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LA GEOPOLITIQUE MONDIALE DE L’HEROINE ET SON IMPACT SUR LA

CONSOMMATION * [Résumé]

La géopolitique, avatar de la géographie, est généralement définie comme l’ensemble des luttes de
pouvoir autour de territoires, des richesses qu’ils recèlent et des hommes qui les produisent. Cette
définition s’applique particulièrement bien aux enjeux qui entourent la production et le trafic des
drogues1. On autre élément de la géopolitique des drogues résulte de la politique des grandes
puissances, relayées parfois par des organisations internationales, qui utilisent le thème de la
« guerre à la drogue » pour exercer des pressions sur des pays de production et de transit, ou
même intervenir directement sur leur territoire. La question posée par mon exposé est de savoir
dans quelle mesure les enjeux politiques internationaux ont un impact sur les phénomènes liés à
la consommation, particulièrement de la consommation d’héroïne, qui est à la hausse aux Etats-
Unis et au Canada. Pour traiter ce problème, il convient de l’envisager dans sa globalité, même si
par exemple les sources de l’héroïne consommées en Europe ne sont pas les mêmes que celles de
cette drogue consommée en Amérique.

Le marché mondial de l’héroïne


Selon le dernier rapport de l’Office contre la Drogue et le crime des Nations unies (UNODC)2,
au niveau mondial, les superficies de cultures illicites de pavot – illicites car il existe des cultures
licites qui permettent de fabriquer la morphine utilisée dans les hôpitaux – s’élevaient à 169 000
ha en 1963, ce qui représentait une réduction d’environ 10 % par rapport à l’année précédente.
Mais l’année 2004 devrait marquer une nouvelle hausse dans la mesure où la réduction qui s’est
produite en Birmanie3, le second producteur mondial, sera plus que compensée par la hausse de
la production attendue en Afghanistan, le premier producteur mondial.
En Amérique, on trouve également deux moyens producteurs, le Mexique et la Colombie, dont la
production annuelle est d’environ chacun 50 t d’opium, de quoi fabriquer 5 t d’héroïne, quasi
exclusivement destinée au marché nord-américain
Le rapport des Nations unies remarque que si durant toutes les années 1890, les saisies en
Amérique ont représenté environ 20 % des saisies européennes, cette tendance se modifie depuis
quelques années. En 2002, les saisies en Amérique représentent environ 30 % des saisies
européennes. Tout cela est cohérent avec ce que l’on peut observer au niveau de la
consommation qui est en très nette augmentation aux Etats-Unis et au Canada. Mais comme
vous êtes mieux informé que moi de cette réalité, je me consacrai au rappel de la situation qui
règne en Europe, tout en répétant qu’elle peut avoir une influence à terme sur celle qui règne
dans le Nouveau monde, parce qu’il existe des vases communicants au niveau de la production et
du commerce des drogues entre les différentes régions du monde.

La géopolitique de l’héroïne destinée à l’Europe


La situation des drogues tel que l’établit le rapport de l’Observatoire européen des drogues et des
toxicomanies (OEDT)4 dont le siège est à Lisbonne est la suivante : on note, à l’inverse de ce qui
se passe en Amérique du Nord, dans la plupart des pays, une stabilisation ou un recul de la
consommation d’héroïne et une augmentation de la consommation de cocaïne, en particulier

• Sociologue et journaliste. Co-fondateur et directeur de l’Observatoire géopolitique des


