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L’évolution psychiatrique xxx (2017) xxx–xxx

Article original
L’intuition délirante comme phénomène élémentaire de
la psychose夽
Delusional intuition as an elementary phenomenon in psychosis
Nicolas Brémaud (Docteur en psychopathologie, psychologue
clinicien) a,b,∗
a IME « Les Terres Noires », route de Mouilleron, 85000 La Roche/Yon, France
b IME « Le Marais », 13, rue saint-Dominique, 85300 Challans, France

Reçu le 26 septembre 2017

Résumé
Objectifs. – Cet article vise à mieux cerner, à mieux délimiter le concept d’intuition délirante, sous l’angle
de la psychiatrie et de la psychanalyse. Nous questionnerons le terme même d’« intuition » pour nous
demander s’il doit être maintenu. Nous nous demanderons également si l’intuition délirante se révèle propre
à une forme de psychose en particulier.
Méthode. – Nous commencerons avec une revue de la littérature psychiatrique et psychanalytique. Cet aperçu
historique permet de se dégager du phénomène de l’intuition délirante comme tel, et d’interroger plutôt
celui-ci comme un élément de la structure psychotique faisant irruption dans le réel.
Résultats. – L’apport de la psychanalyse a permis de considérer l’intuition délirante comme un phénomène
élémentaire, comme un moment de déclenchement très particulier de la psychose. En effet, ce déclenchement
soudain – qui ne produit pas les effets déstabilisants classiques – semble immédiatement satisfaire le sujet,
lui apporter une réponse, une solution – dans la révélation ou l’illumination – qui ne demande pas d’autres
explications, justifications ou interprétations délirantes.
Discussion. – La discussion, avec l’appui des références psychanalytiques, questionne les rapports entre
intuition délirante et type de psychose, entre l’intuition et l’interprétation, entre déclenchement classique
(qui, à grands traits, va de l’énigme, de la perplexité à la certitude) et ce déclenchement particulier qui semble
aller dans un mouvement inverse.

夽 Toute référence à cet article doit porter mention : Brémaud N. L’intuition délirante comme phénomène élémentaire de

la psychose. Evol psychiatr 2018 ; 83(4): pages (pour la version papier) ou URL [date de consultation] (pour la version
électronique).
∗ Auteur correspondant. IME « Le Marais », 13, rue saint-Dominique, 85300 Challans, France.

Adresse e-mail : bremaudnicolas@yahoo.fr

https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2018.03.001
0014-3855/© 2018 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

EVOPSY-1118; No. of Pages 14


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Conclusion. – L’intuition délirante est un phénomène élémentaire qui s’impose au sujet dans toute sa certi-
tude, avec un caractère d’évidence, qui est décrit parfois comme moment d’illumination. C’est un phénomène
qui se complète le plus souvent d’interprétations délirantes. Ce type de déclenchement de la psychose est
particulier au sens où il n’a pas pour conséquence une déstabilisation de la structure. Sa fonction semble être
celle d’une prothèse qui protègerait le sujet – d’emblée et sous la forme de la révélation, de la signification
des choses et du monde en général – d’une possible désorganisation.
© 2018 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Mots clés : Délire ; Intuition ; Psychose ; Psychiatrie ; Psychanalyse ; Phénomène élémentaire

Abstract
Aims. – This article sets out to delineate and understand more fully the concept of delusional intuition from
the standpoints of psychiatry and psychoanalysis. We question the term of “intuition” itself, and wonder if
it should be retained. We also ask whether delusional intuition is specific to a particular form of psychosis.
Methods. – We start with a review of the psychiatric and psychoanalytic literature. This retrospective approach
enables us to draw away from the phenomenon of delusional intuition as such, and to explore it as an element
in the psychotic structure that breaks into reality.
Results. – The contributions of psychoanalysis enable delusional intuition to be seen as an elementary phe-
nomenon, a very specific triggering moment in the onset of psychosis. This sudden occurrence – which does
not produce the classic unsettling effects – appears to immediately satisfy the subject and provide him or
her with an answer, a solution, in the form of a revelation or illumination, requiring no further delusional
explanation, justification or interpretation.
Discussion. – The discussion, which calls on psychoanalytic references, explores the relationships between
delusional intuition and the type of psychosis, between intuition and interpretation, between the classic onset
(which, roughly, proceeds from enigma to perplexity and on to certainty) and this particular type of onset
which seems to proceed in the opposite direction.
Conclusion. – Delusional intuition is an elementary phenomenon that imposes itself on the subject with the
full weight of its certainty, with an obviousness that is sometime described as a moment of illumination. The
phenomenon is often backed up by delusional interpretations. This type of onset of psychosis is particular in
that it does not result in an unsettling of structure. Its function appears allied to that of a prosthesis protecting
the subject from the risk of disorganization, immediate, taking the form of a revelation of the meaning of
objects and of the world in general.
© 2018 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

Keywords: Delusion; Intuition; Psychosis; Psychiatry; Psychoanalysis; Elementary phenomenon

1. Introduction

Un moment d’illumination, de révélation, de vérité révélée. Une prise de conscience, un


mode de connaissance direct sans préparation intellectuelle, un sentiment d’évidence que « c’est
bien ça », qui entraîne une certitude immédiate, absolue, et qui n’a pas besoin de preuves ou
d’explications. Voilà en substance l’intuition délirante. Nous essaierons ici d’aller un peu plus
loin pour rendre compte plus précisément de quoi l’intuition délirante est le nom, dans le champ
de la psychiatrie comme dans celui de la psychanalyse. Quelle est l’histoire de ce concept ?
L’intuition délirante est-elle annonciatrice d’une forme de psychose en particulier ? Du point
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de vue de la psychopathologie orientée par la psychanalyse comment peut-on saisir ce phéno-


mène psychotique ? Le terme même d’intuition délirante est-il à conserver ? C’est à ces quelques
questions que nous tenterons ici de répondre.

