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Activité, Passivité, Aliénation. Une lecture des Manuscrits de 1844

par Franck FISCHBACH

| Presses Universitaires de France | Actuel Marx

2006/1 - n° 39
ISSN 0994-4524 | ISBN 978-2-1305-5674-9 | pages 13 à 27

Pour citer cet article :


— Fischbach F., Activité, Passivité, Aliénation. Une lecture des Manuscrits de 1844 , Actuel Marx 2006/1, n° 39, p. 13-
27.

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---------NOUVELLES ALIENATIONS--------

Activité, Passivité, Aliénation


Une lecture des Manuscrits de 1844

Franck FISCHBACH

« Car la supériorité des idées, et la puissance actuelle de penser,


se juge à la supériorité de l’objet. »

Spinoza, Ethique, III,


Explication de la Définition générale des affects.

Si Marx n’est pas l’inventeur du concept d’aliénation (Entfrem-


dung ou Entäusserung – Marx usant indifféremment des deux termes et
les donnant même parfois pour synonymes dans une même phrase), il
reste qu’il est celui qui, en introduisant ce concept dans le champ de la
théorie sociale 1, en a étendu l’usage au-delà de l’étude de la conscience

1. On pourrait objecter que Marx n’est pas le seul à le faire et que Moses Hess
procède à la même extension, au même moment que Marx, dans L’Essence de
l’argent. À l’examen de ce dernier texte, il apparaît cependant que Hess se contente
d’appliquer le concept feuerbachien d’aliénation au domaine économique, en
ajoutant à l’aliénation théorique de l’essence humaine en Dieu, pensée par
Feuerbach, l’aliénation pratique de l’essence humaine dans l’argent. « Ce que Dieu
est à la vie théorique, écrit Hess, l’argent l’est à la vie pratique, dans ce monde à
l’envers : le pouvoir aliéné des hommes, leur activité vitale mise à l’encan »
(M. Hess, L’Essence de l’argent, trad. P. Cadiot, revue par E. de Fontenay et
S. Mercier-Josa, in E. de Fontenay, Les Figures juives de Marx, Paris, Galilée,
1973, p. 124). On le voit, il s’agit moins chez Hess d’une extension de l’usage du
concept d’aliénation que de son simple transfert et de son application à un nouveau
14 FRANCK FISCHBACH

religieuse et de la théorie de la religion, c’est-à-dire au-delà de la sphère


pour laquelle il a d’abord été forgé par Feuerbach, qui en avait lui-
même hérité de Hegel chez qui il jouait un rôle central au cœur de la
théorie de la conscience et de l’esprit. Nous proposerons ici une relec-
ture du texte qui procède à cette extension remarquable de l’usage du
concept d’aliénation au-delà de son champ d’origine, à savoir les
Manuscrits de 1844 : cette relecture n’a pas la prétention de proposer
une interprétation nouvelle, elle veut d’abord introduire au texte de
Marx en proposant une tentative d’explication et en restituant les
principales lignes argumentatives de quelques passages majeurs
consacrés au concept d’aliénation 2.

Aliénation et objectivation

L’ensemble des phénomènes qui, dans la suite des Manuscrits, est


nommé « aliénation » apparaît dès le premier manuscrit lorsque Marx
examine les conditions de l’enrichissement d’une société. Il y a
enrichissement d’une société « par le fait que beaucoup de travail est
amoncelé car le capital est du travail accumulé ; donc par le fait que
toujours plus de ses produits sont retirés des mains du travailleur, que
son propre travail vient toujours davantage lui faire face comme une
propriété étrangère et que les moyens de son existence et de son activité
se concentrent toujours davantage dans les mains du capitaliste » 3. On
a là, en une phrase, les trois aspects fondamentaux et complémentaires
de l’aliénation du travailleur : 1. les produits de son travail lui sont
majoritairement 4 retirés ; 2. sa propre activité lui devient autre et

domaine, un transfert qui n’a pour effet ni de transformer ni d’enrichir le concept.


Il en va autrement chez Marx, où son extension à la critique sociale a pour
conséquence d’enrichir considérablement le concept d’aliénation, et même d’en
renouveler complètement la compréhension.
2. Nous nous fonderons sur le texte des Manuscrits de 1844 dans la traduction
de Emile Bottigelli, Paris, Editions sociales, 1962 (cité M44, suivi de la page).
Nous modifierons cette traduction toutes les fois que nous le jugerons nécessaire en
nous fondant sur le texte des Marx-Engels, Werke, (Ost-) Berlin, Dietz Verlag,
Band 40, 1985 (cité W40, suivi de la page).
3. M44, p. 8 ; W40, p. 473.
4. Majoritairement, parce qu’une part (la plus minime possible) doit néan-
moins lui être laissée : celle qui lui permet de reproduire sa force de travail.
« Comme n’importe quel cheval, le travailleur doit gagner assez pour pouvoir
travailler » (M44, p. 12 ; W40, p. 477).
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 15

