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LEIBNIZ

(1697)

DE L’ORIGINE RADICALE DES CHOSES


DE RERUM ORIGINATIONE RADICALI
DE L’ORIGINE RADICALE DES CHOSES
DE RERUM ORIGINATIONE RADICALI

Præter Mundum seu Aggregatum rerum finitarum, datur Outre le monde ou l’agrégat des choses finies, il y a
Unum aliquod dominans, non tantum ut in me anima, vel quelque être unique qui gouverne, non-seulement comme
potius ut in meo corpore ipsum ego, sed etiam ratione l’âme en moi, ou plutôt comme le moi lui-même dans
multo altiore. Unum enim dominans universi non tantum mon corps, mais avec une raison beaucoup plus élevée.
regit mundum sed et fabricat et facit et mundo est Cet être unique souverain de l’univers ne régit pas
superius et, ut ita dicam, extramundanum, estque adeo seulement le monde, mais il le crée et le façonne, il est
ultima ratio rerum. Nam non tantum in nullo singulorum, supérieur au monde, et pour ainsi dire extramondain, et,
sed nec in toto aggregato serieque rerum inveniri potest par là même, il est la dernière raison des choses. Car on
sufficiens ratio existendi. Fingamus Elementorum ne peut trouver la raison suffisante de l’existence ni dans
geometricorum librum fuisse æternum, semper alium ex aucune chose particulière, ni dans tout l’agrégat ou
alio descriptum, patet, etsi ratio reddi possit præsentis l’ensemble. Supposons qu’il y ait eu un livre éternel des
libri ex præterito unde est descriptus, non tamen ex éléments de géométrie, et que les autres aient été
quotcunque libris retro assumtis unquam veniri ad successivement copiés sur lui, il est évident que, bien
rationem plenam ; cum semper mirari liceat, cur ab omni qu’on puisse rendre compte du livre présent par le livre
tempore libri tales exciterint, cur libri scilicet et cur sic qui en a été le modèle, on ne pourra cependant jamais, en
scripti ? Quod de libris, idem de mundi diversis statibus remontant en arrière à autant de livres qu’on voudra, en
verum est, sequens enim quodammodo ex præcedente venir à une raison parfaite ; car on a toujours à se
(etsi certis mutandi legibus) est descriptus, itaque demander pourquoi de tels livres ont existé de tout
utcunque regressus fueris in status anteriores, nunquam in temps, c’est-à-dire pourquoi ces livres et pourquoi ils sont
statibus rationem plenam repereris, cur scilicet aliquis sit ainsi écrits. Ce qui est vrai des livres, l’est aussi des divers
potius mundus, et cur talis. Licet ergo mundum æternum états du monde ; car malgré certaines lois de
fingeres, cum tamen nihil ponas nisi statuum transformations, l’état suivant n’est en quelque sorte que
successionem, nee in quolibet eorum rationem la copie du précédent, et, à quelque état antérieur que
sufficientem reperias, imo nec quotcunque assumtis vel vous remontiez, vous n’y trouvez jamais la raison parfaite,
minimum proficias ad reddendam rationem, patet alibi c’est-à-dire pourquoi il existe certain monde, et pourquoi
rationem quærendam esse. In æternis enim, etsi nulla ce monde plutôt que tel autre. Car vous avez beau
causa esset, tamen ratio intelligi debet, quæ in supposer un monde éternel ; comme vous ne supposez
persistentibus est ipsa necessitas seu essentia, in serie vero qu’une succession d’états, et que dans aucun d’eux vous
mutabilium, si hæc æterna a priore fingeretur, foret ipsa ne trouvez la raison suffisante, et même qu’un nombre
prævalentia inclinationum ut mox intelligetur, ubi rationes quelconque de mondes ne vous aide en rien à en rendre
scilicet non necessitant (absoluta seu metaphysica compte, il est évident qu’il faut chercher la raison ailleurs.
necessitate ut contrarium implicet), sed inclinant. Ex Car dans les choses éternelles, on doit comprendre que
quibus patet nec supposita mundi æternitate ultimam même en l’absence d’une cause, il y a une raison qui, pour
rationem rerum extramundanam seu Deum effugi posse. les choses immuables, est la nécessité même ou l’essence ;
quant à la série des choses changeantes, si l’on supposait
qu’elles se succèdent éternellement cette raison serait,
comme on le verra bientôt, la prévalence
des inclinations qui consistent non dans des
raisons nécessitantes, c’est-à-dire d’une nécessité absolue et
métaphysique dont l’opposé implique contradiction, mais
dans des raisons inclinantes. Il suit évidemment de là qu’en
supposant l’éternité du monde, on ne se débarrasse pas
de la raison dernière ultramondaine des choses, c’est-à-
dire de Dieu.

