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Du même auteur :

Histoire secrète du Pays Basque (Albin Michel).


JULES VERNE,
INITIÉ
ET
INITIATEUR
MICHEL LAMY

JULE,S VE,RNE,
INITIE
ET
INITIATEUR
La clé du secret
de Rennes-le-Château
et le trésor des Rois de France

PAYOT, PARIS
L06, Boulevard Saint-Germain

tgu
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright @ Payot, Paris 1984.
PROLOGT]E

Il faisait un soleil radieux en i:e matin de I'automne 1968 et, pour


la première fois, j'apercevais le üllage de Rennes-le-Château se
découpant sur le ciel de I'Aude. Quelque temps auparavant, j'avais
lu un curieux ouvrage, Le Trésor Maudit de Rennes-le-Chôteau,
remarquablement écrit par Gérard de Sède. Etonné, excité par
cette histoire, j'étais alors tout à fait incapable d'y démêler le vrai
du faux mais j'y sentais confusément l'appel de I'aventure et du
mystère. Accompagné de quelques amis, j'avais voulu voir sur
place de quoi il retournait. Un trésor fabuleux trouvé par un curé,
des tombes truquées, des morts énigmatiques, une église transfor-
mée en rébus, des tableaux emplis de signes de pistes, des livres à
clés..., tous ces éléments donnaient à l' << affaire de Rennes » un
cadre fantastique. Si l'on ajoute à cela le fait que ce petit village de
l'Aude est censé détenir le secret de la royauté française, lié au
retour du << Grand Monarque » prédit par Nostradamus, chacun
comprendra quel parfum de mystère je commençai à respirer en
gravissant virage après virage la petite route qui conduit à l'antique
Rhedae, ancienne capitale du royaume wisigoth, réduite mainte-
nant à quelques feux.
J'étais cependant bien loin de me douter de ce qui allait
m'arriver. Fasciné par ce mystère, par la quête personnelle qu'il
représentait, tombé amoureux de ce pays, j'allais chaque année
revenir dans ce petit coin perdu de l'Aude et chaque fois un peu
plus longuement. Il faut dire que cette terre est envoûtante, elle est
un microcosme où chacun peut se découvrir lui-même, à ses risques
et périls. Terre de contraste, aux collines rouges écrasées de soleil
8 pRor.ocuE

ornées de genêts d'or, et aux vallées fraîches, verdoyantes et


ombreuses où coule l'eau de torrents déjà presque pyrénéens.
Terre de langue d'oc et de foi cathare, terre de pics et de vent, terre
de grottes et de minerais précieux, terre d'ocre et de sel.
Patiemment, durant des années, j'allais réunir les documents
ayant trait de près ou de loin à l'affaire de Rennes et à l'histoire de
cette région. J'allais étudier les textes et les monuments, procéder à
des recoupements, séparer le bon grain de I'ivraie (car les << faux >>

sont nombreux dans cette affaire) et me faire peu à peu une idée
plus précise sur cette énigme.
Quelques hypothèses avaient germé et fait leur chemin en moi.
Je pressentais un certain nombre de liens entre la région du Razès
et les doctrines exposées par les Sociétés Secrètes les plus herméti-
ques. L'une de ces hypothèses concernait le royaume de l'Agartha.
Il me manquait cependant certains éléments pour être str de me
trouver sur la bonne voie. Un jour, le marquis Philippe de
Cherisey, l'un des meilleurs spécialistes (1) de Rennes-le-Château,
me signala l'existence d'un lien possible entre cette affaire et Jules
Verne qui avait donné à I'un de ses personnages de roman le nom
d'une montagne de la région. De quoi rêver ! Le seul nom de Jules
Verne réveillait en moi des souvenirs d'enfance. Je voyais défiler
dans ma mémoire la douce Nell, héroihe des Indes Noires, le
capitaine Nemo et le Nautilus, Wilhelm Storitz l'homme invisible,
je voyais Michel Strogoff errer dans sa nuit, alors que la silhouette
du Château des Carpathes se découpait sur un ciel rougeoyant.
Jules Verne mêlé à l'affaire de Rennes... je ne parvenais pas à y
croire. Malheureusement, Philippe de Cherisey ignorait le nom du
roman concernant cette aventure et je me sentis quelque peu
frustré par cette << information » partielle. Le hasard, ou la
providence, faisant bien les choses, peu de temps après, j'eus la
chance de trouver dans une bibliothèque une édition originale de
Clovis Dardentor et d'y découvrir le personnage dont m'avait parlé
Philippe de Cherisey. J'empruntai l'ouvrage et le photocopiai, puis
je commençai à Ie << travailler ». Très vite, j'acquis la conviction
que la piste était sérieuse et que Jules Verne détenait les clés du
mystère de Rennes et du Trésor des Rois de France.
Plusieurs années me furent encore nécessaires pour étudier en
détail la vie de Jules Verne et retrouver les liens qui l'unissaient à

(r) Auteur d'un fort curieux ouvrage intitulé Circuir.


PROLOGUE 9

des sociétés initiatiques. L'énigme de Rennes m'avait éclairé sur


Jules Verne, Jules Verne allait m'éclairer sur l'énigme de Rennes.
C'est ce double mystère Évélé que je livre aujourd'hui dans cet
ouvrage à travers la vie et l'æuvre de Jules Verne.
PREMIÈRE PARTIE

TULES VERNE
INITIÉ ET INITIATEUR :
UNE @UVRE AU SERVICE
DE LA FRANC.MAÇONNERIE
I
LE LAI\GAGE CODÉ DE JULF§ VER}IE
OU LA FOIRE AUX ÉI\IIGMT§

Lc mystère tules Verne.

Oui ! Il existe bien un mystère Jules Verne... ou plus exactement


plusieurs. Le premier, celui qui vient à I'esprit de tous, concerne
son don de prévision. Jules Verne précurseur de la science
moderne, Jules Verne prophète, ont même dit certains, Jules
Verne père de la Science-Fiction. Oui ! bien sûr, mais cet aspect de
son æuvre ne doit pas être exagéré et ne doit surtout pas servir à
cacher l'essentiel. En fait, si l'on considère l'ensemble de ses
nomans, assez rares sont ceux qui décrivent des machines futuristes,
eI encore, celles-ci ne doivent-elles pas grand-chose à son imagina-
tion, à de rares exceptions près. Ainsi, le sous-marin de 20000
lieucs sous les mers a été précédé de 74 ans par celui construit par
Fulton, I'hélicoptère de Robur le Conquérant existait dans la éalité
dcpuis 23 ans (même si les résultats enregistrés dans la pratique
n'étaient pas aussi spectaculaires), la télévision du Château des
Carpathes doit tout au phonographe d'Edison et au kinétoscope,
ses aînés. Ajoutons à cela que Léonard de Vinci et Cyrano de
Bergerac ont mis en évidence les principes qui président à la
plupart de ces machines plusieurs siècles auparavant. Jules Verne
s'est généralement servi d'inventions qui existaient déjà, au moins
à l'état de prototypes, et il a eu I'intelligence d'en prolonger les
effets, d'imaginer ce qu'elles pourraient donner après quelques
décennies d'améliorations et de mises au point. Tout cela tient
donc plus de la projection que de I'invention et ce n'est pas là, sans
doute, qu'il faut chercher le grand secret de Jules Verne. Pas plus
14 LE rÂNcAcE coDÉ DE JULEs vERNE

d'ailleurs que dans nombre de thèmes abordés par cet écrivain


puisqu'il les « emprunta » bien souvent à d'autres, qui ne manquè-
rent d'ailleurs pas de protester, parfois.
Pourtant, s'il n'y a pas de mystère « visionnaire » de Jules Verne,
§on euvre contient tout de même je ne sais quoi qui force à la
passion. Michel Butor en dit : « Tout le monde a lu Jules Verne et
a éprouvé cette prodigieuse puissance de faire rêver qui fut le
partage de son génie, érudit et naïf ; les mythes que Jules Verne
nous exposait, dans son langage précis, nous habitent encore. »
Quant à Rudyard Kipling, il écrivait : « Donnez à un petit Anglais
la moitié de Vingt-mille lieues sous les mers à lire dans sa langue
maternelle, et présentez-lui I'autre moitié en français, il se
débrouillera bien pour essayer de comprendre. » On n'en finirait
pas de citer les hommages faits en ce sens.
D'où vient cette fascination ? De l'art de l'écrivain ? Bien str,
mais jc n'ai jamais cru que cela pût être suffisant. Un bon roman,
avec des caractères bien décrits, une action bien amenée, etc.,
intéresse, pousse à la réflexion, mais ne provoque pas pour autant
la fascination. Il faut pour cela que I'auteur entraîne le lecteur dans
le monde du rêve, monde des phantasmes ou monde de la
connaissance intérieure, profonde, des archétypes et cela même (et
peut-être surtout) si ledit lecteur n'en est pas conscient. Ce rêve,
Jules Verne le provoque et même l'impose. Qu'importent les
machines, elles ne sont qu'un attirail propre à casser le rythme
quotidien, à entraîner l'esprit hors des sentien battus et des
préoccupations vulgaires. Plus moyen de se rattacher au tangible, à
la réalité, celle-ci bascule dans le fantastique. On ne sait plus très
bien si le château des Carpathes est animé par une machinerie ou
s'il est habité par le diable, si le Nautilus appartient au monde des
navires ou à celui des monstres marins, si I'Albatros est un engin
volant ou un oiseau fabuleux digne des Mille et une Nuits. Quant à
l'éléphant à vapeur, n'en parlons pas. I-a machine rassure face à
l'irrationnel, mais elle porte en elle le germe même de celui-ci et
cettc sensation devait être bien plus puissante encore à une époque
où I'existence de tels engins n'était oonnue que d'un tout petit
nombre de personnes.
Par cet artifice, Jules Verne déroute le lecteur, lui ôte sa
méfiance, et le conduit pas à pas au fin fond de lui-même, sans
même qu'il s'en rende compte. La dernière page tournée, on sort
du rêve avec un arrière-gott nostalgique et I'impression d'avoir
ou LA FoIRE AUx É,Nrcues 15

entrevu, l'espace d'un instant, quelque vérité profonde enfouie


quelque part.
Mais revenons au mystère Jules Verne avant d'élucider celui de
l'æuvre.

Le secret que lules Verne ne devait pas révéler.

La fin de sa vie semble avoir été marquée par une profonde


solitude morale, une bien curieuse mélancolie, et nous y revien-
drons. Mais toute son existence s'inscrit sous le signe de l'inconnu.
Sa femme, Honorine, le sentait hanté de quelque mystère incom-
préhensible qu'il ne voulait partager avec personne et qui paraissait
parfois l'étouffer.
D'autre part, pourquoi Jules Verne, avant de mourir, a-t-il brtlé
des centaines de lettres, de papiers intimes, des manuscrits inédits
et ses livres de comptes ? Etait+e pour oublier quelque face cachée
de sa vie privée, et pour que personne n'en découvre I'existence
après sa mort ? N'existait-il pas plutôt une autre raison ?
Que sont devenus également les 3000 ou 4000 mots carrés et
logogriphes qu'il écrivit en 1866 et légua à son fils Michel ? Qui les a
détruits ? Sont-ils vraiment perdus ? Ne détenaient-ils pas les clefs
essentielles de son euvre? En tout état de cause, la volonté que
Jules Verne a manifestée de détruire ses papiers avant de disparaî-
tre lui-même ne peut que cacher un secret important. « Qu'est-ce
qu'un homme ? C'est ce qu'il cache ! », disait Malraux.
Certains ont voulu trouver dans la üe privée de Jules Verne la
clef de cette énigme et ont attribué à une passion inavouable ce
goût du secret. Jules Verne, pour tout dire, aurait été homosexuel.
Billevesées et fariboles ! Qu'il est dangereux ce « complexe freu-
dien » qui fait que de nombreux biographes ne peuvent plus
expliquer la personnalité de quelqu'un sans tout rapporter aux
choses du sexe et plus encore à leurs déviations. Pour les fanatiques
de la psychopathie, toute parole, tout écrit, devient fatalement le
prolongement de I'inconscient refoulé et si l'on entre dans ce
système, on en arrive à dire que ce qu'écrit un auteur est
précisément ce qu'il ne voulait pas écrire. Il est vrai que le
calembour, par exemple, sert parfois de soupape de sécurité à
l'inconscient, comme le rêve, et, pour parler comme Marc
L6 LE LANcAcE coDÉ, DE JULEs vERNE

Soriano (') , Les calembours apparemment gratuits se révèlent à


"
l'analyse agressifs, c'est-à-dire réaffirment les droits de la pulsion
censurée par le Sur-Moi social et constituent un retour du refoulé
relativement socialisé par la connivence due à la brusquerie de
I'attaque. » Et en prime, vous avez sans doute l'âge du capitaine.
Non, soyons sérieux ! S'il est (peut-être) légitime de vouloir
psychanalyser un auteur, ce n'est pas là notre propos. D'ailleurs si
l'@uvre d'un écrivain appartient à tous ses lecteurs, il n'est pas
certain que son inconscient les regarde. De plus, l'approche
psychanalytique est généralement stérile car celui qui écrit un
roman n'est pas I'homme tout entier, mais seulement une part de
lui-même.
Je n'aurai donc pas la perversion de ce voyeurisme moral.
Cependant, ce n'est pas sans certains scrupules que j'aborde cet
ouvrage, car je vais être conduit à transgresser un interdit, du
moins relativement. Jules Verne a plusieurs fois déclaré qu'il fallait
le lire et non I'interroger. A un jeune Italien, Mario Turriello, qui
lui demandait d'écrire son autobiographie, Jules Verne répondit le
25 mai 7902 par un refus catégorique : « un écrivain n'intéresse son
pays ou le monde entier que comme écrivain », disait-il. De même,
I'Italien De Amicis, ami de Verdi, qui rencontra Verne en 1895,
raconta qu'aux moindres allusions à sa vie ou à son æuvre, il
détournait la conversation et ne répondait que fort évasivement
aux questions posées plus directement.
Aussi, afin de respecter au maximum la volonté de Jules Verne,
c'est seulement à son @uvre et à sa vie publique que je demanderai
de nous éclairer. Cela, en tant que lecteur, nous en avons tous le
droit, et même le devoir. Mais jusqu'où est-il permis d'aller ?
Si cette interrogation doit amener à découvrir une paftie du
secret de Jules Verne, est-il légitime de le révéler? J'ai longtemps
hésité avant d'écrire ce livre, mais le pas est franchi. Que ses mânes
me pardonnent si j'outrepasse le rôle qui est dévolu à ses lecteurs.
Mais pour débusquer les secrets des voyages extraordinaires,
encore fallait-il en trouver la clé.

(I) Dont le livre Ze Cas Veme mérite cependant d'être lu.


ou LA FoIRE AUx Éxrcuns 17

Le Trobar Clus et la langue des oiseaux.

Le passe-partout qui ouvre les portes de connaissances bien


mystérieuses existe; il est contenu dans l'æuvre même et plus
particulièrement dans le langage qu'emploie l'auteur : langue
initiatique, langue des oiseaux, digne de celle des troubadours du
xnf siècle.
C'est dans les combinaisons numériques et les associations de
sons que réside pour une grande part la clef du coffre-fort vernien.
En voilant volontairement un enseignement secret sous les para-
vents du langage, Jules Verne a donné à tous ses lecteurs la
possibilité de le découvrir, tout comme ses héros sèment toujours
derrière eux quelques éléments permettant de percer leur propre
mystère (2).
Ce n'est pas son inconscient qu'il dévoile derrière les mots, il est
trop méticuleux dans sa façon d'écrire, dans ses recherches, pour se
livrer ainsi. Non, il ne se trahit pas, il écrit exactement ce qu'il veut
écrire, un point c'est tout. Derrière le texte apparent, transparaît,
pour qui sait le lire, un autre texte, combien plus passionnant
encore.
Pour permettre à chacun de s'attaquer sans aucune aide au
décryptage des romans de Jules Verne, je vais être amené à faire
une légère digression sur les méthodes d'écriture cryptographique,
méthodes assez simples en l'occurrence puisque nous les pratiquons
tous de temps en temps sans même nous en rendre compte, un peu
comme M. Jourdain raisait de la prose sans le savoir.

Le goût de la farce et du bon mot.

Jules Verne a toujours eu le goût de la farce, de la trouvaille et


du calembour. La tradition familiale est tormelle sur ce point;
adolescent, il était un boute-en-train et ne cessait de plaisanter.

(2) Mystère de Jules Verne, mystère de chaque personnage. Le mystère colle


tellement à la peau de I'auteur que I'on en a même rajouté parfois à plaisir. Ainsi,
on a fait courir le bruit que Jules Verne n'existait pas et que son nom recouvrait la
raison sociale d'un groupe de nègres au service de l'éditeur Hetzel. On a également
mis en doute ses ascendances pourtant fort claires, en lui prétendant des ancêtres
juifs, polonais, etc.
18 LE LANcAcE coDÉ, DE ruLEs vERNE

L'un de ses premiers calembours porta sur son propre nom.


Songeant avec dépit au prétendant de sa cousine, laquelle faisait
l'objet de ses pensées amoureuses, amusé par le fait que celui-ci se
nommait Cormier, nom d'arbre tout comme Verne (3), il s'api-
toyait sur lui-même en disant : « de quel bois est fait ce pauvre
jeune homme qu'on appelle Jules Verne ». IJne autre fois, il vanta
les inneffables perfections de Mu" Lucie Laënnec, parce que << Là
est I'nec plus ultra. »
Calembours et anagrammes qui emplissent son æuvre faisaient
donc partie également du quotidien de sa vie. Outre les jeux
auxquels il s'amusa à propos de son propre nom (a), il faut citer un
épisode qui marqua sa jeunesse. Le jeune Jules üvait à Nantes et
ne cessait de songer aux grands bateaux qui partaient pour des îles
lointaines emplies de plantes, d'animaux et d'êtres fabuleux. Un
jour, n'y tenant plus, il décida de s'y embarquer et, sans rien dire à
ses parents, il s'arrangea avec un mousse pour que celui-ci lui cède
sa place sur un navire en partance. Sa disparition découverte, son
père eut juste le temps d'aller le récupérer avant que le bateau
atteigne la pleine mer. L'affaire se termina par la promesse, dit-
on de source familiale, faite par le jeune Jules de ne plus voya-
ger qu'en rêve. Mais le plus curieux de cette affaire est que
l'enfant déclara s'être embarqué sur la « Coralie >» pour aller
chercher au loin un collier de corail pour sa cousine Caroline.
Coralie, corail, Caroline, magie des sons, identité et assimilation
des rêves.
De même, ses lettres écrites tant à ses parents qu'à son éditeur
sont truffées de bons mots. Débordé de travail, à l'époque où il vit
à Amiens, il écrit à son éditeur et signe : << votre bête de Somme ,r.
Une autre fois, jeune homme désargenté vivant à Paris, il écrit à sa
mère pour la remercier de lui avoir envoyé des mouchoirs neufs et,
pour ce faire, il délègue son nez qui dit toute sa gratitude d'être
aussi bien traité, et signe Nabuco. Les facéties jaillissent à chaque
page de sa correspondance familiale.
Dès ses tout premiers romans, cet esprit se manifeste. On en
trouve les traces dans une æuvre de jeunesse : I'action se passe près
d'une basilique et ce roman qui est axé sur I'hermétisme a pour
cadre les rues de la Clavurerie (clavé = la clé) et de l'Emeri (rappel

(3) Verne est le nom celtique de I'aulne.


(a) Verne, caverne, averne, etc.
ou LA FoIRE Ar,rx ÉNrcurs 19

d'Hermès et de I'hermétisme) (s); là, suivant le chemin des


Escholiers (sinon des adeptes), les personnages parviennent à
décrypter un message satanique par l'intermédiaire de la sorcière
Abraxia (l'Abraxas est un pentacle gnostique); à noter également
un tueur nommé Mordhomme.
Cela est typique de toute l'æuvre vernienne, tout comme est
représentatif le pseudonyme sous lequel il signa un ouwage intitulé
Le Chemin de France; Natalis Delpierre, dans lequel il faut sans
doute voir : né du lit de Pierre, ou né de Pierre (nom de son père).

La recette éprouvée d'un langage argotique.

Il faut cependant dire que Jules Verne ne fut pas le seul de son
temps à s'amuser ainsi. Peut-être même s'est-il inspiré d'un
ouvrage du xvtn" siècle attribué à Swift ou à Sheridan et qui
s'intitulait en français : L'Art du jeu de mots, la fleur des langues en
soixante-dix-neuf règles pour le perfectionnement illimité de la
conversation et le soutien de la mémoire, fruit du labeur et de
I'industrie de Tom-Pun-Srb, (6). Les règles définies dans ce traité
montrent bien I'immense degré de liberté toléré par l'art du
calembour. Rien n'interdit par exemple de se servir de langues
étrangères pour utiliser leurs sonorités approximatives. Ainsi, la
phrase anglaise « Tom where are you » pourrait phonétiquement
représenter le mot « temeraria ». Ces à peu-près sont souvent très
difficiles à déceler. Heureusement, Jules Verne est généralement
plus précis. Ainsi, dans Bourses de Voyage, un personnage propose
de traduire la phrase latine « Rosam angelum letorum » dont la
lecture phonétique donne tout simplement : .. Rose a mangé
I'omelette au rhum. »>

On peut déceler des jeux de ce type cbezBahac, George Sand,


ou encore Victor Hugo qui composa ce distique :

Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses


Danse, aime, bleu laquais, ris d'oser des mots roses.

(5) Sans oublier que ce roman à clé n'est pas fait pour ceux qü sont « bouchés
" "
à l'émeri ».
(6) Titre primitif : Ars punica sive llos linguarum.
20 LE LANcAcE coDÉ DE rur,Es vERNE

En fait, ces amusettes, qui nous étonnent maintenant, étaient


tout à fait courantes à l'époque et les almanachs (7) bourrés de
calembours avaient énormément de succès.
Depuis, des auteurs comme Alphonse Allais ont donné au style
le caractère d'un amusement pur et simple. Mais le jeu fut parfois
plus sérieux qu'on ne le pense. Les jeux d'esprit, au Moyen Age,
faisaient partie du bagage des troubadours et des trouvères. Ils
permettaient l'emploi d'un langage allégorique masquant des
déclarations qui auraient été de nature à envoyer leurs auteurs au
bûcher (*). Bt l'art du Trobar Clus consistait précisément à
découvrir le double sens de ces textes cryptés. D'où les appellations
de troubadours et trouvères : ceux qui << trouvaient » et décou-
vraient le trésor caché du langage. Rabelais fut en ce sens un
véritable troubadour et toute l'époque de la Renaissance vit fleurir
des æuwes bourrées de jeux d'esprit. Le premier recueil d'énigmes
à proprement parler qui ait été publié en France fut sans doute
I'ouvrage très hermétique d'Alexandre Sylvain, dont le nom cache
l'appartenance à une société plus que discrète.
Mais c'est surtout au xvrf siècle que fleurit le style, à tel point
qu'un héraldiste fort célèbre, le père Jésuite Claude-François
Menestrier (1631-1705), publia en 1694 un ouvrage intitulé : Za
philosophie des images énigmatiques, dans lequel, après quelques
remarques relativement brèves, d'ordre général, sur l'énigme, il
s'étend particulièrement sur son emploi sous toutes ses formes :
anagramme, rébus, etc., dans les armes parlantes de la noblesse,
alors fort en honneur non seulement dans la noblesse, mais aussi
parmi les bourgeois (e). tt écrivit également un livre dédié à Mgr le
Chancelier Séguier, intitulé : Devises, emblèmes et anagrarilmes
(16se).
L'un des systèmes les plus souvent employés par Jules Verne fut
sans doute I'anagramme (to), qui permet de former un mot à partir
d'un autre mais peut aussi jouer sur une phrase entière. Quelques
anagrammes historiques sont particulièrement célèbres : « Révolu-
tion française » ne peut-il se transposer en « Un veto corse la

(7) Dont le plus célèbre est sans doute l'Almanach Vermot, fondé par des francs-
maçons.
(8) Ce fut particulièrement vrai des troubadours de Languedoc pendant et après
la Croisade contre les Albigeois.
(e) Cf. Marcel Bernasconi, Hisroire des énigmes (P.U.F.).
(tt') Du grec « ana » (retournement, renversement) et « gramma » (lettre).
ou LA ForRE AUx Éxrcrurs 2l
finira. » Cet exemple est intéressant car il montre que I'anagramme
n'est pas gratuit et que le résultat doit être en rapport avec le sujet
de départ. En fait, avant d'être un jeu d'esprit, il s'agissait d'un jeu
sacré dont on attribue I'invention au Grec Lycophron de Chalcis
(poète vivant au rn" siècle avant Jésus-Christ) mais qui semble bien
dériver de la très ancienne onomatomancie, méthode de divination
par les noms. Les anciens croyaient fermement que le sort des
hommes était indissolublement lié à leur nom, non pas que ce
dernier influe sur l'homme malgré lui, mais parce qu'il existait une
correspondance obligatoire entre les deux. C'est pourquoi, lors-
qu'un individu était initié, il changeait de nom, ce qui est encore
vrai pour les ordres religieux. D'ailleurs, de nombreux saints ne se
sont vu attribuer des vertus particulières qu'en fonction de leur
nom : saint Clair guérit les yeux, par exemple. La cabale permettait
une interprétation des qualités de l'individu à partir de son nom et
l'on ne doit pas s'étonner dès lors que des catholiques aient vu le
cinquante-cinquième (LV) Caïn dans Calvin. Les mots Janus (1r)
ne sont qu'une variété d'anagrammes consistant à lire le mot à
l'envers aussi bien qu'à I'endroit. Ainsi en est-il du mot radar. On
peut trouver d'autres variétés de l'anagramme dans la contrepéte-
rie et le verlan, sorte d'argot consistant à lire un mot à I'envers. A
ces styles s'apparentent de nombreux noms utilisés par Jules
Verne; ainsi Michel Ardan cache le nom de son ami Nadar et
Hector Servadac est le retournement de « cadavres ,r, le prénom
étant I'anagra.mme de << torche ». Et ceci n'est pas un hasard, tous
ceux qui sauront lire ce roman entre les lignes comprendront.
Très proche de l'anagramme, le métagramme autorise quant à lui
le changement d'une lettre dans un mot (exemple : tente et tante);
quant au logogriphe, il donne encore plus de possibilités en
permettant de former tous les mots que l'on veut à partir d'un
terme de base qui les contient. Ainsi, avec orange, peut-on faire
ange, rogne, rang, ogre, rage, gare, orage, onagre, etc. Nous nous
en tiendrons là dans cette énumération de mots d'esprit, mais il en
est bien d'autres.
Si nous nous sommes attardés quelque peu sur ceux-ci, c'est
qu'ils sont le lot quotidien de Jules Verne, qu'ils participent à son
écriture et, surtout, servent bien souvent à révéler d'importants
secrets tout en les masquant.

(11) Janus est un dieu à double-face.


22 LE LANGAGE coDÉ DE JULEs vERNE

La << méthode ,, lules Verne.

Jules Verne est un véritable maître du genre; chez lui, le jeu se


porte souvent sur le nom des personnages (12).
On peut trouver des constantes, d'ailleurs, dans ces noms
propres. Ainsi, le thème de l'axe que l'on rencontre dans Axel du
Voyage au centre de la terre et dans Aronax de 20000 lieues sous les
mers.ll est vrai que I'axe fait partie des obsessions verniennes (r3).
Parfois, le nom du personnage est lié à sa fonction. Ainsi Tom
Turner fait .. tourner » la machine de I'Albatros. Ce dernier,
vaisseau de I'espace de Robur-le-Conquérant, se voit d'ailleurs
qualifié par son maître de navire-oiseau, jeu de mot sur le terme
latin « avis » (oiseau) auquel le N ajouté donne Ie sens de bateau :
<< navis ». Quant à Robur lui-même, on peut le retourner et le lire

en palindrome : rubor.
Parfois, les jeux de mots sont de simples plaisanteries. Robert
Pourvoyeur nous rappè[e les noms curieux de certains person-
nages : T. Artelett, Ox et Ygène, Parazard, Gil Braltar, etc., ou
encore Jovita Folley, fille joviale et follette.
D'autres fois, le langage se complique. Ainsi, dans Voyage au
Centre de la Terre,les héros sont confrontés à un texte latin écrit à
I'envers. Une signification en sera donnée, mais Axel y découvrira
également des mots anglais, hébreux et français. << Quatre idiomes
différents dans cette phrase absurde ! Quel rapport pouvait-il
exister entre les mots glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré,
changeant, mer, arc ou mère ? » Clin d'æil de Jules Verne car ces
mots annoncent en fait le déroulement du voyage qui va suivre :
Axel se rendra dans un pays de glace avec son oncle, un monsieur
coléreux semblant parfois cruel par les épreuves qu'il lui impose, il
découvrira une mer intérieure et un bois sacré. Il reviendra changé
du voyage au sein de la terre-mère et amoureux tel un enfant de la
race de I'arc, c'est à la mer que la terre le rendra avant qu'il épouse
sa cousine. Un hasard ? Non ! En effet, une confirmation nous est

(r2) Ceci est tout particulièrement vrai dans « La famille raton »,


(") Cf. Sazs dessu,s dessous.
Curieuse également la fréquence des sons CAR ou SACR chez les noms des
bandits verniens: Scarpante, Carcante, Carpena, Sarcany, Sacratif. Est-ce pour
faire d'eux des sacripants?
ou LA ForRE AUx Éxrcurs 23

donnée si I'on cherche un peu plus loin. En relisant le texte latin


toujours à I'envers, on découvre d'autres mots dont Axel n'a pas
parlé : mur, serre, lac et trac, annonçant des épisodes importants :
le bloc qui arrête les voyageurs, la forêt tertiaire, Ia mer souterraine
et le vertige d'Axel.
Jeu de mots, donc, mais aussi jeu de l'écriture puisque le
cryptogramme reproduit, en miniature, le roman. Ce procédé a été
nommé par André Gide une « mise en abyme » par analogie avec
I'héraldique.
Mais, il convient de le rappeler, ce sont souvent les noms des
personnages qui fournissent les clés essentielles des romans de
Jules Verne, tel Orfanik qui, dans le Château des Carpathes, nous
ramène au mythe d'Orphée. On se doit de citer également ce
roman scientifique basé sur l'axe et le cercle qu'est Sans dessus
dessous, dans lequel le mathématicien français se nomme Alcide
Pierdeux, nom propre à nous donner la surface du cercle (rR2) et
que ses collègues traduisent par le sobriquet d'Alcide Sulfurique.

Attention ! Un jeu de mots peut en cacher un autre.

Jules Verne est un véritable orfèvre en ce qui concerne les mots à


double sens, essence même des calembours, <( cette fiente de
l'esprit qui vole », comme I'a défini Hugo. Il y a à cela une bonne
raison : ces mots font image, ils frappent I'esprit et s'imposent
parfois à la mémoire comme une sorte d'obsession (14).
Et, à propos d'obsessions, il faut noter que Jules Verne profite
des jeux de mots pour faire un certain nombre de plaisanteries
quelque peu osées pour l'époque, voire même franchement de
mauvais goût.
Il écrit un jour à sa mère : « J'épouse la femme que tu me
trouveras, j'épouse les yeux fermés, la bourse ouverte », et cela
n'est pas exempt de sous-entendus car ses plaisanteries, si elles
ignorent la licence, admettent parfaitement la scatologie, comme le
fait remarquer Jean-Jules Verne.
De même, quoique le sujet soit semble-t-il sans grande équivo-
que, on peut se poser des questions sur le titre du texte : Dix heures

(14) Ainsi le élèbre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » du
Christ.
24 LE LANcAcE coDÉ DE ruLEs vERNE

en chasse. Dans Chôteau en Californie, la bonne, Catherine,


spécialiste des à-peu-près et autres lapsus, ne dit-elle pas : << la
queue sur la main >>, au lieu du ceur sur la main ?
Mais... attention ! Un jeu de mot peut en cacher un autre !
Certains calembours de Jules Verne possèdent non pas un double,
mais un triple sens. Marc Soriano pense qu'il s'agit alors de se
dédouaner; mais non, ce n'est pas le sens grivois qui est masqué
par I'autre, c'est tout le contraire. Le lecteur s'arrêtera souvent à la
grivoiserie lorsqu'il découvrira le calembour et il ne lui viendra pas
à l'esprit de chercher plus loin, là où précisément se trouve le
véritable sens; Celui-ci se trouve donc doublement occulté. C'est
particulièrement le cas dans Cloüs Dardentor où I'on peut, nous le
verrons, découvrir le véritable sens caché derrière la gauloiserie,
laquelle joue sur Dard en or (Dardentor) et désirant d'elle
(Désirandelle).
Le trésor des mots chez Jules Verne débouche en fait sur bien
d'autres trésors que sur des plaisanteries plus ou moins vulgaires.
II
LE TRÉSOR EST DANS LE CERCLE

La langada, prototype des romans cryptographiques de lules Verne.

La caractéristique essentielle du langage initiatique de Jules


Verne réside dans l'emploi du cryptogramme. Souvent le roman
débute par un grimoire indéchiffrable trouvé par hasard ou
découvert dans une bouteille jetée à la mer par un naufragé, ou
véhiculé par un pigeon blessé, etc. Le message, toujours incompré-
hensible a priori, est la clé du roman, c'est de son déchiffrement
que jaillira la lumière et c'est autour de lui, bien souvent, que
s'articulera le récit. Jules Verne nous dicte ainsi ce que doit être
notre attitude en tant que lecteurs : nous n'avons pas affaire à des
livres communs, mais à des sortes de cryptogrammes géants qu'il
nous faut décrypter. C'est là le rôle héroique de questeur du Graal
que Jules Verne nous réserve.
Ainsi en est-il de La Jangada, qui débute sur le texte d'un
message incompréhensible dont dépendent la vie de I'un des héros
et les conditions d'existence des autres. C'est seulement à la fin que
le logogryphe sera décodé et toute l'action se déroulera dans ce
contexte de labyrinthe.
Résumons l'histoire en quelques mots, Joam Garral, nom sous
lequel se cache un condamné à mort : Joan Dacosta, va décider de
se remettre entre les mains de la justice, et tenter de prouver son
innocence afin que sa famille, qui ignorait tout, n'ait jamais à
rougir de lui. Marié à Yaquita, il a deux enfants : Benito et Minha
(laquelle doit épouser un ami de son frère : Manoel Valdez). Mais
Joam est la victime d'un maître chanteur auquel il refuse de céder.
26 LE TRÉsoR Esr DANs LE cERcLE

Il l'éconduit alors que I'aigrefin possède la preuve de son inno-


cence. Cette preuve sera récupérée sur le cadavre du malandrin,
mais il s'agit d'un cryptogramme et le Juge Jarriquez, convaincu de
la bonne foi de Joam, cherchera à en percer le secret. Il aura beau
employer les méthodes préconisées par Poe (1), il ne parviendra
pas à le décrypter. La solution sera apportée par le barbier
Fragoso ('). A propos de ce penonnage il sera fait allusion à un
perruquier célèbre : Léonard, et ce choix n'est pas gratuit, il nous
renvoie au plus célèbre des * l6snard >' : Vinci, dont le juge
Jarriquez appliquera la méthode en tentant de lire le cryptogramme
à rebours (3). Renvoi permanent d'une piste à une autre, ce
labyrinthe a son fil d'Ariane. Fragoso, le sauveur final, a lui-même
été sauvé au tout début du roman par une jeune fille; celle-ci,
suivant une liane, trouva au bout le barbier pendu et prêt à
succomber; la jeune fille se nommait Lina. La conclusion de
l'histoire, c'est Fragoso qui la donnera à Ia fin du roman : << A une
lettre près, LINA, LIANE, n'est-ce pas la même chose ? »
A propos, à une lettre près, GARRAL, GRAAL, n'est-ce pas la
même chose ? Comme le dit le juge Jarriquez à propos du
cryptogramme, le plus important se trouve souvent dans le dernier
paragraphe et, ici, Fragoso nous permet de trouver par analogie
une clé du roman.
Celui-ci tourne à ce point autour du cryptogramme que Jules
Verne fait du juge Jarriquez un spécialiste en la matière : « lui, le
chercheur de combinaisons numériques, le résolveur de problèmes
amusants, le déchiffreur de charades, rébus, logogriphes et
autres ». « Voilà donc qu'il avait devant les yeux un crypto-
gramme ! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. Il
n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y travaillerait
jusqu'à en perdre le manger et le boire. » Portrait du juge Jarriquez
ou autoportrait ? Toujours est-il que Jules Verne en profite pour
exposer dans le détail les méthodes les plus courantes sur lesquelles
sont fondés les messages secrets.

1r) Jules Verne écrit : « [æ magistrat qü avait souvent lu et relu u son, Scarabéc
d'or connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgar
Poe. ,
12) Dont le nom, FRAGOSO, rappclle celui d'un autre barbicr fort célèbre :
FIGARO.
(3) Léonard dc Vinci écrivait ses traités de tclle façon qu'il fallait un miroir pour
les lire.
LE TRÉSOR EST DANS LE CERCLB N
Hetzel avait été particulièrement effrayé par l'importancê que
prenait la cryptographie dans La langada et Jules Verne dut
promettre à son éditeur d'essayer de limiter un peu la place dévolue
aux chiffres dans I'ouvrage. Mais il insista tout de même sur
I'importance de ceux-ci : << Pour moi la chose intéressante, l'origi-
nalité du roman doit être dans toutes les tentatives faites pour lire
le document. Dans Le Scarabée d'Or, îouvelle qui n'a que trente
pages, les chiffres en remplissent dix, et Edgar Poe sentait bien que
tout l'intérêt était là, et cependant il ne s'agissait pas de la üe d'un
homme. >>

Jules Verne était d'ailleurs particulièrement fier de son crypto-


gramme de La langada et le croyait capable de résister à toute
tentative d'élucidation pour qui ne connaîtrait pas la clé a priori. Et
pourtant, le roman paraissant en feuilleton, un lecteur trouva la
solution bien avant qu'elle soit donnée par Jules Verne. Le
romancier crut tout d'abord à une indiscrétion venant de son
éditeur. Ce n'était pas le cas et Verne tint à rencontrer le
perspicace lecteur afin que celui-ci lui explique comment il avait
trouvé la solution. A I'issue de I'entretien, plein d'admiration, il ne
cessait de répéter : .< Quelle puissance d'analyse; j'en suis üttérale-
ment confondu ! »

L'æuvre de lules Verne est un gigantesque message chffié.

Les cryptogrammes abondent dans toute l'æuvre de Verne.


Ainsi, dans Les Enfants du Capitaine Grant, c'est un texte triple,
rédigé en trois langues différentes, qui prend la forme d'un message
codé, les manuscrits ayant été détériorés par I'eau de mer. Leur
interprétation ressemblera à la construction d'un puzzle et les
erreurs successives entraîneront les héros d'un bout du monde à
l'autre, le seul renseignement immuable étant le parallèle terrestre
sur lequel s'est produit un naufrage. Seul le hasard permettra
d'ailleurs de retrouver le Capitaine Grant. Ceci est remarquable
car c'est pratiquement toujours le hasard, ou plutôt la Providence,
qui permet de décrypter le message chiffré, et non le labeur de
I'homme; mais cette Providence intervient comme récompense à
l'opiniâtreté des héros verniens dans leur Queste. Contrairement à
oe que certains ont écrit, la main de Dieu plane sur les voyages
extraordinaires.
28 LB TRÉsoR Esr DANs LE cERcLE

Dans Mathias Sandorf, un cryptogramme déchiffrable à I'aide


d'une grille est une fois de plus à l'origine de toute l'histoire et Jules
Verne s'étend longuement sur l'utilisation des grilles dans le codage
des textes. Dans L'Eternel Adarn, c'est un savant du futur qui
déchiffre le message rédigé, par les derniers survivants d'un
cataclysme à l'échelle planétaire, c'est un peu le testament spirituel
de Jules Verne que contient ce << rébus indéchiffrable »» et lo
<< Zartog Sofr-Aï-Sr » mettra plusieurs années à le comprendre.

Gageons qu'il faut aussi bien des années d'études assidues pour
décrypter l'ensemble des Voyages extraordinaires.
Les cryptogrammes interviennent bien entendu de la même
façon dans les Miriftques Aventures du Capitaine Antifer,le Voyage
au centre de la Terre, etc. Mais en fait tout le langage de Jules
Verne est codé et, à la limite, tout le roman devient message
chiffré, plein de clins d'æil, de signes de connivence. Un jeu de
mots au départ suffit parfois à générer et à résumer I'intrigue tout
entière. Le but de tout cela est bien str le divertissement mais pas
seulement, et souvent, pourrait-on dire : pas essentiellement.

L'Ouroboros et l'obsession du cercle,


Il est un curieux personnage qui applique les mêmes systèmes et
structures narratives que Jules Verne et sur lequel le père du Tour
du Monde en Quatre-Vingts lours exerça une influence profonde :
il s'agit de Raymond Roussel. Auteur curieux, qui vécut de 1877 à
1933, Raymond Roussel était milliardaire. Il occupait son temps à
écrire de longs poèmes, des romans cryptés, ou des pièces de
théâtre dont certaines firent scandale. Il admirait Jules Verne au
point d'écrire dans une lettre à Eugénie Leiris : « Demandez-moi
ma vie, mais ne me demandez pas de vous prêter un Jules Verne. »
<< J'eus le bonheur >>, nous dit Roussel dans Comment
i'ai écrit
certains de mes livres, d'être reçu une fois
« par lui à Amiens où je
faisais mon service militaire et de pouvoir serrer la main qui a écrit
tant d'æuvres immortelles ». << Il s'est élevé aux plus hautes cimes
que puisse atteindre le verbe humain (...) O maître incomparable,
soyez béni pour les heures sublimes que j'ai passées toute ma vie à
vous lire et à vous relire sans cesse. )»
Ce n'est pas un hasard si ce vibrant hommage se trouve dans cet
ouwage de R. Roussel dans lequel il tient à expliquer comment il a
composé la plupart de ses æuvres. Il est bon en effet de s'attarder
LE TRÉSOR EST DANS LE CERCLE 29

quelque peu aux procédés rousselliens. François Rivière écrit (4) :


« En pénétrant dans I'univers de Locus Solus et des longs poèmes
de Roussel, on est frappé par le caractère particulièrement
étouffant, de préméditation délirante, d'un paysage truqué, truffé
de chausse-trappes métaphoriques, « circulaire », vernien en
somme en sa théâtralité scientiste assumée jusqu'au délire. » Mais
écoutons Raymond Roussel lui-même : <. Je choisissais deux mots
presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exem-
ple billard et pillard. Puis, j'y ajoutais des mots pareils mais pris
dans deux sens différents, et j'obtenais ainsi deux phrases presque
identiques. En ce qui concerne billard et pillard les deux phrases
que j'obtins furent celles-ci :
1" Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard
2" Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard. »
Raymond Roussel utilise également les multiples significations
d'un même mot : le cercle (rond) et le cercle de jeu. Nous en
donnerons un autre exemple. Une de ses nouvelles commence par :
<< La peau de la raie sous la pointe du rayon vert miroitait en plein

soleil du mois d'août »» et tout son déroulement n'a pour but que de
se terminer par « La peau de la raie sous la pointe du crayon vert. »
Lui qui de << J'ai du bon tabac dans ma tabatière » faisait « Jade
tube oncle aubade en mat a basse tierce », ne pouvait qu'admirer
Jules Verne et ses méthodes dans lesquelles on trouve l'emploi des
procédés rousselliens. En effet, dans Chôteaux en Cafurnie, on
commence par << pierre qui roule n'amasse pas mousse » pour
terminer par << père qui roule n'amasse pas de mousse »>.
Mais il existe tout de même une différence importante entre les
deux auteurs : pour Raymond Roussel, le jeu sur le mot et la
construction du texte selon une structure particulière semblent
n'être qu'un but en soi; pour Jules Verne, il s'agit d'un moyen pour
signifier un sens second au récit. Il y a tout un univers contenu dans
cette différence, même si les récits de Roussel et de Verne sont
parfois construits sur la structure d'un cercle, tels des serpents qui
se mordraient la queue.
Oui, le cercle semble être une véritable obsession vernienne. Il
est omniprésent dans les Voyages Extraordinaires, avec tout ce qui
se rattache à lui.

(a) François Rivière, « L'un commence, I'autre continue », in revue Europe


nov.-déc. 1978.
30 LE TRÉ,soR Esr DANS LE cERcLE

Il prend parfois l'aspect du cycle historique, explication tradi-


tionnelle de I'histoire du monde, basée sur la loi d'analogie. Pour
Verne, chaque cycle se termine par un cataclysme et, un jour, un
nouveau déluge d'eau ou de feu mettra fin à celui que nous vivons
actuellement; alors quelques rescapés repartiront de zéro et
relanceront un nouveau cycle, une nouvelle vie, toute civilisation
détruite, ils construiront siècle après siècle un nouveau monde qui
ne manquera pas, au bout du compte, de présenter de nombreuses
analogies avec le nôtre. C'est du moins cette théorie qui est à la
base du Nouvel Adam qui se passe entre l'an 2 000 et I'an 3 000.
Cette théorie est, comme le signale René Pillorget (5), très proche
des thèmes défendus par Nietzsche et l'on peut rapprocher les
noms de Zarathoustra et de Zartig Sofr Ai Sir, savant de I'Eternel
Adam.
Cette théorie cyclique laisse cependant à I'homme son libre
arbitre. Il peut aménager le monde au cours du cycle et accélérer
ou retarder le phénomène. fæ but est toujours d'épurer la matière
pour aboutir à la spiritualité, ce qui fait écrire à Mireille Coutrix-
Gonaux et Pierre Souffrin : « Verne semble dire tout au long de
son Guvre qu'à partir de son avènement l'Homme peut décider du
sort de la « sphéroïde » terrestre, accélérer la « transmutation »,
préparer la venue d'un règne nouveau, celui de l'Esprit pur. C'est
du moins la fin que Verne assigne aux efforts des hommes, tout
particulièrement à la révolution scientifique que connaît la fin du
xlx", la science qui devient l'instrument de cette transformation.
Mais l'humanité semble avoir emprunté une autre voie, celle qui
loin de s'acheminer vers I'ultime métamorphose, l'amène dans les
culs-de-sac ou la catastrophe meurtrière. >»

L'æuvre de Jules Verne est un cycle des cycles et toutes les


routes y sont courbes. Jules Verne semble ignorer la ligne droite. Il
remonte la spirale du temps dans une quête incessante de l'origine.
Et comme les romans de Jules Verne sont géographiques, le
cercle se manifestera sans cesse dans les trajets. L'explorateur ou le
héros ne partira jamais que pour revenir, qu'il fasse le Tour du
Monde comme Philéas Fogg (u), qu'il se jette dans un jeu de l'oie

(5) René Pillorget, « Optimisme ou pessimisme de Jules Veme » (revte Europe).


(6) Jules Verne dit à son propos : * Il ne voyageait pas, il décrivait une
circonférence. » Ajoutons que toute I'aventure avait vu le jour au Reform-Club, un
« cercle de jeu ».
LE TRÉ,SOR EST DANS LE CERCLE 3I
sur Ie territoire américain, ou qu'il fasse le détour par le centre de
la terre avant de rentrer chez lui. L'histoire n'est pas terminée si le
découvreur de terres ne revient pas conter sa découverte. Pour
poursuivre sa quête, le héros ne peut rester statique, il faut qu'il
parte et revienne comme les pèlerins d'antan qui se rendaient à
Saint-Jacques de Compostelle. Il faut qu'il « circule » comme le
sang et qu'il circule ., circulairement ». Peu importe au fond le but
du voyage, I'essentiel chez Jules Verne c'est le voyage lui-même car
cet état d'errance est une déstabilisation, une rupture avec le
quotidien, un état privilégié dans lequel I'expérience est possible,
plus particulièrement l'expérience initiatique. Circuler sans cesse
pour apprendre à être ? Peut-être, car les mauvaises villes elles-
mêmes sont pour Jules Verne celles où I'on ne circule pas. Tenter
I'errance comme voie d'accès au spirituel malgré le risque que cela
comporte : I'errance de l'esprit, la folie, qui atteint le capitaine
Hatteras.

Le Trésor est dans le cercle.

Le cercle apparaît également comme un véritable rite d'appro-


priation. Encercler un lieu, c'est en prendre possession. Cet aspect
e.st peut-être à l'origine de I'importance de l'île chez Jules Verne :
île mystérieuse, île submergée, ou île flottante. Elle est un monde à
elle toute seule et un monde « encerclé »» d'eau, un microcosme.
L'aborder, c'est entrer dans le cercle, le pénétrer, le visiter,
l'explorer. Le but est toujours d'y trouver le lieu mystérieux où
l'énigme est résolue. Quelle énigme ? Qu'importe ! Ne se résolvent-
elles pas toutes dans l'énigme suprême : quel est le sens de la vie ?
Ile-ovule pénétrée et fécondée par le voyageur-spermatozoide,
elle est le siège de la vie, mystère des mystères. Mais attention,
I'explorateur prend un risque énorme car nul n'a jamais cherché
impunément à découvrir le secret caché au centre suprême du
cercle de tous les cercles.
Pour reprendre l'expression de Michel Serres : .< L'Ile est le
premier microcosme dans le cercle des eaux. Close, on y entre par
miracle : par-dessus, un ballon poussé par les airs, par-dessous, à
travers un défilé sous-marin, par le milieu, la colonne de feu d'un
cratère. Miracle de I'air, de l'eau, du feu et de la terre. »
La recherche du point central est aussi recherche d'un trésor.
32 LE TRÉsoR Esr DANS LE cERcLE

« Le cercle est plus troué que centré, le Trésor est caché dedans ,r,
nous dit Michel Serres. Cette quête de l'or est rarement matérielle,
elle ressemble beaucoup plus à une démarche initiatique, alchimi-
que. Dans L'Etoile du Sud,le trésor prend la forme d'un fabuleux
diamant, le plus gros du monde, un diamant noir. Dans Le
Testament d'un Excentrique, c'est un héritage; Le Tour du Monde
en Quatre-vingts lours conduit Philéas Fogg à encaisser le montant
du pari qui fut à l'origine de l'histoire. Le capitaine Nemo, à la fin
de L'Ile Mystériewe, confie aux héros un trésor qui leur pennettra
de fonder une sorte de phalanstère. Une fois de plus, il faut que
l'argent circule, il faut remettre I'or en circulation pour le trans-
muter.
Pour trouver le centre du cercle, pour découvrir le trésor, il faut
savoir faire le point. Jules Verne ne se prive pas d'indiquer la
méthode à suivre (7) et un peu partout dans l'æuvre les parallèles et
les méridiens jouent un rôle important. Il est même un des romans
qui fait de la mesure d'un axe de méridien son argument princi-
pal (8), et il n'est guère de lieux importants chez Jules Verne qui ne
soient rapportés par leur distance au méridien zéro (e).
Le roman Ie plus intéressant à cet égard est sans doute les
Mirifiques aventures de Maître Antifer (1894). Il nous décrit
I'histoire d'un Malouin parti à la recherche d'un trésor fabuleux.
Au moment où il va pouvoir s'en emparer, l'île qui le porte
disparaît dans la mer. Comme souvent, tout commence par un
manuscrit à déchiffrer, et, comme dans ,Les Enfants du Capitaine
Grant, de fausses pistes vont être suivies successivement jusqu'au
dénouement. Partant du fait que, pil trois points, on peut toujours
faire passer un cercle (to), la recherche est construite sous forme de

(?) Ainsi, dars L'Ile Mystérieuse, pour la tatitude : « On releva, de nuit, à I'aide
d'un secteur angulaire confectionné sur place, la hauteur d'une étoile au-dessus de
I'horizon, ce qui permit de mesurer la latitude avec une approximation suffisante »,
et pour la longitude : « On détermina le lendemain I'heure locale de midi à I'instant
du passage du soleil au zénith du lieu. A ce même instant on nota I'heure que
marquait la montre de Spilett; et par différence, on eut ainsi la longitude de l'île par
rapport au méridien de Richmond, et connaissant la position de ce dernier par
rapport à celui de Greenwich, par une simple addition, on eut ainsi la longitude de
l'îIe.,
(8) Aventures de Trois Rwses et de Trois Anglais en Afrique Australe : ce roman
comporte un chapitre au titre fort étrange : « Trianguler ou mourir ».
(') Q.ri à l'époque n'était pas le méridien de Greenwich mais celui de Paris.
(') Cf. tettre de Jules Verne à Mario Turiello du 10 awil 1896.
LE TRÉSOR EST DANS LE CERCLE 33

triangulation. Ce ne sont pas des triangles que I'on cherche, en fait,


mais bel et bien des cercles, et Michel Serres d'écrire : << Songez
donc, le point est un espace au milieu de trois droites, à la vue des
amers. Deux tracés de compas seulement donnent un mauvais
calcul. La nef est protégée dans un berceau triangulaire. En
navigation hauturière, même chose : I'heure, I'estime et la droite
de hauteur ferment trois fois une zone approchée. Où suis-je ?
Entre trois droites, ou mieux entre trois cercles. D'où le point pour
trois cercles, et chaque cercle est issu, à son tour, d'un point. Ma
situation (...) vibre dans un triangle sphérique. Concluez mainte-
nant le triangle, la circonférence, le point, vous avez le plan
d'Antifer et sa clé. >>

Curieuse recherche en tout cas que celle du capitaine Antifer. A


la source de cette aventure, un vieux Pacha qui décide de donner à
des hommes qui I'ont aidé dans des moments dramatiques, un
moyen de retrouver son trésor. Le capitaine Antifer possède la
latitude du lieu cherché, mais il lui faut découvrir qui en possède la
longitude. La rencontre se fera, mais au lieu enfin découvert, point
de trésor, seulement un énigmatique message qui donne une
nouvelle latitude. D'où un nouveau comparse, une nouvelle
longitude et un nouveau lieu qui sera... une nouvelle déception. Et
l'histoire recommence encore une fois, identique. Trois points
successifs sont ainsi déterminés mais pas de trésor, jusqu'à ce que la
fiancée de l'un des héros, Enogate, s'avise sur un planisphère que
les trois points déterminés successivement forment un triangle et
qu'un cercle les réunit. Le centre de ce cercle ne serait-il pas le lieu
cherché, le fabuleux centre où gît l'or? On court, on trouve... une
nouvelle déception. Une île au trésor figurait bien au point indiqué,
jaillie un jour de la mer à la suite d'une éruption volcanique, mais
depuis une autre éruption lui a fait réintégrer son royaume abyssal.
Le mystère reste donc entier sur ce qui doit figurer au centre du
cercle des cercles.

Il suffit de connaîte les règles du ieu.

Trouver le cercle, le centre et le trésor, et pour cela décrypter le


message, mais aussi bien connaître les règles du jeu, c'est la loi
imposée par Jules Verne, et le jeu intervient souvent dans ses
romans. Beaucoup de ses personnages en ont la passion : Nicholl,
34 LE TRÉsoR Esr DANs LE cERcLE

Keraban, le docteur Schwarzencrona et Bredeford, par exemple.


Mais le plus grand de ses joueurs est sans doute Philéas Fogg : son
tour du monde commence par une partie de whist au cours de
laquelle est engagé le fabuleux pari, une autre partie jouera
d'ailleurs un rôle lors de sa traversée de l'Amérique, et ce parieur
est un parieur absolu puisque c'est toute sa fortune qu'il engage
dans I'aventure. En tout cas, on rencontre des jeux tout au long des
romans de Jules Verne, de la partie de croquet da Rayon Vert au
tirage du Billet de Loterie. Les descriptions des lieux elles-mêmes
utilisent des éléments ludiques : ainsi Salt-Lake-City, la ville des
Mormons, est << un damier dont on peut dire qu'il a plus de dames
que de cases >>, ou encore l'hôtel Sherman à Chicago, « semblable à
un gros dé à jouer
".
Mais le plus extraordinaire en la matière est sans doute Le
Testament d'un Excentrique. l-e personnage principal, W.S. Hyp-
perbone, membre du Club des Excentriques, a décidé par testa-
ment de léguer sa fortune à celui des six habitants de Chicago tirés
au sort, qui gagnerait une partie au jeu de I'oie. Mais attention, pas
n'importe quel jeu de l'oie. Celui-ci prend pour piste le sol entier
des Etats-Unis, chaque Etat correspondant à une case et l'Etat
d'Illinois revenant 14 fois et jouant le rôle des cases portant une
oie. Ce sont les dés qui enverront le joueur d'un Etat à l'autre
jusqu'à ce que I'un parvienne enfin à la 63" case.
Ce roman vaut bien qu'on lui consacre quelques pages car il est
I'exemple même de l'utilisation du jeu en tant que moyen pour
Jules Verne. Disons tout de suite que celui qui voudrait décrypter à
fond ce roman rencontrerait de nombreuses surprises (erreurs
volontaires de Jules Verne entre autres) et devrait se servir de jeux
sur les lettres et sur les nombres. Nous n'en donnerons quant à
nous qu'une explication très partielle mais essentielle à la compré-
hension de l'æuvre.
Et tout d'abord pourquoi Jules Verne s'est-il servi du jeu de
l'oie ? Un jeu comme un autre ? Une amusette, comme I'ont pensé
généralement ses biographes ? Non ! Jules Verne connaissait par-
faitement la signification sacrée du jeu de l'oie. J'ai montré
ailleurs (r1) I'importance de cet animal dans les mythes anciens. Le
jeu serait dû aux Egyptiens ou, mieux, aux Troyens détenteurs de
la tradition pélasgique. Examinons un peu les règles.

(") Cf. Michel Lamy, Histoire secrète du Pays Basque (Albin Michel).
LE TRÉSOR EST DANS LE CERCLE 35

Toutes les 9 cases on rencontre une oie sur la spirale du jeu (12)
et sept fois neuf cases composent le parcours. Toutes les ressources
de la kabbale numérique peuvent être appliquées à ce jeu !
C-ertaines cases possèdent des particularités remarquables : outre
I'hôtellerie accueillante au pèlerin, le pont, symbole de passage, la
prison que constituent nos désirs matériels, le labyrinthe (") qoi
nous rappelle Thésée et le Minotaure, il faut plus spécialement
examiner le puits et la tête de mort sur ce parcours qui est celui de
la vie et de I'après-vie. Le puits se trouve à mi-chemin sur le
parcours car il communique avec l'intérieur de la Terre et, en
même temps, la vérité qui peut en jaillir mène à la connaissance, à
la divinité. Son axe se prolonge de façon idéale vers les cieux
oomme il plonge au sein de la terre. La mort, elle, occupe la 58"
case (5 + 8: 13) et celui qui arrive à cette case est tenu de
retourner au départ et de recommencer tout son parcours. Ainsi,
celui qui n'a pas su « naître en esprit >) avant la mort doit-il se
réincarner et commencer une nouvelle vie terrestre. Celui qui, tout
au contraire, a su épouser son âme passe par-delà la mort que cinq
cases seulement séparent du but final qu'est l'immortalité; or 5 est
précisément le chiffre de la réalisation humaine et de l'accomplisse-
ment, cher aux pythagoriciens et aux cathares, comme à Léonard
de Vinci. Quant au nombre total d'oies dans le jeu : 14, il est lui
aussi un signe d'immortalité et de passage dans I'au-delà (1 de plus
que le 13 fatidique).
Gardons-nous bien de prendre de tels jeux pour de simples
amusettes, ils ne le sont devenus que parce que nous n'avons plus
d'yeux pour voir ni d'oreilles pour entendre. L'oie, comme la voie
lactée, mène à la mort, mais à la mort vaincue, à la résurrection
spirituelle. C'est bien cette signification qui a conduit Jules Verne
tout au long du roman. C'est la raison pour laquelle il a choisi le
« Noble jeu plus ou moins renouvelé des Grecs ». Et si I'on se
rappelle l'origine troyenne revendiquée par les rois mérovingiens
selon certaines légendes, on comprend pourquoi l'un des héros du
Testament d'un Excentrique se nomme Max Réal (véritable axe
royal). Il sera d'une certaine façon gagnant dans cette aventure
puisqu'il y rencontrera I'amour. Quant à I'Etat qui servira

(t2) Dans le compagnonnage on nommait « patte d'oie " la division du cercle par
9.
(t3) Les labyrinthes portent parfois le nom de " mur de Troie ".
36 LE TRÉsoR Esr DANs LE cERcLE

d'.. oie », I'Illinois, on peut non seulement trouver dans son nom la
consonance terminale oi, mais il est I'anagramme de ILION-LIS,
c'est-à-dire du lis (royal) de Troie (Ilion). Hypothèse gratuite?
Non pas ! Nous verrons à propos de Rennes-le-Château que ce lien
n'est pas fortuit.
Jules Verne a beaucoup joué sur les mots dans cet ouvrage (14),
mais il s'est aussi beaucoup servi du symbolisme. Il est remarquable
que la 58" case, liée à la mort, soit représentée par l'Etat de
Californie, le plus occidental des Etats américains, alors que
l'Occident était considéré dans l'Antiquité comme le lieu des
morts. Toujours est-il que les six héros de cette étrange histoire
seront battus par un septième et étrange concurrent : XKZ (soit
6 + 1 :7, qui est le nombre de base avec 9 permettant d'obtenir 63
cases et qui est la somme constante de deux faces opposées d'un
dé). Le gagnant n'est autre que celui qui fut à l'origine du jeu. Il
n'était pas mort comme tout le monde le croyait. Simplement, W.J.
Hypperbone, <( comme un nouveau Lazare en rupture de tombe »»,
avait décidé d'une folle excentricité : confier sa fortune au hasard,
et le hasard la lui rendait. La tombe du cimetière d'Oakswood
(dont le nom, bois de chênes, revêt une signification sacrée) était
vide et Hypperbone (autant dire hyperos) n'était p.§ un squelette;
par contre, les autres concurrents étaient bel et bien tombés sur un
os. Le gagnant, ayant accepté d'être dépouillé de tout par la
Providence, avait gagné l'immortalité. Mais, je tiens à le rappeler,
ce roman particulièrement riche contient bien d'autres éléments.

Et maintenant, au travail !

Les éléments donnés dans les pages qui précèdent nous ont
semblé nécessaires pour donner au lecteur les moyens d'une
recherche personnelle dans l'æuvre de Jules Verne. Il faut détecter
anomalies, erreurs, jeux de mots et cryptogrammes, en compren-
dre le sens, avant de cheminer lentement en suivant le fil d'Ariane
que I'auteur ne manque jamais de nous donner. Une aide
supplémentaire nous est parfois apportée par les illustrations. En
effet, Jules Verne donnait des indications précises aux dessina-

('") Par exemple , Ie chef d'une tribu d'Indiens Séminoles se nomme Oisela, nous
indiquant que « I'Oie c'est là ».
LE ÎRÉ,SOR EST DANS LE CERCLE 37

teurs, leur fournissant des descriptions fort détaillées, faisant au


besoin refaire certaines planches. Il est remarquable qu'Hetzel
n'ait pas choisi ses dessinateurs habituels pour illustrer l'æuvre de
Jules Verne. Ce ne sont ni Gavarni, ni Doré, mais Riou, Férat,
Neuville, Montant, Philippoteaux, Benett, Bayard, etc., qui furent
engagés comme si I'on avait voulu organiser une équipe plus
discrète et soumise. Nous verrons à propos de Clovis Dardentor
que cela était indispensable. Cependant, être muni d'un langage et
d'un arsenal cryptographique n'a de sens que si l'on a quelque
chose de caché à dire, si l'on a des secrets à révéler à ceux-là seuls
qui sauront les comprendre.
C'était bien là le but poursuivi par Jules Verne.
m
JULES VERNE FRANC-MAçON

lules Verne et Monsieur lourdain.

Jules Verne, auteur de romans initiatiques, cela a déjà été dit.


Simone Vierne a même consacré un épais ouvrage à ce problème,
mettant en évidence le scénario immuable des cérémonies initiati-
ques qui offre toujours trois séquences : la préparation, le voyage
dans I'au-delà, la nouvelle naissance. L'auteur n'eut aucune peine à
montrer que la plupart des romans de Jules Verne suivent ce
découpage. Elle démontra même que I'on pouvait classer les
« Voyages Extraordinaires » selon le degré initiatique auquel ils
correspondaient : initiation de puberté, initiation héroïque et
initiation supérieure. Iæs voyages d'exploration et de quête font
partie de la piemière catégorie. Ainsi en est-il de Voyage au centre
de la terre, de La langada, du Rayon vert et de bien d'autres. Tel
est du moins I'avis de Simone Vierne. Au deuxième degré
correspondraient les luttes contre des monstres (20000 lieues sous
les mers, Michel Strogoff, Les 500 Millions de la Begum, Robur le
Conquérant, Le Château des Carpathes, etc.). Enfin, I'initiation
supérieure, celle qui met directement le héros en contact avec le
sacré, serait représentée par L'Ile Mystérieuse, Hector Servadac,
Les Indes Noires, Mathias Sandorf, Les Naufragés du lonathan,
etc.
Il n'est pas question de nier la valeur de cette classification, de
sous-estimer le travail précieux effectué par Simone Vierne.
Cependant il est regrettable que M-' Vierne n'ait pas mieux connu
les rituels initiatiques, son analyse est celle d'un universitaire qui
JULES VERNE FRANC-MAçON 39

6udierait un peuple primitif, elle est anthropologique. Jules Verne


ærait une sorte de M. Jourdain qui ferait de l'ésotérique sans le
savoir. En somme, les Voyages Extraordinaires ne suivraient un
déma initiatique qu'en vertu des lois du hasard et par suite d'une
lizarrerie de la structure psychologique de Jules Verne, totalement
inoonscient bien entendu de ce qu'il a écrit.
* Jules Verne n'a pas voulu faire passer sous le couvert d'une
cuvre destinée aux enfants un message initiatique précis, à la
manière dont Mozart, par exemple, a utilisé une féerie sans intérêt
txrur exposer sa foi en la maçonnerie. Mais, entraîné par la force du
æhéma dynamique, qui se trouve en germe dans le genre même,
Jules Verne est amené à poser les questions que s'efforçait de
résoudre l'initiation religieuse : comment surmonter le destin
mortel de l'homme, par une transformation radicale de l'être,
obtenue grâce à la révélation directe, mystique du sacré? » Eh
bien, je prétends le contraire et entends le démontrer. Non
seulement Jules Verne a volontairement suivi le modèle des rituels
initiatiques, mais en plus il a suivi très précisément des rituels
maçonniques. Non seulement il a, comme Mozart, écrit une æuvre
maçonnique, mais il s'est même inspiré très étroitement de La Flûte
hchantée du célèbre musicien pour exprimer sa propre apparte-
nance à la Franc-Maçonnerie. Aucun doute n'est possible à ce
srjet.

Voyage initiatique au centre de la terre.

C'est sans doute Marcel Brion qui a le mieux parlé du Voyage au


oentre de la tene (t). I écrit: " Tous les thèmes et toutes les
articulations du voyage imaginaire s'y rencontrent : le grimoire de
I'Ile au trésor et du Scarabée d'or; les aventures périlleuses qui
ænduisent à la conquête de la « Dame », I'amour devenant ainsi
un des ressorts de l'<< aventure >>, sinon le ressort majeur, comme
dans Perceval et dans Lancelot. (...) Axel,le << chevalier » de Jules
Verne, épousera la jolie Grauben, qui ne fut pas la cause mais qui
est la récompense du courage et de I'audace dépensés dans le
monde souterrain. Car il importe que la femme soit associée,

(r) Marcel Bion, L'Allernagne Romantique : le voyage initiatique, tome 1 (Albin


Itfichel).
40 JULEs VERNE FRANc-MAçoN

extérieurement et accessoirement, à l'aventure, stimulation, sollici-


tation, couronnement, aboutissement, mais elle ne doit pas y
prendre part. » Bien des critiques ont attribué ce rôle sublirne
dévolu à la femme à une prétendue misogynie de Jules Verne.
Mieux vaut suivre Marcel Brion : « Axel est le métal pauvre qui
doit être forgé dans le feu de la terre (le volcan), lavé et durci dans
I'eau de la mer intérieure souterraine, martelé par les dangers; il
est informe, et il ne recevra sa forme que du contact violent avec les
épreuves; jusqu'alors il est malléable, sans profil net, sans consis-
tance, L'aventure lui donne sa figure, sa signification, son être
véritable. » Le Voyage au centre de la terre apparaît comme une
sorte de descente aux enfers, digne d'Orphée, une recherche du
centre qui est celle de toutes les religions à mystère. Le héros
acquiert ainsi, selon les mythes antiques, une vie nouvelle après
une véritable renaissance. N'est-il pas symptomatique de voir Axel,
Ie héros de Jules Verne, pénétrer sous terre par le cratère d'un
volcan éteint et rejaillir à la lumière lors de l'éruption d'un volcan
vivant ? Quant au prêtre initiateur du héros, c'est son oncle,
l'étrange savant Lidenbrock dont le nom signifie : celui qui ouvre
les yeux (de « lid », paupière, et de « brocken », briser). Daniel
Compère (2) a, quant à lui, mis en évidence les principaux éléments
initiatiques du roman : « La découverte du lieu se fait à un moment
sacré, le solstice d'été, comme les initiations se déroulent à
certaines périodes fixées religieusement. Auparavant le novice est
brutalement séparé de son univers et subit quelques épreuves
préparatoires : leçons d'abîme, rencontre avec le lépreux, figure de
la mort, et ascension du Sneffels. Le parcours initiatique
commence avec la descente dans le cratère, L'entrée dans le
domaine de la mort s'accompagne de rites purificateurs : manque
d'eau, traversée du diamant et égarement dans le labyrinthe. Le
novice perd connaissance et reprend conscience dans I'espace
sacré. Axel se baigne dans les eaux primordiales, avant d'en
entreprendre la traversée. Il est alors renvoyé aux origines du
monde, en rêve. II contemple la << source de vie », le geyser qui
jaillit sur l'îlot qui reçoit son nom. (...) Au milieu de la tempête,
Axel reçoit un baptême du feu. (...) Enfin a lieu le retour au monde
profane : I'expulsion se fait par le feu, image d'une renaissance

(2) Daniel Compère, Un voyage imaginaire de lules Verne, Voyage au centre de la


/erre (Archives des Lettres Modernes).
JULES VERNE FRANC-MAçON 4l
violente. » Ainsi Axel qui a su « prendre des leçons d'abîme » est
devenu apte à de hautes contemplations.
Bien d'autres romans de Jules Verne suivent un tel schéma
initiatique. Dans Les Aventures du capitaine Haüerus,l'action tout
entière est tendue vers la quête d'un lieu sacré, ce qui ne va pas
sans un risque de folie. Dans Les Enfants du Capitaine Grant, le
jeune héros part à la recherche de son père, conduit par un autre
père, .. initiatique » celui-là. Tous les éléments d'une initiation
figurent également dans Michel Strogoff; lutte contre un monstre,
évanouissements rituels, dépouillement total, plongée dans la nuit
éternelle, épreuves de l'eau, de la terre, de I'air et du feu. Faut-il
évoquer aussi la .. Caverne du Dragon » des 500 milliorc de la
Begum associée à une ville labyrinthe (3) ? Et encore bien plus L'Ile
mystérietue. Cependant, affirmer que Jules Verne a calqué la
structure de ses livres sur le schéma initiatique n'est pas suffisant. Il
faut aller plus loin et pour cela il nous a semblé nécessaire de
démontrer la volonté délibérée de Verne en prenant pour exemple
un roman, I'un des plus beaux et des plus fascinants à notre goût :
Les Indes Noires.

Les Indes Noires.

Il est nécessaire pour la bonne compréhension de ce qui va suivre


de résumer I'argument de ce roman.
L'ingénieur James Starr reçoit une invitation à se rendre à
Aberfoyle, à la fosse Dochart. Il est instamment prié de tenir cette
invitation secrète. Il est convié à retourner dans une mine où il.a
longtemps travaillé (et qu'il a dû quitter la mort dans l'âme, les
filons étant épuisés) par un mineur qui est resté là-bas, qui a refusé
de partir. Ce brave homme, nommé Simon Ford, s'est installé avec
sa femme et son fils dans une maison construite au fond même de la
mine, dans une caverne souterraine. Une seconde lettre arrive
cependant, plus mystérieuse encore que la précédente, pour
dissuader l'ingénieur de se rendre à Aberfoyle. James Starr persiste
dans son intention première et se rend sur les lieux où il est accueilli
par Harry, le fils de Simon Ford. Harry guide I'ingénieur vers la

(3) Le labyrinthe, sous une forme ou une autre, figure dans plus de vingt romans
de Jules Verne.
42 JULEs vERNE FRANc-MAçoN

mine; en descendant, ils rencontrent Jack Ryan, ami d'Harry, venu


l'inviter pour une prochaine fête. Ils s'engagent dans le dédale des
galeries lorsque une énorme pierre vient tomber à leurs pieds et il
ne semble pas qu'il puisse s'agir d'un accident.
Simon Ford n'a jamais voulu admettre que la mine était épuisée.
Il a continué sa recherche inlassable de nouveaux filons et il a
quelque chose à montrer à James Starr. Mais il existe un mystère
dans la mine : plusieurs fois Harry a entendu des bruits, vu une
lueur qui s'enfuyait à son approche. Y aurait-il un génie de la
mine ? En tout cas, des explosions ont parfois lieu, faisant
effondrer des piliers de soutènement. Laissant ce point en suspens,
Harry, Simon, Madge et James Starr s'en vont visiter une galerie de
la vieille mine, au bout de laquelle Simon croit bien avoir découvert
un nouveau gisement. James Starr se fait fort de relancer l'exploita-
tion du filon. A la dynamite, nos héros vont ouvrir un passage, une
« pofte » vers le nouveau gisement, la « Nouvelle-Aberfoyle ,r. Là,
une immense caverne souterraine, avec lac, hautes voûtes, à
laquelle il ne manque qu'un soleil intérieur. Ce sous-sol pourrait
servir de demeure à toute une population. Au-dessus, à la surface
de la terre, c'est le lac Katrine. Soudain, un battement d'ailes se fait
entendre et la lampe est renversée, brisée. Les explorateurs de la
Nouvelle-Aberfoyle sont condamnés à rechercher leur chemin dans
Ies ténèbres complètes. Mais il est impossible de sortir : le passage
a été bouché. Quel est donc l'être mystérieux qui protège aussi
farouchement son domaine ?
Au bout d'une semaine, l'absence de James Starr commence à
inquiéter ses intimes. De son côté, Jack Ryan s'étonne de ne pas
avoir vu Harry à la fête à laquelle il l'avait convié et décide de se
rendre à la mine. Mais il est impossible de descendre, des échelles
ayant été brûlées. Jack demande des secours, s'équipe, et les
recherches commencent. Une étrange lueur sautillante va guider
les sauveteurs jusqu'au lieu où gisent Harry et les autres. Enfermés
depuis dix jours, ils ne doivent d'être étvie qu'à un être mystérieux
qui leur apportait parfois à manger et à boire, sans jamais se faire
voir.
Tous ces incidents oubliés, la Nouvelle-Aberfoyle est mise en
exploitation et une ville est construite et établie dans la caverne,
prenânt le nom de Coal-City,la cité du charbon. Mais Harry est
obsédé par la pensée de l'être inconnu qui les a sauvés; quant à
Jack Ryan, il est persuadé qu'il s'agissait d'un lutin ou d'une
JULES VERNB FRANC-MAçON 43

quelconque Dame du Feu. Un jour, Harr,, repère un puits naturel


Jenfonçant plus profondément encore dans la mine, il lui semble
cntendre un gémissement et un battement d'ailes. Il décide de
Pexplorer et, tout au fond, il trouve... une jeune fille ! Harry tire
arr la corde pour qu'on le remonte, mais il est attaqué par un
oiseau; en se défendant, il endommage avec son couteau la corde
qui le soutient. La de justesse car ses
catastrophe est évitée
oompagnons l'agrippent juste au moment où la corde cède. La
jeune Nell, tirée de l'abîme, va être soignée par les Ford. Mais le
mystère demeure car il semble bien que quelqu'un d'autre est caché
dans la mine. Peu à peu, Nell apprend à vivre normalement, elle
qui n'a jamais vu le jour. Harry et la jeune fille s'aiment, mais lui
ne veut pas qu'elle s'habitue à cet amour avant de connaître ce que
pourrait lui offrir la surface de la terre, alors qu'il entend pour sa
lnrt s'installer définitivement au fond de la Nouvelle-Aberfoyle.
Un jour, on considère que Nell est prête et la grande aventure
oommence pour elle. Elle va voir le jour, le soleil, I'extérieur. Une
sorte d'accouchement ! Pendant deux jours, elle va visiter la
ontrée et ensuite, ensuite seulement, elle choisira sa vie. Emou-
vante excursion qui est l'occasion pour l'auteur de faire de
nombreuses allusions à l'æuvre de Walter Scott. Harry vient de
demander à Nell si elle veut bien l'épouser et celle-ci a accepté
brsque, soudain, le lac Katrine semble se vider, ses eaux s'enfon-
ænt dans la terre. Quelles conséquences cela aura-t-il sur la
Nouvelle-Aberfoyle ? Encore un méfait à imputer au génie de la
houillère. Heureusement, I'inondation n'aura pas de conséquences
trop dramatiques.
A quelques jours du mariage, de nouvelles menaces sont faites et
elles sont signées Silfax. C'est le nom d'un « pénitent », homme qui
avait la tâche fort dangereuse de détecter les émanations de grisou
dans la mine. Pour l'aider, Silfax avait dressé un harfang, variété
d'oiseau de nuit. Devenu fou, il se figurait que la mine était son
royaume et que nul ne devait y pénétrer. C'est lui qui avait élevé
Nell, sa petite-fille, et c'est Nell qui avait sauvé Harry, Simon,
Madge et James Starr en leur apportant de quoi survivre et en
dirigeant les secours de loin. C'est le harfang qui a attaqué Harry
brsqu'il remontait Nell du puits.
Le jour du mariage, Silfax fait échapper une poche de grisou et
veut l'enflammer. Mais le gaz est trop haut. Silfax donne alors la
torche au harfang et I'envoie mettre le feu au grisou. Cependant
44 ruLEs vERNB FRANc-MAçoN

l'oiseau obéit à Nell qui I'appelle, la torche tombe à l'eau et


s'éteint; quant à Silfax, il disparaît à jamais dans les eaux noires du
lac.
Six mois plus tard le mariage est célébré.

Aberfoyle et le roman de l'abbé.

Si nous nous attachons à cette histoire, nous nous apercevons


vite qu'elle suit parfaitement le schéma de toute quête initiatique.
Le choix d'une mine coflrme devant servir de cadre à I'action est en
lui-même significatif. Ecoutons à ce sujet Marcel Brion (4) : << La
route qui conduit à la mine. Ainsi commence tout voyage, et
l'homme qui ne se sent pas aspiré d'abord par le souffle de I'esprit
de la terre ne rejoindra pas, plus tard, en fin de course, l'esprit des
sphères célestes : à moins que la terre ne le garde, le fascinant de
ses mystères minéraux, et le livre à la toute-puissance de la reine
qui garde captif l'Elïs Frôbom de E.T.A. Hoffrnann, d'abord, puis
celui de Hugo Von Hofmannsthal, l'homme revenu de la mer,
symboliquement agrafé à la terre par la mort de sa Mère et que
reprend dans son sein, au centre de son palais souterrain, la Mère
des Eléments. >> La mine est le séjour heureux qui rappelle la
période prénatale, le lieu rassurant, le ventre maternel, le lieu qui
va présider à une nouvelle naissance. Simon Ford n'hésite pas à
décrire ce monde comme sécurisant (un milieu parfaitement sain,
soumis à une température toujours moyenne, qui ne connaît ni la
chaleur de l'été, ni les froids de l'hiver, ni la pluie écossaise, ni la
fumée des usines; aucune agression : pas même d'agents du fisc).
Cette mine va présider à une nouvelle naissance, avons-nous dit;
mais celle-ci sera spirituelle. En ce lieu où << tout n'est que silence
et ténèbres » comme dans une crypte, en cet .. obscur dédale de
galeries >>, il est une << haute galerie semblable à une contre-nef de
cathédrale ». A plusieurs reprises, Jules Verne souligne ainsi les
fonctions de Temple qu'il assigne à la mine. « Un labyrinthe de
galeries, les unes plus élevées que les hautes voûtes des cathé-
drales, les autres semblables à des contre-nefs, rétrécies et tor-
tueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, cellesJà remontant

(a) Marcel Bnon, L'Allemagne romantique : Le voyage initiatique, tome I (Albin


Michel).
JULES VERNE FRANC-MAçON 45

o descendant obliquement en toutes directions, réunissaient ces


cavités et laissaient libre communication entre elles. ,, « Nulle
§pogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque
romaine, n'auraient pu lui être comparées (...) la Nouvelle-
Aberfoyle était, non l'æuvre des hommes, mais l'euvre du
crréateur. >>

C.ette mine-cathédrale est aussi une ruche : « Cette excavation se


omposait de plusieurs centaines d'alvéoles, de toutes formes et de
toutes grandeurs. On eût dit une ruche avec ses nombreux étages
de cellules, capricieusement disposés, mais une ruche construite sur
rne vaste échelle. » Or l'abeille, productrice de cet or potable
qu'est le miel, a toujours été considérée par les anciens comme un
rymbole de. l'âme s'échappant de la matière (5). Est-ce pour
renforcer cet aspect que Jules Verne a choisi de situer son action
pês d'Aberfoyle en Ecosse et de nommer sa mine << la Nouvelle-
Aberfoyle (6) ? Le choix peut en tout cas paraître curieux car, de
"
toute la région, Aberfoyle doit être un des seuls lieux où l'on ne
trouve pas de mine. On peut cependant imaginer d'autres raisons à
æ choix. Ce lieu fut en effet le décor de l'un des plus célèbres
(rmans de Walter Scott, qu'aimait beaucoup Jules Verne : Rob
Roy. C'est là également que se déroule l'action d'un conte de
Nodier : Trilby ou le lutin d'ArgaïL. Charles Nodier y fait allusion à
la ballade du revenant d'Aberfoyle, Qui a peut-être quelque peu
inspiré le personnage de Silfax. Tous les lieux des Indes Noires
figurent également dans le conte : le lac Katrine, le Ben Lomond,
etc. (7).
Qui plus est, Aberfoyle est un endroit où se sont passées bien des
càoses étranges. « A la fin du xrare siècle,le révérend Kirk, adepte
des sciences diaboliques, fit sienne cette conception du retour à la
diünité. Ses rapports avec les << porteurs de foudre » avaient lieu
sur la colline des Fées, près d'Aberfoyle, en bordure de la lande
écossaise. Sa mort énigmatique a le caractère de toutes les
destinées lucifériennes, elle correspond à I'instant particulier où

(5) Cf. la légende grecque d'Aristée.


