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Kacimi à l’église Saint-Pierre


Musée du Cloître
Tulle. France 1997
Sous le haut Patronage de Sa Majesté Le Roi Mohammed VI
Kacimi
un hommage

Khalil M’rabet
Mémoire nomade

Nadine Descendre
L’autre et son double
Kacimi l’africain
Kacimi
un artiste, un poète, un humaniste, un homme engagé…

Six années après sa disparition, Kacimi est toujours présent. Son nom
évoque beaucoup d’émotion, de sympathie, de reconnaissance et
d’admiration. Il était en état de créativité permanente, accueillant, rieur,
généreux. Il invitait sans cesse à s’ouvrir à l’autre. Il interrogeait les marges
et déplaçait les normes, inlassablement. Alors que la maladie le guettait, il
travaillait contre le temps, sans relâche.

La création d’une fondation portant son nom s’est imposée, naturellement.


C’était son vœu, celui de réunir ses amis, avec pour objectif de partager,
échanger, faire rencontrer des artistes, des musiciens, des danseurs, des
écrivains, des philosophes, des psychanalystes… Il était attentif aux effets de
la culture sur le développement social. L’existence de la Fondation Kacimi
répond à la nécessité de faire exister, reconnaître et soutenir socialement
l’œuvre importante, forte et audacieuse laissée par cet artiste prolifique.

La proposition de la Fondation Caisse de Dépôt et de Gestion d’organiser


conjointement avec la Fondation Kacimi un hommage à l’artiste vient à
point nommé pour faire mieux connaître l’œuvre, la pensée et la vie de
Kacimi et par là même de sensibiliser à l’impératif de la conservation et
de la restauration de cette œuvre. D’autres objectifs pourront être atteints
par la réalisation d’une infrastructure permettant la création de projets
artistiques et culturels.

Kacimi : une amitié toujours vivante, une mémoire toujours en éveil…

La Fondation Kacimi

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Sans titre
1999
Technique mixte sur toile
154 x 130 cm
Collection privée
11
KACIMI
M é m o i r e nomade

« Non, tu ne nous as pas quittés. Tu candeur cette question à Kacimi : « Où


restes comme une source jaillissante peut-on voir la peinture marocaine ? »
parmi nous (…). Si nos yeux ne peuvent Et l’artiste de répondre avec humour :
te voir, nous sentons ta présence.» « Madame, la peinture marocaine est
Par ces mots, Jilali Gharbaoui partout et nulle part ». Mais il n’en
rendait hommage à son ami, Ahmed précise pas moins sa pensée : « Que
Cherkaoui, peintre prématurément fallait-il répondre ? Donner l’adresse
décédé en 1967. A notre tour, d’un musée inexistant ? Celle des
nous voulons honorer la mémoire collections de nos Ecoles des Beaux
nomade de Mohammed Kacimi qui -Arts, absentes, ou celles d’organismes
estimait justement Gharbaoui pour officiellement concernés par la culture ?
la fulgurance du geste et tous deux 2
… Certes, depuis lors quelques
apprécièrent Paris où Gharbaoui structures, publiques ou privées,
mourut sur un banc public, dans la publient sporadiquement des ouvrages-
double solitude de l’exil, intérieur et catalogues qui valorisent leurs
extérieur. Nous n’oublions pas pour collections mais où trouver ces « beaux
autant les autres artistes disparus1, livres ? ». En outre, les collections d’art
auréolés de silence : que reste-t-il du contemporain intégrant les artistes
travail de chacun ? Dans quel musée le marocains sont-elles toutes identifiées,
passant peut-il mesurer leur apport au librement accessibles au public,
développement de l’art ? Où, comment, particulièrement aux chercheurs ? Et
honore-t-on leur mémoire ? Puisse que contiennent-elles exactement ? Au
cet éloge de Kacimi révéler aussi la Maroc, se pose depuis longtemps la
maigreur des catalogues, les très rares question de savoir comment sauver
publications : tout pays n’est-il pas de l’oubli ou de la dispersion l’œuvre
curieux de comprendre sa mémoire ? d’artistes disparus. La responsabilité de
Pour cela, musées d’art moderne et tous est engagée parce que la mémoire
contemporain, archives, documents, d’un peuple est ainsi menacée.
livres ou sites informatiques pour Or, n’est-ce pas Kacimi qui s’interroge
répertorier les réalisations, ne sont-ils sur la visibilité de la peinture marocaine
pas essentiels ? après le décès de Moulay Ahmed Drissi,
En 1979, une étrangère pose avec en… 1979. Il souhaitait que l’atelier

13
Sans titre
1989
Acrylique sur toile
73 x 65 cm
Collection Groupe Attijari Wafa Bank

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15
de l’artiste, situé dans le quartier des préservées, où se tiendraient des
Orangers, à Rabat, fût acquis par le expositions permanentes, où une aile
Ministère de la Culture et devînt un qu’il projetait de construire ferait office
lieu d’exposition « permanente pour la de résidence d’artistes, à condition que
mémoire du peintre », où ses œuvres, ceux-ci s’engagent pendant leur séjour,
« sauvegardées et visibles par tous » 3 à animer des ateliers de peinture en
seraient mises en valeur. Qu’advint-il direction des enfants »4.
de ce vœu ? Si au moins un musée d’art Ce lieu de rencontre et de création qui
moderne et contemporain pouvait enfin devait lui être consacré rencontre-t-
voir le jour, capable de sauvegarder en il toujours des obstacles qualifiés de
la valorisant toute la capacité plastique « techniques » ? Verra-t-il le jour ? A
locale ! Combien d’artistes et de quelle échéance ? Symboliquement,
collectionneurs légueraient volontiers le ministère de tutelle a baptisé du
leurs œuvres pour le bien public et la nom d’artistes défunts certains lieux
mémoire collective. Cependant la lutte d’exposition : Galerie Mohamed Drissi
se prépare contre l’oubli qui menace. à Tanger, installée dans les locaux de
Quelques artistes organisent des l’ancienne Légation britannique, ou
expositions rétrospectives de leurs la salle Mohammed Kacimi à Fès : en
travaux, d’autres créent une fondation, attendant de faire mieux.
d’autres encore s’organisent en Dans ce contexte, s’inscrit cette
associations, collectifs ou créent leur exposition qui veut rendre hommage
propre site. Mohammed Kacimi, né à à Mohammed Kacimi grâce à l’action
Meknès, en 1942, décède le 27 octobre soutenue de la Fondation Kacimi, à
2003 sans avoir pu réaliser son rêve… l’implication de divers collectionneurs
Sans doute voulait-il sauvegarder ses qui, pour la circonstance, prêtent
réalisations mais pour favoriser la volontiers « leurs Kacimi » et au
création et surtout rendre hommage soutien de la Fondation CDG qui
aux ateliers d’initiation plastique de inaugure sa nouvelle galerie d’art
sa jeunesse, ceux qui le révélèrent « Espace Expressions CDG» avec cette
à lui-même et aux autres. Voici les manifestation. Que les choses soient
précisions qu’apporte Abdellatif Lâabi : claires : il ne s’agit point ici de spéculer
« Parmi les papiers retrouvés après sur les œuvres d’un défunt mais
sa mort, il y avait un document dans d’exprimer le respect qu’elles inspirent :
lequel Kacimi émettait le vœu que sa respect de la mémoire d’un collègue,
maison acquière après lui un statut d’un ami, d’un protagoniste lucide
de fondation où ses œuvres seraient dont l’œuvre fait partie intégrante, au

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Disque solaire
1998
Technique mixte sur toile
45 x 45 cm
Collection Fondation ONA

17
Sans titre
Acrylique sur toile
200 x 152
Collection Fondation ONA

Maroc, du patrimoine plastique vivant. légitimation de l’art, la seule étiquette


Contribuer au rayonnement de l’œuvre de « peintre » ne suffit pas pour asseoir
d’un disparu ne cherche pas seulement une présence culturelle remarquée. Aussi
à lutter contre l’oubli mais à montrer s’implique-t-il par le pinceau, l ‘écrit, la
sans relâche le travail des vivants et parole, s’improvisant même journaliste,
des morts. Ecrire, c’est défendre la critique d’art, coscénariste, animateur,
contribution plastique et théorique de acteur performeur, artiste nomade…
chacun dans l’édification d’une culture En esprit indépendant, il poursuit son
qui ne redoute pas le renouvellement, effort de recherches plastiques et mène
d’une culture ouverte. Résister à l’oubli, parallèlement un travail de médiation,
c’est encore inciter à la formation se constituant ainsi un solide réseau
d’historiens de l’art, de chercheurs en d’amitiés ou d’affinités, au Maroc et dans
arts plastiques et sciences de l’art, de le monde. Tout son itinéraire témoigne
médiateurs aussi pour rendre compte de cette double action ; on en veut pour
de faits artistiques vérifiables où preuve ses interventions « extra muros »,
l’esthétique n’exclue pas l’éthique. au Maroc, certes, mais aussi en France,
Cette exposition n’est pas une au Bénin, sa participation aux Biennales,
rétrospective ! Personne ne veut ses interventions en résidences autant
clore si tôt le débat d’idées entamé que ses expositions, individuelles ou
par Kacimi. Pour l’amour de l’art, collectives.
cet hommage met en évidence les
recherches récentes de l’artiste pour
mieux interroger ses orientations et
convictions plastiques et il faut noter
que, pour rédiger ce texte, je ne suis
pas entouré d’œuvres de Kacimi
mais de reproductions matérielles
ou virtuelles qui sont fragments d’un
parcours, comme de la  Parole nomade
de l’artiste.
Peintre, poète et militant des droits de
l’homme, Kacimi ne dissocie jamais
sa pratique plastique de son vécu ni
du monde comme il va. Très vite, il
comprend que, dans un pays émergeant,
et sans instances spécialisées de

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19
Sans titre
Technique mixte sur papier
32 x 23 cm
Collection Galerie Nadar

Artiste autodidacte révélé, comme réside alors, Kacimi, en la présence


Miloud, par les « ateliers libres de d’écrivains, déploie des rouleaux qu’il
peinture » et les stages d’initiation peint puis place, comme des étendards
aux Arts plastiques organisés par sur douze barres rocheuses, en face
le Ministère de la Jeunesse et des de l’Atlantique : ils ressemblent aux
Sports, Kacimi parvient à être signes d’une confrérie mystique.
reconnu par les instances nationales Si ce geste procède du Land Art, il
et internationales, à force de volonté marque provisoirement aussi le lieu
et par soif de renouvellement et de de l’atelier et signale celui-ci comme
remises en question. Prix et honneurs espace ouvert de l’artiste. Dans le
le récompensent. S’il est le premier même temps, s’organise à Rabat, la
plasticien à obtenir en 1999 le grand seconde biennale du monde arabe. Un
prix du Mérite au Maroc, il reste très an plus tard, l’artiste réunit à Rabat,
discret sur son parcours, sa formation. Place Pietri, une quarantaine d’enfants
Il faudra préciser cet itinéraire jalonné de milieux sociaux divers qui vont
d’études d’arabe classique à l’université se livrer à une expression spontanée
de Fès, de stages d’arts plastiques au confrontant outils et médium(s)
ministère de la Jeunesse et des Sports, dans la manifestation affective de
marqué par son rôle d’éducateur et l’imaginaire sans entraves des jeunes.
son intérêt pour la vie associative. A
Paris, il fait un court séjour à l’Ecole
Nationale Supérieure des Beaux-Arts
mais sa curiosité d’esprit lui fait courir
les mondes européen et arabe. On
remarque Kacimi pour ses actions
publiques hors les murs de l’atelier,
pour le contact direct qu’il aime avec
les gens, pour sa proximité avec les
éléments naturels. Par exemple, en
1976, il renoue avec l’expérience des
artistes de l’Ecole des Beaux Arts de
Casablanca qui, en 1969, exposèrent
leurs peintures dans la rue, Place Jamaa
El Fna, à Marrakech.
Dans le même souci d’échange
avec le monde, à El Harhoura où il

