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Win Timdouine 2012, le retour, 4 ans après…

L’EXPEDITION WIN TIMDOUINE 2012

Du 24 avril au 4 mai

VECUE PAR JEAN ISBECQUE

***

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Dés-hibernation

Le 29 janvier 2012 à 20h20, un court e-mail de Jean-Michel Bichain, chercheur au Muséum national d’Histoire
naturelle de Paris, s’affiche sur mon ordi après de longs mois sans de ses nouvelles. La rudesse de son style
« télétexte » n’a pas contenu l’explosion de joie que ce message avait amorcée en moi :

« Hey jean, j’aimerais organiser du 25 février au 11 mars une virée à win timdouine, histoire d franchir
l’étroiture de Taggadert et faire de la première, ça t’intéresse ?! tu connais d’autres spéléos du coin qui
seraient partant, dont un artificier. Au fait plein de bonnes choses pour cette année, bien amicalement jm ».

Ainsi, le moment était venu pour un retour au Win Ti, quatre ans après la fameuse expédition biospéléologique
de juillet-août 2008. Ma réponse fut brève et encourageante. J’étais d’attaque bien sûr pour une nouvelle
aventure souterraine. Par contre, le délai me semblait court et février proscrit pour le Win Ti. J’ai donc
proposé à Jean-Michel de reculer de deux mois ce projet et nous avons fixé le début de cette nouvelle
expédition au 24 avril, date à laquelle nous devions nous retrouver à Agadir. Presque trois mois de préavis
avant le jour « J » étaient appréciables pour se conditionner.

Les objectifs 2012

Si l’expédition de 2008 avait demandé un an de préparation, principalement pour la recherche de financement,


celle-ci, aux objectifs plus modestes ne faisait pas appel au sponsoring. Nous allions nous retrouver en petit
comité et fonctionner en fonds propres. Au cœur du système, un joli petit trio dont le troisième homme, Jean-
François Fabriol, alias Jeff, revenait en force pour réaliser ses rêves, trop longtemps contenus, de
photographies d’art, ambiance Win Ti. Jean-Michel, de son côté, était sous pression à faire péter la roche entre
l’exsurgence de Taggadert et le réseau du Win Ti, espérant résoudre l’énigme de l’assèchement du premier,
concomitant aux travaux de captage de l’eau à la sortie du second, en 1928.
Une équipe d’une dizaine de français du Spéléo Club de la Mare des Noues à Franconville devait nous rejoindre
pour les gros travaux incluant également des séances de topographies.
L’espoir de découvrir un spécimen vivant de Siagona taggadertensis, insecte coléoptère fissicole endémique
dont on n’a jamais découvert que des morceaux, s’avérait aussi un objectif grisant pour notre retour sur le
terrain.

Les retombées de 2008

Quatre ans après l’expédition 2008, les retombées scientifiques des études, à la faveur un important matériel
prélevé, ont porté leurs fruits. Ce ne sont pas moins de 12 espèces animales nouvelles, principalement insectes
et isopodes, dont un genre nouveau, qui ont été décrites. Les dernières publications n’ont vu le jour qu’à
l’aube 2012.
Deux livres incontournables ont été édités grâce à l’équipe aussi dynamique que passionnée de l’ASS
(Association Sportive et de Spéléologie) à Agadir :
- « Datations et paléoclimats des Grottes Win Timdouine, Tassarga et Chaara – ASS – octobre 2010 » ;
- « La Grotte Win Timdouine (Haut Atlas Occidental Agadir – Ida-Ou-Tananes, Maroc) Synthèse des
études scientifiques et des explorations spéléologiques par l’Houssaïne Bouchaou et Hassan Beraaouz
avec la participation des membres de l’ASS ».
Le volet topographique s’est malheureusement perdu dans les arcanes de la sphère Daniel Chailloux répondant
lui-même aux abonnés absents.
La réussite des deux opérations de géolocalisation a néanmoins donné lieu à de nouvelles investigations de
terrain à l’initiative de Lahoucine Faouzi qui a financé en début 2012 un important chantier de forage à l’apex
du puits remontant de la Plazza de Toros. Les opérations effectuées par la société Geo Mastering Atlas ne se
sont pas déroulées sans peine. La distance estimée en 2008 entre la balise émettrice accrochée dans le puits
remontant et le récepteur placé, à sa verticale, sur le plateau de Tasroukht était de 56 mètres. En surface, par
triangulation, le récepteur avait permis de matérialiser un point zéro correspondant à l’extinction du signal
sonore qui survient à l’exacte verticale de la balise émettrice. La balise était fixée contre une paroi du puits,
soit à une distance de 5 mètres du centre de celui-ci. En surface, ces 5 mètres devaient être reportés dans la

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bonne direction pour marquer l’emplacement du centre du puits. Un premier forage fut abandonné après
avoir atteint la cote de 70 mètres. Un deuxième forage fut entrepris dans une direction différente mais arrivé à
50 mètres de profondeur, Lahoucine le stoppa, refit ses calculs et donna instruction de reprendre le premier
forage jusqu’à la cote maximum de 90 mètres. Un mètre cinquante après la reprise de ce premier forage, soit à
71,5 mètres de la surface, le trépan se mit à tourner dans le vide à la grande joie de tous. L’accès au Win Ti
venait d’être percé au sommet du grand puits remontant de la Plazza de Toros. Ce forage d’un diamètre de 30
cm n’est pas suffisant pour le passage d’un homme mais il démontre l’efficacité de la technique de
géolocalisation mise au point pour les besoins éventuels de secours spéléo en cas d’urgence dans un réseau
rendu inaccessible suite à une montée brutale des eaux, comme le cas s’est produit, au Win Ti lui-même, en
février 1988.

Les retrouvailles

Mardi 24 avril, j’ai quitté Casablanca, seul au volant d’une Fiat Punto diésel. Quelques heures plus tard, j’ai
apprécié le dernier tronçon d’autoroute qui mène à Agadir au travers des grandioses paysages du Haut Atlas.
Inauguré pourtant au solstice de juin 2010, par le Prince Moulay Rachid, je n’avais pas encore eu l’occasion de
l’emprunter depuis.
A 19h15, alors que je me garais devant les « 5 Parties du Monde », l’hôtel du rendez-vous, je reçus un appel
téléphonique de Lahoucine me signalant qu’ « ils » arrivaient. Jean-Michel et Jeff avaient atterris ensemble à
l’aéroport le jour même et Lahoucine les y avait accueillis.
Chambre 306 – Pas de serviette de bain dans cet hôtel bon marché ! J’ai donc pris les escaliers pour descendre
réclamer cet oubli à la direction. Il n’y a pas non plus d’ascenseur. C’est là que je suis tombé nez à nez avec
Jean-Michel, suivi de Jeff qui montaient dans leur chambre. Nos retrouvailles ont été très chaleureuses, tout
simplement dans les escaliers des 5 Parties du Monde. Et là, ce fut comme si quatre années de séparation
s’étaient contractées entre deux paliers par la magie d’une éclipse de temps, comme si l’on ne s’était jamais
quitté… Un peu plus tard Lahoucine appela pour annoncer qu’il ne viendrait pas nous rejoindre le soir et il
nous donna rendez-vous le lendemain matin à 9h30 à notre hôtel.
Un chouaïa dans le quartier populaire voisin fit l’affaire pour notre dîner. Nous avions beaucoup à nous
raconter et nos paroles s’envolèrent à tout va, entre keftas et cuisses de poulet. L’espace d’un repas et nos
souvenirs évoqués, la machine Win Ti se remettait en route.

Une boisson chaude

Une boisson chaude s’avérait nécessaire afin de poursuivre notre conversation passionnée. La soirée
s’annonçait longue. Nous avons décidé de le prendre dans un café proche de l’hôtel. Chemin faisant, Jean-
Michel me demanda si je n’avais pas par hasard le numéro de téléphone d’Abdallah Bellakhanati, le fameux
cuisinier qui avait tant fait merveille au cours de l’expédition 2008. Avec surprise je le trouvai rapidement dans
ma liste de contacts. Abdallah me l’avait communiqué il y a deux ou trois ans déjà. Nous étions « amis » sur
facebook mais nous ne nous contactions pour ainsi dire jamais.
Il allait être 22 heures. Devant un chocolat chaud, j’ai composé le numéro en question sous les regards
attentifs de Jean-Michel et Jeff. Il y avait vraiment peu de chances pour que ce numéro aboutisse mais le
temps s’était à nouveau arrêté et la voix d’Abdallah me parvint comme par enchantement. Il était à l’autre
bout de la ville, à 5 km de nous. Tellement heureux de cette occasion de nous revoir, il enfourcha son vélo et
vint nous rejoindre à toutes jambes.
- « Et un chocolat chaud de plus pour monsieur ».
Nous sommes restés longtemps à parler tous les quatre. Abdallah s’est avéré une véritable gazette. Il
connaissait tout sur les personnages gravitant autour du Win Ti. Il nous raconta le devenir de chacun et un
grand vide sur nos amis fut comblé après quatre années de séparation.
La vie d’Abdallah est un roman à elle seule. Depuis tout jeune on le surnommait Abillis, par déformation du
mot berbère Amillis, le petit loup. Le loup se dit Amellès. Abillis, donc, ne s’est jamais marié. Il dit être trop
pauvre pour cela. Il nous confia qu’il avait quand même une bonne amie chez qui d’ailleurs se trouvait sa
fameuse guitare. Bagarreur, il avait perdu étant jeune les incisives de la mâchoire inférieure suite à un coup de
poing malheureux, … le sien. Depuis, il vivait sans ces dents et s’était adapté à un régime alimentaire palliatif.
En 2010, il a miraculeusement échappé à la mort lors d’un accident de vélo où il s’est fracassé la tête sur