Les raisons du monde sont donc cachées dans quelque


Rationes igitur mundi latent in aliquo extramundano,
chose d’extramondain différent de l’enchaînement des
differente a catena statuum, seu serie rerum, quarum
états ou de la série des choses dont l’agrégat constitue le
aggregatum mundum constituit. Atque ita veniendum est
monde. Il faut donc passer de la nécessité physique ou
a physica necessitate seu hypothetica, quæ res mundi
hypothétique, qui détermine l’état postérieur du monde
posteriores a prioribus determinat, ad aliquid quod sit
d’après un état antérieur, à quelque chose qui soit la
necessitas absoluta, seu metaphysica, cujus ratio reddi
nécessité absolue ou métaphysique, dont on ne puisse pas
non possit. Mundus enim præsens physice seu
rendre raison. En effet le monde actuel est nécessaire
hypothetice non vero absolute seu metaphysice est
physiquement ou hypothétiquement, mais non
necessarius. Nempe posito quod semel talis sit,
absolument ou métaphysiquement. Étant donné, en effet,
consequens est, talia potro nasci. Quoniam igitur ultima
qu’il soit ce qu’il est, il s’ensuit que les choses doivent être
radix debet esse in aliquo, quod sit metaphysicæ
telles qu’elles sont. Mais comme la racine dernière doit
necossitatis, et ratio existentis non est nisi ab existente,
être dans quelque chose qui soit d’une nécessité
hinc oportet aliquod existere ens unum metaphysicæ
métaphysique, et que la raison de l’existence ne se puise
necessitatis, seu de cujus essentia sit existentia, atque adeo
que dans quelque chose d’existant, il faut qu’il existe un
aliquod existere diversum ab entium pluralitate, seu
être unique d’une nécessité métaphysique, ou dont
mundo, quem metaphysicæ necessitatis non esse
l’essence est l’existence, et qu’ainsi il existe quelque chose
concessimus ostendimusque.
qui diffère de la pluralité des êtres ou du monde, qui,
comme nous l’avons reconnu et montré, n’est point d’une
nécessité métaphysique.

Mais pour expliquer un peu plus clairement comment des


Ut autem paulo distinctius explicemus quomodo ex
vérités éternelles ou essentielles et métaphysiques naissent
veritatibus æternis sive essentialibus vel metaphysicis
les vérités temporaires contingentes ou physiques, nous
oriantur veritates temporales, contingentes sive physicæ,
devons reconnaître que, par cela même qu’il existe
primum agnoscere debemus eoipso, quod aliquid potius
quelque chose plutôt que rien, il y a dans les choses
existit quam nihil, aliquam in rebus possibilibus seu in
possibles, c’est-à-dire dans la possibilité même ou dans
ipsa possibilitate vel essentia, esse exigentiam existentiæ
l’essence un certain besoin d’existence, et pour ainsi dire,
vel (ut sie dicam) prætensionem ad existendum et, ut
quelque prétention à l’existence, en un mot que l’essence
verbo complectar, essentiam per se tendere ad
tend par elle-même à l’existence. Il suit de là que toutes
existentiam. Unde porro sequitur, omnia possibilia, seu
les choses possibles, c’est-à-dire exprimant l’essence ou la
essentiam vel realitem possibilem exprimentia, pari jure
réalité possible tendent d’un droit égal à l’existence selon
ad essentiam tendere pro quantitate essentiæ seu realitatis,
leur quantité d’essence réelle, ou selon le degré de
vel pro gradu perfectionis quem involvunt ; est enim
perfection qu’elles renferment : car la perfection n’est rien
perfectio nihil aliud quam essentiæ quantitas.
autre chose que la quantité d’essence.