étrangère, elle est vécue comme activité d’un autre et pour un autre ; 3.
les moyens de son activité, les conditions objectives de son activité lui
sont soustraits, ils appartiennent à un autre que lui et sont séparés de
son activité elle-même. Dans l’aliénation, c’est donc à trois choses que
le travailleur devient étranger ou est rendu étranger : les produits de son
activité, son activité elle-même et les conditions de son activité.
Avant d’engager l’examen de ces trois aspects de l’aliénation,
Marx rappelle que le rapport à l’objet et à l’objectivité en général est un
rapport normal, au sens où il appartient à l’essence du travail : « le
produit du travail est le travail qui s’est fixé dans un objet, qui s’est
chosifié, il est l’objectivation du travail [ ; ] la réalisation du travail est
son objectivation » 5. Cela signifie qu’il n’y pas de travail qui ne soit
pas producteur d’objets, que le travail est cette activité (si l’on veut
subjective) qui, nécessairement, s’objective, qui est nécessairement
destinée à se fixer dans l’objet qu’elle engendre. Le passage de l’activi-
té au repos de l’objet produit est un passage nécessaire pour cette
activité qu’est le travail : l’objectivation de soi dans l’objet produit
n’est pas, pour le travail, une chute dans l’inertie ou le repos qui serait
contraire à l’essence active et vivante du travail. En aboutissant à
l’objet effectivement produit, l’activité du travail s’achève et par là
s’accomplit, loin de chuter ou de tomber dans son autre, loin de
s’éteindre dans ce qui n’est pas elle. Se plaçant dans une perspective
que l’on pourrait dire aristotélicienne, Marx considère que l’objet
produit est un accomplissement de soi pour l’activité productrice, et
non pas une négation d’elle-même. De sorte qu’en produisant un objet,
le sujet producteur ne tombe pas de la pure activité dans l’inertie de la
chose. De « l’homme réel, en chair et en os », qui produit, Marx dit que,
« dans l’acte de poser, il ne tombe pas de son “activité pure” dans une
création de l’objet, mais son produit objectif ne fait que confirmer son
activité objective, son activité en tant qu’elle est l’activité d’un être
objectif naturel » 6. Cela nous indique déjà que le fait, pour l’activité
productive, de passer dans une chose produite, d’y reposer et même de
s’y « fixer », le fait, autrement dit, pour l’acte de produire de passer
dans un être produit, n’a rien en lui-même d’aliénant, au contraire :
c’est sa destination et c’est son accomplissement. Il y a aliénation, non
pas parce que l’activité productive se fixe dans son produit (puisqu’au
contraire elle s’y accomplit et s’y réalise), mais lorsque cette réalisation

5. M. 44, p. 57 (trad. modifiée) ; W40, pp. 511-512.


6. M. 44, p. 136 (trad. mod.) ; W40, p. 577.
16 FRANCK FISCHBACH

devient, pour le sujet producteur, déréalisation de lui-même, lorsque


l’objectivation, au lieu d’un accomplissement, devient, pour le
producteur, une perte : « cette réalisation du travail apparaît, dans la
situation de l’économie politique, comme déréalisation du travailleur,
l’objectivation comme perte de l’objet et asservissement à celui-ci,
l’appropriation comme aliénation (Entfremdung), comme extériorisa-
tion (Entäusserung) » 7.
Où il est clairement dit que l’aliénation n’est pas le fait, pour une
activité subjective, de devenir objet ou de se faire chose, mais consiste
bien plutôt en une perte de l’objet. Mais l’aliénation n’est pas non plus
une objectivation qui serait suivie d’une perte de l’objet produit : elle
est une objectivation qui est en même temps une perte de l’objet, c’est la
production d’un objet toujours déjà perdu, c’est une activité productive
toujours déjà sans objet. De sorte que le modèle qui part d’un sujet actif
et productif, et qui conçoit l’aliénation comme la perte et la fixation de
cette activité dans l’être de l’objet produit, est un modèle qui a déjà
l’aliénation pour cadre d’élaboration de lui-même : il part comme d’un
fait de ce que l’aliénation engendre, à savoir un sujet se concevant
comme essentiellement actif, un sujet coupé ou séparé de l’objectivité,
c’est-à-dire un sujet qui peut d’autant mieux se concevoir comme
purement actif que ses objets lui ont été soustraits – c’est-à-dire que la
part inactive, inerte et passive de son être lui a été soustraite.
Mais revenons d’abord aux différentes étapes de l’analyse de
l’aliénation telle que Marx la conduit dans les Manuscrits de 1844. Le
premier moment est celui de l’aliénation du travailleur par rapport aux
produits de son travail. De ce point de vue, l’aliénation est d’abord
comprise comme le fait que l’objet produit devient étranger au
producteur : en produisant, le travailleur extrait quelque chose de lui-
même qui, une fois déposé dans le produit du travail, devient
méconnaissable pour le producteur lui-même. L’objet produit ne peut
plus être reconnu par le producteur comme son objet : « le travailleur se
rapporte au produit de son travail comme à un objet étranger » 8.
Devenant l’autre du producteur, l’objet se met à avoir barre sur lui :
plus le producteur produit d’objets, plus il engendre d’objets qui lui
sont étrangers, et plus ces objets s’accumulent, plus ils prennent
l’aspect d’une puissance étrangère infiniment supérieure à la puissance
du producteur : « plus le travailleur se dépense en travaillant, et plus