2. Quelques références classiques sur l’intuition délirante

C’est à R. Targowla et J. Dublineau (1932) que l’on peut faire remonter la première grande
étude sur l’intuition délirante [1], et c’est à ces auteurs, généralement, que le concept est associé
historiquement parlant. Ce sont eux en effet qui mirent ce phénomène délirant en relief, bien qu’il
fût repéré cliniquement plus tôt. Pour seuls exemples, on pourra citer ici P. Guiraud et E. Dupré.
Guiraud, en effet, dans son célèbre article sur « Les formes verbales de l’interprétation délirante »
[2] (1921), s’est intéressé – entre autres – aux interprétateurs « sans justification logique ». Il les
présentait ainsi :
« chez eux, on ne rencontre aucun essai de vérification, aucune explication générale, aucun
système. De la connaissance des mots, ou de leurs fragments, jaillit une certitude indiscutée
que le malade n’essaie pas de coordonner logiquement avec ses processus intellectuels (. . .).
Il n’y a ni doute critique, ni essai de groupement systématique ; le rapprochement des idées
se fait d’emblée avec la certitude de l’évidence ».
On va voir combien cette description peut correspondre avec ce qui, par la suite, sera nommé
« intuition délirante », voire « délire d’intuition ». Quant à E. Dupré, dans sa Pathologie de
l’imagination et de l’émotivité [3] (1925), il va s’intéresser – au chapitre des psychoses ima-
ginatives aiguës – aux délires d’imagination (c’est lui qui les avait baptisés ainsi en 1910) qui
constituent des psychoses qu’il oppose aux délires hallucinatoires et aux délires interprétatifs dans
la mesure où ils « procèdent par intuition et invention : ces psychoses aboutissent à des fabulations,
des projets et des actes impliquant la croyance immédiate du malade aux fictions improvisées par
le jeu spontané de l’activité mentale ». Les thèmes pathologiques de ce type de délire imaginatif,
pour Dupré, « jaillissent spontanément de l’esprit et entraînent d’emblée, de la part du malade, une
foi qui (. . .) s’affirme par la parole et la conduite ». Ce type de délire – et cette fois comme le délire
d’interprétation – doit être considéré comme « la manifestation la plus accusée de la constitution
paranoïaque ». Bref, pour Dupré, le mécanisme à la base des délires imaginatifs « dérive d’un
processus intuitif (. . .) ; tous les délires imaginatifs naissent, selon l’expression des malades, par
intuition, par révélation ».
Fermons ici cette courte parenthèse. L’ouvrage de Targowla et Dublineau restera donc une
référence classique sur le sujet, mais, tout en soulignant son intérêt, il fut aussi critiqué, et ce pour
diverses raisons. En 1935 par exemple, P. Schiff dans une longue étude sur la paranoïa considère
que les auteurs qui ont évoqué ou étudié de façon plus approfondie l’intuition délirante ne se sont
pas attachés à son origine, et notamment à ses rapports avec l’inconscient. Or, écrit-il, « c’est
pourtant à ce point de vue que l’intuition est la plus intéressante » [4]. E. Minkowski également,
en 1966, écrira dans son Traité de psychopathologie [5] : « les auteurs ont eu incontestablement le
mérite de mettre en valeur en psychopathologie le mécanisme de cette intuition ; ils l’ont cependant
trop étendu à notre gré en lui subordonnant quantité de manifestations psychopathologiques fort
différentes » [5].
Si dès décembre 1926 R. Targowla (avec A. Lamache et H. Daussy) avaient présenté à la
Société des Annales médico-psychologiques une étude intitulée « Sur l’intuition délirante. Sa
signification » [6], notons que quelques mois plus tôt (en juillet) P. Schiff avait proposé à la
Société médico-psychologique de L’Encéphale une courte vignette clinique ayant pour titre :
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« Sur un délire d’interprétation-intuition » [7]. Il mettait en valeur (chez une jeune fille de dix-huit
ans présentant un syndrome paranoïde avec idées délirantes de persécution) les « idées délirantes
d’intuition, que la malade reconnaît encore comme siennes, tout en étant incapable de dire sur
quoi elles sont basées, ou comment elles sont nées ». Peu de temps après, donc, Targowla et al.
[6] présentaient le cas d’une femme de vingt-sept ans. Ils veulent faire valoir à travers ce cas « la
place que prend parfois l’intuition parmi les éléments constitutifs des délires ». D’un point de vue
clinique, les auteurs indiquent que dans les cas de « délire d’intuition et d’imagination » on ne
relève pas de phénomènes interprétatifs, ni hallucinations, ni pseudo-hallucinations ». Les idées
(délirantes) surviennent ici « brusquement, s’imposant d’emblée avec la force de l’évidence »,
reprenant pour ainsi dire les termes mêmes de Dupré. L’intuition délirante prend la forme d’une
« révélation » qui se manifeste de façon spontanée et involontaire ; elle est « incoercible » et entraîne
« la même conviction que les symptômes de l’automatisme mental ». La croyance délirante à la
réalité des intuitions (« conviction intuitive ») est une croyance qui, selon les auteurs, est identique
à celle « qu’entraînent les hallucinations ».
Quelques années plus tard, en 1929, H. Codet publie dans L’Évolution psychiatrique un article
ayant pour titre : « Intuition normale et pathologique » [8]. Pour ce qui ne concerne que l’intuition
dite pathologique 1 , l’auteur souligne qu’en certains cas « l’intuition joue un rôle prédominant dans
la formation des troubles, à tel point que l’on peut décrire un véritable délire d’intuition ». Présente
dans nombre de « syndromes psychopathiques », l’intuition fournirait au sujet « une solution,
une formule verbale à sa souffrance constante ». Contrairement au délire dit de « supposition »
[11], le sentiment de certitude, chez ces sujets, semble immédiat, n’ayant besoin « d’aucune
vérification ou démonstration », un sentiment de certitude révélée qui viendrait ainsi répondre à
une « douleur profondément éprouvée ». Codet, s’il considère que le « mécanisme » de l’intuition
se retrouve dans la plupart des maladies mentales, suggère toutefois que ce mécanisme se présente
différemment dans le délire dit d’intuition et dans d’autres formes de délires. Par exemple, qu’en
est-il du côté du syndrome d’action extérieure, de H. Claude ? « Les idées d’influence et de
suggestion, écrit-il, ont bien ce trait commun d’une apparition brusque, tout d’une pièce, dans
le champ de la conscience, accompagnée d’une conviction indubitable ». Mais la différence
essentielle est que dans le syndrome d’action extérieure, comme son nom l’indique, le sujet, dès
le départ, considère que l’idée (délirante) qui s’est imposée à lui, l’a été précisément par l’entremise
de quelqu’un ou de quelque action étrangère à lui-même. Dans ce cas-là « le sujet ne se juge que
comme un poste récepteur et non plus un véritable centre d’élaboration ». Le malade pourra dire :

