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L’Herne

Cahier dirigé par Maria Pia De Paulis

Curzio Malaparte
CONTRIBUTEURS : Georges Valois La Marche sur Rome. Grandeur et
Frédéric Vitoux décadence des héros
C. B. Elio Vittorini Portrait historique Mussolini

Malaparte
Karim Basbous Mussolini se proclame intégraliste
Jean-Richard Bloch Lettre ouverte à Mussolini
LETTRES DE
Janine Bouissounouse
CURZIO MALAPARTE À : Mussolini : un « regard mort »
Giovanni Calendoli
Le sang ouvrier
Dr Clément Camus
François-Régis Bastide Le vent des Toscans
Carlo Coccioli
Juliette Bertrand Odeur de chiffons
Etta Comito
Benjamin Crémieux Pierre Bessan-Massenet Le caractère des Italiens
Alain Cuny Borelli À la limite extrême de l’humanité au cœur
Gabriele D’Annunzio Blaise Cendrars du continent électrique
Francesco D’Antonio Benjamin Crémieux L’Afrique n’est pas noire
Alceste De Ambris Pierre Fresnay La terre des hommes rouges
René De Ceccatty Bernard Grasset Aux frontières de la tradition blanche
Maria Pia De Paulis Jean Guéhenno La nuit de Bahar Dar
Dominique Fernandez Daniel Halévy Ballade des Français et des femmes de
Max-Pol Fouchet Jean Curzio Laleure France
Annita Garibaldi Jallet Pierre Laleure Portrait de l’auteur par lui-même
Jean Antoine Gili Roland Laudenbach Europe, patrie de l’homme
Gianni Grana Orfeo Tamburi
Prison gratuite
Raymond Guérin René Tavernier
La littérature comme vie
Enzo Laforgia Guy Tosi
Roland Laudenbach Lettre à Quasimodo
Roger Vailland
Luigi Martellini Vérité sur le cinéma
Emmanuel Mattiato Panoramique du paysage d’ouverture
TEXTES DE CURZIO
Maurice Nadeau Les femmes de Malaparte n’ont pas perdu
MALAPARTE :
Jean Nimis la guerre
Andrea Orsucci « Capo Malaparte »
Autobiographie
Giuseppe Pardini
Pourquoi je ne suis pas un
François Ricard TEXTES INÉDITS DE
belliciste
Olivier Rolin CURZIO MALAPARTE :
René Rousseau Les volontaires de Prato nous
Laurent Scotto d’Ardino écrivent depuis le front
Toulouse-Lautrec 1918 Autoportrait
Emilio Springolo
Les Métamorphoses
Orfeo Tamburi Cabaret d’Éperney
Lettre imaginaire à Winston Churchill
René Tavernier Les morts de Bligny jouent aux
La Nature et l’Italie
Frédéric-Jacques Temple cartes
Conférence à l’École de la Paix
Jean-Claude Thiriet Manifestation d’Anciens Portrait de l’écrivain italien
Combattants du 1er mai 1919

L’Herne
Albert Thomas L’heure de l’amour
Giuseppe Ungaretti Lettre à un océanique suisse Caneluna
Roger Vailland « Ma » Grande Guerre : La mort La plus jolie page de ma vie : ma guerre
de Nazzareno Jacoboni en France

33 €
Couverture :

123
L’Herne

Les Cahiers de l’Herne


paraissent sous la direction de
Laurence Tâcu
Curzio Malaparte

Ce Cahier a été dirigé par


Maria Pia De Paulis
Chaleureux remerciements à Alessia et Niccolò Rositani Suckert
pour leur précieuse aide et pour
les nombreux textes de Malaparte inédits en français
et, pour une bonne part, complètement inédits.

Pour tous les textes de Curzio Malaparte : © Eredi Curzio Malaparte, Italy.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions de L’Herne, 2018


22, rue Mazarine 75006 Paris
lherne@lherne.com
www.lherne.com
Sommaire

11 Maria Pia De Paulis


Avant-propos – Perspectives d’une mosaïque

I – Une traversée de l’Histoire


La naissance d’un patriote garibaldien francophile
19 Annita Garibaldi Jallet et Jean-Claude Thiriet
1914, au nom de Garibaldi, des Chemises rouges sous la vareuse de la Légion
21 Curzio Malaparte
Pourquoi je ne suis pas belliciste
22 Curzio Malaparte
La plus jolie page de ma vie : ma guerre en France

La Grande Guerre, entre la France et l’Italie


24 Curzio Malaparte
Les volontaires de Prato nous écrivent du front
26 Curzio Malaparte
Poèmes sur la Grande Guerre
32 Curzio Malaparte
Lettres à sa famille
35 Curzio Malaparte
Manifestation d’Anciens Combattants du 1er mai 1919
36 Curzio Malaparte
Lettre à un océanique suisse
39 Luigi Martellini
Les deux Italies : la vérité, le mensonge
45 Curzio Malaparte
« Ma » Grande Guerre : la mort de Nazzareno Jacoboni

