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FAIRE DE L'HISTOIRE DANS UN MONDE GLOBALISÉ

Serge Gruzinski

Editions de l'E.H.E.S.S. | Annales. Histoire, Sciences Sociales

2011/4 - 66e année


pages 1081 à 1091

ISSN 0395-2649
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Pour citer cet article :


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Gruzinski Serge, « Faire de l'histoire dans un monde globalisé »,
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2011/4 66e année, p. 1081-1091.
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Faire de l’histoire
dans un monde globalisé*

Serge Gruzinski

Faire de l’histoire ? Il y a maintenant presque quarante ans, sous la direction de


Pierre Nora et de Jacques Le Goff, des historiens se posaient la question en
ouvrant des pistes qui reflétaient l’état de la discipline dans notre pays 1. On aurait
aujourd’hui envie de relancer le débat en le reformulant : qu’est-ce que « faire de
l’histoire » dans un monde soumis à une globalisation chaque jour plus envahis-
sante ? On peut discuter à perte de vue des vertus respectives de la world history, de
la global history, des connected histories ou encore des histoires croisées. La réflexion
historiographique n’est jamais superflue, sauf quand elle finit par prendre le pas
sur la production historique elle-même. Avouons qu’en France, dans la dernière
décennie, on s’est davantage interrogé sur les origines, les caractéristiques, les
apports et les impasses de ces courants qu’on a produit d’œuvres qui en seraient
le prolongement ou qui leur répondraient. Il est en effet plus difficile de lancer
des chantiers que de dresser des inventaires critiques. C’est une première raison
pour se féliciter de la publication de cette Histoire du monde au XVe siècle. Mais 2010
a également vu la traduction en français de deux textes majeurs, The great divergence
de Kenneth Pomeranz et Vermeer’s hat de Timothy Brook 2. Nous laisserons à

* À propos de Patrick BOUCHERON (dir.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard,
2010, et Timothy BROOK, Vermeer’s hat: The seventeenth century and the dawn of the global
world, New York, Bloomsbury Press, 2008.
1 - Jacques LE GOFF et Pierre NORA (dir.), Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, 1974, 3 vol.
2 - Kenneth POMERANZ, The great divergence: China, Europe and the making of the modern
world economy, Princeton, Princeton University Press, 2000, trad. par N. Wang et publié
sous le titre Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, 1081

Annales HSS, octobre-décembre 2011, n° 4, p. 1081-1091.


SERGE GRUZINSKI

d’autres le soin de revenir sur l’ouvrage de K. Pomeranz et sa postérité pour exami-


ner de quelle manière cette Histoire du monde au XVe siècle et ce Chapeau de Vermeer
répondent à la question de « faire de l’histoire dans un monde globalisé ».
L’imposant ouvrage que nous livrent les éditions Fayard retiendra l’attention
à plus d’un titre. Un capitaine courageux, Patrick Boucheron, entouré d’un solide
équipage où de jeunes historiens côtoient de grands noms et des spécialistes confir-
més, s’est lancé dans la traversée du XVe siècle. L’ouvrage juxtapose des perspec-
tives géopolitiques, une entrée chronologique et une entrée littéraire, pour se clore
sur une douzaine d’essais qui rendent compte des multiples facettes de la planète
à la charnière du Moyen Âge et des Temps modernes. Quatre grands registres
donc, pour faire le tour de notre Terre en près de 900 pages : les territoires, les
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temps, les écritures et les devenirs du monde. D’entrée de jeu, les principes de la
traversée sont clairement énoncés : « Le lieu du XVe siècle ne peut être que le
monde » (p. 25). P. Boucheron considère que ce long XVe siècle, de 1380 à 1520,
marque une « étape décisive » de la globalisation contemporaine, mais il se garde
bien de le réduire à cette seule dimension. Rejetant les vieux eurocentrismes,
opposant à l’enthousiasme des pensées globales « l’épaisseur inquiète des incer-
titudes » (p. 16), le maître d’œuvre se plie aux impératifs aujourd’hui incontour-
nables du décentrement sans renoncer à élire un point de vue puisque l’historien,
comment pourrait-il l’ignorer, écrit toujours depuis quelque part. Autre choix qui
rend l’entreprise singulière : la décision de puiser dans une historiographie et une
recherche en langue française et de donner la parole à des autorités confirmées ou
à des générations plus jeunes. Le point de vue est critique quand il s’agit de se
démarquer des ambiguïtés idéologiques d’une « grammaire des civilisations » à la
Fernand Braudel ou d’évoquer les « sirènes de la microhistoire » (p. 20) qui ont
contribué à tenir les historiens français loin des horizons de la world history et
de la global history, et donc des défis que le monde actuel adresse aux sciences
sociales. Saluons aussi le souci de ne jamais perdre de vue la diversité du monde
au XVe siècle, de distinguer des mondialisations potentielles qui n’adviendront
pas et les indices de celles qui se développeront au cours des siècles suivants, à
commencer par la mondialisation ibérique. D’où une traversée qui entend dégager
des perspectives globales, en repérant la création, la réactivation, voire le tarisse-
ment de connexions séculaires, mais qui sait s’arrêter sur l’invention des traditions
ou l’affirmation des particularismes au cœur des sociétés et des continents. Car
« l’histoire de l’humanité est [aussi] celle de ses antimondialisations » (p. 11), comme
des mises à l’écart de pans entiers du monde : « c’est d’ailleurs la circumnavigation
portugaise [...] qui contribue paradoxalement au détournement et, partant, à la
périphérisation du monde africain au XVe siècle » (p. 15).
La première partie sillonne « Les territoires du monde ». Cet atlas géo-
politique ne s’illusionne pas sur les limites d’une histoire des États et le repérage

