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Revue Philosophique de Louvain

Pourquoi les Présocratiques?


Clémence Ramnoux

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Ramnoux Clémence. Pourquoi les Présocratiques?. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 66, n°91,
1968. pp. 397-419;

doi : https://doi.org/10.3406/phlou.1968.5443

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1968_num_66_91_5443

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Pourquoi les Présocratiques ? (*)

Les Présocratiques ont été quelque temps les objets d'une mode.
La mode est passée : c'est pourquoi le moment est venu d'expliciter
les raisons qui nous ont attachée à leur étude, qui nous y attachent,
en résumant l'essentiel du bénéfice que nous croyons en avoir tiré. Les
Présocratiques retiennent l'attention pour leur beauté propre, et pour
toutes sortes d'autres raisons, entre autres pour celle-ci : leur pensée
s'articule en un moment de divergence, divergence entre la branche,
disons, « précoce », ou « attardée » d'une tradition, et la branche «
tardive » ou « mutante » d'une culture devenue progressive. On pourrait
aussi s'exprimer en disant que les Présocratiques restent les témoins
d'une mutation : c'est pourquoi leur travail conteste toujours quelque
chose. Tous ils sont d'accord pour contester le mode de pensée d'avant,
la pensée déjà fortement organisée des « vieux théologiens ». Les
uns avec les autres ils sont en désaccord, et ne cessent de se contester
mutuellement. Les Présocratiques nous obligent donc à approfondir
la fonction propre de la philosophie en un âge de mutation rapide.
L'attrait qu'ils ont paradoxalement exercé sur une génération de
ce siècle-ci ne tient pas seulement au prestige de quelques maîtres
amoureux de leur pensée, mais au fait que nous nous sentons tous
vivre dans un âge de mutation rapide, et obligés de répondre à sa
provocation en reconstituant jusqu'aux racines l'anamnèse de la pensée
occidentale.
C'est à une contestation de la philosophie que mène le projet
initial. La philosophie est à traiter comme un phénomène de culture
parmi d'autres, sans privilège sur les autres. On ne lui reconnaîtra
par postulat aucun privilège sur le mode de pensée qui s'exprime
« par images », « en conte », ou sur le mode du « récit sacré ». Les
généalogies et les catalogues de la tradition grecque constituent des
arrangements signifiants de noms divins. Mises à côté d'eux, les sagesses
surgissent comme un arrangement singulier de mots qui ne sont
plus des noms divins. Elles se distinguent par l'abstraction semi-
laïcisée de leur vocabulaire, et la complication croissante des moules

( *) Texte d'une leçon publique donnée à Bruxelles, à l'École des Sciences


philosophiques et religieuses de la Faculté universitaire Saint-Louis, le 21 février 1968.
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de phrases et des concaténations d'énoncés. Pour les Présocratiques


de la couche plus ancienne, ces mots ont paru neufs par leur sévérité,
et l'arrangement des énoncés bien plus satisfaisant que l'arrangement
des généalogies et des catalogues. Il reste vrai que ces formations
singulières ont émis la prétention de prendre dans leurs filets «les
plus grandes choses», «les choses divines» : tout, et y compris la
genèse de l'homme et du monde.
Pour ne pas prolonger outre mesure une simple introduction,
nous nous contenterons d'évoquer quelques problèmes : dans quelles
conditions une pensée de ce type naît-elle, meurt-elle ? Quelle fonction
positive ou négative joue-t-elle dans une culture? Est-elle ferment,
témoin, résidu? Pourquoi certaines cultures changent-elles leurs
religions en philosophie, tandis que d'autres changent leurs
philosophies en religion? Pour aborder semblables problèmes, nul ne
contestera que la Grèce n'offre une illustration de choix : non pas
parce que la culture grecque fut mère de la nôtre, mais parce que la
philosophie y fut indigène, et née d'une mutation spontanée. A
l'évocation de cette problématique, qu'on ajoute la suggestion d'une
provisoire réponse : le verbe de ceux qu'on appelle encore, à tort
ou à raison, les premiers « penseurs » de la Grèce ne surgirait-il pas
dans la brèche ouverte entre la tradition encore vivante et la
conscience toute neuve d'une rationalité qui fut liée en Grèce à la
refonte des institutions politiques, à la réflexion sur la langue, et au
développement de diverses techniques, dont les techniques
géométriques et astronomiques. Le verbe des penseurs décorés du nom de
« philosophes » surgirait dans la divergence, et vivrait de la médiatiser
ou de la surmonter. La philosophie meurt de la fermeture de cet
écart. Elle a donc deux façons de mourir : ou bien parce que nulle
progression vivante ne conteste la tradition, ou bien parce que la
tradition déjà morte ne suscite aucune fidélité. Ainsi envisagé, ce
phénomène de culture que nous appelons « philosophie », loin d'être
éternel, apparaîtrait prédestiné à ne s'épanouir que dans des cultures
singulières et pour des âges relativement limités. Il répond d'une
certaine façon à une problématique, en aidant les hommes problé-
matisés à trouver leur réponse, à surmonter leur crise, ou plus
simplement à vivre avec elle. Quand les hommes sont déproblématisés
par la bonne conscience d'une rationalité triomphante, il n'y a déjà
plus place que pour une politique et une épistémologie.
Nous voyons donc la philosophie naître en Grèce non pas de
rien, mais dans une relation singulière avec une tradition non mé-
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diocre encore vivante. La relation s'établit sur le mode principal


de la contestation. Principal, non pas unique, car les plus irénistes
parmi les Grecs furent singulièrement habiles à ménager des
accommodations. Mieux vaudrait dire que le mode de la contestation alterne
avec le mode de Y accommodation, et diversifier des types ou des familles.
Ce n'est pas ici le lieu ni le moment d'approfondir les motivations
historiques du goût grec de la polémique. Ce que nous tenterons
d'approfondir, dans la mesure du possible, et à la limite de l'impossible,
c'est le processus de la mutation, les étapes de la transformation.
Si on ne veut pas se contenter de banalités vagues, c'est au niveau
des mutations sémantiques qu'il faut tenter de les saisir. Beaucoup
de bon travail a déjà été fait avec la méthode qui consiste à étudier
l'évolution d'un vocable, ou mieux de quelques vocables prenant
leurs sens les uns avec les autres, ou les uns contre les autres (x). Ce
que nous tentons de faire se situerait à un niveau tout différent.
La jointure cherchée articulerait la pensée théologique, incluse dans
les récits sacrés, à la pensée incluse dans des textes tels que le discours
ontologique de Parménide, les formules d'Heraclite, ou le poème
d'Bmpédocle. Mais il reste difficile de choisir le juste point d'attaque.