Malaparte et le fascisme
50 Curzio Malaparte
La Marche sur Rome. Grandeur et décadence des héros
53 Curzio Malaparte
Portrait historique de Mussolini
56 Curzio Malaparte
Mussolini se proclame intégraliste. Mais quand appliquera-t-on le fascisme intégral ?
59 Curzio Malaparte
Lettre ouverte à Mussolini
61 Benjamin Crémieux
Avant-propos à L’Italie contre l’Europe
64 Giuseppe Pardini
Le Muss[olini] de Curzio Malaparte
70 Curzio Malaparte
Lettre imaginaire à Winston Churchill
72 Curzio Malaparte
Mussolini : un « regard mort »

La narration de témoignage : les choix de la maturité


73 Gianni Grana
Malaparte, écrivain européen et témoin de l’Europe
76 Curzio Malaparte
Le sang ouvrier. Devant Leningrad
79 François Ricard
Trois erreurs à propos de Malaparte
84 Curzio Malparte
Le vent des Toscans
87 Curzio Malaparte
Les métamorphoses
91 Maria Pia De Paulis
La Grande Guerre… pour en finir

II – Malaparte, un Européen contrasté


La Toscane, l’Italie au cœur de l’Europe
95 Andrea Orsucci
L’obscurité du monde chtonien : Malaparte et les équivoques de l’humanisme
101 Curzio Malaparte
Odeur de chiffons
104 Gabriele D’Annunzio
Lettre
105 Curzio Malaparte
La nature et l’Italie
107 Curzio Malaparte
Le caractère des Italiens
109 Curzio Malaparte
À la limite extrême de l’humanité au cœur du continent électrique
L’Italie en Afrique : la quête d’une identité
113 Enzo R. Laforgia
Le voyage en Éthiopie de 1939
119 Curzio Malaparte
L’Afrique n’est pas noire
122 Curzio Malaparte et Aldo Borelli
Lettres
125 Enzo R. Laforgia
L'altérité africaine
126 Curzio Malaparte
La terre des hommes rouges
127 Curzio Malaparte
Aux frontières de la tradition blanche
129 Curzio Malaparte
La nuit de Bahar Dar

La France, pays d’adoption


131 Jean-Claude Thiriet
Un Italien à Paris : heurs, heurts et malheurs

Années 1920

136 Albert Thomas, Alceste De Ambris


Lettres à Erich Suckert
139 Curzio Malaparte
Ballade des Français et des dames de France

Années 1930

141 Bernard Grasset, Curzio Malaparte et Juliette Bertrand


Lettres
144 Georges Valois
Technique du coup d’État
147 Jean-Richard Bloch
La Technique du coup d’État ou « nommer les choses »
149 Emmanuel Mattiato
Guerre, Europe, révolution, un discours inédit de Malaparte
154 Curzio Malaparte
Conférence à l’École de la Paix
156 Curzio Malaparte
Lettres à Daniel Halévy et à Pierre Bessand-Massenet
159 Curzio Malaparte
Les années du « confino » : lettres aux amis français
169 Càndido (Curzio Malaparte)
Crise du roman français
Années 1940-1950. La réception de Kaputt 

172 Curzio Malaparte


Lettre à Daniel Halévy
174 Maurice Nadeau
Kaputt
176 René Tavernier
La voix de Malaparte
178 Juliette Bertrand
Lettre
180 Henry Müller
Lettre
181 Curzio Malaparte
Lettre à Guy Tosi
182 Janine Bouissounouse
Que pensez-vous de Kaputt ?

Le dernier Malaparte en France

184 Curzio Malaparte


Europe, patrie de l’homme

186 Correspondance avec des amis

200 Max-Pol Fouchet


Un huissier de l'apocalypse

III – Malaparte vu par lui-même et par ses contemporains



205 Curzio Malaparte
Autobiographie
207 Curzio Malaparte
Portrait de l’auteur par lui-même
209 Dominique Fernandez
Malaparte, le visionnaire qui nous manque
211 Raymond Guérin
Curzio le Magnifique
214 Frédéric-Jacques Temple
Malaparte, l’homme qui « portait des masques pour cacher son désespoir »
216 Curzio Malaparte
Autoportrait
218 Roger Vailland
Lettre
219 Curzio Malaparte
Lettre à Roger Vailland
220 René de Ceccatty
Une amitié insolite : Malaparte vu par Moravia
225 Frédéric Vitoux
Malaparte, le détesté
226 Giuseppe Ungaretti
Malaparte malade, lettre à Jean Paulhan
227 Carlo Coccioli
In memoriam d’un sacré Toscan
230 Dr Clément Camus
Lettre à Pierre Laleure