Hinc vero manifestissime intelligitur ex infinitis Par là, on comprend de la manière la plus évidente que
possibilium combinationibus seriebusque possibilibus parmi les combinaisons infinies des possibles et les séries
existere eam, per quam plurimum essentiæ seu possibles, il en existe une par laquelle la plus grande
possibilitatis perducitur ad existendum. Semper scilicet quantité d’essence ou de possibilité soit amenée à
est in rebus principium determinationis quod al maximo l’existence. Et, en effet, il y a toujours dans les choses un
minimove petendum est, ut nempe maximus præstetur principe de détermination qui doit se tirer du plus grand
effectus minimo ut sic dicam sumtu. Et hoc loco tempus, et du plus petit, ou de manière que le plus grand effet
locus, aut ut verbo dicam, receptivitas vel capacitas mundi s’obtienne avec la moindre dépense. Et ici le lieu, le
haberi potest pro sumtu sive terreno in quo quam temps, en un mot, la réceptivité ou la capacité du monde
commodissime est ædificandum, formarum autem peuvent être considérés comme la dépense ou la matière
varietates respondent commoditati ædificii multitudinique la plus propre à la construction du monde, tandis que les
et elegantiæ camerarum. Et sese res habet ut in ludis variétés des formes répondent à la commodité de
quibusdam cum loca omnia in tabula sunt replenda l’édifice, à la multitude et à l’élégance des habitations. Et il
secundum certas leges, ubi nisi artificio quodam utare, en est à cet égard comme dans certains jeux où l’on doit
postremo spatiis exelusus iniquis, plura cogeris loca remplir tous les espaces d’une table d’après des lois
relinquere vacua, quam poteras vel volebas. Certa autem déterminées. Si l’on n’y met une certaine habileté, on sera
ratio est per quam repletio maxima facillime obtinetur. enfin empêché par des espaces défavorables et forcé de
Uti ergo si ponamus decretum esse ut fiat triangulum laisser beaucoup plus de places vides qu’on ne pouvait ou
nulla licet alia accidenti determinandi ratione, consequens qu’on ne voulait. Or, il y a un certain moyen très-facile de
est, æquilaternm prodire ; et posito tendendum esse a remplir sur cette table le plus d’espace possible. De même
puncto ad punctum, licet nihil ultra iter determinat, via donc que s’il nous faut faire un triangle qui ne soit
eligetur maxime facilis seu brevissima, ita posito semel, déterminé par aucune autre donnée, il en résultera qu’il
ens prævalere non-enti, seu rationem esse cur aliquid sera équilatéral, et que s’il s’agit d’aller d’un point à un
potius exstiterit quam nihil, sive a possibilitate autre sans aucune détermination de la ligne, on choisira le
transeundum esse ad actum, hinc, etsi nihil ultra chemin le plus facile et le plus court, de même étant une
determinetur, consequens est, existere quantum fois admis que l’être l’emporte sur le non-être, c’est-à-dire
plurimum potest pro temporis locique (seu ordinis qu’il y a une raison pour que quelque chose soit plutôt
possibilis existendi) capacitate, prorsus quemadmodum que rien, ou qu’il faut passer de la possibilité à l’acte, il
ita componuntur tessellæ ut in proposita area quam s’ensuit qu’en l’absence même de toute autre
plurimæ capiantur. Ex his jam mirifice intelligitur, détermination, la quantité d’existence est aussi grande que
quomodo in ipsa originatione rerum Mathesis quaedam possible eu égard à la capacité du temps et du lieu (ou à
Divina seu Mechanismus metaphysicus exerceatur, et l’ordre possible d’existence), absolument comme les
maximi determinatio habet locum. Uti ex omnibus carreaux sont disposés dans une aire donnée de manière
angulis determinatus est rectus in geometria, et qu’elle en contienne le plus grand nombre possible. Par
utiliquores in heterogeneis positi sese in capacissimam là, on comprend d’une manière merveilleuse comment,
figuram nempe sphæricam componunt, sed potissimum dans la formation originaire des choses, peut s’appliquer
uti in ipsa mechanica communi pluribus corporibus une sorte d’art divin ou de mécanisme métaphysique, et
gravibus inter se luctantibus talis demum oritur motus, comment a lieu la détermination de la plus grande
per quem fit maximus descensus in summa. Sicut enim quantité d’existence. C’est ainsi que, parmi tous les angles,
omnia possibilia pari jure ad existendum tendunt pro l’angle déterminé en géométrie est le droit, et que des
ratione realitatis, ita omnia pondera pari jure ad liquides placés dans des milieux hétérogènes prennent la
descendendum tendunt pro ratione gravitatis, et ut hic forme qui a le plus de capacité ou la sphérique ; ou
prodit motus, quo continetur quam maximus gravium plutôt, c’est ainsi que dans la mécanique ordinaire,
descendus, ita illic prodit mundus per quem maxima fit lorsque plusieurs corps graves luttent entre eux, le
possibilium productio. mouvement qui en résulte constitue en résumé la plus
grande descente. Car, de même que tous les possibles
tendent d’un droit égal à exister en proportion de leur
réalité, de même tous les poids tendent d’un droit égal à
descendre en proportion de la gravité, et, comme d’un
côté il se produit un mouvement qui contient la plus
grande descente des graves, de l’autre il se produit un
monde où se trouve réalisée la plus grande partie des
possibles.

