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Islam et République : j'accuse (encore), après avoir lu

Michel Onfray

Par Olivier Ravanello | Le Monde selon Ravanello – il y a 9 heures

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"L’islam est dangereux et ceux qui le nient sont de dangereux naïfs". On retrouve souvent

dans ces démonstrations qui se veulent érudites et donc moins susceptibles d’être

contredites, les mêmes raccourcis, les même fausses évidences, les mêmes arrières pensées

que dans l’antisémitisme tranquille du XIXème en France. Michel Onfray et d’autres sont en

train d’enraciner un mal que la France connait bien : la détestation argumentée, cultivée et

rationnelle de votre voisin au son de "quand même, ces gens-là ne sont pas comme nous".

Je lis le1hebdo. L’objet est ambitieux, pédagogique et audacieux. Je m’y suis abonné dès le premier numéro

et je saurai trop vous inciter à faire de même. J’y ai lu Dominique Schnapper, sociologue, qui pointe la

difficulté de s’intégrer dans une société qui tend à faire sauter les normes familiales quand justement on

vient de cultures où la famille et la sexualité sont très normées et structurantes ; le paradoxe de cette école

façon IIIe République que l’on regrette mais qui à force de repentance et de critique historique a démonté

les mythes républicains que l’on donnait en exemple. J’ai lu Metin Arditi qui s’interroge sur "unité, unicité,

union, pluralité" et souligne que dire "Je suis Berlinois" quand on était Kennedy était un acte d’humilité et

que dire "Je suis Charlie" doit être une exigence et non une vanité. J’ai lu Tahar ben Jelloun qui rappelle que

le débat sur une lecture stricte du coran est aussi vieux que les héritiers du prophète. Il défend une lecture

insérée dans son temps pour qui citer des sourates comme "une preuve de" est faire le jeu des obscurantistes

qui justement enferment le message de l’islam dans ce qu’il a de plus archaïque.

Et puis j’ai lu Michel Onfray. Comme on pouvait s’y attendre, le philosophe français parle de tout. Il tance la

pensée consensuelle et pique au passage les chaines d’informations en continue et l’obscénité de ceux qui

disent que les musulmans en sont les premières victimes. Comme j’ai dit et répété cette phrase plusieurs

fois, je me suis senti évidemment concerné. Je passe sur l’agacement. L’exactitude factuelle de ce rappel est

incontestable (Onfray a pu omettre les dizaines de milliers de chiites irakiens, soldats ou non, de Syriens,

décapités ou abattus, d’Algériens, Tunisiens ou Egyptiens morts dans des attentats depuis 10 ans, mais on se

demande comment il a pu oublier le massacre de 135 écoliers de Peshawar massacrés il y a un mois parce

que leurs pères musulmans pourchassaient des talibans ou des villages musulmans rayés de la carte par

Boko Haram…). Tout comme laissez penser que si la France n’était pas intervenue en Afghanistan, en Irak

ou au Mali contre les talibans, l’État Islamique ou Aqmi, elle aurait moins d’ennuis avec les musulmans est

un drôle de raccourci. Une étrange manière de défendre l’héritage des Lumières aussi. Mais passons.
Ce qui m’a frappé en lisant Michel Onfray, c’est la hargne du propos, l’agressivité qui a du mal à se contenir.

Je veux croire que cela échappe à son auteur. Que Michel Onfray pense défendre à juste titre un modèle

républicain où l’on forme des têtes bien faites capables de se défaire des prédicateurs en tout genre. Et

pourtant. La musique de son texte m’a trop rappelé celle de l’antisémitisme bon teint du XIXe siècle pour ne

pas réagir.Il y a dans le raisonnement de Michel Onfray la même manière de rechercher dans les textes

d’une religion, d’une communauté, des éléments qui intrinsèquement la mettrait au banc de la société. Des

preuves cachées en sommes. L’antisémitisme allait chercher dans les épisodes de l’ancien testament, les

commandements à Moïse, les prières des fêtes de Pâques, la preuve que les juifs se vivaient comme un

peuple élu, à part, et donc forcément indifférent au destin de la nation. Le protocole des sages de Sion

voulait démontrer par un texte leur volonté cachée de contrôler le monde. La preuve était là, il suffit de lire !