IV – De la réflexion sur la littérature…


235 Maria Pia De Paulis
Malaparte et la littérature : de la théorie à la praxis
241 Curzio Malaparte
Prison gratuite
242 Curzio Malaparte
La littérature comme vie
244 Curzio Malaparte
Lettre à Salvatore Quasimodo
245 Curzio Malaparte
Portrait de l'écrivain italien

V – … à une écriture visionnaire et baroque


249 Elio Vittorini
Sang
250 Jean Nimis
L’image dans les récits de Malaparte : l’œil et l’esprit
255 Olivier Rolin
Préface à La Peau
259 Curzio Malaparte
L'heure de l'amour
261 Curzio Malaparte
Chien-lune

VI – Les arts du spectacle : cinéma et théâtre


265 Curzio Malaparte
Vérité sur le cinéma
267 Curzio Malaparte
Le Christ interdit
Panoramique du paysage d’ouverture ; Voix off
269 Curzio Malaparte
Lettre à Pierre Fresnay
274 Orfeo Tamburi
Souvenir du Christ interdit
277 Curzio Malaparte
Lettres à Orfeo Tamburi
279 Alain Cuny
Lettre
280 René Rousseau
Au Festival de Cannes Le Christ interdit
281 Curzio Malaparte
Le Christ interdit – Entretien avec C. B.
283 Éric Neuhoff
L'écran total
284 Jean A. Gili
L’expérience fulgurante du cinéma : Le Christ interdit
290 Laurent Scotto d’Ardino
Le réalisme cinématographique maniériste de Curzio Malaparte
295 Curzio Malaparte
Les femmes de Malaparte n’ont pas perdu la guerre
296 Francesco D’Antonio
Le théâtre de Curzio Malaparte : un parcours entre France et Italie
302 Roland Laudenbach et Curzio Malaparte
Lettres
304 Emilio Springolo
Le Proust de Malaparte scandalise Paris
306 Giovanni Calendoli
Les femmes ont perdu la guerre !

VII – Une maison comme une œuvre d’art


311 Curzio Malaparte
« Capo Malaparte »
313 Curzio Malaparte
Lettre à Orfeo Tamburi
314 Etta Comito
Cocktail à la maison « comme lui »
318 Orfeo Tamburi
« Casa come me » : une espèce de radeau
319 Raymond Guérin
Casa « come me »
321 Karim Basbous
L’affront

329 Repères biobibliographiques

332 Contributeurs
Avant-propos.
Perspectives d’une mosaïque

Maria Pia De Paulis

Je me sens plus près de Chateaubriand que de n’importe quel autre écrivain moderne. La ligne même
de sa vie ressemble à la mienne. Je retrouve dans l’imagination de Chateaubriand, dans son ironie, dans
son romanesque, dans son sentiment de la nature, dans son libre goût des hommes, dans son goût de
l’histoire, dans son penchant à participer personnellement aux événements de l’histoire, à se mêler inti-
mement aux faits de son temps, je retrouve mes goûts, mes esprits, mes penchants. Sa haute mélancolie
[…] m’est familière. Et aussi son goût de ne raconter, dans tout ce qu’il écrit jusque dans ses romans, que
sa vie et ses propres faits : tout me rapproche de Chateaubriand. […] Même l’attitude de Chateaubriand
envers Napoléon, ce Mussolini non pas de son temps, mais de sa vie, n’est pas sans ressembler d’une
manière frappante à mon attitude envers Mussolini. […] Enfin, sans vouloir trop me rapprocher de
Chateaubriand, car j’ai tout de même une conscience ironique de mes limites, j’ose affirmer avec un peu
de vérité, à mon avis, qu’il y a dans Chateaubriand quelque chose, dans sa vie, dans son style, dans ses
attitudes envers les hommes, les événements, l’histoire de son temps, et la profonde transformation de la
société de son temps, si semblable à la nôtre, quelque chose en quoi je reconnais ma vie, mes sentiments,
mes attitudes, en quoi, tout court, je me reconnais.
Curzio Malaparte, Journal d’un étranger à Paris