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En animateur et médiateur, Kacimi avec une lecture du poète Laâbi. En
réitérera l’expérience à Essaouira, 1995, au Musée de La Villette, à Paris,
Marrakech et Assilah. il entreprend une performance pour
Ce goût pour l’espace public ou le soutenir les intellectuels algériens.
travail réalisé, sur place, devant un Auparavant, en 1994, sur une plage
public, distingue l’artiste qui « n’arrive du Bénin, à Ouidah, il donne à voir
pas à (se) voir en peintre traditionnel Le Corps de la Mémoire. Cette initiative
enfermé dans une production qu’il s’inscrit dans le cadre d’un projet
montre puis (qui) se retranche de l’ONU/UNESCO : La Route de
du monde pour recommencer .»5 l’Esclave. Deux disques verticaux de
Kacimi réalise à deux reprises, une trois mètres de diamètre chacun, l’un
peinture murale à Assilah, une autre à en toile tendue, peinte, l’autre en osier
Berrechid, à Grenoble. A El Harhoura, brut, figurent, sur chaque rame, des
il plantera de nouveau des étendards, visages et ils se dressent dans le sable,
sept étendards bleus face à l’Atlantique. A marquant le lieu du départ forcé, et
Marrakech, il fera flotter dans les ruelles celui du retour fantasmé des Africains
sept haïks, six teints et le septième d’un des Amériques. Des traces de pas
blanc immaculé pour mieux mettre au sol et des percussions du Prince
en évidence les nuances de l’arc-en- Adéoyé accompagnent l’action du
ciel des autres. A Limoges, en France, peintre.
lors du festival international des L’audace entreprenante de Kacimi va
Francophonies, il installe cinquante encore plus loin, jusqu’à transformer
oriflammes, fragments découpés de l’espace ; par exemple, à Anvers, en
peintures réalisées à Rabat, inaugurant 1992, il métamorphose une salle en
une « peinture piétonne » qui créant, in situ, une œuvre qu’il intitule :
implique la déambulation aussi bien La main coupée, Antwerpen. En 1993, à
physique que mentale, la mobilité l’Institut français de Rabat, il crée un
horizontale et verticale du regard que environnement : La grotte des temps
l’on porte sur la ville. futurs où l’espace est rythmé par
C’est aussi une façon de cultiver le l’accumulation hétéroclite d’objets
risque en peinture. Artiste funambule, de récupération ; ils s’intègrent dans
Kacimi travaille sans filet. C’est ainsi cet immense « combine painting »
qu’en 1985, il réalise dans l’urgence, sa où le bleu océanique envahissant
première peinture publique au Théâtre sert de liant, recouvre journaux,
Action de Grenoble, son écriture mannequins et autres reliques éclatées
plastique apparaissant en résonance du vingtième siècle : barils de pétrole,

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Sans titre
1987
Acrylique sur toile
200 x 193 cm
Collection Ministère de la Culture

22
Sans titre
1987
Acrylique sur toile
200 x 150 cm
Collection Ministère de la Culture

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composants électroniques, bandes ouverte d’un peintre marocain à un
magnétiques, téléviseurs, livres, sable, douanier suisse qui l’avait retenu et
ossements, arbre squelettique, objets contraint à une fouille systématique.
récupérés, « trouvés » dans toute la L’artiste refuse de tenir pour synonymes
force du terme. L’artiste voudrait-il « différent » et « suspect », donc
nous prémunir contre une nouvelle « à moitié coupable ». La révolte ne
apocalypse ? vibre-t-elle pas quand il affirme : « Je
Si Kacimi aime la matière picturale, il ne suis ni trafiquant de devises, ni
ne fraternise pas avec la « peinture- trafiquant d’armes. Je ne fabrique
objet ». Cet « environnement » reste pas de machines de guerre ; je n’ai
bien une exception et l’artiste de pas non plus d’abris antiatomiques.
déclarer : « C’est une façon de quitter Je n’exploite le travail de personne. Je
le XXe siècle pour m’installer dans désire connaître des hommes et des
l’orbite du prochain »6. Plus que femmes qui, comme moi, veulent
l’accumulation sédentaire, il affectionne connaître d’autres Hommes - éventuel
la sobriété qui s’accorde bien avec le échange d’idées ou d’inquiétudes,
déplacement nomade : « Je suis un mal du siècle - et aussi m’approcher
homme de voyage » prévient-il7. Il se d’une autre pensée. »9Cette profession
veut même le « voyageur elliptique de foi humaniste s’affine quand
dessinant la trajectoire du chaos et le Kacimi se définit comme un de « ces
sens de la dignité. »8 Voilà pourquoi hommes qui, par besoin et aussi
il ne s’encombre pas de châssis pour par générosité, donnent à voir, à
ses peintures. Il s’affranchit de cette déchiffrer le meilleur d’eux-mêmes.
structure trop rigide de ses débuts et Peindre est mon métier. »10 Malgré
privilégie des toiles de récupération de cette mésaventure qui n’est pas un
plus en plus grandes qu’il enroule, ce cas isolé, le peintre donc persiste en
qui facilite leur transport et s’accorde son nomadisme plastique, cultive
bien avec le souci nomade. Traverser les rencontres et leurs résultats
les frontières pour des expositions inattendus ; il sera artiste - résident
individuelles ou collectives n’est plus en France, au Mali, au Sénégal, ce qui
un problème. l’engage à mieux prendre fait et cause
Voilà pour les choses ; pour les êtres, pour les droits de l’Homme, contre
franchir les frontières est souvent plus les guerres et l’injustice, contre aussi
difficile. les pandémies. En un mot, dans son
Mohamed Kacimi en a fait l’amère cheminement personnel, Kacimi place
expérience au point d’écrire la Lettre son art au niveau de la conscience

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Sans titre
Technique mixte sur panneau bois
78 x 98 cm
Collection privée

sensible et l’Homme au centre de ses « contraire à une pensée évolutive »


préoccupations plastiques, éthiques et et sa rigueur « ignore la fugue. » Il
politiques. Comment mieux « étreindre s’en tient à l’interrogation de formes
l’immensité d’un réel perpétuellement octogonales et crée, selon la tradition
en devenir ? »11 graphique, des idéogrammes répétitifs
Dans sa peinture, Kacimi s’implique dont il structure la rythmique du tableau
volontairement de tout son être, dans pour en pervertir la lisibilité et le sens.
toute sa complexité. Il ne reproduit Le geste, manifestation vitale, acte
pas, il suggère : une frontière de existentiel, prend de l’ampleur. Le
la honte, des êtres confisqués, mouvement du poignet devient geste
déracinés, parqués, oblitérés ; des du bras jusqu’à la transe corporelle :
formes rapprochées, imbriquées, « Je bouge autour du tableau […] »,
éclatent en fragments répétés qui se « Je déambule à la périphérie du
superposent, fusionnent dans une support ou dedans. » 13 De l’écriture
écriture vibratoire, jusqu’à l’extase, celle automatique surgissent des figures
du noir et de l’oubli… Malgré toutes inachevées jaillissant de la mémoire
ses performances et interventions extra nomade d’idéogrammes altérés.
muros, Kacimi est bien avant tout un Kacimi libère son geste. Il investit des
peintre qui « parle la peinture » 12 et, surfaces de plus en plus grandes. Un
précise-t-il, « Il n’y a que l’implication double modèle lui communique une
de mon être, avec toute sa complexité, double énergie : l’errant de Meknès. Il
sa potentialité, sa douleur, qui donne un est « cet inconnu aux gestes libres »
sens réel à l’acte de peindre. » qui sillonne la ville et peint furtivement
Cet engagement pictural ouvert varie en noir les murs qui accompagnent
en fonction de ses déplacements, de
ses rencontres ou adhésions et remises
en question. Ainsi, en 1973, lors de son
voyage en Irak où il participe au Congrès
des Artistes Arabes et assiste au
Colloque Al Wassiti, il est profondément
frappé par la ville de Nejef, le poids du
religieux et la présence du noir qui drape
les femmes. Ensuite, de son propre
aveu, il travaillera beaucoup le noir. Il
connaîtra aussi la tentation géométrique
mais il s’en éloigne parce qu’elle est

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Sans titre
1980
Technique mixte sur toile
120 x 80 cm
Collection l’Atelier 21

26
Sans titre
1985
Technique mixte sur toile
100 x 70 cm
Collection l’Atelier 21

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sa déambulation ; il y inscrit des de l’inconscient » qui régénère
signes, des mots, des chiffres et l’immédiateté pulsionnelle en gardant
d’autres graphismes fortuits. Ce « présente à l’esprit, cette pensée d’Ibn
mejdoub », ce « madroub » ( frappé), Arabi : « Efface ce que tu as écrit et
ce « maqyous » (touché) « habite oublie ce que tu as appris », pour
ma mémoire » dit-il. Ce mot même découvrir l’insoupçonné. L’homme,
ne place-t-il pas Kacimi à l’ombre centre des préoccupations et de la
tutélaire de Jilali Gharbaoui qui le démarche du peintre, est transfiguré.
fascine par l’audace et la radicalité de Kacimi en privilégie le cri, le regard, et
sa démarche, par le cri assourdissant la présence/absence. Inlassablement,
de ses fulgurances plastiques, ses il sonde l’inquiétude de l’être. Il voit
ratures, reprises ou traces fébriles, dans sa peinture une quête plurielle
ses turbulences qui s’apparentent à la qui rencontre la poésie, « seul art qui
transe. Kacimi accède à un état modifié (puisse) aller réellement derrière les
de la conscience ; l’essentiel dans l‘art apparences. »16 Dans le même esprit,
est « le geste démoniaque, total, libre, Kacimi, en poète et en peintre, demande
qui tourne autour de sa propre folie, « Comment pétrir les mots, les écraser
de sa propre histoire. »14 Par cet état pour qu’ils deviennent matière ou les
extatique, libéré de toute référence, étaler comme on étale le feu, le bleu ou
Kacimi cultive l’oubli et canalise l’invincible dans sa tête. » 17
le jaillissement d’une imprévisible Kacimi veut ces passerelles entre
« intensité nomade ». peinture et poésie : toutes deux sont
On remarque que des thèmes, prétextes langues qui ouvrent l’œuvre, réfractaire à
à peindre, ponctuent l’itinéraire du toute clôture du sens ; celle-ci « existe au
peintre et ouvrent des séries : Les cœur d’un complexe de rapports divers,
Atlassides, Le temps des conteurs, Africa, de données extérieures, de donnes
Traversées, Shéherazade et la guerre. Cette subtiles, discrètes ou hurlantes » 18.
peinture est l’espace d’apparition et de Sur des subjectiles classiques ou de
disparition des êtres ou des choses. récupération, et dans les formats les
Elle dépasse les apparences, défait plus divers, Kacimi, alchimiste du
les genres, investit le réel, interroge médium, prépare ses supports par
« l’imaginaire des profondeurs, du non- collage, accumulation, ou sédimentation
dit, des interdits. »15 matiériste. Traces et gestes fusent sous
Ce faisant, Kacimi transpose le les doigts de l’artiste qui fait vibrer ces
visible par une démarche qui palimpsestes, espaces improbables
privilégie l’intuition. « chevauchée de très haute sensibilité. Corps