Drogues (1990-2000). Derniers ouvrages parus : [ed] Dictionnaire de géopolitique des drogues.
Bruxelles, De Boeck, 2002 et La géopolitique des drogues. Paris, PUF [Que sais-je ?], 2004
1 Alain Labrousse La géopolitique des drogues. Paris, PUF [Que sais-je ?], 2004, p.3-6.
2 « World Drug Report », vol 1 & 2, pp.59-79.
3 UNODC « Myanmar. Opium Survey 2004 », octobre 2004.
4 « Rapport Annuel 2003.État du phénomène des drogues dans l’Union européenne et en Norvège, 2003.
parmi les toxicomanes de rue qui la sniffe, la fume et l’injecte également. 90 % du marché de
l’héroïne a pour origine a seul pays, l’Afghanistan.
Alors que la production afghane ne représentait avant 1979 que de 100 à 200 t, elle a été
multipliée par dix en dix ans. Elle a encore doublé durant les conflits qui ont oppposé les
moudjahiddins entre eux, de 1989 à 1995 environ. Sous les taliban, après avoir représenté en
moyenne environ 3000 t chaque année, entre 1995 et 1998, a été de 4 500 t en 1999 et de 3 300 t
en 20005. Après l’interdiction efficace des taliban en 2000-2001, la production a repris à un niveau
très élevé : 3400 t en 2002 ; 3600 t en 2003 et, probablement, près de 5000 t en 2004.
On aurait pu s’attendre à ce que l’augmentation de la production d’opium en Afghanistan ait un
impact sur la consommation d’héroïne en Europe. Or cela n’a pas été le cas.

La géopolitique de l’héroïne de l’ Asie du Sud-Est


Jusqu’au début des années 1990, le marché de l’héroïne aux Etats-Unis constitué par quelque
300 000 consommateurs était à plus de 60 % alimenté par l’héroïne birmane. Dans les années
1990, parallèlement au recul de l’usage de la cocaïne on a assisté à l’accroissement de celui
d’héroïne tandis que la production du Mexique et surtout de Colombie, déplaçait l’héroïne
birmane qui ne représenterait plus que 2 % à 3 % sur le marché. Au Canada, du fait de l’existence
d’une importance diaspora asiatique, principalement chinoise, mais aussi vietnamienne, dans
l’Ouest du pays, la source asiatique semble avoir mieux résisté et des réseaux des triades
chinoises, qui s’intéressait également à d’autres drogues comme la cocaïne ou l’amphétamine, ont
été démantelés.
La production d’héroïne birmane est passée de 2500 t au milieu des années 1990 à environ 400 t
en 2004. Cette baisse est généralement attribuée au fait que les trafiquants birmans se sont mis à
produire des amphétamines pour le marché thaïlandais.

La géopolitique de l’héroïne en Amérique


L’information disponible sur les cultures illicites de pavot et la production d’héroïne latine est
beaucoup plus rare et imprécise sur la production d’héroïne en Amérique latine qu’elle ne l’est en
Asie. Les cartels mexicains, en particulier celui de Tijuana des frères Arellano Felix a commencé
par importer de l’héroïne de Hong Kong, entrant dans le pays par le port d’Ensenada pour être
réexporté par la route aux Etats-Unis. Parallèlement, la production locale de black tar et du
brown shugar ,se développait dans des zones montagneuses et isolées, situées principalement
dans les Etats de Guerrero, Michoacán, Durango, Sonora, Chihuaha et Sinaola6. Selon le
Département d’État américain, 20 000 h auraient été éradiqués en 2003, ce qui n’a pas empêché
les surfaces en production de passer de 2 700 h en 2002 à 4 800 en 20037.
En Colombie l’histoire du pavot est plus récente. Après des essais menés dans les années 1980
grâce à l’appui d’experts pakistanais et chinois, les narcos colombiens ont lancé la production en
1990 qui, dès l’année suivante s’est développé sur quelque 20 000 ha. Les lieux de production les
plus importants ont été les montagnes du département du Cauca, du Huila et du Tolima, chez des
cultivateurs appartenant aux minorités indiennes8. Ce résultat a pu être obtenu grâce aux prix très
élevés payés les premières années : jusqu’à 1500 dollars le kilo d’opium, alors que les paysans du
Pakistan ou de Birmanie n’en tirait alors que de 50 à 70 dollars. La guérilla des FARC, croyant
avoir trouvé là une mine d’or lança la culture sur ses propres terres, chose qu’elle n’avait jamais
fait dans le cas de la coca, tandis que l’Ejercito de Liberacion Nacional (ELN), qui ne s’était pas
impliqué jusque là dans la drogue, a commencé à prélever des impôts sur l’opium. Le
5 United Nations Office on Drugs and Crime (ODC) « The Opium Economy in Afghanistan. An International
Problem”, New York/Vienne, 2003.
6 Observatoire géopolitique des drogues (OGD) « La géopolitique mondiale des drogues 1995/1996, septembre

1997, pp. 242.