1 Le phénomène de l’intuition n’appartient pas, évidemment, au seul registre de la psychose. Les intuitions de mystiques,

scientifiques, croyants, voyants, extra-lucides, névrosés, etc. sont légions. Ce n’est pas notre propos que de les discuter
dans ces pages car la distinction d’avec les intuitions psychotiques nécessiterait de longs développements et mériterait un
article à part entière. De même pour ce qui concerne l’approche philosophique, dont l’intuition est un concept phare. Un
bon « condensé » sur la question est à lire dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, d’A. Lalande [9].
Descartes, Kant, Schopenhauer, Bergson y tiennent entre autres une bonne place. Sur l’intuition chez Kant en particulier,
voir aussi les nombreuses références de Lacan dans son séminaire (inédit) sur L’identification (1961–62). Ces références
classiques, et d’autres plus récentes, ont été récemment (2001) reprises par C. Petitmengin, qui a consacré tout un ouvrage
à L’expérience intuitive [10]. Elle y souligne qu’« alors que l’intuition semble se trouver à la source de la pensée humaine,
très peu d’études ont été consacrées à l’expérience subjective associée à son émergence ». L’approche dite « psycho-
phénoménologique » de l’ouvrage vise notamment à « décrire le plus précisément possible l’expérience subjective »
associée à l’émergence de l’intuition. Pour revenir à ce qui nous intéresse plus directement ici, et en ce qui concerne
l’intuition non pathologique, nous renverrons donc le lecteur à l’article cité de Codet. On retiendra notamment qu’elle
relève pour l’auteur du registre « affectif » : l’intuition, ici, « apparaît surtout comme un procédé de réconfort » et serait
« dictée par un désir inconscient de compensation », apportant un « brusque soulagement à une situation douloureuse »
[8].
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« on me l’a dit, on me l’a fait sentir », etc. alors que dans les cas de délire d’intuition le sujet
dira : « je l’ai deviné » 2 . Par ailleurs, Codet distingue la conviction délirante d’origine intuitive
de l’idée délirante par interprétation. Dans cette dernière, il y a bien aussi conviction délirante
(« conviction établie d’un coup », dit Codet), mais la différence majeure d’avec la conviction
d’origine intuitive réside dans le fait que l’interprétant, lui, « appuie toujours sa certitude sur un
fait extérieur (. . .). Aux yeux de l’observateur il tente de l’étayer sur des bases, en apparence,
empiriques ou rationnelles ». C’est-à-dire qu’il y aura toujours, chez l’interprétant, une « tentative
d’explication rationnelle », qui fait absolument défaut dans la « croyance intuitive ». L’interprétant
aura toujours un « parce que » à ajouter, quand le délirant intuitif se contentera de l’idée qui s’est
imposée comme une évidence. Petit à petit, H. Codet en vient à des « cas purs » (et rares), à savoir
des délires qui ne se suffisent pas d’une prédominance du procédé intuitif, mais dont l’intuition
constitue un procédé exclusif. Il les nomme « délires par intuition » : dans ces cas « les idées
délirantes apparaissent au malade par découvertes intérieures (. . .), acceptées d’emblée, sans essai
de justification ou de vérification » (c’est en cela que l’on pourrait dire qu’ils forment l’envers du
délire dit de « supposition » mentionné plus haut). Il en donne les caractéristiques principales :

• une ou plusieurs affirmations apparaissent brusquement à l’esprit du sujet, « sans préparation


consciente, sans révélation extérieure réelle ou supposée » ;
• à partir de là « le délire est constitué et stabilisé d’emblée » 3 ; le sujet ne se lance dans aucune
vérification ; l’idée qui s’est imposée prend immédiatement un caractère de « fixité » ;
• l’évolution dans le temps est pour ainsi dire nulle dans la mesure où « les idées exprimées ne
s’enrichissent pas » ;
• enfin, l’auteur souligne que ces sujets restent lucides, que leur comportement ne présente en
apparence rien de particulier, qu’ils ne communiquent pas spontanément leur délire mais que
lorsqu’ils le font – lorsqu’ils sont en confiance – il est assez aisé de constater « combien il leur
tient à cœur, combien il occupe leur attention ; c’est un véritable délire à idée prévalente ».

Pour conclure, l’analyse que fait Codet de ce délire par intuition réside dans la fonction conso-
latrice de l’idée qui s’impose ; c’est selon lui une « révélation consolatrice » eu égard à une
souffrance constante, c’est une forme de « compensation à l’égard de la réalité peu attrayante »,
et c’est en cela qu’il est « accepté d’emblée ».
En 1935, P. Schiff – que nous citions plus haut – publie dans la Revue Française de Psycha-
nalyse un article sur : « Les paranoïas et la psychanalyse » [4]. Un paragraphe y est consacré
à « l’intuition morbide paranoïaque ». Dans ces lignes, l’auteur désigne l’intuition délirante du
nom de « pensée-météore », du fait de la fulgurance de son apparition. Ce sont des « complexes
refoulés » – donc méconnus du sujet – qui font irruption brusquement « dans le conscient ».
L’intuition délirante (qualifiée aussi de « morbide ») livrerait « une pulsion interne inconsciente »,
et constituerait un « préalable au développement interprétatif ». En cela, P. Schiff indique que
l’intuition morbide – « irraisonnée et révélatrice » – peut être envisagée comme étant « à la
base du raisonnement paranoïaque » (de la « psychose d’interprétation »). Ce terme d’intuition
« morbide » (le qualificatif « morbide » est lui-même repris à C. Blondel qui avait publié La