Atque ita jam habemus physicam necessitatem ex Et c’est ainsi que nous voyons la nécessité physique
metaphysica, etsi enim mundus non sit metaphysice résulter de la nécessité métaphysique ; car bien que le
necessarius, ita ut contrarium implicet contradictionem monde ne soit pas métaphysiquement nécessaire, dans ce
seu absurditatem logicam, est tamen necessarius physice sens que son contraire implique une contradiction ou une
vel determinatus ita ut contrarium implicet absurdité logique, il est néanmoins physiquement
imperfectionem seu absurditatem moralem. Et ut nécessaire, ou déterminé de manière que son contraire
possibilitas est principium essentiæ ita perfectio seu implique une imperfection ou une absurdité morale. Et
essentiæ gradus (per quem plurima sunt compossibilia) comme la possibilité est le principe de l’essence, de même
principium existentiæ. Unde simul patet quomodo la perfection ou le degré de l’essence, qui consiste dans la
libertas sit in autore mundi, licet omnia faciat possibilité commune du plus grand nombre de choses, est
determinate : quia agit ex principio sapientiæ seu le principe de l’existence. En même temps on voit
perfectionis. Scilicet indifferentia ab ignorantia oritur et clairement par là comment l’auteur du monde est libre,
quanto quisque magis est sapiens tanto magis ad bien qu’il fasse tout avec détermination ; car il agit d’après
perfectissimum est determinatus. un principe de sagesse ou de perfection. C’est qu’en effet
l’indifférence vient de l’ignorance, et que plus on est sage
plus on est déterminé pour un plus haut degré de
perfection.
At (inquies) comparatio hæc mechanismi cujusdam Mais, direz-vous, tout ingénieuse que peut paraître cette
determinantis metaphysici cum physico gravium comparaison d’un certain mécanisme métaphysique
corporum, etsi elegans videatur in eo tamen deficit quod déterminant avec celui des corps graves, elle pèche
gravia nitentia vere existunt, at possibilitates seu essentiæ pourtant en cela que les corps graves exercent une action
ante vel præter existentiam sunt imaginaria seu fictitia, réelle, tandis que les possibilités et les essences antérieures
nulla ergo in ipsis quæri potest ratio existendi. — à l’existence ou en dehors d’elle, ne sont que des
Respondeo, neque essentias istas, neque æternas de ipsis imaginations ou fictions où l’on ne peut chercher la
veritates quas vocant, esse fictitias, sed existere in quadam raison de l’existence. Je réponds que ni ces essences ni ces
ut sic dicam regione idearum, nempe in ipso Deo, vérités éternelles dont elles sont l’objet ne sont des
essentiæ omnis existentiæque cæterorum fonte. Quod ne fictions, mais qu’elles existent dans une certaine région
gratis dixisse videamur, ipsa indicat existentia seriei rerum
actualis. Cum enim in ea ratio non inveniatur ut supra des idées, si je puis parler ainsi, c’est-à-dire en Dieu lui-
ostendimus, sed in metaphysicis necessitatibus, seu même, la source de toute essence et de l’existence de tous
æternis veritatibus sit quærenda, existentia autem non les êtres. Et l’existence de la série actuelle des choses
possint esse nisi ab existentibus, ut jam supra monuimus, montre assez par elle-même que mon assertion n’est
oportet æternas veritates existentiam habere in quodam point gratuite. Car comme elle ne contient pas sa raison
subjecto absolute et metaphysice necessario, id est in d’être, ainsi que nous l’avons montré plus haut, mais qu’il
Deo, per quem hæc, quæ alioqui imaginaria forent, ut faut la chercher dans les nécessités métaphysiques ou les
barbare sed significanter dicamus, realisentur. vérités éternelles, et que ce qui existe ne peut venir que de
ce qui existait, ainsi que nous l’avons remarqué, il faut que
les vérités éternelles aient leur existence dans un certain
sujet absolument et métaphysiquement nécessaire, c’est-à-
dire en Dieu, où réside la vertu de réaliser ce monde qui
autrement serait imaginaire.

