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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

JUDO RON 40- Judo ni Jinetsu ou la passion du judo


Le terme Judo, je l’interprète comme étant significatif d’un principe universel du devenir, une
voie flexible et souple, un comportement harmonieux et malléable, une direction générale vers
un épanouissement de soi et une progression que j’ai choisie pour atteindre la maîtrise aux
plans; spirituel, physique et social. Voilà autant d’épithètes qui me façonnent à titre de judoka
et qui, je l’espère, vont semer l’éveil chez beaucoup d’autres judoka qui partageront mon
parcours.

Pour moi, avoir la passion du judo c’est d’être motivé par ce que j’ai appris et ressenti dans mon
parcours qui a débuté en 1956. C’est aussi le constat de savoir que mon attrait se maintien et
que mon enthousiasme ne diminue pas mais que les deux se transforment en d’autres stratégies
qui m’aideront à faire face à de nouveaux défis.

Afin de vous parler de passion de judo, je propose de revoir quelques étapes encourues au
cours de ma carrière. Celles-ci serviront de toile de fond pour tenter d’expliquer ce qui m’a
poussé vers le judo et ce qui m’anime encore. Peut-être que ces propos serviront à inciter
quelques-uns de mes élèves ou lecteurs à entamer des réflexions ultérieures lors des moments
de discussions libres que sont les entretiens mondo-judo.

C’est à partir de la découverte de ce qu’est le judo tel que conçu par le Maître Jigoro Kano en
1882 que j’ai connu subséquemment les divers stages d’apprentissage que sont : l’initiation, la
progression dans les techniques de base, le développement de la perfection technique, la
période de consolidation et de maîtrise qui permis ma transition vers la compétition de haut
niveau, le temps intense et très personnel vécu dans la compétition de haut calibre ou shiai, la
période de transition vers l’instruction et la pédagogie qui suivie l’essoufflement, le recul et la
transition vers une réflexion profonde me permettant d’atteindre le stage de la transmission du
savoir et du savoir-faire à une nouvelle génération de judoka. Ces derniers je l’espère,
poursuivront le mode d’apprentissage des arts martiaux qu’est le Shu ha ri et qu’après les
imitations du maître, se libèreront de ce dernier pour bâtir à leur tour, un autre parcours à partir
des principes de base ou Kihon pour les diffuser à d’autres nouveaux venus.

D’abord, définissons le mot passion. Le dictionnaire Larousse nous la décrit comme étant une
inclination ou attachement très vive qui excite et qui rend captif. Une telle passion, nous
explique le psychologue Dr André Botteman i « débute par une manifestation universelle d’un
intérêt principal qui peut se définir par l’élan ou le désir d’acquérir quelque chose qui nous plaît
ou encore, faire des actions positives afin de devenir quelqu’un de meilleur. »

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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

La passion, c’est cette poussée intérieure qui nous conduit au mouvement, qui nous anime et
déclenche notre poursuite vers quelque chose qui nous stimule, qui nous attire ou que l’on
aime. C’est aussi l’intérêt qui attire notre attention, nous mobilise, nous pousse hors de nous-
mêmes à la recherche de ce qui est bien pour nous et nous fait grandir davantage. Le judo est
pour moi ce genre d’activité à la fois attrayante et passionnante. Utilisant les expressions
courantes du Judo, l’intérêt et la passion sont devenus le Ki (force interne) et le Kokoro (le cœur
ou l’âme) qui sont à la fois la source et l’aliment principal qui m’animent.

Dans ces écrits, le Maître Jigoro Kano exprime une certaine synthèse de ce qui précède en
utilisant l’expression suivante : « Kan ni hitsu o irezu » unir l’acte à la pensée, assurer l’harmonie
entre le corps et l’esprit.ii

Chacun de nous avons des intérêts plus généraux que nous convoitons et qui nous conduisent à
des activités mentales, physiques et sociales variant selon les saisons, les périodes
d’apprentissage et le degré de satisfaction recherché. Nous y investissons du temps et des
efforts qui sont graduels selon qu’ils répondent à nos besoins de réalisation et de satisfaction.
Dans une certaine mesure, il faut réaliser que nous nous identifions à des activités qui façonnent
notre caractère et notre comportement. Que ce soit la lecture, les sports, les voyages, la
musique ou autres, nous pouvons même en soutirer une certaine identification, voire un genre
d’assimilation avec l’activité ou l’objet même de notre convoitise.