Paris, Albin Michel/Maison des sciences de l’homme, 2010 ; le livre de Timothy BROOK
a été traduit par O. Demange et publié aux éditions Payot en 2010 sous le titre Le
1082 chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation.
LA PREMIÈRE MONDIALISATION

des mouvements de fond sait mettre, ici comme ailleurs, en garde contre le « pro-
blème de la surdétermination induite par une vision rétrospective des faits » (p. 247).
Le parcours débute à La Mecque, « rendez-vous religieux mondial » (p. 33), pré-
lude à un vaste panorama du monde islamique au lendemain des invasions mon-
goles. Le voyage se poursuit, attentif à la dynamique des constructions territoriales
tiraillées entre contraction et expansion, curieux de l’essor des langues verna-
culaires qui, en Europe occidentale, deviennent « capables d’exprimer ou d’ana-
lyser le politique dans ses termes » (p. 151), soucieux de contrer les éclatements
qui s’affirment aujourd’hui, en abordant, par exemple, la péninsule Ibérique sous
l’angle d’une « expérience politique commune » (p. 116). Au terme de ce premier
parcours, le lecteur qui prend le temps de rapprocher les informations et les points
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de vue ne saurait éviter de se poser quelques questions. Par exemple, sur ce

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que peut avoir de commun « la modernité singulière de la maison d’Osman », la
« modernisation de l’État islamique » (p. 49) avec la modernité de l’État qui se
jouerait en France, en Angleterre et aux Pays-Bas, ou encore avec celle dont l’Italie
du Quattrocento aurait été le laboratoire (p. 70). C’est la vertu de cette entreprise
de faire naître et d’alimenter quantité d’interrogations, c’est aussi, on le verra, sa
limite de ne pas toujours tenter d’y répondre.
Changement de focale avec « Les temps du monde ». La deuxième partie
de l’ouvrage égrène une chronologie inattendue qui promène le lecteur de passé
en passé et de pays en pays, brisant naturellement l’illusion d’un récit unifié, réduit
à quelques lames de fond d’ampleur planétaire : l’ébauche d’une nation portugaise,
l’ébranlement du Grand Schisme et de l’idée de chrétienté, la réunion d’un grand
concile côtoient des étapes moins connues mais souvent tout aussi décisives pour
les parties du monde concernées. Parfois l’événement ou le personnage retenu a
traversé les siècles pour nous rappeler que cette fin de Moyen Âge est encore
capable d’étendre son ombre sur l’époque contemporaine ou reste matière à inter-
prétations et réappropriations. Le télescopage des dates et des espaces – en 1429,
Jeanne d’Arc délivre Orléans ; en 1430, les Mexica fondent la Triple Alliance ; en
1431, Angkor est mis à sac – fait éclater les frontières géographiques mises en place
dans la première partie en juxtaposant un épisode local, peut-être encore familier
aux Français, avec des événements cantonnés d’ordinaire dans les espaces lointains
de l’exotisme amérindien ou orientaliste. Le procédé est simple mais radical : il
nous apprend à conjuguer au passé une lecture des choses et des êtres dorénavant
vouée à être planétaire. Il nous apprend également à ne pas tout confondre. Des
enchaînements peuvent ainsi se révéler trompeurs : la chute de Constantinople en
1453 ne suffit pas à expliquer le fastueux banquet du Faisan de 1454, tant l’idée
de croisade fait partie, et pour longtemps encore, des imaginaires européens. Il est
vrai qu’au grand jeu des dates, l’Afrique noire et plus encore l’Amérique indienne
sortent perdantes face au reste du monde. Incertitudes des computs et appréhen-
sions distinctes du temps et du passé, « absence totale [pour l’Afrique] de création
endogène de système d’écriture » (p. 109), prédominance de l’oralité et « erased
memories », on comprend pourquoi ces parties du globe sont immanquablement
sous-représentées. En revanche, une unique apparition de la Chine – qui peut
pourtant déjà être considérée comme le poids lourd du monde –, et seulement
pour la catastrophe de Tumu en 1449, paraît moins justifiable. 1083
SERGE GRUZINSKI