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l’arrière d’une camionnette pick-up. En plus d’un traumatisme crânien subséquent, on a dû lui recoudre
l’oreille droite qui avait été presque complètement arrachée dans l’impact. Il a perdu l’ouïe de ce côté-là mais
ne garde pas d’autres séquelles. Abillis travaille maintenant à temps partiel chez Faouzi Vision. Il accompagne
activement les équipes de tournage sur le terrain, sa mission principale étant tout naturellement de faire la
cuisine. Le reste du temps, il s’occupe de sa maman chez qui il habite.
Les studios de Faouzi Vision se sont considérablement développés. Ils sont célèbres aujourd’hui au Maroc pour
leurs reportages historiques et animaliers. Ils le sont aussi pour l’animation de la première chaine du pays en
langue berbère, « Amouddou ». Ces émissions d’une qualité d’image exceptionnelle dégagent une atmosphère
trippante, ushuaïesque, sur les sillons d’un camion au style « C’est pas Sorcier » flanqué d’un logo à la Indiana
Jones. Pour qui connait Lahoucine Faouzi et son chapeau, cette dernière allusion n’est pas légère.
M’Bark Largo, alias Turbo Largo, l’homme le plus rapide à se déplacer dans le Win Ti, était très occupé par les
montages en cours et il ne pourrait pas nous rejoindre cette fois-ci, nous annonça Abillis. En fait, pris par son
travail il n’avait plus souvent l’occasion de pratiquer la spéléologie.
Aziz Ighlous, le savant de l’ASS, était parti dans sa famille pour quelques jours mais il devait revenir bientôt.
A Tizgui N’Chorfa, le Cheikh n’est plus. Cette figure emblématique et centenaire du Win Ti en était la légende
vivante. Le Cheikh a quitté ce monde un an auparavant à l’hôpital d’Agadir, suite à cinq jours de maladie dans
son village. Dernier survivant d’une époque révolue, c’est lui qui en 1928 avait entrepris avec son frère les
travaux d’aménagement de l’exsurgence de la rivière souterraine pour en capter les eaux et les diriger vers le
village de Tizgui N’Chorfa. Le brusque assèchement de l’exsurgence du Taggadert, situé à 1 km à vol de
chéiroptère de l’entrée du Win Ti, consécutif à ces travaux reste encore aujourd’hui une énigme non élucidée.
Aucune liaison de cause à effet entre ces deux évènements n’a jamais pu être mise en évidence de façon
irréfutable, même par tests à la fluorescéine. Qui sait ? Le Cheikh a peut-être emmené dans sa tombe la clé de
cette énigme qu’il nous incombe de retrouver, un secret à l’origine de l’adage local : « Quand le bonheur de
Win Timdouine faisait le malheur de Taggadert ».
M’Bark de Tizgui N’Chorfa, qui s’appelle en fait M’Bark Faraji, le gardien spirituel du Win Timdouine, s’est, lui,
rendu célèbre à l’occasion d’un évènement tragique survenu la veille de Noël 2009. Marié quelques temps
après l’expédition 2008, il rentrait chez lui ce jour-là en taxi avec sa femme enceinte de trois mois ainsi qu’avec
sa sœur accompagnée de sa fille, la nièce de M’Bark. Une forte pluie faisait rage dans toute la région. Le Win
Ti lui-même se mit à débiter 544 litres par seconde, soit 544 fois son régime d’étiage. Dans la commune rurale
d’Idmine, entre Amskroud et Tizgui N’Chorfa, sur le radier traversant l’oued Tazntout, la montée des eaux
emporta la voiture corps et biens. M’Bark fut le seul survivant. Il réussit à s’extraire du véhicule, s’accrocha
pour un temps à son toit, puis alla s’échoué sans connaissance sur une île formée au milieu des flots
tumultueux. Lorsqu’il retrouva ses esprits, il était tout nu comme le petit Jésus. Tous ses vêtements avaient
été arrachés. Plus tard parvenu à s’extraire du piège où il se trouvait il fut pris pour un vagabond et c’est à
grande peine qu’il finit par trouver des personnes complaisantes pour le secourir. Les secours
malheureusement furent vains pour les autres occupants de la voiture. Sa femme enceinte fut retrouvée
rapidement et sa nièce seulement après deux jours. Quant au chauffeur, son cadavre fut exondé 5 jours plus
tard, à seulement 12 km d’Agadir. Il avait parcouru une vingtaine de kilomètres.
Cet épisode tout tragique qu’il soit, met bien en exergue la puissance des crues dans ces contrées marocaines
au régime hydrique de type « oued » et souligne l’importance d’une politique de barrage pour le stockage des
eaux météoriques dont les précipitations s’avèrent aussi démesurées qu’aléatoires et brutales.
M’Bark, le survivant, s’était remarié depuis peu et son épouse Fatima attendait un enfant pour la mi-mai. Ainsi,
la vie continue…
Une autre tragédie devait frapper le Win Ti lui-même. Un projet d’aménagement de ses deux premiers lacs
d’entrée allait inéluctablement être réalisé par décision de la Wilaya d’Agadir. Entre « Padirac » et « les
gondoles », les chauves-souris n’auraient bientôt plus d’intimité. Ce projet prévoit aussi la construction d’un
hôtel quatre étoiles sur le plateau de Tasroukht, à cent mètres au-dessus de l’entrée de la grotte et
communiquant avec celle-ci par un ascenseur panoramique. Bonjour la biodiversité… anthropique !
Des travaux avaient déjà commencé et la Willaya d’Agadir avait fait procéder à un relevé d’images en 3D de la
partie « navigable » des premiers lacs.
Minuit allait s’afficher. Nous étions tous pour le moins fatigués par cette journée riche en voyages et en
émotions. A notre demande, Abillis accepta sur le champ d’être notre cuisinier pour les quelques jours de
notre expédition. D’ailleurs, à voir les étincelles que ses yeux dégageaient et la largeur démesurée de son
sourire édenté, il était déjà prêt.

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Organisation de départ

Un petit déjeuner fixé à huit heures a rassemblé aux 5 Parties du Monde le trio de l’étrange que je formais avec
Jeff et Jean-Michel. Il ne manquait plus que Yoko Tsuno (voir son premier album) !
A 9h30, Lahoucine se garait en face de l’hôtel. Je l’avais revu plusieurs fois en quatre ans mais toujours très
rapidement, à la croisée de nos routes à circulation effrénée. Il nous annonça qu’il viendrait le lendemain à
Tizgui N’Chorfa avec le gros de notre ravitaillement que nous devions lui laisser au Studios Faouzi Vision. Il
pourrait aussi emmener Abdallah avec lui. Lahoucine s’envola aussi vite qu’il était venu.
Si notre logistique était assurée, il nous fallait encore nous procurer des vivres pour nourrir une poignée
d’hommes pendant huit jours. Un seul nom nous vint alors sur les lèvres : Abillis ! Un petit appel téléphonique
et le voilà qui surgit à vélo. Quelques instants plus tard, nous étions tous les quatre au grand souk d’Agadir.

Le ballet d’Abillis

Abillis nous fit une impressionnante démonstration de son savoir-faire en matière de marché. Il volait
littéralement d’un étal à un autre, commandait tout en même temps, viandes, légumes, épices, ustensiles de
cuisine, négociait les prix mais ne prenait rien ni ne payait. Il savait en un clin d’œil, fruit d’une longue
expérience, chez qui trouver les meilleures qualités de produits. Mieux valait ne pas rester à ses côtés, non
seulement pour ne pas faire monter les prix, ce qui est assurément le cas en présence de faciès de gaouris
(touristes), mais surtout pour ne pas désactiver la réaction en chaine déclenchée dans son cerveau en transe. Il
fonctionnait comme un automate et savait que toute erreur ou omission pourrait avoir des conséquences
fâcheuses, là-haut sur la montagne. Nous nous sommes donc vite retirés de son manège, trop heureux
d’ailleurs de ne pas avoir à nous occuper de cette intendance.
Tandis que Jeff chassait discrètement l’image avec son réflexe numérique, Jean-Michel et moi nous sommes
partis en quête d’une bâche en plastique, en prévision d’un éventuel bivouac à la belle étoile. Nous avons ainsi
erré dans le labyrinthe à rallonges du souk d’Agadir, une ville dans la ville et lorsque nous sommes revenus,
bredouilles, à la case départ, Abillis s’impatientait déjà. Recommença, alors, sa tournée des grands ducs, avec
nous cette fois ainsi que porteur et chariot en renfort. A chaque étale indiquée par Abillis, il nous suffisait de
payer le vendeur d’une somme qui nous paraissait souvent dérisoire et le chariot se remplissait comme par
magie d’autant de victuailles dont le volume était parfois impressionnant. En fin de parcours, le chariot croula
sous le poids des marchandises entassées et le train avant cassé, c’est sur trois roues que nous sommes
parvenus tant bien que mal à le transbahuter jusqu’à la voiture.

