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BILLET ENQUÊTE P O RT RA I T

4 Le youtubeur Norman,
héritier de La Bruyère
6 La recherche en butte
aux « procédures bâillons »
7 Belinda Cannone,
auteure désirante

L’hindouisme,
que
d’avatars !

Atelier de sculpture
à Bhedaghat
(Madhya Pradesh),
2015. Photographie
extraite de la série
« A Myth of Two
Souls ».
VASANTHA YOGANANTHAN

A l’image de cette religion riche en pratiques, sectes et rituels, l’Inde s’est construite sur la diversité.
Mais le nationalisme triomphant pervertit cette spiritualité. Au risque de saper les fondements
culturels du pays ? Enquête, à l’occasion de la visite d’Etat d’Emmanuel Macron jusqu’au 12 mars
PA G E S 2 - 3

Samedi 10 mars 2018 · Cahier du « Monde » No 22755 · Ne peut être vendu séparément
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EN TÊTE
2
LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

Inde
La bataille
identitaire
Avec l’arrivée au pouvoir en 2014
du nationalisme hindou, l’idée
d’une nation séculière célébrée par
Nehru semble vivre ses derniers jours.
Un modèle de coexistence entre
les religions s’effondre, dans ce pays
qui abrite la troisième communauté
musulmane du monde

Ci-dessus,
Rameswaram
(Tamil Nadu)
JU LIEN BOU ISSOU multiples manières ». L’unité, dans ce cadre, par la montée du nationalisme hindou. Pour
en 2013, lieu de
NEW DELHI · CORRESP ONDANT RÉGIONAL n’est pas le contraire de la multiplicité. la première fois de l’histoire, le Bharatiya
pèlerinage dédié
La nation indienne s’est donc construite à au dieu Rama. Janata Party (BJP), qui incarne cette idéologie,

Q
u’est-ce qu’être indien ? Dans rebours d’un nationalisme européen fondé A droite, le temple a obtenu en 2014 une majorité à la chambre
un pays peuplé de 1,3 milliard sur l’homogénéité. Et quel succès ! Rares de Valmiki, basse du Parlement, et la gagnera peut-être
d’habitants qui ne parlent pas étaient ceux qui prédisaient une aussi longue à Ayodhya (Uttar bientôt à la chambre haute.
la même langue et qui n’ont ni vie à l’unité de la nation indienne au moment Pradesh), en 2013. Au nom de la protection de la vache sacrée,
la même histoire ni la même de son indépendance, en 1947. Encore moins Ce lieu de culte totem d’un nouvel hindouisme profondé-
religion, la question fait à nou- nombreux étaient ceux qui pronostiquaient est consacré ment remodelé par le nationalisme, des
à l’auteur présumé
veau débat. « Tous les Indiens sont hindous », a la pérennité de sa nouvelle forme démocrati- musulmans sont aujourd’hui lynchés et tués
de l’épopée
tranché, fin février, Mohan Bhagwat, le chef que, aussi imparfaite soit-elle. Cette voie ne par des brigades d’extrémistes hindous. Les
« Ramayana »,
du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), s’est pas imposée d’elle-même : au début du gravée sur les murs.
nationalistes hindous n’épargnent rien, pas
l’organisation nationaliste hindoue dont est XXe siècle, alors que le combat pour l’indépen- Photographies même la science. « Elle se développe parfois
DAT E S issu le premier ministre indien Narendra dance fait rage, trois idées de l’Inde s’impo- extraites de la avec de mauvaises idées », déclarait le ministre
Modi. Soixante et onze ans après l’indépen- sent en effet peu ou prou. série « A Myth of indien de l’éducation Satyapal Singh fin
1925 dance, l’idée d’une Inde séculière vit sans Two Souls ». février. Il ajoutait que, contrairement à
Naissance du Rashtriya doute ses derniers jours. « ANTIQUE PALIMPSESTE » VASANTHA YOGANANTHAN l’Europe, l’Inde « devait suivre les lois de la
Swayamsevak Sangh (RSS, Aux yeux des étrangers, l’identité indienne a La première est celle des nationalistes hin- nature » et développer une « science spiri-
« Association des corps longtemps été une énigme. Rien de ce qui dous, qui ne voient l’unité indienne que dans tuelle » qui « enseigne des valeurs ».
volontaires »), qui veut définit les vieilles nations européennes ne peut une religion et, par extension, une culture : Le Parti du Congrès, le vieux parti de l’in-
imposer une vision orthodoxe s’appliquer à l’Inde – ni la langue ni la religion, celle de l’hindouisme. La deuxième est celle dépendance qui a toujours porté le projet
de l’hindouisme et fonder encore moins l’ethnicité. Pour John Strachey du Mahatma Gandhi (1869-1948), hanté par le d’une Inde séculière, au moins dans ses dis-
une nation hindoue. (1823-1907), ancien gouverneur général des spectre des violences sectaires, qui fait égale- cours, refuse cependant de laisser le mono-
Indes sous l’Empire britannique, il n’y avait pas ment de la religiosité un marqueur de l’iden- pole de l’hindouisme aux nationalistes du
1948 l’ombre d’un doute. « Il n’y a pas, il n’y a jamais tité indienne, mais qui élabore une morale BJP. Récemment, en pleine campagne élec-
Nathuram Godse, issu eu d’Inde, ni même de pays indien possédant, se- éclectique à partir de plusieurs traditions reli- torale dans le Gujarat et au Karnataka, son
des rangs du RSS, assassine lon les critères européens, une forme quelconque gieuses, y compris le christianisme. La troi- dirigeant, Rahul Gandhi, s’est senti obligé de
le Mahatma Gandhi à Delhi. d’unité physique, sociale ou religieuse ; pas de sième est celle de Nehru (1889-1964), qui s’en se rendre dans des temples hindous. Pour
nation, pas de “peuple de l’Inde” dignes de ce démarque en situant l’idée de l’Inde à la fois ne pas être accusé d’être « anti-hindou »,
1980 nom. » Une idée reprise en 1931 par Winston dans un passé riche de ses mélanges culturels même le Parti communiste du Kerala s’est
Le RSS se dote d’une vitrine Churchill : « L’Inde n’est pas plus une nation unie et dans l’élan qui la porte vers un développe- résigné à célébrer un festival consacré à la
politique, le Bharatiya Janata que ne l’est l’équateur terrestre. » ment fondé sur la science et le progrès. divinité Krishna.
Party (BJP, « parti du peuple Comment imaginer ce pays si fragmenté, qui Au fil des décennies, la vision séculière de A l’heure du nationalisme hindou triom-
indien »). s’étire des chaînes de l’Himalaya aux mers Nehru s’impose – au grand dam des nationa- phant, l’Inde se pose donc à nouveau la ques-
chaudes de l’océan Indien, devenant un jour listes hindous, qui ne lui pardonnent pas tion de son identité, mais elle le fait sous une
1984 une nation ? Comment penser l’unité de cette d’avoir affirmé que l’Inde devait « atténuer sa nouvelle forme. Il ne s’agit plus de savoir
Le BJP obtient 2 députés contrée qui, avant son indépendance, était religiosité et se tourner vers la science ». L’Inde « qu’est-ce qu’être indien ? », mais « qu’est-ce
(sur 533) au Parlement indien. morcelée en Etats princiers et hiérarchisée en « est un mythe et une idée, un rêve et une qu’être hindou ? » La nouvelle bataille identi-
castes ? « Chacune de ces castes forme une vision », résume Nehru en 1944 dans son taire indienne est devenue celle de l’hin-
1998-2004 petite nation à part, qui a son esprit, ses usages, magnifique ouvrage La Découverte de l’Inde douisme de la tolérance contre l’hindouisme
Pour la première fois, le BJP ses lois, son gouvernement à part, observait (Philippe Picquier, 2002). Elle est aussi « un suprémaciste. Shashi Tharoor, l’une des figu-
dirige un gouvernement déjà, au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville. C’est antique palimpseste couvert de maintes cou- res du Parti du Congrès, a ainsi publié en jan-
de coalition, avec à sa tête dans la caste que s’est renfermé l’esprit natio- ches de pensées et de rêveries, sans qu’aucune vier un livre intitulé Why I Am a Hindu (« Pour-
Atal Bihari Vajpayee. nal des Indous. La patrie, pour eux, c’est la couche ait jamais réussi à dissimuler ou effacer quoi je suis hindou », Aleph Book, 310 p., non
caste, on la chercherait vainement ailleurs, entièrement ce qui avait été écrit plus tôt », traduit). « L’hindouisme, avec son ouverture,
2014 mais là, elle est vivante. » écrit-il en citant l’écrivain Rabindranath son respect de la variété, son acceptation de
Le BJP obtient la majorité L’Inde s’est finalement inventée loin des Tagore. Nehru constate qu’au gré des migra- toutes les autres croyances, est une religion qui
absolue au parlement. carcans européens. L’indianité serait-elle dès tions, les chrétiens, les musulmans ou le pro- a toujours été capable de s’affirmer sans mena-
Narendra Modi devient lors une idée plus qu’une identité ? L’Inde phète Zoroastre sont devenus indiens. Ce qui cer les autres », écrit-il.
premier ministre. aime en effet se définir comme la nation de veut bien dire que l’identité indienne dépasse Contrairement à ce que suggèrent quelques
l’hétérogénéité, celle où les différences sont la (ou les) religion(s). idéologues nationalistes, la définition de
2018 tissées les unes aux autres. En Inde, la phrase Quelques décennies plus tard, cette idée l’identité hindoue n’existe pas dans l’histoire
Le BJP continue sa célèbre du Prix Nobel de littérature Rabindra- d’une Inde séculière n’est cependant plus de la civilisation indienne. Inventé par les
progression au niveau nath Tagore, « l’unité dans et à travers la diver- qu’un fantôme. Peut-être même n’a-t-elle Européens, le terme d’« hindouisme » est né
régional. Sur les 28 Etats sité », sonne comme un slogan tant elle est jamais vraiment existé ailleurs que dans les tardivement, au XIXe siècle. Les hindous ne se
indiens, il en dirige 21 souvent répétée. Un message que l’on discours, car les responsables locaux du Parti sont d’ailleurs jamais appelés eux-mêmes
(soit 70 % de la population), retrouve dans le Rig-Veda, l’un des quatre du Congrès ont vite dû adapter leurs straté- « hindous » : dès le premier millénaire avant
contre 13 en 2014. grands textes canoniques de l’hindouisme, où gies politiques aux crispations identitaires. Jésus-Christ, les envahisseurs perses ou grecs
l’on peut lire que « le sage parle de l’Un de Jamais le pluralisme n’a été autant menacé utilisaient ce nom pour désigner ceux qui
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LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