Puis on quitte les repères foisonnants de la chronologie pour les plaisirs du


texte, ou plutôt des textes tant les formes prolifèrent et ne se ressemblent guère
d’un bout à l’autre de la planète. Avec « Les écritures du monde », s’ouvre une
bibliothèque universelle, elle aussi riche en surprises, en rupture avec les routines
des histoires nationales ou occidentales de la littérature : une diversité des supports
et des alphabets, des textes phares (Leon Battista Alberti, John Wyclif, Machiavel,
Thomas More, Ibn Khaldun) ou plus méconnus (ceux du roi d’Éthiopie Zar’a
Ya’eqôb ou de Afanasij Nikitine), des citations dans les langues d’origine – mais
pourquoi ne pas avoir respecté les alphabets ? –, tous ces témoins livrent des éclai-
rages successifs sur les créations littéraires, théâtrales, scientifiques et spirituelles,
voire sur la réflexion historiographique au sein des grandes civilisations. Voilà les
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matériaux d’un bilan planétaire que les auteurs auraient pu commenter s’ils
s’étaient davantage concertés. Mais tous ne s’interrogent pas sur la pertinence de
l’œuvre choisie, sur sa représentativité pour le XVe siècle, voire sur sa résonance
pour notre temps.
Une fois cette bibliothèque refermée, vient l’heure des synthèses et des
mises au point. La première s’attaque au cliché des grandes découvertes en relati-
visant le bilan des tentatives de colonisation ibérique avant 1520 et en rappelant
l’existence de réseaux maritimes intercontinentaux qui ne doivent rien aux marins
de Lisbonne. Au refus de l’eurocentrisme s’ajoute le rejet d’un récit téléologique
trop enclin à privilégier la continuité sur les ruptures, à force de ne voir que les
« réussites » (le Nouveau Monde) et de perdre de vue les échecs essuyés face aux
empires asiatiques. Le dossier suivant met l’accent sur un tout autre cas de figure :
l’arrêt des expéditions maritimes chinoises et le recentrement terrestre sur l’empire
et sa frontière septentrionale. Alors que les découvertes européennes ne cesseront
d’alimenter une vaste littérature, les voyages chinois sombreront en grande partie
dans l’oubli et l’Afrique cessera d’expédier ses girafes vers l’empire céleste. Mais
on évitera pour autant de faire de cette Chine sur ses gardes une contrée fermée
sur le reste du monde. Cosmopolite, multiconfessionnelle, curieuse de ses voisins,
exportatrice et importatrice de livres, appuyée sur une diaspora croissante, la Chine
des Ming saura bloquer toute tentative européenne de pénétration, à commencer
par celle des Portugais au début du XVIe siècle. On finit quand même par se deman-
der si ces révisions à la baisse du passé ibérique et l’empathie témoignée envers
la Chine du XVe siècle ne reflètent pas les grands partages de notre temps. Ou des
héritages plus anciens si l’on se rappelle de la fascination qu’exerce la Chine depuis
le XVIe siècle et du mépris dans lequel, légende noire oblige, on continue de tenir
l’Europe du Sud. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage a le mérite de démarrer cette dernière
partie sur ces deux chapitres cruciaux pour comprendre les dynamiques planétaires
au cours des siècles suivants. Europe, Chine, il ne manque que l’Islam, évoqué
dans la foulée à travers une série de réflexions sur l’islamisation du monde, les
modes d’expansion, les formes de colonisation, l’émergence des marges lointaines
et, surtout, l’affirmation de « périphéries en puissance d’empires » : « en ce sens,
l’islam à l’orée du XVIe siècle ne diffère guère encore, dans ses structures mentales
d’empire, de l’Europe conquérante du Nouveau Monde » (p. 649). Un vaste coup
1084 d’œil linguistique sur le monde inaugure la réflexion transculturelle en dégageant
LA PREMIÈRE MONDIALISATION

les singularités d’une « culture linguistique prémoderne » et notamment la montée