Transhumance

Nous avions laissé nos bagages à l’hôtel, fort heureusement ! La Fiat Palio chargée, il ne restait même plus de
place à bord pour Abillis. Nous avons donc dû laisser là notre ami. Qu’à cela ne tienne, il était quand même
chez lui un peu partout à Agadir.
Sur l’heure du midi, les studios de Faouzi Vision étaient en veilleuse et la décharge de nos fardeaux ne nous
permis pas d’y rencontrer nos amis de l’ASS.
Après un passage éclair aux 5 Parties du Monde, pour y récupérer nos affaires personnelles, ainsi qu’une
dernière halte en grande surface, chez Marjane, pour un approvisionnement en eau minérale et autres petits
produits de luxe, la route s’ouvrit enfin à nous et je dois dire que nous avons quitté la cité grouillante avec
grande satisfaction.
Tous ces préparatifs nous avaient creusé l’appétit. Aussi nous avons décidé de faire halte à Amskroud pour y
combler nos estomacs criards. Il était quinze heures. Un bon tajine en bordure de la nationale fit le bonheur
surtout de Jean-Michel et Jeff qui en rêvaient tous deux depuis quatre ans. L’euphorie était à son comble ;
nous nous remémorions les meilleurs moments et les meilleurs calembours de l’expé 2008. Nous parlions de
ravin, de berge raide et de fourmis et nous éclations de rire ensemble sur une erreur de vocabulaire d’Abillis
qui ce matin-là dans les souks d’Agadir nous avait dit dans son langage qu’il fallait trouver « labyrinthe » en
pensant à « le burin ». De quoi être à la masse ! Même sans explosif, nous nous voyions déjà en surhommes
vainqueurs faire péter la roche de Taggadert à la force de nos biceps.

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Retour à la source

A 16h15, je stoppai le moteur de la Palio garée sur la minuscule grand’ place située en haut du village de Tizgui
N’Chorfa. Sur la terre battue, une bande de gamins jouaient au ballon. Ils nous saluèrent avec retenue, l’air
intrigué. La maison de M’Bark Faraji était à deux minutes à pied en contre bas. La ruelle escarpée qui la
longeait n’avait pas changé, ni lui non plus d’ailleurs et c’est ce qui nous a impressionné lorsqu’il nous ouvrit la
porte, le sourire sur le cœur. Après de chaleureuses embrassades, M’Bark nous fit rentrer.
Dans le petit couloir-escalier d’entrée, la grande affiche de l’expé 2008 avait trouvé sa place au mur. A
nouveau nous ressentions avoir fait un bond de quatre ans en arrière. Rien n’avait changé, excepté quelques
repeintes décoratives sur certains murs ainsi que l’aménagement d’une chambre dans la pièce du bas. C’était
bien, comme ça.
Nous ne souhaitions pas nous attarder à ce moment-là chez M’Bark où le charme de la demeure nous aurait
portés à l’engourdissement dans une apesanteur hors du temps. Nous devions répondre à l’appel du Win Ti,
un appel irrésistible qui nous tenaillait. Nous avons donc pris congé de notre hôte sans tarder mais non sans lui
avoir déchargé de la voiture un plein de provisions que nous avions emportées pour les prochaines vingt-
quatre heures.
En quelques minutes, la voiture franchit les 2500 m qui séparent Tizgui N’Chorfa du parking terminal, en cul de
sac de la route qui mène au Win Timdouine. A partir de là, la piste peu carrossable qui mène à la sortie de la
rivière souterraine semblait en bon état mais, sans 4x4, Jean-Michel, Jeff et moi nous avons décidé de
continuer à pied. Nous avions d’ailleurs besoin de marcher, besoin de grand air et de retrouver nos repères.
C’est un traumatisme qui nous attendait à l’entrée de la grotte. Sa physionomie avait considérablement
changé. On avait fait sauter des tonnes de roches qui en protégeaient le porche d’entrée. Le Win Ti, d’un
accès discret à l’origine, était maintenant mutilé présentant à tout va une ouverture béante qui nous laissa
sans voix. Les fameux travaux d’aménagement annoncés avaient déjà commencé. A l’intérieur,
heureusement, rien n’avait bougé, du moins pas encore.
En boots et vêtements légers, notre incursion nous a amené à pieds secs jusqu’à la grille d’entrée du
« Juraquatic Park ». Au passage, quelques opilions nous saluèrent du fond de leur fissure. Il nous sembla qu’ils
étaient moins nombreux qu’en2008 mais ce n’était peut-être qu’une impression. Nous ne nous sommes pas
attardés à les observer ni à les faire « valser ».
Jeff mitraillait, l’index sur la détente de son réflexe numérique, et les flashes synchronisés, méticuleusement
mis en place, transformèrent la gueule du Win Ti en de magistrales œuvres d’art immortalisées dans la carte
mémoire de sa boite à images. Enfin, quand tout allait bien, parce que vu le nombre de paramètres à maitriser
nous n’étions pas trop de trois pour la manœuvre. Il était même plutôt rare que tout se passa comme
programmé. Parmi de fort beaux tirages, une photo exceptionnelle sorti du lot où l’on voit Jean-Michel en
« Dragon Ball Z » entouré de ptérodactyles et rayonnant d’une espèce de force magique lumineuse toute
puissante… Les chéiroptères sortaient. Le soir venait de tomber et la force du Win Ti était avec nous.
Nous sommes redescendus alors au village où nous attendait M’Bark avec un gros tajine carné de sa
préparation. Plus tard, il anima la soirée par l’évocation de ses souvenirs et nous détailla l’épisode douloureux
auquel il avait survécu lors de la grande crue de décembre 2009.
Après le thé de l’amitié, Jean-Michel, Jeff et moi nous sommes retirés dans la pièce du bas, où nous avions
installé notre couchage, pour y sombrer dans un sommeil apoplectique.

Taggadert

Avec un peu de retard à l’allumage et un plein profit des moments présents agrémentés d’un petit déjeuner
plus que relax, c’est à 11h que nous avons quitté notre gîte avec pour destination : Taggadert. M’Bark nous
accompagnait en guise de sherpa et cuistot.
Passée l’exsurgence du Win Ti, il reste 1 km de sente à parcourir, à pied, pour atteindre celle du Taggadert. Le
terrain est difficile, parsemé d’épineux (ah ! les arganiers), de rochers et de ravines. Un choix s’opère à mi-
chemin : en aval, sur des marnes pentues à la base de l’Oxfordien, longer la lèvre supérieure bien dégagée
d’une vertigineuse falaise de calcaire dolomitique haute de quarante mètres ou prendre de l’altitude pour
suivre tant bien que mal le pied de la falaise du Rauracien, sise en amont, parfois éboulée et à végétation
luxuriante. Nous avons pris par le bas. La progression quoique dangereuse y est plus rapide.