La diversité n’est pas forcément synonyme


de tolérance ou d’égalité. La société indienne
des castes est à la fois plurielle et inégalitaire

chrétienté. Avec ce concept, l’hindouisme nombreux accomplissements de la civilisation


n’est pas seulement une religion, il devient indienne qui n’ont rien à voir avec la pensée reli-
une ethnie : les minorités sont tout juste gieuse », écrit-il dans son ouvrage L’Inde.
tolérées – à condition qu’elles reconnaissent Histoire, culture et identité (Odile Jacob, 2007),
la suprématie hindoue et qu’elles adoptent sa en évoquant les découvertes indiennes en
culture ou ses traditions. astronomie ou en mathématiques. Ce natio-
Cette idéologie nationaliste donne nais- nalisme religieux entretient le mythe perma-
sance, dans les années 1920, au Rashtriya nent de la dépossession d’un héritage ou celui
Swayamsevak Sangh (RSS, « Association des de l’humiliation infligée aux hindous par les
corps volontaires »), une organisation para- musulmans. Pour élargir leurs rangs au-delà
militaire hiérarchique et structurée, fondée de leurs divisions entre castes, les extrémistes
sur le modèle des Chemises noires de Musso- tentent même de populariser l’idée qu’il exis-
lini. L’assassin du Mahatma Gandhi en faisait terait une « hindouphobie ».
partie. Longtemps interdit, le RSS est aujour- « L’Inde est le pays de la diversité », ne cessent
d’hui devenu une puissante organisation qui de répéter le premier ministre indien Naren-
irrigue toute la société indienne. Le BJP est sa dra Modi et les dirigeants du BJP, entretenant
vitrine politique et le premier ministre indien le mythe d’un hindouisme tolérant. Mais la
Narendra Modi était l’un de leurs militants. diversité n’est pas forcément synonyme de
Malgré ce succès politique, l’expression tolérance, encore moins d’égalité. La société
« nationalisme hindou » sonne comme un oxy- indienne des castes a toujours été à la fois plu-
more. L’hindouisme, religion de la diversité et rielle et inégalitaire. « La pluralité qui a dominé
de l’acceptance, peut-il vraiment se fondre l’hindouisme était davantage celle de la multi-
dans un nationalisme réducteur ? Le pari sem- plicité belligérante que celle de l’universalisme
ble difficile, sauf à redéfinir l’hindouisme. C’est serein qu’il a souvent prétendu être », remar-
ce que tentent de faire les organisations extré- que l’indianiste américaine Wendy Doniger
mistes hindoues à travers la manipulation de dans son ouvrage On Hinduism (Aleph Book,
symboles « panhindous » : l’hindouisme, qui 2013, non traduit).
n’a ni clergé, ni livre sacré, et a des centaines de Dans une nation hindoue qui se réclame de la
milliers de dieux, est en train de se standardi- diversité, quel destin les minorités religieuses
ser, à l’image des religions monothéistes. connaîtront-elles ? Leurs membres continue-
vivaient au-delà du fleuve de l’Indus. Il ne avec le premier Empire moghol au XVIe siècle, ront-ils à bénéficier des mêmes droits que les
venait d’ailleurs à l’esprit d’aucun fidèle de se qu’apparaît une conscience communautaire « HINDOUPHOBIE » autres ou seront-ils considérés comme des
revendiquer comme tel, l’hindouisme étant hindoue. Influencés par les mouvements Ram est, par exemple, devenu le dieu de rallie- citoyens de second rang ? Depuis l’émergence
composé de très nombreuses pratiques, nationalistes européens, des idéologues ment des nationalistes hindous lors de la des- des nationalistes hindous, les musulmans ont
sectes et rituels différents, sans parler des voient ensuite dans la religion, au XIXe siècle, truction de la mosquée de Babri, en 1992, par déjà perdu en visibilité sur la scène politique.
millions de dieux. Tout juste était-on, par un ciment de la nation, prélude à l’indépen- des nervis nationalistes qui considèrent que Sur les 1 418 députés que compte le BJP dans les
exemple, un fidèle de Shiva ou de Vishnou. dance du pays. En 1923, Vinayak Damodar l’édifice musulman avait été construit à l’em- assemblées régionales du pays, quatre seule-
A cette époque, l’hindouisme n’était pas cor- Savarkar, un intellectuel de haute caste non placement de son lieu de naissance – les ment sont musulmans alors qu’ils constituent
seté dans une idéologie nationaliste ni retran- croyant, donne une définition de l’hin- émeutes avaient alors mobilisé 150 000 mani- 14,2 % de la population indienne. Narendra
ché derrière des frontières physiques ou ima- douisme politique dans un ouvrage intitulé festants. Lorsque les nouveaux missionnaires Modi ne prend même plus la peine de se rendre
ginaires. Selon l’anthropologue français Louis Hindutva : Who Is a Hindu ? (« qui est hin- hindous tentent de convertir des chrétiens ou aux Iftar Parties, qui célèbrent la fin du jeûne
Dumont (1911-1998), il reconnaissait l’exis- dou ? »). Il définit « les caractéristiques d’un des musulmans, parfois de force, ils utilisent musulman, ni de visiter leurs lieux de culte.
tence d’un autre mais ne faisait pas de discri- hindou » en termes culturels, politiques et la Bhagavad Gita comme livre sacré, une épo- Pourtant, si l’Inde est un pays à majorité hin-
minations en fonction de règles ethniques. ethniques. Est hindou, selon lui, celui qui pée religieuse bien plus accessible que les doue, elle abrite la troisième communauté
Des groupes d’envahisseurs ont ainsi été inté- considère l’Inde comme sa terre mère, la terre Vedas. Le nationalisme hindou ne retient de musulmane du monde. A l’heure où les pays
grés au système des castes : ce fut le cas des de ses ancêtres et la terre sacrée. l’hindouisme que sa religiosité. occidentaux entretiennent des relations diffi-
Huns, auxquels a été reconnu le statut de Cette hindutva, ou « hindouité », accepte le Une évolution qui désole le Prix Nobel d’éco- ciles et passionnées avec l’islam, le monde ris-
caste guerrière aux IVe et Ve siècles. bouddhisme ou le jaïnisme, qui sont des nomie Amartya Sen. « Le problème avec la lec- que de perdre un modèle de coexistence entre
Ce n’est qu’au gré des invasions musulma- religions nées sur le sol indien, mais elle ture étroite de la culture indienne considérée les religions, fondé, au moins en théorie, sur la
nes, qui débutent au XIe siècle et culminent exclut de fait les religions comme l’islam et la comme culture hindoue, c’est la négligence des pluralité, l’égalité et la tolérance. h

« Il a fallu des siècles pour qu’une communauté hindoue émerge »