des langues véhiculaires, entre langues vernaculaires et langues « classiques ». Un
effort semblable est réalisé pour la ville, saisie dans un contexte planétaire, de
l’Europe à la Chine en passant par le Maghreb et les Amériques. Puis c’est la cour
qui guide le tour du monde, une cour qui contribue à son tour à la réflexion globale :
« le parallèle avec la Chine rappelle à l’historien que la cour, même dans le domaine
du gouvernement, ne peut pas tout expliquer de l’histoire européenne [...] mais
elle peut permettre, par le jeu du comparatisme, de proposer une autre manière
de raconter l’histoire du XVe siècle » (p. 707).
Le regard fait ensuite retour sur l’Europe, abandonnant l’échelle du monde
pour celle de l’Occident, mais sans pourtant s’y enfermer puisque l’évocation des
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rapports avec les puissances islamiques offre encore quelques ouvertures sur l’exté-
rieur. Car comment comprendre le désenclavement du monde qu’opère l’Occident
ibérique et méditerranéen tout au long du XVIe siècle, et donc l’expérience généra-
lisée de l’étranger, sans les pratiques et les outils qu’a mis au point la diplomatie
européenne ? Les ultimes chapitres, par contre, s’écartent du parti pris panora-
mique et de la confrontation transcontinentale. À leur tour, ils fournissent leur
lot d’informations et de réflexions sur l’universalisme romain, les économies euro-
péennes, la question du livre, de l’image et des processus d’individuation, la carto-
graphie ; mais voilà le lecteur rendu à lui-même : à lui de faire le lien entre
l’économique, le culturel, le spirituel et l’artistique s’il veut se faire une idée
globale de l’héritage du XVe siècle européen, à lui également de se débrouiller pour
recadrer cette Europe dans le contexte planétaire des chapitres précédents. Et ce
n’est pas le bel épilogue « Nous, les Barbares », ce bond dans l’avenir proche des
Temps modernes, qui lui servira de sésame. Avouons-le, on meurt d’envie de
savoir ce qu’aurait donné une confrontation Chine/Europe/Islam dans le domaine
du livre manuscrit et imprimé, ce que nous aurait appris un face-à-face entre
l’image médiévale, l’image musulmane et l’image chinoise dans leurs rapports avec
la personne et les formes d’individuation, ce que suggéreraient les cartes chinoises
rapprochées des cartes européennes et mexicaines. Car où nous offrir tout cela
sinon dans les deux cents dernières pages du livre ?
Écrire le XVe siècle n’est pas sans danger et l’on aurait beau jeu de répertorier
les lacunes et les failles qui sont de règle dans un ouvrage qui embrasse aussi large.
Cette Histoire du monde au XVe siècle souffre de sa richesse et de sa diversité. À
force de multiplier les auteurs, les angles d’approches, les méthodes et les styles,
on court le risque d’égarer le lecteur le mieux disposé, de perdre l’étudiant novice
– et argenté –, et même le spécialiste qui reviendra frustré des terrains qui lui sont
familiers. À vrai dire, un système de renvois indiqués dans les marges incite sans
cesse à se reporter à d’autres parties de l’ouvrage, laissant à chacun le soin de
comparer et de se faire un point de vue. À chacun donc, par exemple, de rapprocher
la conclusion des pages consacrées à la grande Encyclopédie de Yongle des analyses
du chapitre sur l’ordre des livres en Occident. Sur ce point comme sur d’autres,
l’ensemble des pièces du dossier nous sont présentées, mais en nous privant de la
confrontation et de l’échange qu’une entreprise de cette ambition et une publi-
cation de cette ampleur auraient dû systématiquement susciter. Au terme de cette 1085
SERGE GRUZINSKI

belle traversée, il y avait pourtant largement de quoi inspirer un texte à plusieurs


mains à la fois sur ce que nous a transmis cette période, sur cette « autre manière de
raconter l’histoire du XVe siècle » (p. 707), ou encore sur ce que signifie aujourd’hui
l’histoire globale ou l’histoire-monde. Car voilà bien l’une des interrogations que
soulève cette Histoire du monde au XVe siècle : existerait-il une manière française ou
plutôt non anglo-saxonne de penser le passé du monde ?
La question prend tout son sens si on rapproche l’ouvrage d’une entreprise
assez analogue, L’état du monde en 1492 3, qui, il y a presque vingt ans, embarquait
sur le même bateau des dizaines de spécialistes, et non des moindres, en quête
de ce qu’était le monde au terme du XVe siècle. Cela vaudrait la peine de comparer
les deux tentatives pour mieux saisir ce que cette nouvelle publication apporte
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d’original, mais aussi ce qu’elle implique de continuité inconsciente ou secrète.
Car il est difficile d’oublier un livre dans lequel se côtoyaient un Denys Lombard,
justement invoqué par P. Boucheron, un Michel Cartier ou un Henri-Jean Martin,
d’autant qu’un souci de variation de la focale n’est pas sans annoncer les décou-
pages de l’Histoire du monde au XVe siècle. Comment également ne pas évoquer,
avec P. Boucheron, le volume de la Nouvelle Clio que Pierre Chaunu publiait une
vingtaine d’années plus tôt et qui, sous le titre de L’expansion européenne du XIIIe au
XVe siècle, embrassait en fait un gigantesque XVe siècle, européen et non européen,
empiétant largement sur le siècle suivant 4. Déjà P. Chaunu s’en prenait aux historio-
graphies nationales qui se sont emparé des « Grandes découvertes » en les éclatant
entre les nations. Dénonçant les « commodités anachroniques du découpage natio-
nal » (p. 359), l’historien était convaincu que toute réflexion sur l’Europe devait
passer par une vision globale : « Demain, l’histoire de l’expansion européenne aux
XIVe et XVe siècles devra être conduite parallèlement à l’histoire des succès et de
l’échec de l’expansion chinoise » (p. 259). Quitte déjà, dès cette lointaine époque,
à nous mettre en garde contre les périls et les routines des confrontations obligées.
« La polarité Chine-Méditerranée, cette tentation de demain, risque, en effet, de
renforcer notre européocentrisme latent en l’élargissant à une dimension supérieure :
celle des 45 % véritablement favorisés de l’humanité. » Et d’ajouter : « Restent 55 %,
au moins, de l’humanité. Leur rôle n’est pas purement passif. Cette moitié a le
droit d’être un peu mieux qu’un objet » (p. 260). Ce qui vaut pour l’Afrique comme
pour l’Amérique précolombienne – une unité-monde qui constitue à part entière
« une unité dynamique profondément inscrite dans le temps de l’histoire » (p. 263).
À vrai dire, P. Chaunu ne parlait pas de mondialisation 5. Plus exactement et de
façon moins anachronique sans doute, il explorait le désenclavement du monde
en dialoguant avec les plus grands, de Charles Boxer à Joseph Needham. Le souffle
et les audaces de cet ouvrage continueront de surprendre le lecteur du XXIe siècle,
qui n’est plus guère habitué à ces prises de risque et à ces envolées planétaires.