(6) Aberfoyle: ABE-RFO-YLE=abeille (ABEYLE) Ford (RFO), nom de la
famille du héros. Par ailleurs, Aberfoyle peut aussi être interprété comme Aber-
fowl, de aber (creux et par extension sein de la terre) et fowl (oiseau) ou encore owl
(brbou). Aberfoyle devient donc le refuge du Harfang et celui du fou : Silfax.
() Cf. également un autre conte de Nodier : La légende dc Saint-Oran.
46 JULEs VERNE FRANc-MAçoN

I'adepte est confronté à sa dernière épreuve terrestre (8). La


"
tombe du révérend Kirk existe toujours dans le cimetière d'Aber-
foyle. Ce religieux a laissé un curieux témoignage de sa pensée :
L'organisation secrète, dont la première édition date de 1815
(123 ans après sa mort) et qui fut traduit en français. On peut se
demander à ce propos si le << livre de I'abbé » auquel Jules Verne
fait allusion n'est pas I'ouvrage du révérend Kirk, plutôt que le
roman de Walter Scott qui porte ce titre.
Un soir de 1688, le révérend Kirk gagna la « colline des Fées ,,
située au centre de la petite vallée qui borde Aberfoyle. A son
retour, ce qu'il confia à M-' J. Mac Gregor, gardienne du
cimetière, effraya la pauvre femme au plus haut point. Elle raconta
par la suite que le révérend aurait eu le pouvoir de disparaître au
jour et à I'heure voulus par lui et qu'il était assuré de ne point
connaître la mort, ni le vieillissement. Il semble que les rites suivis
par Kirk soient du domaine de la Magie Rouge. Toujours est-il
qu'un jour de 1692, il fut retrouvé mort sur la colline des Fées;
M'" Mac Gregor affirma toujours que son cercueil ne contenait en
fait que des pierres et que Ie révérend était allé rejoindre les esprits
de la Colline des Fées. Jules Verne connaissait-il cette étrange
histoire ?

Visita Interiora Terrae Rectiftcando Invenies Occultum Lapidem, ou


la quête mystique des Indes Noires.

Læ roman de Jules Verne est en fait I'histoire d'un homme à la


recherche de son âme, de cette parcelle divine que chacun de nous
doit découvrir au fond de soi, à travers les épreuves, et qu'il doit
dégager de sa gangue de matière, Ia perle cachée, 1t ,, snilnn »>, lâ
<< Dame » des troubadours que ceux-ci recherchaient au cours

d'une.. queste >> qu'ils nommaient... la « minne ». Cette quête doit


se faire avec détermination : .. Fonçons jusqu'au centre du globe,
s'il le faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille », dit
Simon Ford. L'appel de son << anima >>, Harry va le ressentir
profondément : « Il était irrésistiblement entraîné par l'espoir de
retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire le vrai,
I'avait sauvé plus que tout autre, et les siens avec lui. » L'intériori-

(E) Jean-Paul Bourre, Les sectes lucifériennes aujourd'hui (Belfond).


JULES YERNE FRANC.MAçON 47

retion et la quête intérieure vont avoir lieu : << Harry (...) était de
plus en plus « en dedans ». Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si
ommunicable, ne parvenait pas à le mettre .. en dehors rr. ., Que
va-t-il donc chercher en lui-même ? La mélancolie le prend, il ne
æsse de rêver à son anima, que personnifie Nell dans cette
aventure. « Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les
ebîmes... ne sont pas faits comme nous!- Ils sont faits comme
oous, Jack ! »
Nell est donc Ia personnalisation de cette anima qu'Harry va
essayer de réveiller en lui. D'ailleurs Nell n'est-elle pas celle qui est
privée de soleil, privée de lumière tant qu'Harry ne I'aura pas
amenée à la surface ? Son nom même ne se compose-t-il pas du N
de la négation et de Hel : le soleil en langue celtique, tout comme
Hélios chez les Grecs ? Mais elle est liée aussi au Hell celtique et au
Hel des Eddas islandais qui désignent le séjour des morts. Privée de
lumière, Harry la ramènera à la vie selon une progression spiralée
en forme d'hélice. Elle porte en elle l'équivoque du passage par la
mort : elle est fille de la nuit et du royaume des ténèbres (hell),
mais elle est aussi promesse de clarté (hel celtique). Faut-il
souligner ce qu'écrivait Jules Verne : << Quoi qu'il en soit, il y avait
là, dans le sous-sol écossais, une sorte de Comté souterrain, auquel
il ne manquait, pour être habitable, que les rayons du soleil, ou, à
son défaut, la clarté d'un astre spécial. »
Quant à Harry, il est celui qui devra franchir le fleuve infernal,
cet Orphée moderne partant à la recherche de son Eurydice (e).
C,ette quête ne va pas sans difficultés car elle viole des interdits et
les anciens la présentaient bien souvent comme un viol de la terre-
mère puisqu'il s'agissait d'échapper au cycle naturel et à la roue des
réincarnations pour se rapprocher de la divinité. To Harry ne
signifie-t-il pas « piller », « ravager » ? Cette quête est propre à
déclencher des catastrophes puisque I'individu se met hors-la-loi de
la matière et une catastrophe viendra ponctuer chaque aveu
d'amour entre Harry et Nell, tant que la quête ne sera pas achevée.
D'ailleurs ce viol de la terre-mère-mine est perpétré dans les Indes
Noires. C'est à la dynamite que Harry se fraye un passage vers le
nouveau gisement, véritable terre promise du mineur. Ainsi « la
porte est enfoncée » en un acte violent de pénétration, et Harry

Ô Har.l' Ford n'a-t-il pas un patronyme signifiant « passer à gué » (to ford) ?
48 JULEs vEnNE FRA,Nc-MAçoN

« le fanal à la main s'y introduisit sans hésiter et disparut dans les


ténèbres ».
Harry est investi de pouvoirs, il est un peu magicien car, ne
l'oublions pas, il est le fils de Simon et Madge, noms sous lesquels
nous devons reconnaître Simon-le-Magicien (10). Vtadge est aussi la
« bonne femme », nom que I'on donne aux sorcières spécialisées
dans l'emploi des herbes, et elle salue toujours les touristes de ses
meilleurs << wishes » (« souhaits rr), terme bien proche de celui qui
désigne les sorcières (« witches
")
(").
Harry, une lampe suspendue à sa main gauche et tenant un long
bâton de la droite, tel l'hermite du tarot ("), ,u donc poursuivre sa
quête, s'éloignant de la matière et abandonnant le rire superfi-
ciel (13) pour s'approcher de la plénitude divine que seul peut offrir
l'Amour. Mais qui cherche son << anima » rencontre aussi le « vieil
homme », I'orgueil, le principe ténébreux qui est également le
porte-lumière, Lucifer. Dépouiller le vieil homme sera nécessaire,
comme I'affirment toutes les doctrines traditionnelles. En l'occur-
rence, le vieil homme sera Silfax, le père nourricier de Nell. Silfax
est I'autre nom de Lucifer (fax: torche, flambeau et sil-eo : se
taire), il est le porte-lumière. D'ailleurs son ancien métier, celui de
« Pénitent », consistait à porter une flamme au-dessus de soi pour
détecter le grisou. Michel Serres avait bien raison d'écrire : « Silfax
est l'autre nom de Lucifer, le porte-lumière; l'autre nom de
I'instance qui ne dit rien, qui n'a pas la parole et qui porte en tous
lieux les forces explosives de la flamme (...). Il est I'Autre, mais il
est Dieu, il est le Dieu-Autre, le Tout-Puissant de cette théologie
inversée, tout-puissant et trompeur (...). Voici qu'il apparaît sur un
canot, debout au beau milieu du lac, dans la lueur fuligineuse de sa
torche. » Le vieil homme est en chacun de nous et il n'est pas
difficile de comprendre pourquoi Simon Ford peut dire : « Qui
donc a pu pénétrer assez avant dans le secret de ma pensée ? » Oui,
qui ? Qui, sinon le vieil homme ? Et Silfax est vieux, il est sans âge,

(ro) Simon détient en tout cas une clé de I'aventure, comme le montre une des
gravures.
(1r) A noter également que Simon et Harry ont « la foi du charbonnier », jeu de
mot sur leur métier de mineur, mais aussi allusion aux « carbonari »,
('2) Les Indes Noires compte 22 chapitres, un par arcane majeur du tarot.
(13) Jack Ryan, le riant Ryan pourrait-on dire, dit à Harry: « Pendant que tu
t'élèves dans I'intni, moi, je descends dans l'abîme. »
JULES VERNE FRANC-MAçON 49

il est celui qui a un intérêt contraire au réveil de l'âme divine (14).


La quête ne sera donc pas facile. Harry devra effectuer sa descente
aux enfers, sa plongée au fond de la mine, c'est-à-dire au plus
profond de lui-même. N'est-ce pas là ce que les alchimistes
nommaient la .. minière » et la trop incomprise « minne » des
troubadours ? Alors seulement il pourra naître une seconde fois et
il s'agira d'une naissance en Esprit 115;. Nell sera toujours la petite
lumière qui le guidera dans l'obscurité et le soutiendra malgré sa
propre faiblesse. Longtemps elle disparaîtra à chaque fois qu'il
voudra se saisir d'elle. Quel néophyte n'a pas ressenti ces impres-
sions fugaces d'une clarté de l'esprit, qui est comme un appel, mais
que l'on ne peut retenir tant que l'on demeure le jouet de ses sens
et de ses passions (16) ?
Harry ne perçoit la manifestation de son anima que parce qu'il
est disponible, « en attente », ayant préféré intérioriser (rester au
fond) que vivre de façon superficielle (à la surface). Le désir éveillé
par ces visions est suffisant pour inciter Harry à poursuivre une
véritable quête à côté de laquelle rien n'existe : « Je le saurai,
quand il devrait m'en coûter la vie ! », dit-il. Il ira jusqu'au bout de
ses forces : .. Demain, je descendrai dans cet abîme ! Harry,
c'est tenter Dieu, cela ! Non, j'implorerai -
son aide pour
- estJack,
car
y descendre " ('7). Harry au fond de la mine mais pour
découvrir la perle cachée, son âme, pour l'extirper de la matière, il
lui aura fallu aller encore plus loin, trouver un puits qui descend
encore plus profondément dans les entrailles du globe. Là, il se
rencontrera lui-même, mais gare à lui s'il n'est pas le pur et fol
auquel est réservée la promesse du Graal. Jules Verne souligne le
danger : « Si quelque ennemi personnel menaçait Harry, s'il se
trouvait au fond de ce puits où le jeune mineur allait le chercher. ,
Il descend au bout d'une corde (18), mais il est accompagné et ses

1ta) « Je vois dans cette affaire un intérêt contraire au nôtre », dit I'un des héros.
(") L". enfants qui sont nés à la Nouvelle-Aberfoyle dewont naître une seconde
fois : " Voilà 18 mois qu'ils ont cessé de téter leur mère, et pourtant ils n'ont pas
encore vu le jour.
"
('o) Harr,' était « frappé de certains phénomènes », dont il cherchait en vain
l'explication.
1171 L'aide diüne apparaît nécessaire et on retrouve cette idée dans un autre
passage : « Sans un être secourable que Dieu leur a envoyé, un ange peut-être (...),
un guide mystérieux, ils ne seraient jamais sortis de leur tombe. »
(tE) Comparable à la corde d'argent des Tibétains.
50 JULEs vERNE FRÀNc-MAçoN

camarades doivent le remonter aussitôt qu'il tirera sur la corde. Et


Harr), descend dans l'axe du puits. Là, il faut suivre l'admirable
texte de Jules Verne, l'un des plus beaux jamais écrits concernant
une descente aux enfers.
<< Ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonça lentement dans

le puits. Comme la corde subissait un léger mouvement de rotation


la lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
parois, et Harry put les examiner avec soin. (...) n n'existait aucune
galerie latérale dans la paroi du puits,lequel s'étranglait peu à peu,
en forme d'entonnoir. Mais Harry commençait à sentir un air plus
frais qui venait d'en bas,
- d'où il conclut
que l'extrémité
inférieure du puits communiquait avec quelque boyau de l'étage
inférieur de la crypte. La corde glissait toujours, l'obscurité était
absolue. I-e silence, absolu aussi (...). Une des craintes qu'il avait
pu concevoir ne s'était pas réalisée, c'est-à-dire que, pendant sa
descente, la corde ne ftt coupée au-dessus de lui. Il n'avait,
d'ailleurs, remarqué aucune anfractuosité dans les parois qui pût
receler un être quelconque. L'extrémité inférieure du puits était
fort rétrécie. Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena
sur le sol. Il ne s'était pas trompé dans ses conjectures. Un étroit
boyau s'enfonçait latéralement dans l'étage inférieur du gisement.
Il eût fallu se courber pour y pénétrer et se traîner sur les mains
pour le suivre. Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait
cette galerie, et si elle aboutissait à quelque abîme. Il se coucha sur
le sol et commença à ramper. » Et là, un corps « glacé aux
extrémités, il n'était pas encore refroidi tout à fait ,. « L'attirer à
soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la lumière de la
lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut à le dire. , « Un
enfant », s'écria Harry (1e).
Oui, cette anima est encore un enfant car il faudra lui permettre
de se développer. << L'enfant, retrouvé au fond de cet abîme,
respirait encore, mais son souffle était si faible que Harry put croire
qu'il allait cesser. Il fallait donc, sans perdre un instant, ramener
cette pauvre petite créature à l'orifice du puits, et la conduire au
cottage, où Madge lui prodiguerait ses soins. » Harry remonte mais
la corde cède sous I'attaque du harfang. Si les compagnons de
Harry ne I'avaient pas attrapé à ce moment précis, c'en eût été fini
de lui. Harry serait resté au fond de la minière avec son anima.

1te) « Elle paraissait n'appartenir qu'à demi à I'humanité. »


JULES VERNE FRANC-MAçON 51

Jules Verne met ainsi clairement en garde contre les expériences


mystiques tentées sans aide ; la corde d'argent rompue, c'eût été la
folie pour le moins !
Harry remonte Nell, fille de la nuit (20). Lorsqu'on I'interroge,
elle s'écrie : << J'ai faim. Je n'ai pas mangé depuis... depuis... » Elle
ne peut fournir de date et montre qu'elle n'a pas la notion du
temps; elle ne connaît pas son âge, ne sait pas ce que représente un
jour, une année (21). Ainsi l'anima reste à éduquer, et, de toute
façon, le temps n'a pas de prise sur elle puisqu'elle est éternelle.
Elle était seulement en sommeil, telle une belle au bois dormant. Il
faut que Nell-l'anima abandonne le royaume des ténèbres et
accepte le monde solaire pour que les noces mystiques soient
élébrées : << J'ai donc hâte, Nell, de t'entendre me dire : viens
Harry, mes yeux peuvent supporter la lumière du jour, et je veux
voir le soleil ! Je veux voir l'æuvre de Dieu ! », dit Harry. Quant à
Nell, la fille de la nuit, elle est déchirée et répond : « Les ténèbres
sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à
leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à
suivre dans leur vol. (...) Il faut avoir vécu là pour comprendre ce
que je ressens (...) jour enfin, Nell est prête à voir le soleil.
". Un
Elle va découvrir le ciel, les nuages, la lune, les étoiles. C'est James
Starr qui conduira Nell, lui qui tout au long de cette histoire joue
un rôle d'initiateur.
La première eau rencontrée par Nell à la surface sera salée. Elle
sera le signe d'un baptême, suivant en cela le même symbolisme
que celui de la cérémonie chrétienne. L'anima renonoe au monde
de la nuit et accepte de recevoir la lumière diüne. Elle renonce à
Satan-Silfax-Lucifer, à ses pompes et à ses æuvres. Iæs yeux de
Nell supporteront aisément la lumière de la lune, cette pompe à
âmes, comme l'appelaient les anciens. Elle éprouvera cependant
une sorte de vertige car elle n'a, jusque-là, connu que ce que l'on
peut appeler le monde à l'envers, le monde souterain-infernal. « Il
semble que le firmament soit comme un profond abîme dans lequel
on est tenté de s'élancer >», dit James Starr. A l'aube, Nell découvre
l'astre lumineux; c'est presque trop pour elle et elle se sent faiblir.

(æ) Nell peut également apparaître comme une abréüation de Séléné, Héléna,
qui personnifïe la lune.
12t) « On voyait qu'elle n'était pas habituée à diviser le temps, ni par heures, ni
par jour, et que ces mots mêmes lui étaient inconnus. ,
52 JULEs vERNE FRANc-MAçoN

Elle tombe alors sans connaissance dans les bras d'Harry, prêts à la
recevoir. Il faudra l'éduquer peu à peu, il est trop tôt encore pour
qu'elle se laisse envahir par I'astre d'or et cet épisode correspond
très exactement à la remise du bandeau sur les yeux du néophyte
après qu'une lumière éblouissante lui ait été présentée lors de
I'initiation maçonnique.
Cette première victoire, ce premier pas sur la voie qui conduit
aux noces mystiques, provoque une réaction du vieil homme et le
lac Katrine se vide dans la Nouvelle-Aberfoyle. « Il est clair
cependant qu'un ennemi implacable a juré la perte de la Nouvelle-
Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher tous les moyens
possibles d'assouvir la haine qu'il nous a vouée ! Trop faible, sans
doute, pour agir ouvertement, c'est dans I'ombre qu'il prépare ses
embûches, mais I'intelligence qu'il y déploie fait de lui un homme
redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous les secrets de
notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à nos
recherches. >» Qui aurait un tel intérêt sinon le vieil homme ? Et
Jules Verne insiste : « Cherchez bien, il y a des monomanies de
haine que le temps n'éteint pas. Remontez atJ plus haut de votre vie
s'il le faut. Tout ce qui se passe est l'æuvre d'une sorte de folie
froide et patiente, qui exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à
vos plus lointains souvenirs. >»

Silfax sait tout, il est le << roi de I'ombre et du feu », avec un


« égoïsme de fou ». Nell doit-elle se sacrifier, elle qui a pu
<< connaître le bonheur dès ce monde >>, ce qui n'est pas le cas de

toutes les âmes. Cette belle au bois dormant réveillée, Harry et


James Starr ne la laisseront pas retourner dans les ténèbres. Mais
lorsque Harry et Nell seront sur le point de se marier, on verra
arriver Silfax, sur un bateau, la tête couverte d'une cagoule,
accompagné de son harfang au plumage noir et blanc. L'affaire se
termine bien sûr par la mort du vieil homme. Alors seulement Nell
se trouve complètement libérée de la matière et peut s'unir à
Harry. Les noces mystiques sont célébrées dans la chapelle
souterraine de Saint-Gilles, détail que les ésotéristes apprécieront.

« Les Indes Noires » de lules Verne et « La Flûte enchantée » de


Mozart : deux æuvres maçonniques,

Jules Verne a écrit une @uvre initiatique et mystique, nous


pensons l'avoir suffisamment démontré, mais il suit un canevas
JULES VERNE FRANC-MAçON 53

précis qui est celui de l'une des plus belles æuvres maçonniques
jamais réalisées : La Flûte Enchantée,le célèbre opéra de Mozart.
On sait que Jules Verne aimait beaucoup ce musicien; dans Les
hfanæ du Capitaine Grant il fait entendre dans le désert I'air << Il
mio tesoro tanto >» de son Don fuan, << cette sublime inspiration du
Maître des maîtres », à Paganel, personnage dont le nom rappelle
h Papageno de La Flûte.l* rapport deüent plus particulièrement
éüdent lorsque Paganel fait surgir comme par enchantement des
oiseaux de toutes sortes autour de lui, allant parfois jusqu'à se
croire l'un d'eux.
En tout cas, il est remarquable de voir combien le canevas de
cùacune des deux æuvres peut se superposer à l'autre. Le tableau
comparatif suivant en fait foi.

La Flltte Enchantée Les Indes Noires

I" Acte :
7"'tableau :
o Le rideau se lève sur un site o Au début du roman on découwe
s:nrvage dans les montagnes, sym- la région d'Aberfoyle, en Ecosse,
bole chaotique de la nature encore région désolée. [æs houillères ont
üerge et inculte, avec çà et là été abandonnées, faute de charbon.
quelques arbres, espoirs d'une Iæs puits sont délaissés, les galeries
renaissance à la üe. De chaque désertes, et l'ensemble est une
côté, d'énormes montagnes auprès image du chaos, de I'univers soumis
d'un temple rond. aux éléments.
Jules Verne rappelle quels sont
les dangers de la mine : éboule-
ments (terre), incendies (feu),
inondations (eau), coups de grisou
(air) qui frappent oomme la foudre.
La üe semble suspendue.
o Le prince Tamino est poursuiü . Harry Ford, équivalent de
par un serpent. Sans annes, il s'éva- Tamino, explore avec ses amis une
noüt devant ce dragon. Cet éva- nouvelle galerie. L'espoir de rendre
nouissement apparaît comme une la vie à la mine réjouit Harry.
image symbolique de la mort. l,orsqu'il s'agit de rentrer, le pas-
sage est bouché. Harry et les siens
manquent mourir de faim et s'éva-
nouissent.
o Trois femmes voilées, messa- o Harr)'et les siens sont sauvés par
gères de la Reine de la Nuit, tuent Nell, fille de Silfax, I'homme qui ne
54 JULES VERNE FRANC-MAçON

La Flltte Enchantée Les Indes Noires

le monstre et contempient la beauté quitte pas le monde de la mine et de


du prince évanoui. la nuit. Nell est touchée par Harry.
o Entre Papageno (le papegeai- o Conduit par une lueur mysté-
perroquet), l'oiseleur, qui laisse rieuse (portée par Nell), Jack Ryan
croire à Tamino que c'est lui qui I'a amène des secours et permet de
sauvé. Les trois messagères puni- tirer Harry du mauvais pas dans
ront Papageno de son mensonge. lequel il se trouve. Or, Jack Ryan
est, tout comme Papageno, lié à
l'élément .< air » : il est piqueur
(joueur de cornemuse). Comme
Papageno, il est superstitieux,
amoureux de la bonne üe, buveur,
et pas très profond.
De plus, son nom, Jack, rappelle
lui aussi celui du papegeai : Jacquot
Ie perroquet. Sur I'une des gravures
Ie représentant, Jack semble
accompagné par des oiseaux volant
dans le ciel. Ryan, il est gai comme
son oiseau-totem.
o Les messagères de la nuit remet- o Harrlr s'éprend de l'être qui I'a
tent à Tamino le portrait de sauvé sans même le connaître. Il est
Pamina, la fille de la Reine, que le prêt à tout pour retrouver la mysté-
méchant génie Sarastro garde pri- rieuse lueur aperçue dans une
sonnière. Pamina a été enlevée un galerie.
jour de mai (en rapport avec la nuit Dans I'un et l'autre cas, cette
de Walpurgis) alors qu'elle était première phase de I'initiation
assise dans un bois de cyprès, son consiste à découvrir le chemin de
séjour préféré (séjour des morts). l'amour et celui de l'anima. Harry
Tamino s'enflamme pour cette pressent-il que I'inconnue est pri-
beauté et promet de la délivrer. Les sonnière, tout comme Pamina ?
messagères lui remettent une fltte
enchantée et donnent à Papageno
un jeu de clochettes magiques.

2' tableau :
o La scène se passe dans une o Nell a été punie par Silfax et
chambre d'un palais égyptien. Trois enfermée dans une profonde gale-
esclaves se réjouissent de la fuite de rie. Elle n'est pas gardée par un
Pamina, mais celle-ci est ramenée maure mais par le harfang, oiseau
par le Maure Monostatos gui la de nuit, oiseau de mort, qui I'aime
convoite et veut la charger de fers. en même temps passionnément.
JULES VEnNE FRANC-MAçON 55

La Flûte Enchantée Les Indes Noires

r Papageno apprend à Pamina o Jack aidera Harry lorsqu'il vien-


lerrivée prochaine de son libéra- dra sauver Nell.
tsù.
r Pamina redoute que sa mère, la o Pendant longtemps, Nell ne ces-
Rcine de la Nuit, s'inquiètc. sera pas de s'inquiéter pour Silfax.
r Pamina ÿévanouit, o Nell s'évanouit.
T nblcau:
t Ia scène représente trois tem- . Harry a pour ami et maltre
plcs dans un bois sacré : le Temple l'équivalent de Sarastro: I'ingé-
dc la Sagesse, le Temple de la nieur James Starr. Sarastro est lié à
Raison et le Temple de la Nature. un symbolisme solaire dans La
Trois enfants guident Tamino Flltte Enchanrée, mais il s'agit d'un
rers les Temples où il cherche « Soleil Noir r, I'astre mystérieux
Sarastro, I'cnnemi de la Reine de la cher à Dürer et à Nerval. Son nom
Nuit. il est accueilli par un vieux nous le dit clairement : SAR (noir,
prêtre et apprend quc Sarastro nuit), ASTRO (astre). Dans le
n'est pas l'être maléfique qu'on lui même ordre d'idées il ne faut pas
rrait dépcint. oublier que les Templiers ont
consacré des églises à Notre-Dame-
la Real-de Sar, la Reine de la Nuit.
Dans les Indes Noires, James
Starr porte lui-même le nom d'un
astre qui brille dans la nuit (sar: é-
toile en anglais). Jacques Chailley
dit de Sarastro : « Celui-ci est, dans
la pièce, un personnage statique,
presque une abstraction. Il ne
connaît ni ni péripéties.
passions,
Symbole solaire, il n'est point
marié et règne sur son monde d'ini-
tiés... » On pourrait écrire exacte-
ment la même chose à propos de
James Starr dans le roman de Jules
Verne.
r Tamino interroge les astres. Des o Harrÿ, aidé de Jack, le piper,
voix I'encouragent. A sa fltte sort Nell du trou dans lequel elle se
épond le flûteau de Papageno qui trouvait prisonnière.
vient, accompagné de Pamina.
o Monostatos les poursuit, mais les a Le harfang, rapace nocturne,
dochettes magiques de Papageno attaque Harry et cherche à l'empê-
charment le Maure et le font fuir. cher d'emmener Nell. Cet oiseau,
qui a été dressé par Silfax (comme
56 ,ULES VERNE FRANC-MAçON

La Flûte Enchantée Les Indes Noires

Monostatos est au service de la


Reine de la Nuit), ressent un puis-
sant amour pour Nell.
o Sarastro punit Monostatos de sa . James Starr décide de garder
jalousie. Il unit Tamino et Pamina, Nell et de la mettre sous la protec-
puis il les sépare afin de les soumet- tion d'Harry et de ses parents,
tre à des épreuves dont ils devront unissant donc en quelque sorte les
triompher. deux jeunes gens. Mais quelque
chose les sépare encore et seules les
épreuves vécues ensemble ou sépa-
rément permettront leur union.

2e acte :

Cet acte sera occupé par les


épreuves initiatiques qui seront cal-
quées sur les voyages du rituel
maçonnique au grade d'apprenti.
Ainsi apparaîtront successivement
les quatre éléments : Terre, Air,
Eau et Feu.

1" tableau :
o La scène se passe dans une pal- . Jules Verne, à propos de la Nou-
meraie près de pyramides égyp- velle-Aberfoyle, évoque les hypo-
üennes, rappelant les rites de la gées égyptiennes.
Franc-Maçonnerie égyptienne.
Dix-huit sièges faits de feuilles évo-
quent le grade de Rose*Croix.
. Sarastro demande aux dieux o L'idée d'une union entre Harry
d'accorderla sagesse au couple et Nell est encouragée par James
Tamino-Pamina et les initiés réunis Starr. Cependant, certaines
décident de les admettre aux épreuves seront nécessaires. Nell
épreuves. doit connaître la üe hors de la mine
Osiris et Isis ayant été évoqués, avant de faire son choix. Aura-t-
Tamino et Papageno sont conduits elle la forcp de résister à la tenta-
dans les souterrains du Temple où tion du soleil et d'une vie
ils subissent diverses tentations commune, au profit d'une << vie
qu'ils doivent surmonter par le intérieure »?
silence. Tamino triomphe de Harry prend le risque de faire
l'épreuve alors que Papageno a connaître Ie monde extérieur à
bien du mal à se taire. Nell.
JULBS VERNE FnANC-MAçON 57

La Flûte Enchantée Les Indes Noires

I tableau:
o . La sortie à l'air libre s'effectue
La sêne se passe dans un jardin.
tr fait nuit. Monostatos tente de de nuit. Nell subit I'assaut des
réduire Pamina. La Reine de la forces de la terre. Mais, tout
Nuit remet à sa fille un poignard comme Pamina refuse de croire la
pour tuer Sarastro. Le Maure s'em- Reine de la Nuit, Nell ne se laisse
pare du poignard et menace pas tenter par le monde commun.
Pamina, mais Sarastro I'arrête et le De même, malgré les tentatives de
cüasse. Silfax pour la reprendre, elle res-
tera auprès d'Harry.
o Papageno reste lié aux plaisirs o Jack reste lié aux plaisirs terres-
tenestres et Sarastro lui donne une tres. Il
demeure un homme de la
oompagne à sa mesure : Papagena. surface, bon buveur et joyeux
Papageno a raté l'épreuve de I'eau. drille. Lui aussi rate son épreuve de
II boit un peu trop, la terre s'ouwe I'eau en interprétant mal l'effon-
et il est englouti. drement du lac Katrine (comme si
la terre s'ouwait).
o Tamino et Pamina subissent . Epreuve de l'eau : effondrement
l'épreuve de I'eau. du lac Katrine et inondation d'une
partie de la mine.
o Tamino, lié par l'épreuve du o C'est Nell, ici, qui ne peut parler
silence, ne peut parler à Pamina qui et qui refuse de révéler son secret à
sc désespère. Harry. Elle redoute Silfax. Harry
subit également, d'une certaine
façon, une épreuve du silencp: il
lui faut en effet beaucoup de
patience et d'amour pour se taire,
pour ne pas poser sans arrêt les
questions qui lui brûlent les lèvres.

I tableau:
o La scène se passe dans les o La scène se passe dans les
cavernes du Temple. cavernes de la mine.
a De sous terre, conduites par o Silfax, aidé du Harfang, s'ap-
Monostatos, la Reine de la Nuit et prête à mettre le feu à la mine et à
ses dames s'apprêtent à livrer tout faire sauter en portant une
bataille contre Sarastro. Tous por- torche jusqu'à une gigantesque
tent en main des flambeaux noirs poche de grisou.
(Monostatos, repoussé par Pamina, r Le harfang, après le sauvetage
était allé offrir ses services à la de Nell par Harry, avait rejoint
Reine de la Nuit). Silfax. Tout comme Monostatos, le
o La Reine de la Nuit maudit sa harfang est en quelque sorte le
s8 ,ULES VERNE FRANC-MAçON

La Flûte Enchantée Les Indes Noires

fille. Jacques Chailley écrit : « l* symbole d'un amour vulgaire


jour où sa propre fille lui sera raüe dégradé.
pour participer, avec l'Homme élu, o Silfax maudit Nell qu'il a élevée
à son ascension et former avec lui le comme sa fille. Les remarques de
couple parfait, sa fureur ne connal- Jacques Chailley concernant la
tra plus de bornes. » Reine de la Nuit pourraient tout
aussi bien se rapporter à Silfax.
o Un coup de tonnerre et la Reine o L'éclair lumineux est éüté car le
est engloutie avec sa suite. Harfang obéit à Nell plutôt qu'à
Elle disparait dans les dessous de Silfax.
la Terre : le féminin (la Reine) Ce dernier tombe de la barque et
s'abîme dans le masculin (terre). s'enfonce dans les profondeurs du
lac : le masculin (Silfax) s'abîme
dans le féminin et s'y engloutit
(eau).
o Tamino et Pamina ayant triom- o Harryret Nell ayant triomphé des
phé des épreuves de l'eau et du feu épreuves de I'eau et du feu sont
sont dignes I'un de I'autre. dignes I'un de I'autre.
Les puissances de la Nuit sont Silfax a disparu et les habitants
vaincues et Tamino et Pamina sont de la Nouvelle-Aberfoyle ne ris-
consacrés aux côtés de Sarastro. quent plus rien. Harry et Nell sont
I"eur union est un aboutissement. de véritables héros aux côtés de
James Starr. Leur mariage est
célébré.

Jacques Chailley écrit à propos de La Flûte Enchantée (22) :


<<Tout autant que sur l'initiative de Tamino et plus encore peut-
être, la Flûte est centrée sur le drame de passage de Pamina d'un
milieu à I'autre. Passage douloureux qui exige au départ un
véritable enlèvement contre son gré, motivera larmes et souf-
frances, mais aboutira à I'apothéose finale du couple. »
Ne dirait-on pas que cela a été écrit au sujet de Nell ?

lules Verne et la Franc-Maçonnerte Ecossaise.

La plupart des auteurs qui se sont préoccupés de l'aspect


initiatique de l'æuvre de Jules Verne ont mis en évidence une
(22) Jacques Chaitley, La Flûte Enchantée, opéra naçonnQne, Editions d'aujour'
d'hui.
JULES VERNE FRANC-MAçON 59

lnrcture se développant en ce sens, mais ils se sont aussitôt


cmpressés de faire marche arrière en mettant ceci sur le compte de
Finconscient. De la même façon, certains seraient sans doute tentés
è dire que les rapports existant entre La Flûte Enchantée et Les
htdcs Noires ne prouvent pas que Jules Verne ait eu conscience de
?aspect maçonnique de I'opéra de Mozart. Simone Vierne écrit :
: On peut sans doute penser qu'il n'a pas ignoré ce qu'était la
Franc-Maçonnerie : dès 1864, il dirige aux côtés de Jean Macé (æ)
b Magasin d'Education et de Récréation d'Hetzel, et dans une
btrre à ce dernier il écrit même : << Je I'aime et je lui dois plus qu'à
rcus (...) Il est mon directeur spécial. (...) Son ami, le musicien
"
Hignard, avec qui il fait son premier voyage en Ecosse, et son
voyage au Danemark et en Norvège, est lui aussi maçon. Dans
fentourage du républicain et agnostique Hetzel, les Franc-Maçons
devaient être nombreux. Mais tout ce que I'on peut dire, c'est qu'il
e dû entendre parler de ces doctrines; peut-être même fut-il
$llicité, mais il ne fut pas initié lui-même, d'après nos renseigne-
ments. »
J'aimerais fort savoir ce que sont ces « renseignements »». Quelle
timidité dans le jugement ! Si Jules Verne n'avait pas été lui-même
Franc-Maçon, aurait-il aussi bien connu les rituels ? Aurait-il
éprouvé le besoin de citer scrupuleusement tous les temples
maçonniques rencontrés sur sa route dans la relation (inédite) de
son voyage en Angleterre et en Ecosse ? Aurait-il, dans Les
Enfants du Capitaine Grant, fait allusion aux loges de Francs-
Maçons, « signes de civilisation » ? Aurait-il signalé également un
æmple maçonnique dans Robur-le-Conquéranr? Sans parler des
signes de reconnaissance dans Les 5N Millions de la Begum et de
multiples autres allusions. Sans oublier non plus I'invocation au
Grand Architecte de l'Univers dans Ze Voyage au Centre de la
Tene, où la nature procède avec équerre, compas et fil à plomb, ou
encore le jeu de mot d'Aronnax (24) sur les wais colimaçons. Faut-
il signaler également Le Rayon Vert, dans lequel Jules Verne dit
d'un jeune imbécile nommé Aristobulus Ursiclos qu'il n'écoutait
pas, ne voyait rien et ne se taisait jamais; la devise contraire,
« Audi, Vide, Tace », étant formule de sagesse pour les Francs-
Maçons. Et puis il y a M. Dubourg, dans Chôteaux en Californie,

(B) Jean Macé était un Maçon très influent.


(2o) Cf. 20000 licues sow les Mers.
60 JULEs vERNE FRANc-MAçoN

qui invoque Dieu en pressant sur son cæur ses outils de travail :

une équerre, un compas, un plomb à niveau.


On n'en finirait pas de citer de tels exemples. Mais, pour revenir
aux Indes Noires, il nous semble que ce roman suffirait à lui seul à
prouver I'appartenance de Jules Verne à la Franc-Maçonnerie, plus
spécialement à sa branche écossaise. L'un des principaux protago-
nistes de cette histoire (qui se déroule en Ecosse), qui va servir
d'initiateur, se nomme James Starr. C'est lui qui vient rendre la vie
à la mine après sa fermeture durant de longues années. Nous avons
vu que son nom évoquait celui de Sarastro, mais ce n'est pas tout.
Jules Verne a réalisé avec lui un double jeu de mots : James Starr,
c'est aussi le rappel de James Stuart ("), l" roi qui réveilla la
maçonnerie mise en sommeil après le procès des Templiers si l'on
en croit la légende, tout comme James Starr réveille la mine. Et
Starr habite Edimbourg, dans la Canongate qui contenait autrefois
les maisons de la noblesse écossaise et au bout duquel se trouve le
palais royal d'Ecosse : Holyrood.
James Starr, nous dit Jules Verne, appartient à une vieille famille
d'Edimbourg et il fait partie de la société des antiquaires écossais
dont il a même été nommé président. L'allusion à la Franc-
Maçonnerie devient tout à fait évidente lorsque Verne insiste : « Il
tenait un haut rang dans cette vieille capitale de I'Ecosse. » Ne
faut-il pas lire : il était d'un haut rang, d'un haut grade, dans la
Franc-Maçonnerie écossaise ? D'ailleurs, l'une des gravures nous
présente James Starr en pied, à côté de lui : sur un livre (sans doute
l'Evangile de Saint lean) un té faisant office d'équerre est posé aux
côtés d'un compas. Et ce n'est pas tout car James Starr, nous dit
Jules Verne, appartient à la « Royale Institution >>. De quelle
institution royale écossaise pourrait-il s'agir, sinon de la Franc-
Maçonnerie Ecossaise instituée par James Stuart ? Le président se
norlme Sir W. Elphiston, nom ô combien révélateur. Elphis-
ton (26) est en effet El-phis-ton ou el-fils-stone : le fils de la pierre.
Quel beau nom pour un maçon et quel clin d'æil de la part de Jules
Verne qui est lui-même le fils de Pierre puisqu'il s'agit du prénom
de son père. C'est Elphiston que James Starr avertira lorsqu'il ne

(') En 1603, Jacques VI d'Ecosse devint Roi de Grande-Bretagne sous le nom de


James lrst et devint Grand-Maître des Maçons Opératifs Anglais.
(26) C'est également te nom d'un personnage figurant dans De la terre à la lune.
JULES VERNE FMNC-MAçON 6L

F[rra se rendre à une réunion, tout comme le maçon est tenu


Jalerter le vénérable de sa loge en pareil cas.
La mine elle-même apparaît comme une loge puisque ses
bbitants sont désignés comme des Enfants de la Veuve : <,< La
rieille houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se
r:marie. » Bien d'autres détails sont significatifs. Ainsi, au début
ù roman, on voit James Starr évoquer de vieux souvenirs avec
Ilarry; aux questions de ce dernier, Starr ne répond pas car ils sont
I I'extérieur et pourraient être entendus. Il se contente de dire,
qxnme le ferait un maçon pour signaler à un frère le danger d'être
rurpris par des oreilles indiscrètes : .< Couvre-toi donc, Harry, il
1Èut. " De même, plus tard, Simon Ford dira : « il pleut là-haut,
Ë il ne pleut jamais >>, car alors il se trouve dans la mine. Il aurait
æssi bien pu dire : la loge est couverte, car cette << vaste salle,
éclairée par plusieurs lampes >> est une loge, un temple maçonni-
que, et lorsqu'il s'agira d'initier Nell à la lumière, étant à l'extérieur
de la mine, on inversera les termes : la tenue ne se tiendra pas de
Eidi à minuit comme le veut le rituel franc-maçon, mais tout au
ontraire « de minuit à midi, elle subirait ces phases successives
d'ombre et de lumière auxquelles son regard pourrait s'habituer
1rcu à peu ».
Tous les rituels maçonniques font état de la purification par les
quatre éléments. De même, Nell, enfermée sous terre comme dans
un cabinet de réflexion, rencontrera I'air en sortant au-dehors, puis
prendra un bateau qui la mettra en contact avec I'eau, avant de
découvrir le feu du soleil. D'autres allusions aux quatre éléments
sont faites tout au long de I'ouvrage, comme nous I'avons vu (27).
Enfin, il faut parler de Harry, héros de cette aventure. Qui est-
il? Jules Verne nous le dit : Harry Ford est le « type parfait du
lowlander >>. Le mot << lowlands » signifie .< basses terres )); donc,
Harr,, est un habitant des basses-terres. Mais Jules Verne avait une
raison bien précise d'employer ce terme : << en-bas » se disant
« down >>, on peut aisément transposer << lowlands )> en << lands-
down >>, terme qui désigne les plus anciennes constitutions maçonni-
ques, qui datent du xvr' siècle (æ). Harry, <( c'était en même temps

(') Parmi celles-ci rappelons : « La lutte de tous les instants, le danger des
éboulements (terre), des incendies (feu), des inondations (eau), des coups de grisou
(air).
(") "Cf. Jean Tourniac, Principes et problèmes spirtuels du rite écossais rectifié et
de sa chevalerie templière, éd. Dervy, page 11 .
62 JULEs vERNE FRANc-MAçoN

qu'un solide cornpagnon ('e), ute brave et bonne nature ». Il est


bien entendu lui-même fils de maçon (loveton) puisque : « guidé
par son père, poussé par ses propres instincts, il avait travaillé, il
s'était instruit de bonne heure, et, à un âge où I'on n'est guère qu'un
apprenti, il était anivé à se faire quelqu'un * I'un des premiers de sa
condition
-, dar* un pays qui compte peu d'ignorants car il fait tout
pour supprimer l'ignorance. Si, pendant la première année de son
adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, néanmoins
le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les connaissances suffuantes
pour s'élever dans la hiérarchie de la houillère, et il aurait
certainement succédé à son père en qualité d'overman de la fosse
Dochart, si la mine n'ett pas été abandonnée ». Cela se passe de
commentaires : Harry, fils d'un maçon supérieur (l'overman,
étymologiquement, est celui qui est au-dessus des autres hommes),
a pu recevoir un enseignement maçonnique plus tôt qu'un autre,
privilège réservé aux frls de maçons. Quant au pays qui fait tout
pour supprimer I'ignorance, il est bien évident qu'il désigne la
Franc-Maçonnerie Ecossaise qui a toujours affiché cette volonté.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'ajouter quoi que ce soit
pour démontrer l'appartenance de Jules Verne à la Franc-Maçon-
nerie; cependant, pour les plus incrédules, je ferai une dernière
remarque.
Il aurait été assez simple pour Jules Verne de se procurer des
renseignements sur les rituels d'apprenti, de compagnon et de
maitre, mais il en va différemment des hauts grades. Or, dans
Michel Strogoff, c'est I'un de ces derniers qui est évoqué. On voit
en effet le héros combattre un ours et, beaucoup plus loin, Michel
Strogoff est supplicié et devient aveugle, Or, on peut lire dans .La
Franc-Maçonnerie Templière et Occultiste de Le Forestier (page 52)
un passage qui concerne les grades d'Elus ou de Vengeance : << Le
candidat se présentait au vénérable avec des gants maculés de rouge
et déclarant qae le sazg qui tachait ses mains était celui de l'ours,
du tigre et du lion que les criminels avaient dressés à garder I'entrée
de leur repaire; le récipiendaire consentait à mourir dans les plus
terribles supplices, << après que ses yeux aient été privés de la lumière
par le fer rouge », s'il violait jamais son sennent de discrétion. »
C'est exactement ce qui arrive à Michel Strogoff qui viole son
serment de discrétion pour sauver sa mère.

(æ) C'est nous qui soulignons.


DEUXIEME PARTIE

TULES VERNE
ET LE rnÉson RIYAL
DE RENNES+g-cruÂTEAU
I
LE TRTJSOR DE L'ABBÉ SAI.]MÈRE

Dérenger Saunière.

Curieuse histoire que celle du Trésor de Rennes-le-Château,


orieuse histoire dont Jules Verne, nous le prouverons, détenait les
e ('). Situons tout d'abord le cadre de cette aventure : un petit
village occupant le sommet d'une éminence dominant la vallée de
fAude, au sud de Carcassonne ! C'est par une route assez étroite,
grimpant très rapidement au milieu des terres rouges et des genêts
d'or, que l'on se rend de Couiza à l'ancienne capitale du royaume
Yisigoth. Pays étrange et fascinant, terre de contraste, le Razès fait
partie des Corbières. Sans cesse l'homme y côtoie les éléments de
hpn tangible. Les collines sont écrasées de soleil et le vent y
æuffle tandis que les vallées, fort vertes et souvent fraîches,
ebritent des rivières quelque peu torrentueuses, se frayant un
ôemin entre des versants creusés de grottes. Terre d'alchimie, le
Razès est I'un des lieux de France les plus chargés sur le plan
ellurique.
C'est là, dans cette terre de feu et d'eau, que naquit François-
Dérenger Saunière, à Montazels, le 11 avril 1852. En 1885, il se
retrouva curé du petit village de Rennes-le-Château.
A 33 ans, cet homme à la carrure de rugbyman, au regard vif et
parfois un peu inquiétant, au üsage volontaire, débutait, sans le
rayoir, une nouvelle vie. L'église, dédiée à Sainte-Marie de
Magdala, ne dut guère rassurer notre curé. Elle tombait pratique-

(r) Cette affaire ne commença à êfie réellement connue du public qu'à partir de
|oüer 1956, période des premiers articles sur la question dansla Dépêche du Midi.
6 LE TRÉSOR DE L'ABBÉ SAUNIÈRE

ment en ruine et le prêtre était parfois obligé de célébrer la messe


sous la pluie qui traversait le toit crevé. C'était la misère noire et
l'abbé souffrait particulièrement de ne pouvoir acheter les livres
dont il avait besoin pour parfaire ses connaissances en latin, grec et
hébreu.
Séduite par ce personnage, une jeune fille de dix-huit ans, Marie
Denarnaud, abandonna l'atelier de chapellerie dans lequel elle
travaillait pour se faire sa servante. Ilsemble bien qu'elle soit
rapidement devenue la maitresse de ce curé dont on disait dans le
pays qu'il avait le sang chaud. Elle partagea ses secrets et refusa
toujours de les dévoiler à ceux qui voulaient la faire parler, et cela
jusqu'à la minute ultime de sa mort.
Bérenger Saunière n'était pas homme à reculer devant I'adver-
sité du sort. L'église était en mauvais état, il convenait donc de la
réparer. Un de ses prédécesseurs, l'abbé Pons, avait légué à la
paroisse une petite somme, malheureusement insuffisante pour
procéder aux réparations nécessaires. Cela devait du moins per-
mettre de parer au plus pressé et les travaux commencèrent en
1888.

La découverte d'un premier trésor.

Pour poursuivre les réparations, Bérenger Saunière parvint à


décider la municipalité de Rennes-le-Château à consentir un prêt.
L'abbé n'avait alors aucune idée de la façon dont il pourrait
rembourser.
En 1891 furent donc entrepris des travaux plus importants. La
table de l'autel était endommagée, on décida de la déplacer et,
surprise, on s'aperçut à cette occasion que le pilier de facture
wisigothique sur lequel elle reposait était creux. A l'intérieur,
I'abbé trouva, au milieu des fougères sèches, trois tubes de bois
scellés à la cire et contenant des parchemins.
Saunière prévint la municipalité et décida avec elle de vendre les
parchemins de façon à rembourser tout ou partie du prêt consenti.
Cela ne pouvait se faire du jour au lendemain et, en 1893, l'évêque
de Carcassonne, Félix-Arsène Billard, persuadait Saunière de
l'intérêt des parchemins. Qu'avait-il découvert dans leur contenu ?
Un indice suffisamment important pour qu'il fasse donner à
Saunière par l'évêché de quoi rembourser I'emprunt accordé par la
LE TRÉSOR DE L,ABBÉ, SAUNIÈRB 67

municipalité sans avoir à vendre le document. Mieux, il envoya


Bérenger Saunière à Paris et l'introduisit auprès de I'abbé Bieil,
directeur de Saint-Sulpice. Autour de la paroisse Saint-Sulpice
gravitaient alors nombre d'occultistes, de spécialistes de I'histoire
ct des religions anciennes, et des membres de sociétés secrètes. Là,
il trouva également des hommes fort versés dans les langues
anciennes et les langages secrets, qui se chargèrent de décrypter les
mystérieux parchemins. Cela leur était d'autant plus facile que
l'église Saint-Sulpice contenait nombre d'éléments liés au même
mystère, nous y reviendrons.
Saunière se mit à cette occasion à fréquenter un étrange cénacle
pour lequel les sciences occultes ne présentaient guère de se-
crets. Et le petit curé du pauvre üllage de l'Aude entra dans le
grand monde, connut la vie parisienne des salons. Là, il ren-
contra également une célèbre cantatrice, fort belle, bien
oonnue des milieux ésotéristes : Emma Calvé, et celle-ci devint, un
æmps, sa maîtresse, vraisemblablement sur ordre d'une société
æcrète.
Au bout de trois semaines, Bérenger Saunière revint à Rennes-
b-Château, sans les parchemins (dont il avait cependant pris des
opies) mais muni de précieux renseignements. Sans perdre de
æmps, il fit reprendre les travaux dans l'église et fit déplacer une
dalle posée au pied du maître-autel. Or, la face tournée vers le sol
âait sculptée (2). nUe représentait un cavalier qui semblait mainte-
nir un enfant sur I'encolure de son cheval, et une scène de chasse.
A I'emplacement même de cette dalle, Bérenger Saunière fit
creuser un trou d'un mètre de profondeur environ, puis il congédia
bs ouvriers. Ceux-ci, avant de quitter l'église, avaient cependant
an le temps de découvrir deux squelettes ainsi qu'une marmite
cmplie d'objets brillants. Aux questions que I'on ne manqua pas
de lui poser à ce sujet, Saunière répondit en prétendant qu'il
r'agissait de médailles sans valeur. Dans les semaines qui
uivirent, il procéda à d'autres fouilles en divers lieux de l'église
ct en sortit plusieurs objets sur lesquels on possède peu de préci-
rions.

() Elle est visible de nos jours dans la petite boutique de souvenirs jouxtant
lëise.
68 LE TRÉsoR DE L'ABBÉ SAUNIÈRE

La tombe mystérieuse.
Curieusement, Saunière passait une partie de ses nuits enfermé
dans le cimetière. Le village finit par s'en émouvoir car le curé
outrepassait largement son rôle. De quel droit se permit-il de
fouiller une tombe puis de faire disparaître les inscriptions de la
pierre tombale ? Cette sépulture était celle de Marie de Negri
d'Ables, épouse de François d'Hautpoul, marquis de Blanchefort
et seigneur de Rennes, morte un peu avant la Révolution.
Pourquoi cet étrange travail? La réponse se trouve sans doute
dans le texte qui figurait sur la tombe. Des relevés anciens, que ne
connaissait pas Saunière, nous ont renseigné sur celui-ci. On y
découvre très vite un certain nombre d'anomalies : fautes d'ortho-
graphe dans le nom de la défunte, erreur sur la date du décès,
groupes de caractères sans signification apparente, mots coupés
arbitrairement, lettres plus petites que les autres, etc. Autant
d'erreurs inadmissibles sur une pierre tombale. Si l'on applique au
texte formé par les anomalies une méthode de décryptage bien
connue des spécialistes du chiffre (la méthode Vigenère) 13;, liée a
une clé contenue dans le texte même, et si l'on double ceci par le
<( saut du cavalier »>, autre méthode nécessitant un échiquier, on

obtient un texte en clair quoique conservant des aspects sybillins :

Bergère, pas de tentation, que Poussin, Teniers gardent la clef; pax


DCLXXXI Par la croix et le cheval de Dieu, j'achève ce daemon de
-
gardien à midi. Pommes bleues.

Le texte résultant du décryptage des parchemins censés avoir été


trouvés par Saunière était le même.

Une soudaine rtchesse.

Toujours est-il qu'après ces épisodes, Saunière se mit à voyager.


L'humble curé, qui n'avait pas un sou vaillant, qui crevait de faim,
ouvrit des comptes bancaires en plusieurs endroits, y compris à
l'étranger (4). Il cacha soigneusement le but de ces voyages, tout

(3) Due à Blaise de Vigenère, responsable pour les Médicis de la fondation de


I'Académie d'Arcadie.
(1) On a pu retrouver les trac€s d'un compte qu'il ouwit aupês d'une banque de
Budapest.
LE TRÉ,SoR DE L'ABBÉ SAUNIÈRE @
Gunme il garda le silence sur les nombreux mandats qui lui
rrivaient d'un peu partout en Europe, adressés au nom de sa
ærvante Marie Denarnaud.
Et lui, le modeste curé de campagne, sans fortune, se lança dans
de folles dépenses. Tout d'abord, en 1896, il entreprit de réparer
æn église à ses propres frais, et il ne s'agissait pas de simples
urénagements mais bien de travaux d'envergure. Sur les indica-
tbns de l'abbé, des fenêtres furent déplacées, une pièce secrète fut
ajoutée à la sacristie, un mur fut peré pour y aménager un escalier
eboutissant à la chaire. Un pavé mosaique de dalles alternées,
noires et blanches, fut posé. Pendant plusieurs mois, ouvriers et
ertistes durent être payés par Saunière pour décorer l'église. A
ætte fin, il donna des indications très précises concernant aussi
tien le chemin de croix que le calvaire ou le tableau du sermon sur
la montagne. Il fit refaire plusieurs fois certains détails et prit le
pinceau lui-même pour peindre sainte Madeleine sous l'autel (5).
En 1897, il invita son évêque à inaugurer l'église enfin terminée.
Que put donc penser Monseigneur Billard face aux curieuses
inscriptions figurant sur le porche ? Il semble qu'il n'ait eu qu'une
hâte: repartir, et quitter cette trop curieuse église dans laquelle
plane une sorte de malaise. Il faut dire que le démon inquiétant qui
soutient le bénitier n'est pas pour rien dans I'ambiance.
Mais une question s'imposait à tous : d'où Bérenger Saunière
tirait-il I'argent qui lui avait permis de financer tous ces travaux ?
Iæs « médailles »» trouvées dans l'église ? Même s'il s'agissait de
monnaies anciennes, la quantité modeste de pièces n'aurait sans
doute pas suffi à la dépense. La question n'était toujours pas
résolue lorsqu'en 1900, le curé acheta les terrains qui occupaient le
sommet du üllage. Là, en ce site superbe d'où I'on aperçoit les
sommets pyrénéens enneigés, tout aussi bien que les douces
vallées, il fit édifier une tour néo-gothique à laquelle il donna le
nom de Magdala, construire une terrasse à l'allure de chemin de
ronde, reposant sur une citerne et quelques belles salles. Il y ajouta
une petite serre servant de jardin d'hiver. Puis il fit bâtir la villa
Bethania, maison spacieuse à l'allure bourgeoise comportant une
dizaine de pièces. Il aménagea un bassin, fit tracer des jardins,

(s) Contrairement à ce qui a souvent êté écit, seul ce qü est peint est intéressant
dans ce tableau en ronde-bosse, le relief étant lui lié à une représentation courante
de Madeleine et ne devant rien à Bérenger Saunière.
70 LE rRÉ,soR DE L'ABBÉ, sAUNrÈRE

enfin il organisa tout un domaine cottant une véritable fortune.


D'où venait-elle ? Et comme si cela ne suffisait pas, il mena grande
et coûteuse vie, constituant une collection de 100000 timbres, une
autre de 10000 cartes postales, accumula les livres rares et fit
photographier à ses frais toute la région. Il recevait dans sa villa
nombre de personnalités, parmi lesquelles on peut citer le secré-
taire d'Etat aux Beaux-Arts Dujardin-Baumetz, mais aussi et
surtout un archiduc de Habsbourg, cousin de I'empereur d'Au-
triche-Hongrie.
On imagine sans peine l'étonnement des habitants de ce petit
village devant une telle munificence. On jase, on imagine, on
suppute, mais cette richesse fabuleuse du pauvre petit curé dépasse
les imaginations, alors on se met à parler de... trésor. En tout cas,
les jaloux se calment vite et les ragots ne dépassent pas le village car
Saunière est foft généreux avec tout le monde.
Quant aux autorités ecclésiastiques, elles ferment les yeux, du
moins du temps de Monseigneur Billard, qui fut à notre avis au
courant de bien des choses. Ensuite l'évêque dont dépendait
Saunière exigea des explications sur les revenus de celuici, qui fit
tout pour gagner du temps et éviter de répondre. Traduit le27 mai
1910 devant I'officialité, justice ecclésiastique du diocèse, il ne se
présenta pas et finit par être condamné par défaut pour trafic de
messes et déclaré suspens a divinis, ce qui signifie en termes clairs
qu'il n'avait plus le droit de dire la messe ni d'administrer les
sacrements. Il fit appel du jugement au Vatican et entretint pour
cela un avocat à Rome, sans lésiner sur les frais. La sacrée
Congrégation du Concile leva les sanctions et réduisit à néant
l'accusation du trafic de messes.
Et puis la guerre arriva et Bérenger Saunière se mit à manquer
d'argent. Il eut du mal à régler certaines factures et dut même
solliciter un prêt hypothécaire du Crédit Foncier de France.
Pourtant, au bout de quelque temps, il semble qu'il se soit remis à
ses projets : il imagina de faire tracer une route entre Couiza et
Rennes-le-Château, de faire installer l'eau courante dans tout le
village, de construire une nouvelle chapelle et une tour de
70 mètres de haut, dont I'intérieur ne serait qu'une vaste bibliothè-
que. Et début 1917, il était, peut-être, en mesure de réaliser
financièrement ces plans, lorsque, le 17 janvier, il fut frappé d'un
coup de sang à la porte de la Tour Magdala; il décéda cinq jours
plus tard, le22 janvier, âgé de 65 ans.
LE TRÉ,SOR DE L'ABBÉ, SAUNIÈRE 7I

I)'où venait I'or de Bérenger Saunière?

I-a mort du curé délia plus ou moins les langues. On se remit à


iæer et, surtout, on chercha à faire parler la servante : Marie
Ilenarnaud. Mais elle se tut ! Alors on se souvint de l'ensemble des
Êits bizarres qui avaient déjà marqué cette région, fort riche en
Sgendes de trésors. En effet, si Bérenger Saunière avait découvert
u fabuleux magot, tout s'expliquait et, qui plus est, s'il avait des
pojets juste avant sa mort, c'est que le dépôt était bien loin d'être
épuisé.
Et ce trésor, bien des gens I'ont cherché à RennesJe-Château, y
ompris la plupart de ceux qui vous affirmeront, si vous leur posez
h question, qu'il n'a jamais existé. Certains n'ont pas hésité à
cmployer de la dynamite, et les autorités locales durent interdire
toute fouille pour éviter que le village ne soit transformé en un
Donceau de ruines.
Mais derrière le folklore, on peut se poser la question : un
fabuleux trésor est-il plausible à Rennes-le-Château ? La réponse
cst oui ! Sans aucun doute, cette possibilité existe et un rapide
regard sur I'histoire de cette région nous en convaincra.
Tout d'abord, ce ne serait pas la première fois que des objets
précieux auraient été trouvés dans le coin. Il y eut ce lingot d'or
d'une vingtaine de kilos, fait d'un amalgame de monnaies arabes;
puis en 1860, un autre lingot, de cinquante kilos celui-là, recouvert
d'une matière bitumeuse. Saunière lui-même offrit un jour à l'un
de ses collègues un calice très ancien dont on ne connalt pas la
provenance. D'où venait la richesse de I'abbé de Cayron, curé de
Saint-Laurent de la Cabrerisse, sinon d'un trésor, comme le
pensaient certains de ses paroissiens ?
En fait, l'existence d'objets en métal précieux cachés n'est pas
très étonnante en cette région, caril s'agit d'un pays de sources et
de mines ayant favorisé un peuplement ancien. Des thermes
existaient à l'époque romaine, tant à Alet qu'à Campagne ou à
Rennes-les-Bains, et l'on trouve un peu partout des mines d'or,
d'argent, de cuivre, de jais, de fer, etc., qui furent exploitées
depuis des temps fprt reculés. Diverses hypothèses ont été bâties
pour tenter d'expliquer les tenaces légendes parlant d'un trésor
enfoui dans les parages. On prétend même qu'il n'y aurait pas
72 LE mÉsoR DB L'ABBÉ sAUMÈRE

moins de 12 dépôts différents dans les environs de Rennes. On a


parlé entre autres du trésor d'Henri de Tastamare, sans oublier Ie
Graal qu'auraient détenu les Cathares. Ce qui semble certain, en
tout cas, c'est que les Templiers, fort bien implantés dans la région,
avaient fait venir des fondeurs allemands et les avaient installés
près de Rennes. Ces étrangers étaient censés travailler dans une
mine d'or située tout à côté de Blanchefort, mais qu'a-t-on besoin
de fondeurs pour exploiter une mine ? Ce qu'il faut avant tout ce
sont des mineurs pour extraire le minerai. A moins... A moins que
la mine contienne un dépôt d'or qui ne soit pas sous forme de
minerai mais d'objets et que l'on ait décidé de fondre ceux-ci. On
comprendrait fort bien alors que ces fondeurs aient été « impor-
tés » de l'étranger, évitant les bavardages avec les autochtones.
N'est-ce pas ce secret que voulut révéler Bérenger Saunière dans
la première station du chemin de croix qu'il fit confectionner pour
l'église Sainte-Madeleine ? On y voit en effet Ponce-Pilate, assis sur
un trône d'or qui fait penser à plus d'un titre à celui de Salomon tel
que le peignait Nicolas Poussin. Pilate se lave les mains au-dessus
d'un plateau blanc tenu par un négrillon dont la pose rappelle
certaines pièces d'échecs anciennes remplaçant la tour et portant le
nom de roc. Tout en bas, le tissu qui recouvre I'estrade du trône
plisse de curieuse façon et dessine... une entrée de mine.
Et ce rébus peut se lire : l'or trône dans la mine située au pied de
Roco-Nègro (le roc-nègre) qui soutient le plateau de Blanchefort
(plateau-blanc). Or, en effet, la mine exploitée par les Templiers se
situait bien près de Blanchefort, sous le plateau, à côté du Roco-
Negro.
Coincidence ? Sûrement pas ! Mais d'où provenait cet or et est-il
toujours là ? On peut répondre à la deuxième question en disant
que divers indices sur lesquels nous reviendrons ultérieurement
nous montrent gue le dépôt a été transporté ailleurs, mais toujours
dans la région.

L'Or du Temple de Salomon.

Quant à la question : d'où vient-il ?, I'hypothèse la plus fantasti-


que, qui n'est pas pour autant la moins réaliste, en fait l'Or du Roi
Salomon. En 70 de notre ère, I'empereur Titus s'empara de
Jérusalem et la ville fut pillée par ses soldats. Les Romains
LE TRÉSOR DE L,ABBÉ, SAUNIÈRE 73

Caffaquèrent plus particulièrement au Temple de Salomon et le


dépouillèrent de ses richesses. Cet événement fut commémoré par
la construction d'un arc de triomphe à Rome sur lequel on peut
voir, entre autres, le chandelier à sept branches. Or les richesses du
Temple de Salomon étaient fabuleuses : plus de 5(X) tonnes d'or et
de très nombreux objets précieux furent saisis. On dit que le toit du
Temple était hérissé d'une multitude d'aiguilles revêtues d'or afin
que les oiseaux ne puissent s'y poser. Partout s'entassaient les
offrandes, les objets précieux. Rentré à Rome, Titus vendit une
part des lingots d'or et des plaques de revêtement, et cela suffit à
faire s'écrouler les cours du marché de l'or de l'époque. Mais la
plupart des objets, tel le chandelier, furent gardés et déposés dans
le temple de la Paix, puis dans le palais impérial.
L.e, 24 août 410, ils s'y trouvaient sans aucun doute encore,
brsque le Roi Wisigoth Alaric attaqua Rome et s'en empara.
Pendant six jours, ses troupes pillèrent la ville et récupèrent entre
autres les dépouilles du Temple de Salomon. Après quoi, Alaric
rentra en Languedoc et le trésor fut déposé à Carcassonne.
Cependant, en 507, Clovis, après s'être emparé de Toulouse,
assiégea Carcassonne et seule l'intervention du roi goth d'Italie,
Théodoric, permit de sauver la cité. Alaric II avait été tué et
Carcassonne, devenue ville frontière, n'était plus assez sûre. Une
partie du trésor fut transportée à Tolède, mais non la totalité
semble-t-il. Or, de ce côté-ci des Pyrénées, la capitale du royaume
Wisigoth, n'étant plus Carcassonne, devint Rhedae, l'actuel
Rennes-le-Château.
Il est difficile de nos jours d'imaginer que ce modeste village fut
la capitale d'un royaume encore puissant et qui compta, selon
certains, environ 30000 habitants, bien entendu répandus sur
l'ensemble du plateau. Il n'est pas impossible que I'or du Temple
de Salomon ait été caché près de Rhedae, et pourquoi pas dans la
mine de Blanchefort ? Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? C'est une autre
histoire. Ce qui semble certain, c'est que les Templiers ne prirent
pas tout puisque Louis XIV ordonna des recherches sur le même
site, et qu'elles semblent avoir été couronnées de succès.
La plupart des gens qui se sont intéressés à I'affaire de Rennes
ont suivi Gérard de Sède et ont accepté a priori I'hypothèse du
Trésor de Salomon. Je dois avouer que je trouvais pour ma part les
indices assez minces. Cependant mes recherches m'ont amené peu
à peu à considérer cette hypothèse comme plausible, non seule-
74 LE rrÉsoR DE L'ABBÉ sAUNrÈRE

ment parce que le sceau de Salomon se rencontre un peu partout


dans les environs sur les monuments, non seulement parce qu'il
semble que les services secrcts israéliens se soient intéressés aux
lieux, non seulement parce que le grand rabbin de Jérusalem leur
porta un intérêt tout particulier, mais aussi parce qu'il existe bien
des points communs entre Jérusalem et ces lieux.
On peut par exemple songer à la ville basse de Jérusalem qui
portait le nom de la colline d'Acra, dont on trouve l'anagramme
près de Rennes : Arques. En face de la forteresse Antonia de
Jérusalem se trouvait une montagne nommée Besetha. En face de
Rennes (et de ses légendes liées à saint Antoine) se trouve le Bézu
et sa montagne qui porte les ruines d'un ansien château des
Templiers. Il n'est peut-être pas inintéressant non plus de remar-
quer quelques particularités de Jérusalem. Ainsi la piscine de Siloé
(ce fut Ezéchias 7L6-687 av. J.-C. qui amena I'eau dans la ville
- -
en obstruant l'issue supérieure des eaux du Géhon et en la dirigeant
vers le bas à l'Ouest de la cité de Daüd). En 1880, des enfants
jouaient sur le bord de la piscine lorsque I'un d'eux tomba dedans
et chercha à nager vers la rive opposée où s'élevait une paroi
rocheuse. Il se trouva tout à coup dans le noir et s'aperçut qu'il
venait de pénétrer dans un étroit passage. Ainsi fut découvert un
tunnel de 60 cm de large sur environ 1,50 m de haut, et 500 m de
long, se terminant après deux principaux détours à la fontaine de la
Vierge Marie qui depuis des temps immémoriaux a fourni I'eau à
Jérusalem (ancien nom : souroe de Géhon). Un texte en alphabet
hébraïque ancien était sculpté sur la paroi de la galerie et il
expliquait comment s'était effectué le creusement. Fort curieuse-
ment, le canal dessinait un grand S, sans nécessité apparente,
faisant plus que doubler la longueur du tunnel. Une vieille légende
dit que ces sinuosités furent motivées par l'intention de contourner
Ies tombeaux de David et de Salomon. Ne faut-il pas songer au
lieu-dit l'Aram, près de Rennes, nom d'un ancêtre de David et de
Salomon, situé tout près du Pech Auriol ou Pic de I'Or?
Dieu que le trésor de Salomon agit puissamment sur les songes et
comme il est curieux le roman qu'il inspira à Jacques Cazotle : Le
Chevalier ! On y voit un musulman nommé Habib (Aimé) effectuer
un long voyage souterrain au cours duquel il visite les salles
renfermant les trésors de Salomon. Il doit ouvrir et fermer
successivement 40 portes. Dans la première salle, il doit désarmer
un esclave noir de taille gigantesque et lui prendre le sabre du
LE TRÉsoR DE L,ABBÉ SAUNIÈRB 75

grand Salomon en prononçant le mot écrit sur la lame, qui est


« puissance >>. Puis, le héros doit descendre 1490 marches, ce qui
orrespond au mot ADTZ ou ADSIZ signifiant « sans nom » en
trrc (cf. Jean Richer, Aspects ésotériques dans l'æuvre littéraire,
Deruy). Il faut noter la coïncidence non fortuite entre ADSIZ :
1490 = 1+4+ 9=14, sans nom, et I'un des héros essentiels de
Jules Verne : NEMO, le « sans-nom », dont l'initiale est la
l4e lettre de l'alphabet.

I* mystère du créquier et le chandelier à sept branches.

Mais tout cela n'est que « signes » sans consistance et ne prouve


aucunement la présence du trésor du Temple de Salomon à
Rennes. Un autre indice peut cependant être trouvé du côté de la
Êmille de Créqui. Que diable viennent donc faire les Créqui dans
ette région, pourrait-on se demander ? D'où venaient les fabu-
buses richesses de cette maison de Créqui ? Comment se fait-il que
b seigneur de Créqui de Blanchefort, prince de Foix, Duc
d'Eguières, Pair et Maréchal de France, conseiller du Roi en ses
onseils d'Etat et privés, chevalier de ses ordres, premier gentil-
homme de sa chambre, lieutenant-général pour Sa Majesté en
Dauphiné, ambassadeur à Venise, ait pu accumuler autant de
titres ? N'est-elle pas curieuse son arrivée à Venise le 16 juillet
1634 ? Il rutilait de diamants et de pierreries et, lorsqu'il alla rendre
hommage au Duc de Toscane, il reçut « les honneurs les plus
rigpalés et les plus affectueux accueils, qui parurent convenables à
æn altesse, non seulement dus à la grandeur de celui qu'il
rtprésentait, mais au mérite particulier d'un si grand seigneur >).
Quel était donc le mérite particulier de Messire Charles de
Créqui de Blanchefort pour qu'il soit plus considéré que le roi de
France ? De qui fut-il en réalité l'ambassadeur permanent ? Ne se
tlouvait-il pas aux Baings de Regnes en 1662, alors que Colbert
Êisait effectuer des recherches à Blanchefort ?
L'énigme ne s'arrête pas là car les Créqui portaient des armes
lnrlantes : d'or au créquier de gueules (6). Pour le père Ménes-
trier, le créquier est une sorte de prunier sauvage qui croît en
Iicardie et dont le fruit est appelé creque en patois du pays. Selon

f) Devise : Nul ne s'y frotte.


76 LE rRÉsoR DE L'ABBÉ, sAUNrÈRE

Dom Plessis (7), le mot créquier üendrait du teuton kerk signifiant


église, temple. Ne voit-on pas percer ici le bout du temple de
Salomon ? Suivons maintenant F. Cadet de Gassicourt et le baron
du Roure de Paulin (8); pour eux le créquier n'est autre que le
chandelier à sept branches dont il a la forme. N'est-ce pas une
confirmation supplémentaire de la présence possible du trésor du
Temple de Salomon dans la région de Rennes ? D'ailleurs, si vous
vous rendez à Rennes-le-Château, dans l'église Sainte-Madeleine,
vous découvrirezla fort rare figure du créquier représentée sur les
ordres de Bérenger Saunière dans la décoration intérieure. D'or au
créquier de gueules : I'or et le chandelier à Règnes (e).

Les fils de Mérovée.

L'autre grand mystère de la région concerne la survivance de la


dynastie méroüngienne. Ce problème a été soulevé par plusieurs
ouvrages I malheureusement, dans la plupart des cas, il s'agit
d'cuvres sujettes à caution. L'un des plus connus des spécialistes
de l'affaire de Rennes est sans doute la Généalogie des rois
mérovingiens et oigines des diverses familles ÿançaises et étangères
de souche mérovingienne d'après l'abbé Pichon, le docteur Hervé et
les parchemins de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château, d'un
certain Henri Lobineau, sans oublier I'ouvrage de Madeleine
Blancasall (ro) : Les descendants mérovingiens ou l'énigme du
Razès Wisigoth.
Selon ces auteurs, la lignée des Mérovingiens ne se serait pas
éteinte avec l'assassinat de Dagobert II en forêt de Woëvre (11),
près de Stenay, le 23 déc,embre 679. Son fils, Sigebert IV, censé
avoir été tué en même temps que Dagobert, aurait réussi à
échapper à I'attentat. Il aurait été sauvé par un fidèle et aurait pu
venir se réfugier, précisément, à Rhedae où il aurait pris le titre de

(?) Dom Plessis, Darcription géographique et historQuc de la Hautc-Normandie.


(8) F. Cadet de Gassicourt et Du Roure de Paulin, L'Hermétisme ilarc l'art
héraldique.
() « Règnes », tout comme « gueules », a désigné la couleur rouge en héral-
dique.
(!) Pseudonyme construit sur les noms de la sourcc de la Madeleine et dcs
rivières de la Blanque et de la Sals,
(") Cf. Gérard de Sède, /-a Race fabulewe.
LE TRÉSOR DE L,ABBÉ, SAUNIÈRE 77

comte de Razès. A sa mort, en 758, il aurait été inhumé dans


l'église de Rennes-le-Château sous la fameuse dalle dite « du
chevalier », dont le dessin commémorerait l'événement. A cet
emplacement fut effectivement trouvé il y a quelques années un
crâne portant une entaille rituelle identique à celle du crâne de
saint Dagobert II, conservé à Mons en Belgique. Dans cette
optique, le trésor de Rennes-le-Château prend I'aspect d'un trésor
dynastique qui aurait pu être accumulé au fil des ans pour
réinstaurer, un jour, la royauté mérovingienne. Il faut signaler à cet
égard que, si cette hypothèse mérite en elle-même quelque
attention et recouvre en fait quelques-uns des épisodes les plus
mystérieux de I'histoire de France, il n'en faut pas moins être
prudent vis-à-vis des généalogies que j'ai citées précédemment :
celles-ci ne reposent strictement sur aucun document connu et
prennent la forme d'affirmations péremptoires mais parfaitement
gratuites. Nous y reviendrons.

§i Sion rn'était conté.

L'un des manuscrits qui auraient été trouvés par Saunière semble
ænfirmer l'hypothèse de la survie d'un rejeton mérovingien. En
cfet, il suffit de bien peu de perspicacité pour s'apercevoir qu'un
ærtain nombre de lettres sont surélevées par rapport aux autres
dans le texte du manuscrit. La lecture, dans l'ordre, de ces lettres
donne Ie résultat suivant : « A DAGOBERT II ROI ET A SION
EST CE TRESOR ET IL EST LA MORT ».
Quant aux lettres terminant les quatre dernières lignes du
document, elles permettent de lire verticalement SION. D'autres
dispositions particulières permettent de lire les mots TEKE (coffre)
ct OLENE (l'avant-bras), ou encore REX MUNDI (Roi du
nonde), etc.
On ne peut que relever l'insistance avec laquelle on tient à
æuligner le mot Sion. Pourquoi ? Pour certains << historiens », il
oviendrait de voir là la signature du Prieuré de Sion. Pourquoi?
Gette société secrète aurait été fondée à Jérusalem par Godefroi de
Douillon, en 1099, et aurait eu pour mission de veiller sur le destin
& descendants de Mérovée et de préparer leur éventuel retour sur
b trône de France. En 1118, les frères d'Ormus, sympathisants du
hÈuré de Sion, auraient suscité la création de l'Ordre du Temple
78 LB TRÉsoR DE L'ABBÉ sAUNIÈRB

dans le but de servir le Prieuré. Mais, en 1187 ou 1188, la rupture


aurait été consommée à Gisors entre les Templiers et le Prieuré de
Sion, au champ de I'Ormeteau ferré. L'Ordre de Sion se serait
alors donné un grand-maître en la personne de Jean de Gisors et
revendique parmi les dirigeants qui lui succédèrent Blanche
d'Evreux, Nicolas Flamel, Léonard de Vinci, Robert Fludd, Jean
Valentin Andreae, Charles de l-orraine, Nodier, Hugo, Debussy,
et, plus près de nous, Jean Cocteau. Dans les années soixante
paraissait à Paris une curieuse revue mensuelle baptisée Circuit,
avec pour sous-titre : « publication d'études sociales, culturelles et
philosophiques ». Circuir avait son siège social en Seine-et-Oise, à
Aulnay-sous-Bois, rue Pierre-Jouhet. Dans ses colonnes apparais-
saient fréquemment des articles signés Chyren (12), dont Anne-Léa
Hisler (t3) disait qu'il était l'ami de personnages aussi divers que le
Comte Israël Monti, I'un des frères de la Sainte Vehme, Gabriel
Trarieux d'Egmont, l'un des 13 membres de la Rose*Croix, Paul
Le Cour, le philosophe d'Atlantis, M. Lecomte-Moncharville,
délégué de l'Agartha, l'abbé Hoffet, du service de documentation
du Vatican, Th. Moreux, le directeur de l'Observatoire de
Bourges, etc.
Ainsi donc, nous nous trouverions en présence d'une société
secrète fondée en 1099, sur le mont Sion, par Godefroy de
Bouillon, descendant lui-même des Mérovingiens, et d'un descen-
dant légitime de ladite lignée, Pierre-Plantard de Saint-Clair, alias
Chyren (nom désignant le Grand Monarque dans les prohéties de
Nostradamus), descendant d'une part du célèbre duc de Norman-
die Rollon et d'autre part des rois Mérovingiens par l'alliance de
Jean XIV de Plantard avec Marie de Saint-Clair en 1540.

Faux et usage de farn.

Malheureusement, rien ne vient corroborer ces affirmations.


Godefroy de Bouillon a bien fondé un ordre en 1099, mais il s'agit
de l'ordre des chanoines réguliers du Saint-Sépulcre, qui fut rangé
en 1114 sous la règle de saint Augustin, suivant une réforme
approuvée par le pape Calixte II en tL22 et qui était chargé de

(r2) Pseudonyme de Pierre Plantard de Saint-Clair.


(") Epousc du préédent, déédée en 1971.
LE TRÉsoR DE L,ABBÉ SAUNIÈRE 79

æiller sur le tombeau du Christ. Que penser dès lors du prétendu


Prieuré de Sion ?
De toute façon, il faut admettre que les faux sont monnaie
@urante dans cette affaire. Des articles de Jean-Luc Chaumeil
dans le Charivari au pilier wisigothique visible à Rennes, en passant
1nr les copies des parchemins, bien des indices sont des faux
onstruits de toutes pièces. En ce qui concerne les textes connus
des parchemins dans un texte dactylographié daté du 25 juillet
197, Philippe de Cherisey affirmait d'ailleurs les avoir fabriqués
hi-même en 1961. De même, on peut être fort suspicieux vis-à-vis
du texte de I'une des deux pierres tombales de la marquise de
Blanchefort. Tout cela ne s'explique que par I'importance du secret
qui est en jeu à Rennes-le-Château.

. Et in Arcadia Ego »> ou le mystère des tombes truquées.

Sur quoi s'appuyer dès lors que la tromperie attend le chercheur


à chaque étape? Comment s'y retrouver ? Comment savoir où se
trouve la vérité ? Il n'y a qu'une solution : suivre pas à pas les
indications que l'on peut trouver sur place, déchiffrer les énigmes,
cxpliquer les anomalies, tout en soumettant chaque texte, chaque
âément à la vigilance de la critique ? Il faut s'intéresser tout
d'abord à la tombe de la marquise de Blanchefort, au texte truffé
d'erreurs volontaires. On peut prendre également pour base la
dalle de Coumesourde où une phrase énigmatique s'inscrit entre
des lignes et des croix pattées 114;. lt faut y ajouter la collection de
tombes énigmatiques du cimetière de Rennes-les-Bains, et en
particulier deux sépultures attribuées à un même homme : Paul-
Urbain de Fleury, dont les dates de naissance et de mort figurant
er les monuments contiennent de grossières erreurs. En fait de
tombes curieuses, il en est une autre tout aussi énigmatique. On
peut la voir dans un virage, sur la droite, lorsqu'on se rend de
C.ouiza à Arques, près de Peyrolles ("). Ot ce monument funéraire

(rt) Pour I'ensemble de ces détails, sc reporter à I'ouvrage de Franck Marie :


RonesJe-CMtcau, étude critique, ainsi qu'à Signé Rose+Crorr de Gérard de Sède.
(tt) Eo argot ancien, le mot « Arque » désignait un dé à jouer. Quant à Peyrolles,
Ge trom vient de Peira-ola: la pierre-urne. Arques évoque également I'arche, la
porte céleste. Est-ce vraiment un hasard si ce village se trouve au pied du col de
Paradis ?
80 LE TRÉsoR DE L'ABBÉ sAUNIÈRE

ressemble comme un frère à celui qui figure sur le tableau Les


Bergers d'Arcadie de Nicolas Poussin, paysage y compris. Le
peintre avait fait déchiffrer par ses bergers l'inscription : << Et in
Arcadia ego >». C'est cette même inscription qui aurait figuré sur
l'une des deux dalles de la tombe de la marquise de Blanchefort.
Est-ce un hasard ? Mais alors il faudrait également considérer
comme coincidences le fait que Saunière ait rapporté de Paris une
reproduction du tableau Les bergers d'Arcadie, tout comme la
présence du nom de Poussin dans le cryptogramme de la tombe
Blanchefort : ., Que Poussin, Téniers, gardent la clef. »
Fabuleux personnage que Nicolas Poussin ('u). gn 1656, Nicolas
Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, avait chargé son
frère cadet, l'abbé Louis Fouquet, de contacter à Rome le peintre
alors âgé de 62 ans. En avril, l'abbé rendit compte de sa mission,
signalant que Poussin avait projeté quelque chose dont il ne
semblait pas oser parler par lettre : .< Choses dont je pourrai vous
entretenir à fond dans peu, qui vous donneront par M. Poussin des
avantages que les roys auraient grand-peine à tirer de lui, et
qu'après lui peut-être personne au monde ne recouvrera dans les
siècles advenir, et, ce qui plus est, cela serait sans beaucoup de
dépenses et pourrait même tourner à profit et ce sont si fort à
rechercher que quoi que ce soit sur la terre maintenant ne peut
avoir une meilleure formule ni peut-être esgale. » Quel était donc
ce mystérieux et fabuleux secret ? On peut se demander s'il n'était
pas lié à une énigme dynastique dont la clé se trouverait à Rennes-
le-Château, d'autant que Colbert et Louis XIV semblent avoir
porté plus d'intérêt qu'il ne convenait a priori à cette région. Après
I'arrestation du surintendant Fouquet (r7), Louis XIV tint à
dépouiller lui-même les documents saisis. Notons par ailleurs que
plusieurs amis de Fouquet semblent avoir été au courant du secret
de Rennes : La Fontaine qui lui resta fidèle jusqu'au bout, Claude
Perrault qui fut l'architecte de I'Observatoire de Paris, et Charles
Perrault, auteur des contes célèbres, qui dissuada Colbert d'effec-
tuer des fouilles à la recherche de métaux.

