Vous êtes sur la page 1sur 14

Editions Esprit

DESCRIPTION D'UNE PRISON


Author(s): Alain Abécassis and Jacques Lesage de La Haye
Source: Esprit, No. 35 (11) (Novembre 1979), pp. 19-31
Published by: Editions Esprit
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/24266252
Accessed: 07-04-2018 09:15 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide
range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and
facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at
http://about.jstor.org/terms

Editions Esprit is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Esprit

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION
D'UNE PRISON
par Alain Abécassis

La maison d'arrêt de Melun


La maison d'arrêt de Melun est située non loin de la Préfecture de Seine-et-Ma
à quelques minutes du centre de la ville. On y accède par une ruelle qui préser
l'établissement des regards indiscrets. Lorsqu'on sonne, la grande porte métalli
s'ouvre et l'on pénètre dans une petite cour. Sur la gauche, au-dessus de la po
d'entrée, figure une inscription qui doit dater de la construction, en 1902 : « Ma
départementale de Justice et de Correction ».
Même s'il est propre, l'établissement est vieux et gris. Il a l'architecture typi
des établissements pénitentiaires du début du siècle, en « demi-camembert ». «
été construit pour être une prison, explique M. Gomez, son directeur; il ne s'
pas d'un couvent aménagé, comme cela est souvent le cas. » A l'intérieur, une gr
grille sépare les bureaux de « la détention ». Un escalier conduit aux cellules, ré
ties le long des coursives, sur le pourtour de l'étage.
La maison d'arrêt de Melun est un petit établissement. Depuis que, il y a quelq
années, le quartier des femmes a été supprimé — après l'ouverture de la mais
d'arrêt des femmes de Fleury-Mérogis —, la maison d'arrêt a une capacité de
détenus : le quartier des femmes a été affecté aux huit détenus placés en semi-libert
D'une façon permanente, elle accueille cependant entre 90 et 100 détenus. Rar
sont ceux qui sont seuls en cellule. Le plus souvent, les cellules sont occupées
deux, voire trois détenus. Cela pose alors de multiples problèmes, et la direct
de l'établissement essaie d'effectuer des regroupements le plus judicieusement
sible. M. Gomez se charge lui-même de la répartition des détenus dans les cellu
dans la mesure des places disponibles. Il essaie de séparer les mineurs et les adu
les primaires et les récidivistes; il tient compte du « bagage culturel » des déte
de leur nationalité, de leur religion et de la pratique de cette religion.
Les étrangers sont peu nombreux, environ une quinzaine sur les 95 détenus
Comme dans les autres établissements, on trouve une forte proportion de resso
sants des pays d'Afrique du Nord (plus de la moitié). Les autres nationalités é
gères représentées sont les Portugais et les Espagnols.
Une autre catégorie de détenus pose des problèmes lorsqu'il s'agit de les répar
dans l'établissement : ce sont les toxicomanes, les « drogués ». Les problèmes qu
posent sont d'ordre médical, et le plus souvent ils sont résolus à l'aide de calma
Le personnel de la maison d'arrêt est composé essentiellement de personnel
surveillance. Comme c'est le cas pour la plupart des petites maisons d'arrê
direction est confiée à un surveillant-chef. Û a sous son autorité des gradés et

19

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

surveillants. Aucun éducateur n'est affecté à l'établissement. Une assistante sociale


reçoit les détenus quelques demi-journées par semaine. Une infirmière travaille à
mi-temps : elle s'occupe de soigner les détenus, et assiste le médecin qui vient une
ou deux fois par semaine.
Deux instituteurs de l'Éducation Nationale dispensent leurs cours deux fois par
semaine. Trois aumôniers (un catholique, un protestant, un juif) viennent périodi
quement apporter aux détenus, selon l'expression consacrée, les secours de la religion.
Les autres intervenants à la maison d'arrêt sont moins bien intégrés à l'établisse
ment; leur action est moins régulière et moins institutionnalisée. Il s'agit pour l'es
sentiel des visiteurs de prison, des enseignants de la DAFCO qui organisent pério
diquement des stages de formation.

Le régime de la maison d'arrêt est celui de l'encellulement, de jour'et de nuit,


rompu seulement par les deux heures de promenade quotidienne; pour ceux qui
travaillent en atelier ou ceux qui assistent aux cours, le régime est moins rigoureux.
Mais pour la plupart, la journée s'organise selon un emploi du temps immuable :
— réveil à 7 h;
— à 7 h 30, le petit déjeuner est servi dans les cellules;
— de 8 h à 10 h les détenus travaillent dans leur cellule, quand ils ont un travail,
ou lisent, ou écoutent la radio, ou ne font rien;
— delOhàllh, promenade dans les cours;
— à 11 h, le repas est'servi dans les cellules;
— une autre promenade a lieu dans l'après-midi, avant 17 h;
— à 17 h est servi le repas du soir;
— entre 22 h et 23 h, extinction des feux.
Ce rythme n'est interrompu que par les parloirs, les entretiens avec l'avocat ou
avec la famille, les extractions ordonnées par le juge d'instruction.
Les détenus ont le droit de recevoir des visites de leur famille. Les prévenus ont
droit à trois visites par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi ; les condamnés
à une visite par semaine, le samedi après-midi. Les visites ont lieu dans des cabines
individuelles avec hygiaphone, les parloirs séparés. Elles durent une demi-heure.
Un gardien est présent pendant tout l'entretien, et le cas échéant, peut y mettre
un terme, « lorsque le détenu se montre incorrect ou violent », explique M. Gomez.
Les détenus maintiennent également des liens avec leur famille par la correspon
dance. Tous les détenus peuvent écrire sans limitation quant au nombre et à la lon
gueur de leurs lettres. Mais si les prévenus peuvent écrire à toute personne de leur
choix, les condamnés ne peuvent écrire qu'à leur famille, aux personnes titulaires
d'un droit de visite, ou aux personnes qui en font la demande au juge de l'applica
tion des peines. Tout le courrier est lu, surtout celui des prévenus. Toutes les lettres
qui ont un rapport avec l'affaire pour laquelle le prévenu va être jugé sont trans
mises au juge d'instruction. « Parfois, explique M. Gomez, cette censure se fait
dans l'intérêt même du détenu : lorsque nous voyons qu'il est abattu, qu'il a des
tendances suicidaires, nous transmettons la lettre au juge. » Chaque fois qu'une
lettre qu'il a écrite ou qui lui est destinée est retenue, le détenu en est averti.
Le moyen privilégié pour maintenir des liens avec l'extérieur est sans doute l'oc
troi des permissions de sortie. Comme dans les autres établissements — à l'excep
tion'des centres'de détention où elles sont accordées au tiers de la peine — les per
missions de sortie sont accordées aux condamnés à la mi-peine, en vue de maintenir
les liens familiaux et de préparer la réinsertion. Durant l'année 1978, 211 permissions

