Vous êtes sur la page 1sur 201

Vincent ROGHETTE

HARO SUR «L'EMPIRE DU MAL». L'ANTIAMERICANISME POLITIQUE DES INTELLECTUELS FRANÇAIS AU COURS DE L'ÈRE POST-GUERRE FROIDE, 1989-2006

Mémoire présenté à la Faculté des Etudes supérieures de l'Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en histoire pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

© Vincent Rochette, 2007

Faculté des Lettres Université Laval Québec

Septembre 2007

A mes parents,

REMERCIEMENTS

Ces études de maîtrise ont été un contact enrichissant avec le métier d'historien. Compte tenu de ma personnalité qui me pousse d'un côté vers la recherche de l'excellence et de l'autre vers une insécurité chronique, j'ai sollicité sans relâche de nombreux professeurs, collègues, amis et parents au cours des deux dernières années à qui je désire maintenant offrir toute ma gratitude. À vous tous qui m'avez écouté, conseillé, voire enduré plus souvent que vous ne l'auriez cru ou souhaité, sachez que je vous suis extrêmement reconnaissant et que le témoignage qui suit est empreint de la plus profonde sincérité.

De l'année académique 2004-2005 jusqu'à aujourd'hui, j'ai pu bénéficier du soutien constant du professeur Renéo Lukic dans la poursuite de ma scolarité. Ses nombreux conseils, de même que les projets de recherche auxquels j'ai pu participer à ses côtés, auront grandement contribué à ma formation. Qu'il en soit vivement remercié. À l'Université Laval, je désire également remercierJes professeurs Talbot Imlay, Bernard Lemelin et Martin Paquet pour leur disponibilité et leur amabilité à me soutenir dans mes projets actuels et futurs. Plusieurs de mes collègues et amis, de l'UL ou d'ailleurs, méritent également une considération spéciale, pour avoir lu certaines parties du mémoire ou pour m'avoir éclairé alors que j'avais besoin de leurs lanternes : Jérôme Boivin, Emmanuelle D'Astous-Masse, Emilie Guilbeault-Cayer, Jean-François Juneau, Jean-François Morel, Marie-Ève Ouellet et Stéphane Savard. Des remerciements particuliers vont à Jean- Philippe Jobin pour avoir eu la gentillesse de lire le manuscrit deux fois. Mes meilleurs amis Jérôme Cantin, Maxime-Arnaud Keable, Guillaume Lefevre et Olivier Lépine ont également su m'écouter plus d'une fois. Ils ont su me rassurer quand je me sentais en déroute, me ramener sur terre lorsque je paraissais trop sûr de mes idées, mais surtout m'ont démontré que je pouvais compter sur leurs conseils et leur soutien.

Entre mai et août 2005, j'a i eu la chance d'être accueilli à Paris par le Centre américain de la Fondation nationale des Sciences Politiques (FNSP). Je suis particulièrement reconnaissant envers son directeur, Pascal Delisle, qui s'est montré si réceptif à l'idée de m'accueillir au sein de l'équipe afin que je puisse bénéficier des supports logistiques et institutionnels nécessaires à la réalisation de mes recherches dans les dossiers de presse à l'IEP de Paris. Ce faisan^ j'a i rencontré le professeur Pierre Mélandri et M. Justin Vaïsse, qui ont tous deux su me prévenir face à certains pièges inhérents à ma recherche. Je les remercie. Je désire ensuite remercier les professeurs Philippe Roger (EHESS/CNRS) et Tom Bishop (NYU) pour avoir facilité ma recherche bibliographique en me fournissant copie des actes d'un colloque tenu en 1999 qui sont introuvables sur le marché. Cette lecture m'a été très bénéfique.

J'ai pu compléter ce mémoire dans les délais requis grâce à l'aide morale et matérielle fournie par plusieurs personnes et institutions. Au cours de l'année académique 2006-2007, j'ai reçu une bourse d'excellence du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), ce qui m'a permis de me consacrer pleinement à mes études. Il va sans dire que ce soutien financier fut très apprécié.

Malgré tout, c'est à ma famille que je réserve mes plus chaleureux remerciements, et ce, pour beaucoup plus que l'aide reçue pendant la réalisation de ce projet. À mes parents qui, depuis que je suis tout jeune, m'ont encouragé à exceller dans tout ce que j'a i entrepris. J'espère qu'ils savent que mon amour pour eux dépasse de loin les sentiments que je pourrais exprimer dans ces lignes. Je profite aussi de l'occasion pour dire à mon frère Nicolas combien je suis heureux de nous voir maintenant plus complices; ce projet, comme d'autres choses au cours des dernières années, en ont témoigné. Que ma petite sœur Anne sache tout autant que je l'aime et que je suis fier d'elle. Un mot, enfin, pour ma conjointe Marjorie. Comme toujours, elle s'est - montrée pendant ces deux ans affectueuse et compréhensive en des moments où je n'ai pas toujours mérité sa bonté. Beaucoup de temps investi les soirs et les fins de semaine dans ce projet aurait dû lui revenir. Je lui serai toujours reconnaissant de sa générosité et de sa capacité d'adaptation à l'égard de nos projets communs. Je doute pouvoir un jour rendre à ma famille et à Marjorie ce qu'ils m'ont offert. Mais je ferai de mon mieux.

Québec, avril 2007

V.R.

RÉSUMÉ

Ce mémoire de maîtrise étudie l'antiaméricanisme politique des intellectuels français depuis la fin de la guerre froide. Nous y défendons une thèse de continuité et de récurrence. L'antiaméricanisme politique apparaît effectivement comme un discours plus ou moins figé par un système de pensée qui se représente les États-Unis non seulement comme une puissance impériale (plutôt que comme un Etat-nation), mais comme une puissance impérialiste au sens péjoratif. Dans l'esprit des antiaméricains français, les États- Unis n'incarnent pas n'importe quel type d'empire : ils dirigent un empire qui est néfaste pour la stabilité ,du système international et qui est bien souvent perçu comme un instrument de domination politique des États-Unis sur la France. C'est pour cette raison que toute coopération franco-américaine sur le plan militaire est ressentie par les pourfendeurs des États-Unis comme une aliénation d'un des principes fondateurs de la V e République :

l'indépendance nationale. De cette façon, seule la résistance à «l'empire» obtient ses lettres de noblesse auprès des élites antiaméricaines françaises.

En voulant imager cette hypothèse de travail, on pourrait affirmer que les antiaméricains français considèrent les États-Unis comme un «empire du mal» : celui qui ne cherche qu'à accroître son hégémonie planétaire, quitte à brimer l'indépendance nationale de ses alliés européens, défier sans remords le droit international et s'approprier toutes les ressources mondiales au seul profit de sa domination planétaire. À notre avis, l'identification des États-Unis à un «empire du mal» représente le plus petit dénominateur commun de l'antiaméricanisme politique français au cours de l'ère post-guerre froide.

ABSTRACT

This Master's thesis studies political anti-Americanism of French intellectuals in the post-Cold War era, in which we make the case for the argument of its continuity and récurrence. The core argument is that political anti-Americanism in France is an ideological discourse cemented by a system of représentations that sees the United States not only as an impérial power, rather than as a nation-state, but as an imperialist one which is harmful both for the stability of the international order and the national independence of France. This vision brings French anti-Americans to interpret the US foreign policy through many illusionary images - like France's "vassalage" or théories of plotting - that ail dérive from the denunciation of what is judged to be the components of an arrogant imperialist power. Because American imperialism is thought to be a tool of US political domination over France, any military coopération between the two countries is strongly rejected by anti- Americans. For intellectuals like Régis Debray, Alain Joxe, Ignacio Ramonet or Alain de Benoist, America is, ironically, the "empire of evil" in the current international order. According to our observations, the identification ofthe United States as the new "empire of evil" stands for the smallest common denominator of French political anti-Americanism in the post-Cold War era.

TABLE DES MATIERES

Remerciements

III

Résumé

IV

Abstract

V

Table des matières

VI

Introduction

0.1 - Brève présentation de l'antiaméricanisme en France, d'hier à aujourd'hui

I

0.2 Objectifs

-

de la recherche

3

0.3 Contexte littéraire récent sur l'objet d'étude

-

7

0.4 Problématique de recherche et hypothèse de travail

-

10

0.5 Précisions conceptuelles

-

12

0.6 Méthodologie de la recherche

-

17

0.7 - Plan de la démonstration

19

Chapitre 1 : Définition et intelligibilité de l'antiaméricanisme politique en France au cours de l'ère post-guerre froide, 1989-2006

1.1- Introduction

21

1.2 - L'antiaméricanisme : un concept aux multiples définitions et utilisations

22

1.3 - Le passage obligé : l'établissement de critères de différenciation entre la critique des États-Unis et F antiaméricanisme

26

1.4 - Les habits de Fantiaméricanisme en France depuis la fin de la guerre froide

29

1.5— L'empire américain dans l'imaginaire français, de la Civil War à l'entre-deux guerres mondiales

34

1.7

- La floraison de l'antiaméricanisme politique en France depuis 1940

41

1.8 - Les États-Unis à travers la lorgnette de l'antiaméricanisme politique français depuis la fin de la guerre froide

49

 

1.8.1- Régis Debray

56

1.8.2-Alain Joxe

61

1.8.3 - Ignacio Ramonet

66

1.8.4-Alexandre delValle

72

1.8.5- Alain de Benoist

77

1.9 - Les flambées d'antiaméricanisme politique : un examen des causes

82

1.10 - Conclusion

 

85

Chapitre 2 : L'opposition à F«empire unique». L'antiaméricanisme politique en France pendant la crise du Golfe persique (1990-1991)

2.1 - Introduction

 

87

2.2 -

L'antiaméricanisme

au sein de l'intelligentsia française

92

2.3 - L'antiaméricanisme en perspective : les réactions de l'opinion publique

97

2.4 - Les objectifs des États-Unis dans le Golfe selon les intellectuels antiaméricains

100

2.5 - Quel rôle pour la France dans la crise : maintenir son rang face à

 

l'hégémonie américaine

ou rentrer dans le rang?

108

2.6 - La France en rupture avec sa politique traditionnelle : «l'aliénation du monde arabe»

113

2.7 - Conclusion

 

118

Chapitre 3 : «Nous ne sommes pas tous Américains». L'antiaméricanisme politique en France pendant les premiers mois de la lutte contre le terrorisme (2001-2002)

3.2

- L'ampleur de l'antiamericanisme chez les intellectuels en 2001-2002

127

3.3 -

Les États-Unis, victimes ou responsables des attaques terroristes?

132

3.4 - La riposte américaine en Afghanistan jugée comme une «croisade impériale»

140

3.5-Conclusion

145

Chapitre 4 : Non à une «guerre de recolonisation». L'antiamericanisme politique en France pendant la seconde guerre d'Irak (2002-

2003)

4.1-Introduction

147

4.2 Les intellectuels français

-

face à la guerre préventive contre l'Irak

157

4.3 Une opinion publique en phase avec l'antiamericanisme

-

162

4.4 Un «État voyou» engagé dans une entreprise «néo-coloniale»

-

166

4.5 - Les relations des États-Unis avec la «vieille» et la «nouvelle» Europe :

1 ' appréciation des pourfendeurs de 1 ' Amérique

171

4.6 -

Le retour de la personnalisation de l'antiamericanisme

177

4.7 - Conclusion

181

Conclusion générale

183

Rappel de la démarche et de la démonstration

183

Observations finales

186

Bibliographie sélective

191

INTRODUCTION

0.1 - Brève présentation de l'antiaméricanismc en France, d'hier à aujourd'hui Depuis plusieurs générations, la France entretient l'image du pays occidental le plus antiaméricain. Cette perception a été exprimée par plusieurs observateurs de la vie politique et intellectuelle de ce pays. Au cours de l'automne 2001, un historien bien en vue au sein de la société française, Michel Winock, affirmait à une journaliste du quotidien Le Monde que la France est le pays où «l'antiaméricanisme a été, et demeure, le plus vif» . Le même constat a été récemment établi par une politiste «franco-américaine», Sophie Meunier, lorsqu'elle a écrit, en référence aux années post-guerre froide : «la France est sans contredit la première réponse qui vient à l'esprit à la question de savoir quel pays d'Europe est le plus antiaméricain. En prenant le leadership dans le mouvement anti-mondialisation à la fin des années 1990 et celui du camp de la paix en 2003, la France a conforté son image de "plus ancien ennemi" auprès des amis de l'Amérique» 2 .

La France doit principalement sa réputation de «championne» de l'antiaméricanisme parmi les pays occidentaux à quatre facteurs. Les deux premiers d'entre eux sont d'ordre temporel. Dans un premier temps, son histoire. L'antiaméricanisme français a des origines très lointaines. Il ne date ni de la guerre du Vietnam, ni des débuts de la guerre froide, ni même de la Première Guerre mondiale, mais plutôt de la création des États-Unis. Le mal américain en France est aussi ancien, sinon plus, que l'Amérique elle-même. À toutes les époques, il a été présent d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, sans oublier les extrêmes à partir du XX e siècle. Depuis fort longtemps, l'antiaméricanisme a été le point de ralliement d'élites françaises idéologiquement divisées. Dans un deuxième temps, sa longévité. La période de l'après-guerre froide confirme effectivement la bonne santé de l'antiaméricanisme en France. En jetant un bref coup d'œil sur les publications dans le

' Michel Winock [Entrevue avec], «"L'antiaméricanisme n'est pas un sentiment populaire"», Le Monde (Paris), 25-26 novembre 2001, disponible sur http://www.lemonde.fr.

2 Sophie Meunier, «Anti-Americanisms in France», French Politics, Culture &. Society, vol. 23, no. 2 (été 2005), p. 126. La traduction est la nôtre.

2

monde français de l'édition depuis 1989, on repère aisément la quantité innombrable de titres défavorables aux États-Unis. Ceci révèle que l'antiaméricanisme, comme système de pensée, est demeuré solidement ancré chez une partie des élites françaises, et ce, tant intellectuelles que politiques 3 . Le succès en librairie qu'ont connu certains de ces ouvrages, par exemple Après l'empire d'Emmanuel Todd vendu à plus de 160 000 copies, tend aussi à montrer que l'opinion publique française peut être tout autant friande d'idées antiaméricaines.

C'est lors de certaines conjonctures internationales circonscrites dans le temps

qu'ont été propagées les manifestations les plus éclatantes de l'antiaméricanisme au cours

des quinze dernières années

chute du mur de Berlin, on constate que des vagues d'antiaméricanisme sont apparues en France épisodiquement lors de différentes crises ayant secoué le système international. Lors de ces crises, l'antiaméricanisme a agi à titre d'exutoire aux sentiments hostiles aux États- Unis, au point de représenter un discours mobilisateur d'avant-plan sur la scène médiatique française. À chacune de ces occasions, l'antiaméricanisme exprimé a pu être soit de nature politique, c'est-à-dire qu'il a pris pour cible la politique étrangère américaine en dénonçant une soi-disant domination politique des États-Unis sur la France et sur le reste du monde, soit de nature culturelle, en brandissant les dangers de «l'acculturation» de la France, ou encore les deux à la fois. En se concentrant sur la dimension politique de l'antiaméricanisme, on s'aperçoit que les manifestations générées par le mal américain ont surgi massivement à quatre reprises en France depuis 1989 : lors de la crise du Golfe persique (1990-1991), de l'intervention de l'OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie (RFY) sur la question du Kosovo (1999), de la campagne en Afghanistan (2001-2002) et de la guerre en Irak (2002-2003). Pour sa part, l'antiaméricanisme culturel s'est fait sentir comme discours mobilisateur au sein de la société française principalement à trois reprises depuis la fin de la guerre froide, soit lors de la période d'ouverture du parc d'attraction EuroDisney à Marne-la-Vallée en 1991, lors des négociations sur l'exception

En regardant de plus près l'actualité internationale depuis la

3 Pour des ouvrages antiaméricains écrits récemment par des hommes politiques, citons ceux de l'ancien candidat vert à l'élection présidentielle Noël Mamère : Non merci, Oncle Sam!, Paris, Ramsay, 1999 et Dangereuse Amérique, Paris, Ramsay, 2003.

3

culturelle qui ont entouré celles du GATT en 1993 et lors des débats sur l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) en 1998-1999.

Les deux autres facteurs qui expliquent cette image d'une France antiaméricaine sont liés entre eux et découlent des deux éléments précédents. De l'ancrage de l'antiaméricanisme dans la longue durée de la vie politique et intellectuelle française ont émergé un paradoxe et une énigme qui font en sorte qu'on peine parfois à comprendre les raisons de sa force à travers le temps et celles de sa résurgence en masse. L'antiaméricanisme français est d'abord frappé par le sceau du paradoxe puisque la France est le seul grand pays européen à n'avoir jamais fait la guerre aux États-Unis. La Grande- Bretagne, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie ont un jour pris les armes contre la république américaine. Ensuite, l'antiaméricanisme en France se présente comme une énigme puisque ses manifestations à grande échelle n'ont aucun lien de causalité avec les désaccords franco-américains sur un enjeu donné. Une conjoncture internationale amenant la coopération entre la France et les États-Unis peut susciter une flambée d'antiaméricanisme au même titre qu'un conflit diplomatique entre les deux pays.

Ainsi, l'antiaméricanisme est. un objet d'étude si vaste qu'il appert nécessaire de rétrécir le champ d'enquête. Dans les sections subséquentes de cette introduction, nous préciserons notre problématique de recherche et définirons notre hypothèse de travail de même que la méthodologie retenue pour la démonstration de cette dernière.

0.2 - Objectifs de la recherche Les connaissances sur les racines historiques de l'antiaméricanisme et sur son

évolution au fil des siècles ont franchi un pas décisif avec la publication, en 2002, d'une

étude écrite par le littéraire Philippe Roger (l) 4 . L'hypothèse principale de son

l'antiaméricanisme français représente une stratification de discours négatifs à l'égard de l'Amérique dont la première couche fut déposée au XVIII e siècle par les philosophes des

4 Certaines similitudes font sourire. Parmi les chercheurs qui se sont intéressés à l'antiaméricanisme français, deux portent le même nom : Philippe Roger. L'un (1) est notamment l'auteur de l'ouvrage de référence sur l'antiaméricanisme culturel décrit à la note 7, l'autre (2) est entre autres l'auteur de Rêves et cauchemars américains, Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1996. Tout au long de ce mémoire, nous utiliserons les numéros entre parenthèses afin d'identifier clairement l'auteur dont il est question.

livre est que

4

Lumières. Chaque génération perpétue le discours antiaméricain français en puisant dans les griefs antérieurs reprochés à l'Amérique et en y ajoutant une nouvelle couche, d'où le travail de sédimentation de l'antiaméricanisme français à travers le temps. Roger (1) a synthétisé son argument à l'aide de la formule suivante : «rien ne se perd; tout s'accumule; et de temps en temps, quelque chose se passe» 5 . À ses yeux, l'histoire de l'antiaméricanisme français doit être divisée en trois âges distincts : 1) du mépris, qui prend forme dès la naissance de la République américaine ; 2) de la crainte, à partir de la guerre de Sécession mais surtout de la guerre hispano-américaine de 1898 ; et 3) du ressentiment, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale 6 . À partir de ce moment, l'idée d'une France se trouvant culturellement et politiquement menacée par les États-Unis s'est progressivement implantée dans l'esprit de certaines élites françaises 7 . L'antiaméricanisme que l'on perçoit de nos jours en serait ainsi un de ressentiment.

Le livre de Philippe Roger (1) représente le point de départ de notre réflexion dans ce mémoire. En s'étant concentré principalement sur l'antiaméricanisme culturel et en s'achevant avec la génération de Jean-Paul Sartre, l'ouvrage, en dépit de toutes ses vertus, a laissé en suspens un certain pan du discours antiaméricain que nous désirons ici explorer. Pour ce faire, nous déplacerons le centre de gravité de la réflexion vers le volet politique de l'antiaméricanisme et vers le cadre temporel dé l'ère post-guerre froide. Expliquer et illustrer l'antiaméricanisme politique en France depuis la fin de la guerre froide constitue ainsi la visée principale de cette recherche. Dans ce mémoire, il s'agira principalement d'analyser le discours antiaméricain, d'abord par une identification de ses auteurs et ensuite par une analyse des figures rhétoriques mises de l'avant lors des crises internationales à l'étude. Nous en analyserons trois : la guerre du Golfe persique (1990-1991), la campagne

5 Philippe Roger, «Anti-Americanism, Old and New», communication présentée lors du colloque «The New Cleavages in France», Université Princeton, 9-12 octobre 2003.

6 Ce découpage de l'ouvrage de Philippe Roger (1) a été effectué par Jacques Rupnik. Voir son chapitre «America's Best Friends in Europe : East-Central European Perceptions and Policies Toward the United States», dans Tony Judt et Denis Lacorne (dir), With Us or Against Us : Studies in Global Anti-Americanism, New York, Palgrave/Macmillan, 2005, p. 110.

7 Philippe Roger, L'Ennemi américain. Généalogie de l'antiaméricanisme français, Paris, Seuil, 2002, p. 9-

5

de l'OTAN en Afghanistan (2001-2002) et la guerre d'Irak (2002-2003) 8 . Ce faisant, nous espérons être en mesure de trouver et présenter le «dénominateur commun» de l'antiaméricanisme politique de l'ère post-guerre froide, tant dans sa nature que dans les facteurs de sa résurgence, afin, dans la mesure du possible, de distinguer les composantes qui s'inscrivent dans la longue durée de celles relevant de la conjoncture du moment.

Rendre explicites les intentions d'un mémoire sur l'antiaméricanisme revient aussi à dire ce que cette étude n'est pas. Ce projet n'est pas un plaidoyer à la gloire de la politique étrangère des États-Unis. Quoiqu'il puisse au passage critiquer les fantasmes entretenus par l'antiaméricanisme, son analyste ne cautionne pas nécessairement toutes les actions de politique extérieure du gouvernement américain, et ce, contrairement à ce que certains antiaméricains voudraient bien faire croire. Le but ici n'est pas de légitimer ou de cautionner par ricochet la politique extérieure américaine dans son ensemble, et cela, dans l'intention de laver la réputation des États-Unis salie par les antiaméricains. Par conséquent, notre espoir est que ce'mémoire ne soit pas à tort interprété, pour reprendre le vocable récemment utilisé par Jean-François Revel, comme une manifestation d'américanophilie obsessionnelle 9 .

D'un point de vue épistémologique, ce mémoire veut être une contribution au domaine de l'histoire intellectuelle tel que tente en France de le définir François Dosse. La pratique de l'histoire intellectuelle, ou histoire des idées «renouvelée», se situe dans un entrelacs encore mal défini entre l'histoire classique des idées, l'histoire de la philosophie, l'histoire des mentalités et l'histoire culturelle. Son objectif est, selon Dosse, de «faire consoner ensemble les œuvres, leurs auteurs et le contexte qui les a vus naître» 1 . L'histoire intellectuelle est un champ historien mal défini puisqu'il est actuellement en reconstruction, du moins en France. Dans ce pays, il a longtemps été discrédité par les approches

Nous n'analyserons pas l'antiaméricanisme sur la question du Kosovo car il a déjà été l'objet d'un article. Voir les précisions dans la section «Problématique de recherche et hypothèse de travail».

9 Jean-François Revel, L'Obsession anti-américaine : ses causes, son fonctionnement, ses inconséquences, Paris, Pion, 2002.

10 Cité dans André Maury, «Les enjeux du présent», Politis (Paris), no. 768, 25 septembre 2003, disponible sur http://www.politis.fr.

6

structuralistes, de l'école des Annales à Michel Foucault, en raison de sa trop grande proximité avec l'individuel, le biographique et le politique. Le développement de cette histoire des idées «renouvelée» se situe dans une tendance historiographique qui cherche à s'émanciper de l'emprise que les Annales ont exercée sur l'écriture de l'histoire au cours de la majeure partie du XX e siècle. Tandis que plusieurs médiévistes et modernistes de la deuxième génération des Annales s'étaient attardés à l'étude des «mentalités» au sein de ces diverses sociétés, des historiens de la génération suivante leur ont reproché d'avoir jeté le bébé avec l'eau du bain en ayant trop voulu prendre leurs distances de l'histoire politique, biographique ou événementielle. Aux yeux de ces derniers, l'histoire des mentalités évacuait trop rapidement le rôle des élites intellectuelles dans la formation des imaginaires individuels et collectifs. L'un d'entre eux, Jacques Julliard, a relevé avec pertinence que «les idées ne se promènent pas toutes nues dans la rue»", qu'elles sont portées dans l'espace public par des personnalités publiques ayant un pouvoir sur l'opinion. Ainsi devait commencer un effort certain de légitimation de l'étude des idées en tant que telles.