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fantomatiques, signifiants orphelins de son geste, de sa parole, et par son
de tout signifié définitif ou évident : charisme, Kacimi s’impose comme
apparition fugace et non finie de la un artiste contemporain des plus
mémoire et de l’oubli. Le vacillement audacieux, sachant affirmer son art et sa
des formes, les figures évanescentes de présence.
l’absence, les signes du dénuement, de En 2001, avait lieu à Madrid, l’exposition
la liquidité et de la densité interfèrent Itinérance au Circulo de Bellas Artes.
pour « l’inquiétude du sens » 19. Kacimi, son épouse et moi en profitâmes
Kacimi écrit et signe en arabe et en pour visiter le Musée de la Reina Sofia. Il
français. Ses textes poétiques et fut, en particulier, subjugué par le nombre
critiques ont une valeur documentaire de Tapies si bien mis en valeur. Un jour,
certaine. Il y affirme des positions verra-t-on au Maroc, dans un musée
plastiques et esthétiques tranchées, national, une aile réservée à la mémoire
soulignant des convictions culturelles et palpitante de Kacimi ?
politiques ouvertes. Par sa production Khalil M’rabet,
en renouvellement, son action, la liberté Université de Provence,
Janvier 2010

Notes
1. Mohamed Ben Ali R’bati, Moulay Ahmed Drissi, Mohamed Ben Allal, Ahmed Louardiri, Ahmed Yacoubi,
Mohamed Hamri, Mohamed Serghini, Abdellah Fakhar, Amine Demnati, Aziz Abou Ali, Omar Afous, Boujema
Lakhdar, Abbès Saladi, Mohamed Drissi, Chaïbia Tallal, Labied Miloud…
2. Mohamed Kacimi, Parole Nomade. L’expérience d’un peintre. Ed. Al Manar, 1999, p.68.
3. Ibid, p.69.
4. Abdellatif Laabi, Cest la mémoire de Mohammed Kacimi qu’on assassine – 22.05.2007 – publié par maghrebarts.
ma, p.1.
5. Mohamed Kacimi, Editions de la Revue Noire, Editions Le Fennec, Paris, 1996, p.84. 
6. Mohamed Kacimi op.cit., p.189.
7. Mohamed Kacimi, Parole Nomade, op.cit., p.39.
8. op.cit., p.174.
9. Mohamed Kacimi, ibid, p.137.
10. Ibid., p.138.
11. Ibid., p.24.
12. Ibid., p. 178.
13. Ibid., p.23.
14. Ibid., p.142.
15. Edouard Glissant, Introduction à une poétique du Divers , Ed. Gallimard, 1996, p.124.
16. Ibid.
17. Ibid.
18. Mohamed Kacimi, Parole Nomade, p.24.
19. Ibid., p.32.

29
Gouache réalisée pour
l’exemplaire II / xx de l’ouvrage
d’Alain Gorius « Ombre Portée »

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31
L’AUTRE & SON DOUBLE
K a c i m i l ’A f r i c a i n

Même posé là, immobilisé sur la Mais ces interrogations demeurent


surface de la toile, le conteur en nécessaires. Il le sait : elles sont
lévitation de Mohammed Kacimi est irrésistibles. Et le conteur de ravaler et
sidéral. Bien que suspendu, ralenti renouveler ces requêtes, sans jamais se
dans l’apesanteur de l’espace, il est démobiliser, à l’attention d’une époque
mouvement. Décalé et improbable, où l’on s’est plu à imaginer qu’elles ne
le voyageur clandestin des incertitudes devraient plus avoir lieu d’être.
de l’art et des angoisses du monde,
Conteur, narrateur, chaman, idée de
distille une imperceptible tension
vérité, reflet de la fiction, évocation
entre les composantes plastiques (la
de l’artiste… cette figure, unique et
couleur ocre, les aplats, les signes, les
protéiforme à la fois, est présence,
matériaux entrés par effraction…) et des
paradoxale et corollaire, de cette
situations stylisées, à peine suggérées,
tension que voulait faire surgir
sorties tout droit des mythologies de
Mohammed Kacimi aussi bien dans
l’artiste. Peint, esquissé, silhouetté,
ses peintures et dans l’ensemble de ses
in ou hors champ, vu ou voyeur, on
pratiques artistiques (performances,
le retrouve, présent ou absent, dans écrits, installations, photographies,
toutes ses peintures mais également collages, appropriations diverses,
dans les autres formes de création qu’il spectacles, ateliers) que dans sa façon
a pratiquées. Quand l’œuvre en vient à de vivre, en artiste (engagements
participer à l’action ou au champ plus d’idées, voyages, interventions…)
collectif de l’installation, il ne s’efface Il n’y avait pas pour lui de frontière
qu’en apparence. Il reste le maestro, entre une œuvre et une vie. Pas de
l’Amphitryon patient de questions rupture entre un engagement plastique
décisives et contemporaines posées à et un engagement social et politique.
l’art : « Qu’est ce que l’œuvre plastique Pas de schisme entre l’abstraction et
à l’âge moderne ? Où réside sa valeur la figuration. Il n’y avait que liens et
esthétique ? Comment l’évaluer ? résistances. Et dans ce que ses tableaux
Questions fondamentales qui restent conjuguent au présent ne subsiste que
sans réponse puisque l’objet d’art, s’est ce que l’œuvre nous conte, figurant
désormais affranchi de tous critères ou non celui qui parle au monde,
dogmatiques et les a rendus désuets. »1 désignant ou non le lieu (ou le non-lieu)

33
34
35
à partir duquel il s’exprime. « Pourquoi Avec Mohammed Kacimi, tout
subir la tyrannie d’une seule forme commence à l’intérieur même
permanente ? » se plaisait-il à répéter. du tableau. Comment les choses
s’articulent-elles dans chaque peinture
Et certainement, Mohammed Kacimi,
pour tendre vers un dépouillement,
en installant, début 2002, son
de plus en plus efficace, en faveur
ensemble d’expositions à Rabat, aura-
d’une expression « indirecte »,
t-il eu cela présent à l’esprit dans son
équarrie de toute indication illustrative
souci de montrer plus mentalement
mais inéluctablement chargée d’une
que concrètement, un ensemble
inquiétude certaine dans le traitement
discontinu de travaux installés
de la couleur ? Cette instance qu’il aura
en tension les uns par rapport
reconduite inlassablement, comme
aux autres, sans démonstration
une fatalité, est en effet la requête,
chronologique ou formelle.
sorte de prière moderne, inhérente à
Des interrogations sont à l’œuvre l’acte de peindre.
dans un accrochage. C’est céans que La tension de principe qu’elle sous-tendra
réside l’intérêt essentiel (et utile) toujours est la suivante : faut-il ou non
d’une exposition pour un artiste. Il s’opposer à la représentation ? Le débat
ne s’agit pas de présenter des pièces abstraction/figuration a-t-il encore une
dites « d’artiste » comme c’est le plus quelconque validité ? Est-ce compatible
souvent le cas, mais réellement de les avec une dénonciation active de formes
donner à voir, de les « montrer », à plastiques d’aliénation qui soumettent
savoir les faire voir à l’esprit, les révéler, l’artiste aux impératifs d’un certain
les dénuder, en faire découvrir le sens, ordre ? Pour un tel créateur, l’engagement
les « démontrer » et, somme toute, en artistique et moral à assurer consistait
prouver l’impérieuse nécessité… Tout à résoudre une énigme : comment
est alors contenu dans la confrontation se poser des questions de peinture
des œuvres entre elles et, au moins et, simultanément, être au monde ?
autant, dans le fait de les mesurer à C’est-à-dire, comment être un citoyen
l’espace, au public, à travers cet enjeu à part entière, engagé et politique (au
qu’un accrochage doit satisfaire pour sens noble du terme), et s’attacher à
mieux faire émerger leur cohérence et s’exprimer en artiste ? … La promesse de
leur nécessité. l’artiste.

36
Ombre portée
Alain Gorius
Mohammed Kacimi
Al Manar

Soucieux de jouer, de plus en plus, réponses, nouvelles et justes, à des


sur l’étalement de la couleur pour questions qui dépassaient largement
faire disparaître et mieux éradiquer le périmètre conventionnel de l’art
définitivement « une espèce de mais qui, seules, pouvaient actionner
trait trop physique, trop nerveux, » le levier d’un nécessaire dérangement
Mohammed Kacimi savait s’assurer des certitudes officielles.
ainsi, au Maroc, une position de
rebelle qui équivaut à rompre un
ordre emblématique et l’engageait
au-delà du champ de l’art. Cette
attitude l’attachait, plus précisément,
à libérer l’œuvre des discours
prétendant la réduire à une objectivité.
Cette capacité de résistance et
d’insurrection transgressait ses choix
artistiques, et lui restituait son statut
de « sujet opérant » en insistant
sur sa prédisposition à être hanté
par la question de la liberté et sa
prédisposition à s’ouvrir sur le monde.

Cette expérience esthétique, aux


résonances kantiennes, se fonde sur
les travaux de Husserl pour « mettre
à l’œuvre » des comportements
d’artistes humanistes et conscients
supposant une adéquation farouche
entre l’œuvre, l’homme et le monde
dans lequel ils s’inscrivent. Mais l’art
s’en est fait l’écho de tout temps.
Michel-Ange, Delacroix, Manet, se
sont acharnés sur ces mêmes doutes,
avec les mêmes affres. Eux aussi
pressentaient que leur salut, en tant
que créateurs, tenait à l’émergence de

37
Disque solaire
1998
Technique mixte sur toile
45 x 45 cm
Collection Fondation ONA

38
Sans titre
1991
Technique mixte sur papier
48 x 68 cm
Collection Ministère de la Culture

Parce que « nous croyons pour prioritairement, les symptômes et les


notre part que les ambitions signes picturaux qu’il savait devoir
de l’artiste sont parfaitement documenter cet interstice fragile entre
inverses »2… son imaginaire et des expériences
universelles.4
Par un travail d’échange, solitaire ou
Au Maroc, Mohammed Kacimi se partagé, l’artiste façonnait ainsi, depuis
voulait donc un clandestin de la le milieu des années soixante, les
peinture planétaire… d’une peinture étapes singulières de cette procédure
à vocation universelle ! Très tôt il a eu qui fonde les dimensions romanesques,
l’intuition de ce qui préoccupe tout un esthétiques mais aussi politiques et
chacun, désormais, au Nord comme humanistes de son œuvre.
au Sud, en Orient comme en Occident.
L’ascendant et la primauté de ses
œuvres tiennent à cet esprit, à cette
ambition qui l’animait sincèrement.
Artiste « à plein-temps », il ouvrait à
l’art marocain des perspectives qui
pirataient les nationalismes artistiques.
Il en déroutait les enjeux pervers,
grâce à ses capacités critiques et à un
regard transversal sur les réalités de
ce monde, pour mieux leur substituer
les notions de citoyenneté et de
multiculturalisme.3
L’art par lui-même ne produit aucune
vérité, mais il est en charge de dire
(dans chaque temps et en chaque
lieu) que précisément cette vérité
ne se manifeste qu’à la coïncidence
des vérités et des parentés qu’elles
recouvrent. De tout cela, Mohammed
Kacimi avait une conscience aiguë.
Il s’attachait en effet à débusquer,