^0

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

de sortie ont été accordées. Ce sont les semi-libres qui en ont le plus bénéficié,
qu'ils ont droit à une permission par semaine : 181 sur 211. Les 30 autres permissio
ont été accordées à des détenus placés en milieu fermé, pour rencontrer un e
yeur, pour maintenir les liens familiaux. Le pourcentage d'échecs est minim
deux permissionnaires du milieu fermé et deux permissionnaires semi-libres ne
pas rentrés. C'est avec ces derniers que les risques sont les plus réduits, puis
s'ils ne rentrent pas et qu'ils sont repris, ils perdent le bénéfice de la semi-lib
et retournent en détention. Le faible pourcentage des échecs incitait M. Gom
dresser un bilan positif de l'extension des permissions de sortie. Il se déclarait
qué du tapage que faisaient certains journaux à propos de permissionnaires en c
et du silence qu'ils gardaient sur les réussites de ces permissions, lorsqu'un dé
avait passé un week-end auprès de sa famille et réintégré la détention à la date fixé
Il soulignait également combien ces permissions assainissent le climat de la d
tion et évitent de recourir à des sanctions disciplinaires.
Pour maintenir l'ordre dans la prison, la permission constitue la « carotte
le « mitard » le « bâton ». Le mitard est le nom donné à la cellule de discipli
Celle-ci est une sorte de prison dans la prison; elle sanctionne les manqueme
au règlement et à la discipline. Le détenu puni de mitard n'a pas droit à la lite
Il est privé des visites de sa famille, de cantine. Il a néanmoins droit à la bibli
que et à la visite de l'aumônier. Durant l'année 1978, sur cent détenus ayant
l'objet d'un rapport, quinze ont été punis. Les sanctions prises à l'encontre d
détenu doivent faire l'objet d'un rapport à la direction régionale, au juge d'ins
tion s'il s'agit d'un prévenu, au juge de l'application des peines s'il s'agit
condamné.

La direction de la maison d'arrêt parvient à fournir un travail rémunéré à de


nombreux détenus.
Comme dans les autres établissements, la première source d'emplois réside dans
le service général. Une quinzaine de détenus y sont affectés. Mais les rémunérations
sont si basses que pour encourager les détenus à occuper ces emplois, des travaux
leur sont confiés en cellule, après le service.
Bon an mal an, la maison d'arrêt de Melun obtient du travail de la part de six
concessionnaires de main-d'œuvre pénale. Mais ce travail est soumis aux aléas de
la conjoncture économique et n'est pas constant. On peut'estimer que dans l'année,
en permanence, trois entreprises tournent à plein régime, permettant d'employer
en moyenne 60 % de la population pénale. Au mois de février 1979, période creuse,
40 % seulement des détenus avaient un emploi.
En ce qui concerne le travail pénal, aucune différence n'est faite entre les prévenus
et les condamnés, même si seuls ces derniers y sont astreints. Le travail est confié
à ceux qui en font la demande, quelle que soit leur situation pénale.
(Soit qu'ils disposent par ailleurs de revenus suffisants, soit que les travaux propo
sés les rebutent, certains détenus — fussent-ils condamnés — ne sont pas candidats
à l'emploi. Il est vrai que s'ils peuvent se procurer de quoi cantiner, les travaux pro
posés ne sont pas particulièrement attrayants. Il s'agit de mettre sous sachet de
plastique transparent des chemises cartonnées, de placer des petits chapeaux amo
vibles sur des têtes de vis, de réunir par bandes des alvéoles pour balles de mitrail
leuses, de préparer et mettre sous plastique les petits gadgets de la revue Pif le chien,
de'préparer des boîtes à recevoir des petits flacons de parfüm. Tous ces travaux
sont effectués en cellule et payés aux pièces. Pour parvenir à atteindre et parfois à

21

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

dépasser le SMIC, les détenus travaillent de 7 h du matin jusqu'à l'extinctio


feux, 23 h, s'interrompant seulement au moment de la promenade et des r
Mais le plus souvent, les rémunérations versées demeurent nettement en-deç
SMIC (80-90 %). Onze détenus travaillent en atelier de perles pour la société
grain de sable ». Ils sont le plus souvent mensualisés, et leurs horaires sont f
ils ne peuvent ainsi jouer sur les cadences imposées par le concessionnaire.
Le travail est considéré, dans la maison d'arrêt, comme un moyen de gagne
peu d'argent autant que comme un moyen d'occuper les détenus.