Dans une communication précédente nous avions suggéré, sans


l'analyser davantage faute de place, un exemple. Qu'il soit permis
de le reprendre, au titre de transition vers l'entreprise plus aventurée
qui nous occupera ensuite. On sait qu'Aristote, au livre A de la
Métaphysique^), loue et blâme de vieux philosophes qui ont ceci en
commun de présenter leurs « principes » par couples. Il loue les
pythagoriciens pour avoir réduit leurs couples à une série de dix, ce qui lui
donne l'occasion de citer une table pythagoricienne. Cette table présente
cette bizarrerie de juxtaposer des couples énoncés avec le vocabulaire
technique, et de technicité déjà avancée, de la mathématique, et des
couples empruntés à l'arsenal anthropologique de la magie. Nous
appelons «technique», et de technicité avancée, l'opposition, par
exemple, de Y égal et de Yhétéromèque. Pour comprendre, il faut
reconstituer des carrés de points, en ajoutant au point-unité des « gnomons»
impairs en série croissante, ou de l'autre côté, reconstituer des rectan-

(x) Nous citons le livre récemment paru de M.M. Détienne et Vidal-Naquet,


Les maîtres de Vérité, et leur étude de la laïcisation simultanée des notions de « mémoire »
et de « vérité ».
(2) îlélaph., A, 5, 986 a.
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gles de points, en ajoutant à la paire des « gnomons » pairs en série


croissante. On voit alors pourquoi le rectangle à côtés en proportion
toujours différente (l'hétéromèque) va avec le pair, tandis que le carré
à côtés en proportion toujours égale, et la série des carrés toujours
semblables, vont avec l'unité et l'impair. Mais on ne comprend pas
pour autant pourquoi le carré et l'impair vont avec l'homme, tandis
que l'hétéromèque va avec la femme. Ni pourquoi celui-là devrait
être bon et lumineux, alors que celle-ci devrait être méchante et
ténébreuse. Manifestement la table utilise un matériel neuf, emprunté
à une science en formation, et un matériel vieillot, auquel elle donnait,
nous l'espérons, un sens renouvelé qui en partie nous échappe. Telle
quelle, avec son caractère hybride et rocailleux, elle énonce, en les
systématisant sous la décade, les termes principaux avec lesquels
le pythagoricien compose son discours. Telle quelle et pour cet effort
de systématisation, elle mérite les louanges d'Aristote.
Le même Aristote blâme au contraire ceux qui ont négligé de
faire la réduction des couples à un nombre fini : parmi lesquels il
nomme Alcméon. D'Alcméon, nous n'avons pas de restes suffisants
pour opérer une analyse. Mais nous en avons d'Heraclite. Or celui-ci
ne semble pas avoir composé une table limitée à une série nombrée.
Il a esquissé au moins 3 séries, dans les fragments numérotés 10,
67 et 88 de la collection de Diels. De ces séries, le numéro 67 et le
numéro 88 présentent des couples que nous pourrions dire concrets,
énoncés avec des noms de choses : le jour et la nuit, l'hiver et l'été,
la guerre et la paix, la famine et l'abondance, rassemblés sous le
titre : le dieu; le vivant et le mort, l'éveillé et l'endormi, le jeune
et le vieux, rassemblés sous le titre : « c'est un et le même ». Le numéro
10 présente des couples dans un vocabulaire plus technique, quoique
non spécifiquement mathématique : entier et non-entier, Vun porté
vers Vautre et Vun à Venvers de Vautre, d'accord et en désaccord, et
un à partir de tout, et tout à partir de Vun. Il faut ajouter des couples
de verbes, tels que avancer et reculer, rassembler et disperser,
s'approcher et se retirer, isolés dans le contexte du doxographe, et comme
proposés à l'ingéniosité de l'interprète pour qu'il y accroche un sujet
convenable. C'est même cette provocation qui nous a suggéré le mode
de lecture auquel nous nous sommes ralliée : lire les sentences comme
si elles étaient faites exprès pour illustrer chacune un ou plusieurs
couples. Certaines réussissent à entrecroiser les couples dans des
constructions complexes, ou à énoncer simultanément un groupe
de notions inséparables. La table à apprendre par cœur est un genre
Pourquoi les Présocratiques ? 401

mnémotechnique. Un genre également mnémotechnique, mais


beaucoup plus astucieux, combine des phrases avec deux vocables
principaux, ou quatre, ou davantage, à opposer et rassembler, en faisant
autant que possible un sens, et le meilleur sens possible. C'est donc
bien une espèce de lexique, un code original, qui se trouverait ainsi
transmis dans un corpus de phrases. Avec le même code se laisseraient
combiner toutes sortes de variantes, outre celles que le hasard des
transmissions réussies au cours de deux millénaires et demi d'histoire
nous a livrées. De ce mode de lecture, des exemples ont été donnés
par de bons spécialistes, et nous en avons donné nous-même, mais
là n'est pas notre propos. Le propos d'aujourd'hui vise un code
spécifique qui n'est pas celui-ci, mais qui n'est pas sans ressemblance avec
celui-ci, entretenant avec lui des relations qui restent à approfondir.

Longtemps nous avons cherché du côté des généalogies et des


catalogues, en particulier quand il arrive que ces catalogues s'opposent
en blanc et noir en s'articulant selon des structures similaires.
Pourtant, c'est un article de J.P. Vernant qui nous a fourni la meilleure
clef. Cet article n'étudiait pas précisément les généalogies ou les
catalogues de la littérature dite « théologique ». Il étudiait la procession
des dieux civiques, telle que l'iconographie la fournit. Mais il l'étu-
diait 1°) avec l'hypothèse qu'elle possédait un sens, et 2°) en relevant
un procédé de l'analyse structurale, non pas tout à fait l'analyse
structurale telle que Lévi-Strauss ou Greimas la pratiquent, mais
plutôt telle que Dumézil l'a pratiquée avant de lui donner ce nom.
La matière est ici le couple traditionnel formé par le frère et la sœur,
Hermès et Hestia. La technique consiste à opposer l'un à l'autre sous
toutes sortes d'aspects contrastés, que l'interprète, ici le savant
contemporain, connote avec des mots à lui. Plus habilement encore,
il les connote avec des phrases, lesquelles suffisent à évoquer en
raccourci un récit. Ainsi, elle, la sœur, garde le foyer, tandis que lui,
le frère, franchit les portes de la maison, les limites du domaine, les
frontières du territoire, s'en allant par les routes, à l'étranger, en
voyage. Elle conserve le bien familial, tandis que lui échange les
produits indigènes contre les produits du dehors. Mais par un
renversement singulier, propre au régime patriarcal, c'est elle, la sœur
fidèle, qui sera échangée en mariage; c'est lui, le frère voyageur,
qui reviendra à la maison. Ce renversement des positions du frère
et de la sœur se laisse vérifier, du moins, dans la famille humaine :
la virginité, et la fixation à l'axe du foyer paternel, demeurant Tapa-
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nage d'une Hestia divine, qu'il y aurait, pour une femme, danger
et démesure à imiter (3).
A la manière des structuralistes, nous pouvons à présent résumer
les principaux contrastes sous des vocables couplés : garçon versus
fille, mouvement versus repos, le centre ou le foyer versus la frontière
ou la transgression des frontières, le prochain versus le lointain, échanger
versus être échangée, etc.
A propos de ce même Hermès, nous avions nous-même naguère
ébauché une analyse du même type, en prenant pour modèle le couple
fraternel Apollon-Hermès. C'est Y aîné versus le puîné, le riche en
gros bétail versus celui qui fait fructifier le petit bétail, et qui vole
le gros. D'autres oppositions caractéristiques se laissent vérifier au
niveau de la musique et de la mantique. Mais la plus intéressante se
laisserait vérifier au niveau de la parole; car tous les deux sont des
maîtres de la parole, l'un pour déclarer la volonté de Zeus, laquelle
est toujours véridique, en ce sens qu'elle est opératoire, l'autre pour
transmettre en interprétant, notamment transmettre du monde divin
au monde humain. Il laisse alors dans l'ombre un sens caché
inaccessible aux mortels : c'est pourquoi Hermès reste le maître des usages
dangereux de la parole, celle qui masque, ou celle qui induit sur de
dangereux chemins (4).
Ce n'est pas ici le lieu de justifier cette interprétation du
personnage. Elle est esquissée seulement pour illustrer une méthode, laquelle
consiste à analyser le sens complexe d'une entité divine en l'accouplant
à diverses autres, tantôt une sœur ou un frère, tantôt un parèdre,
une épouse, une amante, de telle façon que chaque fois la différence
dans la ressemblance éclaire par contraste un aspect. On multiplie
les éclairages en faisant briller toutes les facettes : ce qui n'empêche
pas de compliquer le travail, en mettant cette entité en place dans
une construction à trois, à quatre, voire une procession de 12.
L'opération se résume en plaçant les contrariétés sous des oppositions
couplées : de préférence avec une connotation concrète. Mais cela
n'empêche pas le moderne herméneute de remplacer la connotation
concrète par une connotation recherchée à un niveau supérieur
d'abstraction. Toutefois, pour réussir à l'élever à un niveau supérieur
d'abstraction, il faut disposer d'un vocabulaire adéquat. Si on ne
dispose pas du vocabulaire adéquat, il est loisible de signifer la même

