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LE JOURNAL DU DIMANCHE - 05/08/2018 - N° 3734

30 le journal dudimanche
dimanche 5 août 2018

Plaisirs Art
Création visuelle

Constellation
Immersives, grandioses
ou faussement
organiques, les
installations virtuelles
déferlent partout

Technologie
La France est à la pointe
en matière de réalités
virtuelle et augmentée

A lors que des ­artistes


tels que Maria Callas, Prince ou
bientôt Abba s’invitent sur scène
sous forme d’hologrammes, la
révolution numérique n’a pas fini
d’étonner. Ses applications visuelles
bouleversent les arts et envahissent
l’industrie culturelle.
Que ce soit Chartres en lumières,
la Fête des lumières à Lyon, la ville
de Carcassonne ou le Puy du Fou,
les grands sites abonnés aux tradi-
tionnels spectacles son et lumière
se sont tous mis au mapping vidéo.
Créant une parfaite illusion de 3D,
cette technique donne une puissance
inégalée à l’art de la fresque lumi-
neuse. À Paris, l’Atelier des lumières,
premier centre d’arts numériques de
la capitale, ne désemplit pas depuis
son ouverture en avril : des vidéos
immersives magnifiant les tableaux
de Gustav Klimt y attirent des mil-
liers de curieux. Le mois dernier au
Festival d’Avignon, on se pressait
dans le Off pour découvrir Artefact,
un spectacle « vivant » du futur joué
par des robots aussi aimables que
cauchemardesques.

La cathédrale devient dragon


Inaugurée avec succès par la munici-
palité l’an dernier (600.000 visiteurs),
la programmation Constellations de
la Ville de Metz propose jusqu’au
16 septembre un parcours « Pierres
numériques » avec une dizaine
d’œuvres réalisées par des artistes
émergents dont Nicolas Paolozzi, le
groupe AV Exciters ou le studio de
design Aether et Hemera. Tous créent
in situ, et en grand format, sur les murs
et sites historiques de la cité lorraine.
Parmi eux, certains se défendent d’être
des « prestataires » et affirment leurs
univers singuliers. Yann Nguema,
musicien du groupe EZ3kiel devenu
informaticien hors pair, manie en
orfèvre la technique du mapping sur
la face de la cathédrale transformée en
« lanterne du bon Dieu », en dragon ou
en grotte. Plus simple mais pas moins
spectaculaire ou arty, Julien Nonnon
pratique le « graffiti digital », qu’il
exerce d’ordinaire sans autorisation
et où bon lui semble.
Sauf qu’à Metz l’événement relève
d’une programmation officielle très
encadrée : ses images géantes de la
jeunesse déjà rétro des années 1990
sont placées à des endroits bien défi-
nis. Ce ne sont que les nuits des 10
et 11 août que l’artiste, muni de son
Caddie et de son projecteur, conviera
le public à suivre ses performances
itinérantes… g

Alexis Campion
LE JOURNAL DU DIMANCHE - 05/08/2018 - N° 3734

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Art

numÉrique
Ci-contre, « L’Ombre de la vapeur » d’Adrien M & Claire B,
présenté à Cognac. À gauche, le mapping de Yann
Nguema projeté sur la cathédrale Saint-Étienne de Metz.
P. Gisselbrecht/Ville de Metz ; AdrienM&ClaireB

La French Tech
en pointe
Performance Un écosystème tablette. « La réalité augmentée
se met en place en France peut être utilisée pour afficher des
autour de l’art numérique informations complémentaires sur
l’artiste, mais ce n’est pas très poé-
Imaginez-vous pénétrer dans un tique. Là, on a l’illusion d’un tour
tableau et voir l’œuvre s’animer de magie, comme quand Méliès est
autour de vous. C’est possible arrivé après les frères Lumière, sou-
avec la réalité virtuelle, un casque tient Louis Bonichon. Le créateur
connecté sur les yeux. En 2017, n’est plus limité par un cadre : il peut
l’artiste chinois Yang Yongliang mêler l’imaginaire et la réalité. »
a créé Eternal Landscape, un Immersion de la réalité virtuelle,
paysage de montagne luxuriant illusion de la réalité augmentée,
peuplé d’animaux à explorer en les deux technologies ouvrent de
VR (pour virtual reality). Ce projet nouvelles possibilités d’émerveil-
a été conçu à distance entre son lement rarement vues depuis les
atelier à Shanghai et le studio débuts du cinéma mais donnent
Monochrome à Paris. « Nous lui aussi accès à des œuvres fragiles ou
envoyions des maquettes en 3D
et il nous répondait en donnant
ses indications, explique Jean-
Bernard Grasset, fondateur de « Le créateur
Monochrome. Il cherchait une
compétence qu’il ne trouvait pas
n’est plus