L'enseignement se préoccupe davantage de perspectives de réinsertion soc


Comme l'atelier, il permet aux détenus de se réunir par groupes de 10 ou 12.
assuré le mercredi et le samedi, sous forme d'heures supplémentaires, par d
instituteurs dont l'un est directeur d'école.
Le niveau d'enseignement est celui du certificat d'études et du BEPC. Les cours
se déroulent dans une atmosphère détendue. Dans la classe de M. Lisito, les cours
du mercredi sont consacrés à un travail soutenu, et le samedi à des leçons plus sou
ples, qui sortent un peu des formes d'enseignement traditionnelles : mots croisés,
scrabble, audition de disques... Les cours sont suffisamment libres pour permettre
à des discussions de s'instaurer et aux détenus de parler entre eux. L'enseignement
souffre de la mobilité de la population pénale. Malgré cet obstacle, les années pré
cédentes, des examens ont pu être préparés et passés avec succès. Cette année, l'un
des élèves se prépare au baccalauréat par correspondance, et participe aux cours
pour bénéficier d'un encadrement plus soutenu.
Chaque année, dans le cadre de la formation continue, des stages d'information
professionnelle, d'initiation juridique et économique, de correspondance et de
secrétariat sont organisés par des formateurs de la DAFCO. Us ont lieu pendant
environ deux mois, à raison de deux fois par semaine. Ils connaissent généralement
un vif succès et près de la moitié des détenus y participent. Néanmoins, l'Académie
est pauvre et la maison d'arrêt l'est aussi ; les crédits pour ces stages sont difficiles
à dégager.
Ceux des détenus qui n'ont pas de travail ou ne suivent pas d'enseignement accor
dent une part importante de leur emploi du temps à la lecture. La bibliothèque de
la maison d'arrêt comprend 2777 volumes répertoriés.
Les romans constituent la plus grande partie du fonds de la bibliothèque : classi
ques, romans du xix® siècle, romans modernes et nouveautés. Les autres ouvrages
sont moins nombreux. Les récits d'aventures, de voyages, les livres de sports sont
pourtant très demandés, « tout ce qui peut les faire s'évader », comme l'observait
le détenu chargé de la bibliothèque sous l'autorité de l'assistante sociale.
Les livres sont répertoriés et classés par genre dans un catalogue qui circule entre
les détenus, au sein duquel ils choisissent trois livres par semaine. Comme ils sont
souvent deux par cellule, certains détenus arrivent à lire six livres par semaine. Pres
que tous les détenus lisent, et lisent beaucoup : ils font une grande consommation
de romans, et aussi d'illustrés, surtout prisés par les détenus étrangers. La bibliothè
que possède pour eux une vingtaine d'ouvrages en langues étrangères, ainsi que des
dictionnaires de langues et des méthodes permettant d'apprendre rapidement les
langues étrangères.
Les détenus peuvent acheter des livres pour leur compte personnel. En raison de
l'exiguïté des cellules, ils ne sont pas autorisés à en acheter plus de quinze. Le plus

22

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

souvent, ils se procurent des romans policiers ou'd'espionnage, en général dans


collection « Fleuve noir », SAS, San Antonio, etc. Lorsqu'ils sont libérés, les déten
donnent souvent les livres qu'ils possèdent à la bibliothèque. Le Service central d
Bibliothèques des Prisons effectue un filtrage et n'accepte que certains livres;
autres sont détruits.
Depuis quelques années, la presse pénètre en prison, et les détenus peuvent se
procurer les journaux qu'ils désirent. Les titres les plus fréquemment demandés
sont le Parisien libéré, la République de Seine-et-Marne, France-Soir. Les détenus
réclament également, une ou deux fois par semaine, le Monde, le Figaro et Libération.
Us achètent aussi les grands hebdomadaires d'information.
Mais les revues souvent demandées sont les revues pornographiques. Les photos
des femmes nues qu'elles contiennent tapissent parfois les cellules, même si
M. Gomez essaie d'empêcher que cet affichage se généralise, et y parvient dans la plu
part des cas. Il incite les détenus à remplacer ces photos par des images de sports,
d'animaux, ou de vedettes. Travolta a aussi remplacé Elvis Presley aux tableaux
d'affichages. La manière dont, dans de nombreux établissements, les détenus déco
rent leur cellule est révélatrice des effets dépersonnalisants de la prison : partout
les mêmes photos de femmes nues, partout de pauvres stimulants de rêve, de misé
rables succédanés d'amour. Ce nivellement des personnalités est peut-être le plus
cruel reproche que l'on puisse adresser à la prison.
L'absence d'éducateur dans la maison d'arrêt limite les possibilités d'organiser
des activités de groupe, à l'exception du sport, pour lequel un terrain a été aménagé.
Les activités culturelles et de loisir sont donc essentiellement solitaires. L'introduc
tion des transistors dans les prisons a fait tomber en désuétude le système de sono
risation et le vieux poste de TSF qu'on ne parvenait plus à réparer. Les détenus
écoutent souvent la radio comme un fond sonore, pendant qu'ils travaillent dans leur
cellule. Solitaire aussi, la pratique des maquettes que les détenus sont autorisés à
reconstituer dans leur cellule. Ils ont également la possibilité de faire de la peinture,
mais cela est peu répandu.
Un tiers environ des détenus participent à la messe qui a lieu dans l'établissement
tous les quinze jours.
Les seules activités de groupe organisées ont lieu à l'occasion des fêtes de fin
d'année. En 1977, un prestidigitateur était venu et une séance avait été donnée pour
tous les détenus. En 1978, l'aumônier est parvenu à faire passer un film : La traversée
de Paris, avec Bourvil et Jean Gabin. Mais il s'est heurté à des difficultés considé
rables : le film n'avait pas été prévu au budget. L'établissement ne disposait ni
d'appareil de projection ni d'opérateur pour le faire fonctionner. Mais par-dessus
tout, l'organisation d'activités de groupe se heurte à la règle première de sécurité.
« Regrouper tous les détenus comporte un risque qu'il n'est pas possible de prendre
plus d'une fois par an », explique M. Gomez.
Au total, quelle peut être la place faite à l'humanisation des conditions de détention
dans une maison d'arrêt comme celle de Melun qui représente, par sa taille, son
architecture, son équipement, l'état de la plupart des maisons d'arrêt en France?
Il convient avant tout de souligner le caractère insuffisant et partiel de la présente
monographie. Elle se fonde pour l'essentiel sur les explications et les descriptions
de M. Gomez, directeur de la maison d'arrêt, celles de M. Lisito, et sur les éléments
qu'il a été possible de recueillir lors des cours de M. Lisito. L'autorisation qui
m'avait été accordée ne prévoyait que la visite de la classe de MM. les Instituteurs,
et il n'a pas été possible d'aller au-delà de la lettre de cette autorisation. Néanmoins,