Et en effet, nous découvrons que tout se fait dans le


Et vero reapse in mundo deprehendimus omnia fieri
monde selon les lois non-seulement géométriques, mais
secundum leges æternanum veritatum non tantum
encore métaphysiques des vérités éternelles, c’est-à-dire,
geometricas sed et metaphysicas, id est non tantum
non-seulement selon les nécessités matérielles, mais
secundum necessitates materiales, sed et secun dum
encore selon les nécessités formelles ; et cela est vrai,
necessitates formales ; idque verum est non tantum
non-seulement en ce qui concerne généralement la raison
generaliter, in eâ quam nunc explicavimus ratione mundi
que nous venons d’expliquer d’un monde existant plutôt
existentis, potius quam non existentis, et sic potius quam
que non existant, et existant ainsi plutôt qu’autrement
aliter existentis (quæ utique expossibilium tendentia ad
(raison qui ne peut se trouver que dans la tendance du
existendum petenda est), sed etiam ad speeialia
possible à l’existence) ; mais si nous descendons aux
descendendo videmus mirabili ratione in tota natura
dispositions spéciales, nous voyons les lois métaphysiques
habere locum leges metaphysicas causæ, potentiæ,
de cause, de puissance, d’action, s’appliquer avec un ordre
actionis, easque ipsis legibus pure geometricis materiæ
admirable dans toute la nature, et prévaloir sur les lois
prævalere, quemadmodum in reddendis legum motus
mêmes purement géométriques de la matière, comme je
rationibus magna admiratione mea deprehendi usque
l’ai trouvé en rendant compte des lois du mouvement ; ce
adeo, ut legem compositions geometricæ conatuum, olim
qui m’a frappé d’un tel étonnement que, comme je l’ai
a juvene (cum materialis magis essem) defensam, denique
expliqué plus au long ailleurs, j’ai été forcé d’abandonner
deserere sim coactus, ut alibi a me fusius explicatum.
la loi de la composition des forces que j’avais défendue
dans ma jeunesse lorsque j’étais plus matérialiste.
Ita ergo habemus ultimam rationem realitatis tam
Nous avons donc ainsi la dernière raison de la réalité tant
essentiarum quam, existentiarum in uno, quod utique
des essences que des existences dans un être unique qui
mundo ipso majus, superius anteriusque esse necesse est,
doit être, de toute nécessité, plus grand, plus élevé et plus
cum per ipsum non tantum existentia, quæ mundus
ancien que le monde même, puisque c’est de lui que tirent
complectitur ; sed et possibilia habeant realitatem. Id
leur réalité non-seulement les existences que ce monde
autem non nisi in uno fonte quæri potest ob horum
renferme, mais les possibles eux-mêmes. Et cette raison
omnium connexionem inter se. Patet autem ab hoc fonte
des choses ne peut se chercher que dans une seule source,
res existentes continue promanare ac produci
à cause de la connexité qu’elles ont toutes entre elles. Or,
productasque esse cum non appareat cur unus status
mundi magis quam alius, hesternus magis quam il est évident que c’est de cette source qu’émanent
hodiernus ap ipso fluat. — Patet etiam quomodo Deus continuellement toutes les choses existantes, qu’elles en
non tantum physice sed et libere agat, sitque in ipso sont et en ont été les productions, car on ne comprend
rerum non tantum efficiens sed et finis, nec tantum ab pas comment tel état du monde plutôt que tel autre, l’état
ipso magnitudinis vel potentiæ in machina universi jam d’aujourd’hui plutôt que celui de demain viendrait du
constituta, sed et bonitatis vel sapientiæ in constituenda monde lui-même. On voit avec la même évidence
ratio habeatur. Et ne quis putet perfectionem moralem comment Dieu agit physiquement et librement, comment
seu bonitatem cum metaphysica perfectione seu en lui est la cause efficiente et finale des choses, et
magnitudine hic confundi ; et hac concessa illam neget comment il manifeste non-seulement sa grandeur et sa
sciendum est sequi ex dictis non tantum quod mundus sit puissance dans la construction de la machine du monde,
perfectissimus physice, vel si mavis metaphysice, seu mais encore sa bonté et sa sagesse dans le plan de la
quod ea rerum series prodierit, in qua quam plurimum création. Et pour qu’on ne pense pas que nous
realitatis actu præstatur, sed etiam quod sit perfectissimus confondions ici la perfection morale ou la bonté avec la
moraliser quia revera moralis perfectio ipsis mentibus perfection métaphysique ou la grandeur, ou qu’on ne
physica est. Unde mundus non tantum est machina rejette celle-là en accordant celle-ci, il faut savoir qu’il suit
maxime admirabilis, sed etiam quatenus constat ex de ce que nous avons dit que le monde est très-parfait,
mentibus est optima republica, per quam mentibus non-seulement physiquement, ou si on l’aime mieux,
confertur quam plurimum felicitatis seu lactitiæ in quæ métaphysiquement, parce que la série de choses produites
physica earum perfectio consistit. est celle où il y a le plus de réalité en acte, mais encore
qu’il est très-parfait moralement, en ce que la perfection
morale est une perfection physique pour les âmes elles-
mêmes. Ainsi le monde n’est pas seulement la machine la
plus admirable, mais, en tant qu’elle est composée d’âmes,
c’est aussi la meilleure république, où il est pourvu à toute
la félicité ou à toute la joie possible qui constitue leur
perfection physique.