2 H. Claude et J. Dublineau auront cette formule synthétique : « l’intuition reste un phénomène personnel et adhérent au

moi ; l’hallucination psychomotrice est exogène et fait partie au maximum du syndrome d’action extérieure constitué »
[12].
3 C’est H. Codet qui souligne.
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conscience morbide en 1914) sera repris notamment par G. Deshaies qui, dans sa Psychopatho-
logie générale [13] (1959), fait la part entre l’intuition morbide délirante et l’intuition morbide
non délirante. Le trait distinctif réside pour l’auteur en ce que cette « expérience morbide pri-
maire » envahit ou non la personnalité : l’intuition morbide « n’est pas nécessairement délirante
d’emblée. Elle s’impose comme événement vécu. Elle s’inscrit dans la personnalité, qui la cir-
conscrit ou la maîtrise, et il n’y a pas délire ; ou elle envahit la personnalité, et il y a délire ».
Deshaies rappelle que pour certains auteurs (notamment Dide et Guiraud) l’intuition « s’identifie
au sentiment délirant », alors que pour d’autres auteurs (Targowla et Dublineau) « l’intuition n’est
qu’un mode d’expression du sentiment délirant, un symptôme de l’automatisme mental, comme
l’hallucination ou l’interprétation ». Deshaies, au final, considère que l’on admet généralement
deux formes d’intuition morbide : la première serait une « expression intuitive secondaire, et
en quelque sorte symptomatique ; la seconde serait une « expression intuitive primaire jetant
à la conscience le vécu pur dans son immédiateté » (Deshaies, pour sa part, retient la seconde
forme). À partir de cette expérience primaire morbide (il reprend la terminologie de K. Jaspers)
les « significations du monde » vont se modifier, légèrement ou en profondeur.

3. Les définitions psychiatriques contemporaines de l’intuition délirante

Avant d’en venir à des considérations psychanalytiques du phénomène de l’intuition déli-


rante, notons encore que certains manuels de psychiatrie contemporains lui accordent une place
plus ou moins grande. C’est le cas par exemple du Manuel d’A. Porot [14]. C’est surtout, pour
l’auteur, dans des états « franchement pathologiques » que l’on observe l’intuition délirante. Pour
Porot l’intuition délirante est un trouble « idéo-affectif » qui pourrait être « considéré comme de
l’automatisme psychologique ». Chez les anxieux ou chez les mélancoliques, écrit-il, le trouble
servirait à « cristalliser leur douleur morale sans cause ». Dans d’autres cas, l’intuition délirante
« peut amorcer toute une série de déductions et d’interprétations secondaires qui vont servir
de charpente à la systématisation d’un délire chronique ». Présentes dans quasiment toutes les
formes de psychoses, les intuitions délirantes se constateraient toutefois préférentiellement dans
les psychoses dites systématisées, mais elles surviendraient aussi pour l’auteur sur un « terrain
schizoïde », et joueraient surtout un très grand rôle dans les délires passionnels « quand elles sont
mises au service de la jalousie, de la colère, des haines politiques », etc.
J. Postel, dans l’article « Délire » de son Dictionnaire de psychiatrie [15], donne une définition
synthétique des délires intuitifs qui résume assez bien les travaux antérieurs : les délires intuitifs,
écrit-il, « semblent naître pour le patient au sein même de sa pensée, avec une conviction subite
et inébranlable, qui s’impose à lui, d’une vérité absolue de l’idée délirante ». Il souligne avec
pertinence – et tempère par là-même le terme de « délire intuitif » – que « tous les délires relèvent
rarement d’un mécanisme unique, et que, en général, les intuitions s’associent à des interprétations
et à quelques troubles hallucinatoires ».
P. Deniker, Th. Lempérière et J. Guyotat, dans le Précis de psychiatrie clinique de l’adulte
[16], soulignent qu’ « il y a certitude d’emblée », mais précisent aussi – contrairement à certaines
idées défendues plus haut – qu’ « il peut y avoir ultérieurement des tentatives de rationalisation ».
Dans le même ordre d’idées, toutes ces intuitions délirantes (illuminations, révélations sponta-
nées, certitudes intuitives immédiates du type : « j’ai compris soudainement que j’étais le fils
de Dieu », ou le Christ, ou encore : « toute la Vérité du monde m’est apparue en un éclair »,
etc.) sont « rarement isolées ». Très présentes au début des expériences délirantes aiguës, elles
s’accompagnent selon les auteurs de « phénomènes hallucinatoires ».
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Quant à H. Ey, dans le tome 2 de son grand Traité des Hallucinations [17], au chapitre des
Hallucinations dans les psychoses délirantes chroniques, il fait un rappel historique des concep-
tions de l’École française qui avait isolé quatre grands mécanismes considérés à l’époque comme
générateurs de délires. Ces quatre grands mécanismes, on le sait, étaient :

• le délire basé sur l’Hallucination ;


• les délire basé sur les Interprétations ;
• le délire basé sur l’Imagination ;
• et enfin, le délire basé sur l’Intuition.