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A peu de distance de l’exsurgence du Taggadert, les vestiges du hameau du même nom font brusquement leur
apparition. Quelques ruines demeurent en fait : des murs de pierres démolis qui laissent deviner çà et là
l’emplacement des habitations d’antan. La végétation naturelle a repris le dessus. Quelque chose
impressionne cependant l’œil averti, ce sont les aménagements quasi intacts de l’oléiculture : banquettes,
ouvrages de petite hydraulique, séguias et cuvettes supportant de majestueux oliviers centenaires. Ces héros
ont traversé les âges et semblent attendre, telle la Belle au Bois dormant son baiser, la goutte d’eau du
Taggadert qui les réveillera…
A midi nous étions à destination. Si le Win Ti, à ce moment en régime d’étiage, débitait quelque un litre par
seconde, le Taggadert, lui, n’avait à offrir en sortie qu’une petite flaque d’eau stagnante et croupie qu’il était
préférable d’éviter.
Le porche d’entrée du Taggadert est tout petit. Il se franchit à quatre pattes. J’avais toujours eu l’impression
qu’il s’ouvrait à une altitude sensiblement plus basse que celle de l’exsurgence du Win Ti. Jean-Michel n’en
était pourtant pas convaincu, bien au contraire. Il était donc souhaitable que des mesures altimétriques
précises, du moins en valeur relative, soient mises au programme dès que possible pour aider à comprendre le
fonctionnement hydraulique de l’ensemble des réseaux.
Jean-Michel, Jeff et moi, nous avons enfilé nos costumes aquatiques et sans plus tarder nous nous sommes
engouffrés dans la nuit perpétuelle du petit antre. Le porche franchi, la voûte reste basse mais l’eau est
abondante et il faut nager. La topographie existante était incomplète et imprécise. Deux linéaires se
rejoignent en amont du collecteur de sortie. Jean-Michel et moi nous sommes partis en reconnaissance de la
branche nord, à gauche dans le sens de notre progression, tandis que Jeff s’attardait à prendre des photos près
de l’entrée, là où le miroir de l’eau reflète encore la lumière du jour. Des étroitures exondées parfois lacérant
rendaient notre passage difficile dans la galerie nord. Nous avons progressé jusqu’à une ultime boite aux
lettres, infranchissable pour l’homme. Notre distance parcourue doublait celle figurant sur le topo. Ce n’était
quand même pas grand-chose, à peine cent mètres. Nous avons jugé qu’il était plus judicieux de concentrer
nos efforts sur la branche sud, laissée en aval, branche qui est mieux orientée vers le réseau du Win Ti. Jeff
nous a rejoints à la confluence. La galerie sud, d’aspect identique à la précédente était rapidement obturée par
de grosses concrétions en forme de méduse sous lesquelles il était pratiquement impossible de se faufiler.
C’est tout ça que Jean-Michel voulait faire péter. Marteaux et burins se mirent à cogner. L’ampleur de la tâche
s’est vite cependant révélée titanesque. Avec les petits moyens dont nous disposions pour notre
reconnaissance, il nous aurait fallu plusieurs générations pour venir à bout de nos peines. Ce projet était-il
utopique ? Il nous fallait du renfort.
Jean-Michel nous laissa. Il sortit pour disposer un piège à photos infrarouges dans les environs, à l’attention de
quelque mammifère nocturne qui passerait par là. Fromage et sardines aurait bien dû pouvoir les attirer
devant le détecteur de mouvements déclencheur de la caméra.
De mon côté, je me suis offert au jeu des photos souterraines de Jeff. Il n’était pas loin de 18h lorsque nous
avons émergé à notre tour au grand air pour engloutir un encas préparé par M’Bark.

La disparition de Jeff

Un quart d’heure plus tard, nous étions tous les quatre sur le chemin du retour. Jeff ne marchait pas vite. Il ne
voulut pas nous suivre sur la sente en à pic de falaise que nous avions emprunté à l’allée. Il allait prendre
l’autre itinéraire tout à son aise ainsi que quelques photos tant que la lumière était encore bonne. Je l’entends
encore nous dire :
- « Ne vous inquiétez surtout pas pour moi, je rentrerai par mes propres moyens ».
J’aurais dû rester avec lui mais je devais « tracer » avec les autres pour accueillir à Tizgui N’Chorfa la petite
bande de l’ASS qui venait nous rejoindre. J’étais le seul à pouvoir conduire la voiture et nos amis attendus
devaient débarquer d’un instant à un autre chez M’Bark alors que celui-ci était avec nous. A peine avoir
ramené notre hôte chez lui et nous être déchargé de notre matériel, à 19h, Jean-Michel et moi, nous sommes
retournés chercher Jeff en voiture. Sur le parking terminal, rien. La nuit s’installait. Aussi loin que nos yeux
pouvaient encore scruter nous ne voyions pas l’ombre d’un homme en direction du Win Ti. De nombreuses
minutes passaient et nous nous interrogions :
- Peut-être l’avons-nous croisé en montant ? Peut-être avait-il pris une piste de traverse, un raccourci
comme il en existe menant directement au village ? Jeff connait bien la région. C’est peut-être cela
qu’il a voulu nous dire tout à l’heure ».
Et puis, voulant nous rassurer :

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- « Jeff a beaucoup d’expérience, il ne faut pas s’inquiéter pour lui ».
Nous avons donc décidé de rentrer au gîte persuadés que Jeff n’allait pas tarder à y arriver s’il n’y était pas déjà
avant nous. De fait, il n’y était pas. Mais où avait-il donc bien pu passer ?
A 19h30, à bord de son gros 4x4, Lahoucine Faouzi fit son entrée à Tizgui N’Chorfa. Il débarqua chez M’Bark
avec Aziz Ighlous, Brahim El Arad, Abdelouali et Abillis, notre cher cuisinier qui avait entretemps récupéré sa
guitare. On déchargea la voiture de toute notre intendance à laquelle était venue s’ajouter un énorme gigot de
sanglier. Chacun fit la navette pour le transport des marchandises et tous étions emportés par l’euphorie de se
retrouver ainsi, en ce bout du monde.
Mais Jeff n’était toujours pas rentré. Nos plaisanteries avaient fait place aux doutes et nous commencions
rudement à nous inquiéter. A 20h, je suis retourné sur le parking terminal de la route du Win Ti avec Jean-
Michel. Il faisait nuit noire. L’endroit était désertique. Aucune lueur de « frontale » à l’horizon. Jeff avait
pourtant de l’éclairage, quoiqu’une panne soit toujours possible. Les échos des falaises ne nous renvoyaient
que nos cris et rien d’autre. Que faire ? Nous nous en voulions, Jean-Michel et moi d’avoir laissé Jeff en
arrière. Un bon guide ne fait jamais ça. Mais Jeff était lui-même un guide, aussi qualifié que nous pour les
milieux périlleux. Toujours est-il qu’il était évident qu’il lui était arrivé quelque chose. Il fallait partir à sa
recherche. Mon GSM avait du réseau. Nous avons alors contacté Lahoucine pour qu’il vienne en secours avec
une équipe. Sans attendre, Jean-Michel et moi, nous nous sommes rendus à pied jusqu’au bassin de rétention
à la sortie du Win Ti en balayant du regard les abords de la piste en corniche pour s’assurer que Jeff n’y soit pas
tomber inconscient quelque part. Motorisé, Lahoucine nous rattrapa à l’entrée du Win Ti. Il était accompagné
d’Aziz et d’Abdelouafi. Les recherches furent menées alors en direction de Taggadert. La tâche était rendue
bien difficile par la nuit et nous avions la sensation de vivre un cauchemar. Je chassai de ma tête un Jeff blessé,
inanimé ou gémissant, pourtant je ne voyais pas d’issue ni d’explication à cette situation tragique. Buissons et
ravins, nous ratissions. Tout était passé au crible. Jeff devant être resté sur les hauteurs, nous n’avions pas
heureusement à nous approcher de la dangereuse falaise de notre itinéraire de la journée. Nous ne sentions
plus ni la faim ni la fatigue. Et à 20h30, tout à coup, un appel téléphonique nous annonça que Jeff était
retrouvé. Il nous attendait à l’entrée du Win Ti. 2h15 pour parcourir 1 km ! Nous avions droit à des
explications. Tout d’abord, la joie de revoir notre ami sain et sauf inhiba toute rancune envers lui. Jeff, les
yeux toujours pétillants mais le sourire un peu moins malicieux, nous raconta comment après notre séparation
il avait pris trop d’altitude sur les éboulis de la falaise du Rauracien et s’était retrouvé en situation difficile à la
tombée du jour. Continuant sa progression vers le haut de la falaise il finit par trouver un passage qui le mena
sur le plateau de Tasroukht. Chemin faisant, il découvrit une petite entrée de grotte non répertoriée qu’il
s’avérait fort intéressant de désobstruer. Arrivé sur le plateau, Jeff se sentit hors de danger mais il lui fallut
encore parcourir plusieurs kilomètres de lapiez calcaire pour rejoindre la grande piste qui relie le village de
Tamlelt à l’exsurgence du Win Ti. Conscient de l’heure tardive et supputant nos inquiétudes, c’est en courant
qu’il dévala les pentes depuis le plateau jusqu’à trouver le 4x4 de Lahoucine. Tout était bien qui finit bien et
nous avions de plus une mission pour le lendemain : repérer de jour la grotte mystérieuse de Jeff, en haut du
passage qu’il avait découvert, menant sur le plateau de Tasroukht.

A propos du forage de la Plazza de Toros

La soirée fut bien remplie. L’épopée de Jeff rangée dans la rubrique « Et pendant ce temps-là il y en a qui
croient qu’on s’amuse », la pièce maîtresse de notre assemblée nocturne se trouvait être le gigot de sanglier.
Aziz prit une grande part à la préparation des tajines alors qu’Abillis prenait possession des lieux où son art
culinaire allait nous régaler durant notre séjour chez M’Bark.
L’apéro était servi et les langues se déliaient toutes en même temps. Lahoucine nous raconta comment s’était
déroulée avec succès l’opération de forage à hauteur du puits remontant de la Plazza de Toros. Je me
demandais par quel chemin un camion de forage avait pu atteindre le plateau de Tasroukht. Le départ de la
piste qui y conduit forme avec celle qui monte au Win Ti un angle beaucoup trop serré pour permettre à un
gros transporteur de pouvoir manœuvrer et je n’avais observé aucune trace d’aménagement à ce niveau. Y
avait-il une autre piste praticable ? Une piste venant de Tamlelt peut-être ? La réponse de Lahoucine fut
simple. L’engin était bien monté par la piste du Win Ti mais c’était un engin articulé, sans lequel l’opération
n’aurait pas été possible.
Les brochettes de sanglier ont trouvé place dans nos estomacs affamés puis nous avons écouté Aziz, une bonne
partie de la nuit, nous parler de ses sujets favoris, de sciences naturelles et d’archéologie.