N EW D ELH I · CORRESP ON DAN T RÉGI ON AL Il a fallu des siècles pour qu’une communauté hindoue le cas de tous, loin de là ! En fait, l’islam s’est propagé en significatif, le Brahmo Samaj, tente de standardiser
émerge. L’appellation « hindou » elle-même est venue Inde grâce aux soufis, qui présentent des affinités fortes l’hindouisme. Les missionnaires chrétiens convertis-
Docteur en sciences politiques, Christophe Jaffrelot de l’extérieur. Le mot, d’origine persane, a été utilisé avec les yogis, et le dialogue entre ces deux traditions saient en dénigrant l’hindouisme. Pour leur résister, le
est directeur de recherches au Centre de recherches par les envahisseurs musulmans pour désigner ceux spirituelles sera d’ailleurs promu par des souverains fondateur de ce mouvement, Ram Mohan Roy, leur dit
internationales de Sciences Po-CNRS. Il est notamment qui vivaient au-delà de l’Indus et est entré dans le aussi éclairés que l’empereur Akbar, qui, au XVIe siècle, que sa religion n’est pas si différente de la leur, qu’elle
l’auteur d’Inde, l’envers de la puissance. Inégalités vocabulaire courant à partir du sultanat de Delhi, fera traduire en persan et en arabe les livres de n’est pas idolâtre. Surinterprétant les Veda, il présente
et révoltes (CNRS Editions, 2012). au XIe siècle. Comment les « hindous » auraient-ils pu l’hindouisme. On voit alors s’épanouir une civilisation l’hindouisme comme un monothéisme où tous les dieux
se considérer eux-mêmes comme hindous alors indo-islamique. remontent à une seule source, Brahma, le dieu créateur.
Existe-t-il un « hindouisme » et quelles sont qu’ils ne reconnaissaient rien qui leur soit extérieur ? Mais la conscience d’appartenir à une communauté Ce détour par l’Antiquité est commode car, de cette
ses origines ? Ils percevaient leur univers cognitif, et notamment hindoue se construit dans les milieux les plus conser- période, on ne sait que peu de choses : il est d’autant
A l’origine, l’hindouisme représente davantage une l’ordre des castes, dans un rapport d’homologie avec vateurs, au gré des menaces extérieures. Par exemple, plus facile d’inventer un âge d’or védique. Les premiers
juxtaposition de religions qu’une religion homogène. l’ordre cosmique. Faute d’un « eux », il ne pouvait des temples sont détruits par le pouvoir moghol au nom réformateurs sont en fait des idéologues qui vont
On n’y trouve pas de Livre ou de dogme, pas de clergé y avoir de « nous ». du rejet de l’idolâtrie hindoue et, au XVIIe siècle, l’empe- chercher chez les orientalistes européens l’idée selon
unifié : les prêtres sont les desservants des temples reur Aurangzeb impose une taxe aux non-musulmans. laquelle la première terre émergée, l’Himalaya, aurait
de père en fils et ne suivent pas de formation commune. Comment s’opérait alors l’assimilation des étrangers Après les musulmans, les colonisateurs britanniques vont donné au monde son premier peuple, les Aryens – un
L’unité de base de l’hindouisme est en réalité la secte, qui s’installaient en Inde ? avoir un impact décisif, non seulement à cause du terme tiré des Veda. L’hindouisme, dès lors, s’identifie
émanation d’un maître spirituel, dont l’essence réside Ils étaient assimilés selon la logique du système des prosélytisme des missionnaires, mais aussi du recense- à un peuple prestigieux avec sa langue, le sanskrit,
dans la transmission ininterrompue de la parole castes, en fonction de leur conformité à des règles ment qu’ils introduisent en 1871. Pour la première fois, on et son territoire sacré.
du gourou fondateur. Certains gourous ont une telle rituelles dont les brahmanes (la caste des lettrés et demande aux Indiens leur religion à des fins statistiques,
créativité qu’il est impossible de les classer ! Le célèbre notamment des prêtres) étaient les gardiens. Chacun ce qui précipite la cristallisation de l’identité hindoue. Le parti nationaliste hindou au pouvoir, le Bharatiya
Sai Baba [1926-2011] a, par exemple, emprunté à l’islam pouvait trouver une place en fonction de son degré de Enfin, après la première guerre mondiale, lorsque Janata Party, s’est structuré autour de l’idéologie
autant qu’à l’hindouisme. Les sectes sont conformité, et donc de pureté : sur cette échelle, on peut l’Empire ottoman est démembré et que le sultan perd de l’« hindutva ». Quel lien avec l’hindouisme ?
traditionnellement cloisonnées et même rivales. toujours ajouter des barreaux ! A partir des invasions son statut de calife, de commandeur des croyants, les L’hindutva, codifiée en 1923 par Vinayak Damodar
En outre, l’hindouisme connaît des variations en musulmanes, les hindous découvrent toutefois un musulmans de l’Inde lancent un mouvement de défense Savarkar, est une idéologie ethno-religieuse qui confond
fonction de la caste. Par exemple, les lieux de culte « autre » qui va rester « autre ». C’est contre cet « autre » du califat contre les Britanniques dont les hindous sont les dimensions ethnique et religieuse de l’hindouisme.
des brahmanes, la plus haute caste, ne sont pas, d’après qu’ils vont se constituer en une communauté plus les victimes collatérales. Une vague d’émeutes sans Elle utilise la religion comme marqueur identitaire,
les coutumes, ceux des dalits (les ex-intouchables) homogène. Car les musulmans sont les premiers à précédent s’ensuit : les menaces ne sont plus seulement au même titre que la langue ou le territoire. Les hindous
– même si la Constitution de 1950, largement rédigée résister à leur capacité assimilatrice. Leur intégration culturelles mais physiques. ne sont plus ceux qui croient mais ceux qui sont issus
par un dalit, le Dr Ambedkar, prévoit l’ouverture au rang de kshatriya, la caste des guerriers, aurait requis d’un même peuple. En outre, l’hindutva contredit
des temples à tous les dévots sans distinction. une reconnaissance de la supériorité rituelle des Comment le mouvement hindou a-t-il structuré l’hindouisme en voulant le standardiser. Cette idéologie
brahmanes, mais certains musulmans refusent de son identité contre l’« autre » ? réduit la malléabilité et, in fine, la tolérance de
Comment cette hétérogénéité de castes et de sectes renoncer à des pratiques pouvant heurter les hindous, D’abord en assimilant les traits des monothéismes qui le l’hindouisme. h
a-t-elle donné naissance à un mouvement nationaliste ? comme, par exemple, l’abattage des vaches. Ce n’est pas menaçaient. En 1828, le premier mouvement de réforme PROPOS R ECU EILLIS PAR J. BO.
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EN ÉVIDENCE
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LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