39
Sans titre
1986
Acrylique sur panneau
74 x 69 cm
Collection Groupe Attijari Wafa Bank

40
Sans titre
1986
Acrylique sur panneau
74 x 69 cm
Collection Groupe Attijari Wafa Bank

41
L’ensemble des expositions présentées pièges et séductions du marché,
à Rabat5 en donna acte à travers les revendiquer, en toute légitimité,
œuvres présentées, mais en partie une reconnaissance, il faut, certes,
seulement, car c’est dans le réel une véritable exigence et un appétit
que se constitue précisément sur exclusif de créer, mais, d’entrée,
l’expérience prodiguée, ailleurs ou cela aura également engagé la
avec d’autres, l’imaginaire esthétique compréhension et l’identification, par
d’un tel créateur. l’artiste lui-même, des mobiles qui
étaient les siens.6
Or, les composants essentiels
d’une globalité homme-œuvre- La nécessité s’est manifestée très
expérience, sont, dans son cas précis, tôt, pour Mohammed Kacimi, de
indissociables. trouver comment faire précéder la
question de l’autre par la question
Il faudrait un appareillage exemplaire
de soi… et ce, dans une solitude
de films, de vidéos, de rencontres,
de compte rendu d’expériences, de acceptée aiguisant son esprit
spectacles, etc. pour rendre compte critique entre recentrement sur soi
fidèlement de là d’où provient tel objet et vie publique. Dans la phrase,
ou encore de ce qui arbitre la genèse amorcée ci-dessus en titre de ce
de telle peinture. De l’intérêt, par chapitre, Mohammed Kacimi donne
conséquent, de tenter de mettre en acte de son refus d’assumer les
exergue, grâce à un travail documentaire archétypes plaqués sur le rôle de
et à travers la compilation d’écriture, ce « médiateur » qui est couramment
qui fonde la démarche d’un tel artiste. assigné aux artistes : « Nous croyons
pour notre part - répliquait-il –
Comment Mohammed Kacimi a-t-il que les ambitions de l’artiste sont
donc été en mesure de ne pas céder parfaitement inverses, et qu’il aspire
aux facilités, et parfois même de ruiner
à atteindre des objectifs tout autres :
courageusement les clichés faciles - ou
son dessein primordial est de créer
même les schémas sous influence - de
une œuvre personnelle et originale.
tout un pan de la peinture marocaine
La légitimité de l’art ne réside pas
moderne ?
dans une fonction préalablement
Pour éluder les évidences et les assignée de médiation ou dans un
platitudes artistiques, parer les projet concordiste. »

42
Parce qu’il faut cheminer du entre lui et le monde, entre la pensée
particulier au général. plastique et les instances régulatrices,
politiques ou autres, dont il lui fallait
De soi à l’autre. Ou, comment transgresser les pressions. « De
gérer le souci constant de trouver nouvelles questions sont sans cesse
la coïncidence de soi à soi avant posées aux créateurs – insistait-il –
d’échafauder de quelle nature sera sa même s’il est nécessaire d’élaborer un
corrélation à l’autre.. langage individuel. »

Il a pu écrire ainsi : « Il y a du courage La notion d’universel s’ancre, fatalement,


à fuir le silence et le recroquevillement, dans la solitude de l’artiste et c’est
à fuir la règle, à concentrer ses bien en vertu de cette distension qu’il
préoccupations, à permettre une doit négocier. Après les nombreuses
communication qui créera un auditoire phases qui se sont succédées en
plus vaste. » La quête de la vérité peinture (esthétique formelle, gestuelle
taraude, en effet, toute l’œuvre de ou autres…) et au fil desquelles « les
Mohammed Kacimi. Mais, en tant que choses étaient alors plus métaphysiques
personne et en tant qu’artiste, il semble que maintenant », le monde de l’art
surtout travaillé par les questions contemporain s’est retrouvé face à
du genre : comment supporter les « une réalité plus crue et vraiment brute,
autres ? comment me supporter moi- politique, économique, parsemée de
même… tout en conservant toujours guerres d’un autre temps … » Bref,
présent à l’esprit que la pensée est confronté à une barbarie indicible Kacimi
certes indissolublement liée à l’acte de était amené à être continuellement
création mais que la vie compte plus perturbé par le caractère dérisoire des
que n’importe quelle doctrine ? moyens dont il disposait pour agir en
tant qu’individu : « Que suis-je en train
Dès lors, il s’est agi, pour lui,
de faire face à tout cela ? Comment être
d’affronter le doute et la seule question
autre chose qu’un artiste qui crée des
qui vaille : qu’est ce qu’un artiste ? Ou
formes ? » … si ce n’est en agissant avec
encore : pour quels enjeux créer ?
les autres, transversalement, en dépit
Soucieux de vérité, Mohammed Kacimi de ce qu’il nommait, opportunément,
insista souvent sur cette situation « des systèmes d’ombres » (galeries,
de tension permanente qu’il était marchands intermédiaires…) et, en
amené à traiter, en tant qu’artiste, transgressant ces mêmes réseaux

43
obligeant l’artiste à faire des concessions, repensée (pour ne pas dire réinventée)
à participer de leur cynisme confortable. en complicité avec la naissance de
Ils occultent ce qui dérange - pensait-il - l’ethnologie ; décrire comment elle fut
et récupèrent les avantages économiques décortiquée, dépecée, au prisme des
du travail des artistes. pratiques primitives, par Picasso et ses
comparses (tous les grands capitaines
Le décor de ses doutes est ainsi planté.
de la modernité) avant d’être passée
S’y ajoutait la complexité d’une situation
au crible des expériences, des analyses
nationale : toujours se justifier d’être
et d’une recherche visuelle imparables,
marocain, vivre dans la révérence des
par Marcel Duchamp.
ancrages, être lourdement dépendant
de contingences relationnelles, d’une Et, simultanément, étant donné qu’
situation sur place où l’artiste reconnu « au Maghreb on pense l’Art comme
doit assumer une position de notable expression, comme une libération
incompatible avec un parcours critique (le mot libération ici est proche
et avec la nécessité d’éviter les clichés et du comportement soufi : aller vers
les violons sur l’art… l’essentiel - lieu où tout paradoxe est
intégré dans le système méditatif,
Thème insaisissable s’il en fut : l’Autre contemplatif), il est important de
(comme une partie de soi-même, ne jamais perdre de vue qu’un
quoique toujours différent) désigne « créateur maghrébin, arabe, ne peut
l’une des limites de la production être minimal, parce qu’il est issu de
artistique tout en s’annonçant comme l’arabesque, de l’exubérance, du verbe,
l’une des formes de son essentielle du conte, parce que la couleur chez lui
raison d’être. Thème ambigu aussi : prend le sens de l’être. »7
l’autre peut être la raison de l’œuvre
mais également celle de sa destruction, Mais qu’est-ce alors qu’un créateur
nous renvoyer à sa mort comme à son maghrébin lorsqu’il aspire à une
existence. dimension universelle ? Mohammed
Kacimi avait sa réponse. Et elle est
Il faudrait, pour tenter d’en rendre d’actualité : elle imposerait à celui
compte, revenir par exemple sur qui se dit artiste, comme à tout
l’histoire de la peinture. Il faudrait, participant d’un acte de création,
en réalité, montrer comment cette de se mettre en situation de risque,
idée est devenue le défi principal de s’exposer au débat critique, de
de cette aventure après avoir été ne pas être ce « médiateur » de la

44
Sans titre
Technique mixte sur toile
120 x 90 cm
Collection l’Atelier 21

45
Sans titre
1998
Technique mixte sur toile
133 x 115 cm
Collection Société Générale

pensée dominante mais au contraire que sont les expériences menées sur
d’anticiper le devenir d’un irrésistible le terrain.
cheminement vers la modernité.
Toutefois, le pinceau ou tout autre
L’artiste est l’accompagnateur éclairé
médium quelconque n’a, en lui-
du devenir d’un monde libre dont il
même, qu’une importance relative.
se doit de revisiter inlassablement
Seuls comptent :
les acquis : « C’est dans une
esthétique du risque que l’artiste, - le contenu du travail et le cadre
au Maroc, avance ou s’engage de ses pratiques : « Ouvre ton atelier
dans l’aventure de la modernité ; aux visiteurs : ainsi tu ouvres les
ce risque est multiple, à plusieurs portes fermées sur toi-même, sur tes
dimensions, avec des perspectives expériences artistiques ; tu ouvres
variées et des questionnements sur la porte au dialogue, tu ouvres un
le problème identitaire, la tradition, dialogue avorté au début et gelé par
la différence, l’universel, les choses des ambiguïtés qui n’ont rien à voir
bouleversantes, qu’elles soient avec la création. »
politiques ou humaines… A cela
- le contexte qui a forcé la genèse de
s’ajoute le problème de la peur,
l’œuvre : « Où exposer ? … L’idéal serait
l’atteinte aux libertés d’expression, ce
d’être avec les événements de la rue,
va-et-vient permanent entre le passé
dans le cadre quotidien des gens. »
et le présent, avec en tête la recherche
de solutions avec des problèmes
inhérents à la peinture en tant que
telle, qui éclate dans des lieux de
référence : elle se diversifie, cherche
l’effroi du plaisir et du paradoxe -
entre la mémoire et le choc -, elle
est à l’image de l’errance des temps
nouveaux. »

Kacimi travaillait certes avec son


pinceau, mais tout autant en
s’appropriant des objets, des gestes,
des mots, les témoignages directs

46
47
Ici, ailleurs, et en Afrique provoquera, en son temps, de vives
polémiques dans le milieu artistique
Ou comment Etre au monde par et estudiantin r’bati… jusqu’à devenir
l’entremise des ateliers et autres le sujet d’un cours à l’université.
expériences en laboratoires.
Quand il part pour Saint Louis,
au Sénégal, où il envisage de
Même si le doute fait trébucher ses
« rencontrer » des gens et de faire
initiatives et paralyse parfois l’artiste
son exposition avec ce qu’ils vont lui
(« Je ne sais pas si l’on peut appeler
« donner », Mohammed Kacimi se
l’acte de créer un métier. Ce dont je suis
fraie son itinéraire personnel sous
sûr c’est qu’il n’y a pas de méthode
l’effet conjugué d’un partage de
toute faite »), il faut dire alors le bonheur
pratiques et du désir discrétionnaire
de voir une pensée agile et ouverte
des amateurs de tous horizons.
comme la sienne découvrir, à travers les
Les projets sont rivés à une totale
signes et les gestes mis en évidence par
ouverture au monde. Les Africaines,
les autres, les chemins de sa réflexion
une série, réalisée sur des papiers de
sur le monde. En 1993, Kacimi
récupération de sacs de ciment, y voit
acquiert, sur sa vacance d’alors, la
le jour à l’issue d’ateliers qui lui font
possibilité d’investir la totalité du
rez-de-chaussée de l’Institut français vite prendre conscience que les beaux
de Rabat. Le lieu est plutôt impropre papiers vierges qu’il avait apportés
à la notion même d’exposition. En avec lui n’ont aucun sens dans ce
guise de réponse à cette difficulté, contexte qui privilégie, avec justesse et
l’artiste pirate littéralement l’espace pertinence, la récupération… l’esprit de
en l’investissant jusqu’à le dissoudre reconquête, par l’acte artistique, de la
dans les accumulations d’objets valeur intrinsèque des choses perdues
et d’images. Tous les murs sont ou abandonnées.
badigeonnés au bleu nila, tandis L’objet artistique travaillé, l’échange et
que le volume est saturé du sol au l’acquisition de pratiques participent
plafond d’images et de références
d’une dialectique qui autorise la
de tous ordres au XXe siècle :
construction d’une pensée.
coupures de presse, barils de pétrole,
postes de télévision. L’ensemble, En 1995, à Ouidha, au Bénin,
véritable entropie concertée par concomitamment à un congrès sur
l’artiste, génère un chaos visuel qui l’esclavage (La Route de l’esclavage)

48
Technique mixte sur papier de récupération
2001
Format 65 x 50 cm
Travaux réalisés au Mali

49
Technique mixte sur sac de ciment
2001
Format 65 x 50 cm
Travaux réalisés à Saint-Louis du Sénégal

50
51
Technique mixte sur papier de récupération
2001
Format 65 x 50 cm
Travaux réalisés au Mali