3 - Guy MARTINIÈRE et Consuelo VARELA (dir.), L’état du monde en 1492, Paris, La Décou-
verte, 1992.
4 - Pierre CHAUNU, L’expansion européenne du XIIIe au XVe siècle, Paris, PUF, 1969.
5 - On retrouvera cette perspective dans Jean-Michel SALLMANN, Le grand désenclavement
1086 du monde, 1200-1600, Paris, Payot, 2011.
LA PREMIÈRE MONDIALISATION

Mais à quoi bon revenir sur un passé que délaissent les éditeurs et qui ne
dit souvent plus rien aux étudiants ? Il conviendrait de s’interroger longuement
sur la manière dont en France, comme dans d’autres pays européens, on ne s’est
pas engouffré dans la world history. Il faudrait faire la part des choix historio-
graphiques, des routines académiques, mais aussi mesurer la responsabilité des
hommes, des institutions et des revues. Pourquoi P. Chaunu, dans les années 1970,
préfère-t-il les testaments de Paris aux horizons philippins et américains 6 ? Pour-
quoi Fernand Braudel éprouve-t-il le besoin de se pencher sur L’identité de la France
en 1986 ? Un tel inventaire, toutefois, n’est pas le but de cette note critique.
Comment donc aujourd’hui « faire de l’histoire dans un monde globalisé »
en évitant les limites imposées par la pluralité des plumes, des styles et des approches ?
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Une façon fort concrète d’y répondre consiste à examiner ce que peuvent nous
apporter des partis pris opposés à ceux de l’Histoire du monde au XVe siècle. C’est ce
que propose l’un des derniers livres de T. Brook, Vermeer’s hat. Ici, un auteur unique
pour conjurer la dispersion, deux points de vue pour contourner l’eurocentrisme, et
une hypothèse claire et forte pour soutenir de bout en bout le récit : la mondiali-
sation naît au XVIIe siècle et s’observe aussi bien de Shanghai que de Delft. Mais
l’idée ne suffit pas, s’y ajoute un pari, celui de suivre la piste des objets, et un
procédé – car il faut que ce genre de livre soit lisible aujourd’hui –, celui de
confronter le lecteur avec l’un des peintres les plus en vue de l’histoire de l’art,
Vermeer de Delft, une manière sûre d’accrocher la démonstration, d’un bout à
l’autre de l’ouvrage, à des repères encore apparemment familiers. Car on ne voyage
pas entre les civilisations sans quelques phares opportunément disposés pour gui-
der et rassurer le lecteur : ainsi par exemple, c’est parce que Vermeer révolutionne
le regard hollandais dans la Delft du XVIIe siècle que T. Brook peut nous introduire
auprès de Dong Qichang, « le plus grand peintre et calligraphe de son époque »
(p. 6). Lire les prémices de la mondialisation au XVIIe siècle à partir de tableaux de
Vermeer, voilà donc le défi relevé par T. Brook qui, sous les dehors d’un ouvrage
séduisant, développe un exemple fort convaincant de ce qu’est en mesure de
produire une histoire globale, de ce qu’elle implique de mises en œuvre et de
connaissances, et de tout ce qu’elle est susceptible de révéler d’un passé encore
aujourd’hui prioritairement abordé par le biais des histoires nationales ou de l’his-
toire occidentale. Pas de développements théoriques sur ce que peut être ou doit
être une histoire-monde mais des sources, des faits grands et petits, des objets à
penser, des situations dont la mise en rapport finit chapitre après chapitre par
planter la trame planétaire sur laquelle se serait jouée ou se serait levée la mondiali-
sation au XVIIe siècle.
On appréciera l’ampleur de l’information bibliographique, l’étendue, la diver-
sité et la sélection des sources primaires et secondaires. S’il en était besoin, la
bibliographie chinoise et japonaise vient discrètement nous signifier qu’on ne pourra
bientôt plus penser l’histoire sans passer par l’Asie. On n’ignore pas que T. Brook
est d’abord sinologue et qu’on lui doit un remarquable essai sur la culture et le