La lecture d’un auteur d’une autre époque, Chateaubriand, renvoie à Malaparte (Prato, 1898 –
Rome, 1957) un portrait composite de lui-même en artiste et en homme de son temps. Le va-et-vient
entre un modèle et sa cible héritière, l’un créant l’autre dans un besoin de (re)connaissance fondatrice,
atteste la tendance originelle de Malaparte à se penser en être de littérature, le Kurt Erich Suckert sublimé
en « Malaparte » à la fois personnage de son œuvre et épine critique dans le flanc des systèmes et des
pouvoirs en place. Il laisse aussi se profiler un Malaparte fruit d’une « autogenèse littéraire » en dialogue
constant avec un univers culturel mis en scène dans toute son écriture. La perpétuelle confusion entre
l’homme, l’écrivain et son personnage1 façonne le portrait tourbillonnant d’un esprit à l’écoute des solli-
citations contradictoires de son temps et héritier d’une riche tradition culturelle et artistique européenne.
Se mêlent dans cet autoportrait les aspects plus proprement textuels et stylistiques, marque de
fabrique de l’écriture et de l’imaginaire malapartiens, un ton dual – entre ironie et mélancolie, grotesque
et tragique, cruauté et pitié –, un goût, voire une vénération pour la Nature léopardienne. Celle-ci est
tantôt spectacle époustouflant, tantôt Marâtre indifférente aux souffrances de l’humain, toujours divine
dans sa force déchaînée.
S’entrevoient aussi dans cet autoportrait les passions d’une personnalité volontairement au cœur de
l’Histoire. Malaparte est acteur de deux guerres, penseur politique, agitateur d’idées, auteur de proposi-
tions alternatives (pourtant le plus souvent ancrées dans la tradition nationale) pour la société italienne en
devenir, interlocuteur critique des élites politico-culturelles. Présent dans la Cité et intimement mêlé aux
événements collectifs, il indique la voie à suivre, tantôt en accord, tantôt en rupture avec les tendances
dominantes. Il est le thermomètre d’un demi-siècle déchiré par les guerres et les totalitarismes. Mussolini
est alors son double et son ennemi, problématique, spéculaire, intime. Trop de ressemblances fantasmées,
trop de projections idéologiques se soldent par une distance critique, sévère quant au message politique,

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empreinte de pitié lors du face-à-face de l’homme avec le cadavre du Duce. Aucune allusion au fascisme,
seul un rapport entre deux protagonistes de l’Histoire.
S’imposent enfin dans l’autoportrait l’urgence et la conviction de redonner à la parole littéraire sa
fonction de décryptage des faits historiques et de témoignage d’une grande tradition. Par la médiation
d’un Je-auteur – filtre de culture, de réflexion et de narration –, la création artistique ne vise que l’être
humain, en qui se condensent la richesse et la variété des contradictions des habitants fictionnels et histo-
riques de ses écrits. L’être humain sur lequel convergent la pitié, la colère, le ressentiment de l’écrivain.
Maître de l’organisation textuelle, ce dernier reconfigure en un arrangement savant, parfois hallucinatoire
et macabre, l’informe du réel dramatique des guerres. Par la disposition et les potentialités des éléments
textuels, la réalité fragmentaire prend la consistance d’une vérité autre, celle de l’art. C’est entre la réalité
de l’Histoire et la vérité de son œuvre que se résout l’aporie de l’invention malapartienne, trop souvent
entachée de l’accusation de mystification, d’exagération et de mensonge. C’est dans cet entre-deux de la
formalisation textuelle que s’épanouissent la personnalité plurielle de l’auteur et son ars narrandi.
En effet, Malaparte a expérimenté de multiples sujets et formes d’écriture, allant du système verbal
romanesque et poétique à l’invective politico-journalistique et aux essais historiques ; du texte à déclamer
sur scène à la création sonore, visuelle et picturale du cinéma, à la photographie ; de la nouvelle ciselée et
intimiste aux fictions-témoignages animés par un souffle épique et une réflexion politico-philosophique ;
des correspondances de guerre aux articles au vitriol sur la société d’après-guerre ; des récits de voyage aux
découvertes des spécificités culturelles de l’Autre saisi dans sa plus profonde caractérisation. S’y ajoutent
enfin les innombrables correspondances entretenues avec ses amis intellectuels de toute l’Europe, les
écrits sur la littérature et sur le rôle de l’écrivain dans la société, les conférences prononcées. Et d’autres
genres qui attendent d’être découverts et appréciés. Très nombreuses, et souvent en contradiction entre
elles, sont aussi les références sur lesquelles Malaparte a bâti sa culture : de la littérature à la pensée poli-
tique et historique, de la philosophie aux arts plastiques.
À l’intérieur de chaque système, Malaparte a rénové les formes de la tradition, exploré les virtualités
des écritures de la modernité – autobiographiques et autofictionnelles –, en réinventant les hybridismes
de l’écriture imaginaire par la forte empreinte littéraire (au sens du dialogue constant avec ses maîtres de la
tradition) et surtout réflexive confiée à la posture morale du Je-écrivain-personnage. Un Malaparte total,
cohérent, et, dans le même temps, éparpillé à cause d’un investissement à la fois viscéral et lucide dans
les défis de son temps, dont il voulait être la conscience vivante, parfois contradictoire. Une météorite
chatoyante, dérangeant l’univers culturel italien de la première moitié du xxe siècle, qui a eu du mal à
l’enfermer dans les balises de l’époque. Les écrits parus jusqu’en 1957, auxquels s’ajoutent ceux publiés par
sa sœur Edda Ronchi Suckert dans les douze volumes d’archives dans les années 1990, induisent une sensa-
tion de trop-plein, de présence débordante engendrée par la polyvalence de l’homme et de son œuvre. Il en
résulte un sentiment d’improvisation dilettante, de provocation gratuite, de dissémination égotique qu’il
est temps d’interpréter à l’aune d’un regard total porté sur la réalité italienne et européenne. Un regard vécu
de l’intérieur de sa propre expérience d’acteur-observateur, témoin des hauts faits de l’histoire de l’Europe
déchirée par deux guerres. L’accusation de « snobisme caméléontesque » (Antonio Gramsci) pourrait alors
se muer en appréciation des virtuosités de Malaparte, en conscience de la démultiplication de soi face aux
inputs lancés par les bouleversements traumatiques du demi-siècle qu’il lui a été donné de vivre.
Dans le sillage d’une maison d’édition sensible aux lectures alternatives des aspects dissimulés,
intimes et problématiques d’un auteur, ce Cahier de l’Herne accueille un écrivain italien objet jusqu’à ce
jour de véhémentes prises de position et d’ostracisme en Italie et ailleurs, de clivages exégétiques qui ont
cristallisé la réception de son œuvre. Malaparte incarne à la perfection la métaphore vivante de l’hydre
de Lerne aux multiples visages sans cesse renaissants qui, dans une coexistence oxymorique, abrite les
aspects inconciliables d’un être. Le projet est ici de soustraire Malaparte aux a priori d’une tradition
critique et politique qui l’a figé dans la légende de l’opportuniste arriviste pour le laisser se dire au lecteur
d’aujourd’hui avec ses propres mots, avec son œuvre ; dans une mise à nu qui est une invitation à le lire
autrement afin que le lecteur puisse enclencher en toute liberté d’esprit son appropriation d’une œuvre
trop brûlante encore en Italie et guère consensuelle quant à l’appréhension de la personnalité de son
auteur. Sa présence jugée excessive pourrait faire surgir un Malaparte à contre-jour, réservé et solitaire
même lorsqu’il attire sur lui les projecteurs de l’actualité ou qu’il exerce son art de séducteur auprès de la