BIENVENUE DANS LE CLASSICISME 2.0

Norman,
nouveau
La Bruyèr
D
es difficultés de la presse et de l’édition, en scène, ou une remise en deuil si l’on veut, de la Ces observations ouvrent au moins deux pistes de dit dans la rhétorique ancienne, règne : il s’agit tou-
on déduit assez souvent que la lecture « séparation ». réflexion. La première est que, étant donné que la lit- jours de louer ou de condamner à l’aune d’un idéal
est en péril. La célèbre publicité pour les Quelle séparation ? La nôtre, d’avec le monde : à térature de la « réparation » est stable et se veut cura- ou d’un étalon. C’est évident dans le système du
cours d’écriture de l’Américain James savoir que, à bien réfléchir, on n’y comprend quand tive, si elle oublie d’être un minimum sceptique, elle pouce levé ou baissé du Web, c’est très visible dans la
Patterson nous invite d’ailleurs para- même pas grand-chose. En très gros, on pourrait devient vite édifiante, c’est-à-dire donneuse de le- plupart des débats sociétaux où l’argumentation est
doxalement à cesser cette activité obsolète pour nous dire que deux positions s’affrontent face à ce pro- çons et aussi attrayante que l’huile de foie de morue délaissée au profit de blâmes que chaque camp
mettre à écrire : « Stop reading this. Start writing. » Un blème. Soit l’on considère que le monde possède ses au petit déjeuner. Elle a l’esprit de sérieux de ceux qui décerne à l’autre, l’accusant de ne pas correspondre
minimum de bon sens et d’observation nous souffle propres règles et un sens autonome (donné par n’ont aucun recul et se sont voués, malgré (ou à à la norme qu’il a prise pour horizon.
pourtant qu’on n’a pas cessé de lire, mais que la place Dieu, par exemple), soit l’on pense que c’est le sujet cause de) leurs faibles moyens, à fliquer et dénoncer Il existe dans la littérature classique un objet qui,
de l’écrit et de l’écrivain a été, comme on dit, réassi- qui est responsable du sens du monde : c’est la pers- leurs voisins. Comme le résumait plaisamment quant à lui, questionne les limites de la stabilité, en
gnée : peut-être que l’on achète moins de livres et de pective dite « moderne ». Elle est forcément un peu Pierre Louÿs en 1917 dans son Manuel de civilité pour se penchant sur ce que l’homme a de flou et de
journaux, mais la plupart d’entre nous lisons et aussi angoissante. En art, la modernité trouve son incar- les petites filles à l’usage des maisons d’éducation : déterminé à la fois : c’est le « caractère » ou le
produisons de l’écrit en timeline, sur Twitter, sur nation la plus connue sous la figure de l’« artiste « Ne dites pas : “Les romans honnêtes m’emmerdent.” « type » de la comédie et du moraliste, lesquels font
Facebook, et nous lisons et produisons (certes moins) maudit » qui, tel Jésus crucifié demandant à son père Dites : “Je voudrais quelque chose d’intéressant à une sorte de catalogue des déviances (l’avare, le
des images fixes ou animées, sur YouTube, en stories pourquoi il l’a abandonné, met la perte du sens au lire.” » Or, quand les textes honnêtes vous « emmer- misanthrope, la fashionista, etc.) à l’aune d’un idéal
sur Instagram ou Snapchat, etc. centre de la création. dent » et qu’en plus vous préférez écrire et lire des social. Là, on pense immédiatement aux you-
Car « lire », ce n’est pas seulement abouter des Si la « littérature » a reposé sur une sacralisation de timelines, vous n’avez aucune raison d’acheter des tubeurs tels que Norman, dont à peu près n’im-
lettres pour déchiffrer des mots, c’est surtout savoir la figure de l’écrivain-Christ et une dénonciation du journaux ni des romans formatés. Vous lisez ailleurs. porte quelle vidéo met, comme La Bruyère, la
interpréter. Or, quand on regarde le genre de « tex- « peu de réalité » de la réalité (puisque celle-ci est une Deuxième piste : tant qu’à stabiliser le référent, la « misère » humaine en coupe réglée : la timidité, la
tes » que sont les stories, dont la réussite repose sur construction), la demande actuelle serait plutôt une fiction n’est peut-être pas, ou plus, le genre le plus vanité, la mode des cigarettes électroniques, les
un habile contrepoint de l’écrit et de l’image, on se stabilisation du référent d’une part et un déboulon- adapté. Pour ceux qui veulent des consolations et types de pères, de serveurs, etc.
dit que la lecture n’est vraiment pas en reste, ni nage de la figure de l’artiste d’autre part. La stabilisa- des réparations solides, il y a le sermon. Cela tombe Le genre consiste à faire une typologie des fâcheux,
l’inventivité en péril. Et qu’on est passé d’un système tion du référent suppose qu’il y ait un garant autre bien, Facebook et YouTube en regorgent. La rage de comme par exemple, au téléphone, « ce mec qui
légitimant des « auteurs » (qui sont, comme leur que moi entre le monde et sa représentation : que juger son prochain et de lui faire la leçon est forte t’appelle, mais tu as l’impression que c’est toi qui le
nom l’indique, « autorisés ») à une société où il n’est l’ordre vienne de plus haut. Elle est rassurante puis- sur les réseaux sociaux. Car si je pense qu’il existe déranges » (Norman, « Quand tu téléphones »). Il est
plus illégitime (ni non plus légitime) pour personne que la fabrique du sens ne repose dès lors plus sur une vérité, des « faits », une règle infrangible des assurément le cousin de cet « homme que je ne puis
d’écrire et de créer. les épaules du sujet. Exit Jésus le fils unique et ses comportements sociaux, etc., je peux aisément me aborder le premier, ni saluer avant qu’il me salue,
doutes, retour de l’artisan anonyme qui va puiser, persuader que je les ai trouvés et décider d’en faire sans m’avilir à ses yeux, et sans tremper dans la bonne
FABRIQUE DU SENS auprès de Dieu le père ou de la nature, les règles de passer le « mot d’ordre » à autrui. Heureusement, opinion qu’il a de lui-même » que décrit l’auteur des
Parallèlement, on entend dire que la littérature est fabrication des œuvres. sur ces mêmes médias, on trouve aussi l’antidote : Caractères. En montrant qu’il existe plus d’excep-
morte, mais on sait par ailleurs que cette plainte Pour nos contemporains, c’est le retour en force le pamphlet. Si l’on préfère Twitter, ce sera la pointe tions que de règles, le moraliste ouvre en quelque
date du milieu du XIXe siècle et de l’industrialisa- du religieux par exemple, ou l’abandon de l’inter- ou l’épigramme. sorte, dans l’idéologie classique, une voie à une
tion de l’édition. Rien de neuf dans le déclinisme, prétation au profit du « fact-checking », lequel sup- forme de modernité.
donc. Ce qui a changé peut-être, en revanche, c’est pose qu’il existe des « faits » indépendamment de L’ÉPIDICTIQUE RÈGNE A côté de la maxime moraliste et de la comédie de
que, comme l’a analysé Alexandre Gefen dans son la façon dont on les a extraits d’un réel indéfini, Tout se passe donc comme si, avec le retour d’une mœurs, il y a un autre grand genre classique qui
essai Réparer le monde (Le Monde du 29 décem- courant ainsi le risque de confondre la chose et ce idéologie de l’ordre et du référent, sortaient d’un nous permettrait lui aussi d’en rabattre sur notre
bre 2017), les lecteurs du XXIe siècle attendent sur- qu’on en dit. Si l’on en croit le philosophe Jean- relatif sommeil les genres littéraires qui lui corres- rage actuelle de stabilité et d’ordre : la tragédie. Mais
tout désormais que la « réparation » apportée par la François Lyotard dans Le Postmoderne expliqué aux pondent et qui permettent, soit de renforcer cette personne n’en écrit. Dommage. Elle nous rappelle-
fiction soit un soin direct, un pansement, et non enfants (Galilée, 1986), cette demande de stabilisa- idéologie, soit de la moquer (à défaut de la « criti- rait que le malheur des hommes ne vient que d’une
plus un travail. Depuis deux siècles, ce qui portait le tion n’est pas exactement neuve : c’est celle, éter- quer »). Si l’époque n’est plus au modernisme, c’est chose : de voir leurs désirs scrupuleusement exau-
nom de « littérature » était certes déjà une théra- nelle, de l’académisme et du réalisme (néolibéral, donc peut-être une forme de néoclassicisme qui cés par les dieux. h
peutique, mais négative, qui passait par une remise socialiste ou autre). triomphe à nouveau. L’« épidictique », comme on ÉR IC LOR ET
·
5
LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

R APPORT
LES « FAKE NEWS » DANS D’ÉTONNEMENT
FONT-ELLES LES PAR FRÉDÉRIC JOIGNOT
TROIS DES DUPES ? RE V U E S
QUESTIONS À
RO M A I N Sus aux pirates
de nos esprits !
1.
B A D O UA R D,
SOCIOLOGUE

On oublie de se poser une question sur les « fake news » :

L
ceux qui les font circuler y croient-ils ? âche ton téléphone et reviens à ta vie. » C’est la
La sociologie des rumeurs nous apprend que les individus qui devise de l’application gratuite Moment, qui
les partagent n’y croient pas forcément dur comme fer ; en propose de minuter le temps d’utilisation du
revanche, ils adhèrent à la vision du monde qu’elles colportent. portable. Essayez pour voir ! C’est effrayant, le nombre
Or, ce qui caractérise le phénomène des « fake news », outre l’in- ÉTUDES POSTCOLONIALES d’heures qu’on passe l’œil rivé sur « cet écran où s’agitent
dustrialisation de leur production afin de générer des revenus UNE CRITIQUE des insectes » – comme disait Federico Fellini des premières
publicitaires sur les réseaux sociaux, c’est leur utilisation à des NUANCÉE télévisons. Utiliser Moment, mesurer le temps considé-
fins de propagande politique. Aux Etats-Unis comme en France, Vingt ans après l’introduction en rable passé collé à son téléphone est une des manières
des réseaux organisés, le plus souvent situés à l’extrême droite France des premiers textes issus des concrètes, parmi beaucoup d’autres, de « prendre le contrôle
du spectre politique, mettent en circulation de fausses informa- études postcoloniales, il est possible de son téléphone et de sa vie ». L’expérience est fortement
tions qui nourrissent un véritable discours politique – claire- de faire paraître un numéro de revue conseillée par le Center for Humane Technology, un think
ment antisystème et xénophobe. Or, si ces fausses informations ouvertement critique, mais qui tank lancé début février par d’anciens employés et diri-
ont un tel succès (elles peuvent être partagées des dizaines, voire cherche la nuance plutôt que la geants d’entreprises high-tech, préoccupés par la façon
des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux), c’est polémique. C’est l’heureuse décou- dont les nouvelles technologies « piratent nos esprits ».
qu’elles expriment une défiance à l’égard des élites politiques, verte que l’on fait en ouvrant le Ce centre a été fondé par un ancien « philosophe pro-
médiatiques et intellectuelles. En ce sens, les « fake news » peu- nouveau numéro de la revue Cités. duit » de Google, Tristan Harris, qui, en décembre 2015,
vent aussi être comprises comme le véhicule des indignations A l’exception d’un texte accrocheur quittait l’entreprise de Mountain View pour créer une
ordinaires d’une partie toujours croissante de la population. et très engagé du sémanticien association dont le nom claque comme un manifeste :
François Rastier, mais sur un sujet un Time Well Spent, « temps bien employé ». Rapidement,
peu périphérique (« Sur l’interpréta- Harris fait connaître ses idées par des conférences