(16) Nicolas Poussin s'était choisi un bien curieux sceau, représentant un homme
tcnatrt un€ ncf ou une arche, avec la devise : << Tenet confidentiam » que I'on peut
tnùire à rolonté par « il a conliance » ou « il est dans Ia confidence », « il détient
h secret ».
(r) Foquet avait été aveili des risques qu'il courait, quetques jours auparavant,
pû soo ami lc marquis de Créqui,
LB TRÉsoR DB L,ÀBBÉ SAUNIÈRB ET

On ne peut bien str passer sous silence d'autres curiosités de la


région de Rennes-le-Château, tel le tableau dit du Christ au lièvn
dans l'église de Rennes-les-Bains, ou le monument aux morts de
C.ouiza, qui ont bien des choses à nous apprendre. Et surtout, il y a
l'église Sainte-Madeleine de Rennes-le-Château que l'abbé Sau-
nière a transformée en un gigantesque cr,?togramme. Il faut aller y
voir le diable qui supporte le bénitier et les anges qui le surmon-
tent, les statues des saints, le curieux baptistère, le tableau dit du
terrain fleuri, le confessional, les vitraux, le chemin de croix, la
décoration murale, tout y est signe et nous fait signe. N'oublie2 pas
surtout l'extérieur de l'église et en particulier le porche. Et puis, il y
a le tableau peint par Saunière lui-même, sous I'autel et qui
représente sainte Madeleine priant dans une grotte.
L'abbé avait posé au-dessous une plaque de cuivre qui a disparu
depuis, et qui contenait un texte latin :

JESU. MEDELA. VULNERUM + SPES. UNA. POENITENTIUM


PER . MAGDALENAE . LACRYMAS + PECCATA . NOSTRA . DI-
LUAS

Si nous essayons de le traiter comme certains cryptogrammes de


Jules Verne et de lire phonétiquement on obtient :
Jésus m'aidez,là, vu le né, rompez ma dalle, (il) n'est là crime,
aspect qu'a temps otera, dit, lu, aspect eu n'a pénitent de Sion.
Soit : Jésus m'aide, vu la personnalité de celui qui y est. Quand
le temps sera passé il n'y aura plus de crime à rompre la dalle. Le
pénitent de Sion n'a pas respecté ce précepte.
Et tout est comme cela dans cette curieuse église.

L'Ars Punica de I'abbé Boudet et le Cromleck celtique de Rennes-


les-Bains.

Enfin, dans cette liste des curiosités principales pouvant servir de


guides dans la course au trésor de Rennes-le-Château, il y a aussi,
ct surtout, l'extraordinaire et extravagant ouvrage de I'abbé
Boudet intitulé :. La vraie langue celtique et le cromleck de Rennes-
b-Bains. Ce livre fut considéré comme celui d'un doux dingue par
hs contemporains de l'abbé et il fut vite oublié, les leçons de
fnguistique données par Boudet étant en effet bien contestables.
En fait, il s'agissait d'un livre crypté selon l'ars punica, comme le
82 LE TRÉsoR DE L,ABBÉ, SAUNIÈRE

signale I'auteur qui parle sans cesse de la langue punique. Ce que


voulait Boudet, il le disait lui-même à mots couverts dans ses
observations préliminaires : « Pénétrer le secret d'une histoire
locale par l'interprétation d'un nom composé dans une langue
inconnue. » Il précisait plus loin : « Les dialectes, les noms propres
et de lieux me semblent des mines presque intactes et dont il est
possible de tirer de grandes richesses historiques et philosophi-
qUeS. >)

Le secret des mines contenant de grandes richesses historiques


ne serait-il pas le véritable sujet de cet ouwage composé selon la
langue des oiseaux ? Et quelle maestria dans la façon de construire
cryptogrammes et calembours.
Le langage de Boudet est celui du Trobar Clus. Il nous dit
d'ailleurs : « Les anciens se servaient du langage d'Empedocles »,
or l'on sait que la statue d'Empedocles était toujours voilée. C'est
sans doute ainsi qu'il faut rechercher le cromleck de Rennes-les-
Bains. A ce propos, un curieux manuscrit grec cité par Saint
Hilaire (rB) parle d'un labyrinthe dont Salomon forma le plan dar s
son esprit et qu'il fit construire avec des pierres rassemblées en
rond : autant dire un cromleck. Boudet n'aurait pu être renié ni par
Jules Verne, ni par Raymond Roussel, théoricien de l'écriture en
cercle fermé. Dans l'étude de Jean Ferry sur Raymond Roussel, on
trouve cette observation : « La plus grande partie des imaginations
de Raymond Roussel, mises en plis ou non par la nécessité qu'il se
créait d'employer certaines combinaisons phonétiques, tournent
autour de cette idée : comment cacher quelque chose de manière à
en rendre ultérieurement la trouvaille difficile mais possible. » Ces
lignes peuvent s'appliquer tout aussi bien à la plupart des livres de
Jules Verne et au maître livre d'Henri Boudet.

(rt) Saint-Hilaire, Le mysrère des labyrtnthes (Rossel).


II
CLOV§ DARDENTOR
OU LE SECRET DE RENNES.LE"CIIÂTEAU

Où l'on apprend à connaître un cuieux martn au nom de montagne.

De toutes les énigmes liées à l'affaire de Rennes-le-Château, le


rôle que joua Jules Verne n'est sans doute pas la moindre. Son
roman, Clovis Dardentor, est en effet un ouvrage crypté tournant
tout entier autour de ce mystère, et Verne tenait suffisamment à ce
livre pour Ie dédier tout spécialement à ses petits-fils Michel,
Georges et Jean Verne.
[,orsque je lus pour la première fois C/ovrs Dardentor, j'éprouvai
un choc, une impression curieuse, assortie d'un sentiment de
malaise. Quelque chose clochait dans cette histoire insipide, sans
grand intérêt, dans laquelle même I'humour ne suffisait pas à
maintenir I'attention. A croire que I'auteur avait volontairement
bâclé le roman, comme s'il avait voulu lasser le lecteur. Cependant,
il y avait ce nom qui m'étonnait bougrement, qui me fascinait :
Bugarach, le nom du capitaine d'un vaisseau. Pourquoi diable Jules
Verne était-il allé chercher un nom pareil, fort original ma foi, et
qui ne pouvait manquer de me faire songer au Pic de Bugarach
situé près de Rennes-le-Château. Je ne pouvais m'empêcher de me
dire : et si ce n'était pas une coincidence ! Ne devais-je pas
« interroger » le roman pour en savoir plus ? Jules Verne lui-même
n'y invitait-il pas le lecteur ? Ne nous demandait-il pas d' « écou-
ter » de façon particulière ce que disait Clovis Dardentor si nous
voulions en apprendre beaucoup (et peut-être un peu trop)
lorsqu'il faisait dire au valet Patrice: << Monsieur avait parlé...
parlé... et de choses qu'il vaut mieux taire, à mon avis, lorsqu'on ne
84 clous DARDENToR

connaît pas les gens devant qui I'on parle... C'est non seulement
une question de prudence, mais aussi une question de dignité » (r).
Tous ceux qui ont consacré quelques années de leur üe à
résoudre une énigme, tous ceux qui ont cherché des objets rares de
collection, ont ressenti un jour, devant une pièce dont ils n'osaient
espérer la possession, devant un indice primordial, cet instant
délicieux durant lequel on n'ose s'emparer de l'objet ou envisager
la réalité de l'indice, de peur que le rêve ne s'évanouisse.
Frémissement de l'attente, délices de I'avant. C'était un peu ce qui
m'arrivait. J'étais convaincu que le nom du capitaine Bugarach
n'était pas fortuit, et en même temps je n'osais en chercher les
preuves dans le roman, je n'osais croire que Jules Verne avait pu
être au courant de cette étrange histoire, de peur d'être déçu. La
mariée me semblait presque trop belle. Je finis par chasser toute
interrogation de mon esprit, du moins provisoirement, et je me
plongeai dans l'intrigue, si mince que Jean-Jules Verne la résume
en ces quelques phrases: « L'on peut se demander pourquoi il
imagina ce récit de deux jeunes gens sans foftune dont I'un se met
en tête de se faire adopter par l'exubérant Clovis Dardentor,
célibataire enrichi de Perpignan, en le sauvant au péril de sa vie.
I-oin de réussir dans son entreprise, c'est lui qui sera sauvé par son
futur père adoptif, ainsi d'ailleurs que son cousin plus désintéressé;
finalement, si ce père adoptif est sauvé effectivement, ce sera par
une jeune fille qu'il adoptera. Tout se terminera par le mariage de
celle-ci avec le cousin discret qui deviendra ainsi le gendre du riche
Perpignanais. Comme le conclut l'auteur, ce récit n'est qu'un
vaudeville; c'est aussi un prétexte à nous faire üsiter Majorque et
une partie de I'Oranie de 1894. »
La dernière page du roman tournée, la question s'imposa de
nouveau à moi : et s'il ne s'agissait pas d'une coincidence ? En
effet, lorsque l'on prend la route qui mène de Rennes-les-Bains au
village de Bugarach, dans l'Aude, au bout de quelques kilomètres,
on aperçoit en contrebas un... navire. En fait, il s'agit de
l'emplacement de I'ancien château-fort de La Vialasse qui présente
l'aspect d'un vaisseau à trois ponts; cocassement, depuis quelques
annfss, une immense antenne de téléüsion vient renforcer cette
ressemblance en prenant la place d'un mât. Il ne fait guère de doute
que c'est bien à ce bateau terrestre que pense Jules Verne lorsqu'il

() De aig"i16 ou.'. de digûitaire?


OU LE SECREÎ DE RENNES.LE-CHÂTEAU 85

écrit : <. Il est certain que, sur terre, les navires se ficheraient du
roulis et du tangage. (...) Cela viendra, cela viendra (2).
"
Voilà déjà le bateau, plus loin c'est Bugarach, et si I'on continue
la route en direction de Camps-sur-l'Agly, on passe tout à côté de
la ferme des Capitaines. Et nous voici nantis d'un capitaine
Bugarach et de son navire. Il faut noter que le rapport avec le pic
de Bugarach est renforcé par la description faite par Jules Verne du
capitaine : il « paraissait peu abordable » et certains n'ont << pas la
force de monter près de lui ». Tout comme ce pic qui domine tout
le paysage, il a en quelque sorte la tête dans les nuages : « Le
maître après Dieu, d'une voix qui roulait entre ses dents comme la
foudre entre les nuées d'orage. r,
Encouragé par cette trouvaille, je décidai de poursuivre ma
quête et aperçus tout à coup ce qui aurait dt me sauter aux yeux
dès le départ : la preuve que je cherchais était clairement exprimée
dans le titre même. Oui, Jules Verne était au fait des secrets de
Rennes-le-Château; oui, il nous dévoilait une partie du mystère,
peut-être même tout pour qui savait le lire.

Clovis Dardentor et I'Or des Mérovingiens, ou les clés du trésor.

Clovis Dardentor est un titre fort parlant. Clovis, tout d'abord,


évoque bien évidemment le fameux Roi Mérovingien. Quant à
Dardentor, il se décompose en << d'ardent or »; le dernier terme se
passe de commentaires et « d'ardent »» se rapporte au titre que l'on
donnait précisément au descendant de Dagobert II qui aurait pu se
réfugier à Rennes-le-Château où aurait vécu un certain temps sa
postérité, ce titre de « rejeton ardent » que revendique de nos
jouis Pierre Plantard (plant: rejeton, ard: ardent). Ainsi, le nom
du principal personnage, le titre même du livre, nous annonce que
Jules Verne va nous parler, en termes voilés, de L'OR des
DESCENDANTS des ROIS MEROVINGIENS ! D'ailleurs, toute
I'histoire consiste à savoir qui va capter I'héritage de Clovis
Dardentor. Et le nom même du bateau du capitaine Bugarach nous

(2) Ne verra-t-on pas Jules Veme écrire plus loin : « Clovis Dardentor et le guide
prirent terre expression assez juste, puisque le chameau, au dire des Arabes, est
le vaisseau du- désert », et Jean Taconnat de faire aussitôt allusion au capitaine
Bugarach.
86 cl,ous DARDENToR

dit clairement sur quelle piste nous sommes : « Argeles >», la voie
de l'argent.
Ceci trouvé, plus aucun doute n'était possible à mes yeux; il me
fallait relire l'ouvrage en le « travaillant », page après page,
débusquant les mots-clés, les anomalies, cherchant la signification
du nom de chaque personnage. La grawre de la page de garde m'y
engageait d'ailleurs en montrant qu'il serait possible de lire à livre
ouvert pour qui saurait accomplir le voyage circulaire en compa-
gnie de l'auteur. Il ne faudrait rien négliger, I'un des personnages
nous en prévient : « Tout est intéressant en voyage, même ce qui
ne l'est pas. »
La méthode à suivre est en fait commune à presque tous les
romans de Jules Verne; il faut, selon les lois de I'art goth,
découvrir le sens caché derrière les mots. Là encore nous sommes
poussés par I'auteur qui écrit de Clovis Dardentor : << dans son
langage imagé, il disait les choses comme ellcs lui venaient, en
phrases tantôt abominablement pompeuses, tantôt regrettablement
vulgaires ». Décidément l'argot ne serait pas exempt de I'affaire.
En tout cas, les paroles prononcées par les personnages seraient
sans doute significatives (3). Ctovis Dardentor ne se prive pas,
comme l'on pouvait s'y attendre, d'employer des expressions
argotiques toutes porteuses d'un double sens. Ainsi, lorsqu'il dit
<<
ça boulotte », chacun songe au sens gastronomique, mais qui
penserait à la définition : boulotter = rouler comme une boule (a)
et à son extension argotique : amasser, économiser, faire sa pelote,
comme I'on dit parfois. C'est également I'argot qu'utilise Jules
Verne lorsqu'il nous indique certains décalages utilisables dans le
décryptage : « Si je les lâchais dans les grands prix ! D'un cran,

- Patrice n'étant là, M. Dardentor avait


passe, mais de deux ! pas
beau jeu de dire les choses comme elles lui venaient. >>

Il n'y a aucun doute à avoir sur I'emploi de la " langue des


oiseaux » dans ce roman et I'un des protagonistes, Jean Taconnat,
nous le confirme, promettant << d'être gai comme le plus pinson-
nant des pinsons ». Ce qui permet à Clovis Dardentor jouant sur
les mots (et sur l'écriture) de lui dire : « Ah ! Ah ! monsieur Jean,

(3) . N'ouvrez pas la bouche comme vous le faites. Tenez-la fermée le plus
possible, ou ce serait tenter le diable », écrit Jules Verne. Et il ajoute : « Clovis
Dardentor avait la manie de « faire des phrases ». ,
(1) Alusion possible au üeu-dit . les roulers » et à la « picrre du pain », à
Rennes-les-Bains.
OU LE SECREI DB RENNES.LE.CHÂTEAU 87

vous avez donc repigé votre gaieté naturelle ? » Comment mieux


dire qu'il va s'agir de « piger » quelque chose selon les méthodes du
gai (geai) savoir chères aux troubadours de langue d'oc, les grands
adeptes de la langue des oiseaux (pie-geai). Périodiquement, Jules
Verne se servira de ce système pour attirer l'attention du lecteur
sur des passages importants, en signalant, par exemple, une
« rossignolade » du chef de gare (s). D'autres fois, il nous avertit
qu'il va falloir << ouvrir l'æil et le bon ! ,, Sans cesse, le lecteur doit
emmagasiner les renseignements qu'il rencontre et les garder
présents à son esprit, ils serviront plus tard. Pénible gymnastique,
mais Jules Verne nous y engage : << Patrice s'était déplaé méthodi-
quement le long des rues, ne se croyant pas obligé à tout voir en un
seul jour, et enrichissant sa mémoire de précieux souvenirs. »
Souvent également, ce seront de menues erreurs qui devront nous
guider. Parfois il suffira d'accents mal placés, ce qui n'est pas sans
rappeler la méthode employée par Saunière et Boudet. Jules Verne
nous prévient enfin qu'il nous faudra nous munir de guides et
vérifier les indications concernant les régions traversées. Il évoque
le guide du voyageur » à Palma et, plus loin, parlant de << visiter à
"
fond cette magnifique Temcen », il décrit << Dardentor, son loanne
à la main » (6). Mais il fait égatement allusion à plusieurs reprises à
I'existence d'une grille de décryptage (7) et au moyen d'opérer une
triangulation pour trouver le lieu du dépôt. Pour cela il nous faudra
observer, tout comme le personnage d'Eustache Oriental, toujours
muni de sa longue-vue qu'il oriente sans cesse sur le soleil ou les
étoiles. Parfois, il faudra mesurer les ombres portées des mon-
tagnes, ces ombres que viennent régulièrement nous rappeler les
arbres nommés « bella-ombra ». Et tout le voyage circulaire qü se
déroulera dans I'Oranais sera comme un rappel du cromlech
celtique de Rennes-les-Bains.

(s) Le rossigrrol était un oiseau cher aux troubadours et s€rvait souvent de « clé »
pour introduire un passage occulté; c'est pourquoi, en argot, on nomme « rossi-
gnol » un passe-partout, car il ouvre les portes fermées aux profanes, A noter
également que l'un des personnages, Agathocle, fera l'objet d'un jeu de mot et sera
nommé Gagathocle. Ce G-geai, cher à Nerval, est également l'oiseau du G(e)ai
Savoir, et si on I'ajoute à Agathocle, c'est précisémcnt Parce que celui-ci manque
d'esprit.
(6) I,e, toanne est l'ancêtre ür Guide BIeu bien connu.
(7) « Patrice détourna légèrement la tête, car ce fâcheux mot grillade lui semblait
de nature à évoquer certaines comparaisons. ,
88 crrovls DARDENToR

Ce voyage, dans lequel nous suivrons les héros de Jules Verne,


sera censé durer 14 jours, autant dire un jour par station du chemin
de croix. Toute la première partie de l'ouvrage sera utilisée à
cerner le problème; mais les détails les plus précis sur les lieux
même du dépôt, nous ne les rencontrerons guère qu'à partir de
I'arrivée à Oran. Et si nous savons le comprendre, Jules Verne
nous mènera au but. << Nous voici en route, dit Marcel Lornans, en
route vers... L'inconnu, répliqua Jean Taconnat, I'inconnu qu'il
-
faut fouiller pour trouver du nouveau, a dit Baudelaire. » Et il
ajoute : .. L'inconnu, dont je ne me préoccupe guère d'ailleurs,
c'est l'X de I'existence. C'est ce secret du destin que dans les temps
antiques les hommes gravaient sur la peau de la chèvre Amal-
thée. » Quelle évocation ! Amalthée est cette chèvre mythologique
qui fournit la corne d'abondance, source de tous les trésors de la
terre.

De I'autre côté des non§, ou, les pouvoirs du verbe.

Nous voici donc prêts à suivre Jules Verne. Mais que cher-
chons-nous au fait ? Verne nous le dit : nous cherchons
un trésor mérovingien lié à une tombe sacrée. L'héritage, l'or de
Clovis, sont explicites. Et n'est-ce pas à Oran (en-or) que nous
allons ?
Si nous ne nous sommes pas trompés sur les méthodes de Verne,
les noms des personnages doivent être signifiants. Commençons
tout d'abord par les ridicules et intéressés Désirandelle. Ici, Jules
Verne s'est amusé. De même qu'il a fait sur Clovis Dardentor un
double jeu de mots puisqu'on peut lire : clos vit, dard en or (8), de
même on pourrait voir le désir allumer les yeux des << désirant
d'elle ». Ce qu'ils désirent, en fait, c'est surtout la fortune. Quant à
Agathocle, leur fils, il nous renvoie à la fois à une courtisane
(comme Marie-Madeleine) très riche qui vécut à Alexandrie et à un
tyran de Syracuse né à Rhégium. Mais il souligne aussi et peut-
être surtout l'importance d'une clé. Passons à Jean Taconnat.
Il est le postulant à initier : le tacon, le petit saumon, élève du

(E) N'a-t-il pas le sexe (vit) fermé (clos), cet homme qui n'a pas d'enfanr, mais
dont Ia postérité (dard évoquant une fois encore le sexe) hériterait d'une fabuleuse
fortune ?
OU LE SECRET DE RENNES.LE.CHÂTEAU 89

druide(e). Cela est confirmé par l'expression << jeune poulain


echappé », Qui pourrait nous conduire directement au mystère du
prétendu trésor templier de Gisors, mais ce serait une autre
histoire.
Marcel Lornans est le cousin du personnage précédent, et il faut
bien reconnaître que les deux hommes ont un air de famille. On
croirait presque avoir affaire à des gémeaux templiers. Son nom
joue en fait sur un double sens. L'un a un caractère grivois et I'on
peut s'imaginer Marcel << lorgnant » la belle Louise (alors que son
cousin lorgne plutôt sur I'héritage), mais il faut également savoir
décomposer son nom: MAR-CEL-LOR-NANS. L'or est dans la
mare salée, apprend-on ainsi, et nous verrons que le renseignement
est précieux. Ne devons-nous pas songer également au nom de
l'esplanade en forme de cercle où David fit déposer I'arche
d'alliance à Jérusalem ? Cette aire, au-dessous de laquelle existait
une petite caverne servant occasionnellement à stocker le grain,
comme un silo, portait le nom de son propriétaire : Ornan. Faut-il
donc penser que le Razès porte en ses entrailles l'arche d'alliance
que les Templiers ont peut-être rapportée de Palestine (10) ? ou
faut-il voir là une simple allusion à Jérusalem et par là même au
temple de Salomon et à son trésor?
Passons maintenant au docteur Bruno, médecin de bord de
l'Argelès. Son nom nous renvoie en un lieu bien connu de Rennes-
les-Bains : Brun-O est bien entendu la Fontaine du Cercle
(brunn: fontaine en allemand et O désigne le Cercle) (11;, vérita-
ble fontaine de Jouvence si l'on en croit Jules Verne, puisque ce
« facétieux docteur ne doit pas mériter la qualification de morti-
cole >>.

Patrice, le domestique de Clovis Dardentor, est tout un pro-


gramme à lui tout seul. Il évoque d'une part une bergerie dont on
trouve la trace en 1807 dans les archives de l'Aude (la borde de
Patrice), située sur le territoire de la commune de Rennes-les-

(e) Il n'est pas étonnant qu'il ait failli s'engager au 7'Chasseur d'Afrique puisque
la coiffure de ce régiment §e nomme un taconnet.
(tu) Cf. Louis Charpertier, Les Mystères Templiers et Les Mystères de la
Cathédrale de Chartres. Selon cet auteur, un chapiteau de Chartres en serait la
preuve. Notons également que, sur I'un des vitraux, Salomon porte la tenue
traditionnelle des Rois de France.
(tt) Le nom est aussi en rapport avec les 22tableaux consacrés par Eustache
Lesueur à la vie de saint Bruno.
90 cLous DARDENToR

Bains; d'autre part il est à relier au berger Paris, ce pâtre d'Is qui
découvrit un trésor à Rennes-le-Château (un aven porte encore son
nom sur le plateau) et qui le paya de sa vie. << Va-t'en au diable »,
dit souvent Clovis Dardentor à Patrice; c'est précisément ce
qu'avait fait le berger Paris. Ce dernier habitait une cabane dont on
peut encore voir quelques vestiges; une légende veut que, de cette
cabane, Paris ait pu contempler le Val d'Isis où gît I'or ("). Quant
au Patrice vernien, c'est dans la cabine 13 (13-IS) qu'il descend sa
val-ise.
Iæ nom de Louise, et de sa mère, est tout aussi intéressant;
Elissane. Il s'agit ni plus ni moins que d'un anagramme. Elissane
est E-Salines, c'est-à-dire : à l'est des Salines. Ce renseignement est
précieux et l'on comprend que Jules Verne l'ait caché un peu mieux
que les autres car ce lieu, nommé << Les Salines », se trouve tout
près à vol d'oiseau de la ferme des Capitaines, à l'ombre du
Bugarach. C'est en ce lieu que se faisait l'exploitation du sel extrait
de la rivière qui naît tout près et traverse ensuite Rennes-les-
Bains : la Sals. Jules Verne eut parfaitement conscience d'avoir
augmenté la difficulté d'interprétation en employant un ana-
gramme que seuls pouvaient comprendre ceux qui possédaient
la plupart des clés de l'affaire ; aussi leur donna-t-il une confir-
mation du sens à accorder à ce nom en écrivant à propos d'Aga-
thocle et de Louise : « Ils semblent s'accorder comme le sucre et le
sel. »
Un personnage très secondaire vient apporter une précision fort
intéressante: Pigorin. Il nous renvoie bien entendu à saint
Antoine, que ce soit I'Ermite, accompagné de son cochon (pig en
anglais) ("), ou saint Antoine de Padoue, prié par ceux qui veulent
retrouver I'or perdu. N'oublions pas que Bérenger Saunière avait
rapporté de Paris un tableau de David Téniers représentant la
Tentation de saint Antoine. On y voyait une grotte double; dans la
première paftie, saint Antoine se tient à genoux, le regard posé sur
un livre reposant sur une énorme table de pierre ; sur cette pierre,
un crâne, un crucifix, un sablier, un vase. Le diable tend une coupe
au moine marqué du Thau. Au pied de la table de pierre, deux
livres, I'un ouvert, signe de la parole donnée à tous, et l'autre

(t') On a trouvé une effigie d'Isis à Rennes-les-Bains.


(r3) Pig-Goret, pourrait-on dire, un vrai cochon-tirelire, d'ailleurs Dardentor dit
de lui : . cet animal de Pigorin ».
OU LE SECRET DE RENNES-LE.CHÂTEAU 9L

fermé, près d'une sébille, témoin de ce qui est à découvrir, de ce


qui est encore caché, de la parole ésotérique. A gauche de saint
Antoine est... un énorme crâne de CHEVAL sur lequel est posée
une chouette (to). Signalons également à ce propos, non loin de
Bugarach, l'ermitage de Saint-Antoine dans les Gorges de Gala-
mus. Mais surtout, notons qu'an Bulletin de la Société des Etudes
Scientifiques de l'Aude nous apprend que des travaux pour
I'extraction du sel effectués près des Salines à partir de 1839
avaient consisté à ouvrir des galeries d'écoulement souterraines
désignées sous les noms de Notre-Dame, Sainte-Barbe et Saint-
Antoine.
Quittons cependant Pigorin pour examiner le cas du Président de
la Société Astronomique de Montélimar, ou du moins du prétendu
tel : Eustache Oriental. Toujours pourvu de sa longue-vue, il est
souvent là pour nous guider, et ceci de façon très précise, comme
un gnomon : << Eustache Oriental, toujours assis au bon bout de la
table (...), ce chronomètre en chair et en os dont les aiguilles ne
marquaient que les heures des repas. » Il est d'autant plus normal
qu'il trouve sa place à table qu'un Eustache, en argot, est un
couteau (1s;. Enfin Eustache Oriental est aussi un fabuleux ana-
gramme qui nous dit : sel - orient - château. Autrement dit : allez
vers l'est en partant du château et laissez-vous guider par le sel.
Voilà qui, une fois de plus, nous amènera at»( Salines. De plus, si
I'on considère ce nom comme un logogriphe, on peut en tirer les
mots château, saline, or, trésor, roial, Saunière, reines, et bien
d'autres qui sont loin d'être anodins. Il conviendrait aussi de
s'interroger sur le commandant Beauregard auquel Jules Verne fait
allusion à trois reprises en deux pages. N'est-il pas ce Beauregard
du xv" siècle, qui se disait issu de Salomon, duquel naquit la
seconde branche de la famille de Blanchefort (16) ?
Hasards? Certains ne manqueront pas de le dire, mais alors il
faudrait que tout le roman soit une sorte de hasard.

(r1) Il n'est pas inintéressant, dans I'optique de l'affaire de Rennes, de savoir qu'il
existe au Canada une copie de ce fameux tableau mais dont les sujets sont très
exactement inversés,
(ts) Précisément, à propos d'Eustache Oriental, Jules Verne évoque I'argot des
marins.
(tu) Cf. le Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaie-Desbois,
92 CLOVIS DARDENTOR

Les secrets de Majorque.

Prenons le roman dans I'ordre. L'aventure commence à Sète (qui


s'écrivait Cète à l'époque). Pourquoi le navire qui se rend à Oran
ne part-il pas de Marseille ? Les explications de Jules Verne à ce
sujet sont embrouillées, mais une gravure, elle, est parlante. Elle
nous montre le mont Saint-Clair, qui porte une chapelle .. de la
Salette », et domine Sète. C'est aussi sur ce mont que s'étend le
gtide loanne, citant par ailleurs les étangs et « les vastes salines du
Midi, que borde un canal de circonvallation ". Mais le mont Saint-
Clair nous donne le nom de la famille qui prétend descendre des
derniers rois mérovingiens et à laquelle, selon elle, reviendrait
légitimement le trône de France : les Plantards de Saint-Clair.
Quittons ce << premier poft Franc » et embarquons avec Clovis
Dardentor dansl'Argelès, en compagnie de la famille Désirandelle,
de Marcel Lornans, de Jean Taconnat, ces bons cousins, d'Eus-
tache Oriental, du docteur Bruno, de Patrice et du Capitaine
Bugarach.
Première étape : Palma de Majorque. Jules Verne insiste sur la
fondation de la ville qui « datait de l'époque où les Romains
occupaient l'île, après I'avoir longtemps disputée aux habitants
déjà célèbres par leur habileté à manier la fronde. Clovis Darden-
tor voulut bien admettre que le nom de Baléares fût dû à cet
exercice dans lequel s'était illustré David, et même que le pain de la
journée n'était donné aux enfants qu'après qu'ils avaient atteint le
but d'un coup de leur fronde »». Comment ne pas songer à ce
passage du curieux ouvrage de I'abbé Boudet sur Rennes-les-Bains,
dans lequel, parlant de David, il écrit : << Il mit la main dans sa
panetière, il en prit une pierre, la lança avec sa fronde
(dévit) moulinet - davit
et en frappa le Philistin au front. La pierre
-
s'enfonça dans le front du Philistin, et il tomba le visage contre
terre, to dive (daïve), 5'6nfsnssr, to hit, frapper. » Ainsi
- - -
donc il y a assimilation, chez I'un comme chez I'autre, de la fronde
de David et du pain, tout comme il existe à Rennes-les-Bains une
<< pierre du pain » ronde comme une balle de fronde. Hasard ?

Alors, pourquoi ce passage maladroit de Jules Verne et pourquoi


cette bizarre interprétation du nom des Baléares, alors que I'on sait
que I'origine est Baléos ou Balios, nom d'un compagnon d'Her-
cule. D'ailleurs Jules Verne confirme notre interprétation en
OU LB SECRET DE RENNES.LE-CHÂTEAU 93

@mmettant une erreur


-
volontaire
- lorsqu'il évoque le torrent
de la Riena à Palma, alors que ce cours d'eau se nomme la Riera.
Pourquoi cette faute si ce n'est pour mettre en évidence Riena-
Reina : les Reines de I'Aude (r7). Plus loin, Jules Verne parle
d'une statue ornant le Palais Royal sans citer le nom de I'artiste qui
Ia sculpta : Antonio Camprodon, qui nous ramène à ce « camp des
Redons » qu'était Rennes selon l'abbé Boudet.
Dardentor visite la cathédrale de Palma et I'on assiste à une
description insistante du portail de la mer, des << scènes bibliques
finement dessinées, d'une naive et délicieuse composition ».
Curieuses sculptures en effet, représentant de bien intéressants
symboles mariaux et bibliques : soleil, étoile et lune, cyprès, lys,
rosier et palmier, temple, puits, ville, miroir, porte du ciel, source,
jardin. En haut du tympan se déroule une inscription signifiant :
« On ne fit rien de comparable pour aucun roi ,r. Jules Verne fait
allusion à la vallée de Josaphat et au jugement dernier, nous faisant
songer à Laval-Dieu et à sa légende apocalyptique ("). Et Clovis
Dardentor pénètre dans l'église. Là il s'arrête devant la chapelle
royale et admire un retable magnifique. Verne ne nous en dit pas
plus. Connaissant les méthodes de I'auteur, cela doit nous rendre
méfiants; or, à I'orée du chæur, sont deux magnifiques chaires
Renaissance dont les guides de l'époque ne manquaient pas de
parler et elles sont l'æuvre d'un artiste du xvt" siècle nommé... Juan
de Salas ! Quant au retable admiré par Clovis, il ne peut s'agir que
de celui qui, doré et polychromé, occupe Ie fond de la chapelle du
Corpus Christi. On y voit la Cène, la présentation de l'enfant Jésus,
les Tentations de saint Antoine, Jésus et les hommes de loi, le
Grand Prêtre et Pilate. Cette æuvre, d'un baroque achevé, date de
1640 environ et elle est signée de... Jaime Blanquer !
Tout est parfaitement clair car, si Jules Verne a semblé éluder
ces deux ouvrages importants, c'était pour mieux attirer sur eux
l'attention des véritables chercheurs et les mettre sur la piste. [æs

(") I.r allusions à Rennes sont fort nombreuses dans ce romaû et prennent
parfois de curieuses apparences; en fait, Jules Verne s'amuse tout en étant sérieux.
Ainsi il parle des noms ayant gaster pour radical. Ceux-ci sont peu nombreux mais
l'un, « gasteracanther », désigne une variété d'araigtées : à Règnes. De même,
lorsqu'il est entralné par ses mules emballées, Dardentor emprurte la rue de
I'architecte Reynes, etc.
(rE) Lorsque les rochers de Laval-Dieu (situés entre Rennesle-Château et
Rennes-les-Baias) se toucheront, alors üendra la fin des temps.
94 clous DARDENToR

noms des artistes oubliés, Jaime Blanquer et Juan de Salas, nous


renvoient à Rennesles-Bains, tout près des sources de la Made-
leine, là où se réunissent deux rivières enserrant le Bugarach : la
Blanque et la Sals.
Une confirmation de plus nous est fournie par I'allusion faite au
tombeau de marbre noir du roi Don Jayme d'Aragon, allusion à un
autre tombeau royal. Et Verne poursuit ainsi : << Ce n'est pas aux
Baléares que se rencontrent des villes où le cordeau rectiligne et
l'équerre rectangulaire tracent des cases d'échiquier comme dans
les cités américaines. ,, Or c'est l'échiquier qui permet de décrypter
les parchemins et qui figure dans l'église Sainte-Madeleine de
Rennes-le-Château. Et ce n'est pas fini car, au cas où I'on n'aurait
pas compris, Jules Verne insiste en parlant d'une église de Palma :
celle des religieuses de la Madeleine. Puis il décrit I'Ayuntamiento,
autrement dit I'Hôtel de Ville, évoquant, dans la << sala », un
tableau représentant le martyre de saint Sébastien qui est attribué à
Van Dyck, nous verrons pourquoi plus loin.
C'est ensuite I'excursion au château de Bellver, dont le nom
signifie << belle vue ». Pour s'y rendre, on passe par le Terreno,
sorte de faubourg « considéré comme une station balnéaire ». Ce
calembour, car c'en est un, Terreno-balnéaire, se traduit par : sur
les terres de Rennes-les-Bains. Quant au ,. château-citerne » de
Bellver, il n'est pas sans rappeler le château-citerne de Blanchefort.
De plus, entièrement noir, ce château-contraste évoque le Rocko-
Négro, sis contre Blanchefort. La comparaison ne saurait être
fortuite puisque Jules Verne souligne la ressemblance << avec les
paysages du Midi de la France ».
Après Palma, c'est le tour de la Chartreuse de Valdemosa et le
souvenir de George Sand, .< ce grand romancier >>, et de son roman
Spiridion. Décidément, Jules Verne est d'une habileté consommée
car, à propos de Valdemosa et de ses environs, George Sand
écrivait : <( c'est un véritable Poussin >». Et nous voilà en Arcadie et
au tombeau d'Arques. Quant à Spiridion, son histoire tourne en
partie autour d'un tableau : << Notre Saint-Benoît est un superbe
morceau, à ce qu'on assure. Quelques amateurs I'ont pris pour un
Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette toile a été
peinte. ,, IJne fois de plus, c'est à Rennes-les-Bains que nous nous
rendrons, dans l'église où nous trouverons le fameux tableau-rébus
du « Christ au lièvre ». Cette æuvre offerte par Paul-Urbain de
Fleury est une copie quelque peu modifÏée (et inversée) d'une toile
OU LE SECRET DE RENNES.LE-CHÂTEAU 95

peinte par Van Dyck en 1636 et exposée au musée des Beaux-Arts


d'Anvers.

Oran : des indices en or.

Suivons sans plus tarder Clovis Dardentor à Oran, nom qui fait
songer au précieux métal. Nous allons y retrouver nos héros, rue du
Vieux Château, dans le quartier de la Blanca (encore une
coïncidence?), chez M" Elissane. Promenons-nous donc au bord
de I'oued Rehhi (le ravin vert), véritable ruisseau de couleur, bordé
de moulins, en amont comme en aval; allons voir le boulevard
Oudinot et son bastion des bains, non loin de la tour Saint-Roch, le
« château-neuf » dont les fortifications seraient dues aux Hospita-
liers de Saint-Jean de Jérusalem, aussi nommé Rosas-Cajas. La
visite avec Jules Verne de la ville d'Oran ne manque pas d'intérêt;
mais pourquoi diable faut-il qu'il écrive : << cette cité, la Gouharan
des Arabes », alors qu'Oran vient de Ouahran (la coupure) ?
Coïncidence encore, un lieu proche de Rennes, situé sur la
commune de Quillan, portait le nom de Gourg d'Auran (t'). n
faudrait aussi accompagner les héros au faubourg de Saint-
Antoine.
Et Jules Verne décrit, raconte, nous montre la pointe de Mers-el-
Kébir, insistant sur ce « pofrus divinis des Anciens », ce port divin
ne nous ouvrirait-il pas une porte divine ? Généralement, lorsque
Jules Verne enjolive, ce n'est pas gratuit. Or, quelle n'est pas notre
stupéfaction en ouvrant le guide loanne de l'époque (dû à Louis
Pieusse et daté de 1885), aux pages l82et suivantes. Sous le titre
« Mers-el-Kébir » on trouve plusieurs pages consacrées au << Bain
de la Reine », source thermale guérissant de la lèpre et devant son
nom aux séjours réitérés qu'y fit Jeanne, fille d'Isabelle la
Catholique. Cette source, ensevelie sous des rochers qui s'éboulè-
rent lors de l'ouverture de la route de Mers-el-Kébir, fut remise en
état et sourd dans une petite grotte. Lisons le foanne .' « Les eaux
du Bain de la Reine sont très claires, très limpides et inodores.
Leur saveur, franchement saline, un peu âcre, prend légèrement à
la gorge (...).En entrant dans la grotte, on perçoit une légère
odeur de soufre », euânt à la température, elle est de 45'à 47'50.

(re) Porté sur Ia carte d'état-major sous le nom de Gourgaoura.


96 cr-ous DARDENToR

Voilà qui est presque trop beau car il existe à Rennes-les-Bains une
source thermale dite << Bain de la Reine » qui sort à 41o, a une
saveur franchement saline (0,285 grammes de chlorure de sodium
par litre). Quant au soufre, on le trouve tout près de là, à la
fontaine de la Madeleine ou de la Gode. Encore ne faut-il pas
quitter le Bain de la Reine de Mers-el-Kébir sans signaler un ravin
«)nnu sous le nom de Salto del Cavallo (le saut du cheval), qui
désigne très exactement la méthode permettant le décryptage de la
tombe de la marquise de Blanchefort.

Voyage circulaire.

Il nous faut maintenant quitter Oran pour suivre tous nos héros
car : « Clovis Dardentor eut une idée,
- une idée telle qu'on
pouvait I'attendre d'un pareil homme. La compagnie des Chemins
de Fer Algériens venait d'afficher un voyage circulaire, à prix
réduits, dans le sud de la province oranaise. Il y avait de quoi tenter
les plus casaniers, on partirait par une ligne, on reviendrait par une
autre. Entre les deux, 100 lieues à traverser en pays superbe. Ce
serait I'affaire d'une quinzaine de jours curieusement employés.
Sur les affiches de la compagnie s'étalait une carte de la région que
traversait une grosse ligne rouge en zigzags ». Ne s'agit-il pas de la
« Roseline-Rouge-ligne » chère à Bérenger Saunière ?
Chose curieuse, tout au long de la description de ce voyage, Jules
Verne va commettre de grossières erreurs, se tromper sur les
nombres d'habitants, le débit des barrages, les altitudes, etc., sans
parler des multiples fautes d'orthographe. Rien de cela n'est fortuit
et ceux que la cryptographie intéresse n'auront aucune peine à s'en
convaincre eux-mêmes.
A propos du voyage dans I'Oranais, Jules Verne nous dit : « une
simple promenade que les amateurs pourraient exécuter de mai à
octobre, à leur choix, c'est-à-dire pendant les mois de l'année que
ne compromettent point les grands troubles atmosphériques >).
Voilà qui ressemble fort aux conseils que donne l'abbé Boudet sous
prétexte de nous parler de la langue basque.
Le premier arrêt du voyage sera pour Sebgha (ou Sebkha) et le
grand lac salé, près de Rio Salado. Les eaux du lac « étaient déjà
très basses à cette époque et il ne tarderait pas à s'assécher
totalement sous les ardeurs de la saison chaude ». La direction
OU LE SECRET DE RENNES-LE.CHÂTEAU 97

étant sud-est à partir d'Oran, il semble bien que Jules Verne nous
invite à quitter Rennes-les-Bains en suivant le cours de la Sals ou,
plus exactement, d'aller d'abord sud-est jusqu'à la Sals, de la
traverser et de continuer plein est.
Puis c'est Tlélat et la voie vers l'est, le long d'un lac nommé << les
Salines d'Arzeu », et là, nouvel épisode curieux : « Le train
redescendit vers Saint-Denis après avoir franchi le fleuve, lequel,
sous le nom de Maeta, va se jeter dans une vaste baie entre Arzeu
et Mostaganem. >> Or il ne s'agit pas du Maeta mais du Makta !
Cette erreur ne peut que nous inciter à chercher quelque renseigne-
ment précieux. Il suffit de peu de temps pour s'apercevoir que le
lieu où se jette le fleuve porte un nom précis : entre Arzeu et
Mostaganem, nous disait Jules Verne; soit, mais plus exactement
à... Port-aux-Poules. On comprend que Jules Verne nous ait ainsi
alertés lorsque I'on sait que le dépôt sacré de Rennes-le-Château
fut longtemps confié à la garde de la famille d'Hautpoul. Et Verne
fait d'une pierre deux coups car, si I'on suit ses indications de
direction, on ira plein est jusqu'à ce que l'on refranchisse la Sals,
puis plein sud, soit vers << le Caoussé ». Jules Verne n'écrivait-il pas
Maeta au lieu de Makta, soit K ou É?
C'est à partir de là que vont commencer les choses sérieuses
(« En cet endroit descendirent la plupart de ceux qui faisaient le
voyage en touristes »), et Clovis Dardentor est décidé à suivre en
tout point la devise « Transire vivendo ,r, soit << traverser en
voyant », « passer où il y a quelque chose à voir ». Une partie du
trajet s'effectuera dans des chariots de voyage (20).
La direction suivie, reportée dans le Razès, nous mènerait alors
vers le pic de Bugarach et Jules Verne confirme lui-même, une fois
de plus, notre analyse. Il commet en effet une erreur de plus en
nous indiquant le chiffre de 1200 personnes pour la population
juive de Saint-Denis-du-Sig. En fait, il aurait dû dire 300, ce qui
représente tout de même une erreur de 300 Vo. Or, sur la carte
d'état-major de la région de Rennes-les-Bains, nous nous retrou-
vons précisément à 1200 mètres d'altitude, tout près du sommet du
Bugarach (1230 m). Au cas où nous n'aurions pas compris, Jules
Verne nous fournit une autre confirmation un peu plus loin en nous

(20) C'est précisément le sens antique du nom de Rennes-le-Château : Rhedae le


chariot de voyage qui nous fait aussi songer à la Grande Ourse (ou Chariot de
David, ou tombeau deLazare),
98 clous DARDENToR

parlant de Ben-Arrach. Puis il nous fournit des indications plus


précises. Il parle d'un barrage auquel on se rend en suivant la
rivière, ce qui est faux : en fait, il faut suivre un canal de dérivation.
Or il y eut près du Bugarach un canal de ce type (et même
plusieurs) : à la fontaine salée, à côté des Salines. Autre détail
précieux : Jules Verne donne 14 millions de m3 pour contenance à
ce barrage, alors qu'il ne peut accumuler que 3275000 m3 d'eau.
Nous laisserons au lecteur le soin de trouver sur place à quoi se
rapporte cette donnée chiffrée.
Quant à Jean Taconnat, il commet une nouvelle erreur en
disant : « il y a quelque 64 ans, peut-être... alors que l'on se battait
à travers la brousse pour prendre possession de la province
oranaise ». Or, l'action se déroule en 1885, ce qui nous ramènerait
en 1821, alors que c'est dix ans plus tard, en 1831, que les troupes
françaises entrèrent à Oran. Par contre, tout à côté de la Fontaine
Salée, le Pas du Capéla est à 831 mètres (21). L'éminence dominant
la source a, quant à elle, une altitude de 844 mètres, qui explique
I'insistance avec laquelle Jules Verne mentionne la date de création
de I'Union du Sig : 18t14. Bien d'autres « erreurs » seraient à
mentionner, mais nous laisserons au lecteur la joie de les découvrir
lui-même.
Toujours est-il qu'à la suite de toutes ces indications on ne tarde
pasà«brûler».

Décidément, il s'agit bien d'une histoire salée.

Nous ne sommes pas loin désormais de Mascara Mas-Arca


-
la maison de I'Arche, dont un des quartiers : Baba-Ali, -,
ne peut
qu'évoquer la caverne aux trésors.
Nous avons vu que les indications données par Jules Verne
semblaient nous conduire aux Salines et à la Fontaine Salée toute
proche. Mais n'est-ce pas Louise Elissane qui deviendra à la fin
I'héritière de la fortune de Clovis Dardentor ? Ne serait-ce donc pas
près des Salines gue se trouverait I'héritage des Mérovingiens ?
Reportons-nous à l'église Sainte-Madeleine, telle que l'a voulue
Bérenger Saunière. Le diable, gardien du trésor, ne soutient-il pas

(") læ pas du Capela, dans la toponymie, nous révèle la présence ancicnne d'une
chapelle.
OU LE SECRET DE RENNES-LE-CHÂTEAU 99

un bénitier portant le cartouche B. S., désignant le point de départ


du « circuit >> : le confluent de la Blanque et de la Sals que d'aucun
nomment le « Bénitier » ? Et puis ne voit-on pas le Christ aux
genoux du Baptiste avec, auprès de lui, des épis d'or, alors que
semble couler une rivière ? Cette dernière ne peut être que salée,
participant au baptême. Le Christ et le Baptiste nous invitent ainsi
à remonter jusqu'aux souroes de la Sals pour y découvrir, peut-
être, I'argent de la coquille et l'or des épis.
Quant à Madeleine dans sa grotte, n'est-ce pas une chapelle
qu'elle nous demande de chercher ? N'est-ce pas précisément celle
qui donna son nom au Pas du Capéla? Et le Mont des Huit
Béatitudes, le Christ sur la montagne, que nous dit-il? Venez à
moi (22) et je vous soulagerai ! Eh bien, prenons donc la direction
qu'indique la ligne de Croix Rouges sur la carte de l'abbé Boudet :
la direction de la Rose-Ligne. Nous nous acheminerons alors vers
Soulatgé; n'est-ce pas le sens de la parole du tableau : venez à moi
et je vous... soulagerai ? Sur cette route nous suivrons la Sals, mais
nous ferons bien de nous arrêter à Sougraigne car une surprise nous
attend près de l'église. Une croix, qui aurait été offerte à I'un de ses
collègues par I'abbé Boudet lui-même, porte le mot (< confirma-
tion » et semble indiquer une nouvelle direction. Souvenons-nous
alors de Jules Verne, toujours le guide loanne à la main, et disons-
nous qu'il est bien possible que la Jouanne guide (u). Une fois de
plus nous est indiquée la direction des Salines. Mais poursuivons
notre route. A quelques kilomètres, près du Caoussé, la route cesse
de suivre la Sals. Là, un pont (dont on peut voir une représentation
surmontant la Vierge posée sur le pilier mérovingien à Rennes-le-
Château, et que I'on retrouve dans l'église de Rennes-les-Bains)
qui enjambe la rivière laisse apparaître un chemin qui nous
conduira à la source. Mais, juste avant d'arriver au pont, levons un
peu la tête. En face de nous, sur la crête, une pierre semble se
détacher, sorte de monolithe posé en biais. Que les courageux
n'hésitent pas, qu'ils franchissent le pont et grimpent droit, à flanc
de colline, dans les bruyères. Montée rude mais sans difficultés, qui
ménage une bonne surprise car là sont les véritables << roulers >». En
effet, si I'on a bien du mal à trouver les rochers ainsi nommés par
l'abbé Boudet, tels qu'ils les a dessinés, là où ils sont censés être, au

(22) Répété dans l'église de Renncsles-Bains.


(') La Jouanne est le nom d'une ferme proche.
100 cl-ous DARDENToR

Pla de la Coste, on ne peut que s'émerveiller de les découvrir ici,


tout près des sources de la Sals.
Prenons maintenant le chemin qui monte après le pont et qui va
nous conduire d'abord vers les Salines. Avant d'arriver, nous
apercewons dans la colline des pierres éparses. Des jumelles nous
permettront d'apercevoir l'une d'entre elles, haute d'environ deux
mètres; au jugé, on dirait un peu un trône dont le dossier aurait la
forme d'un delta. Nouvelle surprise car si vous désirez voir un
modèle réduit, véritable maquette de ce siège, il vous suffira de
vous rendre à Rennes-le-Château, de vous faire ouvrir la tour
Magdala et de regarder dans la vitrine. Là, tout à côté du crâne
percé d'une entaille sacrée découvert lui aussi sous le pavage de
l'église Sainte-Madeleine, est posé un petit siège en pierre taillée,
d'une douzaine de centimètres de haut, identique toutes propor-
tions gardées à celui que nous pouvons découvrir dans la nature.
Et maintenant, allons vers la Fontaine Salée et les ruines de
l'ancien corps de garde des Gabelous. Sur la droite, avant d'arriver,
un rocher se détache au milieu de la verdure, et si vous avez la
chance de le découvrir sous un bon éclairage, vous y reconnaîtrez
« la tête du sauveur »>. [Jn peu plus loin, entre la ferme et la
fontaine salée, vous vefiez le mont des huit béatitudes (24).
Qui osera dire dès lors que le guide Jules Verne n'était pas bon ?
Ne nous a-t-il pas montré la voie du sel qui mène à l'or ? Il est
d'ailleurs intéressant de noter le rapport constant existant entre le
sel et I'or, tant en alchimie qu'en géographie sacrée (5).
Le sel est bel et bien I'une des clés de ce qu'il est convenu de
nommer I'affaire de Rennes. D'ailleurs le mot Magdala dérive lui-
même de I'arabe magdal, qui signifie.. poisson de salaison ». Cette
permanence nou§ est confirmée par sainte Marie-Madeleine dont
les larmes sont rédemptrices. En effet, sur une gravure datant du
xvt'siècle on peut voir la sainte à la Sainte-Baume en Provence : la

(z) Læ propriétaire des lieux est persuadé que ce pctit monticule porta jadis uo
temple dédié à Isis.
(') Les lieux où se trouvent des mines d'or sont généralement proches de « lieux
salés »; ainsi la seule mine française encore exploitée se touve à Salsigncs. On ne
peut §'empêcher de rêver en songeant au titre d'un traité de Bernard Palissy : « La
nature des eaux et fontaines, sels et salines, des pierres, des terres, du feu, des
émaux et recette véritable par laquelle tous les hommes pourront apprendre à
augmenter leurs trésors, avec le dessin d'un jardin délectable et utile et celui d'une
forteresse imprenable ».
OU LE SECRET DE RENNE§.LE-CHÂTEAU 101

ciaverne creu§ée dans la falaise domine une petite rivière mention-


née sous le nom de... Salins, et l'on peut remarquer dans le tableau
un étendard portant une croix templière. comment douterions-
nous que la Madeleine de Rennes loge aux Salines (26) ?

Nicolas Powsin et le pactole.

Jules verne, au cas où nous ne comprendrions pas, insiste tout


au long de son ouvrage. Clovis Dardentor nous dit : << euand il n'y
a pas d'eau dans un paysage, il me semble qu'il lui manque je ne
sais quoi. Je possède plusieurs toiles de maîtres dans ma maison de
la place de la Loge, et toujours de l,eau au premier plan... Sans cela
je n'achèterais pas... >» L'allusion est évidente et tous ceux qui
connaissent les tableaux de Nicolas Poussin (notamment l'une des
versions des Bergers d'Arcodie) comprendront. sans cesse, dans ces
tableaux, revient le dieu du fleuve, son urne sous le bras dispensant
le liquide de vie. On pourrait citer à ce propos les æuvres
représentant Midas et le fleuve Pactole qui transformait tout en or.
Et comme si cela ne suffisait pas, Marcel Lornans ajoute : << Aussi
allons-nous chercher des lieux où il y ait de l,eau. Tenez-vous à ce
qu'elle soit douce ? m'importe puisqu,il ne s'agit pas de la
boire ! » Comment ne - Peu
pas songer une fois de plus à la Sals ? Et
Marcel Lornans ajoute encore : << Nous trouverons de l'eau ailleurs
que dans le port, et, d'après le loanne, il y a le torrent du Rehhi qui
est en partie recouvert par le boulevard Oudinot. », Or, le Rehhi,
selon le guide Joanne de 1885, a sa source apparente à 1000 mètres
de son embouchure, au milieu d'une gorge étroite dont les flancs
escarpés sont composés de calcaires de nouvelle formation et riches
en fossiles. on se croirait très exactement près des sources de la
Sals, dans cette petite gorge qui part du pont, faite de falaises

(tu) Il suftt d'ailleurs de s'orienter à partir du Bugarach, point fixe puisque le


capitaine du même nom ne quitte jamais son navire, selon JuteJverne. c'èst pias oe
lui qu'il faut chercher le dépôt. En effet, trouver une bonne place à tablè, c'est
forcément « pas trop loin du capitaine ». « Sous le commandêment du capitaine
Bugarach, rien à craindre. Læ vent favorable est dans son chapeau, et il n,a
iu'à se
découvrir pour I'avoir grand largue. » ce vent, verne nous lJdit, est Nord-Ést, ce
qui nous mène vers la fontaine salée. Il nous suffira alors de nous guider sur les
« oppositions » d'ombre et de lumière, comme E, oriental. M. Désiraidelle pensait
que le capitaine allait se découvrir, s'incliner ensuite : autant en faire un gnàmon !
102 cr,ous DARDENToR

calcaires, riches en fossiles, dont les pierres sont souvent identiques


à celles utilisées par Saunière pour bâtir sa grotte artificielle.
Notons de plus que, près de la source de l'oued Rehhi, était un
petit monument servant de corps de garde et d'où partaient deux
canaux alimentant diverses fontaines. Or, après la gorge, à la
fontaine de la Sals, près de l'ancien corps de garde des gabelous, se
trouvent deux galeries d'écoulement et là, tout comme au Bain de
la Reine d'Oran, un séisme est venu bouleverser le sous-sol.

Un trésor à prendre.

Les lieux ayant ainsi été précisés, on peut noter que nombre de
détails sont également fournis en ce qui concerne le trésor. Celui-ci
cherche un propriétaire et Clovis Dardentor nous indique : << Irrs-
que sonnerait cette heure fatale, à qui irait la grosse fortune?...
Qui prendrait possession des maisons, des valeurs de l'ancien
tonnelier de Perpignan, la nature ne lui ayant donné d'héritier ni
direct ni indirect, pas un seul collatéral au degré successible ? » Et il
insiste à plusieurs reprises. Or, ce trésor est inépuisable et << ce
n'est pas le combustible qui manquera », s'écria Clovis Dardentor
en agitant son gousset qui rendit un son métallique. Il n'y a plus
qu'à chercher, n'est-ce pas ? « Un père adoptif, riche de deux
millions, résolu à rester célibataire, cela ne se refuse sous aucune
des latitudes de notre monde sublunaire », pas plus que dans un
monde souterrain, ajouterons-nous. Cet or royal (27) permettra à
tous de faire des « rêves dorés sur tranche » et Jules Verne écrit à la
fin, à propos de Louise Elissane : ., dans ce mariage, les conve-
nances y sont et aussi les gros sous ». On pourrait citer également
les allusions faites à la trésorerie générale, à la bourse, au quartier
de la banque, etc.
Jules Verne ne cesse de confirmer l'origine royale du trésor,
écrivant : << C'est décidément un superbe métier, ce métier de
soldat... quand on a le goût, et puisque vous avez le goût...
dans le sang! répliqua Jean Taconnat, nous tenons de nos aïeux,
- C'est
braves commerçants de la rue Saint-Denis, dont nous avons hérité

() Le guide Moktani est rémunéré « royalement » par Dardentor. De plus, on


peut sc demander si « I'orygène supérieur » emplissant sa poitrine ne lui donne pas
le sang blcu.
OU LE SECRET DE RENNES-LE.CHÂTEAU 103

les instincts militaires ! " (^). Saint-Denis évoque la basilique


royale, nécropole des souverains français; gageons que le sang
auquel il est fait référence devrait être royal. Clovis Dardentor, que
Jules Verne qualifie de .< si haut personnage », va donc nous
conduire au pays où sont censés s'être retirés les descendants des
Mérovingiens (2e), et l'auteur écrit : « au prix de quelques cen-
taines de francs, nous avons foulé Ie sol de l'autre France !
- Rien
que cette belle phrase vaut I'argent, mon petit Marcel !... Et puis,
qui sait?...
- Que veulent dire ces mots, Jean?... - Ce qu'ils
disent d'habitude et rien de plus... ». Cette autre France ne serait-
elle pas le Razès? Cependant, dans le premier chapitre, il est fait
allusion à un « double héritage ». Si I'on retient le trésor royal
mérovingien, il reste à chercher l'autre source. [æs « pharami-
neux » (3o) boniments de Cicérone, à Palma, concernant I'ancienne
bourse de cette ville, semblent concerner le Temple de Salomon, et
I'on songe au trésor pillé à Jérusalem par Titus et récupéré à Rome
par le Wisigoth Alaric. On peut aussi, avec Palma de Majorque et
Perpignan, songer à l'histoire de Blanche de France, épouse de
I'Infant de la Cerda. Persécutée après la mort de son mari, chassée
par Sanche du trône de Castille, elle se réfugia dans le Razès. Une
légende veut que le trésor qu'elle réunit pour soutenir la cause de
son fils, Alphonse, El Desdichado, soit resté dans la région.

Et si les Cathares...

Cependant il est encore une autre possibilité, plus extraordi-


naire, plus fascinante, pour expliquer cette deuxième source de
trésor. En 1243,1'Occitanie tombait sous les coups conjoints des
barons du nord et de I'Eglise. L'une des plus belles civilisations de
tous les temps était en voie d'être détruite par le fer et le feu. On
pleure sur bien des génocides et des crimes dans le monde, mais on
ignore trop souvent celui-là : un peuple a subi toutes les violences,
la torture, le viol, le pillage, la mort, au nom du Christ dont la

(u) Jules Veme s'amuse, car la rue Saint-Denis a pour principal commerce la
prostitution et I'institrct militaire en question doit surtout pousser au repos du
guerrier.
C) C-es rois Fainéants ou Fénians que nous rappelle le Fénouan dans le livrc.
(æ) Evocation du mérovingicn Pharamond.
104 cl-ous DARDENToR

doctrine d'Amour était bien mieux défendue par les parfaits


Cathares que par les religieux vociférant << Tuez-les tous, Dieu
reconnaîtra les siens. >> En 1244, donc, Montségur fut assiégé. La
forteresse était le dernier bastion du catharisme. Tout le monde
connaît plus ou moins cette histoire, nous ne la reverrons donc pas
en détail. Disons simplement que la situation devenant critique,
des négociations furent engagées, et I'on peut s'en étonner. La
citadelle ne pouvait manquer de tomber à court terme et pourtant
les croisés accordèrent aux défenseurs la possibilité de se retirer
avec armes, bagages et honneurs de la guerre, sauf pour les
Cathares refusant d'abjurer, qui seront brûlés. Quelle clémence
pour les hommes d'armes, d'autant qu'ils furent même absouts du
meurtre des inquisiteurs massacrés à Avignonet. En plus, il leur fut
accordé le droit de demeurer dans la place quinze jours supplémen-
taires. Pourquoi?
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises dans cette histoire
car les tractations avec les défenseurs de la place, Pierre-Roger de
Mirepoix et Ramon de Perelha, vont être conduites par Ramon
d'Aniort, seigneur de la région de RennesJe-Château ayant toute
la contrée sous sa mainmise. Et voilà que dans ce délai de quinze
jours, le trésor spirituel et le trésor matériel des Cathares furent
évacués. On vit un feu allumé sur le sommet du Bidorta pour
avertir Montségur que tout allait bien, que le précieux dépôt se
trouvait en lieu sûr. Or, celui qui avait allumé ce feu se nommait
Escot de Belcaire et il était l'envoyé de Ramon d'Aniort.
Durant la guerre contre les Albigeois, les Aniort se sont battus
du côté des Cathares. Les quatre frères, Géraud, Othon, Bertrand
et Ramon, auxquels se sont joints leurs deux cousins, en ont fait
voir de toutes les couleurs aux hommes de Simon de Montfort et ils
furent excommuniés. Ils durent remettre leurs châteaux mais, fort
bizarrement, leur excommunication fut rapidement levée, on leur
recéda même quelques-unes de leurs terres. Le château d'Aniort
devait être rasé mais, au dernier moment, Louis IX se ravisa
mystérieusement et envoya un contrordre. Pourquoi? Mystère!
Ajoutons que Louis IX reçut à la cour Ramon d'Aniort avec les
égards dus à un homme que I'on ne doit pas négliger.
Mais retournons à Montségur. N'est-il pas étonnant de voir
Eso de Belcaire apporter à la forteresse une lettre de Ramon
dAniort ? Des liens puissants lient ce dernier aux défenseurs de la
furteressc : Remon a épousé Marquésia, sæur de Pierre-Roger de
OU LE SECRET DB RENNES.LE-CHÂTEAU 105

Mirepoix, et a donné sa s@ur Alice à Jordan de Perelha, fils de


Ramon de Perelha. Mais cela ne nous explique pas quels moyens
de pression possédait Aniort pour obtenir des conditions aussi
favorables pour la garnison. Comment se fait-il, également, qu'en
1247,l-oais IX ait obligé Pierre de Voisins à rendre une partie de
ses terres à Ramon d'Aniort ? Blanche de Castille aurait-elle dt
négocier la reddition de Montségur? Ramon d'Aniort n'aurait-il
pas obtenu de tels avantages contre la promesse de ne pas utiliser
des documents prouvant que la lignée mérovingienne n'était pas
éteinte ? Dès lors, tout deviendrait parfaitement logique de ce qui
pouvait paraître incompréhensible. Mais alors, si Ramon d'Aniort
a pu jouer un tel rôle, s'il a eu en mains les cartes suffrsantes pour
forcer la royauté française à négocier, où le trésor aurait-il pu être
plus en streté que sur ses terres ou dans la zone qu'il contrô-
hit (31) ?
Autre sujet d'étonnement : en t283, Philippe III le Hardi,
accompagné de son fils, le futur Philippe le Bel, fit un voyage dans
le Razès. Il s'arrêta bien entendu chez Pierre de Voisins (32),
seigneur de Rennes et qui, en fait, possédait à peu près tout le
Razès pour le compte du roi de France. Le passage du souverain
dans cette région était sans doute motivé par la préparation de la
guerre contre le Roi d'Aragon, Philippe le Hardi désirant obtenir
la neutralité des seigneurs locaux qui, pour certaines de leurs
terres, étaient vassaux du Roi d'Aragon. Mais Philippe le Hardi ne
semble pas avoir eu ce seul but, et il se rendit chez Ramon
d'Aniort. Il y fut fort bien reçu par Ramon, sa femme Alix de
Blanchefort, et son jeune frère Udaut d'Aniort, dont Philippe le
Bel aurait aimé faire son compagnon d'armes mais qui préfiéra
devenir Templier.
Comment le Roi pouvait-il venir honorer ces Aniort dont deux
oncles étaient Cathares, alors même qu'Alix de Blanchefort était
fille d'un seigneur faydit hérétique ayant mené la vie dure à Simon
de Montfort ? Il est vrai que les Aniort étaient également Parents

(3t) D'autant que, comme le fait fort justement remarquer Elie Kercob dans le
n" 72 des Cahiers d'Etudes Cathares, I'itinéraire habituellement admis pour l'éva-
cuation du trésor n'est pas logique. A l'époque concernée, la route aurait été à peu
près impraticable pour des fugitifs lourdement chargés, à cause de la neige. De plus,
le point d'aboutissement invoqué habituellement, Usson, se serait révélé être un
véritable piège.
(3'?) Ptritippe le Bel fut parrain du fils aîné de Pierre III de Voisins.
106 cl,ous DARDENToR

du Roi mais par alliance et par famille d'Aragon interposée (33).


En repartant, Philippe le Hardi s'arrêta chez Pierre de Voisins
pour déjeuner. Un accord avait dû être conclu et les Voisins étaient
chargés de le faire respecter puisque Pierre III de Voisins, veuf de
sa première femme, épousa Jordane d'Aniort, cousine de
Ramon ('o). En ligne directe, la famille de Voisins s'éteignit au
début du xvt" siècle avec la dernière héritière : Françoise, fille
unique de Jean II de Voisins. Baronne d'Arques et de Cousan, elle
épousa en 1518 Jean de Joyeuse, qui prit ainsi possession des terres
de la famille de Voisins.
Il faut dire un mot également de la famille d'Hautpoul, l'une des
plus anciennes et des plus illustres du Pays d'Oc. On nommait ses
fondateurs les Rois de la Montagne Noire, où ils possédaient la
mine d'or de Salsignes. On peut voir, près de la forêt de Nore, les
ruines de leur premier château, démantelé par Simon de Montfort
en 1212, tout près d'une grotte où une fée passait son temps à
peigner ses longs cheveux d'or, telle Marie-Madeleine ou Mélu-
sine. Pierre-Raymond d'Hautpoul était au siège d'Antioche aux
côtés du Comte de Toulouse quand celui-ci découwit comme par
miracle la Sainte-Lance. Lors de la croisade contre les Albigeois,
les Hautpoul furent eux aussi dépouillés de leurs châteaux aux
noms évocateurs sis sur les rives de l'Orbiel : Cabaret (de Caput
Arietis, la tête du bélier), Quertinheux, Tour Régine et Fleur
Espine. Or, en 1422,Pierre-Raymond d'Hautpoul épousa Blanche
de Marcafava, fille et héritière de Pierre de Voisins. En 1489,
l'alliance entre les deux familles fut renouvelée plusieurs fois par la
suite. En 1732, François d'Hautpoul épousa Marie de Negri
d'Ables qui apportait dans la corbeille les terres des anciens
domaines de la famille d'Aniort. Ils eurent trois filles : Elisabeth
qui vécut et mourut célibataire à Rennes, Marie qui épousa son
cousin Hautpoul-Félines, et Gabrielle qui se maria avec le Marquis
Paul-François Vincent de Fleury. Elisabeth eut des ennuis avec ses
seurs auxquelles elle refusa de communiquer les papiers et titres de

(33) Philippe le Hardi était marié à Isabelle d'Aragon, fille de Jacques I"
d'Aragon, lui-même neveu de Sancia d'Aragon et Géraud d'Aniort.
(v) Nous ajouterons que, si les Aniort protégèrent toujours les Templiers sur
leurs terres, Jacques de Voisins réussit, quant à lui, à sauver quelques templiers lors
de I'arrestation ordonnée par Philippe le Bel. Au courant des ordres envoyés à son
père, il put prévenir à temps les moines soldats qui se rendirent en Aragon.
OU LB SECRET DE RENNES.LE.CHÂTEAU IW
la famille sous prétexte qu'il était dangereux de compulser sans
cesse ces documents et qu'il << convenait de faire déchiffrer et
distinguer ce qui était titre de famille et ce qui ne l'était point
".
Gabrielle, quant à elle, s'appropria le titre de Blanchefort et laissa
à son mari, Paul-François Vincent de Fleury, le soin de gérer les
bains (3s). Ce n'est qu'en 1889 que les Fleury quittèrent Rennes-
les-Bains et, peu après, Bérenger Saunière devint en quelque sorte
le gardien des lieux.
En 1870, un incident se produisit : le notaire auprès duquel
étaient déposés les papiers de la famille refusa à Pierre d'Hautpoul
la communication de ceux-ci, sous prétexte qu'il ne pouvait se
dessaisir de documents de cette importance sans commettre une
grave imprudence (36).

... avaient caché le Graal au Bugarach.

Mais revenons au Graal. Ne devons-nous pas voir dans le


Montsalvat de la « queste » un Mont de la Vallée du Sel (sau-va en
provençal) : le Bugarach ? Ne doit-on pas s'étonner que ce pic n'ait
pris ce nom qu'à l'époque approximative de la chute de Montségur,
alors même que « Bugarach >» viendrait, selon Vladimir Topent-
charov ("), de << Bulgares », « bougres ,r, .. boulgres >), noms que
I'on donnait aux Cathares. Ce nom n'aurait-il pas été donné après
que leur héritage att êté enfoui sous la protection de ce nouveau
Tabor ? D'ailleurs, n'est-ce pas le Graal qui figure sur les murs de
l'église du Bézu, figuré en noir et blanc, comme le Beaucéant des
Templiers 138; Z Oe plus, n'existe-t-il pas un lien direct entre la
quête du Graal et Salomon? C'est l'épée de ce dernier que

(tt) On trouve dans des archives espagnoles un De FIeury commandeur de


I'Ordre du Temple à Carcassonne au début du xvt'. Les armoiries des Fleury
étaient : d'or à trois roses de gueules, posées 2 et l.
(5) Parmi ces documents auraient figuré des documents généalogiques marqués
du sceau de Blanche de Castille, prouvant l'existence de descendants des Rois
Mérovingiens.
137) Vladimir Topentcharov, Boulgres et Cathares (Seghers).
(38) Il est très exactement semblable à la représentation du Graal que I'on peut
voir dans les heures de Caillaut et Martineau, du xvlo siècle, lui ausi alterné noir ct
blanc. Notons par ailleurs, sur le plan toponymique, que la rune employée par les
Wisigoths pour désigner le calicc, le Graal, remplaçait une ancienne rune ayant le
sens d' « 61ç », tandis que celle de I'homme se voyait substituer celle de la tombe.
108 cLous DARDENToR

Lancelot se vera remettre par une main sortie du lac, épée


fabuleuse et magique que, selon la légende, Godefroi de Bouillon
aurait possédée. Dans Parstful, Wolfram von Eschenbach nous dit
qu'il tient le récit de la quête du Graal d'un texte primitivement
écrit par le paTen Flégétanis qui était de la lignée de Salomon. Il n'y
a peut-être pas antinomie entre le Graal et le trésor de Salomon, à
condition de ne pas y voir un dépôt « juif », n'en déplaise aux
agents israéliens qui sillonnent régulièrement le plateau de Rennes.
En tout cas, la région fut toujours surveillée par les Cathares et le
dernier parfait connu, Guilhem Bélibaste, qui périt brûlé en 1321,
vécut à Arques. C'est aussi à Arques que vivait, il y a quelques
années encore, celui que I'on nomma souvent d'un terme complète-
ment impropre : le pape des Cathares, Déodat Roché. C'est là que,
plus qu'ailleurs, la doctrine a survécu malgré les persécutions :
« Au xrv' siècle, écrit Jean Duvernoy, ce n'est plus que dans les
pâturages d'Arques, ce n'est plus qu'autour des feux de bergers que
l'on récite le Credo et la mythologie cathares, singulier mélange de
traditions venues de l'orient grec, d'humble piété montagnarde et
de rêves de revanche. C'est à ces bergers que nous devons, hélas,
I'exposé Ie plus complet qui nous soit conservé du catharisme. »
On pourrait également rapprocher le livre fermé des sept sceaux
de l'Apocalypse, représenté dans l'église de Bugarach à côté du
calice graalique, de ce livre secret nommé Livre des Sceaux que
l'on ouvrait solennellement au cours de la fête cathare de la Bêma.
C'est bien au catharisme que s'intéressait Colbert, qui chercha le
trésor de Rennes-le-Château pour le compte de Louis XIV,
lorsqu'il chargea, en16fl9, un homme de confiance d'aller recopier
à Carcassonne les registres de l'inquisition concernant la croisade
contre les Albigeois.
Dès lors, ne doit-on pas penser que le Graal aurait été caché dans
la région du Bugarach ? N'est-ce pas ce que veut nous dire Jules
Verne lorsqu'il commet une erreur sur le nom du site de Khrafalla
qu'il nomme Kralfalla ? N'est-ce pas mettre en éüdence Kral-
Graal ? Je serais tenté de le penser, d'autant qu'il récidive en
parlant de Sidi-Kraled au lieu de Sidi-Khaled. N'évoque-t-il pas
également le peuple des Beni-Amer qu'il transforme en Beni-
Amor, c'est-à-dire : les Fils de l'Amour ! Comment mieux désigner
les Cathares qui se disaient messagers de l'Amour et voyaient dans
Amor le contraire de Roma ?
OU LE SECRET DE RENNES-LE.CHÂTEAU r09

La Coupe du Graal et le Sel de la Vie Eternelle.

Jules Verne nous conduit sur la piste du Graal, cette coupe que
I'on nommait antiquement coppe, cuve ou encore cave, termes
désignant aussi les cavernes. A ce propos, on ne peut que
remarquer I'insistance de Jules Verne sur les tonneaux. A de
nombreuses reprises, il rappelle que Clovis Dardentor est tonne-
lier : << C'était à cette industrie de la tonnellerie, si importante dans
la région, qu'il avait consacré le plus de son temps et de son
intelligence. » L'ancien tonnelier, habitué à << cercler, à rouler >>,
ne doit-il pas nous conduire à la fontaine du cercle, sous les
roulers ? << Nom d'un tonneau », comme le dit Clovis, le capitaine
Bugarach embarque lui-même des tonneaux à côté de ses salaisons,
<< source d'une exportation considérable >». Tous ces << magasins

encombrés de futailles », ces << tonneaux de Danaïdes attablés


jusqu'à la bonde », faut-il les chercher dans les silos chers à l'abbé
Boudet? Après tout, Formentera, évoqué par Verne, est la << terre
du froment ».
Le tonneau a encore une autre signification : en catalan, la
langue de notre Perpignanais, il se traduit par << cuva >), qui se
prononce Kouba. Or, des koubbas, on en rencontre tout au long de
ce voyage, de Sidi Daoudi à Sidi-abd-er-Salam. Il s'agit alors des
tombes de personnages sacrés, véritables arches qui nous rappel-
lent le tombeau d'Arques. Plusieurs de ces koubbas sont représen-
tées sur les gravures du livre et ceux qui connaissent le chemin de
croix de l'église de Rennes-le-Château auront la surprise de
reconnaître cette koubba sur plus d'un tableau (3e).
La tombe sacrée, le dépôt sacré; cela s'accorde parfaitement
avec le problème dynastique posé par la survie d'héritiers des
Mérovingiens, et c'est incontestablement près des sources de la Sals
qu'il faut en chercher les clés. Jules Verne ne oesse de nous y inciter
en accumulant les allusions au sel : vin de Rivesaltes (rives de la
Sals), flacon de sels de M*" Elissane, salaisons embarquées par le
capitaine Bugarach; lieux visités comme Ain-Sba (avec tout près le
Rocher du Sel, les lacs salés, les 300000 ha de cultures de coton
imprégnés de sel), etc. Mais il faut également insister sur la

(3e) Le voyage circulaire dure quatorze jours, un par station du chemin de croix.
110 CLOVIS DARDENîOR

permanence des mines associées d'ailleurs à I'eau, et sur l'idée de


rivières à résurgences. Ainsi, la Tafna dont parle Jules Verne, qui
sort d'une grotte mais qui, à certaines époques, jaillit dans une
prairie d'une source reliée à la grotte par un cours souterrain, et
quelques autres allusions à des parcours souterrains commençant
par le lit détourné d'une rivière.
Jules Verne nous a laissé là un important message, mais nous ne
devons pas nous arrêter au seul Clovis Dardentor car, dans d'autres
ouvrages, des éléments ont été disséminés telles les pièces d'un
gigantesque pluzz4e, comme si Verne n'avait pu résister au désir de
laisser des traces de ses connaissances avant même de consacrer un
livre entier à cette énigme. Dans Le Testament d'un Excenûique,
on peut voir un char (Rhedae) tendu de draperies rouges (règnes),
une tombe apparaissant comme une sorte de Temple de Salomon
avec son « lustre de cristal à 7 branches », une allusion est faite à
Constantin et à la phrase « IN HOC SIGNO VINCES », une autre
est destinée à « un nouveau Lazarc en rupture de tombe ». Et puis
il y a aussi Max Real, au nom royal, Syracuse la riche ville du sel et
ses salines, Great Salt Lake City, Salina, les aiguilles de sel, les
guides accompagnés de nègres portant des lampes de mines, la
« chaise du diable », Ies « incomparables merveilles de ces grottes
qui n'ont encore livré qu'une partie de leurs secrets. Sait-on ce
qu'elles réservent à la curiosité de l'univers, et ne découvrira-t-on
pas un jour tout un monde extraordinaire dans les entrailles du
globe terrestre? »
Il faudrait également parler, entre autres, des Enfants du
Capitaine Grant avec l'1le du sel, le salinas, le Cap Saint-Antoine,
les rochers en équilibre, les points de repère qui ne sont plus à leur
place, le lac Salinas (à sec), la montagne de la Table et celle des
signaux, l'échiquier, les eaux thermales, les sources femrgineuses,
les chariots tirés par des bæufs, l'hôtel de la couronne, les mines
d'or, le chariot-forteresse, les sources salines, l'île Thabor digne
des bergers d'Arcadie, sans oublier Paganel qui dit : « Nous
passerons, voilà tout, comme I'honnête homme sur terre, en faisant
le plus de bien possible. Transire benefaciendo, c'est là « notre »
devise (4).
"
D'autres romans pourraient être cités, mais aucun ne semble être

(o) Sur I'une des tombes truquées de Rennes-les-Bains, on pcut précisément


lire : . Il est passé en faisant le bien. ,
OU LE SECRET DE RENNES.LE-CHÂTEAU 111

oonsacré uniquement à I'affaire de Rennes, sauf C/ovls Dardentor.


Cependant, une fois mises en évidence les connaissances de Jules
Verne concernant le mystère du Razès, deux questions demeu-
rent : comment a-t-il su et pourquoi a-t-il voulu laisser à la postérité
un tel message crypté ?
trI

JULES VERNE
ET LES SECRET§ DE L'ABBÉ BOUDET

La Rose, la Croix et le Grand Architecte de Rennes-le-Chôteau.

Qui a bien pu renseigner Jules Verne sur l'affaire de Rennes ?


Nous avons étudié ses liens avec la Franc-Maçonnerie; ne serait-ce
pas dans Ie cadre de cette société que Jules Verne aurait été mis au
courant des secrets du Razès ? Ne dit-on pas que la Franc-
Maçonnerie fut fondée par des Templiers qui seraient parvenus à
échapper aux sbires de Philippe le Bel ? Or, tout montre que
l'Ordre du Temple connaissait les secrets de cette région. Mais
cette origine a sans doute un côté plus légendaire que réel.
En tout cas, il est fort possible que Jules Verne ait obtenu ces
renseignements par l'intermédiaire de Franc-Maçons, lui qui diri-
gea dès 1864Ie Magasin d'Education et de Récréation d'Hetzel aux
côtés de Jean Macé (t). A son propos, Jules Verne écrivait à son
éditeur : << Je l'aime et je lui dois plus qu'à vous (...) n est mon
directeur spécial. » N'oublions pas non plus qu'il eut pour ami
Hignard, avec lequel il fit son premier voyage en Ecosse et qui était
lui aussi maçon (2).