7. M. 44, p. 57 (trad. mod.) ; W40, p. 512.


8. M. 44, p. 57 (trad. mod.) ; W40, p. 512.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 17

puissant devient le monde étranger, objectif qu’il engendre en face de


lui-même » 9. L’aliénation signifie ici, au moins dans un premier temps,
la domination du producteur par l’objet qu’il a lui-même produit. Cette
première approche de l’aliénation par Marx est celle où se manifeste sa
dette à l’égard de la conception feuerbachienne, ainsi qu’il le souligne
d’ailleurs lui-même en disant « qu’il en va de même que la religion ».
Où il faut entendre qu’il en va de même dans la religion telle que
comprise par Feuerbach : « plus l’homme met de choses en Dieu, moins
il en garde en lui-même », écrit Marx en citant presque littéralement
L’Essence du christianisme 10. On se dit alors que l’aliénation consiste
en ce que l’essence même du travailleur passe dans l’objet et qu’en
devenant ainsi objective, elle devient étrangère et méconnaissable. Plus
le producteur se vide de sa substance, plus il l’objective dans ses
produits, et plus l’objet s’enrichit en déterminations ; plus le travailleur
s’appauvrit et s’affaiblit, et plus l’objet gagne en puissance, qu’il exerce
en retour sur le travailleur lui-même : « ce qu’est le produit de son
travail, il ne l’est pas ; et donc plus ce produit est grand, et moins il est
lui-même » 11. On se dit alors qu’on a compris l’essentiel : l’aliénation
selon Marx se laisse entendre comme la perte de soi ou du Soi dans
l’objet, comme le devenir étranger à soi dans l’objet et comme
l’emprise qu’exerce en retour l’objet sur un Soi vidé de toute substance.
Compréhension que semble confirmer la conclusion du passage :
« l’aliénation (die Entäusserung) du travailleur dans son produit a la
signification, non pas seulement que son travail devient un objet, prend
une existence extérieure, mais aussi que son travail existe en dehors de
lui, indépendamment de lui, étranger à lui et devient une puissance
autonome relativement à lui, de sorte que la vie qu’il a prêtée à l’objet
vient lui faire face de façon hostile et étrangère » 12.
Soit, mais alors comment comprendre, au beau milieu de cette
analyse, la phrase suivante : « le travailleur place sa vie dans l’objet ; ce
n’est alors plus à lui qu’elle appartient, mais à l’objet ; de sorte que plus
cette activité est grande, et plus le travailleur est sans objet (gegen-

9. M. 44, p. 57 (trad. mod.) ; W40, p. 512.


10. Cf. Feuerbach, L’Essence du christianisme (in Feuerbach, Manifestes
philosophiques. Textes choisis, trad. Louis Althusser, Paris, PUF, 1973, p. 87) :
« pour enrichir Dieu, l’homme doit se faire pauvre ; pour que Dieu soit tout,
l’homme doit n’être rien ».
11. M. 44, p. 58 (trad. mod.) ; W40, p. 512.
12. M. 44, p. 58 (trad. mod.) ; W40, p. 512.
18 FRANCK FISCHBACH

standlos) » 13. Dans cette phrase, c’est évidemment la conséquence qui


pose problème : comment le travailleur aliéné peut-il être dit « sans
objet », alors que toute l’analyse semble avoir montré qu’au contraire
l’aliénation consiste en la production de l’objet puis en la soumission à
l’objet comme à un objet étranger et hostile ? Loin d’être « sans objet »,
le travailleur aliéné semble à première vue au contraire avoir tout donné
de lui-même à l’objet, au point de ne lui avoir donné vie qu’en lui
donnant sa vie. Comment Marx peut-il dire de celui qui est tombé sous
la dépendance de l’objet qu’il est « gegenstantlos », « sans objet » ? On
n’a aucune chance de comprendre cela aussi longtemps que l’on
rapporte l’aliénation à un devenir étranger à soi du producteur dans
l’objet produit, c’est-à-dire aussi longtemps que l’on pense que
l’aliénation est la perte dans l’objet de quelque chose qui, en soi, n’est
pas objectif. En d’autres termes, on ne comprend pas le sens marxien de
l’aliénation tant que l’on reste, fût-ce implicitement, pris dans le cadre
de l’opposition entre sujet et objet, entre activité et passivité. Dans un
tel cadre, l’aliénation est confondue avec l’objectivation (die Vergegen-
ständlichung) : on assimile alors l’aliénation à l’objectivation, en pre-
nant la production de l’objet pour la perte de soi, la négation de soi d’un
être qui, en et pour soi, n’est pas objet mais sujet ; on considère que
pour un être compris a priori comme sujet, c’est-à-dire comme ce dont
l’être, en tant qu’il est activité, ne peut se réduire à l’être substantiel de
la chose, – que pour un tel être, donc, le rapport à l’objet produit
comme un objet extérieur est aliénant en ce que se réalise en lui la
fixation, la chosification de son activité subjective essentielle. Ce qui
revient, par un glissement qui fait passer de la Gegenständlichung à la
Verdinglichnung, à plaquer sur l’aliénation, telle que Marx l’analyse ici,
une problématique de la « chosification » ou de la « réification » qui est
étrangère au texte et dont on peut même considérer que, comprise ainsi
(comme chosification de la subjectivité, comme fixation de l’activité),
elle est étrangère à la pensée de Marx 14.