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gent féminine. Un Malaparte isolé durant son exil politique (« confino ») aux îles Lipari, ou retiré, quand
il l’a pu, dans ses demeures-œuvres d’art, espaces de réflexion et de création qu’ont été la Villa Hildebrand
de Forte dei Marmi et la « Casa come me » de Capri.
Quels aspects donner à lire, qui soient représentatifs du Malaparte polygraphe et permettent dans
le même temps d’entrer dans les recoins secrets, parfois méconnus de sa personne et de son univers
imaginaire ? C’est une mosaïque brisée mais emblématique de son monde que l’on entend recréer dans ce
Cahier, à l’image des directions multiples empruntées par sa plume. Tenant compte de la variété des sujets
abordés, des formes mises en œuvre, des styles et des tons chaque fois différents, on a voulu ébaucher des
trajectoires, tendre des passerelles de sens transversaux – thématiques et non chronologiques –, construire
une parabole au sens d’une aventure humaine et intellectuelle éclatée et pourtant cohérente. On a tenu
à faire apparaître la forte littérarité d’un artiste dont l’inscription dans la réalité de son temps se double
d’une constante récréation imaginaire, filtrée par la mémoire des chefs-d’œuvre d’antan qui ennoblissent
la matière traitée. On a voulu aussi privilégier la mise en dialogue des mots de Malaparte avec les percep-
tions de l’homme et de son œuvre offertes par ses contemporains et par les chercheurs franco-italiens
d’aujourd’hui. Car grande a été la place faite à la France, pays d’adoption et d’amour pour ce Malaparte
francophile depuis sa jeunesse2, épris de liberté et redevable des enseignements de la France3, bien que
sans cesse renvoyé à son statut d’étranger4. Enfin, on a choisi de mettre en relief la double essence toscane
et italienne, méditerranéenne et européenne, nationale et cosmopolite d’un homme-écrivain devançant
toujours les grands bouleversements du continent, ouvert à la culture d’autres contrées, sollicitant sans
cesse le dialogue, l’échange avec ses interlocuteurs intellectuels ou politiques. Pour ce faire, les pages
les plus connues et émouvantes alternent avec de précieux inédits, textes prononcés devant un public,
passages laissés à l’état de brouillon, cris du cœur inachevés, lettres restées dans les tiroirs des destinataires
qui donnent à découvrir un Malaparte intime, tendre et attentif aux autres. On a imaginé des titres à ces
textes lorsqu’ils faisaient défaut. Qu’il nous soit permis de présenter les six domaines choisis.
Première section : Une traversée de l’Histoire. L’Histoire comme temps présent. Dans le Journal
d’un étranger à Paris, Malaparte définit le temps présent, Le Das Da kafkaïen : « Das Da, ce n’est pas la
réalité en tant que contraire du rêve, car on ne peut pas affirmer, ni nier, que la réalité soit le contraire
du rêve, Das Da, c’est le sens du moment présent, de la réalité en tant que temps, que « maintenant »
que « moment ». Das Da, c’est le sens de l’événement, en peu de mots, c’est le sens de l’histoire »5. Jeune
patriote garibaldien, Kurt Erich Suckert choisit d’aller défendre sa seconde patrie, la France, lors du
premier conflit mondial. Le souvenir obsédant de cette expérience le poursuivra (« Toujours la France de
1914 qui me hante, qui est la mienne »6) jusque dans les scènes les plus horribles dont l’arrangement a
posteriori sublime la réalité des faits dans les pages les plus touchantes de son œuvre. Traumatisme infini,
la Grande Guerre est présente dans les textes du jeune Suckert encore inconnu, dans sa poésie, revit dans
ses souvenirs, ses nouvelles, les introductions aux œuvres des dernières années qui semblent très éloignées
de cette expérience fondatrice. Pourtant le traumatisme de la Grande Guerre resurgit sans cesse, amer,
et trouve sa résilience dans l’expression littéraire de Malaparte, accompagnant sa réflexion et son action
sur l’Histoire ; d’où le choix d’antéposer parfois des écrits, des passages autobiographiques postérieurs à
d’autres, disposés, eux, selon un ordre chronologique. Ce brouillage temporel fait ressortir la cohérence
de l’écriture malapartienne et l’obsession du regard rétrospectif sur son passé.
La guerre génère aussi le fascisme, mouvement révolutionnaire dont Malaparte a voulu se présenter
en héraut, qui puise ses origines dans le premier conflit du xxe siècle, à la fois ancré dans la tradition et
visant la construction d’un avenir autre pour l’Italie. Dans ce Cahier, peu de textes théoriques et poli-
tiques, mais des pages dans lesquelles Malaparte se mesure à l’homme fort de l’époque : le Mussolini « de
sa vie », comme il l’a dit de Napoléon pour Chateaubriand, ce Mussolini double ironique de lui-même
qui, par-delà toute séparation et (non)-dépassement problématique du fascisme, l’accompagne, comme
la hantise de la Grande Guerre, jusqu’à son lit de mort. Entre les invitations de Piero Gobetti, victime
des matraques fascistes, à se méfier de Mussolini et les pages dans lesquelles ce dernier montre l’envers
grotesque de sa prétentieuse corpulence, se niche la pitié d’un Malaparte ému par le « regard mort » du
Duce à la morgue de Milan en 1945. Toute la contradiction est là, dans ce regret humain.
Il y a enfin l’histoire des années 1940, vécue en qualité de correspondant de guerre mais aussi d’écri-
vain protégeant son espace de liberté créatrice. Malaparte réfléchit en essayiste mais écrit aussi à vif, par