À travers les années, nous agissons tous en fonction de notre meilleur intérêt personnel, c’est-à-
dire en fonction de ce nous estimons être le plus important pour nous à des moments précis. Il
se peut que les activités choisies ne soient pas ou peu importantes et qu’elles deviennent moins
intéressantes en elles-mêmes mais elles répondent à un besoin tant biologique que
psychologique durant cette période de besoin. En période d’engagement elles sont souvent
retenues temporairement et ce, jusqu’à ce nous découvrions d’autres intérêts qui sont plus
proches de nos besoins de s’exprimer, de se maintenir en vie, de satisfaire nos jeux et loisirs ou
qui nous conduiront le mieux vers une meilleure réalisation de soi.

S’intéresser au judo comme je l’ai fait, c’est en quelque sorte donner une place privilégiée à
cette activité qui a retenu mon attention et qui peu à peu s’est développée en moi pour devenir
une passion personnelle. Conséquemment, le judo devient une partie intégrante de moi-même
et je m’y laisse absorber par lui.

Cette nouvelle relation entre moi et le judo n’est pas vécu par tous de la même façon car nous
avons des besoins différents et des expériences variées dont il faut tenir compte. Mais, il n’en
demeure pas moins intéressant de constater que lorsque nous sommes absorbés par un tel
intérêt, nous y mettons beaucoup d’’efforts à suivre son parcours et à l’entretenir car nous les
savons complémentaires et satisfaisants.

La pratique disciplinée du judo s’est introduite en moi et en aucun temps, je l’ai ressentie
comme une corvée quotidienne, au contraire, je l’ai toujours vue comme un acte rafraîchissant
de libération de moi-même.

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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

Le premier principe énoncé par le Maître Jigoro Kano était « Meilleure utilisation de l’énergie ».
Nous venons de constater que la quantité d’efforts déployés pour soutenir mon intérêt au judo
est très positive puisque l’énergie déployée tend vers un idéal constant et réalisable. Dans la
poursuite de cet idéal, l’intérêt et l’effort forment un tout complet sans qu’on y trouve des
énergies négatives ou contraires. J’aime faire ce que je fais parce que j’y vois une certaine utilité
et que cela me procure beaucoup de bien. Les attributs ou qualités que sont la patience, la
détermination et l’endurance sont développés par ma pratique du judo et se fusionnent bien
dans le terme Nintai et dans l’expression « Ken Ken futatsu no koto, désignant le fait d’agir en
unité de corps-esprit et de s’adapter au comportement de l’autre.

Le deuxième thème proposé par le Maître Jigoro Kano consiste dans l’expression : « Jita
Kyoei »prospérité et entraide mutuelle. Voici donc le deuxième volet qui m’a attiré et suscité
mon intérêt. L’art du judo, je le considère comme étant une technique de l’amélioration
continue, une expression de la maîtrise à atteindre. C’est un peu partir de l’ordinaire pour
tendre vers l’extraordinaire. Cette transformation ne peut pas se réaliser sans l’appui des autres
qui partagent nos efforts, nos défaites et nos triomphes. Comment ne pas être sensibilisé par le
fait que la pratique du judo me conduit à prendre conscience du facteur humain et à s’y
harmoniser en sachant que je partage mon devenir avec d’autres et en retour, les aide à grandir.

Ces deux idéaux m’échappaient lorsque je concentrais mes efforts sur les aspects sportifs et
physiques du judo. Leur compréhension m’est venue qu’après une longue période de réflexion
ayant trait à la définition du judo et à la persistance de mon parcours.

Voyons donc brièvement les attraits ou fils conducteurs qui ont retenus mon attention et
suscités davantage mon implication au judo au cours des ans.

Découverte et initiation

Nous sommes en 1956 et me voici adolescent à la recherche d’activités stimulantes. Le judo


m’est encore inconnu. Mes intérêts intellectuels du temps sont la lecture et le dessin. Mes
activités sportives sont plutôt individuelles et comprennent la natation, la marche, la piste et
pelouse et comme sports d‘équipe je me sens bien au football et au hockey. Au plan social, c’est
le scoutisme qui prend la vedette.

