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Sur la première acception du mot “folklore”

Martin Gladu

D ans l’entrevue qu’il a donné en 1991 au journaliste de CBS Charles Kuralt, Alan

Lomax a expliqué sa vision de la folkloristique :

I found out that was I was really doing and my father was really doing was giving up
(sic) an avenue for those people [blacks in the penitentiaries] to express themselves
and tell their side of the story. And I think that is what a folklorist is, and I think that
is what an anthropologist is or should be. I become an anthropologist and process it.
And I think our job is to represent all the submerged cultures in the world. I mean
you and your CBS and all the big amusement industries represent a way of silencing
everybody. Communication was supposed to be two-way, but it’s turned out to be
basically one-way (…) My view of it is that not very long ago there were hundreds of
little separate communication worlds. I call them little bubbles of song and delight
and ways of life and cookery and everything that existed everywhere, literally
hundreds of thousands of these little generators of the original. And suddenly all
those delicate structures are being smashed and scattered and suppressed by an over-
powerful, over-rich, over-reaching communication system (…) I think the most
important thing anybody can do is to try to restore the balance. I call this cultural
equity. And the slogan is, “Every culture with its equal time on the air and in the
classroom (...)”

L’équité culturelle, c’est le droit que possèdent toutes les nations du monde de préserver
leurs traditions culturelles et de (re)connecter les individus et les communautés à leur
héritage créatif. On appelle communément folklore cet héritage.

Le mot folklore était au départ un nom composé constitué des étymons folk (ou folc,
ou volk, du latin vulgus), qui signifie peuple, gens ordinaires (plèbe), tribu, famille, et
lär (ou laer, ou lare), qui signifie apprendre, leçon, instruction, enseigner, conseil,
savoir, connaissances, science.

Suivant la définition de Bosworth, les auteurs John Harland et T. T. Wilkinson opinèrent


que le folklore est l’inverse de l’apprentissage académique, car il constitut le leg de
diverses traditions d’une génération d’individus non savants, voire illettrés, à leurs
semblables. Ils revinrent également sur la première acception du mot en anglo-saxon :
(…) amongst this class of compound words our fore-elders had folc-lare, by which
they denoted plain, simple teaching suited for the people, what we would now call
“popular instruction,” and hence folk-lare also meant a sermon.

Laurence Nowell, en 1952, offrit une définition tout aussi claire, quoique davantage
orientée vers le fait religieux : Folclare. An homelie or suche sermon for the instruction
& capacities of the commune people.

Donc, le folklore est l’instruction du peuple par le peuple et pour le peuple (souvent en
accomplissant les préceptes de l’enseignement mutuel). C’est vraisemblablement pour
maintenir l’idée selon laquelle le folklore est une forme d’instruction populaire que
Lomax a inclut les salles de classe dans son slogan sur l’équité culturelle.

William John Thoms, un bibliothécaire et antiquaire anglais, sera le premier à utiliser le


terme en 1846 dans le journal littéraire Athenaeum. Il en avait proposé l’usage comme
substitut aux locutions « antiquités populaires » et « us et coutumes, » bref, à ce que
les Français appelaient jadis les « traditions populaires. »

Or en s’adressant au lectorat instruit de Athenaeum, qui, faut-il le rappeler, était une


publication savante dédiée à la littérature, à la science et aux beaux-arts, Thoms s’est
trouvé à sortir, pour ainsi dire, le folklore de son rayon d’action populaire pour en faire
un objet d’étude académique (la folkloristique). D’ailleurs, le nom de la revue avait été
emprunté à l’école d’Hadrien dont la mission consistait à faire la promotion des études
littéraires et scientifiques auprès de ce que Nathalie de Chaisemartin a appelé « les jeunes
élites. » Nous sommes loin de la transmission de traditions populaires entre les
membres d’une même populace.

En résumé, la première acception du mot folklore renvoyait à l’instruction populaire,


soit la passation de savoirs populaires traditionnels dans le but non seulement de se
connaître soi-même comme nation, comme peuple, comme communauté, mais de
préserver sa culture. Au fil du temps, le mot a perdu cette acception pour devenir un
mot-valise ne désignant plus qu’un ensemble amorphe et inanimé d’objets culturels.

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