De la même manière, Onfray (mais la mode est déjà répandue) exhume des sourates comme preuves

intangibles de la nature guerrière de l’islam. Celle-là et pas les autres plus apaisantes. Onfray écrit : "Il n’y a

pas une différence de nature mais une différence de degré" entre l’islam pacifique du croyant intégré et

l’islam obscurantiste. Il y voit la preuve d’une religion intrinsèquement violente. Chacun trouvera dans le

Coran ce qu’il y cherche. Le débat est sans fin et il alimente depuis des siècles le monde musulman bien

avant Onfray. Mais venant d’un philosophe, la démarche est étonnante. Comme si les textes faisaient les

hommes contre leur gré et leur jugement. Comme si l’homme appliquait à la lettre et sans discernement ce

qui était écrit. Comme si on ne retrouvait pas dans les évangiles des absurdités, des incohérences. Comme si

les philosophes chrétiens n’avaient produit qu’une pensée mimétique, étroite et bégayante. Comme si seuls

les athées étaient dotés du libre arbitre. De Staline à Pol Pot…

De même, au juif apatride, juif avant d’être Français, répond la référence à l’oumma, la communauté

musulmane qui, à lire Onfray, supplanterait toute autre appartenance. "L’oumma fait fi des frontières et des

nations. L’Islam est une religion, déterritorialisée dont le message emprunte les voies d’internet qui réunit

en temps réel ceux qui sont séparés par le temps et l’espace sur la totalité du globe". Echo à Zemmour qui

pense que pour les musulmans, le Coran est au-dessus de la loi. À leurs yeux, les musulmans sont en France

mais au fond ne sont pas vraiment Français, leur religion étant un obstacle à l’intégration nationale. C’est la

même logique que la "juiverie internationale". Juif avant d’être Français, juif donc sans nation, sans patrie,

sans fidélité, sans honneur, sans attache sinon celles qui le lient à sa communauté religieuse. Hommes et

femmes suspects, sans parole, sans honneur, comme Dreyfus. "C’est comme ça. Ça a toujours été comme ça.

Ils sont et resterons juifs avant tout", disait-on du même ton docte et résigné lors du procès Dreyfus.

Derrières de soient disant argumentations, ces pensées ne font qu’habiller une haine, une détestation, un

mépris, au mieux une méfiance de l’autre quand il n’est pas comme nous. Quand il n’est pas passé par le

laminoir de la norme, "ces gens-là". "C’est vrai, on ne les aime pas beaucoup, mais reconnaissez qu’ils ne

font rien pour qu’on les aime". La France antisémite ne disait pas plus. Et comme les intellectuels anti-
dreyfusards, Onfray et d’autres diront qu’ils ne sont pas islamophobes, mais qu’ils cherchent à voir les

choses comme elles sont et que nous sommes des petits intellos nantis et coupés des préoccupations du

peuple. Ce que nie au fond cette pensée aux musulmans qui vivent dans notre pays, c’est le droit d’être traité

comme des individus. Traité en homme libre. Libre de sa condition. Libre de sa culture familiale. Libre face

à ses croyances. Onfray nie le libre arbitre. Le choix, le tri permanent que nous faisons tous au quotidien

entre ce que nous sommes, d’où nous venons et ce que nous voulons. Avec nos envies, nos incohérences, nos

histoires, nos sentiments.

À le lire, ce libre arbitre, ce recul ce questionnement, seuls les européens athées en seraient capables. Mais

surement pas "ces gens-là". Il ne le dit pas, mais c’est le mot civilisé qui affleure. Comme lorsqu’on parlait

des juifs, de "leurs mauvaises manières", de "leur hygiène", de "leurs particularités". Au fond, la critique

d’une intervention en Afghanistan et en Irak mentionée plus haut, revient à cela. "Il aurait mieux valu

laisser ces gens-là se débrouiller et s’étriper entre eux". Entre sauvages. C’est en cela que lire Onfray m’est

insupportable. Lui et d’autres. Souvent, ces écrits se veulent implacables et combattifs, là où la pensée

tolérante et compréhensive ne serait que mollesse et désertion. Alors ils tranchent. Les mots tombent

comme des lames. Matin et soir, dans les chroniques, les journaux, les tribunes, les émissions de télé. Ils

guillotinent. C’est toujours au nom de la défense des valeurs menacées que l’on coupe les têtes. Aux

hussards de la République, comme Michel Onfray, je préfèrerai toujours les enfants de Montaigne comme

Michel Serres. Les humanistes qui cherchent à comprendre les hommes plutôt qu’à les aligner contre un

mur. C’est pour cela que j’ose croire que Michel Onfray n’a pas conscience du mal qu’il fait et qu’il prendra le

temps à nouveau de chercher à nous éclairer.


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