(3) Revue anthropologique «L'homme*, septembre-décembre 1963.


(4) Cf. C. Ramnoux, Mythologie, au chapitre «Les puînés de l'Olympe».
Pourquoi les Présocratiques ? 403

opposition, même saisie à un niveau supérieur, par un couple concret


dont la valeur se trouve dûment altérée. Et il est encore loisible de
le faire, par élégance, quand on dispose par ailleurs du vocabulaire
adéquat. Rien n'empêchait M. Lévi-Strauss d'intituler son avant-
dernier livre de la série des « mythologiques » Nature et culture, puisque
c'est de cela qu'il s'agit. Mais il a préféré l'intituler sous connotation
concrète Le Cru et le Cuit : par élégance, ou pour nous enseigner qu'il
est tout à fait possible de discuter dans le code de la cuisine ce que
les sociologues discutent avec des abstractions. (
Un code relativement abstrait sert d'instrument de travail pour
analyser les paquets de relations qu'une entité divine soutient avec
une ou plusieurs autres, et qui constituent à leur façon un champ
sémantique original. Que l'on observe donc à présent les similitudes
qui se vérifient entre les connotations utilisées pour analyser l'entité
divine Hermès, et les couples du vocabulaire pythagoricien ou héracli-
téen, restitués avec leur saveur d'origine. On peut prendre pour
exemple les couples du 'prochain et du lointain, le familier et Y étranger,
se rapprocher et s'écarter, rassembler et disperser. Voici une formule
fabriquée en les entrecroisant : « cette chose, avec laquelle ils
entretiennent la familiarité la plus constante, ils s'en écartent, et ce qu'ils
rencontrent dans la vie de tous les jours leur paraît une réalité
étrangère ». En remplaçant la chose en question par le Logos, on retrouve
quasi mot pour mot une formule héraclitéenne, le n° 72 de la collection.
Nous formons la pensée que les hommes vivent et meurent tous les
jours de leur vie conformément à une loi qui leur échappe, ou qu'ils
refusent de reconnaître en la regardant en face, parce qu'elle leur fait
peur. Cette pensée nous paraît tout à fait digne de la philosophie.
Elle n'est même pas indigne de la théologie. Nous soutiendrions
volontiers que la théologie a précisément sauvé ce code original,
fait de pièces et de morceaux empruntés aux phrases d'un récit sacré,
retravaillés, repolis, et promus à un niveau supérieur d'abstraction.
Avec le même code, ou des morceaux du même code, elle parle pour
dire des choses différentes. Car il faut soigneusement distinguer le
code et les énoncés, et encore davantage les interprétations. On
expliquerait de cette façon les illusions de certains Pères de l'Église
grecque, nommément Clément d'Alexandrie, lesquels ont cru retrouver
dans les sages les plus anciens de leur tradition un pressentiment
du christianisme, et lu des vérités chrétiennes dans des textes énig-
matiques. L'interprétation récente a raison de dissiper ces
sympathiques illusions. Mais elle a tort de ne pas les expliquer par leur
404 Clémence Ramnoux

cause. La cause se trouverait dans le fait qu'un code original, constitué


à partir des récits sacrés, d'ailleurs refondu et promu dans un discours
autrement organisé, a été sauvé par des gens éminemment
conservateurs; il se trouve prêt à servir pour dire des choses différentes.
On peut très bien dire des choses sages et même des choses saintes,
en jouant à rapprocher et écarter le compatriote et l'étranger, le
lointain et le prochain, etc.
Faut-il aller jusqu'à soutenir que les choses se soient historiquement
passées comme nous venons de les reconstituer méthodologiquement ?
Le code singulier de la philosophie naissante aurait servi à analyser
les paquets de relations incluses dans les rapports familiaux ou
fonctionnels que le récit sacré établit entre ses héros. Ce travail d'analyse
et de transposition affleurerait au niveau d'un discours neuf et étrange :
ce n'est plus le discours sacré, ce n'est pas le discours géométrique,
bien qu'il présente parfois des séquences enchaînées selon les modes
de consecution propres à un discours géométrique, et parfois des
séquences enchaînées selon des schémas analogues aux schémas retrouvés
dans la poésie gnomique. Expliquer comment ce discours s'est
constitué, c'est le démystifier : remplacer les interprétations toujours
changeantes par une clef de lecture, laquelle réduirait des textes
mystérieux et fascinants à l'arrangement des éléments d'un code,
ou à un « cosmos de mots ».
Il ne faut pas, sans doute, aller jusqu'à soutenir que les choses
se soient passées historiquement ainsi, ce qui supposerait, chez les
sages de la seconde ou troisième génération, un degré de lucidité
comparable à la lucidité de nos modernes structuralistes. Mais on
peut sans exagérer aller jusqu'à soutenir que les paquets de relations
incluses dans l'équilibre des panthéons ont été perçus, non pas
obscurément, non pas confusément, mais à un niveau où manquait le moyen
linguistique de les détailler. Au fur et à mesure que l'outil se forge
et s'affine, l'analyse s'opère à un niveau supérieur, sans même que
l'opération implique l'aveu lucide de ses origines. La pensée sage
énoncée dans un verbe dépouillé paraît intelligible, et forme un sens
satisfaisant, voire mystérieusement fascinant, sans découvrir d'où
elle surgit. Elle peut renier son propre fond. Percer le secret des
premiers discours de sagesse reste une entreprise de spécialistes du
vingtième siècle, armés de plusieurs techniques, sémantique, analytique,
historique et structurale.
Viendra le temps où les deux codes, celui des théologiens et celui
des philosophes, seront suffisamment autonomes, et leurs opérations
Pourquoi les Présocratiques ? 405

distinctes, pour que la traduction de l'un dans l'autre s'opère de façon


quasi lexicographique, terme à terme, schéma à schéma, sur le mode
de l'allégorie. Les productions de cette couche de culture n'ont plus
la même saveur. Qu'est-ce qui fait les premières si savoureuses?
N'est-ce pas justement qu'on pressent, sans le connaître, le travail
de leur gestation? Elles recèlent un secret qui n'est pas celui de la
nature, ni du divin, sans doute, mais qui suffit à leur ajouter un cachet
d'énigme et de mystère. Pour nous autres modernes post-mallarméens,
mieux vaut les lire encore sur le mode de la poésie.