Sur ce dernier, H. Ey considère que l’intuition délirante est – et ne peut qu’être – une « irruption
idéique », une « projection idéo-affective ». Il cite bien évidemment les travaux de Targowla et
Dublineau. Il rappelle que selon les auteurs le procédé – ou le processus – de l’intuition délirante,
consiste en ce que l’idée délirante « s’impose par elle-même sans rectification possible, comme
une sorte de révélation ou de découverte qu’aucun jugement ou aucune critique ne peuvent mettre
en question ». H. Ey se montre critique. Il dit que c’est ici « prendre la partie pour le tout », car « s’il
est bien vrai que l’idée délirante se manifeste sous cette forme en quelque sorte monolithique (. . .)
il est non moins évident que les conditions de la constitution même de cette éruption idéo-affective
verbale, c’est précisément la condition négative ; le trouble qui la libère ». Dans le fond, H. Ey
critique la conception « atomistique » de l’époque. Toutes ces conceptions en effet « n’expliquent
le Délire que par une tautologie qui le fait naître de lui-même ; car l’Hallucination, l’Interprétation,
l’Imagination ou l’Intuition ne sont pas des “éléments” du délire mais des effets de la totalité du
délire, qui ne sauraient vraiment réduire le Délire à un mécanisme simple sans pouvoir distinguer
chaque mécanisme de l’autre ». Autrement dit, ces divers « mécanismes » semblent à H. Ey des
« distinctions artificielles ».
Il faut enfin faire ici référence à K. Schneider, qui lui aussi se montre sinon critique du moins
prudent vis-à-vis de l’importance à accorder au phénomène de l’intuition délirante (notamment
en ce qui concerne sa valeur diagnostique). Il y consacre plusieurs pages intéressantes dans sa
Psychopathologie clinique [18]. D’abord, Schneider distingue l’intuition délirante de la perception
délirante, dans la mesure où dans cette dernière le sujet donne une signification particulière,
délirante, à une perception, alors que l’intuition délirante s’avère être une « opinion purement
intellectuelle ». Il y a une vraie difficulté, pour Schneider, à séparer et à distinguer nettement les
intuitions « normales », non pathologiques, des intuitions délirantes (intuition subite du savant,
d’une découverte scientifique, mathématique, par exemple). L’intuition délirante emporte avec
elle une « signification particulière, elle a le caractère de « quelque chose de singulier ». Cette
signification particulière, dans l’intuition délirante, prend une valeur spéciale et importante pour le
sujet (« pour celui qu’elle concerne », écrit Schneider). Mais, même cette valeur particulière « ne
peut être utilisée d’une manière décisive pour la distinguer des autres intuitions » (scientifique,
religieuse, etc.). La différence, en soi, n’est pas d’emblée perceptible entre intuition délirante et
intuition fulgurante du non-psychotique. Il est bien vrai, reconnaît Schneider, que la « coloration »
de la révélation (notamment lorsqu’on a affaire à une « domination extraordinaire du Moi », ou
lorsqu’il y a « compréhension “faussée” de tout ce qui est dit ») peut nous faire suspecter la
psychose, mais il s’oppose à reconnaître le phénomène de l’intuition comme « critère absolu »
de séparation entre le normal et le pathologique. De même, Schneider critique pertinemment
l’idée que les intuitions délirantes constitueraient des phénomènes « primaires » : « le critère
constitué par le fait qu’on ne peut les déduire de précédents psychologiques – qu’elles sont
donc “primaires” – n’est pas utilisable car elles proviennent probablement toujours du monde
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prépsychotique des pensées, des valeurs et des pulsions du délirant ». Aussi le clinicien se doit-il,
selon Schneider, d’« envisager l’ensemble de la situation clinique et tout ce qui se présente en
dehors de l’intuition délirante ». Dernier point enfin que nous relèverons : en ce qui concerne
spécifiquement la schizophrénie : « il est peu probable que l’intuition délirante schizophrénique
apparaisse littéralement comme une intuition. Il faut admettre que partant d’un champ préalable
de pressentiments, de sombres suppositions, d’hésitations, elle s’élève d’elle-même, lentement
mais aussi brusquement, à un degré plus ou moins constant de certitude » (notons que l’intuition
délirante, pour Schneider, fait partie des symptômes de « second rang » de la schizophrénie).
Lorsque K. Schneider évoque les « perceptions délirantes », les intuitions délirantes, les expé-
riences délirantes « primaires », c’est en direction de K. Jaspers qu’il regarde. Car en effet ce
dernier – comme on a pu l’évoquer plus haut – considérait dans sa Psychopathologie générale
[19] que les « processus délirants primaires » pouvaient se classer en :

• perceptions délirantes ;
• représentations délirantes ;
• et « Bewusstheiten » (intuitions délirantes provoquant un sentiment de plénitude, de pleine
conscience de soi).

Il est en effet des cas, pour Jaspers, où « des représentations apparaissent comme des intuitions
subites ; les souvenirs ont des nuances nouvelles et des significations nouvelles ». Les Bewuss-
theiten délirantes apparaîtraient ainsi selon Jaspers le plus fréquemment « dans des psychoses
aiguës riches en événements (. . .). Dans les expériences concrètes, ces “Bewusstheiten” s’ajoutent
souvent aux formes que prennent les contenus délirants dans la conscience du malade ». Qu’il
s’agisse de perceptions délirantes, de représentations délirantes ou d’intuitions délirantes, dans
tous les cas il s’agit d’ « expériences délirantes véritables » auxquelles s’associe une « signifi-
cation spéciale » pour le sujet. L’idée délirante, pour Jaspers, prend sa source dans une de ces
expériences primaires, et non « dans des motifs raisonnés », et elle se reconnaît essentiellement
dans « la façon dont le malade cherche à la motiver ».

4. L’intuition délirante comme phénomène élémentaire de la psychose

C’est spécifiquement cette question de la « signification personnelle » qui intéressera la psycha-


nalyse. Lorsqu’en 1938 dans ses « Complexes familiaux » [20] Lacan évoquait « les vacillements
de la réalité qui fécondent le délire », il évoquait déjà – entre autres – les « intuitions de signi-
fication ». Huit ans plus tard, en 1946, dans ses « Propos sur la causalité psychique » [21], le
lien est formellement établi entre les phénomènes élémentaires psychotiques et cette certitude du
sujet que ces phénomènes le concernent, le visent personnellement. Notons ici l’importance de
ce fait de se sentir « concerné ». Sous un angle nouveau et original, il faut à cet égard signaler
les travaux de H. Grivois sur le « concernement » et la psychose naissante. En effet « la cen-
tralité, ou polarisation centrale » est pour l’auteur la « phase majeure de la psychose naissante
(. . .). Cette phase naissante de la psychose n’a d’autre expression que des gestes ou des mots
traduisant des interactions particulières avec des personnes, des lieux, des objets. Elle se transmet
cependant intensément à travers des échanges de regards, de sourires, de frayeur et de question-
nements muets » [22] 4 . Mais revenons à Lacan, qui mentionne précisément, dans la suite de son