23

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

la complaisance de M. Gomez a permis de rassembler des éléments assez pré


nombreux pour entreprendre, malgré les obstacles, cette étude. Ces élémen
confirmé pour l'essentiel les impressions et les renseignements recueillis au
d'autres maisons d'arrêt et autorisent à retenir celle de Melun pour donner
image assez fidèle de l'organisation d'une maison d'arrêt en France, en tenant c
de la spécificité de l'établissement et des réserves mentionnées.
L'obsession de la sécurité caractérise avant tout l'organisation de la m
d'arrêt. Il s'agit d'abord d'une prison et, si des efforts sont faits pour hum
la prison, ils passent après la préoccupation primordiale de sécurité. L'encellul
de jour et de nuit, qui est la règle pour la majorité des détenus, s'inscrit dan
perspective de sécurité et relègue la culture au second plan.
Il peut paraître en outre dérisoire de parler de culture en prison lorsque l'on son
aux conditions de détention. L'exiguïté des cellules, occupées par deux déten
l'absence de sanitaires fixent à l'administration pénitentiaire des priorités plus
diates pour l'utilisation des maigres crédits dont elle dispose. Le nivellemen
promiscuité des individus, malgré les précautions qui peuvent être prises p
séparer primaires et récidivistes, contribuent à exclure toute chance de cultur
prison.
Quelle que soit la bonne volonté de ceux qui la dirigent ou l'animent, la maison
d'arrêt, en écartant des individus du corps social, donne à la société l'illusion de la
sécurité. Elle isole un individu momentanément, sans aucun projet social ou éducatif.
Elle le relâche identique à ce qu'il était en entrant, quand ce n'est pas pire, avec en
lui un potentiel de haine et de violence accumulées que renforce le rejet dont il est
victime à sa sortie.

(...) Bloqué dans un cube de béton, un être de chair et de sang ne peut que mourir à
petit feu. J'avais, comme tout homme, besoin de caresses et d'amour. Mais à mes appels
ne répondaient que le claquement des verrous et le cliquetis des serrures.
Lorsque la souffrance s'exacerbe, il arrive un moment où tout devient insupportable.
Mais il existe un au-delà, où plus rien ne sert plus à rien. On ne pense plus à sortir.
C'est la mort lente.
Il serait possible d'aller à l'extérieur. Il suffirait d'ouvrir une porte. Il serait aussi
possible qu'une femme viennent nous retrouver dans la cellule. Mais il n'en est rien. Il
parait parfois impensable que cela puisse continuer. Je me disais : « Je n'en peux plus.
Je vais crever. Encore dix ans à tenir. Non, je n'y arriverai pas ».
La haine surgit comme une boule de feu, avec le désir de tuer et de détruire tout ce
qui représente le sadisme et la violence pénitentiaires. Combien de fois ai-je, à défaut
d'une femme, caressé le fantasme d'une arrivée en trombe, avec une voiture noire, suivie
d'un jet de grenades quadrillées sur les surveillants venus pour la relève. Et, dans mon
délire, je finissais à la mitraillette tous ceux qui restaient debout.
Il serait plus simple, au moins pour commencer, d'autoriser le visiteur habituel
(femme, mari, concubine, concubin ou ami quelconque) à venir dans la cellule et non
pas au parloir. Où est la liberté du parloir dit libre ? C'est une mascarade.
Nous ne faisons même pas une analyse sur la répression sexuelle en milieu péniten
tiaire. C'est le sens le plus élémentaire de l'humanisme le moins révolutionnaire auquel
nous faisons appel. En prison, il n'existe pas.
Face aux barreaux de métal, il ne reste plus que la masturbation. Je me branlais avec
désespoir. Et je n'avais pour toute compensation que les ersatz de pacotille du cinéma
intérieur et des photos pornographiques.

