes et
choisie par eux parmi d'autres formes possibles » (1929 : 470).

L'instrument le premier et le plus


naturel
43
C'est par les techniques du corps que l'homme va atteindre la totalité de sa
personne : il va accéder à ses recoins et ses réserves, à ses ressources les
plus sauvages, pour consciemment les contenir et les domestiquer.
HOMINIZATION AND SELF-DOMESTICATION. Exercer l'enfant à nager, c'est
l'habituer à dompter ses réflexes, à inhiber ses peurs, c'est créer et
sélectionner en lui une certaine assurance (1936 : 366). Le principal gain
que Mauss voit à son alpinisme d'autrefois, c'est de l'avoir éduqué au sang-
froid. Ce sang-froid « sert avant tout un mécanisme de retardement,
d'inhibition de mouvements désordonnés ; ce retardement permet une
réponse ensuite coordonnée (...) dans la direction du but alors choisi. Cette
résistance à l'émoi envahissant est quelque chose de fondamental dans la
vie sociale et mentale » (1936 : 385). THE ETHICAL COMPONENT OF BODY
TECHNIQUES. Car, enfin, c'est bien « grâce à la société qu'il y a une
intervention de la conscience (...) qu'il y a sûreté des mouvements prêts,
domination du conscient sur l'émotion et l'inconscience » (1936 : 386).

44
Moyens de résistance et d'inhibition, les techniques du corps vont aussi
remplir l'espace de possibilités qu'elles ont ainsi dégagé. Elles instaurent,
elles remplissent, elles manifestent. L'homme fort, l'homme qui sait se
comporter à la guerre, c'est « celui qui résiste à l'instinct, ou plus
exactement celui qui le corrige grâce à d'autres instincts » (1924 : 296). Ces
« autres instincts », fruits de l'éducation, feront passer l'homme d'être un
corps à avoir un corps. L'attitude morale et physique que la société inspire à
ses membres et dans ses membres, s'inscrira et s'incrustera en eux, jusqu'à
faire partie de leur nature.

45
Les techniques du corps sont donc arbitraires ; autrement dit, elles sont
« particulières à chaque société, au point d'en être signe » : le Français,
l'Anglais, la jeune fille américaine, la jeune fille élevée au couvent, tous ont
des façons de marcher distinctives et reconnaissables. Ainsi, « vous pouvez
deviner avec sûreté, si un enfant se tient à table les coudes au corps et,
quand il ne mange pas, les mains aux genoux, que c'est un Anglais »
(1936 : 368). Mais les techniques du corps ont beau relever d'une
idiosyncrasie sociale, et constituer un datum sociologique, ce n'est pas là
seulement que réside leur intérêt et leur efficacité.

46
Le « gait », ce jeu des hanches des femmes maori (1936 : 370), est une
gestuelle acquise, non naturelle, une question d'esthétique locale
(disgracieux pour nous, admiré par eux), une affaire, enfin, de choix
arbitraire. Mais, tout arbitraire qu'il est, ce « gait » n'en est pas moins
contraignant et obligatoire. Montée « par et pour l'autorité sociale », cette
façon de marcher doit être perpétuellement montrée et assumée de son
propre corps, contraint et discipliné si besoin est. L'enfant prend certaines
postures « qui lui sont infligées » (1936 : 377). A se tenir droit, « comme il
faut », son corps lui sert d'affiche et d'aide-mémoire ; ses bonnes manières
seront visibles et offertes à la critique des autres ; jusqu'au moment où, une
fois endoctriné, elles deviendront invisibles pour lui-même. Par rapport au
petit dîneur anglais, « une jeune Français ne sait plus se tenir ; il a les
coudes en éventail : il les abat sur la table » (1936 : 368). Ce qui est visible
en ce point, c'est l'attribution d'une valeur sociale à l'arbitraire, qui devient
alors une conduite évaluable, sujette à approbation ou à réprobation.

