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Lettres de Vincent à Théo.

Chantal. Ne va pas te figurer que je me considère comme parfait, ni que je m’imagine sans
reproche quand tant de personnes parlent de mon caractère désagréable. Il m’arrive souvent d’être
mélancolique, susceptible et intraitable ; de soupirer après de la sympathie comme si j’en avais
faim et soif ; de me montrer indifférent et méchant lorsqu’on me refuse cette sympathie, et même
de verser parfois de l’huile sur le feu. Je n’aime pas beaucoup la compagnie des autres, il m’est
souvent pénible ou insupportable de les fréquenter ou de bavarder avec des gens. Mais connais-tu
l’origine de tout cela, du moins en grande partie ? Tout simplement ma nervosité ; je suis
extrêmement sensible, autant au physique qu’au moral et cela date de mes années noires.
Demande donc au médecin s’il pourrait en être autrement, si les nuits passées dans les rues
froides, à la belle étoile, si la peur de ne pas avoir à manger un morceau de pain, si la tension
incessante résultant du fait que je n’avais pas de situation, si tous mes ennuis avec les amis et la
famille ne sont pas pour trois-quarts à l’origine de certains traits de mon caractère, de mes sautes
d’humeur et de mes périodes de dépression ?
J’espère que ni toi, ni ceux qui voudraient se donner la peine de réfléchir, vous ne me
condamnerez ni ne me jugerez impossible. Je lutte contre cette tendance, mais sans réussir à
changer mon caractère. J’ai mes mauvais côtés bien sûr, mais j’en ai aussi de bons que diable !
Ne pourrait-on également en tenir compte ?

Ainsi s’exprime Vincent dans la lettre à son frère du 6 juillet 1882 (Lettre 212). L’image que nous
avons généralement de lui, celle d'un artiste solitaire, torturé, suicidaire et incompris transparaît dans
ce texte. Mais sa personnalité est plus complexe et plus attachante. L’imposante correspondance avec
son frère, qui s’étale sur dix-huit ans (d’août 1872 à juillet 1890), est une source inestimable pour la
compréhension de l’homme et de l’artiste ; au fil des lettres apparaît son cheminement vers la
peinture, s’expriment ses doutes et ses passions, ses espoirs et ses déceptions, ainsi que ses problèmes
et ses obsessions : la santé, l’amour, l’argent.

La majeure partie de cette correspondance provient des archives personnelles de Théo Van Gogh,
qui, contrairement à Vincent, a conservé avec un soin méticuleux les lettres de son frère. On en
possède 83 seulement à l’intention de Vincent, alors que 605 lettres de la main de l’artiste nous sont
parvenues. Cette disproportion entre les lettres deVan Gogh, bien conservées, et celles qu’il a reçues,
perdues pour la plupart, s’explique en partie par ses multiples déménagements. D’autres lettres sont
adressées à sa sœur Willeim, à ses oncles et à des amis peintres comme Emile Bernard ou Paul
Gauguin. Cette correspondance a été rédigée pour les deux-tiers en néerlandais, pour un tiers en
français.

Le 30 mars 1853 naît Vincent (Willem) van Gogh, à Groot-Zundert, un petit village du Brabant,
aux Pays-Bas. Fils du pasteur protestantTheodorus van Gogh et d'Anna Cornélia van Goghil , il est
l’aîné de six enfants. En 1857 naît son frère Théodorus (dit Théo), qui deviendra son plus grand ami
et confident et lui apportera à maintes reprises une aide financière et matérielle.Trois de ses oncles
sont marchands d’art.

Emilie. L’amour de deux frères est un soutien dans la vie, c’est une vérité universellement
acquise. Dès lors, cherchons à resserrer ce lien et que l’expérience de la vie le fortifie ; demeurons
francs et sincères l’un envers l’autre, qu’il n’y ait pas de secret entre nous – comme c’est le cas
actuellement.
(Lettre 90. Dordrecht. Mars 1877)
Sylvie. Oui, je veux t’écrire le soir du jour que nous avons passé ensemble et qui s’est envolé
comme un éclair. Ce fut une grande joie de te revoir et de bavarder avec toi. Par bonheur, des
journées comme celles-là qui ne durent qu’un instant et des joies aussi éphémères laissent des
traces dans notre mémoire, leur souvenir ne s’efface pas.
(Lettre 126. Bruxelles. 15 novembre 1878)

