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LA DATE DE L'AVÈNEMENT DE CANDRAGUPTA

ROI DU MAGADE A (313 AVANT J.-C.)

Le rattachement de la chronologie de l'histoire ancienne de l'Inde à la


chronologie générale a été l'œuvre de Joseph Deguignes. Un des meilleurs
savants de l'Inde du Sud, Maridâs Pillai, qui avait pris à tâche de faire con
naître en Europe, et d'abord en France, la culture de son pays, avait envoyé
à Paris sa traduction du Bâgavadam 1. Ce texte était une réplique tamoule
du Bhâgavatapurâna sanskrit, laquelle contenait, comme celui-ci, une liste
des rois du Magadha, le grand royaume oriental du bassin du Gange que les
historiens d'Alexandre ont appelé celui des npotaioi/Prasii ou Prasi, nom qui
représente clairement le sanskrit Prâcya, « oriental ». Sous l'orthographe
donnée par Maridâs Pillai : « Sandragoutten », Deguignes a reconnu le SavS-
pàxoxToç des Grecs, ou Sandracottus des Romains, contemporains d'Alexand
re. La liste indiquait les durées des dynasties successives. Celles-ci se trou
vaient, à partir du synchronisme ainsi découvert, situées pour la première
fois dans le temps historique.

1. Cf. de Guignes, orthographe alors adoptée, Réflexions sur un livre indien intitulé
Bâgavadam un des dix-huit Pouranam ou Livres sacrés des Indiens dont la traduction
a été envoyée en 1769 à M. Bertin, Ministre et Secrétaire d'État, dans Mémoires de litt
érature tirés des registres de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres depuis
l'Année MDCCLXX jusques et y compris MDCCLXXII, Paris, 1777, p. 312-336. —
Une édition altérée de la traduction de Maridâs Pillai a été publiée à Paris en 1 788 par
Foucher d'Obsonville ; une autre, d'après un meilleur manuscrit, à Pondichéry en 1920 ;
Le Bhâgavata, D'après un texte Sen Tamoul. Nouvelle traduction de Maridâs Poulie de
Pondichéry (1793-1795)- Éditée par le Père H. Hosten, dans Revue historique de l'Inde
française, 4e vol., ire partie, Pondichéry, 1920. — Une étude spéciale sur l'œuvre de
Maridâs PiaJU devra être publiée ultérieurement. — L'attribution usuelle à William
Jones de l'identification de Candragupta avec Sandracottus est évidemment erronée,
W. Jones en ayant brièvement parlé dans un discours présidentiel prononcé à Calcutta
seulement le 23 février 1793 (Asiatic Researches, 1799, IV, p. 11), 16 ans après la publi
cation de l'Académie.
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Deguignes utilisait immédiatement ces données pour fixer environ au


XVe siècle avant notre ère le règne de Pariksit, ce qui s'est avéré en accord
avec plusieurs traditions indiennes. Il cherchait ensuite dans la traduction
de Maridâs Pillai un autre synchronisme et croyait le trouver dans la mention
de l'invasion des Turcs dans l'Inde, invasion dont il savait qu'elle avait eu
lieu à la fin du xine siècle. Ce dernier synchronisme n'était qu'apparent, le
texte tamoul traduit fait état de « Tulukkar » qui sont bien des Turcs, alors
que l'original sanskrit nomme, selon les variantes, soit Turuskaka soit les
Tuskara. Les Turuska ou °ka sont encore bien les Turcs, mais les Tuskara
sont les Tokhariens de Bactriane 2. Or le texte sanskrit inclus dans le Bhâ-
gavatapurâna qui donne les listes dynastiques n'est pas original. Il reproduit
un enseignement traditionnel qui se présente ailleurs dans les mêmes termes.
Le Visnupurâna, généralement plus complet, donne, dans le cas particulier,
une leçon presque semblable :
tataé Câstau yavanâs caturdasa tusârâ... 3
« Ensuite huit Grecs, quatorze Tokhariens... »
à celle du Bhâgavata :
tato'stau yavanâ bhâvyâs caturdasa turuskakah...
« Ensuite sont à venir huit Grecs, quatorze Turcs... »
Nous voyons aujourd'hui, ce que ne pouvaient connaître ni Maridâs
Pillai ni Deguignes, que, dans la succession des invasions étrangères en Inde,
ce sont des peuples venus de Bactriane et non des Turcs qui ont succédé aux
Grecs. Il faut donc corriger la vulgate du Bhâgavata par celle, qui est en accord
avec les faits, du Visnupurâna, quoique le texte de celui-ci soit assez incor
rect. La mauvaise leçon peut fort bien être celle qu'avait adoptée l'auteur
du Bhâgavata sanskrit, auteur du Sud vivant probablement au Xe siècle 4,
sans doute peu soucieux des anciens événements de la Bactriane et du Nord-
Ouest de l'Inde et qui ne fait figurer les listes dynastiques traditionnelles que
pour se conformer à l'usage des rédacteurs de Purâna, étant lui-même avant

2. Bhâg. Pur., éd. Panditapustakâlaya, Vârânasi ; Turuskaka, XII, i. 30. Trad.


A. Roussel (suite à celle de Burnouf), Paris, 1898, sous XII, 1. 28 : Tuchkara (Tuskara).
3. Visn. pur., éd. Oriental Mudrâyamtrâlaya, Bombay, 1889, IV, 24, 14. Dans
la traduction anglaise célèbre de H. H. Wilson et dans la version française de celle-ci
(Pauthier et Brunet, Les Livres sacrés de toutes les religions sauf la Bible, publiés par
l'abbé Migne, Paris, 1866, tome II) le numéro du chapitre est 22 au lieu de 24. — Tusâra,
Tukhâra, Tuhkhâra et Tukkhâra sont d'autres noms des Tokhariens.
4. J. FiLLiozAT, Les dates du Bhâgavatapurâna et du Bhâgavatamâhâtmya, Indo-
logical Studies in honour of W. Norman Brown, New Haven, 1962, p. 70-77 et Laghu-
prabandhâh, Leiden, 1974, p. 71-78.
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tout un dévot et un poète dont le reste de l'œuvre est d'un niveau littéraire
très supérieur à celui des compilations ordinaires.
Le synchronisme d'Alexandre et Candragupta est demeuré, lui, inatta
quable, encore que quelques auteurs, voulant rehausser à tout prix l'anti
quité de l'Inde, aient prétendu que le Candragupta en question n'était pas
le fondateur de la dynastie Maurya, mais un prince de la dynastie gupta,
ce qui permettait de remonter celle-ci du IVe siècle après J.-C. au IVe avant.
L'identification de Sandracottus avec Candragupta Maurya n'en est pas
moins confirmée par un autre synchronisme connu maintenant depuis près
d'un siècle et demi : celui d'Asoka, petit fils de Candragupta Maurya, avec
cinq successeurs d'Alexandre que cet Asoka nomme dans ses édits.
Mais ces deux synchronismes assurés ont eu, et ont encore, besoin d'être
précisés. De nombreuses hypothèses ont été faites à leur sujet et, ou bien se
rapportent au premier et concernent la date de l'avènement de Candragupta,
ou bien, tout en s'appliquant au second, dépendent en définitive de la fixa
tion de cette date. C'est pourquoi nous revenons présentement sur celle-ci.
Les sources indiennes pour étudier la question sont, outre les listes dynas
tiques des Purâna, celles des chroniques boudhiques en pâli, qui corroborent
largement les premières, malgré d'importantes variantes de détail. Ce sont
encore des informations données par une tradition jaina sur Candragupta
considéré comme ayant sur la fin de sa vie abdiqué la royauté du Magadha
et embrassé la religion jaina. Ce sont aussi les textes littéraires qui évo
quent la prise du pouvoir par Candragupta au Magadha, avec l'appui du
brahmane ministre Cânakya ou Kautilya, notamment la pièce de théâtre
intitulée Mudrârâksasa. C'est enfin, indirectement, le grand traité de poli
tique attribué précisément à Kautilya : YArthasâstra.
Les sources européennes essentielles sont Plutarque dans sa Vie d'Alexan
dre et les auteurs traitant d'Alexandre et de ses successeurs immédiats, prin
cipalement Justin dans son Epitoma historiarum philippicarum résumant
l'œuvre perdue de Trogue-Pompée. Les fragments qui en subsistent ont été
publiés par Otto Seel 5 et sont de simples titres de matières. Celui qui se
rapporte à Sandracottus, au livre XV, est seulement : « Repetitaeque Seleuci
res et régis Indiae Sandracotti. » Mais l'exposé de Justin est explicite et pré
cieux. Les éditions en sont nombreuses depuis la princeps de Venise (1470).
Celle qui fait autorité a été publiée par Seel (1935) et repose sur celle de Ruehl
(1886 et 1915) qui avait étudié et classé les manuscrits. Seul Seel a donné

5. Otto Seel, Pompei Trogi fragmenta, Lipsiae, Teubner, MCMLVI, p. 123.


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un apparat critique 6. Son texte sans apparat a été reproduit et traduit par
E. Chambry 7.
Le texte concernant Seleucus et Sandracottus se trouve au Livre XV,
chapitre iv, n à 21 :
« 11) D'abord Seleucus prit Babylone, puis avec des forces accrues par
la victoire, il soumit les Bactriens. 12) II effectua ensuite son passage dans
l'Inde, laquelle après la mort d'Alexandre, le joug de la servitude étant en
quelque sorte secoué des cous, avait tué ses préfets. 13) L'auteur de la liberté
était Sandracottus, mais après la victoire, il avait tourné en servitude ce qui
s'intitulait liberté ; 14) car, une fois qu'il se fut emparé du pouvoir royal,
il opprimait lui-même dans la servitude le peuple qu'il avait délivré de la
domination étrangère. 15) II était certes né dans une humble famille, mais
poussé par la puissance de la divinité vers la charge du pouvoir royal. 16) En
effet, comme il avait offensé par son audace le roi Nandrus ; objet d'un ordre
du roi de le mettre à mort, il avait cherché son salut dans la vélocité de ses
pieds. 17) D'où tandis qu'il gisait, pris par la fatigue et par le sommeil, un
lion de grande taille l'approcha pendant qu'il dormait et essuya de sa langue
sa sueur profuse et le laissa doucement réveillé. 18) Poussé d'abord par ce
prodige à l'espoir du pouvoir royal, il incita, avec des mercenaires (latro-
nibus) rassemblés, les Indiens à un renouvellement du pouvoir royal. 19) Tand
isqu'ensuite il préparait la guerre contre les préfets d'Alexandre, un él
éphant sauvage d'une grandeur démesurée se présenta à lui et, comme s'il
était dressé, le reçut sur son dos et fut pour lui au combat un guide et un
combattant remarquable. 20) Une fois le pouvoir royal ainsi acquis, Sandrac
ottus, dans le temps où Seleucus jetait les bases de sa grandeur future, possé
daitl'Inde 8. 21) Par un traité fait avec lui, et les choses ayant été réglées en
Orient, Seleucus se livra à la guerre contre Antigone. »
Une variante en 16 a donné lieu à maintes discussions et conjectures.
Les anciennes éditions ont Alexandrum au lieu de Nandnim adopté par les
plus récentes, depuis les remarques de Von Gutschmidt 9. Les anciens éditeurs
ne savaient que faire de Nandrum, ils ont donc choisi la leçon Alexandrum,

6. Les deux éditions de Ruehl et de Seel ont paru dans la collection Teubner.
7. E. Chambry et Mme Lucienne Thély-Chambry, Justin, Abrégé des Histoires
philippiques de Trogue-Pompée et prologues de Trogue-Pompée, 2 vol., Paris, Garnier,
1936.
8. Sic adquisito regno, Sandracottus ea tempestate qua Seleucus futurae magni-
tudinis fundamenta jaciebat, Indiam possidebat.
9. Rhein. Mus., 12, 261.
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mais le plus ancien des manuscrits examinés par Ruehl (Parisinus 4950 du
IXe siècle) porte Nandrum tandis qu' Alexandrum apparaît seulement dans
un Vaticanus du xive siècle et dans la tradition subséquente 10.
A l'époque où von Gutschmid travaillait, Nanda étant connu comme le
nom des princes de la dynastie renversée par Candragupta, il a reconnu ce
nom dans Nandrum. Cette lecture étant celle du manuscrit qui fait autorité,
devait alors être adoptée comme la plus probable. Elle soulève cependant
la question de savoir d'où vient l'intrusion de r dans le nom de Nanda. Cet r
est absolument injustifié par les documents indiens et ne paraît guère pou
voir s'expliquer autrement que par une contamination du nom original par
la terminaison de celui d'Alexandre.
En fait, l'hésitation a pu avoir lieu dès l'Antiquité entre les deux noms,
car Candragupta a réellement agi contre les deux rois : il a chassé les préfets
d'Alexandre et renversé le dernier des Nanda. Les deux lectures sont donc
plausibles. En faveur à' Alexandrum il y a le fait que Plutarque u indique
que Candragupta, alors jeune, aurait rencontré Alexandre. Il aurait donc
pu l'irriter et devoir prendre la fuite. Mais Plutarque ne le dit pas et il ajoute
simplement qu'il avait l'habitude de dire qu'Alexandre aurait pu conquérir
la contrée tout entière, le roi étant haï de ses sujets et étant de basse extract
ion.La contrée en question est précisément celle où régnait Dhanananda,
le dernier des Nanda, celui qu'a effectivement renversé Candragupta et qu'on
reconnaît dans la leçon Nandrum. Selon Diodore 12, Porus aurait confirmé
à Alexandre la puissance considérable de l'armée des Ilpàcrioi et des FayyapiSat,
c'est-à-dire des peuples du Bassin du Gange, puissance dont la réputation
effrayait son armée, l'obligeant à la retraite. Mais Porus aurait, lui aussi,
souligné la faiblesse personnelle et le manque de prestige du roi de cette
contrée.
En faveur de la leçon Nandrum nous avons, outre l'autorité de la lectio
difficilior et du meilleur manuscrit, une remarque que je dois à M. Jacques

10. Sur les manuscrits : outre l'édition de Seel, on peut voir Chambry, tome I,
p. xiii, sqq.
11. Vie d'Alexandre, 62.
12. XVII, 93. La lecture FavSapiSat qui figure aussi en II, 37 est à rejeter et l'a
été depuis longtemps (Ch. Lassen, Pentapotamia indica, Bonn, 1827, p. 16 et Indische
Alterthumskunde, 2e éd. Leipzig, 1874, t. II, p. 210, n.). Elle supposerait qu'il s'agirait
des Gandhâriens. Or Alexandre était au Gandhâra même quand il a dû renoncer à con
quérir les Ilpàatot, c'est-à-dire le grand royaume du Bassin du Gange. Il faut donc lire
rayyapiSat, les peuples du Gange, bien connus des autres auteurs anciens (voir réfé
rences dans L. Renou, La Géographie de Ptoïémée ; l'Inde, Paris, 1925, Index s. v°).
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Heurgon, d'après laquelle la leçon incertaine est suivie de regem qui convient
après le nom d'un roi étranger, mais était superflue, dans le contexte, après
celui d'Alexandre. D'ailleurs, l'assertion de Plutarque d'après laquelle Candra-
gupta aurait rencontré Alexandre est immédiatement suivie des réflexions
péjoratives qu'il aurait faites au sujet de Nanda 13. Plutarque avait donc
déjà une notion de son inimitié à l'égard de ce dernier.
Quoi qu'il en soit, et sans reprendre les discussions relatives à la manière
dont Candragupta s'est substitué à un Nanda à la tête du Magadha, nous
pouvons préciser la date où sa royauté s'est trouvée établie et la dynastie
des Maurya fondée, puisque Justin indique qu'il « possédait » l'Inde au temps
où Seleucus jetait les bases de sa grandeur future ». Cette indication se réfère
en effet à la prise de Babylone par Seleucus en 313 et à la fondation de l'ère
séleucide en 313-312. Justin ne dit pas depuis combien de temps Sandra-
cottus possédait l'Inde à ce moment, mais son avènement comme roi du
Magadha, c'est-à-dire des Ilpàcnot,, se place nécessairement entre la mort
d'Alexandre et cette date. On l'a fixé par des hypothèses diverses dans cet
intervalle, plus près ou plus loin de la mort d'Alexandre en juin 323, selon
qu'on supposait qu'il avait d'abord chassé les Grecs dans le Bassin de l'Indus
ou d'abord pris le pouvoir au Magadha.
La théorie la plus communément admise est celle de Vincent Smith
dans l'Oxford History of India parue en 1919 14. Selon lui, Candragupta, alors
jeune, aurait rencontré Alexandre en 326 ou 325, c'est-à-dire à un moment
quelconque de la période où le conquérant se trouvait dans l'Inde. Agissant
sous l'impulsion de son astucieux précepteur le brahmane Kautilya exilé
du Magadha, il aurait attaqué les garnisons laissées par Alexandre lors de sa
retraite et il aurait, vers le même temps, avant ou après, fomenté au Magadha
la révolution qui lui a donné le pouvoir. L'annonce de la mort d'Alexandre
ayant pu parvenir dans l'Inde un mois ou deux après l'événement survenu

13. Celui-ci est désigné par Diodore (XVII, 93) sous le nom de Hav§pap]ç et par
Quinte Curce (IX, 2) sous celui d'Agrames. Ces formes ont donné lieu à des hypothèses
diverses, mais n'ont pas de contrepartie indienne dans les documents sur les Nanda.
On a pensé à *agrama proche de agrima mais non attesté (Lassen Ind. Alt, II, p. 210,
n. 2) . Xandrames de son côté évoque Candramas qui est un nom de la Lune et non d'un
roi. Il a bien existé une dynastie « lunaire » mais Nanda, roi de la classe inférieure des
êûdra (Visnup. IV, 24, 5), n'en faisait pas partie. Il doit y avoir eu un malentendu entre
les informateurs indiens et les Grecs et peut-être confusion partielle de Nanda avec son
ennemi Candragupta dont le nom signifie « Protégé de la Lune ».
14. Maintenant : third edition edited by Percival Spear, Oxford, 1958, Part I,
revised by Sir Mortimer Wheeler and A. L. Basham, voir p. 96-97.
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en juin, ce serait alors dans l'hiver de 323 à 322 que les garnisons grecques
auraient été attaquées et c'est près de 322 qu'il faudrait placer l'avènement.
On pourrait même, si la révolution au Magadha a eu lieu avant la mort
d'Alexandre et a pris un an, le faire remonter jusqu'à 325. La vraie date se
placerait donc entre 325 et 320, ce qui serait suffisamment précis.
Une note ajoutée à la 3e édition (page 97, n. 2) indique que dans les
années récentes des efforts ont été faits en Inde et en France pour établir
une tradition jain d'après laquelle Candragupta accéda au trône en 313 avant
J.-C. Il s'agit sans doute de mon exposé, rappelant un travail de Bhattasali,
et publié dans l'Inde classique 15. Mais cet exposé n'est pas réfuté. Il est seu
lement l'objet de cette allusion et celle-ci n'est pas exacte, car il n'y avait
pas d'efforts à faire pour établir la tradition jain en question, laquelle est
connue depuis Jacobi 16 et indique positivement que l'avènement de Can
dragupta a eu lieu 255 ans avant l'ère vikrama (58 avant J.-C.) donc en 313-
312 avant J.-C. En effet le début de l'ère en question (où les années sont les
années révolues) se place à l'équinoxe vernal, les années dans cette ère che
vauchent donc deux des nôtres et la première pour près de dix mois,
la seconde pour le reste. Le mois dans lequel s'est placé l'avènement de Can
dragupta d'après la tradition jain n'est pas précisé, mais avait plus de chances
de se trouver parmi ceux de 313 que de 312.
De toute façon la correspondance est frappante entre la donnée de Jus
tin qui fait référence au début de l'ère séleucide et celle des Jain. Elle a d'ail
leurs frappé W. W. Tarn qui a souligné cette coïncidence, inaperçue, semble-t-
il, avant lui 17. Mais Tarn n'en a tiré qu'une conclusion : Trogue Pompée
aurait connu 1' « erreur » de la chronologie jain. Tarn, s'en rapportant à celle
de l'Oxford History of India, suivie d'ailleurs par la Cambridge History 18,
croyait sûre la chronologie établie dans ces deux ouvrages, en réalité par
conjectures et sans égard suffisant au texte de Justin. De plus il n'a pas observé
que la chronologie de Cambridge était contestée dans le livre lui-même. En

15. Dans L. Renou et J. Filliozat, L'Inde classique, Manuel des études indiennes,
tome I, Paris, 1947, p. 212-213 et traduction anglaise par Philip Spraat, Political his
tory of India, Calcutta, 1957, P- 122-123. A corriger quelques détails d'après le présent
article.
16. Kalpasûtra, p. 8 sqq., Inde classique, p. 203 (angl. 109).
17. W. W. Tarn, The Greeks in Bactria and India, ire éd. Cambridge, 1938, p. (2e
éd. I951)-
18. The Cambridge History of India, vol. I, Ancient India, edited by E. J. Rapson,
Cambridge, 1922, p. 698, introduit une légère variante en donnant 321 pour la date de
l'événement.
i82 JEAN FILLIOZAT

effet, Jarl Charpentier, auteur du chapitre vi concernant l'histoire des Jain,


énonce (p. 156 et n. 1) sa préférence pour leurs indications chronologiques
par rapport au système adopté par Rapson qui n'en tenait pas compte. Ces
indications ne se trouvent qu'une fois, et indirectement en contradiction
avec une assertion douteuse du canon pâli. (Dïgha-et Majjhimanikâya). Au
contraire les données bouddhiques, dont celles du canon pâli, sont entachées
de désaccords entre elles-mêmes. Les unes et les autres se rattachent à la
chronologie générale grâce au synchronisme de Candragupta et Alexandre,
mais les plus cohérentes sont les jain et ce sont elles que confirme le synchro
nismede Candragupta et Seleucus fourni par Justin.
Justin ne précise pas lui-même combien de temps a pu s'écouler entre
l'avènement de Candragupta et la fondation de la grandeur future de Seleu
cus,la date de la tradition jain apporte la précision et il n'y a aucune raison
de la contester.
C'est pourquoi j'avais adopté cette chronologie et la maintiens, en dépit
des calculs antérieurs et du consensus apparent qui les fait recopier sans
relâche dans les travaux de seconde main et encore malgré d'autres hypo
thèses 19 qui négligent la tradition jain sans bien s'accorder avec Justin.
Il nous reste à évoquer la convenance du synchronisme que nous accep
tonsavec les événements tels que nous pouvons les connaître et avec le texte
de Justin résumant Trogue Pompée.
Nous devons d'abord faire observer que l'Inde désignée par Justin comme
libérée des Grecs par Sandracottus n'est pas la contrée que nous nommons
ainsi aujourd'hui. Celle-là n'avait pas à être libérée, n'ayant pas été conquise.
Il s'agit du Bassin de l' Indus soumis aux Achéménides depuis le vie siècle
avant J.-C. et qui l'a été jusqu'à la chute de Darius Codoman sous les coups
d'Alexandre. Ce sont les satrapies perses de ce Bassin de l'Indus, le Gandhâra
et le Sindh (en vieux perse : Ga(n)dara et Hi(n)du) 20. Alexandre, vainqueur
de l'Iran, était venu en occuper les colonies et la mutinerie de ses troupes
ne lui a pas permis de tenter davantage ni même de se maintenir. Les terri
toires sur lesquels s'étendaient les satrapies perses appartiennent aujour
d'huià l'Afghanistan et au Pakistan et seulement pour une part, le Panjâb,

19. Radha Kumud Mookerji propose provisoirement 324, donc avant la mort
d'Alexandre, comme début de la guerre de libération menée contre les Grecs mais aussi
comme début du règne. The History and Culture of the Indian People, vol. II, The Age
of imperial Unity, Bombay, 195 1, p. 58.
20. Cf. Alfred Foucher, La vieille route de l'Inde de Bactris à Taxila, vol. II, 1947,
p. 190 sqq.
AVÈNEMENT DE CANDRAGUPTA (313 AV. J.-C.) 183

à l'Inde actuelle. Les peuples en appartenaient de toutes façons à la grande


culture du subcontinent qui comprenait le Magadha.
Que Candragupta ait encouru à une époque la colère d'Alexandre ou
celle de Nanda qu'il devait détrôner, importe peu. Ce qui est affirmé, c'est
qu'il a chassé les préfets d'Alexandre, libérant par là les peuples du Bassin
de l'Indus de la domination étrangère et que c'est sur ces mêmes peuples
qu'il a établi son pouvoir royal oppressif. On peut alors penser ou bien qu'il
a pris aussitôt, sur place un pouvoir royal régional, tel que celui qu'avait
exercé Porus, et acquis plus tard la royauté du Magadha en évinçant les
Nanda grâce à Kautilya, ou bien qu'il a attendu de s'être emparé de la sou
veraineté du Magadha pour mettre en servitude le Bassin de l'Indus devenant
colonie du Magadha. Nous pourrions choisir entre les deux hypothèses si
Justin avait donné des précisions chronologiques claires. Mais la première
solution possible est aussi la plus probable : vainqueur et devenu roi à l'Ouest,
il a pu aisément se tourner vers le grand royaume de l'Est, le Magadha qui,
alors, ne s'appelait pas 1' « Inde ». En tout cas, quand il a lutté contre les gar-
nisaires laissés par Alexandre, il ne disposait pas encore de la puissance royale
du Magadha ; il était chef de partisans. C'est ce qui résulte du texte de Justin
qui dit qu'il a agi contractis latronibus. On a volontiers traduit ces termes
péjorativement 21 et il est possible que la tradition des Grecs, coloniaux
évincés, ait considéré les résistants comme des bandits. Mais ce sens est loin
de s'imposer, ainsi qu'a bien voulu me le confirmer M. Jacques Heurgon.
Il s'agit apparemment de mercenaires rassemblés, ou d'un parti constitué
autour du chef.
C'est seulement plus tard que Candragupta a vraiment disposé, après
la chute des Nanda et l'instauration de sa propre dynastie, de la grande
armée régulière des Ilpàatoi, c'est-à-dire du Magadha. C'est cette armée qui
pouvait occuper à la fois l'immense territoire du Bassin du Gange et les ancien
nes colonies achéménides, puis pour un temps grecques, du Bassin de l'Indus,
l'Inde proprement dite. C'est cette armée qui, avec ou sans engagement de
combat (nous manquons de témoignages à ce sujet), a dissuadé Seleucus,
comme auparavant les troupes d'Alexandre, de tenter une conquête, voire
de réoccuper les territoires envahis par Alexandre. C'est de cette armée que
Candragupta a pu détacher 500 éléphants lors de son accord avec Seleucus.
L'importance du don indique que Candragupta non seulement possédait
une grande puissance, mais encore ne désirait pas une nouvelle guerre avec

21. Chambry, « bande de brigands », Me Crindle, « band of robbers ».


i84 JEAN FILLIOZAT

Seleucus et lui faisait une concession de valeur. Car cette importance est grande.
Chaque éléphant de combat suppose un dressage prolongé, des soins cons
tants et un ravitaillement considérable. Tout cela suppose à son tour une
foule de dresseurs, de conducteurs, de valets, de gardes, de soldats, de trans
porteurs et de moyens de transport pour d'immenses quantités de fourrages,
soit plusieurs milliers d'hommes et largement l'encombrement matériel d'une
division moderne.
C'est dans les dernières années du IVe siècle, vers 305 ou 302 avant J.-C,
qu'on place avec probabilité mais sans plus grande précision certaine, la marche
de Seleucus vers l'Indus.
La chronologie la plus vraisemblable et la mieux corroborrée par le
synchronisme attesté par Trogue Pompée-Justin est donc la suivante :
septembre 325-retraite d'Alexandre,
juin 323-mort d'Alexandre,
jusqu'à environ 315 action de Candragupta contre les préfets d'Alexandre en
Inde puis contre la dynastie Nanda au Magadha,
313-Avènement de Candragupta.
Circa 305 Accord avec Seleucus.
Il n'apparaît aucune raison de ne pas accepter la concordance parfaite
entre la tradition chronologique prâkrite des Jain et la latine de Justin :
elle prime les spéculations traditionnelles modernes qui l'avaient méconnue.

Jean. Filliozat.