4 Les publications de H. Grivois sur le « concernement » et la « psychose naissante » sont nombreuses. On pourra lire

entre autres, outre Naître à la folie, l’article de L’Évolution Psychiatrique : « Entrer en psychose » [23].
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texte, les intuitions, avec au cœur de la question des phénomènes élémentaires celle du « sens » :
tous ces phénomènes, écrivait alors Lacan, « quels qu’ils soient, hallucinations, interprétations,
intuitions, et avec quelque extranéité et étrangeté qu’ils soient par lui vécus, ces phénomènes le
visent personnellement : ils le dédoublent, lui répondent, lui font écho, lisent en lui, comme il les
identifie, les interroge, les provoque et les déchiffre. Et quand tout moyen de les exprimer vient
à lui manquer, sa perplexité nous manifeste encore en lui une béance interrogative : c’est-à-dire
que la folie est vécue toute dans le registre du sens ». Cette « perplexité », repérable au seuil de
la psychose naissante, correspondrait pour J.-C. Maleval, à la « période d’incubation » du délire,
décrite par les aliénistes. Maleval désigne cette période, dans sa Logique du délire, par la lettre
P0, la lettre P soulignant une position subjective chez le psychotique, et le 0 (zéro) connotant
ainsi la carence paternelle. Dans cette période, écrit-il, « le psychosé constate que l’ordre du
monde est troublé. Une faille centrale s’ouvre dans le champ du symbolique, générant angoisse
et perplexité » [23,24]. Lorsque le délire se déploie, les périodes dites d’organisation, de systé-
matisation, et mégalomaniaque sont respectivement désignées par P1, P2, et P3. En 1955–56, la
signification, et plus spécialement la « signification personnelle » est au centre du séminaire de
Lacan sur Les psychoses [25]. Il s’intéresse ici notamment aux néologismes psychotiques et relève
que précisément « la signification de ces mots ne s’épuise pas dans le renvoi à une signification
(. . .). La signification de ces mots qui vous arrêtent a pour propriété de renvoyer essentiellement
à la signification, comme telle. C’est une signification qui ne renvoie foncièrement à rien qu’elle-
même, qui reste irréductible (. . .) ; le mot fait poids en lui-même (. . .), il signifie en lui-même
quelque chose d’ineffable ». Cette dimension de la signification, ineffable, irréductible, incoer-
cible, se retrouve dans tout phénomène élémentaire, mais, précise Lacan, « il y a deux pôles où
ce caractère est porté au point le plus éminent (. . .), deux types de phénomènes où se dessine le
néologisme : l’intuition et la formule. L’intuition délirante est un phénomène plein qui a pour le
sujet un caractère comblant, inondant. Elle lui révèle une perspective nouvelle dont il souligne le
cachet original, la saveur particulière » (laissons ici de côté la « formule » qui est pour Lacan « la
forme que prend la signification quand elle ne renvoie plus à rien (. . .), la formule qui se répète,
qui se réitère, qui se serine avec une insistance stéréotypée », autrement dit ce qu’on appelle « la
ritournelle »). Qu’il s’agisse de cette forme la plus « vide », ou de celle la plus « pleine » (intui-
tion délirante), ces deux formes « arrêtent la signification, c’est une sorte de plomb dans le filet,
dans le réseau du discours du sujet. Caractéristique structurale à quoi, dès l’abord clinique, nous
reconnaissons la signature du délire ». Plus loin dans le même séminaire, Lacan dira (toujours au
sujet de la signification personnelle) : « que cherchons-nous, analystes, quand nous abordons une
perturbation mentale, qu’elle s’avère de façon patente ou qu’elle soit latente, qu’elle se masque
ou qu’elle se révèle dans des symptômes ou des comportements ? Nous cherchons toujours la
signification (. . .). Quand il décèle la portée que prend pour le sujet un objet quelconque, c’est
toujours du registre de la signification qu’il s’agit, d’une signification où il considère que quelque
chose du sujet est intéressé » (le sujet se sent donc concerné). À partir du moment où l’on repère
chez le sujet une « intentionnalisation du monde extérieur », où l’on repère ces « phénomènes de
frange au niveau de la réalité », une réalité qui est « devenue significative pour le sujet » [25],
alors on peut dire que celui-ci est entré dans la psychose (au sens de la psychose déclenchée).
Dans son texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » [26],
Lacan souligne qu’une des caractéristiques essentielles du phénomène élémentaire est qu’il fasse
« irruption dans le réel », qu’il se présente par exemple dans le discours « sous forme de chaîne
brisée » (l’hallucination verbale en est le paradigme). Le terme d’« irruption » convient particuliè-
rement bien à l’intuition délirante, laquelle fait en effet soudainement irruption, effraction dans le
réel, s’imposant dans toute sa certitude ; elle vient ainsi, dans la révélation ou dans l’illumination,
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opérer une discontinuité, une coupure, une rupture dans la chaîne des signifiants, dans la chaîne
continue du discours. Dans ce texte, on insistera sur un point qui nous semble important pour ce
qui nous intéresse ici : Lacan y évoque (c’est nous qui soulignons) « ces phénomènes que l’on
a appelés à tort intuitifs, pour ce que l’effet de signification y anticipe sur le développement de
celle-ci. Il s’agit en fait d’un effet du signifiant, pour autant que son degré de certitude (degré
deuxième : signification de signification) prend un poids proportionnel au vide énigmatique qui
se présente d’abord à la place de la signification elle-même ». Ce passage est souvent cité et
commenté, mais l’on accorde habituellement assez peu d’intérêt au fait que Lacan insiste précisé-
ment sur ces phénomènes que l’on qualifie « à tort » d’intuitifs. Nous y reviendrons bientôt, mais
notons d’ores et déjà qu’une corrélation s’avère évidente, et nécessaire, entre phénomènes déli-
rants intuitifs, signification, et certitude délirante. Un passage du séminaire III reprend et résume
assez bien cette question : « si nous sommes bien persuadés que la signification se rapporte tou-
jours à quelque chose, qu’elle ne vaut que pour autant qu’elle renvoie à une autre signification, il
est clair que la vie d’une phrase est très profondément liée à ce fait que le sujet est à l’écoute, qu’il
se destine cette signification. Ce qui distingue la phrase en tant qu’elle est comprise de la phrase
en tant qu’elle ne l’est pas – ce qui ne l’empêche pas d’être entendue – c’est précisément ce que la
phénoménologie du cas délirant met si bien en relief, à savoir l’anticipation de la signification ».
Dans la psychose, de fait, le sujet anticipe la signification. L’intuition délirante (la dite intuition)
trouve sa place ici. Le sujet qui croit à une intuition, a dans le fond anticipé la signification. Un
vide énigmatique s’est présenté à lui, et en un éclair, devant ce vide, un plein de signification vient