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fiction interposée, sur la folie meurtrière des hommes, sur les paysages nordiques, sur les fleuves et les lacs
qui figent dans leur courant transparent les silhouettes des morts. L’Histoire devient littérature.
Deuxième section : Malaparte, un Européen contrasté. Né au seuil de deux cultures, de deux héritages,
voyageur en Europe, en Afrique, en Amérique latine et dans d’autres pays du monde, Malaparte porte en
lui l’éclatement identitaire, l’ouverture aux possibles et aux appartenances multiples. Néanmoins, dans
son projet de s’ancrer dans un berceau anthropologiquement fondateur, il ramène sans cesse toutes les
perspectives à une toscanité et à une italianité compensatoires. Comme s’il voulait corriger un défaut (la
germanité paternelle), combler un manque originel et le conjurer par contraste. Maledetti toscani (1956)
sera le testament culturel de Malaparte. C’est cette dynamique éloquente entre la dissémination géogra-
phique et littéraire et le nòstos le ramenant à sa source identitaire que l’on a voulu mettre à l’épreuve de
ses textes. Que ce soit sur le plan politique ou culturel, Malaparte regarde le monde à l’aune du baroque
italien, mieux, de l’essence chtonienne, mystérieuse, anticartésienne, des zones obscures (la nature, la
mort) de la terre italienne. Le Toscan aiguise son regard critique sur les façades lisses de la pensée et des
caractères de tel ou tel peuple, notamment le peuple français, cible privilégiée de son amour-haine.
En revanche, Malaparte se laisse happer par le chatoiement hallucinatoire des paysages et des
hommes d’Afrique, lors de son voyage en Éthiopie en 1939. Mais là aussi l’étrange, le surréel dévoilent sa
propre nature de Toscan en quête d’identité. C’est de ce chassé-croisé de regards portés par Malaparte sur
autrui et sur lui-même par les autres que se construit la mosaïque de cet être en fuite perpétuelle, en réalité
à la recherche d’un centre. Les paysages et les hommes sont le miroir dans lequel prend forme son image
kaléidoscopique. Une place d’honneur a été faite ainsi aux rapports de Malaparte avec la France, avec ses
amis, les intellectuels qui l’ont tantôt accompagné dans les moments graves, tantôt banni et calomnié.
C’est alors le Malaparte épistolier qui défend son œuvre publiée en France, lance des appels au secours
aux amis de tout bord, tente de s’affirmer dans le monde culturel parisien souvent hostile par-delà l’amitié
inconditionnelle de quelques-uns, et est renvoyé à son italianité, à sa solitude. C’est l’occasion de mesurer
la faiblesse d’un homme en quête d’affection et de reconnaissance. Des lettres inédites nous font entrer
dans le laboratoire de son écriture intime ou du ressenti de tel ou tel interlocuteur lors de la réception de
ses œuvres dans l’Hexagone.
Troisième section : Malaparte vu par lui-même et par ses contemporains. « Il y a un désir évident
de m’entendre dire ce que je suis. Je ne le dirai pas. Cela n’en vaut pas la peine. Qu’ils pensent ce qu’ils
veulent de moi, ils n’en penseront pas ce qu’ils devraient en penser », lit-on dans le Journal d’un étranger à
Paris7, le seul texte théorico-poétique que l’on s’accorde à citer ici. Malaparte a tout dit dans cet autopor-
trait-testament : il y revendique notamment son droit à la liberté de pensée et d’expression. L’insaisissable
est alors l’essence même de sa nature réservée, défendue par-delà la surexposition médiatique, dirait-on
aujourd’hui. Aussi, la perception que ses contemporains ont eue de Malaparte et de son œuvre frôle les
extrêmes – de la condamnation de ses fréquentations politiques ou de ses idées à l’admiration pour son
écriture – et demeure contrastée jusqu’au moment de sa mort, occasion de souvenirs ou de mises au point
tantôt railleuses, tantôt empreintes de pitié et de tendresse.
Quatrième section : De la réflexion sur la littérature… à une écriture visionnaire et baroque. Depuis le
manifeste et les théories de l’Oceanismo (qui préparent la vision universaliste, révolutionnaire de La rivolta
dei santi maledetti), les essais sur la littérature italienne et européenne publiés dans la revue 900 et dans La
Fiera Letteraria dans les années 1920, les articles parus dans les revues littéraires parisiennes (Les Nouvelles
Littéraires, entre autres) ou les multiples elzévirs dans les revues et quotidiens italiens (La Stampa, Il
Corriere della Sera, La Lettura, Omnibus), les éditoriaux publiés dans sa revue Prospettive dans les années
1930-1940, Malaparte n’a eu de cesse d’accompagner la pratique de son écriture d’une réflexion sur les
formes et les enjeux de la littérature ; dans un constant aller-retour entre la théorie et la praxis, la pensée et
l’expérience de l’humain. L’écrivain-poète se double de l’organisateur culturel, du portraitiste à la plume
acérée, de l’éreinteur de tel ou tel intellectuel, notamment français, de l’animateur de débats qui modé-
lisent, aussi bien en Italie qu’en France, la société en lui fournissant des repères conceptuels. Passé par la
pratique d’un langage ciselé dans les années 1930, Malaparte, homme de et dans l’Histoire, prône dans
les dernières décennies de son existence une littérature-vie, dont l’engagement po-éthique vise la défense
de la liberté de l’écrivain et la restitution d’un sens civique à l’acte d’écrire. Cet aspect ébauché dans cette
section trouve son pendant dans un art de la narration dont la dimension métaphorique et allégorique lui