Le travail fait a consisté à énoncer par couples les relations


confusément incluses dans la tradition. Il est insatisfaisant, dans la
mesure où il livrerait peut-être le secret de la fabrication d'un code,
sans livrer pour autant le secret de la fabrication d'un ensemble. Il ne
suffitT pas de faire surgir un nouveau champ sémantique, il faudrait
encore voir une construction se profiler dedans. Mais le travail à faire
reste largement aventuré.
Que l'on prenne pour base la réduction en couples d'un ensemble
fortement charpenté, dont les attaches à la tradition sacrée semblent
indiscutables : l'anthropocosmologie d'Empédocle. On sait qu'elle
utilise six principes, qui n'ont pas tous le même statut. Le couple
principal est formé de deux opposés codés, en langue divine,
Aphrodite et Neikos; codés, en langue non divine, Amour et Guerre, ou
avec des mots plus savants Rassemblement et Dispersion. Empédocle
disposerait donc de plusieurs codes, et jouerait librement avec eux.
Les quatre autres, communément dénommés par la suite les
éléments, en style empédocléen les racines, se laissent aussi grouper
deux par deux, non pas de n'importe quelle façon, mais d'une façon
singulière qui consiste à les marier : à marier d'abord les extrêmes,
ensuite les moyens, d'abord les plus éloignés, ensuite les plus rapprochés :
Éther avec Terre, Air avec Eau, en code divin Zeus avec Héra, Hadès
avec Nestis. On voit se profiler déjà le diagramme expressif du jeu
des mariages.
Il faut tout de suite compliquer la construction en introduisant
la dimension temporelle. Car il y a des étapes. Admettons comme
hypothèse de travail la brillante reconstruction de M.J. Bollack(5).

(5) J. Bollack, Empédocle, Paris, 1965. L'originalité de cette thèse consiste à


récuser la double « eschatologie » qui place à l'extrémité d'une phase descendante le
règne destructif de Neikos, et à l'extrémité d'une phase ascendante bouclant le cycle,
le règne pur, également destructif, d'Aphrodite.
406 Clémence Ramnoux

A la phase de confuse union, en code divin le règne d'Aphrodite,


succéderait immédiatement, par l'irruption du principe contraire, en code
divin le viol d'Aphrodite, la phase d'émiettement. Tout se sépare.
Les membres dispersés s'en vont chacun de son côté. Ensuite, par
un lent processus d'accommodation, un équilibre s'établit, avec des
alternances poussant jusqu'à la domination tantôt de l'un, tantôt
de l'autre, mais jusqu'à un certain point seulement, au-delà duquel
il n'y aurait plus de cosmos. A la faveur de cet équilibre, les membres
dispersés se rassemblent, de façon à former des corps harmonisés.
Les éléments s'entremêlent, en respectant entre eux des proportions
définies. Ainsi va le monde. Le monde vit sous la loi de l'Amour et de
la Guerre. Il vit comme un moyen entre deux extrêmes, un équilibre
entre deux excès, dont l'un menacerait de destruction par excès
d'amour, dans l'étouffement d'une énorme copulation, l'autre
menacerait de destruction par excès de haine, dans la dispersion d'un univers
en miettes. Chacun des deux, l'Amour et la Guerre, porte à la fois
la vie et la mort. Car chacun des deux seul ferait périr l'univers,
mais les deux ensemble le font vivre, dans le balancement du
mouvement qui rapproche et écarte les contraires, et entre les contraires
tous les vivants-mortels.
La loi de cet équilibre est dissymétrique. L'un des règnes est le
premier. Il est posé à l'origine. Le lieu propre d'Aphrodite est au
centre, d'où son rayonnement gagne les limites de la Sphère, quand
l'amour triomphe. Le lieu propre de Neikos est à la périphérie. L'amour
vainqueur chasse par-delà les frontières celui qui mérite le nom du
Transgresseur. Un accent de valeur positive est posé sur l'Une, un
accent de valeur négative sur l'Autre. Aux articulations de la
configuration se retrouvent les jeux de la Guerre et delà Paix, de l'Amour
et de la Haine, le Centre et les Limites, le Rassemblement et la Dispersion :
tous couples contrariés que nous connaissons déjà. Mais il ne s'agit
plus de composer des phrases avec les éléments d'un code. Il s'agit
de configurer un cosmos, avec son histoire.
Or nous avions admis au préalable que les principes, les éléments
ou les racines d'Empédocle possédaient plusieurs noms dans plusieurs
codes, entretenant entre eux des correspondances. C'est d'ailleurs
ainsi que l'antiquité tardive l'a lu(6). Nous avions admis qu'Empé-
docle choisit librement ses noms dans les catalogues, en substituant

(6) Cf. le traitement qu'Hippolyte, ou le Pseudo-Hippolyte, fait subir à la poésie


empédocléenne, pour la traduire dans les termes d'une hérésie marcionite.
Pourquoi les Présocratiques ? 407

un nom pour un autre selon le contexte, les opportunités de l'entourage,


celles de la prosodie ou simplement la fantaisie. Ce traitement suppose
que le code théologique soit entièrement dégagé de la légende, à
laquelle on ne croit plus, mais qu'on conserve tout de même, par scrupule
névrotique, élégance traditionaliste ou goût décadent du mystère.
C'est ce point précis qui mérite d'être remis en question. La
question se pose de savoir si le code empédocléen n'est pas emprunté
à un récit sacré choisi parmi tant d'autres. Nous allons nous demander
si la légende en question, traitée par méthode réductrice, ne fournirait
pas elle-même les articulations de la construction. Des travaux de ce
genre ont été faits, dès le début de ce siècle, par Cornford par exemple,
pour ne citer que celui-là. Mais ils ont rarement été faits avec les outils
d'analyse créés par la collaboration du linguiste et de l'ethnographe.
Place existe à présent pour une reprise, même aventurée, de ces
travaux.
Empédocle désigne le même principe en divers endroits avec
des noms différents. Est-ce un accident de la prosodie, un effet de
la fantaisie, ou pratiqué avec une intention signifiante ? Pour le
principe bon, Aphrodite et Cypris alternent avec Philia et Harmonia :
il s'agit toujours de la Bonne Déesse. Gagnerait-on à la faire régner
tantôt sous un nom sur le Tout rassemblé à l'origine, tantôt sous un
autre nom sur les membres à rassembler, à ajuster et à harmoniser
en de beaux corps? Pour le méchant, Neikos est remplacé au moins
une fois, semble-t-il, par Ares et C (y) d (oi) mos (DK. 128). Il s'agit
d'une description de l'âge d'or, identifiée par les anciens à la première
phase cosmique : le dieu de la guerre s'en trouve expulsé, et avec lui
les mâles de la lignée Cronide, au profit, semble-t-il, d'un règne féminin.
Le règne féminin rappelle qu'une Aphrodite Ouranienne, et Ouranide,
pourrait inaugurer une lignée comptée par les femmes, d'origine
plus ancienne que la lignée des souverains cronides, entrecroisée
avec de fameux bagarreurs, et prolongée sur terre par une série de
tragiques héroïnes. Un violent au nom d'Ares a transgressé les droits
du mariage en s'emparant d'une Aphrodite, que sa légende romancée
a faite consentante. Cette union de l'Amour et de la Guerre a produit
au ciel une Harmonia divine, que la faveur de Zeus, et/ou sa jalousie,
marie à son tour avec un héros né mortel. Chacun a reconnu le cycle
de Cadmos.
Le cycle de Cadmos est un cycle thébain. Mais les spécialistes nous
apprennent que des migrants déplacés de Thèbes vers Rhodes
auraient pu amalgamer la légende de fondation de Thèbes avec le cycle
408 Clémence Ramnoux

cycladique d'Europe dans une composition plus vaste. Au surplus,


la dynastie des tyrans d'Agrigente en Sicile possédait une généalogie
capable de légitimer Théron en le plaçant dans la descendance de
l'Hélios de Rhodes. Le contexte géographique et historique rend donc
plausible une transmission de Thèbes à Rhodes, et de Rhodes en
Agrigente.