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Cavalcade

Pire que la veille, nous nous sommes levés à onze heures.


Une bonne partie de la journée a été consacrée aux échanges de notes et documents divers collectés tout un
chacun sur le Win Ti.
Ce n’est qu’à 15h30 que nous nous sommes préparés pour une nouvelle sortie. Lahoucine était redescendu
dans ses studios d’Agadir. A six, nous sommes repartis à Taggadert. Jean-Michel formait équipe avec Aziz ainsi
que Abdelouafi et Brahim. Ils devaient poursuivre la désobstruction de la galerie sud du réseau et aussi
récupérer l’appareil de photos infrarouges ainsi que placer des pièges à insectes dans l’espoir de capturer enfin
un spécimen de Siagona taggadertensis. De notre côté, Jeff et moi, nous sommes partis pour explorer la
fameuse grotte qu’il avait découverte la veille. Le passage sur le plateau, à plus de 100 m de dénivelée, avait
sans doute dû être utilisé par les habitants du village disparu. Il s’articule en plusieurs étapes. Un premier
éboulis permet de gravir les trois quarts de la hauteur de la falaise pour atteindre une assise calcaire du
Rauracien supérieur, bien tranchée verticalement qu’il faut suivre longtemps avant de pouvoir franchir à la
faveur d’un nouvel éboulis menant cette fois au sommet. La grotte en question s’ouvre à la base de l’assise
rocheuse, peu avant l’accès sur le plateau. Elle se présente comme un exutoire fossile de 1,50 m de diamètre.
Quelques pierres en barraient l’entrée. Facilement dégagée, nous avons pu nous avancer à quatre pattes dans
le boyau qui se présentait à nous. Après quelques mètres seulement, le boyau s’empierrait nous laissant
l’amertume d’un gros travail de désobstruction en perspective. Par la fenêtre d’entrée, la vue aérienne était
splendide sur la vallée. Nous en avons pris quelques photos.
J’avais donné rendez-vous à Jean-Michel à 19h30 à la voiture, garée comme à l’habitude sur le parking en bout
de route, et il était déjà 18h45 lorsque nous avons quitté la grotte. D’après l’expérience de Jeff, de la veille, il
ne fallait vraiment pas tarder. Et pour cause, il nous a encore fallu 35 minutes pour atteindre seulement le
plateau. Il ne nous restait dès lors plus que 10 minutes pour arriver dans les temps au parking du rendez-vous,
chose totalement impossible. Je m’en voulais de cette situation impardonnable et je repensais à la leçon de la
veille dont nous n’étions manifestement pas en train de tenir profit. Le ciel s’était assombri. Un orage
menaçant accélérait la tombée du jour et avec lui le ciel s’était chargé de couleurs rutilantes nous réservant un
coucher de soleil martien sur le lapiez du Tasroukht aux allures ruiniformes. Nous marchions au radar de notre
sixième sens, à nouveau hors du temps. Quelques gouttes d’une pluie libératrice se mirent à tomber, comme
pour bénir notre chemin virtuel. Jeff n’avait de cesse de prendre des photos, même alors que nous marchions
vite, même alors que nous courrions. Devant nous, se dressaient au loin les trois sommets du Taouright
Moulay Ali couronnés d’un majestueux arc en ciel. L’instant était magique. Le sol délivré de sa sécheresse trop
longtemps contenue exhalait ses parfums du cycle de la vie. Les ombres allongées de quelques éparses chênes
verts et genévriers avaient fini par recouvrir la contrée toute entière. C’est dans la nuit que nous avons atteint
la piste carrossable et c’est en courant que nous l’avons dévalée sur les kilomètres restants, comme Jeff la
veille, tant et si bien qu’après l’embranchement qui monte au Win Ti nous avons dépassé Abdelouafi et Brahim
pour arriver au parking juste après Jean-Michel et Aziz. Nous avions tous 30 minutes de retard mais nous
étions restés synchrones !
Les travaux de mineurs du Taggadert n’avaient pas mené bien loin mais Jean-Michel gardait espoir de mener
l’opération à bien avec quelques paires de bras supplémentaires. Elles nous attendaient sur la route du retour.
Nous avons fait halte à l’auberge Tigmi Mariam, là où nous avions établi le quartier général de l’expédition
2008. Ce n’était pas tellement par nostalgie, en pèlerinage mais bien pour y rencontrer l’équipe du spéléo club
de la Mare des Noues de Franconville, fraichement débarquée. Ils étaient dix, rayonnant autour de la famille
Soulage étalée sur trois générations : le grand père, Pierre, son fils et président du club, Franck, et le petit fils
Alexandre, un adolescent bien bâti ayant déjà à son palmarès quelques premières en spéléo. Nous avons tenu
un briefing pour la répartition des tâches à accomplir les jours suivants : prospections et désobstructions
allaient être les mamelles de nos investigations.
Mariam avait bien grandi en quatre ans. C’était une petite jeune fille maintenant. Nous avons salué
respectueusement son père Mohamed mais nous ne nous sommes pas attardés entre les murs austères de son
auberge, trop pressés que nous étions de retrouver la chaude ambiance de notre maison, chez M’Bark, où nous
savions qu’Abillis nous avait préparé des merveilles…
Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir dans la soirée de beaux clichés de Vulpes vulpes (renard roux) et
de Genetta genetta (genette) parmi 75 captures d’écran enregistrées dans la boite à images infrarouges mise
en place la veille ! Le piège avait donc fonctionné et c’est sur cette note positive que nous nous sommes retirés
dans nos plumards pour y sombrer dans les bras de Morphée.

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Une journée bien remplie

Le samedi 28 avril, nous avions programmé un réveil matinal à sept heures pour rejoindre à huit heures le
groupe de spéléologues français à l’auberge Tigmi Mariam. Une petite équipe de l’ASA (Association
Spéléologique d’Agadir) était également au rendez-vous. Cette fois les choses étaient sérieuses vu le nombre
d’acteurs entrés en jeu.
Suivant le programme établi, je me suis ensuite rendu à Taggadert pour continuer la percée dans la galerie sud
de la grotte avec Michel et Pascal du club de Franconville. Je les y ai laissés rapidement, car j’avais une autre
mission du nom de code « Fanny ». En effet, l’amie de Jean-Michel devait atterrir à 14h40 à l’aéroport
d’Agadir. J’y ai donc accompagné ce dernier. Après l’accueil de Fanny, nous en avons profité pour opérer un
petit ravitaillement d’appoint chez « Marjane ». Pendant ce temps, Jeff de son côté est retourné continuer la
désobstruction de sa petite grotte avec Alexandre en renfort. Ce travail leur a pour finir semblé inintéressant
et ils ont stoppé leurs efforts de déblaiement. Jeff s’est ensuite engouffré dans le Win Ti pour une séance de
photos dans la zone des lacs, proche de l’entrée, avec Youssef et le photographe de l’ASA ainsi que Denis du
groupe de Franconville. A 17h40, nous avons retrouvé Jeff chez m’Bark. Lahoucine a alors fait son retour,
accompagné de deux amies, Ilhame et Sonia, et nous sommes tous sortis pour une ballade pedibus cum jambis
aux abords de Tzgui N’Chorfa. A 18h30, nous avons installé le piège à photos sur une berge de l’oued alimenté
par les eaux du Win Ti, en contrebas du village. Nous sommes ensuite remontés chez M’Bark via l’ouvrage de
captage des eaux de distribution de Tizgui N’Chorfa et son forage d’à peine 15 m de profondeur.
Après le tajine du soir, Aziz, le puits de science de l’ASS qui avait mené la troupe en excursion, s’en donna à
cœur joie dans ses propos ex cathedra. Entouré de notre nombreuse assemblée, il nous conta de
passionnantes histoires de son registre inépuisable. Dans un état second, le corps et l’esprit déjà rassasiés par
une journée bien remplie et terminée en apothéose gastronomique, je divaguais entre : les vikings qui à l’âge
du bronze, dès 1700 avant Jésus-Christ, venaient chercher du cuivre au Maroc et procédaient à des échanges
dans les Iles Purpuraires au large d’Essaouira ; les pirates de Salé qui en 1627 ont ramené 400 prisonniers du
Danemark ; les ressemblances entre les écritures tifinagh et runique islandaise ; la cervelle de hyène pour
ouvrir toutes les portes ; Michel Emerich et l’herpétologie ; le traquet à queue blanche ; et cette nuit-là, une
belle nuit de printemps de l’année berbère 2962…