Nadine. Lorsqu’on a l’occasion de vivre parmi les siens, on se rend compte qu’il y a là tout de
même une raison de vivre, qu’on n’est pas tout à fait un propre-à-rien, un parasite, qu’on est
même peut-être bon à quelque chose puisqu’on a besoin l’un de l’autre et qu’on a, sur le même
chemin, des compagnons de route. Le sentiment de notre dignité dépend en grande partie de nos
relations avec les autres. […] Moi aussi, j’ai besoin de relations amicales, affectueuses. Je ne puis
donc m’en passer, sous peine de vivre, comme tout homme normal et instruit, avec le sentiment
qu’il me manque quelque chose. […]
Je crois sincèrement qu’il vaut mieux que nos relations soient empreintes de confiance réciproque.
Sentir que je suis devenu un boulet ou une charge pour toi et pour les autres, que je ne suis plus
bon à rien, que je serai bientôt à tes yeux comme un intrus et un oisif, de sorte qu’il vaudrait
mieux que je n’existe pas ; savoir que je devrai m’effacer de plus en plus devant les autres, s’il en
était ainsi et pas autrement, je serais la proie de la tristesse et la victime du désespoir. Il m’est très
pénible de supporter cette pensée, plus pénible encore de croire que je suis la cause de tant de
discordes et de chagrins dans notre milieu et dans notre famille. Si cela était, je préférerais ne pas
trop m’attarder en ce monde. Tout cela me décourage parfois excessivement, trop profondément,
car il arrive qu’à la longue une autre idée germe en même temps dans mon esprit ; peut-être
verrons-nous plus clair et comprendrons-nous mieux par la suite.
(Lettre 132. Bruxelles. 15 octobre 1879)

En 1866, Vincent entre au collège de Tilbourg où il suit des cours de dessin. Il quitte l'école deux
ans plus tard et devient en 1869 employé à la galerie d'art Goupil & Co à La Haye. Il travaille ensuite
à Paris puis à Londres.

Emilie. Ma nouvelle année a bien commencé, on m’a accordé une augmentation de dix florins
et on m’a alloué une prime de cinquante florins par-dessus le marché. N’est-ce pas magnifique ?
J’espère être ainsi en mesure de subvenir moi-même à mes besoins. Je suis très content que tu
travailles dans la même firme. C’est une belle firme, plus on y travaille, plus on s’y sent de
l’ambition. Les débuts seront peut-être plus difficiles qu’ailleurs, mais il faut persévérer.
(Lettre 3. La Haye. Janvier 1873)

Vincent commence à se passionner pour l’art et collectionne de multiples gravures, lit des livres
d’art et visite les musées des capitales. Mais il se désintéresse de son travail à la galerie et finit par
démissionner en avril 1876. Il décide alors de se tourner vers la vie religieuse. Il sera prédicateur dans
un faubourg ouvrier de Londres.

Nadine. Théo, ton frère a parlé pour la première fois dans la maison de Dieu. […] Lorsque je
me suis trouvé en chaire, j’ai eu l’impression de remonter de dessous une voûte située sous terre
vers la lumière du jour, et je me suis réjoui à l’idée de prêcher dorénavant l’Evangile dans son
cœur. Tu connais assez de monde, Théo, pour comprendre qu’un prédicateur pauvre se trouve
pratiquement isolé dans la société. Seul, Lui peut nous donner les connaissances et la confiance
dans la foi qui nous manque.
(Lettre 79. Isleworth. Novembre 1876)

Puis il entreprend des études à la faculté de théologie d’Amsterdam. Même s’il abandonne
rapidement cet enseignement jugé trop difficile, il reste convaincu de sa vocation spirituelle. Il
souhaite devenir prédicateur laïc et obtient en 1878 une mission d’évangélisation en Belgique. Il se
rend auprès des mineurs du Borinage et partage leurs conditions de vie extrêmement dures.
(le Borinage, bassin minier au sud de Mons)
Cependant, son implication auprès des plus modestes est jugée excessive par ses supérieurs et son
poste n’est pas renouvelé.

Sylvie. Spectacle curieux ces jours-ci que de voir, le soir, à l’heure du crépuscule, passer les
mineurs sur un fond de neige. Ils sont tout noirs quand ils remontent des puits à la lumière du
jour, on dirait des ramoneurs. En règle générale, leurs masures sont petites, on devrait dire des
cabanes ; elles sont disséminées le long des chemins creux, dans les bois ou sur les versants des
collines. Cà et là, on aperçoit un toit recouvert de mousse, et, le soir, les fenêtres à petits carreaux
brillent d’un éclat accueillant.
A plusieurs reprises, j’ai pris la parole en public, dans un local spacieux spécialement aménagé en
vue des réunions publiques. J’ai parlé également dans des réunions tenues le soir dans des
maisons ouvrières. J’espère de tout cœur trouver ici, avec la grâce de Dieu, un emploi stable.
(Lettre 127. Petit-Wasmes. 26 décembre 1878)

En 1880, Vincent découvre sa vocation : il sera artiste. Il demande à son frère (qui travaille à Paris)
des images à copier, notamment des oeuvres de Millet. Il multiplie les dessins de mineurs et de
paysans. Il s’inscrit alors au cours de dessin de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles.