Il ne s'agit pourtant pas de faire ici une analyse de type historique.


Le travail a été fait par M. Vian : il demeure exemplaire, et nous
en restons tributaire. Il s'agit d'esquisser une analyse d'un autre
type, dont M. Lévi-Strauss a fourni le modèle, et précisément sur
l'exemple du cycle en question (7). En tant que philosophe, nous
réclamons le droit d'utiliser les travaux des spécialistes pour éclairer
nos propres problèmes. M. Lévi-Strauss a conduit son analyse de
façon elliptique, dans un essai destiné à présenter sa méthode sur
un exemple célèbre et connu du public cultivé ; destiné aussi à remettre
Œdipe à sa place, dans l'ensemble auquel il appartient, de par une
généalogie où sa mésaventure prend un caractère, disons, de
redondance. Une composition peut-être artificielle, mais artificielle de
haute époque, inscrit Œdipe par filiation patrilinéaire dans la lignée
de Cadmos, le héros marié à la divine Harmonie. Même si elle est
artificielle, cette composition au moins trahit la pensée de spécialistes
des arrangements, et ces spécialistes nous intéressent parce que leur
type humain se devine derrière ou sous le type humain d'un Empé-
docle.
On sait comment procède l'analyse : elle range des phrases
élémentaires, des mythèmes, sous des colonnes, que leurs « en-têtes » savants
affrontent deux à deux. Une analyse réussie établit une
quasi-équivalence entre des relations de ce type. Il est d'ailleurs entendu qu'elle
a sélectionné ses mythèmes, ce qui veut dire qu'elle en a
provisoirement laissé tomber plusieurs, lesquels restent disponibles pour être
rangés sous d'autres colonnes encore, et autrement affrontés. Les
« en-têtes » choisis sont ici « sur-évaluation et sous-évaluation de la
parenté» : ce qui est convaincant pour rassembler des incestes et
des meurtres entre parents; «affirmation et négation de l'autoch-
tonie» : ce qui est moins convaincant pour traduire la redondance

(7) Cf. F. Vian, Les origines de Thèbes, Paris, Klincksieck, 1963. — Cf. Lévi-Strattss,
Anthropologie structurale, p. 235 et suivantes.
Pourquoi les Présocratiques ? 409

d'une déformation du pied dans la lignée, et le meurtre d'un monstre


sorti de la terre. Du moins faut-il la longue expérience de l'ethnographe
pour lire du premier coup un sens qui n'apparaît pas d'emblée à tout
un chacun. Ces oppositions couplées sont recherchées avec
l'expérience de l'ethnographe, et formulées à un très haut niveau
d'abstraction. L'interprétation prend le risque d'exprimer une
problématique de culture archaïque, dans laquelle la Grèce serait demeurée
longtemps enfermée. Il convient pourtant de reprendre les termes
mêmes de l'auteur : « Le mythe d'Œdipe exprimerait l'impossibilité où
se trouve une société qui professe de croire à l'autochtonie de l'homme,
de passer à la reconnaissance du fait que chacun de nous est réellement
né de l'union d'un homme et d'une femme. La difficulté est
insurmontable. Mais le mythe d'Œdipe offre une sorte d'instrument logique
qui permet de jeter un pont entre le problème initial, et le problème
dérivé qu'on peut approximativement formuler : le même naît-il
du même ou de l'autre? Par ce moyen une corrélation se dégage :
la sur-évaluation de la parenté de sang est à la sous-évaluation de
celle-ci, comme l'effort pour échapper à l'autotochnie à l'impossibilité
d'y réussir »(8).
Si nous avons bien compris, la Grèce serait passée d'une
problématique de culture impossible à résoudre, à une autre problématique
dérivée, et qui était peut-être possible à résoudre. La problématique
impossible à résoudre se formule : comment une société qui professe
de croire à l'autochtonie de l'homme passe-t-elle à la reconnaissance
du fait que chacun de nous est réellement né de l'union d'un homme
et d'une femme? La problématique dérivée se formule : le même
naît-il du même ou de l'autre? La Grèce luttait dans et avec cette
situation aporétique quand Eschyle a écrit Les Euménides; la
problématique ouverte devant une juridiction neuve étant exactement :
lequel est le plus grave, tuer le mari (qui n'est pas du sang propre)
ou tuer la mère (laquelle après tout n'est peut-être qu'une nourrice) ?
Et encore : la parenté du fils à la mère est-elle parenté de sang, ou
de lait ? Ce qu'on voit moins clairement, c'est la façon dont la Grèce
aurait passé d'une problématique insoluble à une problématique
moins insoluble, jouant le rôle de médiation, mais de médiation vers
quoi ? Sûrement pas la solution rationnelle, mais une solution pratique
vivable, d'ailleurs lourde de contradictions vécues. L'ethnographe
semble nous dire que le passage se fait en ruminant la gravité des cas,

(8) Anthropologie structurale, p. 239.


410 Clémence Ramnoux

incestes et meurtres, représentés dans la légende. La Grèce, elle, a été


jusqu'à présenter les cas sur la scène : la légende jouée faisant alors
fonction de psychodrame collectif. La Grèce a même été jusqu'à
présenter le cas au tribunal civique : elle aurait donc ruminé et digéré sa
problématique au niveau de l'invention politique. Sans qu'il soit exclu
qu'elle l'ait tout simplement vécue et soufferte, en inventant des
solutions pratiques au niveau des relations entre les familles et les
sexes : les compromis tolérables intervenant le plus souvent par la
simple altération des réactions émotives au défendu. La prolifération
du «raconté» à côté du «vécu» serait fonction de l'intensité des
souffrances causées par la complication des embarras. La langue
d'Eschyle traduit cette leçon de sagesse par l'aphorisme : « par la
passion vers l'intelligence».