Kacimi est invité à s’exprimer dans ce la plate-forme où étaient rassemblés


contexte, en tant qu’artiste. ces esclaves pour être embarqués aux
Amériques. L’ensemble articulera de
Sa position l’appelle alors à enrichir
grands cercles face à l’Atlantique.
et à tenter de renouveler notre
compréhension des modalités selon Saluons au passage le courage qui
lesquelles s’est construite la conscience consiste, pour un artiste plasticien
de l’asservi au dominant, de l’opprimé au statut établi, à accompagner un
au tyran. Il décide de travailler sur le univers alors nouveau pour lui : la
fossé qui sépare ce qui s’est passé et ce démarche d’autres, leur absence de
que l’on doit comprendre. professionnalisme, leurs regards
différents que mettent en perspective
Au lieu-dit L’Arbre des esclaves, des les résidences et autres expériences
éléments (poteries, osiers, sables d’ateliers. De cette ouverture au monde,
divers, pigments…) prélevés sur place il a très vite fait aussi un enrichissement
ou dans le souk, sont déplacés jusqu’à personnel, produit d’un désir neuf et

52
d’un besoin d’expression recouvré et que producteur de fiction, il ménagera
réactivé : « Tous ces autres qui nous d’abord, puis garantira, une part de
habitent et façonnent notre identité secret à l’œuvre. Il peint des hommes
mouvante »8. sans visage : mystère de l’homme qu’il
faut préserver, mystère qui contraint
Il lui fallut ensuite se donner les
l’universalité, qui donne sa place à des
moyens d’éprouver son propre style
destins qui intègrent les risques car ne
sans le trahir en le mettant à l’épreuve
pas en prendre c’est se condamner ;
d’autres visions, d’autres procédés,
car aller plus loin dans le danger est
d’autres usages… qu’il n’annexait
ce qui nous forme en tant qu’individu
qu’avec beaucoup de prudence et de
moderne. « Potentialiser les risques »…
circonspection.
qu’est-ce d’autre que trouver une
La spécificité de ces ateliers - ressource de développement de soi-
rencontres, définie comme alternative même : aller toujours de l’avant, se
à l’expérience solitaire, a réellement découvrir, se former, savoir ce que
favorisé l’émergence d’une œuvre issue l’on met en perspective au sein même
d’un rapport inédit au réel. Travaillé par d’un projet, ne pas subir cette inégalité
l’histoire de l’art, et notamment par des sociale qui isole ceux qui subissent
siècles de peinture, un artiste tel que les aléas de tous genres parce qu’ils
Mohammed Kacimi se risque mieux n’ont pas accès à la connaissance,
ainsi à ourdir la meilleure des intrigues ne peuvent s’exposer, se mettre à
entre la connaissance et l’expérience. l’épreuve ?

Il faut prendre le risque du réel. Mais La problématique sous-jacente à cette


jusqu’ où le laisser intervenir dans démarche est celle de cette subtile
le travail sans prendre également le négociation entre la part du réel et
risque d’enclencher un processus celle de l’imaginaire. L’Afrique est, en
que l’on ne peut plus maîtriser ? la matière, une source inépuisable de
Mohammed Kacimi n’ignorait pas modèles et de postures qui ne cessent
que l’artiste protège une liberté qui d’enrichir cette tractation. Comme
lui échappe inéluctablement si le pour les anthropométries d’Yves Klein,
public, par exemple, participe de trop la graisse et les feutres de Joseph
près à la réalité de l’objet produit et Beuys, les chevaux et les flammes au
échangé. Sa réplique à ce risque, il la gaz de Kounellis, les artistes puisent
dut à son sens de la narration : en tant dans des répertoires réels pour,

53
54
Sans titre
Technique mixte sur panneau bois
130 x 102 cm
Collection privée

55
Sans titre
2000
Technique mixte sur toile
160 x 130 cm
Collection Société Générale

56
Sans titre
2000 / 2001
Technique mixte sur toile
91 x 106 cm
Collection Société Générale

57
aussitôt, les reconvertir en visions de s’effacer, parfois même jusqu’à
mythiques susceptibles de produire disparaître.
des alchimies quasi magiques parfois
En 1988, il travaille dans le même
même quasi religieuses.
esprit sur des haïks à Marrakech.
Le réel (ou l’expérience du réel) peut À chaque fois, il est aidé par des
produire une œuvre parce qu’il est bénévoles attentifs. Sans recruter, ni
(re)mis en mouvement par la mise faire un quelconque prosélytisme, il
en scène, le geste et le regard de se voit accompagné, au fil du temps,
l’artiste professionnel qui impose sa dans l’installation de ces exercices
présence et sa pensée, une manière de création publique par un public
visuelle et formelle d’être au monde actif. Mais sans doute ces actions ne
et le nécessaire courage d’explorer les sont-elles pas encore suffisamment
limites de la pensée. collectives ou inscrites dans des
processus d’échanges chargeant
L’esprit, comme la création, ne sont
l’œuvre jusqu’à son ultime capacité de
jamais aussi nus que lorsqu’ils signification.
s’efforcent de se saisir l’un l’autre.
En 1992, dans un petit théâtre grec
L’homme n’éprouve jamais autant antique au bord de la Méditerranée, en
sa finitude que quand il s’épuise à Turquie, à Antalia, il convie une jeune
déchiffrer le sens d’un matériau ou danseuse, invitée en même temps
d’un objet quelconque. que lui pour un festival, à investir cet
Mohammed Kacimi a tout cela en tête espace. Un artiste allemand installe
quand, en 1986, il décide de peindre des lumières au sol. Kacimi improvise
des tissus sur une barre rocheuse à un texte en arabe, la jeune femme
Harhoura et monte ensuite ces tissus conçoit une danse sur le texte. De cette
sur des mâts. Ils s’offrent ainsi comme première rencontre naît une installation
des drapeaux au vent. Étendards de la vivante, éphémère. L’échange de
couleur ou oriflammes de la peinture, pratiques dont elle a procédé lui a
ils assignent le spectateur à opérer donné un tel plaisir qu’il sait désormais
de nécessaires regards croisés entre vouloir en rétablir le concept.
la nature et la peinture. Et telles les Faire l’effort d’agencer, avec des
couleurs des bannières de diverses moyens de travail relativement
confréries, celles-ci défilent avant modestes, l’esthétique et le didactique,

58
Haïk
1988. Medina de Marrakech
Teinture sur tissu
Collection privée

59
Détail
Disque solaire
1998
Technique mixte sur toile
45 x 45 cm
Collection Fondation ONA

60
61
au cœur même d’une construction irrésistiblement, l’importance stratégique
du visible et de l’invisible et en marge de la place du spectateur comme
des conceptions esthétiques du instrument esthétique et politique du
monde occidental, est une gageure transfert du rôle de l’œuvre d’art.
que « l’africanité » de Mohammed
Inversement à ce qui est habituel en
Kacimi autorise. Cette coïncidence,
maïeutique, ici, c’est l’élève, l’adepte, le
entre l’imaginaire pictural et le travail
participant, qui entraîne l’artiste sur les
de la raison qu’il recouvre, nourrit
chemins de la pensée dont son œuvre
ses œuvres et donne des clefs pour
lui a ouvert la voie.
chacune d’entre elles. Elles deviennent
alors la voie vers ces strates de vérités Chez Mohammed Kacimi, la peinture
qui, selon lui, n’en font qu’une. devient ainsi le plan d’épreuve
d’une telle capacité à « présenter
Loin d’être un simple espace
l’irreprésentable »11 ou l’infini, par-delà
d’application d’une quelconque
les vieilles querelles académiques entre
doctrine préétablie, la peinture est,
réalisme et refus du réalisme.
pour Mohammed Kacimi, un des lieux
privilégié d’élaboration de l’échange. L’enjeu contemporain et universel
La peinture est ce tangible de l’art à d’un travail d’artiste se place bien
partir de quoi se trouve menée, chez au cœur de ce double défi : d’une
lui, la critique de la pratique au profit part, forger et savoir apprécier la
de l’expérience et de ce qu’il a nommé distance qui sépare l’œuvre de son
« … l’histoire du foisonnement des spectateur. Et, d’autre part, trouver
expériences enfouies dans nos corps, dans une  cartographie de l’œil12 et de
dans nos têtes, dans nos yeux. »9 la pensée, les bases d’une rencontre
fortuite et contingente. Cette rencontre
L’un des aspects les plus intéressants de
est alors éprouvée comme une sorte
cette forme de création est précisément
de champ magnétique, celui d’une
– si l’on se réfère à ce qui a été dit plus
prise de conscience qui conjugue
haut - qu’elle est une aventure à risque
des champs de connaissances et
qui tient à ses propres faux - pas, au sein
d’expériences qui s’organisent entre
même des images ainsi produites.
l’artiste et des circonstances prévues
Par définition, et surtout, par expérience, ou imprévues qui s’offrent à lui dans
l’image10 est le territoire privilégié un contexte donné, à diverses étapes
de l’invisible. Elle fait émerger, de sa profession (invitations à exposer,

62
ateliers, séminaires, participation à devenir de l’art. Quand l’artifice imite
des événements, etc.). la nature et la diversifie à l’infini pour
permettre la construction d’un espace
L’accident est un non-événement
à la fois clos et aérien, sans oublier le
qui hante les artistes. De celui-ci
déroulement prégnant de la vie et de
peut émerger, comme une ombre
ses contingences sociales.
surgie de la nuit, une présence qui
éclairera un projet lancé sans avoir été En peinture, la parega de Kant consiste
arraisonné par une logique palpable en « tout ce qui ne fait pas partie de
et circonscrite, un guide qui sera la représentation de l’objet. » Au-delà
d’autant plus réel qu’il n’existe pas. de toutes contradictions, elle pose
les bases d’un art d’une autre nature
De tout cela, Mohammed Kacimi a fait
où l’idée de l’homme, l’allusion à un
son miel. Il n’a pas hésité à se risquer,
élément de nature… sont autant de
autant que cela lui a paru nécessaire,
fenêtres, de vedutas, ouvertes sur un
en marge de la peinture telle qu’elle
espace cosmique illimité. Le grand
constituait encore par elle-même, pour
rêve de Matisse quand la ligne courbe
les puristes, un univers qu’il était interdit
retrouve la « respiration de la mer »
de transgresser en se prononçant
comme dans sa Vague de 1952 ? »
sur des réalités hors peinture ou en
supposant une « métapeinture », Plus que jamais, pendant la dernière
illusion angélique constitant à se situer décennie de son existence, sa réflexion
au-dessus de la peinture pour mieux et son œuvre se sont mesurées à l’aune
parler d’elle. Se placer, en marge, lui des passerelles qu’il perfectionnait,
suffit très tôt. Il n’en méconnaissait au propre et au figuré, avec l’art
pas les protocoles, mais calait son africain. Dans un jeu de miroir
expérience d’artiste à un autre niveau, infaillible, il a bâti, à partir de son
celui du croisement des cultures. expérience africaine, une pensée sur
l’état actuel de la fonction de l’art au
Il lui fallait établir une esthétique Maroc : échapper aux protocoles de
transversale, qui serait la réalisation normalisation propres aux sociétés
de la « beauté libre » dont parle capitalistes modernes et leur opposer
Kant. Sa créativité se nourrissait de les singularités désirantes, à l’œuvre
ses voyages réels ou imaginés. Ces dans la peinture, la sculpture, le poème
expériences vécues n’ont fait que ou dans l’insoumission politique, un
renforcer sa conviction concernant le geste dont les Européens ne mesurent