Un jour, un ami me conduisît dans une salle de judo. C’est le bruit percutant qui m’étonne
d’abord. Ensuite, je vois un groupe de personnes, toutes vêtues d’un genre de kimono blanc ou
presque blanc se livrant à des luttes de corps à corps selon les opportunités qui se présentent.
Inter reliés au chaos des chutes et à la dynamique des déplacements, il y a une discipline et un
respect de l’autre qui me fascinent et que je veux explorer. Peu de temps après je deviens
membre. L’étude des chutes ou Ukemis me délivre de la peur de tomber et me donne une
confiance accrue que j’utilise pour mieux me déplacer dans l’espace. Peu à peu j’apprivoise les
concepts du déplacement en équilibre et comprends l’effet de la gravité. Je découvre l’essentiel
de l’utilisation de la force de l’autre et de sa réaction à mes avances pour l’ajouter à ma propre
force, de ce fait même, le maîtriser sans trop d’effort.

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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

Je reviens régulièrement aux sessions d’entraînement car je n’ai pas peur des blessures. Les
coéquipiers plus expérimentés sont polis, avenants et prennent soins de moi. Je développe un
goût pour la camaraderie qui existe sans compter que les améliorations techniques ne se font
pas attendre. Je prends même une certaine fierté dans mes résultats. Quand je viens aux
séances d’entraînement, je ne me sens pas stressé par la compétition avec les autres. J’y trouve
à la fois des moments dynamiques entourant l’exécution des techniques, des périodes de
décompression et de nombreux retours au calme. J’y reçois beaucoup de plaisir et de
satisfaction parce que celles-ci se font dans une atmosphère disciplinée, agréable au partage de
connaissances et où l’on cultive des pensées positives.

Dans ce petit local que nous appelons le dojo, il y a une sorte de vie microscopique qui se
développe entre camarades et professeurs. Je rencontre de nombreux défis à surmonter qui
exigent de moi beaucoup de travail mental afin d’observer correctement, de juger l’activité qui
se déroule devant moi et à décider presque instantanément d’agir ou non sans blesser mes
partenaires. Au cours de ces sessions, je me sens encouragé par les autres et ensembles, nous
apprenons à nous soutenir dans nos efforts constants afin de toujours donner le meilleur de soi.
Je prends vite goût à ce genre d’exercice.

Progression technique et consolidation

Me voici aux portes de l’Université. J’ai choisi de faire le baccalauréat en éducation physique et
kinésiologie. Tous mes travaux, dissertations et projets sont orientés vers l’étude du judo.
J’ajoute à mon développement technique des connaissances en anatomie, physiologie,
psychologie, administration du sport, gestion de l’activité et plusieurs sciences connexes. Je
réalise que je choisi ces activités en fonction de ce que je suis et renforci de la sorte ce que je
deviendrai.

La situation s’éclaircie : mes intérêts pour le judo se développent davantage et se collent à ma


personnalité. En retour, je découvre et apprends de nouvelles connaissances. J’acquiers des
dimensions plus profondes qui continuent à animer mon comportement et mon caractère. Je
me suis embarqué dans un continuum et une synergie qui sont à la fois intéressants, captivants
et qui m’animent quotidiennement.

Depuis mon initiation, j’ai appris à me comporter avec grande aisance sur les matelas. Je me
sens bien dans mon milieu. Mon cumul de stratégies et de tactiques de combats m’a conduit à
plusieurs championnats régionaux, provinciaux et nationaux. Ces gloires temporaires m’ont
donné une plus grande assurance de mes capacités et j’ai atteint une maîtrise technique accrue
dans mon judo tactique. Combattant le trop d’orgueil, j’ai appris à écouter les conseils des
autres et à demeurer humble dans mes victoires tout en demeurant fier de mes réussites. Un
titre reçu m’encourage à continuer l’effort vers des buts encore plus difficiles à atteindre. On
m’accorde parfois un rôle de modèle pour les plus jeunes, une fonction que je n’ai pas
demandée mais dont je me sens responsable d’exercer. La continuité dans la passion que je
ressens pour le judo est maintenue car je reçois des stimulants de toutes parts et je me sens
appuyé tant par mes proches que par mon entourage d’enseignants et professeurs de judo.
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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