13. M. 44, p. 58 (trad. mod.) ; W40, p. 512.


14. De L’Idéologie allemande jusqu’au Capital, la chosification ne désigne pas
pour Marx la réification de la subjectivité, mais le fait que des rapports entre les
hommes se présentent comme des rapports entre des choses (phénomène qui est
d’ailleurs indissociable du phénomène inverse, à savoir que des rapports entre des
choses se présentent comme des rapports interhumains). Nous reviendrons là-
dessus dans la suite.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 19

Etre sans objet

Il convient donc de ne pas se méprendre à propos de ce qui


constitue, pour Marx, le fait de l’aliénation. Le fait de l’aliénation ne
consiste pas en ce que le travailleur voit le produit de son activité
subjective productrice s’imposer et s’opposer à lui sous la forme
étrangère de l’objet ou de la chose inerte, mais en ce que cette activité
naturellement auto-objectivante qu’est le travail aboutisse à ce que le
travailleur se retrouve dépourvu ou privé d’objet, « sans objet ». Ce
qu’il s’agit de comprendre, c’est que l’objectivation aboutisse à l’absen-
ce d’objet. On aperçoit mieux ainsi le sens de cette phrase que nous
avons déjà citée : « l’aliénation (die Entäusserung) du travailleur dans
son produit a la signification, non pas seulement que son travail devient
un objet, prend une existence extérieure, mais aussi que son travail
existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui (…) » 15.
Qu’au terme de l’activité de produire, le travail devienne objet, il n’y a
là rien que de très normal, c’est même quasiment une tautologie : si le
travail est activité objectivante, il est nécessaire qu’il aboutisse à un
objet, et même qu’il y trouve son achèvement au sens de son
accomplissement. Mais que l’objet produit se mette à mener sa vie de
façon autonome, en toute indépendance par rapport à celui qui l’a pro-
duit, que l’objet puisse ainsi se détacher de l’activité productrice dont il
est pourtant l’accomplissement et à laquelle il doit d’exister, c’est là
tout autre chose. C’est là le fait de l’aliénation : que l’activité de
s’objectiver aboutisse, pour le travailleur, à être sans objet, à se
retrouver privé d’objet, que l’activité même de s’objectiver conduise à
la non-objectivité.
Voilà donc à quoi on a affaire dans le travail aliéné : au fait que
« l’objectivation (die Vergegenständlichung) apparaisse à ce point com-
me perte de l’objet que le travailleur se voit dérober les objets
nécessaires non seulement à la vie, mais aussi les objets du travail » 16.
Ce qu’il s’agit de comprendre, c’est que l’objectivation puisse, en elle-
même, être la perte et la privation de l’objet. Où la perte de l’objet n’est
d’ailleurs pas uniquement la perte de l’objet produit, au sens où il est
approprié par un autre que celui qui l’a produit : la perte d’objectivité
subie par le travailleur aliéné est bien plus radicale que la seule perte de
l’objet produit par lui. Ce qu’il perd, nous dit Marx, ce sont les objets

15. M. 44, p. 58 (trad. mod.) ; W40, p. 512.


16. M. 44, p. 57 (trad. mod.) ; W40, p. 512.
20 FRANCK FISCHBACH

nécessaires à la vie et les objets du travail (die Arbeitsgegenstände) :