Pèlerinage

Le dimanche 29 avril, je me suis levé à 7 heures. En haut, dans le living, un téléphone sonnait répétitivement le
réveil à côté d’Aziz et compagnie. Tout le monde dormait profondément. Je me suis recouché jusqu’à 8h30.
Le démarrage fut laborieux pour tous en cette matinée dominicale et après le petit déjeuner on traina la patte
tardivement, sans ressort.
A 10h30, je pris la route avec Jeff. Notre objectif : le plateau de Tasroukht. Nous voulions prendre du recul et
observer la Chose, c’est-à-dire le complexe du Win Timdouine, d’en haut. La vue aérienne depuis la petite
grotte de Jeff nous avait inspiré. La voiture garée au parking habituel en fin de route, nous avons continué à
pied pour emprunter l’unique piste carrossable, réservée aux véhicules tout terrain, qui mène au plateau.
Lahoucine nous a rattrapés avec son gros 4x4. Se trouvaient à son bord, Jean-Michel et Fanny ainsi qu’Ilhame
et Sonia. Jeff et moi nous nous sommes accrochés à l’engin et avons fait route ensemble sur la piste cahotante.
Lorsque celle-ci atteint le plateau, elle borde un effondrement karstique majeur plus important que ceux,
nombreux, disséminés un peu partout à perte de vue sur le lapiez calcaire. Une équipe du club spéléo de
Franconville s’y trouvait. Egalement montés en 4x4, ils entamaient un gros travail de désobstruction.
L’emplacement était prometteur, à quelques mètres seulement de la tête du grand ravin qui découpe le
plateau et à la faveur duquel a été permis le tracé de la piste. Un accès direct dans le réseau du Win Ti était
quand même, là, aléatoire, vu les dizaines de mètres de roches qu’il faut traverser pour l’atteindre.
Lahoucine nous emmena alors à l’emplacement du forage de la Plazza de Toros. Aucun indice n’en
matérialisait la localisation. Toute trace d’activité anthropique avait été rigoureusement effacée. Lahoucine
avait ses repères. Sans cela, seul un GPS précis aurait été nécessaire pour en retrouver l’endroit. Le forage de
30 cm était là, sous nos pieds, et plongeait droit sur du grand puits remontant de la Plazza des Toros dont il
crevait le sommet 71,50 m plus bas. Une plaque de ciment recouverte du biotope naturel environnant en
protégeait l’entrée. Nous avons pris quelques photos avec en toile de fond les trois sommets du Taouright
Moulay Ali, telles trois pyramides qui semblaient nous dire que le Win Ti renfermait encore beaucoup de

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secrets dans ses entrailles. Nous nous sommes alors déplacés tous les sept de deux kilomètres plus à l’est, à
l’emplacement où la deuxième manipulation de géolocalisation en 2008 avait conduit l’équipe de surface, soit
dans l’axe du grand Aven. Je reconnus l’endroit mais seule une petite flèche verte à peine visible y demeurait
encore. Le kern élaboré avec soin et beaucoup d’émotions, il y a quatre ans, n’était plus qu’un lointain
souvenir. Lahoucine nous laissa là et prit la route du retour avec ses amies.

Vers les sommets

Le moment était venu pour Jean-Michel, Fanny, Jeff et moi de prendre de l’altitude. Ainsi, nous sommes partis
tous les quatre à l’assaut du Moulay Ali. La seule source de la région, située au pied des pyramides, nous offrit
un havre de fraîcheur pour la consommation du casse-croûte que nous avions emporté. Source est un bien
grand mot car la galerie creusée à son emplacement dans un contrefort naturel de marnes ne débitait rien à
cette époque de l’année. Seule une grande cuvette où stagnait une eau vaseuse parsemée d’algues et
regorgeant de grenouilles en témoignait l’existence.
Le Taouright Moulay Ali culmine à 1789 m et toise à plus de 300 m de hauteur le plateau de Tasroukht. Il
présente trois sommets reliés par une ligne de crête en arc de cercle dont le culminant est celui du milieu. Vu
sous un certain angle, il donne l’apparence de pyramides imbriquées. Son ascension n’est pas difficile mais
aucun chemin ne le sillonne. Nous avons attaqué la pente raide du sommet le plus proche. C’est le deuxième
en importance, avec une cote de 1696 m. Le soleil brillait, se jouant de quelques nuages mais un vent
endémique redoublait ses rafales au fur et à mesure de notre ascension. Au-dessus des marnes chocolat du
Séquanien, nous avons atteint la barre calcaire du Kimbéridgien. Le vent, comme gardien d’un temple,
redoublait ses efforts et sur la roche sommitale sa violence nous éprouva. Notre situation stratégique
dominante, en regard des 16 km² du plateau que nous voyions bien petit étalé à nos pieds, nous offrit une
vision d’ensemble du fonctionnement karstique de la région. Et cette vision, nous n’aurions pas pu la ressentir
autrement. Nous avions à nos pieds comme une maquette didactique géante dans laquelle notre imagination
pouvait nous faire voir en 3D le réseau souterrain du Wi Ti tout entier.
Nous avons pris de nombreuses photos de ce panorama unique avant de nous élancer vers le second sommet,
celui dont la hauteur fait un clin d’œil à la Bastille. Une petite cabane de pierres le surmonte. Quelques
branchages épars en forment grossièrement le toit, apportant un maigre ombrage à ce refuge inattendu. Une
autre vue s’ouvre ici, offrant un nouvel éclairage sur l’hydrogéomorphologie de la contrée. La cassure à l’est du
plateau de Tasroukht est brutale et l’extrémité du linéaire le plus long topographié du Win Ti, à 7,3 km de son
exsurgence, n’en est pas loin. A se demander si une connexion n’existerait pas à même la falaise. Plus à l’est
encore, après un décrochage de plusieurs centaines de mètres de hauteur, le lac de barrage de Dkhila, en
bordure de la plaine du Souss, étire ses eaux d’un bleu méditerranéen profond, indécent à côté des montagnes
désertiques. Nous avions tous les yeux écarquillés par tant de splendeurs et de contrastes à la fois.
Jeff et moi, nous avons décidé de redescendre sur le plateau, plein sud-est, pour trouver et suivre depuis son
origine le linéaire d’une déformation karstique qui s’étire discrètement sur le lapiez calcaire suivant nettement
la direction principale des premiers kilomètres du Win Timdouine. Jean-Michel et Fanny de leur côté ont pris la
direction nord-ouest, opposée, pour atteindre le troisième sommet, le moins haut, le plus proche du village de
Tamlelt, et compléter la trilogie des photos sommitales.
Nous avons été étonnés, Jeff et moi de découvrir un effondrement karstique important juste en tête du linéaire
que nous étions venus chercher. Il n’est pas aussi conséquent que celui du chantier des français de
Franconville, en cours à ce moment-là, mais il nous sembla bien mériter qu’on le mette au programme d’une
prochaine expédition. Le linéaire que nous sommes mis à suivre est à peine en dépression. Pourtant nous
« sentions » l’eau et quelques beaux spécimens de genévriers, de loin les plus grands de toute la végétation
éparse du paysage, l’avaient « sentie » avant nous. Ce collecteur draine le ruissellement des précipitations
juste dans l’axe du Win Ti. Il serait bigrement intéressant de venir faire quelques observations ici par temps de
pluie. La route de l’eau nous mena jusqu’à hauteur du Grand Aven que nous avons salué en passant, à moins
de 50 m plus au nord.
Plus loin, venant plein nord, Jean-Michel et Fanny ont brusquement surgis devant nous. Nos chemins se sont
recoupés, nous étions une nouvelle fois synchrones. Sur le retour, nous avons félicité au passage le travail de
désobstruction des spéléologues de Franconville qui les avait fait progresser jusqu’à 6 mètres de profondeur.
Le boulot était considérable et le terrain d’évolution plutôt scabreux. Après une descente exiguë entre de gros
blocs coincés, un petit espacement avait été atteint où l’on pouvait se tenir à plusieurs. L’aventure valait la

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peine d’être continuée. Pour l’heure, les pionniers s’apprêtaient à regagner leur auberge alors que le soleil
déclinait à l’horizon.
A 19h30, nous étions de retour dans notre chère vallée. Au détour d’un virage, nous avons découvert le
camion d’Amouddou. Trop volumineux pour emprunter la ruelle qui mène à l’agglomération de Tizgui
N’Chorfa, le pachyderme était parqué en bordure de route. Plus tard, dans la soirée, Lahoucine se fit un plaisir
de nous en guider la visite. L’engin, à son effigie, est certes un outil de travail judicieusement élaboré, taillé
pour les longs déplacements en autonomie à travers des terrains hostiles, il marie aussi captures d’images et
confort de vie dans une harmonie du plus raffiné.
Durant cette journée, Aziz avait formé une équipe topo avec un autre groupe du spéléo club de Franconville
pour répondre entre autre à une question qui nous tenait tous à cœur : où mène cette grande galerie qui
s’ouvre en rive gauche du Win Ti à 5 mètres de hauteur au-dessus d’un éboulis juste avant d’arriver au puits
remontant de la Plazza de Toros ? La direction de cette galerie est intéressante car elle recoupe le profond
ravin qui griffe le plateau en son centre et ouvre la falaise au nord de Taggadert. Hélas, leur déception fut
grande lorsqu’en cours de topo ils tombèrent sur un fil. Un échec bien cuisant qu’il fallait ajouter à notre
palmarès ! Nous, qui nous sentions garant de la banque de données du Win Ti, nous n’avions pas le jeu
complet de son élémentaire topographie.
Pour clôturer cette journée sur une note plus réjouissante, le piège à photos avait mitraillé une nouvelle fois,
notamment pour nous offrir le portrait d’un joli petit renard roux.