Chantal. Je ne rejette pas cependant l’idée de l’école des Beaux-Arts, en tant que par exemple, je
pourrai y aller le soir tant que je suis ici, si cela est gratuit et pas cher. Mais mon but doit rester, du
moins pour le moment, d’apprendre le plus tôt possible à faire des dessins présentables et
vendables, en sorte que je commencerai à gagner quelque salaire par mon travail directement. Car
telle est bien la nécessité qui m’est imposée.
(Lettre 137. Bruxelles. (15 octobre 1880)

Vincent se rend à La Haye en 1881 où il rend visite à Anton Mauve, peintre renommé et cousin par
alliance, qui lui donne des cours d’aquarelle et de peinture à l’huile. Mais leur collaboration ne dure
pas en raison des violents emportements de Vincent.

Nadine. J’entre dans mon atelier le 1er janvier. En fait de meubles, je ne prendrai que le strict
minimum : une table, quelques chaises ; pour le lit, je me contenterai d’une couverture sur le
plancher, mais Mauve exige que je me procure une couchette ; s’il le faut, il m’avancera de
l’argent.
(Lettre 166. La Haye. Fin 1881.)

Chantal. Quant à Mauve, je m’estime heureux de pouvoir bénéficier de ses conseils, mais, pas
plus que lui, je ne veux m’enfermer dans une recette, une école, une tendance : en dehors de
Mauve, j’aime d’autres peintres qui ne lui ressemblent pas et qui ne travaillent pas comme lui.
(Lettre 169. La Haye. 7 janvier 1882)

Sylvie. Ce matin, mal à l’aise, je me suis remis au lit ; j’avais mal à la tête, j’étais fiévreux
d’énervement, parce que cette semaine-ci me fait peur, que je ne vois pas comment la passer. Puis,
je me suis levé un peu mais j’ai dû me recoucher ; ça va mieux pour le moment. Je veux te dire
que je n’ai pas exagéré dans ma lettre d’hier. Si je persévère à travailler dur, mon travail me
rapportera bientôt quelque argent ; en attendant, je suis accablé de soucis. Je n’ai que peu de
matériel pour dessiner, et ce que je possède est défectueux. Provisoirement, je dispose de
l’indispensable : une caisse, un chevalet, des pinceaux mais ma planche s’est courbée comme un
tonneau la semaine dernière, parce qu’elle est trop mince, et mon chevalet a été sérieusement
endommagé en cours de route. Cela me gêne assez. Bref, je dois me procurer encore beaucoup de
choses, ou en remplacer d’autres. […]
Comme tu le sais, ma garde-robe se compose en majeure partie de tes vêtements usagés, déjà
raccommodés ; quelques autres sont de la confection et de mauvais tissu.
C’est dire si mes hardes ne sont pas fraîches, d’autant plus qu’il m’est difficile de les garder
propres en tripotant tout le temps des couleurs. […]
A ces moments-là, je m’en veux de n’être pas capable de faire ce que je voudrais ; j’ai alors
l’impression de me trouver, pieds et poings liés, impuissant à entreprendre quoi que ce soit, perdu
au fond d’un puits profond et obscur.
( Lettre 172. La Haye. Janvier 1882)

Il rencontre Clasina Marla Hoonick (Sien), prostituée enceinte et alcoolique, mère d’un enfant et qui
devient son modèle régulier.

Emilie. J’ai rencontré cet hiver une femme enceinte, délaissée par l’homme dont elle portait
l’enfant. Une femme enceinte, qui errait par les rues, cherchant à gagner son pain de la manière
que tu devines. Je l’ai engagée comme modèle et j’ai travaillé avec elle tout l’hiver. Je n’avais pas
les moyens de lui payer un salaire complet de modèle ; je lui ai payé l’équivalent de son loyer et,
Dieu merci, j’ai pu la préserver jusqu’à présent, de même que son enfant, de la faim et du froid, en
partageant mon pain avec elle.
A présent, cette femme s’est attachée à moi comme une colombe apprivoisée ; quant à moi, ne
pouvant me marier qu’une fois, que puis-je faire de mieux que l’épouser, c’est le seul moyen de
continuer à l’aider ; sinon, la misère la contraindrait à reprendre le chemin qui aboutit au
précipice. Elle n’a point d’argent mais elle m’aide à en gagner par mon travail.
[Lettre 192. La Haye. Février 1882)