Ce juste retour du balancier a donné en premier lieu naissance, depuis la deuxième moitié des années 1980, à la discipline de l'histoire des intellectuels, dont certains des principaux animateurs en France sont Jean-François Sirinelli, Pascal Ory et Michel Winock. Cette pratique de l'histoire s'intéresse aux intellectuels, considérés comme un groupe social, dans le but d'expliquer l'évolution de leur profil et de la nature de leurs engagements au fil des époques. L'histoire intellectuelle, tout comme avant elle l'histoire des intellectuels, représente donc un certain retour à une histoire dite «par le haut», d'où l'objectif principal du projet scientifique de François Dosse de décomplexer l'histoire intellectuelle en langue française 12 . C'est dans cet esprit que nous inscrivons notre projet au sein de la nouvelle pratique de l'histoire des idées, qui trouve par ailleurs ses racines dans l'histoire classique des idées telle qu'elle fut spécialement en vogue au milieu du siècle

" Cité dans Jean-François Sirinelli, «Le Hasard ou la nécessité? Une histoire en chantier: l'histoire des intellectuels», Vingtième siècle. Revue d'histoire, no. 9, janvier-mars 1986, p. 98.

idées : histoire des intellectuels, histoire intellectuelle, Paris, La

12 François

Dosse, La Marche des

7

dernier sous l'impulsion de l'historien américain Arthur Lovejoy 13 . Ce sentiment est conforté par le fait que Philippe Roger (1) ait également souhaité placer son ouvrage aux Editions Le Seuil sous le signe de l'histoire des

Insérer une recherche au sein de la pratique de l'histoire des idées exige du même coup une identification des acteurs qui portent cet antiaméricanisme au sein de l'espace public français. «Sous sa forme tiers-mondiste ou dans sa variante souverainiste, a affirmé Philippe Roger (1), il s'agit d'abord d'une croisade de clercs, si bien que, pour un intellectuel français, [être antiaméricain] est presque une obligation de service» 14 . Puisque ceux-ci ont historiquement été et sont toujours les principaux animateurs du mal américain en France, les intellectuels seront les seuls acteurs ici à être au cœur de l'étude. Les hommes politiques, de même que l'opinion publique, seront laissés de côté sauf à des fins d'illustration ponctuelle. Ce choix se défend d'autant bien que depuis l'affaire Dreyfus, les intellectuels français ont toujours senti qu'ils étaient investis d'une mission, d'un devoir d'engagement au sein de la société française. Pour eux, l'engagement intellectuel dans la Cité représente leur contribution à la réussite de la France républicaine face aux défis qu'elle affronte. Les intellectuels français ont été des porteurs ou des compagnons de route de toutes les grandes idées du XX e siècle; ils jouissent d'un tel rayonnement au sein de la société française qu'on fait souvent appel à eux lors de dossiers particulièrement brûlants, et ce, bien davantage que dans les autres pays occidentaux 15 . Il n'est donc pas surprenant de constater qu'au cours des crises internationales de l'ère post-guerre froide, de nombreux intellectuels s'engager en faveur ou contre des guerres conduites par les États-Unis.

0.3 - Contexte littéraire récent sur l'objet d'étude L'antiaméricanisme est un objet d'histoire relativement réqent. Il fait l'objet d'études académiques depuis à peine une vingtaine d'années. Si, comme on l'entend parfois, l'histoire est fille de son temps, l'entrée relativement récente de cet objet d'étude

13 Ibid., p. 199-207.

14 Cité dans Jean Birnbaum, «Enquête sur une détestation française», Le Monde (Paris), 25 novembre 2001, disponible sur http://www.lemonde.fr.

Sokal et la presse française : chronique d'un retour à l'anti-américanisme

15 James L. Cowan, «L'affaire

8

dans les cercles universitaires illustre à merveille cet adage. Les poussées récentes d'antiaméricanisme au cours de la période post-guerre froide ont provoqué un intérêt croissant pour ce phénomène parmi la communauté scientifique. Par la suite, les attentats du 11 septembre 2001 ont contribué à institutionnaliser l'antiaméricanisme au sein du monde académique. Depuis cette date, on a constaté une prolifération de colloques et publications venant de tous horizons sur ce thème, et ce, de part et d'autre de l'Atlantique.

Pourtant, depuis 2001, les ouvrages scientifiques sur l'antiaméricanisme ont été littéralement déclassés sur le marché par des ouvrages polémiques et tendancieux. Depuis les attentats terroristes contre les États-Unis, le nombre de publications sur l'antiaméricanisme a littéralement explosé. Plusieurs de ces ouvrages, édités tant aux États- Unis qu'en France, sont d'ailleurs devenus des best-sellers dans leur pays respectif. Malheureusement, quantité d'entre eux n'ont pu éviter les pièges du présentisme ou de la prose passionnelle. La consultation d'ouvrages publiés postérieurement aux attaques terroristes doit donc s'effectuer à l'aune de la plus grande prudence. Ainsi, cette étude s'inscrit à l'intérieur d'un contexte littéraire dont les contours méritent d'être définis.

Aux États-Unis et en France, des dynamiques distinctes se mirent en place dans le monde de l'édition post-9/11. Sur le territoire américain, l'antiaméricanisme mondial - pas uniquement français - apparut en tant que préoccupation majeure du milieu universitaire et du peuple 16 . Face au désir populaire de connaître les raisons motivant une telle inimitié à l'étranger, les élites américaines, universitaires et journalistes pour la plupart, se donnèrent pour mission de leur en fournir la clé de la compréhension. Il reste que plusieurs auteurs ont profité indûment de la présence d'un marché en pleine ébullition pour obtenir un rayonnement en librairie remarquable, mais injustifié si l'on prend soin d'analyser la qualité des postulats émis dans leurs ouvrages. Au mieux, des auteurs ont précipité leur réflexion et mené une analyse frappée soit d'une myopie regrettable, soit d'une orientation idéologique : à ce chapitre, le mince ouvrage de Russell A. Berman 17 est caractéristique. Au

16 Paul Hollander (dir), Understanding Anti-Americanism: Ils Origins and Impact at Home and Abroad, Chicago, Ivan R. Dee, 2004.

17 Russell A. Berman, Anti-Americanism in Europe: A Cultural Problem, Stanford, Hoover Institution Press,

9

pire, des ouvrages provocateurs à l'excès furent publiés, cela n'améliorant en rien le climat d'hostilité mutuelle entre Français et Américains, en un temps où la reconstruction du dialogue entre les deux rives de l'Atlantique est plus que jamais souhaitable 18 .

En France, deux types d'ouvrages contribuèrent au débat sur F antiaméricanisme après le 11 septembre 2001. Dans un premier temps, des livres ont épousé la cause antiaméricaine et alimenté les sentiments inamicaux envers l'allié transatlantique. Deux ouvrages ont ici joué un rôle majeur: 11 septembre 2001, L'Effroyable Imposture^ de Thierry Meyssan, dont les thèses, apparentées à un négationnisme rappelant Robert Faurisson , ont attribué la responsabilité des attentats du 11 septembre 2001 à un complot du gouvernement américain, et Après l'Empire 21 d'Emmanuel Todd, dont la teneur consistait à prédire la chute de F «empire américain» à travers une représentation caricaturale de sa puissance et de ses carences. Dans un second temps, certains défenseurs des Etats-Unis ont usé de leur plume afin de condamner vigoureusement un système de

tirent un peu trop facilement d'affaire avec leur analyse de l'antiaméricanisme contemporain, parce qu'ils passent outre aux origines culturelles de la critique politique européenne à l'égard des États-Unis, la dépendance mutuelle entre le philo- et l'antiaméricanisme, et la dimension historique qui est fondamentale dans la compréhension du phénomène». Voir Jessica C. E. Gienow-Hecht, «Always Blâme the Americans:

Anti-Americanism in Europe in the Twentieth Century», The American Historical Review, vol. 111, no. 4 (octobre 2006), disponible sur http://www.historvcooperative.org. La traduction est la nôtre.

and Why the Feeling is

18 Richard Z. Chesnoff, The Arrogance ofthe French: Why They Can't Stand Us

Mutual, New York, Sentinel, 2005; Miller, John J. et Mark Molesky, Maudits Français! Trois siècles de relations tumultueuses entre la France et l'Amérique, Paris, Saint-Simon, 2005; Kenneth R. Timmerman, The French Betrayal of America, New York, Crown Forum, 2004.

19 Thierry Meyssan, / / septembre 2001, L'Effroyable Imposture, Paris, Carnot, 2002. L'historien britannique Tony Judt a écrit : «L'élément le plus déprimant à propos du livre de Meyssan est qu'il soit devenu un best- seller. Il y a une audience en France pour des suspicions paranoïaques à propos de l'Amérique que les attentats du 11 septembre 2001 semblent avoir fait émerger». Tony Judt, «Anti-Americans abroad», dans Brendon O'Connor et Martin Griffiths (dir), The Rise of Anti-Americanism, Londres/New York, Routledge, 2006, p. 205. La traduction est la nôtre.

20 Robert Faurisson a affiché à de nombreuses reprises des opinions négationnistes sur le génocide des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce qui lui a valu d'être mis au ban de la communauté intellectuelle française, de même que d'être condamné par la justice française. Voir notamment son ouvrage Mémoire en

m'accusent de falsifier l'histoire. La question des chambres à gaz, Paris, La Vieille

défense contre ceux qui Taupe, 1980.

21 Emmanuel Todd, Après l'empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002. Pour des critiques sévères mais justes du livre de Todd, se référer à Pascal Bruckner, «L'Amérique malade», Le Nouvel Observateur (Paris), no. 1975, 12 au 18 septembre 2002, p. 118 et à Justin Vaïsse, « Ni Todd ni Revel. Pour un regard lucide sur les États-Unis », Esprit, février 2004, p. 209-221.

10

pensée à leurs yeux contradictoire et absurde. Les écrits de Jean-François Revel et de Pierre Rigoulot 23 sont représentatifs de ce courant. Tout autant controversés que les ouvrages de la première catégorie, ces derniers eurent néanmoins le mérite de donner la réplique aux tenants de l'antiaméricanisme, dans un pays où la balance des publications ne penche certainement pas en faveur des «amis» de l'Amérique.

S'il semble mal avisé de balayer du revers de la main l'ensemble des idées contenues dans les ouvrages précédemment cités, il convient de constater que d'une perspective académique, ces publications offrent une stimulation limitée. Outre le manque de rigueur scientifique de leur auteur, ces ouvrages témoignent d'autant plus de leurs limites par l'absence d'utilisation de sources et de méthodes d'analyse en leur sein. Les ouvrages publiés en France et aux États-Unis sur l'antiaméricanisme au cours des dernières années ont en effet trop souvent vogué au style de l'essai au détriment des exigences de la dissertation.

0.4— Problématique de recherche et hypothèse de travail Tel que nous l'avons vu précédemment, des vagues d'antiaméricanisme politique sont apparues en France de manière cyclique lors des diverses crises ayant secoué le système international au cours des quinze dernières années 24 . Dans un article publié en 2000, l'historien Renéo Lukic a analysé le discours antiaméricain exprimé lors de la crise du Kosovo de 1999, qu'il a perçu comme du «déjà vu» et du «déjà entendu» par rapport à celui exprimé lors de la guerre du Golfe. Il écrivait : «[L'antiaméricanisme] se résume souvent à une dénonciation gratuite de la politique américaine à laquelle on prête des visées [impérialistes] sur l'ensemble de la planète» 25 . C'est pourquoi l'antiaméricanisme politique se présente à ses yeux comme une idéologie politique qui recycle les mêmes et anciennes figures rhétoriques à chaque occasion où il se manifeste dans l'espace public français. Plus

22 Revel, op. cit.

23 Pierre Rigoulot, L'Antiaméricanisme : critique d'un prêt-à-penser rétrograde et chauvin, Paris, Robert Laffont, 2004.

des opposants à la participation française à la guerre contre la

République fédérale yougoslave (RFY)», Études internationales, vol. XXXI, no. 1 (mars 2000), p. 137.

24 Renéo Lukic, «L'antiaméricanisme

Il

de sept ans après la parution de cet article, après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, la campagne d'Afghanistan et la seconde guerre d'Irak, il devient intéressant de mettre à l'épreuve cette interprétation en s'interrogeant sur le fond de la critique antiaméricaine en France. En guise de problématique à ce mémoire, nous nous demanderons donc si l'antiaméricanisme politique post-guerre froide en France est une idéologie politique cimentée par une dénonciation sans ambages de la politique étrangère des États-Unis assimilée à de l'impérialisme.

À cette interrogation, nous répondrons par l'affirmative en défendant la thèse de la

continuité et de la récurrence du discours antiaméricain. Pour reprendre les termes de l'écrivain français Guy Sorman, nous dirons que «Le vocabulaire de l'antiaméricanisme est

d'une grande stabilité» 26 . L'antiaméricanisme politique apparaît effectivement comme

un discours plus ou moins figé par un système de pensée qui se représente les États-Unis non seulement comme une puissance impériale (plutôt que comme un État-nation), mais comme une puissance impérialiste au sens péjoratif. Dans l'esprit des antiaméricains français, les États-Unis n'incarnent pas, en effet, n'importe quel type d'empire : ils dirigent un empire qui se veut néfaste pour la stabilité du système international et qui est bien souvent perçu comme un instrument de domination politique de l'Amérique sur la France. C'est pour cette raison que toute coopération franco-américaine sur le plan militaire est ressentie par les pourfendeurs des États-Unis comme une aliénation d'un des principes fondateurs de la V e , République : l'indépendance nationale. De cette façon, seule la résistance à «l'empire» obtient ses lettres de noblesse auprès des élites antiaméricaines françaises.

[ ]

En voulant imager notre hypothèse de travail, on pourrait affirmer que les antiaméricains français considèrent les États-Unis comme un «empire du mal» : celui qui ne cherche qu'à accroître son hégémonie planétaire, quitter à brimer l'indépendance nationale de ses alliés européens, défier sans remords le droit international et s'approprier toutes les ressources mondiales au seul profit de sa domination planétaire. L'identification des États-Unis à un «empire du mal» représente le plus petit dénominateur commun de

\2

Vantiaméricanisme politique français au cours de l'ère post-guerre froide. Tel que nous allons le démontrer au cours des chapitres suivants, la rhétorique antiaméricaine au cours des guerres du Golfe, d'Afghanistan et d'Irak a été articulée autour de ce thème qui fait des États-Unis une puissance impérialiste à honnir. Parmi l'ensemble des figures rhétoriques qui ont découlé de ce discours «anti-impérialiste», certaines d'entre elles, comme le refus de voir la France ou l'Europe «inféodées» par les États-Unis et le «mépris» américain envers les Nations unies, ont été récurrentes d'une guerre à l'autre, tandis que d'autres, comme «l'aliénation» de la politique arabe de la France ou celle faisant des États-Unis des «fabricants» de terroristes, ont relevé d'une conjoncture internationale circonscrite dans le temps.

0.5 - Précisions conceptuelles Deux principaux concepts se retrouvent au cœur de la présente analyse. Le premier d'entre eux est évidemment l'antiaméricanisme. Ce concept fera l'objet d'une définition détaillée dans le prochain chapitre, puisque celle-ci nécessite des précisions qui dépassent en longueur le cadre de cette introduction. Le second est celui d'intellectuel. Trois notions rendent intelligibles ce concept. L'individu qui mérite le titre d'intellectuel possède d'abord un savoir qui lui confère la notoriété à l'intérieur d'un champ de compétence bien défini. Cette notoriété peut émaner soit d'un statut professionnel, soit d'une production

27 La notoriété est néanmoins une notion équivoque puisqu'elle est difficilement quantifiable. Choisir d'exclure tel individu de la catégorie des intellectuels, c'est postuler que pour cause de «notoriété insatisfaisante», ses engagements ne sont pas susceptibles d'influencer outre mesure l'opinion. Il y a donc une ligne à tracer afin de déterminer un seuil minimal de notoriété. Une telle décision, quoiqu'en partie subjective, n'est pas arbitraire pour autant. Pour déterminer ce seuil minimal de notoriété, nous utiliserons les critères du statut au sein du corps professionnel d'appartenance, de la fréquence des interventions publiques, de l'impact des engagements passés et présents auprès de la communauté journalistique et intellectuelle, de même que du niveau de reconnaissance par les gens du milieu. Ces critères nous permettront, par exemple, de considérer le journaliste et écrivain Paul-Marie de la Gorce comme un intellectuel, mais de procéder à la conclusion contraire à l'égard d'un journaliste tel que Georges Montaron (Témoignage chrétien). Par ailleurs, le caractère équivoque de la notoriété est rehaussé par le fait que rien n'en précise l'origine. Un artiste engagé, à l'instar du chanteur Renaud lors de la guerre du Golfe, peut-il être tenu pour un intellectuel? Il s'agit là d'un aspect délicat qui tend à diviser l'historiographie puisqu'il suppose une hiérarchisation des spécialisations professionnelles. Bien que la nature de l'intellectuel se soit modifiée au siècle dernier pour dépasser l'unique figure de l'homme de lettres, Jacques Julliard et Michel Winock sont d'avis que la notoriété du clerc doit émaner d'un domaine relié à une activité de l'esprit. L'artiste, selon cette interprétation, se voit donc exclu d'une telle définition. Nous les suivrons dans cette orientation. Voir Jacques Julliard et Michel Winock, «Introduction», dans Jacques Julliard et Michel Winock (dir), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 2002, p. 12.

13

scientifique antérieure ayant trouvé écho dans l'espace public" 18 . Ensuite, un individu ne devient réellement un intellectuel que lorsqu'il place sa notoriété au service d'un engagement politique ou moral: être un intellectuel n'est pas une profession, mais un statut social temporaire. Lorsqu'il s'exprime, l'intellectuel n'est généralement plus un expert dans un champ donné puisque le transfert de notoriété n'implique en aucun cas un transfert de compétence : un savoir scientifique ne commande pas naturellement l'autorité politique ou morale 29 . Enfin et surtout, cette notoriété qui accompagne l'engagement permet à l'intellectuel d'exercer un pouvoir d'entraînement sur l'opinion . Instruit de cette définition générale, il convient désormais de lier l'objet d'étude de ce mémoire avec la signification que ce concept revêt dans la France de l'après-guerre froide.

Depuis quelques décennies, le monde intellectuel français fait l'objet de vives polémiques. Deux questions retiendront ici notre attention : celle de la «mort» et celle de la «trahison» des intellectuels français. Au cours des vingt-cinq dernières années, la mort des intellectuels français fut proclamée à de nombreuses reprises. Ce serait la prolongation de leur «silence», lequel leur fut reproché en 1983 par Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, qui aurait contribué à cette agonie. Cette réalité correspond au premier défi que doit surmonter ce projet de recherche. Faire un mémoire sur les intellectuels français au cours de la période 1989-2006 exige du chercheur, cela va sans dire, qu'il considère que les acteurs qu'il étudie existent. Ainsi, il y a d'emblée une posture intellectuelle à adopter puisqu'il nous faut réfuter la thèse de la mort des intellectuels français. L'analyse du phénomène antiaméricain en France nous permet justement de contester ipso facto cette thèse. Bien loin d'une agonie des clercs, l'engagement récurrent

28 Le concept est de JUrgen Habermas. Voir L'Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

19 Julliard et Winock, op. cit., p. 12. Néanmoins, il y a des exceptions. L'antiaméricanisme engage de nombreux intellectuels, dont quelques-uns sont des universitaires spécialisés dans l'étude des relations internationales. En ce sens, ces intellectuels demeurent des experts lors de la période d'engagement dans l'espace public. Les experts se distinguent des autres intellectuels puisque c'est au nom de leurs compétences sur l'enjeu en cause qu'ils justifient leur engagement dans l'espace public. Pour plus d'informations, se référer à Gaëlle Schmit, «Les intellectuels français et la guerre en ex-Yougoslavie (1991-2005), dans Frédéric Bozo (dir), Relations internationales et stratégie de la guerre froide à la guerre contre le terrorisme, Rennes, Presses Universitaires de Rennes/CRHIA, 2005, p. 85-103.

30 Bernard Laguerre, «Nouveaux «intellectuels»?», dans Julliard et Winock (dir), Dictionnaire des intellectuelsfrançais, op. cit., p. 1022.

M

dans l'espace public que suscite l'Amérique prise au sens large suggère une vivacité certaine parmi la classe intellectuelle française et témoigne de l'importance de ce pays dans la vie politique et culturelle de la France.

Le débat autour du statut du groupe social que représentent les intellectuels français renvoie à l'évolution qu'il a subie au cours des deux dernières décennies. Les élites' françaises qui se complaisent à parler des intellectuels au passé refusent le plus souvent cette mutation. Parmi celles-ci, la personnalité la plus volubile est sans doute l'écrivain et

philosophe Régis Debray, pour qui les intellectuels des années 1990 et 2000 ne sont qu'une «horde de coquins, suffisants et vaniteux, aveuglés et amnésiques. Dreyfusards 31 hier, profiteurs aujourd'hui» 32 . Alors, de quelle évolution s'agit-il? Elle fait principalement référence à l'effacement progressif de la figure de l'intellectuel spécifique, l'homme de lettres, écrivain, souvent philosophe, n'intervenant qu'épisodiqucment dans le débat public que pour dénoncer une injustice criante à ses yeux. Jean-Paul Sartre avait été l'intellectuel spécifique par excellence de la France au XX e siècle. Cette évolution, grosso modo, a débuté avec la mort de ce dernier en 1980 et s'est accélérée au cours de la décennie suivante. Un des traits principaux de cette reconfiguration du paysage intellectuel français depuis 1990 concerne sa professionnalisation. Selon Gaëlle Schmit, «c'est son travail qui engage désormais [l'intellectuel] à prendre position dans les médias ou par le biais d'essais.

Du coup, son statut se retrouve étroitement imbriqué dans celui du journaliste» .

Plusieurs titulaires de postes clé dans les médias écrits composent désormais le paysage intellectuel français, que l'on pense entre autres à Ignacio Ramonet (directeur du Monde diplomatique) ou à Jacques Julliard (chroniqueur au Nouvel observateur). C'est précisément cette professionnalisation qui a entraîné, selon plusieurs, une perte de prestige de l'intellectuel dans la société française. Cette surexposition de certains clercs, par

[ ]

31 Dreyfusards car la figure de l'intellectuel moderne est effectivement née en France lors de l'affaire Dreyfus, en 1898. Lors de cette affaire d'envergure nationale, les intellectuels s'étaient mobilisés aux côtés d'Emile Zola pour d'abord défendre un capitaine innocent, mais aussi et surtout un principe universel : la justice. L'intellectuel français, dans sa conception originelle, a ainsi pour réfèrent l'engagement qui avait prévalu lors de l'affaire Dreyfus : défendre les valeurs universelles de raison et de justice ou, pour simplifier, les droits de l'homme.

32 Cité dans Roger-Pol Droit, «Grandeur et décadence des intellectuels français», Le Monde (Paris), 15 décembre 2000, disponible sur http://www.lemonde.fr.

33 Schmit, op. cit., p. 86-87.

IS

exemple Bernard-Henri Lévy ou d'Alain Finkielkrault, a prêté le flanc aux critiques les plus virulentes au cours des deux dernières décennies, que Régis Debray qualifie de «nouvel âge médiatique» 34 .

On aurait toutefois tort de résumer la communauté intellectuelle française depuis 1990 aux hommes de lettres qui détiennent des postes permanents au sein des médias. S'ils en sont les membres les plus en vue, ils n'en constituent sans doute pas le cœur. En suivant Gérard Noiriel, on peut également considérer l'actuel centre de gravité de l'intelligentsia 35 française au sein du monde universitaire 3 . D'ailleurs, plusieurs de ces journalistes- intellectuels sont titulaires d'une charge au sein d'une université française. À seulement examiner les crises internationales des quinze dernières années, notamment celles d'Irak et de l'ex-Yougoslavie, il est effectivement vrai que les universitaires, experts ou non de l'enjeu en cause, ont occupé un large pan de l'engagement dans l'espace public. Depuis le début des années 1990, le monde intellectuel français prend ainsi les allures d'une entité bicéphale partagée d'un côté entre le monde universitaire, et de l'autre les médias nationaux. Raymond Aron, autrefois universitaire et éditorialiste au Figaro, apparaît comme une des nouvelles références du paysage intellectuel français.

Le deuxième élément à préciser concerne la nature de l'engagement des intellectuels français de l'ère post-guerre froide. C'est un lieu commun dans la littérature de considérer les années 1990 comme une phase de retour à la noble nature du clerc français telle que l'affaire Dreyfus l'a fait émaner. Toujours selon MM. Julliard et Winock, l'origine même de ce retour se situe en 1979, au moment où Raymond Aron et Jean-Paul Sartre se sont réconciliés, après plusieurs décennies de querelles, pour plaider la cause des boat people vietnamiens auprès du président Valéry Giscard d'Estaing 37 . Ces années représenteraient un renouveau puisque le court XX e siècle les avait éloignés de leurs sources : à partir des

34 Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Paris, Ramsay, 1986, p. 118-140.

35 II est à noter que dans ce mémoire, l'intelligentsia représente des intellectuels considérés comme un groupe ou une classe sociale.

36 Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République. L'avenir des intellectuels en France, Paris, Fayard, 2005, p. 10.

37 Julliard et Winock, op. cit., p. 16.

;

16

années 1920, ces derniers rompirent avec la tradition de défense des droits de l'homme pour placer plutôt leur notoriété au service de passions politiques particulières, dont la plus importante fut le communisme. Ainsi devait naître la figure de l'intellectuel engagé.

Ces engagements récurrents en faveur de partis politiques ou d'idéologies ont été dénoncés en 1927 par Julien Benda dans un ouvrage qui obtient encore écho aujourd'hui :

La Trahison des clercs^. Selon Benda, ce type de prises de position est une trahison envers le rôle de l'intellectuel en société 39 . Tel que nous l'avons vu, il semblerait que le tournant des années 1990 ait définitivement fermé la parenthèse de la trahison des clercs. Dans ce mémoire, nous désirons nuancer cette interprétation. L'antiaméricanisme politique des intellectuels français nous apparaît bel et bien comme une forme contemporaine de trahison des clercs, telle que dénoncée en 1927 par Julien Benda. Il est incontestable que l'antiaméricanisme, considéré comme discours idéologique, est une passion politique qui conditionne la réflexion et l'engagement de certains intellectuels français dans l'espace public. La fin de la guerre froide, en enterrant de façon définitive l'idéal communiste, a consommé le vide qui s'était créé au sein du paysage intellectuel français, vide que !'antiaméricanisme s'est empressé de combler. Tel que Philippe Roger (1) l'a expliqué, «Dans les années 80, l'intelligentsia est devenue antitotalitaire, mais le plus souvent elle [a continué] à penser l'Amérique comme totalitaire. Cette dernière [est demeurée] le Mal par excellence, alors que le communisme s'est effondré» 40 . En ce sens, nous considérons que l'antiaméricanisme représente, depuis la chute du mur de Berlin, le nouvel opium des intellectuels français 41 .