Jongleurs de lumière
en Chine. La France a une approche limité par
de la création digitale proche du
luxe, avec une obsession du détail. »
un cadre :
Surtout connue pour ses appli- il peut mêler
cations dans les jeux vidéo, la réa-
DUO À Cognac, le binôme Merzouki dont il avait signé en leure alliée : « Elle est habituée à lité virtuelle est un vrai support
l’imaginaire
Adrien M & Claire B dévoile 2014 la scénographie numérique construire du sens avec de l’image d’expression pour les artistes. et la réalité »
envoûtante, le binôme connu sous là où moi je fabrique des outils pour Grâce au Tilt Brush de Google,
une création interactive
monumentale le nom d’Adrien M & Claire B créer une nouvelle écriture. » Claire un pinceau connecté que l’on
 Louis Bonichon,
invente des espaces animés. Ses poursuit : « On est complémentaires tient comme une manette de
directeur de l’agence Mnstr
Envoyé spécial expériences de réalité augmen- dans notre réflexion sur le mouve- Wii, ceux-ci peuvent peindre en
Cognac (Charente) tée appréciées sur scène vont de ment, qu’il surgisse d’un corps ou trois dimensions, à l’instar de
pair avec une réflexion artistique d’une projection. Nous plaçons Pauline Dufour, dont le projet disparues. La Fondation Dassault
Des étincelles dans les yeux, sur le mouvement, les corps, les l’humain au centre, dans un rap- Jungle Fever, chorégraphié avec Systèmes, qui travaille sur des solu-
Adrien Mondot et Claire ­Bardainne illusions virtuelles. Inspirée par port sensible et physique avec cette des gestes précis, a été réalisé tions 3D appliquées à l’éducation
paraissent fatigués mais heureux la torula, le petit champignon réalité virtuelle. » Une possibilité dans la galerie Monochrome. Le et à la culture, a participé à la réa-
en cette fin juin. À Cognac, le noir qui prolifère là où le cognac qui les a conduits à réfléchir avec studio travaille également pour lisation d’une visite virtuelle de la
couple d’artistes vient d’achever vieillissant s’évapore sur les murs des danseurs et à devenir choré- des collectionneurs, comme pyramide de Kheops, à l’occasion
sa dernière création, L’Ombre de charentais, L’Ombre de la vapeur graphes afin « que le corps puisse Dominique et Sylvain Levy dont de la découverte d’une nouvelle
la vapeur, une installation immer- s’impose comme une œuvre plus habiter l’image », insiste Claire. la Dslcollection expose des repro- galerie. Un test organisé à la Cité
sive et interactive déployée sur conceptuelle qu’il n’y paraît. « Nous nous percevons comme des ductions virtuelles d’œuvres d’art de l’architecture et du patrimoine
900 mètres carrés au rez-de- Une dimension que l’on ne gens du spectacle. » contemporain chinois bien réelles à Paris, fin 2017, donnait l’occasion
chaussée de la flambante Fondation trouve pas, loin s’en faut, dans L’artiste resitue l’explosion de mais impossibles à transporter. d’explorer l’intérieur de l’édi-
d’entreprise des cognacs Martell, toutes les installations immer- l’art numérique dans une dimen- Jean-Bernard Grasset est per- fice égyptien en compagnie un
dans un immeuble Bauhaus en sion plus historique : « Au début du suadé qu’il existe un vrai marché archéologue, casque sur les yeux
réhabilitation. « Générer un envi- XXe siècle, à l’avènement du béton et de l’art numérique : « Les collec- et ordinateur sur le dos. Une visite
ronnement interactif aussi grand de l’acier, les formes a­ rchitecturales tionneurs cherchent des œuvres guidée impossible à vivre dans des
est inédit dans notre parcours. » On « Une rencontre sont d’abord restées traditionnelles : uniques à regarder chez eux avec conditions réelles. « C’est la préfi-
comprend leur fierté lorsque l’on il a fallu un certain temps pour un casque. Et des artistes sont prêts guration de l’avenir de la culture,
découvre, ébahi, ce vaste espace
avec une prendre conscience qu’on pouvait à se faire payer en bitcoins, comme assure Marie-Pierre Aulas, délé-
vide dont les seules sources de entité vivante, aller plus loin avec ces matériaux, le Français Valéry Grancher installé guée générale de la fondation. Cela
lumière sont de ­modestes points réaliser des édifices jamais imagi- à Hongkong. » permet de garder une trace numé-
et rectangles blancs.
magique et nés. Le numérique vit un moment Face à l’expérience solitaire des rique et de préserver le patrimoine,
Si elles flottent du sol jusqu’au organique » comparable : on a encore besoin casques VR, d’autres recherches mais aussi de sortir des musées. »
plafond, ces « particules numé- d’empathie avec le médium et de s’intéressent à la réalité augmen- À l’instar de la fintech ou
riques » (325.000 au total) s’accé- temps pour révéler les écritures spé- tée, qui utilise l’interface d’un de la foodtech, un écosystème
lèrent et s’entrechoquent en fonc- cifiques que la technologie génère. » écran. Le collectif 9e Concept a « art tech » se met ainsi en place
tion des mouvements des visiteurs. sives. Là où d’autres font germer Si leurs idées fourmillent (spec- imaginé l’opération Les Francs autour de l’art virtuel. Depuis
Un peu comme si on marchait dans une débauche de paysages ou de tacles, livres en réalité augmentée), Colleurs, une série d’autocollants 2011, Google possède sa pla-
des tas de feuilles mortes ou si on tableaux anciens en 3D, les appa- l’enjeu reste la place de l’humain, prolongés par des effets visuels et teforme digitale, Google Arts
touillait d’un seul geste toutes ritions engendrées par le couple sa relation aux nouvelles matières sonores grâce à une application. & Culture, qui numérise les col-
les étoiles dans le ciel. Étonnant, d’artistes lyonnais demeurent visuelles. « Quand c’est trop plat, Le projet a été présenté dans plu- lections de centaines de musées
ludique en plus d’être poétique, strictement graphiques et mini- l’interactivité n’est qu’un gadget sieurs villes comme Nantes, Lille dans le monde ; Snapchat a lancé
cet effet est rendu possible par males. Ce faisant, elles i­ nterpellent vain, estime Adrien. Nous préfé- et Bruxelles. « Il mêle street art, l’automne dernier Snapchat Art,
une technologie de pointe dissi- notre lien à ces petits points ani- rons les expériences douces qui sug- motion design, code, animation, une fonction qui permet de faire
mulée dans les plafonds derrière més qui les constituent, curieuse- gèrent une harmonie possible entre précise Louis Bonichon, directeur apparaître des œuvres dans des
un fin voile de métal : une quin- ment dotés du pouvoir d’interagir, l’homme et la technologie. » Une de l’agence de création Mnstr qui lieux touristiques. L’application
zaine de caméras infrarouges et de semer le trouble, de vivre. quête qui, pour ces artistes adeptes a participé à son développement. Smartify, le « Shazam de l’art »,
d’ordinateurs, une trentaine de Jongleur et informaticien auto- de « l’animisme numérique », titille On est dans une démarche active, apporte des informations addi-
vidéoprojecteurs. Les particules didacte, Adrien explique que s’il ne même le spirituel : « Donner vie à culturelle et ludique qui demande tionnelles lorsque l’on scanne
dansent, scintillent mais ne sont peut pas tout expliquer des phéno- des images de synthèse dépourvues une participation du visiteur. » un tableau. Autant d’innovations
que des projections, une sorte de mènes qu’il produit, il est soucieux de mémoire et d’ancêtres, voilà un Mnstr a imaginé une autre ins- qui enrichissent la découverte
« rencontre avec une entité vivante, de « les humaniser, les poétiser ». trouble qui nous intéresse. » g Al.C. tallation, La Joie : un carnet confié des œuvres et peuvent attirer un
magique et organique ». C’est à ce défi qu’il a reconnu en « L’Ombre de la vapeur », du jeudi à treize artistes où chaque dessin nouveau public dans les musées. g
Consacré par le succès mondial Claire, plasticienne passionnée au dimanche jusqu’en avril 2019 à prend vie lorsqu’on se connecte
de Pixel, spectacle de Mourad de jeux vidéo comme lui, sa meil- la Fondation d’entreprise Martell, à Cognac. avec un smartphone ou une Pascale Caussat