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46 Histoire de la Tunisie \

46 Histoire de la Tunisie \ À LA DÉCOUVERTE DU MONDE NOIR : LE PERIPLE DE

À LA DÉCOUVERTE

DU MONDE NOIR :

LE PERIPLE DE

HANNON

En -540, après l'affaire d'Alalia, les dirigeants de Carthage, tenant compte de la concurrence en Méditerranée, décident d'étendre leur champ d'action au-delà des colonnes d'Hercule. Ils y sont encouragés par la disparition du royaume de Tarsis (Tarsessos, au sud de l'Espagne) qui aurait maîtrisé les circuits atlan- tiques. Deux expéditions sont confiées à deux grands capitaines : Hannon et Himilcon. Alors que Hannon va explorer la côte africaine au delà de Mogador, Himilcon remonte le long de la presqu'île ibérique et se dirige vers la Bretagne, les îles britanniques et, même dit-on, jusqu'aux Pays-Bas ! Mais c'est du périple de Hannon que nous avons la trace écrite, conservée dans une traduction grecque. Son périple occupe une place importante dans l'Histoire. C'est la première fois connue que des marins s'engagent, très loin, suivant les côtes occidentales du continent, dans cet Atlantique que les Arabes appelleront, plus tard, Mer des Ténèbres. Le périple ne manque pas de soulever des questions qui alimentent la controverse. Avec le souci compréhensible de ne pas donner des indications utiles aux concurrents, le rédacteur punique du compte-rendu, s'est évertué à rendre la vérification difficile. De nombreux savants se sont penchés sur la question. Les sceptiques ont mis

en doute la réalité du périple. Ce qui est certain c'est que les Phéniciens, puis

en doute la réalité du périple. Ce qui est certain c'est que les Phéniciens, puis leurs successeurs carthaginois connaissaient la route maritime atlantique jusqu'à leur propre établissement de Mogador. Sont-ils arrivés, comme le texte le laisse entendre jusqu'au golfe de Guinée ? En tout état de cause, l'auteur du compte- rendu décrit des côtes, des caps, des montagnes et un volcan qui ne portent évidemment pas leur nom d'au- jourd'hui, mais il s'agit bien des côtes de l'Afrique

Carte des explorations carthaginoises. (D'après Hédi Dridi, Carthage et le monde punique, Paris, Les Belles Lettres, 2006).

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occidentale jusqu'à l'embouchure du Niger et le mont Cameroun. Voici le texte, selon la traduction de François Decret :

« Les Carthaginois décidèrent qu'Hannon double-

rait les colonnes d'Hercule et fonderait des villes car- thaginoises. Il fit voile avec 60 navires à 50 rameurs, emmenant environ 30 000 hommes et femmes, des vivres et tout ce qu'il faut. Après avoir franchi les Colonnes d'Hercule et navigué deux jours au-delà, nous fondâmes une première ville qui reçut le nom de Thymiaterion : elle était entourée d'une grande plaine. Ensuite, nous dirigeant vers l'Occident, nous parvîn- mes au Soloeis, promontoire libyque couvert d'arbres ; ayant établi là un sanctuaire de Poséidon, nous reprî- mes la navigation dans la direction du soleil levant pendant une demi-journée, après laquelle nous arrivâ- mes à une lagune située non loin de la mer, couverte de roseaux abondants et élevés; des éléphants et d'au- tres animaux très nombreux y paissaient. Après avoir dépassé cette lagune et navigué pendant une journée, nous fondâmes sur la mer des colonies appelées le Mur Carrien, Gytté, Akra, Melitta et Arambys.

« Etant partis de là, nous arrivâmes au grand fleuve

Lixos, qui vient de la Libye. Sur ses rives, des noma- des, les Lixites ; faisaient paître des troupeaux. Nous restâmes quelque temps avec ces gens dont nous devînmes les amis. Au-dessus d'eux vivaient les Ethio- piens inhospitaliers habitant une terre pleine de bêtes féroces, traversée de grandes montagnes dont sort, dit- on, le Lixos. On dit aussi qu'autour de ces montagnes vivent des hommes d'un aspect particulier, les Troglodytes ; les Lixites prétendent qu'ils sont plus rapides à la course que des chevaux. Ayant pris des interprètes chez les Lixites, nous longeâmes le désert, dans la direction du midi, pendant deux jours, puis dans la direction du soleil levant pendant un jour. Alors nous trouvâmes, dans l'enfoncement d'un golfe, une petite île, ayant une circonférence de cinq stades;