38 Julien Benda, La Trahison des clercs, Paris, Grasset, 1927.

39 Jean-François Sirinelli, «Les intellectuels», dans Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir), La France d'un siècle à l'autre, 1914-2000 : dictionnaire critique, Paris, Hachette, 1999, p. 446.

40 Cité dans Marc Semo et François Sergent, «Philippe Roger : "Notre antiaméricanisme relève avant tout de nos propres peurs"», Libération (Paris), 21 septembre 2002, p. 44-45.

41 En 1955, Raymond Aron publiait L'Opium des intellectuels (Paris, Calmann-Lévy), une critique envers l'illusion qu'entretenait l'intelligentsia parisienne envers le marxisme. Cet ouvrage, d'une grande profondeur

intellectuelle mais polémique à l'époque, a tenté de détruire trois mythes entretenus par la gauche marxisante :

ceux du prolétariat^ de la révolution et de la fin de l'Histoire. Dans une chronique sur l'antiaméricanisme français au XX e siècle écrite peu après la fin de la guerre du Golfe, Philippe Roger (2) a avancé une idée se rapprochant de la nôtre : «Ni intrinsèquement politique, ni fondamentalement populaire, l'anti-américanisme

une croisade des clercs, une production cousue main de l'intelligentsia, toutes options

français est [

confondues. C'est, plus encore que le marxisme, l'opium des intellectuels; ou d'une métaphore plus appropriée : leur joint, qui déjà circule de l'extrême droite à l'extrême gauche, sans épargner quelques justes

]

17

0.6 - Méthodologie de la recherche Au-delà du cadre temporel général de l'ère post-guerre froide, celui retenu pour la réalisation de cette étude suivra la périodisation des trois crises internationales que nous analyserons. Nous allons baliser dans le temps la guerre du Golfe entre le 2 août 1990, date de l'invasion du Koweït par l'Irak, et le 3 avril 1991, jour de l'adoption de la résolution 687 du Conseil de sécurité de l'ONU fixant les termes de la paix. L'antiaméricanisme manifesté au cours des premiers mois de la campagne militaire en Afghanistan sera analysé entre le 11 septembre 2001, événement qui lance le débat en France sur l'action internationale des États-Unis à travers la guerre contre le terrorisme, et le 8 novembre 2002, date qui confirme la translation des discussions sur le conflit à venir avec l'Irak. Quant à la phase aiguë de la seconde crise d'Irak, nous considérerons son point de départ lors de l'adoption de la résolution 1441 du Conseil de sécurité, le 8 novembre 2002, et sa fin marquée par la chute de Saddam Hussein le 9 avril 2003. Après cette date, l'antiaméricanisme en France a diminué, quoiqu'il ait subsisté avec plus ou moins d'intensité jusqu'à aujourd'hui; les troupes américaines ne s'étant pas encore retirées d'Irak.

Afin de donner davantage de force à l'argument de la continuité du discours antiaméricain, un élément fondamental de notre méthodologie consistera à placer l'accent sur les intellectuels antiaméricains s'étant exprimés lors d'au moins deux guerres. Les voici : Jean Baudrillard, Tahar Ben Jelloun, Régis Debray, Paul-Marie de la Gorce, Alain Joxe, Jean-François Kahn, Ignacio Ramonet et Pierre Vidal-Naquet. Ces intellectuels constituent en quelque sorte le noyau dur des acteurs à l'étude dans ce mémoire. Toutefois, ils ne sauraient à eux seuls représenter l'antiaméricanisme des intellectuels français au cours de l'ère post-guerre froide. C'est pourquoi nous intégrerons à notre discussion les propos d'autres clercs, notamment les propos d'Alain de Benoist et de Max Gallo pour la période 1990-1991, et de Jacques Julliard et Emmanuel Todd pour la période 2002-2003, afin de demeurer le plus fidèle possible aux termes réels des débats lors des crises à l'étude.

milieux célèbres». Voir Philippe Roger, «À pas de clercs, l'anti-américanisme français vol. 2, no. 4 (mai 1991), p. 187.

»,

La règle du jeu,

18

Le corpus de sources qui nous permettra de démontrer notre hypothèse de travail comprend dans un premier temps des ouvrages publiés par ces intellectuels sur les Etats- Unis ou sur les relations internationales contemporaines. Ces livres, qui seront utilisés en grande partie dans le premier chapitre, serviront à présenter de façon détaillée la conception que ces intellectuels se font du rôle des États-Unis au sein du système international post- guerre froide. Dans un second temps, des articles de la presse écrite et électronique nous permettront d'illustrer notre hypothèse. La majorité des articles ont été recueillis à même des dossiers de presse disponibles à l'Institut d'Études Politiques (IEP) de Paris. Plus spécifiquement, deux dossiers ont permis de réaliser cette recherche : «Relations de la France avec les États-Unis», tomes 21 à 24, et «Relations de la France avec l'Irak», tomes 3 et 4. Le reste du corpus a été constitué à partir de ressources électroniques telles que Europresse.

Pour l'étude d'un phénomène tel que l'antiaméricanisme, le choix d'une méthode principale d'analyse n'est pas véritablement un problème qui se pose, tant ce choix va de soi. Une méthode s'impose de facto, soit l'analyse de discours 42 . Or, la discipline historienne et l'analyse de discours n'ont pas toujours fait bon ménage. Ouverte vers la

Tous les auteurs ayant traité de l'antiaméricanisme ont adopté la méthode d'analyse de discours. Ce qui peut différer d'un auteur à un autre sont les méthodes complémentaires d'analyse. Le principal litige méthodologique consiste en fait à déterminer si, dans son étude, l'antiaméricanisme doit être isolé de son pendant philo-américain. A priori, on serait en droit de s'attendre à ce que les historiens répondent par la négative à cette interrogation, puisqu'ils sont généralement attachés à établir la filiation entre la production des idées et le contexte à l'intérieur duquel elles s'inscrivent. Pourtant, ce n'est pas le cas. Il est même assez ardu de classifier les méthodes complémentaires d'analyse de l'antiaméricanisme en fonction de l'affectation disciplinaire des chercheurs. Chez l'historien David Strauss, qui a étudié l'antiaméricanisme culturel en France dans les années 1920, la méthode employée fut une analyse traditionnelle du discours basée sur les ouvrages des élites intellectuelles, pour la plupart des récits de voyage jusqu'aux années de guerre froide. Cet auteur, à l'instar du sociologue Paul Hollander, a jugé préférable de traiter le phénomène comme un bloc sémiotique isolé. Mais certains auteurs, dont le politiste Pierre Guerlain, se sont élevés pour dire que cette méthode n'évaluait pas l'importance du phénomène dans la société française, contrairement à une approche qui aurait intégré le philo-américanisme ou l'anglophobie à une époque donnée. Pour notre part, nous suivrons l'approche récemment employée par Philippe Roger (1), c'est-à-dire celle qui intègre épisodiquement dans son étude le discours philo-américain simplement afin de mieux comprendre l'articulation du discours antiaméricain. Il faut bien comprendre qu'en France, lors des crises internationales, pro- et antiaméricains se répliquent de façon récurrente à l'intérieur des quotidiens nationaux, reprenant les arguments de l'autre camp pour tenter de les tourner en dérision. Voir notamment Pierre Guerlain, «America, America : la haine, vraiment? L'antiaméricanisme et les impasses de l'anti-antiaméricanisme», Revue française d'études américaines, no. 99, février 2004, p. 103-126 ; Kristin Ross, «The French Déclaration of Indépendance», dans Andrew Ross et Kristin Ross (dir), Anti-Americanistn, New York, New York University Press, 2004, p. 143-157 et David Strauss, Menace in the West : The Rise of French Anti-Americanism in Modem Times, Westport, Greenwood Press, 1978.

19

linguistique, cette méthode fait craindre à plusieurs historiens que la réalité historique soit diluée à l'intérieur de l'interprétation des champs lexicaux 43 . Afin d'éviter cet écueil, ce mémoire placera l'accent sur l'interaction entre la rhétorique antiaméricaine et les temporalités de la vie internationale post-guerre froide (structure/conjoncture) plutôt que sur le poids des mots utilisés dans leurs textes. Dans cette optique, la méthodologie de ce mémoire s'inscrira clairement dans une perspective historienne d'analyse de discours.

0.7 - Plan de la démonstration La démonstration de notre hypothèse de travail se fera en quatre temps. Le premier chapitre élaborera sur la définition du concept d'antiaméricanisme et sur la signification de sa dimension politique au cours de l'ère post-guerre froide, en plus de présenter certains des principaux intellectuels antiaméricains de France. Les trois chapitres suivants traiteront distinctivement de l'antiaméricanisme au cours des guerres du Golfe, d'Afghanistan et d'Irak.

43 Jacques Guilhaumou, «Histoire/discours», dans Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau (dir), Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p. 295.

CHAPITRE 1:

Définition et intelligibilité de Tantiaméricanisme politique en France au cours de l'ère post-guerre froide, 1989-2006

«L'antiaméricanisme perdurera tant que nous percevrons les États-Unis comme une hyperpuissance qui nous dicte ses ordres sans que nous ayons la capacité de riposter. La balle est dans notre camp, c'est à nous de réagir. Autant il est très sain de critiquer une Amérique éminemment critiquable sur beaucoup d'aspects, autant l'antiaméricanisme est la passion du ressentiment et de la jalousie du petit par rapport au grand. La seule manière pour nous d'y mettre fin serait de voir l'Europe se constituer à son tour en grande puissance, en contre-empire, que l'Europe sorte de son complexe de Peter Pan, qu'elle ait une vision politique et la capacité de se défendre elle-même en consacrant des sommes importantes au budget de la défense» 1 .

- Pascal Bruckner

1.1 -Introduction

Dans ce chapitre, nous désirons répondre à une double interrogation qui se veut

banale mais difficile : qu'est-ce que l'antiaméricanisme et comment sa variante politique se

manifeste-t-elle? La démarche se présentera en deux temps : d'abord définir ce concept

d'antiaméricanisme, et ensuite le rendre intelligible à la lumière de la représentation que les

principaux intellectuels cités dans ce mémoire se font du rôle des États-Unis au sein du

système international post-guerre froide. Ces quelques pages nous permettront de mieux

comprendre le phénomène antiaméricain en France, et plus particulièrement sa dimension

politique. Nous pourrons par la suite procéder à l'illustration de notre hypothèse de travail à

l'intérieur des chapitres suivants en analysant les manifestations antiaméricaines au cours

des crises du Golfe (1990-1991), d'Afghanistan (2001-2002) et d'Irak (2002-2003).

1 Pascal Bruckner [entrevue avec], «L'Amérique suscite en nous exaspération et envie», La Croix (Paris), 24 mai 2002, p. 5.

22

1.2 - L'antiaméricanisme : un concept aux multiples définitions et utilisations La première difficulté que rencontre l'analyste de l'antiaméricanisme est celle de se faire une idée précise de la signification que revêt le concept. Un simple contact avec les principales sources d'information sur cet objet d'étude, c'est-à-dire la littérature scientifique et les médias, peut suffire à donner le vertige à celui qui entame ses recherches : dans le milieu universitaire, il existe d'innombrables définitions de ce concept, lesquelles sont parfois diamétralement opposées les unes des autres; au sein des cercles médiatiques, l'antiaméricanisme est un mot qui semble être utilisé à toutes les sauces.

Sur la signification de l'antiaméricanisme, le seul consensus à avoir régné depuis plus de deux décennies au sein des milieux académiques américain et français est le suivant : jamais une définition de l'antiaméricanisme ne parviendra à emporter l'adhésion de toute la communauté universitaire. Au milieu des années 1980, lors d'un colloque qui devait lancer en France l'étude de l'antiaméricanisme, Marie-France Toinet remarquait déjà que «il n'y [existe] pas de définition neutre et acceptable par tous de l'antiaméricanisme» . De même, plus d'une décennie plus tard, des spécialistes réunis par le Center for French Civilization and Culture de l'Université de New York (NYU) en arrivèrent à la même conclusion. Au terme des séances, le président de ce colloque, Tom Bishop, affirmait :

«Depuis deux jours nous avons beaucoup parlé d'antiaméricanisme et parmi les questions que nous nous posons et reposons, on revient tout le temps à la question : "c'est quoi en somme, l'antiaméricanisme"? Il est vrai que c'est une chose difficile à définir, et je ne sais pas si une définition se dégagera de ce colloque» 3 .

L'historiographie n'est jamais parvenue à s'entendre sur la définition du concept d'antiaméricanisme principalement en raison de son caractère subjectif. Si l'épistémologie historique commande généralement qu'un concept se définisse en fonction de critères établis le plus objectivement possible, elle nous apprend également que n'importe quelle

2 Marie-France Toinet, «L'antiaméricanisme existe-t-il ?», dans Denis Lacorne, Jacques Rupnik et Marie-

France Toinet (dir), L'Amérique dans les têtes:

un siècle de fascinations et d'aversions, Paris, Hachette,

1986, p. 272.

3 Voir le Verbatim de la table ronde faisant office de conclusion à ce colloque dans Tom Bishop (dir), Les Antiaméricanismes, New York, Center for French Civilization and Culture/The Florence Gould Lectures at New York University, printemps 2001 (numéro spécial), p. 153.

23

définition de concept porte en elle une part de subjectivité puisqu'elle est élaborée par un chercheur qui possède des valeurs propres à lui-même et à son époque. Or, certains concepts sont particulièrement susceptibles de faire intervenir une trop grande part de subjectivité dans leur définition. C'est le cas de l'antiaméricanisme, tout comme ce pourrait être le cas pour d'autres concepts en «isme» tels que le racisme ou l'islamisme. Généralement, plus un individu est lui-même critique des États-Unis, plus sa définition de l'antiaméricanisme aura tendance à être étroite; l'antiaméricanisme étant péjorativement connoté, il souhaite bien évidemment ne pas y être associé. À l'inverse, un américanophile est bien davantage enclin à adopter une définition plus englobante de l'antiaméricanisme. C'est en ce sens que l'historiographie contribue à donner l'impression que l'antiaméricanisme est un concept à géométrie variable dont la signification est malléable.

Cette impression de malléabilité a été confirmée par l'actualité internationale des dernières années, qui a illustré à merveille la subjectivité qui accompagne trop souvent l'utilisation du concept d'antiaméricanisme. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001, nous avons assisté à une véritable instrumentalisation de ce concept, qui a révélé, selon l'historienne Jessica C. E. Gienow-Hecht, «une implication émotionnelle renversante» de la part de plusieurs experts, journalistes ou commentateurs politiques . Dans un pays comme la France, des débats passionnés sur la légitimité de l'action internationale des États-Unis et sur le rôle de la France dans la guerre contre le terrorisme ont pris forme. Ce faisant, des américanophiles tels que Jean-François Revel ont été prompts à taxer d'antiaméricanisme la moindre critique de la politique étrangère des États- Unis afin de couper court au débat 5 .

Cette stratégie, qui fut également employée à souhait aux États-Unis, a été qualifiée par l'historien Rob Kroes de «technique d'argumentation de bas étage cherchant à anéantir

4 Jessica CE . Gienow-Hecht, «Always Blâme the Americans : Anti-Americanism in Europe in the Twentieth

Century», The American Historical Review,

http://www.historvcooperative.org. La traduction est la nôtre.

5 Nous faisons

ici principalement référence à son livre L'Obsession anti-américaine:

vol. 111, no. 4 (octobre 2006), disponible sur

ses causes, son

fonctionnement, ses inconséquences, Paris, Pion, 2002.

24

l'écho de certaines critiques dérangeantes» 6 pour l'administration de George W. Bush. En réaction à ces attaques, ceux qui méritaient réellement d'être qualifiés d'antiaméricains ont, comme toujours, refusé qu'on leur accole ce sobriquet. Presque tous les antiaméricains s'ignorent ou refusent de se voir comme tels. Déjà dans les années 1940, Jean-Paul Sartre

disait : «Je ne suis pas du tout antiaméricain. Et d'ailleurs, je ne sais pas ce que le mot veut dire» . Pour Sartre, comme pour plusieurs autres intellectuels français, l'antiaméricanisme n'était et n'est toujours «qu'un mot incompréhensible - ou compréhensible le temps seulement de s'en innocenter» 8 . Un contemporain comme Régis Debray peut aujourd'hui accepter le qualificatif, mais uniquement à condition de le placer entre guillemets. Debray, pour qui l'antiaméricanisme a ironiquement déjà représenté le «patriotisme des imbéciles» 9 , préférerait nettement que ses analyses soient interprétées comme étant un examen subtil et brillant des relations qu'entretiennent les États-Unis avec l'Europe et le reste du monde .

français :

«L'antiaméricanisme, écrit-il, suscite en France une forte adhésion en tant que récit, sans que cette adhésion soit nécessairement accompagnée d'animosité ressentie : d'où la

protestation de tel ami qui, après avoir énoncé un topos typique de l'antiaméricanisme français, se défend de tout mauvais sentiment à l'endroit des Américains»".

Selon Philippe Roger (1), cette attitude est caractéristique de F antiaméricanisme

La seconde raison contribuant à l'incompréhension du concept d'antiaméricanisme, qui découle partiellement de la précédente, a trait au galvaudage dont il a été l'objet dans

6 Rob Kroes, «Anti-Americanism in Europe : What's New? An Appraisal and Personal Account», dans Sergio Fabbrini (dit), The United States Contested. American Unilateralism and European Discontent, Londres/New York, Routledge, 2006, p. 97. La traduction est la nôtre.

7 Cité dans Michel Contât et Michel Rybalka, Les Écrits de Sartre, Paris, Gallimard, 1970, p. 137.

8 Philippe Roger, L'Ennemi américain. Généalogie de l'antiaméricanisme français, Paris, Seuil, 2002, p. 12.

9 Afin de refuser le sobriquet antiaméricain que certains lui accolaient depuis le début de la crise du Golfe, Debray affirmait en février 1991 : «Si vous voulez à tout prix me ranger dans un bocal politique, classez-moi, pour l'instant, et sur cette question, parmi les sionistes pro-palestiniens (l'un parce que l'autre), qui de surcroît aiment passionnément la société, la créativité, le cinéma, la liberté d'être américain». Voir Régis Debray [entrevue avec], «Au secours!», L'Événement du jeudi (Paris), no. 327, 7-13 février 1991, p. 85.

10 Régis Debray a publié en ouvrage en 2002 à l'intérieur duquel il fait dire à un personnage fictif qui lui communique sa vision des relations euro-américaines. : «Drôle d'idée que de faire ses confidences à un "anti- Américain" ranci dans ses rancoeurs (je mets des guillemets car je sais que tu vaux mieux à mes yeux que ta mauvaise réputation». Voir L'Édit de Caracalla ou plaidoyer pour les États-Unis d'Occident, Paris, Fayard, 2002, p. 10. Nous discuterons cet ouvrage plus loin dans ce chapitre.

25

les médias depuis quelques années. Aux dires de plusieurs commentateurs médiatiques, mais aussi selon quelques universitaires, les actes terroristes du 11 septembre 2001 contre New York et Washington ont été la plus parfaite expression de ce qu'ils ont appelé F antiaméricanisme «radical» ou «terroriste» 12 . De la même façon, la diplomatie française, au plus fort de la crise diplomatique l'opposant aux États-Unis sur l'Irak en 2002-2003, était allègrement taxée d'antiaméricanisme dans les médias américains 13 . Entre 2001 et 2003, il était ainsi fréquent de retrouver dans les médias du monde entier sous F en-tête d'un même mot Faction diplomatique du président Jacques Chirac et de son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin 14 , les propos d'intellectuels 15 comme Régis Debray ou Ignacio Ramonet ainsi que les motifs à la base du terrorisme islamiste. L'antiaméricanisme, face à cet usage abusif, a vite pris les allures d'un concept fourre-tout ou vide de sens.

Le flou qui accompagne depuis longtemps le concept d'antiaméricanisme a fait dire

piégée» 1 .

En dépit des nombreuses difficultés liées à l'analyse de ce concept, nous ne sommes pas de cet avis. Le piège évoqué par Debray est évitable dans la mesure où une définition adéquate de Fantiaméricanisme permet de limiter les critiques et ainsi de contourner la polémique. Pour ce faire, il faut savoir trouver des critères «objectifs» de repérage de Fantiaméricanisme permettant de le distinguer de simples critiques des États-Unis.

à Régis Debray en 1991 que «Toute discussion sur Fantiaméricanisme est [

]

12 Pour des exemples récents, se référer à Bréndon O'Connor, «The Anti-American Tradition. A History in Four phases», dans Brendon O'Connor et Martin Griffiths (dir), The Rise ofAnti-Americanism, Londres/New York, Routledge, 2006, p. 11-24 et Peter J. Katzenstein et Robert Keohane (dir), Anti-Americanisms in World Politics, Ithaca, Cornell University Press, 2007. Voir la description du livre sur

13 Sur cet aspect, Jessica C. E. Gienow-Hecht relève que plusieurs «auteurs jonglent avec les noms de dirigeants politiques contemporains tels que l'ancien chancellier allemand Gerhard SchrOder, le président français Jacques Chirac ou Javier Solana, l'actuel Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l'Union européenne, en affirmant qu'ils auraient tous bâti leur carrière en surfant sur les vagues d'antiaméricanisme». Voir Gienow-Hecht, loc. cit. La traduction est la nôtre.

14 Parmi de nombreux exemples possibles, voir Andrew Rawnsley, «Crunch Time at Camp David», The Observer (Londres), 26 janvier 2003, disponible sur http://observer.guardian.co.uk et «French Officiai : No anti-Americanism in France», 2 mars 2003, disponible sur http://www.cnn.com/world.

en appelle à la "vigilance" face à

Fantiaméricanisme», Le Monde (Paris), 3 avril 2003, p. 8.

16 Régis Debray, «Pour en finir avec Fantiaméricanisme», L'Événement du jeudi (Paris), supplément au no. 348,4 au 10 juillet 1991, p. II.

15

Voir

notamment

Jean-Baptiste

de

Montvalon,

«M.

Raffarin

26

1.3 - Le passage obligé : l'établissement de critères de différenciation entre la critique des États-Unis et l'antiaméi icanisme

Le plus important défi lancé aux chercheurs qui souhaitent définir

l'antiaméricanisme est de savoir trouver des critères les plus objectifs possibles permettant

de distinguer clairement la critique des États-Unis de l'antiaméricanisme 17 . En aucun cas, la

critique d'une politique du gouvernement américain ne saurait être assimilée à de

l'antiaméricanisme, et ce, tout spécialement dans la conjoncture internationale actuelle où

la politique étrangère américaine prête particulièrement le flanc à la critique. Tous les

auteurs tombent à l'unisson d'accord sur ce point précis. La critique des États-Unis ne

constitue pas une forme de rejet des États-Unis, mais tout au plus un rejet conjoncturel

d'une ou de certaines politiques mises de l'avant par le gouvernement américain. Dans une

tribune libre écrite pour Le Monde en 2002, Thierry de Montbrial, directeur de l'Institut

français des relations internationales (IFRI), a observé à juste titre qu'il importait de

«séparer rigoureusement ce qui est de l'ordre du dénigrement systématique et ce qui

appartient à la critique légitime, non pas d'un pays mais d'une politique» 18 . Même des

intellectuels français américanophiles comme Jean-François Revel 19 et Pierre Rigoulot ont

reconnu cette nécessité dans leurs écrits 20 .

17 Tous n'ont d'ailleurs pas su affronter cette difficulté. Devant les embûches liées à la tâche, certains auteurs

ont tout simplement abandonné l'idée d'établir des critères permettant de distinguer la critique des États-Unis de l'antiaméricanisme. Robert Singh, en reprenant la définition de la pornographie établie par le juge à la Cour suprême des États-Unis Potter Stewart, s'en est simplement tenu à suggérer qu'«on sait instinctivement

ce qu'est l'antiaméricanisme quand on le voit». Cité dans O'Connor, «The Anti-American Tradition cit., p. 11. La traduction est la nôtre.

18 Thierry de Montbrial, «De la relativité de l'antiaméricanisme», Le Monde (Paris), 5 octobre 2002, disponible sur http:///www.ifri.org.

19 Néanmoins, la réflexion de Jean-François Revel est pour le moins étrange sur cet aspect, puisqu'il considère que la critique légitme des États-Unis ne peut qu'émaner de l'Amérique. Il écrit : «La critique des États-Unis, j' y insiste de nouveau, est légitime et nécessaire, à condition de s'appuyer sur des informations exactes et de porter sur des abus, des erreurs ou des excès qui existent réellement, sans ignorer, de propos délibéré, les bonnes décisions, les interventions salutaires ou bien intentionnées, les actions couronnées de succès. Dans ce sens, la véritable critique de l'Amérique, la seule utile, parce que précise, judicieuse et

motivée, ne se trouve guère

qu'en Amérique même, dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, les

médias, la classe politique, les revues mensuelles de haut niveau qui, là-bas, ont une large diffusion, beaucoup

plus qu'en Europe». Voir Revel, L'Obsession anti-américaine, op. cit., p. 247.

20 Le consensus au sein de l'historiographie autour de la nécessité de distinguer la critique des États-Unis de l'antiaméricanisme renvoie à rien de moins qu'à un puissant paradoxe : à quoi bon s'entendre sur l'importance d'établir cette distinction s'il semble impossible de s'entendre sur ce qu'est l'antiaméricanisme?

», op.