par où il faut entendre, d’une part, les objets nécessaires à la satisfaction
des besoins vitaux (se nourrir, se vêtir, se loger), objets auxquels le
travailleur n’a pas accès autrement qu’en travaillant, et d’autre part les
objets requis par le travail lui-même (la matière à travailler, les moyens
de travailler, c’est-à-dire les outils de travail) que le travailleur ne
possède pas et auxquels il n’a accès que par l’intermédiaire de celui qui
lui fournit du travail. De sorte que ce dont le travailleur aliéné est privé,
c’est finalement du travail lui-même en tant qu’objet nécessaire à sa
propre vie. « Le travail lui-même devient un objet » 17, nous dit Marx :
ce qui veut dire que le travail est devenu l’objet essentiel qui permet
d’accéder aux autres objets – sans travail, pas de nourriture, pas de
vêtements, pas de logement, mais pas non plus d’accès aux moyens
mêmes du travail, c’est-à-dire aux outils et aux machines. Accéder au
travail (au sens, comme on dit, « d’avoir un travail », de « trouver du
travail ») est donc la condition de l’accès non seulement aux objets
nécessaires à la vie, mais aussi aux objets nécessaires à l’effectuation du
travail lui-même.
C’est en ce sens que le travail lui-même est devenu l’objet
essentiel : il est ce dont il faut s’emparer avant tout autre chose, parce
qu’il est la condition de l’accès à quoi que ce soit d’autre. « Le travail
lui-même devient un objet dont le travailleur ne peut s’emparer (sich
bemächtigen) qu’au prix des plus grands efforts et avec les interrup-
tions les plus irrégulières » 18. Le phénomène que décrit Marx est donc
le suivant : il décrit une situation dans laquelle les individus ne
travaillent et donc ne s’objectivent qu’en étant en même temps privés
de tout accès à l’objectivité. Que suppose en effet le fait de ne pouvoir
accéder au travail lui-même, en tant qu’objet essentiel, qu’au prix des
plus grands efforts ? Cela suppose que les individus soient réduits à
n’être rien d’autre que les porteurs d’une pure capacité de travail, d’une
capacité abstraite de travail – une capacité que l’on peut considérer
comme purement subjective puisqu’elle est séparée du travail réel
comme de l’objet qu’elle convoite afin de passer de la pure puissance à
l’acte. En ce sens, ce dont le travailleur aliéné est séparé et privé, ce
n’est pas seulement de l’objectivité en général, mais de l’objectivité de
son propre être.

17. M. 44, p. 57 ; W40, p. 512.


18. M. 44, p. 57 (trad. mod.) ; W40, p. 512.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 21

Considérer, comme Marx le fait ici, que l’aliénation du travail


consiste en ce qu’il est une objectivation qui s’effectue comme perte de
l’objet et, plus radicalement, de l’objectivité en général, cela suppose
d’envisager d’abord le travailleur lui-même comme un être objectif – la
perte de l’objet ne pouvant être aliénante que pour un être auquel
l’objectivité est essentielle. Que les hommes ne soient pas des sujets
auxquels la nature fait face en tant qu’objet, mais qu’ils soient eux-
mêmes des êtres objectifs existant en acte en tant que « parties de la
nature (Teil der Natur) » 19, c’est pour Marx un point de départ de toute
démarche philosophique qui prenne au sérieux le tournant anthro-
pologique et naturaliste décisivement imprimé à la philosophie par
Feuerbach : c’est une position qu’il complète de l’affirmation selon
laquelle c’est justement par et dans le travail que les hommes s’attestent
à eux-mêmes leur propre être objectif – par le travail, c’est-à-dire par
cette activité dont le sens est justement leur propre objectivation dans la
nature par appropriation active et productive de celle-ci : « à mesure
que la réalité objective devient pour l’homme partout dans la société la
réalité des forces humaines essentielles, la réalité humaine et, par là, la
réalité de ses propres forces essentielles, tous les objets deviennent
pour lui l’objectivation de lui-même, les objets qui confirment et
réalisent son individualité, ses objets, ce qui veut dire qu’il devient lui-
même objet » 20. Le travail, comme activité d’objectivation de soi des
hommes et d’appropriation humaine de l’objectivité, est l’activité qui
confirme, en la réalisant extérieurement, la nature ou l’essence
objective des hommes. Or cette essence objective des hommes, cette
inscription des hommes comme êtres objectifs dans le tout de la nature,
c’est ce qui est rendu manifeste par l’existence des hommes en tant
qu’êtres de besoins, c’est-à-dire comme des êtres qui sont renvoyés aux
objets comme à ce qui est susceptible de satisfaire les besoins qui sont
naturellement les leurs : « que l’homme soit un être de chair (leiblich),
un être doté de forces naturelles, un être vivant, réel, sensible, objectif,
cela signifie qu’il a pour objet de son être et de l’expression de sa vie
des objets réels, sensibles, ou bien qu’il ne peut exprimer sa vie qu’à
l’aide d’objets réels, sensibles ; (…) un être qui n’a pas d’objet hors de
lui n’est pas un être objectif (…) ; un être non objectif est un non-
être » 21. Le travail, activité par laquelle les hommes s’approprient les

19. M. 44, p. 67 ; W40, p. 516.


20. M. 44, pp. 92-93 (trad. mod.) ; W40, p. 541.
21. M. 44, p. 136-137 (trad. mod.) ; W40, p. 578.
22 FRANCK FISCHBACH

objets de leurs besoins, est ainsi également l’activité par laquelle ils
manifestent et expriment l’objectivité de leur être précisément en
l’objectivant extérieurement. Ce qui ne veut rien dire d’autre, sinon
que, par le travail, les hommes expriment et se manifestent à eux-
mêmes la double dimension à la fois passive et active de leur être : le
travail atteste qu’activité et passivité sont inextricablement liées l’une à
l’autre. « En tant qu’être naturel et en tant qu’être naturel vivant,
l’homme est pour une part équipé de forces naturelles, de forces vitales,
il est un être naturel actif ; pour une autre part, en tant qu’être naturel,
de chair, sensible, objectif, il est un être pâtissant, conditionné et borné,
comme le sont aussi les animaux et les plantes, c’est-à-dire que les
objets de ses pulsions existent en dehors de lui, comme des objets
existant indépendamment de lui » 22.