63
Sans titre
1999
Technique mixte sur toile
154 x 130 cm
Collection privée

64
65
Sans titre
Technique mixte sur pâte à papier
65 x 50 cm
Collection privée

66
Sans titre
Technique mixte sur pâte à papier
65 x 50 cm
Collection privée

67
pas toujours l’ampleur et l’intérêt sur la de la haine de l’autre, l’art peut-il aider
scène intellectuelle marocaine. à la décontamination de ces germes
d’abomination ?
Depuis la fin des années soixante,
toutes les images du monde ont été À ce point ultime de l’analyse, il
recensées mettant en évidence la s’avère que la véritable dimension
diversité du champ de la création. de Mohammed Kacimi est d’ordre
L’Occident a pris conscience qu’il politique. Elle s’énonce et se dévoile,
n’était pas le seul détenteur d’un avec ses mots, dans nombre de
inventaire des styles possibles aptes passages, ici cités, qui composent son
à accompagner, exclusivement, recueil « Parole nomade » sous-titré
la modernité. D’autres contextes, « L’expérience d’un peintre. »
d’autres histoires, engageaient des
Certes, tout est à repenser et la
passerelles de plus en plus pertinentes « démocratie » n’échappera pas à cet
entre les pratiques dites traditionnelles exercice critique, si bien que lorsqu’un
- ou ritualisations - et les avant-gardes artiste tente de concilier l’exigence d’une
occidentales, dans un tourbillon réflexion artistique avec celle de l’esprit
universaliste qui vit poindre son point démocratique et d’instaurer quelques
d’orgue avec l’exposition manifeste procédures de vérité compatibles avec
Les Magiciens de la terre13, à la toute sa démarche de créateurs, il y a tout
fin des années 80. Les mythologies lieu de se pencher attentivement sur les
individuelles de Mohammed Kacimi expériences qu’il suscite.
ont tout naturellement pris leur place
dans cette mouvance « entre deux » Seul l’événement (en tant
cultures. qu’accumulation des expériences) est
producteur de vérité.
Héritier en cela du geste platonicien,
Un artiste « africain » engagé Mohammed Kacimi a (démarche rare
alors, pour ne pas dire absente, chez
Or, alors même que s’embrasent les peintres marocains) œuvré entre
un peu partout dans le monde, de les champs ouverts par la poésie,
pseudo révolutions nourries par de l’échange amoureux, la science et
monstrueux fantasmes associés à l’idée l’expérience politique. Il a tenté, à
d’identité nationale, du repli sur la l’éclairage des œuvres qu’il produisait
brûlante « communauté » du sang et et des expériences qu’elles suscitaient,

68
Sans titre
1991
Technique mixte sur papier
31 x 22 cm
Collection Assia Faraoui

non pas de produire une vérité mais humains), subi par le professionnel
d’en dégager la conjonction des vérités comme par l’amateur, est dû à la
et des dominantes qui lui étaient transformation effective de notre
propres à un instant, léguées par une relation de regard avec les œuvres…
époque donnée. transformation mise en lumière par
Marcel Duchamp. Leur condition
L’histoire de l’art et ses nouvelles
d’analyse matérielle grâce aux
conditions de présentation (telles que
nouvelles techniques scientifiques
les pratiques contemporaines des
et leur condition de présentation
théoriciens de l’art en ont transformé
(enrichissement des systèmes de
la perception) s’offrent aujourd’hui
productibilité, nouveaux accrochages
à enrichir et renouveler notre
dans les musées) apportent des
compréhension des modalités selon
informations fouillées sur leur
lesquelles s’est construite la conscience
signification et leur genèse.
du rôle joué par l’artiste.

La confrontation dialectique du rôle


joué par le spectateur, des savoirs
établis et de la subjectivité de l’artiste
opérant, a produit, depuis le début
du siècle, une véritable révolution
dans l’élaboration de tout objet (qui
s’énonce pour œuvre) comme dans
l’observation de l’œuvre dite.

Le renouvellement de l’observation des


œuvres d’art passe certes toujours par
la connaissance des histoires de l’art,
mais il ne peut plus faire aujourd’hui
l’économie d’un travail et d’une lecture
qui s’opèrent à travers les pratiques
et la connaissance d’autres sciences
humaines.
Ce renouvellement (de la
perception des œuvres d’art et
des comportements artistiques

69
Sans titre
2001
Acrylique sur toile
150 x 140 cm
Collection Ministère de la Culture

Nombreux sont ceux qui, par parfois, dont il est difficile d’admettre
conservatisme (et/ou par confort !), ont l’emphase et la surcharge symbolique.
eu peur de ces pétards à retardement Mohammed Kacimi se donne beaucoup
(contenus dans tout geste artistique plus comme un homme qui pense,
authentique) et cherchent encore à entre l’Afrique et l’Occident, entre ce
préserver l’aura de l’œuvre d’art et son que ces territoires ont d’empirique.
caractère sacralisé et sacralisant. Il est Imprégné d’une méthode, éprouvée
intéressant de savoir que Mohammed depuis le XVIIe siècle et réactivée
Kacimi écrivait ce qui suit en reprenant par l’ethnologie, il a accédé à la
ce qu’il disait il y a plus de vingt ans : connaissance des esprits par l’analyse
« Je n’ai presque jamais conçu une des pratiques. A « l’infigurable »,
exposition sans que ma démarche ne trop déliquescent, à « l’infini »,
se prolonge par une idée, une relation trop démesuré, à « l’errance »,
avec le corps de la ville, les gens ; c’est trop incontrôlée, il préférait, selon
ma façon d’être à l’écoute ou peut-être ses propres termes, être « en prise
d’être écouté ; dans chaque écoute il y directe » avec les événements.
a un message artistique, humaniste, Cela lui a aussi permis :
culturel, en Afrique, en Europe, en
- De construire un lien possible entre
Orient […] Cela m’a permis d’être au
l’espace des idées et l’espace public.
cœur du rapport spiral qui nous guide
et nous entraîne vers le centre des - De pratiquer l’art comme lieu de
choses. Son tracé met les sensibilités médiation et de confrontation d’idées.
en relation ; les gestes qu’il fait naître, - D’organiser des rendez-vous avec
poussent à poser des questions. »14 l’imaginaire.
- D’être l’acteur de sa propre histoire
Cette dimension articulait son travail
et charpentait sa vie d’artiste. Et, on - De donner forme à un lieu de
peinture et de réflexion qui articule
ne manquera pas d’être stupéfaits à la
sa propre vision du monde, loin de
lecture des textes qui ont été imprimés
tout sectarisme.
sur lui, a fortiori par ceux d’auteurs
européens dont on aurait pu imaginer - D’abolir la révérence au passé.
qu’ils allaient faire preuve d’un exercice - D’échapper aux intégrismes de la
scientifique et cartésien d’écriture. En marchandisation du monde et de
effet, tous semblent transportés par l’exaltation des religions
une dimension lyrique, quasi extatique - De maîtriser l’ivresse du futur.

70
71
- Et, de découvrir enfin ses propres nous parlons. Et, l’acte du langage
limites en tant qu’artiste œuvrant au et de l’échange nous a conduit
nom de l’art. directement au champ de l’éthique.

Deux thèmes ont convergé dans cet


De l’expérience artistique à aspect de son travail, caractérisés par
l’expérience morale leur proximité : l’éthique qui concerne
les jugements moraux (et toute
pensée normative primordiale) et la
L’art ne peut que décrire son temps.
pensée politique en tant que réflexion
C’est bien une création éclatée,
sur la cité et sur l’homme (théorie de
ayant perdu ses repères, un art en
la justice, du droit etc.).
quête de projets, qui s’actualise en
ce chevauchement de siècles. Cet La force de ces interrogations
éclatement, cette individualisation des nouvelles - auxquelles se sont
démarches qui complexifient l’approche employés nombre de penseurs
des œuvres, en déconcertent plus d’un, contemporains tels Deleuze, Foucault
mais, il faut le répéter à satiété, ce n’est et Levinas - a progressivement
pas parce que l’on ne comprend pas posé, avec de plus en plus d’acuité
ce qui est en train de se faire que cela depuis les années 60, la question
n’existe pas ! de notre destin dans la cité et la
À travers la mort annoncée du communauté. Cette force est celle
sujet, la substitution des relations qu’exige toute analyse de la civilisation
aux objets, les anciens paradigmes contemporaine quand chutent,
ont été remplacés par l’action et dans un infernal fracas, toutes les
la communication. Les outils de la idéologies et quand une société se
relation, les signes et les symboles débarrasse enfin de tout espoir de
ont ouvert la démarche du créateur à transformer radicalement l’homme.
l’intersubjectivité. L’artiste se définit
Une sorte de décloisonnement
comme sujet parlant et comme action,
universel imprègne aujourd’hui
au sein d’une communauté.
progressivement un pan de
Considérant tout un pan du travail plus en plus vaste de la pensée
de Kacimi, c’est de cela encore dont contemporaine.

72
Shéhérazade et la guerre
1991
Acrylique sur pâte de papier
80 x 60 cm
Collection Dounia Benqassem

73
Sans titre
Technique mixte sur plaque de goudron
59 x 46 cm
Collection Marie Redonnet / Bernard Prince

74
Sans titre
Technique mixte sur plaque de goudron
59 x 46 cm
Collection Marie Redonnet / Bernard Prince

75
Sans titre
Technique mixte sur plaque de goudron
59 x 46 cm
Collection Marie Redonnet / Bernard Prince

L’art occidental a accompagné, d’action qu’il s’est avéré nécessaire de


souvent précédé, cette vitalité du réactualiser, d‘adapter à de nouvelles
mouvement éthique actuel. Et on problématiques de la modernité et à une
a, bel et bien, assisté en direct à nouvelle éthique. Il a fallu, entre autres
l’agonie des idéologies. En revanche, actes de résistance, travailler à trouver de
il est absurde d’imaginer, même nouvelles et justes expressions portant
un instant, que l’art puisse mourir. sur la production elle-même de l’œuvre…
Ou alors l’humanité disparaît ! Les sans pour autant renier les acquis
préoccupations artistiques se sont historiques…
seulement déplacées lorsque les
C’est dans cette mouvance que des
créateurs ont commencé à affirmer,
artistes, tels que Mohammed Kacimi,
avec et après Mallarmé, que la fonction
ont posé, reposé, remis en question,
de l’art n’était pas d’ajouter quelque
soumis à la critique, cette question
chose à la nature. Puis est advenue
d’avenir : à l’aube du troisième
ensuite la question encore plus
millénaire, dans l’ébranlement des
cruciale : est-ce que l’art consiste à faire
fondements, comment reconstruire
des œuvres ? Autrement dit : faut-il
une démarche éthique ? Au Maroc,
produire ou créer pour faire de l’art ?
pendant de longues années, il fut
Après ces tremblements de terre l’unique. Sa position à l’égard de la
successifs, toutes les notions ont eu à peinture était inédite en ce sens.
affronter le vide. De nouveaux modèles
Réfléchir sur la rencontre des
sont apparus. L’espace du champ
expériences anciennes et modernes
artistique n’a plus du tout été investi
du monde ne veut pas dire, bien sûr,
par la représentation et l’idée qu’une
prendre modèle sur les Grecs ou les
conscience humaine autonome pouvait
Romains. La pensée antique n’est pas
les dominer.
pour la pensée contemporaine un
Passage irréversible d’un état à un autre, quelconque idéal ou autre paradigme.
l’art invente et réinvente des modèles Il s’agissait plus simplement de
nouveaux. Tous les modèles n’ont pas prendre ses distances par rapport
disparu. La vertu hellénique, l’expérience aux problématiques religieuses de
antique du monde, les traditions l’interdiction tout en puisant dans la
primitives dépouillées d’artefacts maïeutique antique une substance
rationnels, le siècle des Lumières, avaient à réflexion, les fondements d’un
mis en nous des formes possibles exercice spirituel, pour une meilleure

76
77
connaissance de soi, de l’autre et Maroc, au Bénin, au Sénégal, mais
de l’échange… Un exercice spirituel aussi en France, en de nombreuses
d’abord destiné à former et forger circonstances différentes, à
les esprits, qui apprend à vivre et à « documenter » son activité artistique
métamorphoser nos rapports avec le et en faire le modèle de sa propre
monde et les choses. pensée sur l’art. Simultanément,
par l’entremise d’ateliers, ouvert
Dans cette optique, Michel Foucault
à toutes les expériences publiques
ouvrait la première des perspectives :
ou collectives, il s’est offert à la
« Voilà ce que j’ai essayé de pratique de l’altérité, passeur des
reconstituer : la formation et le autres cultures, brassant les sens
développement d’une pratique de soi diversifiés et hétérogènes, négociant
qui a pour objectif de se constituer soi- infatigablement multi culturalités et
même comme l’ouvrier de la beauté de transdisciplinarités… comme Les Sept
sa propre vie. »15 conteurs de Tulle qui s’acheminent,
entre jubilation et retenue, vers la
Synchroniquement, la radicale force d’un art maîtrisé de la fragilité et
critique de la totalité par Emmanuel de l‘inquiétude.
Levinas, assujettie à l’expérience
de la transcendance-telle qu’elle Nadine Descendre,
inspire la pensée éthique et donc, Rabat, juin 2001/septembre 2009
notre action dans le temps-élargit
l’expérience structuraliste à la
proximité de l‘Autre, associé à l’idée
de l‘infini.