à s’imposer, dans toute sa certitude. Le sens trouvé vient annuler, vient combler le non-sens ; le
non-sens laisse quasi spontanément la place au trop-de-sens. Cette signification (la signification
par excellence) se clôt sur elle-même, elle fait sens immédiat, un sens inébranlable, qui s’impose
en effet dans l’ « intuition délirante » comme une évidence ; elle contente, elle satisfait le sujet,
elle le « comble », et il n’est pas nécessaire de rajouter autre chose (de trouver des explications,
de théoriser, d’interpréter, de systématiser). L’intuition délirante (par commodité continuons de
l’appeler ainsi) révèle ce qui était déjà là, présent dans la structure ; elle révèle, elle met au
jour le délire sous-jacent. L’intuition délirante fait retour dans le réel, et cette irruption dans le
réel d’un signifiant tout seul, d’une idée délirante isolée, qui s’impose, qui rompt brutalement
avec la chaîne des signifiants (illumination, révélation), qui se suffit à elle-même, est une des
manifestations possibles de la forclusion du signifiant du Nom-du-Père. Un signifiant manque en
effet dans le réseau des signifiants : il s’agit bien là du « manque de quelque chose qui fonde la
signification elle-même » [27]. Ce trou, cette absence d’un signifiant fondamental et structurant,
se loge au cœur même de la structure du sujet. Le manque de réponse, le manque de signifiant,
de signification à ce qui « travaille (« travail du délire ») profondément le sujet à bas bruit depuis
plus ou moins longtemps sans que personne puisse parfois s’en apercevoir, vient trouver enfin
un « écho » que le sujet lui-même pense, interprète ou vit comme une intuition (subitement tout
s’éclaire, je sais, j’ai compris, je vois précisément. . .).
Maintenant, si plus haut nous questionnions la validité du terme même d’intuition dans la
locution « intuition délirante », si nous écrivions la dite intuition, c’est bien en effet parce qu’elle
n’en est pas vraiment une. Lacan avait sans doute raison de dire que ces phénomènes étaient
considérés « à tort » comme intuitifs. Ce sont des phénomènes élémentaires qui connectent de
façon quasi simultanée le vide de signification à une signification nouvelle (à « la » signification),
qui a pour caractéristique de ne pas déployer davantage la systématisation délirante, autrement
dit qui semble se suffire à elle-même, et qui surgit sur un terrain délirant travaillant à bas bruit.
Aussi l’intuition délirante n’est-elle pas en effet à proprement parler une intuition ; elle est une
certitude révélée dans la fulgurance, une réponse du réel qui vient combler le sujet, l’inonder d’une
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vérité révélée, qui s’impose d’elle-même dans l’évidence la plus absolue, et qui surgit sur une
structure psychotique, alors même que jusqu’ici peu ou pas d’éléments (ou des signes discrets)
ne permettaient de l’affirmer. On pourra noter au passage la difficulté particulière à repérer cette
« intuition » délirante dans la clinique avec les enfants. En effet, combien d’entre eux s’exclament
subitement : « je suis le roi du monde ! », ou « je suis le président de la République ! ». La clinique
des enfants est à plusieurs égards plus complexe que la clinique de l’adulte. Quoi qu’il en soit,
c’est donc bien l’ensemble de la « situation » clinique qui doit être appréhendée. Il y a à accorder
un intérêt particulier au discours du sujet, à la façon dont il peut évoquer cette « intuition ». Il
convient de resituer l’ « élément » intuition dans la structure d’ensemble ; c’est donner toute son
importance à la distinction essentielle à faire entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation.
L’intuition délirante, donc, est à mettre au compte des phénomènes élémentaires de la psy-
chose. C’est ainsi du moins que le formule Lacan. Notons que plus récemment, dans un article
sur « L’invention du délire » [28], J.-A. Miller a interrogé – en suivant le Lacan de la « Question
préliminaire » – « ces phénomènes intuitifs que sont les phénomènes élémentaires », des phéno-
mènes « connectés avec des questions de signification, où la chose apparaît dans sa pureté ». Si,
comme on l’a vu, l’intuition délirante est à mettre au compte des phénomènes élémentaires, on
notera également ici l’équivalence : phénomène élémentaire = phénomène intuitif. De son côté,
dans « Délire et mécanisme » [29], F. Hulak a souligné également que « l’intuition délirante est
identique au phénomène élémentaire : ce qui est interprété par le sujet comme écho ». Toujours
est-il que si « délire d’intuition » il y a, s’il existe bien au moins des patients qui semblent subite-
ment découvrir en un instant La Vérité, et que ces sujets « illuminés » se contentent durablement
de cet éclairage soudain sans systématiser davantage leur délire, il convient d’en mentionner la
particularité. Car en effet, ce moment particulier de la « révélation » constitue en soi le moment de
déclenchement de la psychose. Le particulier ici est que ce moment de déclenchement ne désta-
bilise pas le sujet, ne désorganise pas, ne déstabilise pas la structure, n’entraîne pas « la cascade
des remaniements du signifiant d’où procède le désastre croissant de l’imaginaire » [26]. C’est
comme si déclenchement et stabilisation s’enchaînaient de façon simultanée 5 – rappelons ici
que Codet, cité plus haut, disait que « le délire (d’intuition) est constitué et stabilisé d’emblée »,
c’est comme si l’illumination avait fonction de prothèse qui protège (de la désorganisation). C’est
notamment en cela que l’intuition délirante s’avère se rencontrer davantage sur le terrain de la
paranoïa, dans la mesure où elle vient boucler fermement et assurément la signification, ce qui se
présente rarement – peut-être même jamais – chez le schizophrène. Ainsi peut-être pouvons-nous
penser l’intuition délirante comme une « sortie de crise » avant la crise, une solution qui viendrait
parer à une catastrophe possible, à un ébranlement de la structure. Un peu comme si le sujet
avait l’intuition que cette intuition pourrait le préserver. L’intuition délirante, en un sens, permet
au sujet de « sauver les meubles ». Ce phénomène, comme tout phénomène élémentaire, a une
fonction ; c’est une création du sujet qui vient suppléer à un « défaut » (forclusion du signifiant
du Nom-du-Père) dans la structure ; c’est un « plus » qui vient en lieu et place du « moins » de la
rencontre avec le vide énigmatique. Son caractère d’immédiateté fait sa particularité, mais encore
une fois, il est bien rare qu’un délire ne se constitue qu’avec l’appui d’un seul mécanisme (intui-
tion, interprétation, hallucination. . .). Concernant les hallucinations par exemple, il est certains
cas où elles accompagnent voire produisent l’intuition délirante. On l’a vu dans notre revue de la
littérature, certains auteurs tels J. Postel, Deniker, Lempérière et Guyotat notaient l’association