2.
tion postcoloniale du terrorisme TED et sur le magazine télévisé de CBS « 60 Minutes » :
islamiste »), les articles rassemblés les ingénieurs et les concepteurs des technologies
par le philosophe Christian Godin et des réseaux ne cherchent plus à nous rendre service
discutent plus qu’ils n’accusent et à nous faciliter l’existence, mais à nous rendre
le postcolonialisme. Certains de ses « accros » à leurs produits et à « voler notre temps ».
De quoi ces circulations de fausses nouvelles représentants français, comme Ils sont décidés à forcer notre esprit de se détourner
sont-elles politiquement le symptôme ? les historiens Nicolas Bancel et de ses centres d’intérêt primordiaux.
Elles sont un nouvel indicateur d’un phénomène plus ancien et Pascal Blanchard, sont même invités
plus profond, celui de la crise de confiance politique qui affecte à intervenir – et concluent que la « TECHNOLOGIES ADDICTIVES »
la plupart des démocraties occidentales. Lorsque l’on observe le France est entrée « dans un moment Très inquiet, Harris compare les portables, avec leurs
contenu des fausses nouvelles, on voit que l’impôt et la mau- de déploiement de la pensée touches colorées et leurs incessantes offres et tentations,
vaise gestion de l’argent public sont des thèmes récurrents. On y postcoloniale ». aux « machines à sous » des casinos : ce sont des « techno-
parle beaucoup du sentiment d’injustice ressenti par une partie Dans l’ensemble, si le dossier ne logies addictives », comme le confirme l’anthropologue

re
importante de la population. Ces « fake news » expriment ainsi renouvelle pas les enjeux, il offre des culturelle Natasha D. Schüll, auteure d’Addiction by
un mécontentement populaire, certes à partir d’éléments imagi- articles accessibles qui permettent Design (Princeton University Press, 2012), qui a rejoint
naires, mais qui repose sur un sentiment de défiance bien réel. de se faire une idée des griefs soule- le Center for Humane Technology.
C’est aussi pour cela que les « fact-checkers », ces journalistes qui vés par les études postcoloniales. Ce Le mouvement lancé par Harris a pris de l’ampleur. Ses
vérifient les informations circulant sur les réseaux sociaux, courant d’études littéraires, né dans analyses ont fait florès, enrichies par de nombreux cher-
peinent tant à faire entendre leur voix. Ils peuvent prouver les universités anglo-saxonnes au cheurs en sciences humaines, en éthique, en technologie
qu’une nouvelle est fausse, mais leur démenti aura au final peu tournant des années 1980, avait – parmi eux, l’ingénieur Justin Rosenstein, co-inventeur
d’influence sur sa circulation, tant ce qui compte pour ceux qui l’ambition non seulement de pren- du bouton « like » de Facebook, qui a décidé de se « sevrer »
la partagent est moins la véracité de son contenu que le « coup dre la domination coloniale comme de son portable. On les retrouve sur le site du centre
de gueule » qu’elle permet d’exprimer. Cela ne veut pas dire que objet d’enquête, mais aussi de (Humanetech.com), qui s’ouvre sur un appel alarmiste
le « fact-checking » ne sert à rien, au contraire. Son rôle n’est pas remettre en cause la coupure entre contre l’implacable « économie de l’attention » développée
de convaincre ceux qui partagent les fausses informations, mais l’avant et l’après de la colonisation, par le « Big Tech » : « Ce qui a commencé comme une course
d’alerter ceux qui consultent les informations sur les réseaux de questionner la puissance de pour monétiser notre attention érode maintenant les
sociaux sans les commenter ni les partager, soit, de loin, la part l’occidentalocentrisme dans nos piliers de notre société : la santé mentale, la démocratie,
du public la plus importante sur ces plates-formes. représentations et de lutter contre la les relations sociales, et l’esprit de nos enfants. »
« violence épistémique » qui consiste, Suit la description sans fioritures des méthodes utilisées :
en retour, à mettre l’autre dans les « Créer des millions de faux comptes et de bots imitant

3.
catégories réifiantes. des personnes réelles (…), donnant à des millions de gens
Prenant soin de séparer, à l’intérieur une fausse impression de consensus » ; « nous adresser des
du champ postcolonial, les « modé- messages au moment où nous sommes le plus fragiles
rés » et les « maximalistes », Christian sur le plan émotionnel (par exemple, Facebook a
Godin liste les dangers menaçant ce découvert que les adolescentes déprimées achètent plus
Que pensez-vous du projet de loi contre les « fake news » ? qu’il appelle une « idéologie » : de maquillage) » ; « trouver des personnes sensibles au
Le projet de loi associe deux approches différentes. La première l’anti-universalisme (car la notion complotisme ou au racisme, et en atteindre automati-
est celle de la transparence : il s’agit notamment d’exiger des d’universel est occidentale), l’essen- quement d’autres par ciblage », etc. Diverses recherches
propriétaires de plates-formes (Facebook, YouTube, etc.) qu’ils tialisation (qui se repère dans le fait menées sur les effets psychologiques et comportemen-
communiquent sur les mécanismes d’attribution de leurs qu’un Européen est toujours suspect taux des hautes technologies sont aussi évoquées,
espaces publicitaires : concrètement, les internautes pourront de ne pas être vraiment anticolonia- comme celles de Jean Twenge, professeure de psychologie
connaître l’identité des organisations qui ont payé pour sponso- liste) et surtout son impossible à l’université de San Diego (Californie), rapportées en
riser les contenus qu’ils consultent. Cette mesure va plutôt dans dépassement qui fige le monde septembre 2017 par le magazine américain The Atlantic
le bon sens, dans la mesure où les internautes, en ayant accès à dans une dualité entre dominants – qui s’interroge d’entrée : « Les smartphones ont-ils
des informations aujourd’hui tenues secrètes, pourront exercer (l’Occident) et dominés (les autres, détruit une génération ? »
un regard critique sur ces contenus et leur instrumentalisation y compris immigrés en Occident). Pour étayer son propos, Twenge met en avant plusieurs
(qui a payé pour que je tombe sur cet article ? pourquoi ?). Le sociologue Danilo Martuccelli études inquiétantes : les adolescents nés après 1995 décla-
La seconde approche, celle de la censure, est plus inquiétante. lui emboîte le pas, regrettant que rent se sentir « souvent seul(e)s » ou « souvent exclu(e)s »
Elle consiste à mettre en place un nouveau dispositif juridique le postcolonial repose trop souvent du fait qu’ils passent plus de temps sur leur portable que
grâce auquel les internautes, en faisant appel à un juge, pourront sur des raccourcis : « Tout se passe dehors avec leurs amis. La part de leurs rencontres
plus facilement faire supprimer un contenu. Mais ne nous trom- comme si la maltraitance subie dans directes a baissé de 40 % entre 2000 et 2015. Leur activité
pons pas : cette mesure vise en réalité à faire pression sur les l’histoire par les subalternes justifiait amoureuse et sexuelle est en recul. Ils se déplacent moins,
plates-formes, souvent jugées trop laxistes par les pouvoirs un traitement tout aussi cavalier passent leur permis de conduire, hier symbole de liberté,
publics, pour qu’elles interviennent davantage dans la régula- des réalités occidentales », en pré- plus tard. Ils prennent moins souvent des petits boulots
tion des contenus. Or, on imagine très bien que si Facebook, supposant à ces réalités une unité pendant leurs études, une manière d’être indépendant,
YouTube ou Twitter risquent une grosse amende, comme en ou une homogénéité que bien préférant rester seuls chez eux. A terme, cet usage immo-
Allemagne, pour ne pas avoir retiré assez rapidement un souvent elles n’ont pas. déré du portable perturbe le sommeil et le travail scolaire,
RO M AI N BADO UARD contenu, alors ces entreprises préféreront censurer trop que pas A décharge, et pour se familiariser affaiblit leur capacité de concentration, favorise l’isole-
Maître de conférences assez. Là est le danger. Les réseaux sociaux sont encore avec ce que ce courant intellectuel ment, bientôt la dépression et la prise de poids. La psycho-
en sciences de aujourd’hui un outil au service de la démocratie car chacun peut fait de plus intéressant, on lira le logue observe encore que les jeunes qui passent le plus de
l’information y prendre la parole et relayer des informations. Si les conditions stimulant texte du philosophe séné- temps devant un écran se déclarent malheureux, tandis
et de la communication pour y diffuser des contenus deviennent trop contraignantes, ce galais Souleymane Bachir Diagne que ceux qui consacrent plus de temps que la moyenne
à l’université de Cergy-
potentiel sera perdu. Les « fake news » peuvent être un obstacle à sur les voies à suivre pour décoloni- à des activités sans écran se disent heureux.
Pontoise, auteur du
Désenchantement
la bonne tenue du débat public, c’est certain. Mais une régula- ser la philosophie, ou l’article de la Selon les animateurs du Center For Humane Technology,
de l’Internet. tion trop stricte de la circulation des informations sur les sociologue Azadeh Kian sur les l’heure de « la fin de l’impunité » a sonné pour les géants
Désinformation, rumeur réseaux sociaux fera peser demain de lourdes menaces sur apports théoriques du « féminisme du Net. Ils plaident pour que les citoyens se mobilisent
et propagande (FYP l’exercice de la liberté d’expression. h postcolonial ».h J. CL. et changent leurs pratiques, pour que les gouvernements
éditions, 2017) PROPOS R ECU EILLIS PAR JU LIE CLAR IN I « Le postcolonialisme : obligent les GAFAM à se responsabiliser et à mettre en
une stratégie intellectuelle et politique », œuvre une technologie plus humaniste, au service de
Cités, n° 72, PUF, 214 p., 18 €. tous, aidant à vivre « un temps bien employé ». h
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EN LUMIÈRE
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LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