La seconde aporie, la moins lancinante, est formulée dans la


catégorie du Même et de l'Autre. Avec la même catégorie se discute la
question de savoir, par exemple, si la Mer est née de la Terre (comme
le veut Hésiode), ou du Feu (comme le veut Heraclite), ou si elle a
existé toute seule au commencement (comme l'ont voulu Thaïes et,
semble-t-il, Homère). S'il faut placer «au commencement» un seul
principe, ou deux, ou plusieurs et combien? Par mutation du
générateur et de l'engendré, la problématique dérive du drame familial
vers la « physique ». S'en trouve-t-elle allégée ? Posée sur un terrain
où elle deviendrait soluble par recours à l'expérience? Même s'il
faut attendre des millénaires pour posséder une théorie
scientifiquement avouable des processus de la génération, et une table bien
faite de la composition des éléments ? Qu'on se contente, faute
d'immédiate réponse, d'observer comment le Même et l'Autre, détachés
du drame de la procréation, ont continué de vivre dans le contexte
du discours. C'est encore avec le Même et avec l'Autre que la
philosophie va discuter la problématique ouverte, à un niveau tout différent,
par l'ontologie de Parménide : s'il est vrai que ï'être est un et toujours
le même, comment se fait-il que toutes choses paraissent à l'homme
toujours autres et autres encore?
Retenons en attendant que le mythe, selon M. Lévi-Strauss,
fournit un instrument « logique » pour aider les hommes à médiatiser
leurs problématiques de culture insolubles. Et, puisque M. Lévi-
Strauss invite son lecteur à regrouper autrement les mythèmes du
même cycle, mettons-nous à la besogne. Le postulat de travail
sélectionnera les rubriques en tenant compte, autant que faire se peut
APHRODITE épouse ARES
HARMONIA
DISJONCTIONS CONJONCTIONS HISTOIRE de THÈBES CON
entre PROCHES entre PROCHES DIEU
ZEUS
CADMOS poursuit CADMOS renonce à la poursuite
EUROPE
CADMOS ensemence la CADMOS expie le meurtre
TERRE
Les Fils du DRAGON CADM
s'entre-tuent Les filles de CADMOS épousent les HA
derniers fils du DRAGON
POLYDOROS épouse NYCTEIS ZEUS
règnes de NYCTÉE et LYCOS
règne de Penthée
PENTHÉE combat
DIONYSOS
AGAVEdéchire
PENTHÉE
INO noie MÉUCERTE LABDACOS
ŒDIPE tue LAÏOS LAÏOS épouse JOCASTE
ŒDIPE épouse ŒDIPE
JOCASTE
ŒDIPE maudit ANTIGONE suit ÉTÉOCLE et POLYNICE
ses fils ŒDIPE règne de CRÉON
ÉTÉOCLE et POLY-
NICE s'entre-tuent
ANTIGONE enterre ANTIGONE fiancée à HÉMON
CRÉON sacrifie POLYNICE
ANTIGONE
Les ÉPIGONES
412 Clémence Ramnoux

des couples que l'instinct des vieux théologiens, ou leur savoir, avait
élevés et dénommés, avant de les transmettre aux sages, aux
physiciens ou aux philosophes.
Voici la série proposée des couples : Copulation et Meurtre, façon
concrète de dire la Conjonction et la Disjonction ; le Mortel et V
Immortel; le Prochain et le Lointain, en prenant pour une illustration de la
proximité, les liens du sang à l'intérieur de la famille, et pour une
illustration de l'éloignement, l'écart entre le familier et l'étranger,
entre le frère mortel et cet étranger par excellence que figure l'être
venu d'un autre monde.
Le cycle en question commence par établir un lien de copulation
entre le principe même de la copulation sexuelle, et le principe du
meurtre : l'union clandestine, au ciel ou dans l'Olympe, d'Ares avec
Aphrodite. On propose d'étudier ensuite les alternances de copulation
et de disjonction : poursuites, unions clandestines, mariages, d'un
côté; de l'autre, fuites, bagarres, entre-tueries. On propose de les
étudier, et de les distribuer en deux premières colonnes (dites A)
entre proches, illustrés par les parents à l'intérieur de la famille; en
deux autres colonnes (dites B) entre lointains, illustrés par le dieu
et l'homme.

Al — Poursuites, unions clandestines, tout ce qui conjoint


abusivement d'une part; bagarres, entre-tueries, tout ce qui disjoint
abusivement, tout ce matériel regrouperait approximativement ce
que M. Lévi-Strauss a groupé sous les rubriques de la sur-évaluation
et de la sous-évaluation de la parenté. On y retrouverait donc les
mêmes mythèmes, plus d'autres qu'il a sciemment omis. C'est ainsi
qu'on pourrait classer dans la colonne A I : la poursuite d'Europe
par son frère Cadmos; l'union d' Œdipe et de sa mère; l'excès de
piété fraternelle qui dresse Antigone contre la loi; et l'excès de piété
filiale qui fixe la même Antigone au destin paternel. Vu sous cet
éclairage, le personnage d'Antigone apparaît doté d'une espèce de
démesure, qui la pousse à sa propre ruine. La première aventure,
moins connue généralement que l'histoire des Labdacides, mérite
un peu plus de commentaire : c'est en famille, sur injonction paternelle
et sous gardiennage maternel, que Cadmos est parti disputer sa sœur
à un dieu. Que la poursuite soit estimée abusive se connaît au fait
que l'oracle consulté la détourne. L'obéissance du héros est alors
récompensée, surcompensée pourrait-on dire, par l'agencement du
récit qui lui donne une fiancée divine à la place d'une sœur perdue.
Pourquoi les Présocratiques ? 413

A 2 — La colonne des conjonctions abusives étant meublée,


sous la colonne des disjonctions on propose de mettre : l'entre-tuerie
des frères, nés de la Terre ensemencée par Cadmos avec les dents
du Dragon. Entre-tuerie rééditée, quelques générations plus bas,
selon la composition qui enchaîne l'histoire des Labdacides à l'histoire
des Cadmides, par la redondante aventure du duel entre Etéocle et
Polynice, et par la bataille aux portes de Thèbes. Sans oublier le
conflit survenu, dans la descendance de Cadmos et l'ascendance
d'Œdipe, entre les cousins parallèles nés de deux filles d'Harmonie :
Dionysos, fils de Sémélé par Zeus, Penthée fils d'Agave par Échion
fils du Dragon, presque frères, bien que séparés par la distance du
dieu à l'homme. Sans oublier davantage les meurtres quasi rituels
commis sous l'emprise de la folie par les mères sur les fils : Penthée
déchiré par Agave, Mélicerte noyé par Ino. Ni les faits d'autodestruc-
tion expiatoire qui abondent dans la même lignée. Par une
composition peut-être artificielle, mais artificielle de haute date et
signifiante, le cycle de Dionysos s'articule au cycle de Cadmos. Le chaînon
de liaison est constitué par les filles nées de Cadmos et d'Harmonie :
l'une, Agave, épouse le plus brutal entre les survivants de la
moisson tragique; l'autre, Sémélé, est unie clandestinement à Zeus.
Celle-ci enfante un immortel ; celle-là un mortel renommé par sa rudesse
et son impiété. Ainsi, l'épisode qui oppose Penthée à Dionysos serait
à compter deux fois, et à ranger sous deux colonnes : une fois comme
entre-tuerie des frères, une fois comme combat de l'homme et du dieu.