6 - Pierre CHAUNU, La mort à Paris, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1978. 1087
SERGE GRUZINSKI

commerce dans l’empire des Ming, The confusions of pleasure. Mais cette présence
« exotique » s’explique avant tout par l’idée qui court d’un bout à l’autre de
Vermeer’s hat : explorer aujourd’hui le XVIIe siècle, c’est se donner les moyens de le
regarder ou de l’affronter aussi bien depuis Delft que depuis Shanghai. Mieux,
c’est seulement en se postant en même temps à Delft et à Shanghai que l’on est
en mesure d’appréhender les processus par lesquels différentes parties du monde
entreprennent alors de communiquer, d’échanger, de partager de nouvelles habi-
tudes et de nouveaux plaisirs. À qui s’étonnerait de ce passage obligé par la Chine,
T. Brook rétorque dans l’introduction de The confusions of pleasure : « La Chine, et
non l’Europe, était le centre du monde à l’époque des Ming 7. » La déclaration est
provocante puisqu’en lieu et place du vieil eurocentrisme partout devenu suspect
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s’affiche un sinocentrisme avec lequel sans doute il faudra dorénavant compter.
La démarche de T. Brook se signale également par une attention constante
portée à la culture matérielle. Le trait était déjà sensible dans The confusions of
pleasure, qui explorait l’empire des Ming (1368-1644) sous l’angle du commerce et
de la culture à la manière d’une anthropologie historique centrée sur les objets,
les techniques, les consommations, les imaginaires et les passions. En puisant dans
un vaste éventail de sources empruntées à des lettrés, des marchands, des essayistes,
des gazetiers, T. Brook y dressait un portrait de la Chine qui s’inscrit dans la lignée des
meilleurs travaux de Jonathan Spence, dont le Matteo Ricci a impressionné toute
une génération d’historiens 8. En quoi Vermeer’s hat modifie-t-il notre regard ? En
préférant, à l’empilement des données, la mise en regard et la mise en lien. Un
bref exemple : Vermeer’s hat traverse l’histoire du goût en lui donnant une ouverture
planétaire. Voyez ces Hollandais qui exhibent leurs porcelaines chinoises sans se
rendre compte que les modèles « typiquement chinois » qu’ils acquièrent à grands
frais, s’ils sont bien made in China, sont exclusivement élaborés pour le marché
européen, alors même qu’en Chine des collectionneurs recherchent ces pièces
pour leur facture « exotique », parce qu’elles incarnent à leurs yeux l’étrangeté d’un
style occidental. Plus tard, la copie de la porcelaine chinoise par les faïenciers de
Delft accouchera d’un art populaire dont on oubliera les origines lointaines et
sophistiquées. La nouveauté consiste donc à s’interroger sur l’exotisme et l’objet
exotique, à la fois dans un contexte européen et dans un contexte chinois : la
porcelaine en Hollande est le symbole d’un monde à posséder, qui est enfin à
portée de main, c’est une promesse de richesse, un signe de prospérité, tandis que
l’objet venu d’Europe est perçu par l’amateur chinois comme chargé de menaces,
dépourvu de lien avec le passé, un passé que les lettrés continuent d’envisager
comme un âge d’or.
Comment s’y prend T. Brook ? Deux villes, Shanghai et Delft, lui servent
d’observatoires et de repères dressés aux deux extrémités du monde. Solidement
campé sur ces terres chinoises et hollandaises, l’historien observe tout ce qui, dans

7 - Timothy BROOK, The confusions of pleasure: Commerce and culture in Ming China,
Berkeley, University of California Press, 1998, p. 16.
8 - Jonathan D. SPENCE, The memory palace of Matteo Ricci, New York, Penguin Books,
1088 1985, publié en français sous le titre Le palais de mémoire de Matteo Ricci, Paris, Payot, 1986.
LA PREMIÈRE MONDIALISATION