(r) Jean Macé était membre de la loge


" Alsace-l-orraine » à Paris.
(2) Dans la relation inédite du Journal de Voyage en Angleterre et en Ecosse,
détenue par les héritiers de M. Jean-Jules Verne, les temples maçonniques
reD@ntrés au cours du voyage sont cités avec minutie. Selon Serge Hutin, Hignard
aurait été vénérable d'une loge à laquelle aurait appartenu Gérard de Nerval ?
N'es-il pas curieux de voir ce dernier, employant la langue des oiseaux et se parant
dc plumes de geai, évoquer la « Reine du Midi ,
couronnée d'étoiles, l'un de ses
pieds pcé
sur un pont, I'autre s'appuyant sur une roue, I'une de ses mains poséc sur
un ræ élevé, alors qu'au-delà de la mer s'élève un autre pic sur lequel s'inscrit le
nom de Mérovée ?
ET LES SECRETS DE L,ABBÉ BOUDET L13

Or, précisément, les thèmes maçonniques ne sont pas exclus de


Rennes-le-Château. Non seulement il existe une << tombe maçonni-
que >, dans le cimetière de Rennes, mais, selon Gérard de Sède, le
monument aux morts sculpté dans l'église de Couiza serait une
évocation précise du tableau du grade Ecossais de Chevalier
Rose t Croix créé en 1760, et l'on peut en effet relever des
similitudes troublantes ('). O" plus, le chemin de croix de l'église
Sainte-Madeleine à Rennes-le-Château semble aussi être lié à la
Franc-Maçonnerie Ecossaise. La 8" station nous montre une
femme, en voile de veuve, tenant par la main un enfant vêtu d'un
tissu écossais. Quant à la 9" station, un cavalier qui n'a rien à faire
là évoquerait le grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte du
Rite Ecossais Rectifié. Or, il est à noter que oe grade fut fondé au
Convent qui eut lieu en L778 à Lyon, sous I'impulsion de
I'archéologue Alexandre Lenoir apparenté à la famille des Haut-
poul (Olivier d'Hautpoul était fils d'Angélique Lenoir), alors
même que François d'Hautpoul fut plus tard vénérable de la loge
" Carbonari » de Limoux. Le rituel de C.B.C.S. fut publié pour la
première fois en 1895 sous le pseudonyme de Jean Kotska, par
Jules Doinel, conservateur des archives de l'Aude et chef d'une
secte gnostique.
Un lien semble bel et bien exister entre la décoration de l'église
et le 18' grade de Rose + Croix de la Franc-Maçonnerie Ecos-
saise (a). Des roses et des croix décorent d'ailleurs toutes les
stations du chemin de croix.
N'est-ce pas non plus l'agneau de la Sainte-Sion, accompagnant
le Livre scellé de sept sceaux, symbole du Maître Ecossais de saint
André, que l'on peut voir dans l'église de Bugarach ? N'est-ce pas
la marche du Compagnon que les anges du bénitier nous incitent à
suivre dans l'église de Rennes-le-Château ? Quant à la double
tombe du marquis de Fleury dans le cimetière de Rennes-les-Bains,
la phrase qu'on peut y lire : « Il est passé en faisant le bien », est
liée au symbolisme de la Rose * Croix.
On peut se demander également si de nombreux renseignements

(3) Cf. Le Forestier, La Franc-Maçonnerte îemplière et Occubiste.


Cependant, le modèle de ce monument aux morts n'est pas unique, comme
semble le dire Gérard de Sède qui en a d'ailleurs, dans son ouvrage, truqué la photo.
(4) Ce grade fut introduit par Charles Edouard Stuart, mais, selon la légende, il
aurait été créé par Godefroy de Bouillon.
114 JULES VERNE

ne furent pas donnés à Verne par Hetzel. Curieux bonhomme cet


Hetzel, qui fut ministre sous Cavaignac et proscrit en 1851, qui
prépara l'édition clandestine des Chôtimentr de Victor Hugo, qui
fut I'ami de Lamartine et son confident pendant les heures chaudes
de 1848, qui servit d'agent secret en Allemagne, cet Hetzel qui mit
en rapport Jules Verne et George Sand.

George Sand et le Gai Laboureur.

On n'accorde généralement pas à l'æuvre de George Sand


I'attention qu'elle mérite, non seulement sur le plan littéraire mais
aussi en ce qui concerne les sociétés secrètes. N'écrivait-elle pas :
<< Je crois bien qu'il y aurait à faire un grand travail sur l'histoire

occulte de l'humanité. » D'une certaine façon, on peut dire que


Consuelo répond partiellement à cette volonté (s). Dans l'Histoire
de ma vie (lll, 338), George Sand disait combien elle s'était
détachée de I'Eglise et son attrait pour la nature, son paganisme, et
elle ajoutait : « Je me livrais aux Sciences Occultes. » Eprise
d'idéal, George Sand considérait que le plus souvent les religions
bornaient le spirituel. Elle fut conquise par les idées philosophiques
de Pierre Leroux, qu'elle défendit dans ses ouvrages essentielle-
ment à partir de 1837. Leroux était à la recherche d'une religion
nouvelle qui devait supplanter Ie christianisme et il enseignait la
réincarnation des âmes. George Sand synthétisait ainsi ses
croyances : << Je crois à la vie éternelle, à I'humanité éternelle, au
progrès éternel, et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances
de M. Pierre Leroux, je vous renvoie à ses démonstrations
philosophiques. » Sous l'influence de ces idées, George Sand
écrivit Spiridion (auquel fait allusion Jules Verne dans C/ovls
Dardentor'1, Les Sept cordes de la Lyre, Le Compagnon du Tour de
France, Horace, Consuelo, La Comtesse de Rudolstad, etc.
Tout comme Hetzel, George Sand fut mêlée de près aux
événements de la Révolution de 1848. Partout dans son æuvre elle
a défendu ses idées, mais elle a laissé aussi de bien singuliers
messages. Ainsi, lorsque l'on connaît le sens secret (lié à I'Eglise
cathare) que recouvrait en pays d'Oc la chanson du Bouvier, on est

(t) Oui saura lire Consuelo apprendra beaucoup sur le consolamentum des
Cathares.
Ef, LES SECRETS DE L'ABBÉ BOUDET 115

en droit de se poser quelques questions lorsque George Sand écrit :


« on n'est point un parfait laboureur si on ne sait chanter aux bæufs
et c'est là une science à part qui exige un gott et des moyens
particuliers ».
Si vous aimez les surprises et si vous savez lire entre les lignes,
trouver le sens caché des mots, lisez donc leanne, promenez-vous
avec les personnages vers la pierre d'Ep-Nell (« sans-tête »), près
de ces pierres jomâtres qui bougent, visitez la grotte et asseyez-
vous sur le banc pratiqué dans le roc, cherchez le trésor sous les
pierres druidiques, cherchez les chariots d'or et d'argent massif des
chefs des Galls et pleurez avec la Madeleine de Canova contem-
plant la croix qu'elle a fabriquée avec deux roseaux, rêvez sur les
bords des sources d'eau chaude et des viviers qui renferment des
sources minérales : << vous cherchez le trésor sous les pierres ? C'est
dans I'eau qu'il faut le chercher. Là serait le véritable trésor »». Un
trésor si gros que personne n'en verrait jamais la fin, disait-on.
Quel secret détenait donc George Sand, descendante d'Aurore
de Koenigsmark, elle dont Victor Hugo disait : « la plus grande de
son époque et peut-être de tous les temps » ?
On comprend que George Sand, fort au courant de tout ce qui
concernait la maçonnerie et I'enseignement traditionnel, ait
influencé Jules Verne (6). Si l'on songe à Spiridion, on ne
s'étonnera pas d'y voir défendre les idées Johannistes et Gnosti-
ques, celles de Joachim de Flore. Notons au passage que Spiridion
est le nom d'un évêque grec du tt' siècle qui continua d'être, après
comme avant, pasteur de moutons. Sa fille, [rène, étant morte, il la
pria de lui indiquer où elle avait caché certain dépôt et obtint
satisfaction. De nombreuses images vénitiennes le représentent en
moine grec, debout sur une châsse ou une tombe.

Axel.

Pourquoi insister ainsi sur George Sand ? Tout simplement parce


que son influence sur Jules Verne fut colossale. On sait qu'elle
aimait ses æuvres, y reconnaissant <( un admirable talent avec du

(6) Et quelques autres. læ lecteur curieux aura tout intérêt à lire l'étrange sonnet
dédié à George Sand par Gérard dc Nerval et commenté par Jean Richer dans
Nenal, Expérience et Création,
116 JULEs vERNB

cæur pour le rehausser ». Elle encouragea l'écrivain dans la voie


qu'il s'était tracée. Et Jules Verne, déférant comme devant un
maître, lui écrivait : .. Madame, votre lettre est faite pour combler
de joie un nouveau venu dans ce monde des lettres que vous
éclairez et que vous réchauffez à chaque mot qui sort de votre
plume. (...) Veuillez croire, Madame, au profond dévouement de
votre respectueux admirateur. >>

Mais cela va plus loin. Si I'on compare Le Voyage au Centre de la


Tene de Jules Verne et Laura ou le voyage dans le cristal de George
Sand, on note de biens étranges ressemblances. L'ivresse du héros
Alexis (dans Laura), provoquée à la fois par la rêverie amoureuse,
l'alcool et la fièvre, n'est pas sans rappeler les leçons d,abîme
d'Axel. Jules Verne, comme George Sand, utilise le procédé du
manuscrit trouvé. Quant au savant, Liddenbrock, il est, comme
M. Hartz, un savant étranger, allemand, se vouant à une science
ouverte sur la métaphysique et le rêve. George Sand décrit (tel
Jules Verne et ses listes interminables de crustacés et de poissons)
pierres, plantes et animaux à I'aide de termes savants destinés à
augmenter les connaissances des lecteurs. Alexis deviendra ven-
deur de minéraux comme I'oncle d'Axel est minéralogiste chez
Jules Verne. Alexis vema son aventure se dérouler entre deux
oncles et une cousine. Axel verra intervenir dans la sienne son
oncle, un guide et sa cousine. L'oncle d'Alexis se métamorphosera
en une sorte de dieu des volcans, Axel et son oncle pénétreront
sous terre par I'orifice d'un volcan. Les deux histoires se terminent
par le mariage du héros et de sa cousine. Le diamant que Nasias
appelle étoile polaire n'est pas sans rapport non plus avec I'Etoile
du Sud, autre roman de Jules Verne. Le savant Tungténius, tout
comme Linddenbrock, admire la laideur des animaux antédilu-
viens. Le paradis que découvrent Nasias et Alexis est constitué par
un volcan, « aiguille noire dans un anneau d'or »» (autant dire un
gnomon; d'autant que l'entrée est découverte grâce à l'ombre d,un
volcan dans le voyage au Centre de la Terre). Et ce passage
n'évoque-t-il pas le Graal : << C'est une île (...) creusée en coupe
(...) au milieu d'un volcan d'une hauteur prodigieuse? » Comme
Axel, Alexis est rebuté par la science au départ et il n'a guère envie
de devenir savant, se défiant des noms barbares donnés aux choses.
Alexis ressent comme Axel la fascination du vertige.
Cette inspiration ne semble d'ailleurs pas avoir enchanté George
Sand qui note dans son journal : « Je lis maintenant le Voyage au
ET LES SECRETS DE L'ABBÉ, BOUDET tL1

Centre de la Tene par Verne. Jusqu'à présent, ça ressemble un peu


trop à mon Voyage dans le Cristal. ,,
Il est à noter également que I'idée de 20000 lieues sons les mers
fut donnée à Jules Verne par George Sand qui lui écrivit :
« J'espère que vous nous conduirez bientôt dans les profondeurs de
la mer et que vous ferez voyager vos personnages dans ces appareils
de plongeur que votre science et votre imagination peuvent se
permettre de perfectionner. »)
Jules Verne dira à Hetzel qu'il aurait eu besoin de l'éloquence de
George Sand pour cet ouvrage et placera ses romans sur les rayons
de la bibliothèque du Capitaine Nemo. Plusieurs penonnages
porteront dans l'æuvre de Jules Verne le nom de Sand, d'autres le
verront entrer partiellement dans leur patronyme (tel Mathias
Sandorf). Ne doutons donc pas de I'influence exercée par la célèbre
romancière sur Jules Verne, influence tant littéraire qu'ésotérique.

Sous le signe Delacroi.x, ou le secret d.es anges.

Mais, pour en revenir à l'affaire de Rennes, nous noterons que


George Sand fut très amie avec le peintre Delacroix qui brossa
d'elle de nombreux portraits à partir de 1834. Il fit plusieurs séjours
chez George Sand à Nohant en 1842, 1843 et 1846, et Maurice
Sand, fils de l'écrivain, travailla un temps dans l'atelier du maître.
George Sand dédia d'ailleurs à Eugène Delacroix « peintre en
bâtiments, très connu dans Paris », un écrit humoristique, une
bouffonerie intitulée << complainte sur la mort de François
Luneau ». Delacroix se serait inspiré de son Spirid,ion pour peindre
L'Amende Honorable. Curieux bonhomme d'ailleurs que ce
peintre (') qui admirait Nicolas Poussin auquel il attribuait le
mérite d'un art « faisant profession des choses muettes ».
Curieux peintre, curieuse (Euvre, on en sera convaincu en se
rendant à la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice de Paris. Les
peintures de cette chapelle sont en rapport direct avec I'affaire de
RennesJe-Château. C'est à Saint-Sulpice que l'abbé Saunière vint
demander des précisions après avoir trouvé les parchemins dans le
pied de I'autel de son église. Or donc, Delacroix a orné la Chapelle

(7) On a beaucoup dit qu'il était un fils naturel de Talleyrand, ce dernier ayant
été, entre autres, Grand Maître du Grand Orient de France.
118 JULEs VERNE

des Anges de trois peintures. L'une montre saint Michel terrassant


un dragon; saint Michel vainqueur de ce démon de gardien du seuil
qui a curieusement, ici, l'apparence du dieu Poséidon, dieu de la
mer et ébranleur des terres. Un tableau nous montre << Héliodore,
chassé du Temple ». Or Héliodore était le premier ministre de
Séleucos lV, roi de Syrie au u" siècle avant Jésus-Christ. Ce dernier
avait chargé Héliodore de piller le Trésor du Temple de Salomon.
Quelle coincidence ! Alors qu'Héliodore procédait à la mise à sac,
un cavalier couvert d'or, montant un cheval blanc, apparut. Et
I'animal renversa et piétina Héliodore tandis que des anges le
fouettaient (8). C'est cette scène qu'a représentée Delacroix. Il
nous y montre les deux colonnes du Temple, Jakin et Boaz, et le
grand prêtre Onias.
De part et d'autre du cheval se trouvent deux anges, sans ailes,
qui semblent flotter dans l'espace. Un détail attire tout particulière-
ment I'attention : une partie du trésor du Temple est éparpillée sur
les marches de I'escalier : cassettes, bijoux, vases sacrés, semblent
glisser au fil des marches. Un soldat s'enfuit, un vase d'or sur
l'épaule. Un autre, et cela ne saurait nous laisser indifférent,
regarde la scène, coiffé d'un bonnet phrygien étoilé, tel un berger
d'Arcadie. [æ voile se soulève sous l'effet du vent. Va-t-il nous
révéler les mystères du Saint des Saints ?
Le bonnet phrygien en tout cas est important. Il nous rappelle
entre autres que c'est en Phrygie que se déroulent les légendes de
Pélops et de Midas. Pélops, fils de Tantale, conquit I'Arcadie grâce
à un cheval ailé. Quant à Midas, il avait la maîtrise du Pactole, ce
fleuve qui transformait tout en or.
Si l'on en croit Henri de Lens, ce tableau de Delacroix fut
composé en fonction des représentations du planisphère céleste (e).
Ainsi, I'un des anges serait lié à la constellation d'Andromède. Le
porteur de vase serait Aquarius, le Verseau, le 2" ange Antinoïs.
L'homme au bonnet phrygien serait Céphée au bonnet étoilé.
Quant au cheval, comment ne pas le comparer à Pégase, l'illustre
cheval ailé, ce << cheval de Dieu (to). Et puis regardez dans le
"

f) Cf. Livre des Macchabées.


f; Cf. te passionnant ouvrage d'Henri de Lens, Cent trésors, une énigme (Ed.
Albatros).
(r) tr existerait, sur les flancs du Cardou, près de Rennes-les-Bains, un rocher
mmé . lampos » qui prendrait à certaines heures I'allure d'un cheval. Les curieux
pmrfont en découvrir un autre près des Salines,
ET LES SECRETS DE L'ABBÉ BOUDET 119

« tailloir » d'or sur lequel repose une boule d'or et cherchez dans
I'iconographie des églises du Razès, vous le retrouverez.

lacob et l'ange gardien... du gué.

Face à Héliodore, un autre tableau de Delacroix, également de


7861 : La luue de Jacob et de l'Ange. Une nuit durant laquelle
Jacob se trouvait près d'un gué, un ange envoyé par Dieu lutta avec
lui. Le combat dura toute la nuit et Jacob ne fut vaincu qu'au
matin. Blessée, sa cuisse gauche resta paralysée. Nous Passerons
sur la valeur symbolique de cette étrange histoire. A I'aube, l'ange
s'en alla, après avoir changé le nom de Jacob en celui d'Israël (11).
Ce dernier nomma le lieu du combat, Pniel, c'est-à-dire la Face de
Dieu, La scène sur le tableau se passe au pied d'un arbre imposant.
Sur le côté droit, une caravane passe; par terre, le chapeau de
Jacob, une lance. Derrière, un roc noir, un autre blanc, et trois
chênes en enfilade.
Pour Robert Graves (12), Jacob est une forme du roi sacré qui a
usurpé la succession. Mais Jacob nous renvoie aussi à son songe, à
cette échelle sur laquelle montaient et descendaient des anges.
Lorsque Jacob s'éveilla, il dit : « Certainement, l'Eternel est en ce
lieu-ci et je n'en savais rien ! Et il eut peur, et dit : Que ce lieu est
terrible. C'est ici la maison de Dieu et la porte des cieux ! » Et
Jacob se leva, prit la pierre qui lui avait servi d'oreiller, la dressa et
versa de I'huile sur son sommet. A ce lieu qui portait le nom de
Luz, il donna celui de Bethel (Maison de Dieu). Si vous allez à
Rennes-le-Château, près de la villa Béthanie, à l'église Sainte-
Madeleine, rcgardez le porche ! Vous y lirez la phrase z Tenibilis
est loctts iste (ce lieu est terrible). Or, si vous regardez bien le
tableau de Delacroix, vous vefiez, sur la gauche, un filet d'eau qui
coule (t3). Regardez aussi, tout près du tableau, I'inscription de la
septième station du chemin de croix de l'église Saint-Sulpice. Une
surprise attend le curieux qui pourra lire : RETIRE-MOI DE LA
BOVE QUE JE N'Y RESTE PAS ENFONCE. P.S. LXVII. Iæ

(rr) Jacob en hébreu signifie « mesure du temps ».


('2) Robert Graves, La Déesse Blanche (Ed. Du Rocher).
(")La comparaison avec le « baptême de Jésus » dans l'église Sainte-Madeleine
n'est pas sans intérêt.
120 ruLEs vERNE

jeu de la représentation identique du V et du U permet d'écrire le


mot << boue >> comme « bove » qui signifie grotte, caverne. Si l'on
cherche le psaume correspondant (68 des bibles hébraiques et 69
des bibles latines), on peut s'apercevoir qu'il s'agit d'une << Lamen-
tation du maître de chant sur l'air : Des lys... de Daüd ».

Le gnornon et le signe du trou.

Ilest bien d'autres particularités à Saint-Sulpice. Le gnomon, par


exemple, avec la ligne de cuivre qui traverse l'église, marquant une
méridienne; il y a aussi la statue de saint Pierre assis sur un trône
marqué du sceau de Salomon. Et puis il faut noter les lettres P. et
S. surgissant au-dessus des portails nord et sud, les croix de saint
Antoine, et mille autres détails.
Jetez donc un coup d'æil aux bénitiers et à la chapelle Saint-
Martin, le tableau qui y figure nous montre un petit pont et une
rivière aux eaux blanches, près d'une roue ou d'un cercle. Dans la
sacristie, on peut voir un autre saint Michel terrassant le dragon, et
une scène tirée du livre de Tobie. Dans la chapelle Saint-Vincent,
on peut voir Anne d'Autriche veiller sur le futur l-ouis XIV et sur
un autre enfant. Quel est ce dernier? Ne doit-on pas songer à un
lien possible avec le mystère du masque de fer ? Dans la chapelle
Saint-Jean-Baptiste, nouvelle surprise : le mausolée de l'abbé
Languet de Gergy. Selon I'inscription figurant sur ce curieux
monument, I'abbé « procurait aux pauvres les trésors des riches,
aux riches les prières des pauwes ». Autant dire qu'il est passé, lui
aussi, en faisant le bien. Mais le plus intéressant, en dehors des
tableaux de Delacroix, est sans doute cet ensemble de quatre toiles
de Signol (14). Considérons d'abord La Crucifixion; sur le Gol-
gotha (le lieu du crâne), le crucifié est représenté avec les deux
larrons présentés dans des positions assez particulières. A ses pieds
la Vierge, saint Jean, Joseph d'Arimathie et Nicodème, et surtout
Marie-Madeleine. Au premier plan, des soldats jouent la robe du
Christ aux dés et, tout en bas, on voit de bien curieux cailloux. Que
représentent-ils ? Qui cherche trouve.
Sur la croix, le texte placé au-dessus de la tête du Christ est figuré

(ta) Deux de ces tahleaux permettent de découvrir la clé « Mortépée , qui


s'applique au décryptage du texte de la tombe de la marquise de Blanchefort.
ET LES SECRETS DE L'ABBÉ BOUDET T21.

æmplet, ce qui est assez rare. Mais, rcgatdez bien, il est à l'envers.
Surprenant, non ? Il faudrait un miroir pour le lire normalement'
Nous sommes en plein monde à I'envers. Deuxième tableau : La
Résurrection de Jésw. On le voit, sortant du tombeau, désignant
l'immense pierre tombale et tenant une croix. Et puis, il y a
l'oscension de tésus-Christ. Jésus s'élève vers les cieux, laissant
dans notre monde le calice et I'eucharistie. Enfin La trahison de
ludas, où saint Pierre tire l'épée et saint Jean à genoux supplie ; au
loin : des roches, des oliviers et une grctte.
Mais ces deux dernières toiles ont une particularité : la signature
de l'auteur comporte une anomalie : EM SIGNOL devient pour
t'un E.M. SII4OL et pour I'autre EM GIGI4OL. Ne doit-on pas
remarquer d'une part que I'on a là un retournement, en@re une
fois, et d'autre part que Signol est le signe du trou (ole) et I'inverse
de Longis (15).
Enfin, en ressortant, vous vefiez la fontaine sur la place, qui
porte le surnom de fontaine des quatre points cardinaux car les
statues sont celles de Bossuet, Fénelon, Massillon et Fléchier. N'a-
t-elle pas son pendant dans la fontaine des quatre ritous (c'est-à-
dire des quatre curés) près de RennesJe-Château?

La cafiatrtce et les Habsbourg.

Nous avons vu que, par Hetzel, Jules Verne avait subi I'influence
de George Sand qui avait pour ami Delacroix qui décora la chapelle
des anges de la curieuse église Saint-Sulpice qui... Ne dirait-on pas
des poupées-gigognes ? Mais un principe doit toujours s'imposer au
chercheur : il faut boucler le cercle. Tant que le serpent ne se mord
pas la queue, rien n'est prouvé' Il
nous faut donc voir quel lien
pourrait nous mener de Bérenger Saunière et Saint-Sulpice à Jules
Verne, en dehors de George Sand.
Ce lien, c'est une cantatrice qui va nous I'offrir : Emma Calvé.
Passionnée d'occultisme, elle suivait assidûment les conférences de
Papus, fut membre de la Société Théosophique, suivit l'enseigne-

(rs) L-ongis-l,ongin est le soldat romain qui perça le flanc du Christ avec sa lance.
Cette lance est celle qui accompagne traditionnellement la coupc du Graal et elle
figurait dans le trésor de la dynastie des Habsbourg.
122 ruLES VERNE

ment du Swami Vivekananda, propre disciple de Ramakrishna. On


possède d'elle une photo omée d'un motif symbolique et dédica-
cée : « A M. le Comte de Saint-Germain, le grand chiromancien
qui a su me dire des choses si vraies. Emma Calvé. t897. » Curieux
personnage que cette belle cantatrice, célébrissime diva à son
époque, qui semble avoir beaucoup tourné autour des milieux
occultistes de Saint-Sulpice. C'est d'ailleurs grâce à ceux-ci qu'elle
rencontra Bérenger Saunière. Elle, qui fut la maîtresse de Jules
Bois (16), deünt ielle du curé de Rennes-le-Château. Comment cet
<< amour » naquit-il ? N'a-t-on pas jeté la diva dans les bras de

Saunière pour mieux le tenir? Toujours est-il que la cantatrice,


perclue de dettes, se retrouva rapidement à flots. Elle, qui écrivait
dans son journal, fin 1893: « Encore 100000 francs de dettes,
pourquoi tant de fatigue, à quoi bon tant travailler? », notait un an
plus tard : << J'ai tout réglé, Dieu merci, j'achète Cabrières , (t').
Cet argent ne pouvait-il venir de Bérenger Saunière ? Ou encore de
ceux qui commandaient les amours d'Emma Calvé et la payaient
peut-être pour cela ? Il est à peu près certain qu'Emma Calvé ait eu
un enfant de Saunière : une petite fille qui naquit à Rodez et
mourut à l'âge de 14 ans. Elle fut élevée dans une famille
passionnée d'occultisme.
Peu avant sa mort, de nouveau endettée, Emma Calvé vendit son
château de Cabrières à son amie, M-" Hurbin, châteleine de
Creissels, qui fut pendant plus de dix ans la préceptrice des enfants
de Habsbourg. Or, un archiduc de Habsbourg rendit plusieurs
visites à Bérenger Saunière, à Rennes-le-Château, où on I'appelait
« l'étranger ». Ces visites firent accuser Bérenger Saunière d'intel-
ligence avec l'ennemi lors de la guerre de l9L4.Interrogé par le
contre-espionnage, après la guerre, I'archiduc Jean de Habsbourg
affirma que, ne croyant plus à la sécurité de sa famille, il était venu
à Rennes trouver un refuge et y préparer la venue des siens.
Depuis, il semble que l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, sixième
enfant du dernier empereur d'Autriche-Hongrie, se soit rendu à
Rennes-le-Château en 1976. Il semble également que Jean de
Habsbourg ait rencontré plusieurs fois I'abbé Boudet à Axat; il se
présentait sous le pseudonyme de M. Guillaume et logeait chez.la

(rô) Célèbre pour son duel avec Stanislas de Guaita.


(r7) Près d'Aguessac, dans I'Aveyron. Il semble que le Livre d'Abraham dont
parte Niælas Flamel ait été déposé au Château de Cabrières au cours du xvrr. siècle,
ET LES SECRET§ DE L'ABBÉ, BOUDET I23
belle-sæur de I'abbé (18). Quelles fréquentations pour l'abbé Sau-
nière ! Il est vrai qu'il recevait aussi chez lui le lazariste Ferrafiat, le
recrétaire d'Etat aux Beaux-Arts Dujardin-Baumetz, la femme de
httres Andrée Burguière, qui ne craignait pas de se faire appeler
vicomtesse d'Artois, et la marquise du Bourg de Bozas, sans parler
de la comtesse de Chambord, épouse du dernier représentant de la
branche aînée des Bourbon et prétendant à la couronne de France.
II est vrai également qu'il possédait plusieurs comptes bancaires à
Perpignan et Toulouse, à Paris, mais également auprès de la
banque Fritz Dôrge, rue Lajos Kossuth à Budapest.
Il ne faut pas oublier que les Habsbourg ont longtemps revendi-
qué la légitimité de leur royauté pour l'Europe entière, contestant
les prétentions des ducs de Lorraine (1e). Leur devise était expli-
cite : A.E.I.O.U. (Austria Est Imperare Orbi Universi). Les
Habsbourg régnant sur le monde, Bérenger Saunière soutenait-il ce
rêve ? Il est vrai que figurait dans leur trésor la fameuse << lance du
destin , ('o), compagne du Graal, ramenée d'Orient par Raymond
de Saint-Gilles. Trevor Ravenscroft, dans son passionnant ouvrage
(La lance du destin, Albin-Michel), écrit : ,< L,e symbole des
Mérovingiens avait été l'ancienne lance tribale. Elle indiquait le
commandement spirituel sous I'égide du dieu tribal, en même
temps que le pouvoir terrestre de vie et de mort sur l'ensemble des
membres de la tribu. »
Ajoutons à cela un curieux dessin d'Albert Dürer, l'initié,
représentant la couronne du Saint-Empire avec I'inscription REX
SALOMON
- PER TE REGES REGNANTS. Pour tenter
d'aboutir à ce règne universel, les Habsbourg se servirent parfois
des Sociétés Secrètes (2r). Mais quel rapport existe-t-il entre les
Habsbourg et Jules Verne ? Il est tout simple, c'est un rapport
d'amitié. Lors de son voyage en Algérie et en Italie, en /88d Jules

(t8) Renseignement fourni à Gérard de Sède par Dom Loüs Gaillard, bénédictin,
professeur aux facultés catholiques de Lille (lettre du 18 mars 1968).
(te) Selon I'histoire de saint Sigisbert du Révérend Pèrc Vincent (1702), les
Habsbourg seraient en droit de réclamer I'héritage des Mérovingiens.
() Cene lance intéressa tout particulièrement Adolf Hitler.
(2t) Ainsi François III de Lorraine, qui coiffa en 1736 la couronne du Saint-
Empire en épousant Marie-Thérèse de Habsbourg, fut Franc-Maçon, alchimiste,
affilié à la Rose*Croix d'Or. Sur son tombeau figure un ange qui lui tend la
@uronne.
A noter aussi que les Habsbourg soutinrent I'entreprise des Frères Baillard, à
Sion Vaudémont, contée par Maurice Barrès dans La Colline lrcpirée.
124 JULEs vERNE

Verne s'arrêta à Venise, à I'Hôtel Oriental. Là, il reçut la visite de


Louis Salvator de Toscane, archiduc d'Autriche, neveu de I'empe-
reur François-Joseph, qui lui apportait ses ouvrages sur les
Baléares. Jules Verne écrira à ce sujet dans C/ovrs Dardentor : « rl
suffisait de s'enfermer dans une bibliothèque, à la condition que
cette bibliothèque possédât I'ouvrage de son Altesse l'archiduc
Louis Salvator d'Autriche ,r, précisant en note : « Louis Salvator
d'Autriche, neveu de I'Empereur, dernier frère de Ferdinand IV,
grand duc de Toscane, et dont le frère, alors qu'il naviguait sous le
nom de Orth, n'est jamais revenu d'un voyage dans les mers du
Sud-Amérique. » Plus loin, il précise : << Sur les Baléares, d'en lire
le texte si complet et précis, d'en regarder les gravures en couleurs,
les vues, les dessins, les croquis, Ies plans, les cartes, qui font de
cette publication une æuvre sans rivale. C'est en effet un travail
incomparable pour la beauté de l'exécution, pour sa valeur
géographique, ethnique, statistique, artistique... Malheureuse-
ment, ce chef-d'æuvre de librairie n'est pas dans le
commerce C2).
"
Jean Orth, ce prince qui préféra partir, abdiquer ses droits pour
aller vivre une existence de fraternité au service d'un idéal
anarchiste; c'est sa vie que Jules Verne décrit dans son roman Les
Naufragés du lonathan Le Kawdjer n'est autre que Jean Orth. Ce
dernier quitta la cour d'Autriche après la tragédie de Mayerling.
Jules Verne fut régulièrement en relations épistolaires avec I'archi-
duc d'Autriche et semble avoir été tenu informé par ce biais de la
vie de Jean Orth sur laquelle la cour d'Autriche faisait officielle-
ment le silence le plus complet. Ainsi, avant 1905, il était au
courant d'événements qui ne furent connus qu'à partir de 1907.
Bérenger Saunière et Jules Verne semblent donc avoir eu des
relations bien semblables, mais ce qu'il faut noter c'est que Jules
Verne les eut avant Saunière (23).
Les Habsbourg pourraient bien être placés à la clé de voûte de

e) Le vaisseau de l-oüs Salvator, la Nite, fit naufrage près du Cap Matifou


Jules Verne donnera ce nom à I'un de ses personnages. Ccrtains auteurs, commc
Mü Allotte de la Fuye, se sont également demandé si Jean Orth n'avait pas servi dc
modèle à Mathias Sandorf.
(æ) Jule.s Veme eut d'ailleurs d'autres amitiés princières : le Comte de Paris, lcs
Crmtes de Montpensier et d'Eu. N'écrivait-il pas alrx siens : « Ces d'Orléans soot
dc b,raves gens à I'esprit ouvert. Ils me font I'honneur d'aimer mes üvres et uD pc[
ma pcr§ontre. »
ET LES SECRETS DE L'ABBÉ, BOUDET I25

cette affaire, eux que fréquentaient Emma Clavé, Bérenger


Saunière, Jules Verne et I'abbé Boudet, cet étrange curé qui
.. enseigna » Saunière et qui appliqua dans son ouvrage sur
RennesJes-Bains les mêmes règles que celles utilisées par Jules
Verne tout au long de son Guvre : les méthodes de I'Ars Punica, de
la « langue punique >> dont il parle dans Le Cromleck celtique de

Rennes-les-Bains.
TROISIÈME PARTIE

JULES VERNE
ET
LES SECRETS DES ROSE+ CROIX
I
JULES VERNE ET LA ROSE+CROD(

Anatole France et les Anges de Saint-Sulpice.

Jules Verne était parfaitement au courant des mystères de la


Franc-Maçonnerie et connaissait tout de l'énigme de RennesJe-
Château, nous l'avons w. Mais il n'était pas le seul. Nous ne
voulons pas tout dire dans cet ouvrage, afin de laisser une partie à
déflorer et parce que deux ou trois tomes n'y suffiraient pas. Il
serait cependant dommage de ne pas fournir quelques pistes
supplémentaires, car les auteurs connus, voire célèbres, qui furent
au courant de cette affaire, dépassent largement la dizaine. Les
curieux auront par exemple tout intérêt àlire La Révolte des Anges
d'Anatole France. Ils ne seront pas déçus. L'histoire ? Des Anges
tombés du ciel prennent I'apparence humaine, ils projettent de
reconquérir la puissance et de renverser le Démiurge pour mettre
leur chef Lucifer sur le trône de l'univers. Lucifer devrait ainsi
apporter aux hommes la lumière de la connaissance libératrice. Il
va sans dire que, pour les commentateurs de l'euvre d'Anatole
France, ce roman passe pour une charge pure et simple contre la
religion et pour une satire de la société de l'époque. Les plus
perspicaces y dénotent une couleur anarchisante. Mais qui s'est
aperçu du message réel contenu dans ce livre ?
Tout se passe à I'ombre de l'église Saint-Sulpice et le lieu précis
auquel Anatole France donne la vedette est la chapelle des Saints-
Anges dans laquelle on voit le père Guinardon, << robuste comme
un chêne »>, restaurer les peintures de Delacroix. L'histoire se
130 JULEs vERNE ET LA RosE+cRoIx

déroule entre la crémerie des quatre Evêques (1) et la bibliothèque


d'Esparvieu où le conservateur découvre un jour « les plus
précieux monuments d'Israël entassés, écroulés et béants ». I-e
lecteur aura bien des raisons de s'intéresser au moindre détail de ce
roman : à Zéphyrine, modèle préféré d'un peintre, qui prêta sa
chevelure blonde et ses épaules nacrées à tant de Madeleines, de
Marguerites, de sylphides et d'ondines; à la façon dont Guinardon
restaure les tableaux, mastiquant les crevasses provoquées par un
tassement de la muraille ou plus probablement dues à une secousse
sismique; aux 238 lettres inédites qui ont disparu dans l'aventure et
qui faisaient partie de la correspondance de Gassendi avec Gabriel
Naudé (2).
On notera au passage les allusions aux Francs-Maçons, au
sceptre de saint Louis, aux 600 perles de collier de la Reine Marie-
Antoinette, au manteau impérial de Charles Quint, à la tiare
ciselée par Ghiberti pour le pape Martin V Colonna, à l'épée de
Bonaparte, à l'anneau que Charlemagne passa au doigt d'une fée et
que I'on croyait perdu. Et tout en suivant les pérégrinations
d'Arcade, I'ange déchu, on se demandera pourquoi la banque
Everdingen et ses succursales sont marquées de « Croix Rouges ».
On s'intéressera bien sûr aux descriptions des tableaux peints par
Delacroix puisque le titre même du chapitre V nous y engage'
« Où la chapelle des Anges, à Saint-Sulpice, donne matière à dc'
réflexions sur l'art et la théologie. »
Je sais, il est des gens qui voient des mystères partout et veulent
procéder à des rapprochements suivis de conclusions là où il
n'existe que coïncidences. Je sais également qu'Anatole France
avait plutôt une réputation de rationaliste et de sceptique. Mais
cela ne I'empêchait pas d'avoir un goût prononcé pour l'ésotérisme.
Outre qu'il maniait fort bien le langage des énigmes, comme
semble le prouver L'étui de nacre, il ne dédaignait pas non plus
d'utiliser l3 « langue des oiseaux ». Et ce rationaliste assistait à des
séances de spiritisme (3). Sans compter qu'il était quelque peu
chercheur de trésors, ce qui le conduisit à fouiller des tumuli en
Bretagne. Son goût pour I'occultisme ? Son fauteuil, qui fut exposé

(t) Cf. la Fontaine des Quatre Ritous (les quatre curés) à Rennesle-Château.
(2) L'un des tout premiers à s'être intéressé à la Rose+Croix.
(3) L'une de ces séances, qui se déroula rue de Trévise, fut relatée par Frédéric
Boutet dans Les Aventuriers du mystère.
JULES VERNE ET LA ROSB+CROIX 131

récemment par des antiquaires parisiens, en est le garant. Il écrivait


d'ailleurs dans le numéro du 15 février 1890 de la Revue lllustrée :
<< LJne certaine connaissance des sciences occultes devient néces-

saire à l'intelligence d'un grand nombre d'æuvres littéraires de ce


temps. » Ami de Maurice Barrès et de Victor-Emile Michelet, c'est
par l'intermédiaire de ce dernier qu'il connut Papus et, dans Ze
Temps du 1"' juin 1890, il écrivait : « Cette antique maison [e
collège de France] a cela d'aimable qu'elle est ouverte à toutes les
nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le
reste. Je voudrais qu'on y créàt une chaire de magie'pour
M. Papus. »
Il serait intéressant d'ailleurs de lire d'autres æuvres comme
L'anneau d'améthyste où sont évoqués la prise de Jérusalem par
Titus, Clotaire II, le Graal, un ciboire d'or : une custode voisinant
avec une boule et un dé, sans parler de l'abbé Guitrel qui présente
plus d'un point commun avec Bérenger Saunière.

Anatole France et le Comte de Gabalis.

L'énigme Anatole France ne s'arrête pas là car son roman La


Rôtisserie de la Reine Pédauque est largement inspiré du livre de
Montfaucon de Villars : Le Comte de Gabalis (*). Uo clin d'æil
vient même souligner ces emprunts lorsque M. d'Astarac dit :
« Sachez-le, mon fils, les salamandres ne se laissent pas trahil
impunément. Elles tirent du parjure une vengeance terrible >»,
phrase qui rappelle les circonstances mystérieuses de la mort de
Montfaucon de Villars. En tout cas, des pages entières de La
Rôtisseric de la Reine Pédauque sont démarquées du Comte de
Gabalis. Pourquoi ? La réponse ne semble pas très difficile à
trouver.
Nicolas-Pierre-Henri de Montfaucon, dit de Villars (ou Vilars),
né dans l'Aude, dans le diocèse d'Alet, tout près de Rennes-le-
Château, était un bien curieux personnage (5). Après de brillantes
études de théologie à Toulouse, il reçut les ordres, puis il monta à

(1) Paru le 21 novembre 1670 à Paris, chez Claude Barbin. Il portait pour sou§-
titre « Entretien sur lcs Sciences Secrètes »'
(s) Il descendait d'Arnaud de Baccallaria, seigncur de Villars, architecte du
château de Montségur.
132 JULEs YERNB ET LA RosB+cRoD(

Paris où il fréquenta les milieux libertins et participa à la


Fronde (6) ; I finit par se faire enfermer sur l'ordre de Mazarin. Il
fut libéré après la mort de ce dernier en 1661. Quoique ayant
assassiné son oncle, il ne fut pas réellement inquiété, bénéficiant
sans doute de protections puissantes. Cependant, en mars 1675,
I'abbé Montfaucon de Villars fut assassiné alors qu'il voyageait sur
la route de Mâcon à Lyon. Vengeance de ses cousins ou vengeance
des Rose*Croix, comme le voudraient certains ? Avait-il lui-même
reçu leur initiation, comme le pensait Gérard de Nerval ? Avait-il
trahi certains secrets, même sous une forme voilée, dans Le Comte
de Gabalis? Toujours est-il que Voltaire écrivit, mi-sérieux, rni-
ironique, à son habitude : « Villars, célèbre par le Comte de
Gabalis, fut tué d'un coup de pistolet. On dit que les Sylphes
I'avaient assassiné pour avoir révélé leurs mystères ». Cruelle
ironie, De Villars écrivait lui-même : « Depuis que le bienheureux
Raymond Lulle en a prononcé l'arrêt dans son testament, un ange
exécuteur n'a jamais manqué de tordre promptement le col à tous
ceux qui ont discrètement révélé les mystères philosophiques. » Il
est certain que les théories contenues sous une forme plaisante dans
Le Comte de Gabalis correspondent bien à la théorie rosicrucienne
des trois mondes et des esprits élémentaires. Le nom même du
Comte, Gabalis, est celui que Paracelse (dont se réclamaient les
Rose*Croix) donnait à l'énergie vitale qui anime le monde.
Pour en revenir à Anatole France, je pense que l'aspect
rosicrucien du Comte de Gabalis compta pour beaucoup dans sa
décision de l'utiliser pour écrire La Rôtisserie de la Reine Pédau-
qre. Nous allons voir en tout cas qu'il existe des liens très puissants
entre la Rose*Croix, l'affaire de Rennes-le-Château et les auteurs
qui, comme Jules Verne, nous ont laissé des ouvrages cryptés à son
sujet.

La Rose*Croix au nf siècle.

Tout a commencé en août L623, avec les affiches apposées à Paris


par << Les Frères de la Rose*Croix »>. Puis, en 1710, Sincerus

Renatus publia à Breslau laVraie et parfaite préparation de la Pierre

e) Cf. L race fabulewe de Gérard de Sède, en ce qui concerne les rapports entre
fatrafue de Rennes ct la Fronde,
JULES VERNE ET LA ROSE+CROTX T33

Philosophale par la Fraternité de ïOrdre de la Rose*Croix d'Or.


Ces derniers se réunissaient en groupements locaux appelés
n cercles (7). Ces groupements devinrent assez importants en
"
Allemagne du Sud et, à partir de 1755, ils se répandirent dans le
reste de l'Allemagne, en Pologne, en Bohême, en Hongrie et en
Russie. Parmi leurs adeptes célèbres : François de Lorraine qui
avait le grade de << Rex Salomon >), personnage curieux dont nous
avons déjà parlé, initié à la maçonnerie écossaise et qui coiffa la
couronne d'Autriche en épousant Marie-Thérèse de Habsbourg en
1736. En 1754, on vit Martinès de Pasqually, personnage fort
énigmatique lui aussi, fonder à Montpellier, dans le cadre maçonni-
que, le chapitre des Juges Ecossais. Pendant quinze ans, il voyagea
dans tout le midi : en 1760, il était à Toulouse, puis à Foix où il
fonda une société secrète intitulée .. Les Vrais Chevaliers Maçons
Elus Coëns de l'Univers », dont le grade supérieur portait I'intitulé
de Réau-Croix. La doctrine qu'il exposait dans son traité de la
réintégration des âmes était assez proche de celle des Cathares.
C'est sous cette influence que Jean-Baptiste Willermoz introduisit
dans la maçonnerie dite écossaise le grade de Chevalier Bienfaisant
de la Cité Sainte. L'extension de ces doctrines fut assuré par Louis-
Claude de Saint-Martin (1743-1803), connu aussi sous le nom du
Philosophe Inconnu. En L787, au cours d'un voyage à Londres,
Louis-Claude de Saint-Martin fut affilié à l'ordre des Philosophes
Inconnus fondé en 1643 et issu des Frères d'Orient (Rose+
Croix) (8).
Le xvnl" siècle, époque de l'Illuminisme, fut aussi celle du
célèbre Comte de §aint-Germain, que certains disaient immortel.
Ce personnage hors série, qui fit parler de lui sous des noms
divers (e) (marquis de Montferrat, comte de Surmont, comte
Weldone, comte de Bellamare, comte Tzarcgy, comte Soltikoff),
selon un procédé cher aux RosefCroix, arriva en France en 1758
avec le Maréchal de Belle-Isle, comte de Gisors, chevalier de la
Toison d'Or, petit-fils du surintendant Fouquet. Quelle coinci-
dence ! Il était vraisemblablement le fils aîné de François II

(7) De quoi alerter tout lecteur attentif de Jules Veme.


(t) Cf. Jean-Michel Angebert , Le livre de la Tradition (Robert Laffont).
(e) Le nom même de Saint-Germain vient de Sanctus Germanus, le Saint-Frère,
mais aussi le Bon Cousin.
134 JULEs vERNE Er LA RosE+cRotx
Rackoczi, descendant des souverains de Transylvanie ('o). Ayant
été un « Roi Perdu >, lui aussi, il est curieux de rapprocher ce qu'il
disait à M" de Genlis de I'histoire des prétendus descendants des
Rois Mérovingiens : « Tout ce que je puis vous dire sur ma
naissance, c'est qu'à sept ans j'errais au fond de forêts avec mon
gouverneur... et que ma tête était mise à prix. >» Ce thème existe
aussi dans I'histoire du fondateur mythique de la Rose*Croix :
Christian Rosenkreutz. George Sand fit intervenir le Comte de
Saint-Germain dans ses deux plus beaux romans : Consuelo et La
Comtesse de Rudolstadt.
Au xx" siècle, Stanislas de Guaïta fonda I'Ordre Kabbalistique
de la Rose*Croix. Il était très ami avec Maurice Barrès dont le
roman La Colline Inspirée mérite lui aussi d'être lu dans l'optique
qui nous intéresse ici. Barrès écrivait (") : Jules Verne, ce
"
maître, qui voulut n'être pour nous qu'un frère aîné. » Faut-il
entendre par là un frère aîné de la Rose+Croix (r2) ?
Il faut citer aussi Joséphin Péladan, fondateur en 1891 de
l'« Ordre de la Rose*Croix, du Temple et du Graal. » Il
descendait d'une famille cathare et en tenait peut-être un enseigne-
ment de première main (13). Il organisa, du 28 mars au 30 avril
1893, au Palais du Champ de Mars, un salon de la Rose*Croix
ouvert « sous le Tau, la Croix grecque, la Croix latine, devant le
Graal, le Beaucéant, et la Rose Crucifère, en communion catholi-
que romaine avec Joseph d'Arimathie, Hugues de Paiens et
Dante ». Parmi les exposants de ce salon de la Rose+Croix,
personne ne s'étonnera de trouver Eugène Delacroix.
Ce n'est pas le seul lien existant à l'époque entre la Rose*Croix

('o) La Transylvanie joue un rôle important dans I'histoire de la Rose+Croix et


Comenius, dont on dit qu'il fut le père spirituel des Francs-Maçons, ami de J.-V.
Andreae, y 6t de nombreux séjours. Gcorge Sand et Jules Vernc savaient bien
quelle importance il fallait accorder à la Transylvanie et à son nom, fort richc
symboliquement, évoquant la traversée de la forêt sauvâge.
(rt) Maurice Barrà fut reçu chez Jules Verne à Amiens.
(r2) Il existe de nos jours un énacle des Frères Aînés de la Rose+Croix dont les
recherches semblent surtout toumées vers I'alchimie.
(") I-a thèse de la filiation cathares-Rose+Croix a souvent été soutenue, et
scmble-t-il à iustc titre (cf. Jean-Michel Angebert, Hitler ct la tradition catharc,
Robert l-affont). Maurice Magre voyait quant à tü en Christian Rosenkreutz un
iniüé cathare instruit par des Albigeois réfugiés en Allemagne, et Fr. \Iy'ittemaÉ
(Hùfoin dq RoselCrorr) soutient également la thèse de la descendance cathare,
mais en y adjoignant les Tempüers et les Hussites.
JULES VERNE ET LA ROSE+CROIX 135

et I'affaire de Rennes. Jules Bois, amant en titre d'Emma Calvé


durant une longue période, fut impliqué dans la << guerre des deux
roses >> qui opposa deux sociétés rosicruciennes. Ayant lancé dans
la presse de multiples attaques contre Stanislas de Guaita, Jules
Bois vit un jour arriver les témoins de ce dernier : Victor-Emile
Michelet et Maurice Barrès. Un autre duel I'opposa également à
Papus.
Emma Calvé, qui fut aussi la maîtresse de Bérenger Saunière,
entretenait d'étroites relations avec Joséphin Péladan (ta).
Songeons donc à la présence de roses et de croix dans la
décoration de l'église de Rennes-le-Château, aux roses figurant sur
certaines des tombes, à la double sépulture de Paul-Urbain de
Fleury et à I'inscription : « Il est passé en faisant le bien »>, à la
croix ornée de roses de Rennes-les-Bains, portant l'inscription : In
Hoc Signo Vinces, Domino Vie Rectore, Petrus Delmas Fecit,
1856 (s).
Ne devons-nous pas songer aussi aux écrits du Père Gaultier, un
jésuite du xvn" qui s'attaqua à la Rose*Croix, l'accusant d'être un
rejeton du Luthéranisme. Il écrivait : « il n'est pas indifférent que
le sabbat général dont parlent les Effroyables pactions faites entre
le Diable et les prétendus Invisibles de 1623 se tiennent aux
environs du labyrinthe qui est dans les Pyrénées >>. Qu'entendait-il
par là ?

Le Tour du Monde d'un Rose*Croix.

Il est temps de revenir à Jules Verne dans l'æuvre duquel il existe


de nombreuses allusions à la Rose*Croix. Elles vont du grade de

('n) Lu société de Péladan comptait parmi ses membres le Comte de La


Rochefoucauld, dont la famille possédait, selon Gérard de Sède, d'immenses forêts
dans I'Aude et qui avait fait venir d'Alsace pour les gérer la famifle StuUein. C'est
Eugène Stublein qui releva les inscriptions de la tombe de la marquisc de
Blanchefort avant que Saunière les fasse disparaître.
(rs) L,orsque la messagère ailée üent inüter Christian Rosenkreutz alrx noces
royales, elle lui remet une lettre fermée d'un sceau portant une croix et
I'inscription l Sous ce signe tu vaincras. Dans la lettre, on peut lire : « Ce jour, ce
jour, ce jour, est celui des noces royales. Si ta naissance t'y convie, si Dieu t'a
prédestiné à la joie, gagne donc le sommet que trois temples couronnent, et qu'en
personne tu voies I'histoire, » Et ce n'est que muni de pain, de sel et d'eau que sa
quête pourra s'accomplir.
136 ruLEs VERNE ET LÀ sosE+cRorx

Réau-Croix évoqué de façon voilée dans Da la Terre à la Lune at


nom du domaine qui, dans Bourses de Voyage, porte carrément
I'appellation de la « Rose*Croix ». Quant à la devise figurant sur
la tombe du marquis de Fleury à Rennes-les-Bains, nous avons déjà
vu qu'elle apparaissait sous sa forme latine (Transire Benefaciendo)
dans Les Enfants du capitaine Grant, Paganel affirmant : « c'est là
Notre devise ».
Etonnons-nous après cela que dans un roman qui nous invite à
une relecture du Tour du Monde en 80 jours, P.-J. Farmer nous
montre Philéas Fogg comme un terrien élevé par des extra-
terrestres, possesseur d'un élixir de longue vie (t6). Toutes les
caractéristiques du Rose*Croix sont aussi dans ce qu'écrit Marie-
Hélène Huet à propos de Philéas Fogg (") : « il transcende le
Temps : un Byron qui aurait vécu mille ans sans vieillir, dit Verne
au début. (...) Le personnage n'est pas seulement mystérieux ou
impénétrable, il est quasi omniscient. « Avait-il voyagé ? C'est
probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du
monde. Il n'était d'endroit si reculé dont il ne paralt avoir une
connaissance spéciale (...). Ses paroles s'étaient trouvées souvent
comme inspirées par une seconde we, tant l'événement finissait
toujours par les justifier. » Et Marie-Hélène Huet, après avoir
relevé ces passages, poursuit en écrivant : << Exagérons-nous en
écrivant que Philéas Fogg apparaît revêtu de tous les attributs
divins, depuis la science à la majesté et à l'autorité sur tous les
éléments ? » Quant au Réform-Club, le « Cercle » auquel appar-
tient Philéas Fogg, ne faut-il pas y voir les initiales R. C. pour
Rose+Croix ?
Ne faut-il pas remarquer également les caractéristiques de la
Rose*Croix dans Mathias Sandorf? Dès le début, Jules Verne
nous alerte en parlant de florins et de kreutzers (r8), deux monnaies
évoquant la fleur qu'est la rose et la croix. Mathias Sandorf (qui,
sur les gravures, prend les traits de Hetzel) possède en tout cas les
caractéristiques des Rose*Croix. Iæs passages suivants en font
foi :
« Il la regarda avec une irrésistible fixité. Comme s'il se fut

(t6) Philip José Farmer, The other log of Philéas Fogg.


('') M.-H. Huet : « Exploration du jeu ' (in « Jules Veme, le Tour du Monde ,,
Revuc des Lettres Moderaes).
(t") Cctte méthode fut également employée par Gérard de Nerval darrs Angé-
hque.
JUTES VERNE BT LA RO§E+CROD( L37

dégagé de ses yeux une puissance magnétique, il semblait faire


pénétrer dans ce cerveau où la pensée allait s'éteindre, sa propre
üe avec sa propre volonté. » << On aurait pu I'entendre murmurer
cette sentence empruntée aux légendes indiennes : la mort ne
détruit pas, elle ne rend qu'invisible. » Lui aussi change de nom, lui
aussi appartient à une société secrète politique, il << ressuscite >> les
morts ou du moins sait mettre les gens en catalepsie et les réveiller,
il soigne gratuitement.
On ne peut qu'évoquer les lois que devaient observer les
Rose*Croix:
profession autre que la guérison
- Interdiction d'exercer une
des malades à titre gratuit.
Interdiction de contraindre au port d'un habit spécial réservé
à
-
la confrérie, s'adapter au contraire aur usages locaux.
Obligation pour chaque frère de se présenter au jour C. à la
-
demeure de I'Esprit-Saint, sinon d'adresser le motif de I'absence
(c1. Le Tour du Monde en 80 jours).
Obligation pour chaque frère de s'enquérir d'une personne
-
de valeur qui puisse le cas échéant lui succéder (Mathias Sandorf la
trouvera en Bathory).
Les lettres R. C. doivent leur servir de sceau, d'enseigne et de
-
sigle (1e).
Quant aux thèmes contenus dans la << Fama Fraternatis » des
RoseaCroix, on les retrouve chez Jules Verne. Pour eux, en effet,
l'humanité enregistre un progrès permanent qui se marque par
l'exploration des régions inconnues, par les découvertes scientifi-
ques et par l'augmentation du nombre des savants, mais le danger
vient du fanatisme, du respect abusif de l'autorité, du manque
d'entente entre les savants, de leur refus de communication de
leurs découvertes; parmi leurs livres primordiaux, le livre M (T) et
Protée (21).
Et si Jules Verne a dû crypter son @uvre, n'est-ce pas en

(re) C'est pourquoi René Descartes qui, après s'être futéressé aux Rose*Croix,
fut sans doute reçu dans l'Ordre grâce au mathématicien Faulhaber, sigoait ses
ceuvres R.C. Ajoutbns qu'il pratiquait, comme le prescrivait la règle, I'exercice
gratuit de la médecine. Soo principe selon lequel la nature déteste le üde est une loi
rosicrucienne,
(m\ Liber Mundi, Liber Mirabilis, Muus Liber ou un autre?
(2r) Une allusion au personnage mythologique de ce nom est faite dans Mathias
Sandorf.
138 JULEs vERNE ET LA RosE+cRoD(

référence à cet avertissement figurant au début des Noces chymi-


ques de Christian Rosenkreutz: << Les arcanes s'avilissent quand ils
sont révélés; et profanés, ils perdent leur grâce. Ne jette pas de
marguerites aux pourceaux, et ne fais point à un âne une litière de
roses. »
Cet avertissement, Jules Verne l'a respecté à la lettre, mais cela
ne saurait nous empêcher d'aller plus avant dans l'analyse de son
æuvre. Pour cela nous nous adressons à I'un de ses romans les plus
curieux, ou plus exactement à une suite de deux romans : Robur le
Conquérant et Maître du Monde.

Robur, le maîte RoselCroix.

Le sujet de Robur est assez simple. Tout commence lorsqu'un


peu partout dans le monde apparaissent dans le ciel de curieuses
lumières accompagnées de bruits, Ies observ'ations signalent quel-
que chose d'indéfini (de nos jours, on dirait un OVIII, un objet
volant non identifié). En fait, Robur, un savant génial, a créé un
appareil plus lourd que I'air, capable de voler. Il I'a dénommé
I'Albatros. Les savants ne veulent pas croire que le plus lourd que
I'air puisse voler. Ils le repoussent et le traitent de fou. Pour un
peu, ils lui tordraient le cou, cela leur permettrait de ne pas avoir à
se poser de questions. Génial mais rejeté, Robur va s'enfermer
dans sa solitude et son orgueil. Pour prouver qu'il a raison, il fait
enlever deux savants piu ses hommes et leur fait faire le tour du
monde dans son engin volant : I'Albatros. Au fur et à mesure de
l'histoire, la mégalomanie de Robur augmentera pour prendre le
pas sur le génie scientifique dans Maître du Monde. Mais c'est là
pour Jules Verne une façon de faire la part du feu. D'un côté, on
trouve les savants refusant jusqu'à l'évidence, de I'autre un être
génial. Il n'est pas difficile de voir où va la préférence de I'auteur. Il
n'est pas difficile de voir qu'il préfère le génie incompris à la
suffisance bardée de diplômes. Mais il faut prendre des gants et
@ntenter tout le monde. Aussi Jules Verne charge-t-il un peu
I'aspect mégalomane de son personnage. Comprendra qui pourra.
Ceux qui ne sont pas dignes prendront pour héros de l'aventure les
minables du type Uncle Prudent, les autres reconnaîtront le génie
de Robur, semble nous dire Jules Verne. Mais le plus important
n'est pas cet aspect de la question, c'est plutôt le fait que Robur
JULES VERNE ET LA ROSE+CROD( 739

possède les caractéristiques des Rose*Croix (22). Il fait nettement


plus jeune que son âge, comme s'il possédait le miraculeux élixir de
il
vie; se présente en disant : « Citoyen des Etats-Unis, je me
nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J'ai 40 ans, bien que je
paraisse n'en pas avoir 30, une constitution de fer, une santé à toute
épreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui
passerait pour excellent même dans le monde des autruches. Voilà
pour le physique. »
Dans ce roman où il parle un certain jargon pour I'extérieur,
comme aurait dit l'abbé Boudet, Jules Verne insiste sur le nom de
Robur : << Je me nomme Robur. Je suis digue de ce nom » et sur le
titre même de I'ouvrage: Robur le Conquéranü. Autrement dit :
RC, comme le veut la signature des Rose*Croix (B). Comment
nous étonnerions-nous de trouver là encore quelques allusions qui
pourraient bien se rapporter à l'affaire de Rennes-le-Château ?
Ainsi sont mis en relief le méridien de Paris (24), I'origine des
Francs. De plus, un certain nombre d'observations du ciel, faites
dans l'ouvrage à des heures précises, ne sont conciliables que si I'on
décale tout d'une heure (décalage par rapport au soleil) et que I'on
se situe dans la région de Rennes-le-Château ? Ne serait-ce pas là le
« foyer unique » que Jules Verne nous invitait à rechercher ? Ne
pourrait-on trouver là le Mont Royal dont il est question dans le
roman ? Ceux qui connaissent ce coin du Razès ne pourront plus
sonserver de doutes lorsqu'ils liront ce passage de Robur, censé se
passer aux Etats-Unis : « Vers 5 heures, après avoir franchi /es
Montagnes noires, couvertes de sapins et de cèdres, l'Albatros
volait au-dessus de ce territoire qu'on a justement appelé les

d'ocre, de morceaux de montagnes qu'on aurait laissées tomber sur


le sol et qui se seraient brisées dans leur chute. De loin ces blocs
prenaient les formes les plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet
énorme jeu d'osselets, on entrevoyait des ruines des cités du
Moyen Age avec forts, donjons, châteaux à mâchicoulis et à

(22) Jules Vernc met I'accent sur cet aspect en disant que c'est à Philadelphie que
I'on peut voir le plus beau temple maçonnique.
(23) Une autre clé de I'ouvrage résidc dans le nom d'un des personnages : Uncle
Prudent, qui fait du mot « Prudent » une clé.
(u) L'Albatros suit un moment le méridien de Paris sans que rien ne puisse le
faire dévier de sa ligne droite. Il doit donc fatalement survoler la région de Rennes-
le-Château.
L40 JULEs vEBNE ET LA RosE+cRoD(

poivrières. » A propos, avez-vous vu beaucoup de forts moyenâ-


geux aux Etats-Unis ? Ridicule, n'est-ce pas ? Sauf une fois de plus,
si ce paysage est un site du Razès, non loin de la Montagne Noire,
dans ces Corbières aux collines d'ocre. L'allusion faite ensuite à des
hommes fossiles ne pourrait que faire plaisir à l'actuel propriétaire
du château de Rennes-le-Château qui soutient depuis bien long-
temps que l'on trouve dans la région des fossiles d'hommes géants.
Je passerai sur les diverses références faites à des zones aurifères,
à une rivière de l'argent, à Salt Lake City (la ville du Grand Lac
Salé, capitale des Mormons), au sel qui revient souvent, à Oran,
aux lignes de pointillés sur les cartes qui nous rappellent une fois de
plus l'abbé Boudet, aux travaux de triangulation liés à une aiguille.
J'en finirai avec Robur le Conquéran, en reprenant un passage fort
important : << Non ! jamais Nègre, depuis Toussaint Louverture,
Soulouque et Dessaline, n'avait fait autant parler de lui. >> Pour-
quoi cette allusion à deux empereurs et à un général haitiens ? Pour
leurs noms, tout simplement, qui permettent à Jules Verne de nous
dire que le Nègre ou I'or de Rocko-Negro (2s) se trouve maintenant
en cherchant : Louverture, Soulouque, Dessaline. Ou si vous
ptéfiérez: l'ouverture sous le chêne (oak en anglais, se prononçant
ouk) des Salines. C.Q.F.D. Or, le chêne, il figure bel et bien sur le
tableau de Delacroix nous montrant Jacob luttant contre l'ange, il
est là aussi sur l'un des tableaux de Signol. Il est le nom même de
Robur, ce nom bien mérité qui vient du latin et a donné en français
l'un des termes pour désigner le chêne : le rouvre 126). Nous
verrons que ce nom recouvre en même temps celui d'une des
branches de la Rose*Croix.
Quant à Maître du Monde (quel titre !), c'est la suite de Robur.
Ce dernier, ayant perdu son premier engin, en a construit un autre
qui a la particularité de pouvoir aller sous I'eau, sur l'eau, sur terre
et de voler. Robur se voudra maître des airs comme Nemo le fut
des océans. Il y a un caractère nettement prométhéen dans cette
ambition qui lui fait dire : <. Je suis maître de cette septième partie
du monde, plus grande que I'Australie, l'Océanie, l'Asie, l'Améri-

(5) Dans Mattre du Monde, Jules Verne nous dit en quelque sorte que I'or n'est
plus à Rocko-Negro, mais que les indices locaux conduisant en ce lieu étaient bons.
simplement Ie dépôt a été changé de place. Je laisse au lecteur perspicace le soin dc
retrouver Ie passage évocateur,
('?6) te palindrome de Robur, Rubor, signale quant à lui, la couleur rouge, le
pourpre royale.
JULES VERNE ET LA ROSE+CROD( t4t
que et l'Europe, cette Icarie aérienne que des milliers d'Icariens
peupleront un jour. » Il y a de l'orgueil dans ce pavillon noir semé
d'étoiles avec un soleil d'or en son centre que Robur arbore en
plein ciel. Robur c'est un peu Lucifer, le porte-lumière révolté. Il
lance une sorte de défi à Dieu, c'est pourquoi il finira foudroyé.
Mais il apportera tout de même un enseignement, et une partie de
son discours peut se traduire par : il est des secrets qui ne sont pas
faits pour tous les hommes, surtout s'ils n'y sont pas préparés, ne
dévoilez pas tout aux profanes s'ils n'ont jamais reçu l'initiation.
Une partie de Maître du Monde va se dérouler sur une montagne
(ou à son pied) : le « Great-Eyry », c'est-à-dire : le Grand Nid
d'Aigle, où les héros vont chercher Robur. Il est à noter, outre qu'il
existe un Pic de l'Aigle tout à côté des Salines, que le dessin même
de la montagne figurant dans le roman de Jules Verne ressemble
étrangement au Pic de Bugarach. Il semble d'ailleurs que le tracé
de chemin que I'on aperçoit soit calqué sur celui (inversé) qui mène
aux Salines.
Toute la question qui se pose pendant longtemps est de savoir
comment on arrivera à pénétrer « à I'intérieur »> du Great-Eyry. Il
s'y passe en effet de curieux phénomènes : lumières, fumées, et
« on voudrait bien savoir ce que le Great-Eyry a dans le
ventre (n). Or, si vous vous renseignez sur place, dans la région
"
de Rennes, on vous dira que l'on voit parfois des OVNI, sous
forme d'étranges lumières qui semblent sortir du Bugarach, corlme
s'ils venaient « de I'intérieur ». Comment s'étonner dès lors de voir
Jules Verne décrire le « Great-Eyry »» comme <( une aire habitée

par des monstres aériens ». Mais là encore, il s'agit d'une affaire de


trésor (28) puisque les guides qui montent l'expédition au Great-
Eyry et indiquent le chemin à suivre se nomment Harry Horn et
James Bruck. Cela signifie que le chemin du pillage (to harry) est
celui qui suit le <. détour de la rivière » (horn). Il permet de serrer
et de presser (to jam) les bijoux contre soi (to brooch = parer de
bijoux).

(27) Jules Verne fait allusion également à des canaux souterrain§ et à une grotte, à
la façon dont un lac se remplit et se vide, à un " lac Saint-Clair », tous éléments qui
ne manquent pas d'intérêt.
(28) Notons que le Great-Eyry comporte un endroit nommé le Black-Dome, nous
rappelant le Rocko-Negro, et qu'une allusion est faite à I'exploitation des mines et
des eaux minérales. Par ailleurs, une autre allusion e§t faite à Black-Rock et à
White-Hôtel. Autant dire Rocko-Negro et Blanchefort.
142 JULES vERNE ET LA RosE+cRoIx

D'ailleurs, la phrase << Mon chef m'a chargé d'arracher ses


secrets à ce diable de Great-Eyry » ne peut que nous rappeler le
poème de Labouisse-Rochefort qui fait garder le trésor de Rennes
par Ie démon; et Jules Verne enchaîne en écrivant : << quand nous
devrions les aller chercher jusque dans les entrailles de Ia mon-
tagne ». Que vont faire les héros? S'engager dans une gorge
d'inclinaison peu accusée et remonter le lit d'un torrent. Ils
avanceront avec I'agilité d'un << isard » (animal typiquement pyré-
néen). Ils finiront par atteindre une pierre dont l'étrange silhouette
figure un aigle énorme. Cet aigle, on peut le voir sculpté dans un
énorme rocher sur le flanc du Bugarach. Faut-il penser que ce pic,
comme le Great-Eyry, sert de retraite au diable ?
En tout cas, l'aspect rosicrucien de l'æuvre est perceptible à
certains signes, au RC de Robur le Conquérant, à sa jeunesse
physique, à ses pouvoirs présentés à la fois comme quasi-divins et
comme diaboliques, à l'allusion à Protée. Lisez donc Maltre du
Monde et vous verrez que la quête de ceux qui y recherchent
I'Epouvante, le vaisseau aérien de Robur, est très exactement
calquée sur un texte de la Rose*Croix que je vous livre : <. Au
milieu du monde se dresse un mont, proche et lointain; on y trouve
les plus grands trésors et la malice du démon. La voie qui y conduit
ne peut être trouvée que par son propre travail. Priez et demandez
le chemin, suivez le guide qui n'est pas un être terrestre et qui se
trouve en vous, bien que vous ne le connaissiez pas. Il vous
conduira au but à minuit. Il vous faudra un courage de héros... Au
moment d'avoir la vision du château, un vent impétueux fera
trembler les rochers. Des tigres et des dragons vous assailleront.
Un tremblement de terre abattra tout ce que le vent aura épargné,
et un feu violent consumera toute matière terrestre. A I'aube, le
calme reviendra et vous veûez le trésor. »>

Gaston Leroux et << Le Roi Mystère ».

Jules Verne écrivit Robur, Gaston Leroux, quant à lui, nous


donna Le Roi Mystère. Quel rapport? La même inspiration, la
même Rose*Croix et, si j'ose dire, Ie même Robur. Gaston
I-eroux est, nul ne l'ignore, l'auteur de nombreux romans policiers
et fantastiques parmi lesquels on doit citer les fascinants Ze
Fantôme de l'Opéra, Le parfum de la Dame en Noir et Le Mystère
JULES VERNE ET LA ROSE+CROIX 143

ù la Chambre laune. Personnellement, je n'aime guère son style,


mais il cst au moins une phrase qui, je ne sais pourquoi, s'incruste
dans ma mémoire depuis des années et me revient souvent à
I'esprit : << Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin
de son éclat. » Phrase anodine... et pourtant elle sous-entend tout
un poids de mystère. Quels souvenirs évoque donc ce presbytère ?
Mais passons (2e).
D'origine normande, Gaston Leroux aurait d'abord voulu être
marin, rêvant à des rives inconnues, à des mondes ignorés, au-delà
des mers. Puis il se voulut tribun, homme de langage. Enfin, à vingt
ans, il naquit à I'art et se résolut à regarder passer I'humanité, nous
dit Daniel Compère ({) : ne dirait-on pas la jeunesse même de
Jules Verne ?
Toujours est-il que cet amateur éclairé de la quête des Trésors
qu'était Gaston Leroux (31) nous donna son propre Robur : Le Roi
Mystère. Etrange histoire en vérité que celle de ce chef de truands,
au grand cæur, au sens inné de la justice, qui a quelque chose tout à
la fois d'un ingénu et d'un être invincible. Ce redresseur de torts
par le vol, mi Monte-Christo, mi Robin-des-Bois, à la fois
Cartouche et Mandrin, règne tel un véritable Roi dans l'ombre,
mais en gardant un esprit anarchiste ("). Il règne sur un monde
souterrain, sorte d'Aggartha dans Paris. Il est le Roi des Cata-
combes. N'est-il pas un Roi Perdu, lui aussi ?
Comme elles sont curieuses ces deux lettres que l'on peut voir un
matin peintes en rouge sur les portes de la prison de la Roquette,
oomme apparurent au xv[" siècle les affiches de la Rose+Croix sur
les muryde Paris. Ces deux lettres R.C., c'est la signature du Roi

(') En fait, cette phrase, Gaston læroux I'avait empruntée à George Sand. Elle
se trouvait dans un de ses ouvrages les plus méconnus : Mélanges, avec une
différence cependant qui la rendait moins belle : le mot propreté y tenait la place du
mot charme.
(s) Daniel Compère, « Gaston Iæroux et Jules Verne » (in Tisions nouvelles sur
Jules Verne, Centre de Documentation Jules Verne).
(31) Il organisa lui-même une « course aur trésors de Cartouche » avec le joumal
Le Matin, Des collaborateurs du journal avaient caché des sommes d'argent en sept
endroits à Paris et en province, et le feuilleton de Gaston Leroux que publiait Le
Matin conlenait des indications susceptibles de mettre le lecteur sur la voie. Ce
feuilleton parut ensuite sous forme de roman sous le titre de La double vie de
Théophraste Longuet. Une histoire qui mérite d'être lue pour plus d'une raison.
(") Nc passe-t-il pas cootrat âu nom de la Compagnie A,C.S. : Association
contre la Société?
14 JULEs vERNE Ef, LA RosE+cRoD(

des Catacombes. Mais pourquoi diable signe-t-il R.C. alors que


Gaston Leroux intitule son roman Le Roi Mystère (soit R.M.) et
que ce personnage se nomme réellement Robert Pascal
(R.P.) (33; t en fait comment pourrait-il en être autrement puisque
Gaston Leroux veut, tout comme Jules Verne, écrire un texte
rosicrucien d'inspiration. R.C., c'est bien sûr, nous l'avons vu, la
signature des Rose*Croix, mais le lien avec Robur le Conquérant
ne s'arrête pas là et sur une porte on peut lire : « ROBUR mortis
viri saluss et sublimitus, profundis, longitudo, latitudo. >> Vous
doutez encore ? Alors lisez le roman. Vous verrez Gaston Leroux
décrire son personnage comme un Maître du Bien et du Mal. Le
Roi Mystère n'hésite pas à dire : « Je suis plus fort que la mort !...
Je suis la vie ! » Il est I'un des << Maîtres du Monde ». N'apparait-il
pas en fait également sous la forme du mystérieux Comte de
Teramo-Girgenti qui, tels Saint-Germain et Cagliostro, est censé
avoir vécu sous Henri IV, avoir trouvé le secret pour ressusciter
(secret qui consiste partiellement à aller prendre les eaux tous les
étés) : .< Je ne me ressuscite pas, dit le comte. On me ressuscite. II
suffit pour cela que dans certaines conditions données on prononoe
devant mon cadavre certains mots pour que je revienne à la vie. t
Le titre d'un des chapitres est d'ailleurs : « Tu te réveilleras d'entre
les morts. »
Une fois de plus, on ne pourra s'étonner de voir des allusions à
une affaire que nous connaissons bien. Ainsi les « fauteuils dits de
Dagobert, sur les pieds en X desquels on avait tendu des tapisseries
d'un prix inestimable ». Les allusions au quartier de I'Observatoire
à Paris, à Saint-Sulpice, à Saint-Vincent-de-Paul, à la Franc-
Maçonnerie, à un cimetière dont'les caveaux ne sauraient rester
scellés, au poisson-peigne, à l'Ecosse, à la plume et à l'encre, à
Benvenuto Cellini et à Marguerite de Valois, à une tête de
l'apothéose d'Homère d'Ingres, qui est sans doute celle de Nicolas
Poussin, sont autant de clés.
Il faut évoquer également le nom 6" 14rre DERENNES, le
perroquet qui détient la clé d'une partie de l'histoire et porte le
nom ô combien évocateur de SALOMON ("). C'est lui qui donne

(33) Gaston Leroux en donnera I'expücation par une pirouette en disant que s(n
père se nommait Robert Carel.
(a) Son vrai nom est Jacquot, allusion incontestable aux « Enfants de Maîtrc
Jacques » et aux Fils de Salomon du Compagnonnage.
JULES VERNE ET LA ROSE+CROIX T45

la clé arx locataires car il habite la loge d'un concierge, entre Notre-
Dame de [,orette, la Vierge, Saint-Joseph, l'enfant Jésus, des
chemins de croix et des chapelets. Et ce perroquet de dire : .< Tu es
la Marguerite des Marguerites ! Tu es la perle du Valois ! », phrase
qu'il faut mettre en liaison avec les origines de la mystérieuse
Société Angélique (3s) à taquelle appartint Gérard de Nerval (36),
entre autres, et dont nous reparlerons plus loin.
Il est bien mystérieux, en vérité, ce Roi des Catacombes qui
pénètre dans son royaume par un puits qui apparaît « sous la lune
avec tout I'attirail ordinaire des puits : un cercle de fer où se
trouvait suspendue une poulie sur laquelle roulait une chaîne qui
retenait un seau >>. Par ce puits, selon l'un des personnages, il
semble qu'on puisse aller « au centre de la terre >>. Là est un
fabuleux trésor. Qui en aurait douté ? En tout cas le R.C. est bien
lié à la Rose*Croix puisqu'un jeu de mots fait allusion au grade de
Réau-Croix des Elus Coëns dans Ie chapitre IX, et il règne sur
« l'une des plus formidables puissances occultes qui se soient
constituées depuis longtemps en marge de la société », nous dit
Gaston Leroux.
Les rapports existant entre Robur et le Roi Mystère sont trop
impoftants pour être le fait du hasard. C'est à se demander si
Gaston Leroux et Jules Verne n'appartenaient pas à la même
société, ou même si le premier ne tenait pas ses informations du
second; c:r, nous dit Daniel Compère (") , Il n'est pas impossi-
"
ble que Jules Verne et Gaston Leroux se soient rencontrés. C'est
une simple hypothèse que nous avançons, mais voici sur quels
éléments elle s'appuie : Gaston Leroux est né à Paris en 1868, mais
ses parents viennent s'installer au Tréport vers 1879. Le jeune
garçon fréquente donc le collège d'Eu, de la sixième à la classe de
Rhétorique. Au collège, le directeur désigne le jeune garçon pour
être le camarade de jeu de Philippe, fils du comte de Paris qui
habite le château d'Eu. Entre parenthèses, les travaux de restaura-
tion de ce château sont effectués sur les plans de Viollet-le-Duc,
par le père de Gaston Leroux, directeur d'une entreprise de

(") Cf. aussi la rue des Brouillards.


(s) L'entrée du royaume souterrain du Roi Mystère se situe d'ailleurs très
précisément à I'endroit où l'on retrouva Gérard de Nerval pendu (on ne sut jamais
s'il s'agissait d'un suicide ou d'un assassinat)'
(37) Daniel Compère, « Gaston læroux et Jules Verne » (in Yirions nouvelles sur
lules Verne, Centre de Documentation Jules Verne).
t46 rulEs yERNE ET LA RosE+cRoD(

travaux publics. Or, Jules Verne passe à cette époque de nom-


breuses semaines au Tréport où est ancré son « Saint-Michel III ».
II a fait la connaissance du Comte de Paris à qui il offre le manuscrit
de Vingt Mille Lieues sotn les Mers. Daoiel C-ompère pense qu'il
serait fort étonnant que, ayant des fréquentations communes
durant plusieurs années, le jeune Gaston l-eroux, déjà attiré par la
littérature (il écrit des nouvelles au pensionnat du collège), et Jules
Verne ne se soient pas rencontrés. Gaston Leroux fut-il initié par
Jules Verne ? L'affirmer serait bien imprudent. Ce qui est certain,
en revanche, Cest que Jües Verne a exeré une grande influence
sur Gaston Leroux. On peut citer le titre clin d'æil d'un chapitre du
Parfum de la Dame en Noir.' « La presqu'île mystérieuse. » Quant
au roman de Gaston Leroux : Baloo, il traite du même sujet que Le
village aérien de Jules Verne : le lien existant entre l'homme et le
singe. De même, Rouleubille chez Krupp est presque un hommage
rendu à Jules Verne, nous dit Daniel Compère. D'ailleurs, au
début, se trouve le passage suivant : « Mais c'est une histoire dc
Jules Verne que vous nous racontez là, mon cher savant... Je l'ai
lue quand j'étais au collège : cela s'appelle Les Cinq cents milliotts
de la Begurn » Et quoiqu'il ne s'agisse pas là comme chez Jules
Verne d'un obus, mais d'une torpille, le roman de Leroux suit bel
et bien le canevas des Cinq Cents Millions de la Begum de Verne,
qui s'était d'ailleurs inspiré des usines Krupp pour créer la
Stahlstadt de son roman. Il faut ausi citer un ouvrage « sous-
marin >, de Leroux intitulé Le Capitaine Hyx. S'appeler H1a (X) ou
personne (Nemo), n'est-ce pas la même chose ? D'ailleurs le roman
s'inspire bien évidemment de Vingt Mille Lieues sous les Mers.
Je ne peux que conseiller à ceux qui s'intéressent à Rennes-le-
Château de lire « tout » Gaston Leroux. Traiter en détail de son
Guvre nous entraînerait trop loin. Mais il nous faut cependant citer
à titre d'exemple : La Reine du Sabbat, dont les héros se nomment
Réginald, Regina, et Rynaldo. L'histoire, qui se déroule pour
partie en Camargue et pour partie en Bohême, est celle (très
romancée et partisane de la part de Gaston læroux) de cet archiduc
de Habsbourg mis en scène par Jules Verne dans Les Naufragés du
Jonathan.' Jean Orth, à peine déguisé sous le nom de Jacques
Ork (38;. Dans ce roman, tout comme dans Un homme dans la Nuit
(il) est curieux dc remarquer qure Un homme dans la nzit décrit bien
Il
exactement I'incendie du Bazar de la Charité dans lcqucl mourut une archiduchessc
de Habsbourg : Sophie.
JULES VERNE ET LA ROSB+CROD( I47

ou Rouletabille chez les Bohémiens, l'histoire tourne autour d'un


problème dynastique, de la quête d'un << élu de la race >», d'un
descendant d'origine royale, promesse d'un bonheur à venir pour le
peuple : << Est-ce que le sang répandu ne préparait pas pour ceux
de sa race une merveilleuse et triomphale aurore ? » Dans Rouleta-
bille chez les Bohémieras, le Prince né d'une race très ancienne (Un
homme d.ans la Nuit) est remplacé par une Reine annoncée par une
antique prophétie : « En ce tempsJà, une reine naîtra à Ia race,
ayant sur l'épaule gauche le signe de la couronne. » N'est-ce pas de
cette façon, par un signe particulier sur la peau, qu'étaient
reconnus les Rois Mérovingiens ? Cæ secret est bien connu de La
Pieuvre. Curieux tsiganes mis en sêne par Leroux, qui nomment
Odette leur .. petite Reine >), nous inütant à poser une équa-
tion (3e), curieux gitans qui nous livrent les secrets de Jules Verne.
D'ailleurs Gaston Leroux avoue I'emprise qu'exerce sur lui l'æuvre
de Verne. Dans Un homme dans la Nuit, il s'inspire d'un épisode
da Tour d.u Monde en Quatre-Vingts jours sans s'en cacher
d'ailleurs; dans La Reine du Sabbat il reprend en le citant
nommément le supplice subi par Michel Strogoff et nomme un
chapitre .< Monsieur sans-Nom » (autant dire Nemo), s'inspirant
par ailleurs da Chôteau des Carpathes et de Maître Zacharius pour
certains passages. Livrons enfin pour le plaisir cette phrase, tirée de
Rouletabille chez les Bohémiens, à la sagacité des lecteurs :
« jamais on ne vit tombe de bohémien si bien que la légende
raconte qu'ils détournent le lit des ruisseaux pour y enfouir les
corps qu'ils veulent sauver de la profanation des roumis. » A ce
propos, je ne peux que conseiller la lecture d'un article de E.
Blanc-Lafangere, intitulé << Lourmarin château maudit des gitans »
(paru dans la revue L'Ere d'Aquarius, n" 4), fort instructif et
concernant une demeure ayant appartenu aux Créqui-I-esdiguière.
Jules Verne, Gaston Leroux, même combat, a-t-on envie de
dire, et ce n'est pas tout.