Cette relation s’achève fin 1883. Vincent part alors vivre seul dans la province de la Drenthe, au
nord de la Hollande, puis il retourne vivre chez ses parents à Nuenen, où il trace les paysages
brabançons à la plume et au roseau. Pendant ces deux années, il peint quelques deux cents toiles aux
tonalités sombres et terreuses. Il envoie à Théo son tableau « Les mangeurs de pomme de terre ».
La peinture l’intéresse maintenant mais une querelle de la couleur l'oppose à son frère : alors que
Vincent privilégie le bistre et le bitume, Théo vante les oeuvres impressionnistes.

Nadine. L’art est jaloux, il n’admet pas l’empire de la maladie. Je m’incline donc devant ses
volontés. En somme, les hommes comme moi n’ont pas le droit d’être malades. Pour atteindre le
vrai, il faut beaucoup travailler et longtemps. [ …] Je veux faire des dessins qui « frappent »…
Enfin, je veux en arriver à ce qu’on dise de mon œuvre ; cet homme sent intensément, cet homme
est doué d’une sensibilité très délicate.
Il peut paraître prétentieux de ma part de parler ainsi en ce moment ; c’est bien pourquoi j’entends
me montrer. Que suis-je aux yeux de la plupart des gens ? Une nullité, un original, un homme
désagréable ; quelqu’un qui n’a pas de situation sociale et qui n’en aura jamais, bref un peu
moins que la plus grande nullité.
S’il est vrai que j’ai parfois des ennuis par-dessus la tête, il n’est pas moins vrai qu’il subsiste en
moi une harmonie et une musique calme et pure. Je découvre des sujets de tableau ou de dessin
dans la maisonnette la plus pauvre, dans le coin le plus crasseux. C’est par une pente irrésistible
que mon esprit est poussé dans ce sens-là. […]
L’art exige un labeur opiniâtre ; il faut travailler sans cesse, malgré tout, et observer toujours. […]
J’ai bon espoir, frère ; d’ici quelques années, tu pourras regarder les œuvres de ma main qui te
procureront quelque satisfaction après tous les sacrifices que tu t’es imposé.
[Lettre 218. La Haye. 1882)

Chantal. Je sens en moi une grande force créatrice et je sais qu’un jour viendra où je serai à
même de produire régulièrement, tous les jours, de bonnes choses. Il se passe rarement une
journée que je ne fasse rien, mais ce que je produis n’est pas encore ce que je veux produire.
Pourtant, il m’arrive d’avoir l’impression que je serai bientôt en mesure de créer de belles choses ;
je ne serais pas étonné que cela se produise un de ces quatre matins. Je fais de mon mieux pour
progresser rapidement, car je désire ardemment atteindre mon but. Mais les belles choses
demandent de la peine, des désillusions et de la ténacité.
[Lettre 229. La Haye. 1882.]
Sylvie. Je vis donc comme un ignorant, qui sait une seule chose avec exactitude : je dois achever
en quelques années une tache déterminée ; point n’est besoin de me dépêcher outre mesure, je dois
me tenir à mon travail avec calme et sérénité, aussi régulièrement et ardemment que possible ; le
monde ne m’importe guère, si ce n’est que j’ai une dette envers lui, et aussi l’obligation parce que
j’y ai déambulé pendant trente année, de lui laisser par gratitude quelques souvenirs sous la forme
de dessins ou de tableaux qui n’ont pas été entrepris pour plaire à l’une ou l’autre tendance, mais
pour exprimer un sentiment humain sincère. Donc mon œuvre constitue mon unique but.
(Lettre 309. La Haye.1882)

Chantal. Le sentiment et l’amour de la nature trouvent tôt ou tard un écho chez ceux qui
s’intéressent à l’art. Le devoir du peintre consiste à s’abîmer complètement dans la nature et à
traduire tous ses sentiments dans son œuvre, afin de la mettre à la portée des autres.
(Lettre 221. La Haye. 31 juillet 1882)

Après le décès de son père et un cours séjour à Anvers où il s’inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts,
Vincent décide de se rendre à Paris où travaille Théo.