47
TECHNOLOGY AND EDUCATION TODAY. L'acte du corps, donc, n'est pas le
produit de « je ne sais quels agencements et mécanismes purement
individuels, presque entièrement psychiques ». L'acte s'imite et s'émule à
partir de personnes en qui nous avons confiance et qui ont autorité sur
nous ; personnes de prestige dont les actes sont « ordonnés, autorisés,
prouvés ». L'acte s'impose du dehors, d'en haut ; il est monté non
seulement par l'individu, « mais par toute son éducation, toute la société
dont il fait partie, et la place qu'il y occupe » (1936 : 369, 372, passim).

48
Et c'est ainsi que le corps se retrouve technique : il est, au sens propre, « le
premier et le plus naturel instrument de l'homme » - instrument
d'acculturation, de contrôle, qui domptera de son mieux les comportements
indésirables de l'organisme animal. CULTURE AS CULTIVATION. Instrument
d'incorporation, qui positionne, construit et discipline l'être social. BODY AND
RYTHM. C'est « techniquement » que le corps s'intègre au « rythme
naturel » de la société, à l'« unanimité voulue, arbitraire même, mais alors
et toujours nécessaire » (1927 : 214), qui fait vivre les gens en commun et
les fait penser et agir ensemble. Ce rythme naturel, ces attitudes qui varient
avec les sociétés, les éducations, les convenances, les modes et les
prestiges, Mauss va l'appeler habitus : « Il faut y voir des techniques et
l'ouvrage de la raison pratique collective et individuelle, là où on ne voit
d'ordinaire que l'âme et ses facultés de répétition » (1936 : 369). THE SOUL
AND REPETITION. CULTURE AS A DISTRIBUTED SET OF PRACTICES.

Technique, société, savoir


49
Et il se trouve, d'ores et déjà, que le corps agissant et la technique
partagent la même définition : les actes techniques sont des actes « connus
comme tels » (1947 : 22, 1974 : 252). KNOWING IS DOING + FRAMING.
Chacun est « senti par l'auteur (...) et poursuivi dans ce but » (1936 : 372).
Les techniques du corps sont bien « les façons dont les hommes, société par
société, d'une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps » (1936 :
365). La technique, et le corps technique, sont donc une affaire de raison
pratique, de savoir social. Pour mieux comprendre cette position, et ses
implications sur la nature du savoir et de la société, situons les arguments
de Mauss vis-à-vis de deux thèses qui leur sont contemporaines.

50
Pour Bergson et son Homo faber, la technique ne peut être d'origine sociale,
puisqu'elle est « une vertu créatrice (...) de la vie individuelle et profonde de
l'esprit » (Mauss 1941 : 254, 1927 : 194). De sorte que, si l'exécution de
l'acte technique est sociale, son inspiration n'en est pas moins individuelle.
Mauss va renverser cet argument en partant d'une autre compréhension de
la société. La société humaine est « par nature » une société animale
(1924 : 286). Mais, si elle en garde les traits, elle s'en distingue (« jusqu'à
nouvel ordre », ajoute Mauss non sans ambiguïté) : ce qui est social chez
l'homme, ce ne sont pas les faits communs (manger, dormir), mais ceux qui
sont l'effet de la vie en commun (1927 : 208). Pour paraphraser Bergson,
c'est dans la société que se trouve la « vertu créatrice ». Exécuté
individuellement, l'acte technique est adapté, transformé, dirigé par un
effort commun, « alimenté à chaque instant et en chaque lieu par de
nouveaux apports » (1941 : 254) - il est donc foncièrement social. SOCIETY
IS A COMMON EFFORT. VOLITION. NOT A GIVEN.