(3e) Petite Reine = Odette; ctte étant un diminutif signifiant petite, en


simplifiant algébriquement si j'ose dire, on obtient Reine - Od, soit Rennes-Aude.
Il est à noter que, dans Les Mohicans de Babel, le héros se nomme Claude
Corbières, qu'on trouve un comte de Godefroid de Martin I'Aiguille, ct qu'un
certain Vorski prétend descendre des Rois de Bohême (à propos, avez-vou§ lu L'Ile
aux Trente Cercueils de Maurice Leblanc?).
148 JULES VËRNE ET LA ROSE+CROD(

<< Dorothée, danseuse de corde ». l

Non, ce n'est pas tout, car il nous faut encore examiner un


ouvrage de Maurice Leblanc, Ie père d'Arsène Lupin. Curieuse
aventure, une fois de plus, que celle de Dorothée, danseuse de
corde. Dès l'abord, I'histoire s'engage au châtau de Roborey
(ROBOR-REY: le chêne royal ou le roi Robur?), près d'une
rivière au lit de petits cailloux blancs, d'une fontaine ancienne à
dauphins et sirènes, et d'un cadran solaire dressé sur une rocaille.
Là, un coffre-fort va être cambriolé. Il s'ouvre en utilisant la clé
R.O.B. Dorothée, héroine du roman, remettra les choses en ordre.
Puis elle se lancera sur les traces d'un fabuleux trésor, convoité par
l'abominable d'Estreicher (4o). La clé pour parvenir à ce trésor,
c'est une phrase qui la donne: rN RoBoRE FoRTUNA. Ecoutons
Dorothée : << Quatre personnes sont réunies par un secret
commun. Or, le mot de Roborey prononcé par mon père en
mourant me donne le droit de rechercher si lui-même ne faisait pas
partie de ce groupe, et si, en conséquence, sa fille n'est pas
qualifiée pour prendre sa place. » Le père de Dorothée se nommait
Jean d'Argonne (41) et sa mère Jessie Varenne (42).
La courageuse et pure jeune fille est accompagnée dans cette
aventure par ses enfants adoptifs auxquels elle ne manque pas de
faire une leçon d'histoire qui a pour sujet : les Rois Mérovingiens !
Tiens donc ! Curieux trésor également que celui qu'ils vont
chercher. Il s'agit en fait d'un héritage. Un jour de L721, un certain
Jean-Pierre de la Roche, marquis de Beaugreval, fit son testament
et le confia à un homme de loi pour qu'il ne soit lu que deux siècles
plus tard, jour pour jour, le 12 juillet 792L. I.e,12 juillet l72l était
la date à laquelle il avait décidé de mourir, et cet original un peu
alchimiste était persuadé de ressusciter le 12 juillet 1921. Ce jour-
là, les héritiers de ceux à qui avaient été confiées certaines
médailles, se rendant sur les lieux où la dépouille repose, n'au-
raient plus qu'à suivre les instructions qui leur auraient été léguées

$ Faut-il voir en lui un Autrichien ?


(ar) Nom d'une commune située près de Stenay dans les Ardennes.
(n') Ce qui n'est pas sans nous faire songer à la fuite du Roi Loüs XVI en
direction de Stenay et de I'abbaye d'Orval, et à son arrestation à Varennes'
ruLESI VERNE Ef, LA ROSE+CROD( 149

pour découvrir un élixir et le faire ingurgiter par le marquis. Alors


il ressusciterait (43).
Comment ne pas songer une fois de plus au comte de Saint-
Germain et à la Rose*Croix, tout comme nous l'avons fait à
propos du comte de Teramo-Girgenti dans Le Roi Mystère ?
Comment ne pas songer à ces cryptes ferrées, surtout lorsque I'on
s'aperçoit que le rendez-vous est fixé par le marquis de Beaugreval
sous un orme?
Etranges pouvoirs en vérité que cenx de Dorothée elle-même
puisqu'.< elle dissipe les ténèbres, déchiffre les énigmes. Avec sa
baguette magique elle fait jaillir des sources invisibles, et, en
particulier, elle découvre dans les endroits les plus insondables,
sous les pierres des vieux châteaux, et au fond d'oubliettes
inconnues, des trésors fantastiques dont personne ne soupçonnait
l'existence >>. Pas étonnant que la lettre envoyée par son père, Jean
d'Argonne, soit <( marquée du signe de la Croix Rouge ». En se
dirigeant d'après la ligne rouge marquée sur la carte, les héros
finiront par arriver au trésor, au but de leur queste de la Toison
d'Or, à « La Roche-Périac rr. Là, près d'une vieille horloge avec
deux grandes aiguilles couleur de rouille, ils trouveront. La clé du
trésor est un chêne magnifique, un u CHÊNE-ROI >, qui nous
rappelle à la fois Robur le Conquérant et le Roi des Catacombes.
Un CR qui est bien prêt d'être une signature RC. Et là, près de
deux aiguilles de granit qui s'érigent en piliers, figurant comme une
porte ouverte par laquelle on aperçoit la nappe bleue de I'Océan, la
fortune du marquis est trouvée au c<rur du chêne rouwe. Et
Maurice Leblanc de nous indiquer que le mot robore est I'ablatif du
mot latin robur. Robur... la force... la fermeté... l'énergie; mais
aussi que Robur est une vaiété de chêne que l'on nomme le
rouvre. In Robore Fortuna.' dans le chêne, la fortune. Autant dire
Louverture, Soulouque, Dessaline, Dorothée, la sage, la pure,
renoncera cependant à cette fortune, matérialisant ainsi I'autre
sens de In Robore Fortuna.'la fortune est dans la fermeté de l'âme.
Si Arsène Lupin n'apparaît pas dans ce roman, il n'en est pas
moins présent dans l'inspiration. L'énigme que Dorothée résout, il
s'était proposé de la résoudre lui-même dans sa jeunesse car elle lui
avait été posée par la Comtesse de Cagliostro. L'un des épisodes de

(43) Une résurrection que Maurice Leblanc n'hésite pas à comparer à cclle de
Lazare.
150 JULEs vERNE ET LÀ RosE+cRoIx

Dorothée, danseue de corde est d'ailleurs directement inspiré du


<< signe de I'ombre ». Il est un autre roman de Maurice Leblanc où

n'apparaît pas Arsène Lupin et où un magot est caché dans un


chêne. Il s'agit de La vie extravagante de Balthazal, qui raconte une
histoire d'héritage liée à une marque de reconnaissance figurant sur
la peau, histoire dans laquelle certains indices font fortement
songer à Godefroid de Bouillon. On pense là encore à l'héritage
des Mérovingiens. A propos, Balthazar est né au Val-Rouge. Sans
commentaires !
Faut-il voir là encore un lien entre Jules Verne et Maurice
Leblanc, via la Rose*Croix et I'affaire de Rennes ? Sans doute. Il
est en effet indéniable que Maurice [æblanc a été très influencé par
Jules Verne. Arsène Lupin présente une caractéristique qui est
commune à nombre de personnages de Jules Verne, tout comme à
quelques-uns de Gaston Leroux et d'Anatole France : oe que
j'appellerais l'anarchisme aristocratique, synthèse plus que para-
doxe. C'est Yves Olivier-Martin qui, dans le numéro d'aott-
septembre 1979 que la rewe Europe consacra à Arsène Lupin,
comparait le côté anarcho-mondain d'Arsène Lupin ù La Révolte
des Anges d'Anatole France, et écrivait : « mélange de Des
Esseintes (*) de Carbonaro-Rentier ».
"t
Outre cet aspect, on peut noter certaines ressemblances trou-
blantes entre l'æuwe de Jules Verne et celle de Maurice I-eblanc.
Suivons sur cette voie Jean-Paul Faivre (nt), qui pense que le père
d'Arsène Lupin s'inspirait de Jules Verne, au point que le
cryptogramme de l'Aiguille Creuse aurait ravi ce dernier. Pour
Jean-Paul Faivre : « L'Aiguille Creuse, avec toutes les modifica-
tions que I'on voudra, c'est Back-Cup, le repaire de cet autre
aventurier, le Comte d'Artigas, alias Ker Karraje (*). Qr'".t-c"
que Back-Cup ? Un << îlot, de contexture curieuse (qui) figure assez
exactement une tasse renversée du fond de laquelle il s'échappe
une vapeur fuligineuse. Son sommet doit s'élever d'une centaine de
mètres au-dessus du niveau de la mer, et ses flancs présentent des
talus d'une raideur régulière qui paraissent aussi dénudés que les
rochers de la base incessamment battus du ressac. Une << roche à

(4) Héros de La révolte des Anges.


(45) Jean-Paul Faivre, * De Jules Verne en Arsène Lupin, ou le mystère de
,
l'Aiguille Creuse (Cahiers de l'Herne.' Jules Verne).
(*) Face au Drapeau de Jules Verne.
JULES VERNE ET Iâ ROSE+CROD( 151

jour >», autre << porte d'Aval », constitue l'anse de la tasse : creuse

elle aussi, énorme caverne évidée à I'intérieur du massif. (...) Faux


yolcan, dont les éruptions géographiquement impossibles sont dues
à des feux allumés, comme ceux de Maître du Monde, pour écarter
les paisibles pêcheurs et les indiscrets ». On peut songer aussi à la
dernière escale du Capitaine Nemo : cette grotte miniature,
agrandie aux dimensions, presque, d'une ville souterraine, coiffée
d'une colline conique, détachée des autres. Et le butin de Ker
Karraje est dans Back-Cup comme celui d'Arsène Lupin est dans
I'Aiguille Creuse. La sortie mi-souterraine, mi-sous-marine de
cette dernière, ressemble comme une sæur à I'entrée de Back-Cup.
Cela n'est sans doute pas fortuit, d'autant plus que Maurice
I-eblanc emploie les mêmes procédés rousselliens de l'écriture que
Jules Verne, les mêmes procédés de cryptographie. L'un d'entre
eux pousse le héros de 813 à faire exactement le même type
d'erreur que Paganel dans Les Enfants du Capitaine Grant, il
traduit A PO ON Apollon au lieu d'y voir Napoléon. D'autre part,
dans Un monde connu et inconnu : Jules Verne, Christian Robin
fait fort justement remarquer que Maurice Leblanc rendit indirec-
tement hommage à Jules Verne en masquant son héros sous le nom
du Docteur Vernes, qui dispose d'une automobile tout à fait
comparable aux confortables machines verniennes (Le Bouchon de
Cristal, chapitre IV). Nous ne résisterons pas non plus au plaisir de
citer François Raymond, qui ne croit sans doute pas si bien dire
lorsqu'il parle à propos d'Arsène Lupin de << ce moderne Protée »
et qui écrit : << Cette double présence, non seulement de la
chronologie dans le texte du cryptogramme, mais de Chronos lui-
même comme gardien du trésor, ce n'est pas au « Scarabée d'Or >>,
ni même à Sherlock Holmes, que Lupin l'emprunte : c'est à Jules
Verne, grand maltre de ces jeux. Avant << Le signe de l'Ombre »,le
Scartaris désigné dans le cryptogramme de Saknussem était déjà le
style d'un immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné
marquait le chemin du centre du globe; le flux et le reflux des
marées ferment et ouvrent tour à tour le second trou de I'Aiguille,
isolent et découvrent l'île au trésor de Périac (Dorothée...) comme
ils ferment ou livrent accès aux cryptes de Nemo, et de Ker
Karraje; les grandes marées d'équinoxe » permettent seules à la
<<

<< barre » d'atteindre les << richesses du proconsul », comme les

<< mascarets providentiels ,, de Jules Verne, d'accéder à l'île ou de

forcer le blocus. Lieu du salut, des merveilles ou du trésor, l'île est


152 ruLEs vERNE ET LA Rosp+cRorr(

un cercle, au centre duquel, normal à son plan, le cercle du temps


se faufile. La terre au pôle et l'île au volcan sont transpercées par le
retour éternel. »

L'Ordre des Fendeurs et les Carbonai.

Nous avons vu quels rapports existaient entre Dorothée, dan-


seuse de corde, Le Roi Mystère, Robur le Conquérant et Le Maltre
du Monde. Nous avons vu pourquoi il était important que certains
personnages aient les initiales R. C. Mais pourquoi le nom de
Robur ? Pourquoi cette permanence du chêne ? Même si Jules
Verne en profite pour évoquer Rennes-le-Château, ce ne peut être
la raison essentielle. Robur doit avoir une autre signification. I-e
symbolisme du chêne est bien entendu la clé de cette appellation:
Robert Graves, dans La Déesse Blanche, nous apprend que Protée,
personnage mythologique qui a donné son nom à I'un des livres
secrets de la Rose*Croix, était aussi appelé << I'homme-roi du
chêne ». Le chêne-roi, Robur, Protée le mystérieux qui prend
n'importe quelle forme jusqu'à se transformer en brume. Nous
sommes sur la bonne voie. Continuons donc et souvenons-nous que
le mot Druide, étymologiquement, signifie homme-chêne (o'),
venant du kimro-gallois derw (€).
Nous ne pouvons éviter, w le ÿpe de ces héros de roman, de
songer aux Carbonari, qui semblent avoir joué un rôle important
dans l'évolution de la franc-maçonnerie française et italienne. Dam
Les secrets de la chevalerie, Yiûor-Emile Michelet affirmait:
<< Parallèlement au sacre de Reims où le Roi renouvelait le pactc

conclu entre Clovis et Saint-Rémi au nom des communes auto-


nomes des Gaules, il y avait un sacre secret où le roi devait revêtir
un habillement symbolique fourni par les corporations. Quoi qu'il
en soit, le Beaucéant, bien longtemps après I'abolition des Tem.'
pliers, figure à ce sacre secret, arboré par les corporations qui
s'intitulaient « frères charbonniers ,r. Or, parmi ces charbonnierg
il était une catégorie particulière qui se nommait : les fendeurs"
Selon une légende, François I"', chassant en forêt, serait tombé sur

(o') En argot, il est curieux de constater que chêne signifie homme, tout
simplement.
(s) Selon Laurence Talbot, ce terme serait à I'origine de derviche.
,ULE,S VERNE ET LA RO§E+CX,OD( 153

I'une de leurs cérémonies initiatiques. Il aurait été reçu parmi eux,


mais ayant voulu s'asseoir à la place du Maître, celui-ci s'y serait
opposé en disant « Charbonnier est maître chez soi. » Cette
légende une fois de plus relie la Charbonnerie à la royauté, mais à
une royauté secrète gouvernant dans I'ombre.
Au xvnf siècle, le chevalier de Beauchesne (un nom prédestiné)
lança à Paris l'Ordre des Fendeurs où les traditions sylvestres
étaient plus ou moins adultérées par l'érotisme propre à cette
époque, mais le fonds des cérémonies restait authentique. Elles
prenaient souvent une allure de << grande bouffe », mais cette
kermesse servait à masquer une loge maçonnique réelle : << la
constance »», fondée par Beauchesne sous les auspices de Charles
Edouard Stuart. Voilà une famille qui ne nous est pas inconnue.
Gustave Bed écrit : << Les loges du chevalier de Beauchesne
semblent avoir fait partie du régime des Empereurs d'Orient et
d'Occident. »
Pour Grasset d'Orcet, les fendeurs se sont introduits en Italie
sous le nom de Carbonari dès l'époque de François Ie'. En
Angleterre, ils formaient une corporation : les forsters, traduction
anglaise du nom des druides. Ils se seraient maintenus depuis les
temps les plus anciens et auraient traversé tout le Moyen Age en
préservant leurs traditions dans les forêts du Morvan et du
Roussillon (ae). Entre eux, ils se nommaient Cousin Duchêne.
Grasset d'Orcet nous signale qu'ils avaient conservé des dénomina-
tions rappelant plus ou moins les deux grandes divisions de I'ordre
druidique : les Bardaches et les Sarons, et il indique fort curieuse-
ment un lien entre les Druides et les rois chevelus mérovingiens.
Pour lui, les fendeurs, qu'il nomme aussi Ménestrels du Morvan,
sont à la base de toutes les maçonneries modernes. Ils s'opposèrent
souvent, dit-il, aux « Ménestrels de Murcie », plus attachés aux
traditions des Wisigoths (s0;. Les frères du chêne ou fendeurs
existaient encore au xvme siècle en France, mais surtout sous la
forme d'un << grade aristocratique et littéraire qui ne se conférait
qu'aux maîtres ». Les fendeurs étaient des spécialistes des gri-
moires dans lesquels ils utilisaient souvent des noms d'arbres, et

(4e) C'est dans les branches d'un chêue sacré, nous dit la légende, que le premier
troubadour trouva les », les lois d'amour.
" leys d'amor
($) Ces deux tendances recouvriraient très exactement celles des Guelfes et des
Gibelins.
154 JULEs VERNE ET LA RosE+cRoD(

l'un de leurs principaux signes de reconnaissance était « l'agneau


tenant une bannière >>. Grasset d'Orcet ajoute : I'un des noms
qu'ils prenaient était celui des « Loups » ou << Lupins ». Cela ne
pourrait-il expliquer le choix du nom de son héros principal par
Maurice Leblanc fl) ? ARSENE LUPIN ne serait-il pas le Roi des
Fendeurs, le Roi du Chêne, celui qui règne dans I'ombre et, si
j'osais, je dirais : Arsène à Ren(n)es.
Toujours est-il que leur- puissance était grande et au xxc siècle
même, leur ordre de façade, si je puis dire, celui des Carbonari, ne
comptait pas moins de 12000 membres à Paris. Il semble qu'ils
aient eu certains liens avec le bolcheüsme. Ces hommes qui
affirmaient que leur Ordre était né en Ecosse (52) fondèrent une
« vente » ou loge dans la région de Montségur : << Les Compagnons
du Sabarthez. » Celui qui les dirigeait, Adolphe Garrigou, passa sa
vie à rechercher les traces des Cathares dans tous les pays et plus
particulièrement dans les grottes ariégeoises.
Le flambeau fut ensuite repris (quelle coïncidence) ! par Antonin
Gadal, qui appartenait à l'ordre des Rose*Croix de Holland" (").
C'est lui qui inspira l'Allemand Otto Rahn, auteur de La Croisadc
contre le Graal et de La cour de Lucifer.
Pierre Neuville, quant à lui, se demande (to) r Peut-on suggé-
"
rer que le vieux chêne, les Forestiers, la Forêt sont une résurgence
des authentiques RosetCroix, de ceux qui eurent tant d'influence
sur les événements politiques, du xvn" au début du xx'? » Poser
cette question, c'est y répondre. Robur est là pour nous démontrer
ce lien, car il correspond à la fois à l'enseignement rosicrucien et
aux mythes des Forestiers ou Fendeurs, mythes auxquels sc
rattache Robin des Bois (s5).

(51) Ajoutons que I'un des personnages de Dorothée, dansense de corde *


nomme Saint-Quentin, ce qui pour les fendeurs a le sens de la quinte-essence dod
parle Rabelais.
(t') On peut se demander s'it ne faut pas voir un lien entre les Carbonari et lcr
Indes Noires.
(53) Les Rose*Croix de Hollande ont d'ailleurs érigé à Ussat, face à la grottc
cathédrale de Lombrives, un fort curieux monument : le centre rosicrucien Galaad.
(3) Pierre Neuville, Les dessous ténébreux de l'histoire (Albin Michel).
(55) Dans son ouvrage essentiel, La Déesse Blanche, Robert Graves a montré qræ
Robur le rouvre était lié dans le calendrier à la période dc Noël, tout commc
Robin : « C'est en effet à ce moment de I'année, d'après le folklore britannique, quc
le rouge-gorge (robin en anglais), en qualité d'esprit de la Nouvelle-Année, sort
armé d'une tige de bouleau pour tuer son prédécesseur, le roitelet à cimier doré,
I'esprit de la vieille Année, et le trouve caché dans un buisson de lierre. »
JULES VERNE ET LA ROSE+CROD( 155

S'il nous manquait des preuves, nous les trouverions dans deux
romans de George Sand : Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt,
où I'on voit une partie de l'histoire tourner autour de la pierre
d'épouvante et du grand chêne de Schreckenstein, près du château
des géants, au-dessus d'un monde souterrain dont l'accès est une
citerne. Pour Albert de Rudolstadt, ce chêne est un véritable
<( arbre généalogique sur lequel notre histoire glorieuse et sombre a

été tracê,e en caractères de sang ». Cet arbre est lié à Jean Ziska du
Calice, chef des Taborites, et il est surnommé le Hussite. Taborites
et Hussites étaient, ne I'oublions pas, deux sectes très proches des
Cathares. D'ailleurs, le nom même de Consuelo signifie C.onsola-
tion : le consolamentum. Elle, la Dame pure, la .. Repanse de
Joye », I'Esclarmonde, ne cesse d'enseiguer un Amour qui respire
le catharisme : << Consolation ! s'écria la perspicace Amélie. S'est-il
servi de ce mot ? Vous savez, ma tante, combien il est significatif
dans la bouche de mon cousin. » Comment s'étonner que ces deux
romans mettent en scène le Comte de Saint-Germain et la Rose*
Croix : la secte des Invisibles. Nous ne nous attarderons pas
davantage sur ces ouvrages, mais nous ne pouvons que conseiller à
nos lecteurs de les lire : ils sont à la fois fort beaux et si riches
d'enseignement. Nous terminerons en disant un mot de Jeanne de
George Sand, dans le prologue duquel I'auteur écrit cette phrase :
« Les chênes prophétiques ont à jamais disparu de notre contrée, et
les druidesses n'y trouveraient plus un rameau de gui sacré pour
parer l'autel d'Hésus. »> Dans ce roman, George Sand inclut
quelques passages de chansons.

« Petite bergerette
A la guerre tu t'en vas...
Elle porte la croix d'or,
La fleur de lis au bras,
Sa pareil n'y a pas, etc. >>

Et surtout elle donne le premier vers de trois chansons :

« Voilà six mois que c'était le printemps, etc.


C'étaient trois petits /endeurs, etc.
Chante rossignol, chante, etc. »

La curiosité me fit rechercher le texte de ces chansons, et je ne


fus pas déçu.
156 ruLBs vERNE Er LA RosE+cnorx

De la chanson des fendeurs je ne citerai que les deux premiers


vers :

« C'étaient trois beaux /endcurs de la forêt jolie.


Ir plus jeune tenait
-
une rose fleurie... »
-
Quant à << Chante Rossignol chante », otr ÿ trouve :

(...)
"Au bout d'une fontaine je me suis reposé
Et I'eau était si claire gue je m'y suis lavé.
Avec une feuil' de chêne je m' les ai essuyés.
-
J' regard au bout de la branche j' vois l' rossignol chanter
Et chant' rossignol chante -
ma maîtresse m'a quitté
Pour un bouquet de roses -
que j'y ai refusé
(...), -

Je terminerai ce chapitre en relevant une phrase de Jules Verne


dans Le Tour du Monde en Quatre-Vingts lours, à propos du
personnage de Passepartout, dont le nom, en argot, se traduit par
Rossignol : .. Ce brave garçon avait, maintenant, à l'égard de son
maître, la foi du charbonnier. ,,
Il
JULES VERNE
ET LES SECRET§ D'ARSÈNE LTJPIN

La Comtesse de Cagliostro et le mystère de Rennes-le-Chôteau.

Nous venons de voir que Jules Verne a sans doute fait partie
d'une société rosicrucienne et que ses écrits trouvent d'étranges
échos chez Gaston Leroux et Maurice Leblanc.
Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Bien sûr, il
n'est pas question d'analyser ici l'ensemble de l'æuvre de Maurice
Leblanc en détail (ce sera peut-être I'objet d'un prochain ouvrage),
mais quelques incursions dans la geste lupinesque ne seront sans
doute pas dénuées d'intérêt.
Intéressons-nous tout d'abord à l'une des plus connues des
aventures du célèbre gentleman-cambrioleur : La comtesse de
Cagliostro. Tout commence près de Bénouville, en pays de Caux.
Là, Arsène Lupin surprend un groupe d'hommes en train de juger
une femme à la beauté ensorcelante (1). lt ne peut se décider à la
laisser condamner à mort. Il la sauvera et s'ensuivront d'étranges
aventures où Lupin découvrira à la fois l'amour et la cruauté avec la
belle Joséphine Balsamo, descendante du comte de Cagliostro (2).

(t) Cette lutte rappelle fort celle qui opposa Rose+Croix et Jésuites, I'un des
nobles accusateurs de La Comtesse occlrpant d'ailleurs un poste important dans la
Compagnie de Jésus, et il compte bien transmettre à celle-ci le fabuleux trésor que
protège le chandelier à sept branches.
(2) Noter que le Comte de Cagliostro fut en rapport avec la Rose*Croix (voir les
ouvrages du Dr Marc Haven).
Quant à Joséphine Balsamo, elle nous est décrite la chevelure à moitié défaite
tombant en masse éparse retenue par un peigne d'or, tandis que deux bandeaux aux
reflets fauves se divisaient également au-dessus du front, un peu ondulés sur les
tempes. A croire qu'il prit son modèle chez Marie-Madeleine sur un ütrail de
l'église de RennesJe-Château. Elle rappelle, nous dit Maurice Iæblanc, « ces
femmes de Vinci ou plutôt de Bernardino Luini ». Amusant clin d'cil qui en dit long
158 JULEs VERNE Er LEs sEcRETs D'ARsÈNE LUpIN

Mais surtout, ce roman va être I'occasion de résoudre une


énigme dont Maurice Leblanc fait dire à Cagliostro que celui qui en
trouverait la clé serait « Roi des Rois ». Faut-il rapporter cela au
signe que la belle comtesse porte au bas de l'épaule comme le Roi
Mérovingien ? Ce roman possède bien str une clé. Maurice
Leblanc nous la fournit presque dès le départ et un lecteur tant soit
peu averti n'aura guère de peine à la découvrir.
Où les choses se corsent, c'est lorsque I'on s'aperçoit qu'il s'agit
de retrouver le « Chandelier à 7 branches ». Comment ne pas
pensèr une fois de plus à Rennes-le-Château ? Lupin le trouvera,
branche par branche, et il découvrira la première enveloppée dans
des toiles d'araignées.
Arsène Lupin va ainsi découvrir le secret des sept abbayes du
Pays de Caux dont I'implantation est la projection sur le sol de la
constellation de la Grande Ourse. Ces abbayes ont nom Fécamp
(sur la porte de la crypte de laquelle on pouvait voir la signature de
Ia Rose+Croix et qui possède son graal : une relique du précieux
sang apportée miraculeusement par un arbre flottant qui n'est pas
sans rapport avec la nef de Salomon), Montivilliers, Valmont,
Cruchet le Valasse, Saint-Wandrille (3), Jumièges, Saint-Georges
de Boscherville.
Le lieu même du trésor, Arsène Lupin le trouvera en cherchant
la projection d'une étoile dont le nom est obtenu en prenant la
première lettre de chacun des mots gravés au fond d'un mystérieux
coffret : « Ad Lapidem Cunebat Olim Regina » qui donne le mot
Alcor. Or, il existerait à Rennes-les-Bains, dans la colline du
Serbairou une pierre portaDt I'inscription :

<^!=
A
LAPID
EMCUR
REBAT
OLIMR
EGINA

sur la façon d'écrire de Maurice læblanc puisque le surnom qui était donné à
Bernardino Luini était celui de * Lupino ,.
(3) Saint-Wandrille fut Comtc du Palais de Dagobert.
JULEs vERNB ET LEs sEcRETs D'msÈNB utrmr 159

Cette information doit tout de même être prise au conditionnel.


D'une part elle provient d'un ouvrage de J. L. Chaumeil dont la
caractéristique principale n'est pas le sérieux; d'autre part, même
si cette pierre existe, encore faudrait-il en dater Ia grawre. Selon
J. L. Chaumeil, le premier relevé de cette pierre aurait été fait par
Ie Père Vannier, prêtre de la mission de Rennes-les-Bains en 78ÿ2.
J. L. Chaumeil tiendrait son information de Philippe de Cherisey.
Cette phrase signifie : « Vers la pierre jadis courait la Reine. ,
Dans le roman de Maurice Leblanc elle serait « la pierre d'Agnès
Sorel >, (') oo << dolmen de la Reine » au Mesnil-sous-Jumièges.
Francis Lacassin a bien raison de parler à propos d'Arsène Lupin
de « I'art de cambrioler I'Histoire de France » (s). il écrit (6) :
<< Beaucoup de ses interventions se situent dans une dimension

historique : le déménagement du château de Thibermesnil, le


chandelier à sept branches dans La Comtesse de Cagliostro, le
secret de L'aiguille Creuse, I'or de la France dans Ze Triangle d'Or,
Ia récupération de I'Alsace-Lorraine dans 8/3; les vestiges de la
civilisation romaine dans la Demoiselle aux yeux verts (...). »

Arsène Lupin, I'hornme aux clés d'or.

Et ce roman n'est pas le seul à être lié aux trésors fabuleux. Dans
La Cagliostro se venge, ne lit-on pas : << Un peu partout à travers la
France et dans des cachettes sûres, lits de rivières, cavernes
inconnues, trous de falaises inaccessibles, il possédait des lingots
d'or et des sacs de pierres précieuses. »
On ne peut pas ne pas évoquer ..< La Barre y va » et la rivière
Aurelle qui charrie de la poudre d'or provenant de la Butte aux
Romains. Comment ne pas songei une fois de plus à Rennes-le-
Château où le ruisseau de Couleurs, après des périodes de hautes
eaux, a fait de même, au point que l'on a retrouvé des paillettes
d'or dans le corps de canards qui s'y abreuvaient ? Hasard ? Bien
str, mais alors hasard aussi le nom des personnages : Pierre de
Basmes (la baume est une grotte), la mère Vauchel qui disant
chaule pour saule nous amène à la nommer Vaussel ou vallée du

(1) Sorel = or - sel.


(5) Rewe Europe.
(6) Francis Lacassin, Mytholo§e du Roman Policier.
160 JULEs vERNE Er LEs sEcRETS D'ARsÈNE LUpIN

sel. Hasard, le lieu dit « le chêne à la cuve >», un hasard « le bec-


salé », c'est-à-dire la riüère salée, un hasard ce tumulus utilisé
comme un coffre (arca). Hasard, hasard, toujours hasard !
Hasard encore dans Arsène Lupin, gentleman cambrioleur
I'aventure intitulée « Herlock Sholmes arrive trop tard », qui nous
livre le secret du château de THIBERMESNIL dont deux Rois de
France ont eu la clé. Cette énigme s'exprime par une phrase :

<< La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et I'on va

jusqu'à Dieu. »

Elle signifie qu'il faut s'intéresser aux lettres apparaissant en


relief sur une cheminée : Tourner le H vers la droite d'un quart de
cercle (la hache tournoie), remuer plusieurs fois le R (l'air qui
frémit) et ouvrir le L comme un guichet (l'aile s'ouvre), pour
découvrir I'entrée d'un souterrain menant à une chapelle (aller
jusqu'à Dieu). Songeons alors à cette phrase du Robur de Jules
Verne : << Iæ docteur Marey n'a-t-il pas soupçonné que les pennes
(ou pènes) s'entr'ouvrent pendant le relèvement de I'aile (L) pour
laisser passer l'air (R)... (7). Curieux tout de même ce Lupin se
"
lançant dans un voyage vers le Pôle Sud, explorant le Tibet. Si la
plupart des aventures importantes d'Arsène Lupin se passent dans
le triangle Le Havre Rouen Dieppe, ce n'est sans doute pas
par hasard. Bien sûr,- Maurice -læblanc, né à Rouen, connaissait
parfaitement la région et, au début des années 20, il acheta même
une propriété à Etretat qu'il baptisa Le clos Lupin.
Mais le choix de cette région n'est sans doute pas lié à la seule
connaissance du terrain. Nombre de lieux témoignent de la même
toponymie que dans le Razès. Faut-il songer à Arques et à la
Varenne ? Lieu d'énigmes historiques également, où les trésors
abondent : un rituel du xI" siècle, conservé à la bibliothèque de
Rouen (Rinale ecclesiasticurn et monasticum ad tuum êcclesiae
gemmeticensrs, n" 93 des manuscrits de la Bibliothèque de Rouen),
à l'usage des moines de Jumièges, comportait une oraison concer-

(7) Dans le cadre du rapprochement avec Robur, on peut remarquer que Lupin a
tendance lui aussi à se prendre pour le Maître du Monde. Ne dit-il pas dans 8I3 .'
I
« Le Maître... celü qui veut et qui peut,.. celui qui agit... n'y a pas de limites à ma
volonté, il n'y en a pas à mon pouvoir. Je suis plus riche que le plus riche, car sa
fortune m'appartient... Je suis plus fort que les plus forts car leur force est à moD
service. »
JULES VERNE ET LEs sEcRETs D'ARsÈxB LUHtr 161

nant la découverte de trésors anciens et permettait de purifier les


objets façonnés par des paiens. Il faut croire que les trouvailles
n'étaient pas rares. M-' de Grazia, auteur d'ouvrages à clefs liés
aux templiers, a d'ailleurs cherché de tels trésors à Saint-Wandrille
où elle faisait de fréquentes visites en compagnie d'un ami...
Maeterlinck ! Là, des scouts découvrirent 200 pièces d'or à l'effigie
de Louis XV.
Lieux à trésors donc, mais aussi lieux auxquels s'intéressèrent
des familles que les historiens de I'affaire de Rennes connaissent
bien. Ainsi trouve-t-on parmi les abbés de Fécamp plusieurs
représentants de la maison de Lorraine : le 30" Jean de Lorraine,
puis Charles de [.orraine, puis l,ouis de Lorraine le 32" et le 35'
Henri de Lorraine, mais aussi le 34" abbé : François de Joyeuse, de
la famille des seigneurs de Couiza.
C,omment ne pas être tenté d'utiliser cette région pour rappeler
Rennes-le-Château, tout comme Leblanc utilise les pseudonymes
d'Arsène Lupin: Prince Rénine (Les Huit Coups de llHorloge),
prince Sernine (813) ou Baron d'Enneris (Le Cabochon d'Eme-
raude, La Demeure mystérieuse\. Combien de fois voit-on revenir
le thème du fils perdu rappelant le rejeton des Mérovingiens (le
bouchon de cristal, L'Ile aux trente cercueils, L'Anneau Nuptial et
bien d'autres). Clin d'æil encore le fait que Maurice Leblanc se soit
inspiré pour créer le personnage d'un héros d'un roman de
Raban (8) portant le nom de Victor Plantard, sorte d'anarchiste
volant le « trésor national» pour la redistribuer aux prolétaires.
Lupin anarchiste, « héritier des Rois de France », frôlant les
secrets de l'immortalité avec la Comtesse de Cagliostro, duplique
les lieux : deux aiguilles creuses, deux demeures mystérieuses, tout
comme Maurice Leblanc explique Rennes-le-Château par copies
(presque) conformes successives.

Où l'on retrouve Emma Calvé.

Comment Maurice leblanc eut-il toutes les informations néces-


saires ? Comment fit-il partie de la même mystérieuse société que
Jules Verne ? Sans doute grâce à sa sæur. Celle-ci, actrice, fut très
amie avec les « Rose*Croix » : le Sâr Péladan, Elémir Bourges

(8) la baronne a le bandit.


162 JULEs VERNB Er LEs sEcRETs D'ARsÈNE LUprN

et... Emma Calvé. Elle s'avança assez loin sur les chemins de
l'ésotérisme, connut Gurdjieff dont elle écrivait :
« Il n'est pas consolant, il est mieux. Ce qu'il apporte est dur
comme Jésus, si l'on retourne à sa source. Il n'y a pas de vérité
complaisante. Je pense que la première condition pour approcher
Gurdjieff est d'être en pleine santé. I faut être en mesure de
supporter les premiers chocs. Il y a surtout l'inconcevable torture
de se sentir une terre que quelque chose commence à labourer.
Tout à coup, nos forces sont employées à un travail inconnu
-
impossible. Plus on I'entrevoit, plus on pense « Je ne pourrai pas ».
Mais sont-ce bien nos forces qui sont sollicitées ? Non, nous ne
nous en étions jamais servis, nous les ignorions. Ce sont des
énergies réveillées par une nécessité nouvelle vers un but nou-
veau » (e). Uais elle vécut également la plus grande part du temps
avec Maurice Maeterlinck qui portait au symbolisme et à l'ensei-
gnement ésotérique un très grand intérêt. Dans Le Trésor des
Humbles, il consacra d'ailleurs un passage à Louis-Claude de Saint-
Martin et un autre à Cagliostro qu'il défendait. Il fut aussi l'auteur
du livret de Pelléos et Mélisande, seul opéra de Debussy (1).
Debussy, quelle étrange coihcidence ! Debussy chez lequel eut sans
doute lieu la rencontre entre la cantatrice Emma Calvé et Bérenger
Saunière... Debussy qui allait permettre à Emma Calvé de
triompher dans Pelléas et Mélisande.
Alors, comment s'étonner que I'euvre de Maurice Leblanc soit
pour partie tournée vers la plus grande énigme de l'histoire de
notre pays, liée au mystère de Rennes-le-Château ? Comment
s'étonner de trouver le mystère du sang royal évoqué dans L'Ile aux
Trente Cercueils, cette île de Sarek (") qui enferme en son sein la
dalle des Rois de Bohême : énigme bien connue de George Sand ?
Comment s'étonner de voir évoquer dans Le Trtangle d'Or des
lieux ayant leurs correspondants à Rennes, alors même que le nom

(e) Georgette Leblanc, La Machine à Courage (Ed. J. B. Janin).


(1o) Debussy entreprit un autre opéra à partir d'un texte dc Maeterlinck : Ia
princesse Maleine, maisil ne I'acheva jamais. Il en commença égalcment un d'après
I'cuvre rosicrucienne de Villiers de I'Isle-Adam, Axel, et un projet avec Toulet
concernant I'extraordinaire Comme il vous plaira de Shakespeare.
(rr) Sarek, nous dit-on, vient du mot sarcophage; je serais tenté de dire : tout
comme Arques üent du coffre. Dans cette histoire, l'un des personnages de sang
royal se nomme Raynold : la vieille Rennes, la Rennes de I'Aude.
ruLES VERNE EÎ LES SECRETS D,ARSÈNE LUPIN 163

d'un des principaux personnages de cette aventure nous donne par


transformation I'indication suivante : BS
- RAZES.
Pas étonnant non plus que L'éclat d'obus soit en fait lié à
l'histoire de Stenay (") et de I'abbaye d'Orval, à la frontière belge,
en rapport une fois de plus avec l'affaire de Rennes et le Grand
Monarque.
Il faudrait signaler encore quelques autres romans dont l'un nous
rappelle qu'aux temps préhistoriques, I'emplacement de Rennes-
les-Bains était recouvert par les eaux d'un lac tiède et salé (13),
peuplé de coquillages dont on retrouve quelques spécimens dans la
montagne des cornes. Un effondrement, s'étant produit il y a
8500 ans entre le Cardou et le Roc Noir, évacua le lac et laissa la
faille dans laquelle coule la Sals. Selon Philippe de Cherisey, trois
ou quatre poches subsisteraient sous le village de Rennes-les-Bains,
à 1500 ou 1700 mètres de profondeur, et seraient à l'origine des
sources thermales chaudes.

Le secret de I'Aiguille et le Trésor des Rois de France.

La principale ou plutôt la plus oonnue des aventures d'Arsène


Lupin est L'Aiguille Crerue, qui voit le gentleman cambrioleur se
rendre maître du trésor des Rois de France. La fortune de la
France, c'est-à-dire sa puissance et son destin aux mains d'un
homme qui se pose en quelque sorte en descendant légitime, n'est-
ce pas une fois de plus revenir aux rejetons ardents des Méroün-
giens? Nous exagérons? Non! Maurice Leblanc disait lui-même :

(") En L9t7,le Kronprinz Frédéric-Guillaumc séjouma à Stenay, au château des


Tilleuls, pour des raisons qui ne sont pas sans rapport avec l'affaire qü nous occupc,
et qü intéressèrent égalemeot Nostradamus, sans parler de toüs XVI.
A propos de §tenay, voir Gérard de Sède, La race fabuleuse (J'ai Lu).
Ajoutons qu'un trésor existe à I'abbaye d'Orval et que cellc-ci était arrosée par
8 canaux portant le nom d'un apôtre et qu'ils alimentaient 8 étangs.
Notons également cn rapport avec cette affaire qu'en 1916, des soldats allemands
investirent sur l'ordre du général Von Bissing, gouvemeur des territoires occupés, la
collégiale de Molhain (dans les Ardennes, à quelques centaiocs de mètres de la
frontière belge), interdisant à quiconque d'en approcher. lls proédèrent à des
fouilles à I'intérieur durant plusicurs mois, mettant au jour une crypte du xc siècle et
un passage souterrain. Ils emportèrent alors des documcnts et une pierre gravée que
les gouvernements alliés réclamèrent en vain après I'armisticc.
(r3) Ajoutons pour le plaisir que, jusqu'à la Révolution, la Seigneurie de Quillan
appartint à la famille du chevalier de Juvis.
L« ruLEs vERNE Er LEs sBcRETs D'ARSÈNE LUprN

« Tout un côté de l'histoire de France et de la maison royale


s'explique par l'Aiguille, de même que toute I'histoire de Lupin »,
et il ajoutait d'ailleurs : << Sans I'Aiguille Creuse, Lupin est
incompréhensible », signifiant qu'il s'agissait d'une énigme à résou-
dre. Il disait à propos de cette aventure que « I'accouplement
énigmatique de ces deux mots a défié d'innombrables ædipes ». Le
secret des Rois de France et d'autres que connurent César, Rollon,
Güllaume le Conquérant, ce secret qui aurait été celui du masque
de fer, Arsène Lupin le découwit dans l'Aiguille Creuse d'Etretat,
devenant ainsi, en quelque sorte, le suocesseur de ces Rois de
France. Il semble bien que ce roman cache un mystère effective-
ment lié à Etretat, qui n'est pas très difficile à découvrir (14) et que
connaissait bien Henri IV. Si Maurice Leblanc fixe l'attention du
lecteur sur la Manneporte et son puiS aux 97 marches, sur la porte
d'Aval encadrée par l'Aiguille Creuse et la chambre des Demoisel-
les, sur la porte d'Amont, sur Etretat lieu où EsT le TREsor
d'ETAT ou le secrET d'ETAT, ce secret concernant le lieu où est
caché un trésor considérable possédé par les Rois et qui s'accrois-
sait de siècle en siècle, c'est sans doute à la fois pour nous alerter et
pour fixer définitivement I'attention de celui qui se laisse fasciner
par I'or. Ce dernier ne pourra sortir du périmètre qui lui est fixé. Il
ne pensera pas à s'enquérir de la présence de Saint-Clair en ces
lieux alon que la famille qui porte ce nom est liée de très près à la
succession mérovingienne et que la devise de Saint-Clair est
perceptible au sage, mettant I'accent sur l'eau de la fontaine qui
ouwe les yeux de I'adepte. Celui qui sera fasciné par l'or oubliera
également de s'enquérir d'une autre « aiguille »>, toute proche,
celle de Belval (nom d'un héros intervenant dans deux romans
importants de Maurice Leblanc). Et pourtant, il apprendrait alon
que celle-ci voisine avec << le banc Sainte-Anne » où naufragea en
L766 le Marquis de Créqui. C,ela ne vous dit rien ? Ne s'en tenant
pas là, le Sage cherchera pourquoi un personnage se nomme
Isidore Beautrelet, un autre Daval, pourquoi Raymond de Saint-
Véran nous rappelle le Rex-Mundi ou Roi du Monde. Il découvrira
peut-être également qu'une aiguille ne désigne pas seulement un
rocher pointu mais aussi un canal creusé servant à remplir et vider
les marais salants, autrement dit un lieu par lequel l'eau salée

('n) Cf. I'ouvrage de Valère Catogan.


JULES VERNE ET LES SECRETS D,ARSÈNE LUPIN 165

coule (r5). C'est le moment de se souvenir que la région d'Arques,


proche d'Etretat, est un pays de salines ('u). p" quoi retourner à
Rennes-le-Château. Et si le chercheur est encore un peu plus
curieux, il apprendra que le démon Asmodée fut un jour immobi
lisé et fixé par Sainte-Enimie, s@ur de Dagobert, par un bloc haut
de 80 mètres : l'Aiguille. Poursuivant cette enquête, il apprendra
que ledit Asmodée, présent dans l'imagerie de Rennes-le-Château,
imagina le premier de forger le fer et l'airain, qu'il faillit détrôner le
Roi Salomon auquel il aurait offert un manuscrit source du
mystérieux Necronomicon cher à H. P. f.ovecraft, qu'il tua les
7 précédents maris de la femme de Tobie, qu'homologue de Seth,
meurtrier d'Osiris, il fut chassé par la magie du poisson de
l'immortalité, dut finalement aider le Roi Salomon à construire le
Temple de Jérusalem, sans employer ni marteau, ni hache, ni
aucun instrument de métal et faisant seulement usage d'une
certaine pierre qui coupait les autres pierres comme le diamant
coupe le verre.
Le chercheur s'apercevra sans doute également que le secret
d'Etretat est lié au problème de l'énergie qui anime le monde et la
vie, qu'il est lié à l'alchimie et qu'il n'est pas indifférent à la
recherche de I'immortalité, tout en faisant courir à celui qui s'y
attaque un danger mortel.

Maître Antifer et le trésor d'Arsène Lupin.

Mais laissons Maurice Leblanc et revenons à Jules Verne sans


quitter Etretat. Jules Verne a écrit un roman nommé Les Mirifi-
ques Aventures de Maître Antifer, dans lequel Maître Antifer
parcourt la terre à la recherche d'un trésor. Son père a reçu, en
remerciement d'un service rendu, une indication concernant la
latitude de l'îlot où fut enfoui le magot, la longitude devant être
communiquée ultérieurement par un autre personnage. Mais le
premier lieu qui sera ainsi découvert ne fournira qu'un document
indiquant la longitude d'un deuxième llot, obligeant à chercher

(tt) En argot, au xx' siècle, aiguille signifiait également « clé ». Quant à


« I'aiguille du berger », c'est une plante médicinale nommée également le « peigne
de Vénus ». Ce terme peut parfois signaler dans la toponymie un tumulus.
(16) La plus importante se trouvant dans les communes d'Arques et de Bouteiller.
166 JULEs VERNE Ef, LEs sEcRETs D'ansÈxe ruprN

auprès d'un nouvel intervenant la latitude. Nouvelle déception,


l'îlot 2 ne livrera qu'une longitude désignant un 3e llot dont la
latitude sera découverte en Ecosse. Mais, là, au 3'îlot, la quête
s'achèvera par la découverte d'un nouveau document à peu près
effacé ne permettant pas de découvrir le lieu exact du trésor mais
contenant les mots << ... la loi géométrique... pôIe... ». Cependant
le dernier îlot finira par être découvert, trop tard : l'île Julia s'est
enfoncée dans les flots.
Nouveau trésor donc, mais lié au capitaine Antifer. Or le Cap
Antifer se trouve au sud-ouest d'Etretat (17). Hasard? Non! Pas
plus que le fait que le voyage suive un schéma (18; bien connu des
spécialistes de Rennesle-Château :

En fait, nous dit Daniel Compère, le centre du récit, le lieu où


I'on reüent toujours dans cette histoire, c'est Saint-Malo. D'ail-
leurs le narrateur précise qu'autrefois Saint-Malo était une lle.
Pour lui, c'est l'île au trésor véritable, celle où Juhel épouse
Enogate qu'il aime ("). N" faut-il pas voir en son nom : Enogate,
la grille du monde souterrain, grille (gate en anglais) qu'Enée
ouvre pour parvenir au monde infernal ? Pourquoi Saint-Malo ? Il
n'y a pas de hasard chez Jules Verne et I'auteur nous donne une
précieuse indication. En effet, le nom du capitaine Antifer est en
fait Pierre-Servan-Malo. A ce prolDs, Jules Verne n'hésite pas à
parler de << nom significatif ». Il ne nous reste qu'à nous rendre à
Saint-Malo, ou plus exactement tout à côté, à Saint-Servan-sur-
Mer, pour y trouver un parc des Corbières et une corniche d'Aleth
propres à nous ramener dans le Razès, sans oublier que le fort fut
bâti en L759 par ordre du duc d'Aiguillon. Comment s'étonner
alors de voir le capitaine Antifer et son ami Gildas Tregomain,
« fils de Veuve », présentés comme un doux marin d'eau douce et
le plus salé des marins d'eau salée.
Il faudrait parler aussi des quais du Sillon-Sion, des conseils
donnés de descendre le long du méridien de Paris, du capitaine Cip
désignant un PIC, d'une histoire de trésor ayant << la mine par trop

(r7) Le chapitre 14 de L'Aiguille Creuse dêbute en we du phare d'Antifer.


(t") Cf. Daniel Compère, Approche de l'ile chez lules Verne (tættres Modernes.
Minard).
(1e) Enogat fut le nom d'un des premiers évêques de Saint-Servan.
JULEs vERNE ET LEs sEcRETs o'ansÈNp Luplx 767

fantasmagorigü€ », lié à une tombe, à un rocher << coffre de


pierre ». Il faudrait évoquer un personnage de haute mine >,
<<

n'étant sans doute pas de basse extraction puisque l'on peut voir sa
« noble origine )>, sans doute mérovingienne si I'on en croit sa
chevelure abondante et les << fleurs à haute lisse » du tapis. Le
Capitaine Antifer a bien raison de rêver en sa maison de la rue des
Hautes-Salles au trésor de Kamylk-Pacha contenu dans trois barils
cerclés et noyés sous 100 mètres d'eau, alors que Gildas Tregomain
guette << cette grosse boule dorée, hissée au mât de I'Observatoire,
et dont la chute indique le moment précis où le soleil franchit le
méridien de la capitale ».
Et ceci est bien loin d'épuiser les liens existant entre Jules Verne
et Maurice Leblanc. D'ailleurs Arsène Lupin n'a sans doute pas fini
de nous en apprendre.
Itr
JULF§ VERI\E ET LA GOLDEN DAWI\

Les frères de l'Aube Dorée.

Mon enquête m'ayant convaincu de la parenté existant entre les


écrits de Jules Verne et ceux de la Rose+Croix, il me restait à
découvrir s'il n'avait pas entretenu des rapports priülégiés avec une
obédience particulière. Une fois de plus, ce fut à son Guvre que je
m'adressai. Bien str, il était possible de tourner ses regards vers
Stanislas de Guaita ou Péladan, mais j'étais persuadé qu'il fallait
viser bien plus haut, <( au plus haut même ,r. Or, à cette époque,
l'élite du mouvement rosicrucien est représentée par la Golden
Dawn. Cette société est issue de la « Societas Rosicruciana in
Anglia » (SRIA), fondée à l-ondres en 1865 par Robert Wentworth
Little; elle comptait L44 membres. Divisée en « cercles », la
société rosicrucienne comportait neuf grades calqués sur ceux de la
Rose*Croix d'Or allemande du début du xvru" siècle. Pour
pouvoir y accéder il fallait au minimum avoir déjà atteint le grade
de Maître dans la Franc-Maçonnerie. Aux côtés de R.-W. Little qui
en était le Mage-Directeur, on trouve un diplomate : Edward
Bulwer-Lytton (1803-1873), dont nous aurons à reparler. Après la
mort de Wentworth Little, la direction de la SRIA fut confiée à un
triumvirat composé de : rililliam R. Woodman, W. Wynn Westcott
et Samuel L. Mathers. A la suite de la découverte par un frère d'un
document cryptographié, les dirigeants de la SRIA purent entrer
en relation avec une mystérieuse adepte résidant à Berlin : Anna
Sprengel. A Ia suite de ces contacts, les dirigeants de la SRIA
furent autorisés à fonder une branche anglaise de la mystérieuse
ruLES VBRNE B1 LA GOLDEN DAWN 169

société à laquelle appartenait Anna Sprengel. Ainsi naquit « The


Hermetic Brotherhood of the Golden Dawn in Outer » ou Ordre
hermétique de l'Aube Dorée à I'Extérieur (notons que
Brotherwood signifie littéralement « frères de la forêt
"). La Mère-
Loge demeurait située en Allemagne et se nommait << Lichte,
Liebe, Leben » (Lumière, Vie, Amour). Six autres loges furent
fondées : en Hollande (Hermanubis), en Angleterre (Isis Urania à
I-ondres, Hermès à Bristol, Amon-Râ à Edimbourg, Horus à
Bradford), en France (Ahator à Paris, avenue Mozart ()1. I-a
Golden Dawn s'organisait autour de 11. grades initiatiques et, selon
Samuel Lidell Mathers, elle s'était placée sous la protection et la
direction occulte de « Supérieurs Inconnus », et enseignait la
pansophie (connaissance universelle) chère aux loges allemandes.
La Golden Dawn se déclarait également seule au monde à
connaître le secret de la langue énochienne, mystérieuse s'il en est,
dotée de pouvoirs magiques pour celui qui la connaissait et en
maîtrisait la prononciation : ainsi la phrase : << Vaorsay goho iad
balt, Iansh calz von pho. Sobra z-ol ror I ya nazps » permettait de
devenir inüsible. Ne dirait-on pas du l.ovecraft ? Quant aux
fameux Supérieurs Inconnus, Mathers dit ne les avoir nts que
rarement dans leurs corps physiques. << Pour ma part, disait-il, je
crois que ce sont des êtres humains vivant sur cette terre, mais qui
possèdent des pouvoirs terribles. Mes rapports physiques avec eux
m'ont montré combien il est difficile à un mortel, si avancé soit-il,
de supporter leur présence. Je ne vetur pas dire que dans ces rares
cas de rencontre avec eux l'effet produit sur moi était celui de la
dépression physique intense qui suit la perte du magnétisme. Au
contraire, je me sentais en contact avec une force si terrible que je
ne puis que la comparer à l'effet ressenti par quelqu'un qui a été
près d'un éclair pendant un violent orage, accompagné d'une
grande difficulté de respiration. La prostration nerveuse dont j'ai
parlé s'accompagnait de sueurs froides et de pertes de sang par le
nez,la bouche et parfois les oreilles. »

(r) Coiincidence de plus, elle compta parmi ses membres Jules Bois, journaliste
dont nous avons déjà parlé ct dont nous rappelons qu'il fut I'amant d'Emma Calvé.
Notoos qu'il s'intéressa de près au vampirisme. Coiincidence encore, la mystérieusc
Anna Sprengel aurait été comtesse de Landsfeld et fille naturelle du Roi Louis I"'de
Bavière, ce qui est cependant contesté. Quaot à Mathers, il disait descendre du Roi
Jacques IV d'Ecosse.
170 rur,Es vERNE ET LA coLDEN DAtvN

Il est remarquable que les membres de la Golden-Dawn aient


tous été d'un niveau intellectuel fort élevé: grands écrivains,
physiciens, mathématiciens, experts militaires, médecins; citons
Florence Farr (amie de Bernard Shaw), Arthur Machen ('), So
Rohmer, W. B. Yeats (3), Talbot Mundy, Algernon Blackwood,
l'astronome Peck, l'ingénieur Allan Bennet et Sir Gerard Kelly
(président de la Royal Academy), Aleister Crowley (a).

Dracula ou la voie du sang.

L'un des personnages les plus étonnants de la Golden Dawn fut


sans doute Bram Stoker. Né en novembre L847 à Dublin, cet
Irlandais s'établit en Angleterre où il mourut (à Londres, en avril
1912) après une maladie qui dura six ans. Il fut I'auteur d'un roman
qui devait connaître une fortune particulière en ce qui concerne ses
adaptations cinématographiques : Dracula. Connaissant I'apparte-
nance de Stoker à la Golden Dawn, on peut se demander si
Dracula ne contient pas des passages révélateurs de l'enseignement
ou des rituels de I'Ordre de I'Aube Dorée e). Ce qui est certain,
c'est que Stoker, comme les autres membres de la Golden Dawn,
étudia le << manuscrit d'Abramelin le Mage >», mais peut-être
postérieurement seulement à l'écriture de Dracula.Il obtint en tout
cas de précieux renseignements du professeur Arminius Vambery
de l'université de Budapest, qui séjourna à l-ondres en 1890 et lui
fournit de nombreux éléments concernant les Carpathes et la trame
historique qui servit au roman.
Ce que la plupart des gens connaissent de Dracula est déformé
par différentes versions cinématographiques qui sont souvent des
caricatures du roman de Stoker. Cette histoire est celle du Comte

(2) Auteur entre autres dt Grand Dieu Pan. Après ta traduction de cc roman en
français par P. J. Toulet, Maeterlinck écriüt à ce dernier : « Tous mes remercic-
ments pour la révélation de cette cuvre belle et singulière. »
(3) Futur prix Nobel.
(a) Il semble que Crowley, personnage qui a fait couler beaucoup d'encre, ait été
initié en 1900 au Mexique à certains rituels d'un culte du sang au sein d'un ordre qui
portait le nom dc « Lampe de la Lumière Invisible ». Cet ordre possédait, selon
Crowley, une méthode pour devenir inüsible très proche de celle de tililhelm Storitz
de Jules Verne.
(5) Bram Stoker entra à la Golden Dawn en 1890 et c'est c€tte année même qu'il
écivit Dracula.
JULES VERNE EÎ LA GOLDEN DAWN L1L

Dracula, devenu vampire pour être immortel. Cette quête de


I'immortalité revêt une forme noire, ou plutôt rouge puisqu'elle
s'acquiert en suçant le sang d'innocentes victimes. Ce pouvoir sur le
temps est un peu l'inverse d'une autre forme d'immortalité, celle
des Rose*Croix comme le Comte de Saint-Germain, qui, fait
remarquable, étalt comme Dracula originaire de Transylvanie (6).
Il ne faudrait pas croire que le personnage du Comte Dracula est
sorti purement et simplement de l'imagination de Bram Stoker. Il
appartenait à une race antique et §toker met ces paroles dans sa
bouche : << Nous, les Szeklers, nous avons le droit d'être fiers car,
dans nos veines, coule le sang de maintes races courageuses qui se
sont battues comme des lions pour s'assurer la suprématie. Ici, dans
ce tourbillon de races européennes, les tribus engriennes ont
apporté, de leur Islande natale, l'esprit belliqueux que leur avaient
versé Thor et Odin et que les Berserks manifestaient dans leurs
incursions sur les rivages d'Europe (voire même d'Asie ou d'Afri-
que) à un point tel que les peuples üctimes juraient avoir été
assaillis par des loups furieux. Ici aussi, quand ils sont arrivés, ils
rencontrèrent les Huns, dont la frénésie guerrière avait ravagé la
terre comme une flamme vivante souvenez-vous combien les
peuples vaincus juraient que, dans
-
les veines de leurs envahisseurs,
coulait le sang des sorcières qui, chassées de Scythie, avaient
.copulé avec les démons et les déserts. Fous ! Pauwes Fous ! Quel
diable, quelle sorcière surpassa un jour Attila, dont le sang coule
encore dans les veines que voici (ce disant, il tendit les bras en
avant). Est-ce alors sujet d'étonnement que nous soyons une raoe
conquérante ? Est-ce sujet d'étonnement que nous ayons toujours
pu repousser l'envahisseur les Magyars, les Lombards, les
Avares, les Bulgares, les
-
Turcs, qui tentèrent, par milliers, de
forcer nos frontières. Qui s'étonnera encore qu'Arpad et ses
légions envahissant la chère Hongrie nous trouvèrent devant eux,
au moment où ils atteignaient la frontière ? Qui s'étonnera de
savoir qu'à cet endroit aussi furent défaits les Honfoglalas ? Et

(6) Le Comte de Saint-Germain aurait vu le jour cn 1696, il aurait été le fils aîné
de François II Rackoczi, descendant des souverains de Transylvanie, qui avait
épousé, le 26 septembre 1694, la princesse Charlotte-Amélie de Hesse-Rheinfels.
De plus, un rapport constant existe entre la Rose+Croix et la Transylvanie et
Jacques Duchaussoy voit même dans Jean Corvin, voïvode de Transylvanie (1388-
1456), un précurseur de la Rose+Croix.
172 JULEs vEBNE Er LA coLDEN DAwN

lorsque les Hongrois s'avancèrent vers I'Est, les Magyars victorieux


s'allièrent avec les Szeklers, et ce fut à nous gue, pour des siècles,
fut confiée la garde de la frontière turque. »
Tels sont les Dracula, « de sang royal », appelés à « créer une
race nouvelle, toujours de plus en plus étendue, de demidémons
qui domineraient le genre humain ».
Quittons le roman et préoccupons-nous du modèle historique. Il
reste un portrait de lui que l'on peut voir au château d'Ambras,
dans le Tyrol. Il s'agit de Mad III, voïvode de Valachie entre 1448
et L476, dit Vlad Tepes (c'est-à-dire Mad I'Empaleur) ou encore
Dracula (fils de Dracul ou fils du Dragon). Né vers 1430, ayant été
otage des Turcs, il tenta en 1tt48 de prendre le pouvoir, il vécut
ensuite dans I'entourage des gouverneurc de Hongrie. Remportant
une importante victoire à Belgrade, il reprit le pouvoir de 1456 à
L462. C'est à cette époque qu'il reçut le surnom d'Empaleur en
raison de ses méthodes quelque peu expéditives d'assurer la justice.
Tombé aux mains du Roi de Hongrie, Mathias Conrin, il resta 12
ans prisonnier dans la forteresse de Visegrad près de Buda. Il en
sortit en 1475 pour participer à la lutte contre les Turcs. Il fut réélu
Prince de Valachie le 26 novembre lO6, mais fut assassiné par ses
hommes lors d'un combat contre les Turcs, moins d'un mois plus
tard, à l'âge de 45 ans.
Courageux, payant de sa personne, héros de I'indépendance de
son pays, tel est le premier côté de Dracula, le plus sympathique;
mais il est un revers à cette médaille militaire : Vlad I'Empaleur ne
volait pas son surnom. Ne lui arriva-t-il pas de faire empaler 20000
prisonniers turcs ? Il mangeait en regardant dépecer ses victimes.
Modrussa, légat du pape Pie II, affirmait qu'en 1464, Vlad aurait
tué 40000 personnes en un seul massacre, parmi lesquelles de
nombreuses femmes et enfants. Ne lui arriva-t-il pas également
d'enfoncer un pieu dans les seins d'une mère et de planter son bébé
dessus ? Même si I'on fait la part de I'exagération, il ne semble pas
que le comte Dracula ait été un personnage très ra§surant.
Selon les archives, après sa mort, ses hommes l'étendirent sur un
grand bouclier, << selon une antique coutume païenne ». A travers
les brumes et les forêts, au son des tambours, ils le ramenèrent vers
le château (peut-être légendaire) de Torberg. Une tradition naquit
alors, faisant de lui un « Roi Perdu » et affirmant qu'il reviendrait
un jour, qu'il reprendrait possession de ses biens et régnerait à
jamais. En 1931, la commission roumaine des monuments histori-
JULES VERNB BT LA GOLDEN DAWN L73

ques envoya l'historien Georges Florescu et l'archéologue Dinu


Rosetti au monastère de Snagov. C'est là, en fait, que Dracula
avait été inhumé, sous une dalle sans inscription. La tombe fut
découverte dans la chapelle, elle était... vide ! Dracula était-il un
immortel ? En vérité, ses restes avaient été déplacés au xvrue siècle
sur les ordres de l'archevêque Philarète. Certains pensaient que son
cercueil avait été jeté dans un lac par les moines et que depuis ce lac
était maudit. Mais la dépouille fut retrouvée tout près du porche de
la chapelle. Au squelette adhéraient encore des fragments de
pourpre princière. Sous la main, une cassette couvefte d'une étoffe
üolette : à l'intérieur, une couronne d'or et un collier portant un...
dragon. Transportés dans un musée de Bucarest, ces restes ont
mystérieusement disparu.

Le Dragon et l'Immortalité Magique.

Le Dragon trouvé dans la tombe de Dracula est bien intéressant,


le Drac ayant donné son nom au célèbre voivode. Le père de Vlad
Tepes faisait en effet partie de I'Ordre du Dragon Renversé, fondé
en L418 par I'Empereur Sigismond de Hongrie (7). C'est sous la
bannière de cet ordre que Mad Dracul combattit les Turcs. Il faut
se souvenir que le Dragon, dans toutes les civilisations, est le
gardien du sang éternel. Cette histoire rappelle tout à fait la
philosophie néo-paienne de la Golden Dawn et le comte Dracula
incarne une morale inhumaine, chère à Aleister Crowley, la morale
d'une caste se voulant une élite, se recrutant par cooptation et
poursuivant sans faiblesse ni sensibilité une quête fabuleuse par
delà le bien et le mal. La fin du roman est assez significative, le
héros disant : « Voilà sept ans que nous avons passé à travers les
flammes. Et nous sommes quelques-uns à jouir d'un bonheur qui,
pensons-nous, vaut les souffrances qu'il a coûtées. » Cela n'évo-
que-t-il pas les terribles épreuves que devait affronter le Rose*
Croix, déchaînant les forces du Mal pour les vaincre (8) ? Ne doit-

17) Cet Empereur utilisa lui aussi le livre intitulé La Magie d'Abramelin le Mage,
tentant de ressusciter la jeune fille dont il était amoureux: Barbara de Cilly,
véritable égérie de I'Ordre du Dragon Renversé. L'expérience se passa dans les
Carpathes et inspira le Carmilla de Shéridan [æ Fanu.
(8) Ci. zanoni de Bulwer-Lytton.
174 JULEs VERNE Er LA GoLDEN DArryN

on pas songer également à ces mystérieux Supérieurs Inconnus


dont parlait Mathers et qui n'avaient pas réellement un corps
physique ? Jean-Paul Bourre (e) n'hésite pas à affirmer que Bram
Stoker fut « un authentique adepte du vampirisme »» et il ajoute :
<< Son acte de décès indique : mort d'épuisement. Cela ne vous

rappelle rien ? N'est-ce pas de cette manière que meurent les soi-
disants victimes du vampire. D'ailleurs, est-il réellement mortJ »
Nous lui laisserons la responsabilité de ses dires.
Il est incontestable, en tout cas, que la Golden Dawn fût liée à un
culte du sang attaché au symbolisme du Dragon, le rapport entre
sang et Dragon étant d'ailleurs constant. Rappelons-nous simple-
ment le mythe de Siegfried qui, tuant le Dragon et se baignant dans
son sang, acquiert l'immortalité.

Sang Dragon Immortalité


Vampire- -
Dracula Mort-vivant
- -
Voilà deux équations identiques liées à une magie pratique qui
s'appuie en partie sx la Magie sacrée d'Abramelin le Mage ('o)
sur les écrits de John Dee. "t
Mais, après tout, qu'est réellement le vampirisme ? Faut-il y voir
des êtres bizarres suçant le sang d'innocentes victimes ? Il semble
que cette doctrine remonte fort loin dans le temps. Les prêtres du
haut-chamanisme furent les dépositaires d'une religion ayant
franchi les millénaires et axant toute sa magie pratique autour du
sang. On dit même que les chamans gardaient prisonniers, au fond
des grottes de l'Altai, des oiseaux carnivores dont la race aurait
survécu aux catastrophes des temps anciens, et ils les nourrissaient
en leur offrant des proies vivantes ("). Il faut remarquer que l'on
trouve un peu partout dans les anciens temps les traces d'un culte
du sang et de sacrifices humains, y compris dans la Bible (cf.
Abraham). On peut lire dans le Lévitique (XVII, 10, 14) : << Si un
homme de la maison d'Israël ou des étrangers qui séjournent au
milieu d'eux mange du sang d'une espèce quelconque, je le
retrancherai du milieu de son peuple. Car l'âme de la chair est dans

() Jean-Paul Bourre, Le culte du vampire aujourd'hui (Ed. Alain læfeuvre).


(to) Cet ouvrage découvert au xvm" siècle à la Bibliothèque de la Marciana à
Venise contient des rituels censés permettre de rendre la üe à un corps mort.
(") [æs tribus de l'Altai arborèrent longtemps comme totem un oiseau à la
mâchoire puissante et aux ailes membraneuses du type ptérodactyle.
JULES VERNE ET LA GOLDEN DAWN 175

le sang... Car l'âme de toute chair, c'est son sang qui est en elle.
C'est pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël : vous ne mangerez le
sang d'aucune chair; car l'âme de toute chair c'est son sang :
quiconque en mangera sera retranché. »
Le sang et la douleur des suppliciés étaient censés établir un lien
magique avec les dieux, ou du moins avec les forces invisibles
auxquelles I'homme avait accès. Il semble bien que ce culte se soit
plus ou moins perpétré en Europe même, dans cette région reine
du vampirisme : les Carpathes. La Hongrie, la Bulgarie, la
Roumanie et l'Albanie furent les quatre pays les plus concerner (")
et connurent des vampires célèbres, tels le Comte Pierre Plogowitz
en Hongrie ou le fils du Roi Siméon de Bulgarie. Selon des
informations qui n'ont pas pu être vérifiées, il semblerait même que
se soit réorganisée de nos jours, en Albanie, une véritable église
occulte ayant adopté les rites du vampirisme. Mais les vampires ont
parfois émigré. La tombe de I'un d'eux peut être découverte au
cimetière du Père-Lachaise à Paris. Près de Gilly en Belgique, au
hameau de Tergnée, sous le chæur d'une chapelle, des fouilles
mirent au jour cinq cercueils en bois percés de part en part d'un
gros clou à l'emplacement de la poitrine. Ils appartenaient à des
seigneurs de Farciennes, inhumés au milieu du xwr': le Comte
Charles-Joseph de Batthyany, son épouse Anne de \Maldstein (fille
du landgrave de Bohême) et leurs enfants morts en bas-âge d'un...
mal de Iangueur (13;. lts étaient originaires de Transylvanie et se
disaient descendants de Mad de Valachie : Dracula. Ces nobles
empalés selon un rite devant leur éviter de devenir vampires ne
sont pas les seuls à avoir connu ce culte.
Le vampire, en fait, peut être divisé en deux espèces : vampire
üvant et non-mort. Je m'explique. Le premier est un homme qui
cherche à rester jeune et à vaincre la mort en cherchant dans le
sang le fluide vital et « l'âme » des individus, car le sang est le
véhicule de l'âme selon d'antiques croyances. François Ribadeau-
Dumas a pu relever certaines ressemblances entre le vampirisme et
le rituel prôné par Cagliostro pour rajeunir. Adrien Cremene (14)

(") Eo fait, pour être juste, il faudrait ajouter à cette liste la Lorraine, Venise et
Edimbourg.
(") Cf. le passionnant ouwage de Paul de Saint-Hilaire, Liège et Mewe
mystérieux (Editions Rossel).
(11) Adrien Cremene, Mythologie du vampire en Roumanie (Ed. du Rocher).
176 JULEs vERNE E'r LA coLDEN DAwN

dit du strigoï (nom roumain du vampire) : << c'est généralement


une créature à mi-chemin entre l,humain et le démon et qui
participe à la double nature de I'homme et du diable. En tant
qu'humain, il peut parcourir Ia terre et voler dans les airs,
chevaucher les nuages et apporter la grêle, choses interdites aux
démons, car le strigoi est né de parents baptisés. En tant que
démon, il représente un anti-monde, un univers contraire à celui de
la vie, où les sentiments sont transformés en leur contraire et où la
beauté devient monstruosité. Ainsi, le strigoi tentera tout d,abord
de tuer les membres de sa famille, ses parents et ses enfants, car c:e
sont ceux qu'il aimait Ie plus de son vivant (rr).
Outre le vampire humain, il y a I'autre, le" << non-mort >) ou
<< mort-vivant » qui, à la suite
de sa mort, voit son corps perdurer
sans se décomposer, tant qu'il possède suffisamment de foice vitale
pour ne pas disparaître. Mais cette force vitale qui lui permet de se
manifester aux hommes, il va la puiser dans le sang, il va la prendre
à ses victimes que l'on verra mourir de rangueur. pour relrendre
une citation figurant dans I'ouvrage que Robert Ambelain
au Vampirisme, de la légende au réel (R. Laffont) : « Il "ànr""r"
vivra ! Il
vivra désormais sur cette étrange passerelle, qui commence où finit
Ia vie, et se termine où commence la mort. » En fait, leur corps
physique ne se manifeste pas, c,est leur double qui est visible, leur
corps astral, et c'est pourquoi leur image, suivant Ia tradition, ne se
réfléchit pas dans un miroir, pourquoi ils n'ont pas d'ombre. Leun
victimes perdent l'appétit, maigrissent et meurent sans autre
symptôme. La plupart croient voir un spectre blanc qui les suit
partout comme leur propre ombre. Cet aspect du vampirisme fut
particulièrement bien étudié par les << Rose*croix du Grand
Rosaire >» dont le berceau était à prague. Mais Ie double perd de
son énergie et s'étiole (sans mourir) s'il ne se nourrit pur àe sung.
Le vampire, de son vivant, entraîne sa conscience à s'eitraire de sa
gangue pour habiter son << double ,r; ainsi, après la mort, le double
continue à errer, mais il est un double conscient. Lorsqu'un homme
normal meurt, son double lui survit toujours un peu, mais non
réellement habité par l'âme, il laisse celle-ci s'échapper et s,étiole
au bout de 40 jours. L'initié à la magie rouge, quant à lui, « habitc

(") En fait, si l'on examine de près les traditions romaines rapportées au sujet det
différentes formes de vampirisme, strigois, pryccolitchs, u"r.oiu"r ne sont pas knr
des sylphes et autres élémentaux décrits dans Le Comte de Gabatis.
JULES VERNE ET LA GOLDEN DAWN I77

son double » après la mort et son âme ne retourne pas à Dieu.


Libérée du corps, elle est prisonnière du double. Si l'âme se fond
dans le tout et disparaît en tant que telle, alors le vampire a fait le
bon choix de I'immortalité et c'est là tout son pari. Pari horrible
dont I'Amour est exempt, pari de faire durer la matière, pari
inverse de celui de Dieu. Le vampire appartient au monde inversé.
Il est un fantôme, une ombre qui se nourrit de sang. Il constitue
une sorte d' « entité astrale >> qui, survivant à la dépouille mortelle,
en retarde indéfiniment la désagrégation moléculaire. IJ reste
attaché au cadavre par un lien invisible qui s'étend à l'infini, une
sorte de cordon ombilical extensible. Ni mort, ni vivant, le vampire
est vivant dans la mort. Prince de la nuit, il ne peut se manifester le
jour, il appartient bien au monde inversé. Par contre, son état de
double lui permet de franchir portes et fenêtres fermées.

lules Verne, sur la piste de Dracula dans un chôteau des Carpathes.


Dracula semble nous avoir beaucoup éloignés de Jules Verne, et
pourtant ! La région du château de Dracula est aussi celle du
château de Brankowan d'Alexandre Dumas et du château des
Carpathes de Jules Verne. Là, les Daces honoraient leur divinité
suprême : Zalmoxis, et pour mieux entrer en contact avec elle, ils
choisissaient leurs frères les plus avancés en magie et les sacrifiaient
en les jetant sur les pointes de leurs javelines. Sept jours après, dit-
on, les corps transpercés sortaient de leurs tombeaux et revenaient
parmi les hommes: immortels intermédiaires entre Zalmoxis et
eux. Le château de Dracula, on le nomme la Montagne du plus
lointain minuit (16). C'est là, dit la prophétie, que Lucifer doit
paraître et réunir ses disciples à la fin des temps. Cette montag[e se
situe à Cuerta de Arges ("), où l'on peut encore voir les ruines de
la forteresse.
Or, que nous dit Jules Verne dans son roman ? Il nous parle de la
.<Transylvanie où le cadre des Carpathes se prête si naturellement
à toutes les évocations psychologiques ». Placé dans le comitat du
Kolosvar, le château vernien est bien proche de celui de Dracula. Il
écrit : << Le château occupait, sur une croupe isolée du col de

('u) Cf. supra, le dernier paragraphe du passage intitulé « Robur, le maltre


Rose*Croix ".
(r7) Une toponymie bien intéressante.
178 JULEs vERNE Er LA GoLDEN DAwN

Vulkan, le plateau d'Orgall ("). « A huit ou neuf cents pieds en


"
arrière du col de Vulkan, une enceinte, couleur de grès,lambrissée
d'un fouillis de plantes lapidaires (...). Le château des Carpathes
"
date du xtr'ou xm'siècle. « Quel architecte I'a édifié sur ce plateau
à cette hauteur ? On l'ignore, et cet audacieux artiste est inconnu, à
moins que ce soit le Roumain Manoli, si glorieusement chanté dans
les légendes valaques et qui bâtit à CURTE D'ARGIS, le célèbre
château de Rodolphe le Noir. » Tiens donc ! Pourquoi cette
insistance, si ce n'est pour nous faire nous interroger sur ce château
qui est, bien entendu, celui de Dracula.
Serait-ce également un hasard si Jules Verne insiste à plusieurs
reprises sur le peuple des Daces, qui fut sans doute à I'origine des
coutumes vampiriques en ces régions ? Hasard encore, sans doute,
Ie démon survolant le château sur la page de garde alors que la
ügnette accompagnant le titre porte un dragon à tête de croco-
dile (re) ? Le dragon n'est-il pas dans les Carpathes la monture des
<< Salomonaires ,>, mages sorciers des contes roumains, titre qui

irait parfaitement à Dracula, le fils du Dragon ? Ce gardien du


trésor porte aussi le nom de Balaur ou Valaur et nous rappelle
maint val d'or.
Et puis tout tourne autour des vampires dans ce roman de Jules
Verne. Parlant d'un berger, il nous avertit : « Frik était regardé
comme un sorcier, un évocateur d'apparitions fantastiques. A
entendre celui-ci, Ies vampires et les stryges lui obéissaient. » Il ne
faut pas voir Ià de moquerie, dès le départ Jules Verne nous a
prévenus, comme à son habitude : << Cette histoire n'est pas
fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle
ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une
erreur. » D'ailleurs, il semble bien que Jules Verne veuille nous
faire comprendre que Frik le berger est un chaman, un prêtre du
culte vampirique. C'est lui qu'il nous donne pour guide en cette
histoire, insistant et disant à son propos : .< En le saluant du nom de
<< pasteur » auquel il tient. » Le lien avec le monde inversé,

saturnien, est souligné à plusieurs reprises, ne serait-ce que par ces


.< êtres à part, d'une allure quelque peu hoffmanesque » que sont

(rB) Belle étymologie, Vulkan nous ramène à Vulcain et au monde infernal;


quant à Orgall, il est or des Galls.
(te) Lire à ce sujet les passages concernant le vampirisme à Venise dans I'ouwage
de J. P. Bourre, Le cube du vampire auiourd'hui (Ed. A. læfeuvre).
JULES VERNE ET LA GOLDEN DAWN I79
les colporteurs; on dirait « les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie à I'enseigne du Sablier d'Or ».
De longs passages sont consacrés au vampirisme, tel celui-ci :
« Ils affirmaient, avec preuves à l'appui, que les loups-garous
courent la campagne, que les vampires, appelés stryges, parce
gu'ils poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang [s6ain,
que les staffii errent à travers les ruines et deviennent malfaisants si
on oublie de leur porter chaque soir le boire et le manger. Il y a des
« fées », des « babes », gu'il faut se garder de rencontrer le mardi
ou le vendredi, les deux plus mauvais jours de la semaine. (...)
forêts enchantées où se cachent les « balauri », ces dragons
gigantesques, dont les mâchoires se distendent jusqu'aux nuages,
les Zmei ,, aux ailes démesurées, qui enlèvent les filles de sang
"
royal, et même celles de moindre lignée, lorsqu'elles sont jolies !
Voilà nombre de monstres redoutables, semble-t-il, et quel est le
bon génie que leur oppose l'imagination populaire ? Nul autre que
ls « serpi de casa », le serpent du foyer domestique, qui vit
familièrement au fond de l'âtre, et dont le paysan achète I'influence
salutaire en Ie nourrissant de son meilleur lait. » Et tout ce beau
monde est lié au château des Carpathes. Selon les habitants de la
région, « il n'était pas douteux qu'il abritât des dragons, des
Stryges, peut-être aussi quelques revenants de la famille des barons
de.Gortz ». Nous y voilà : des revenants ! Curieux nom que celui de
Gortz. Il nous rappelle un monastère luciférien de Palestine qui
existait encore au xvm'siècle et qui abritait un culte du serpent : le
monastère d'El Ghor. Mais passons et retrouvons nos revenants.
Quelle est donc cette famille ? Jules Verne ne se prive pas de oous
parler d'elle : « qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a
aucun sur la famille qui possédait ce bourg. I-es Barons de Gortz
étaient seigneurs du pays depuis un temps immémorial. Ils firent
mêlés à toutes ces guerres qui ensanglantèrent les provinces
transylvaines >r. Ne dirait-on pas Dracula ? « Ils luttèrent contre les
Hongrois, les Saxons, les Szecklen; leur nom figure dans les
cantices, les doïnes, où se perpétue le souvenir de ces désastreuses
périodes; ils avaient pour devise le fameux proverbe valaque :
« DA PE MAORTE », « donne jusqu'à la mort ! » et ils donnè-
rent, ils répandirent leur sang - Pour la cause de I'indépendance
-
ce sang qui leur venait des Roumains, leurs ancêtres. (...) Ces mots
dans lesquels se concentrent toutes leurs aspirations ROMâN ON
PERE I : Le Roumain ne saurait pértr. » Est-il besoin de commen-
180 JULES VERNE ET LA GOLDEN DAWN

taires? Non, bien sûr, une fois de plus, il ne peut s'agir d'une
coïncidence, mais bien plutôt d'une façon de faire comprendre au
lecteur qu'il s'agit de I'immortalité par le sang. C'est bien en fait à
Vlad I'Empaleur que nous avons affaire, et si l'on en doutait, il
suffirait d'examiner les descriptions de Jules Verne pour s'en
convaincre. Ainsi, en arrivant près du château : « A l'extrémité du
banc se dressait une tige de granit, reste d'une ancienne croix, dont
les bras n'étaient figurés sur le montant vertical que par une rainure
à demi effacée. » Autrement dit, la croix, sans bras, est devenue un
.. pal ,r.
Bien entendu, comme à son habitude, Jules Verne se gaussera
des coutumes et légendes et donnera une solution rationnelle et
scientifique à son énigme. Mais en fait, son propos sera de nous
parler à mots couverts d'un phénomène bien réel, même s'il est
habituellement confiné dans le domaine du fantastique. La démar-
che est, au fond, la même que celle de Bram Stoker.
D'ailleurs, voyons le sujet même du roman.