Photos

Le lundi 30 avril, Jeff et moi nous nous étions donnés pour mission une séance de photos aux tréfonds du Win
Ti. Levés à 7h20, nos préparatifs nous ont menés à 11heures au porche de la grotte des lacs. Quelle surprise
ensuite ! La haute grille qui barre la grotte à raz du niveau de l’eau, vingt mètres après l’entrée, était fermée
par un imposant cadenas. Nous ne nous sommes pas posé la question de savoir qui avait commis un tel impair
en pleine expédition alors que les autorités locales étaient prévenues de nos allées et venues. Sans presque
hésiter nous avons escaladé l’obstacle, ce qui n’était somme toute pas des plus pratiques avec nos sacs de
vêtements secs pour le change du retour, sacs que nous avions l’habitude de planquer un peu plus loin, à la
faveur d’une anfractuosité providentielle et à l’abri du quidam malintentionné.
L’imagerie 3D commandée par la Wilaya d’Agadir a laissé à maints endroits d’horribles tags orange-rouge vif
que nous avons déplorés au passage dans la partie « navigable ». Ceci est pourtant un moindre mal, qu’il doit
être d’ailleurs possible d’effacer, comparé au traumatisme profond du nouvel aménagement de l’accès à la
grotte.
A 14h15 nous étions arrivés à la plazza de Toros, à plus de 3 km de l’entrée, à la vitesse moyenne de 1 km/h.
Dire que la veille, nous nous étions trouvés exactement au même endroit mais à une centaine de mètres plus
haut, sur le plateau ! Nous ne sommes pas allés plus loin dans le réseau. Jeff a commencé là ses prises de vues
dont je servais de modèle. Comme à l’habitude ce sont les flashes qui ont démissionnés les premiers de ce job
méticuleux, un job souvent ingrat et portant les nerfs à bout de patience. Heureusement, Jeff et moi n’étions
jamais à court d’humour. Notre flegme à toute épreuve nous récompensa ainsi par de superbes photos pour la
postérité. Pris par le jeu du hasard et de la providence, nous nous sommes oubliés et ce n’est qu’à 23h20 que
nous avons regagné la voiture.
Quelques minutes plus tard, sur la route du retour, nous avons croisé un véhicule inattendu dont la vue m’a fait
bondir littéralement sur les freins. C’était la Peugeot Partner blanche de John, mon fils. Il pila en même temps
que moi. Nous avons échangé quelques mots par la fenêtre. Trois autres personnes l’accompagnaient. Je
reconnus Jean-Michel puis Sophia Bahedine et Mehdi Sekkal, deux membres de l’AMEC (Association Marocaine
d’Escalade et de Canyonisme) dont je suis le président. Ils étaient très inquiets de notre absence prolongée. Ils
nous avaient attendus avec d’autres durant 3 heures à la sortie du Win Ti et y retournaient avec du matériel de
secours pensant que nous avions un problème. Ils avaient aussi été étonnés de découvrir la grille fermée et de
ne trouver aucune de nos affaires.
Quatre autre personnes étaient aussi arrivées chez M’Bark avec John : Rabab Temsamani et Yasmine Bennis,
deux autres membres de l’AMEC, ainsi que Lamia Isbecque et sa fille Shanen Barnel, la demi-sœur de John. Ces
deux dernières, habitant la Côte d’Azur, étaient en vacances au Maroc. Les 7 nouveaux venus avaient
débarqué l’après-midi, répartis dans deux voitures dont celle de Yasmine. Ils arrivaient d’Immouzer
Idaoutanane dans la Vallée du Paradis, sur la route du Miel où ils s’étaient adonnés à de l’escalade en falaise.

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Au gîte, une bonne harira (soupe marocaine) nous attendait ainsi que des sardines grillées. Abillis était
incollable.
Ce jour-là, Jean-Michel et les autres spéléologues se sont activés sur, et dans, les chantiers en cours. Cette
troisième et dernière journée pour les franconvillois devait se terminer par un débriefing commun, à l’auberge
Tigmi Mariam. Il n’y manquait que Jeff et moi. A cette réunion, Jean-Michel nous a décrit une ambiance plutôt
crispée, durant laquelle les résultats des investigations se sont révélés n’être qu’une liste d’échecs tous
azimuts :
- Forçage de galerie à Taggadert, trop titanesque ;
- Désobstruction futile de la grotte de Jeff ;
- Gaspillage de temps dans la topographie du pourtour de la Plazza de Toros ainsi que d’un tronçon du
linéaire principal perdu ;
- Tronçon du linéaire principal manquant, toujours manquant ;
- Désobstruction de l’effondrement karstique en bordure de piste carrossable sur le plateau,
embryonnaire et fastidieuse ;
- Pas de bestiole intéressante dans les pièges à insectes de Jean-Michel et à fortiori pas l’ombre d’une
siagone.
Devant un tableau aussi déplorable, seule une parade philosophique pouvait encore nous sauver la face,
considérant que les expériences négatives ne sont pas la preuve de l’inexistence de faits, et, pour disserter sur
les limites de la connaissance, les théorèmes d’incomplétude de Göbel les élargissent plutôt que le contraire.
Dans le gîte endormi, Jean-Michel, Jeff et moi, le trio retrouvé, avons veillé jusqu’à deux heures matin avec des
projets émergents plein la tête pour de futures expéditions centrées sur le Win Ti. En regard du nombre
impressionnant de données qui voient le jour et parfois se perdent ou restent entre les mains de missions
étrangères, il nous paraissait judicieux et urgent de constituer un portail internet multilingue réservé aux
« Amis du Win Ti » où tous pourraient trouver les outils synergiques nécessaires à l’élaboration de travaux
scientifiques. Une dernière donnée du jour, que Jean-Michel m’annonça solennellement trouva chez moi une
grande satisfaction : un relevé altimétrique avait attribué une cote pour l’exsurgence de Taggadert de 50 m
inférieure à celle du Win Timdouine. J’aurais dû parier gros !
C’est en fait à trois heures du matin que nous nous sommes couchés compte tenu d’un décalage horaire d’une
heure que le Maroc venait d’adopter depuis deux jours et dont je n’avais pas tenu compte jusque-là.

Fête du travail

Après un lever relax à une heure avancée de la matinée, je me suis attardé autour d’un repas matinal à tiroir
avec mon petit groupe de l’AMEC et consort. La magie du lieu nous transportait en communion dans un état
second. Jeff, comme souvent, était plongé dans ses photos numériques dont les meilleures prenaient, petit à
petit entre ses doigts, leur dimension d’œuvre d’art. Jean-Michel pianotait aussi sur son ordinateur, plongé
dans ses notes et préparant l’avenir.
A midi, nous sommes tous montés sur le plateau. Nous avons laissé la Peugeot Partner de John et ma Fiat
Punto, sur le parking en bout de route et avons formé deux groupes pédestres. Nous étions onze. Jeff s’est
joint à moi et ma petite bande. Jean-Michel et Fanny formaient équipe de leur côté.
Au passage, nous avons fait halte sur le chantier abandonné de désobstruction du karst en bordure du plateau.
John et d’autres sont descendus prudemment, sans casque, se rendre compte du travail accompli par les
franconvillois du spéléo club de la Mare des Noues.
Notre randonnée nous offrit un grand dégazage collectif de cerveaux. Il faisait si bon marcher au grand air en
cette nature vierge, sous le regard en coin des trois pyramides du Taouright Moulay Ali. Nous ressentions
vibrer le « nombril du Monde » aussi bien que les pascuans sur leur île. Jeff et sa « chromorphographie » avait
fait des émules en images insolites. Shanen et Mehdi notamment ne savaient plus par où donner de la
détente. Ils pestaient aussi sur la brise en rafale qui ne laissait pas tranquille la fleurette visée par un gros
canon « macro ». En fin de parcours, nous avons atteint la flèche verte marquant la verticale du Grand Aven.
Le casse-croûte sortit des sacs, un peu partout. Puis ce fut l’heure du retour, un retour en boucle, épique, qui
nous a conduit plein sud-est dans une zone non encore battue. Nous l’avons traversée au pifomètre, nous fiant
à notre instinct d’orientation, enchainant couverts végétaux fermés et ravines rocheuses athlétiques.
A 17 heures nous étions de retour au gîte, rallié également par Jean-Michel et Fanny en bonne synchronicité.
Abillis nous attendait avec un gros tajine de poulet. La bande affamée n’en laissa rapidement que les os.