Théo, après un court passage dans une galerie bruxelloise, part à La Haye comme employé de la
maison Goupil et Cie, du nom d'un marchand d’art de réputation internationale. En 1878, il est
transféré à Paris, à la maison mère dont il prend la direction en 1880.
Théo invite donc Vincent à venir vivre avec lui dans la capitale française. Il loue un appartement à
Montmartre où les deux frères s’installent en mars 1886.

Emilie. Je suis très heureux que tu accueilles favorablement mon projet de venir à Paris. Je crois
que j’y ferai des progrès car je suis persuadé que je finirais par échouer dans le gâchis et que je
continuerais de tourner en rond dans le même milieu, si je n’y allais pas. En outre, je ne pense pas
que cela te déplairait de rentrer le soir dans un atelier.
(Lettre 450. Anvers. Février 1886)

Nadine. S’il y avait moyen de louer une chambre avec alcôve ou un coin de grenier, tu pourrais
considérer la chambre et l’alcôve comme ton appartement auquel nous donnerions un cachet aussi
intime que possible. Pendant la journée, cette chambre servirait d’atelier, on entasserait les
ustensiles peu agréables à l’œil dans ma mansarde où l’on ferait les corvées malpropres, et j’y
passerais la nuit ; toi, tu dormirais dans l’alcôve.
(Lettre 451. Anvers. Février1886)

Vincent découvre alors les jeunes peintres parisiens et rencontre Henri de Toulouse-Lautrec, Paul
Signac, Paul Gauguin . Il se lit d’amitié avec Emile Bernard dont il fait la connaissance dans le
magasin de couleurs du « père Tanguy ». Dans les paysages de Montmartre, d’Asnières et de Saint-
Ouen, il expérimente les techniques impressionnistes et néo-impressionnistes : sa touche se fait plus
légère, ses couleurs s’éclaircissent.

En février 1888, désireux de connaître la lumière et les couleurs du Midi, il quitte Paris et s’installe
à Arles, à l’hôtel-restaurant Carrel. Au même moment, Gauguin part à Pont-Aven. Le premier
modèle de Vincent est un zouave.

Sylvie . Maintenant, je suis en train avec un autre modèle : un facteur en uniforme bleu,
agrémenté d’or, grosse figure barbue, très socratique. Républicain enragé comme le père Tanguy.
Un homme plus intéressant que bien des gens.
(Lettre 516. Arles. Août 1888)

Au mois de mai, Vincent loue place de la République l’aile droite d’une maison appartenant aux
époux Ginoux : la Maison jaune.
Nadine. A présent, j’ai aussi acheté une table à toilette et tout le nécessaire, et ma petite
chambre à moi est au complet. Dans l’autre, celle de Gauguin ou autre logé, il faudra encore une
table de toilette et une commode, et, en bas, il me faudra une grande poêle et une armoire. Tu ne
saurais croire combien cela me tranquillise, j’ai tellement l’amour de faire une maison d’artiste,
mais une de pratique et non pas l’atelier ordinaire plein de bibelots. Je songe aussi à planter deux
lauriers-roses devant la porte dans les tonneaux.
(Lettre 540. Arles. Sans date)

Emilie. Tu verras un jour ou un autre un tableau de la maison même en plein soleil, ou bien avec
la fenêtre éclairée et le ciel étoilé. La chambre où tu logeras, ou qui sera à Gauguin, s’il vient,
aura sur les murs blancs une décoration des grands tournesols jaunes. J’ai mon idée. Je veux
réellement en faire une maison d’artiste, mais non pas précieuse, mais tout, de la chaise jusqu’au
tableau, ayant du caractère.
(Lettre 534. Arles. Sans date)

Rêvant d’une communauté d’artistes, il invite Gauguin à le rejoindre

Chantal. Moi je prévois que d’autres artistes voudront voir la couleur sous un soleil plus fort et
dans une limpidité plus japonaise.
Si je moi fonde un atelier abri à l’entrée du Midi, cela n’est pas si bête. Et justement cela fait que
nous pouvons travailler sereinement. Ah ! Si les autres disent c’est trop loin de Paris, laissez faire,
c’est tant pis pour eux.
Pourquoi le plus grand coloriste de tous Eugène Delacroix a-t-il jugé indispensable d’aller dans le
Midi et jusqu’en Afrique ? Puisque non seulement en Afrique mais à partir d’Arles, vous
trouverez naturellement les belles oppositions des rouges et des verts, des bleus et des oranges, du
soufre et du lilas. Et tous les vrais coloristes devront en venir là, à admettre qu’il existe une autre
coloration que celle du Nord.
(Lettre 538. Arles. Sans date)

Gauguin arrive à Arles le 23 octobre. Une compétition et une influence mutuelles s’installent entre
les deux artistes.