27

Mais où la critique s'arrête-t-elle pour faire place à l'antiaméricanisme? L'article de Thierry de Montbrial place l'accent sur une première façon de définir l'antiaméricanisme, fondée sur le critère du «parti pris systématique». Dans leur ouvrage sur la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la guerre froide, les historiens français Pierre Mélandri et Justin Vaïsse ont également penché en faveur d'une définition de ce type :

«L'antiaméricanisme, écrivent-ils, n'est pas une critique "normale" des États-Unis, mais un parti pris systématique contre l'Amérique, coupable avant même d'agir de représenter divers maux» 21 . La définition de Mélandri et Vaïsse insiste sur un aspect essentiel, celui de la «mauvaise foi» des antiaméricains. Tandis que l'individu critique peut à l'occasion se ranger du côté de l'Amérique, l'antiaméricain, in fine, s'y oppose toujours ou presque. Le systématisme renvoie au fait que tous les antiaméricains, sans exception, sont ce que l'on appellerait dans le jargon judiciaire des récidivistes. Il est en effet assez rare de voir un individu mener une charge à fond de train contre les États-Unis lors d'une conjoncture donnée, et ne pas adopter les mêmes positions lorsqu'une situation du même type se présente de nouveau. En guise d'exemple, la plupart des individus en France qui gravitent autour du Monde diplomatique pourraient à raison mériter le titre d'antiaméricains «professionnels», tant le mal américain sillonne les pages de ce mensuel depuis plusieurs décennies . Le systématisme doit être compris comme un état d'esprit, ou une prédisposition négative, qui pousse les antiaméricains à ne presque jamais faire d'appréciation positive sur les États-Unis. Être intellectuellement prédisposé à critiquer vertement les États-Unis signifie qu'en quelque sorte, les événements qui ponctuent l'actualité internationale représentent un exutoire aux pulsions antiaméricaines.

Le critère du systématisme est utile à l'analyste pour repérer l'antiaméricanisme en ce sens qu'il lui permet de confirmer un jugement porté sur les propos d'un individu qu'il juge comme étant antiaméricains. Toutefois, il n'est pas suffisant pour définir à lui seul

Pierre Mélandri et Justin Vaïsse, L'Empire du milieu : les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 460.

Les analyses du Monde diplomatique balancent depuis plus de trente ans entre la dénonciation féroce de la politique étrangère américaine et la prédiction du déclin américain. En février 2000, un numéro des Collections de l'Histoire notait que cet hebdomadaire acceptait d'être étiqueté comme antiaméricain à

condition «de considérer que l'antiaméricanisme commence avec le refus de la soumission». Cité dans Vincent Dollier, «La croisade du Monde diplomatique», Les Collections de l'Histoire, no. 7, février 2000, p.

28

F antiaméricanisme puisqu'il ne permet pas d'identifier des propos antiaméricains dans l'instantané. En considérant que F antiaméricanisme serait uniquement un «parti pris systématique» contre les États-Unis, on se retrouve effectivement face à une situation où les antiaméricains ne seraient repérables que dans la «longue durée». Les insuffisances des définitions qui sont fondées uniquement sur le critère du «parti pris systématique» deviennent particulièrement présentes lorsqu'on sait que la plupart des manifestations antiaméricaines, ou à tout le moins les plus éclatantes, sont diffusées lors de conjonctures historiques bien précises. Dans la littérature, ces périodes où la dénonciation du mal américain augmente en flèche sont généralement appelées des «flambées» d'antiaméricanisme. C'est la raison pour laquelle il nous faut trouver un second critère de repérage de l'antiaméricanisme, celui-là devant relever de la courte durée, voire de l'immédiat.

A notre avis, ce second critère, et de loin le plus important, doit concerner la substance même des diatribes antiaméricaines qui n'est en rien comparable à celle de la critique d'une politique américaine en particulier. Ainsi que l'a noté l'historien américain Richard Kuisel, «Le critère essentiel de repérage de l'antiaméricanisme concerne la nature des.critiques et l'intensité du sentiment. Ne pas aimer mâcher du chewing gum ou regarder les productions hollywoodiennes n'est pas de l'antiaméricanisme. Par contre, le ressentiment à l'égard des Américains, de la politique étrangère américaine ou de la société de consommation (American way oflifé) en est» 23 . Tandis que la critique est sensible aux nuances, l'antiaméricanisme préfère les jugements à l'emporte-pièce. Là où la critique reconnaît certains éléments qui font les forces des États-Unis, l'antiaméricanisme est plus enclin à peindre la réalité toute de noir. Mais surtout, alors que la critique se rattache à des faits, l'antiaméricanisme les ignore au profit de mythes, clichés ou images fantasmatiques qui n'existent que dans l'esprit de ses diffuseurs. Un fait nouveau ne fera jamais changer d'opinion un antiaméricain. Le seul élément qui raccroche F antiaméricain aux faits de la réalité américaine concerne sa propension à les instrumentaliser dans le but de procéder à des généralisations abusives ou de proférer des propos injustement réducteurs.

Richard Kuisel, Seducing the French : The Dilemma of Americanization, Los Angles/Berkeley, University of California Press, 1993, p. 8-9. La traduction est la nôtre.

29

Nous considérons que la définition la plus complète de l'antiaméricanisme a été

suggérée par la politiste Sophie Meunier : «L'antiaméricanisme peut être défini comme une

prédisposition défavorable envers les États-Unis, qui amène les individus à interpréter les

actions américaines à travers des stéréotypes négatifs, sans égard aux faits. Il est fondé sur

la conviction qu'il existe fondamentalement quelque chose de mauvais avec l'Amérique.

Cette, prédisposition défavorable se manifeste par des croyances, des attitudes ou une

rhétorique, qui peut affecter ou ne pas affecter le comportement politique» . Instruit de

cette définition, il convient maintenant de la lier avec le cadre spatio-temporel auquel notre

mémoire est circonscrit : la France de l'ère post-guerre froide.

1.4 - Les habits de I'antiaméricanisme en France depuis la fin de la guerre froide

Si I'antiaméricanisme naît de «plusieurs maux», tel que l'ont relevé Mélandri et

Vaïsse, il va de soi qu'il se manifeste sous diverses formes. Selon le sociologue français

Michel Wieviorka, I'antiaméricanisme français post-guerre froide se présente globalement

sous deux dimensions : un mythe et une idéologie 25 . L'antiaméricanisme contemporain se

présente d'abord comme un mythe dans la mesure où il «concilie de manière imaginaire, en

une représentation hostile ou méprisante, des images contradictoires, voire incohérentes, de

la société américaine, de ses institutions, de sa culture, de son modèle économique, de sa

structure et de son fonctionnement» 26 . L'antiaméricanisme comme mythe, que Philippe

Roger (1) associe à un antiaméricanisme de répugnance 27 , insiste sur la différence entre les

sociétés américaine et française. Il propage des images sur YAmerican way oflife qui, sans

être toujours complètement erronées, sont surtout simplistes, réductrices et parfois même

24 Sophie Meunier, «Anti-Americanisms in France», French Politics, Culture & Society, vol. 23, no. 2 (été 2005), disponible sur http://www.berghahnbooksonline.com. La traduction est la nôtre.

25 Voir Michel Wieviorka, «L'antiaméricanisme contemporain : les intellectuels en France, la nation et l'Europe», dans Les Antiaméricanismes, op. cit., p. 47-65. Pour refléter la pluralité des manifestations antiaméricaines, plusieurs auteurs préfèrent parler des antiaméricanismes plutôt que de I'antiaméricanisme. Pour quelques exemples, voir, en plus des actes du colloque cités au début de cette note, Meunier, «Anti- Americanisms in France», op. cit. et Stanley Hoffmann [entrevue avec], «"Pour l'Amérique, les Français sont des empêcheurs de tourner en rond"», Le Point (Paris), no. 1515,28 septembre 2001, p. 72.

26 Wieviorka, op. cit., p. 47.

27 Roger, op. cit., p. 271-272.

30

tout simplement fausses et polémiques. L'Amérique, selon l'antiaméricanisme comme

mythe, englobe pêle-mêle le matérialisme excessif de la société américaine, qui dépouille par le fait même l'intellectuel de tout statut socialement respecté, la religiosité sans limites, le racisme, l'absence de culture du peuple américain et le manque d'histoire de la nation américaine, pour ne citer que quelques images 28 . «Dans cette perspective, ajoute Wieviorka, les États-Unis, comme modèle [de société], doivent être tenus à distance, faute de quoi l'être collectif qu'est la France risque de perdre son identité, son âme, sa

La France est ainsi décrite comme risquant de s'américaniser

personnalité culturelle. [

sans s'en rendre compte» 29 . Si l'on voulait faire la typologie de l'antiaméricanisme français depuis la fin de la guerre froide, on nommerait antiaméricanisme social ce type de manifestation du phénomène puisqu'il rejette d'abord et avant tout le «modèle» américain.

]

L'antiaméricanisme français post-guerre froide se présente ensuite comme une idéologie, ou un antiaméricanisme de résistance 30 , lorsque, pour les pourfendeurs de l'Amérique, il s'agit de «poursuivre une idée, de postuler une théorie qui serait systématiquement juste, de lire toutes sortes d'événements à la lumière systématique de cette seule conception» 31 . Pour Wieviorka, l'antiaméricanisme révèle son contenu idéologique chaque fois que la critique des États-Unis précède l'analyse d'une situation donnée, chaque fois que la conclusion se pose en amont de la problématique 32 .

Wieviorka, op. cit., p. 48.

29 lbid., p. 49.

30 Roger, op. cit., p. 271-272.

3 Nous acceptons l'analyse de Michel Wieviorka tout en étant pleinement conscient des critiques qui affligent depuis longtemps le concept d'idéologie dans la littérature scientifique en sciences humaines et sociales et en philosophie. Utilisé dans ce contexte, le concept d'idéologie correspond aux définitions qu'ont proposées les philosophes allemands Karl Mannheim et Karl Jaspers. Mannheim, dans Diagnosis ofOur Time, a défini les idéologies comme des «interprétations de la situation qui ne sont pas le produit d'expériences concrètes, mais d'une sorte de connaissance dénaturée (distorted) de ces expériences qui servent à masquer la situation réelle et agissent sur l'individu comme une contrainte». Pour sa part, Jaspers a fourni la définition suivante dans Origine et sens de l'histoire : «Une idéologie est un complexe d'idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d'une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d'une façon ou d'une autre, mais pour son avantage immédiat. Voir qu'une pensée est idéologique équivaut à dévoiler l'erreur, à démasquer le mal, la désigner comme idéologie, c'est lui reprocher d'être mensongère et malhonnête, on ne saurait donc l'attaquer plus violemment». Ces deux définitions sont citées dans Joseph Gabel, «Idéologie», dans Encyclopaedia Universalis, Paris, Encyclopaedia Universalis, vol. 11, 2002, p. 795.

32 Plutôt que de parler d'idéologie antiaméricaine, Jean-François Revel préfère parler d'«obsession». En - ouverture de son livre, il écrit : «Dans Ni Marx ni Jésus, j'avais déjà eu l'occasion d'étaler de nombreux

u

L'antiaméricanisme comme idéologie s'en prend non pas à un modèle de société qu'il faudrait mépriser et craindre comme dans le cas du mythe antiaméricain, mais plutôt aux États-Unis en tant que puissance hégémonique dont le pouvoir s'exerce et se ressent dans tous les domaines. La dimension idéologique de l'antiaméricanisme rejette ce qui est perçu comme une relation de domination (dominant/dominé) entre les États-Unis et le reste du monde en général, et entre les États-Unis et la France en particulier. Les antiaméricains de ce type refusent l'hégémonie des États-Unis, qu'ils jugent comme étant insupportable soit en matière de politique internationale, de culture et d'économie, voire de tout cela à la fois. C'est la raison pour laquelle la notion de «résistance» à la puissance des États-Unis est intrinsèquement liée à la dimension idéologique de l'antiaméricanisme. Dans la typologie du mal américain en France, l'antiaméricanisme comme idéologie engloberait donc aussi bien un antiaméricanisme politique que culturel.

Dès lors, une question se pose : l'antiaméricanisme comme mythe et comme

idéologie sont-ils des phénomènes distincts ou liés? Michel Wieviorka affirment qu'ils sont liés : «L'idéologie [antiaméricaine], écrit-il, s'alimente fréquemment du mythe, qu'elle prolonge : n'y a-t-il pas volonté américaine d'imposer au monde entier les valeurs et le

modèle de fonctionnement de la société américaine. [

extrêmes, l'antiaméricanisme fusionne le mythe et l'idéologie pour proposer l'image d'un projet américain de domination totale et totalitaire» 3 . Dans cette optique, tant l'économie, la culture que la politique de tous les pays du monde en général, mais de la France en

Dans ses expressions les plus

]

particulier, seraient écrasés par le rouleau compresseur de la puissance américaine. Pierre Mélandri et Justin Vaïsse abondent dans le même sens en affirmant que le rejet d'un modèle et celui d'une domination présumée vont de pair 34 .

échantillons du caractère intrinsèquement contradictoire de l'antiaméricanisme passionnel. [

consiste à reprocher aux États-Unis tour à tour ou simultanément chaque chose et son contraire. C'est là un

signe probant que l'on est en présence non pas d'une analyse mais d'une obsession». Voir L'Obsession anti- américaine, op. cit., p. 21.

33 Wieviorka, op. cit., p. 52-54.

34 Mélandri et Vaïsse, op. cit., p. 461.

Cet illogisme

]

32

Sans nier le bien-fondé de ces analyses, il convient néanmoins de reconnaître une particularité de l'antiaméricanisme français : l'adhésion à un des types d'antiaméricanisme (social, politique, culturel) n'entraîne pas de facto l'adhésion à tous les autres. Tel que des politistes français l'ont souligné au milieu des années 1980, «on peut détester Reagan tout en étant féru de technologie américaine et passionné de jazz; on peut condamner l'invasion de la Grenade tout en portant avec fierté des jeans délavés» 35 . L'historien André Kaspi a également observé la souplesse du phénomène antiaméricain en France : «Dès qu'une crise éclate, qu'elle soit internationale comme les tensions avec l'Irak ou bien nationale comme l'affaire Clinton-Lewinski, l'antiaméricanisme surgit tout naturellement, parfois des propos issus de la bouche des mêmes personnalités qui ont exalté les qualités de la culture américaine» 36 . Ainsi en va-t-il pour le comportement contraire. En pleine crise du Golfe persique, Yves Berger, écrivain et directeur littéraire de la maison d'édition Grasset, s'en prenait vivement à l'antiaméricanisme politique ambiant, tout en souscrivant volontiers aux idées de l'antiaméricanisme social. Il déclarait : «Il y a un véritable danger d'américanisation de notre société. Un danger qui nous frappe d'autant plus que nous sommes faibles. Mais dès qu'il s'agit de politique, je ne suis pas naïf. Je sais très bien que les Américains ne sont pas venus à notre secours [pendant la Seconde Guerre mondiale] seulement pour nos beaux yeux. Mais je sais aussi que notre survie ^dépend d'une appartenance à un camp. Nous n'avons pas d'autre choix que d'aider les Américains» .

C'est pourquoi point n'est besoin d'exagérer la portée de la liaison qui unit le mythe à l'idéologie antiaméricaine. Depuis une vingtaine d'années, des chercheurs ont tenté de définir l'antiaméricanisme à l'aide de matrices qui sont, à notre avis, excessives. Pour

Marie-France Toinet, le terme antiaméricanisme «ne prend [

toute sa valeur que s'il

implique une opposition systématique, une sorte de crispation à l'encontre de la réalité américaine prise dans sa totalité» 38 . Ce type de conceptualisation a été abondamment repris

]

Denis Lacorne et Jacques Rupnik, «La France saisie par l'Amérique», dans L'Amérique dans les têtes, op. cit., p. 12.

André Kaspi, Mal connus, mal aimés, mal compris : les États-Unis d'aujourd'hui, Paris, Pion, 1999, p. 33.

37 Yves Berger [entrevue avec], «"Réflexe anti-américain, M. Berger?"», Le Quotidien de Paris, 7 septembre

1990.

38 Toinet, op. cit., p. 269-270.

33

au cours des vingt dernières années . Tout récemment, Denis Lacorne a analysé le rapport que la France entretenait avec . les États-Unis selon la définition suivante : «Par

[antiaméricanisme], je désigne le rejet total et viscéral de tout ce qui est relié à la culture, la démocratie ou à l'économie américaines, autrement dit, avec la civilisation américaine» . Avec Richard Kuisel, nous croyons plutôt que si F antiaméricanisme doit être conçu comme un phénomène tel que défini dans les écrits de Marie-France Toinet et ceux de Denis

F antiaméricanisme n'existe tout simplement pas 41 . D'un point de vue

historique, le cas de Jean-Paul Sartre permet de toute façon à lui seul de réfuter cette conception de Fantiaméricanisme. Après 1945, Sartre s'est farouchement opposé à l'influence politique et culturelle des États-Unis en Europe, tout en admirant la littérature, la musique et les films américains. Alors qu'il critiquait sauvagement l'Alliance atlantique, Sartre ne s'affichait pas moins ouvertement comme un diffuseur du jazz en France.

Lacorne, alors

En somme, les dimensions mythiques et idéologiques de Fantiaméricanisme français de l'ère post-guerre froide se fondent bien souvent dans l'esprit des pourfendeurs de l'Amérique, sans toutefois atteindre un niveau de «rejet global de la civilisation

Voir Pierre Guerlain, «Antiaméricanisme : passions fixes», dans Regards sur l'antiaméricanisme : une histoire culturelle, op. cit., p. 254-256 ; Stéphanie Emilie Pezard, «Les critiques de l'intervention militaire américaine dans la crise du golfe Persique, dans les milieux intellectuels et politiques français (1990-1991)», Mémoire de DEA, Paris, Institut d'Études Politiques, 1999, p. 42 ; Jacques Portes, «Américanisme et antiaméricanisme. Leçons d'hier et réalités d'aujourd'hui», dans Regards sur l'antiaméricanisme, op. cit., p. 275-285 ; Pierre Rigoulat, Antiaméricanisme : critique d'un prêt-à-penser rétrograde et chauvin, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 15.

40 Denis Lacorne, «Anti-Americanism and Americanophobia : A French Perspective», dans Denis Lacorne et Tony Judt (dir), With Us or Against Us : Studies in Global Anti-Americanism, New York, Palgrave/Macmillan, 2005, p. 47. La traduction est la nôtre. Le lecteur avisé constatera ici facilement que nous souscrivons davantage avec les publications antérieures de Denis Lacorne. Par ailleurs, le sociologue américain Paul Hollander a fourni une définition qui se rapproche de celle de Lacorne : selon lui, «Pantiaméricanisme est une aversion irrationnelle, souvent viscérale, à l'égard des États-Unis, son gouvernement, ses institutions, sa politique étrangère, ses valeurs dominantes, sa culture et son peuple». Cité dans Robert Singh, «Are we ail Americans now? Explaining anti-Americanism», dans The Rise of Anti- Americanism, op. cit., p. 30.

41 Kuisel, op. cit., p. 7. D'un point de vue empirique, il apparaît de toute façon excessivement difficile de prouver qu'il existe des individus qui soient nourris d'un ressentiment viscéral à l'égard de tout ce qui peut émaner des États-Unis, que ce soit sa démocratie, son système de justice, sa culture de masse, sa haute culture, sa politique étrangère, ses villes, sa géographie, etc. De plus, pour un chercheur, prouver scientifiquement qu'un intellectuel rejette catégoriquement l'entièreté de la civilisation américaine apparaît comme une besogne aussi fastidieuse qu'irréalisable. Par ailleurs, nous rejetons tout autant l'idée du parallèle entre antiaméricanisme et racisme, tel que l'ancien commissaire européen Chris Patten l'a suggéré en déclarant : «le seul racisme autorisé dans le monde moderne est d'être antiaméricain». Cité dans Pascal Bruckner, Misère de la prospérité, Paris, Grasset, 2001, p. 84.

:vi

américaine» qui tendrait à lier l'antiaméricanisme à de la xénophobie. Mais dans ce cas,

quel peut bien être l'intérêt de distinguer le mythe de l'idéologie? Il se dégage de l'article

de Michel Wieviorka qu'il est utile, voire nécessaire, de procéder ainsi lorsque vient le

temps d'étudier l'antiaméricanisme 42 . Des deux rubriques analytiques que sont le mythe et

l'idéologie, notre attention dans ce mémoire sera concentrée sur la dimension idéologique.

Spécifiquement, nous étudierons l'antiaméricanisme politique qui, comme nous souhaitons

le présenter dans la section suivante, est fortement lié à la représentation des États-Unis en

tant qu'empire.

1.5 - L'empire américain dans l'imaginaire français, de la Civil War à l'entre- deux guerres mondiales

L'année 1940, qui marque la défaite française face à l'Allemagne hitlérienne, est

d'une importance capitale pour le développement de l'antiaméricanisme politique en

France; nous le verrons plus loin. Toutefois, 1940 ne donne pas naissance à proprement

parler à l'antiaméricanisme politique, qui est un phénomène plus ancien. Le grand mérite

de l'entreprise intellectuelle de Philippe Roger (1) est précisément d'avoir proposé une

interprétation de l'antiaméricanisme qui s'ancre dans la longue durée de l'histoire politique

et culturelle de la France. À la lumière de son argument faisant de l'antiaméricanisme un

discours stratifié dont chaque génération œuvre à une sédimentation se faisant sentir chez

une partie des élites françaises, il apparaît que l'image de l'empire américain,

substantiellement liée à l'antiaméricanisme politique, et la dénonciation qui en découle

forcément, remontent non pas à 1940 mais plutôt à la fin du XIX e siècle. Elle évoluera avec

le temps pour aboutir à une nouvelle teneur de l'antiaméricanisme politique au sortir de la

Seconde Guerre mondiale. Selon Roger (1), ces représentations impériales, au nombre de

trois depuis le siècle dernier, ont joué un rôle fondamental dans la cristallisation du

discours antiaméricain en France 43 .

La première figure impériale ou impérialiste à apparaître dans l'antiaméricanisme

français date de la fin du XIXe siècle. À partir d'une relecture de la guerre de Sécession

42 Wieviorka, op. cit., p. 52.

43 Philippe Roger, «"Empire américain", fantasmes français», dans Michel Wieviorka (dir), L'Empire américain?, Paris, Balland, 2004, p. 109.

35

effectuée par plusieurs intellectuels dans la foulée de la guerre hispano-américaine de 1898 s'est développé un antiaméricanisme à saveur ethnico-culturelle dont l'ennemi privilégié était le Yankee, un industriel nordiste anglo-saxon qui ne s'intéresse qu'aux richesses des États-Unis et d'ailleurs. L'antiaméricanisme de ce moment s'en prenait à la «confiscation du pouvoir» aux États-Unis par la «race anglo-saxonne» et à ce qui était perçu comme de l'impérialisme yankee hors du pays. Dans l'esprit d'un Frédéric Gaillardait par exemple, la guerre de Sécession (1860-1865) annonçait la venue d'une plus vaste conquête du monde par la «race anglo-saxonne» aux dépens de la latinité. Autrement dit, le Yankee, en tant que représentant d'une race sûre d'elle et dominatrice, ayant finalement conquis toutes les richesses qui étaient à portée de main aux États-Unis, était en passe de' se lancer dans un mouvement de conquête à la recherche d'un Lebensraum vital à sa survie . Ce lien entre hégémonisme anglo-saxon à l'intérieur et impérialisme yankee à l'extérieur de l'Amérique fut établi pour la première fois à l'occasion de la guerre que livrèrent les États-Unis à l'Espagne aux Philippines en 1898. La conversion belliciste des États-Unis, soupçonnée depuis la Civil War, ne faisait désormais plus de doute. L'antiaméricanisme de la fin du siècle reprenait les images de «l'Amérique conquérante» tout en reflétant d'autres préoccupations contemporaines comme la militarisation des États-Unis, attribuée parmi d'autres causes à leur industrialisation rapide, et leur protectionnisme économique. La guerre hispano-américaine, en recomposant le discours contre l'Amérique autour du thème de l'impérialisme et en favorisant l'émergence d'une rhétorique faisant de la France une entité menacée par le «péril américain», jouera un rôle fondamental dans la sédimentation de l'antiaméricanisme au XX e siècle 45 .

La représentation de l'impérialisme yankee que se faisaient les antiaméricains français aux alentours de 1900, combinée à la façon dont ils concevaient la mission et le rôle de l'empire français dans le monde, donna naissance à la seconde thématique impériale: l'empire américain comme incarnation d'un modèle «inversé et perverti» de l'empire colonial français. Tandis que ce dernier s'acquittait de ses responsabilités de protection, de civilisation et d'émancipation graduelle à l'égard des colonisés,

44 Roger, L'Ennemi américain, op. cit., p. 162.

45 Ibid., p. 200.

36

l'impéralisme américain était perçu comme le «prolongement mécanique d'une convoitise inextinguible» 46 . Amalgamant les mythes de la militarisation et du capitalisme à outrance de l'Amérique à l'idée d'empire, les pamphlets et essais d'un André Suarès par exemple dénonçaient un impérialisme militaire au service des besoins économiques du pays. Pire encore à ses yeux, l'impérialisme américain adoptait la logique du «beurre et de l'argent du beurre» en refusant la conquête territoriale. En se présentant comme les champions de la décolonisation, l'objectif non avoué des États-Unis, aux yeux des antiaméricains français, ne pouvait être que la concurrence de l'influence des vieux empires coloniaux dans le monde. Ainsi, Jean-Louis Chastenet pouvait-il écrire dans l'entre-deux-guerres qu'il est désonnais possible de «dominer le monde sans le conquérir» 47 . Ce thème fut abondamment repris par la droite colonialiste en temps de guerre froide.