les transformations du commerce et de la culture matérielle, révèle l’avènement


de nouvelles formes de consommation qui commencent à investir progressivement
la planète. L’auteur pratique une variante des connected histories mais c’est un modèle
asiatique qu’il revendique, celui de la toile d’Indra, une métaphore de l’univers
puisée dans le bouddhisme : dans la demeure céleste du dieu Indra se trouve un
filet merveilleux qui s’étend à l’infini et dans toutes les directions, et à chaque nœud
du filet est suspendu un joyau étincelant et ces joyaux sont infinis en nombre...
La mondialisation apparaît donc ici comme un système de mailles innombrables
entremêlées dans toutes les directions d’un espace multidimensionnel. Le mythe
est séduisant. C’est aussi, avouons-le, une manière élégante de prendre ses distances
et d’esquiver le débat sur le sens à donner à la mondialisation ou à la globalisation
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du XVIIe siècle. Mais c’est ailleurs que le bât blesse. L’auteur fait l’impasse sur la
mise en place des circulations, des échanges et des connexions entre les différentes
parties du monde, un processus qui remonte en réalité au début du XVIe siècle et qui
est indissociable de l’expansion ibérique : c’est le Portugal qui connecte l’Europe
occidentale à l’Afrique et à l’Asie ; c’est la Castille qui rattache le Nouveau Monde
et le Pacifique à la chrétienté latine ; c’est un Portugais au service des Castillans
qui transforme la terre en un globe dont on peut faire le tour ; c’est le christianisme,
et pas seulement le commerce, qui propulse les Ibériques et les Italiens dans tous
les coins de la planète ; ce sont les presses des Pays-Bas espagnols, celles d’Anvers
la catholique et non pas de la Hollande calviniste, qui lancent le premier atlas, le
Théâtre du monde d’Abraham Ortelius. C’est Miguel de Cervantes qui proclame à
tous vents dans la dédicace de la seconde partie du Don Quichotte qu’on réclame
partout dans le monde la suite de son chef-d’œuvre : l’empereur de Chine lui aurait
même adressé une lettre en « langue chinesque » lui proposant d’ouvrir un collège
d’espagnol à Pékin et d’en prendre la direction 9. T. Brook ne cesse d’attribuer à
son XVIIe siècle hollandais des bouleversements et des mutations qui sont à mettre
à l’actif des Ibériques et des sociétés avec lesquelles ceux-ci sont entrés en contact
sur toute la planète. Cette mondialisation « hollandaise » néglige également un
pan décisif de l’expansion européenne, la diffusion planétaire du catholicisme
romain et de la Contre-Réforme, qui sont alors les instruments privilégiés de l’occi-
dentalisation d’une partie du globe et déjà le creuset d’une conscience-monde. Il
est vrai, nous l’avons déjà indiqué pour l’Histoire du monde au XVe siècle, que l’histoire
globale n’est pas sans risque et qu’elle comporte invariablement des partis pris et
des lacunes. On a d’ailleurs scrupule à jeter la pierre à un historien occidental parce
qu’il lit le chinois et le japonais au lieu de pratiquer l’espagnol et le portugais.
Que retenir de ces deux ouvrages, de ces deux entreprises souvent diamétra-
lement opposées ? D’abord, l’idée d’un vaste chantier qui intéresse autant les histo-
riens de l’Europe que ceux des « aires culturelles », démontrant une fois de plus
que cette distinction est définitivement obsolète et qu’elle est même devenue un
handicap pour la recherche et surtout pour les jeunes chercheurs qui peinent à
trouver leur place dans nos universités. « Faire de l’histoire » en cette aube du

9 - Miguel de CERVANTES, Obras completas, t. II, Mexico, Aguilar, 1995, p. 576. 1089
SERGE GRUZINSKI

XXIe siècle, c’est d’abord s’exercer au décentrement tel que le propose P. Boucheron :
« un décentrement qui résulte à la fois d’un engagement frontal dans l’histoire et
d’un pas de côté permettant de mieux l’appréhender – une prise de position en
somme » (p. 19). Vouloir prendre en compte la diversité des temps, des écritures,
des devenirs du monde, c’est tenir le pari jusqu’au bout, c’est non seulement faire
l’effort de porter ses regards ailleurs, mais c’est aussi accepter d’inscrire systémati-
quement débats et problématiques dans d’autres horizons. L’idée n’est pas nou-
velle. À force de n’évoquer que les subaltern et postcolonial studies, on perd de vue
ce que l’anthropologie historique de Nathan Wachtel sur la « vision des vaincus »
nous a enseigné dès la fin des années 1960. Par un renversement copernicien,
elle nous incitait à lire la conquête espagnole à partir des témoignages et des
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réactions indigènes, rompant avec une histoire de l’expansion européenne trop
longtemps hispanocentrée. Cette anthropologie nous pousse aujourd’hui à dépas-
ser les dualismes classiques entre vainqueurs et vaincus, dominants et dominés
(subalterns), Européens et non-Européens, en explorant d’autres configurations
comme celles qui introduisent la Chine ou l’islam aux côtés du Nouveau Monde
et en liaison avec lui. Ces nouveaux terrains, à la fois vastes et délimités par les
connexions qui les articulent, devraient nous rapprocher de la complexité du
monde sans verser dans l’illusion de la totalité. D’autres voies sont aujourd’hui
explorées. Dans Le grand désenclavement du monde (1200-1600), un historien de
l’Italie et de Charles Quint, Jean-Michel Sallmann, démontre que l’on n’a pas
besoin d’une armée de chercheurs pour faire le tour du monde et parcourir quatre
siècles d’histoire 10. Parti du constat récent de l’effondrement du monde bipolaire,
J.-M. Sallmann explore dans la longue durée une planète confrontée à un processus
complexe et tortueux de désenclavement et s’interroge sur la portée des thèses
de Samuel Huntington : « Il paraît tout à fait normal de remettre en cause la vision
européenne de l’histoire du monde telle que nous l’avons pratiquée jusqu’ici.
La construction européenne et la globalisation en cours des échanges ont rendu
obsolètes les histoires nationales et ont obligé les historiens occidentaux à élargir
leurs horizons 11. » Philosophe et historien de la philosophie, Peter Sloterdijk
consacre une partie de Sphères II à l’avènement de la globalisation terrestre,
en ouvrant à l’historien quantité de pistes de réflexions sur les modernités,
l’émergence de l’Ouest et de l’Occident, les racines de l’uniformisation du
monde, la « mobilisation infinie » des êtres, des choses et des idées, et surtout la
force durable d’une image qui est aussi un concept, le globe 12. On peut également
faire le choix de l’histoire globale en adoptant des angles encore peu fréquentés
des historiens. Ainsi, lire la découverte et la conquête du Nouveau Monde depuis
Istanbul ne balaie ni nos clichés ni nos réflexes d’historiens européens, mais

10 - J.-M. SALLMANN, Le grand désenclavement du monde..., op. cit.


11 - Ibid., p. 639.
12 - Sur l’histoire et la philosophie de la globalisation, on puisera dans les trois volumes
de Sphères : I, Microsphérologie, Paris, Pauvert, 2002 ; II, Globes, Paris, M. Sell, 2006 et III,
Écumes. Sphérologie plurielle, Paris, M. Sell, 2010 ; pour un lecteur plus pressé, Le palais
de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris, M. Sell, 2006, ou La mobilisation
1090 infinie. Vers une critique de la cinétique politique, Paris, C. Bourgois, 2000.
LA PREMIÈRE MONDIALISATION

l’exercice nous contraint à faire « un pas de côté » en nous distanciant à la fois


de l’Europe et du Nouveau Monde, comme nous l’avons tenté dans un ouvrage
récent 13. Et pourquoi ne pas relire l’anthropophagie des Indiens d’Amérique, qui
a fait couler tant d’encre depuis le XVIe siècle et inspiré une inépuisable rhétorique
de l’altérité, à la lumière des sources chinoises qui décrivent le cannibalisme des
Portugais dans les années précisément où ceux-ci vilipendaient les pratiques guer-
rières et alimentaires des Indiens du Brésil ? Comment penser un monde, dans
les premières décennies du XVIe siècle, où les vainqueurs des uns peuvent être les
barbares des autres comme le furent les Portugais pour les Chinois 14 ? Parce que
« l’intersection du local et du global peut devenir un site de créativité et d’innova-
tion 15 », c’est également au cœur de ces configurations que l’on décèle l’émergence
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de modernités qui souvent renvoient davantage au XXIe siècle qu’à un XVIIe siècle
étroitement européen. Le reste est tout bonnement question de culture historique
et de curiosités.
De P. Boucheron à J.-M. Sallmann en passant par P. Sloterdijk, il existe donc
bien une alternative à la recherche anglo-saxonne, mais elle n’a aucune raison d’être
française ni même européenne. Encore faut-il, sans aller nécessairement jusqu’à
apprendre le chinois et le japonais, se rendre compte que l’imagination historique
aujourd’hui ne s’arrête pas à la frontière du Rio Grande et que nous gagnerions
beaucoup à nous plonger dans les remarquables publications brésiliennes et indiennes.
L’histoire globale n’est pas une mode, ce n’est pas une discipline de plus, c’est
l’irrésistible élargissement de nos horizons de chercheur et de citoyen dans un
dialogue avec d’autres disciplines (P. Sloterdijk, S. Huntington) et d’autres formes
d’expression : on a beaucoup à apprendre des cinéastes d’Amérique et d’Asie
– Alejandro González Iñárritu, Tsaï Ming Liang – qui conçoivent des œuvres qui
traversent les mondes et les cultures et l’on ne saurait négliger les moyens, autres
que le livre, de divulguer cette relecture du passé 16. Enfin, l’histoire globale est
aussi dans le Vieux Monde le révélateur des pesanteurs qui handicapent nombre
d’institutions et d’éditeurs.

Serge Gruzinski
CNRS/EHESS

13 - Serge GRUZINSKI, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des temps modernes,
Paris, Éd. du Seuil, 2008.
14 - Serge GRUZINSKI, La guerre de Chine n’aura pas lieu. Pour une histoire globale de la
Renaissance, Paris, Fayard, à paraître.
15 - Myriam COTTIAS, Laura DOWNS et Christiane KLAPISCH-ZUBER (dir.), Le corps, la
famille et l’État. Hommage à André Burguière, Rennes, Presses universitaires de Rennes,
2010, p. 315.
16 - Serge GRUZINSKI (dir.), Planète métisse, catalogue de l’exposition éponyme présentée
au musée du quai Branly, du 18 mars 2008 au 19 juillet 2009, Paris/Arles, Musée du
quai Branly/Actes Sud, 2008. 1091