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permet de dévoiler sous les masques sociaux les monstres et les pulsions souterraines de l’homme, toutes
portant à l’extrême de l’horreur, la cruauté8.
Ce Cahier se referme sur deux sections – Les arts du spectacle : cinéma et théâtre et Une maison œuvre
d’art – qui font découvrir d’autres arts pratiqués par Malaparte et ses qualités de concepteur d’un joyau
d’architecture entre ciel et terre, la « Casa come me », à Capri. Cette échappée vers d’autres contrées
de l’imaginaire, confiée à la plume de Malaparte mais aussi à ses contemporains et à des lecteurs d’au-
jourd’hui, montre d’autres facettes d’un homme aux savoirs diversifiés, qui soulignent une fois de plus
sa nature insaisissable, rebelle à toute réduction à un modèle univoque. Là aussi Malaparte se dévoile
artisan, dicte les plans du film ou de sa maison, énonce la portée symbolique, plastique, intertextuelle
de ses œuvres, s’improvise artiste total, dans le sillage de ses maîtres de la Renaissance. L’homme affirme
son plein investissement dans la pensée de son temps, pose jusque dans ses dernières œuvres l’éternelle
question de la faute, du pardon et du salut, sans oublier l’attraction pour les idées qui seules perpétuent
la valeur spirituelle de la création. Ici aussi Malaparte se découvre théoricien de la fonction du théâtre et
du cinéma, bâtisseur de demeures, deus ex machina d’univers dont les formes portent la triple empreinte
du politique, de l’artistique et du sacré.
C’est ce portrait diffracté de Malaparte que l’on a voulu mettre à l’épreuve de quelques-uns de ses
textes, plus ou moins connus, de leur réception par ses contemporains et par les lecteurs d’aujourd’hui.
Un portrait en constante recomposition, selon le focus du regard, et dialectique par le jeu de renvois
internes. Il se veut une invitation à la (re)découverte d’un homme-artiste dont l’œuvre ne cesse à la fois
de postuler l’activité critique du lecteur et de l’émouvoir en ces nouveaux temps de cruauté.