A partir de là, il ne restait qu'un pas à franchir pour faire de la France une «colonie» américaine. L'expérience des deux guerres mondiales contribua largement à faire des États- Unis un «empire colonial». À partir de 1918, après le court épisode euphorique de l'amitié franco-américaine, les clercs français entreprirent de lever le voile sur ce qu'ils croyaient être la vraie nature des États-Unis. En puisant ainsi dans le stock de griefs adressés aux États-Unis depuis l'époque de la relecture de la Civil War, ils les présentaient désormais comme un empire militaro-économique destiné non pas uniquement à déstabiliser l'influence mondiale des pays européens, mais à engloutir littéralement la France et ses voisins au sein de l'orbite néfaste de sa domination. Comme Roger (1) l'écrit, «il ne [s'agissait] plus seulement désormais de dénoncer un "péril" encore lointain, ni de démasquer les formes insidieuses que prend le nouvel impérialisme d'outre-Atlantique. Il [s'agissait] de dire, affirmer et répéter avec une véhémence aux hyperboles volontiers masochistes, que l'Empire américain est bien déjà constitué, qu'il s'étend à la planète entière. À preuve : la France en fait déjà partie» 48 . C'est la colonisation économique, après que la période de l'entre-deux guenes eut placé les États-Unis en position de créanciers face à l'Europe, qui fut le premier thème exploité par l'antiaméricanisme après 1918, les

46 Roger, «"Empire américain"

47 Cité dans Ibid., p. 116.

48 lbid., p. 118.

», op. cit., p. 113-114.

37

querelles sur les dettes de guerre venant alimenter les débats. Après la Première Guerre mondiale, sans que la dimension impériale ou impérialiste de la rhétorique ne se soit redéployée de nouveau dans toute son ampleur, les antiaméricains insistaient sur les vertiges de la puissance au sein des cercles dirigeants aux États-Unis. Après avoir été adulé par la France entière en 1917-1918, le président Woodrow Wilson fut, au sortir de la guerre, la cible principale de la guerre des mots à laquelle se livrent des personnalités comme Charles Maurras et André Tardieu. À en croire Philippe Roger (1), Wilson fut même «le premier homme public à faire les frais de la personnalisation de l'antiaméricanisme» 49 . La France était choquée des efforts de Wilson visant à limiter les tributs de guerre exigés à l'Allemagne. On le présentait comme «un mythomane, un névrosé, peut-être un fou» 50 , en une conjoncture où le déclin français était entamé, quoique refusé par la plupart des élites françaises.

Cette rhétorique de la France colonisée par les États-Unis gagna énormément de force après 1945, notamment au fil de la période de la décolonisation de l'empire français, alors qu'elle pris un tournant résolument politique. Dépouillée d'un levier important de son influence dans le monde, la France aurait à ce moment franchi un pas décisif dans la dépendance aux États-Unis. Selon les antiaméricains de la guerre froide, de Jean-Paul Sartre à Jean-Jacques Servan-Schreiber et à Jacques Thibau, la dépendance économique et politique de la France à l'égard des États-Unis était plus importante que jamais. L'octroi du plan Marshall à partir de 1947 et la création de l'Alliance atlantique en 1949 aidant, les années 1950 et 1960 furent un terreau fertile pour l'antiaméricanisme français. L'accusation de néo-colonialisme s'implanta, pendant la guerre froide, comme un réflexe de l'antiaméricanisme politique 51 . En somme, après la Deuxième Guerre mondiale, les autres conceptions de l'empire américain dans le discours antiaméricain en France s'effacèrent

4y Roger, L'Ennemi américain, op. cit., p. 347.

50 lbid., p. 349.

1 lbid., p. 432. Toutefois, en dépit du nombre désormais imposant de publications sur l'antiaméricanisme français, nous sommes d'avis que l'histoire de l'antiaméricanisme politique au temps de guerre froide demeure un aspect méconnu. Le comportement des intellectuels français face à la guerre de Corée (1950- 1953) et au cours du long épisode de la guerre du Vietnam n'a pas obtenu jusqu'à présent l'attention qu'il mériterait.

38

devant une conception idéologique et politique de l'empire qui deviendra rapidement hégémonique pendant la guerre froide et au-delà.

1.6 - L'antiaméricanisme français comme stéréotype national L'exercice de définition du concept d'antiaméricanisme laisse malgré tout en suspens une question fondamentale : d'une perspective sociologique, de quel type de phénomène s'agit-il? Aucun auteur, même Philippe Roger (1), n'a abordé Pantiaméricanisme français sous cet angle, et c'est en partie pour cette raison que l'historiographie ^a peiné jusqu'à tout récemment, et encore, à expliquer le secret de sa longévité. À notre avis, c'est dans les travaux récents sur les stéréotypes de l'historien français Robert Frank qu'il faut puiser afin d'approfondir cet aspect de notre compréhension de Pantiaméricanisme français. Dans le prolongement des réflexions qu'il avait engagées au sein d'un cahier de l'Institut d'Histoire du Temps Présent intitulé Images et imaginaire dans les relations internationales depuis 1938 52 , Frank a introduit de façon convaincante la notion de «stéréotype national» afin d'expliquer les origines et les fonctions de certaines perceptions entretenues par une nation envers une autre 53 .

Dans son esprit, quatre caractéristiques distinguent les stéréotypes nationaux des autres types de perception ou représentation. D'abord, ils portent en eux une dimension simplificatrice d'une nation ou d'un pays afin de le «catégoriser» et le «réduire» à cette seule dimension ou presque. Cette simplification de la réalité multiple d'une nation ou d'un pays serait plus souvent qu'autrement tirée d'éléments épisodiques du passé de cette collectivité que le diffuseur du stéréotype érige en vérité absolue; d'où, par exemple, l'image «militariste» des Allemands auprès de plusieurs Français. Les deuxième et troisième caractéristiques des stéréotypes nationaux sont liées: ils sont faits pour se perpétuer à travers les générations car ils sont destinés à se propager au sein d'un espace social. Le produit de l'imagination d'un seul individu sur un peuple étranger, aussi farfelu puisse-t-il être, ne peut constituer un stéréotype. Pour se qualifier comme tel, une

52 Robert Frank (dir), Images et imaginaire dans les relations internationales depuis 1938, Cahiers de l'IHTP, no. 28, juin 1994.

53 Robert Frank, «Qu'est-ce qu'un stéréotype?»,

dans Jean-Noël Jeanneney (dir), Une idée fausse est un fait

39

représentation doit être socialement reçue par une collectivité à une époque donnée, qui se charge ensuite de la reproduire dans un espace-temps ultérieur. Enfin, la dernière caractéristique des stéréotypes, qui la distingue selon Robert Frank d'un simple cliché ou d'une idée reçue, relève du jugement, il va de soi négatif, qui les accompagne. Il n'y existe pas de stéréotype national à connotation positive : chacun porte en bandoulière un jugement défavorable qui soit lourd de sens à l'égard de la nation visée.

Afin d'évaluer la portée sociologique de son analyse des stéréotypes nationaux,

Frank relie celle-ci aux notions du «Soi» et de l'«Autre». Il affirme que «L'image de. l'Autre n'est pas une image en soi, mais pour soi, une image-prétexte destinée à se représenter soi-même» 54 . Pour la collectivité qui produit un stéréotype, le Soi est donc toujours l'opposé implicite de la représentation de l'Autre. C'est pourquoi, conclut-il, «le stéréotype national nous renseigne davantage sur la communauté, la nation et l'époque qui l'a produit, que sur la nation qu'elle brocarde» 55 . Ainsi, les stéréotypes nationaux sont des éléments qui forgent la construction d'une identité collective, et donc de l'identité nationale : à catégoriser l'Autre, on se catégorise Soi-même. Dans un livre sur les relations franco-américaines au cours de la guerre froide, l'historien américain Frank Costigliola a soutenu des idées rejoignant celles de Robert Frank. Il a démontré que les Américains entretiennent depuis 1940 une image «efféminée» de la France qui a influencé la politique étrangère américaine au cours de la guerre froide à son égard. Aux yeux de la nation américaine, la France présenterait ainsi tous les défauts du «sexe dit faible» : frivolité, hystérie, jalousie, émotivité, etc. À l'inverse, les Américains ont eu une image d'eux- mêmes qui serait celle d'un pays fort, stable et rationnel 56 . De même, dans les conclusions de son étude sur la réception en France de l'influence politique et culturelle des États-Unis après 1945, Richard Kuisel a abondé dans le même sens. Il écrit: «L'antiaméricanisme

découle des contacts avec la réalité américaine aussi bien que des angoisses,

des aspirations et des préjugés français, et que de la façon dont les Français perçoivent leur

[français] [

]

54 Ibid., p. 22-23.

55 Ibid., p. 23.

56 Frank Costigliola, The Cold Alliance: France and the United States since World War II, New York, Twayne/Macmillan, 1992. Pour une présentation synthétique des idées principales de son livre, se référer au chapitre introductif aux pages 1-7.

40

identité nationale. Au fond, l'antiaméricanisme relève tant des États-Unis que de la France» 57 . Pour sa part, James L. Cowan a également soutenu des idées rejoignant les

arguments de Robert Frank, en écrivant : «L'anti-américanisme trouve son origine dans la rencontre d'une conception de l'identité française - avec ses propres préjugés, angoisses, aspirations - et d'une certaine réalité américaine. Faire preuve d'anti-américanisme ne

de refuser une image

serait alors d'être de fait opposé aux États-Unis, mais plutôt [ flétrie, ternie de la France» 58 .

]

En dépit du fait que la réflexion de Robert Frank ait concerné davantage les stéréotypes entretenus par une nation envers une autre, nous croyons qu'elle est parfaitement transférable à la représentation d'un pays, considéré comme un tout réduit et indivisible, par une nation. A ce titre, il nous apparaît tout à fait approprié d'insérer notre mémoire sur l'antiaméricanisme français sous l'angle d'un stéréotype national. Nous désirons ainsi rendre explicite le lien que l'historienne française Anne-Marie Duranton- Crabol a établi de façon implicite dans ses écrits 59 . Comme nous le verrons plus loin, lorsque les antiaméricains regardent et analysent les États-Unis, ils n'y voient guère autre chose qu'une puissance impérialiste qui vise à engloutir la France au sein de son orbite de domination. La participation française à cet ordre impérial leur semble remettre en cause l'identité nationale, républicaine, de la France fondée depuis 1789, mais également depuis l'époque de fondation de la V e République française, dont un des principes fondateurs est l'indépendance nationale. De cette façon, décrier l'impérialisme des États-Unis est généralement une occasion pour les antiaméricains de réaffirmer d'autant plus fort leur attachement aux valeurs républicaines d'égalité, de liberté et de fraternité entre les peuples, qui sont au cœur du nationalisme civique français.

Kuisel, op. cit., p. xii. La traduction est la nôtre.

58 James L. Cowan, «L'affaire Sokal et la presse-française : chronique d'un retour à l'anti-américanisme primaire(?)», Contemporary French Civilization, vol. XXIII, no. 1 (hiver/printemps 1999), p. 7.

59 Anne-Marie Duranton-Crabol, «Le discours antiaméricain de la Nouvelle Droite française (1970-1980)», dans Georgy Katzarov (dir), Regards sur l'antiaméricanisme : une histoire culturelle, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 162.

41

Aborder l'antiaméricanisme français sous l'angle d'un stéréotype national

contribuant à forger l'identité nationale via une structuration du discours des élites permet

du même coup de mieux comprendre comment certains thèmes centraux de

l'antiaméricanisme français sont repris depuis le XIX e siècle par des intellectuels que trois

générations séparent. Il est étonnant de constater qu'un auteur comme Alain Joxe puisse de

nos jours déverser son fiel contre les États-Unis dans un langage très proche de celui utilisé

par Jean-Louis Chastenet, un obscur romancier des années 1920 et 1930, sans que ce

dernier n'ait eu d'influence notoire sur Joxe. On peut en effet présumer sans se tromper

qu'Alain Joxe n'a jamais lu les livres de Jean-Louis Chastenet. Cette perspective rehausse

la compréhension du phénomène antiaméricain en complétant la thèse de Philippe Roger

(1) que nous avons exposée dans le chapitre introductif de ce mémoire. Comme nous le

verrons à l'intérieur de la section suivante, la diffusion des stéréotypes nationaux véhiculés

par l'antiaméricanisme a connu un nouvel essor à partir de la Deuxième guerre mondiale.

1.7 - La floraison de l'antiaméricanisme politique en France depuis 1940

«Nous n'avons pas besoin à la tête de l'État de quelqu'un [Nicolas Sarkozy] qui se fixe comme programme d'être le futur caniche du président des États-Unis» 60 .

Laurent Fabius (septembre 2006)

Nous appelons antiaméricanisme politique le discours idéologique qui impute aux

États-Unis, par l'entremise de leur politique étrangère jugée «impérialiste», la volonté

d'instaurer ou de pérenniser leur hégémonie planétaire au détriment de la souveraineté

d'autres entités politiques. Autrement dit, l'antiaméricanisme stipule que la politique

étrangère des États-Unis soumet politiquement, ou cherche à soumettre, les autres pays du

monde, y compris la France. L'antiaméricanisme politique s'exprime comme un

60 L'ancien premier ministre français et candidat à ce moment à l'investiture du Parti socialiste pour l'élection présidentielle de 2007 fit cette déclaration à la suite de la présence aux États-Unis de Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur et président de l'UMP, à l'occasion de la commémoration du cinquième anniversaire des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Pour plus d'informations sur la polémique générée par cette visite, se référer à Antoine Guiral, «Chirac juge "lamentable" l'atlantisme de Sarkozy», Libération (Paris), 18 septembre 2006, disponible sur http://www.liberation.fr. Voir également la réplique d'un des principaux conseillers de Sarkozy en matière de politique internationale, le député UMP de Paris Pierre Lellouche, dans «L'antiaméricanisme, religion des imbéciles», Libération (Paris), 18 septembre 2006, p. 32.

4?.

ressentiment profond envers la puissance américaine. S'il s'est grandement développé en France à partir de 1940, c'est d'abord et avant tout parce que l'affirmation de la puissance des États-Unis s'est combinée au sortir de la Seconde Guerre mondiale à une perte significative de puissance pour la France que les antiaméricains n'ont jamais réellement acceptée. Non pas donc que la défaite française ait fait naître cette composante du discours antiaméricain, elle lui a plutôt fourni l'occasion de se déployer dans toute son ampleur. La défaite de 1940 n'a pas fait éclore l'antiaméricanisme politique mais, en consacrant le déclin français, elle lui a fourni les conditions d'une floraison qui s'avérera durable pendant et au-delà de la guerre froide.

La défaite française de juin 1940 a entraîné d'importantes conséquences sur le rang de la France dans les relations internationales après la Seconde Guerre mondiale. L'«étrange défaite», selon l'expression de l'historien Marc Bloch, a effectivement signifié pour la France une diminution de son influence mondiale. Certes, la période de l'entre-deux guerres avait déjà bien entamé le déclin de la France. Mais ce n'est qu'au moment où le maréchal Philippe Pétain a signé l'armistice avec l'occupant nazi que la France a définitivement cessé d'être une puissance mondiale. La France était à ce moment au bord de l'abîme 61 : elle s'était rendue à l'ennemi 62 . Selon l'historien britannique David Reynolds, la défaite française de juin 1940 a accéléré l'émergence de la confrontation bipolaire en attirant l'Union soviétique et les États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale. En ce sens, la défaite française de juin 1940 représente un pivot dans l'histoire du XX e siècle puisqu'elle a contribué à l'accélération de la confrontation bipolaire 63 . La naissance de deux superpuissances se disputant l'influence de l'Europe a mis fin de façon définitive aux velléités de grande puissance de la France, et ce, en dépit du fait qu'elle allait conserver au

61 L'Abîme est le titre d'une étude de Jean-Baptiste Duroselle portant sur la politique étrangère de la France entre 1939 et 1944 (Paris, Imprimerie nationale, 1982).

62 Charles Cogan a commenté en ces termes l'ampleur de la défaite française : «L'histoire de France est marquée par des sommets de gloire et des abîmes de faiblesse. À aucune époque, le balancier n'était descendu aussi bas qu'en 1940 lorsque la France brisa le pacte qui le [sic] liait à la Grande-Bretagne - pacte selon lequel aucun des deux pays ne devait se retirer unilatéralement de la guerre - et, à la place, signa un armistice avec Hitler. Selon Charles de Gaulle, "Nous, Français, avons au cours du temps subi des désastres, perdu des provinces, payé des indemnités, mais jamais l'État n'a accepté la domination étrangère"». Voir Charles Cogan, Diplomatie à lafrançaise, Paris, Éditions Jacob-Duvernet, 2005, p. 93.

63 David Reynolds, «1940 : Fulcrum of the Twentieth Century?», International Affairs, vol. 66, no. 2 (avril 1990), p. 325-350.

43

temps de la guerre froide certains attributs d'une puissance mondiale, soit un empire

colonial jusqu'aux années 1960, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations

unies et une dissuasion nucléaire autonome de l'OTAN. La structure bipolaire du système

international qui s'implanta à partir de la Conférence de Yalta de février 1945, qui avait par

ailleurs tenu le général de Gaulle à l'écart des négociations, a confirmé la France dans son

nouveau statut de. puissance moyenne, ou régionale, dont l'influence se voyait surtout

confinée à l'Europe occidentale.

Or, et c'est là un élément important pour le développement de l'antiaméricanisme

politique, si la France a encaissé un véritable recul de son influence dans le monde à partir

de 1940 et ensuite 1945, son amour-propre et ses ambitions mondiales ont subsisté. Le

général de Gaulle n'était pas le seul, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, à conserver

«une certaine idée de la France» 64 . Durant les débuts de la guerre froide, tous ceux qui

s'accordaient avec le Général pour dire que «la France [n'était] réellement elle-même qu'au

premier rang» 65 étaient en quelque sorte des révisionnistes du système international : il était

hors de question que la France accepte ce rabaissement. Selon l'historien Pierre Nora, ce

refus du statu quo à la Libération s'inscrivait dans une vaste opération de mémoire qui

consistait à redonner aux Français le sentiment de fierté qui leur avait été enlevé par

l'occupation et les querelles fratricides autour de la collaboration. Il écrit :

Il s'agissait bien de laver la honte, d'effacer l'humiliation sans précédent de l'«étrange défaite» et le traumatisme de l'effondrement national, de faire oublier la culpabilité générale de l'été 1940 et le poids de la botte allemande. À la Libération, de faire apprendre à un peuple d'attentistes, de prisonniers, de débrouillards, la leçon de son propre héroïsme; de faire croire à une nation mutilée qu'elle s'était libérée elle-même et presque seule, par son combat de l'extérieur et de l'intérieur; de lui faire retrouver son «rang» en l'associant, vaille que vaille, aux conciliabules des vainqueurs; de la persuader, par une épuration sélective et contrôlée, qu'à part une infime minorité d'égarés et de traîtres, la masse immense des Français n'avait jamais voulu autre chose que le bien de la patrie 66 .

64 Le général de Gaulle a ouvert ses Mémoire de guerre avec la phrase suivante : «Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France». Voir Charles de Gaulle, Mémoires de guerre : l'appel, l'unité, le salut, Paris, Pion, 1989, p. 9.

65 Idem.

Pierre Nora, «Gaullistes et communistes», Les Lieux de mémoire. III : Les France, vol. 1, Paris, Gallimard, 1992, p. 360-361.

'M

Dès qu'il fut élu en 1958 à la présidence de la V e République, le général de Gaulle a conduit une politique étrangère pour la France animée par un principe fondamental :

l'indépendance nationale. De Gaulle refusait d'aliéner une partie de la souveraineté de la France à des organisations supranationales, de surcroît sur les questions de sécurité. Dans les années 1960, son objectif a été de faire revivre l'alliance entre les Trois Grands telle qu'elle avait existé pendant la Première Guerre mondiale. La France et la Grande-Bretagne devaient être, dans l'esprit du Général, aux côtés des États-Unis pour penser la stratégie à adopter face au bloc soviétique, y compris en matière d'armement nucléaire. C'est pourquoi de 1958 à 1966, de Gaulle a tenté de convaincre les États-Unis de réformer l'Alliance atlantique dans le but de créer une structure décisionnelle au sommet réunissant les Trois Grands. La réforme de l'OTAN était pour le général une étape dans sa volonté de faire émerger une «troisième voie européenne», au sein de laquelle la France jouirait d'une influence considérable, dans un monde multipolaire plus sécuritaire qui aurait balancé aux oubliettes les accords de Yalta. Dans l'esprit du Général, l'autre pré-requis à l'émergence de cette «troisième voie» était que l'Europe puisse disposer de capacités militaires crédibles et autonomes de l'OTAN, d'où la constitution d'une force de frappe française.

Le général de Gaulle eut une influence durable sur la politique étrangère française. Depuis sa démission en 1969, tous les présidents de la République française se sont réclamés du gaullisme à des degrés divers, notamment en maintenant la France hors des structures militaires intégrées de l'OTAN, qu'elle a quittées en mars 1966. Depuis la fin de la guerre froide, l'objectif central de la France a été de faire émerger un monde multipolaire à l'intérieur duquel des organisations internationales telles que les Nations unies, mais surtout l'Union européenne, représenteraient des multiplicateurs de sa puissance . De la présidence de François Mitterrand au quinquennat de Jacques Chirac, une des principales ambitions françaises a été de faire émerger l'Union européenne comme pôle politico- militaire d'un monde multipolaire, ce qui, au fond, représente le prolongement des objectifs gaulliens au sein du système international post-guerre froide. Depuis 1991, il existe

67 Adrian Treacher, «Europe as a Power Multiplier for French Security Policy : Stratégie Consistency, Tactical Adaptation », European Security, vol. 10, no. 1 (printemps 2001), p. 22-44.

45

d'ailleurs en France un consensus assez large parmi les élites françaises sur les orientations néo-gaullistes de la politique étrangère 68 .

L'antiaméricanisme politique contemporain puise également sa force dans la défaite

française de juin

du gaullisme qui se conçoit comme une doctrine politique devant permettre à la France de maintenir ou d'augmenter sa capacité d'influence dans le monde, l'antiaméricanisme politique ne s'inscrit guère ailleurs qu'au registre de la protestation 69 . C'est donc dans la réponse qu'il apporte au déclin de la France que l'antiaméricanisme depuis 1945 se distingue du gaullisme. L'antiamérieain proteste directement contre la puissance américaine, et indirectement contre l'impuissance de la France. Car en dépit de la rhétorique hautement proclamée de «retrouver son rang» pendant la guerre froide et de «préserver son rang» depuis la fin du système international de Yalta, force est de constater que la France depuis 1945 ne détient plus les moyens de sa politique. Cette situation apparaît d'autant plus frustrante pour, une partie des élites politiques et intellectuelles françaises qu'elles considèrent que la France est historiquement porteuse d'un message universel, et que cet universalisme est concurrencé dans le monde par le message américain, conçu comme étant tout aussi universel.

1940 et est en apparence fortement lié au gaullisme. Mais à la différence

On retrouve ici la réalité des «universalismes en conflit» telle qu'évoquée par Stanley Hoffmann 70 . Depuis la fin de la guerre froide, la France et les États-Unis sont les seuls pays à croire en l'universalité de leur message : l'un, français, axe son discours sur l'égalité, le respect des droits de l'homme et la promotion du droit international et l'autre, américain, insiste sur l'exceptionnalisme des États-Unis qui les porterait garants de la liberté et de la démocratie dans le monde. L'ancien ministre français des Affaires

Renéo Lukic, «La perception de la France aux États-Unis lors de la crise irakienne», dans Frédéric Monneyron et Martine Xiberras (dir), La France dans le regard des États-Unis/France as seen by the United States, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2006, p. 254-258.

69 Ainsi, la diplomatie (néo-)gaulliste ne doit pas, ni au temps du Général, ni aujourd'hui, être assimilée à de l'antiaméricanisme. Pour des explications détaillées de cette interprétation, se référer à Roger, L'Ennemi américain, op. cit., p. 438 mais surtout à Richard Kuisel, «Was De Gaulle Anti-American?», La Revue Tocqueville/The Tocqueville Review, vol. XIII, no. 1 (1992), p. 21-32.

0 Stanley Hoffmann, «Deux universalismes en conflit», La Revue Tocqueville/The Tocqueville Review, vol. XXI, no. 1 (2000), p. 65.

46

étrangères Hubert Védrine a illustré cette perception de la politique étrangère américaine, en écrivant que «La première caractéristique des États-Unis, qui explique leur politique extérieure, est qu'ils se considèrent depuis leur naissance comme une nation élue, chargée d'éclairer le reste du monde» 71 . Mais tel que Jean-François Revel l'a relevé, il est frappant de voir à quel point ce commentaire s'applique à merveille à la France 72 . C'est l'établissement de ce constat qui a également inspiré au philosophe et écrivain Pascal Bruckner le commentaire suivant : «La France déteste l'Amérique parce qu'elle lui ressemble trop et partage ses défauts : même arrogance, même prétention, même mélange de moralisme et de cynisme, mais sans les moyens de la puissance» 73 . Même son de cloche chez l'ancien ministre de la Défense Alain Richard, qui déclara: «Nous [Français] ne supportons pas qu'un pays qui défend les mêmes valeurs universalistes que nous soit cinq fois plus gros que nous» 74 .