nous l'appelâmes Cerné et nous

y laissâmes des colons. D'après

notre voyage, nous jugeâmes qu'elle était située à l'opposite de Carthage, car il fallait navi- guer autant pour aller de Car- thage aux Colonnes que pour aller des Colonnes à Cerné. « De là, passant par un grand fleuve, le Chrétès, nous arrivâ- mes à un lac qui renfermait trois îles plus grandes que Cerné. Partant de ces îles, nous fîmes un jour de navigation et arrivâ- mes au fond d'un lac que domi- naient de très grandes monta- gnes pleines d'hommes sauva-

ges, vêtus de peaux de bêtes, qui, nous lançant des pierres, nous empêchèrent de débarquer. De là, nous entrâmes dans un autre fleuve, grand et large, rempli de crocodiles et d'hippopotames. Puis nous rebroussâmes chemin

et retournâmes à Cerné.

Puis nous rebroussâmes chemin et retournâmes à Cerné. « Nous naviguâmes de là vers le midi,

« Nous naviguâmes de là vers le midi, pendant douze jours, en longeant la côte tout entière occupée par des Ethiopiens qui fuyaient à notre approche. Ils parlaient une langue incompréhensible, même pour les Lixites qui étaient avec nous. Le dernier jour nous abordâmes

à des montagnes élevées couvertes d'arbres dont les

bois étaient odoriférants et de diverses couleurs. Ayant contourné ces montagnes pendant deux jours, nous arrivâmes dans un golfe immense, de l'autre côté duquel il y avait une plaine; là, nous vîmes la nuit des feux s'élevant de tous côtés par intervalles avec plus ou moins d'intensité. Après avoir fait provision d'eau, nous continuâmes notre navigation le long de la terre

Première page du périple d'Hannon du codex grec (398) de la Bibliothèque Palatine de Heidelberg.

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pendant cinq jours, au bout desquels nous arrivâmes à un grand golfe que les interprètes nous dirent s'appe- ler la Corne d'Occident. Dans ce golfe se trouvait une grande île et, dans l'île, une lagune qui renfermait une autre île. Y étant descendus, nous ne vîmes, le jour, qu'une forêt; mais la nuit beaucoup de feux nous appa- rurent et nous entendîmes des sons de flûtes, un vacarme de cymbales et de tambourins et un très grand bruit. La peur nous prit et les devins nous ordonnèrent de quitter l'île. « Nous partîmes donc en hâte de ce lieu et nous lon- geâmes une contrée embrasée pleine de parfums; des ruisseaux de flammes en sortaient et venaient se jeter dans la mer. La terre était inaccessible à cause de la chaleur. Saisis de crainte, nous nous éloignâmes rapi- dement. Pendant quatre journées de navigation, nous vîmes, la nuit, la terre couverte de flammes; au milieu était un feu élevé, plus grand que les autres et qui paraissait toucher les astres. Mais, de jour, on recon- naissait que c'était une très grande montagne, appelée Char des Dieux. A partir de là, nous longeâmes, pen- dant trois jours, des flammes et nous arrivâmes au golfe nommé la Corne du Sud. Dans l'enfoncement était une île, semblable à la première, contenant un lac, à l'intérieur duquel il y avait une autre île pleine d'hommes sauvages. Les femmes étaient de beaucoup plus nombreuses. Elles avaient le corps velu et les interprètes les appelaient Gorilles. Nous poursuivîmes des mâles, sans pouvoir en prendre aucun, car ils étaient bons grimpeurs et se défendaient. Mais nous nous emparâmes de trois femmes. Mordant et égrati- gnant ceux qui les entraînaient, elles ne voulaient pas les suivre. Nous les tuâmes et nous enlevâmes leur peau, que nous apportâmes à Carthage. Car nous ne naviguâmes pas plus avant, faute de vivres. »

Carte des explorations carthaginoises. D.R. -540 : A la découverte du monde noir : le

Carte des explorations carthaginoises. D.R.

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