U ne histoire d' immortalité.

La Stilla est une chanteuse dotée d'un immense talent. Elle


triomphe dans tous les Opéras, la foule I'adule. « Sa longue
chevelure de teinte dorée, ses yeux noirs et profonds où s'allument
des flammes, la pureté de ses traits, sa carnation chaude, sa taille
que le ciseau d'un Praxitèle n'aurait pu former plus parfaite », lui
valent plus d'un admirateur. L'un d'eux est particulièrement
assidu. Il ne manque aucune représentation durant laquelle la Stilla
se produit. Il la suit comme son ombre, de ville en ville, d'opéra en
opéra. La Stilla commence à avoir peur de cet énigmatique
personnage qui n'est autre que le baron de Gortz.
De passage à Naples, le jeune et séduisant Comte de Telek
devient à son tour follement amoureux de la Stilla et lui propose de
l'épouser. Celle-ci accepte. Aime-t-elle Franz de Telek ou veut-elle
échapper ainsi à la fascinante assiduité du Baron de Gortz ? La
question reste posée. Toujours est-il que le mariage est annoncé et
que la Stilla décide d'abandonner la scène. Une soirée d'adieu doit
avoir lieu. Le baron est fou de rage. Le grand soir arrive et la voix
de la Stilla est plus émouvante que jamais, mais la Stilla ne peut
guère s'empêcher de regarder la loge du baron de Gortz, éprouvant
JULES YERNE ET LA GOLDEN DAWN 181

une étrange fascination au milieu de sa haine pour lui. Extrême-


ment troublée, elle entreprend le final d'Orlando (20), mais ne peut
l'achever. A peine sortis de sa gorge les vers : Innamorata, mio
cuore trernane voglio rnorire, elle s'effondre, morte, un vaisseau
s'était rompu dans sa poitrine. Tandis que le baron de Gortz
s'éloigne en menaçant Franz de Telek : << C'est vous qui I'avez
tuée !... Malheur à vous >», le jeune comte retourne dans son
château de famille avec pour compagnon le chagrin. Ne parvenant
à oublier, au bout de plusieurs années, il entreprend un voyage qui
le conduit au üllage de Werst dans une auberge à l'enseigne du Roi
Mathias (21), dans les Carpathes. La population du village est
épouvantée. Le château semble hanté et des phénomènes s'y
produisent. Par ailleurs, ce château possède un arbre lié à une
légende : le vieux hêtre perd une branche chaque année et lorsqu'il
n'y en aura plus, oe sera la fin du château. Voilà qui nous rappelle
quelque peu I'arbre d'épouvante d'un autre château des Carpathes,
le château des Géants d'Albert de Rudolstadt, descendant des rois
de Bohême, dans Corcuelo de George Sand. Notons d'ailleurs que,
concernant la Stilla, Jules Verne s'est très fortement inspiré du
Consuelo de George Sand. Ainsi George Sand écrit : « Il s'apprê-
tait même à applaudir la Porporina à la fin de sa cavatine, ainsi qu'il
avait la bonté de le faire en personne et toujours judicieusement,
lorsque par un caprice inexplicable, la Porporina, au milieu d'une
roulade brillante qu'elle n'avait jamais manquée, s'arrêta court,
fixa des yeux hagards vers un coin de la salle, joignit les mains en
s'écriant : O mon Dieu ! et tomba évanouie tout de son long sur le
plancher. Porporino s'empressa de la relever, il fallut l'emporter
dans la coulisse et un bourdonnement de questions, de réflexions et
de commentaires s'éleva dans la salle », que I'on peut comparer à
ce qu'écrit Jules Verne à propos de la Stilla : << [Jne épouvante
inexplicable la paralyse... Elle porte vivement la main à sa bouche,
qui se rougit de sang... EIle chancelle... Elle tombe... Le public

(æ\ L'Orlando du maestro Arconati dont parle Jules Veme est un opéra qü
n'existe pas. Arconati est en fait le nom d'un Comte qui cut en sa possession
quelques-uns des manuscrits de Léonard de Vinci. Quant à Orlando, il nous ramène
àl'Orlando Furioso de I'Arioste.
(2t) C'est sans doute pour Jules Verne une façon de nous signaler que ce roman
présente des üens importants avec Mathias Sandort, car, Par ailleurs, il fait du baron
de Gortz le compagnon d'arme d'un héros de I'indépendance nationale, ancien
brigand, nommé Sandor.
182 JULEs VERNE ET LA coLDEN DAwN

s'est levé, palpitant, affolé, au comble de I'angoisse. >> Ne peut-on


aussi comparer George Sand : « Les loges du premier rang qui
avoisinent la scène; et tout à coup, dans celle de M. Golowkin, je
vois une figure pâle se dessiner dans le fond et se pencher
irrésistiblement comme pour me regarder. Cette figure, c'était celle
d'Albert », avec : << En ce moment, la grille de la loge du baron de
Gortz s'abaissa. Une tête étrange aux longs cheveux grisonnants,
aux yeux de flamme se montra, sa figure extatique était effrayante
de pâleur », dixit Jules Verne.
Mais revenons à I'intrigue. Franz de Telek décide de rassurer les
üllageois en allant lui-même voir ce qui se passe dans ce château
hanté. Il apprend alors qu'il s'agit de la demeure de son ancien
rival : le baron de Gortz, disparu depuis de longues années. Il
hésite mais, bizarrement, la voix de la Stilla semble emplir soudain
les airs avant de disparaître. Emu, Franz de Telek veut en avoir le
cæur net et entreprend une expédition en compagnie de Nic Deck,
Ie « forestier ». Arrivé sur le terre-plein du burg, il voit une
silhouette se détacher : celle de la Stilla. Il parvient à s'introduire
dans le château et s'ensuit un passage éminemment initiatique. tr
arrive enfin à voir la Stilla, mais elle n'est que projection d'une
image sur une glace, tous les phénomènes étaient dus à la
connaissance de l'électricité, de la conduite des sons par fil et à
I'enregistrement de la voix sur rouleau de cire inventés par le
compagûon du baron de Gortz : le génial Orfanik ("').1-e château
finira par sauter. Ftarz, devenu fou, ne cessera de murmurer les
derniers mots du chant final d'Orlando. Cependant, Orfanik lui
ayant cédé les enregistrements de la Stilla, il finira par recouvrer la
raison en écoutant la voix de la femme aimée.
Cette histoire, si l'on y regarde de plus près, est liée totalement à
la philosophie du vampirisme. Lorsque Frantz de Telek, de race
roumaine, visite l'Italie, c'est avant tout Venise, ville vampirique
par excellence (æ), qui est son port d'attache. Jules Verne lie
parfaitement les différents éléments caractéristiques de cette philo-
sophie qui sont le dragon (ne parle-t-il pas à un moment de
« quelque Tarasque dont la gueule émerge des entrailles de la
terre ») et le vampire en tant que non-mort. Car qu'est-ce que la

(2) Dont le nom nous incite à une descente aux enfers puisqu'il rappelle Orphéc.
Orfanik est aussi à rapprocher de Orsih, nom d'un fls d'Elizabeth Bathory.
(-) Cf. J. P. Bourre, lt culte des varnpires aujourd'hui (Ed. Alain tæfeuvrc).
JULES VERNE EÎ LA GOLDEN DAWN 183

Stilla ? Jules Verne écrit : << Ainsi, celle que Franz avait we tomber
morte en scène avait survécu ! » La réponse est évidente : la Stilla
est une non-morte. Ne doit-on pas considérer également le jeune
forestier comme une victime du vampirisme lorsqu'on le voit :
« Les membres raidis; la figure exsangue, sa respiration lui
soulevait à peine la poitrine. » Ne doit-on pas, également, noter le
nom d'une jeune compagne : Miriota, fiancée du forestier, qui
nous fait songer que, dans les Carpathes, les noces miriotiques sont
des noces posthumes dans lesquelles le défunt est uni à un vivant et
qui contiennent la notion de non-mort. Et tout cela reste lié aux
Rose + Croix immortels, à leurs cryptes mystérieuses, et à leurs
lampes perpétuelles : ne doit-on pas signaler ici « une ampoule de
verre pleine d'une lumière jaunâtre dans une « crypte
" " (z) ?
il
Décidément, semble que la source des informations de Jules
Verne ne soit pas seulement le Voyage aux régions minières de la
Transylvanie occidentale d'Elisée Reclus.
Le thème du mort-vivant n'est pas présent dans le seul Chôteau
des Carpathes, bien que cet ouvrage soit, du propre avis de Jules
Verne, l'un des romans auxquels il tenait le plus. Dans L'Eternel
Adam, le maître fait présenter par un de ses personnages une
théorie proche de la vieille cosmologie mexicaine : le cataclysme de
la fin des temps étant proche, la seule chance de le retarder
consisterait à nourrir le soleil, afin qu'il ne s'éteigne pas, de
l'énergie vitale que recèle l'« êâû précieuse » (chalchinatle), c'est-
à-dire le sang humain. Et pour cela il est nécessaire de procéder à
des sacrifices humains. Dans le secret de Wilhelm Storitz, l'invisibi-
lité est liée au sang (5). Le thème du mort üvant est également
présent dans Mathias Sandorf, Le Testament d'un Excentrique,
Mrs. Branican, Le Sphynx des Glaces, sans parler de Philéas Fogg,
qui d'une certaine façon transcende le temps. Une véritable
obsession !

(-) Cf. Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreut, I* Songe de Poliphile et


Le cinquièmc livre de Rabelais. A propos de Rose*Croix, notons que Protée aurait
possédé une lle sacrée entre la Crète et Rhodes, nommé Carpathus.
(') On peut se demander pourquoi la ville de Ragz dans laquelle se pa§se cette
histoire correspond, comme description, à Amiens; et pourquoi la maison du
docteur Roderich n'est rien moins que celle de Jules Verne.
184 JULES VER,NE ET LA GOLDEN DA1VN

Mathias Sandorf et la Corntesse sanglante.

Est-ce à dire que Jules Verne s'est inspiré du Dracula de Bram


Stoker ou de I'enseignement de la Golden Dawn? Nous ne le
croyons pas, bien qrue Dracula et Le Château des Carpathes aient
tous les deux été écrits en 1890. Jules Verne n'a sans doute pas été
un adepte de la Golden Dawn, mais il s'est servi de renseignements
si proches de ceux des Rosicruciens anglais qu'on peut se poser des
questions.
D'ailleurs, nous avons déjà vu que Mathias Sandorf portait les
caractéristiques du Rose * Croix type. D'autres surprises nous
attendent dans ce roman.
<< I-e Comte Mathias Sandorf habitait, dans I'un des comitats de

la Transylvanie du district de Fagaras, un vieux château d'origine


féodale. Bâti sur un des contreforts septentrionaux des Carpathes
orientales, qui séparent la Transylvanie de la Valachie, ce château
se dressait sur cette chaîne abrupte dans toute sa fierté sauvage
comme un de ces suprêmes refuges, où des conjurés peuvent tenir
jusqu'à la dernière heure. (...) Des mines voisines, riches en
minerai de fer et de cuivre, soigneusement exploitées, constituaient
au propriétaire du château d'Artenak une fortune considérable. »
L'ensemble des renseignements contenus dans ce passage suffisent
à nous convaincre que nous avons une fois de plus affaire au
château du Comte Dracula. Souvenons-nous aussi de ce que dit le
Comte Mathias Sandorf : « La mort ne détruit pas, elle ne rend
qu'invisible. » [æ drapeau de Mathias Sandorf : vert avec une croix
rouge à l'angle supérieur, allie les deux teintes du vampirisme : le
rouge du sang et le vert sur lequel nous reviendrons. Quant à Pierre
Bathory, jeune héros protégé par Mathias Sandorf, lui-même
semble mort; on assiste même à son enterrement. Et pourtant, il
n'est pas mort, il renaîtra. Jules Verne nous fait savoir que Sandorf
l'avait hypnotisé et mis en catalepsie. Restons quelque peu avec
Pierre Bathory et son père Etienne Bathory, « magyar de grande
naissance ». Jules Verne nous dit de lui qu'il « appartient, quoique
à un degré éloigné, mais authentiquement, à la lignée de ce.s
princes magyars, qui, au xvrc siècle, occupèrent le trône de
Transylvanie. La famille s'était divisée et perdue en de nombreuses
ramifications depuis cette époque, et l'on eût été étonné, sans
JULES VERNE EÎ LA COLDEN DAWN 185

doute, d'en retrouver un des derniers descendants dans un simple


professeur de I'Académie de Presbourg ».
Curieux ce choix des Bathory dont Jules Verne nous dit le plus
grand bien. Intéressons-nous à leur histoire puisque Jules Verne
nous y engage. Nous tombons alors sur le personnage fabuleux
d'Erzebeth Bathory, Dame de Csejthe. Sous le règne de Ladislas
IV, un chevalier Magyar, du nom d'André Briccins, fit preuve
d'une exceptionnelle bravoure et acquit le surnom de Bator : le
Courageux. Telle serait I'origine du nom de Bathory. Erzebeth est
née en 1560 d'une maison qui compta plusieurs souverains, parmi
lesquels son oncle Etienne, prince de Transylvanie. Il faut aussi
signaler Georgy Thuzzo, palatin de Hongrie, un cardinal, des
gouverneurs, des chefs de guerre. Illustre famille donc, Jules Verne
a raison. Oui, mais ! Ces personnages cachent de bien étranges
mystères, sans parler de maladies telles que l'épilepsie, voire la
folie, que n'arrangeaient pas des mariages consanguins. Ce que
Jules Verne ne devait pas ignorer, c'est que nombre des Bathory
<< s'illustrèrent par un luxe de perversités qui défie I'imagination.

Ceux-là seuls intéressèrent Erzebeth : Sigismond le mystique,


Istvan le fou, Gabor l'incestueux et surtout Klara la démoniaque,
sa tante, dont elle recherchait la compagnie et, parfois, les jeux
sadiques ('u). Son oncle Istvan avait en effet la réputation d'être
"
cruel et fourbe, sujet à des accès de folie, enfermant dans les
souterrains de son château des hommes qu'il faisait travailler à des
opérations magiques pour son compte. Gabor, lui, tuait et pillait
allègrement, provoquait un scandale constant en vivant un amour
incestueux avec sa sæur, et finit par être assassiné par son peuple
en 1613. Un autre oncle d'Erzebeth, nommé Gabor, lui aussi,
terrorisait ses domestiques, parlait une langue incompréhensible,
bavant, se roulant par terre, hurlant, voulant étrangler ceux qui
I'entouraient. Un cousin, Andras, fut, quant à lui, assassiné dans
des conditions mystérieuses, décapité à coups de hache. Plutôt
curieuse cette famille, non ? Et Erzebeth, la pire du lot sans doute.
N'eut-elle pas l'idée de prendre des bains de sang en guise de bains
de jouvence, afin de garder une éternelle jeunesse? Pour cela elle
ordonna d'égorger des dizaines de jeunes filles vierges. Dénoncée
par l'une de ses prisonnières qui parvint à s'échapper, elle fit l'objet
d'une enquête. « Qu'il suffise »>, écrira plus tard le comte Gyorgyi

(26) Maurice Périsset, La comtesse de sang (Presses'Pocket).


186 JULEs vERNE ET LA coLDEN DA\ryN

Thurzo, « de dire que dans ces caves fut découvert ce que l'homme
pouvait inventer de plus abominable >». Des cages de fer furent
trouvées qui permettaient par un mécanisme d'écarteler lentement
la victime tout en recueillant le sang. La comtesse fut enfermée
dans son propre château, dans une chambre octogonale qui fut
murée. Elle y mourut en 1614, alors qu'éclatait un violent orage
dont tous les habitants de la région se souvinrent. Coincidence,
l'une des conseillères en sorcellerie d'Erzebeth Bathory se nom-
mait Dravula. Mais gageons que ce n'est pas seulement la
perversité qui entraîna Ia comtesse sanglante à prendre des bains de
sang. Il s'agissait bel et bien de vieilles recettes magiques qu'elle
appliquait. Ne portait-elle pas sur son blason trois dents de loup et
un dragon, le même que celui de Mad Dracul ? Faut-il ajouter que
c'est un Bathory qui commanda I'expédition destinée à restaurer le
trône de Mad III, autrement dit Vlad l'Empaleur dit Dracula. Le
château de Fagaras, fief des Dracula, passa d'ailleurs aux Bathory
par la suite. A signaler également que dans la demeure qu'Erze-
beth possédait à Vienne, on a retrouvé dans les souterrains de
nombreux signes et symboles gravés, liés au culte de la Triple
Hécate, déesse lunaire aux trois têtes, avatar infernal de la lune.
Nous pensons pouvoir dire à partir de là que le hasard ne peut
être invoqué. Pour nous, il ne fait aucun doute que l'æuvre de
Jules Verne contient les enseignements de la Golden Dawn, même
si l'auteur n'a jamais appartenu à cet ordre.
Si cette hypothèse est juste, il va de soi qu'elle devrait pouvoir
être vérifiée dans d'autres romans.
ry

JULES VERNE ET LA TERRE CREUSE

Les secrets du Rayon Vert.

Nous avons vu que Bram Stoker, auteur de Dracula, avait subi la


même inspiration que Jules Verne. Poursuivons donc notre
enquête. Bram Stoker est également l'auteur du roman intitulé Le
loyau des Sept Etoiles dont un film récent a dénaturé totalement le
sens en en faisant un thriller médiocre. Toute I'affaire tourne
autour d'un mystérieux sarcophage rapporté d'Egypte par un
archéologue nommé Trelawny, s'accompagnant d'une « table basse
de pierre verte à veines rouges, comme du jaspe sanguin. Les pieds
avaient été façonnés pour imiter les pattes d'un chacal, et autour de
chaque pied s'enroulait un serpent délicatement ciselé dans de I'or
massif
'>.
IJn coffret en pierre verte, une main momifiée à sept
doigts et quelques autres objets complètent ce mobilier. A cela,
s'ajoutent sept lampes et sur chacune figure une des sept formes de
Hathor, déesse égyptienne. Tous ces objets viennent d'une vallée
perdue, nommée la vallée de la Sorcière; ils furent pris dans un
tombeau creusé dans une falaise. Là fut découverte la momie de la
Reine Tera. Le double de celle-ci est resté lié à la momie et semble
s'être nourri... de sang. Un rubis, rouge comme le sang, est lié lui
aussi à cette aventure, taillé en forme de scarabée, brillant de sept
étoiles à sept branches correspondant aux sept étoiles de la Grande
Ourse. Le « Ka >» dont parle la religion égyptienne n'est autre que
ce double dont nous avons déjà parlé, individualité abstraite de la
personnalité imprégnée de toutes les caractéristiques de I'individu,
doué d'une existence indépendante. Il est habité par le Bâ ou âme,
188 JULEs vERNE ET LA rERRE cREUsE

qui l' << anime ». Il peut quitter la tombe


comme il peut y retrouver
le corps, le ranimer. A cela s'attachent le Khu, intelligence
spirituelle ou esprit (il prend la forme d'un corps resplendissant,
lumineux intangible), et le Sekhem ou << pouvoir >> d'un homme (sa
force ou énergie vitale personnifiée). Tous ces éléments, avec le
Khaibit, ou ombre, le Ren ou nom, le Khat ou corps physique, et
Ab, le cæur où est le siège de la vie, sont les différents composants
de l'homme.
Le << vampire » de la Reine Tera finit par prendre possession du
corps de l'archéologue et tout s'achève au sein d'un étrange
rayonnement verdâtre.
Voilà qui complète fort bien nos théories sur le vampirisme. Et
cela nous amène à nous intéresser de plus près à l'Egypte. Car cette
insistance du vert dans le joyau des sept étoiles nous rappelle le
« Lion Vert » des alchimistes qui fixe le sang volatile. Jean-Louis
Bernard, spécialiste de l'Egypte, nous indique que <( Le Rayon
Vert » vire au rouge en s'animalisant dans le sang (1). Quel est
donc ce mystérieux rayon, lié au spectre, à la face verte d'Osiris ?
Jean-I-ouis Bernard écrit (2) : << Le pouvoir phosphoros dont parle
la mythologie grecque serait la mystérieuse radiation verte, à la fois
arcane de vie et de mort. Ce rayon vert fut l'un des secrets des
temples égyptiens, en tant qu'héritage d'Osiris, le dieu à la face
verte. Il aurait pour effet de stimuler les cellules saines jusqu'à la
mutation, mais aussi d'accélérer la dégénérescence des cellules
malsaines. >> << La déesse verte Hathor-Sekhmit concentre la force
divine en un « rayon vert » qui est l'essence de la vie biologique en
tous règnes de la nature 13). l.-L. Bernard nous fait remarquer
"
qu'à l'état brut, hautement intensifié et concentré, le rayon vert se
révèle insupportable. N'est-ce pas la couleur verte qui est la
couleur traditionnelle des dragons, gardiens du seuil ? Le vert n'est-
il pas toujours le symbole de l'éternelle jeunesse ? Jean-Pierre
Bayard écrit (a) : << Le néophyte qui meurt à la vie profane pour
renaître sous une forme supérieure est transfiguré. Cette lumière
intérieure l'illumine et nous pouvons considérer les causes de son

(') J.-L. Bernard, Les Archives de I'hsolite (Livre de Poche).


(') J.-L. Bernard, Aw origines de I'Egypte (Robert Laffont).
13; Ce n'est pas un hasard si la coupe du Graal qui contint le sang du Christ cst,
selon la légende, verte et taillée dans une émeraude tombée du front de Lucifer.
(a) Jean-Pierre Bayard, La symbolique du feu (Payot).
JULES VERNE ET LA TERNE CREUSE 189

rajeunissement corporel. Le corps n'est que le miroir de l'âme. La


restauration de l'être intérieur devient ainsi une fontaine de
jouvence : mais cette verdeur est le corollaire de la résurrection de
l'individu sur un plan humain ou sur un plan cosmique. »
Cela doit suffire à nous convaincre de la parfaite cohérence de
l'@uvre de Bram Stoker. Partant de là, si l'æuvre de Jules Verne
procède de la même cohérence, nous devons y retrouver le rayon
vert. Relisons donc Le Chôteau des Carpathes. Un passage
retiendra notre attention : « Un large rayon (...) quel foyer produit
cette puissante lumière, dont les irradiations se promènent en
longues nappes à la surface du plateau d'Orgall ? De quelle
fournaise s'échappe cette source photogénique, qui semble embra-
ser les roches, en même temps qu'elle les baigne d'une lividité
étrange? (...) Le forestier et lui ont pris un aspect cadavérique,
figure blafarde, yeux éteints, orbites vides, joues verdâtres, au teint
grivelé, cheveux ressemblant à ces mousses qui croissent, suivant la
légende, sur le crâne des pendus (...) Le docteur Patak, arrivé au
dernier degré de I'effroi, a les muscles rétractés, le poil hérissé, la
pupille dilatée, le corps pris d'une raideur tétanique. Comme dit le
poète des Contemplatio,ns, il respire l'épouvante. »>

Mais ce sujet est si cher à Jules Verne qu'il va lui consacrer tout
un roman : Le Rayon Vert. I}dême si Jules Verne fait de celui-ci un
phénomène naturel, le sujet réel est bien notre rayon vital. Nous
nous trouvons une fois de plus dans la tradition rosicrucienne.
Parlant de deux des personnages principaux, dès le début, Jules
Verne nous dit : << Ils avaient, en faisant le bien, continué les
généreuses traditions de leurs ancêtres. Aussi, tous deux bien
portants, n'ayant pas une seule irrégularité d'existence à se
reprocher, étaient-ils destinés à vieillir, sans jamais devenir vieux,
ni d'esprit, ni de corps.>»

Nous ne nous attarderons pas sur ce roman et laisserons au


lecteur le soin de découvrir lui-même les aventures d'Olivier
Sinclair (un nom bien intéressant). Nous citerons seulement deux
courts passages :

<<Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se couche sur un


horizon de mer ? Oui ! sans doute. L'avez-vous suivi jusqu'au
moment où, la partie supérieure de son disque effleurant la ligne
d'eau, il va disparaltre ? C'est très probable. Mais avez-vous
remarqué le phénomène qui se produit à I'instant précis où l'astre
radieux lance son dernier rayon, si le ciel, dégagé de brumes, est
190 JULEs vERNE ET LA TERRE cREUSE

alors d'une pureté parfaite? (...) Ce ne sera pas, comme on


pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la rétine de
votre æil, ce sera un rayon <( vert », mais d'un vert mystérieux,
d'un vert qu'aucun peintre ne peut obtenir sur sa palette, d'un vert
dont la.nature, ni dans la teinte si variée des végétaux, ni dans la
couleur des mers les plus limpides, n'a jamais reproduit la nuance !
S'il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce vert-là, qui est
sans doute le vrai vert de I'Espérance ! >>

<< Ce rayon Vert se rapportait à une üeille légende (...) : ce

rayon a pour vertu de faire que celui qui I'a vu ne peut plus se
tromper dans les choses de sentiment; c'est que celui qui a été assez
heureux pour I'apercevoir une fois, voit clair dans son cæur et dans
celui des autres. >>

Pas de commentaires !

Bulwer-Lytton, le maître Roset Croix.

Le Rayon Vert est présent dans un autre ouvrage d'un membre


de la Golden Dawn, nommé Bulwer-Lytton. Extraordinaire per-
sonnage que celui-ci : Edward George Earle Bulwer-Lytton (1803-
1873) fut ministre des colonies de la reine Victoria. Il descendait
d'un alchimiste du xvt' siècle, le docteur John Bulwer qui, entre
autres langages secrets, inventa une langue pour sourds-muets.
L'historien Andrew Lang affirme qu'il aurait rencontré le comte de
Saint-Germain à Paris en 1860. Il fut I'auteur d'un roman fort
connu : Les derniers jours de Pompéi, mais aussi de Zanoni, h
maître Rose*Croix, dans lequel un Rose+Croix véritable sacrifie
son immortalité corporelle par amour. Merveilleux roman, I'un des
plus beaux que j'aie jamais lu ! Il se déroule à la fin du xvttr', en
Italie puis à Paris. Zanoni,le sage, a réussi à vaincre la mort et
connaît le secret de l'éternelle jeunesse. Mais il se sacrifiera pour
sauver Viola, la femme qu'il aime. Merveilleux ouvrage sur lequel
je ne m'étendrai pas, mais j'engage fortement le lecteur à le lire. Jc
me contenterai donc de relever un court passage qui n'est pas sans
rapports avec tout ce dont rtous avons parlé jusqu'à présent : « iI
peut exister des formes de la matière aussi invisibles pour nous et
aussi impalpables que les bactéries vivant dans I'air que nous
respirons ou dans l'eau de ce bassin. Ces êtres peuvent avoir leurs
passions et leurs facultés exactement comme ces bactéries. [.c
JULES VERNE ET LÀ TERRE CREUSE 191

monstre qui vit et meurt dans une goutte d'eau, carnivore


insatiable, se nourrissant de créatures encore plus microcospiques
que lui, n'est ni moins féroce, ni moins cruel qu'un tigre. Il peut y
avoir autour de nous des choses qui seraient dangereuses et
funestes pour I'homme, si, par de simples modifications de la
matière, la providence n'avait pas mis entre elles et nous certaines
barrières ».
Il est curieux de remarquer que I'héroine de Zanoni est, tout
comme Consuelo et la Stilla, italienne et liée à la musique.
Mais Bulwer-Lytton n'a pas écrit que cela. Il est un autre roman
qui nous intéresse particulièrement par rapport à Jules Yerne : The
Coming Race, qui est connu en français sous deux titres différents :
La Race à venir ou encore La Race qui nous exterminera. Cet
ouvrage décrit une race d'êtres vivant sous la Terre et qui nous sont
très supérieurs intellectuellement et techniquement. Les .< Ana »,
tel est leur nom, ont dépassé les problèmes de luttes sociales depuis
longtemps, de même qu'ils ne connaissent plus la guerre. Ils
utilisent pour source d'énergie un pouvoir naturel qu'ils ont su
développer : le Vril ('), qoi n'est autre que le Rayon Vert. Leur
monde peut être atteint à partir d'une mine (6). Les Anas
descendent, à leurs dires, d'une race celtique. Leur puissance est
d'ailleurs quelque peu inquiétante : une civilisation souterraine
supérieure à la nôtre et qui possède notamment des armes à base de
vril, plus puissantes que notre bombe atomique et pouvant réduire
en cendres instantanément une ville deux fois de la dimension de
Londres. Les Anas sont servis par des robots. Un jour, ils
reviendront à la surface, peut-être par un orifice se trouvant en
Islande, et ils domineront Ie monde.

lules Verne et le voyage au centre de la terre.

Que faut-il penser de cela ? On ne peut s'empêcher de songer à


un sujet cher à Edgar Poe et à Jules Verne. Selon l-ovecraft, la

(5) A I'origine, on trouve l'idée du Vril dans l'æuvre d'un écrivain &ançais peu
@nnu : Louis Jacolliot, né à Charolles en 1837 et mort en 1890.
(6) L'cntrée se fait par une mine communiquant avec « un gouffre dont les parois
étâient dentelées et calcinées, comme si cet ablme cût été découvert à quelque
période éloignée par une éruption volcanique »'
L92 JULES vERNE ET LA TERR"E cnEUsE

documentation de Poe venait de « sources interdites et insoupçon-


nées >>. Ce qui paraît certain, écrivait Jacques Bergier dans une
préface de La Race à Venir, c'est que ces sources ont fait partie de
la documentation de certaines sociétés secrètes comme la Golden
Dawn.
Poe, en tout cas, écriüt un roman qui inspira Jules Verne : Zes
Aventures d'Arthur Gordon Pynr, suivant un schéma initiatique, lié
au monde intérieur ou infernal. Tout y commence avec le départ
clandestin d'un jeune garçon et son embarquement furtif à bord
d'un navire prêt à lever I'ancre. Voilà un thème qui dut rappeler sa
jeunesse à Verne à qui ce genre d'aventure faillit arriver. Une
partie de ce roman se passe sous terre et le symbolisme inversé des
'couleurs y est représentatif de ce monde intérieur. A noter que le
mot « sang » est aussi une clé du roman. Après de multiples
aventures vécues par le héros dans une île antarctique où tout est
noir, et où I'on découvre un dédale de grottes et de couloirs, dans
un monde peuplé de sauvages dont le chef se nomme Tsele-
moun (7), le roman se termine au pôle sud où Pym se fond dans une
sorte de figure humaine voilée, gigantesque, blanche comme neige.
Cette figure, Jules Verne lui donna un nom qui fut aussi le titre
d'un de ses livres : Le Sphyw des Gl.aces. Verne imagina une suite
aux aventures d'Arthur Gordon Pym. Il écrivit, le lc'septembre
1896, à Hetzel : « inutile de vous dire que je suis allé infiniment
plus loin que Poe ».
Mais le thème de la terre intérieure est surtout présent dans
Voyage au cenfie de la tene, bien entendu. Il est vrai, nous I'avons
déjà montré, que Jules Verne s'est inspiré (pour ne pas dire : a
plagié) d'un roman de George Sand : Laura ou le Voyage dans le
cristal (8). Il semble également qu'il ait utilisé un ouvrage paru en
L72L (et réédité tout récemment aux éditions Verdier) : Passage du
pôle arctique au pôle antarctique par le centre du Monde ; les
régions polaires abordées par les héros appartiennent au monde à
l'envers : les poissons y nagent la tête en bas. Des oiseaux y nichent
sous terre. Au pôle, une île a trois pointes. Les lieux sont
caractérisés par une zone où la glace laisse la place à la verdure. Un
lac est relié à un système de canaux souterrains. Des routes

(7) Unc sorte de Salomon.


() Il a aussi emprunté à un ouwage d'Alexandre Dumas : Isaac Laquédem, dare
lequel on assiste à un voyage vers le centre de la terre.
JULES VERNE ET LA, TERRE CREUSE I93

composent un labyrinthe très semblable à celui d'Arthur Gordon


§m. L'épisode final met en scène un mort ressuscité comme chez
Jules Verne. Il est intéressant de voir les héros remontant un
ruisseau jusqu'à sa source. Celle-ci sort d'une très belle fontaine,
dans une grotte creusée par la nature dans une des montagnes de la
vallée. Au-dedans de la grotte, il y a un trou rond et fort profond,
large d'un bon empan, qui exhale une vapeur chaude.
Mais revenons à Verne.
Dans le Voyage au centre de la terre,le héros principal, Axel, est
un jeune homme au caractère non encore formé et qui n'a guère
envie de partir en expédition. C'est sa fiancée qui le pousse à tenter
I'aventure en lui disant : << Au retour, Axel, tu seras un homme. ,
Un extraordinaire voyage initiatique va s'ensuivre. Marcel Brion
ne s'y est pas trompé, qui a accordé de longs passages à ce roman
dans son ouvrage consacré à L'Allemagne Romantique et le Voyage
Initiatique (e). Quetques phrases de Marcel Brion résument fort
bien Le Voyage au Centre de la Tene de Jules Verne : << Tous les
thèmes et toutes les articulations du voyage imaginaire s'y rencon-
trent: le grimoire de L'Ile au Trésor et du Scarabée d'Or; les
aventures périlleuses qui conduisent à la conquête de la " dame ,>,
l'amour devenant ainsi un des ressorts de << I'aventure >>, sinon le
ressort majeur, comme dans Perceval et dans Lancelot. (...) Axel,
le « chevalier >> de Jules Verne, épousera la jolie Grauben, qui ne
fut pas la cause mais qui est la récompense du courage et de
l'audace dépensés dans le monde souterrain (...) Le voyage au
centre de la terre s'articule comme un roman de chevalerie jusqu'à
faire d'Axel, le héros à venir, une sorte de << chaste fol », à peine
mûr pour l'aventure, un étudiant à peine sorti de classe (...) Axel
est le métal pauvre qui doit être forgé dans le feu de la terre (le
volcan), lavé et durci dans I'eau de la mer intérieure souterraine,
martelé par les dangers; il est informe et ne recevra sa forme que
du contact violent avec les épreuves; jusqu'alors, il est malléable,
sans profil, net, sans consistance. L'aventure lui donne sa figure, sa
signification, son être véritable. (...) Le Voyage au Centre de la
Terre, mëme si le centre n'est pas atteint, constitue une initiation
complète. >»

On pourrait consacrer un ouvrage entier à l'aspect initiatique de


cette æuvre. Ce n'est pas là notre propos et nous laisserons Axel

(e) Ed. Albin Michel.


194 JULES VERNE ET LA TERRE CREUSE

prendre des leçons d'abime afin de progresser dans l'art des hautes
contemplations (ro).

La Tene Creuse.

Ce qui nous intéresse, ici, c'est Ie thème même de la terre creuse.


Cette idée de se représenter le globe terrestre, Axel nous en donne
la source en se souvenant « de cette théorie d'un capitaine anglais
qui assimilait la terre à une sphère creuse à l'intérieur de laquelle
l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression, tandis que
deux astres, Pluton et Proserpine, y traçaient leurs mystérieuses
orbites ».
Dans les Aventures du Capinine Hatteras (chapitre XXIV), Jules
Verne nous donne des précisions, par la bouche du docteur
Clawbonny, sur ce capitaine anglais qui serait : « le capitaine
Synness qui proposa à Humphry D"rry, Humboldt et Arago de
tenter le voyage ! mais ces savants refusèrent ». Le même docteur
Clawbonny rappelle d'ailleurs une légende prétendant << qu'il
existait aux pôles une immense ouverture, d'où se dégageait la
lumière des aurores boréales, et par laquelle on pourrait pénétrer
dans l'intérieur du globe ,. Quelques sourires amusés, voire
méprisants, accompagnent généralement la lecture de telles théo-
ries. Et pourtant, dès le xvt' siècle, le génial Guillaume Postel
affirmait dans son Compendiwn Cosmographicum : Le paradis se
"
trouve sous le pôle arctique », théorie qui fut pour une part dans
son arrestation et sa mort dans les prisons de I'Inquisition. Victor
Hugo, quant à lui, y voyait plutôt I'entrée des enfers, dans La fin dc
Satan. Buffon supposait l'existence de lacs et d'eaux répandus au-
dessous des plaines et des grandes vallées. Jacques Casanova de
Seingalt plaçait le paradis au centre de la terre, confondu avec le
centre du monde : on trouve ainsi une æuvre intitulée lcosameron
ou histoire d'Edouard et d'Elisabeth qui passèrent quatre-vingt-un
ans chez les Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme dans

(ro) Le nom de I'oncle d'Axel qui joue le rôle d'initiateur est tout à fait parlant :
Lidenbrock est formé de deux mots allemands: Lid (paupière) et brocken (briser),
soit celui qui ouvre les yeux.
ruLES VERNE ET LA TERRE CREUSE 195

fintérteur de notre globe, traduit de I'anglais par lacqucs Casanova,


A. Prague, s. d., 1788 (rt).
Le 10 avril L818, toutes les grandes universités des Etats-Unis,
les autorités militaires et politiques, reçurent un étrange message
du capitaine dont parle le docteur Clawbonny : « Moi, Cleves
Symnes, ancien capitaine d'infanterie de I'Ohio, je déclare au
monde entier que la terre est creuse et habitable intérieurement.
Elle contient plusieurs sphères solides, concentriques, placées I'une
dans l'autre, et elle est ouverte au pôle de 12 à 16 degrés.. Je
m'engage à démontrer la réalité de ce que j'avance et je suis prêt à
explorer l'intérieur de la terre si le monde accepte de m'aider dans
mon entreprise. » A ses amis, Symnes déclarait : « Tout est creux
sur cette terre, les cheveux, les tiges des plantes et même nos os.
Pourquoi la terre échapperait-elle à cette loi universelle ? Diverses
écoles ésotériques enseignent que les entrées polaires mènent vers
les cités du monde souterrain. » Peu après sa mort, un autre
Américain, Cyrus Read Teed, reprit l'idée de la Terre Creuse.
Mais, pour lui, nous vivions carrément à l'intérieur de celle-ci,
plaqués contre la paroi intérieure du globe. En 1894, il fonda même
une secte, le Koreshisme, regroupant environ 4000 adeptes. Cette
doctrine fut introduite en Allemagne par un jeune aviateur,
Bender, fondateur du mouvement Hohlweltlehre (doctrine de la
terre creuse). Pour lui, le soleil et la lune se trouvaient au centre
même de la Terre. Ces théories seront reprises par certains savants
nazis et par quelques écrivains (12).
Tout cela a un air folklorique et il semble évident à tous que le
centre de la terre doit être soumis à une pression et une chaleur
intolérables. En fait, cela n'est pas si sûr. On sait en effet que la
pression n'augmente pas forcément avec la profondeur, les ani-
maux habitant le fond des océans sont là pour le prouver.
D'ailleurs, deux hypothèses récentes ont été émises à ce sujet. La

(tr) Ces mégamicres sortent de puits sans fond et se réunissent dans leurs
temples, vêtus de mantelets rouges. Leun dieux sont des reptiles aux dents aiguës et
au regard magnétique. Du vrai Lovecraft. Mais Casanova parle aussi d'une région
de Transylvanie près du lac Zirchnitz, royaume de grottes et de ténèbres, qü
permettent d'accéder âu royaume souterrain des Mégamicres. Cf. J.-P. Bourre, Le
culte du vampire aujourd'hui (Ed. Alain Lefeuvre).
1r2) Edgar Rice Burroughs écrivit un Tarzan au centte de la Terre; quant à
Lovecraft, il aborde ce problème dans L'ombre venue du temps. ll faudrait
également citer Shaver, qui voyait dans la terre la patrie des O.V.N.L
196 JULEs vERND ET LA TERRE cREUsE

première fut proposée par un géologue canadien, Frank D. Adams,


et un mathématicien, Louis V. King. Selon eux, il pourrait exister
des cavités très volumineuses dans la terre, à des profondeurs
comprises entre -25000 et -40000 mètres, hypothèse qui serait
confirmée par les travaux du docteur Adams sur le granit fondu. La
deuxième théorie récente est celle de John Wheeler, éminent
physicien qui collabora avec Niels Bohr à la théorie de la fission de
l'uranium. Selon lui, la terre a pu se former à partir d'un .. géon >>,
région de I'espace à courbure intense, sur lequel se seraient
déposées des poussières cosmiques, et pouvant contenir un vérita-
ble univers.
Des gens aussi éminents que l'amiral Byrd, grand explorateur
des régions polaires, ont cru à la possibilité d'une terre creuse dont
le centre pourrait être accessible par le pôle. S'envolant vers le
pôle, il déclara : << C'est Jules Verne qui m'y emmène. » N'est-il
pas extraordinaire de voir sur certaines photos prises par la Nasa,
du pôle nord géographique, apparaître une zone sombre ressem-
blant à une ouverture? Serait-ce I'accès à la terre creuse (13)?
William Reed n'hésitait pas à écrire : « La terre est creuse. Læs
pôles, si longtemps cherchés, sont des fantômes. Il y a des
ouvertures aux extrémités nord et sud. A l'intérieur, on trouve de
vastes continents, des océans, des montagnes et des fleuves. II
existe une üe végétale et animale dans ce Nouveau Monde, et il est
probablement peuplé par des races inconnues des habitants de la
surface. »
Des traditions dans le monde entier affirment la même chose : en
Asie Centrale eomme en Amérique. Cette idée se retrouve à toutes
les époques ('o) en tous lieux. Pourquoi n'y aurait-il pas là une
"t
part de véfité? Faut-il en déduire que Jules Verne adhérait à de
telles théories ? Nous n'hésiterons pas à prendre le risque de
répondre : oui ! Tout d'abord, il ne faut pas oublier que cette idée
fut également celle qui présida à Laura ou le voyage dans le cristal
de George Sand dont s'inspira Verne. On y entend Nasias dire :
<< C'est ce monde que nous appelons souterrain qui est le véritable

(") En réalité, il semble que ces « trous » soient dus au fait qu'une partie du pôlc
n'était pas éclairée par le soleil lorsque les photos furent prises.
(ra) Lorsque Cilgamesh, héros de l'épopée babylonienne, va visiter son ancêtrs
Utnapishtim, il pénètre dans les entrailles de la terre. Les exemples de cc genrc
foisonoent dans I'Antiquité. Les Grecs situaient quant à eux I'entrée du royauæ
souterrain en Arcadie.
JULBS VERNE.ET LA TERRB CREU§E lW
monde de la splendeur; or, il existe certainement une vaste partie
de la surface encore inconnue à l'homme, où quelque déchirure ou
déclivité profonde lui permettrait de descendre jusqu'à la région
des gemmes et de contempler à ciel ouvert les merveilles que tu as
vues en rêve (...). J'ai la conüction que cette déchirure ou plutôt
cette crevasse volcanique existe aux pôles, qu'elle est régulière et
offre la forme d'un cratère de quelques centaines de lieues de
diamètre et de quelques dizaines de lieues de profondeur, enfin que
l'éclat des amas de gemmes apparentes au fond de ce bassin est
I'unique cause des aurores boréales, ainsi que ton rêve te l'a bien
clairement démontré. »
Qui plus est, Jules Verne a soutenu de telles thèses dans d'autres
romans que le Voyage au Centre de la Terre. Nous avons déjà cité
Les Aventures du Capitaine Hatteras, mais il faut aussi parler du
Testament d'un Excentrique dans lequel Jules Verne, parlant de
gtottes gigantesques dans le Kentucky, écrit : << Telles sont les
incomparables merveilles de ces grottes qui n'ont encore livré
qu'une partie de leurs secrets. Sait-on ce qu'elles réservent à la
curiosité de I'univers et ne découvrira-t-on pas un jour tout un
monde extraordinaire dans les entrailles du globe terrestre ? »»

Dans Les Indes Noires, certains passages ne sont pas sans rappeler
d'antiques légendes touchant à des peuples anciens s'étant enfoncés
sous terre et n'étant jamais ressortis. Jules Verne écrit : << Ce fut
vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans les
entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en fils. »
D'autres passages sont encore plus extraordinaires : << Fonçons
jusqu'au centre du globe, s'il le faut », ou encore : << Dame... Tu
sais... Harry! Ces êtres qui vivent dans les abîmes... ne sont pas
faits comme nous ! Ils sont faits comme nous, Jack ! » Il faudrait
-
aussi évoquer Nell qui, voyant pour la première fois le soleil, croit à
un feu et aperçoit le << Rayon vert ».

Le Roi du Monde et les forces noires.

On ne peut évoquer ce problème sans parler de I'Agartha et du


Roi du Monde. En effet, l'ouvrage posthume de Saint-Yves
d'Alveydre, intitulé Mission de l'Inde et publié en 1910, contient les
descriptions d'un royaume mystérieux et souterrain : I'Agar-
198 JULEs vERNE ET LA TERRE eREUsE

tha (t5). A la tête des peuples mystérieux vivant dans les cavités de
la terre régnerait un mystérieux Roi du Monde (16), dont les
envoyés, supérieurs inconnus, agiraient sur les gouvernants des
pays à la surface de la terre.
La meilleure source @ncernant cette question énigmatique est
sans doute I'ouvrage de Fernand Ossendowski: Bête, hommes et
diern. Un prince bouddhiste lui déclara : << Ce royaume est
Agharti. II s'étend à travers tous les passages souterrains du monde
entier. J'ai entendu un savant lama chinois dire au Bogdo Khan
que toutes les cavernes souterraines de I'Amérique sont habi-
tées par le peuple ancien qui disparut sous la terre. On retrouve
encore de leurs traces à la surface du pays. Ces peuples et
ces espaces souterrains reconnaissent la souveraineté du Roi
du Monde. Il n'y a pas en cela grand-chose de merveilleux.
Vous savez que dans les deux plus grands océans de l'Est et de
I'Ouest se trouvaient autrefois deux continents. Ils disparurent sous
les eaux mais leurs habitants passèrent dans le royaume souter-
rain. »
Pour Jean-Louis Bernard, le Roi du Monde pourrait fort bien
être relié à la magie noire. Il rappelle à ce propos les écrits
d'Alexandra David-Neel faisant état de pseudo-lamas, des morts
vivants qui, en des lamaseries écartées, pratiqueraient le vampi-
risme : vieillards, morts mais en état de survivance artificielle, ils
attireraient par magie des voyageurs égarés et les convaincraient de
se laisser mourir rituellement afin de leur prendre leur vitalité par
osmose, « au cours d'une agonie savarnment allongée »>. Nous
serions donc là entre Dracula et Erzebeth Bathory. Le Roi du
Monde ne serait alors qu'un Roi des Marouts : Morts vivants. Jean-
Louis Bernard ajoute d'ailleurs que le monde marxiste pourrait
être tombé dans la dominante occulte de tels marouts, ce qui
expliquerait la pesante tristesse et I'atonie des pays de I'Est (17).
C'est aussi l'avis de Jean-Paul Bourre qui écrit (tt) , u De nos jours

(r5) Mention en avait préalablemcnt étéfaite par le Français Jacolliot dont nous
avons déjà parlé à propos du Vril.
(16) Signalons à ce propos que les romans Robur le Conquérant et Malte du
Monde de J. Vernc sont liés à certaines entrées supposées de cc royaume.
(17) Notons qu'après la dernière guerre, les Russes lancèrent une grande cnquêtc
sur le vampirisme en Hongric.
(r8) Jean-Paul Bourre, « L'Agartha, la quête du Graal souterrain » (L'Autre
Monde, n" 26).
JULES VERNE ET LA ÏERRE CREUSB 199

existe encore une Shamballa (") do vampirisme perdue dans la


montagne de Transylvanie, inaccessible aux hommes, reliée à la
Shamballa de lumière par de longues galeries souterraines. Pour les
initiés, rien d'étonnant à cela : c'est de la même manière que le
« mal » est relié au « bien » par un réseau de correspondances qui
donne à la sagesse son véritable visage : le bien et le mal sont une
seule et même chose. Ils participent à la même splendeur car la
vérité détruit le dualisme (2o).
"
Toujours est-il qu'Ossendowski relie I'Agartha au problème de
I'immortalité. Pour lui : « Les cavernes profondes sont éclairées
d'une lumière particulière qui permet la croissance des céréales et
des végétaux et qui donne au peuple une longue vie sans
maladies. »
Si l'on en croit les légendes, les entrées de I'Agartha ne se
trouvent pas seulement en Asie. Ne cite-t-on pas à ce propos le
Mont Saint-Michel et la forêt de Brocéliande comme susceptibles
de recéler les passages vers ce monde souterrain ? On ne sera pas
étonné, bien entendu, de voir Gaston Leroux marcher sur les
mêmes traces que Jules Verne. Dans Rouletabille et les Bohémiens,
il ne manque pas de faire allusion à la Terre Creuse en liaison avec
la Valachie. Guénon ne nous enseigne-t-il pas que les Bohémiens
auraient jadis vécu dans l'Agartha ? En tout cas, il faut relever cette
phrase de Gaston Leroux : « C'est le Roi du Monde qui fait le Roi
de Ia Terre », et, bien entendu, tout cela reste en liaison avec le
vampirisme : « Il n'y a pas de bonne fête dans le fond de la crypte
s'il n'y a pas de sang. »

(re) Shamballa est le nom de l'équivalent noir de l'Agartha ou parfois de


I'Agartha même.
(æ) Machen écrivait qu'il est stupide de limitcr « le monde spirituel aux régions
du Bien suprême. [.es êtres suprêmement pervers font aussi partie du monde
spirituel. L'homme ordinaire, chamcl et scnsucl, nc sera jamais un grand saint. Ni
un grand pécheur. Nous sommes, pour la plupart, simplement des créatures
contradictoires et, somme toute, oégligeables. Nous suivons notre chemin de boue
quotidienne, sans comprendre la signification profonde des choses, et c'est pourquoi
le Bien et le Mal, en nous, sont identiques : d'occasion, sans importance (...). Ceux
qui sont grands, dans le Bien comme dans le Mal, sont ceux qui abandonnent les
copies parfaites et vont vers les originaux parfais. Pour moi, je n'ai aucun doute !
Les plus grands d'entre les saints n'ont jamais fait une « bonne action » au sens
@urant du terme. Et enfin, d'un autre côté, il existe des hommes qui sont desccndus
au fond des abîmes du Mal, et qui, dans toute leur mauvaise vie, n'ont jamais
commis ce que vous appelez une mauvaise action » !
200 TULE§I VERNE ET LA ÎERRB CREUSE

Rennes-le-Château : une entrée vers la terre creuse,

Nous voici donc avec une équation de plus en plus précise :


Rose*Croix
Monde.
- Immortalité - Vampirisme - Agartha - Roi du
Et sur chacun de ces points, nous retrouvons Jules Verne,
comme si toute son æuvre avait une cohérence ésotérique parfaite.
Mais alors, et Rennes-le-Château? Eh bien, justement! Il existe
quelques points communs avec I'affaire de Rennes. Boudet fait de
Rennes-les-Bains l'île d'Isis : c'est le nom même que donne un
manuscrit rosicrucien à une région de Shamballah.
D'autre part, nous avons vu qu'un rapport existait entre le Graal
et Rennes. Mais il semble bien qu'il existe également un rapport
entre le Graal et Ia terre creuse. Un des premiers textes connus
concernant le Graal date des années 900. Nommé Menius, son
auteur y parlait d'une guerre contre une forteresse souterraine
inviolable où se passaient des prodiges. Faut-il rappeler que le
Graal est lié lui-même au breuvage d'immortalité et fait donc partie
de la même équation ? A partir du culte dionysiaque, ce breuvage
est remplacé par le vin, et René Guénon fr) nous fait remarquer
combien le Graal est lié au sacrifice << eucharistique » de Melchiss6
dec. Il ajoute : << Le nom de Melchissédec, ou plus exactement
Melki-Tsédeq, n'est pas autre chose, en effet, que le nom sous
lequel la fonction même du « Roi du Monde » se trouve expressâ
ment désignée dans la tradition judéo-chrétienne. » En effet, selon
le texte biblique, Melki-Tsedeq, roi de Salem, fit apporter du pain
et du vin et il bénit Abram. Melki-Tsedeq est à la fois roi et prêtre
et son nom signifie « Roi de Justice ». Et il est en même temps rcf
de Salem, donc de la Paix. La justice et la paix sont les deur
attributs fondamentaux du Roi du Monde selon René Guénon, et
Salem recouvrirait le nom de I'Agartha (22). Continuons de suivre
René Guénon. Il nous parle en effet d'un personnage que norr
avons déjà rencontré dans I'affaire de Rennes : Jacob. Celui-ci eut
un songe, bien connu, en un lieu appelé Lr:z (u) et qu'il nomma dà

(r) René Guénon, Le Roi du Monde (GallimaÂ).


(2) Salomon est lulmême un nom dérivé de Salem.
e) b mot Luz désigne entre autres une particule corporelle indestructibb,
re@entée symboliquement comme un os très dur, et à laquelle l'âme demeureral
[ê aprÈ la mort et jusqu'à la résurrection.
JULES VERNE BT LA TERRE CREUSE 2OI

lors Beith-El : la Maison de Dieu. A propos deLuz, Guénon nous


dit : << Il est dit que l'Ange de la Mort ne peut pénétrer dans cette
ville et n'y a aucun pouvoir; et, par uh rapprochement assez
singulier, mais très significatif, certains le situent près de l'Alborj,
qui est également pour les Perses, le séjour d'immortalité. » Beith-
El, la maison de Dieu ! C'est le moment de se souvenir de la phrase
figurant au portail de l'église Sainte-Madeleine à Rennes-le-
Château. « Terribilis est loctn r,sre ». Dans la Genèse, ce texte se
poursuit par : « c'est la demeure de Dieu et la porte des
cieux » (^\, il s'agit d'une phrase prononcée par... Jacob à
"t
Beith-El (Æ). fres de Luz-Beith-El, nous dit Guénon, il y a un
amandier (appelé aussi Luz en hébreu) : et cet amandier est creux à
sa base 126). far le trou on pénètre dans un souterrain qui conduit
lui-même à la ville souterraine. C'est le moment de nous souvenir
d'une vieille légende du Razès. On raconte en effet que sous le
château de Rennes s'enfonceraient des souterrains qui communi-
queraient avec des cavernes dans lesquelles vivrait depuis la nuit
des temps un peuple de troglodÿes ignorant la course du temps
(donc immortels) et la lumière du jour (27).
Décidément cette région qui allie le blanc et le noir, Blanchefort
et Rocko Negro, est bien intéressante, et l'on peut se demander si
la Reine Blanche qui hante toutes les légendes de la région n'est
pas simplement la Déesse Blanche des anciens, qui régnait sur le
monde souterrain, elle, la déesse du passage vers l'ailleurs, la
Dame du Brouillard. Il est fort instructif de relever les noms sous

(%) Genèse.' « Que ce lieu est redoutable ! C'est la maison de Dieu et la portc des
cieux. Et Jacob se leva tôt le matin, et il prit la pierre dont il avait faitson chevet, la
dressa comme un pilier et versa de I'huile sur son sommet. Et il dontra à ce lieu le
nom de Beith-El; mais le premier nom de cette ville était Luz. » Ce n'est pas un
hasard si le Christ doit naître, lui, à Beith-Lehem : la maison du pain.
(t) En pénétrant dans l'église, en fait de ciel on déæuvre le démon Asmodée.
N'est-ce pas au monde infernal que fait allusion ce gardien du seuil ?
(%) Dans les traditions de I'Amérique du Nord, on parle d'un arbre par lequel des
hommes qü üvaient primitivement à l'intérieur de la terre seraient remontés à la
surface, alors que d'autres demeuraient dans le royaume §outerrain. Notons que,
pour Julius Evola (tæ Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline), I'arbre sec est
généralement associé à une figuration de la résidence du Roi du Monde et il
reverdira lors du retour de ce Roi Perdu. On ne peut que songer au rcman Consuclo
de George Sand, au laurier du Sabarthès qui doit reverdir, et surtout à la légende du
Roi Perdu liée au Grand Monarque qui caractérise la région de Rennes.
(27) Louis Fédié, « Etude historique sur le Haut Razès », in Mémoires de la
Société des Arts et Sciences de Carcassonne (t. ry, 1879-1884).
202 JULEs vERNE ET LA IERRE cREUSE

lesquels elle a été adorée : Albina (une antique forteresse wisi-


gothique placée sur le plateau de Rennes portait le nom d'Albedu-
num), Cardéa chez les Romains qui voyaient en elle la maîtresse de
Janus et la Reine des << charnières >», cardo en latin (le mont qui
surveille l'entrée du cromleck de Rennes-les-Bains n'est-il pas le
Cardou ?). Oüde disait de Cardéa : << Son pouvoir est d'ouvrir ce
qui est fermé et de fermer ce qui est entrouvert. » On a aussi
assimilé la Déesse Blanche à Isis (28), si I'on en croit Lucius; mais
surtout, il faut rappeler le surnom qu'on lui donnait : I'ARAI-
GNÉE.
Bien ! Mais ce n'est pas tout. Il nous faut maintenant trouver le
lieu d'où pourraient partir des galeries s'enfonçant sous terre pour
rejoindre le royaume souterrain, le royaume du « Maître des
collines creuses », comme disaient les Celtes. N'est-ce pas le
moment de nous souvenir, précisément, que I'ancien nom du Pic de
Bugarach, près de Rennes-les-Bains, était le Pic de Tauze, ce qui
signifiait le « Pic Creux ? N'est-ce pas le moment de nous
>>

souvenir qu'il existe sous ce pic un vaste réseau de galeries


souterraines faisant communiquer entre elles les nappes d'eau de la
région, système hydrologique mis en évidence par les travaux de
C. Chanel sur Le séisme aquifère des Pyrénées-Orientales en
octobre 1940, son rattachement aux eaux thermales de la région et au
système orogénique du Canigou, 1941.
Décidément, nous comprenons aisément que Jules Verne ait
choisi le nom de Bugarach pour patronyme du capitaine de Clovis
Dardentor, ce Bugarach qui voit naître la Sals et la Blanque. La
Blanque ! Encore une fois, cette teinte de la Reine Blanche, cette
teinte qui est celle de l' ,. Ile Blanche » à laquelle, selon la légende,
Joseph d'Arimathie se rendit avec le Graal. Pour l'atteindre, il
faut, bien sûr, traditionnellement, « traverser les eaux »».
En Russie, nous dit Andrew Thomas ("), ., parmi les vieux
croyants ou Starovery, circulait une étrange croyance assurant que
celui qui remonterait la piste des conquérants tartares vers la
Mongolie, trouverait Belovodye, la terre des Blanches Eaux où de
saints hommes vivaient en reclus; loin des turpitudes du monde ».
Le Bugarach au pied duquel naît la Blanque n'est-il pas une terre
des Blanches Eaux ? Andrew Thomas poursuit en citant le rapport

(J Une statue d'Isis fut trouvée à RennesJes-Bains.


(1 nnArew Thomas, Shambhala, oasis de lumière.
JULES VERNE ET LA TERRE CREUSE 203

que fit le professeur Nicolas Roerich de ses entretiens avec les


Vieux Croyants des Monts Altaï, concernant l'accès à cette terre; il
écrit : « Après un dur voyage, si vous n'avez pas perdu votre route,
vous parvenez aux lacs salés. Ce passage est très dangereux. Vous
arriverez alors aux montagnes de Bogogorch. Là commence une
piste encore plus périlleuse >>...
Sel et Sals, BoGogoRCH et BuGaRaCH. Coincidence encore ?
Non, assurément ! La piste est bonne, au lecteur de la suivre.
QUATRIEME PARTIE

L Éretr uN RoI DE rnutÉ


{ttf

.. tSàt-1§

I
JULF,S VERNE
ET
LES ILLUMINÉS DE BAVIÈRE

Une percée pol@ue apparemrnent incohérente.

Nous avons vu quels liens unissaient l'æuwe de Jules Vernc cl h


pensée rosicrucienne, plus spécialement à travers son avatr: h
Golden Dawn. Il va sans dire que tout cela, pour être cohéær,
doit avoir une influence sur la pensée politique et sociale de Juhr
Verne. Tout le monde a voulu « récupérer » Verne : socialig,
communistes, bourgeois libéraux, etc. Et cela, en vérité, n'est pc
étonnant car sa pensée politique peut sembler incertaine.
L'un des éléments les plus sûrs pourrait être la présence en 188E
de Jules Verne sur une liste de gauche pour l'élection du conseil
municipal d'Amiens. On a parfois dit à l'époque, et souvent depuis,
qu'il avait des sympathies socialo-communistes. A ce titre, on peut
indiquer qu'il fut, avec Daniel Defoe et Jonathan Swift, l'un des
trois auteurs choisis par le parti communiste soviétique, en 1933,
pour être traduits en priorité.
Mais il faut être prudent. L'orthodoxie de gauche de Jules Verne
est en effet fort sujette à caution. Lors même de son inscription sur
la liste, Robert Godefroy, conseiller municipal d'Amiens, écrivait à
Frédéric Petit, tête de liste : « Jules Verne désire entrer au conseil
municipal sur une liste patronnée par le citoyen Frédéric Petit. La
chose il y a dix ans vous aurait paru plus que bizarre, car I'aimable
écrivain, tout en restant à l'écart de la politique, ne passait guère
pour un farouche républicain. Au contraire, ses sentiments orléa-
nistes m'étaient connus. »
Toujours est-il que, le 13 mai 1888, Jules Verne fut élu sur une
208 JULEs vERNE Er LEs TLLUMTNÉ,s DE BAvrÈRE

liste de gauche conseiller municipal d'Amiens, ce qui fit quelque


scandale dans la bonne société amiénoise. Il fut même obligé de
faire une mise au point auprès de certains de ses amis. Il écrivit à
I'un d'eux après les résultats : << Pourquoi mêler toujours la
politique et le christianisme aux questions administratives ? Tu me
connais assez pour savoir que, sur les points essentiels, je n'ai
jamais subi aucune influence. En sociologie, mon gott est :
l'ordre; en politique, voici mon aspiration : créer, dans le gouver-
nement actuel, un parti raisonnable, équilibré, respectueux de la
justice, des hautes croyances, ami des hommes, des arts, de la
vie... >>

Ses prises de position même ne sont pas évidentes. Cinq ans


avant cette élection, le 27 féwier 1883, il écrivait au Comte de
Paris :
<< Monseigneur,
En souvenir des sentiments que les miens et moi avons toujours
professés pour la famille d'Orléans, en souvenir du bienveillant
accueil que votre Altesse a daigné me faire personnellement,
voulez-vous me permettre de me joindre à tous les hommes de
cæur et de bien qui n'ont plus aujourd'hui qu'un devoir et qu'une
espérance : le devoir de protester contre l'illégalité, doublée d'une
infâmie, qui vient d'être faite à votre famille, I'espérance qu'un
jour viendra où toutes ces injures seront vengées.
En attendant, Monseigneur, veuillez ac*epter avec tous mes
regrets, l'assurance de mon profond respect et de I'inaltérable
dévouement qu'a voués à son Altesse son très humble et très
re§pectueux serviteur'
Jures verne.>»

Alors, royaliste ou républicain? Marxiste ou conservateur ? Tout


semble contradictoire. On voit Jules Verne fréquenter d'une part
Nadar dont les opinions anarchistes sont bien connues, et d'autre
pafr les familles royales. On le voit rendre service, sur la demande
d'Hetzel, il est vrai, à Paschal Grousset, communard exilé,
« rewritant >> son Héritage de Langevol sous le titre Les 500 milliotu
de la Begum. Par ailleurs, parlant du mouvement des communards,
il dit : « Eh bien, c'est fait, il sera vaincu, et si le gouvernement
républicain montre dans la répression une énergie terrible comme il
en a le devoir et le droit,la France républicaine a cinquante ans de
paix intérieure voilà ce que je pense. »
On le voit -défendre les minorités avec fougue : Irlandais,
JULES VERNE ET LES ILLUTNNÉS DE BAVIÈRE 2§
Canadiens français. Il défend la mémoire des Vendéens, des
Bretons contre-révolutionnaires. Il ne cesse de se proclamer d'une
certaine façon anticolonialiste, et par ailleurs nous le voyons faire
preuve de racisme. Dans La Mission Barsac (et cela n'est qu'un
exemple parmi bien d'autres), il écrit des Noirs « qu'il ne pourrait
être question de les consulter, pas plus qu'on ne consulte un enfant
malade sur le remède qu'il convient de lui appliquer ». Et ce
racisme s'applique plus particulièrement aux Juifs. Il n'est qu'à voir
le personnage d'Isaac Hakhabut dans Hector Servadac pour bien
s'en convaincre, à tel point que l'éditeur Hetzel reçut une plainte
du grand Rabbin de Paris. Hetzel écrivit à ce sujet à son fils :
.< J'avais prévenu Jules Verne, j'avais atténué plus d'un passage,

mais il s'est acharné sur le piteux personnage de telle sorte qu'il n'y
a que des atténuations difficiles. » Et lorsque dans l'un de ses
romans un Juif a l'air presque sympathique, Jules Verne s'empresse
de nous signaler qu'il s'agit d'une exception.
Sur le plan religieux, l'ambiguïté est la même. Elevé dans le
catholicisme, il semble que Jules Verne ait plus ou moins traversé
une crise de mysticisme vers 1853. On peut sans doute en déceler
l'aboutissement dans un texte assez extraordinaire intitulé Maître
Zacharius. Mais, en \862, ce fut la rencontre d'Hetzel qui vivait
dans un milieu composé d'anticléricaux comme Jean Macé et de
franc-maçons déistes. Il semble qu'il ait alors adopté le déisme. On
pourrait en voir la preuve dans le fait que s'il nomme souvent Dieu,
la Providence ou le Créateur, il ne parle jamais du Christ. S'il
imagine certaines scènes se déroulant dans les églises, il ne parle
jamais de l'Eglise. Simone Vierne fait remarquer par ailleurs que le
personnage de Nemo intervient un peu «)mme le cri de Nietzsche :
Dieu est mort, dans la pensée de Jules Verne. Mais il faut souligner
combien, souvent, la pensée des héros verniens est d'essence
religieuse.

lules Verne ou l'anarchisme aristocratique.

L'ambiguïté des positions politiques de Jules Verne est bien mise


en évidence par le titre de l'un des chapitres du livre de Gilbert
Prouteau (Le grand roman de lules Verne, sa vie) .' .< LIn anarchiste
conservateur »; ambiguité que l'on retrouve dans Chemin de
France dans lequel Jules Verne écrit : « Tantôt l'un rapportait que
210 ,ULES VERNE ET LES ILLUMINÉ,S DB BAVIÈRE

j'avais été à droite quand c'était à gauche. Tantôt I'autre à gauche


quand c'était à droite. »
Pour débrouiller cet écheveau, je pense qu'il faut faire la part de
I'idéalisme et celle du réalisme chez Jules Verne. Le réalisme fait
de lui un homme d'ordre. L'idéalisme fait de lui un anarchiste, mais
pas un aigri revanchard, non, un anarchiste aristocratique, un
anarchiste par idéal. On sent fort bien sa sympathie pour des héros
prométhéens se mettant à l'écart de la société, comme Robur ou
Nemo. Jules Verne a d'ailleurs été mis en relation, sans doute grâce
à Hetzel, avec des anarchistes importants, tel Elisée Reclus (r).
D'une certaine façon, on peut voir dans Jules Verne un
révolutionnaire; d'ailleurs Pierre [.ouys, procédant à l'analyse
graphologique de son écriture ('), fit apparaître en premier lieu
qu'il était un « révolutionnaire souterrain »>.
Révolutionnaire soit, mais à condition de ne pas poser sur ce
terme les masques qui l'accompagnent à notre époque. Tout
d'abord, Jules Verne n'est pas marxiste, n'en déplaise à bien des
récupérateurs. La preuve, on peut la trouver dans un roman qui,
même s'il doit quelque chose à son fils, semble être tout à fait
représentatif de sa pensée politique : Les Naufragés du Jonathan.
Dans cet ouvrage, des naufragés, gens pauvres allant chercher
fortune au bout du monde, se retrouvent en Terre de Feu,
contraints de s'organiser pour survivre. Certains chercheront à
prendre le pouvoir sur le groupe et ce sera I'occasion pour Verne de
mettre en sêne socialistes et communistes et de les montrer
essayant de fonder un gouvernement. Du communiste, il dit :
« Dorick prônait l'égalité d'une manière telle qu'il la rendait
haïssable. Ce n'est pas en bas, c'est en haut qu'il regardait. La
pensée du sort misérable auquel est vouée l'immense majorité des
humains ne faisait battre son cæur de nulle émotion, mais qu'un
petit nombre d'entre eux occupassent un rang social supérieur au
sien, cela lui donnait des convulsions de rage. » Quant au
socialisme, il lui règle son compte avec tout autant de lucidité :
.. Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien

(1) C-e géographe anarchiste était aussi franc-maçon, membre de la loge « La


Renaissance ».
(2) Graphologie publiée dans Broutilles (La Roche-sur-Yon, 1938) et citée par
Marie-Hélène }Jtet, L'histoire des voyages extaordinaires (Lettres Modernes,
1973).
JULES VERNE EÎ LES ILLUMINÉS DE BAVIÈRE 2II
moins qu'à refaire la société de la base au faîte n'a pas le mérite de
la nouveauté. Après beaucoup d'autres qui se perdent dans la nuit
des temps, Saint-Simon, Fourier, Proudhon et « tutti quanti » sont
les précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes,
tels que les Lassale, les Karl Marx, les Guesde n'ont fait que
reprendre leurs idées en les modifiant plus ou moins. » Et il
ajoute : << Si le mouvement socialiste, qui s'est affirmé pendant la
seconde moitié du siècle, n'a pas été inutile, s'il a eu ce résultat
bienfaisant d'exciter la pitié générale en appelant I'attention sur la
misère humaine, d'orienter les esprits vers la recherche des moyens
à l'atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer
des lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n'a pu être
obtenu qu'en conservant intact I'ordre social qu'il prétendait
détruire. »
Autrement dit, ou le socialisme est un libéralisme réformiste, ou
il est voué à la catastrophe. Face au communiste et au socialiste
dont les comportements, dans le livre, sont loin d'être dignes
d'éloges, Jules Verne nous présente son modèle : un anarchiste : le
Kaw-Djer. S'étant réfugié sur l'île il y a fort longtemps, le Kaw-
Djer est un ancien prince qui a tout abandonné par convictions
politiques. Ennemi de tout système, adversaire de toute organisa-
tion qui limite la liberté des êtres. « Je suis I'ennemi irréconciliable
de tout gouvernement quel qu'il soit. J'ai employé ma vie entière à
réfléchir sur ce problème et je pense qu'il n'y a pas de circonstance
où I'on soit en droit d'attenter à la liberté de son semblable. » Cet
anarchiste, qui a abdiqué pour respecter son idéal, cet anarchiste,
disais-je, cache en fait un véritable prince : Jean Orth, archiduc de
Habsbourg, dont nous avons déjà parlé. Mais le sentiment anar-
chiste va être ébranlé chez le Kaw-Djer. Il est le seul << homme
fort » sur cette île, le seul capable d'organiser le groupe humain de
naufragés et de I'empêcher d'une part de disparaître par imprévi-
sion dès le prochain hiver, d'autre part de sombrer dans les vices les
plus divers, enfin le seul capable d'éviter que règne sur l'île la loi de
la brute la plus épaisse. Et cet anarchiste, afin de mener à bien le
projet de la colonie, va se voir obligé, la mort dans l'âme, de
franchir toutes les étapes du despotisme, car il semble que seule
une autorité sans faille puisse servir le bien commun et permettre à
l'1le Hoste de sauvegarder son indépendance.
Par là Jules Verne ne justifie pas le despotisme. Il tente
seulement de montrer que la plupart des hommes n'ont pas le
212 JULES VERNE ET LBS ILLUMINÉS DE BAVIÈRE

oourage d'être libres, et ont besoin de se faire prendre en charge,


d'être dirigés, menés sans souci. Que demande le peuple, en fait ?
semble nous dire Jules Verne, un père qui soit le détenteur de la
loi, de la règle à laquelle on peut se raccrocher. Trop de liberté fait
naître chez la plupart des hommes un vertige de I'abîme qui peut
leur être fatal.
On comprend ainsi que Jules Verne ait eu quelque tendresse
pour des personnages apparaissant en quelque sorte comme des
anarchistes aristocratiques (3).

Spartacus et ses esclaves.

Le sentiment anarchiste de Jules Verne est important car il se


trouve qu'il fut plus ou moins défendu par les milieux rosicruciens
(ou du moins une part d'entre eux) au siècle dernier, dans la lignée
des sociétés secrètes qui préparèrent la révolution de 1789, sous
l'influence des Illuminés de Baüère. Il semble bien d'autre part
que la Golden Dawn ait subi l'influence de I'enseignement des
Illuminés par l'intermédiaire de I'O.T.O. (Ordo Templi Orientis).
A l'origine des Illuminés de Bavière, un homme : Adam
Itr/eishaupt. Né le 6 février 7748, à Ingolstadt, reçu docteur
utriusque juris à l'âge de 25 ans, puis doyen de la faculté de droit à
27. Malgré cette carrière brillante, Weishaupt considère que ses
mérites sont insuffisamment reconnus et il en rend responsable
l'Eglise, et plus spécialement les Jésuites.
Ses idées avancées le font considérer par ses collègues comme un
dangereux novateur. Weishaupt songe alors, l'union faisant la
force, à créer une société capable de contrebalancer I'influence des
Jésuites, et c'est ainsi que naît en 17761' « Ordre des Perfectibi-
listes » dans lequel Weishaupt a décidé de réunir les meilleurs
jeunes esprits afin de les former à la philosophie des lumières,
bannie par l'enseignement universitaire. Longtemps le groupe ne
sera composé que de cinq membres. Afin de structurer la société,
Adam \Meishaupt se fait recevoir franc-maçon. En fait, il se voit
tout d'abord refuser par les Rose*Croix d'Or, mais, en 1781,
Adolf Von Knigge, baron d'Empire désargenté, vient à son aide et

(3) Dans un autre registre, on peut remarquer la même caractéristique dans


l'cuvre de Maurice Leblanc consacrée aux aventures d'Arsène Lupin.
IULES VERNE Ef, LES ILLUMINÉS DE BAVIÈRE 2I3
organise réellement l'ordre en lui donnant une gr*0" bibliothèque
encyclopédique, des archives historiques, des cabinets scientifi-
ques, afin de lutter contre l'ignorance entretenue par ceux en qui il
voit les << ennemis de I'avenir et de l'humanité », autrement dit les
Jésuites.
L'Ordre prend alors le nom d'Ordre des Illuminés et se structure
selon des grades : Noüce, Minerval, Illuminatus, etc. [æs membres
prennent des noms empruntés à l'antiquité grecque. Ainsi Weis-
haupt devient Spartacus. Læs villes aussi sont désignées sous un
nom de code et Ingolstadt devient Eleusis. Pour enseigner la
Sagesse et la Vertu, Weishaupt, sous I'influence de Von Knigge (a),
reprend les méthodes de ses ennemis, les Jésuites. Il préconise la
délation et l'espionnage entre membres, recommande de pratiquer
<< l'art de dissimuler, d'observer et d'espionner les autres ».

La société n'admet en son sein ni les moines, ni les femmes, ni les


Juifs. Elle enseigne que tout roi est un usurpateur des droits du
peuple, que la liberté et l'êgalité sont les droits essentiels de
l'homme. Pour rétablir l'homme dans ses droits naturels, il faut
détruire la religion et abolir la propriété. Ayant appris tout cela,
I'initié était digne de porter le bonnet phrygien. Les Illuminés
professaient que toutes les religions sont fondées sur I'imposture et
sur les chimères, qu'elles rendent l'homme lâche et superstitieux.
On soupçonne le Comte de Saint-Germain, Cagliostro et même le
Duc d'Orléans Ie futur Philippe Egalité d'avoir appartenu à
l'ordre.
- -
Ce qui est certain, c'est que les idées des Illuminés de Bavière
eurent une influence considérable non seulement sur la Révolution
Française (5), mais sur une bonne partie des sociétés ésotériques du
xx" siècle. C'est dans ce fonds philosophique que Karl Marx puisa
sa doctrine.
Louis Blanc (Histoire de la Révolution) écrivit: .< Par le seul
attrait du mystère, la seule puissance de I'association, soumettre à
une même volonté et animer d'un même souffle des milliers

(a) Von Knigge avait été initié à Kassel, à la. Stricte Observance Templière », et
il entretenait une correspondance assidue avec les groupes rosicruciens. Il fut
C.B.C.S. dans la Franc-Maçonnerie Ecossaise Rectifiée et, déiste, il finit par se
brouiller avec Weishaupt.
(s) Et 1797-1198, l'abbé Barruel fit paraître un ouvrage en 4 volumes : Mémoires
pour servir à l'histoire du Jacobinisme, dans lequel il dénonçait le rôle des lllumioés
de Bavière dans la chute de la monarchie,
214 JULES vERNE ET LEs ILLUMINÉs DE BAvIÈRE

d'hommes dans chaque contrée du monde, mais d'abord en


Allemagne et en France; faire de ces hommes au moyen d'une
éducation lente et graduée des êtres entièrement nouveaux; les
rendre obéissants jusqu'au délire, jusqu'à la mort, à des chefs
invisibles et ignorés; avec une légion pareille peser secrètement sur
les cæurs, envelopper les souverains, diriger à leur insu les
gouvernements et même l'Europe à ce point que toute superstition
fût anéantie, toute monarchie abattue, tout privilège de naissance
déclaré injuste, le droit même de propriété aboli; tel fut le plan
gigantesque de l'Illuminisme » ! Louis Blanc s'en félicitait, mais
créer une troupe fanatique est une chose, savoir dans quels buts
elle sera utilisée en est une autre, et c'est la porte ouverte au
totalitarisme. En tout cas, Weishaupt peut être considéré pratique-
ment comme le véritable père du Marxisme. Bakounine fut un
disciple de Weishaupt et I'on a retrouvé dans les notes des
fondateurs des Illuminés de Bavière une phrase que I'on peut lire
textuellement chez Bakounine : << Nous devons tout détruire,
aveuglément, avec cette seule pensée : le plus possible et le plus
vite possible. » Werner Gerson écrit dans Le Nazisme Société
Secrète.' <. Weishaupt sema le grain qui donna un peu plus tard
Babeuf, Buonarroti, Elisée Reclus (6), Bakounine, Kropotkine,
Jean Grave et aussi, mais indirectement, Blanqui, Trotski, Lénine.
Ce ne sont pas coïncidences. »

fuks Verne, héritier spirituel des llluminés?

Est-ce une coïncidence si I'on trouve chez Jules Verne I'esprit des
Illuminés de Bavière, du moins partiellement ? Le Kaw-Djer, héros
des Naufragés du lonathan, est dans ses principes de base une pure
émanation d'Adam Weishaupt. Le fait même qu'il y ait une
permanence du << cercle », du voyage circulaire aux cercles de
réunions, chez Jules Verne, pourrait être interprété en liaison avec
les Illuminés. Ainsi le Reform Club est un « cercle >r. Or, le
Marquis de Luchet, dans un ouvrage paru en 1789 et intitulé Essai
sur la secte des llluminés, nous dit : « Les cercles sont des comités
administrateurs de la secte. Il y en a autant qu'on juge en avoir
besoin. Ils sont répartis dans différentes Provinces, et composés
chacun de neuf personnes. Initiées aux mêmes forces, connues par

e) Ami de Jules Verne.