Il y a donc, à la base de l'antiaméricanisme politique français depuis 1945, une contestation de la faiblesse de la France dans l'arène internationale ou, pour reprendre les termes de François Furet, un «fantasme jaloux du pauvre par rapport au riche» 75 . Le développement de l'antiaméricanisme politique montre effectivement à quel point une partie des élites françaises est nostalgique de l'époque où la France était la plaque tournante du monde. Le regard vers l'Amérique agit à ce titre comme un miroir déformant : la constatation de la puissance américaine rappelle à la France ce qu'elle ne détient plus. Michael M. Harrison a eu raison d'écrire que «L'antiaméricanisme est donc, essentiellement, un phénomène réactif, consécutif au déclin de la puissance française dans l'arène internationale. Ce déclin, ajouté à l'impression croissante d'un manque d'autonomie de décision [a produit] un sentiment grandissant de frustration, de rancœur et même

71 Hubert Védrine, Les Mondes de François Mitterrand: à l'Elysée, 1981-1995, Paris, Fayard, 1996, p. 131-

132.

72 Revel, op. cit., p. 84-85.

73 Pascal Bruckner, «L'ivresse du seul contre tous», Le Monde (Paris), 28 janvier 2004, disponible sur http://wvv'w.lemonde.fr.

74 Cité dans Serge Halimi, «Les "philo-américains" saisis par la rage», Le Monde diplomatique (Paris), no. 554, mai 2000, p. 10.

75 Cité dans Idem.

47

d'hostilité vis-à-vis des alliés» . De son côté, en référence à la pièce Le Voyage de M. Perrichon d'Eugène Labiche, Philippe Roger (1) qualifie l'antiaméricanisme politique de «syndrome Perrichon» : la France n'aime pas le pays qui l'a sauvée 77 . Enfin, dans un style quelque peu provocateur, Pierre Rigoulot a écrit que «L'humiliant syndrome de l'impuissant et du veillissement d'une France que personne n'écoute plus sérieusement, d'une France à qui ne reste plus que le souvenir d'avoir été une grande puissance, constitue le creuset idéal pour l'antiaméricanisme et ses reproches d'ingratitude et d'arrogance adressés aux États-Unis» 78 depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Au chapitre des relations franco-américaines, le discours antiaméricain exacerbe la doctrine gaulliste des relations internationales en poussant très loin le principe d'inviolabilité de l'indépendance nationale. Là réside un important point de divergence entre «simples» gaullistes et àntiaméricains. Pour ces derniers, toute coopération politico- militaire entre la France et les États-Unis représente une aliénation de l'indépendance nationale, voire de la souveraineté française. Or, ni l'intransigeance gaullienne pendant la guerre froide ni la politique étrangère néo-gaulliste de Jacques Chirac au sein du système international unipolaire post-Yalta n'excluaient hier et n'excluent aujourd'hui, par principe, toute forme de coopération franco-américaine. Au cours de la présidence du général de Gaulle, la France avait été pour les États-Unis un partenaire, certes, irritant en temps de paix, mais loyal en temps de crise 79 . Le général de Gaulle s'était révélé comme un allié indéfectible au président Kennedy lors des crises de Berlin et de Cuba. De la même façon, François Mitterrand s'est engagé politiquement et militairement avec les États-Unis du président George Bush père pendant la crise du Golfe persique entre août 1990 et avril 1991 à défendre le droit international violé par l'Irak de Saddam Hussein. Quelques années plus tard, la France du président Chirac se trouvait impliquée dans les campagnes de l'OTAN en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo afin de forcer le régime serbe de Slobodan

76 Michael M. Harrison, «La solution gaulliste», dans L'Amérique dans les têtes, op. cit., p. 209.

77 Cité dans Marc Semo et François Sergent, «Philippe Roger : "Notre antiaméricanisme relève avant tout de nos propres peurs"», Libération (Paris), 21 septembre 2002, p. 44-45.

78 Rigoulot, op. cit., p. 20.

79 Michael M. Harrison, The Reluctant Ally: France and Atlantic Security, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1981.

48

Milosevic à cesser sa politique d'épuration ethnique à l'égard Kosovars.

des Bosniaques et des

L'exacerbation de l'indépendance nationale est une des caractéristiques principales de l'antiaméricanisme politique en France, et ce, encore davantage depuis la fin de la guerre froide. L'idée de nation, ou d'État-nation, représente pour les antiaméricains le dernier rempart face aux menaces extérieures qui leur semblent peser sur la France. L'antiaméricanisme politique français s'est ainsi développé et propagé pendant et au-delà de la guerre froide au sein de ce que l'historien américain Charles Cogan a appelé une «culture de l'opprimé» 80 . Selon Cogan, la défaite française de juin 1940 a favorisé le retour d'un discours, qui perdure encore aujourd'hui, faisant de la France le pays qui, historiquement, a toujours été la proie d'agresseurs extérieurs. La France, de cette perspective, aurait toujours été la «patrie en danger» en Europe qui a dû affronter à maintes reprises la puissance dominante : avant-hier l'Allemagne, hier l'étau américano-soviétique et aujourd'hui l'hyperpuissance américaine. Cette culture de l'opprimé est notamment perceptible dans les écrits de Régis Debray, où le thème de la France luttant contre les différents empires au fil des siècles revient à plus d'une reprise. Pour Debray, la résistance française représente même ce qui a permis l'émergence de la nation : «Royaume ou république, écrit-il, la France s'est bâtie contre l'idée d'Empire et ses incarnations successives. Si la France, depuis le XI e siècle, s'était toujours mise du côté du manche, elle serait une province anglaise, allemande ou espagnole. Elle n'a dû son existence qu'en s'alliant au faible contre le fort du moment. Quand elle fait le contraire, elle trahit autant son histoire que ses intérêts et son avenir» 81 .

Dans le discours antiaméricain, la culture de l'opprimé peut aussi faire place à l'euphorie de la résistance lorsque la France sait tenir tête au «géant» du moment. Depuis la fin de la guerre froide, tous les hommes politiques français qui ont su afficher clairement leurs critiques des États-Unis se sont mérités la plus grande estime des antiaméricains. À

80 Cogan, op. cit., p. 85-89.

81 Régis Debray, Contretemps : éloge des idéaux perdus, Paris, Gallimard, 1992, p. 97. Debray reprend ici la théorie de la dissuasion nucléaire du faible au fort développée par le général Lucien Poirier dans Des Stratégies nucléaires, Paris, Hachette, 1977.

49

titre d'exemple, notons que tant la démission de Jean-Pierre Chevènement en janvier 1991,

alors ministre de la Défense au sein du gouvernement de Michel Rocard, que la diplomatie

conduite par Dominique de Villepin lors de crise irakienne de 2002-2003 ont suscité les

commentaires les plus élogieux de la part d'intellectuels antiaméricains comme Régis

Debray. Depuis 1991, le discours antiaméricain sacralisant l'État-nation a conduit plusieurs

intellectuels français à prendre également position contre l'approfondissement de la

*

t

construction européenne

82

.

Ceci étant dit, il est arrivé, depuis la fin de la guerre froide, que la défense de

l'indépendance nationale de la France, thème généralement si cher aux antiaméricains, ait

cédé le pas à un combat épique qui a plutôt insisté sur l'autonomie décisionnelle des pays

d'Europe dans un sens plus large. Face au statut de superpuissance unique des États-Unis

qui s'est affirmé au fil des années 1990 et 2000, les pourfendeurs de l'hégémonie

américaine ont parfois préféré lui opposer un adversaire «à sa taille». C'est dans l'Europe

prise dans sa globalité, donc dans l'Union européenne, que les antiaméricains ont pu placer

tous leurs espoirs. Corollairement, le discours antiaméricain, tel qu'il s'est par exemple

déployé lors de la seconde guerre irakienne de 2003, a fait place à des thématiques

évoquant que les États-Unis étaient littéralement «en guerre» contre l'Europe.

1.8 - Les États-Unis à travers la lorgnette deT antiaméricanisme politique français depuis la fin de la guerre froide

Tel que nous l'avons vu, l'antiaméricanisme politique de l'entre-deux guerres et

surtout celui de la guerre froide dénonçaient la politique étrangère des États-Unis en

l'assimilant à de l'impérialisme colonial envers l'Europe. Il s'agit maintenant de se

questionner quant à l'impact de la fin de la guerre froide sur la nature de

l'antiaméricanisme politique. D'après nos observations, la continuité l'emporte sur la

rupture : l'avènement d'un système international unipolaire issu de la liquidation du bloc

communiste en Europe n'a pas fondamentalement changé l'essence de l'antiaméricanisme

politique français. Certes, certaines images, telle celle acclamant le «socialisme radieux» à

Wieviorka, op. cit., p. 56. Voir également Renéo Lukic, «L'antiaméricanisme des opposants à la participation française à la guerre contre la République fédérale yougoslave (RFY)», Etudes internationales, vol. XXXI, no. 1 (mars 2000), p. 135-164.

50

l'Est, ont disparu du discours des intellectuels, mais le cœur des diatribes est resté le même : les métaphores de l'empire colonial, ou colonisateur, de même que les fantasmes de la soumission, de la domination ou de la subordination de tous les pays du monde aux Etats-Unis qui en dérivent, sont toujours celles qui dominent sous la plume de moult intellectuels français.

Néanmoins, la fin de la guerre froide a quand même produit des impacts sur l'antiaméricanisme politique français. Le premier d'entre eux est l'aggravation potentielle de ses manifestations, tant en termes quantitatifs que qualitatifs. L'émergence des États- Unis comme unique superpuissance mondiale a de nouveau été perçue comme une perte de rang pour la France dans les relations internationales. À partir du début des années 1990, la France voyait l'Allemagne réunifiée concurrencer son influence en Europe continentale, spécialement auprès des anciens pays communistes. Avec la chute de l'Union soviétique, la doctrine de la dissuasion nucléaire autonome de l'OTAN, pièce maîtresse de la diplomatie française depuis les années 1960, devenait caduque. Mais surtout, les Etats-Unis ont émergé de la fin de la guerre froide comme Unique superpuissance du nouveau système international, alors que les velléités françaises de voir l'Europe se positionner comme une puissance globale capable de dialoguer d'égal à égal avec l'Amérique ne se sont pas matérialisées. La chute du mur de Berlin a donc ouvert une période historique susceptible de générer les expressions récurrentes d'un ressentiment durable et profond à l'égard de l'hégémonie politique des États-Unis. Sur un plan quantitatif, il semble évident que l'antiaméricanisme français a le vent dans les voiles depuis 1989. En l'espace d'à peine quinze ans, quatre conjonctures internationales et la publication de nombreux ouvrages ont lourdement écorché l'image des États-Unis dans l'espace public français; rarement auparavant avait-on pu observer une pareille fréquence de défoulement sur les États-Unis. D'une perspective qualitative, l'impérialisme aux accents coloniaux des États-Unis, tel que pensé par les intellectuels antiaméricains en France, a changé depuis 1989 en ce sens qu'il ne semble plus avoir de limites : désormais, le risque de la colonisation s'entendrait non plus uniquement à l'Europe, qui représenterait une colonie déjà bien acquise, mais au monde entier. De plus, un nombre croissant de références aux États-Unis comme une

51

puissance «totalitaire» aux tendances «fascisantes» laissent aussi croire que le niveau de

ressentiment a été haussé d'un cran depuis la disparition de l'Union soviétique.

Dans les publications des antiaméricains français, l'impérialisme colonial post-

guerre froide des États-Unis n'est cependant pas d'un même type que celui pratiqué par les

empires coloniaux du passé. Dans une analyse récente, Justin Vaïsse a défini l'empire

colonial comme une puissance dont l'action «procède à la fois de calculs économiques,

hégémoniques ou sécuritaires, et d'intentions "positives" vis-à-vis des populations qu'on

agrège à l'empire» 83 . Parmi les intentions positives des empires coloniaux comme la Rome

antique ou l'Angleterre du XIX e siècle figurent généralement des ambitions telles

qu'apporter le christianisme, la civilisation ou la démocratie aux populations conquises. Or,

les États-Unis se distingueraient des autres empires coloniaux dans la mesure où d'une part,

à l'exception de l'Irak en 2002-2003, ils ne colonisent pas au sens propre les territoires

«conquis», et d'autre part, leur action ne procède jamais d'intentions positives à l'égard des

entités qui leur sont soumises. Dit simplement, les États-Unis des antiaméricains français

pratiquent, depuis la fin de la guerre froide, un impérialisme colonialiste et égoïste. Ces

quelques lignes écrites par Alain Joxe expriment bien ce point de vue :

[Les] États-Unis, comme empire, refusent aujourd'hui d'assumer la fonction protectrice à l'égard de leurs auxiliaires amis ou soumis. Ils ne cherchent pas à conquérir le monde et à prendre donc la responsabilité des sociétés soumises. Ils n'en sont pas moins la tête d'un empire, mais c'est un système qui se consacre seulement à réguler le désordre par des normes financières et des expéditions militaires, sans avoir pour projet de rester sur le terrain conquis. Ils organisent au coup par coup la répression des symptômes de désespoir, presque selon les mêmes normes au-dedans et au-dehors 84 .

Mais si colonisatrice peut-elle apparaître à ses détracteurs français depuis la fin de la

guerre froide, la nature de l'empire américain comme entité politico-militaire n'en demeure

pas moins éclatée d'un antiaméricain à l'autre, et d'une conjoncture internationale à l'autre.

C'est pourquoi nous considérons qu'au final, le plus petit dénominateur commun de

Justin Vaïsse, «Le sens de l'empire», dans Wieviorka (dir), L'Empire américain?, op. cit., p. 202.

84 Alain Joxe, L'Empire du chaos. Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Paris, La Découverte, 2004, p. 10.

52

l'antiaméricanisme politique post-guerre froide serait de considérer les États-Unis, non sans ironie, comme un «empire du mal» 85 . À travers cette lorgnette, les États-Unis sont tout sauf un empire d'une nature quelconque : tel que se le représentent des intellectuels comme Régis Debray, Alain Joxe ou Alain de Benoist, l'empire américain est effectivement celui qui ne cherche qu'à accroître son hégémonie globale, quitte à brimer la souveraineté nationale de ses alliés, défier sans remords le droit international et s'approprier toutes les ressources mondiales au seul profit de sa domination sur la planète. En ce sens, les États- Unis pratiqueraient un impérialisme dangereux et néfaste tant pour la stabilité mondiale que pour les intérêts de la France, dont la «grandeur», «la mission historique» et les «principes» qu'elle est censée universellement porter dans le monde ne sont jamais bien loin de toute violence verbale contre l'Amérique.

Il convient toutefois de noter que toute dénomination des États-Unis en tant qu'empire n'est pas porteuse d'antiaméricanisme. Des intellectuels français qui ont dénoncé par le passé ou dénoncent aujourd'hui l'antiaméricanisme des Français n'en ont pas moins fait de l'appellation «empire», pour désigner les États-Unis, la leur. Raymond Aron, sans néanmoins sombrer dans les clichés antiaméricains, parlait déjà en temps de guerre froide des États-Unis comme d'une «république impériale» 86 . De nos jours, des universitaires français comme Pierre Hassner et Pierre Mélandri souscrivent à l'analyse de Geir Lundestad de «l'empire sur invitation» 87 quant au rôle des États-Unis au sein du

no

monde occidental depuis 1945 - ou à tout le moins jusqu'au 11 septembre 2001 . C'est

85 Dans l'histoire des États-Unis, l'image de l'«empire du mal» renvoie à l'Union soviétique telle que dépeinte par le président Ronald Reagan au début des années 1980. L'usage que nous en faisons ici est donc un clin d'œil à cet épisode, quoiqu'il fasse également référence à un ouvrage polémique, voire scandaleux, publié récemment en France. Voir Roger Martin, L'Empire du mal? Dictionnaire iconoclaste des Etats-Unis, Paris, Le Cherche midi, 2005.

86 Raymond Aron, République impériale : les États-Unis dans le monde, 1945-1972, Paris, Calmann-Lévy,

1973.

87 Geir Lundestad, «Empire by Invitation? The United States and Western Europe, 1945-1952», Journal of Peace Research, vol. 23, no. 3 (septembre 1986), p. 263-277. Voir également Geir Lundestad, The United States and Western Europe since 1945: From "Empire" by Invitation to Transatlantic Drift, Oxford/New York, Oxford University Press, 2005.

88 Voir Pierre Hassner [entretien avec], «L'action préventive est-elle une stratégie adaptée? Les contradictions de'l'empire américain», Esprit, no. 287, août-septembre 2002, p. 72-86 et «États-Unis : l'empire de la force ou la force de l'empire?», Cahiers de Chaillot, Paris, Institut d'études de sécurité de l'Union européenne (ISS-EU), no. 54, septembre 2002 ; Pierre Mélandri, «Les États-Unis : "Un empire qui n'ose pas dire son nom"», Cités : philosophie, politique, histoire, no. 20, 2004, p. 13-29 et «L"'empire américain" après le 11

53

plutôt ce qui se cache derrière l'accusation d'impérialisme aux États-Unis qui est porteur d'antiaméricanisme. Il y a dans les propos d'un antiaméricain un usage essentialiste et réducteur du mot «empire» : l'interprétation antiaméricaine de la politique étrangère des États-Unis la considère comme étant non seulement impériale, mais impérialiste au sens péjoratif du terme. Dans un article sur l'antiaméricanisme français pendant la crise du Golfe, l'historienne Anne-Marie Duranton-Crabol a déterminé ainsi, et avec raison, son critère de repérage de l'antiaméricanisme : «Outre l'intention malveillante, ce sera donc Pessentialisme du propos, son caractère global, unilatéral et réducteur, qui distinguera ici la critique légitime du procès d'intention. Ainsi, parler de l'impérialisme américain ne peut constituer un critère; en revanche, on tiendra pour une manifestation d'anti-américanisme le fait de réduire les États-Unis à leur dimension impériale» 89 .

Le second impact de la fin de la guerre froide se situe dans l'appartenance idéologique des diffuseurs de l'antiaméricanisme politique français. Grâce à une analyse de l'historien français Jean-Baptiste Duroselle qui a fait date, l'historiographie reconnaît généralement que les animateurs de l'antiaméricanisme français au cours de la guerre froide ont été présents au sein de quatre milieux : deux à gauche, deux à droite . À l'extrême- gauche, il y avait l'antiaméricanisme systématique du Parti communiste français (PCF) :

«L'idée fondamentale est que seuls l'URSS et ses alliés travaillent pour la paix, les Américains étant par définition "impérialistes"». À gauche logeait également l'antiaméricanisme du vaste courant «neutraliste», animé principalement par le journaliste Etienne Gilson, qui prit de l'ampleur surtout après la mort de Staline et l'intervention en 1956 des chars soviétiques en Hongrie. Les neutralistes étaient exclusivement des intellectuels aspirant à la neutralité au sein de la logique des blocs. Ils condamnaient vigoureusement l'Alliance atlantique, penchaient à l'occasion en faveur de l'Union soviétique et souhaitaient ardemment l'émergence de l'Europe comme force politique libre

septembre 2001», Hérodote. Revue de géographie et de géopolitique, no.

89 Anne-Marie Duranton-Crabol, «L'anti-américanisme français face à la guerre du Golfe», Vingtième siècle. Revue d'histoire, no. 59, juillet-septembre 1998, p. 130.

90 Jean-Baptiste Duroselle, La France et les États-Unis, des origines à nos jours, Paris, Seuil, 1976, p. 209-

212.

109, 2003, disponible sur

54

de la tutelle soviétique à l'Est et de la subordination aux États-Unis à l'Ouest. Selon Duroselle, «Le neutralisme français [avait] donc une pointe anti-américaine bien aiguisée. Il [s'indignait] de toutes les "interventions" américaines dans le monde, des appuis aux dictateurs des Caraïbes, et [ignorait] poliment les atteintes à la liberté commises par les Soviétiques». À droite se trouvait ensuite F antiaméricanisme de la droite colonialiste : ces pourfendeurs de l'Amérique condamnaient sa prise de position en faveur de la décolonisation, qu'ils interprétaient comme une façon pour les États-Unis d'asseoir leur domination sur des régions du monde traditionnellement hors de leur influence. Enfin, l'antiaméricanisme de certains gaullistes : ceux-ci sacralisaient l'indépendance nationale de la France au nom de sa grandeur. Les gaullistes antiaméricains refusaient l'intégration politique et militaire de la France au sein d'un espace atlantique dominé par les Américains.

La fin de la guerre froide a consacré une certaine reconfiguration des pôles diffuseurs de l'antiaméricanisme politique en France. Le conflit bipolaire terminé à la faveur des États-Unis et la décolonisation achevée dans les années 1960, le Parti communiste français, les neutralistes et la droite colonialiste ont définitivement cessé de représenter des forces politiques ou intellectuelles majeures de France. Des quatre pôles diffuseurs de l'antiaméricanisme en temps de guerre froide, seuls les gaullistes sont donc sortis indemnes de l'autodétermination des peuples de l'empire colonial français et de l'effondrement du bloc soviétique, tout comme d'ailleurs l'antiaméricanisme de certains d'entre eux. En plus du gaullisme, nous croyons que l'antiaméricanisme politique en France depuis la fin de la guerre froide a été surtout présent au sein de deux «nouveaux» pôles, mais qui sont en réalité très près de leurs prédécesseurs. À gauche, l'antiaméricanisme du PCF a été remplacé par celui d'un groupe plus large qu'il est convenu d'appeler la «gauche anti-libérale», qui regroupe, outre plusieurs intellectuels, une pléthore de mouvances et de partis politiques allant du PCF à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dirigée auparavant par Alain Krivine et aujourd'hui par Olivier Besancenot, en passant notamment par les Verts, par l'entourage politique de Jean-Pierre Chevènement et par Lutte ouvrière (LO), un parti politique radical trotskiste conduit par Ariette Laguillér. Il convient de mentionner qu'au sein de la gauche anti-libérale réside le cœur de l'antiaméricanisme politique des intellectuels français au cours de l'ère post-guerre

55

froide. Pour paraphraser Michel Winock, l'antiaméricanisme, c'est ce qui reste à la gauche anti-libérale quand on a tout oublié 91 .

De l'autre côté du spectre politique, l'antiaméricanisme de la droite colonialiste a été remplacé par un antiaméricanisme typiquement d'extrême droite animé sur le plan politique par un parti comme le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen et sur le plan intellectuel par des personnalités qui, tout en se défendant d'être associé à l'extrême droite, n'en reprennent pas moins certains thèmes chers à cette idéologie. Or, de ces trois pôles (gauche anti-libérale, gaullisme, extrême droite) qui structurent l'appartenance idéologique des animateurs de l'antiaméricanisme politique en France depuis la fin de la guerre froide, il est seulement possible de repérer des intellectuels antiaméricains au sein de deux de ces pôles, soit la gauche anti-libérale et l'extrême droite; l'antiaméricanisme des gaullistes étant l'œuvre exclusivement de femmes et d'hommes politiques comme Marie-France Garaud et Michel Jobert. C'est donc dire que sur l'échiquier politique, l'antiaméricanisme des intellectuels français de l'ère post-guerre froide loge davantage près des extrêmes que du centre.

Mais somme toute, il n'y a rien de fondamentalement différent dans l'antiaméricanisme politique de la gauche anti-libérale de celui véhiculé par les gaullistes ou par l'extrême droite. L'argument de l'impérialisme économique, pièce-maîtresse du discours de la gauche anti-libérale, n'en est pas moins repris par de nombreuses personnalités de droite. Inversement, le thème gaulliste de l'indépendance nationale est volontiers utilisé par des intellectuels de gauche comme Alain Joxe ou Régis Debray. À l'exception possible du discours isolé tenu par un Alexandre del Valle, l'antiaméricanisme politique post-guerre froide en France est un phénomène généré par les mêmes raisons et qui s'exprime en des termes très similaires, sans égard à l'appartenance politique ou idéologique de son diffuseur. Parmi tant d'exemples possibles, c'est cette réalité qui explique qu'on a pu voir en 1999 Max Gallo et Charles Pasqua faire front commun dans un article retentissant dans Le Monde contre la participation française à la guerre de l'OTAN

Michel Winock, «L'antiaméricanisme a la vie dure!», Les Collections de l'Histoire, no. 7, février 2000, p.

56

contre la République fédérale de Yougoslavie . Notre analyse de l'antiaméricanisme

politique en France au cours de l'ère post-guerre froide confirme donc la justesse de la

thèse principale de l'ouvrage de Philippe Roger. La fin de la guerre froide a opéré une

synthèse des critiques principales des quatre antiaméricanismes de guerre froide qui se fond

depuis dans le discours des intellectuels antiaméricains de France.

Afin d'illustrer sommairement notre interprétation du phénomène antiaméricain en

France au cours de l'ère post-guerre froide, nous porterons maintenant le regard sur

certaines publications de cinq intellectuels français parmi les plus virulents dans leur

critique des Etats-Unis. Chez les représentants de la gauche anti-libérale, nous avons retenu

l'écrivain et philosophe Régis Debray, le sociologue Alain Joxe et le directeur du Monde

diplomatique Ignacio Ramonet, et à l'extrême droite l'essayiste Alexandre del Valle et

l'écrivain Alain de Benoist. Par le fait même, nous souhaitons également rendre explicite

que l'antiaméricanisme est un système de pensée qui s'exprime au-delà des crises

internationales qui génèrent des flambées antiaméricaines en France. Nous y verrons aussi

plus en détails comment F antiaméricanisme politique est un phénomène qui comporte un

dénominateur commun, que nous avons déjà identifié comme étant l'association des États-

Unis à une sorte d'«empire du mal», tout en ne perdant pas de vue qu'il comporte

également des variantes qui s'ancrent dans un imaginaire propre à chacun.

1.8.1 -Régi s Debray

«Les États-Unis croient que ce qui a été bon pour eux, la morale et la technique, sera bon pour les autres. C'est normal :

ils n'ont jamais bien saisi la différence entre eux et le reste du monde. Comme tous les empires, ils se croient au milieu. Le plus curieux, c'est que les Européens épousent désormais

Et il est vrai que forts de leur Manifest

cette superstition. [

destiny, les Américains ont toujours su faire de la rédemption morale une arme offensive» 93 .