B 1 — Cet épisode capital renvoie aux jeux d'amour et de guerre


pratiqués entre l'homme et le dieu (donc à nos colonnes B 1 et B 2).
Sous le signe de la conjonction se rangeraient une variété d'unions,
que leur recensement systématique classerait en pratiquant de
nouvelles oppositions : tantôt un mortel avec une déesse, Cadmos avec
Harmonia; tantôt un dieu avec une mortelle, Zeus avec Europe,
Zeus avec Antiope, Zeus avec Sémélé, Dionysos avec Ariadné, car
des voies latérales s'ouvrent encore vers d'autres histoires apparentées.
Tantôt union clandestine, telles les amours d'Europe et de Sémélé;
tantôt mariage célébré en pompe, avec distribution de cadeaux,
telles les noces d'Harmonia ; tantôt sur terre ou dans la citadelle bâtie
pour les hommes, tantôt sur l'Olympe à l'étage du ciel, telles les
noces terminales de Dionysos. Ainsi vont s'entrecroisant les
oppositions de la Terre et du Ciel, du Mortel et de Y Immortel, du Solennel
et du Secret : toutes déjà connues et aptes à devenir les termes majeurs
d'un discours théologique.
414 Clémence Ramnoux

B 2 — L'incompatibilité des principes provoque au contraire


la disjonction, sous l'illustration des conflits qui dressent contre le
dieu la stupidité humaine, ou contre l'homme la jalousie du dieu. C'est
ainsi que la famille Cadméenne résiste à l'enlèvement d'Europe. Cad-
mos tue (mais par obéissance) le Dragon issu d'Ares, ou le Monstre issu
de la Terre. Exploit réédité à quelques générations de distance par
la victoire d'Œdipe sur le Sphinx. L'hostilité du dieu contre l'homme
a suscité le monstre. L'hostilité du dieu provoque la folie d'Agave,
déchirant en guise de proie humaine son fils Penthée, ou d'Ino noyant
son fils Mélicerte. Zeus foudroie l'indiscrétion de Sémélé. Mais il
faut raccourcir, et il est inutile d'allonger la liste des effets de la
stupidité humaine, ou de la jalousie divine, dans cette lignée que
caractérise sa démesure. Mieux peut-être que sa démesure,
l'incompatibilité congénitale entre les principes mariés à l'origine. C'est une
race qui s'auto-détruit, de par les suites d'une union qui mariait les
incompatibles, en violant un clivage majeur du cosmos.

Ce point mérite plus de réflexion. A l'origine de cette lignée


humaine, pourvue d'un caractère de sacralité, et de la légitimité
royale, on assiste au mariage d'un mortel avec une immortelle. En
remontant plus haut, on assiste aux amours clandestines du principe
de la fécondation avec le principe de la destruction. Plus haut encore,
ces amours clandestines placent un fils de Zeus dans le lit d'une Ou-
ranide (9) : d'où le danger que de cette union naisse un enfant,
disposant par héritage maternel d'un droit plus ancien, opposable à la
légitimité de Zeus. Le mariage d'Harmonia remplirait donc deux
fonctions : il promeut l'obéissance et la piété de Cadmos au lit d'une
déesse, et à la légitimité royale ; mais il évite la naissance d'un enfant
immortel dans la descendance d'Harmonia (10). De point en point
homologue au mariage du héros Pelée, le mariage du héros Cadmos
inaugurerait, mais sur terre, une lignée royale pourvue d'un caractère
de sacralité, en évitant au ciel la naissance d'un successeur possible
de Zeus. Nulle surprise alors si dans la même lignée resurgissent deux
types humains : des filles, les justes héritières des talismans donnés
par les dieux en présents de noce à Harmonia leur aïeule, promises

(9) Une « Ouranide » qu'une autre tradition change en « fille de Zeus » : par un
« arrangement », sans doute, qui subordonne justement Aphrodite à Zeus.
(10) Dans la même lignée naît l'immortel Dionysos : un « arrangement » le marie
avec une mortelle, et le récupère solennellement au ciel. Tout se passe vraiment comme
si les i vieux théologiens » avaient voulu fixer définitivement l'ordre de Zeus.
Pourquoi les Présocratiques ? 415

à mettre au monde l'héritier légitime, ou à le choisir comme partenaire


(et parfois, comme Jocaste, les deux à la fois). Des garçons, conjoignant
la brutalité des fils du Dragon et de la Terre, avec une prétention
au pouvoir héritée d'une tradition plus ancienne que le partage entre
les Cronides, qui a fixé (définitivement?) les clivages du cosmos.
En somme, les colonnes A grouperaient des mythèmes
représentant les alternances des conjonctions et des disjonctions abusives,
dans la famille humaine; les colonnes B grouperaient des mythèmes
représentant les alternances des conjonctions et des disjonctions
également abusives, entre le dieu et l'homme. Admettons que l'histoire
des Labdacides ait été raboutée à l'histoire des Cadmides, et celle-ci
au cycle des enfants d'Io, de par un « arrangement » de spécialistes ;
admettons que la légende de Dionysos s'y insère à une articulation
d'ailleurs principale : l'épisode du conflit entre Penthée et Dionysos
joue bien dans la composition un rôle majeur, puisqu'il illustre à la
fois l'agression entre frères (cousins parallèles par les mères), et la
rébellion de l'homme contre le dieu. Si donc la composition de
l'ensemble trahit la main de spécialistes, elle traduit en même temps
la pensée de ces spécialistes, et à ce titre a droit à notre intérêt, même
si cette composition masque d'autres relations d'un type encore plus
archaïque. Tout le long de cette histoire, les copulations et les meurtres
se produisent, tantôt entre (trop) prochains, tantôt entre (trop)
lointains. Tantôt l'union viole la barrière de l'inceste, tantôt elle viole
une frontière cosmique. Tantôt elle se venge par le meurtre du sang
propre. Tantôt elle est vengée par un cataclysme, une folie, ruinant
la famille humaine. On croit assister à un jeu de compensation entre
deux espèces de la démesure : le viol du tout à fait intime, et le viol
du tout à fait inaccessible, tous les deux également interdits.
Entre les deux pourtant se déroule en boitant, en gauchissant
toujours, une assez longue histoire, laquelle est rendue possible par
de multiples accommodations. Des médiations aident à franchir les
abîmes. Des expiations pallient les haines inexpiables. Dès l'origine
l'Olympe a condescendu à l'obéissance du héros, en ménageant
officiellement la mésalliance. Selon une tradition, le héros paie réparation
pour le meurtre du Dragon, pourtant nécessaire et voulu des dieux.
A la fin, le sacrifice de Menœcée assure la victoire, et la brève survie
de la Thèbes antique, dans la guerre qui clôt par entre-tuerie la
dynastie héroïque, avant d'ouvrir l'ère de ses Épigones. Entre les doubles
colonnes, groupant les mythèmes illustratifs d'un quadruple excès,
il convient de ménager un espace ouvert à des alliances possibles,
416 - Clémence Ramnoux

et aux affrontements dont la cruauté ordinaire représente l'apanage


régulier des mortels.
Dans son étude sur Les Spartes^1), M.F. Vian a soigneusement
décapé de ses ajouts historiques un «noyau archaïque» réduit à la
légende de fondation de Thèbes. Joignant à l'analyse historique
une tentative de reconstruction inspirée par les thèses de G. Dumézil,
il réussit à lire dans le corpus des légendes béotiennes la tripartition
fonctionnelle des indo-européens. La lignée de Cadmos, prolongée
à travers Polydoros vers les Labdacides, posséderait la souveraineté
à titre religieux, encadrée de ses « devins », et assistée de ses «
guerriers» : soit que le caractère se transmette régulièrement de mâle
en mâle, ou à travers une fille prédestinée (la représentante, dans sa
génération, de la divine aïeule Harmonia, et porteuse légitime de sa
robe et de son collier). Les fils des survivants de la moisson, issue
de Terre par les dents du Dragon, composeraient la classe guerrière.
Le pouvoir de la richesse, de la fécondité et de l'industrie créative
se retrouverait dans la lignée voisine, et même cousine, issue de Zeus
par Antiope. Dès la seconde génération, Cadmos marie sa fille Agave
à Échion. Par Nyctéis, sa mère, Labdacos, fils de Polydoros, descend
du sparte Chthonios. Il ne s'agit donc pas de castes endogames, mais
de lignées cousines acceptant entre elles des alliances. Les oncles
ou les maris de caractère guerrier assurent normalement en tout
temps la défense, et dans les interrègnes la régence, ou en l'absence
d'héritier qualifié reconnu une fonction de gouvernement, que leur
démesure transforme en tyrannie. D'où la résurgence d'un type de
l'usurpateur régnant par la violence. On pourrait donc dire que la
distance plus courte, qui sépare les lignées de qualités différentes,
médiatise la distance plus longue, qui sépare l'homme du dieu.
L'héritier de la sacralité royale est né d'un mariageentre inégaux, et possède
des frères ou des cousins inégaux, même si l'inégalité ne culmine
point dans l'opposition entre l'homme et le dieu, telle qu'elle se
reconstitue entre Penthée et Dionysos. C'est pourquoi un «prince de la
promesse» est à rechercher, à découvrir par une épreuve, ou par
l'oracle : quelque signe capable de faire reconnaître la présence du
gène divin.
A partir du croisement initial qui fut démesuré, bien que médiatisé
et même officialisé, les croisements entre cousins inégaux restent
possibles, légitimes, et furent, peut-être, sociologiquement préféren-