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Tout se passa très vite ensuite. A 18h30, Yasmine, Sophia, Rabab et Mehdi s’en retournèrent vers Casablanca
où la routine du boulot les attendait dès le lendemain. A 19h, ce fut au tour de John, Lamia et Shanen de
prendre la route, mais pour Tafraoute, étape suivante de leur périple vacancier.
De mon côté, j’ai emmené Jean-Michel, Fanny et M’Bark à Amskoud, à la recherche de produits du terroir.
Rebutés par l’ambiance de la pseudo-civilisation en bordure de nationale, nous avons regagné Tizgui N’Chorfa
au plus vite. Chez M’Bark, où il fait si bon vivre, nous avons alors passé une soirée paisible à méditer avec Jeff,
bercés par les airs de guitare d’Abillis.

Dernier jour de terrain

Un démarrage piano en la journée du mercredi 2 mai nous a amené à prendre notre premier repas de la
journée à midi ! Nous n’étions plus qu’en comité restreint : Jean-Michel, Fanny, Jeff et moi, épaulés par M’Bark
et Abillis. Un sacré calme régnait dans la maison après les invasions des jours précédents. Un parfum de
solitude planait dans l’air et nous désorientait.
A 15h30, ressaisi, je suis entré dans le Taggadert avec Jean-Michel. Nous avons progressé jusqu’au chantier
d’éclatement de roche du spéléo club de Franconville pour constater l’énormité du travail qu’il restait à
accomplir pour avancer de façon significative plus en amont dans le réseau. En sortant, nous avons cherché un
bon moment mon perforateur que j’avais dissimulé dans la grotte lors de notre première visite et mis à
disposition des équipes de travail. Les tunneliers l’avaient camouflé derrière une muraille de pierre
soigneusement érigée. Pendant ce temps, Fanny, restée dehors était partie relever les pièges à insectes. Nous
avions encore l’espoir d’avoir capturé Siagona Taggadertensis. Hélas, une fois encore ! La récolte fut dérisoire
avec seulement quelques arthropodes des plus communs : deux araignées, deux fourmis, une scolopendre et
quatre mouches.
A 16h30, nous marchions vers le Win Ti où m’attendait Jeff avec sa panoplie complète de matériel
photographique. Laissant Jean-Michel et Fanny vaquer à leurs passions de naturalistes, je me suis enfoncé
avec Jeff dans l’antre du Win Ti pour la dernière fois de cette expédition. Il n’était pas question d’aller très loin.
C’est au niveau de la « Grande Vasque » en « Fin de Navigation » que nous avons procédé à notre ultime
séance de photos souterraines. Le Win Ti, rebelle aux flashes, nous a montré souvent son caractère
indomptable mais nous avons su l’apprivoiser à force de patience et il nous a offert quelques images
merveilleuses imprégnées des mystères de son monde surnaturel.
A 22h, nous sommes sortis au clair de lune, une lune aux trois quarts pleine qui s’arrondissait comme devait le
faire le ventre de Fatima, la femme de M’Bark. A 22h45 nous étions de retour chez lui où plus personne ne
s’inquiétait encore de nos rentrées tardives.
La fin du séjour se faisait bigrement ressentir, le stock de vivres épuisé, Abillis nous avait préparé en recours un
tajine végétarien et un gratin de chou-fleur, ainsi que pour les plus carnivores un tajine à la charcuterie de
volaille.

Au revoir Tizgui N’Chorfa

Le jeudi 3 mai, jour du départ de Tizgui N’Chorfa, nous nous sommes levés à 10 heures. Nous n’avions rien
d’autre à faire que nos paquetages. Le cœur n’y était pas trop. Pourtant, l’inéluctable était là. Il fallait se
rendre à l’évidence, l’expédition Win Timdouine 2012 prenait fin.
Jean-Michel et Fanny s’en sont allés au volant d’une petite voiture de location qu’ils s’étaient faits livrer lors de
la dernière visite de nos amis d’Agadir. Tous deux s’offraient un petit périple touristique avant de reprendre
l’avion vers leur case « départ » : la France.
Jeff et moi, nous avons quitté Tizgui N’Chorfa à 14h55, accompagnés d’Abillis mais aussi de M’Bark qui ferma à
clé sa maison vide, derrière nous.
A Agadir, nous sommes passés aux studios Faouzi Vision. Turbo Largo s’y afférait. Il préparait une émission
pour la chaine Tamazight. Quelle joie de se revoir, même aussi brièvement ! Nous avons salué aussi Hassan, le
caméraman et metteur en scène. Le film de 52 minutes tourné au cours de l’expédition Winj Timdouine 2008
devait sortir, enfin, sur la première chaine de télévision marocaine (RTM) le jeudi 17 mai 2012, soit jour pour
jour, deux semaines plus tard.
Après avoir laissé les spécialistes de l’image à leurs travaux méticuleux de montage, c’est notre cuisinier, Abillis,
que nous devions quitter. Nous l’avons reconduit dans son quartier gadiri où il récupéra son vélo qui

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l’attendait. Nous nous sommes embrassés à la marocaine, le cœur serré, en nous promettant qu’internet ferait
le relai de nos indéfectibles amitiés.

Une famille toute simple

M’Bark était toujours avec nous. En guise de remerciement pour son hospitalité, Jeff et moi, nous allions
l’emmener auprès de sa femme enceinte, dans son village natal de Tamagoust situé vers Taroudannt. Sur la
route, il me pria d’arrêter la voiture dans un petit douar insignifiant qu’il semblait bien connaitre. Il y fit un
plein de viande, denrée de choix pour une famille berbère des plus modestes. C’est en bon chasseur, les mains
pleines, qu’il se devait d’arriver chez les siens. Beaucoup plus loin et après une interminable piste pas très
carrossable, M’Bark me fit garer la voiture dans un cul de sac au beau milieu du village très étendu de ses
ancêtres. Il nous restait encore une centaine de mètres à parcourir à pied pour arriver à la ferme qui l’a vu
grandir. Là, c’est en grand guerrier vainqueur qu’il fut accueilli. La manifestation d’autant de chaleur humaine
à son égard était vraiment une chose émouvante. Aux abords de la ferme, sa petite sœur Fadwa qui avait à
peine 10 ans fut la première à se jeter à son cou. Derrière notre ami, Jeff et moi, nous étions également à
l’honneur de cette famille qui se présenta : Keltouma, la mère, sans âge et en sarwel, suivie de son autre fils,
Rachid, accompagné de sa femme Mina et pour finir, Fatima, l’épouse de M’Bark dont la grossesse arrivait à
son terme. Fatima avait quitté l’isolement de Tizgui N’Chorfa pour trouver sécurité et assistance auprès de sa
belle-famille, durant cette période délicate de la vie. Dans trois jours la lune serait pleine…
Jeff et moi ne voulions pas nous attarder mais nous ne pouvions pas non plus échapper aux règles de
l’hospitalité berbère. On nous installa dans la cour intérieure sur de grandes nattes déroulées à même la terre
battue et l’on nous servit le thé, dans toute sa tradition, accompagné d’une multitude de biscuits maison,
d’olives variées, de beurre et de pain beldi, de confiture de fraise et d’huile d’olive. Pour parfaire ce tableau à
la Breughel, une toute petite fille, vedette de la maisonnée, courrait dans tous les sens comme un enfant roi
qu’elle se savait être…
Il était 20 heures quand je suis revenu à Agadir avec Jeff. Nous avons pris une chambre aux fameuses 5 Parties
du Monde et sommes sortis dîner en ville tous les deux pour un dernier et chic repas.
Jeff a repris l’avion le lendemain matin pour la France alors que je suis rentré à Casablanca, ma ville d’adoption.

Epilogue

On pourrait dire que l’histoire du Win Timdouine présente une série de catastrophes et d’évènements
malheureux, ce serait à mon sens un sacrilège. Bien au contraire, le Win Ti semble avoir conféré une force
protectrice à tous ceux qui s’y sont baignés. Les neuf spéléologues bloqués pendant cinq jours en 1998 ont
tous été sauvés. Aucune victime du Win Ti n’est à déplorer à ce jour. Abdallah Bellakhanati et M’Bark Faraji
ont tous deux survécus miraculeusement à la mort. Le Cheikh a eu une très longue vie, bien supérieure à la
moyenne des hommes...
A l’heure où je termine la rédaction de ce récit, je suis heureux de pouvoir ajouter que M’Bark Faraji est papa
d’un petit ange, né à la mi-mai 2012. Elle s’appelle Malak !

***

Casablanca, le 23 octobre 2012.

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