]

n Max Gallo et Charles Pasqua, «Pas de paix sans l'indépendance de l'Europe», Le Monde (Paris), 2 avril 1999, disponible sur http://www.lemonde.fr.

sur

93

Régis

Debray,

«L'Europe

somnambule»,

Le

Monde

(Paris),

1 er

avril

1999,

disponible

57

Né en 1940, diplômé de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm et agrégé de philosophie, Régis Debray est un écrivain et philosophe au parcours engagé. Au cours des années 1960, plusieurs séjours en Amérique latine firent jaillir en lui une passion pour la cause révolutionnaire qui favorisa son rapprochement avec des personnalités comme Fidel Castro et Che Guevara. Après avoir participé à la guérilla en Bolivie, Debray fut arrêté et emprisonné à Camiri de 1967 à 1970. De retour en France, il jouit désormais d'une certaine notoriété dans les milieux intellectuels de gauche en raison de son parcours militant. Au début des années 1980, son affiliation avec les socialistes français fut consacrée alors que François Mitterrand, qui accède à l'Elysée en 1981, le fit conseiller du Prince chargé des dossiers de la sécurité européenne et ceux du tiers-monde. Depuis plus de trente ans, Debray est l'auteur de plusieurs livres, dont Les Empires contre l'Europe 94 et À demain, de Gaulle 95 , à l'intérieur desquels il s'est posé en véritable défenseur de l'État républicain et de la nation française 96 . Il est aujourd'hui professeur de philosophie à l'Université Lyon III - Jean-Moulin et politiquement associé au Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) de Jean-Pierre Chevènement.

Depuis 1989, Régis Debray est passé maître dans l'art de signer des articles de presse polémiques lors des crises internationales. C'est d'ailleurs de cette façon qu'il a affiché le plus souvent son antiaméricanisme. Au moment des débats entourant la participation française à la guerre du Golfe et à celle menée par l'OTAN contre le régime de Slobodan Miloâevic en 1999, Debray s'est positionné comme l'animateur principal de Vantiaméricanisme dans les médias nationaux. En matière de relations internationales, Debray se définit comme un gaulliste «de gauche». Il l'affirmait clairement au cours de

l'été 1990 : «Tout ce que j'ai publié depuis 1981 sur la diplomatie, la stratégie, la nation, l'Europe, développe en toutes lettres une conception charles-de-gaullienne de la vie

internationale. [

]

François Mitterrand m'a toujours pris pour ce que j'étais : un archéo-

Régis Debray, Les Empires contre l'Europe, Paris, Gallimard, 1985.

95 Régis Debray, À demain, de Gaulle, Paris, Gallimard, 1996.

96 Rémy Rieffel, «Debray (Régis)», dans Jacques Julliard et Michel Winock (dir), Dictionnaire des intellectuelsfrançais, Paris, Seuil, 2002, p. 402-403.

58

gaulliste de gauche» . Au-delà des préoccupations que suscite en lui la puissance américaine, c'est le rang de la France dans les relations internationales et l'autonomie décisionnelle de l'Europe qui lui font adopter ses positions antiaméricaines. À chaque occasion où il juge que la capacité d'influence de la France est niée dans la gestion d'une crise internationale, Debray prend la tête du mouvement antiaméricain en France. Généralement, son antiaméricanisme le conduit également à se présenter comme un adversaire redoutable de la realpolitik et comme un grand défenseur du droit international et de la légitimité des Nations unies. L'épisode de la guerre du Golfe persique (1990-1991), qui sera présenté au chapitre suivant, en a fourni un bon exemple.

En mai 1994, Debray publiait dans Le Monde un article intitulé «Les frères ennemis», dans lequel il donnait sa vision de la guerre en Bosnie. Réagissant au projet - à ce moment populaire - de constitution d'une liste «Sarajevo» aux élections européennes de 1995 réunissant des hommes politiques et intellectuels conduits par le philosophe Bernard- Henri Lévy, Debray s'en prenait de façon virulente au pouvoir médiatique en France qu'il percevait comme étant manipulé par Un «État séducteur». Au fil de l'article, le lecteur constatait cependant que la liste «Sarajevo» n'était en fait qu'un prétexte utilisé par Debray pour dénoncer l'intervention militaire de l'OTAN en Bosnie qui se profilait alors. Ce fut donc pour lui l'occasion d'enguirlander les élites françaises qui s'étaient à ses yeux résignées à accepter que «la France ne [puisse] plus rien faire seule» et qui s'étaient engagées depuis la fin de la guerre froide à soutenir conjointement la «construction européenne» et la «solidarité atlantique», termes qu'il plaça lui-même entre guillemets. Il écrit : «Ils ont appelé lors de Maastricht à voter pour cette Europe marchande parce que la France est ma petite patrie et Bruxelles notre grand avenir. Ils ont soutenu l'alignement sur Washington durant la guerre du Golfe, parce que le monde libre ne peut avoir qu'une seule tête» . Sur le dossier de la guerre en Bosnie, Régis Debray endossait parfaitement la politique pro-serbe du président Mitterrand qui cherchait à maintenir l'embargo sur les armes et à empêcher le recours à la force militaire contre les autorités serbes .

97 Cité dans Jérôme Garcin, «Régis Debray sans masque», L'Événement du jeudi (Paris), no. 301, 9 au 15 août 1990, p. 84.

98 Régis Debray, «Les frères ennemis», Le Monde (Paris), 25 mai 1994, disponible sur http://www.lemonde.fr.

59

À l'occasion de la guerre du Kosovo, Debray s'immisça de nouveau avec éclat dans

le débat sur la participation française aux opérations de l'OTAN en publiant deux articles

retentissants qui ont suscité de vives réactions au sein des milieux politique et intellectuel. Dans le premier d'entre eux, dont le titre «L'Europe somnambule» est révélateur de son contenu, il soutenait l'idée que la France et l'Europe étaient dans un «état d'hypnose» généré par «les moyens de commande du rêve otanien» 100 . Sans grande surprise, rien ne justifiait selon lui la guerre que s'apprêtait à faire l'OTAN au régime de Milosevic, pas même l'arrêt du génocide et de la déportation de la population albanaise vivant au Kosovo. La participation française aux opérations militaires de l'OTAN était du même coup encore plus odieuse que la guerre elle-même. À l'intérieur de ce texte qui dénonçait également ce qu'il percevait comme une propagande de la communication américaine en Europe, il affirmait : «L'explication par les artifices de communication ne suffit pas. Encore moins le complot d'un Big Brother hypnotiseur installé en régie, à Washington ou Bruxelles, et nous bombardant d'images et de mots étudiés» 101 .

Mais par-dessus tout, c'est la «collaboration active» de la France et de l'Europe à 1'«ordre américain» qui souleva l'ire de Debray. Il ne comprenait tout simplement pas pourquoi les pays européens, la France en tête, acceptaient si consciemment de faire le jeu

du projet impérialiste américain sur le Vieux Continent. «L'Amérique déprogramme l'Europe qui devient aussi fruste et myope que son leader» 102 , écrit-il. À ses yeux, l'usage par les dirigeants américains et européens du terme «Occident» suffisait à prouver l'inféodation de l'Europe aux États-Unis. C'est à l'intérieur de son second article publié dans Le Monde, intitulé «Lettre d'un voyageur au président de la République», que Debray

a exprimé le plus clairement son refus de voir la France perdre sa personnalité politique, juridique et morale dans cette guerre conduite sous commandement de l'OTAN. Après avoir effectué un séjour de dix jours dans les pays de Tex-Yougoslavie «à la manière de

Debray, «L'Europe

»,

op. cit.

60

Peter Handke» , Debray signait alors un article qui implorait le président Chirac de

changer sa politique étrangère à l'égard de la République fédérale de Yougoslavie (RFY).

Au moment où les bombardements de l'OTAN avaient débuté sur Belgrade, il livrait sa

perception de l'engagement français aux côtés des États-Unis dans cette guerre :

Vous vous souvenez de la définition par de Gaulle de l'OTAN :

«Organisation imposée à l'Alliance atlantique et qui n'est que la subordination militaire et politique de l'Europe occidentale aux États- Unis d'Amérique». Vous nous expliquerez un jour les raisons qui vous ont conduit à modifier cette appréciation. En attendant, je dois vous avouer une certaine honte quand, demandant, à Belgrade, à un opposant démocrate serbe pourquoi son actuel président recevait avec empressement telle personnalité américaine et non française, il me répondit : «De toute façon, mieux vaut parler au maître qu'à ses domestiques» 104 .

Deux ans plus tard, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et l'éditorial

désormais célèbre de Jean-Marie Colombani intitulé «Nous sommes tous Américains» 1 5

ont renforcé la croyance de Debray selon laquelle l'Europe n'était désormais plus rien

d'autre qu'une «province américaine». En 2002, il publiait sous le pseudonyme Xavier de

C** un ouvrage intitulé L'Édit de Caracalla ou plaidoyer pour les Etats-Unis

d'Occident 106 . Dans ce livre, Debray retranscrit une lettre que lui aurait «écrite» Xavier de

Cheyssac, un personnage fictif qu'il fait passer pour un ancien ami de la Rue d'Ulm.

Ancien haut fonctionnaire français ayant obtenu la citoyenneté américaine, Cheyssac écrit à

Debray en octobre 2001 pour lui faire part d'une idée saugrenue : créer officiellement les

États-Unis d'Occident. Dans cette lettre qui couvre l'ensemble de l'ouvrage à l'exception

de la postface signée par Debray, Cheyssac exprime des idées qui combinent un philo-

américanisme ironique à des idées auxquelles nombre d'antiaméricains en France

loc. cit., p. 154. Peter Handke est un écrivain autrichien réputé

notamment pour ses engagements politiques pro-serbes au cours des guerres qui ont déchiré les pays de l'ex- Yougoslavie. En mai 2006, il est allé s'agenouiller devant la tombe de Slobodan MiloSevié, ce qui lui a valu le retrait d'une de ses pièces de théâtre à l'Académie française. Voir Peter Handke, Un voyage hivernal vers le Danube, ta Sava, la Moravaet la Driva, Paris, Gallimard, 1996.

104 Régis Debray, «Lettre d'un voyageur au président de la République», Le Monde (Paris), 13 mai 1999, disponible sur http://www.lemonde.fr.

13 septembre 2001,

disponible sur http://www.lemonde.fr.

Lukic, «L'antiaméricanisme

»,

105 Jean-Marie

Colombani,

«Nous sommes tous Américains», Le Monde (Paris),

106 Xavier de C** (Régis Debray), op. cit.

61

souscrivent volontiers. Globalement, Xavier de Cheyssac affirme que les États-Unis

d'Occident existent déjà dans les faits, ce pourquoi il en appelle à un nouvel édit de

Caracalla qui donnerait une existence juridique à cet empire de l'Occident. L'idée de la

naturalisation des «citoyens de l'empire» est une façon pour Debray de comparer

ouvertement les États-Unis à l'empire romain. Dans une entrevue accordée au journal

montréalais Le Devoir à l'occasion de la parution de son livre, Régis Debray affirmait être

en accord avec certains constats émis par son personnage. À la question d'Antoine

Robitaille «L'Europe est donc selon vous vraiment devenue une province de l'Empire

]?», [

Debray répondit :

Oui, dans ses constats désabusés. Il est vrai que trois Européens sur quatre ne veulent pas de «l'Europe-puissance». Il ne faut donc pas prendre ses désirs pour des réalités : l'Europe ne souhaite pas revenir à la puissance, preuve en est son absence d'effort de défense. Elle est, d'une certaine façon, le bras «humanitaire» de l'Empire, lequel a les armées alors que nous, en Europe, avons les ONG! Nous avons même perdu la capacité de désigner l'adversaire, capacité politique élémentaire. Au fond, on se retrouve devant un phénomène d'annexion sans conquête qui est assez intéressant .

Mais à la différence de son personnage Xavier de Cheyssac, Debray rejette

fermement l'idée de créer les «États-Unis d'Occident». Il se décrit lui-même comme un

«partisan de la résistance à l'assimilation» face au «désordre des centres de décision et de

l'improvisation qui préside à cette politique impériale» 108 . Les idées de Debray sur la

soumission de la France et de l'Europe face à la puissance américaine rejoignent en partie,

comme nous le verrons, celles d'un autre intellectuel particulièrement prolifique dans sa

dénonciation de la politique étrangère des États-Unis, auprès de qui Debray fait presque

figure de modéré : Alain Joxe.

1.8.2-Alain Joxe

«Le mot "empire", en somme, est parfaitement adapté au cas

américain.

C'est un mot romain, qui signifie

[

]

Antoine Robitaille, «L'Empire américain et la fatigue culturelle de l'Europe française», Le Devoir (Montréal), 29-30 juin 2002, disponible sur http://www.ledevoir.com. l0i Idem.

62

commandement militaire suprême, une magistrature exceptionnelle liée à l'état de guerre, à l'origine, et qui n'a jamais cessé d'avoir ce sens militaire, sauf quand le titre arrive à n'être qu'un simple ornement cérémoniel»

«L'empire est une solution valable au déclin»" .

Alain Joxe est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

(EHESS) de Paris où il anime notamment les travaux d'un groupe d'étude sur la sociologie

de la défense. Il est également président du Centre interdisciplinaire de recherche sur la

paix et d'études stratégiques (CIRPES), un centre de réflexion où la critique sévère des

Etats-Unis a particulièrement bonne presse. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et articles

traitant des questions stratégiques, dont deux de ses livres les plus discutés - et aussi les

plus décousus - feront l'objet d'une analyse détaillée dans cette section.

En 1992, Joxe publia L'Amérique mercenaire , un ouvrage à l'intérieur duquel il

se proposait d'analyser les objectifs stratégiques des États-Unis à l'aube du nouveau

système international post-Yalta. Ce faisant, il se basa principalement sur la façon dont les

Etats-Unis ont, à son avis, géré la crise du Golfe persique en 1990-1991. Sa réflexion s'est

effectuée à l'aune de la mondialisation de l'économie de marché survenue avec la fin de la

guerre froide et de la révolution dans les technologies et des moyens de communication qui

sont, selon lui, des armes au service de la domination américaine sur le monde. Mais à

travers ce livre, ce furent tout autant les principes d'action devant guider la France dans les

relations internationales après 1989 que Joxe souhaitait mettre de l'avant. Il l'écrit

d'ailleurs clairement au début de son ouvrage : «Toute ma vie militante adulte a été formée

dans l'idée que "la France" avait une mission dans le monde, un mission anti-tyrannique,

celle de protester contre les empires - y compris l'empire français - , et celle de critiquer à

Alain Joxe, «L'empire du chaos est-il militaire?», dans L'Empire américain?, op. cit., p. 182-183.

Alain Joxe [entretien avec], «Le monde de l'empire unique n'est pas acceptable», Le Monde (Paris), 22 décembre 1992, p. 2.

111 Alain Joxe, L'Amérique mercenaire, Paris, Payot, 1995 (réédition).

63

haute voix les rackets et les pouvoirs privés quels qu'ils soient, au nom de la souveraineté populaire et de l'intérêt public»" 2 .

Un des arguments principaux de Joxe dans L'Amérique mercenaire est que la supériorité militaire des États-Unis, écrasante depuis la disparition du système communiste européen, les a précisément placés dans une «situation subalterne de mercenaires, de gendarmes du système» 113 . Avec la fin de la guerre froide, Joxe constatait que les États- Unis commençaient à jouir d'une supériorité militaire incontestable, mais qui ne savait toutefois masquer les carences d'une économie américaine en voie de pérécliter. Dans sa pensée, les États-Unis étaient destinés, à partir de 1989, à devenir une nation de mercenaires au service d'un «pouvoir économique mondial déjà fondamentalement délocalisé, mais qui a besoin d'un bras armé» 114 . Une des images à sillonner de façon récurrente les pages de cet ouvrage de Joxe est que les États-Unis sont depuis 1989 à la tête d'un «empire du désordre» 115 .

En fait, la vision d'Alain Joxe sur l'action internationale des États-Unis au sortir de la guerre froide n'était rien d'autre qu'une reprise à son compte d'une thèse largement commentée dans les milieux académiques dans les années 1980, dont une version instrumentalisée de celle-ci a passablement nourri l'antiaméricanisme français au tournant de années 1990 : celle du déclin des États-Unis 116 . En reprenant les conclusions de certains chercheurs comme Edward Luttwak et Zaki Laïdi, Alain Joxe affirmait dans L'Amérique mercenaire que la dissymétrie entre la puissance militaire et la puissance économique des États-Unis les conduisait à devenir les «prédateurs» du nouveau système international afin d'enrayer ledit déclin 117 . Le déséquilibre entre la puissance militaire et la puissance économique des États-Unis allait potentiellement entraîner un danger supplémentaire pour

ll2 Ibid.,p.8.

113 Ibid., p. 25.

lu Ibid.,p. 119.

115 Ibid, p. 401-402.

116 Un des ouvrages centraux dans les débats entourant le déclin des États-Unis a été celui de Paul Kennedy, Rise andFall ofGreat Powers, New York, Random House, 1987.

117 Joxe, op. cit., p. 104.

64

l'ordre mondial : leur militarisation croissante. Dépourvus de la carotte économique, les États-Unis ne disposeraient plus que du bâton militaire comme levier d'influence

mondiale

I I R

.

Or, à bien y réfléchir, Joxe écrit en 1992 qu'il n'y avait rien d'étonnant dans cette

réalité «prédatrice» puisqu'au fil de leurs combats contre les totalitarismes au XX e siècle, les États-Unis se seraient eux-mêmes «totalitarisés». Au sortir de la guerre froide, Joxe percevait ainsi les États-Unis comme une puissance totalitaire exerçant un impérialisme «prédateur» pour le système international. Il écrit : «La présidence aux Etats-Unis ne peut

que vouloir la guerre que sa fonction lui ordonne de préparer. [

attirance désormais perverse pour le seul champ d'excellence qui demeure sans conteste

aux États-Unis : celui de l'art opérationnel de la violence» 119 . Pour ce sociologue, la décision américaine d'entrer en guerre contre l'Irak en 1991 devait d'ailleurs se

à l'idée

provisoire que pour masquer à son propre peuple la croissance d'un power tyrannique interne, celui de la présidence militarisée, qui se justifiait par la permanence de la tyrannie stalinienne et qui s'évanouissait avec Gorbatchev, l'Amérique a dû désigner rapidement un tyran extérieur crédible» 120 en la personne de Saddam Hussein.

comprendre en partie à la lumière de cette matrice historique: «J'adhère, [

[L'Amérique] a une

]

]

Sur le plan des relations politico-militaires avec les autres pays, l'impérialisme américain au sortir de la guerre froide présentait selon Joxe deux différences spécifiques avec les empires du passé : le refus de la conquête territoriale et l'acceptation des alliances politico-militaires avec ses «alliés». Or, ces principes «impérialistes» apparaissaient néanmoins paradoxaux : pour quelles raisons un empire «prédateur» comme les États-Unis se refuserait-il à coloniser les pays qu'il conquiert en même temps qu'il se résignerait à forger des alliances avec des pays comme la France? Tout simplement parce qu'il préfère semer une «culture du maltentendu» qui sert, selon Joxe, les intérêts de tout conquérant :

En 2002, le démographe Emmanuel Todd défendra des positions similaires dans Après l'empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002.

119 Ibid., p. 306. En italique dans le texte.

120 Ibid., p. 52.

65

L'empire américain, avant d'être l'empire du désordre, est l'empire du malentendu, un système de pouvoir unique au monde, non pas universel ni global, Dieu merci, mais ayant des prétentions universelles et des effets globaux. Les prétentions restent distinctes des effets, du fait que le pouvoir global de l'empire ne repose pas sur une intelligence de l'état du monde, ce qui serait épuisant, ni sur une conquête définitive et donc permanente du monde entier, ce qui serait ruineux, mais sur une pratique de la coalition et une culture du malentendu. La modalité caractéristique du pouvoir américain, comme de la plupart des pouvoirs impériaux, c'est ce malentendu, c'est-à-dire la non-intelligence des informations jaillissant sans cesse des situations et des sociétés soumises .

L'Amérique étant mercenaire, Joxe affirme que la résistance à l'empire est une

responsabilité qui incombe à tous les citoyens du monde. Néanmoins, il est en 1992

étonnamment laconique sur les moyens de résister à l'impérialisme américain. Ce n'est que

dans L'Empire du chaos, un ouvrage publié en 2002, qu'il compléta sa pensée en

proclamant que la «République sociale», en France et ailleurs en Europe, constituait

désormais le seul rempart face à la «prédation» exercée par les États-Unis 12 . La décennie

qui s'est écoulée depuis la publication de L'Amérique mercenaire a témoigné d'une

évolution troublante de l'imperium des États-Unis tel que représenté par Alain Joxe. Non

plus seulement un empire du désordre, les États-Unis d'Alain Joxe seraient désormais un

empire du chaos. Ce chaos serait le résultat d'une aggravation de la pression conjointement

exercée sur le système international par la mondialisation économique, de plus en plus

appelée néolibéralisme par les milieux intellectuels de gauche, et le militarisme des États-

Unis. Dans ce livre, Joxe dresse un sombre bilan de l'action internationale des États-Unis

depuis la guerre du Golfe :

Dix ans

plus tard [la guerre du Golfe], l'ONU est sommée de se plier au goût du leader. Les États-Unis se proposent d'imposer un monde à leur image, et ce n'est pas un monde-cosmos mais un monde unifié par un principe de désordre, modéré par le simple jeu des rapports de forces, un monde- chaos, qui n'a rien d'un jardin à fa française. Il a fallu à peine plus d'une décennie pour que ce projet prenne forme aux États-Unis et se répande

La situation actuelle est toute récente et tout à fait nouvelle. [

]

sur terre avec ses débats, ses vérités, ses enjeux, ses méthodes, son vocabulaire, ses mythes et ses mensonges particuliers .

121 Ibîd.,p. 165. 122 Alain Joxe, L'Empire du chaos, op. cit., p. 9.

m Ibid.,p.\l.

66

Pour Joxe, le fait saillant des années 1990 et 2000 concerne l'universalisation de

l'empire américain avec la consécration de «la prééminence de la force militarisée sur

l'économie, sur la paix, sur les alliances, sur le droit international, sur l'ONU, et sur toutes

les échelles de l'autonomie politique et de la solidarité sociale» 124 . Alors qu'en 1992 Alain

Joxe exprimait ses inquiétudes sur l'évolution d'un système international ayant les États-

Unis à leur tête, en 2002 la période des doutes lancinants est bel et bien close. L'imperium

américain, qu'il compare tour à tour aux empires assyrien, romain et ottoman, de même

qu'à la puissance d'un suzerain médiéval envers ses vassaux, est désormais

intrinsèquement liée à la négation de la souveraineté politique des autres pays du monde.

L'Amérique, écrit-il, «s'oppose fondamentalement à toute autonomie des entités

sociopolitiques autres que les États-Unis. Et par la propagande néo-libérale, elle organise

dans l'opinion mondiale le désir de voir s'affaisser la souveraineté politique, de sorte que

l'économie fournisse elle-même la loi de la ségrégation des groupes humains» 125 . Joxe

compare ce qu'il appelle «les bricolages paramilitaires d'un système néolibéral "pur et

dur"» à un «fascisme global», et pousse même l'audace jusqu'à affirmer que le «terrorisme

de base visant la population civile est une réaction de désespoir, face au terrorisme

d'empire» 126 . On retrouve ainsi, dans L'Empire du chaos, un thème antiaméricain qui sera

particulièrement populaire en France dans la foulée des attentats terroristes du 11 septembre

2001 : celui de la provocation impériale. La liste des méfaits américains en matière de

politique étrangère ne cessant de s'allonger depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis

n'ont-ils pas, après tout, mérité de se faire servir leur propre médecine en se faisant attaquer

sur leur propre territoire?

1.8.3- Ignacio Ramonet

La

condition d'empire, naguère considérée comme une accusation typique d'un "antiaméricanisme primaire", est

«[Un] empire n'a pas d'alliés, seulement des vassaux. [

]

124 Alain Joxe, «L'empire du chaos est-il

125 Joxe, L'Empire du chaos, op. cit., p. 180-181.

126 Ibid., p. 215.

», op. cit., p. 185.

67

ouvertement revendiquée par les faucons qui pullulent autour du président Bush» .

Né en Espagne en 1943, Ignacio Ramonet travaille et réside en France depuis plus

de trente ans. Ancien élève de Roland Barthes, il détient un doctorat en sémiologie et en

histoire culturelle de l'EHESS. Depuis 1991, il est directeur du mensuel français Le Monde

diplomatique. Conjointement à ses responsabilités journalistiques, il poursuit une carrière

universitaire en France à titre de professeur associé à l'Université Paris VII - Denis-Diderot

où il enseigne la théorie de la communication. Leader emblématique de la gauche anti-

libérale «transnationalisée», il est également un des membres fondateurs du mouvement

altermondialiste ATTAC.

L'antiaméricanisme d'Ignacio Ramonet au cours de l'ère post-guerre froide a été

d'une implacable constance. De la guerre du Golfe à la seconde guerre d'Irak, en

empuntant les détours obligés de la Bosnie, du Kosovo et de l'Afghanistan, il s'est

positionné au sein du milieu intellectuel français comme un adversaire acharné de la

politique étrangère des États-Unis. Il a été à ce point impliqué dans tous les combats

antiaméricains des vingt dernières années que l'on pourrait presque lui décerner le «brevet»

de certaines figures rhétoriques du discours enflammé contre les États-Unis. Avec l'écho

qu'il obtient à chaque mois par ses éditoriaux, de même que par les livres à saveur

antiaméricaine qu'il publie régulièrement pour le bénéfice du grand public, qui reprennent

d'ailleurs certains de ses articles les plus polémiques, il ne serait pas exagéré d'affirmer que

Ramonet est l'un des antiaméricains les plus influents de France. Parmi ses textes qui sont

les plus révélateurs de son antiaméricanisme, nous retiendrons ici un ouvrage, Les Guerres

du XXI e siècle 12 *, de même que quelques articles publiés dans Le Monde diplomatique.