7 US Department of State « International Narcotics Control Strategy Report 2003 », marzs 2004.
8 Francisco Thoumi [ed] Drogas Ilívitas en Colombia. Su impacto económico, politico y social. Bogota, Ariel Ciencia Política,

1997.
gouvernement se livrant à d’importantes campagnes de fumigation, les dimensions des champs se
sont réduites, le pavot a été semé au milieu d’autres cultures et s’est dispersé dans tout le pays. En
2002, environ 5000 ha étaient en production.
La situation de la production d’héroïne dans ce pays comme je le disais, ne peut pas être séparée
de celle qui est menée, avec l’aide des Etats-Unis, contre celle de la coca. Au Mexique, la capacité
démontrée par les cartels n’est possible que parce qu’il jouissent de protections très étendues. Les
liens entre les cartels et le monde politique sont si forts au Mexique, que les présidents Ernesto
Zedillo et Vicente Fox n’ont apparemment pas pu le briser. La preuve en est que l’actuel
président du PRI, Roberto Madrazo, est un trafiquant notoire. Son principal bailleur de fonds est
un autre leader du PRI, Jorge Hank Rohn qui, selon la DEA elle-même est un trafiquant et un
blanchisseur lié au cartel de Arellano Felix et qui vient d’être élu maire de la ville frontière de
Tijuana. Les Etats-Unis, sans doute pour protéger leurs intérêts économiques et stratégiques dans
ce pays, ne se sont jamais attaqué à ce niveau de la corruption.
Pour envisager la géopolitique des drogues en Colombie il faut la rapporter à l’ensemble de la
situation dans les pays andins. La mise en place par les Américains d’un réseau de radar relié à
l’aviation de chasse péruvienne, a permis de couper les narcos colombiens de leur source
d’approvisionnement en matière première au Pérou et en Bolivie. Mais, ce que n’avaient pas
prévu les États-Unis, c’est que les trafiquants colombiens, privés de leurs sources
d’approvisionnement dans les pays voisins, développeraient chez eux les superficies de cocaïers
qui sont ainsi passées de 40 000 hectares en 1995 à près de 170 000 ha en 2001. La réduction de
la production obtenue en Bolivie et au Pérou a été ainsi plus que compensée par son
accroissement en Colombie. Plus grave, cet accroissement des superficies a provoqué celui des
guérillas et des paramilitaires qui financent leur équipement et leur contrôle territorial grâce aux
ressources tirées de la drogue9. Cette situation a amené les Etats-Unis, dans le cadre du Plan
Colombie, un dispositif essentiellement répressif et militaire, à financer d’intenses campagnes de
fumigations en Colombie qui, au prix de graves dommages causées à l’environnement et à la
santé humaine, ont obtenu une réduction des cultures en 2002 et 2004, qui sont redescendues à
moins de 100 000 ha.
En réalité la lutte contre la drogue sert de prétexte à la défense d’autres intérêts des Etats-Unis :
contrôle territorial après la perte de leurs bases au Panama en 2000, production de pétrole et
perspective d’un nouveau canal qui passerait par la Colombie, sans oublier l’eau et la bio-diversité.

9Alain Labrousse « Le rôle de la drogue dans l’extension territoriale des FARC-EP (1978-2002) in « Géopolitique des
drogues illicites », N°112, 1er trimestre 2004, pp.27-49.

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