51
Lévy-Bruhl, lui, utilise la nature propre du savoir technique pour l'exclure
des représentations sociales. La technique est une affaire rationnelle, régie
par des contraintes et des déterminations inaltérables. Son savoir doit donc
être d'ordre « logique », et ne relève pas de la pensée « illogique »
mystique, et collective. C'est une idée à laquelle Mauss va « franchement
résister » (1923, 1929 a, 1939 a). « Pareille croyance [mystique] n'exclut
d'ailleurs pas des connaissances exactes : l'homme du paléolithique
choisissait soigneusement les pierres qu'il allait tailler en pointes de flèches ;
les "primitifs" modernes possèdent des connaissances précises en
ethnobotanique, en ethnozoologie. Dans tous leurs gestes, il y a une activité
technique et scientifique à laquelle s'ajoute, là où nous n'en mettons pas,
une activité religieuse » (1947 : 165). GREAT CRITIQUE OF L-B.

52
Pour Mauss, la représentation partagée est capable d'être consciente et
efficace. Inversement, tout comme les techniques du corps, les
représentations techniques et scientifiques ne sont pas individuelles (1929
a : 249), mais bien collectives. S'il en est ainsi, c'est parce que « la raison a
la même origine volontaire et collective dans les sociétés les plus anciennes
et dans les formes les plus accusées de la philosophie et de la science »
(1923 : 131).

53
Cela nous permet de comprendre la nature du savoir technique, qui est
social : ce n'est qu'en un sens, ce n'est que « par un côté », qu'il est
arbitraire et affaire de choix commun. Sous son aspect concret et tangible, il
est nécessairement soumis, dans son existence matérielle, à des tests
rigoureux, qui par définition ne sont pas arbitraires. Ce savoir, insiste Mauss,
peut être connu de façon « traditionnelle » et « efficace » à la fois.
Nécessaire à la réussite et à l'existence même de la technique, ce savoir
s'investit et se reproduit dans chacune de ses effectuations particulières et
de ses pratiques collectives. On peut le suivre dans le procédé et dans l'objet
même. « L'emploi des pièges (...) suppose la connaissance d'une partie de la
mécanique ; connaissance informulée, mais qui n'en existe pas moins. »
« Un bon nombre de théorèmes de la géométrie (...) ont été résolus sans
avoir besoin d'être formulés consciemment, par les vannières » (1947 : 28,
33).
54
Ce qui caractérise le technicien, le trappeur, la vannière, c'est de savoir,
d'une façon qui n'est pas nécessairement « logique », mais qui n'en est pas
moins adéquate et apte à être partagée. Ils connaissent « la solution
pratique du problème », et leurs actions relèvent d'une « pratique »
consciente (1947 : 41) et non d'une logique théorique. Après tout, précise
Mauss, la distinction entre pratique et logique théorique, ou encore entre
technique et science, n'est qu'un artifice de l'Homo sorboniensis : « Quand
on étudie concrètement les arts et les sciences, et leurs rapports historiques,
la division en raison pure et en raison pratique semble scolastique, peu
véridique, peu psychologique et encore moins sociologique. On sait, on voit,
on sent les liens profonds qui les unissent dans leurs raisons d'être et dans
leur histoire » (1927 : 198).

55
Du coup, il n'y a pas à attribuer a priori un poids causal ou une valeur
explicative différents au savoir-dire - la formule explicite - et au savoir-faire
- la « connaissance informulée mais qui n'en existe pas moins ». Mauss
précise que TRANMISSON : DOING TOGETHER/TALKING ABOUT« toute
pratique traditionnelle ayant une forme, se transmettant par cette forme, est
à quelque degré symbolique. Lorsqu'une génération passe à une autre la
science de ses gestes et de ses actes manuels, il y a tout autant autorité et
tradition sociale que quand cette transmission se fait par le langage »
(1934 : 332). Comme les techniques du corps, conscientes ou tacites, la
technique - « proprement dite » - et son savoir sont affaire d'habitus et de
raison pratique.

Raison pratique et raison de la pratique


56
La technique est évidemment affaire d'efficacité concrète, et Mauss discute
longuement cet aspect. La technique est dirigée vers une finalité qu'elle rend
possible d'obtenir, assurant ainsi la continuation matérielle de l'individu et
du groupe. Aussi la technique est-elle d'une efficacité sociale, au sens où, à
travers des formes concrètes et nécessaires, elle peut modeler et reproduire
l'« état social » et la division du travail.

57
Considérée à ce niveau si profondément original de sa réflexion, la technique
vue par Mauss prend une tout autre portée. La technique est plus qu'une
pratique raisonnée parmi d'autres : avec la technique, on rejoint les
« origines sociales de la raison » (1927 : 200).

58
Les études de la « mentalité », de la « fabrication de l'esprit humain », de sa
« construction » et de son « édification » sont maintenant de mode, dit
Mauss (1927 : 184, 229). De ces études, Mauss pour sa part ne fera
qu'esquisser le plan et le cadre général. « La raison et l'expérience
intelligente sont aussi vieilles que les sociétés et peut-être plus durables que
la pensée mystique » (1927 : 230). Si des notions comme celles de classe,
de temps, d'âme, sont plutôt d'origine juridique, religieuse ou symbolique,
cela ne signifie pas que toute notion générale ait eu le même fondement.
« Il reste à étudier bien d'autres catégories, des vivantes et des mortes, et
bien d'autres origines, en particulier les catégories de nature technique. Pour
ne citer que les concepts mathématiques, du nombre et de l'espace, qui dira
jamais assez et avec assez d'exactitude, la part que le tissage, la vannerie,
la charpente, l'art nautique, la roue et le tour du potier ont eue dans les
origines de la géométrie, de l'arithmétique et de la mécanique » (1927 :
185).

59
C'est bien parce que les techniques sont concrètes, et pratiquées
collectivement, tacitement et par habitude, que « c'est peut-être dans les
techniques et par rapport à elles que s'est élaborée la véritable raison tout
court » (1927 : 198). REASON IS DISTRIBUTED INTO ARTIFACTS AND
TECHNIQUES.

60
Par un aphorisme qui ne rejoint qu'en partie celui de Marx, Mauss (1927 :
197) pose ce qui pourrait être un point de départ vers une « archéologie de
la raison » : « [L'homme] crée et en même temps il se crée lui-même, il
crée à la fois ses moyens de vivre, des choses purement humaines, et sa
pensée inscrite dans ces choses. Ici s'élabore la véritable raison pratique. »
PRACTICAL REASON IS A CONSTRCUTION, BUT IN THE SENSE OF MAKING A
HOUSE. WORLD-MAKING.

61
Nous retrouvons ici les raisons de la pratique technologique. « J'appelle
technique un acte traditionnel efficace (et vous voyez qu'en ceci il n'est pas
différent de l'acte magique, religieux, symbolique) » (1936 : 371).
Effectivement, nous l'avons vu, il n'en diffère pas, au sens où il est, lui aussi,
un fait social total. Il en diffère cependant, en ce qu'il est mieux
connaissable, et connaissable autrement. Avec les divisions sociologiques on
est « (forcés) à voir, à chercher les actes sous les représentations, et les
représentations sous les actes et, sous les uns et les autres, les groupes »
(1927 : 224). Les méthodes technologiques nous donnent des moyens
concrets et puissants pour le faire.

62
Nous avons vu que lorsqu'il s'agit de décrire la société, de la caractériser, de
comprendre ce qui s'y passe, de saisir sa nature dans son jeu propre et à
travers les individus qui la constituent, c'est vers la technique que Mauss se
tourne. Il la détourne ainsi de son sens strict « proprement dit », il la
dégage de son caractère ponctuel et particulier, en donnant à l'objet, au
geste, au savoir, et à leur pratique, une tout autre valeur. Dire qu'« un outil
n'est rien s'il n'est pas manié » (1927 : 214), ce n'est pas (dans ce
contexte) un constat technologique, c'est plutôt une « abstraction réifiée »
de la société. C'est la société qui n'est rien si elle n'est relation, mouvement,
devenir, car elle est elle-même une chaîne opératoire, une série d'actes et
de représentations montés et remontés collectivement, un savoir tacite qui
devient nécessaire, une raison pratique habituelle, perpétuellement efficace
puisqu'elle constitue de nouveaux rapports en se pratiquant. SOCIETY IS AN
OPERATORY CHAIN.

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Bibliographie
Durkheim E., 1895. Les Règles de la méthode sociologique, Champs,
Flammarion (1988).

Leroi-Gourhan A., 1936. « L'homme et la nature » in Rivet P. (ed)


Encyclopédie française (tome 7) : L'espèce humaine ; section A : Formes
élémentaires de l'activité humaine, Editions de l'Encyclopédie, pp. 10.3-10.4.

1943. Evolution et techniques - L'homme et la matière, A. Michel.

1945. Evolution et techniques - Milieu et techniques, A. Michel.

1957. « Le comportement technique chez l'animal et chez l'homme »,


L'évolution humaine, Flammarion, pp. 55-79.

1964. Le geste et la parole I - Technique et langage, A. Michel.

1965. Le geste et la parole II - La mémoire et les rythmes, A. Michel.

1982. Les racines du monde, Belfond.

1983. Mécanique vivante, Fayard (1955).

Mauss M., 1901 (en collaboration avec P. Fauconnet). « Sociologie » in La


grande encyclopédie, Paris [Œuvres III, pp. 139-177].

1923. Intervention à la suite d'une communication de L. Lévy-Bruhl : « La


mentalité primitive ». Bulletin de la Société française de psychologie, 23
[Œuvres II, pp. 125-131].

1924. « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie »,


Journal de psychologie 21 [Sociologie et anthropologie, pp. 281-310].

1925. « Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés
archaïques », Année sociologique n.s. 1 [Sociologie et anthropologie, pp.
143-279].

1925 a. « La théorie de la culture selon Wissler », Année sociologique, n.s 1


[Œuvres II, pp. 509-513].

1927. « Divisions et proportions des divisions de la sociologie », Année


sociologique n.s. 2 [Œuvres III, pp. 178-245].

1929. « Les civilisations ; éléments et formes » in Civilisation. Le mot et


l'idée (La renaissance du livre, 2e fascicule, 1930) [Œuvres II, pp. 456-479].

1929 a. Intervention à la suite d'une communication de L. Lévy-Bruhl,


« L'âme primitive », Bulletin de la société française de philosophie 29
[Œuvres II, pp. 131-135].

1934. « Fragment d'un plan de sociologie générale descriptive. Classification


et méthode d'observations des phénomènes généraux de la vie sociale dans
les sociétés de type archaïque (phénomènes spécifiques de la vie à l'intérieur
de la société) in Annales sociologiques série A, fascicule I [Œuvres III, pp.
302-354].

1936. « Les techniques du corps », Journal de psychologie 32 [Sociologie et


anthropologie, pp. 363-386].

1939. « Conceptions qui ont précédé la notion de matière », Centre


international de synthèse, Qu'est-ce que la matière ? P.U.F. [Œuvres II, pp.
161-168].

1939 a. « Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) », Annales de l'université de Paris


14 [Œuvres III, pp. 560-565].

1941. « Les techniques et la technologie », Journal de psychologie 41 (1948)


[Œuvres III, pp. 250-256].

1947. Manuel d'ethnographie, Payot.

1950. Sociologie et anthropologie, P.U.F.

1968, 1969. Œuvres : I - Les fonctions sociales du sacré, II -


Représentations collectives et diversité des civilisations, III - Cohésion
sociale et divisions de la sociologie, présentation par Victor Karady, Minuit.

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Notes
1A part dans le Manuel (cf. note 5), Mauss ne se réfère pas à son élève des années
30. Cette abstention est particulièrement frappante en 1941, lorsque Mauss dresse
le bilan de la technologie française. Leroi-Gourhan, pour sa part, s'avoue
« détestable biographe », mais tient à ajouter : « ... j'ai passé une partie de mon
temps à redécouvrir l'Amérique » ; « j'ai fait du marxisme comme Monsieur
Jourdain, sans m'en rendre compte, et je continue » (1982 : 106, 191, 229). En
1936, par exemple (cf. note 5). Leroi-Gourhan s'appuie sur la classification « qui
ressort de l'enseignement de Marcel Mauss », tout en abordant les techniques d'une
façon étrangère à la pensée de Mauss. Lorsqu'il dit : « un maître, on ne sait jamais
ce qu'on lui doit » (1982 : 35), c'est plus que l'hommage d'un disciple qui se veut
reconnaissant - c'est aussi une constatation.
2A part le Manuel d'ethnographie (1947), les citations qui suivront, et leur
pagination, viennent soit du recueil Sociologie et anthropologie (1950), soit des
Œuvres en 3 volumes présentées par V. Karady (1968). Dans toutes les citations,
ce qui est mis en valeur par l'auteur est en italiques, et c'est moi qui souligne.
Quant aux photographies reproduites ici (avec l'aimable autorisation du Cambridge
University Museum of Archaeology and Anthropology, C.U.M.A.A. que je remercie),
elles présentent l'intérêt d'être doublement d'époque. Prises par des expéditions
anglaises des années 20 et 30, elles représentent ce que Mauss a très bien pu voir.
Elles sont aussi ce que Mauss, et les ethnologues de son temps, ont voulu voir. En
ce sens, elles représentent aussi des conceptions et des expectatives occidentales
datées.
3Par contraste, l'emploi de ce savoir - « la sociologie appliquée ou politique » - est
une affaire très positive (très comtienne). Le respect de Mauss devant les coutumes
sociales traditionnelles s'évanouit devant le prestige du « plan » : « Pour la
première fois dans l'histoire, non seulement le problème de la confection d'une
race, mais le problème plus noble de la formation d'une nation, de sa constitution
morale et physique, se posent là-bas d'une façon consciente et se traitent là-bas
d'une façon qui veut être rationnelle » (1927 : 188). Là-bas, c'est l'Amérique des
années 20, qui vient de voter des quotas d'immigration. Sombre épisode, dans
lequel Mauss voit pourtant un « hommage à la science ».
4Rédigée par une élève, cette « photographie du texte parlé » est doublement
complexe, puisqu'on y trouve, outre la « confusion » intéressante de Mauss lui-
même, la juxtaposition artificielle et forcée d'une structure didactique, voire
dogmatique.
5Ces intérêts sont foncièrement proches de ceux que Leroi-Gourhan va élaborer et
formaliser. Chez ce dernier, « l'objet actif » peut se comprendre d'une manière
organique, structurelle et fonctionnelle : comme l'être vivant, la technique est un
tout solidaire. Dès 1936, Leroi-Gourhan établit la base de son programme en
identifiant les « formes élémentaires de l'activité humaine » et en les classant
d'une façon « logique », qui transcende les variabilités morphologiques et
chronologiques. Il distingue, d'une part, les « moyens d'action » (comme la
percussion), d'autre part, les réactions de la matière (ainsi solide, stable ou fluide).
De ces deux ordres de considération « l'instrument se dégage spontanément »
(1936 : 7.10-3), car ce sont eux qui conditionnent tout le reste (Leroi-Gourhan
1982 : 30, et cf. 1943, 1945).
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Pour citer cet article
Référence papier

Schlanger N., 1991, « Le fait technique total. La raison pratique et les raisons de la
pratique dans l’œuvre de Marcel Mauss », Terrain, n° 16, pp. 114-130.

Référence électronique
Nathan Schlanger, « Le fait technique total », Terrain [En ligne], 16 | mars 1991,
mis en ligne le 12 avril 2005, consulté le 18 novembre 2014. URL :
http://terrain.revues.org/3003 ; DOI : 10.4000/terrain.3003