24

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

Face aux portes bardées de fer, il ne reste que Vhomosexualité. Mais ce n'est pas
celle du libre choix entre homo et hétérosexualité, dans le cadre d'une bisexualité bien
comprise. C'est la réalisation du fantasme homosexuel de l'institution unisexuée aux
rêves sado-masochistes. Nous retrouvons les thèmes chers aux nazis et à leurs camps
de concentration. Nous ne dirons jamais assez que la justice et la pénitentiaire fonction
nent sur le mode fasciste.
Sans doute n'ai-je jamais eu de relations homosexuelles. Mais ce n'est pas faute
d'en avoir eu envie. J'étais seulement trop aliéné par ma mentalité de voyou qui ne
voulais pas passer pour un cave ou un pédé.
Face aux murs de béton, il ne reste que le voyeurisme, l'exhibition, le fétichisme, la
zoophilie et toute la panoplie des variations sur le thème de la frustration sexuelle.
J'ai, comme beaucoup de copains, lorsque ma cellule était du bon côté, regardé, une
jois au moins, avec une longue-vue de fabrication maison (centrale), les soi-disant
ébats de couples situés dans des HLM à deux ou trois kilomètres de la taule.
En réalité, je n'ai rien vu. Mais ce n'est pas là le plus important. Je me suis détruit
petit à petit. J'ai perdu la tendresse et l'amour. Je me suis durci à en devenir froid
comme la glace. J'ai fermé la porte à toute affection. Je me suis replié dans une cara
pace inaccessible.
A la sortie, j'étais pour des années condamné à ne plus aimer. J'en étais incapable.
Les femmes que j'ai rencontrées en ont plus ou moins fait les frais. Mais je ne suppor
tais pas non plus d'être aimé. Lorsque l'on a été pétrifié dans la giace pendant plus de
onze ans, on ne supporte pas Peau chaude. Même pas l'eau tiède.
Plus angoissant, dans l'immédiat, je me suis retrouvé impuissant. Et il m'a fallu des
mois et une femme extraordinaire (une prostituée) pour m'en sortir.
Que Von ne nous parle pas de réinsertion sociale. C'est une comédie indigne d'une
société qui se prétend respectueuse de la liberté. La réinsertion doit être affective et
sexuelle. Il vaudrait mieux éviter la désinsertion, en ne privant pas les détenus de rela
tions réelles dans le domaine de l'amour. De toute façon, la prison doit être détruite.
Il n'existe pas d'autre solution à la frustration sexuelle comme à la récidive. Détruire
un être n'est pas le reconstruire.
En attendant, il serait plus simple de rendre la liberté sexuelle aux détenus, à défaut
de la liberté tout court. La réinsertion sociale deviendrait une réalité. Les sociétés libé
rales et social-démocrates courent le risque de plus en plus grand et sans rémission
d'une désinsertion sociale de masse systématique et définitive.

Jacques Lesage de La Haye


CAP, Journal des prisonniers, septembre-octobre 1979.

Le centre de détention de Melun


Le centre de détention de Melun se trouve au cœur de la ville. Il occupe la partie
sud de l'île de la Courtille, juste derrière l'église Notre-Dame.
Le centre de détention est un ancien Hôtel-Dieu, construit en 1050, dépendant
de Notre-Dame. Tenu jusqu'à la fin du xvne siècle, par les sœurs Grises Hospita
lières, l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques fut ensuite considéré comme une maison d'arrêt
avant d'être transformé, en 1803, en centre de répression pour femmes. Le 21 août
1811, par décret,sNapoléon 1er en fit une7maison centrale pour le département de
Seine-et-Marne et quatre départements limitrophes. En 1835, l'Hôtel-Dieu disparut.

25

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

La maison centrale devait être l'une des plus importantes et des mieux am
de France. A la demande de la population, un petit mur fut construit pour
l'établissement de Notre-Dame.
De son passé, le centre de détention a conservé une architecture différente de celle
qui caractérise, en général, les établissements pénitentiaires.
Après avoir franchi la porte d'entrée, verte et massive, on se trouve dans un hall
qui dessert les bureaux administratifs. En face, une grille donne sur une petite cour.
Au bout de cette cour, une porte, puis une petite salle que l'on traverse pour attein
dre une cour plus vaste au fond de laquelle s'élèvent les bâtiments de la détention.
Ceux-ci sont réunis par un angle large. En face de l'entrée des bâtiments de la déten
tion se trouve le rond-point central, d'où sont appelés les détenus, où ils viennent se
présenter ou faire part de leurs réclamations.
A l'intérieur, l'aménagement est plus classique : le long d'étages plafonnés par
des filets, les cellules sont réparties autour des couloirs. Des locaux sont cependant
prévus pour permettre aux détenus de se réunir en groupe : des chauffoirs, des salles
pour les clubs, pour les diverses activités : cinéma, télévision. L'architecture déjà,
malgré la vétusté des locaux, prend en compte la dimension éducative de la prison.
Le centre de détention de Melun est un établissement affecté à l'exécution des
longues peines. Cela signifie que les détenus sont tous condamnés et que la durée
de leur incarcération est fixée. Ils ont tous été dirigés vers le centre de détention par
le Centre national d'orientation, qui essaie d'homogénéiser la population pénale de
l'établissement.
De nombreux détenus du centre de détention ont à subir une peine moyenne,
entre cinq et dix ans : c'est le cas pour 45 % d'entre eux. 20 % sont condamnés à
une peine inférieure à cinq ans, et 35 % à une peine supérieure à dix ans.
La moyenne d'âge des détenus est peu élevée : 50 % d'entre eux n'ont pas trente
ans.