At inquies, nos contraria in mundo experiri, optimis enim
Mais, direz-vous, nous voyons le contraire arriver dans ce
persæpe esse pessime, innocentes nou bestias tantum sed
monde ; les gens de bien sont souvent très-malheureux, et
et homines affligi occidique etiam cum cruciatu, denique
sans parler des animaux, des hommes innocents sont
mundum, præsertim si generis humani gubernatio
accablés de maux, et même mis à mort au milieu des
spectetur, videri potius. Chaos quoddam coufusum quam
tourments ; enfin le monde, si l’on envisage surtout le
rem a suprema quadam sapientia ordinatam. Ita prima
gouvernement de l’espèce humaine, ressemble plutôt à
fronte videri fateor, sed re penitius inspecta contrarium
une sorte de chaos confus qu’à l’œuvre bien ordonnée
esse statuendum a priori patet ex illis ipsis quæ sunt allata,
d’une sagesse suprême. Cela peut paraître ainsi au premier
quod scilicet omnium rerum atque adeo et mentium
aspect, je l’avoue, mais si l’on examine la chose de plus
summa quæ fieri potest perfectio obtineatur.
près, il résulte évidemment a priori des raisons que nous
ayons données qu’on doit croire le contraire, c’est-à-dire,
que toutes les choses et par conséquent les âmes
atteignent au plus haut degré de perfection possible.
Et vero incivile est, nisi tota lege inspecta judicare, ut Et en effet il n’est pas convenable de juger avant d’avoir
ajunt jure consulti. Nos porrigendæ in immensum examiné toute la loi, comme disent les jurisconsultes.
æternitatis exiguam partem novimus ; quantulum enim est Nous ne connaissons qu’une très-petite partie de
memoria aliquot millenorum annorum, quam nobis l’éternité qui s’étend dans l’immensité ; c’est bien peu de
historia tradit ! Et tamen ex tam parva experientia temere chose en effet que quelques milliers d’années dont
judicamus de immenso et æterno, quasi homines in l’histoire nous transmet la mémoire. Et cependant c’est
carcere aut si mavis in subterraneis salinis Sarmatarum d’après une expérience si courte que nous osons juger de
nati et educati non aliam in mundo putarent esse lucem, l’immense et de l’éternel, semblables à des hommes qui
quam illam lampadum malignam ægre gressibus nés et élevés dans une prison ou, si l’on aime mieux, dans
dirigendis sufficientem. Picturam pulcherrimam les salines souterraines des Sarmates penseraient qu’il n’y
intueamur, hanc totam tegamus demta exigua particula, a au monde aucune autre lumière que la lampe dont la
quid aliud in hac apparebit, etiamsi penitissime intueare, faible lueur suffit à peine à diriger leurs pas. Regardons un
imo quanto magis intuebere de propinquo, quam confusa très-beau tableau, et couvrons-le de manière à n’en
quædam congeries colorum sine delectu, sine arte, et apercevoir que la plus petite partie ; qu’y verrons-nous, en
tamen ubi remoto tegumento, totam tabulam eo quo le regardant aussi attentivement, et d’aussi près que
convenit situ intuebere, intelliges, quod temere linteo possible, sinon un certain amas confus de couleurs jetées
illitum videbatur, summo artificio ab operis autore factum sans choix et sans art ? Mais si en ôtant le voile, nous le
fuisse. Quod oculi in pictura, idem aures in musica regardons d’un point de vue convenable, nous verrons
deprehendunt. Egregii scilicet componendi artifices que ce qui paraissait jeté au hasard sur la toile a été
dissonantias sæpissime consonantiis miscent ut excitetur exécuté avec le plus grand art par l’auteur de l’œuvre. Ce
auditor et quasi pungatur, et veluti auxius de eventu, mox qui a lieu pour l’œil dans la peinture a également lieu pour
omnibus in ordinem restitutis, tanto magis lætetur, l’oreille dans la musique. Des compositeurs d’un grand
prorsus ut gaudeamus periculis exiguis vel talent mêlent fréquemment des dissonnances à leurs
malorum experimentis ipso vel podentiæ vel felicitatis accords pour exciter et piquer, pour ainsi dire, l’auditeur
nostræ sensu vel ostentamento ; vel ut in funambulorum qui, après une sorte d’inquiétude, n’en voit qu’avec plus
spectaculo vel saltatione inter gladios (sauts périlleux) de plaisir tout rentrer dans l’ordre. C’est ainsi que nous
ipsis terriculamentis delectamur, et ipsimet pueros nous réjouissons d’avoir couru de petits dangers et
ridendo quasi jam prope projecturi semidimittimus, qua éprouvé de faibles maux, soit par la conscience de notre
