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PLOTIN EXÉGÈTE DE PLATON ?

LA QUESTION DU TEMPS
Author(s): Agnès Pigler
Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 186, No. 1, D'HOMÈRE A PLOTIN (
JANVIER-MARS 1996), pp. 107-117
Published by: Presses Universitaires de France
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PLOTEV EXÉGÈTE DE PLATON ?
LA QUESTION DU TEMPS

Qu'est-ce que le temps? A cette question, Platon répond, en


Tintée,37 d 5, que « le tempsest l'image mobilede l'éternité». Cette
définitionplatonicienneest commentée,comme on le sait, par Plo-
tin en Enneade, III, 7, 11.
Ce commentairene va cependant pas sans une modification
préalable de la définitiondu temps donnée par Platon. En effet,si
le tempsrestebien,chez Plotin,l'image de l'éternité,il n'en est plus
l'image mobile.Ainsi lisons-nousque le tempsest « image de l'éter-
nité et doit être à l'éternitécomme l'universsensibleest au monde
intelligible»(§ 11, 1. 46-47).
Cette« omission» de Plotin eu égard à la lettredu texteplatoni-
cien prendtoute son importancesi nous considéronsla manièretrès
particulièredont il comprendle récitde la genèsedu monde dans le
Tintée,et notammentle problèmedu rapportentrel'intelligibleet le
sensible,entrece qui est de l'ordrede l'éternitéidéale et ce qui rend
comptede la temporalitévivante - bref,entrece qu'il est convenu
d'appelerla dualité du mondedes Idées et du mondesensibleredou-
blée, dans le Tintée,de la dualité du modèle et de son image1.Pour

1. Dans son articleL'unicité du mondedans le Timéede Platon, Revue


philosophique (1982-2),249-254,J.-Cl.Fraisse veut montrer,à partirdu rap-
port de l'image à son modèle,qu'il n'y a, chez Platon, qu'un seul et même
monde.Il supprimeainsile dualismeentremondedes Idées et mondesensible.
Son argumentation prendappui sur Timée,30 cd- 31 ab, selonlui, sont déve-
loppéesles idées de totalitéet d'unicité.Il relèveen outreque dans le Philèbe
et la République,le statutd'image,ou de copie, impliqueune idée de répéti-
tion,ou de multiplication, qui lui sembleexclue du Timée,puisque dans ce
dialoguel'imagequ'est le mondesensibleinclutl'idée de totaliténiantcellede
répétition.Ces argumentsen faveurd'un mondeunique qui mettentl'image
sensibleau mêmeniveau ontologique que mondeintelligible ne nous paraissent
pas probants.En effet,l'imagedu mondesensiblene tient,pensons-nous, son
degréd'êtreque de l'âme qui maintienten relationde par son statutd'inter-
médiairele sensibleà l'intelligible.
Ici commeailleurschez Platon, il s'agit de
la participationd'un mondeà un autre,et le statutd'imageindiquela position
particulièredu sensible,différent de l'intelligiblemais participantde lui grâce
à l'âme comme(xeraÇù.
Revuephilosophique,
n° 1/1996

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Plotin, la mobilitéest le proprede la vie. En définissantl'éternité


comme« vie de l'intelligible» et le tempscomme« vie de l'âme », il
pose, à l'encontrede Platon, que l'éternitén'est pas liée au repos,ni le
temps au mouvement.Ainsi s'amorce,chez Plotin,une compréhen-
sion ontologiquedu temps,liée à la nécessaireprocessiondes hypos-
tases en ruptureavec le tempscosmologiquedu Tintée.
C'est donc sur le statut trèsparticulierdu tempscomme« image
de l'éternité» chez Platon et chez Plotin que porteranotreanalyse,
afin de déterminerce qu'il reste d'influenceplatoniciennedans la
rechercheplotiniennede l'origineet de la nature du temps en Enn,
III, 7, 11.
C'est par un « mythevraisemblable»* que Timée aborde la des-
criptionde la genèsedu monde. Seul un mythepeut,en effet,rendre
raison de la structuredu monde,à la foisimage de l'être (29 c) - car
bien que né le monderenvoieà ce qui ne naît jamais - etengagédans
un devenirdontla temporalité,« imagemobilede l'éternité» (37 d 5),
renvoie au modèle de ce qui est toujours identique à lui-mêmeet
objet d'intellection.Ce double rapport à l'image pose le monde
commelié au devenirtout en étant indestructible, et le mythenous
propose une genèse idéale du monde sous la tripleexigenced'intem-
poralité, d'unité et de C'est
hiérarchisation. donc parce que le monde
est doublementimage que nous ne pouvons tenirsur lui qu'un dis-
coursvraisemblabledontla formeappropriéeest le mythe(29 d).
La fabricationdu tempspar le démiurgeest nécessairepour que
le monde sensiblesoit le plus semblablepossible à son modèle intel-
ligible(Timée, 37 cd). Ainsi,le tempssera «l'image mobile de l'éter-
nité», car il est «une éternitéprogressantsuivant le nombre»
(37 d 6-7). Le temps s'inscritdonc, pour Platon, dans le schéma
explicatifde la genèse de l'univers; il a une dimensioncosmolo-
gique et est engendrépar les révolutionscélestes: le ciel visible,
avec ses astres,est cogénériqueau temps. C'est pourquoi le temps
du Timéeest lié au devenir,il en est le mouvementmesurable.Mais
il y a plus, car, selon Platon, les astres mesurentle temps et l'en-
gendrent.Tous sont nécessairespour constituerensemblele temps,
et ils sont chacun dotés d'un mouvementqui leur est propre,sui-
vant la révolutionde l'Autre,tout en étant dominéspar la révolu-
tion du Même. Le soleil suit la révolutiondu Même et du Semblable
et donne ainsi aux astreset à leursproprestemporalitésune mesure
claire. C'est pourquoi, d'une part, le Nombre parfait du temps

et les notestrèséclairantesde Luc Bris-


1. Voir à ce proposl'introduction
son à sa traductiondu Timée,Paris,GF,Flammarion,1992.

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Plotin exégètede Platon ? 109

marque l'accomplissementd'une année parfaite,et, d'autre part,le


tempsest, de par cetterévolutioncirculaire,l'imitationla plus par-
faitepossible de l'éternité: « Le temps est l'image mobile de l'éter-
nité qui reste dans l'unité (fiivovroçaîtovoçev évi» (31 dl). Si donc
« le temps est né avec le ciel» (38 6), c'est qu'il est l'expression
d'une vie animée distinctedu repos des intelligibles.Et, puisque
cette vie du monde est une compositionparfaite,elle requiertde
plus l'activité du démiurge,qui assure ainsi son existence perpé-
tuée. Le temps du monde est donc aussi indestructibleque le
monde lui-même. Mais l'homme ne se préoccupe que d'un seul
temps,celui de son devenir.Le tempsest donc pour nous, hommes,
«image mobile de l'éternité», parce que cette image nous est
rendue visible par la soumissionde notre univers au nombre,au
cycle perpétueldes jours, des saisons et des années: le temps cos-
mique ne fait qu'un avec la possibilitéde sa mesure(37 de).
C'est au momentde décrirela genèseidéale du mondeque Platon,
nous l'avons vu, a recoursau mythe.Mais, pour Plotin,la recherche
de l'origine et de la nature du temps s'inscritd'emblée dans un
schéma processionnel.Plotin va donc se séparer de Platon par la
méthodemêmequ'il emploiepour exposerce qu'est le temps. Refu-
sant le discoursde type narratifissu d'une imaginationmytholo-
gique,Plotin proposeà la place une prosopopèedu temps1: le temps
enpersonnese montreà l'attentiondu philosophepour êtresoumisà
un examendirect,sans fantaisiethéogonique.C'est donc un discours
véridique,et non un mythevraisemblable,qui nous est proposé.Or,
le temps explique que son engendrementprend place à l'intérieur
d'une nécessaireet logique procession,il procèdede l'éternité.Ceci
signifieque le tempsest engendréà la suite des intelligibles,non pas
dans le temps, mais logiquement et par nature.Or, si l'on suivait
la quasi-totalitédes commentateurs,et si l'on traduisaitavec eux
Trp&Tov è^énecexP^voçPar Äde quelle chuteest donc né le temps? »
(III, 7, 11, 1.7), on ne comprendraitplus que le tempspuisseêtreune
réalitédans le schémaprocessionneldes hypostases2.Ni pour Platon

1. Ennèade,III, 7, 11, 1. 10-11.


2. Le tempsplotiniennaît d'une initiativede l'âme, par laquelle cetteder-
nièrese détachede l'intelligence et de l'éternité.Le tempsappartientà l'ordre
des choses, à la nécessaireprocession,et, comme tel, ne peut être ni une
« chute» ni un « mal ». Le mouvementd'éloignement(ànàaTOLOu;) est celui-là
mêmede l'ordreprocessionnel, tout en étant l'essencede la temporalité,et
n'exaspèrepas ainsila distanceontologique.Il est aussi la possibilitéd'une ini-
tiativecompensatrice : ce qui a procédépeut vouloirse convertir, et ce qui a
acquis de l'indépendancepeutl'employerà chercherla sourcedontil provient.

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ni pour Plotin, le temps ne naît d'une «chute». En effet,dans le


Timée,le temps est fabriquépar le démiurgeafin « qu'il restedans
l'unité une certaineimage éternelleprogressantsuivant le nombre,
celle-làmêmeque précisémentnous appelonsle temps». Il y a donc,
plus qu'une hypothétique« chute» du temps,un ancragede celui-ci
dans l'unitéde l'éternité(Tintée,37 d 7-8).
De même, pour Plotin, si le temps résultaitd'une «chute», il
n'aurait plus de place, en tant que réalité,dans le schéma proces-
sionnel.Il faut donc comprendrece passage du § 11, 1. 5-7, comme
suit : « puisque ces êtres (intelligibles)restenten eux-mêmesdans
une tranquillitéabsolue, d9oùvientque le tempsle premieren soit
sorti? ». La réponse sera donnée par le temps lui-même,quelques
lignes plus bas, la nature remuantese met en marche,le temps se
met à exister (§ 11, 1. 15-20). La Suvajjuç,la puissance agitée de
l'âme, est la puissance de productiondu temps et du monde sen-
sible. Elle résulte du mouvementmême de la procession,qui fait
qu'à chacun de ces niveaux ce mouvementdétache plus ou moins
de l'Un les hypostases.C'est ainsi qu'à la totalitéindivisiblede l'in-
telligiblecorrespondl'éternité,et à la multiplicitédu monde sen-
sible la temporalité.
Le temps est donc saisi par Plotin à partirde l'activité même
de l'âme qui l'engendre.Pour « les êtres intelligiblesqui restenten
eux-mêmesdans une tranquillitéabsolue», le temps n'existe pas
(ibid., 1. 12-13). Mais c'est pourtant bien d'eux que le temps, le
premier,sort ou s'avance : Otouç8i¡ 7rp&Tov è^émat XP^V0^- La sor-
tie du temps hors des êtres intelligiblesa un caractèrepermanent,
non historique; elle est nécessaire, non accidentelle, et signifie,
dans la logique processionnelle,une déperditiond'être, une unité
affaiblie.Mais cette sortie « hors de » implique, en outre, une dis-
continuité,un changementde plan qui n'est pas exprimableseule-
ment en termes de degrés d'amoindrissementd'être ou en perte
d'unité. C'est pourquoi le temps dans sa prosopopèe nous révèle
sa nature et son origine.Avant l'âme, il n'existait pas non plus.
Or l'âme se caractérise par sa nature agitée, sa puissance non
tranquilleet éprise de changements,dont l'activité consisteà pro-
duire hors d'elle-même des images de ce qu'elle contemple dans
l'intelligible.Elle prodigue ainsi dans l'extérioritéce qu'elle voit
au plus intime d'elle-mêmeet façonne de cette manière, tout en
l'animant, le monde. Parce qu'elle produit selon la puissance et
l'acte, c'est-à-dire en actualisant des formes,l'âme engendre la
succession,le mouvementet le changement.Ainsi, si le temps est
dans l'être, en repos, avant d'être le temps, c'est qu'il n'apporte

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Plotin exégètede Platon ? Ill

rien de nouveau par rapportà l'infinierichessede l'intelligible.Le


contenu du temps est, à l'état dissocié et déconcentré,le même
que celui que l'intelligibleéterneltient concentréen un tout indi-
visible. La nature remuante,qui n'est rien d'autre que l'âme elle-
même1,s'engendreen même temps que le temps. Il n'y a plus,
comme pour Platon, un temps engendréen même temps que le
ciel, et dont les révolutionsle manifestentcomme nombre, mais
une conaturalitéde l'âme et du temps. Plotin l'exprime en ces
termes: « La révolutionsolaire nous fait connaîtrele temps parce
qu'elle a lieu en lui. Mais le temps lui-même ne doit plus rien
avoir en quoi exister.Il est dès l'abord par lui-mêmece qu'il est »
(III, 7, 13, 1. 1-13).
Mais précisément,qu'est donc le temps?
De même que Platon commencepar exposer ce qu'est l'éternité
afinde savoir ce qu'est le temps,fondantainsi la réalitéde l'image
dans son rapportavec ce dont elle est image (Timée, 37 6d), Plotin
propose de partir de l'éternitépour dire, en vérité, ce qu'est le
temps (III, 7, 11). Or, pour Platon, le temps, comme «image
mobile de l'éternité», est une simplereproductiondu modèle intel-
ligiblequ'est l'éternité.Une image plus vraisemblableque les sim-
ples copies du monde sensible,en cela que l'image du tempsse sou-
tient d'une certaine réalité, d'une réalité vraisemblable, du fait
qu'il reste dans l'unité en imitant,par sa révolutioncirculaireet
perpétuelle,«l'éternité immobileet une». Mais l'éternitéest, chez
Platon, attributdes êtresintemporelsque sont les Idées. De même,
le temps du Timée est l'attributdes êtres perpétuelsque sont les
astres. C'est pourquoi l'éternitécomme le temps n'ont, pour lui,
aucune épaisseur ontologique2.Le temps qui « progressesuivant la
loi des nombres» est ce qui est, dans le devenir,de l'ordrede l'intel-
ligible; mais c'est aussi ce qui fait qu'il y a un intelligibledu deve-
nir,qui est la périodicitéperpétuelle,puisque le temps suit la pro-

1. Le tempsapparaît,dans le récitde son origine,commeune puissance


inquiètede Pâme. Il est le résultatd'une « audace » de l'âme, d'un mouvement
d'indépendance qui est nécessairementun mouvement de séparation.
N. Baladi, dans son petitouvragesur Plotin,La penséede Plotin,Paris, 1970,
écritexplicitement que « le tempsest manifestation premièrede l'altéritévisée
par l'âme dans son indépendance.C'est là essentiellement de l'audace, puis-
qu'en "faisantnaître"le temps "commeimage de l'éternité"non seulement
elle s'écartede son principe,mais elle faitsubirà ce qui vientdans l'êtreles
conséquencesde son écartet de son abandon» (p. 69).
2. Pour Platon,l'éternitéet le tempsne sontque des métaphorespermet-
tantde comprendre ce qu'est l'intelligible
et ce qu'est le sensible,dans leurdif-
férencepropre.

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gressionde FIdée-Nombre1.Ainsi pouvons-nous dire que l'image


platonicienneest opposée à l'être,car ni l'éterniténi le tempsqui en
est F « image mobile» ne dériventde l'être. Le tempscosmologique
du Timée permetde rendrecompte,par son statut d'image mobile
imitantla perfectionde l'éternité,de l'harmonie,de la beauté et de
la mesuredu monde sensible.Parce qu'il renvoieà un modèle éter-
nel, immuable et beau, un modèle d'idéal éternelstructurantles
choses temporellesqui se déroulentsous sa loi, le tempsest, en tant
qu'image, plus qu'une simple reproduction: il est la métaphorede
l'éternitédes intelligibles.
Si Plotin reprend de Platon la définitiondu temps «image
mobile de l'éternité», celle-ci est, au § 11 de notre Ennèade, plus
qu'une métaphore,car elle pose le temps dans une véritablemime-
sis : non une simple copie du modèle, aussi parfaitesoit-elle,mais,
orientéevers le dehors et l'extérieur,une image de l'intérieur,un
« êtrede l'image » qui est toujours dans son rapportavec le modèle
dont elle vient et dont elle dit quelque chose, mais qu'elle n'est pas
(§ H, 1. 58)2.
Restant fidèleà Platon, en ce sens qu'il garde la leçon du Timée
faisantdu temps l'image mobile de l'éternitéqui restedans l'unité
(pivovroçaîcovoçIv évi,37 d 7), Plotin nous dit que l'éternitédemeure
toujours dans un seul et même état fxévetv èv tw aureo(§ 11, 1. 52).
Mais dire que l'éternitéest « èv évi», ou reprendrequasiment mot à
mot la définitionde Timée,37 d 7 - à savoir la formuletò fiivovToç
aitovoçIv svt(III, 7, 6, 1. 6) -, ce n'est pas s'accorderavec Platon sur
l'immobilitéet la transcendancedu modèle éternel.C'est conférer,
tout au contraire,à l'éternitéune prééminenced'unité et de perfec-
tion sur le temps. Parce qu'elle reste« Iv évt», l'éterniténe sortpas
d'elle-même; elle n'occupe pas d'espace comme le temps, mais est
tout entièreet absolumentramassée en elle-même.En ce sens elle
demeure dans l'un, c'est-à-diredans son unité multiple«donnée

1. Timéedit bien (37 a - 68 e) que l'ordredu ciel marquel'ordredu temps,


et l'ordredu tempscelui de l'universtout entier.Plus encore,parce que les
astressontdes vivants,des dieux,ils sontles providencesde l'universsensible
dont le tempsest la marque et l'ordonnanceselon le bon et le parfait.Si le
tempsest imagemobilede l'éternitéintelligible, et si cetteimageest soumiseà
la raisondes Nombres,alors l'universsensiblelui-mêmeest égalementsoumis
au Nombreet à la Raison. Le tempsest soumisau mouvementcommel'éter-
nitéest l'expressiondu reposet de l'immobilité.Ce n'est pas là leur accorder
l'être,mais les fairedépendred'un ordreet leuraccorderune mesurepar rap-
portà la juste mesuresans mesurequ'est l'Idée de Bien.
z. Von:a ce propos1 articlede M. Lassegue,Le tempsimagede i éternité
chez Plotin,Revuephilosophique (1982-2),405-418.

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Plotin exégètede Platon ? 113

tout entièreà la fois,infinie,tranquilledans son unité et tournée


vers l'Un» (§11,1. 3-4).
Mais on ne peut dire que l'éternitéest l'image de l'Un, car l'Un
ne peut être un modèle à imiter,étant infinimentau-delà de cette
permanenceque pourtant il fonde. L'Un ne contient ni l'intelli-
gible,ni l'éternité,qui procèdentnéanmoinsde lui ; sa différence est
absolue, et l'unité de l'intelligiblen'est nullement semblable à la
simplicité de l'Un. Cependant, l'éternitén'est pas, comme chez Pla-
ton, dépourvued'être,car elle est engendréepar l'acte qui unit l'in-
telligenceà l'intelligible.Elle est donc un êtreen tant qu'elle est la
« vie de l'intelligible».
Si l'éternitéde l'intelligiblen'est pas une imitation de l'Un,
puisqu'il n'y a pas de modèle à imiterdans l'Un, le tempsde l'âme,
lui, s'inscrit,en revanche,dans l'imitationdu modèle qu'est, pour
lui, l'éternitéde l'intelligible.
L'image n'a donc pas le même statut pour Plotin que pour Pla-
ton. En effet,pour le premier,l'image ne peut être purementet
simplementopposée à l'être; l'âme fabricatriced'images ne s'éloi-
gnant pas des vraies réalités. L'image n'est donc pas, comme dans
Tintée,un refletmécanique, mais le fruitd'une recherchede l'âme
qui connaît son modèle éternel,mais qui n'est plus en lui. En tant
qu'acte de l'âme, le temps est la vie de l'âme, et cette vie est dite
«vie par homonymie» (§ 11, 1. 49). Au temps «image de l'éter-
nité», Plotin associe la vie comme analogie d'attribution: « Le
temps est image de l'éternitéet doit être à l'éternitécomme l'uni-
verssensibleest à l'universintelligible; donc, au lieu de la vie intel-
ligible, une autre vie qui appartient à cette puissance de l'âme
qu'on appelle vie par homonymie» (§ 11, 1. 46-50). Si la vie de
l'âme qu'est le temps peut être dite «par homonymie»,c'est que,
précisément,l'âme, en se déployantvers la multiplicité,en se tem-
poralisant devient elle-mêmemultiple. Le temps est l'élément de
dispersionde l'unité, alors que la vie de l'intelligibleréside dans
l'unité toujoursidentiqueà elle-même.
L'image est donc, en un certain sens, participationreproduc-
trice,et elle s'inscritau sein de la processionqui, de l'Un au sen-
sible, explique les divers degrés de la vie par dépendance, dériva-
tion et participation,à partirdu modèle éternelde la vie parfaite
de l'intelligible.
En s'éloignantde son modèle, la vie ne cesse pas pour autant
d'être vie, car l'activité spontanée de l'âme est orientéevers une
organisationtemporelle,vers une formeinférieured'organisation.
C'est pourquoi cette « vie par homonymie» caractérisantla vie de

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114 Agnès Pigler

l'âme, et définiepar le temps, commencepar oublier son origine,


sans laquelle il n'y aurait ni être,ni unité,ni pouvoir d'organiserle
sensible.C'est donc bien le caractèrenécessairede la processionqui
est ici exposé par Plotin, car, si l'intelligiblene se déconcentrait
ainsi pour épuisertous les degrésd'être ou de réalitépossible,l'Un
ne pourraitrayonnerla créationplus loin et plus bas que le Nous.
Il faut donc que la procession,à chaque étape, tourne en quelque
sorte le dos à la source qui l'alimente et affirmeson indépendance
dans une activité de déconcentration,d'extériorisationet de multi-
plication. C'est pourquoi Plotin, en insistantsur le temps comme
vie de l'âme, ne cesse d'affirmerque celui-ciest Yenergeiade l'âme.
L'âme a engendréle temps,et elle le contienten elle-mêmeavec sa
propre energeia(§ 11, 1. 35-38). L'entrée de l'âme dans le temps
n'est dès lors que le mouvementprocessionnels'écartant de l'intel-
ligence et descendant vers ce qui vient après elle pour lui trans-
mettrela vie, une vie qui est mimesisenergeiasde ce qu'elle-même
possède (§ 11, 1. 30-34).
En insistantsur l'analogie de l'intelligibleet du sensible,Plotin
prend ses distances vis-à-vis de Platon. Cette analogie, donc cette
vie par homonymie,indique, comme l'a très justementremarqué
Werner Beierwaltes, une «analogie ontologique» (ontologische
Analogie)1. La thèse de l'équivocité des deux mondes, sensible et
intelligible,est, chez Plotin, intenable. Car toute vie, même infé-
rieureet déficiente,est acte. Le temps est, ainsi, le dernierniveau
de l'échelon intelligible,mais il permet,du même coup, le passage
entrel'intelligibleet le sensible sans qu'il y ait de ruptureontolo-
gique. Aussi, puisque le tempsest image de l'éternité,comprend-on
mieux ce que Plotin veut direlorsqu'il professeque le sensibleimite
l'intelligible.Mais ce temps « vie de l'âme » est une vie qui accom-
plit une activité incessante et qui procède à travers des change-
mentsuniformeset semblablesles uns aux autres (III, 7, 12, 1. 1-4).
Or, il y a plus encore,car, si nous arrêtionscette vie de l'âme, en la
faisant retournerau sein des intelligibles,si nous supposions qu'il
n'y a plus de dunamis de l'âme, puisqu'elle serait retournéedans
l'intelligible,alors nous détruirionsaussi le temps.Il n'y aurait plus
ni d'avant ni d'après, il n'y aurait plus de succession,mais unique-
ment la pure unité de l'éternitéintelligible.Avec le temps, c'est
l'universsensible qui périraitaussi, car le temps disparaîtraitsi la
vie de l'âme disparaissait(III, 7, 12, 1. 4-20).

1. W. Beierwaltes,Plotin, Über Ewigkeitund Zeit, Frankfurt,1967,


p. 269.

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Plotin exégètede Platon ? 115

Les sensiblesne peuvent donc qu'être subordonnésà leur prin-


cipe immédiat,puisque l'acte par lequel l'âme fait se succéder ses
vies différentes dans la dissociationtemporelleorientevers l'exté-
rieur cette image de l'intérieur qu'est le temps. Le temps ne
retournepas sur lui-même,il est succession ad infinitum(§ 11,
1. 54-55), du fait que l'âme va de pair avec la temporalitécomme
le Nous avec l'éternitéet les contenus intelligiblesavec les conte-
nus sensibles. Ainsi Plotin précise-t-il : «(...) au lieu du mouve-
ment de l'intelligence,le mouvement d'une partie de l'âme, au
lieu de l'identité, de l'uniformité,de la permanence,le change-
ment et l'activité toujours différente, au lieu de l'indivisibilitéet
de l'unité, une image de l'unité,l'un qui est dans le continu(tò (¿y)
piivovèv t£>ocÙtco ... 8r¡évoçefôcoXov
tou évoçtò sv auvs^etasv) (ibid.,
1. 52-54).
C'est de cette façon que l'universsensibleimiterace tout com-
pact et infinidu monde intelligible,en aspirant à des acquisitions
toujoursnouvellesdans l'existence; son êtresera alors Vimitation de
Vêtreintelligible(xai yàp tò slvai outcotò èxetvoofjufAYJaeTai) (ibid.,
1. 58-59).
Nous voyonsdonc que l'image est, chez Plotin, ancréedans une
réalitémétaphysique; et que l'imitationrevêtbien un sens ontolo-
gique, dans la mesureoù elle ne s'oppose pas à l'éternitémais signi-
fie l'imitation.L'âme imitantl'intelligibleengendre,par cette imi-
tation même, l'image de l'unité éternelle qu'est la continuité
temporelle: le temps« possède la continuité de V "energeia"» (III, 7,
1.
12, 3). En se temporalisant, l'âme se rend semblable à l'intelli-
gence,qui n'est pas temporelle.Or, imiter,dans le vocabulaire plo-
tinien,consisteà produirequelque chose de différent, non un sub-
stitutdu modèle,mais un moyende penserà lui. Le tempsest donc
l'image de l'éternitépuisqu'il lui est semblable par la continuité
qu'il engendreà la place de cette mobilité propre à l'intelligible,
une éternité perdurant dans l'unité: «Tout est à la fois dans
l'unité» (§11, 1. 51).
Le temps introduitdans l'être l'inquiétude et le désir,l'activité
distantede son objet. Il est comme l'étoffede l'âme, et la nécessité
de son déroulementest celle-là même de notre existence: « Le
temps (n'est pas) en dehorsde l'âme, pas plus que l'éternité(n'est)
en dehors de l'être» (§ 11, 1. 59-60). Ce qui signifieque le temps
n'accompagnepas l'âme, qu'il ne lui est pas postérieur,mais qu'il se
manifesteen elle, qu'il est en elle et lui est uni comme l'éternitéà
l'être intelligible.L'âme se temporalised'abord, puis enfermele
sensible dans le temps. Plotin s'oppose ici au Timée, selon lequel

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116 Agnès Pigler

«le temps est né avec le ciel» (386). Contrele temps cosmologique


du Tintée,Plotin affirmeque l'âme, se temporalisant,actualise la
ressemblanceà l'éternité dans Valtérité.Cette ressemblancedans
PaltéritémaintientFengendrementdu temps dans le schéma pro-
cessionnel,et lui donne son statut ontologique,inexistantchez Pla-
ton. C'est bien le schéma processionnelqui permetà Plotin de reje-
ter la séparation dualiste des deux mondes, tout en gardant l'idée
d'un rapportd'altéritéentrele monde sensibleet temporel,qui est
celui de l'âme, et le monde intelligibleet éternel,qui est celui de
l'intelligence.
L'âme, dit Plotin, «en produisantle monde sensible à l'image
de l'intelligible[...], se rendit elle-mêmetemporelle» (§ 11, 1. 27-
30). Produirele sensibleéquivaut pour l'âme, nous l'avons vu, à se
rendre temporelle, car en s'avançant vers la multiplicité elle
devientelle-mêmemultiple,et le temps est véritablementl'élément
de dispersionde l'unité. Avec et dans le temps s'installe l'altérité,
tandis que l'unité résidedans l'éternité.
Nous pouvons à présentcomprendrepourquoi Plotin ne reprend
pas exactementla définitionplatoniciennedu temps; car la mobi-
lité est le proprede la vie, aussi bien de celle des intelligiblesque de
celle des êtressensibles.Mais la mobilitéengendréepar le temps est
différentede celle de l'éternité,la vie de l'âme étant «vie par
homonymie» eu égard à la vie parfaitede l'intelligible.Cependant,
l'éternitén'est pas exemptede mouvement,elle est « la vie de l'être
gravitant identiquementautour de l'Un (fj7iepitò ev ovtoç Çcotq
¿xtocutcoç) ». Le temps est la vie de l'âme dans le déploiement,
comme le montresuffisammentl'image biologique, ou vitale, qui
met l'accent sur la déperditiond'être due à la processionpar rap-
port au resserrementet à la concentrationde la vie dans l'intelli-
gible (cf. § 11, 1. 23-27).
Le fondementmétaphysiquedu temps dans l'éternitéa permis
à Plotin de maintenirune structureontologique du temps; alors
que, pour Platon, celui-ci s'inscritdans le schéma explicatifplus
vaste de la genèse de l'universsensible,nécessitantpar là même la
«métaphore artificialiste » (J. Moreau) du démiurge.De plus, la
mimèsisdont parle Plotin est essentielleet demeuredans l'ordrede
dérivationprocessionnelleà partir d'une vie premièreet parfaite.
Le temps comme vie de l'âme est Yenergeiamême de l'âme produi-
sant le sensible.En ce sens il est bien « image de l'éternité», mimè-
sis de cette vie intelligiblesimultanéeet éternelle.Le tempsse pré-
sente alors pour l'âme comme le seul moyen de se distinguerde
l'intelligibleoù «tout est à la fois dans l'unité», et de produire

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Plotin exégètede Platon ? 117

cette vie de succession,temporelleet sensible, dont la continuité


imite,tout en l'altérant,l'éternité.
Il ressort de cette analyse que la temporalisationde l'âme
exprime la nécessité de la procession afin que l'âme puisse se
connaîtreelle-mêmeet puisse produirele sensible.Cette double exi-
gence, gnoséologique et ontologique, signifiedu même coup la
nécessitédu rapport à l'intelligibleéternel,puisque, pour Plotin,
êtreet intelligencene fontqu'un, et ne fontqu'un avec la vie.

Agnès PlGLER.

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