Une sélection assez rigoureuse s'effectue semble-t-il sur deux critè


nalité paraît jouer un rôle déterminant : plus de 90 % des détenus so
ce qui constitue une proportion bien supérieure à celle des autres ét
pénitentiaires. Parmi les étrangers, douze nationalités sont représenté
de détenus nord-africains : ceux-ci sont orientés, en général vers le ce
tion de Riom. Le niveau d'instruction semble également constituer u
sélection : 80 % des détenus ont un niveau au moins égal au certificat
qui représente une proportion exactement inverse par rapport à l'en
population pénale. Parmi ces 80 %, 12 % ont le niveau du baccalauréat
supérieures. La présence de l'imprimerie, pour laquelle un personnel c
requis, explique sans doute que les détenus ayant un certain degré d'
soient prioritairement affectés au centre de détention de Melun.
Le centre de détention accueille entre 280 et 300 détenus. Ils sont
un personnel technique et de surveillance nombreux. 145 personnes so
de la surveillance, dont une quarantaine de gradés (surveillants princip
surveillants, surveillants-chefs). Le personnel technique d'encadreme
une dizaine de personnes, dont trois sont liées à l'administration péni
contrat. Les plus importants sont l'instructeur technique de l'adminis
tentiaire, les chefs de travaux de l'administration pénitentiaire, et les
de lycée d'enseignement professionnel.
Le service médical de l'établissement comprend un médecin-chef et
çant, un psychiatre et une infirmière attachée au centre de détention. Un

26

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

dentiste et divers spécialistes viennent périodiquement soigner les détenus que leur
adressent l'infirmière ou le médecin-chef.
Une assistante sociale, un éducateur et un instituteur de l'Éducation nationale,
exerçant à temps plein, composent l'essentiel du personnel socio-éducatif.

Le centre de détention de Melun appartient à la catégorie d'établissements créée


par la réforme de 1975, principalement orientée vers la réinsertion sociale et profes
sionnelle des détenus. Le régime qui lui est applicable favorise donc, dans la mesure
du possible, le maintien des liens familiaux et professionnels. Contrairement à ce
qui se passe dans les autres catégories d'établissements, les détenus ont droit au
parloir rapproché, c'est-à-dire sans hygiaphone. Ils peuvent en outre bénéficier de
permissions de sortie dès l'exécution du tiers de leur peine, au lieu de la moitié.
A l'intérieur de l'établissement, le régime est plus souple. Dans les établissements
affectés à l'exécution des longues peines, le principe est celui de l'encellulement
individuel la nuit, et des activités en commun pendant la journée.
L'emploi du temps est essentiellement régi par le travail pénal. Durant la plus
grande partie de la journée, les détenus travaillent en atelier. Ils ont droit à une pause
entre midi et 14 heures, qui leur permet de manger, de faire un peu de sport — du
footing —, de se procurer des livres à la bibliothèque, ou d'aller chez le coiffeur.
Le travail s'achève vers 18 heures et les détenus ont une heure de loisir avant de
regagner leur cellule. Ils occupent cette heure diversement, en faisant à nouveau
un peu de footing, en jouant à la pétanque, en se réunissant dans les chauffoirs ou
dans les salles des différents clubs.
L'administration pénitentiaire fournit la plus grosse partie du travail que font
les détenus : sur 215, 130 sont employés par la RIEP (Régie industrielle des établis
sements pénitentiaires) — dont 110 environ à l'imprimerie et une vingtaine à la
tôlerie —, 50 sont employés au service général, et 35 sont employés par des conces
sionnaires de main-d'œuvre pénale.
L'imprimerie administrative fait toute l'originalité du centre de détention de Melun
et exerce une influence sur toute la vie de la prison. Si 110 détenus y sont employés,
en permanence tous les autres, au cours de leur détention, travaillent à l'imprimerie.
Celle-ci fonctionne exactement à l'image d'une imprimerie traditionnelle. Elle est
équipée de machines modernes et fournit toutes sortes d'emplois. Certains détenus
contrôlent les épreuves, corrigent les fautes de frappe — ou les autres. D'autres
détenus assurent la mise en page et la conception des textes. D'autres encore se
chargent de faire fonctionner les machines, de rassembler et relier les textes, de
les relire, d'effectuer les tirages sur offsets, etc. Des formations sont assurées pour
que les détenus puissent passer les CAP des différents métiers de l'imprimerie.
Imprimerie administrative, elle effectue en priorité des travaux pour le ministère
de la Justice. Elle imprime tous les formulaires des services des tribunaux, des ser
vices de la police, tous les documents de l'administration pénitentiaire, « tout ce
qui nous concerne, en quelque sorte », s'exclamait avec humour un ouvrier chargé
de la relecture des épreuves. Et il ajoutait, plus sérieusement : « Ce qui me frappe,
c'est le retard avec lequel les autorités adaptent leur discours à la réalité : dix ans,
en moyenne. »
L'imprimerie sert également à reproduire les documents internes à l'établissement :
programme des films, catalogue du cercle de lecture, livre d'or de la classe, etc.
Dans le cadre de l'imprimerie, existent certains ateliers d'artisanat — pour ne
pas dire d'art. Un atelier de reliure effectue des travaux à la commande, extrêmement

27

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

raffinés. Dans un autre atelier, pour la Direction des Archives, sont reproduits, pa
un système de moulage, les sceaux des villes et des familles de France.
La RIEP organise également un atelier de tôlerie, qui fabrique surtout du mobilier
métallique pour les administrations, d'immenses casiers qui doivent servir de ves
tiaires à la maison d'arrêt de la Santé. Les ateliers de tôlerie travaillent également
pour la RATP (Régie autonome des transports parisiens) : équipement du métro.
Une cinquantaine de détenus sont employés au service général : entretien et fonc
tionnement de l'établissement, cuisine, où le chef, qui est du métier, prépare un CAP
de cuisinier.
Trente-cinq détenus travaillent pour des concessionnaires de main-d'œuvre
pénale. Sur la cinquantaine de détenus inoccupés, environ trente-cinq souhaiteraient
trouver un emploi. Mais la direction de l'établissement ne parvient pas à leur fournir
du travail.