Cette double perspective a ouvert à


des créateurs comme Mohammed
Kacimi, dont l’œuvre s’était inscrite
en faux contre les dogmatismes
pour mieux cerner le champ de la
liberté, un climat fébrile d’intense
activité. Dans cette filiation, en
une généalogie inachevée de sa
propre modernité, il a commencé,
dès le début des années 80, au

78
Notes

1. Extrait cité sous le titre Le sujet de la peinture dans l’ouvrage Parole nomade, l’expérience d’un peintre
qui rassemble des textes de Mohammed Kacimi ; ed. Al Manar ; coll. Approches et Rencontres, p. 35
2. Extrait cité sous le titre de la liberté en art : être et faire dans l’ouvrage Parole nomade, l’expérience
d’un peintre qui rassemble des textes de Mohammed Kacimi ; éd. Al Manar ; coll. Approches et
Rencontres, p. 53. Par cette formule Kacimi s’oppose au poète et critique d’art irakien, Haydari, qui
semble soutenir que le rôle de l’artiste se résume essentiellement à être un vecteur des « idées et
des croyances », médiateur entre le public et une pensée une vision consensuelle du monde.
3. « On ne peut parler de mouvement (d’école) ni au Maroc ni dans le monde arabe, vu la diversité
qu’on y découvre et l’indépendance du traitement des formes, du monde, de l’espace. » In Parole
nomade, l’expérience d’un peintre, p. 41.
4. « Nous sommes ici (dans le champ contemporain de l’art) face à la multiplicité, non à l’unité ; à
la différence, non à l’identité ; à l’hétérogénéité, non à l’homogénéité. Si unité il y a, ce n’est pas
celle inapaisable, de l’inquiétude, cette masse de nuit dont la trame entretient l’angoisse, engendre
le désarroi. Unité essentiellement négative, elle transforme la sensibilité, le ‘goût’, perturbe la
représentation et imprime une mutation irréversible à la représentation de l’espace. A tel point que
la pratique plastique à notre époque, apparaît comme un viol quotidien du goût commun… » In :
Parole nomade, l’expérience d’un peintre p. 35
5. A Bab Rouah : au mur, des œuvres réalisées en France et encore (pour la plupart d’entres elles)
jamais montrées au Maroc avant 2002. Et au sol, des volumes métalliques peints récupérés auprès
des ouvriers ayant travaillé dans les lieux mêmes.
A Bab El Kebir : évocation et témoignages à travers divers spécimen des interventions hors atelier.
A la Galerie Mohamed El Fasi : un accrochage des photographies réalisées en Afrique.
6. « De quelle esthétique relèvent ces bouquets de roses en plastique que l’on trouve actuellement dans
nombre de maisons marocaines ? La confection de ces fleurs ressort-elle à quelque semblance/
simulacre ?
Comment penser le problème du redoublement en notre société ? Son rapport à la question
esthétique ? Il est une catégorie contemporaine de gens riches, nouveaux ou anciens, qui, lorsqu’elle
meuble ses appartements – ce n’est qu’un exemple – installe simultanément ce qu’on appelle
communément salon européen moderne et salon typiquement marocain (entendez : traditionnel). Où
s’arrêtera cette tragi-comédie schizophrène ? » In Parole nomade, l’expérience d’un peintre p. 36
7. Extrait cité sous le titre Le voyage des signes dans l’ouvrage Parole nomade qui rassemble des textes
de Mohammed Kacimi ; ed. Al Manar ; coll. Approches et Rencontres, p. 90
8. Métissages de François Laplantine et Alexis Nouss, J.J. Pauvert, 2001.
9. In Vingt-deux peintres marocains pour les droits de l’homme, extrait cité sous le titre Imaginaire et liberté
dans l’ouvrage Parole nomade qui rassemble des textes de Mohammed Kacimi ; éd. Al Manar, coll.
Approches et Rencontres, p. 90.
10. Sous réserve, évidemment, que l’artiste ait su lui trouver sa forme la plus pertinente.
11. Jean-François Lyotard : Que peindre ? éd. La Différence, 1987.
12. Se référer à l’ouvrage de Christine Buci-Glucksmann « L’œil cartographique de l’art » édité
en 1996 par les Éditions Galilée.
13. L’Exposition « Les Magiciens de la terre » - mai 1989, Centre Georges Pompidou et Grande Halle de
la Villette, Paris, dont le commissaire était Jean-Hubert Martin, a généré alors beaucoup de critiques
et soulevé de bouillants débats en son temps. Aujourd’hui, on sait combien (malgré ses défauts de
jeunesse) elle a totalement changé la vision que se font le public, les gens de musée ou même les
galeristes. « L’art contemporain » n’était plus qu’occidental, européano-américain, mais s’ouvrait
enfin au monde, en transgressant les catégories muséographiques et commerciales…
14. In Parole Nomade, p. 127.
15. Entretien avec M. Foucault, Magazine littéraire, numéro 2071.

79
Sans titre
1989
Acrylique sur toile
73 x 65 cm
Collection Groupe Attijari Wafa Bank

80
Sans titre
2000
Acrylique sur toile
167 x 136 cm
Collection privée

81
Parole nomade
Mohammed Kacimi
Approche et rencontre
Al Manar

82
83
84
Le creux du corps
Poèmes de Mohammed Kacimi

85
Je se souvient
de sa tombée
du ventre de l’Atlas
La nuit spirale
pourpre
bleue
noué à la crinière sombre
Je lèche la lumière

le coït entre nous


comme une adéquation
entre
la nuit et
la voie lactée

le cèdre émerge
de mon corps
l’eau de tes yeux

86
Je
présent
nu
saisi par l’absence
des mots
La foule brûlée
par
des années de noir
le cri
rauque
l’errance affective
par la peur prise
au ventre
le mot liberté
sort
de ma bouche
saignant
je te prends

87
… mon pays
entre songes et dérives
galaxie embryonnaire
faite de fleurs
d’or
de bleu
des pierres dissoutes par le feu
et d’avortement

cette ligne à l’encre


rouge
entre ton nom
et le mien

88
par la peur
je couvre mes rêves
d’ombres
pour plus tard les explorer
et voir ton visage
à l’éclat mortel
un ordre qui émerge du chaos,
fibres dorsales du temps
des chemins d’arcatures
entrelacs
d’éternité

mon pays
comme absence, l’abîme
ou le soleil
un trait d’azur
mordant dans les os
d’un vieux cimetière
couvert de limon, d’argile
et de quelques iris sauvages

89
les strates
vocales nostalgiques
le regard revient
des images d’ombre
les doigts font vibrer le oud
le tête appuie
sur le bois tressé
finement ciselé pour
écouter
le vent
le son
venant du creux du corps
de cette zone concave où le mystère se fait

Editions Al Manar
1996

91
Orage, Zéphyr
Tahar Bekri, Mohammed Kacimi
Corps Ecrit
Al Manar

92
93
Orage, Zéphyr
Tahar Bekri, Mohammed Kacimi
Corps Ecrit
Al Manar

94
95
Repères biographiques

Né en 1942 à Meknès, Mohammed Kacimi fait de nombreux stages d’initiation aux


arts plastiques à Rabat et il fréquente tout particulièrement l’atelier de peinture de
Jacqueline Brodskis au ministère de la Jeunesse et des Sports. Ses rencontres avec
Jilali Gharbaoui en 1963 à Meknès, pendant l’exposition organisée par Gaston Dhiel,
puis au monastère de Tioumliline, près d’Azrou, ont influencé son parcours artistique.
Les premières expositions individuelles de Kacimi ont lieu en 1965, au Conservatoire de
Meknès et à La Maison de la Pensée à Rabat. Il abandonne alors son travail d’éducateur
pour ses consacrer à la peinture. Suivent les années de voyages, en Europe, en Afrique
mais aussi dans le désert marocain. Dès cette époque naissent les questionnements
qui accompagneront ses œuvres plastiques et ses écrits tout au long de sa vie.
A partir de 1972, il écrit pour différents journaux sur la situation des arts plastiques au
Maroc, avec une chronique régulière dans Anoual, et publie plusieurs textes poétiques:
L’été blanc, Edifrar, Paris, 1990, Le creux du corps Ed. Al Manar, 1996. Il participe à de
nombreuses manifestations culturelles internationales.
Kacimi était membre actif de l’Union des Ecrivains du Maroc, il contribua à la revue
Afaak-Horizons, de l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme, et il parrainait
plusieurs ONG. Les actions menées avec les enfants, les malades de l’hôpital
psychiatrique de Berrechid, les enfants malades du CHU de Rabat ont montré
l’engagement social de cet artiste. Sa dernière cause consistait à être aux côtés des
artistes africains contre le Sida.
Il est mort en 2003 à Rabat.

97
Principales expositions personnelles

1965 : Conservatoire de Meknès 1992 : Galerie Al Manar, Casablanca


Maison de la Pensée, Rabat 1993 : Centre Culturel Français Rabat : La grotte des temps
1968 : Galerie La Découverte , Rabat futurs (installation)
1970 : Conservatoire de Meknès Galerie Al Manar, Casablanca : L’esprit du corps
1975 : Galerie Nadar, Casablanca CIES , Paris et Thionville : Trace 
Galerie l’Atelier , Rabat 1995 : Hôpital éphémère, Paris : le temps des conteurs 
Conservatoire de Meknes Galerie du bateau Lavoir, Grenoble : Du désert
1977 : Galerie Nadar, Casablanca aux Atlassides
1980 : Galerie Nationale Bab Rouah, Rabat Galerie Nationale Bab Rouah, Rabat :  Du désert aux
1981 : Deutsche Bank, Bonn Atlassides  
Galerie Centrale, Genève 1996 : Maison de la culture Bourges, France
1982 : Galerie Nadar, Casablanca : Maison de la culture Amiens, France
Autour du noir Maison de la culture Nevers, France
Galerie Alif Ba, Casablanca Galerie Al Manar, Casablanca : Le creux du corps  
Office du Tourisme, Marrakech 1997 : Musée du cloître, Tulle : dessins
1984 : Galerie F.O.L., Montpellier Eglise St-Pierre, Tulle : peintures
1985 : Galerie Jean-Claude David, Grenoble 1998 : Maison du Japon, Paris 
Centre Bonlieu, Annecy 1999 : Galerie Florence Touber, Paris
1986 : Fondation Duploch-Pelat, Montpellier Galerie Porte 2A, Bordeaux
1987 : Galerie Alif Ba, Casablanca 2000 : Espace Ecureuil, Marseille
Salle Maurice Denis, St-Germain- en-Laye 2001 : Galerie Florence Touber, Paris : Les désertiques 
1988 : Institut du Monde Arabe, Paris 2002 : Galerie nationale Bab Rouah, Rabat :
1989 : Galerie Etienne Dinet, Paris Le temps des conteurs
1990 : Galerie Nadar, Casablanca Bab el Kebir, Rabat : Hors Atelier
Galerie Huit Poissy, Paris Salle Mohammed El Fassi, Rabat : L’Afrique de Kacimi 
Galerie Arcanes, Rabat 2003 : Galerie Al Manar, Casablanca
1991 : Galerie Nadar, Casablanca : Shéhérazade ou
la mémoire de Nour 
Bab el Kebir, Rabat : Shéhérazade ou la mémoire
de Nour  