La perte du besoin

L’activité de satisfaire des besoins renvoie à l’épreuve première du


besoin lui-même, c’est-à-dire à une passivité originelle qui n’exprime
rien d’autre, sinon le fait qu’en tant que parties de la nature, les hommes
ne peuvent pas ne pas être tout d’abord affectés par les autres parties de
la nature. L’épreuve de cette passivité n’a ici rien en elle-même
d’aliénant : elle renvoie seulement les hommes à leur condition d’êtres
naturels et vivants, c’est-à-dire d’êtres affectés. L’épreuve du besoin
renvoie les hommes à des objets susceptibles de les satisfaire qui,
comme tels, existent en dehors des hommes et indépendamment d’eux :
mais, là aussi, cette existence indépendante des objets n’a en elle-même
rien d’aliénant dans la mesure où ces objets, dans leur indépendance
même, sont les objets des besoins humains : aussi Marx ajoute-t-il ici
que « ces objets sont les objets de son besoin, ce sont des objets
essentiels, [c’est-à-dire] indispensables à l’activation (Betätigung) et à
la confirmation (Bestätigung) de ses forces essentielles » 23. L’épreuve
passive du besoin, non seulement n’annule pas l’activité des hommes
en tant qu’êtres naturels dotés de forces naturelles, mais au contraire
elle permet et suscite l’affirmation de cette activité : c’est dans
l’épreuve passive du besoin que les hommes s’affirment en s’activant
dans l’appropriation en acte des objets de leurs propres besoins.

22. M. 44, p. 136 (trad. mod.) ; W44, p. 578.


23. M. 44, p. 136 (trad. mod.) ; W44, p. 578.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 23

La perte de l’objet, la privation de l’objectivité de son être est telle


que le travailleur est rendu indifférent aux besoins objectifs les plus
élémentaires de sa vie : il est conduit à devoir accepter de vivre dans
des conditions objectives indignes de tout être, y compris animal, qui
possède spontanément une forme de conscience de son objectivité sous
la forme d’une conscience de ses besoins vitaux élémentaires et des
objets vitaux élémentaires susceptibles de satisfaire ces besoins.
Le travail étant ainsi compris comme l’activité d’objectivation par
laquelle les hommes attestent, confirment et affirment l’objectivité de
leur être, il apparaît clairement que l’aliénation n’est pas cette objecti-
vation elle-même, mais un phénomène interne à l’objectivation. C’est
pourquoi Marx se propose « d’examiner de plus près l’objectivation, la
production du travailleur et en elle l’aliénation, la perte de l’objet, son
produit » 24. L’aliénation n’est pas l’objectivation, mais sa version
pathologique, c’est une objectivation qui rate et qui échoue. Le symp-
tôme de cet échec, c’est que le travailleur est privé de la dimension
objective de son être dans l’activité même par laquelle il est censé
l’affirmer. Et la manifestation de cette perte d’objectivité de l’être
même du travailleur, c’est le fait qu’il soit privé de la dimension même
du besoin. Les besoins les plus élémentaires du travailleur sont niés : il
est privé du besoin d’un air sain à respirer, du besoin de lumière, du
besoin de propreté, du besoin d’une alimentation saine (ainsi
l’Irlandais, écrit Marx, ne connaît plus « le besoin de manger », mais
seulement le besoin de manger « des pommes de terre à cochons ») 25.
Le producteur est ainsi conduit à travailler dans la négation complète de
ses besoins élémentaires et de toute la dimension sensible, passive, de
son être : « même le besoin de l’air libre cesse, chez le travailleur,
d’être un besoin, l’homme retourne à sa tanière, mais elle est
maintenant empestée par le souffle pestilentiel et méphitique de la
civilisation et il ne l’habite plus que d’une façon précaire, comme une
puissance étrangère qui peut chaque jour se dérober à lui, dont il peut
chaque jour être jeté dehors s’il ne paie pas ; (…) la lumière, l’air, etc.,
la propreté animale la plus élémentaire cessent d’être un besoin pour
l’homme ; (…) l’incurie complète et contre nature, la nature putride
devient son élément de vie ; plus aucun de ses sens n’existe encore, non
seulement sous son aspect humain, mais aussi sous son aspect

24. M. 44, p. 58 ; W40, p. 512.


25. M. 44, p. 102 ; W40, p. 548.
24 FRANCK FISCHBACH

inhumain, et donc pas même sous son aspect animal » 26. Ce qui est par
là dérobé aux hommes, c’est jusqu’à la capacité même d’éprouver leurs
besoins les plus simples et les plus immédiats, des besoins qui ne sont
même pas spécifiquement humains, mais simplement animaux, tels le
besoin d’air, de mouvement, de lumière et de propreté. Dans ce vol des
besoins élémentaires, c’est l’objectivité de l’être des hommes qui est
niée, c’est de leurs qualités d’êtres immédiatement sensibles ainsi que
de la passivité primaire de leur être que les hommes sont privés.
La conséquence en est clairement énoncée par Marx lorsqu’il note
que « l’économiste politique (der Nationalökonom) fait du travailleur
un être non sensible et privé de besoins, comme il fait de son activité
une pure abstraction de toute activité » 27. Où l’on voit que le fait de
priver le travailleur de la dimension objective, sensible et passive de
son être a pour conséquence de réduire son être à une pure activité, à
l’activité en général comme abstraction de toute activité particulière.
L’aliénation est ainsi le nom du processus par lequel, d’activité d’auto-
objectivation, le travail est transformé en activité de désobjectivation :
il est l’activité qui aboutit à ce que le travailleur soit privé de toute
objectivité, à commencer par celle de son être propre, à ce qu’il pose et
transfère hors de lui-même toute dimension sensible, objective et
passive de son être. Au terme du processus, que reste-t-il au travail-
leur ? Rien d’autre qu’une pure activité, c’est-à-dire une pure force
abstraite de travail ne possédant pas la moindre des conditions
objectives permettant son actualisation. Et ce dont le travailleur comme
support abstrait d’une pure puissance de travail est dépossédé, ce n’est
pas seulement de l’objet de travail, de l’outil de travail, ou du produit
du travail, ni même du travail lui-même comme objet, mais du besoin,
de l’épreuve (en elle-même passive) du besoin comme tel, c’est-à-dire
de cela même qui est au principe du travail comme appropriation de
l’objet et objectivation de soi.
La perte de l’objet, l’aliénation comme désobjectivation de soi,
c’est le transfert de la passivité au dehors ; cela aboutit à deux choses :
1. le producteur est réduit à une pure activité ou à une activité pure,
c’est-à-dire à une capacité ou puissance abstraite de travail qui doit
attendre que les conditions objectives de sa mise en œuvre lui soient
fournies du dehors, par un autre qui les possède ; 2. lorsque cette pure
puissance subjective de travail est mise en œuvre, elle est vécue et

26. M. 44, p. 102 (trad. mod.) ; W40, p. 548.


27. M. 44, p. 102 (trad. mod.) ; W40, p. 549.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 25

expérimentée par le travailleur comme passivité, comme négation de


son activité, comme activité d’un autre en lui et comme activité pour un
autre que lui, s’effectuant en lui malgré lui et contre lui. Considérant
l’aliénation du point de vue de la « relation du travail à l’acte de la
production à l’intérieur du travail », Marx écrit : « cette relation est la
relation du travailleur à sa propre activité comme à une activité
étrangère, ne lui appartenant pas, c’est l’activité comme souffrance, la
force comme impuissance, la procréation comme castration, la propre
énergie physique et mentale du travailleur, sa vie personnelle – car,
qu’est-ce que la vie sinon l’activité ? – comme une activité tournée
contre lui-même, indépendante de lui, ne lui appartenant pas » 28. Il
s’agit là d’une intrusion de la passivité dans le travailleur, mais d’une
passivité qui n’est pas la sienne, d’une passivité qui lui vient du dehors
et qui lui est imposée de l’extérieur. Où l’on voit que l’aliénation ne
consiste pas en ce que l’activité de l’objet viendrait s’opposer à
l’activité du travailleur, la limiterait extérieurement d’une façon vécue
comme injustifiée : le processus est bien plus complexe que cela. Il tient
à ce que le travailleur est d’abord désobjectivé : réduit à la pure activité,
il a l’objectivité et la dimension de la passivité en dehors de lui-même,
de sorte que cette passivité fait ensuite retour contre lui-même,
s’impose à lui comme la puissance qu’exerce en lui-même une
objectivité qui n’est plus la sienne et dont il est séparé.
On voit alors comment s’obtient le sujet aliéné : contraint d’aban-
donner sa propre dimension d’objectivité, privé de sa passivité, il peut
alors en effet se concevoir comme purement actif, il peut saisir
l’activité comme la dimension essentielle de son être. Mais cette pure
activité signe son impuissance définitive car elle est en elle-même
privée des rapports à l’objectivité qui sont pourtant indispensables à sa
propre mise en œuvre. Et comme on ne connaît pas de « sujet » qui ne
s’attribue à lui-même la dimension de l’activité (quand ce n’est pas
l’activité absolue, celle de l’auto-position) comme le trait qui le
caractérise essentiellement (et qui permet de le distinguer du mode
d’être de ce qui n’est pas lui, à savoir l’objectivité), on peut
légitimement se demander si la conception de soi en tant que sujet n’est
pas le plus sûr indice de l’aliénation.
« L’aliénation, écrit Marx, apparaît dans le fait que mon moyen de
subsistance appartient à un autre, que ce qui est mon souhait (Wunsch)