RÉSONANCES
PA R C L A I R E J U D D E
DE LARIVIÈRE, HISTORIENNE

LEÇONS
Le chercheur DE L’UNIVERSITÉ
MÉDIÉVALE

face
au juge
I
l aura suffi de 49 députés, moins d’un dixième
de l’Assemblée nationale, pour adopter
définitivement, le 15 février, la loi « orientation
et réussite des étudiants ». Quelques semaines d’un
débat peu suivi et sans éclat, pour mettre en place une
réforme de l’université qui a pris de court les enseignants
comme les étudiants, présents et à venir.
Car, que l’on soit d’accord ou non avec les intentions
de la nouvelle législation, on ne peut que se désoler
de l’absence de discussions préalables et du fait que les
établissements aient été contraints d’organiser la mise
en place de Parcoursup avant même le vote de la loi.
De telles méthodes sont en rupture majeure avec les
principes mêmes de ce qu’est l’université.
Car l’institution a une histoire longue, que ses membres
aiment à rappeler, dans un récit des origines qui tient
encore lieu d’une identité commune, en partie mythifiée.
L’université est en effet une invention médiévale,
apparue entre les XIIe et XIIIe siècles dans différentes
villes d’Europe. Universitas, « communauté » en latin,
ne qualifie pas seulement à l’époque ces regroupements
de maîtres et d’élèves, mais de nombreuses autres
associations rassemblant des personnes aux intérêts
que ce soit », propose-t-il. La commission communs, liées par un serment et jouissant de droits
Les plaintes en diffamation envers souhaite également que les poursuites ne collectifs. A Bologne, Oxford ou Paris, c’est sur ce principe
des universitaires ébranlent une dimension soient engagées « qu’à la requête du ministère que se rassemblent des enseignants et leurs étudiants,
public », ce qui supprimerait de facto les une petite révolution par rapport à l’ordre féodal
essentielle de leur travail : la critique. plaintes en diffamation. et à la tradition de l’Eglise.
Pour Catherine Cohen, avocate spécialisée en
Mais l’idée de légiférer contre droit de la presse, ces propositions auraient le AUTONOMIE ET LIBERTÉ DES ENSEIGNEMENTS
les « procédures bâillons » divise tort de « mettre en l’air l’architecture de la loi de Car voilà en effet des hommes qui, sans être néces-
1881 ». Cette loi qui institue la liberté de la sairement ecclésiastiques, revendiquent comme seules
presse, mais aussi ses limites, est l’un des activités celles de penser, d’écrire et de transmettre
piliers législatifs de la IIIe République : elle tente le savoir, en affirmant avec force leur autonomie
CÉCILE M ICHAU T De même, le professeur en science politique de définir un difficile équilibre entre la liberté et la liberté de leurs enseignements. Pour autant,
Alain Garrigou a été poursuivi à deux reprises d’expression, fondamentale en démocratie, et l’institution s’intègre parfaitement dans le contexte

L
es chercheurs et les enseignants- en diffamation. Une première fois en 2010 par la protection des personnes dont la réputation politique, économique et culturel de l’époque,
chercheurs doivent-ils bénéficier Patrick Buisson, alors conseiller spécial de pourrait être atteinte. Cette loi ne s’applique en même temps qu’elle est étroitement liée aux pouvoirs
d’une liberté d’expression accrue ? l’Elysée et dirigeant de la société de sondages évidemment pas uniquement aux chercheurs : des princes et de l’Eglise. Et les universités
La question peut sembler étrange : Publifact, pour avoir mis en cause les prati- elle concerne tous ceux qui interviennent dans de se multiplier, puis de délivrer des diplômes
les experts issus des universités et ques de l’Elysée en matière de sondage. Une le débat public – les hommes politiques, les res- sanctionnant l’acquisition de connaissances et
des institutions de recherche se trouvent tous seconde fois par l’entreprise de conseil fiscal ponsables d’ONG, les journalistes, les avocats, de compétences, un nouvel outil de promotion sociale
les jours sur les plateaux de télévision ou in- Fiducial, pour avoir affirmé que son dirigeant mais aussi tous ceux qui s’expriment sur des qui ne passe plus, autre mutation majeure, par la
terviewés dans les journaux et ne semblent Christian Latouche « avait des affinités avec blogs ou des réseaux sociaux. violence ou le capital économique.
pas se censurer. Pourtant, nombre d’entre eux l’extrême droite ». Dans ces deux affaires, Alain Faut-il prévoir une protection particulière Les universités modernes ont hérité de ces valeurs
craignent aujourd’hui des poursuites judi- Garrigou a été blanchi par la justice. « L’action pour les chercheurs ? Catherine Cohen s’y et connu plusieurs transformations fondamentales,
ciaires – et cette inquiétude est ravivée par la en diffamation engagée à son encontre relève oppose résolument. « Accepter une réglemen- en particulier au XIXe siècle. Elles sont aujourd’hui
récente mise en examen du sociologue Jean- d’une “procédure bâillon” mise en œuvre par tation spécifique pour les chercheurs, ce serait dans le monde entier l’une des formes d’enseignement
Claude Kaufmann pour diffamation contre le les parties civiles dans le but principal de le faire créer des exceptions qui n’ont pas lieu d’être, supérieur les plus diffuses. En France, une soixantaine
« sociologue » de l’émission de télé-réalité taire et de faire obstacle au bon exercice de la estime-t-elle. La loi de 1881 comprend tout ce d’entre elles accueillent plus de 2,5 millions
« Mariés au premier regard ». liberté d’expression », ont estimé les juges. En qu’il faut pour que les chercheurs ne soient pas d’étudiants, quand ils n’étaient que 300 000 en 1960.
Les « procédures bâillons », ces plaintes en première instance, dans sa procédure contre condamnés. » Un avis partagé par Emmanuel Les communautés universitaires – étudiants,
diffamation visant parfois plus à intimider et Fiducial, le chercheur a même reçu Pierrat, avocat spécialisé en droit de l’édition. personnel et enseignants – se sont donc bien élargies
à faire taire qu’à obtenir réparation, n’épar- 3 000 euros de dommages et intérêts, mais la « Faire bénéficier une catégorie de personnes depuis le Moyen Age, mais elles gardent une cohérence
gnent pas les universitaires, mais elles sont cour d’appel, considérant que Fiducial avait d’exceptions, c’est dangereux. Les autres et des principes communs censés garantir leur
très rares : dans un rapport rendu en agi sans mauvaise foi, les a supprimés. citoyens sont tout aussi légitimes à être proté- bon fonctionnement, malgré les difficultés actuelles,
avril 2017, le juriste Denis Mazeaud en recen- gés. Appliquons déjà la loi, qui est suffisante : elle à commencer par la tension grandissante entre
sait seulement huit, la plupart aboutissant à DIFFICILE ÉQUILIBRE prévoit jusqu’à cinq ans de prison ferme en cas l’augmentation du nombre d’étudiants et la
une relaxe, voire à une condamnation des Au-delà du chercheur lui-même, c’est souvent de dénonciation calomnieuse. La porter à sept stagnation des moyens.
parties civiles à verser des dommages et inté- toute une communauté qui finit par être ans, lorsqu’il s’agit de chercheurs, ne sert à rien. » La réforme au pas de charge du mode d’entrée à
rêts aux chercheurs pour procédure abusive. concernée. Dans le monde académique, les Finalement, le problème n’est pas tant d’em- l’université et la mise en place de Parcoursup semblent
Le plus important organisme de recherche nouvelles circulent vite : lorsqu’une entre- pêcher les procédures contre les chercheurs désormais annoncer une ère nouvelle, dont on voit
français, le CNRS, confirme d’ailleurs que les prise poursuit l’un de ses membres, l’auto- que de mieux les soutenir lorsqu’ils sont atta- mal comment elle ne débouchera pas sur la sélection,
procédures à l’encontre de ses chercheurs censure des autres n’est pas loin. Et pour un qués. La loi du 13 juillet 1983 instaure certes voire l’augmentation des frais d’inscription. Comme
sont très peu fréquentes. procès, combien de pressions discrètes, de let- une protection fonctionnelle pour tous les abasourdie par la rapidité du processus et l’absence
Si ces procédures sont rares, elles ne sont pas tres d’avocats et autres intimidations ? Or, l’un agents publics, mais elle n’est pas automati- de concertation, la communauté n’a pas encore
forcément sans conséquence. Ainsi, Laurent des rôles des chercheurs est d’avoir un regard que (le chercheur doit la solliciter) et l’admi- réagi collectivement, sans doute aussi à cause
Neyret, chercheur en droit constitutionnel, critique sur la société. Le service public « doit nistration peut refuser cette protection « au du manque de consensus sur les moyens et les
affirme que sa plume ne sera plus la même garantir à l’enseignement et à la recherche nom de l’intérêt général ». Quant à sa nature, réponses à apporter aux transformations profondes
après la procédure bâillon intentée par Chimi- leurs possibilités de libre développement elle n’est pas précisée. « L’administration peut qui s’annoncent.
rec en 2014. Dans une revue juridique, il avait scientifique, créateur et critique », rappelait le se contenter de lui apporter son aide dans la Mais l’attachement indiscutable à la liberté de la
commenté une décision de justice en droit de Conseil constitutionnel en 1984. recherche d’un avocat ou de prendre publi- recherche et à l’impérative nécessité de la transmission
l’environnement défavorable à l’entreprise. Si le risque est réel de voir des chercheurs quement position en sa faveur », regrette le du savoir, sans se soucier de rentabilité ou d’avoir à
Laurent Neyret a été poursuivi pour diffama- éviter les sujets sensibles, faut-il pour autant rapport Mazeaud, qui souligne que la protec- servir le pouvoir, devrait suffire à la communauté pour
tion par Chimirec mais le tribunal de grande faire du monde académique un bastion inac- tion « intervient nécessairement trop tard, la s’imposer dans les débats en cours, et être celle qui
instance de Paris lui a donné raison : souli- cessible à l’attaque en diffamation, comme procédure enclenchée par la loi de 1881 étant invente l’université à venir. Et si les princes et les papes
gnant que « le seul fait d’examiner le caractère semble le suggérer le rapport Mazeaud ? marquée par son extrême célérité ». du Moyen Age comme les seigneurs féodaux étaient
diffamatoire d’un article tel que celui rédigé par Celui-ci propose en effet de modifier la loi de Rendre le déclenchement de la protection capables d’accepter une pareille idée, ce serait bien
Laurent Neyret était une atteinte à sa liberté 1881 sur la liberté de la presse. « Ne donneront fonctionnelle automatique, préciser ce qui est un comble que la société du XXIe siècle y voie quelque
d’expression », les juges ont condamné les lieu à aucune action en diffamation, injure ou pris en charge : voilà sans doute les vrais leviers chose à redire. h
parties civiles à lui verser 20 000 euros de outrage les propos ou écrits rédigés ou expri- pour mieux protéger les chercheurs. En revan-
dommages et intérêts. Laurent Neyret a donc més de bonne foi par des chercheurs et des che, modifier la loi de 1881 pour une seule caté-
gagné, mais sa victoire lui est apparue amère, enseignants-chercheurs dans le cadre de leurs gorie de citoyens est loin de faire l’unanimité. C LAI R E J U DDE DE LAR I VI È R E
tant il a perdu de temps et d’énergie dans la activités d’enseignement ou de recherche, « Soit on la réforme pour tout le monde, soit on Historienne (université de Toulouse), spécialiste
procédure. sous quelque forme et sur quelque support n’y touche pas », conclut Emmanuel Pierrat. h de l’histoire du Moyen Age et de la Renaissance.
·
E N FA C E
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LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