(n) Les origines de Thèbes, Paris, Klincksieck, 1963; cf. le chapitre 11.
Pourquoi les Présocratiques ? 417

tiels. Ils dominent et déterminent une histoire développée sur une


durée assez longue, sous la menace d'un double danger, entre les
excès contradictoires auxquels finalement la lignée succombe. D'une
part, les amours et les meurtres à l'intérieur de la parenté souillent
le lit et la maison. D'autre part, les amours et les rivalités entre dieu
et homme rapprochent dangereusement les incompatibles, en
provoquant la catastrophe. Entre ces deux types d'aventures, ou criminelles,
ou dangereuses, l'aventure humaine expose ses héros aux risques
ordinaires, limités et humainement tolérables des rivalités
amoureuses et guerrières. Cette race manifeste une propension à la démesure,
comme un héritage génétiquement remontant au Dragon, ou peut-
être encore plus haut, aux divinités de la couche plus ancienne et
toujours rebelle à l'ordre de Zeus.

Telle serait la structure définissable à un niveau d'abstraction


supérieur. Or c'est à ce niveau d'abstraction qu'il faut se situer pour
renouer les fils de la comparaison entre la légende et la cosmologie.
Le cosmos empédocléen s'organise et se désorganise sous les effets
croisés d'une inspiration d'amour et d'une inspiration de guerre.
Amour et Guerre lient et délient des mélanges mortels entre éléments
immortels. Leur jeu simplifié lie et délie quatre racines, parmi lesquelles
deux plus rapprochées semblent médiatiser deux plus éloignées. Les
quatre ensemble constituent le terrain favorable au grand Jeu des
Incompatibles : l'Amour, qui fait amour et guerre avec la Guerre;
la Guerre qui fait guerre et amour avec l'Amour. L'harmonie
triomphante assure, non pas l'immortalité, mais la durée des plus heureux
mélanges, c'est-à-dire des mélanges pratiqués en respectant des
proportions arithmétiques définies et simples. Mais l'excès qui dévore
les violents, et l'excès qui dévore les amants, incendient le mélange,
en provoquant l'apothéose du principe démonique. L'aventure
cosmique se déroulerait donc tout entière sous la menace de deux excès :
conjonction et disjonction poussées à l'extrême ruineraient également
des êtres destinés à vivre-pour-mourir en se mêlant les uns aux autres.
Quant aux grands Immortels, aux noms de YÉther et de la Terre,
de Y Air invisible et de YEau, Neikos victorieux les séparerait, les
disperserait ou les émietterait. Aphrodite triomphante annulerait
leurs essences différenciées.
Le monde est fait de mélanges mesurés entre les extrêmes d'une
conjonction et d'une disjonction totales et abusives. Maintenant
certaines interprétations réalisent la conjonction et la disjonction
418 Clémence Ramnoux

totales à deux moments extrêmes de deux phases de sens inverses:


l'une allant du pôle de l'Amour vers le pôle de la Guerre, l'autre allant
du pôle de la Guerre vers le pôle de l'Amour, chacune passant par un
meilleur moment de l'union des contraires. C'est à ce schéma
compliqué que l'interprétation récente de J. Bollack, fondée sur la lecture
de Simplicius, en substitue un autre : une fois accomplie l'irruption
du Violent dans la Sphère originelle, le cosmos continue de s'organiser
et de se désorganiser, de vivre et de mourir, sous l'action balancée
des principes contraires. La précédente analyse autorise à ajouter :
et sous la permanente menace d'une double subversion par deux
excès contraires. Les deux schémas sont temporels. Encadrée dans
le premier, la doctrine d'Empédocle prend le sens d'une cosmogonie
d'abord, d'une cosmologie ensuite, et finalement d'une eschatologie,
d'une double eschatologie, puisque le monde a deux façons de périr.
Encadrée par le second, la doctrine d'Empédocle prend le sens d'une
cosmogonie en premier lieu, ensuite d'une cosmologie, en écartant
le rêve et le cauchemar de l'eschatologie. La structure trop compliquée
du premier schéma temporel semble avoir motivé sa projection spatiale :
ce monde-ci s'organise et se désorganise, il vit et il meurt entre deux,
entre un monde en deçà la limite de l'organisation vivante et mortelle,
dit le règne de l'Amour, et parfois conçu « idéal », et un monde par-
delà la limite de la désorganisation, et conçu comme règne pur du
Mauvais. Le second schéma reste le plus dynamique.
Faut-il croire à présent que cette configuration ait été conçue
et formulée comme telle et dans la nudité de l'abstraction? Qu'elle
ait été consciemment transférée d'un domaine dans l'autre : des
mariages entre lignées, et des associations entre castes, telles que la
politique les ordonne, aux mélanges entre racines, tels qu'une
physique imaginaire les compose? Mieux vaut croire qu'une leçon entr'
aperçue par les « vieux théologiens » donne un sens à leur légende
et inspire les remodelages de leur tradition. Cette leçon avertit que
les alliances entre lignées, les alliages entre métaux, et toutes espèces
de mélanges, y compris ceux du sang ou des gènes, doivent se pratiquer
avec sélection et mesure : c'est-à-dire en respectant les compatibilités
et les incompatibilités naturelles, et des proportions définies. Mal
choisir, outrepasser les mesures, c'est provoquer la catastrophe. Une
extrapolation spontanée a étendu les vérités simples, expérimentées
au niveau des institutions et de l'artisanat, au cosmos commun :
celui où s'affrontent les grandes masses différenciées du Ciel et de
la Terre, de la Mer et des Luminaires, où s'affrontent aussi les dieux
Pourquoi les Présocratiques ? 419

et les hommes, et par-delà encore, les dieux entre eux-mêmes. Cette


physique largement imaginaire, au sens que Bachelard donnait à
ce mot, exige un vocabulaire neuf pour se constituer. Le vocabulaire
neuf autorise à formuler la Loi en termes de mesure, de proportion,
d'excès, de double excès, ou de défaut. Sur le chemin de cette
transmutation, les poèmes d'Empédocle occupent une position de choix.
Ils méritent de servir comme d'un « outil logique » pour médiatiser
l'écart que la Grèce a vu s'ouvrir entre son expérience, sa nouvelle
exigence, et la tradition de ses récits sacrés.

Paris-Nanterre. Clémence Ramnoux.