28. M. 44, p. 61 (trad. mod.) ; W40, p. 515.


26 FRANCK FISCHBACH

est la possession inaccessible d’un autre » 29. Où l’on voit que la


désobjectivation, la privation d’objectivité, c’est la perte des objets
vitaux, c’est le fait que les moyens de subsistance (« Lebensmittel »,
littéralement les « moyens de vivre ») soient la propriété d’un autre et
qu’il ne soit possible d’y avoir accès qu’en accédant d’abord au travail
lui-même comme objet étranger, qu’on n’a pas. Mais cette privation de
l’objet du besoin est, on l’a vu, une perte du besoin lui-même, de ce que
Marx appelle ici le « souhait ». Ce dont il y a privation, c’est du besoin,
du souhait, du désir, c’est-à-dire de la part passive, affectée de notre
être. Il apparaît alors que l’aliénation ne consiste pas en ce qu’autre
chose que moi soit actif à ma place, mais bien plutôt en ce qu’autre
chose que moi soit passif à ma place, en ce que je sois séparé de ma
propre passivité, en ce que mes affects ne soient plus les miens et qu’ils
me deviennent non seulement extérieurs, mais étrangers.

L’interpassivité

Le concept d’interpassivité, récemment élaboré par Slavoj Žižek,


apparaît alors particulièrement adéquat à rendre compte de l’aliénation
telle que Marx la comprend. Que nous dit en effet S. Žižek ? Que ce qui
est aliénant, ce n’est pas qu’autre chose que moi ou quelqu’un d’autre
que moi soit actif à ma place (par exemple une machine à laquelle est
transférée une activité pénible et répétitive), mais qu’autre chose que
moi soit passif à ma place, que ma passivité, mes besoins, mes affects
soient transférés à quelqu’un d’autre ou à autre chose que moi, que
quelque chose que je ne suis pas se mette à éprouver mes affects, mes
besoins, mes désirs à ma place et m’en dépossède. « L’impact vraiment
inquiétant des nouveaux médias, écrit S. Žižek, ne résiderait pas dans le
fait que les machines nous arrachent la part active de notre être, mais, à
l’exact opposé, dans le fait que les machines digitales nous privent de la
dimension passive de notre vécu : elles sont “passives pour nous” » 30 ;
or c’est cela qui définit précisément l’interpassivité : « dans le cas de
l’interpassivité, poursuit S. Žižek, je suis passif à travers l’autre, c’est-
à-dire que je cède à l’autre la dimension passive de mon être » 31. Que

29. M. 44, p. 109 (trad. mod.) ; W40, p. 554.


30. Slavoj Žižek, « Le sujet interpassif », in La Subjectivité à venir. Essais
critiques sur la voix obscène, trad. François Théron, Castelnau-le-Lez, Editions
Climats, 2004, p. 19-20.
31. Ibid., p. 38.
ACTIVITÉ, PASSIVITÉ, ALIÉNATION. UNE LECTURE DES MANUSCRITS DE 1844 27

d’autres agissent à ma place, il n’y a là rien d’aliénant et, après tout, des
générations de propriétaires des moyens de production ont parfaitement
« supporté » de transférer l’activité – en l’occurrence, l’activité labo-
rieuse – à de nombreux autres qu’eux. Et Marx a lui-même parfaitement
conçu ce que le développement du machinisme dans la grande industrie
pouvait avoir de libérateur en ce qu’il permet de transférer aux
machines les tâches les plus répétitives. Mais s’il y a une chose que les
maîtres, les puissants, les dominants ne transfèrent jamais, c’est bien la
capacité de jouir et encore moins la jouissance elle-même ! Or c’est
justement cela le tour de force qu’accomplit le capitalisme pour les
masses laborieuses : il les « délivre » de leur passivité, c’est-à-dire qu’il
les en prive, permettant ainsi que le travailleur se présente comme le
sujet d’une activité pure, comme le possesseur d’une puissance abstraite
de travail. Le lien s’établit ici directement entre l’aliénation comme
perte de l’objectivité, privation de la passivité, et la conception de soi
comme sujet, et plus particulièrement comme sujet essentiellement
actif. « Il faut donc en conclure, écrit S. Žižek, que la matrice
fondamentale de l’interpassivité découle du concept même de sujet
envisagé comme pure activité de (se) poser (soi-même), comme fluidité
du pur devenir, vidé de toute positivité ontologique stable [;] si je veux
fonctionner comme pure activité, il me faut mettre au dehors mon Etre
(passif) et la seule possibilité qui m’échoit est de devenir passif à
travers un autre » 32. Sauf que, certainement, personne ne veut fonction-
ner comme pure activité : simplement, on est contraint de le faire
lorsqu’on a effectivement été dépossédé de la dimension d’objectivité
de son être, lorsqu’on est privé de sa propre passivité. L’aliénation
consiste alors dans le fait de ne plus pouvoir se comprendre et se vivre
autrement que comme un sujet purement et absolument actif.

32. Ibid., p. 42. S. Žižek donne aussitôt après une précision éclairante :
« L’objet a, c’est cet objet inerte qui “est” mon Être chez Lacan, dans lequel mon
inertie ontologique s’est posée au dehors ».