Belinda Cannone Un bel appétit d’égalité


Le thème du désir traverse
vient donc cette joie, cet élan vital qui irrigue
les romans et les essais les pages de son dernier ouvrage, S’émerveiller
de cette auteure délicate, (Stock, 2017) ? De son père, sans l’ombre d’un
doute. Comme lui est venu son regard sur le
qui défend un féminisme monde, son goût pour la pédagogie et sa
universaliste dans la lignée passion de l’écriture. Elle lui a d’ailleurs consa-
cré un livre après sa mort, Le Don du passeur
de Simone de Beauvoir (Stock, 2013), dans lequel elle note : « Je suis le
bras armé d’une plume de mon père. »
Sur ce dessinateur industriel, autodidacte
« aux intuitions extraordinaires », elle serait
intarissable. « Il était féministe – ce qui n’est pas
tout à fait normal chez un Sicilien –, il était éco-
logiste avant que le mot n’existe, il m’a appris
l’esprit critique, la liberté, l’attention au monde
et au rapport entre les êtres, détaille-t-elle. Il
écrivait tout le temps, dans de petits carnets. J’ai
l’impression d’avoir déployé une pensée qui
était chez lui à l’état intuitif. » Une pensée qui
ne s’éloigne jamais du ressenti, du désir
d’unité de l’être : ce qu’elle appelle son « corps-
esprit ». « Dans mes romans comme dans mes
essais, je suis constamment dans un va-et-vient
entre le sensible et l’intelligible. Je suis faite
comme ça. » Un bel équilibre, en somme.

LA PEUR D’ÊTRE DÉMASQUÉ


Grande admiratrice de Diderot, dont elle ché-
rit l’enjouement, de Virginia Woolf, pour son
invention de la forme littéraire, de Faulkner ou
Giono, qu’elle rapproche pour leur lyrisme et
leur rapport à la nature, Belinda Cannone
publie quatre romans dans les années 1990. Le
succès viendra au tournant de l’an 2000, avec
ses essais. L’Ecriture du désir (Calmann-Lévy,
2000, Prix de l’essai de l’Académie française),
qui interroge le désir en général et son lien
proche de la belle conclusion que Beauvoir avec la pratique littéraire. Puis, surtout, Le Sen-
donnait au Deuxième Sexe en 1949, prédisant timent d’imposture (Calmann-Lévy, 2005) – sa
TINA BERNING que de l’émancipation des femmes naîtrait, trouvaille. Un texte court, rédigé à la
entre les deux sexes, non pas l’indifférence deuxième personne du singulier, dans lequel
mais « des relations charnelles et affectives elle met à contribution la littérature, le
dont nous n’avons pas idée ». Car cette passion- cinéma, la sociologie, la psychanalyse, la politi-
CATHER IN E VIN CEN T En 2010, elle publie La Tentation de Pénélope née de tango – « danse de la relation » – ne croit que et sa propre expérience pour explorer ce
(Stock), « écrit parce que la dérive différentialiste guère à la différence des sexes, ou plutôt à son ressenti jusqu’alors passé sous silence et pour-