Compte tenu de la construction en mosaïque et de la nature polycentrique de ce Cahier, mes remercie-


ments les plus vifs vont tout d’abord à Enzo Laforgia, Luigi Martellini, Jean-Claude Thiriet et Andrea Orsucci,
grands spécialistes de Malaparte, dont la collaboration, l’appui indéfectible et les conseils m’ont été précieux.
Ma gratitude va également à tous les contributeurs – critiques, écrivains, universitaires – qui ont accepté
avec enthousiasme de proposer leur lecture de l’œuvre de Malaparte, et aux traducteurs qui ont su rendre en
français toutes les modulations de la langue et de l'imaginaire de Malaparte.
Mes remerciements vont à la famille Suckert Rositani qui m’a autorisée à reproduire de nombreux textes des
douze volumes réunis par Edda Ronchi Suckert, sœur de Malaparte. Ma reconnaissance va aux ayants droit, maisons
d’édition et héritiers des textes parus en traduction française, des nombreuses lettres inédites et des documents icono-
graphiques dont ce Cahier offre la primeur, et tout particulièrement à Jean Curzio Laleure, filleul de Malaparte.
Enfin, un remerciement sincère va à toute l’équipe des Éditions de l’Herne, en particulier à
Mme Laurence Tâcu et à Mme Pascale de Langautier qui m’ont fait confiance en m’offrant cette occasion excep-
tionnelle, inattendue, de dessiner la galaxie Malaparte pour le plus grand bonheur du lecteur.

NOTES

1. « Je ne suis ni un héros, ni un martyr, je ne fais pas de politique. Tous mes avatars sont des avatars littéraires. […] je ne m’intéresse
qu’aux idées, à la littérature, à l’art », affirme Malaparte dans son Journal d’un étranger à Paris [Denoël, 1967], traduit de l’italien
par Gabrielle Cabrini, Paris, La Table Ronde, 2014, p. 175.
2. « Ce fut ma première rencontre avec la France [en 1914]. J’étais un enfant pâle, frêle, timide, et la France me tint lieu de mère.
Elle m’accueillit comme une mère accueille son enfant », ibid., p. 13.
3. « Chaque fois que j’ai pensé à un peuple auprès duquel pouvoir vivre en liberté et serein, ma pensée est allée vers la France », ibid.,
p. 309.
4. « Rossellini m’a dit : “Tu es un étranger. Il y a certainement, en France, des gens qui ne te pardonnent pas d’être un étranger.
Même si tu t’es battu pour la France à seize ans” », ibid., p. 12.
5. Ibid., p. 343.
6. Ibid., p. 44.
7. Ibid., p. 175.
8. « J’ai pris à Chateaubriand, là où il parle de la “gaieté cruelle de Cervantès”, le mot que j’ai placé en tête de Kaputt, livre gai et
cruel, et que tant de critiques américains m’ont reproché », lit-on dans le Journal d’un étranger à Paris, ibid., p. 317. Mais le terme
est attribué aussi tantôt à tel sujet, tantôt à tel autre : « La cruauté est le propre de l’homme, il n’y a cruauté consciente que dans
l’homme. […] En Europe, c’est le christianisme qui a développé la cruauté chez l’homme. […] Je pense parfois que le cartésia-
nisme peut devenir une source de cruauté. » Ibid., p. 246-248.

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