JULES VERNE ET LES ILLUMINÉ,S DE BAVIÈRE 2I5
les mêmes épreuves, liées par les mêmes serments, imprégnées des
mêmes principes, correspondant entre elles avec des hiéroglyphes
inconnus au reste du monde, et malgré ce langage ténébreux, elles
ne confient pas leurs dépêches. Dépositaires des complots, au
service public, et emploient des voies de communication aussi
mystérieuses que leurs chiffres. Ces cercles ont des voyageurs
anonymes. Ce sont ordinairement des hommes d'un extérieur
simple, espèce de gens de lettres affectant la philanthropie. »
Et surtout, il faut signaler que les Illuminés se sont particulière-
ment intéressés aux Sociétés Littéraires. Ils ont créé des groupes
réunissant des écrivains, ont noyauté des loges maçonniques ou
rosicruciennes. Ils appliquaient ainsi la technique des Jésuites : ne
pas proclamer leur doctrine mais la faire proclamer par d'autres,
former ceux qui ont le pouvoir sur les médias de l'époque, et c'est
pourquoi ils eurent même leurs libraires.
En tout cas, ordre était donné aux adeptes de recruter de
préférence des artistes et plus encore des libraires, au point qu'un
Anglais, Mr. Robison, publia un ouvrage : Preuves d'une corupira-
tion formée par les Franc-Maçons, les llluminés et les Sociétés
Littéraires, contre toutes les Religions, tous les gouvernements de
I'Europe.
Je ne veux pas dire par là que Jules Verne fut un membre des
« Illuminés de Bavière » au sens où on pouvait le comprendre au
xvru' siècle. Je pense simplement qu'il appartint à l'une de ces
sociétés littéraires dont je donnerai le nom dans le prochain
chapitre et que celle-ci, comme beaucoup de groupements ésotéri-
ques du xx" siècle, subit au moins partiellement l'influence des
doctrines des Illuminés et de leurs méthodes.
Outre I'amour des écritures secrètes si remarquable chez Jules
Verne, on peut noter, au niveau des méthodes, les précautions
prises par le Maître avant sa mort pour un indice supplémentaire.
En effet, les écrits ou livres relatifs à l'Ordre n'étaient liwés au
novice qu'en tout petit nombre, au compte-goutte, pourrait-on
dire, et sous garantie que personne d'autre ne pourrait y accéder. A
mesure qu'il avançait en grade, il pouvait les conserver plus
longtemps, mais il devait auparavant indiquer quelles précautions il
avait prises pour éviter toute fuite, même en cas de mort soudaine.
Weishaupt disait de ses adeptes : « Il faut qu'il fasse son testament,
et que là il exprime bien spécialement ses dernières volontés sur les
papiers secrets qui pourraient se trouver chez lui, si la mort venait à
216 JULEs VERNE ET LEs ILLUMTNÉ,s DE BAvrÈRE

le surprendre. Il faut qu'il se munisse de la part de sa famille ou du


magistrat public, d'un reçu juridique de la déclaration qu'il aura
faite sur cette partie de son testament, il faut qu'il reçoive par écrit
la promesse que ses intentions seront remplies. » Jules Verne prit
de telles précautions.
Ce qui semble certain, c'est qu'il véhicula consciemment les idées
prônées par Weishaupt, mais qu'il revint sur ces options sur la fin
de sa vie, nous en reparlerons. Il ne fut pas le seul à faire la part
belle aux concepts de Weishaupt, et George Sand, que nous
rencontrons bien souvent lorsque I'on fait des recherches sur Jules
Verne, a consacré son plus beau roman à mettre en valeur ces
doctrines.

Les Illuminés de Bavière et un chôteau en Bohême.

Dans Cottsuclo et sa suite La Comtesse de Rudolstadt, George


Sand nous parle d'une mystérieuse « Secte des Invisibles ». Elle
écrit : « Ils sont les instigateurs de toutes les Révolutions : ils vont
dans les sours, dirigent toutes les affaires, décident la guerre ou la
paix, rachètent les malheureux, punissent les scélérats, font trem-
bler les rois sur leurs trônes. » Et Consuelo sera initiée par ces
Invisibles qui prêchent la Liberté, la Fraternité et l'Egalité.
<< Ce sont des gens qu'on re voit pas mais qui agissent. Ils font

toute sorte de mal. On ne sait pas s'ils demeurent quelque part,


mais il y en a partout (...). Ce soût eux qui assassinent beaucoup de
voyageurs et qui prêtent main forte à beaucoup d'autres contre les
brigands, selon que ces voyageurs sont jugés par eux dignes de
châtiment ou de protection. >»

Et George Sand leur prête tous les pouvoirs des Rose+Croix.


Elle est d'ailleurs I'une des premières à mettre en évidence les liens
existant entre Rose*Croix, Sainte Vehme et Illuminés de Bavière,
et toute la fin de I'ouvrage est consacrée aux Invisibles-Illuminés,
I'auteur connaissant parfaitement les rouages et les doctrines de la
secte.
Au sujet de Weishaupt, George Sand écrit : << Marche donc, agis
et travaille. Le ciel t'a fait organisateur de destruction : détruis et
dissous, voilà ton (Euwe. Il faut de la foi pour abattre comme pour
élever. » Ne dirait-on pas Nemo ou Robur le Conquérant ? George
Sand, laissant la parole à Spartacus-Weishaupt, écrit alors : « Je
JULES VERNE ET LES ILLUMINÉ,S DE BAVIÈRE 217

croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer de la Société officielle, et


qu'on ne pouvait la réformer en y restant. Je me suis placé en
dehors d'elle, et, désespérant de voir le salut descendre sur le
peuple du fait de cette corruption, j'ai consacré les dernières
années de ma force à agir directement sur le peuple. » Ne dirait-on
pas le Kaw-Djer ? George Sand met dans la bouche d'un interlocu-
teur de Weishaupt les paroles suivantes : << Sache une chose qui
doit être la règle de ton âme. Rien ne se perd. Ton nom et la forme
de tes æuvres disparaîtraient, tu travaillerais sans nom, comme
moi, que ton æuvre ne serait pas perdue. La balance divine est la
mathématique même; et dans le creuset du divin chimiste, tous les
atomes sont comptés à leur exacte valeur. » Ne doit-on pas songer
à Nemo?
Il est temps de nous résumer. Nous avons montré, outre la
connaissance du mystère de Rennes-le-Château pour Jules Verne,
son appartenance à Ia Franc-Maçonnerie et à un groupe se
réclamant du Rosicrucianisme. Nous avons vu que ses connais-
sanoes sont liées à I'enseignement de la Golden Dawn, mais aussi
d'une certaine façon à celui des Illuminés de Bavière. Mais par quel
biais ? Au sein de quel groupe Jules Verne acquit-il de telles
connaissances ? Par qui fut-il mandaté pour transmettre un ensei-
gnement ? Nous sommes maintenant en mesure de le révéler !
II
LA COI.]PE DANS LE BROUILLARD

L'æuvre de Jules Verne suit une certaine logique qui correspond


à un'but bien précis. De la Franc-Maçonnerie Ecossaise à la
Rose*Croix, le chemin est assez évident; il est aisé également de
suivre notre auteur à la trace dans ses rapports avec les thèmes de la
Golden Dawn, du vampirisme à la terre creuse. Cæpendant,
lorsque mon enquête m'eut conduit à ce stade de réflexion, je ne
me trouvai pas satisfait pour autant. Il manquait quelque chose,
une signature plus précise. Certes, Verne avait sans aucun doute
été initié à la Franc-Maçonnerie, certes il connaissait les doctrines
rosicruciennes, mais cela ne me disait pas précisément à quelle
société il appartenait, ni de quelle obédience. De toute évidence,
son (Euvre, tout entière vouée à la transmission d'un message,
devait être le reflet non de la pensée unique d'un homme, mais de
celle d'une communauté. Les liens unissant la pensée politique de
Verne, ou plus exactement celle qui ressort de ses euvres, et les
thèmes fondamentaux des Illuminés de Bavière devaient, tout à fait
logiquement, me conduire à rechercher du côté de sociétés
réunissant plus spécialement des écrivains et des artistes. « Aide-
toi et le ciel t'aidera ! », dit le proverbe, et le ciel m'aida. Menant
parallèlement dcs recherches sur Gérard de Nerval, je fus amené à
m'intéresser à un ouvrage très rare que le hasard (ou la Providence)
mit fort heureusement entre mes mains et qui me fournit l'élément
qui me manquait encore. C'est de ce livre primordial qu'il me faut
parler maintenant, de ce livre et de la mystérieuse société dont il fut
le bréviaire.
LA COUPE DANS LE BROUILLARD 219

La griffe de I'Ange dans le brouillard.

Le cénacle qui porta le nom de Société Angélique fut fondé par


l'imprimeur lyonnais Gryphe au xvl" siècle. Il s'agissait, nous
signale Grasset d'Orcet, d'un groupe qui s'était placé sous le
patronage ultra-maçonnique de Saint-Gilles, dont les adeptes
avaient pris pour cimier une tête d'ange : « chef Angel, traduit en
langage gouliaresque par Saint-Gilles ». En réalité, I'imprimeur
Gryphe se nommait Sébastien Greif, originaire de Reitlingen dans
le Wurtembourg; il s'était fixé à Lyon en 1522 et avait pris pour
emblème un griffon. Son pseudonyme, Greif ne I'avait pas
seulement adopté en raison du lien phonétique existant avec son
nom, il I'avait emprunté à une société grecque nommée
« Néphès », c'est-à-dire « Le Brouillard »». Ce terme désignait
l'Inconnu, principe universel. Comme nous le signale R. Maze-
lier (1) : « C'était la nue, le nuage, qu'embrassait Ixion et que les
Grecs nommaient Gryphe, I'embrouillée, avec une tête de bæuf
pour hiéroglyphe. » Ne négligeons pas cette tête de bæuf, ce
bucrâne, signe du labeur de l'homme sur lui-même, de la tentative
de se dépouiller et de se libérer du vieil homme. Nostradamus nous
dit d'ailleurs des anciens : << Quant ilz vouloyent signifier labeur,
d'ung beuf la teste ilz metoient en imaige, qu'estoit de chair
desnuée par langueur, pour ce qu'au beuf se faict tout labouraige,
de chair privée car gens de travaillaige le plus souvent ne sont pas
trop aleigres, le grand labeur qu'ilz ont par leur mesnaige, les
constrainctz estre par le labeur fort maisgres. » En tout cas, I'Ange
apparaît comme le messager de ce brouillard et la Société
Angélique changera parfois d'appellation pour se nommer tout
simplement « Le Brouillard ». Ce dernier nom recouvrit égale-
ment, selon Grasset d'Orcet, <( une branche très importante de la
franc-maçonnerie vénérant le sépulcre d'un savant Napolitain
connu sous le nom de Pierre Barlieri » (2). n est nécessaire de
rappeler à ce propos que les sectes pré-maçonniques du Moyen
Age se rattachaient souvent à des tombeaux dont les plus en vogue
étaient ceux de Salomon et d'Hiram. Mais il convient de signaler
également ceux de Virgile, de Pierre Brouillard, de Pierre Abay-
lard, etc.

(1) R. Mazelier, « En lisant Nerval : Angélique » (Cahiers d'Endes Cathares).


(2) Les amateurs de Nerval ne manqueront pas de faire le rapprochement qui
s'impose avec un autre tombeau napolitain.
220 I.^A COUPE DANS LE BROIJILLARI)

Curieux terme a priori que celui de Brouillard et qui réclame


quelques explications. II est I'Inconnu, nous I'avons dit, c'est lui qui
préside aux Nuées d'Aristophane aussi bien qu'aux Niebelungen.
Mais cet inconnu est équivoque. Est-il Dieu ? Est-il le Démiurge ?
Est-il Lucifer ? Faut-il voir là un rapport avec la Nuée qui envahit le
temple de Jérusalem lorsque Dieu fut censé en prendre posses-
sion ? Faut-il lui trouver un lien avec ces brouillards mystérieux qui
président aux apparitions d'êtres bizarres et inquiétants dans les
romans des géniaux H. P. Lovecraft et A. Merritt ?
I-e brouillard n'est pas seulement un symbole de I'indéterminé, il
représente aussi le chaos, le tohu-bohu des origines, généralement
lié à cette époque que les Grecs attribuaient au règne de Chronos,
connu par les Latins sous le nom de Saturne, roi de l'âge d'or. Cet
âge est oublié, il est une sorte de paradis perdu par suite de la chute
dans la matière. L'Homme est sorti des nuées pour s'incarner et a
perdu le paradis en se dépouillant de sa nébulosité, il ne pourra
retrouver cet aspect de lui-même qu'à travers son corps astral, au-
delà de la mort. Pas étonnant que les textes irlandais anciens
évoquent le brouillard à propos de la musique du Sid (l'au-delà) ou
du Sid lui-même. De même, le mot sanscrit <« ghana » (nuage) est
appliqué à I'embryon primordial; de même, dans l'ésotérisme
islamique,le Nuage (al'amâ) est l'état inconnaissable d'Allah avant
la manifestation. Ajoutons avec louis-Claude de Saint-Martin que
la nébulosité enveloppe toujours les éclats de lumière qui sillonnent
parfois les ténèbres humaines parc€ que nos sens ne pourraient en
soutenir l'éclat. En tant que tel, symbole de I'indifférencié, le
brouillard peut aussi être le symbole d'un état que I'initié doit
reconquérir pour s'abstraire de la matière. Ce n'est certes pas un
hasard si on peut lire à la fin d'un roman de Bram Stoker dont nous
avons déjà parlé (Le loyau des Sept Etoiles): << Je vis quelque
chose de blanc s'élever hors du sarcophage ouvert. Quelque chose
qui apparaissait à mes yeux torturés comme un brouillard blanc,
léger et transparent. Au cæur de ce brouillard, plus épais et opaque
comme une opale, se trouvait quelque chose qui ressemblait à une
main tenant une pierre précieuse étincelante lançant toutes sortes
de feux. Lorsque la lueur aveugle du coffre rencontra cette
nouvelle lumière vivante, la vapeur verte qui flottait entre elles
deux prit l'aspect d'une cascade de points brillants un miracle de
lumière ! (...) -
Une fumée noire commença à se dégager. Elle
s'épaissit de plus en plus avec une terrifiante rapidité, son volume
LA COUPE DANS LE BROUILLARD 2I
et sa densité ne cessaient de s'accroître. Jusqu'au moment où toute
la caverne commença à s'obscurcir, où l'on cessa de voir ses
timites » (3).
L'aspect ambivalent du brouillard est en tout état de cause à
souligner : brume lumineuse ou avant-goût des ténèbres. Ce
double aspect est bien illustré par une phrase de Grasset d'Orcet :
« Brouillard veut que Sol mont (le germe solaire) passe dans le
sang de I'homme, pour faire le jeune corps du fils, dans lequel
Brouillard veut qu'il passe, pour qu'il renaisse et renverse le
brouillard. »>

Ajoutons enfin qu'il existe un fort curieux ouvrage de Willis


George Emerson, paru en 1908, qui relate le récit d'un Norvégien
devenu américain, Olaf Jansen, lequel affirma s'être rendu dans le
monde souterrain habité et en être revenu (a). L'ouvrage s'intitu-
lait : Le Dieu Brumeux, nom qui désignait un soleil intérieur à la
terre.

Le Songe de Poliphile.

La « Société Angélique >> olr << Le Brouillard » possédait un livre


bréviaire «)nnu sous le nom de Songe de Poliphile, ouvrage à clé
bien entendu. Le jésuite Tiraboschi écrivait à son propos : << Heu-
reux celui qui parvient, je ne dis pas à l'entendre, mais seulement à
savoir dans quelle langue il est écrit, tant on y voit un confus
mélange de fables, d'histoire, d'architecture, d'antiquités, de
mathématiques, et de mille autres choses, avec le plus étrange
entassement de mots grecs, latins, hébreux, arabes, chaldéens,
lombards et italiens. »
L'ouvrage est attribué à Francesco Colonna. En effet, si I'on
réunit les lettres initiales de chacun des dix-huit chapitres, on
obtient le texte latin suivant: Poliam frater Franciscus Colonna
Peramavit, c'est-à-dire : le frère François Colonna a éperdument
aimé Polia. L'auteur présumé était un moine dominicain qui aurait,

(t) Quant à Dracula, autre roman de Bram Stoker, le brouillard n'y intervient pas
moins d'une cinquantaine de fois. Il est à remarquer qu'il existe de nombreux liens
entre le vampire, le dragon et le brouillard.
(o) Les légendes affirment toujours que les entrées du monde souterrain sont
protégées par un brouillard, de même qu'une brume couvre perpétuellement le
royaume de Thulé.
222 LA couPB DANs LB BRoTTTLLARD

selon certains commentateurs, été amoureux d'une belle Tréüsane


nommée Polita ou Ippolita. Il aurait conté ses amours en masquant
les noms et se serait servi de diverses langues pour mieux mêler les
pistes de ses amours. Voilà qui est bien maigre comme explication
d'une telle æuvre et qui prête à l'auteur un esprit à la fois
singulièrement compliqué et fort puéril. En fait, tout cela n'était
que prétexte. L'ouvrage, magnifique in-quarto illustré de grawres
sur bois, paru à Venise par les soins de l'éditeur Alde Manucce, en
1499, sous le titre Hypnerotornachia Poliphili C), était en fait
vraisemblablement dû à un cénacle, le frère Francesco Colonna
n'étant qu'un prête-nom. Comme l'a montré Emanuela Kretzu-
lesco-Quaranta dans un ouvrage admirable (6), l'histoire d'amour
qui oriente les événements du Songe de Poliphile, fut en fait
inspirée par une bonne part de la vie de Laurent de Médicis, dit Le
Magnifique, et de son amour pour la belle et pure Lucrezia
Donati ('). En fait, Emanuela Kretzulesco-Quaranta I'a fort bien
compris et mis en évidence, Le Songe de Poliphile était chargé de
transmettre un message à la prospérité de la part d'un groupe
d'érudits platoniciens qui furent persécutés vers 1468, date du
procès de Rome et du Congrès de Camaldoli réunissant les
Académiciens florentins. << Lss idées et les théories de Léon
Baptiste Alberti, le protégé de Nicolas V et du cardinal Colonna,
provenant des recherches du cardinal de Cuse synthétisées dans la
« Chasse à la sagesse » de celui-ci, sont reconnaissables tout au
long du « Combat de Poliphile ». C'est donc lui, Alberti, que nous
reconnaissons sous le pseudonyme de Poliphile, le premier père de
l'Hypnerotomachie; lui, auquel nous devons la résurrection de l'art
de Vitruve et la difftrsion des idées qui ont servi de guides aux
humanistes de la Renaissance; lui, le protagoniste du « Combat en
songe par amour de la Sagesse », nous dit I'auteur des lardins du
Songe.

(5) Dans la réédition de 1546, le titre fut développé en: La Hypnerotomachia di


Poliphilo, cioè pugna d'amore in sogno, soit I-e combat d'Amour en songc de
"
Poliphile », ou plus exactement « Læ combat que Poliphilc soutint en songe contre
I'Amour ,.
(6) Emanuela Kretzulesco-Quaranta, Les jardins du songe (Les Belles-Lcttres).
(7) Laurent le Magnifique servit également partiellement de modèle au Roméo
de Shakespeare. Quant au personnage de Prospero, dans La Tempête du même
Shakespeare, il fut inspiré par Prospero Colonna. Une curiosité supplémentaire, la
devise de Laurent : « [æ temps revient. »
IÂ COUPE DANS LB BROUILIâR.D æ
Pour le cénacle qui présida à cette écriture, la meilleure voie
d'accès à la connaissance de Dieu serait celle de l'étude de la nature
et de ses lois, point de vue très proche de celui des gnostiques et,
plus tard, des Rose*Croix. Il n'est pas inintéressant de rapprocher
cette conception de celle dez Virgile : l'Arnour, l'Eros divin, est la
force motrice du Tout (8). Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si
l'itinéraire de Poliphile rencontre celui d'Enée. La première partie
de I'ouvrage est donc liée directement aux conceptions d'Alberti,
elle aboutit à la conquête de la fontaine mystique de I'amour divin
qui donne Ia vie. La seconde partie, elle, plus inspirée des amours
de Laurent Le Magnifique, va plus loin à la recherche de l'amour
véritable. A la suite des persécutions qui débutèrent en 1466, Léon
Baptiste Alberti avait dû se réfugier à Florence chez les Médicis.
Peu de temps après moururent, sans doute empoisonnés, Nicolas
de Cuse et Prospero Colonna. La papauté semblait bien décidée à
éliminer ce que I'on appelait parfois « I'Eglise des Lumières » et
qui était en même temps I'Eglise du Brouillard.

Dei Mater ou la bngue du blason.

Il est important de savoir que Le Songe de Poliphile est avant


tout un ouvrage crypté. Léonardo Crasso, qui fit imprimer cette
Guvre, mit un avertissement en tête du livre : « Ce qui s'y trouve
n'est pas fait pour être dit dans les carrefours; mais vient d'une
nourriture philosophique, est puisé aux sources mêmes des Muses,
exprimé dans un langage magnifique, et mérite la gratitude des
hommes de science. » Ce langage est la langue du blason. Grasset
d'Orcet rappelle fort à propos : <( Le mot blason n'a certainement
rien à faire avec l'allemand blasen (sonner du corps). Comme
grimoire, il vient du grec. Les tailleurs de pierre ont pour patron
saint Blaise, dont le nom en grec veut dire bléser, c'est-à-dire parler
comme les Auvergnats, en chuintant les gutturales. Blasonner,
c'est-à-dire parler comme saint Blaise ou bléser (e). » Platon
appelait cette façon de déguiser sa pensée la langue des dieux.

(E) « Amor che move il sole et I'altre stelle » est le vers sur lequel se termine I.a
Divine Comédie, dans laquelle Dantc se déclare disciple de Virgile.
(e) Dans l'église de Limoux, non loin de Rennes-le-Château, la chapelle dédiée à
saint Blaise est décorée de symboles maçonniques.
224 râ couPE DANs LE BRoUILLARD

Il fallait quatre langues pour comprendre Le Songe de Poliphile :


le grec, le latin, Ie toscan et la langue vulgaire, terme qui dans la
langue du blason désigne toujours le français. Or, précisément,
c'est pour interpréter les rébus que constituent les gravures
illustrant I'ouvrage que le français est indispensable. L'ouvrage lui-
même nous indique la voie à suivre. Au départ, Poliphile décrypte
lui-même I'un des rébus et nous livre le sens qu'il faut donner à
l'assemblage des images. Si I'on compare cette interprétation des
symboles au système proposé par les Hiéroglyphes d'Horapollo, il
est possible de reconstituer le système s'appliquant au décryptage
du Songe. Nous renverrons le lecteur à ce qu'en dit Rabelais et aux
travaux de Grasset d'Orcet sur le sujet. Nous I'engagerons égale-
ment, s'il veut tirer la substantifique moelle du Songe, à lire
attentivement un ouvrage de Nostradamus fort peu connu : Inter-
prétation des Hiéroglyphes de Horapollo,livre que son auteur dédia
à Jeanne d'Albret, mère du Roi Henri IV et membre de la Société
Angélique. Nous ne saurions trop insister sur l'importance de cet
ouvrage dont Nostradamus disait lui-même :

« Je n'ai traduict ces deux livres en vain,


Mais pour monstrer à gens laborieux
Que aux bones lètres se rendent studieux
Des secretz puissent scavoir l'utilité
Qu'à plusieurs notes comprinse est vérité,
Que quand le docte aura veu mon prologue,
Mesmes de ces secretz faict philologue
Ont se pourroit quelque peu merveilher
Comme nature advoit peu travailher
Cas diférentz surpassant sens humain
Que Epaphus mit exact de sa main
Aiant de Memphys trouvés les carathères,
Car ilz en feurent les premiers inventayres. ,
Son livre a pour intérêt non seulement de nous éclairer sur la
méthode à suivre pour décrypter le Songe de Poliphile, mais aussi
sur la façon dont furent écrites les Centuries. Lorsque l'on
s'intéresse à Rennes-le-Château, on est forcé de porter attention au
passage dans lequel Nostradamus nous indique : « Comment ilz
appelloient les dieux infernauls qu'ils appeloient manes D. M. »,
surtout lorsque l'on se souvient d'un certain quatrain des centuries
disant :
LA COUPE DANS I.E BROUILLARD ns
I'escriture D. M. trouvée,
" Quandantique lampe
Et cave à descouverte,
Ley, Roy, Prince Ulpian esprouvée,
Pavillon Reyne et Duc sous la Couverte. »

Mais ne nous égarons pas. Revenons au Songe de Poliphile et ù


ses rituels curieux, liés parfois à la magie du sang : suivons le héros
au temple de Vénus, assistons au sacrifice et admirons la naissance
d'un arbre nourri du sang des victimes, laissons ses fruits servir
d'aliments aux hiérophantes lors d'une véritable Cène liée aux
mystères du Sang et de I'AMOUR. Laissons Vénus nous conduire
à Cythère, lieu cher à Gérard de Nerval comme à !ÿatteau.
On pourrait s'étonner qu'un tel ouvrage ne soit pas connu de tout
le monde, mais deux facteurs ont contribué à cette ignorance, en
rendant la lecture da Songe de Poliphile confidentielle : le premier
est sa réputation de livre érotique (10) due à certaines gravures, le
second et le plus important est son côté « illisible » et
- -
mortellement ennuyeux a priori. Mais quelle richesse au-delà de
cet ennui. Pour Grasset d'Orcet, le Songe de Poliphile contient la
clé de toute la littérature chevaleresque. Celle-ci, comme le Songe,
nous présente généralement au début un personnage errant dans
une forêt, signature d'une société de frères forestiers (qui en FoRêt
ERrEnt). Mais le Songe est également le rossignol qui ouvre I'huis
d'æuvres plus modernes. Grasset d'Orcet écrivait en 1881 dans la
Revue Britannique.' << Il est des noms littéraires qui ne disparais-
sent jamais de la grande affiche humaine. Ce sont ceux des artistes
dont les ceuvres réunissent en même temps un savoir assez profond
et une forme assez émouvante pour intéresser, au moins par un des
côtés de leurs compositions toutes les classes sociales. Tels sont,
dans les temps modernes, Dante, Rabelais, Cervantès et Goethe,
Ce n'est pas sans intention que j'ai rapproché ces quatre grands
génies d'ailleurs si différents. Tous n'ont livré au public qu'une
moitié de leur secret, réservant pour un cercle infiniment restreint
d'affiliés l'intelligence complète de leur ceuvre. Gethe est le
dernier d'entre eux, il est mort en plein xvnn'siècle. Une foule de
signes particuliers indiquent qu'il appartenait à la même société
mystérieuse que ses illustres prédécesseurs. >» Cette Société, c'est la

('o) Ce qü n'est pas sans rappeler certaines allusions de Jules Verne servant de
masques alrx passages les plus importatrts.
226 LA couPE DANs LE BRoLTTLLARD

Société Angélique, et à la liste établie par Grasset d'Orcet qui


s'arrête au début du xlx', il nous faut ajouter Dumas, Nerval,
George Sand, Jules Verne et quelques autres, ainsi que de
nombreux peintres et artistes de toutes origines. On peut s'étonner
que Grasset d'Orcet n'ait pas fait allusion à Shakespeare (rr), non
plus qu'à des peintres comme Nicolas Poussin, Eustache Lesueur,
Le Guerchin, Claude Gellée, Vinci, Watteau, Delacroix et bien
d'autres.

Et trinque la dive bouteille.


Le cas de Rabelais est particulièrement significatif qui s'intéressa
de près au Songe de Poliphile et écrivit : << Bien aultrement
faisoient en temps jadis les Saiges d'Egypte quand ils escripvoient
par lettres qu'ils appeloient hiéroglyphes, lesquels nul n'enten-
doient qu'il n'en dist et en chascun entendoit qui entendist la vertu,
propriété et nature des par icelles figurées desquelles Orus Apollon
a en grec composé deux livres et Poliphile au Songe d'Amours, en a
davantage exposé. »
Lui-même a utilisé des méthodes semblables pour écrire ses
propres ouvrages (12). Dans Gargantua, il écrivait : << En icelle,
bien aultre goust trouverez et doctrines plus absconse laquelle vous
révélera de très haults sacrements et mystères, tant en ce qui
concerne notre religion, que l'estat politique et vie économi-
eue » (13). Tout comme Verne, il cachait souvent derrière des

(rr) Rappelons que Jules Verne raffolait de Shakespeare. Dans sa jeunesse, il


avait jeûné six jours de suite pour économiser et s'offrir ses cuvres complètes. A
plusieurs occasions, il fit allusion à ses pièccs, plus particulièrement à /-a Tempête,
Signalons par ailleurs que, pour se fairc une idée des liens existant entre les cuvres
de Dante, Rabelais, Shakespeare et Cervantès, il n'est pas inutile de lire avec un
esprit averti I'ouwage que Victor Hugo consacra à Shakespeare et qui fut édité chez
Hetzel.
(") Un exemple typique : Rabelais nous @nte @mment Pantagruel « reçut
d'une dame de Paris, unes lettres escriptes au-dessus : Au plus aymé des belles et
moins loyal des preux P.N.T.G.R.L. ». Ayant ouvert les lettres, il ne trouva rien à
I'intérieur si ce n'est un anneau d'or « avecques un diamant en table ,. Sur I'anneau
était gravé: «Lamah Sabachtani»: pourquoi m'as-tu abandonné? Quant au
diamant, il était faux et il fallait comprendre : Dis, amant faux, pourquoi m'as-tu
abandonnée ?
(") N" négligeons pas Gargantua dont Rabelais écrit : « C'est pourquoi fault
ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est deduict. Lors cognoitrez que la
drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur que ne promettoit la boîte, c'est-à-
dire que les matières ici traictées ne sont tant folastres comme le titre au-dessus
prétendoit. »
LA COUPE DANS LE BROTIILLARD 227

grossièretés apparentes ses plus importants secrets. Des liens


semblent avoir existé entre Rabelais et la Rose*Croix; Fulcanelli
voyait même en lui le maître hermétique du rosicrucien Louis
d'Estissac. Son ouvrage le plus « initiatique » est sans aucun doute
Le Cinquième Livre, qui s'inspire assez largement du Songe de
Poliphile. Qu'il est donc intéressant le passage que Rabelais
consacre à l'épisode du Temple de Bacbuc et à l'oracle de la Dive
Bouteille dont le maitre-mot est << Trink ». Pas étonnant que I'abbé
Boudet I'ait utilisé à propos de Rennes-les-Bains en affublant un
ruisseau du nom de « Trinque-Bouteille >>, d'autant que le Temple
de Bacbuc est souterrain et que certaines phrases de Rabelais
laissent à penser qu'il est lié à la Terre Creuse. Quant à la
description de cet édifice, elle est en bonne partie empruntée à
celle du temple de Vénus dans le Songe de Poliphile. Rabelais est
réputé avoir appartenu à la Société Agla qui avait pour emblème
un « chiffre de 4 " (14) au-dessus d'un « AM » marial entrelaé,
mais il semble bien qu'elle n'ait été qu'un prête-nom supplémen-
taire de la société Angélique. Il est remarquable que le tracé d'un
chiffre de quatre corresponde à celui d'une croix que l'on ferait
sans lever la plume; or, ce signe mystérieux, nous le retrouvons
aussi lié à l'affaire de Rennes, tout comme le A et le M entrelacés.
Quant au mot Agla, il serait composé des initiales des termes Atha,
Gibor, læolan, Adonai, soit : tu es fort, Seigneur, éternelle-
ment (15).

A l'ombre de la uoix pattée, sous le signe de Saint-Gilles.

La première traduction en français ùt Songe de Poliphile date de


1546 et elle est attribuée à un chevalier de Malte. Grasset d'Orcet
ne manque pas de voir là un signe concernant une possible filiation
templière. Cela ne semble pas très probant, mais Grasset d'Orcet
poursuit en donnant une lecture particulière de la phrase :
<< Poliam
frater Franciscns Columna peramavit » Pour lui, il faut
lire ce latin : << Polie frère François colonne adore >r, ce qui ne
serait plus le nom de l'auteur mais son grade et signifierait : « L'est

1141 Lc chiffre de quatre servit parfois de signe de reconnaissance au( Cathares.


(") L". frères Van Eick ont laissé dans leurs tableaux un message pour qui sait le
lire, indiquant un lien entre I'Ordre du Temple et la Société Agla.
228 r,A couPE DANS LB BRoUILLARD

Templier frère François Colonne d'Or. >> Nous laisserons à Grasset


d'Orcet l'entière responsabilité de ce qu'il affirme. Il ajoute
d'ailleurs, se basant sur une planche servant de titre au chapitre des
chevaliers, que « le moine italien a traduit le code de la langue de
Provence, dont l'hiéroglyphe est une pervenche. On s'explique
alors aisément pourquoi un chevalier de Malte, héritier des secrets
des templiers, a jugé à propos de traduire Francesco Colonna à
l'usage de quelque loge de chevaliers de son ordre ». Grasset
d'Orcet cherche une confirmation en ajoutant : « Le secret du
Songe de Poliphile est tout entier dans le titre gréco-latin de son
hwe Hypnerotomachia Poliphili, qui doit se traduire Grec (greu)
Amour songe il poing (pugnare, combattre) Latin: Poliphile. I-e
tout donne le titre vulgaire en français : .. Grimoire Singilpin l'est
Temple affilié. » Et Grasset d'Orcet pense que les statuts secrets de
l'Ordre du Temple nous sont révélés par le Songe de Poliphile,
démonstration qui n'est tout de même pas très évidente.

O Déméter, mère des poulains, dis-now où gît I'or.

Venons-en au nom de l'héroine : Polia. Ce terme a reçu diverses


traductions, depuis << blanc, brillant >», jusqu'à << ancien, antique ».
En grec, il signifierait : << ayant les cheveux blancs » ou vieille. Cela
n'est pas sans nous rappeler l'antique Déesse Blanche qui recouvre
bien souvent le symbolisme de Déméter. Mais suivons une fois de
plus Grasset d'Orcet nous parlant de Polia : « C'est une poulie et
Poliphile en est une autre. I-es deux font la paire, et la paire, réunie
par une chaîne ou maille, forme une moufle ou un palan servant à
lever les fardeaux à bord d'un navire, les pierres sur les échafau-
dages ou plus simplement le seau d'un puits. La plupart des recueils
d'estampes gouliardes et des vieux tableaux, représentant une fille
et un puits, c'est Poliphile; la fille tient un seau à la main, c'est
Salomon, et de I'autre elle tient la maille (chaîne) qui s'enroule
autour de la poulie. ,, Et il ajoute : << L,e palan appartient aux
chevaliers du Temple et de Malte, et par extension, aux ordres
Militaires. » .. En effet, tout palan se compose pour le moins d'un
couple, c'est-à-dire d'une poulie fixe et d'une poulie folle (...). Il en
était de même des chevaliers du Temple et de Malte qui allaient par
couples, c'est-à-dire que chaque chevalier avait son matelot, le
chevalier initiateur était la poulie fixe, l'initié était la poulie folle, à
LA COUPE DANS LE BROUILLARD 229

eux deux ils formaient le pairpalan. (...) On dit en«)re ma vieille,


ou ma vieille branche, pour rappeler l'amitié qui enchaînait la
poulie folle à la poulie fixe. »
Grasset d'Orcet signale alors une certaine hiérarchie en quatre
classes dans l'Ordre du Temple, affirmant au passage que la quête
amoureuse était réservée aux <( sires nés » qui rappelleront quelque
chose aux Nervaliens. << Leur étendard maçonnique, donné par
Poliphile, est l'un des plus intéressants hiéroglyphes de son livre, il
est carré, frangé de six pales ornées de rains (rameaux) de
pervenche (Provence), avec un monde (globe) portant le crciissant
et le soleil (croix sol au mont) et une urne à feu en chef (feu urne en
chef) reliés par un rameau de pervenche. Ce qui doit se lire
<< sépulcre Salomon affranchirent Provençal ». »>

Les Templiers, nous dit toujours Grasset d'Orcet, « se nom-


maient les chevaliers lougarous ou logres et, comme les autres, ils
adoraient le soleil montant (sol-mont), d'où le Salomon de
I'ancienne franc-maçonnerie, dont l'origine n'est pas biblique mais
gauloise, car c'était l'ancien dieu Belenus ou Pol, en grec Apollo,
représenté par un poulain (...). Comme le radical de son nom veut
dire rond, il est probable que c'est de lui que vient le nom de la
poulie, du palan, du pair-palan et tout le reste de la légende de la
poulie accrochée avec la poulie folle ».
Ce qui est remarquable dans tout cela, c'est bien entendu la
permanence POLIA-POLE-POULIE-PAL-POULAIN (16). Il est
vraisemblable que Polia n'est autre que la Gnose des Troubadours,
celle qu'ils appelaient Dame Cognoissance, celle que les Grecs
considéraient comme la Sagesse Diüne et vénéraient sous le nom
d'Athéna Polias. Les sectateurs de la Société Angélique ont
poursuivi une quête gnostique dans laquelle le pôle en tant
qu'axe de la création
-
a joué un rôle symbolique important. I-e
-
terme grec pôlos désignait tout à la fois la votte céleste, le
gnomon (") le pôle, et il s'appliquait également au poulain. Ce
"t
fils du cheval est souvent considéré comme un fils de la Nuit, un
enfant des Ténèbres, mais par là même comme la vie qui en est

(16) Rappelons I'importance du pal dans le vampirisme et §a présence dans les


armes de Dracula. Signalons au passage que la Hongrie est le seul pays à porter dans
ses attributs une couronne dite angélique », et cela n'est pas un hasard, surtout si
"
I'on considère qu'en allemand Angel signilie Pôle. Notons enfin que les Médicis,
fondateurs de I'Académie d'Arcadie, avaient pour cri de ralliement : Palle ! Palle !
(t') Cf. le Cromleck celtique de Rennes-les-Bains,
230 LA couPE DANs LB BRoLTILLARD

issue, comme une forme de Renaissance. En lui, le Royaume de la


Nuit accouche de la Lumière.
Ce poulain nous amène obligatoirement à une affaire intimement
liée à celle de Rennes-le-Château : celle du trésor des Templiers à
Gisors. Ià, une légende veut en effet que la REINE BLANCIfi
ait eu un amant nommé POULAIN. Gageons que cette Reine
Blanche n'est autre que la Déesse Blanche qui porta aussi le nom
de Hel, la Brumeuse. Toujours est-il que le Roi aurait fait enfermer
Poulain en un lieu du château de Gisors qui porte depuis le nom de
Tour du Prisonnier. Charles Nodier s'intéressa de très près à cette
tour, lui qui fut un grand connaisseur de la cryptographie et des
langages macaroniques, lui qui admirait Rabelais et le Songe de
Poliphile,lui qui fut un ami de Nerval et de Hetzel. La Tour du
Prisonnier porte de nombreuses sculptures et des graffitis, fort
profondément gravés. Leur analyse nous mènerait trop loin,
contentons-nous de signaler un détail. Le prisonnier, que I'on peut
voir sculpté, arborant un mystérieux sourire à la Léonard de Vinci,
dans l'église Saint-Gervais-Saint-Protais de Gisors (18), a laissé
entre autres cette étrange phrase rapportée par Gérard de
Sède (1e) :

O MATER DEI MEMENTO MEI


POULAIN

Ainsi I'amoureux de la Sagesse, s'adresse à la Dame, à Déméter,


et signe Poulain en I'honneur de Polia. L'ensemble des mythes liés
à Déméter est à rapprocher des histoires ogresques et de Chronos-
Saturne. Robert Graves, dans La Déesse Blanche, rappelle : << Le
fait que Déméter-jument (...) dévore les enfants est prouvé par le
mythe de Leucippe, Blanche Jument, d'Orchomène qui, avec ses
deux sæurs, courait le désert et dévora son propre fils Hippasus,
« Poulain », et par le mythe rappelé par Pausanias selon lequel,
lorsque Rhéa donna naissance à Poséidon, elle aurait offert un
poulain à son amant Cronos pour qu'il le dévorât au lieu de l'enfant
qu'elle aurait confié secrètement aux soins des bergers d'Arne en
Arcadie. »

(1t) Deux saints jumelés chers aux Templiers. Faut-il voir en cu( une poulie lïxe
et une poulie folle ?
(re) Gérard dc Sède, Les Templiers sont parmi noru.
LA COUPE DANS LE BROTIILLARD 23L

Notons pour en terminer avec ce rapport Polia-Pôle-Poulain-


Templiers qu'il est illustré non seulement à Gisors mais en bien
d'autres lieux. Paul de Saint-Hilaire signale ainsi, dans La Belgique
Mystérteuse, §[ü'au village de Casteau, l'enseigne du relais de poste
(qui fut un lieu de réunion de dignitaires maçonniques) comportait
une anomalie. Grâce à elle, Paul de Saint-Hilaire a pu mettre en
évidence un texte crypté : AASTOR et POLLYA, derrière lequel
se trouvent à la fois Castor et Pollux, les gémeaux chers aux
Templiers, et Polia dont on a vtr que I'Ordre du Temple et ses
successeurs connaissaient la clé. Et ce n'est d'ailleurs que la
première énigme d'une suite qui se déroule dans la même
région ('o). A Liège, à l'église Saint-Croix (xn"-xlp s.), Paul de
Saint-Hilaire a découvert un mausolée dont I'inscription a été
cryptée à partir da Songe de Poliphile de Francisco Colonna ("). lt
montre que cet ouvrage a servi de bréviaire à une société secrète
qui se réunissait à Liège. Le mausolée en pierre noire fut taillé
selon les plans et mesures donnés par Francesco Colonna aux
feuillets 11 et 13 de l'édition de 1553. Utilisant le même procédé
que Colonna, les adeptes ont, grâce aux premières lettres d'une
inscription, mis en relief le mot ROSE placé immédiatement sous
une CROIX. Voilà une assimilation Songe de Poliphile-Rose*
Cioix qui ne peut que nous intéresser. Ainsi le Songe de Poliphile
fut un véritable bréviaire. Il servit d'ailleurs de modèle à la
construction de nombreux édifices et de tous les jardins initiatiques
de la Renaissance du type Bomarzo. .. LJn mystère s'annonce dès le
seuil de certains jardins », écrit Mm" Kretzulesco-Quaranta, << des
signes arrêteront le promeneur, l'engageant à capter dans les gestes
des statues un silencieux message >». L'un de ces jardins les plus
fameux est sans contestation possible celui du Château de Versail-
les. Louis XIV connaissait le Songe de Poliphile. N'oublions pas
que Mazarin en possédait non seulement les versions françaises
éditées par Jacques Kerver à partir de 1546, mais aussi les deux
tirages de l'édition princeps vénitienne. Mazarin avait été élevé
chez les Colonna et avait combattu dans sa jeunesse sous les ordres
de Palestrina. Il est remarquable de retrouver dans le parc de

fl1 A Hex, le château du prince-évêque de Velbruck est orné de lamb,ris au décor


symbolique et de bucrânes inspirés du §orge dc Poliphile.
(2t) Paul de Saint-Hilaire, Liège et Meuse mystérieux (Ed' Rocscl).
232 r couPE DANs LE BRoUTLLARD
Versailles les principaux éléments du Songe de Poliphile (22).
Mrr" de Scudéry, qui visita Versailles en 1669, rédigea une relation
de cette visite et joignit à ce texte une sorte de roman nommé
Célanire qui ne manque pas d'intérêt. La gravure du frontispice,
signée P. Lalande, est fort intéressante : << On y voit un grand génie
ailé assis sur le rebord de la base d'une double colonne; de son
index droit appuyé sur les lèvres, il esquisse le geste classique
d'Harpocrate, celui du silence à observer; l'autre index montre le
genou gauche découvert qui est le signe de ralliement des pythago-
riciens. Un groupe d'enfants et de génies ailés se presse derrière
lui; I'un indique de la main gauche le ciel tandis que la droite
tourne vers le sol une torche allumée; on sait que la torche
renversée signifie << la mort ». Ce symbole doit donc se lire : après
la mort, au ciel. Un autre enfant ailé esquisse le geste de la prière et
un troisième, un peu en retrait, agite un tambourin d'un air joyeux.
Le rébus donne donc la phrase suivante: l'adepte de Pythagore
obtiendra, par ses prières, la joie céleste après la mort. Dans le
fond du tableau, on aperçoit le château de Versailles encore limité
au corps central et muni de toiture, tel qu'il était à l'époque de la
publication du livre (")."
Il existe des parentés certaines entre cette gravure et le monu-
ment aux morts de Couiza, sans parler du << Christ au lièvre »
figurant dans l'église de Rennes-les-Bains.

P.S.

Nous avons vu qu'il semblait exister un lien entre le Songe de


Poliphile et la RoseTCroix et cela n'est pas fortuit. D'une part,les
textes fondamentaux de la Rose*Croix parus en 1616 portaient
une vignette représentant un serpent enlaçant une ancre très
proche du dauphin du Songe. D'autre part, il existe une quasi-

(2) Signalons que [,ouis XIV s'est intéressé de très près à Rennes-le-Château.
Colbert, qui possédait le manuscrit original de I'interprétation des Hiéroglyphes
d'Horapollo de Nostradamus, Iit faire des « fouilles archéologiques » dans la mine
de Blanchefort, à côté de Rennesles-Bains, sur les conseils du marquis de Créqui.
Que cherchait-il ? Pourquoi Louis XIV et Colbert éliminèrent-ils Fouquet dont les
liens avec Nicolas Poussin sont étranges? Pourquoi Colbert fit-il venir des Suédois,
en 1678, dans la région de Rennes-les-Bains, leur enjoignant de chercher de I'or?
(æ) E. fretzulesco-Quaranta, Les Jardba du Songe.
I-A COUPE DANS LE BROUILLARD 233

identité entre certains passages des Noces Chymiques de Christian


Rosenkreutz et le Songe de Poliphile. Bernard Gorceix, dans La
Bible des Rose*Croix, nous dit : " Les écrits attribués au souabe
Johann Valentin Andreae (1586-1654) sont un précieux maillon de
cette chaine qui joint le Songe de Poliphile de Francesco Colonna,
de.L499, le Cinquième livre de François Rabelais, de 1654, le
Voyage des Princes Fortunés de Béroalde de Verville, de 1610. Par
leur beauté littéraire et par leur richesse spirituelle, philosophique,
ils démontrent l'intérêt non seulement scientifique d'une connais-
sance approfondie d'une histoire de I'occultisme. ,,
Grasset d'Orcet nous affirme d'autre part que le terme de Saint-
Gilpins qu'il associe à la Société Angélique est synonyme de
Rose+Croix, tout comme le terme de Gouliard. Par ailleurs, il
associe, comme nous avons déjà eu I'occasion de le faire, le terme
de fendeurs ou forestiers à ces mêmes gouliards. Il signale au
passage que pour lui I'institution des Rose*Croix remonte à
Godefroi de Bouillon. Or, une société secrète se réclamant des
Templiers et affirmant être issue de leur Ordre revendique
également pour fondateur Godefroi de Bouillon. Cette société a
fait parler d'elle en se trouvant mêlée aux affaires de Gisors et de
Rennes-le-Château. Ce << Prieuré de Sion >>, se réclamant de
Salomon, serait habituellement reconnaissable à la marque de ses
initiales : P.S. Mais le P.S. apparaît à Rennes avec un dessin
semblant indiquer qu'il faut le retourner. P.S. devient alors S.P. et
pourrait fort bien désigner la clé de lecture des énigmes de Rennes,
son grimoire :le Songe de Poliphile, S.P. Cela semble confirmé par
I'identité du système employé par I'abbé Boudet. Par ailleurs, les
chercheurs savent que le nom de Lenoncourt est lié aux documents
touchant à l'affaire de Rennes; or, une traduction française du
Songe de Poliphile, faite en 1554 et réimprimée en 1561, était
précisément accompagnée d'une « Epître dédicatoire >» à Henri de
Lenoncourt dont on a pu dire qu'il était le véritable traducteur de
l'æuvre. Le château de Lenoncourt en Lorraine possédait des
taques de foyer armoriées; la plus ancienne portait les armes des
Habsbourg, la maison de Lénoncourt étant présentée comme une
branche cadette de la Maison de Lorraine.
84 LA COUPE DANS LE BROI,JILLARD

Ia marque des Anges et les secrets d'Alexandre Durnas.

Etant donné les rapports existant entre le Songe de Poliphile,la


Société Angélique, la Rose*Croix et Rennes-le-Château, il serait
fort étonnant que l'on ne découvre pas des traces de ladite société
chez les auteurs édités par Hetzel. Nerval, tout d'abord, consacra
une bonne partie de son Guvre à I'expression cryptée des secrets de
cette société (24), affirmant dans Angélique que le blason est la clé
de I'histoire de France, lui qui avait projeté de monter avec
Hippolyte Lucas une pièce musicale intitulée Francesco Colonna
sur la musique de... La Flûte Enchantée de Mozart. Nerval aurait
d'ailleurs, selon Serge Hutin, appartenu à la loge dont Nadar, ami
de Jules Verne, était le vénérable. Fabuleux Nerval qui, parlant
trop dans ses périodes de folie, fut soigné par le discret (et initié)
docteur Blanche, auquel s'adressa aussi Jules Verne pour le
conseiller à propos de son fils Michel.
On connaît une curieuse lettre que Gérard de Nerval adressa à
Hetzel dans laquelle il écrivait :

« Mon cher Hetzel,


Houssaye (") ."charge de vous demander si vous pouvez passer le voir
demain; il sera chez lui toute la journée. C'est très important. Il a w Cavé
sur ce que vous savez pour ce que vous savez.
- -
Nous devons tous les deux être fort réservés comme dit Don César de
Bazan. -
Adieu donc.
Votre ami, Gérard. »

Curieuse lettre qui pourrait bien se rapporter aux activités de la


Société Angélique, surtout si l'on examine la pointe de la lettre A
du mot Adieu, qui s'adorne d'un zigzag cabalistique assez curieux.
Laissons Nerval pour George Sand. Elle sema des << Anges » un

('n) Cf. Jean Richer, Nerval, expérience et créarton.


Notons, chez Nerval, I'obsession saturnienne de I'horloge, que I'on retrouve
d'ailleun chez Jules Vcrne, tant dans Maître Zachartus que dans Le Tour du Monde
en 80 lours, mais aussi dans La Reine du Sabbat de Gaston Leroux. Maître
Zacharius est une véritable personnification de Saturne-Satan : « læ vieil horloger
ressemblait à I'ange déchu, se redressant contre le créateur. , « Son âge semblait
indéchiffrable », etc. Il meurt un peu comme Jules Verne, en disant : « Je ne dois
pas mourir... Mes livres !... Mcs comptes !... »
(æ) Ami commun à Gérard de Nerval et à Jules Verne.
LA COUPE DANS LE BROT,ILLAR,D 235

peu partout. Dans Spiridion d'abord avec le novice Ange et le


premier nom qu'elle avait choisi pour Hébronius : Pierre d'En-
gelwald. Dans Consuelo ensuite où la fille de la Corilla et
d'Anzoletto sera nommée Angèle. Et puis de bien curieux passages
dans La Comtesse de Rudolstadt où George Sand lie I'ange et
l'oiseau: le rossignot(26). te Songe de Potiphile ne se terminait-il
pas par une évocation du chant du rossignol?
Quittons maintenant George Sand pour Dumas. Ce dernier, qui
rencontrait souvent Eliphas Lévi et fut ami de Papus, joua un rôle
important dans la vie de Gérard de Nerval, tout comme dans celle
de Jules Verne. Ce dernier le rencontra par l'intermédiaire du
Chevalier d'Arpentigny, chiromancien fort connu à l'époque, qu'il
avait lui-même connu dans le salon de M-'Barrère. Il put ainsi se
faufiler chez l'hospitalier Alexandre Dumas. Pour reprendre les
termes de M-" Allotte de la Füye, il devint bientôt un de ses
familiers. « Il déguste les flamboyantes omelettes, les divines
mayonnaises que Dumas cuisine, de ses propres mains, pour les
jeunes hommes affamés de gloire, et débilités par les triturations
des tavernes de dixième ordre. » C'est Dumas qui donna sa chance
à Jules Verne, lui qui permit que paraisse sur scène sa pièce de
jeunesse : Les pailles rornpues,lui qui le présenta à Hetzel.
Je pense que le lecteur ne sera même plus étonné en apprenant
qu'Alexandre Dumas a écrit en 1839 un roman, dont on ne parle
jamais, intitulé : Le Capitaine Pamphile. Pam, en tant que globalité
(pan), est l'équivalent de Poli. Pamphile n'est donc autre que
Poliphile. Curieux roman, en vérité, dans lequel les tribulations des
animaux favoris d'un groupe de peintres parisiens amis de Dumas
viennent se mêler aux exotiques tribulations du capitaine Pam-
phile, aventurier marseillais. Ne nous étonnons pas d'y voir deux
singes nommés Jacques 1 et Jacques 2 (nous ramenant aux Stuart)
et de trouver comme lieutenant du Capitaine Pamphile un certain
Policar (Policar : Polia + CR = Polia, Rose*Croix). Un ouvrage
bien intéressant pour qui sait le lire (27).

(6) A rapprocher du mythe de Philomèle et des persécutions ayant touché


I'Egtise Cathare. Voir aussi leanne de George Sand.
(') On y voit pêle-mêle une bergère Porteue de roses, le pavillon d'un vaisseau
orné d'un Dragon Vert, un perroquet qui
- comme le Capitainc
Pamphile ne
-
parle que la langue d'oc des troubadours, des allusions à Virgilc et à I'Arcadic, une
traversée de forêt incontestablement inspirée du Songe de Poliphile, etc.
236 LA COUPE DANS LE BROIIILLARD

Un rossignol dans le brouillard ou les secrets du ,< Tour du Monde


en 80 jours ,.

Vous I'avez compris, Jules Verne ne pouvait pas ne pas écrire lui
aussi un Songe de Poliphile, lui qui admirait Rabelais (28;, Shakes-
peare, Vinci, et était I'ami de Dumas. Nous trouverons quelques
échos du Songe dans Le Château des Corpathes. Outre la traversée
très particulière de la forêt et son parcours poliphilesque, c'est
surtout la Stilla qui nous indiquera la voie. Ne joue-t-elle pas le rôle
d'Angélica dans l'Orlando d'Atconati. Elle meurt d'ailleurs en
chantant le grand air Innamorata, mio cuore tremante, voglio
mortre. Le professeur Mario Turiello a écrit dans le Bulletin de la
Société Jules Verne, No 7, Qüê, << connaissant jusqu'aux plus petits
compositeurs de son pays, il n'avait pas eu besoin de se livrer à des
recherches, que ces deux mots d'Arconati et d'Orlando étaient une
inexplicable ». Non,
- inutile et
pure invention de Jules Verne
monsieur le professeur, il n'y a rien d'inexplicable chez Jules
Verne, il suffit de savoir chercher et d'avoir un peu de chance. Si tel
avait été votre cas, vous eussiez rapidement découvert qu'Arco-
nati, s'il n'était pas musicien, était en fait un Comte qui fit don en
1636 à l'Ambrosienne de manuscrits de Léonard de Vinci qui sont,
depuis Napoléon I"', à l'Institut de France. Or Vinci, grand maître
en cryptographie et en représentation ésotérique (2e), appartenait à
la Société Angélique. Ce que le professeur Turiello aurait dt
remarquer, c'est le rapport existant entre cet Orlando etl'Orlando
Furioso de l'Arioste (30), üé lui-même à la Société Angélique, et
dans lequel on voit aux côtés du prêtre Jean une reine des Cathais
(dont Jean d'Armana dit qu'il s'agit en fait d'une Reine des
Cathares) qui se nomme Angélique. Persécutée, elle n'échappe à
ses ennemis qu'en plaçant un anneau magique dans sa bouche, ce
qui la rend invisible (comme la Stilla devient elle-même une
invisible). C'est bien le langage secret d'une Eglise persécutée,

128; Il a même écrit un « quart d'heurede Rabelais ». Cet auteur figure dans la
bibliothèque du Capitaine Nemo.
(") Cf. I'ouvrage que Marcel Brion consacra à llonard de Vinci (Ed. Albitr
Michel).
(3o) Michel Serres I'avait quant à lui parfaitement reconnu.
LA COUPB DANS LB BROIILI-ARD 237

issue des Cathares. Ne doit-on pas voir d'ailleurs dans Franz de


Telek, qui devient fou, un Orlando Furioso ?
On doit également signaler, dans le Voyage au Centre de la Tene,
un passage qui se passe de commentaires, Jules Verne disant du
professeur Lidenbrock : << C'était un savant égoïste, un PUITS de
science dont la POULIE grinçait quand on en voulait tirer quelque
chose : en un mot un avare. » Si Lidenbrock avait connu la loi
d'Amour menant à Polia, sa poulie n'aurait certes pas grincé. Dans
le même roman, Jules Verne évoque la fondation d'une SOCIETE
LI1TERAIRE en 1818, et pourrait bien indiquer ainsi la réactuali-
sation de la Société Angélique.
Mais le plus beau fleuron des héros verniens en ce domaine, c'est
dans Le Tour du Monde en 90 iours qu'on le rencontre : il se
nomme Philéas Fogg. Un nom qui est une véritable signature :
EAS, en grec, a le sens de globalité (il est donc l'équivalent de pan
ou de poly) et PHILEAS est donc identique à POLIPHILE. Quand
à FOGG, c'est << le BROUILLARD » en anglais, le nom même
pris par la Société Angélique à certaines époques. Et I'on verra
Philéas Fogg conquérir sa « Dame »>, Aouda, et il finira par
l'épouser; ceci avec l'aide de son domestique PASSEPARTOUT.
Cæ dernier a pour son maltre « la foi du charbonnier >»; quant à son
prédécesseur, il se nommait Forestier » en anglais, ce qui nous
rappelle bien entendu les << fendeurs ». Songeons un peu à ce qu'est
un passe-partout pour un serrurier : c'est l'instrument qui remplace
toutes les clés, qui ouvre toutes les serrures, ce qu'en argot on
nomme un... ROSSIGNOL.
Revenons à Fogg; dans sa course autour du monde il est suivi
comme son ombre par l'inspecteur FIX, qui arrêtera notre héros
<< au nom de la Reine ». La poulie folle a bel et bien sa poulie fixe !

Fogg allant à rebours de la course du soleil, mais nanti par Verne


des attributions d'un astre, est une sorte de Soleil Noir, ce qui le
relie une fois de plus à Saturne. D'ailleurs le portrait de lui
illustrant l'ouvrage est révélateur : les pieds en équerre, main
droite posée sur le c@ur, main gauche appuyée sur la droite, on
peut le voir proche d'une étoffe dont l'arrangement subtil des plis
dessine une faux. Ce rébus n'est pas le seul de l'ouwage qui
contient également de nombreux jeux de mots. Il est à noter que
Phitéas Fogg aura à lutter contre les Thugs, sectateurs de la déesse
Kali qui représente l'aspect noir, dévorant et sanglant de la
doctrine, en un mot l'aspect vampirique que doit combattre le
238 LA couPr DANs LE BRoUILLARD

Rose*Croix, ou plutôt qu'il doit transcender. On pourra bien


parler de transcendance lorsque le mort (en apparence) jaillira du
bûcher funéraire, I'anima (Aouda) dans les bras.
Nul doute, Jules Verne appartenait bien à la Société « Le
Brouillard ». Il eut même la gentillesse de nous préciser les liens de
celle-ci avec la RosefCroix, car enfin, qu'est-ce que ce noble
voyageur nommé Philéas Fogg, sinon un Rose*Croix? Fogg n'a
pas d'âge : il ressemble à « un Byron impassible qui aurait vécu
mille ans sans vieillir >». On ne connaît ni son passé ni sa fortune.
« Avait-il voyagé ? C'est probable, car personne ne possédait
mieux que lui la carte du monde. Il n'était d'endroit si reculé dont il
ne parût avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu
de mots, brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient
(...). Ses
dans le club au sujet des voyageurs perdus ou égarés
paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées par une
seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les justifier.
C'était un homme qui avait dt voyager partout, en esprit tout au
moins. » « Etait-il riche ? Incontestablement. Mais comment il
avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire
(...). En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car
partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile et
généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement. ))
Et puis, n'appartient-il pas au Reform-Club dont les initiales
R. C. désignent la Rose*Croix réfcrrmatrice ? Ce Reform-Club est
élevé dans « Pall-Mall », évoquant une fois de plus le Songe de
Poliphile. Lorsque l'on pénètre dans sa « salle d'entrée parquetée
en marqueterie, on suit la galerie circulaire, au-dessus de laquelle
s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes
ioniques en porphyre rouge ». Ce « cercle » est bien celui de la
Rose*Croix et Poliphile, alias Le Brouillard, alias Phileas Fogg ici,
est bien un Maître puisque, tandis que le gaz brtle comme une
lampe éternelle, il voyage en essayant de faire le bien. Ne distribue-
t-il pas à une vieille femme l'argent qu'il a gagné au jeu, la
remerciant même du plaisir de l'avoir rencontrée ? D'ailleurs Jules
Verne utilise la devise même de la Rose*Croix, que l'on retrouve
sur les tombes truquées de Rennes-les-Bains (il est passé en faisant
le bien) lorsqu'il affirme que la formule qui doit guider tout homme
raisonnable est << Transire Benefaciendo >>.
LA COUPE DANS LE BROUILLARD 7D

A l'ombre des llluminés.

La Société Angélique, ou << Le Brouillard », apparaît comme b


carrefour où se retrouvent au xx" siècle les écrivains franc-maçom
suivant la doctrine rosicrucienne. Or, on sait fort bien que les
Illuminés s'étaient fixé comme objectif, sur les conseils mêmes
d'Adam Weishaupt, de noyauter les sociétés littéraires initiatiques.
Lorsque l'on voit Jules Verne défendre certains idéaux anarchi-
sants, se présenter au conseil municipal d'Amiens sur une liste de
gauche, lorsque I'on voit George Sand défendre avec plus de
vigueur encore les mêmes idéaux, on peut se demander s'ils ne
défendent pas là les idées de la société secrète à laquelle ils
appartenaient sans aucun doute (31). Or tous ces auteurs tournent
autour d'un même personnage ;Hetzel, et cela n'est pas un hasard.
Certains critiques se sont demandé si Verne n'avait pas été un pur
et simple exécutant des volontés d'Hetzel lorsqu'il écrivait les
Voyages Extaordinaires. On sait qu'Hetzel a pafiois orienté
I'aspect politique des romans de Jules Verne, quitte à freiner son
ardeur en la matière. D'ailleurs, après la mort d'Hetzel, en 1886,
on sent Verne plus libre et cela ressurgit dans son style. Il ne faut
pas oublier qu'Hetzel fut un homme poütique : il fut chef de
cabinet de Cavaignac, chef de cabinet au ministère de la Marine,
puis aux Affaires étrangères. Son dernier acte à ce poste consista à
délivrer une lettre de recommandation à Nerval en partance pour
l'Allemagne. Avec la venue au pouvoir de Napoléon III, il perdit
ses fonctions. Il se battit comme un forcené pour les idées
républicaines, mais dut émigrer en Belgique d'où il ne revint
qu'après I'amnistie de 1859. En aott 1848, il avait failli engager
Nadar comme agent secret et avait fini par le retenir comme
caricaturiste. En tout cas, c'est selon une politique d'enseignement
bien déterminée qu'il fonda avec Jean Macé, franc-maçon notoire,
le Magazine d'Education et de Récréation.

(3t) Il faut garder à I'esprit que les théories des Illuminés ont servi de façon
différente aussi bien à I'extrême-droite qu'à la gauche, nous y reviendrons. Disons
tout de suite que I'Illuminisme inspira à la fois Marx, Lénine ct les fondateurs du
Nazisme, n'cn déplaise aux classificateurs bomés.
2N LA COUPE DANS LB BROI,'ILLARD

« Le mystère en pleine lumière >>.

Avant de clore ce chapitre, il me faut parler d'un autre auteur qui


appartint à la Société Angélique et s'occupa du problème de
Rennes : Maurice Barrès. Il faut lire La colline iwpirée. L'auteur y
met en scène des personnages ayant réellement vécu : les trois
frères Baillard et le mage Vintras, dont la tentative de lancer une
réforme du christianisme et des rituels plus directement inspirés des
mystères du sang, fut aidée financièrement par la famille de
Habsbourg. Un jour, une cérémonie mystérieuse se déroula sur la
colline inspirée de Sion-Vaudémont, afin de hâter la venue du...
Grand Monarque. Mais quittons Vintras qui proclamait que les
hommes seraient sauvés par les Anges pour nous plonger dans Le
mystère en pleine lumière, ouvrage posthume de Maurice Barrès, au
nom évocateur et au contenu lumineux, où sont regroupées
plusieurs études. Dans l'une de celles-ci, « Le Testament d'Eugène
Delacroix », Barrès s'intéresse tout particulièrement à I'aspect
je
<< angélique de son Guvre
" (32). Il écrit ; « Depuis vingt ans, n'ai
guère passé de mois sans visiter à Saint-Sulpice, dans la chapelle
des Anges, la fresque fameuse d'Eugène Delacroix, Jacob luttant
avec I'Ange. J'y vais prendre du ton, m'y recharger de force et de
nostalgie. Mais quelle nostalgie ? Quelle force ? Et toujours je me
demandais, gâtant un peu mon plaisir : qu'est-ce donc qui me plalt
à ce point dans cette peinture ? M'est-elle une musique, une
solitude, un conseil, une règle de vie ? Où va cette initiation que j'y
trouve et cette sorte d'introduction romanesque et virile à la vie des
hommes supérieurs ? [æ grand artiste a peint ici un de ses derniers
ouvrages, son testament... ». Et Barrès d'évoquer les Anges, << ces
grands êtres mystérieux qui relient le ciel à la terre ». Dans cette
étude, Barrès donne de précieux renseignements sur Delacroix et
écrit : « La suprême grandeur est en effet de vaincre l'ange, de lui
arracher son secret. L'ange veut nous ouwir la porte de l'inüsible,
c'est sa mission, mais il ne l'ouvre pas sans un combat; il ne l'ouvre
pas aux indolents, aux tièdes, mais seulement à ceux qui, pour se
frayer un passage, ne craignent pas de foncer sur lui >». D'autres

(32) Dans §ons le signe de l'Esp,it, îl dil: « C'est la lutte avec I'Ange, d'où I'on ne
peut sortir que vaincu, mais d'une défaite qui a sa couronne ».
Iâ, COUPE DANS LE BROUILLARD UT
études alimentent ce recueil (") la plus intéressante dans le
"t
cadre de ce qui nous occupe ici est sans doute << L'Automne à
Charmes avec Claude Gellée ». Evoquant ce peintre connu égale-
ment sous l'appellation de << Le Lorrain »>, Barrès écrit : « Comme
les plus glorieuses journées d'automne en Lorraine, ces belles
destinées naissent dans le BROUILLARD ('o) et ne se laissent
reconnaître sûrement qu'au milieu du jour, quand sonnent les
cloches de midi sur les prairies. (...) Swedenborg a raison d'écrire :
Plus vieux sont les ANGES, plus les anges sont beaux. » Toujours
à propos de Gellée, Barrès écrit : « On sent bien qu'il n'est pas né
tout d'un coup, qu'IL A ETE PREPARÉ ("). << Si l'on veut
"
connaître Gellée, il faut le dessin de Sandrart où il æ présente dans
la plus digne compagnie auprès de son ami POUSSIN. » Comme si
Le Lorrain était incompréhensible sans Poussin. Et Barrès ajoute :
« Quelle pensée exprime-t-il ? Je songe au ROSSIGNOL. »
Revenant à Poussin, le Maître nous dit : « Le Poussin tout
intellectuel. La part d'animalité est supprimée. C'est là sa noblesse.
(...) C.omment Gellée, qui ne fut jamais un esprit cultivé, s'éleva-t-
il jusque-là? SOU"IENU, JE CROIS, PAR UN ADMIRABLE
MILIEU, PAR UNE TRADITION, IL CONNAIT,
COMPREND UN CERTAIN NOMBRE DE GRANDS
HOMMES. » « Claude jamais ne tâtonne dans les ténèbres. » Ne
doit-on pas penser que Barrès désigne ainsi en Nicolas Poussin, en
Delacroix ('u), Claude Gellée, les peintres de la Société
"n
Angélique, ses porteurs de messages ?
Si I'on en doutait encore, il suffirait de se reporter aux passages
suivants : « IL FAUT TOUJOURS QUE NOUS MÉNAGIONS
DANS QUELQUE COIN DE NOTRE GUVRE UNE PIERRE

(")
L" " Letlre à Gyp sur le printemps à Mirabeau » intéressera particulièrement
les amoureux de Frédéric Mistral et de la quête de I'Etoile, si chère à Nerval. En ce
qui concerne ce dernier, le lecteur fera bien de s'intéresser à un autre ouvrage
posthumc de Barrès : N'importe où hors du monde,
(a; C'est nous qui soulignons.
135) Claude Gellée eut pour mécène un prince Colonna pour lequel il peignit un
paysage avec Psyché et le palais de l'amour, et quelques autres tableaux.
(5) Delacroix adorait Poussin, « peintre uniquc ,, et lui consacra une étude. læ
6 septembre 1854, il écrivait dans son journal: « J'avoue ma prédilection pour les
arts silencieux, pour oes choses muettes dont Poussin disait qu'il faisait profession ,.
II aimait également beaucoup Eustache læsueur, ce peintre que Richelieu avait
chargé d'exécuter huit sujets tirés du §onge de Poliphile, et en 1862, il confiait à son
journal : « læsueur, son caractère, sa naTveté ANGELIQUE ».
?A2 Iâ COUPE DANS LE BROUILLARD

TOMBALE AVEC L'INSCRIPTION FAMEUSE : ET IN


ARCADIA EGO. Moi aussi, j'ai vécu dans I'Arcadie, dans le
raüssant pays de I'imagination, nous crie du fond de sa tombe un
génie, un talent dont nous sommes les héritiers. Ce beau rappel
donne de la rêverie. On est d'accord, n'est-ce pas, pour juger
qu'il (37) peignait bien gauchement, bien mal les personnages de ses
tableaux. J'aime cela, c'est un signe de son aimable pureté de cæur.
IL N'EST RIEN SI LES ANGES NE LUI TIENNENT PAS LA
MAIN, S'IL N'EST PAS DANS LA SOCIÉTÉ CÉTESTE, S'iI
s'écarte de ce qui I'enchante, le soutient et le soulève. IL SAIT
SON POÈME ET HORS DE CELA NE SAIT RIEN. »
Ainsi donc, comme à Rennes-le-Château, la pierre tombale du
Poussin marquée « Et in Arcadia ego » signe la présence de la
Société Angélique (38), cette « société élcste » sans laquelle les
peintres tels que Poussin ou Le Lorrain ne seraient rien, cette
société qui par ses artistes et ses auteurs livre dans la langue des
oiseaux les secrets de Poliphile. En douterions-nous que Barrès
reviendrait à la charge en disant : « Il recueillait les confidences des
anges. Pourquoi les anges I'abordaient-il, ce petit pâtre ? C'est sa
grâce, son privilège. Il avait le feu intérieur auquel accourent les
êtres célestes. Et c'est de leur visite que lui vint cette nostalgie (...).
Il a fait un rêve de üe supérieure et nous le communieu€. » « Voilà
mes sources, ce sont les siennes. Nous avons bu aux mêmes
sources. »» On ne peut être plus clair.
Nous terminerons en évoqu.ant un autre ouvrage posthume de
Barrès : Les Mattres, dans lequel il écrit : « Pour bien comprendre
ce mélange de richesse technique et de fralcheur de sentiment que
I'Italie a réuni dans sa peinture et qu'elle ett aimé déployer dans
ses @uvres liitéraires, prenez le Songe de Poliphile de Colonna
(...). Ce Songe de Poliphile, @uvre bien ennuyeuse, c'est entendu,
mais extraordinaire d'imagination érotique et plastique, et de force
décorative dévergondée, qui fut plusieurs fois traduite en français,
et, en dernier lieu, par le savant amateur Claudius Popelin, a-t-il
fourni toute son efficacité ? Dans le même article, consacré à
Dante, il poursuit : « Pour moi, je n'avais qu'une idée en écrivant

(37)Il s'agit de Claude Gellée.


1s) Dans une lettre à Gustave Flaubert datée du 17 décembre 1866, George
Sand, elle aussi, signe son appartenancc à la Société Angélique en écrivant : « Dans
totsles cas, aujourd'hü, je oc suis bonnc qu'à rédiger mon épitaphe ! Et in Arcadia
Ego, vous savez, »
LA COUPE DANS LE BROUILLARD 213

ce petit discours, rappeler aux amateurs de BROUILLARD


qu'une belle æuvre doit avoir la transparence et la limpidité en
même temps qu'elle contient des mystères. >>

Le cercle est bouclé : Rennes, Poussin, Delacroix, la Société


Angélique, Barrès, Dumas, George Sand, Jules Verne, tout se
tient. Il n'y a pas de hasard ! Chaque auteur a signé à sa façon son
appartenance à la Société Angélique, la Société Céleste, et Jules
Verne n'a pas manqué de nous le dire à mots couverts dans Le Tour
du Monde en 80 jours. Ainsi, c'est elle, cette mystérieuse société à
laquelle il appartenait, liée à la Franc-Maçonnerie et à la Rose*
Croix, c'est elle qui se profile derrière le mystère de Rennes-le-
Château.
m
IYUIT ET BROI.'ILLARI)

Jules Verne fut un maillon au sein d'une chaîne initiatique qui le


dépassa dans le temps et, si cette thèse est exacte, on doit pouvoir
retrouver des avatars de cette société, plus proches de nous dans le
temps, qui conservent des liens avec l'enseignement retrouvé chez
Verne. Nécessairement, nous devons retrouver une société secrète
prolongeant cette tradition. Or, en poursuivant la chaîne Rose f
Croix
- Golden Dawn, on arrive immanquablement à la mysté-
rieuse Société Thulé qui fut à la source du Nazisme. Je tiens à dire
tout de suite que l'amalgame Verne-Nazisme serait stupide et qu'il
n'en est aucunement question. Cependant, j'entends montrer
comment Jules Verne se situe dans une filiation qui conduisit à la
Société Thulé.

Rudolf Von Sebottendorf, de la Rose*Croix à la Société Thulé.

La Société Thulé émane en fait à l'origine de << L'Ordre des


Germains » fondé en 1918. L'un de ses animateurs, Rudolf Von
Sebottendorf, se vit confier en décembre L9ll la direction de la
<< province » bavaroise de I'Ordre qui prit sous son impulsion le

nom de Société Thulé.


Il est intéressant de s'arrêter quelque peu sur la personnalité du
fondateur de la « Thulé-Gesellschaft » qui déclara, sans jamais être
démenti dans son ouvrage Bevor Hitler Kam (« Avant que
-
Hitler ne vînt », publié à Munich en 1933) 11 zveir semé ce que le
-
Führer avait fait lever >>. On ne peut s'empêcher de penser à ce que
NUIT ET BROUILLARD U5
Aleister Crowley, membre de la Golden Dawn, avait déclaré :
<< Avant que Hitler fût, je suis. ,> Chevalier de I'Ordre Impérial de

Constantin, Rudolf von Sebottendorf se nommait en fait RudoE


Glauer. Il était né à Hoyerswerda, en Saxe, le 9 novembre 1875. n
fut quelque temps chercheur d'or. Il séjourna en Turquie, dans la
région de Bursa, à partir de 1900. En 1911., il obtint la nationalité
turque et fut adopté par le baron Von Sebottendorf. Pris sous la
protection d'un marchand juif nommé Termudi, il fut élevé à la
maîtrise du Rosenkranz Orden ou Ordre du Rosaire. Grièvement
blessé durant la guerre des Balkans, il revint à Breslau en 1913. Ià,
il finança les recherches d'un ingénieur, Friedrich Gôbel, qui mit au
point les chars d'assaut. En 1.933, il retourna en Turquie où il
exerça les fonctions de Consul Honoraire du Mexique. De 1929 à
1931, il visita le Mexique et l'Amérique, négociant des concessions
pour la Turquie. Dès L900, Rudolf Von Sebottendorf avait
assidûment fréquenté les Sociétés secrètes turques. En 1911, aux
confins de I'Iran, il fut même accueilli chez les initiés Druses, ces
Druses qui donnèrent à Christian Rosenkreutz, héros éponyme de
la Rose*Croix, le plus clair de ses connaissances; ces Druses
auprès desquels Gérard de Nerval, membre de la Société Angéli-
que, ira lui aussi chercher un enseignement; ces Druses qui disaient
tenir leur connaissance du << Roi du Monde >>. Jean Mabire a
précisément découvert une autobiographie romancée de Sebotten-
ôorf, à laquelle le baron initié par les Druses avait donné un titre
bien intéressant : Der Talisman der Rosenkreuzers (« Le Testa-
ment des Rose*Croix »). Il n'est pas étonnant que Sebottendorf
ait donné aux groupes gravitant autour de la Thulé le nom de
«rings»:cercles.
La Société Thulé anima le National-Socialisme et poussa Hitler
sur la scène politique. A sa mort, en 1923, Dietrich Eckart,
membre de la Société, ne disait-il pas à ses amis : « Suivez Hitler !
Il dansera, mais c'est moi qui ai écrit la musique ! Je l'ai initié à la
doctrine secrète, j'ai ouvert ses centres à la vision et lui ai donné les
moyens de communiquer avec les puissances. Ne me pleurez pas :
j'aurai influencé I'Histoire plus qu'aucun autre Allemand. >» Tou-
jours est-il qu'à partir de novembre 1918, la Thulé-Gesellschaft fut
le centre munichois qui prépara I'avènement du National-Socia-
lisme. Alfred Rosenberg, I'un des principaux théoriciens du
Nazisme, dit d'ailleurs à ce sujet : << La Société Thulé ? Mais tout
est parti de là ! L'enseignement secret que nous avons pu y püser
246 NUm Er BRoUTLLARD

nous a davantage servi à gagner le pouvoir que les diüsions de S.A.


et de S.S. Les hommes qui avaient fondé cette association étaient
de véritables magiciens ! Ces magiciens se nomment Karl Hausho-
fer, Rudolf Von Sebottendorf et surtout Dietrich Eckart ! » Ce
dernier, Hitler le surnommait <,( I'Etoile Polaire » et disait de lui
dans Mein Kampf qa'il était « I'un des meilleurs ».
On sait par ailleurs que la Thulé-Gesellschaft entretint des
rapports avec la Golden Dawn, non seulement avec Crowley et son
centre initiatique de « Thelema », mais avec l'ensemble de la
Société. Il est intéressant de noter à ce propos que la Gestapo, en
lutte contre les Sociétés Secrètes, ne perquisitionna jamais dans le
Templum de la Golden Dawn au c@ur même de Berlin.

La Coupe d'Or dans le Brouillard.