etiam ratione simia Christiernum, Daniæ regem, adhuc pouvoir ou de notre bonheur, soit par un sentiment
infantem, fasciis que involutum tulit ad fastigium tecti, d’amour-propre ; ou que nous trouvons du plaisir aux
omnibusque anxiis ridenti similis salvum rettulit in cunas. simulacres effrayants que présentent la danse sur la corde
Eodem ex principio insipidum est semper dulcibus vesci ; ou les sauts périlleux ; de même c’est en riant que nous
acria, acida, imo amara sunt admiscenda, quibus gustus lâchons à demi les enfants en faisant semblant de les jeter
excitetur. Qui non gustavit amara, dulcia non meruit, imo loin de nous, comme a fait le singe qui, ayant pris
nec æstimabit. Hæc ipsa est lætitiæ lex ut acquabili tenore Christiern, roi de Danemark, encore enfant et enveloppé
voluptas non procedat, fastidim enim hæc parit et de ses langes, le porta au haut du toit, et, tout le monde
stupentes facit, non gaudentes. en étant effrayé, le rapporta comme en riant sain et sauf
dans son berceau. D’après le même principe, il est
insipide de manger toujours des mets doux ; il faut y
mêler des choses acres, acides et même amères qui
excitent le goût. Qui n’a pas goûté les choses amères n’a
pas mérité les douces, et même ne les appréciera pas.
C’est la loi même de la joie que le plaisir ne soit pas
uniforme, car il enfante le dégoût, nous rend inertes et
non joyeux.
Hac autem quod de parte diximus quæ turbata esse possit
Quant à ce que nous avons dit qu’une partie peut être
salva harmonia in toto, non ita accipienda est, ac si nulla
troublée sans préjudice de l’harmonie générale, il ne faut
partium ratio habeatur, aut quasi sufficeret, totum
pas l’entendre dans le sens qu’il n’est tenu aucun compte
mundum suis numeris esse absolutum, etsi fieri possit ut
des parties et qu’il suffit que le monde entier soit parfait
genus humanum miserum sit, nullaque in universo
en lui-même, bien qu’il puisse se taire que le genre
justifiæ cura sit aut nostri ratio habeatur quemadmodum
humain soit malheureux et qu’il n’y ait dans l’univers
quidam, non satis recte de rerum summa judicantes,
aucun soin de la justice, aucun souci de notre sort,
opinantur. Nam sclendum est, uti in optime constitua
comme pensent quelques-uns qui ne jugent pas assez
republica curatur, ut singulis quapote bonum sit, ita nec
sainement de l’ensemble des choses. Car il faut savoir
universum satis perfectum fore nisi quantum, licet salva
que, comme dans une république bien constituée on
harmonia universali, singulis consulatur. Cujus rei nulla
s’occupe autant que possible des particuliers, de même le
constitui potuit mensura melior quam lex ipsa justifiæ
monde ne peut être parfait si, tout en conservant
dictans ut quisque de perfectione universi partem caperet
l’harmonie universelle, on n’y veille aux intérêts
et felicitate propria pro mensura virtutis propriæ et ejus
particuliers. Et à cet égard on n’a pu établir aucune règle
qua affectus est erga commune bonum voluntatis, quo id
meilleure que la loi même qui veut que chacun ait part à
ipsum absolvitur, quod caritatem amoremque Dei
la perfection de l’univers par son propre bonheur
vocamus, in quo uno vis et potestas etiam christianæ
proportionné à sa vertu, et à la bonne volonté dont il est
religionis ex judicio sapientum etiam Theologorum
animé pour le bien commun, c’est-à-dire par
consistit. Neque mirum videri debet, tantum mentibus
l’accomplissement même de ce que nous appelons la
deferri in universe, cum proxime referant imagine
charité et l’amour de Dieu, ou de ce qui seul constitue,
supremi autoris et ad cum non tam quam machinæ ad
d’après le jugement des plus sages théologiens, la force et
artificem (veluti cætera) sed etiam quam cives ad
la puissance de la religion chrétienne elle-même. Et il ne
principem relationem habeant, et æque duratuæ sint ac
doit pas paraître étonnant qu’il soit fait une si grande part
ipsum universum, et totum quodammodo exprimant
aux âmes dans l’univers, puisqu’elles reflètent l’image la
atque concentrent in se ipsis ut ita dici possit, mentes esse
plus fidèle de l’auteur suprême, que d’elles à lui il n’y a pas
partes totales.
seulement, comme pour tout le reste, le rapport de la
machine à l’ouvrier, mais celui du citoyen au prince,
qu’elles doivent durer autant que l’univers, qu’elles
expriment en quelque manière et concentrent le tout en
elles-mêmes, de sorte qu’on pourrait dire des âmes
qu’elles sont des parties totales.