98
Publications

1990 : L’été blanc, recueil de poèmes et dessins, Edition Edifra, Paris


1993 : Les vents ocres, recueil de poèmes et dessins en collaboration
avec Hassan Nejmi
1995 : Les haïks de Marrakech à Essaouira, en collaboration avec
James Sacré, Edition Tarabuste
1996 : Monographie Kacimi, Revue noire
Le creux du corps, recueil de poèmes, dessins et gravures,
Edition Al Manar
1997 : Meknès, ville historique, poèmes de Kacimi, photographies de
Christian Ramade,
Edition Belvisi, Casablanca
1998 : Ombre portée, en collaboration avec Alain Gorius,
Edition Al Manar, Casablanca
1999 : Parole nomade, Edition Al Manar, Casablanca
2009 : Traces et paroles, Mohammed Kacimi et Jalil Bennani,
Edition Al Manar

Collections Publiques

- Musée d’Art moderne de la Ville de Paris


- Fond d’art contemporain de la Ville de Paris
- Musée du Val de Marne
- Institut du Monde Arabe, Paris
- Musée d’art africain, Washington
- Ministère de la Culture, Maroc
- Fondation ONA, Maroc
- Attijariwafa Bank, Maroc
- Société Générale Marocaine de Banque, Maroc
- Plusieurs collections privées au Maroc et à l’étranger

99
Principales expositions collectives

1965 : Palais Cristal de Madrid : Peintres marocains


1966 : Festival mondial des arts nègres de Dakar, Sénégal
1969 : Galerie nationale Bab Rouah, Rabat : Miloud et Kacimi
Festival panafricain d’Alger
1974 : Première exposition maghrébine d’Alger
Première Biennale panarabe de Bagdad
1975 : Artistes marocains à Tunis, peinture collective à Hammamet
1976 : Musée des Oudayas, Rabat : deuxième et dernière biennale arabe.
1978 : Centre culturel irakien, Londres : Exposition inaugurale Artistes arabes
Exposition internationale pour la Palestine à Beyrouth
1979 : Peinture Marocaine à Ryad et Jedda, Arabie Saoudite
Sixième Exposition arabe à Koweit
1980 : Biennale de dessin de Bijeka, Yougoslavie
biennale graphique arabe de Bagdad, Irak
Fondation Miro, Barcelone : Peinture marocaine contemporaine
1981 : Première Biennale de Tunis
Galerie nationale Bab Rouah, Rabat : 10 ans Galerie l’Atelier
1983 : Exposition itinérante de peinture marocaine aux Etats-Unis
1985 : Musée de Grenoble : Présence artistique marocaine
Fondation Hébert d’Uckermann, Grenoble : Itinéraire d’une galerie-l’Atelier
Musée d’Afrique et d’Océanie, Paris : Présence artistique marocaine
Foire internationale d’art contemporain de Bâle, Suisse
1986 : Arab Contemporary Art de Londres
Exposition internationale de Bagdad, Irak
Pintores Marroquinos de Hoje à Lisbonne, Portugal
Galerie Nadar, Casablanca : A la rencontre du dessin
1987 : Biennale de Sao Paulo avec Belkahia, Bellamine, Melehi et Rabi
1988 : Institut du Monde Arabe, Paris : Quatre peintres arabes Première
Musées d’Ixelles, Liège et Ostende : Peinture contemporaine au Maroc
1989 : Musée Reina Sofia, Madrid : Peinture marocaine
Biennale de Cuba
1990 : Exposition itinérante, Peinture maghrébine, Nouakchott, Casablanca, Alger, Tunis et Tripoli

100
1991 : Galerie nationale Bab Rouah, Rabat : Présences pour les Droits de l’Homme
Institut du Monde Arabe, Paris : Peintres du Maroc
1992 : Biennale de Dakar
Biennale du Caire
Musée Muhka d’Anvers
Galerie Ipso, St. Gilles, Belgique : La Peinture contemporaine au Maroc
Galerie Al Manar, Casablanca : Dessins écrits et propos
1993 : Exposition itinérante : Peinture du Maghreb, en Espagne et à Gand
Galerie Al Wacety, Casablanca
1995 : Institut du Monde Arabe, Paris : Tapis volants
B.M.C.E., Paris : Peinture marocaine dans les collections françaises
1996 : Les artistes africains et le Sida, Cotonou, Dakar, Abidjan
1997 : Couvent des Cordeliers, Paris : Suites africaines
Medersa Ibn Youssef, Marrakech : Méditations
Galerie Nikki Diana Marquard, Paris : Algérie, je n’oublierai jamais mes amis
1998 : Galerie Skoto, New-York
Musée d’art moderne de la ville de Paris : Hommage à Marie Odile Briot
Exposition internationale à l’occasion du 50ème anniversaire de la Déclaration
universelle des droits de l’homme, Paris
2000 : Institut du Monde Arabe, Paris : Hommage à Adonis
Galerie Delacroix, Tanger : Hommage à Adonis
Exposition itinérante : Tawassul, Nouvelles rencontres d’arts plastiques entre
l’Espagne et le Maroc, Rabat, Casablanca, Séville, Madrid et Barcelone
Borj Bab Marrakech, Essaouira : La cinquième saison
Espace d’art Actua, Casablanca : La cinquième saison
2001 : Villa des Arts, Casablanca : Les artistes et l’eau
Galerie Atassi, Beyrouth et Damas
2002 : Villa des Arts, Casablanca : Jean Genet et le monde arabe
2003 : Galerie Brunei, Londres : Beyond the Myth Art contemporain marocain

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Interventions hors atelier

1976 : Les étendards à Harhoura, Geste océanique


1977 : Place Pietri, chantier CDG, Rabat : La parole aux enfants peinture collective
1978 : Les murs peints d’Asilah
10 artistes avec les enfants sur les murs d’Essaouira
1980 : Intervention avec les ouvriers à la SOMACA (usine de montage de voitures)
1981 : Ateliers avec une quinzaine d’artistes à l’hôpital psychiatrique de Berrechid
1984 : Commande pour le musée de la Terre, Rabat
1985 : Mur peint à Grenoble dans le cadre de la manifestation Présence artistique marocaine
Peinture publique sur une lecture d’Abdellatif Laabi, Grenoble
Sept étendards bleus face à l’Atlantique, Harhoura
1987 : Deuxième mur peint à Asilah
1988 : Sept Haïks peints avec les teinturiers de la Medina de Marrakech
1992 : Intervention dans le théâtre antique de Kash, Turquie
1993 : Intervention à l’Hôpital des Enfants à Rabat, exposition collective permanente
Horizon vertical, cinquante oriflammes dans la ville de Limoges
1994 : Atelier international Tenq à Saint-Louis, Sénégal
La Route de l’esclave, projet ONU-Unesco : réalisation d’une peinture publique
La Mémoire du corps, sur les percussions du Prince Adé Oyé à Ouidah, Benin
1995 : Peinture publique au Théâtre Renaud-Barrault, Paris
Peinture publique à la manifestation Maghreb des Livres à la Villette, Paris
1997 : Atelier peinture-débat avec des adolescents en difficulté et l’implication du
psychanalyste Jalil Bennani au Centre Médico-Psychologique, Rabat-Agdal
Eglise Saint-Pierre, musée du Cloître, Tulle, France
2001 : Résidence-Atelier, invité par le ministère de la culture du Mali
Résidence-Exposition, Saint-Louis, Sénégal

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Khalil M’rabet

Plasticien et professeur des Universités en Arts Plastiques et Sciences de l’Art.


Depuis 1991, il enseigne à l’Université de Provence. Chercheur et membre du LESA, il
s’intéresse aux mutations plastiques contemporaines, aux interférences et processus
créateurs. Il a publié plusieurs articles et ouvrages sur l’art contemporain, notamment
Peinture et Identité. L’expérience marocaine Ed. l’Harmattan, Paris, Peinture et Mécénat,
une collection marocaine, Ed. B.C.M., Casablanca, Troisième rencontre de la jeune pein-
ture marocaine, Ed. Fondation Wafabank, Casablanca, Beyond the Myth : an exhibition
of contemporary moroccan art - the Brunei Gallery - SOAS, Londres. Depuis 1987, il a
signé plusieurs articles, communications et présentations d’artistes dans des revues,
des catalogues et des ouvrages collectifs.
Sa pratique plastique se fonde sur une double interrogation, celle d’une notion : la
tradition moderne et celle d’un matériau à l’état brut : le cuir.

Nadine Descendre

Nadine Descendre est journaliste, commissaire de grands projets et événementiels


culturels et de nombreuses expositions d’art contemporain. Elle a été directeur de
l’Institut Français de Rabat de 1999 à 2001 et précédemment (1995 à1999), de
l’École des Beaux-arts de Nîmes. Elle a édité chez Actes Sud Penser l’art à l’École.
Elle a aussi conçu et/ou réalisé une vingtaine de documentaires de création pour
les chaînes nationales et les musées français et américains et rédigé de nombreux
articles sur l’art et les politiques culturelles. Elle a été commissaire de l’événement
Nancy 2005, le temps des Lumières, elle participe actuellement au projet Marseille
capitale européenne de la culture 2013. C’était aussi et surtout une amie de très lon-
gue date de Mohammed Kacimi.

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Remerciements

La Fondation Caisse de Dépôt et de Gestion et la Fondation Kacimi souhaitent remer-


cier chaleureusement :

Les institutions et les collectionneurs qui ont consenti au prêt des œuvres exposées :

Fondation Actua-Attijariwafa Bank, Casablanca


Fondation ONA, Rabat
Société Générale, Casablanca
Ministère de la Culture, Rabat
Galerie L’Atelier 21, Casablanca
Galerie Nadar, Casablanca
MemoArts-Galerie d’Art, Salle de Ventes, Casablanca
Alain Gorius, Editions Al Manar, Neuilly
Dr Assia Chaouni-Berbich, Rabat
Maître Abdelaziz Amraoui, Casablanca
Dounia Benqassem, Casablanca
Marie Redonnet et Bernard Prince, El Harhoura

Toutes les personnes qui ont contribué à la réussite de cette manifestation :

Nadine Descendre, journaliste et commissaire de projets événementiels culturels, France


Khalil M’rabet, professeur des Universités en Arts Plastiques et Sciences de l’Art, France
Edmond Amran El Maleh, écrivain, Maroc
Vincent Harisdo, chorégraphe, Bénin/France
Bachir Sanogo, musicien, Côte d’Ivoire/France
Abdeslam Raji, chorésophe, France
Mohammed Abderrahman Tazi, cinéaste, Maroc
Najib Refaif, journaliste, Maroc.
Philippe Delis, architecte, scénographe, Maroc/France
Gilda Bennani, professeur, Maroc
Ahmed El Amraoui, professeur, Maroc
Pauline De Mazières, Rabat

2M

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Kacimi : un hommage
Ce livre est édité à l’occasion de l’exposition des œuvres de
Kacimi à l’« Espace Expressions » CDG, nouvelle galerie de
la Fondation Caisse de Dépôt et de Gestion, du 27 janvier au
13 mars 2010.

Conception et coordination :
Sylvia Belhassan
Jalil Bennani
Bernard Prince
Hassan Slaoui

Photographies et traitement de l’image :


Graphely

Achevé d’imprimer sur les presses des éditions Okad 2010

ISBN
978-9954-501-05-4

Dépôt légal
2010 MO 0158
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Kacimi à l’église Saint-Pierre
Musée du Cloître
Tulle. France 1997

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