Le nom choisi par Sebottendorf pour sa Société : Thulé, n'est


pas indifférent. Bien entendu, on songe à I'Ultima Thulé, la grande
lle nordique mythique (et cependant réelle) des Hyperboréens, là
où a lieu l'éternel combat de la glace et du feu (1). Fabuleuse
Thulé, mère des hommes, connue des Toltèques qui évoquaient
Tula, l'île blanche (ces mêmes Toltèques qui disaient venir
d'Aztlan) (''l.l* mot « Ttla »», en sanscrit, signifie << balance » et
certains chercheurs ont cru en découvrir l'origine dans la présence,
il y a fort longtemps, de l'Etoile Polaire dans le signe de la Balance.
Mais ce sont en fait les grammairiens grecs qu'il faut suivre en la
matière. Selon eux, Thulé vient de Tholos ou Tolos : le BROUIL-
LARD. Cela se passe, je crois de commentaires. Terre au-delà
des brumes, terre de la Déesse Blanche (3), Thulé est le Brouil-
lard.
Il n'est pas inintéressant non plus de remarquer que Thulé est
liée au Graal et à la sanctification du sang, comme le suggère la
ballade du Roi de Thulé de Goethe. Laurence Talbot a bien raison

(t) N'est-ce pas ce combat qu'illustre le roman de Jules Verne, Le Capitaine


Haîeras, avec son volcan en action, dans une île au lieu même du pôle ?
(2) Voir au sujet d'Aztlan notre ouvrage Histoire Setète du Pays Basque (Ed.
Albin Michel).
(3) En Bretagne, on nomme chemin de Thulé (près de Locmariaquer) un lieu où
l'on aperçoit parfois, dit-on, les « Maîtres de Thulé », silhouettes à peau diaphane et
cheveux blancs flottant au-dessus du sol.
NUIT ET BROIJILLARD zqt
d'écrire (o) r En ce qui concerne la Thulé, ce qui a survécu
"
jusqu'à nous à travers le lied germanique, c'est le culte de la coupe
d'or. (...) L'usage de la coupe sacrée a été I'apanage des peuples
celto-nordiques. (...) Le roi de Thulé, sous le balcon duquel
grondait la mer, est la réplique du roi Uters qu'on trouve
mentionné dans Merlin, ayant devant lui moult bele coupe d'or. »
La coupe d'or..., signe de la race de l'arc... De quoi méditer ! I-e
lien entre la Thulé du Brouillard et la ooupe est certain et confirmé
par la linguistique. Le mot Talle n'est-il pas l'ancien mot français
poür << taille » ou « coupe rr, le ., tailloir », la coupe de Thalos,
géant bien connu des Argonautes ? Ne doit-on pas se souvenir de
l'acharnement que les Nazis mirent à rechercher la coupe du Graal,
plus spécialement à Montségur, qui fut peut-être le Montsalvat de
Wolfram Von Eschenbach (s) ? N'oublions surtout pas que la
légence chrétienne associe la coupe du Graal au sang du Christ.
N'est-ce pas dans cette coupe que Joseph d'Arimathie est censé
avoir recueilli le sang de Jésus souffrant sur la croix. D'autres
légendes associent le Graal à la couleur verte et plus spécialement à
l'émeraude chue du front de Lucifer, et par la même occasion au
rayon vert, ces données étant d'ailleurs parfaitement complémen-
taires.
Le Graal lié au sang, voilà qui n'est pas loin de nous rappeler le
vampirisme. Le lien coupe-sang est éternel. Ne faut-il pas dès lors
s'intéresser de plus près à la mythologie du sang qui fascina les
membres de la Thulé ? Jean Mabire écrit : « Le vrai secret de
Thulé, ce n'est pas la création d'une société secrète, mais la
conservation du sang, c'est-à-dire, finalement, de l'esprit. » Ce
n'est pas un hasard si la dague remise aux garçons appartenant aux
Jeunesses Hitlériennes portait I'inscription : << Blut und Ehre
"
(« Sang et Honneur »). Le siège social de la Société Thulé, choisi
par Sebottendorf, est lui aussi évocateur. Il était situé à Munich,
dans la Maximilianstrasse, à I'hôtel des Quatre-Saisons, celui-ci
même où Jonathan Harker commença sa quête du vampirisme dans
Dracula. Dans toutes les pièces on avait peint des croix gammées et
les armes de la Thulé que chacun portait gravées sur un insigne :

(a) Laurence Talbot, Les Paladins du Monde Occidental (Cæntre du Livre L.T.).
(5) Cet auteur de Parsifal attribuait à un certain « chevalier Kyot » I'histoire qu'il
racontait. Celui-ci n'est autre que Guyot le Provençal qui signait d'une... croix
gammée inscrite dans une rose,
248 NUrr ET BR.oTJTLLARD

une croix gammée (6) sur laquelle se croisaient... deux pals, pal
cher à Dracula Vlad I'Empaleur et à la magie turque bien connue
de Sebottendorf. A ce propos, il existe en Hongrie, au château de
Kraznachorka, un cercueil de verre contenant une belle dame
couchée. Elle est morte depuis deux siècles mais son corps reste
intact. Or, la demeure est réputée en raison d'un certain nombre
d'histoires de vampires qui courent sur elle. Si l'on examine
attentivement le cadavre, on s'aperçoit que depuis deux siècles il
fait un signe du doigt et ce signe est précisément celui auquel on
reconnaissait les adeptes de la vieille magie turque familière à
Sebottendorf ('). Qritt" à faire hausser les épaules à certains, je
dirai que l'on peut se demander jusqu'à quel point le formidable
holocauste de la seconde guerre mondiale n'était pas le fruit d'un
culte vampirique. Il est indéniable que, sous I'influence de la
Thulé, les services de la SS, plus spécialement chargés de recher-
ches sur le sang des ancêtres, ont étudié de très près tout ce qui
pouvait toucher à l'immortalité. Combien tout cela éclaire la
phrase de Martin Bormann : << Pratiquement, il n'y a pas de mort;
pas d'extinction totale de I'homme. Nous devons poser ce principe
que tout Eveillé continue indéfiniment à vivre dans ses manifesta-
tions vitales (...). Voilà dans quel sens nous devons orienter la
pensée nationale-socialiste. » Ceci est confirmé par Sebottendorf :
« Notre Dieu est le père du combat et sa rune est celle de l'Aigle...
qui est le symbole des Aryens (...) I'Aigle rouge qui nous rappelle
qu'il nous faut passer par la mort pour pouvoir revivre ! » Or les
techniques du vampirisme, elles aussi, tiennent compte du passage
par la mort pour revivre. Selon Renée Davis (8), << les membres du
groupe Thulé s'engageaient à mourir de leur propre main, s'ils
.commettaient une faute qui rompait le pacte, et à accomplir des
sacrifices humains ».
La coupe est non seulement en relation avec le sang, mais elle se
rapporte également aux mythes de la terre creuse. Décidément, le
Laura de George Sand est une clé extraordinaire pour qui veut

(6) Le plus ancien swastika trouvé'en Europe remonte à I'époque de la pierre


polie. La découverte eut lieu en Transy'vanie. Ajoutons qu'en 1925 une gtande
partie des Indiens Cuna se soulevèrent, tuèrent les gendarmes de Panama résidant
sur leur territoire et fondèrent une « république indépendante de Thulé » dont le
drapeau était un swastika sur fond orange à bordure rouge.
() Cf. J.-P. Bourre, Draculn et les vampires (Ed. du Rocher, pages 113 à 116).
(8) Renée Davis, La croix gammée, cette énigme (Presses de la Cité).
NUIT ET BROUILI.ÀND 7§)

pénétrer ces arcanes, un véritable « rossignol ». Ce n'est pas pour


rien que Jules Verne s'en inspira pour écrire son Voyage au cente
de la terre, En effet, l'aboutissement du voyage à travers le cristal
amène le héros et Nasias à un lieu bien particulier : « c'est bien une
île éloignée de tout continent visible et ueusée en ooupe ». Dans
cette... Coupe, un pic central très élevé transforme le tout en une
sorte de... gnomon ('). C" pic, dit le héros, « il nous était
impossible d'en distinguer la base, qui reposait dans un CERCLE
BRUMEUX ». Au pied était « la bouche béante de I'axe terres-
tre », qui permettait bien entendu d'atteindre les cavités de la
Terre Creuse. A noter encore cette phrase: « ne vois-tu pas la
couronne polaire, le grand pic d'obsidienne et la blanche mer
vitreuse qui I'entoure ('o). Pas étonnant que les savants nazis,
"
poussés par la Thule Gesellschaft, aient mis au point plusieun
théories concernant la Terre Creuse, et fait des recherches en ce
sens. Dans le Vril, organe de liaison de la Grande Loge du Vril,
mouvement néo-nazi des années 60, on pouvait lire dans un article
intitulé « Thulé tradition primordiale » : << Certaines suites de la
légende attestent qu'après la destruction du continent Thulé, une
migration guidée par I'un des derniers rois (...), Maitre du Feu et
des Forges, aurait mené des survivants encore détenteurs des
secrets archaïques VERS LES ENTRAILLES DE LA TERRE...
Peut-on en déduire I'existence d'une civilisation thuléenne aujour-
d'hui encore existante, dans son état de perfection primitive et
intérieure à notre monde. » Dans la même revue, on pouvait lire
également: « Les << Verts » (11) explorèrent le sous-sol terrestre...
Ils découvrirent l'existence de particules sub-atomiques émises par

(e) Obsession du temp§, ce gnomon se retrouve dans le Voyage au centte dc la


terre.ll rappelle également le cromleck celtique de Rennes-les-Bains. Citons à ce
propos un groupe ésotérique qui eut des relations fraternelles et un certain nombre
de membres communs avec la Golden Dawn. Après [e deuxième grade (Aigle) dans
lequel on procédait à la consécration de I'Arche d'Or, les adeptes étaient dirigés
vers ta Golden Dawn. Ce groupe portait le nom de « Temple du Cromlech et la
"
pierre blanche, I'agneau et Marie-Madeleine, jouaient un rôle symbolique impor-
tant dans son enseignement. Il était en grande partie composé d'ecclésiastiques.
Voilà qui pourrait bieo éclairer l'ceuvre de Boudet et de Saunière.
(10) Dans le même roman, George Sand parle de blaiser la romance du saule.
(11) Tous les membres importants du nazisme, et ceux de la Thulé en particulier,
portaient en permanence sur eur( un crayon... vert, signe de reconnaissance. Il
faudrait aussi souligner le rôle joué auprès d'eux par le mystérieux moine au( gaûts
verts, songer à la société des lézards, à Haushofer qui était allé développer certains
de ses dons au Japon dans la Société du Dragon Vert.
250 NUrr Er BRoT.nLLARD

le Noyau incandescent de la terre, domaine du Feu lourd. Ces


particules étaient capables de résoudre l'antique rêve des
<< verts » : maîtriser le temps et prolonger indéfiniment la vie du

même corps physique. La découverte d'un complexe inoui, avec


faune et flore luminescente, vers les monts Altai actuels, allait faire
des partisans de la main droite, les << verts », les arbitres occultes de
I'histoire humaine, profane; son chef, le Kara-Kratu, I'Immortel,
serait bientôt surnommé « le Destin », <( le Hasard ». C'est ainsi
que naquit I'Empire souterrain de Khamballah. Grâce à la maltrise
du vril, les vrilja, les << nés du vril »», purent prolonger indéfiniment
la vie physique du même corps. Ce qui revient à dire qu'ils
obtinrent I'immortalité physique.
"

Où Pôle il y a, Vert-né trouvera.

Telle était la quête des hommes qui poussèrent Adolf Hitler sur
la scène politique, Hitler dont la signature s'ornait, signe de
reconnaissance, d'un « chiffre de quatre ». Or toute cette quête
était axée sur le Pôle, ce qui explique le nom d'une société secrète
liée à la Thulé qui poursuivit la recherche graalique dans les
Pyrénées : les « Polaires ». Ils aidèrent dans ses investigations le SS
Otto Rahn qui appartenait à I'Ahnenerbe. Jean-Michel Angebert
rappelle fort à propos que le swastika est avant tout le signe du
Pôle, ce pôle que le capitaine Hatteras, héros vernien, cherche à
tout prix à atteindre à travers le brouillard, jusqu'à ce qu'il arrive à
une île-volcan où le feu et la glace s'affrontent ("). Lu fascination
du pôle chez Jules Verne ne se trouve pas uniquement dans Les
voyages et aventures du capitaine Hatteras (1866), mais aussi dans
Vingt-Mille lieues sous les Mers (1869-70) et Le Sphinx des Glaces
(1897). Dans ce dernier roman, Jules Verne décrit « cette indéchi-
rable brume » derrière laquelle le héros cherche « le géant blanc, le
géant du pôle »; et Marie-Hélène Huet écrit à ce propos : « Le
journal de Jeorling est au journal de Pym comme le brouillard au
paysage du Pôle, il cache, il dissimule, il enveloppe d'une blan-
cheur impénétrable. » Ajoutons à ces romans Le Rayon Vert, qu|
bien que n'étant pas lié au pôle, présente une phrase fort

(r2) Pour le savant nazi Horbiger, le cosmos est régi par une lutte éternelle entre
le froid et le chaud, entre la glace et le feu, entre la forcc de répulsion et la force
d'attraction.
NUIT ET BROUILLARD ÉI
intéressante à ce sujet. L'héroïne, Miss Campbell, y est décriE
comme << une de ces nobles filles de Thulé, atur yeux bleus et aur
cheveux blonds ». Il faudrait également souligner l'intérêt porté
par Jules Verne à des terres proches du Pôle Sud comme la
Patagonie, la Terre de Feu, intérêt qui n'eut sans doute pour égal
que celui porté par la SS aux mêmes lieux. En ce qui concerne les
rapprochements entre I'Guvre de Verne et la Thulé, il faut bien
aborder le problème du racisme et plus spécialement de l'antisémi-
tisme auquel nous avons déjà fait allusion. C'est vrai, de très
nombreuses réflexions de Jules Verne montrent qu'il était raciste et
tout spécialement antisémite. Qu'on ne nous fasse pas dire pour
autant qu'il aurait approuvé les camps de concentration (13).
Strement pas ! Simplement il considérait qu'il existait des races
supérieures à d'autres, au moins à un moment donné de I'histoire.
En tout cas, son antisémitisme provoqua, à propos d'Hector
Servadac, nous I'avons vu, une protestation du Grand Rabbin de
Paris. Dans bien d'autres romans en fait on peut trouver des
preuves des opinions de Verne à ce sujet. Prenons un exemple : Le
Château des Carpathes, dans lequel le Juif est en quelque sorte le
« bon Juif » de Jules Verne, le seul de toute son Guvre qui soit
presque sympathique. On y lit : « Si la plupart des paysans du
comitat sont rongés par l'usure, qui ne tardera pas à faire des
prêteurs israélites les véritables propriétaires du sol. » Quant au
patron de I'auberge, son « bon Juif », Jules Verne nous dit :
« Plaise au ciel que les Juifs établis dans le pays transylvain soient
toujours aussi accommodants que l'aubergiste de Werst ! Par
malheur, cet excellent Jonas est une exception. >» Disons tout de
suite que Jules Verne, épris de liberté (14), n'aurait sans doute pas
aimé du tout le nazisme. Il l'a d'ailleurs condamné par avance dans
Les 500 rnillions de la Bégum. En effet, le moins que l'on puisse
dire est que Herr Professor Schultze n'est pas très sympathique; or
le Journal d'Alsace-Lorraine dt 27 novembre 1935 etle lournal de
Strasbourg du 11-12 novembre 1935, ont retrouvé dans la presse
hitlérienne de 1935 des phrases que Jules Verne faisait prononcer
en 1879 à son peu sympathique personnage.
Nous avons évoqué les idées quelque peu anarchisantes de Jules

(13) Notons au passage que ce n'est pas pour rien si le gigantesque plan de
destruction de la race jüve se nommait : Nuit et Brouillard,
(r4) Il écrivit : « Je n'aime que la liberté, la musique et la mer. »
Ë2 NUIT ET BROUILLABD

Yerne; mais d'un autre côté, il semble qu'il ait considéré ces
principes eomme irréalistes et dans les faits il défendit toujours
I'ordre. En fait, il faut distinguer deux périodes. Dans la première,
sous la dépendance d'Hetzel, Jules Verne fut le reflet, plus ou
moins, de son employeur. Après la mort de ce dernier, Verne
s'émancipa, se reprit en charge, et ses opinions évoluèrent, ses
écrits aussi. Nous verrons plus loin quelles furent les conséquences
de cette libération pour Jules Verne sur la fin de ses jours.
En tout état de cause, il faut rappeler, même si cela étonne, que
le Nazisme doit beaucoup aux Illuminés de Baüère, tout comme le
communisme. Les antagonismes apparents entre certaines politi-
ques ne sont pas réels, ils n'apparaissent tels aux hommes que parce
que ceux-ci ne savent pas prendre le recul nécessaire et sont trop
sensibles aux propagandes. En L917, Lénine était finané par
l'Allemagne; en 1918, dans le même pays naissait la ligue
Spartacus, communiste, qui devait son nom au surnom d'Adam
Weishaupt, Maître des Illuminés de Bavière. Elle-même était née
en Bavière, tout comme la Thulé qui allait lutter contre ces
communistes. Serge Hutin note d'ailleurs (") , Derrière la révo-
"
lution russe, on pourrait sans doute déceler l'activité d'une très
mystérieuse société secrète, celle du Dragon Vert. » Or ce mysté-
rieux Dragon Vert, on sait fort bien qu'il fut également derrière
Haushofer et la Thulé. La montée du communisme à l'est et du
nazisme à l'ouest furent deux essais de mener le monde dans une
voie déterminée. [æur concurrence était censée stimuler chacun
des deux systèmes. Ce que n'avaient peut-être pas prévu les gens de
la Thulé, c'est qu'Hitler voudrait leur échapper et se mettrait à
gouverner par luimême. Lorsque cela se réalisa, le premier acte du
Führer fut d'attaquer la Russie communiste qui jusque-là était
restée fidèle au pacte germano-soviétique. Ce jour-là, ce fut un peu
comme si Hitler avait signé sa condamnation : la Thulé le lâcha et
I'U.R.S.S. entra dans le conflit qui allait voir la défaite de
l'Allemagne; quant aux communistes occidentaux, français notam-
ment, qui avaient pour le moins observé une sorte de bienveillante
neutralité, c'est alors, et alors seulement pour la plupart, qu'ils
entrèrent dans la résistance (16).

(rs) Serge Hutin, Gouvernanu invisibles et sociétés setètes (J'ai Lu).


(16) A propos de Hitler, il faut Doter I'intérêt qu'il porta à la §ainte Lance, liée au
Graal, découverte en terre sainte par le Comte de Toulouse, Raymond de Saint-
Gilles, et qui faisait partie du Trésor des Habsbourg.
NUIT ET BROI,JILLARD 253

Tout cela peut paraître curieux au lecteur, car ce n'est pas


précisément ce que l'histoire officielle enseigne; mais l'histoire
officielle a ses raisons d'Etat qui ne connaissent guère la vérité. De
plus, les sociétés secrètes qui mènent Ie monde ne raisonnent pas
selon le manichéisme du commun des mortels. Pour bien faire
comprendre cela, on ne peut que prendre pour comparaison une
partie d'échecs. Tout le monde sait qu'il faut parfois sacrifier des
pièces importantes pour pouvoir gagner la partie. L'important n'est
pas de savoir combien il restera de pions sur l'échiquier à la fin,
mais de gagner. Il en est un peu de même pour ceux qui mènent le
monde, et il serait illusoire de vouloir analyser leur comportement
à partir d'un fait particulier ou d'un pays. Werner Gerson écrit à ce
propos (") , Ces sociétés secrètes, créées à mesure qu'on en a
"
besoin, sont détachées par bandes distinctes et opposées en
apparence, professant respectivement et tour à tour les opinions du
jour les plus contraires pour diriger séparément et avec confiance
tous les partis politiques, religieux, économiques et littéraires, et
elles sont rattachées pour y recevoir une direction commune à un
centre commun. » René Guénon écrivait quant à lui : « Le
véritable ésotérisme est au-delà des oppositions qui s'affirment
dans les mouvements extérieurs qui agitent le monde profane et si
ces mouvements sont parfois suscités ou dirigés invisiblement par
de puissantes organisations initiatiques, on peut dire que celles-ci
les dominent sans s'y mêler, de façon à exercer également leur
influence sur chacun des partis contraires (").
"
La quête doit s'effectuer par-delà le bien et le mal et Arthur
Machen écrivait : « Il existe autour de nous des sacrements du mal,
comme il existe des sacrements du bien, et notre vie et nos actes se
déroulent dans un monde insoupçonné, plein de cavernes, d'om-
bres et d'habitants crépusculaires. »
Si I'on admet ces principes, on commence à voir un peu plus clair
dans le brouillard et I'on s'aperçoit que Jules Verne a parfois été un
instrument dans les mains de ses maîtres, un pion sur un échiquier.
La conscience de ce phénomène obscurcit la fin de sa vie et nous
verrons en parlant de ses derniers instants que le doute s'était
installé en lui.

(r7) Werner Gerson, Le Nazbme, société secrète (J'ai Lu).


(18) René Guénon, L'Esotérisme de Dante (Gallimard).
CINQUIÈME PARTIE

DE SABLE AU N D'OR
I
LES SECRET§ DU CAPITAINE NEMO

L'Ange Noir.

Il est un roman de Jules Verne qui, d'une certaine façon, résume


un peu tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, le plus célèbre
de ses écrits : 20 000 lieues sous les mers. Célèbre en raison du sujet
traité, bien sûr, mais sans doute aussi parce que chaque lecteur sent
confusément que Jules Verne est présent dans ce roman.
Du thème lui-même, Verne écrivait à Hetzel : << Je n'ai jamais eu
un plus beau sujet entre les mains. » En fait, il le devait à George
Sand qui lui écrivit en 1865 : .. J'espère que vous nous conduirez
bientôt dans les profondeurs de la mer et que vous ferez voyager
vos personnages dans ces appareils de plongeurs que votre science
et votre imagination peuvent se permettre de perfectionner. >>

Cette dette vis-à-vis de George Sand, Verne I'avouera un jour à


l'un de ses amis.
Cela étant, il semble qu'il ait beaucoup investi de lui-même dans
le roman, au point de se faire représenter sur une gravure illustrant
le livre. Le professeur Aronnax, c'est Jules Verne lui-même, âgé de
41 ans. L'æuvre, dès lors, ne pouvait qu'être initiatique et ce n'est
pas pour rien que des liens ont pu être mis en évidence entre
20000lieues sotn les mers et La Tempête de W. Shakespeare (1).
Mireille Coutrix écrit : .< Nemo est Caliban, s'emparant non plus

(t) Cf. Mireille Coutrix, « Verne et Shakespeare, étude comparative de la


Tempête, Vingt Mille lieues sous les mers et I'Ile mystérieuse » (Cahien de I'Herne,
no 25).
258 LES sEcRErs DU cAPTTAINE NEMo

des oripeaux du savoir mais du savoir lui-même; plongeant au fond


des mers, il y retrouve le livre englouti par Prospero (2) et le butin
de l'(Euvre au Noir : I'or tout-puissant des galions espagnols qui
désormais alimente la révolte de tous les Caliban du monde. Un
mimétisme alors fait de Caliban un nouveau Prospero (...). » De là
à songer à la Société Angélique, il n'y a qu'un tout petit pas,
confirmé par I'aspect saturnien du capitaine Nemo. Claude Mettra
écrit (3) : << Beaucoup des imageries liées à la fumée, celle du
brouillard, de la brume, c'est-à-dire toutes celles qui ramènent à un
espace plein de ce qui ne se touche ni ne se voit, appartiennent par
privilège aux personnages Saturniens »; et plus loin : << Egaré dans
la fumée, Saturne se sauve en se cachant en lui-même, en se
refermant sur son propre secret. Il indique ainsi la voie aux
alchimistes futurs qui par le subtil agencement des vapeurs vont
délivrer la matière de tout ce qui en elle n'est pas divin. Mais en
explorant un autre sentier, on pourrait songer aussi que cet univers
du brouillard auquel Saturne est confronté en premier lieu est celui
où la matière reste encore indistincte, informulée. Elle est une
lumière emprisonnée et c'est dans la suite de son périple à travers
une série d'épreuves, qui sont aussi les épreuves de la matière elle-
même, que Saturne, lentement, sortira la matière de son immatu-
rité. Prisonnier des profondeurs de la terre, il en deviendra aussi
I'organisateur. C'est fort de tous les sortilèges de la fumée qu'il
pourra affronter la transparence de l'espace où se plaît l'éther
céleste. » On pourrait croire que oe discours sur Saturne a été écrit
pour le capitaine Nemo lui-même et plus spécialement pour le
Nemo de L'Ile Mystérieuse (4). Nemo est Saturne, il appartient
comme lui au « pays des opprimés »>. On reconnaît en lui fidéal
anarchiste, il a rejeté toute autorité extérieure, même divine,
puisqu'il s'est arrogé le droit de vengeance, et ce n'est pas par
hasard qu'il déploie le drapeau noir au Pôle sud. Nemo est un
personnage de Ia mélancolie et du soleil noir. Il est l'éternel
rebelle, celui qui dit non, celui qui ose relever la tête devant Dieu
et le défier, il est l'ange déchu, il est Satan-saturne (t). Sa

(2) Prospero est, chez Shakespeare, une image de Prospero Colonna, ce qui nous
ramène une fois de plus à I'environnement du Songe de Poliphile.
(3) Claude Mettra, Saturne ou I'herbe des ômes (Seghen).
(4) L'Ile a d'ailleurs la forme d'un scorpion, animal saturnien.
(5) Nêmo, « ce terrible justicier, véritable archange de la haine », écrit Jules
Verne.
LES SECRETS DU CAPITAINE NEMO 29
connaissance est une connaissance du désordre, de la désolatim,
de la dispersion, au moins en ce qui concerne 20M0 lieues sous la
rners,
Ce roman est, avant tout, un livre saturnien lié à la mort et à la
réincarnation. N'oublions pas que, primitivement, I'Empire des
Morts fut conçu comme un royaume sous-marin, dont le Capri-
corne, aux cornes sataniques et à la queue de poisson, est un
rappel.
Nemo, nous dit Mireille Coutrix, << devient une sorte de Messie
de la destruction, un sauveur « d'en bas », ange noir de l'Apoca-
lypse, il surgit du fond de la mer « sur la crinière de laquelle » il
aime comme le chevalier (byronien) Harold poser la main. Il
partage avec lui la même passion pour I'orage, la foudre et I'eau
violente. Tous deux rêvent d'un mot qui soit « Eclair » pour brtler
tout ce que l' .< Humain » a édifié ».
Oui, Nemo est bien Saturne, dont Plutarque disait qu'il résidait
dans une île au milieu des brumes : « Saturne même y est, dedans
une grande caverne d'un rocher reluisant comme s'il était de fin
or. » Et cette caverne est une caverne maritime comme celle de
L'Ile My*értease, dernier refuge du Capitaine Nemo. Une fois de
plus, on pourrait croire que Claude Mettra parle de Nemo lorsqu'il
dit de Saturne : « I'exilé dont la seule demeure est une grotte
océanique dont aucun atlas ne porte trace ».
Il est normal, dans ces conditions, que 20000lieues sons les mers
soit lié à la mort et à la renaissance, tout comme L'Ile Mystértewe.
Ainsi voit-on le professeur Aronnax (avatar de Jules Verne lui-
même) tomber à l'eau et sembler mourir : <, Ce fut le dernier cri
que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me débattis, entraîné
dans l'abîme. » Puis « la lune apparut (...) cette bienfaisante
lumière ranima mes forces ». Or la lune était la « pompe à âmes >»

pour les anciens, sorte d'aimant et attirant les âmes après la mort,
lié au monde saturnien. Il n'est pas étonnant de constater une sorte
d'alliance entre le capitaine Nemo et cette lune, « complaisant
satellite » sur lequel il peut compter au point de demander, dit-il, à
cet astre << un service que je ne ver»r devoir qu'à lui seul »». Mais le
secours de la lune semble de courte durée pour Aronnax qui nous
dit : « ma main ne me fournissait plus un point d'appui; ma
bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau salée; le froid
m'envahissait. Je relevai la tête une dernière fois, puis je m'abl-
mai >>. Comment signifier plus clairement que le professeur Aron-
zfi LEs sEcRETs DU cAPITATNE NEMo

nax va pénétrer dans le royaume des morts, le royaume de Nemo.


Dans cet univers morbide, le requin verra son nom tiré du mot
« requiem » et ses nageoires dorsales prendront la forme de faux.
Mais il s'agit aussi d'une source de vie et la mort, chez Jules Verne,
suppose toujours la renaissance, la réincarnation même. Nemo
nous dit : « La mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et
prodigieuse existence; elle n'est que mouvement et amour; c'est
I'infini vivant, comme I'a dit un de vos prêtres. » La mer est le vaste
réservoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi
dire commencé, et qui sait s'il ne finira pas par elle ! » La mer est
bel et bien reliée ici au phénomène de la naissance, de la vie et de la
mort, d'ailleurs n'est-ce pas dans un liquide salé que baigne le fætus
au sein de sa mère-mer? Et Nemo de s'écrier: « Ah! monsieur,
vivez, vivez, au sein des mers ! Là seulement est l'indépendance !
Là, je ne connais pas de maîtres ! Là, je suis libre ! »
Après la mort, la renaissance, disions-nous. En effet, si
20N0 lieues sous les mers s'achève par la disparition du capitaine
Nemo et de son Nautilus dans l'abîme du maellstrôm, la renais-
sance s'opérera dès le début de L'Ile Mystérieuse. Ce roman
commence comme 200N lieues sous les mers a fini: par le
tourbillon. Le Nautilus passait de la surface de la mer au fond des
eaux, le ballon passe de l'air (6) à la surface de la terre, symbole
d'âmes qui s'incarnent. Le ballon confirme d'ailleurs par lui-même
cet aspect; ne dit-on pas en argot d'une femme enceinte qu'elle .< a
le ballon » ? Les âmes à incarner, les corps naissants que sont les
héros de L'Ile Mystérieuse, sont d'ailleurs reliés au ballon par un
<< appendice » qui va être rompu lors de I'atterrissage, tout comme

serait coupé le cordon ombilical. L'Ile elle-même est un nouveau


lien, un cordon ombilical les reliant à la caverne de Nemo, elle est
le hylé des origines.

Un peu de sang d.ans la nuit.

Maître du monde à l'envers, Nemo I'est par plus d'un aspect. Il


vit au-dessous de la surface des eaux dans un premier temps, de la
surface de la terre dans un second. Le dieu des chrétiens n'a pas sa

(6) Etant pris dans une trombe, tout en étant en I'air, ils se trouvaient en milieu
aqueux.
LES SECRETS DU CAPTTAINE NEMO ?5I
place dans ce royaume, d'ailleurs, dans le Nautilus, « le pain et b
vin manquaient totalement ». Et même, sur son piano, Nemo ne
frappe que les touches noires, on ne peut mieux faire. Mais dans æ
monde dont il est le maître absolu, le capitaine apparaît en quelque
sorte comme revêtu des attributs de la divinité, et entre autnes
comme possesseur de l'immortalité, ce qui changera d'ailleurs dans
L'Ile Mystériewe.ll semble hors du temps. << Ce personnage avait-
il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pas pu le préciser.,
" Quel regard! (...) comme il vous pénétrait
jusqu'à l'âme!
Comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et
comme il lisait au plus profond des mers ! Qui est-il donc ? Quel
"
âge a-t-il ? D'ailleurs est-il bien vivant ? « Et je suis mort, monsieur
le professeur, aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à
six pieds sous terre », dit-il à Aronnax.
Ne faut-il pas voir là, une fois de plus, un lien avec les rituels
d'immortalité de la Rose*Croix : une vie maitrisée au-delà de la
mort. Aronnax dit : << Aussi, à cette demande posée, il y a six mille
ans, par l'Ecclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
I'ablme ? >r, deux hommes entre tous les hommes ont le droit de
répondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi ! » N'oublions pas
que ces rituels d'immortalité sont liés au sang, et écoutons Jules
Verne évoquant dans L'Ile Mystéiewe l'ascendance du capitaine
Nemo : .< Ces princes se disent fils de crocodiles (7), c'est-à-dire
issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse
prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières
de l'île, et sont I'objet d'une vénération particulière. On les
protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
ces lézards sacrés. » L'inhumation de ses compagnons dans la mer
est elle-même liée au sang. l,eurs tombes sont faites de corail
justifiant « par ses tons vifs ces noms poétiques de fleurs de sang et
d'écume de sang ». Quant à la croix de corail ornant ces tombes, on
peut se demander jusqu'à quel point elle n'est pas une << Rose*
Croix ,'. Il faut dire également qu'il est fait allusion à la Franc-
Maçonnerie; ainsi Cyrus Smith, dont le nom convient si bien aux
forges infernales, attache les deux branches du compas avec une
épine d'acacia. Curieux Nemo, qui possède des coquilles plus belles
que celles de Saint-Sulpice, qui lit Rabelais et George Sand, qui

(?) Cf. Dracula et autre§ vampires, fils de crocodiles ou de dragons.


262 LEs sEcRErs DU cAPTTAINE NEMo

peut tout et n'est personne. Nemo n'est qu'un écho de la réponse


faite par Ulysse (8) au géant Polyphème quand celui-ci l'interroge
sur son identité : je m'appelle Personne. Quant à L'Ile Mystérieuse,
on y voit Nemo dire à Cyrus Smith : << Je n'ai pas de nom,
Monsieur. » Et son sous-marin, le Nautilus, est bien intéressant lui
aussi. Un engin de ce nom, sorte de cloche à plongeur, existait déjà
du temps de Jules Verne. En 1791, Robert Fulton avait ainsi
nommé I'ancêtre du sous-marin. Jules Verne présente le Nautilus
comme une << arche sainte >>, mais il est aussi la nef des Argonautes
quêtant la Toison d'Or. Le nautile n'est-il pas un mollusque très
proche de celui que I'on nomme argonaute (e). Mobile dans
l'élément mobile, le Nautilus baigne dans les eaux-mères de la
création.

Nemo le Vengeur.

Nemo, archange de la haine, va confirmer un certain nombre de


points que nous avons abordés, et plus particulièrement l'apparte-
nance de Jules Verne aux hauts grades de la Franc-Maçonnerie et
les liens existant entre son euvre et les doctrines des Illuminés de
Bavière. Ainsi, dans le rituel des grades d'Elu de la F... M... que
nous avons déjà évoqué, à propos de Michel Strogoff, le mot
d'ordre était « Nekom (t'). Cela pourrait être un pur hasard et le
"
fut peut-être au départ, cependant, dans le deuxième roman
mettant en scène le capitaine Nemo, dans L'Ile Mystériewe, Jules
Verne a choisi de donner pour nom à son héros celui de Cyrus
Smith. Le nom Smith, forgeron, est lui-même un signe que vient
confirmer le prénom : Cyrus lié au rituel de Chevalier d'Orient ou
de l'Epée (t'). L" terme Nekom, lié aux grades de vengeance,
signifiait : << Je l'ai retranché du nombre des vivants. » Cela ne
pourrait-il pas s'appliquer au cas Nemo ? L'instruction du grade
contenait les maximes suivantes : (< Tous les hommes sont égaux,

(E) Il y a d'ailleurs d'autres allusions à I'cuvre d'Homère : Je croyais entendre


"
I'Homère canadien, chantant l'Iliade des régions hyperboréennes », dit Aronnax
parlant de Ned Land.
(e) Jules Verne écrit d'ailleurs que Nemo aurait mieux fait de nommer son
Nautilus I'Argonaute.
('o) Ce grade est lié à la couleur noire et à la mort.
(tt) Voir René le Forestier, La Franc-Maçonnerie templière et occuhiste (Aubier,
pages 53 à 55).
LES SECRETS DU CAPITAINE NEMO %3
nul ne peut être le supérieur d'un autre. Les pouvoirs souverains
doivent appartenir à la multitude; les peuples donnent la souverai-
neté comme ils veulent et la reprennent quand ils veulent. Toute
religion présentée comme l'ouvrage de Dieu est une absurdité
toute puissance se disant spirituelle est un abus et un attentat. » Ne
-
reconnaît-on pas ici les doctrines même des Illuminés de Bavière ?
C'est à George Sand que nous aurons recours une fois de plus
pour nous éclairer, et plus spécialement au tome 2 de Consuelo, à
La Comtesse de Rudolstadt. Yers la fin, George Sand consacre un
chapitre à Adam Weishaupt, fondateur des Illuminés de Bavière,
qui avait pris le nom de Spartacus. Là, sur des chemins « sablés
d'or >> (12), Spartacus jeune rencontre un vieillard qui va le
conseiller : << Ce que j'ai senti en t'écoutant, ce que tu as su me
communiquer de ton espérance, est une grande preuve de la réalité
de ta mission. Marche donc, agis et travaille. LE CIEL T'A FAm
ORGANISATEUR DE DESTRUCTION, DÉTRUIS ET DIS.
SOUS, VOILA TON GUVRE (t'). Il faut de la foi pour abattre
comme pour élever. Moi, je m'étais éloigné volontairement des
voies où tu t'élances : je les avais jugées mauvaises (14). E[es ne
l'étaient sans doute qu'accidentellement. Si de wais serviteurs de la
cause se sentent appelés à les tenter encore, c'est qu'elles sont
devenues praticables. Je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer
de lâ société officielle, et qu'on ne pouvait la réformer en y restant.
JE ME SUIS PLACÉ PT.I DEHORS D'ELLE, Et, déSESPérANt dE
voir le salut descendre sur le peuple du fait de cette corruption, j'ai
consacré les dernières années de ma force à agir directement sur le
peuple. (...) Tout s'enchalne, le bien et le mal, pour s'élancer vers
l'idéal divin. (...) Oui, disait Spartacus, je me sens une mission. Je
me suis approché de ceux qui gouvernent la terre, etj'aiété frappé
de leur stupidité, de leur ignorance, et de leur dureté de cæur. Oh !
que la vie est belle, que la Nature est belle, que l'Humanité est
belle ! Mais que font-ils de la vie, de la Nature et de l'Humanité ? »
Et le vieillard d'ajouter : << Je t'avais bien dit que tu ne ferais que
détruire! (...) Qu'une société secrète se forme à ta voix pour
détruire la forme actuelle de la grande iniquité. (...) Sache une
chose qui doit être la règle de ton âme. Rien ne se perd. Ton nom

(t2) Voir plus loin les caractéristiques du pavillon du capitaine Nemo.


(r3) C'est nous qui soulignons.
(") Cf. Les Naufrages du lonathan.
2æ LBs sEcRETs DU cAPITATNB NEMo

et la forme de tes æuvres disparaîtraient, TIJ TRAVAILLERAIS


SANS NOM comme moi, que ton æuvre ne serait pas perdue. »>

Tout ceci ne pourrait-il pas se rapporter au capitaine Nemo ?

De sable au N d'or.

Nemo, l'homme qui dit Non, l'homme de la couleur Noire et de


la Nuit, résume en quelque sorte l'æuvre de Jules Verne (1s).
Nemo, dont I'hiéroglyphe est la lettre N.
Robert Graves a tenté, dans un ouvrage admirable (16), d'analy-
ser le sens sacré, hiéroglyphique, des alphabets celtiques. L'un des
rapports qu'il fait avec la lettre N, et dont il serait trop long
d'étudier les raisons en détail, lui fait raccorder cette consonne à un
passage qui dit : « Car il Demeure en sécurité dans le bateau creux
jusqu'à ce que les vents l'amènent chez lui »; mais il la relie
également au nombre 13 évocateur de la mort. Il est curieux de
constater combien cette lettre charnière est souvent utilisée comme
clé des cryptogrammes, tant par I'abbé Boudet dans La Vraie
Langue Celtique que par Maurice Leblanc : c'est le N qui est la clé
de la nouvelle La lettre d'arnour du Roi Georges,le N qui est la clé
de la rosace centrale ouvrant le coffre d'Essarès Bey dans Le
Triangle d'Or. C'est le N que portait brodé le jeune Arsène Lupin,
si I'on en croit Valère Catogan (17).
C'est Ie N qui sert de charnière au fameux carré magique Sator.
C'est le N qui correspond au dieu Enn que les anciens considéraient
comme le dieu inconnu, celui que I'on ne peut représenter. Quant
au fleuve Ennoë, il était Ie véhicule de la connaissance et c'est lui
que Léonard de Vinci montrait sans cesse dans le fond brumeux de
ses tableaux. Cependant, ce N, par son dessin, évoque aussi

(") On peut d'ailleurs relever quelques allusions vraisemblablement liées à


l'affaire de Rennes dans 20A00 Eeues sous les mers et L'Ile Mystérieuse.
(16) Robert Graves, La Déesse Blanche (Ed. du Rocher).
(17) Valère Catogan, Le secret des Rois de France ou la véritable identité d'Arsène
lupin (Editions d'Aujourd'hui).
Notons que Nemo a plus d'un rapport avec Lupin, tout comme son refuge de I'Ile
Mystérieuse présente des points communs avec l'Aiguille Creuse. Devinette : est-ce
Lupin ou Nemo qui dit : « Riche à I'infini, monsieur, et je pourrai, sans me gêner,
payer les dix millions de dettes de la France »? Réponse : Nemo, mais, Lupin, lui,
paye les dettes de la France.
LES SECRETS DU CAPITAINE NEMO 265

l'aleph, première lettre de I'alphabet hébraïque, signe de la


création. Cet aleph était le signe distinctif des membres du suprême
conseil de l'Ordre kabbalistique, fondé en 1888 par Stanislas de
Guaita, qui comprenait douze membres : 6 connus et 6 secrets.
Parmi les premiers, plusieurs entretenaient des relations suivies
avec Emma Calvé (Papus entre autres). Le N, doublé, êtait aussi le
signe figurant sur les registres de Mauthausen et indiquant I'exter-
mination des Juifs dans les camps par les Nazis. N.N. pour Nacht
und Nebel: Nuit et... Brouillard, nom que la SS avait donné à cette
opération. A ce propos, laissons la parole quelques instants à H.
Vidal Sephiha ('8) : « Mais que signifiait à l'origine ce sigle N.N. ?
Jamais, semble-t-il, la chose n'a été révélée. Et pourtant quel
symbole ! (...) Il suffit de consulter un dictionnaire allemand pour
découvrir avec stupéfaction que ce sigle était utilisé en Allemagne
bien avant le régime hitlérien. l* Deutsche Wôrterbuch de Jakob et
Wilhelm Grimm (1881) le définit comme suit: N. oder N.N
statteines Namens den man nicht weiss (nomen nescio) oder nicht
nennen will (notetur nomen), c'est-à-dire Nom N.N., utilisé au lieu
d'un nom que l'on ignore (latin : nomen nescio) ou que l'on ne peut
mentionner (latin: notetur nomen). (...) Ainsi donc, l'image
première véhiculée par ces deux letEes fatidiques encore utilisées
aujourd'hui en Allemagne, est celle de l'Anonymat. » N comme
Nacht und Nebel, N comme Nemo-Personne. Voilà une logique de
l'histoire parfaitement cohérente avec la logique de Jules Verne.
Nemo est I'homme du drapeau noir, celui des anarchistes, mais
aussi celui frappé des runes d'argent de la S.S. (t'). lt a pour
pavillon une étamine noire portant un N d'or écartelé. Iæ N est-il si
ioin, par sa forme, de la rune de la foudre, du f Ui"o connu ? Il
suffirait de faire pivoter un peu la lettre. Le personnage le plus
proche du capitaine Nemo est sans aucun doute Robur le Conqué-
rant et lui aussi possède son drapeau noir : une étamine noire,
semée d'étoiles avec un soleil d'or en son centre. Comme lui, il fait
partie des êtres qui disent non, du monde de l'ange noir.

1181 In rewe Europe, sept.-oct. 65.


(re) [æ drapeau noir intervient également dans Famille satu Nom. Quant au
pirate Sacratif dans L'Archipel en Feu, son pavillon noir porte un S rouge feu, A
noter aussi le pavillon noir classique du forçat Bob Harvey dans L'Ile Mystériewe.
Ker Karraje, lui, dans Face au Drapeau, a une étamine rouge frappée d'un croissant
d'or à I'angle, prémonition partielle du drapeau de I'U.R.S.S.
2« LEs sEcRETs DU cAPTTAINE NEMo

Nemo, déployant son pavillon au pôle Sud, s'adresse au soleil :


« Adieu, Soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses
ombres sur mon nouveau domaine. »
Mais Nemo n'est pas seulement Saturne, il est Jules Verne d'une
certaine façon : ni Dieu ni Maltre, il
lorsqu'après n'avoir voulu
s'exclame avant de mourir : « Dieu et patrie
" Co).
Comme Verne, Nemo apparalt assailli de doutes; comme
Nerval, il abandonne sa révolte pour espérer en la rédemption du
Christ.

(Û) Dans le texte original du Nauÿagés du lonathan, avant qu'il soit modifié par
Michel Verne, la condamnation du communisme et du socialisme était encore
beaucoup plus üolente, et même I'anarchisme apparaissait insufEsant. Veroe
termfuait en mettant dans la bouche du héros le nom de Dieu, à la place de la
formule : « Ni Dieu, ni Maître !
".
II
JULE§ VERI{E FACE A DIEU

L'attentat.

Les doutes ont assailli Jules Verne sur la fin de sa vie. S'était-il
trompé ? S'était-il laissé abuser par un porte-lumière dans le
brouillard ? Le jour où il avait rencontré Hetzel avait-il été aussi
favorable qu'il I'avait d'abord supposé ? Dans un premier temps,
Jules Verne semble avoir admiré, aimé Hetzel comme un père,
comme un maître, comme un guide. N'est-ce pas lui qu'il donna
pour modèle arur illustrateurs de Mathias Sandorf? La ressem-
blance n'est pas fortuite puisque Verne écrivait à Hetzel :
<< Mathias Sandorf, c'est vous. >» Mais, au fil des ans, son avis

changea, semble-t-il, comme changea celui de George Sand. Verne


se détourna plus ou moins d'Hetzel et, en 1886, ce n'est sans doute
pas un hasard s'il ne s'associa pas au concert d'éloges du numéro
spécial du Magasin d'Education et de Récréation, pubhé le 15 juin
en mémoire d'Hetzel. L'éditeur lui avait mis le pied à l'étrier,
l'avait soutenu, mené à la notoriété et à la gloire, comment Jules
Verne aurait-il pu être assez ingrat pour ne pas saluer la mémoire
d'Hetzel à sa mort ? Cela semble inconcevable, à moins que Jules
Verne ait eu de sérieuses raisons pour cela, à moins qu'Hetzel soit
sorti de son cæur, à moins qu'il lui en ait voulu. N'en doutons pas,
là se trouve la clé de ce mystère, et Jules Verne nous l'avoua lui-
même en écrivant Les cinq cents millions de la Begum. Ce n'est
certes pas une simple coincidence si le nom de la ville maudite
inhumaine dans laquelle les hommes sont réduits à I'esclavage se
nomme « Stahl-Stadt », la ville de Stahl,le nom même que prenait
268 JULEs vERNE FAcE À DrEU

Hetzel lorsqu'il signait ses propres écrits. Et, comme si cela ne


suffisait pas, Verne nous indique que cette cité est située dans une
<< fausse Suisse », allusion à celle des Robinso,ru §arsses de Hetzel.

Enfin, le tyran lui-même, Herr Schultze, contient dans son nom


celui de l'éditeur : Herr schuLTZE. Il est troublant de remarquer
que Jules Verne semble ainsi accuser Hetzel de l'avoir trompé. Lui,
qui croyait défendre la liberté à tout va, l'esprit chevaleresque,
n'avait peut-être fait que jouer Ie jeu de systèmes tyranniques.
N'avait-il pas été manipulé ? Quelle société se cachait derrière
Hetzel ? Nous avons vu comment les doctrines auxquelles on peut
relier l'æuvre de Jules Verne ont débouché tant sur le communisme
que sur le nazisme. Or, les Cinq Cenæ millions de la Begum, c'est
d'une certaine façon une préfiguration du nazisme, de I'Allemagne
organisée pour produire et détruire telle qu'on l'a connue en 1940,
au service d'un tyran tout-puissant et mégalomane qu'entoure une
garde noire. On peut dès lors se demander, tout à fait légitime-
ment, si Jules Verne, se rendant compte qu'il était tombé sous la
coupe d'une Société dont il n'approuvait plus les buts, ou du moins
les moyens, n'a pas cherché à s'en échapper. Et par la même
occasion, on peut se demander si on ne l'en a pas empêché.
Il est indéniable qu'il existe une évolution troublante de son
@uvre. Déjà, vers 1865, quelque chose se passe qui affecte notre
auteur. A cette époque, remarque Marie-Hélène Huet, « les
descriptions que I'on fait de Jules Verne ne concordent plus. Il
semble qu'il soit resté pour sa famille le joyeux boute-en-train,
l'animateur de réunions de Chantenay, un faiseur de rimes
adolescent à qui tout doit être pardonné. Quelques amis au
contraire parlent de la froideur de Jules Verne, de son air cassant,
de sa voix brève dès qu'il rencontre des étrangers ».
Vers 1878, on peut noter une nouvelle évolution. << L'æuvre
exprimait jusqu'alors un certain optimisme, non sans mélange
certes mais qui faisait un immense crédit aux possibilités humaines.
Vers 1878, les Anglais, les Américains qui avaient représenté
I'avant-garde du Progrès et du type accompli de I'homme futur,
apparaissent sous le jour de condamnables spoliateurs, de wlgaires
marchands, de spéculateurs impitoyables...
"
Et puis arrive I'année 1886 qui verra mourir Hetzel. Jules Verne
semble découragé, il vend même pour un prix dérisoire son yacht,
le Saint-Michel, renonçant ainsi à ces voyages qu'il aimait tant. Et
puis, un drame se produit. Le 9 mars 1886, Jules Verne rentre chez
JULES VERNE FACE À DIEU æ
lui, humant les odeurs mouillées des magnolias. [,a rue Ctarles.
Dubois est déserte. Tranquillement, il tire sa clé de sa poche et
l'introduit dans la serrure du portail. D'un recoin proche jaitlit ure
ombre. Jules Verne se retourne et reconnaît son neveu, Gaston, le
fils de Paul. Le jeune homme est hagard, à bout de souffle, il ne
semble pas dans son état normal. Il bredouille quelques mots, fait
allusion au yacht vendu par Jules, à I'argent que cela a dt lui
rapporter et essaye de se faire donner des fonds pour aller en
Angleterre, comme si sa vie en dépendait. Verne s'étonne mais
Gaston le met en garde. « On te poursuit, on veut t'abattre », lui
dit-il, et il ajoute : « Il y a des gens qui ne t'ont jamais pardonné. »
Jules ne comprend pas. Gaston désigne alors les arbres du parc et
s'écrie : << Les voilà. » Puis, s'étonnant que Jules refuse de se
défendre (mais contre quoi?), il s'affole, sort un revolver de sa
poche et tire à bout portant sur son oncle. Jules Verne a levé le bras
dans un réflexe, détournant la main du dément, sauvant ainsi sa
vie. Mais une balle l'atteint et se loge dans sa jambe tandis que les
autres se perdent dans la grille. Aussi brutalement qu'il avait tiré le
revolver de sa poche, Gaston le range et, debout, les bras croisés, il
regarde Jules qui presse la blessure d'où le sang s'écoule. Les
détonations ont donné I'alerte, on accourt et on maîtrise le forcené
qui profère d'étranges injures tandis que I'on conduit Jules à
I'hôpital. On n'est pas très sûr en fait de tous les détails de cette
scène, mais c'est à peu près ainsi qu'elle s'est produite.
Toujours est-il que, deux jours plus tard, on put lire dans le
Figaro.' << L'état de M. Jules Verne est toujours le même. Hier
matin, ditle Progrès de la Sommq M. le docteur Verneuil, assisté
des docteurs LenoëI, Cortis, Froment et Penlevé, a pratiqué une
opération à l'effet d'arriver à I'extraction de la balle. Il a constaté
que le projectile s'était logé dans le tibia. A I'aide d'un marteau, il a
pu en déterminer exactement la position, mais il n'a pas cru devoir
I'extraire. Il s'est contenté d'agrandir le trajet suivi par la balle et
d'y introduire un tube, avec I'espoir que le projectile sortira de lui-
même. M. Jules Verne avait été chloroformé pour cêtte longue et
douloureuse opération qui n'a pas duré moins de trois quarts
d'heure. Le docteur Verneuil est parti favorablement impressionné
par l'état général du blessé. Quant à l'auteur de l'attentat, iI est
toujours en traitement à l'Hôtel-Dieu, en attendant que les
médecins qui vont être chargés d'examiner son état mental
concluent à I'irresponsabilité. » Et puis : fini, terminé, les journaux
n0 JULEs vERNE FAcE À DIEU

n'en parlent plus. M'e Allote de la Füye écrit : <. La presse


s'émeut, puis se tait brusquement. » Comme il est intéressant ce
dernier mot : brusquement. On a bien envie de s'étonner, comme
Marcel Moré qui écrit : « læs journaux n'ont guère l'habitude de se
taire si Ie silence ne leur est pas imposé pour éviter un scandale. »
Oui, mais quel scandale ? Sûrement pas celui auquel pense
M. Moré qui voit des homosexuels partout et fait de la pédophilie
l'explication universelle, sorte de substitut au complexe d'(Edipe
freudien. Revenons un peu à Gaston; il a fait de brillantes études
et se trouvait attaché au ministère des Affaires étrangères. On va le
déclarer irresponsable et I'interner. Mais, enfin, s'il était fou, il y a
bien quelque chose qui l'a poussé, un élément aussi petit soit-il, une
jalousie, je ne sais moi, mais quelque chose qui dans la logique du
dément a pris une importance suffisante pour qu'il se rende chez
son oncle et lui tire dessus. Or, ce motif n'a jamais été explicité. La
famille a plus ou moins parlé de question d'argent ou de jalousie,
s'est contredite et n'a finalement jamais révélé le secret. Quant à
Jules Verne, qui ne put plus jamais marcher normalement et dut
s'aider d'une canne jusqu'à la fin de ses jours, lui non plus ne Évéla
jamais rien. Il garda toujours le silence et I'imposa à son entourage,
faisant rapidement comprendre à ses interlocuteurs qu'il n'aimait
pas qu'on en parlât.
N'est-on pas légitimement en droit de se demander si l'on n'avait
pas armé la main de Gaston et si I'on n'avait pas voulu << avertir »
ou éliminer Jules Verne qui ne filait plus assez droit. Il ne fait pas
bon vouloir sortir de certaines sociétés lorsqu'on en sait trop. Mais,
nous devons bien l'avouer, ce n'est là qu'une hypothèse quelque
peu aventureuse, et rien ne nous permet d'être affirmatif à ce sujet.

Le soleil noir de la mélancolie.

Revenons donc à cette année 1886 qui vit Gaston attenter à la vie
de Jules Verne. Cela se passait le 9 mars, et huit jours plus tard,
Hetzel mourait. Moins d'un an plus tard, le 15 février 1887, c'était
la mère de Jules Verne qui décédait. Il n'eut pas la force de se
rendre aux obsèques. Il alla bien à Nantes, mais seulement
quelques semaines plus tard, pour vendre la maison familiale de
Chantenay. Jules Verne semblait de plus en plus las, amer. Il avait
côtoyé la mort, mis son pied au bord du gouffre, lui dont
ruLES VERNE FACE À DIEU M
M-" Allotte de la Füye écriüt : << Il aura toujours Ia nostalgie des
abîmes, abîmes infinis des airs, ablmes mystérieux des eaux. »
Devenu infirme, sa boîterie faisait de lui un homme du monde à
I'envers, selon un symbolisme universel ('), ,rn initié ayant aocom-
pli sa descente aux enfers et ressuscité telLazare. Il est curieux de
voir d'ailleurs combien l'@uvre de Verne est marquée par la mort.
J.-P. Picot remarque à ce propos (2) : " On meurt vraiment
beaucoup chez Verne, et la mort est partout, y compris dans les
lieux et les paysages eux-mêmes. >> Ce n'est pas seulement la mort
qui est omniprésente dans cette Guvre, ce sont aussi ses attributs,
et Jean-Claude Vareille faisait fort justement remarquer lors du
colloque de Cerisy << qu'il y a chez Verne des chiffres qui
reviennent de façon récurrente, notamment 13 et ses multiples
".
En tout cas, la tristesse de Jules Verne ne fit qu'augmenter et
I'on ne me fera pas croire qu'elle était due au fait d'être devenu
boiteux. Il en plaisantait d'ailleurs : <( Me voilà condamné à une
boîterie dont je me consolerai en pensant à Mrr" de la Vallière, à
Talleyrand, à Lord Byron. »
Non, décidément, sa tristesse venait d'ailleurs. Il ne croyait plus
dans les valeurs qu'il avait défendues, il avait en quelque sorte
renié Hetzel et il était trop tard pour qu'il reparte à zéro, il était
prisonnier de son æuvre et de son appartenance à la Société
Angélique. Il continuera cependant à écrire et à suivre les
indications qui lui seront données, mais sans joie. Et plus le temps
passera et plus Jules Verne sera triste. Honorine sentait son mari
sombre, mélancolique, farouchement épris de solitude, hanté de
quelque mystère incompréhensible qu'il gardait au fond de lui-
même. Et Jules Verne a explicitement souhaité qu'on ne s'intéresse
pas à sa üe. Sans doute jugeait-il préférable que son secret ne soit
jamais découvert. Il ne semblait même plus avoir de gott à vivre.
lorsque son beau-frère, I'armateur Guillon (3), construisit un
voilier auquel fut donné le nom de lules Verne, il ne se déplaça
même pas pour le lancement, lui qui n'aurait raté cela pour rien au
monde quelques années auparavant. Il ne se déplaça d'ailleurs pas
davantage pour le mariage de son neveu Maxime. Il en expliqua les

(1) Cf. notre ouvrage '. Histoire secrète du Pays Basque (Albin Michel).
(2) « Prélude à une exploration de la mort vernienne » (Bulleth de la Société lulcs
Verne, n'56, 4'trimestre 80).
(3) Mari de sa plus jeune scur, Marie, dite « le Chou ».
n2 ruLES VERNE FAcB À DIEU

raisons dans une lettre à son frère Paul datée du 1"'août 1894:
« J'ai trop et de trop graves sujets de tristesse pour me mêler aux
joies de la famille nantaise. Toute gaieté m'est devenue insupporta-
ble, mon caractère est profondément altéré et j'ai reçu des coups
dont je ne me remettrai jamais. »
Parlant de poèmes de son frère, il ajoutait : << Je vois que cela
t'égaie encore de couler tes pensées dans le moule poétique. Tant
mieux ! Il n'y a encore que ces distractions intellectuelles qui
vaillent d'être prises. » Et les choses ne firent qu'empirer. Après
1897, ses @uvres font preuve d'une absence totale d'enthousiasme,
comme si un ressort s'était brisé. Jules Verne a-t-il eu I'impression
d'avoir raté sa vie ? Il a négligé sa femme et surtout son fils, Michel,
et il semble bien qu'il s'en soit aperçu et que sa réconciliation
tardive avec lui soit liée à cette prise de conscience. Mais, au-delà
même de cet aspect personnel, on peut se demander s'il n'a pas eu
le sentiment d'avoir æuvré pour les forces du Mal. N'a-t-il pas,
comme Nemo, méprisé I'Homme et ignoré I'Amour? N'avait-il pas
poursuivi une quête luciférienne et n'avait-il pas contribué à ouvrir
I'un de ces sas chers à Lovecraft, qui permettent aux dieux du
monde à I'envers de se manifester parmi nous ? N'avait-il pas
contribué à hâter la venue d'une nuit de Walpurgis colossale ?
C'est dans cette angoisse qu'il mourut alors que sa tombe faisait
de lui un immortel rappelant étrangement les thèmes de la Golden
Dawn et de la Thulé. Son retour à la religion catholique n'est-il pas
le signe d'un remords ? Ne doit-on pas voir là le désaveu de la
doctrine et de la société qu'il défendit ? Jules Verne a toujours été
plus ou moins déiste, et Mario Turiello, dans un article consacré à
la foi et la morale dans les Voyages Extraordinaires, remarquait :
<< S'il n'y a que peu de prêtres dans les Voyages Extraordinaires, la

plupart des héros de Jules Verne sont religieux. » Ainsi,l'un de ses


personnages, Barbicane, déclare : « Si nous mourons le résultat de
notre voyage sera magnifiquement élargi. C'est son secret lui-
même que Dieu nous dira. Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin,
pour savoir, ni de machines ni d'engins. Elle s'identifiera avec
l'éternelle sagesse. >, M" Allotte de la Füye nous dit de Verne :
<< Il reste spiritualiste et de spiritualité catholique (...) et il pense

comme Cyrus Smith : << Toutes les grandes actions remontent à


Dieu, car elles viennent de Lui. » Toujours est-il que, malade,
sentant la camarde s'approcher, Jules Verne dit à sa femme : << La
prochaine fois, tu m'amèneras le prêtre avant le médecin, voilà
JULES YERNE FACB À DIBU 7B
tout ! » et M*" Allotte de la Füye nous dit : « Elle a obéi Jules
-
s'est confessé avec bonheur, et a même dit au prêtre qui vient le
voir tous les jours : vous m'avez fait du bien, je me sens Égên&é. >
Peut-être cela n'est-il qu'une pieuse tradition familiale sans fonde-
ment, mais, après tout, cela peut aussi bien être vrai. Il suffit de
songer à Nerval, qui appartint lui aussi à la Société Angéüque, pour
voir comment l'Ange déchu finit par avoir besoin de croire et
d'espérer en Dieu. Et puis il est peut-être une autre raison à ce
retour au catholicisme. Grasset d'Orcet nous signale en effet que le
précepte des Gilpins, appartenant à la Société Angélique, leur
ordonnait de faire une mort chrétienne.

En route vers I'immortalité.

L'un des plus grands mystères de la vie de Jules Verne réside, si


j'ose dire, dans sa mort. Il respecta, rappelons-le, les préceptes des
Illuminés de Bavière en détruisant carnets de comptes, notes, clés
et modes de décryptage de son æuvre. Seul son fils, Michel, eut
peut-être droit à connaître une part du secret. Mais, au-delà même
de sa mort, les symboles de sa vie devaient le poursuivre jusqu'en
sa tombe. Je me demande combien de personnes l'accompagnant à
sa dernière demeure se rendirent compte de l'ironie du sort
de la marque du destin
- ou
à son égad. Peut-être I'ambassadeur
-
extraordinaire Flotow, déléglé tout spécialement par S. M. Guil-
laume II, Empereur d'Allemagne, dont la présence étonna fort la
famille, Jules Verne n'ayant pas toujours été tendre avec nos
cousins germains. En tout cas, si vous allez à Amiens, ne manquez
pas de vous rendre sur la tombe de Jules Verne. Après avoir erré
dans le labyrinthe de la Cathédrale Notre-Dame et essayé de
déchiffrer les énigmes gothiques recouvertes d'une crasse noire,
quittez cet édifice qui a un besoin pressant de ravalement et
rejoignez les bords de la Somme que vous traverserez pour vous
rendre là où est enterré Jules Verne. Souvenez-vous alors de Clovis
Dardentor et de Rennes-le-Château et songez à Madeleine qui
garde près des sources de la Sals, dans une zone qui fut autrefois
marécageuse, le trésor des Rois de France. Souvenez-vous de
I'intérêt que porta Jules Verne à cette histoire lorsque vous vous
dirigerez en direction de I'ancien grand marais, par le chemin de la
Salle, et que vous aboutirez au cimetière de la Madeleine. Le destin
274 ,uLEs vERNE FAcE À DrEU

a parfois pour les grands hommes de fabuleux clins d'æil et I'on


pourrait remarquer des curiosités de même sorte pour Gérard de
Nerval, lui aussi membre de la Société Angélique.
Arrivé au cimetière de la Madeleine, laissez-vous aller au charme
de ces lieux. Errez quelque temps parmi les riches tombes laissées
maintenant plus ou moins à l'abandon. Méditez devant ces plaques
de marbre qui ne scellent plus les tombes, brisées par la vie
débordante des racines. Suivez les sentiers moussus qui parcourent
cette sorte de jardin des morts valonné, planté de platanes et de
hêtres. Au détour d'un chemin, en contrebas de la butte, vous
finirez bien par découvrir Ia tombe de Jules Verne. Un monument
funéraire qui fut commandé par son fils Michel au sculpteur...
Roze la surmonte, à l'ombre d'une... croix. Jules Verne y est
représenté jaillissant du tombeau. S'extrayant du sol, prenant
appui sur une pierre cubique, l'écrivain sort de sa tombe. De ses
épaules, il repousse la dalle funéraire brisée et, s'arrachant à son
linceul, il dirige un regard profond vers le ciel, le bras tendu,
saluant paume ouverte. Près du sol, les replis du linceul semblent se
complaire aux contournements compliqués, formant (est-ce un
hasard ?) une étrange figure : un vampire tel qu'on le figurait dans
les gargouilles des cathédrales.
Je ne peux m'empêcher de voir là la preuve que Michel Verne
était parfaitement au courant de l'appartenance de son père à une
société secrète, car c'est le reflet même des doctrines de celle-ci
qu'il a fait traduire dans la pierre par le sculpteur Roze. Du
vampire à I'immortalité en passant par le salut, tout semble
concorder, sans oublier l'inscription à double sens prévue initiale-
ment mais qui n'orna jamais que la maquette en plâtre du
monument funéraire et qui disait : « Vers I'immortalité et l'éter-
nelle jeunesse ».
On a envie d'évoquer devant cette tombe certains passages du
Testament d'un Excentrique et de redire avec J.-P, Picot (a) : « Et
c'est la résurrection, la vraie, celle du milliardaire Hypperbone,
déclaré mort par la science et les savants et même par les tout
récents rayons X. Voilà que de sa tombe fastueuse, il se lève et

- et lui qui faisait courir ses héritiers


marche présomptifs le long
des cases du noble jeu de I'oie, va en outre les faire marcher, ne

(o) J.-P. Picot, « Prélude à une exploration de la mort vernienne » (A.S.r.ÿ.


n" 56).
JULES VERNE FACE À DIEU N5
révélant pas son retour de l'au-delà, et courant lui aussi sa proprc
partie jusqu'à la gagner. »» Tout cela semble fou, mais rappelons-
nous ce qu'écrivait Jules Verne dans 20000 lieues sous les mers :
<< Je suis l'historien des choses d'apparence impossible, qui sont

pourtant réelles, incontestables. »


Ainsi, Jules Verne continue, par delà la mort, à générer le
mystère.

Et in Arcadia Ego.

Mais, en fait, qu'est-ce que cette tombe qui évoque à la fois


I'immortalité et d'infernales larves vampiriques ? Ne serait-ce pas
une « Arche » ? A propos de I'Arche du Temple de Salomon et des
doctrines des Gilpins, Grasset d'Orcet écrivait qu'elle n'était
<< autre chose qu'un cercueil enfermé dans un temple bâti sur les

proportions d'un cercueil ». Quant aux Gilpins de la Société


Angélique, leur devise était : « Libres dans le sépulcre ». C'est-à-
dire très précisément ce que manifeste la tombe-arche de Jules
Verne. Pourquoi « arche »? direz-vous. Rappelez-vous..., le Nau-
tilus qui, dans L'Ile Mystérieuse, sert de cercueil et de tombeau au
capitaine Nemo et qui est présenté par Jules Verne à la fois comme
une masse noire et comme une <( arche sainte ». Et cette arche
est une porte vers I'ailleurs, vers les dieux du dehors chers à
Lovecraft.
Des chercheurs américains ont cherché à retrouver l'origine d'un
livre mythique : le Necronomicon, qui revient si souvent dans
l'@uvre de Howard Philip Lovecraft. Les fruits de cette quête
figurent dans un ouvrage intitulé Le Necronomicon, le livre de
I'Arabe üment Abdul Al-Hazred (paru chez Belfond), dans lequel
les auteurs ont repris certains textes de magie que I'on pense
pouvoir associer au livre mythique. L'un de ces textes dit :
« Pour construire le porche par lequel se manifesteront ceux qui
viennent du vide, vous devez ériger les pierres, dans cette
configuration. Vous placerez d'abord les quatre pierres cardinales
qui définiront la direction des quatre vents qui soufflent suivant la
saison. Vers le nord, placez la pierre des grands froids qui sera la
porte du vent d'hiver et vous y gravercz l'emblème du taureau,
signe de terre (...) ». Et tout cela s'arrange comme un véritable
cromlech qui n'est pas sans nous faire penser au ctomleck celtique
276 JULES vERNE FAcE À DIEU

de Rennes-les-Bains décrit par I'abbé Boudet. Et le texte poursuit :


« Ces pierres seront les Portes par lesquelles vous invoquerez ceux
qui se trouvent hors du temps et de l'espace des hommes. Priez sur
ces pierres la nuit, lorsque la lumière de la lune faiblit, en tournant
le visage dans la direction d'où Ils viendront, en prononçant les
mots et en faisant les gestes qui amèneront les Anciens et leur
permettront de marcher à nouveau sur la Terre. » Ce porche-
arche, que I'on retrouve tout à côté de I'église Sainte-Madeleine de
Rennes-le-Château, ce passage vers l'ailleurs, est celui que les
adeptes da Songe de Poliphile marquent souvent sur les tombes et
les monuments par une tête de bæuf
écriture D.M. chère à Nostradamus :
- ou bucrâne - et la fameuse
. Quand l'écriture DM trouvée
En cave antique à lampe découverte
Ioy Roy et Prince Ulpian éprouvée
Pavillon Royne et Duc sous la couverte »

disait le mystérieux mage de Salon de Provence. Eric Muraise,


analysant ces vers, écrivait : « le quatrain disait qu'à partir du sigle
DM on trouverait dans une cave et la Royne et le Duc (Duc au sens
de Dux, chef d'armée), la preuve juridique de légitimité d'un Roy
(loi du Roy éprouvée par Ulpian, qui est un élèbre juriste
romain) ». Cela ne doit-il pas nous mener une fois de plus dans la
région de Rennes-le-Château où se joue la légitimité des Rois
Mérovingiens. Mais le sigle DM a fait gloser nombre d'auteurs qui
ne connaissaient sans doute pas un extraordinaire petit ouvrage du
même Nostradamus: L'Interprétation des hiéroglyphes de Hora-
pollo. On peut y lire que DM signifie Diis Manibus (s), c'est-à-dire
<< consacré aux dieux mânes », et que ces deux lettres passaient

pour rendre les tombes inüolables. Par ailleurs, Nostradamus est


parfaitement explicite et rejoint le Necronomicon en intitulant une
strophe : << Comment ilz appelloient les dieux infernaulx qu'ilz
appelloient manes D.M. ?. »
Par ailleurs, dans un texte en prose, Nostradamus précisait :
<< Plusieurs choses occultes et secrètes EN LA CONCAVITÉ DE

LA TERRE (6), tant proches des fleuves, comme non guère


éloignées, seront manifestées par inondations et autres secrètes

(5) Cæ dont on pouvait se douter si I'on connaissaitle Songe dc Poliphile,


(6) C'est nous qui soulignons.
JULES VERNE FACE À DIEU 2N
percécutions. Et pour quelques grands secrets des lois et autres
divines institutions ont été occultes longuement et livrées sous la
concavité de la Terre et autres seront par le soleil et la lune,
manifestés ouverts; trouvés ce que tant de temps avait été caché
AU GRAND CONTENTEMENT DE LA RELIGION CHRÉ-
TIENNE »; et ailleurs : L,es continuels tonnerres, grêles, tem-
<<

pêtes et pluies impétueuses feront, par torrents, découwir d'anti-


quissimes sépultures et thrésors. >>

Revenons à Jules Verne. Ne comprend-on pas mieux ses


angoisses avant de mourir si l'on pense qu'il a peut-être participé à
une Guvre dont le but final est la réhabilitation des dieux déchus.
Ne rions pas d'une telle hypothèse et gardons-nous bien de nous
envelopper dans le trop confortable manteau de la raison et du
positivisme. Des gens réputés pour leur bon sens et leur rationa-
lisme, comme Anatole France, ont cru à la possibilité de telles
hypothèses. Et une fois de plus, il faut bien se poser la question que
pensaient avoir résolue certains chercheurs nazis : n'existe-t-il pas
des forces enfouies avec d'anciennes croyances qui n'attendent que
d'être réveillées, semblables à Dracula au fond de sa tombe ? Un
jour vient où le valet du prince-vampire régénère celui-ci grâce au
sang d'une victime. Dans les civilisations anciennes les sacrifices
humains offraient aux dieux (ou aux forces fantomatiques ainsi
considérées et qui ressemblaient à ce que I'on nommait des larves)
le sang et la force vitale capables de leur permettre de se
manifester. De nos jours, des sectes, en France même, pratiquent
le vampirisme dans la plus pure tradition de ces religions anciennes.
Quant à la Société Thulé et au Nazisme, ne doit-on pas voir dans
l'holocauste perpétré une réactualisation de ces sacrifices offerts à
ce que I'on a coutume de nommer les forces noires.
Dans ces conditions, on peut se demander quelles furent les
dernières pensées de l'auteur da Château des Carpathes, de cet
homme que sa tombe nous montre s'extirpant de son suaire et qui
traduisit si bien les principes de mystérieuses sociétés secrètes.
Aurait-il pu lui aussi affirmer i << Et in Arcadia Ego »?
Épn ocug

Tout au long de ce livre, j'ai montré l'appartenance de Jules


Verne à des Sociétés Secrètes et j'ai souligné l'étrange imbrication
existant entre son æuvre et ce qu'il est convenu d'appeler « L'af-
faire de Rennes-le-Château »r; mais j'ai aussi souligné que nombre
d'autres auteurs se sont intéressés à ce petit bourg du Razès. Il est
légitime de s'étonner de l'effort porté à travers les siècles pour
laisser des messages cryptés sur le trésor de Rennes. Pourquoi ?
Pourguoi ceux qui savent ne gardent-ils pas le secret ? Pourquoi ne
s'en servent-ils pas pour eux-mêmes ?
La seule réponse cohérente est liée à certaines prophéties
concernant le retour de la dynastie mérovingienne, en la personne
du .. Grand Monarque )», et cela est censé se passer bientôt.
JusqueJà, le temps n'était pas venu de la révélation complète, mais
il fallait transmettre le message pour accroître la fraternité des
hommes qui préparaient cet avènement. Demain, peut-être, la
bannière du Grand Monarque soulèvera des foules, mais sera-ce
bien le Grand Monarque ? Quelles forces entraînera-t-il derrière
lui ? N'ouvrira-t-il pas les portes du monde souterrain, ne déchaî-
nera-t-il pas les puissances de I'Ombre pour une Nuit de Walpurgis
gigantesque ? Forces blanches ou forces noires ? Le retour promis à
un âge d'or sera-t-il I'apanage d'un Saturne-Satan ? Verra-t-on
renaître des cultes du sang camouflés ou non sous la forme
d'holocaustes ?
Folie que tout cela ? Pensez alors à la terreur de Jules Verne
devant la mort. Il est des forces qu'il vaut mieux ne pas déranger.
Je terminerai simplement, songeant à Jules Verne, avec une
citation de Gnomrlogie de Enel :
280 Épnocus
<< Ignorants ! Nous avions prévu la vie d'outre-tombe comme une
vie terrestre, avec les mêmes joies et les mêmes plaisirs. Nous
n'avions pas compris que la vie n'est qu'une épreuve pour l'âme et
que le corps physique est sa prison. En liant l'âme à sa momie, nous
l'avons emprisonnée pour toujours.
J'étais un de ces vains imbéciles ! J'étais prêtre et magicien. Je
me vantais de mes connaissances et nombreuses furent les victimes
que j'ai ainsi liées pour l'éternité. Ainsi me fut-il fait à mon tour et
je demeure sans espoir lié à la terre, supportant des souffrances
sans nom. C'est cela le véritable enfer, et l'homme l'a créé lui-
même en entravant son destin. >>
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- Signé Rose*Croix : lénigme de Rennes-le-Château (Plon, 1977).
- [Les deux premiers ouwages cités ne font qu'un en fait, seul le titre est
différent; le troisième, très proche, comporte cependant des variantes et
des ajouts non négligeables.]

- Le trésor cathare (Julliard, 1966).


Le sang des cathares (Plon, 1976).
- [Une fois de plus, ces deux titres recouwent un même texte.]
Le secret des cathares (J'ai Lu, 1974).
- Le mystère gothique (Robert Laffont, 1976).
- Aujourd'hui les nobles (Alain Moreau, 1975).
- L'étrange univers des prophètes (J'ai Lu, 1977).
- La Rose*Croix (J'ai Lu, 1978).
- Le vrai dossier de l'énigme de Rennes (Editions de I'Octogone, 1975).
- La race fabulewe (J'ai Lu, 1973).
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SÈor Sophie de: La Sainte Chapelle ou la politique de la fin des temps
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Le Serpent Àoage (S.R.E.S, Vérités anciennes, 1979).
SsxnEs Michel : louvences sur Jules Verne (Editions de Minuit, 1974).
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SonraNo Marc : Le cas Veme (Julliard, 1978).
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Stoxrn Bram : Dracula (Le Masque Fantastique).
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Le souffle du Norrois (Centre du Livre LT, 1968).
- La roue du gouvernail, un hymne à l'Oîkouméné (Centre du Livre LT,
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Tell Henri, Aupntor Didier : Tous les trésors de France à ücouvrir par le
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Tnoues Andrew : Shambhala, oasis de lumière (Robert Laffont, 1976).
Tnunrrsn Jacques : Tout l'æuvre peint de Powsin (Flammarion, 1974).
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Tounxnc Jean : Principes et problèmes spirituels du rite écossqis rectifié et
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Vnr Robert : Les origines symboliques du blason Avec Cadet de
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Vezrrr Louis : Abrégé de l'histoire des Francs. Les gouvernants et Rois de


France (chez I'auteur, 1, av. Jean-Jaurès, 92150 Suresnes, 1978).
Vu,rrxruw Roland : Loups garuus et vampires (J'ai Lu).
Vnrcrr.rr Marie-Louise : Le Berry datu I'euvre d.e George Scnd (Laffitte,
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Vonecnce Jacques de : La légendc dorée (Gamier-Ftammarion,1967).
Wsvsex Alfred : L'Ile des Veilleurs (Arcadie, 1973).
V!|nur O. : La Franc-Maçonnerie renduc intelligible à ses adeptes (Dervy,
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Z,Éewx Gillette : Nicolas Flamcl (C.A.L., 1971).

A ces ouwages s'ajoutent de très nombreux numéros des rewes


suivantes : Atlantis, Le Charivari (notamment les numéros consacrés aux
Trésors Templiers et aux Archives du Prieuré de Sion), L'Autre Monde,
Le Monde Inconnu, Le Vril, l*s Cahiers de l'Etrange, Le Grand Albert,
L'Inexpliqué, le Magazine Littéraire (en particulier les numéros consacrés
à Jules Verne et à Arsène Lupin), Historia, les Dossiers de I'Histoire,
Archéologia, Europe (numéros consacrés à Jules Verne, Hetzel, Nodier,
Arsène Lupin, George Sand, Gaston [-croux, Gérard de Nerval), Trésors
et Recherches, Cahiers d'Etudes Cathares (notamment les numéros 69 à75
qui contiennent les articles que R. Mazelier a consacrés à L'Angélique de
Nerval).
Enfin, il faut citer trois rewes dont les collections complètes ont été
utilisées : Pégose, L'Ere d'Aquarùs et bien entendu le Bulletin de la
Société lules Verne.
TABLE DES MATIÈRES

Pnolocur.

Première partie

]ULES VERNE INITIE ET INITIATEUR:


UNE GWRE AU SERVICE
DE LA FRANC.MAÇONNERIE
[) LE raxc.lcB co»É DE JULEs VERNE ou LA FoIRE AUx Éntcuss . . . . . 13
Le mystère Jules Verne 13
Le secret que Jules Verne ne devait pas révéler 15
Le Trobar Clus et la langue des oiseaux T7
Le goût de la farce et du bon mot . . t7
La recette éprouvée d'un langage argotique 19
La « méthode » Jules Verne . 22
Attention ! Un jeu de mots peut en cacher un autre . . 23

II) Lr rrÉson ESr DANs LE cERcLE. 25


La langad.a, prototype des romans cryptographiques de
Jules Verne 25
L'æuvre de Jules Verne est un gigantesque message chif-
fté .... 27
L'Ouroboros et I'obsession du cercle 28
Le Trésor est dans le cercle . 31
Il suffit de connaître les règles du jeu . . . . 33
Etmaintenant, autravail ! ..... 36

III) Jurns VenNp FRANc-Meçor 38


Jules Verne et Monsieur Jourdain 38
Vgyage initiatigue au centre de la terre 39
Les Indes Noires . . . 41
292 rABLE DEs MAIIÈRES

Aberfoyle et le roman de I'abbé 4


Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum
Lapidem, ou la quête mystique des Indes Noires 46
Les Indes Noires de Jules Verne et La Flûte Enchantée de
Mozart : deux æuvres maçonniques 52
Jules Verne et la Franc-Maçonnerie Ecossaise 58

Deuxième partie

TULES VERNE
ET LE TRÉSOR ROYAL DE RENNES-LE-CHÂTEAU
I) Lr TnÉson DE L'ABBÉ Slr.'r.irÈns 65
BérengerSaunière . 65
La découverte d'un premier trésor 66
La tombe mystérieuse 68
Une soudaine richesse 68
D'où venait l'or de Bérenger Saunière ? . . . . . 7r
L'Or du Temple de Salomon 72
Le mystère du créquier et le chandelier à sept branches . . . . . 75
Les fils de Mérovée 76
Si Sion m'était conté 77
Faux et usage de faux 78
« Et in Arcadia Ego » ou le mystère des tombes truquées. . . . 79
L'Ars Punica de I'Abbé Boudet et le Cromleck celtique de
Rennes-les-Bains . . 81

II) Crovrs DenorNron ou LE sEcRET Ds RsxNes-u-CHÂrsnu . . . . . . 83


Où I'on apprend à connaître un curieux marin au nom de
montagne 83
Clovis Dardentor et l'Or des Mérovingiens, ou les clés du
trésor . 85
De I'autre côté des noms, ou les pouvoirs du verbe 88
Les secrets de Majorque 92
Oran : des indices en or . . 95
Voyage circulaire 96
Décidément, il s'agit bien d'une histoire salée . 98
Nicolas Poussin et le pactole 101
Un trésor à prendre t02
Et si les Cathares 103
... avaient caché le Graal au Bugarach 107
La Coupe du Graal et le Sel de la Vie Eternelle 109

III) Jur-rs VrRNE Er LEs sEcRETS oe t'AsnÉ BouDET . . 712


La Rose, la Croix et le Grand Architecte de Rennes-le-
Château ll2
George Sand et le Gai Laboureur. . . 1,14
TABLE DES MATTÈRES 293

Axel . . 115
Delacroix, ou le secret des Anges
Sous le signe . ll7
Jacobetl'angegardien... dugué. 119
Le gnomon et le signe du trou 120
La cantatrice et les Habsbourg . . . l2l

Troisième partie

IULES VERNE
ET LES SECRETS DES ROSE+CROIX
I) Jurrs VrnNr sr LA Ross*Cnox ... . t29
Anatole France et les Anges de Saint-Sulpice . . . . t29
Anatole France et le Comte de Gabalis 131
La Rose*Croix au xrx" siècle . t32
Le Tour du Monde d'un Rose*Croix . . 135
Robur, le maître Rose*Croix 138
Gaston Leroux et Le Roi MYstère t42
Dorothée, danseuse de corde 148
L'Ordre des Fendeurs et les Carbonari 152

II) Juus Vnnxe Er LEs sEcRETs o'AnsÈNs LuprN. . . . t57


La Comtesse de Cagliostro et le mystère de Rennes-le-
Château 157
Arsène Lupin, l'homme aux clés d'or. . . 159
Où l'on retrouve Emma Calvé . l6t
Le secret de I'Aiguille et le Trésor des Rois de Franoe. . . . . . . 163
Maître Antifer et le trésor d'Arsène Lupin . 165

III) JurEs VsB.Ns sr LA GoLDEN DewN . 168


Les frères de l'Aube Dorée . 168
Dracula ou la voie du sang . . 170
Le Dragon et I'Immortalité Magique t73
Jules Verne, sur la piste de Dracula dans un château des
Carpathes. t77
Une histoire d'immortalité 180
Mathias Sandorf et Ia Comtesse sanglante 184

IV) Jums VenNe sr Le TeRRe Cneuss 187


Les secrets du Rayon Vert . . 187
Bulwer-Lytton, le Maître Rose*Croix 190
Jules Verne et le voyage au centre de la terre t91
La Terre Creuse t94
Le Roi du Monde et les forces noires . 197
RennesJe-Château : une entrée vers la terre creuse . 2N
294 IABLE DEs MArrÈREs

Quatrième partie
IL ÉTAIT UN RoI DE THULÉ
I) Jurrs Vsnxr pr lrs lrrurqxÉs or B.c.vrÈRs . 207
Une pensée politique apparemment incohérente 207
Jules Verne ou l'anarchisme aristocratique 209
Spartacus et ses esclaves. 2r2
Jules Verne, héritier spirituel des Illuminés ? 214
Les Illuminés de Bavière et un château en Bohême 216

II) Le coupE DANs LE BRouTLLARD. . . . . 218


La griffe de I'Ange dans le brouillard 2r9
Le Songe de Poliphile 221
Dei Mater ou la langue du blason 223
Et trinque la dive bouteille 226
A I'ombre de la croix pattée, sous le signe de Saint-Gilles. . . . 227
O Déméter, mère des poulains, dis-nous où gît l'or 228
P.S. .. 232
La marque des Anges et les secrets d'Alexandre Dumas. . . . . 234
Un rossignol dans le brouillard ou les secrets du Tour du
Monde en 80 jours 236
A I'ombre Illuminés
des 239
« Le mystère en pleine lumière » . . . . . 2N
III) Nun er BRourLr-ARD 244
Rudolf Von Sebottendorf, de la Rose+Croix à la Société
Thulé . 244
La Coupe d'Or dans le Brouillard. 246
Où Pôle il y a, Vert-né trouvera 250

Cinquième partie

DE SABLE AU N D'OR
I) Lrs sEcRErs ou capmrNrNsMo 257
L'Ange Noir 257
Un peu de sang dans la nüt 260
Nemo le Vengeur 262
De sable au N d'or 2@

II) Jurrs Vrnxr rncn À Dtru 267


L'attentat 267
Le soleil noir de la mélancolie 270
En route vers I'immortalité . . n3
Et in Arcadia Ego . . . 275

EPILOGUE n9
BtsuocRApHr 28L
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à SaintAmand- Montrond (Cher)

N" d'impression:2577-1821.
- Dépôt légal: avril 1984.
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