Quod autem afflictiones bonorum præsertim virorum Pour ce qui regarde surtout les afflictions des gens de
attinet procerto tenendum est, cedere eas in majus eorum bien, on doit tenir pour certain qu’il en résulte pour eux
bonum, idque non tantum Theologice, sed etiam physice un plus grand bien, et cela est vrai physiquement comme
verum est. Uti granum in terram projectum patitur théologiquement. Le grain jeté dans la terre souffre avant
antequam fructus ferat. Et omnino dici potest afftictiones de produire son fruit. Et l’on peut affirmer que les
pro tempore malas, effectu bonas esse, cum sint viæ afflictions, temporairement mauvaises, sont bonnes par le
compendiariæ ad majorem perfectionem. Ut in physicis résultat, en ce qu’elles sont des voies abrégées vers la
qui liquores lente fermentant, etiam tardius meliorantur, perfection. De même, en physique, les liqueurs qui
sed illi in quibus fortior perturbatio est, partibus majore fermentent plus lentement mettent aussi plus de temps à
vi extrorsum versis promtius emendantur. s’améliorer, tandis que celles qui éprouvent une plus
grande agitation rejettent certaines parties avec plus de
force et se corrigent plus promptement.
Atque hoc est quod diceres retrocedi ut majore nisu
Et on pourrait dire de cela que c’est reculer pour mieux
saltum facias in anteriora (qu’on recule pour mieux
sauter.
sauter).
On doit donc regarder ces considérations non-seulement
Ista ergo non grata tantum et consolatoria, sed et
comme agréables et consolantes, mais aussi comme très-
verissima esse est statuendum. Atque in universum sentio
vraies. Et, en général, je sens qu’il n’y a rien de plus vrai
nihil esse felicitate verius, et felicius dulciusque veritate.
que le bonheur, ni de plus heureux et de plus doux que la
vérité.
In cumulum etiam pulchritudinis perfectionisque
Et pour ajouter à la beauté et à la perfection générale des
universalis operum divinorum, progressus quidam
œuvres de Dieu, il faut reconnaître qu’il s’opère dans tout
perpetuus liberrimusque tolius universi est agnoscendus
l’univers un certain progrès continuel et très-libre qui en
ita ut ad majorem semper cultum procedat.
améliore l’état de plus en plus. C’est ainsi qu’une grande
Quemadmodum nunc magna pars terræ nostræ culturam
partie de notre globe reçoit aujourd’hui une culture qui
recepit et recipiet magis magisque. Et licet verum sit,
s’augmentera de jour en jour. Et bien qu’il soit vrai que
interdum quædam rursus silvescere aut rursus destrui
quelquefois certaines parties redeviennent sauvages ou se
deprimique, hoc tamen ita accipiendum est, ut paulo ante
bouleversent et se dépriment, il faut entendre cela comme
afflictionem interpretati sumus, nempe hanc ipsam
nous venons d’interpréter l’affliction, c’est-à-dire que ce
destructionem depressionemque prodesse ad
bouleversement et cette dépression concourent à quelque
consequendum aliquid majus, ita ut ipso quodammodo
fin plus grande de manière que nous profitions en
damno Iucremur.
quelque sorte du dommage lui-même.
Et quod objici posset : ita opportere ut mundus dudum
Et quant à l’objection qu’on pourrait faire, que s’il en est
factus fuerit Paradisus responsio præte est : etsi multæ
ainsi, il y a longtemps que le monde devrait être un
jam substantiæ ad magnam perfectionem pervenerint, ob
paradis, la réponse est facile. Bien qu’un grand nombre de
divisibilitatem tamen continui in infinitum, semper in
substances soient déjà parvenues à la perfection, il résulte
abysso rerum superesse partes sopitas adhuc excitandas et
cependant de la division du continu à l’infini qu’il reste
ad majus meliusque et ut verbo dicam, ad meliorem
toujours dans l’abîme des choses des parties endormies
cultum provehendas. Nec proinde unquam ad terminum
qui doivent s’éveiller, se développer, s’améliorer, et
progressus perveniri.
s’élever, pour ainsi dire, à un degré de culture plus parfait.
(Autographum Leibnitii nondum editum ; e scriniis
Bibliotlhecæ Regiæ Hanoveranæ.) Traduction : Pierre-Maurice Mervoyer
Œuvres philosophiques de Leibniz,
Texte établi par , Paul Janet
Librairie philosophique de Ladrange, 1866,
tome II (p. 546-553).