5 Le terme même de « stabilisation » ici est même impropre dans la mesure où il suppose une déstabilisation, ce qui

justement n’est pas le cas ici.


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d’hallucinations et d’intuitions délirantes, ce qui n’était pas le cas dans les premières descriptions.
Dans ces cas-là, précise J.-C. Maleval, « quand elle est d’origine hallucinatoire, l’intuition pleine
est parfois initialement rejetée par le sujet, mais elle fait toujours fonction de piquet planté dans
son monde, elle ne manque pas de contribuer à sa réorganisation délirante » [30]. C’est souligner
notamment ici la fonction de ces phénomènes, qui sont des réponses subjectives afin de parer à
une désorganisation possible, ou de réparer, de renforcer une structure déstabilisée.
Reprenons donc, pour terminer, les grandes idées qui jalonnent l’histoire du concept d’intuition
délirante depuis ses débuts.
L’intuition délirante survient brusquement et s’impose au sujet avec la force de l’évidence.
Si l’idée délirante d’intuition s’impose ainsi au sujet, elle doit néanmoins pour certains auteurs
être distinguée des phénomènes du syndrome d’action extérieure (H. Claude) dans la mesure où
le sujet, dans son discours, n’attribue pas à une cause extérieure l’idée qui vient d’émerger sous
la forme d’une révélation ou d’une illumination.
L’intuition délirante est incoercible ; on parle alors de « conviction intuitive » immédiate. Le
sujet ne semble avoir besoin d’aucune vérification, d’aucune explication rationnelle.
L’intuition délirante en certains cas se suffit à elle-même, mais s’accompagne souvent d’autres
interprétations ; dans le « délire d’intuition » par contre, il semble que l’intuition ne s’articule pas
avec d’autres idées délirantes.
L’intuition délirante apporte une réponse, une solution à la souffrance du sujet (« fonction »
ou « révélation consolatrice » selon H. Codet).
L’idée délirante d’intuition peut être un des éléments constitutifs des délires (Targowla). Les
intuitions délirantes peuvent être accompagnées d’hallucinations, voire être produites par des
hallucinations.
L’intuition délirante est un phénomène élémentaire de la psychose (Lacan) ; c’est un phénomène
qui fait « retour dans le réel », et qui survient sur une structure psychotique qui n’avait pu être
repérée jusqu’alors.
Elle comble, elle inonde le sujet d’une signification nouvelle ; et plus qu’une signification, elle
lui donne la signification.
L’intuition délirante met en relief l’anticipation de la signification ; celle-ci s’impose dans toute
sa certitude délirante ; un plein de signification vient combler le non-sens énigmatique du vide de
signification, témoin d’une faille signifiante dans la structure.
La particularité de « l’intuition délirante » est qu’elle signe le déclenchement de la psychose,
mais sans qu’il y ait d’effets dévastateurs, sans pour autant déstabiliser la structure.
La fonction de l’intuition délirante, en tant que prothèse, semble protéger le sujet d’une désor-
ganisation, d’une déstabilisation de la structure ; elle est une réponse, une solution immédiate
pour parer à la décompensation.
L’intuition délirante est en grande partie liée à la structure de la paranoïa, mais peut se rencontrer
dans nombre de psychoses, sans parvenir toutefois, comme dans la paranoïa, à un caractère fixé,
immuable, incoercible.

5. Conclusion

Alors que le « délire d’intuition » – s’il existe – se suffit à lui-même, n’a pas besoin de
justifications, d’explications, d’interprétations autres, pour ce qui concerne l’intuition délirante par
contre, il faut bien dire que dans les faits, bien souvent, elle se complète plus tard d’interprétations
délirantes. Elle se présente le plus souvent comme un phénomène initial qui précède la construction
d’un délire, ou qui précède la tentative de construction d’un délire. À ce sujet d’ailleurs, nous
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savons – et nous l’avons évoqué – qu’il est classique de trouver dans le déclenchement de la
psychose ce mouvement qui va de l’énigme (le sujet sait qu’il y a quelque chose à comprendre,
qui le concerne, mais il ne sait pas encore quoi exactement) à la certitude (c’est ça que ça signifie,
c’est certain). Mais il est des cas où « l’intuition » délirante est bien réelle comme point de départ
d’un délire, lequel va se déployer par la suite sous la forme d’interprétations. Peut-être y aurait-il
à situer ces cas comme des cas qui effectueraient un mouvement inverse. C’est très précisément
un point clinique – sous forme de question – relevé par H. Wachsberger [31] au cours d’une
discussion, lors du Conciliabule d’Angers : « de l’énigme à la certitude, ne peut-il y avoir, dans
une évolution délirante, un renversement de la certitude vers l’énigme ? ». L’auteur ne mentionne
pas le phénomène de l’intuition délirante, ou le délire d’intuition, mais il est vrai que cela semble
bien ici le mécanisme propre à ce type de délire. Le temps habituellement premier de l’énigme
est sauté, et le temps habituellement second (celui de la certitude, de ce que ça signifie) devient
premier. Et en effet, en certains cas, c’est par la suite que le sujet pourra en venir à réinterroger
cette première illumination, cette révélation, pour, rétrospectivement, réinterpréter le phénomène.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

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