Ignacio Ramonet rejoint Alain Joxe et d'autres antiaméricains de la gauche anti-

libérale dans la mesure où son antiaméricanisme est pour lui une façon de combattre

12 Ignacio Ramonet, «Vassalité», Le Monde diplomatique, octobre 2002, disponible sur http://www.monde- diplomatique.fT.

128 Ignacio Ramonet, Les Guerres du XXI e siècle : peurs et nouvelles menaces, Paris, Galilée, 2002.

68

simultanément sur deux fronts : contre la domination des États-Unis bien sûr, mais aussi

contre la «mondialisation néolibérale» qui la consacre. À ses yeux, le «vrai grand

vainqueur» de la fin de la guerre froide a été non pas les États-Unis, mais plutôt le

néolibéralisme économique qui a engendré depuis 1989 la barbarie au sein des sociétés

occidentales désormais «déstructurées» 129 . Pour expliquer ce qu'il perçoit comme une

soumission aveugle de la quasi-totalité des pays occidentaux aux États-Unis, Ramonet

propose un schéma téléologique qui pourrait se lire ainsi : l'adoption de la démocratie

entraîne celle du libéralisme économique, qui à son tour entraîne la soumission des

démocraties aux États-Unis puisqu'ils représentent le centre économique et financier de la

planète. Ainsi conçue, cette interprétation des relations qu'entretiennent les États-Unis avec

les autres pays, qui stipule qu'une démocratie est nécessairement soumise aux États-Unis,

fait souvent dire à Ramonet que lorsque les États-Unis prétendent se porter en défenseur de

la démocratie et les droits de la personne dans le monde, ce qu'ils cherchent n'est en fait

rien d'autre que les moyens d'assurer la pérennité de leur hégémonie. Il a exprimé

clairement sa pensée lors de l'intervention militaire de l'OTAN contre la République

fédérale de Yougoslavie (RFY) en 1999 :

Le Kosovo a fourni aux États-Unis l'occasion d'appliquer le "nouveau concept stratégique" de l'OTAN, quelques semaines avant son adoption officielle à Washington le 26 avril 1999 : élargir et renforcer la communauté des nations démocratiques. Étant entendu que l'élargissement de la démocratie suppose, comme condition indispensable, l'adoption obligatoire du modèle occidental de mondialisation libérale. Et la soumission à l'hégémonie des États-Unis. Telles furent, au fond, les motivations véritables de la guerre du Kosovo 130 .

n

i

Les écrits de Ramonet reprennent régulièrement le terme d'«hyperpuissance»

forgé par l'ancien ministre socialiste des Affaires étrangères Hubert Védrine pour décrire

l'hégémonie des États-Unis. Cependant, tandis que Védrine parle de l'hyperpuissance

u * lbid., p. 22-23.

m Ibid.,p. 135.

131 L'hyperpuissance telle que pensée par Hubert Védrine fait référence à l'«extraordinaire puissance» des États-Unis depuis la fin de la guerre froide. Cette dénomination n'est pas, à notre avis, de l'antiaméricanisme. En revanche, l'interprétation que l'on donne à l'hyperpuissance peut être générateur d'antiaméricanisme, tel que nous le croyons pour Ignacio Ramonet. Pour plus de renseignements sur les idées d'Hubert Védrine, se référer à son livre Face à l'hyperpuissance : textes et discours, 1995-2003, Paris, Fayard, 2003.

69

américaine en termes d'influence et de puissance à proprement parler, Ramonet s'y réfère

pour disserter sur le «contrôle» et la «domination» des États-Unis sur le monde de l'après-

guerre froide. Il écrit dans un livre : «[L'équilibre de la guerre froide] a été rompu avec la

disparition de l'Union soviétique et, pour la première fois depuis deux siècles, un pays -

une "hyperpuissance" - [,

voient pas pourquoi ils partageraient ou limiteraient leur hégémonie alors qu'ils peuvent

domine le monde de manière écrasante. Les États-Unis ne

]

l'exercer pleinement sans que nul (pas même les Nations unies) ne puisse la leur

1 ^9

contester»

explicite sur sa pensée :

. C'est néanmoins dans un éditorial du Monde diplomatique qu'il a été le plus

Il est des périodes dans l'histoire du monde où l'hégémonie d'un État, en raison de la défaite ou de la décomposition de ses principaux rivaux,

]

Certes, dans le monde contemporain, la prépondérance d'un empire ne se mesure plus à la seule emprise géographique. Outre de formidables attributs militaires, elle résulte essentiellement de la suprématie dans le contrôle des réseaux économiques, des flux financiers, des innovations technologiques, des échanges commerciaux, des extensions et des

s'exerce soudain sans partage sur toute l'étendue de la planète. [

projections (matérielles et immatérielles) de tous ordres. À cet égard, nul ne domine autant la Terre, ses océans et son espace environnant que les

États-Unis. [

conflit majeur à moyen terme, leurs arrogantes prétentions impériales? Ignorent-ils que, tôt ou tard, «tout empire périra» 13 .

Les États-Unis peuvent-ils poursuivre, sans risque de

]

Pour Ramonet, la lutte contre le terrorisme entreprise au lendemain des attentats

terroristes du 11 septembre 2001 a rendu l'hyperpuissance américaine encore plus

intolérable qu'auparavant car elle a levé le voile sur les véritables objectifs de domination

des États-Unis sur le monde et sur la complicité consciente des gouvernements européens à

endosser le projet impérialiste du pays de l'Oncle Sam. Dans Les Guerres du XXIe siècle,

Ramonet estimait que si le président Chirac a effectué une visite aux États-Unis en

septembre 2001, c'était «officiellement pour offrir [ses] condoléances [au peuple

américain], mais en réalité pour faire allégeance inconditionnelle» au président Bush 134 .

uz Ramonet, Les Guerres

,

op. cit., p. 144.

133 Ignacio Ramonet, «L'empire américain», le Monde diplomatique, février 1997, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr. La dernière phrase de Ramonet s'inspire de l'ouvrage Tout Empire périra : une vision théorique des relations internationales écrit par l'historien français Jean-Baptiste Duroselle (Publications de la Sorbonne, 1981).

70

Depuis l'automne 2001, les puissances européens font à ses yeux figure de «Lilliputiens»

face au pouvoir d'intimidation des États-Unis 135 .

L'impact réel des attentats terroristes du 11 septembre 2001 sur la politique

étrangère américaine est ainsi rejoint. Dans l'esprit de Ramonet, les attaques ayant fait du

terrorisme international l'ennemi dont la politique étrangère des États-Unis a tant besoin,

ces derniers en ont profité pour exercer leur hégémonie de façon «autoritaire» . Dans cette

optique, les événements de l'automne 2001 auraient donné aux États-Unis «carte blanche

pour mettre en application de vieux délires géopolitiques» qui sont au nombre de trois : 1)

revendication du rôle «impérial» néfaste des États-Unis dans la conduite des affaires du

monde; 2) assimilation à tort de toute lutte de résistance nationale, par exemple par le

Hamas palestinien et le Hezbollah libanais, au terrorisme international; et 3) violation des

libertés individuelles, aux États-Unis comme ailleurs. Par conséquent, Ramonet concluait

en septembre 2006 qu'en raison de l'arrogance impériale des États-Unis, le monde était

plus dangereux qu'à la veille des attentats du 11 septembre 2001 .

Les publications d'Ignacio Ramonet représentent à merveille la protestation

élémentaire à l'encontre de la puissance américaine de même que les appels à la

«résistance» qui accompagnent fréquemment l'antiaméricanisme politique en France. Cette

protestation est très souvent dirigée contre des phénomènes tels que la «marginalisation des

Nations unies» par les États-Unis et leur «scandaleuse partialité en faveur d'Israël». Si,

pour Ramonet et d'autres, la venue d'un monde multipolaire est grandement souhaitable,

celui-ci apparaît si lointain que la résistance demeure la seule arme actuellement à leur

disposition. Avec François Houtart et Samir Amin, deux autres leaders européens de

l'altermondialisme, Ramonet a signé un texte en décembre 2005 dans lequel il est

implicitement écrit que l'impérialisme américain pousse le monde vers l'abîme :

Le contrôle de la planète par les États-Unis semble absolu. Si l'on met à part Cuba et la révolution bolivarienne impulsée par le président Hugo

135 Ibid., p. 64.

136 Ibid., p. 88.

137 Ignacio Ramonet, «Un nouvel état du monde», Le Monde diplomatique, septembre 2006, disponible sur http://monde-diplomatique.fr.

71

Chavez au Venezuela, [

de limiter son déploiement : l'Europe reste embourbée dans les sables de la mondialisation libérale; le Sud ne présente plus de front commun de résistance; la Chine rie paraît avoir d'autre ambition que de gagner du

temps en vue de promouvoir ses objectifs bien à elle, eux-mêmes ambigus, et elle ne se pose pas en partenaire actif dans le façonnement du

monde. [

militaire des États-Unis. C'est la condition indispensable pour que soient ouvertes les marges de liberté sans lesquelles tout progrès social et démocratique comme toute avancée en direction de la construction multipolaire resteront vulnérables. L'opposition à la guerre (Kosovo,

Afghanistan, Irak

exprime cette dimension du problème dans les

Dans l'immédiat, il s'agit de mettre en échec le projet

]

on ne voit guère de contre-projet susceptible

]

)

mouvements pacifistes et dans bien d'autres formes de résistance. Parce qu'il est démesuré, le projet des États-Unis est sans doute appelé à faire faillite, mais certainement au prix d'un terrible coût humain 13 .

Les écrits d'Ignacio Ramonet, de Régis Debray et d'Alain Joxe représentent bien

l'antiaméricanisme qui se situe en France dans le camp de la gauche anti-libérale. Au final,

ces individus sont idéologiquement très proches de la pensée des leaders de la gauche

radicale aux États-Unis comme le linguiste Noam Chomsky. Les antiaméricains de gauche

interprètent d'ailleurs souvent les publications de Chomsky et d'autres, qui paraissent

régulièrement dans des organes de la presse nationale française comme Le Monde

diplomatique, comme un signe de légitimité de leurs propres idées.

Pour compléter le panorama de l'antiaméricanisme français, il est maintenant

nécessaire de porter le regard de l'autre côté de l'échiquier idéologique. Comme nous le

verrons, l'antiaméricanisme d'intellectuels comme Alexandre del Valle et Alain de Benoist

reprend volontiers certains thèmes chers à la gauche antiaméricaine, comme par exemple

celui de la recherche d'une hégémonie américaine sans bornes fondée sur une usurpation de

toutes les ressources pétrolières de la planète. Mais contrairement à l'antiaméricanisme

politique de la gauche anti-libérale, celui de la droite et de l'extrême droite procède parfois,

comme chez Alexandre del Valle, d'une lecture «culturaliste» ou «civilisationnelle» des

relations internationales. Quoi qu'il en soit, la conclusion de ces antiaméricains d'extrême

Ignacio Ramonet, François Houtart et Samir Amin, «Mettre en échec le projet impérial», Le Monde diplomatique, décembre 2005, disponible sur http://www.monde^diplomatique.fr.

72

droite demeure bien souvent la même : la France et l'Europe sont des victimes de premier

ordre de la politique étrangère américaine.

1.8.4 - Alexandre del Valle

«L'extension de l'islamisme dans le monde et en Europe est

favorisée

essentiellement économiques, afin de pérenniser et accroître

la puissance extérieure des États-Unis au détriment de tout autre acteur international, à commencer par les États

par l'Amérique pour des raisons

[

]

i

139

européens» .

Alexandre del Valle est un intellectuel qui s'est implanté peu à peu au sein du débat

public français à partir du milieu des années 1990 et surtout à partir des événements du 11

septembre 2001. Celui qui justifie sa présence sur la scène médiatique par sa spécialisation

sur l'islam a été, au cours des dix dernières années, un des intellectuels les plus contestés de

France. Outre le fait que plusieurs observateurs le considèrent comme un parvenu «surgi de

nulle part» 140 qui profite de l'intérêt du public occidental envers le monde islamique pour

s'improviser en tant qu'expert, les polémiques à son égard ont découlé en grande partie du

fait que la société française le suspecte d'être un islamophobe déguisé en islamologue.

D'ailleurs son antiaméricanisme obtient passablement moins d'échos que celui des

intellectuels de la gauche anti-libérale, comme en témoigne son absence des débats

nationaux au moment de la guerre du Golfe, de l'Afghanistan et de l'Irak.

S'il est clairement marqué à droite, certains le considèrent ni plus ni moins comme

un essayiste d ? extrême-drpite en raison de ses opinions radicales sur le monde islamique. Il

s'est fait remarquer notamment au cours des dernières années en raison de sa farouche et

véhémente opposition à l'éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Ses

détracteurs se confortent aussi dans le jugement sévère qu'ils portent sur sa personne en

139 Alexandre del Valle, L'Islamisme et les États-Unis:

d'Homme, 1997, p. 269-270.

une alliance contre l'Europe, Lausanne, L'Âge

140 Voir Xavier Tprnisien, «Le danger de l'islamophobie», Le Monde (Paris), 13 mai 2002, disponible sur http://www.lemonde.fr.

73

observant le nombre élevé de ses apparitions publiques aux côtés de membres de l'extrême droite à l'occasion de colloques et manifestations, de même que la publication de certains de ses articles par des revues de ce courant idéologique 141 . Fréquemment insulté et menacé de mort, del Valle signe ses écrits d'un pseudonyme afin de protéger sa famille : son vrai nom est Marc d'Anna.

Alexandre del Valle rejette catégoriquement ces allégations qui font de lui un proche du mouvement intellectuel «Nouvelle Droite» conduit par Alain de Benoist, ou un sympathisant du Front national 142 . Il le fait souvent en mentionnant qu'il soit l'un des seuls intellectuels français non-juifs à être ouvertement «sioniste». Il balaie du revers de la main les attaques dont il est l'objet en mettant également r de l'avant son appartenance politique officielle. Del Valle est en effet associé sur le plan politique à l'Union pour un mouvement populaire (UMP) de Nicolas Sarkozy, le principal parti politique de droite en France et celui qui détient le pouvoir à la présidence et au gouvernement depuis les élections présidentielles et législatives de 2002. À la fin de cette même année, il a présenté, en vain, avec son collègue Rachid Kaci, la candidature de leur mouvement «Droite libre» à la tête de l'UMP afin de contrer les risques de ce qu'ils nommaient une «dérive politiquement correcte» au sein de la droite française. Selon Kaci et del Valle, cette «dérive» est perceptible par l'ouverture de la droite face aux idées d'extrême-gauche de même que par la complaisance de l'UMP face au «noyautage» du Conseil français du culte musulman par des «islamistes». Selon eux, la légitimité de la candidature de «Droite libre» tenait au fait que la droite française soit toujours tentée de «renier ses valeurs» 143 .

Del Valle se décrit plutôt comme un géostratège spécialiste des questions internationales touchant le monde islamique. Ayant comme maîtres à penser le général

141 Idem.

142 II l'affirmait une fois de plus dans une réponse adressée au journal Le Monde en réaction à l'article cité à la note précédente qui le mettait en cause. Il écrivait : «Je n'ai jamais été et je ne suis pas d'extrême droite ni de la nouvelle droite, que je combats dans tous mes écrits et qui, comme certains cercles extrémistes de la gauche antisioniste et antisémite, me vouent une haine symétrique dans nombre de leurs parutions». Voir «Une lettre d'Alexandre del Valle», Le Monde (Paris), 22 juin 2002, p. 13.

143 Rachid Kaci et Alexandre del Valle, «Halte à la dictature intellectuelle», Le Figaro (Paris), 17 juillet 2003, p. 12.

74

Pierre-Marie Gallois et l'amiral Yves Lacoste, ses réflexions sur la politique internationale l'ont amené à publié trois essais desquels découlent les polémiques entourant ses thèses iconoclastes et pour le moins originales sur l'islam et les États-Unis. Dans une discussion de ses ouvrages, Pierre Mélandri et Justin Vaïsse ont qualifié de «très contestables» les procédés intellectuels qu'il a utilisés dans la démonstration de ses thèses . Deux de ses livres retiendront ici notre attention : L'Islamisme et les Etats-Unis :

une alliance contre l'Europe et Guerres contre l'Europe : Bosnie-Kosovo-Tchétchénie. À l'intérieur de ceux-ci, del Valle stigmatise férocement le monde islamique en affirmant qu'il représente le péril «intérieur et extérieur» de l'Europe en même temps que son «ennemi héréditaire». Son antiaméricanisme politique de premier niveau tient notamment au fait qu'il affirme, «preuves à l'appui», que la politique étrangère des États-Unis vient depuis des décennies s'allier au monde islamique et «souffler sur les braises de l'islamisme» en Europe et en Asie, question de déstabiliser l'émergence politico-militaire des pays de ces continents, le tout afin d'assurer la pérennité de la puissance américaine dans le monde. Sachant la nature étroite des relations que les États-Unis entretiennent avec Israël depuis la création de l'État juif en 1948, mais surtout depuis la guerre des Six-Jours de 1967, le moins qu'on puisse dire est qu'il y a lieu de s'étonner des idées avancées par Alexandre del Valle.

Plus concrètement, del Valle soutient que la fin de la guerre froide a mis un terme à la convergence d'intérêts géopolitiques et idéologiques qui liait les États-Unis et l'Europe au temps de la confrontation bipolaire. Il reprend à son compte la thèse d'Yves Lacoste selon laquelle les États-Unis sont «entrés en guerre» contre l'Europe à la suite de l'effondrement du bloc soviétique en Europe. Selon del Valle, la guerre qui oppose l'Europe aux États-Unis est une guerre commerciale dont «le but est de réduire à néant la

Bien que Pierre-Marie Gallois démente systématiquement, tout comme son protégé, toute association avec le mouvement intellectuel «Nouvelle Droite», il entretient sans gêne des contacts réguliers avec Alain de Benoist. Nous tenons pour preuves notamment ses contributions à la revue Éléments que dirige Benoist. Pour valider cette assertion, le lecteur pourra consulter le site des Éditions du Labyrinthe, disponible sur http://www.labvrinthe.fr.

145 Mélandri et Vaïsse, op. cit., p. 463.

75

puissance du continent européen» 146 . Dans cette optique, l'objectif des États-Unis serait de gagner cette guerre économique contre l'Europe, de même que contre l'Asie, afin d'empêcher que ces régions du monde ne viennent concurrencer leur hégémonie planétaire.

Selon del Valle, cette guerre euro-américaine s'inscrit à l'intérieur d'une «stratégie globale

belliqueuse et coercitive» destinée à prévenir l'émergence d'une puissance européenne

ou asiatique désireuse de remettre en cause «l'hégémonie globale bienvieillante» des États-Unis. Ce type d'orientation de la politique étrangère des États-Unis au cours de l'ère post-guerre froide ne serait pas d'ailleurs inédit. Dans son essai Guerres contre l'Europe, del Valle endosse une analyse établissant que l'objectif stratégique principal des États-Unis au cours des cinquante dernières années a été d'anéantir ou d'affaiblir les rivaux potentiels, que ceux-ci aient été des pays «amis» ou «ennemis», afin de conserver à jamais son statut de superpuissance unique 148 .

[ ]

Paradoxalement, del Valle affirme également que les États-Unis ont eu recours plus d'une fois au concept d'«ennemi utile», c'est-à-dire un pays qu'ils déclarent hostile aux intérêts américains, afin de justifier leurs entreprises militaires et répressives qui servent leur hégémonie politico-économique. Ces campagnes militaires, par exemple contre la Serbie ou l'Irak dans les années 1990, sont le prolongement que ce que del Valle appelle des «stratégies obliques» de la politique étrangère américaine. Dans le cadre de la «guerre américaine» contre l'Europe, ces «stratégies obliques» font intervenir tout particulièrement le monde musulman. Pour expliquer la volonté présumée des États-Unis d'anéantir la puissance «eurasiatique», del Valle s'est effectivement construit une grille d'analyse qui se veut encore plus fantasmatique et inacceptable que celle des antiaméricains de la gauche anti-libérale. Si ces derniers pèchent par antiaméricanisme au nom d'un certain idéal théorique de justice dans les rapports socio-économiques mondiaux, l'antiaméricanisme d'Alexandre del Valle ne semble être mu par rien d'autre que par une certaine xénophobie envers les musulmans. En lisant ses ouvrages, le lecteur se surprend parfois à se demander

146 Alexandre del Valle, «Genèse et actualité de la "stratégie" pro-islamiste des États-Unis», Stratégique, no. 70-71, disponible sur http://www.alexandredelvalle.com.

147 Alexandre del Valle, Guerres contre l'Europe : Bosnie-Kosovo-Tchétchénie 2000, p. 172 et 185.

Paris, Éditions des Syrtes,

,

148 Ibid., p. 161.

76

si l'auteur fait réellement la distinction entre la religion qu'est l'islam et l'intégrisme

religieux qu'est l'islamisme. D'abord, il affirme que l'hégémonie mondiale des États-Unis

repose sur le contrôle de la totalité des réserves pétrolières du Moyen-Orient. C'est la raison

pour laquelle les États-Unis tableraient depuis longtemps sur ce qu'il appelle une stratégie

«pro-islamique». Dans une lecture de la politique étrangère américaine qui n'est pas sans

rappeler les idées émises par le cinéaste Michael Moore dans son documentaire Fahrenheit

9/11, del Valle croit que cette stratégie «pro-islamique» consiste en l'intégration dans le

camp occidental des pays de «l'aire turquo-islamique», dont certain sont par ailleurs

susceptibles d'épouser une conception laïque de l'islam 149 . Ces pays musulmans étant

dépendants de la technologie américaine pour exploiter le pétrole sont évidemment forcés

d'accepter l'emprise des États-Unis sur son extraction. Le chef de file de ces pays

producteurs de pétrole est bien entendu l'Arabie Saoudite, avec qui les Etats-Unis

imposeraient sur le monde un véritable impérialisme pétrolier .

Face aux États musulmans les plus récalcitrants à leur hégémonie planétaire comme

l'Iran ou la Libye, les États-Unis, toujours dans l'esprit d'Alexandre del Valle, ont recours à

une autre stratégie, celle-là dite «pro-islamiste». En puisant largement dans les thèses

civilisationnelles de Samuel Huntington, cette stratégie consisterait à encourager le

fondamentalisme islamique dans le monde afin de le retourner contre les pays d'Europe,

envers qui les fondamentalistes entretiennent toujours une «hostilité revancharde» en vertu

de leur passé de dominateurs. Avant les attentats terroristes du 11 septembre 2001, il

affirmait clairement ses idées dans la revue française Politique internationale :

Les États-Unis peuvent se permettre de continuer à souffler sur les braises de l'islamisme revanchard. Primo, parce que ce nouvel ennemi est plus utile que réellement menaçant pour Washington. Secundo, parce que le projet de bouclier antimissile (MD) et les lois de la géographie inciteront les cavaliers d'Allah à déverser prioritairement leur haine anti-impérialiste sur les éléments les plus vulnérables de l'entité «occidentale» : Israël et la

vieille Europe, «ventre mous» (sic) de la famille occidentale

1 SI

149 Ibid., p. 153.

150 Alexandre del Valle, «De la stratégie pro-islamiste des États-Unis au "paradigme du 11 septembre" :

Outre Terre, 5 juillet 2002, disponible sur

151 Cité dans François Lebrette, «Le terrorisme à l'assaut de la démocratie», Le Figaro (Paris), 15 septembre 2001, disponible sur http://www.lefigaro.fr.

chronique

»,

d'une

liaison

dangereuse

annoncée

77

Les États-Unis concocteraient donc des conflits «programmés» comme ceux qui ont

fait rage en Bosnie, au Kosovo ou en Tchétchénie, afin de déstabiliser l'Europe en faisant

progresser l'islamisme. D'un certain angle, cette thèse défendue par del Valle de la

«stratégie pro-islamiste» des États-Unis peut être interprétée comme un recyclage des idées

défendues par la droite colonialiste au temps de la guerre froide. Afin d'expliquer pourquoi

les États-Unis tentent de saper l'influence de la France et de l'Europe dans le monde, il

écrit: «Dans le cadre d'une guerre économique opposant l'Amérique et l'Europe,

Washington est parfois tenté de tabler sur le "choc des civilisations" qui oppose en fait plus

l'Europe que les États-Unis [

aux nations musulmanes, en vertu d'un passé colonial

qu'elles n'ont pas encore pardonné à l'Europe et qui serait utilisé, côté américain, pour

évincer d'Orient et d'Afrique les anciennes puissances coloniales européennes» 152 . La

finalité de la politique étrangère des États-Unis, selon del Valle, est ainsi rejointe : la

prévention de l'autonomie politico-militaire de l'Europe face à la puissance américaine ou,

pour dire les choses autrement, la pérennité de la soumission de l'Europe aux États-Unis.

En effet, cette stratégie pro-islamiste de déstabilisation de l'Europe a également l'avantage,

selon del Valle, de justifier la présence de l'OTAN sur le Vieux Continent. Il écrit:

«L'hégémonie politico-militaire, idéologique et économique qu'exerce l'Amérique à

l'intérieur du camp occidental donne à l'empire mondial américain les moyens de déraciner

progressivement les peuples européens, avec la complicité des responsables politiques

]

apatrides de ces derniers» 153