Peu à peu, je fais la découverte de l’héritage culturel associé au judo. Je fouille les écrits et les
documents historiques qui pourraient me rapprocher des ancêtres et de leurs exploits. Je tente
de comprendre le legs qu’ils nous ont laissé et de saisir l’esprit avec la quelle ils ont transformé
le Ju- jutsu vers le judo de Kano. Je trouve ce parcours historique fascinant, bordé d’anecdotes,
d’ésotérisme et de récits qui embellis mes lectures. Au cours des ans, j’ai accumulé nombreux
faits historiques et révélations qui ouvrent ma façon de penser et que je partage maintenant
avec mes proches collaborateurs.

Maturation

Mon encadrement se dessine davantage avec une carrière au service de l’État et un mariage
heureux. Ma carrière militaire et l’établissement d’une famille demandent de moi d’être plus
conscient de l’harmonie qui doit s’établir avec mon milieu et avec ceux et celles qui
m’entourent. Bien que l’équilibre des forces devient souvent difficile à réaliser, c’est par une
compréhension accrue des valeurs et des priorités de chacun que mon apprentissage se
poursuit à des rythmes variés. Ensemble, nous convergeons vers la conquête d’idéaux
valorisants. Peu à peu, le shiai ou la compétition de haut niveau est remplacé par
l’enseignement du judo à de nouveaux adeptes et au coaching sélectif envers ceux et celles qui
visent le podium. Je partage maintenant mes acquis à une plus grande échelle.

Les voyages sur plusieurs continents, les rencontres internationales et les entretiens sélectifs
avec des maîtres hors pairs me font découvrir des facettes du judo qui m’étaient jusque là
inconnues. La face cachée du judo se dévoile et les pseudo- mystères se révèlent. La forme pure
m’apparait de plus en plus évidente et m’invite à sa poursuite.

Je me remets en question et reprends l’apprentissage des principes fondamentaux. Je travaille


le perfectionnement des bases techniques et des katas dans le but de mieux offrir le fruit de
mes recherches à mes élèves et lecteurs. Je me mets à analyser davantage des situations
d’études et à y apporter des solutions plausibles. Voilà de nouveaux défis qui me motivent,
m’attirent et qui me rapportent grande satisfaction. Il y a encore trop à réaliser pour s’arrêter.

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Discussion et observation de divers aspects du Judo par Ronald Désormeaux

Conclusion

Pour la majorité des pratiquants, le judo est souvent perçu comme une activité physique assez
complexe à laquelle ils participeront à divers degrés. Chacun s’ajuste à ses besoins. Chaque
judoka doit décider ce qu’il ira chercher dans cette activité et déterminer ce à quoi il doit
s’engager.

Il lui faudra investir du temps à la réflexion ayant trait aux profits qu’il veut en retirer. Il doit
analyser son apport selon son type d’engagement (sportif-récréatif), la durée (une saison-une
année-une décennie-une vie), la fréquence des pratiques, l’intensité de ses efforts et sa dépense
énergétique, mais aussi, il devra prendre en considération son environnement social et les
conditions qui l’encadrent.

« Le professeur est l’aiguille, le disciple le fil. Entre les deux, il ne doit avoir aucune interruption
dans l’entraînement »

Myamoto Musashi, Go Rin no Sho, Traité des Cinq Roues

Pour moi, mon judo se poursuit sur trois plans : une méthode d’éducation sociale et physique,
un sports de combat intelligent régi par des règles d’éthique désirables et une philosophie de la
vie qui est exprimée dans ses deux thèmes principaux : l’utilisation intelligente de l’énergie et
l’assurance de bienfaits et entraide mutuelle.

Bonne réflexion,

Ronald Désormeaux,

Octobre 2010

i
André Botteman, thèse de Doctorat, Apparition et développement de la notion d’intérêt .
ii
Jigoro Kano, L’essence du Judo, Écrits du fondateur du judo, Éditions Budo, France, 2005