Q
uand son père était enfant, en que prenait le féminisme français m’inquiétait, « réel irréductible ». Pas plus qu’à l’écriture tant si bien partagé, à la nature « profondé-
Tunisie, ses compagnons de jeu et se répandait dans la société » : son livre entre inclusive (elle lui préférerait le genre « neu- ment chimérique » : la conviction de n’être pas
lui firent une mauvaise blague. en collision avec Le Conflit. La femme et la mère tre ») ou à l’existence d’une « nature légitime à la place qu’on occupe – avec son
« Tu vois cette ânesse ? On va lui (Flammarion, 2010), un ouvrage d’Elisabeth féminine » liée à la capacité d’enfanter – elle atroce corollaire, la peur d’être démasqué.
dire qu’elle a perdu son petit, et Badinter (dont elle se sent proche), qui l’éclipse qui a choisi de ne pas avoir d’enfant. Et moins Cette fois, celle dont l’ambition est « de mettre
ça va la bouleverser. » Ils s’ap- en grande partie. Le 9 janvier, en pleine encore aux vertus de l’assignation à une iden- des mots sur ce que tout le monde a sur le bout
prochent de l’oreille de la bête, et celle-ci, tourmente autour de l’affaire Weinstein, elle tité sexuée, qui fait surgir « le spectre de millé- de la langue sans l’avoir jamais dit » fait mou-
aussitôt, se met à braire de façon déchirante. salue, dans une tribune publiée par Le Monde, naires de subordination féminine ». Elle ne che. Suivront plusieurs essais brefs et alertes,
Ils finissent par révéler à l’enfant le pot aux « l’extraordinaire mouvement de protestation croit qu’à l’égalité, à la liberté. Et au désir, où l’on retrouve sa manière singulière et sen-
roses : ils ont jeté un mégot dans le conduit contre le harcèlement et les violences faites aux thème omniprésent de son œuvre. Désir de suelle d’interagir avec le lecteur. Entre autres :
auriculaire de l’animal. « Mon père n’en reve- femmes » qui a embrasé le monde occidental. vivre, désir d’écrire, désir de l’autre. Un désir à La bêtise s’améliore (Stock, 2007), Le Baiser
nait pas. La violence du monde le stupéfiait, et Las ! Le même jour, dans ces mêmes colonnes, l’image de sa pensée, délicate et enthousiaste. peut-être (Alma, 2011), Petit éloge du désir
il m’a transmis cette stupeur. C’est pour ça que un collectif de cent femmes défend une (Folio, 2013). Et son petit dernier, S’émerveiller,
j’écris. Parce qu’il faut bien que je me rende « liberté d’importuner, indispensable à la liberté induit par la nécessité de lutter contre « l’enté-
raison. De l’ânesse, et de tout le reste. » sexuelle », en réaction à une libération de la « Je m’intéresse à l’émerveillement nèbrement » de 2015 et de ses attentats.
Pour la romancière et essayiste Belinda parole qui mélange, selon elles, dénonciations S’émerveiller pour ne pas désespérer ? « Je
Cannone, professeure de littérature compa- légitimes et dérive puritaine. Le texte, signé parce qu’il relève d’un savoir-vivre m’intéresse à cet état parce qu’il relève d’une
rée à l’université Caen-Normandie, la vio- entre autres par Catherine Millet et Catherine sagesse – d’un savoir-vivre à conquérir contre
lence des hommes est un « noyau brûlant », Deneuve, fait immédiatement le tour la pla- à conquérir contre l’agitation l’agitation de nos jours », répond-elle.
« c’est-à-dire ce qui me brûle, ce qui me tra- nète médiatique, rendant ce jour-là tout autre L’ouvrage, illustré de photos puisées dans le
vaille, que j’essaie de comprendre en le propos peu audible. de nos jours » fond de l’Association régionale pour la diffu-
déployant ». C’est pour cela que son premier sion de l’image de Caen, est un hommage à la
roman, Dernières promenades à Petropolis L’ÉGALITÉ DANS L’ÉROTISME beauté simple des choses, à la lenteur, à
(Seuil, 1990), réédité en poche sous le titre Contactée pour signer la tribune sur la « liberté l’oubli de soi, au pur présent. Belinda Can-
L’Adieu à Stefan Zweig (Points, 2013), interroge d’importuner », Belinda Cannone a préféré none serait-elle devenue sage ? Qu’on se ras-
le suicide de l’écrivain autrichien, au Brésil, décliner. Et proposer une autre parole, non Lorsque nous la rencontrons à Paris, dans sure : cette manière d’« habiter poétiquement
en 1942. Parce qu’il pose la question de moins libre mais plus subtile. « Je comprenais son petit appartement montmartrois – murs le monde », chère au philosophe Friedrich Höl-
« l’humanité en nous ». leur inquiétude, précise-t-elle. Mais, outre que clairs, ambiance studieuse, vue sur le Moulin derlin, n’est pas encore tout à fait la sienne,
La violence du monde, c’est aussi celle des je ne vois pas le puritanisme arriver en France, de la galette –, elle prévient d’emblée : tant elle continue de vivre toujours « un peu
hommes sur les femmes. Le sujet la concerne, je considère que ce qui vient de se passer est un « Sachez-le, je suis optimiste. C’est mon au-devant » d’elle-même, se lançant avec éner-
ô combien, elle qui a tant réfléchi sur la séduc- bond en avant décisif dont nous ne pouvons défaut. » Une coquetterie, tant cette femme gie dans divers projets littéraires et collectifs.
tion et le désir. Mais cette féministe convain- que nous réjouir. » Son credo à elle, ce n’est pas dont la mère fut une grande mélancolique « L’émerveillement, c’est pour moi un pro-
cue « depuis l’âge de 16 ans » – elle va sur ses tant le consentement (« notion qui, dans une sait ce qu’elle doit à son heureux caractère. gramme de vie plus qu’une réalité : être un peu
60 –, une féministe universaliste dans la certaine mesure, renvoie à une position « Me lever le matin et avoir envie de vivre la plus du côté de l’ici et maintenant, un peu
lignée de Simone de Beauvoir, n’a guère de passive ») que l’égalité dans l’érotisme. Une journée qui vient, c’est une grâce. Et jusqu’à la moins dans la projection vers laquelle m’en-
chance lorsqu’elle tente de se faire entendre transformation en profondeur des comporte- fin de ma vie, je louerai l’existence de m’avoir traîne mon désir. » Le désir, décidément leit-
dans ce domaine. ments et des rôles dans le jeu de la séduction, accordé cette grâce », insiste-t-elle. D’où lui motiv de sa musique intérieure. h
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E N I M AG E S
8
LE MONDE SAMEDI 10 MARS 2018

Rebâtir

l’Afrique
Golden City, la capitale du royaume imaginaire
du Wakanda dans le film « Black Panther », de Ryan Coogler.
MARVEL STUDIOS

M ARC- OLIVIER BHER ER l’homme blanc. Leur ville est à l’image du palais royal, qui figure au premier espaces créés empruntent à l’esthé-
Pour créer de la civilisation qu’ils ont construite : plan, sont hérissées de poutres. Elles tique de l’architecte irako-britannique

A
les décors du film u creux de montagnes résolument africaine, technologique- évoquent ainsi la ville de Tombouc- Zaha Hadid (1950-2016). Elle cite
verdoyantes, une ville ment avancée et harmonieuse, à l’op- tou, au Mali, où certaines des mos- notamment le complexe Dongdae-
« Black Panther », s’élève. Son architecture posé des « shithole countries » (« pays quées construites aux XIVe et XVe siè- mun Design Plaza, de Séoul, et l’ensem-
est difficile à identifier et de merde »), ainsi que Donald Trump cles sont faites de briques de terre ren- ble de gratte-ciel Wangjing Soho, de
la décoratrice si l’homme a laissé une aurait qualifié les pays d’Afrique, Haïti forcées de madriers en palmier. Pékin. Buckingham Palace est aussi
Hannah Beachler profonde empreinte, hérissant le pay- et le Salvador. Le film invente une convoqué : le palais royal de Golden
sage de gratte-ciel, il s’est aussi entouré nation africaine qui aurait échappé à POINT DE VUE AFROCENTRIQUE City s’étend, selon sa conceptrice, sur
a croisé d’arbres. Une oasis plutôt qu’une jun- l’esclavage grâce au vibranium, un A gauche, l’édifice cylindrique coiffé de une périphérie identique…
gle urbaine, c’est ainsi que l’on pourrait métal aux propriétés extraordinaires. chaume et décoré de motifs géométri- Une riche végétation occupe les rues,
des éléments décrire la capitale du royaume africain Pour faire vivre ce monde fantasti- ques est inspiré des maisons ronda- signe d’une ville réconciliée avec la
d’architecture du Wakanda, Golden City. Ici règne le que, la chef décoratrice Hannah Bea- velles d’Afrique du Sud. Mais l’ensem- nature, d’une Afrique qui n’a pas perdu
prince T’Challa, alias Black Panther, chler a dû inventer tout un univers. ble n’en reste pas moins avant-gardiste son image de jardin d’Eden. L’hom-
africaine superhéros du film du même nom réa- « Le défi était d’imaginer une vision et s’inspire de l’afrofuturisme, un mage emprunte parfois au cliché, mais
à des références lisé par Ryan Coogler, véritable phéno- futuriste de l’Afrique. Qu’est-ce que les concept forgé par le critique américain pour les Afro-Américains, qui renouent
mène de société aux Etats-Unis et Africains auraient fait s’ils avaient Mark Dery, dans les années 1970, pour avec ce film le fil d’un héritage perdu,
futuristes au-delà. En mettant en scène quasi uni- gardé le contrôle de leur culture, s’ils parler de la science-fiction racontée l’ambition n’est pas de rendre compte
quement des acteurs à la peau noire, n’avaient pas été colonisés ? Comment d’un point de vue afrocentrique, où de la réalité de ce continent, mais de
l’œuvre casse les codes jusque-là en leurs cultures se seraient-elles entre- l’homme noir serait enfin libre des « s’imaginer libre », comme l’explique le
vigueur à Hollywood, où les Afro-Amé- mêlées ? », explique-t-elle au maga- entraves qui le retiennent toujours journaliste et écrivain Carvell Wallace
ricains sont souvent cantonnés à des zine Wired. aujourd’hui. dans le New York Times. Si le passé est
rôles de voyous ou de subalternes. L’horizon urbain qu’elle déploie Hannah Beachler ne puise cependant une vallée de larmes et le présent, un
Ici, c’est tout le contraire. L’homme associe différentes références à l’ar- pas qu’en Afrique. Les formes rondes, espoir déçu, l’avenir est une promesse
et la femme noirs en imposent à chitecture du continent noir. Les tours lisses pour certaines, et l’ampleur des de victoire. h