Ceux des détenus qui ne travaillent pas ont la possibilité, pour ne pas perdre leur
temps, de s'inscrire à l'école. M. d'Étienne, instituteur de l'Éducation nationale
mis à la disposition de l'administration pénitentiaire, y assure à temps plein un
enseignement très individualisé. La diversité des examens préparés par les détenus
empêche en effet d'adopter des formes d'enseignement traditionnelles.
M. d'Étienne suit de façon régulière et soutenue plus de 80 détenus, dont les
horaires, les besoins et les buts ne coïncident que rarement. Certains détenus pré
parent des doctorats, d'autres le certificat d'études, d'autres, étrangers, savent à
peine parler le français. L'enseignant doit s'adapter à ces situations diverses, même
s'il n'a pas toutes les connaissances requises pour aider celui qui prépare une licence
de russe ou un CAP de cuisinier. Ceux qui suivent un enseignement trop spécialisé
travaillent seuls ou par correspondance. M. d'Étienne leur apporte néanmoins une
assistance morale, en contrôlant la régularité des travaux envoyés, en prodiguant
des encouragements et une présence.
Pour les examens plus classiques, et que les détenus sont nombreux à préparer,
des cours plus réguliers sont organisés. Ceux-ci font cependant appel à une pédagogie
très individualisée. Ces examens consistent surtout dans le certificat d'études, le
BEPC et les CAP des différents métiers de l'imprimerie. Les cours s'efforcent de
préparer à ces examens, à l'aide de méthodes adaptées à l'enseignement des adultes
et aux pôles d'intérêt des détenus. Dans une classe de préparation aux CAP de l'im
primerie, plusieurs séances sont consacrées à l'étude de deux publicités parues dans
Le Monde. Cette étude intéressante et vivante permet d'aborder tous les sujets de
l'examen, en même temps qu'elle concerne directement l'activité professionnelle
des élèves : l'importance de la typographie, de la présentation, de la place occupée
dans le journal est rapidement dégagée. Il est possible ensuite d'étudier plus préci
sément le contenu du texte publicitaire : le choix des mots, la construction des
phrases, les cordes sensibles que l'on fait vibrer chez le client potentiel. Enfin, on
peut calculer le prix de revient de l'annonce, à tant la ligne, TVA x % non comprise,
etc. La simple comparaison de deux publicités peut fournir davantage d'occasions
d'apprendre que les traditionnels problèmes de robinets, les dictées et les rédactions
sur l'automne.
M. d'Étienne parvient ainsi à intéresser ses élèves. Il essaie également de leur redon
ner confiance en eux en pratiquant une pédagogie du succès, mettant en relief toutes
les réussites, fussent-elles les plus minimes. Ces encouragements constituent autant
de stimulants qui donnent aux élèves le goût du travail. Dans cette optique, la pré

28

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

paration et le passage des examens revêtent une grande importance. M. d'Eti


se charge lui-même, auprès des Académies, des dossiers d'inscription et de leur ren
dans les délais requis.
Mais il ne déploie pas sa pédagogie qu'à l'égard des détenus. « Lorsque je
arrivé dans l'établissement, raconte-t-il, j'ai dit : il y a ici 300 détenus et 100 su
lants; moi, j'enseigne à 400 personnes. Il existe un concours de premier survei
J'y préparerai, le jeudi après-midi, les surveillants que cela intéresse. Au déb
cela a été difficile. J'avais deux cours à la suite. Les surveillants partaient cinq min
avant l'heure et les détenus arrivaient cinq minutes après. Maintenant, personn
fait plus attention et, lorsqu'un surveillant n'a pas terminé son devoir, eh b
reste pendant que je commence la classe aux détenus. »
feDès le début, il a ainsi résolu les problèmes que pouvait poser sa présence
l'établissement. Il a su se faire accepter par tout le monde, aussi bien détenu
surveillants. Le climat de confiance qu'il a créé autour de lui, propice à l'ens
ment et aux contacts humains, lui permet de circuler à peu près librement dans l'é
blissement. Il a sa clef pour entrer en détention, et parvient ainsi à connaître presq
tous les détenus, même ceux qu'il n'assiste pas pour l'enseignement.
Sous son autorité est placée la bibliothèque de l'établissement, dont s'oc
un détenu qui prépare une thèse. Celui-ci a complètement réorganisé le classem
des livres et adopté un rangement par thèmes. Il prépare actuellement un nou
catalogue, suivant la classification adoptée.
Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des autres établissements,
détenus ont accès à la bibliothèque et peuvent venir choisir, entre midi et 14 heure
les livres sur les rayons, conseillés par le bibliothécaire. Celui-ci, très cultivé,
de promouvoir des auteurs différents de ceux qui sont lus habituellement. Ma
détenus réclament essentiellement des romans, et surtout de nombreux réci
voyage, des livres de géographie, sur les grands espaces lointains.
Même si ceux-ci ne figurent pas parmi les 6 000 livres que compte la biblioth
les romans policiers et d'espionnage occupent une bonne place parmi les livres
lisent les détenus, « sans parler des livres et des revues pornographiques qui en
sent la détention », se plaignait le bibliothécaire. Les détenus achètent cepen
de nombreux autres journaux ou périodiques. A peu près tous les quotidiens pénètre
en détention, en particulier un très grand nombre de quotidiens régionaux, aux
les détenus sont souvent abonnés.
Les détenus lisent aussi beaucoup dans le cadre du cercle de lecture. Celui-ci est
le plus important des clubs et cercles placés sous l'autorité de l'éducateur, M. Poggioli.
Grâce à une somme modique, versée chaque mois par 80 détenus environ, il est
possible au cercle de se procurer les derniers livres sortis et de se constituer ainsi un
important fonds de lecture.
D'autres cercles fonctionnent également, un peu de la même manière, en parti
culier les cercles de musique. Il y en a trois : un cercle de musique classique, un cercle
de musique folk ou de variétés, un cercle de pop music, qui se répartissent, par tran
ches horaires, le local équipé d'une chaîne haute-fidélité, contenant de nombreux
disques achetés à l'aide des cotisations des cinquante détenus appartenant au cercle.
Le local est décoré et aménagé de telle façon qu'à l'intérieur on oublie que l'on se
trouve dans une prison. Entendre là Y Ode à la joie a quelque chose de poignant.
Un cercle de peinture regroupe les détenus qui sont attirés par les arts plastiques.
Ils disposent d'un matériel qui leur permet de s'initier à la peinture ou d'exercer
leur art lorsqu'ils ont l'habitude de peindre. Des cercles d'échecs et de scrabble