Nadine. Comme tu l’as appris par ma dépêche, Gauguin est arrivé en bonne santé. Il me fait
même l’effet de se porter mieux que moi. Il est naturellement très content de la vente que tu as
faite et moi pas moins, puisque ainsi de certains frais absolument nécessaires pour l’installation,
n’ont ni besoin d’attendre ni porteront sur ton dos seulement. Il est très intéressant comme
homme, et j’ai toute confiance qu’avec lui, nous ferons des tas de choses. Il produira
probablement beaucoup ici et, peut-être j’espère moi aussi. Et alors pour toi le fardeau sera un peu
moins lourd, et j’ose croire beaucoup moins lourd. Je sens moi jusqu’à en être écrasé moralement
et vidé physiquement le besoin de produire, justement parce que je n’ai aucun autre moyen de
jamais rentrer dans nos dépenses. Je n’y suis pour rien que mes tableaux ne se vendent pas.
Mais mon cher frère, ma dette est si grande que, lorsque je l’aurais payée, ce que je pense réussir
à faire cependant, le mal de tableaux m’aura pris la vie entière, et il me semblera ne pas avoir
vécu.
(Lettre 557. Arles. 20 octobre 1888)

Mais au bout de deux mois, leurs relations se détériorent. Le 23 décembre, coup de folie, désespoir
et ivresse peut-être poussent Vincent à se trancher une partie de l’oreille gauche.

Sylvie. Je crois que Gauguin s’était un peu découragé de la bonne ville d’Arles, de la petite
maison jaune où nous travaillons, et surtout de moi. En effet, il y aurait pour lui comme pour moi
des difficultés graves à vaincre encore ici. Mais ces difficultés sont plutôt en dedans de nous-
mêmes qu’autre part. […] Gauguin est très fort, très créateur, mais justement à cause de cela,
il lui faut la paix. La trouvera-t-il ailleurs s’il ne la trouve pas ailleurs ?
(Lettre 565. Arles. 23 décembre 1888)

Pendant les cinq mois suivants, Vincent alterne périodes d’hospitalisation et sorties, états lucides et
délirants.

Emilie. Il m’a semblé voir dans ta bonne lettre tant d’angoisse fraternelle qu’il me semble de
mon devoir de rompre mon silence. Je t’écris en pleine possession de ma présence d’esprit et non
pas comme un fou, mais en frère que tu connais. Voici la vérité. Un certain nombre de gens d’ici
ont adressé au maire, M. Tardieu, une pétition (il y avait je crois plus de 80 signatures) me
désignant comme un homme pas digne de vivre en liberté ou quelque chose comme cela. Le
commissaire de police a alors donné l’ordre de m’interner de nouveau. Toutefois est-il que me
voici de longs jours enfermés sous clés et verrous et gardiens au cabanon, sans que ma culpabilité
soit prouvée ou même prouvable. Va sans dire que dans le for intérieur de mon âme j’ai beaucoup
à redire à tout cela. Va sans dire que je ne saurais ma fâcher, et que m’excuser me semblerait
m’accuser dans un cas pareil.
[…] Si je ne retenais pas mon indignation, je serais immédiatement jugé fou dangereux. […] Ainsi
tu conçois combien cela m’a été un coup de massue en pleine poitrine quand j’ai vu tant de gens
qui étaient lâches assez de se mettre en nombre contre un seul et celui-là malade. […]
Que veux-tu, souffrir sans se plaindre est l’unique leçon qu’il s’agit d’apprendre dans cette vie.
[…] Que je voudrais pouvoir t’envoyer mes toiles, mais tout est sous clés, verrous,
police et garde-fous. Ne me délivre pas, cela s’arrangera tout seul.
(Lettre 579. Arles. 19 mars 1889)

En mai 1889, il est admis à sa demande à l’asile Saint-Paul-de-Mausole, à une vingtaine de km de


Saint-Rémy-de-Provence. Il continue de peindre, fait des copies de Millet et Delacroix.

Sylvie. Depuis que je suis ici, le jardin désolé, planté de grands pins sous lesquels croît haute et
mal entretenue, une herbe entremêlée d’ivraies diverses m’a suffi pour travailler et je ne suis pas
encore dehors. Cependant, le paysage de Saint-Rémy est très beau et peu à peu je vais y faire des
étapes probablement.[…]J’ai une petite chambre à papier gris vert avec deux rideaux vert eau à
dessins de rose très pâles, ravivés de minces traits de rouge sang.
Ces rideaux sont fort jolis de dessin. Un fauteuil très usé, recouvert d’une tapisserie tachetée à la
Diaz ou à la Monticelli, brun, rouge, rose, blanc, crème, noir, bleu myosotis et vert bouteille ; à
travers la fenêtre barrée, l’aperçois un carré de blé dans un enclos, une perspective à la Van
Goyen, au-dessus de laquelle le matin, je vois le soleil se lever dans sa gloire.
(Lettre 591. St Rémy. Mai 1889)
Théo, marié depuis peu à Lohanna Bonger, envoie au salon des Indépendants, deux tableaux dont
« La nuit étoilée » qui sont bien reçus.

Chantal. J’espère que tu détruiras un tas de choses trop mauvaises dans le tas que j’ai envoyé,
ou du moins n’en montreras que ce qu’il y a de plus passable. Pour ce qui est de l’exposition des
Indépendants, fais comme si je n’y étais pas. Pour ne pas être indifférent et ne pas exposer
quelque chose de trop fou, peut-être la nuit étoilée et le paysage aux verdures jaunes. Puisque c’en
sont de couleurs contraires et cela pourrait donner l’idée à d’autres des faire mieux que moi des
effets de nuit.
(Lettre 593. St Rémy. Sans date)
Nadine. Lorsque tu dis dans ta lettre que je n’ai rien fait que travailler, non, cela n’est pas juste,
je suis moi fort mécontent de mon travail, et la seule chose qui me console, c’est que les gens
d’expérience disent , il faut peindre pendant dix ans pour rien. Mais ce que j’ai fait ce n’est que
ces dix ans-là d’études malheureuses et malvenues. A présent pourrait venir une meilleure
période.
C’est un peu ça que sentent Bernard et Gauguin, ils ne demanderont pas du tout la forme juste
d’un arbre, mais ils veulent absolument qu’on dise si la forme est ronde ou carrée, et ma foi ils ont
raison, exaspérés par la perfection photographique et niaise de certains. Ils ne demanderont pas le
ton juste des montagnes, mais ils diront : « Nom de Dieu, les montagnes étaient-elles bleues, alors
foutez-y du bleu et n’allez pas me dire que c’était un bleu comme ci ou comme ça, c’était bleu
n’est-ce pas ? Bon, faites-les bleues et c’est assez !
(Lettre 605. St Rémy.10 septembre 1889)

En janvier 1890, le critique Albert Aurier présente Vincent comme un génie dans « Le Mercure de
France ». Six de ses toiles sont présentées dans une exposition à Bruxelles. Un tableau, « La Vigne
rouge », est acheté par Anna Boch, peintre impressionniste et mécène d’art, pour la somme de 400 frs
(soit environ 800 euros). Ce sera la seule œuvre de Vincent vendue de son vivant. Mais une
reconnaissance officielle apparaît avec d’excellentes critiques.

Chantal. Veuillez prier M. Aurier de ne plus écrire des articles sur ma peinture, dis-lui avec
instance, que d’abord il se trompe sur mon compte puis que réellement je me sens trop abîmé de
chagrin pour pouvoir faire face à de la publicité. Faire des tableaux me distrait mais, si j’en
entends parler, cela me fait plus de peine qu’il ne le sait.(Lettre 629. St Rémy. 29 avril 1890).

Emilie. Enfin, ce qui me console, c’est le très grand désir que j’ai de te revoir, toi, ta femme et
ton enfant, et tant d’amis qui se sont souvenus de moi dans le malheur, comme d’ailleurs moi je ne
cesse pas de penser à eux.
Je suis presque persuadé que dans le Nord je guérirai vite, au moins pour assez longtemps, tout
en appréhendant une rechute dans quelques années, mais pas tout de suite.
(Lettre 630. Mai 1890)

Nadine. Maintenant, il me semblerait préférable d’aller voir ce médecin à la campagne aussitôt


que possible. Je ne resterai donc chez toi que, mettons deux ou trois jours, puis je partirai pour ce
village où je commencerai par loger à l’auberge.
(Lettre 632. Mai 1890)

Vincent arrive à Paris le 16 mai et séjourne chez son frère où il fait la connaissance de son neveu
Vincent Willem. Il part pour Auvers-sur-Oise, s’installe à l’auberge Ravoux. Il y est suivi par le
docteur Gachet dont il réalise le portrait.

Sylvie. Auvers est bien beau, beaucoup de vieux chaumes entre autres, ce qui devient rare.
J’espérais qu’en faisant quelques toiles de cela, il y aurait une chance de rentrer dans les frais de
séjour, car réellement c’est gravement beau, c’est de la campagne caractéristique et pittoresque.
J’ai vu le M. le Dr Gachet qui a fait sur moi l’impression d’être assez excentrique, mais son
expérience de docteur doit le tenir lui-même en équilibre en combattant le mal nerveux, duquel
certes il me paraît attaqué au moins aussi gravement que moi.
(Lettre 635. Auvers. Sans date.)

Emilie. Je travaille à son portrait, la tête avec une casquette blanche, très blonde, très claire, les
minis aussi à carnation claire, un frac bleu et un fond bleu cobalt, appuyé sur une table rouge, sur
laquelle un livre jaune et une plante de digitale à fleurs pourpres.
Mais enfin, je vis au jour le jour, il fait si beau. Et la santé va bien, je me couche à neuf heures,
mais me lève à cinq heures la plupart du temps. J’ai l’espérance qu’il ne sera pas désagréable de
se retrouver après une longue absence. Et j’espère aussi que je me sens bien plus sûr de mon
pinceau qu’avant d’aller à Arles.
(Lettre 638. Auvers. Sans date).
Il crée plus de 80 tableaux en deux mois. Le 27 juillet, en fin d’après-midi, Vincent se tire un coup
de pistolet dans la poitrine ; il rentre à l’auberge Il décède deux jours plus tard, alors âgé de 37 ans,
Théo à son chevet.

Chantal. […] Je te le redis encore que je considèrerai toujours que tu es autre chose qu’un
simple marchand de Corot, que par mon intermédiaire tu as ta part à la production même de
certaines toiles, qui même dans la débâcle, gardent leur calme. [ …] Eh bien ! mon travail à moi,
j’y risque ma vie et ma raison y a fondré à moitié, -bon- mais tu n’es pas dans les marchands
d’homme pour autant que je sache, et tu peux prendre partie, je le trouve, agissant réellement avec
humanité, mais que veux-tu ?
(Lettre 652. Auvers. Vincent portait cette lettre sur lui le 29 juillet 1890)

Que ce soit de chagrin ou des suites de la syphilis, Théo sombre dans la folie et meurt l’année suivante
dans une maison de santé d’Ultrecht. D’abord inhumé dans cette ville, son corps est ramené à Auvers.
Les deux frères reposent désormais côte à côte au cimetière.

En huit ans, Vincent a réalisé environ 900 tableaux (de 1889 à 1890, il a peint 463 tableaux) et un
millier de dessins. Son œuvre post-impressionniste sera une source d’inspiration pour les Fauves et
les Expressionnistes.

Bibliographie.

Van Gogh. Les lettres. Editions Actes Sud. En 6 volumes.


Produit de 15 années de recherche menées par le musée Van Gogh d’Amterdam et l’Institut Huygens
de La Haye.

Lettres à son frère Théo. De Vincent Van Gogh. Gallimard. Collection L’Imaginaire.

Van Gogh. Pascal Bonafoux. Editions du Chêne.

Van Gogh. Ingo Walther et Rainer Metzger. Editions Taschen.

Vincent Van Gogh. Jan Maetens et Giuseppe Lamastra. Editions Mondadori et du Fonds Mercator.

Une vie de Vincent Van Gogh. David Sweetman. Livre de poche.

Van Gogh par Vincent. Pascal Bonafoux. Folio essais.

Vincent Van Gogh, le soleil en face. Pascal Bonafoux. Découvertes Gallimard.

Lettres à Van Rappard. Vincent Van Gogh. « Les Cahiers rouges » de Grasset.
Musées et sites.

Paris. Musée d’Orsay.

Auvers-sur-Oise. Auberge Ravoux/Maison de Van Gogh (visite de sa chambre). Maison-atelier


de Daubigny. Maison du docteur Gachet. L'église et le cimetière

Arles. Fondation Van Gogh, hôtel Léautaud-de-Donines. (Expositions temporaires confrontant


l’art de Van Gogh et l’art contemporain).
Itinéraire sur les pas de l’artiste (voir l’office de tourisme d’Arles).

Saint-Rémy. Ancien monastère Saint-Paul-de-Mausole (reconstitution de la chambre de Vincent).


Promenade Van Gogh. Musée Estrine (centre d’interprétation de l’œuvre de Van Gogh).

Amsterdam. Van Gogh Museum.

Otterlo. Kröller-Muller Museum.

Rotterdam. Museum Boijmans van Beuningen.

La Haye. Gemeentmuseum.

Bois-le-Duc. Noorbrabantsmuseum.

Londres. National Gallery.

Chicago. The Art Institute.

New-York. Metropolitan Museum et MoMA.

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