29

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
DESCRIPTION D'UNE PRISON

sont aussi organisés, mais ils attirent moins de monde que les précédents. C
semaine, en revanche, les deux séances de ciné-club qui sont organisées le sam
le dimanche font le plein des spectateurs.
Tous ces clubs sont autogérés et supervisés par M. Poggioli. Celui-ci ne pa
pas à remplir toutes les missions dont il est chargé. Il y a huit ans, douze éduc
se partageaient les tâches socio-éducatives du centre de détention. Au fil de
cette équipe s'est réduite comme une peau de chagrin, jusqu'à n'être plus repr
que par un seul éducateur. La volonté de la direction est de reconstituer « une
d'éducateurs digne de ce nom ». Un conflit latent oppose M. Poggioli à la dire

Hitf

-##(
Ht
unit1

■wtf

30

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
ALAIN ABECASSIS

de l'établissement. Celle-ci lui reproche de ne pâs remplir sa mission premièr


est de rendre la prison supportable aux détenus, d'assurer l'animation de l'é
sement; elle lui reproche également de concevoir son rôle de manière trop subvers
et trop politique. M. Poggioli souffre de l'absence de moyens mis à sa disposi
des obstacles qu'il rencontre dans l'accomplissement de sa tâche. Il se sent r
par une grande partie du personnel de surveillance, et ne parvient pas à im
sa présence en détention. Mais il regrette surtout d'être le seul éducateur, e
bien qu'il ne peut suffire à la tâche. Pour se consacrer davantage aux détenus
viduellement, en liaison étroite avec l'assistante sociale nouvellement arrivée, i
abandonner l'animation des clubs dont il s'occupait lorsque les éducateurs ét
plus nombreux. Il attend une nouvelle affectation, mais on sent chez lui un peu d'a
tume, le regret de n'être pas parvenu à réaliser tous les espoirs qu'il avait inv
dans sa fonction.
Le centre de détention de Melun ouvre à la culture en milieu carcéral des pers
pectives moins sombres que celles des autres établissements pénitentiaires. Cepen
dant, en raison du choix de sa population pénale, il a un peu valeur d'exception.
Il ne saurait, moins encore qu'un autre établissement être considéré comme repré
sentatif de l'ensemble des établissements pour peine. La présence de l'imprimerie
ajoute encore à sa spécificité.
Le centre de détention de Melun ne représente certes pas l'établissement péniten
tiaire idéal : il reste une prison, avec toutes les contraintes que cela comporte. Mais
il ouvre des brèches, certaines pistes vers lesquelles pourrait s'orienter la recherche
« d'un système pénitencier qui seul peut sauver les détenus de retomber dans de nou
velles fautes ».
La présence de l'imprimerie est à cet égard déterminante. Le travail confié aux
détenus est un travail valorisant, intelligent, dont on peut désirer faire son métier,
qui respecte la dignité de l'homme et de l'ouvrier.
La présence d'un instituteur à temps plein, qui a su asseoir sa fonction dans l'éta
blissement, se faire accepter et apporter, au sein de la détention, une présence cons
tante et institutionnalisée non répressive, joue un rôle non moins déterminant.
Elle permet de faire prendre en compte, au même titre que la mission de sécurité,
la mission d'éducation et d'enseignement que la société s'est assignée le jour où elle
s'est arrogé le droit de punir.
Les problèmes qui se posent avec l'éducateur actuellement ne doivent pas faire
oublier un passé récent où une véritable équipe d'éducateurs reléguait presque au
second plan les impératifs de surveillance.
Enfin et surtout, la réputation du centre de détention de Melun et de son impri
merie a fait de cet établissement une prison modèle, un peu un mythe. C'est sans
doute l'établissement pénitentiaire le plus souvent visité en France. Cette ouverture
sur l'extérieur constitue peut-être l'aspect le plus novateur et le plus intéressant de
cette prison.
Alain Abécassis

31

This content downloaded from 41.229.39.190 on Sat, 07 Apr 2018 09:15:39 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms