Vous êtes sur la page 1sur 10

Nicolas Froeliger, master professionnel ILTS (Industrie de la langue et traduction spécialisée),

Université Paris Diderot (Paris 7), CLILLAC, nf@eila.univ-paris-diderot.fr

À quoi bon enseigner la traduction technique ?

Résumé : Souvent ennuyeux, toujours utile : tel est l’enseignement de la traduction


technique. Utile parce que la technique – qu’il s’agit, tout comme la traduction technique, de
définir de manière opératoire – est avant tout une méthode de pensée (1) qui permet la
compréhension des phénomènes, (2) que l’on peut transposer d’un domaine à un autre (du
technique, au sens étroit, au pragmatique, au sens large) et (3) qui fournit de surcroît au
traducteur non littéraire ses règles d’écriture. C’est ce que cette contribution s’efforce de
démontrer en tentant d’articuler singularité des domaines et généralité de la pensée technique,
et en insistant sur deux paradoxes : la technique est avant tout une science humaine, et la
traduction technique est elle-même un objet technique.

Mots clef : traduction technique, enseignement, pragmatique, objet technique, rhétorique,


méthode.

Abstract: Often boring, always useful: such is the teaching of technical translation. Useful
because technique – a term that we shall (along with that of technical translation) try to
define in a operating way – is first and foremost a way of thinking (1) that makes it possible to
understand phenomena, and (2) that may be transposed from one field to another (inside the
real of technique in a narrow sense, but also, into the wider reaches of pragmatic
translation). Let us add that it also provides the non-literary translator his writing rules.
Those are the points this contribution strives to make by attempting to articulate the
singularity of each particular field and the generality of technical thought. It also insists on
two paradoxes: technique, for translators, is above all a human science, and technical
translation is itself a technical object.

Keywords: technical translation, teaching, pragmatics, technical tool, rhetoric, method.

***

La technique serait-elle ennuyeuse ? En tout cas, les cours de traduction technique sont
souvent perçus comme tels, qu’on ait ou non le courage de l’avouer. Nous-même, qui avons
parfois trouvé le temps long lorsque nous étudiions cette matière sous la houlette bienveillante
d’excellents pédagogues, nous l’enseignons aujourd’hui, avec sans doute le même effet, voire
pire, sur nos étudiants. Il est vrai qu’entre-temps, nous avons pris un plaisir immense à la
pratiquer et à tenter d’en transmettre les arcanes. Néanmoins, ni les lubies de l’enseignant ni
le sadisme institutionnel n’expliquent seuls que l’on continue de prévoir de tels cours, qui
plus est à une époque où la technique ne constitue souvent plus qu’un segment mineur du
marché de la traduction1. Quels sont donc la légitimité et l’intérêt d’un tel enseignement ?

1
Ce point a été contesté de diverses manières lors de l’intervention orale qui a nourri le
présent article : pour certains, la traduction technique reste et restera une composante
dominante du marché, pour d’autres, elle est appelée à disparaître totalement, au moins dans
le sens anglais-français. Nous estimons donc nous trouver en position médiane entre ces deux
extrêmes.

1
Pour répondre à ces questions mélancoliques, il faut d’abord tenter de définir notre domaine
d’une manière opératoire pour nous-mêmes et pour nos étudiants, ensuite se demander
comment structurer l’enseignement de la traduction à destination des futurs traducteurs
techniques – car, même minoritaires, il y en aura malgré tout –, et enfin déterminer en quoi un
tel enseignement peut aussi – peut surtout ? – servir à l’ensemble des traducteurs
professionnels. Cela nous conduira à mettre en exergue deux vérités paradoxales hors de notre
discipline, mais que nous croyons valides à l’intérieur de celle-ci : premièrement, la technique
est une science humaine, deuxièmement la traduction est un objet technique.

I. Quel champ couvrir ?

1. Des mille visages de la traduction technique

Mais d’abord quel champ couvrir ? Rappelons à cet égard que le flou est d’abord
terminologique. On ne devrait pas trop se tromper en posant comme premier point de repère
que la technique entretient un rapport avec la précision. Et pourtant, les mots traduction
technique sont affublés des sens les plus divers selon ceux qui les emploient. Parlons d’abord
du monde extérieur :

- Dans l’imaginaire populaire, la traduction technique concerne avant tout les modes
d’emploi. C’est la confondre, notamment, avec la rédaction technique.

- Pour beaucoup de professionnels de l’enseignement, elle doit exclusivement porter sur


les textes scientifiques, de préférence sous leur forme vulgarisée, qui présentent
l’avantage d’être moins difficiles à comprendre. C’est confondre technique et science.

- Aux yeux de certains traductologues plus versés dans le champ littéraire, la traduction
technique, c’est tout ce qu’on peut abandonner aux machines. C’est penser, au pire,
que seule la littérature est noble et digne de réflexion2 et, au mieux, que les
enseignements de la traduction littéraire sont applicables sans autre forme de procès à
la traduction technique3. Notons qu’il y aurait, dans cette deuxième hypothèse,
possibilité d’une théorie unifiante de la traduction, ce qui mérite d’être débattu.

- Nous-même, il nous est arrivé de faire des essais pour une grande agence de
traduction. Curiosité sans doute malsaine : nous voulions savoir ce qu’elle demandait à
nos ex-étudiants. Et dans la rubrique traduction technique, nous nous sommes retrouvé
avec un texte sur les bases de données relationnelles. Pour ce demandeur, donc, la
traduction technique se confond avec la traduction informatique...

Aucune de ces visions n’est très convaincante, mais après tout, toutes sont extérieures à
l’exercice de la profession : nous n’avons pas affaire à des spécialistes… Si l’on en juge,
néanmoins, par les appellations employées dans les formations en traduction hier et
aujourd’hui (et transmises à leurs diplômés), la situation n’apparaît pas beaucoup plus claire :

2
Voir Berman (1999), pp. 20 et 70, par exemple.
3
Voir Meschonnic (1999), passim.

2
- Il y a encore une vingtaine d’années, un traducteur technique était censé traduire tout
sauf des textes de fiction.

- Aujourd’hui, pour désigner la même activité, on parlera de traducteur spécialisé (ce


qui n’est pas extraordinairement parlant4 : rien n’interdit de se spécialiser dans la
traduction littéraire…), de traducteurs de textes à visée professionnelle, ou présentant
une technicité, ou encore sur objectifs spécifiques, de spécialistes de la communication
interculturelle ou, de plus en plus, de traducteurs pragmatiques (ce qui a l’avantage de
mettre en avant la fonction de communication)5.

Il n’y a donc accord ni sur les désignations ni sur ce qu’elles recouvrent. En tentant de
clarifier, on s’aperçoit rapidement que cette concurrence entre appellations est l’expression
d’un clivage bien précis : il s’agit de déterminer si cette activité relève d’une compétence
globale ou bien d’une mosaïque de micro-compétences distinctes. En bref, du point de vue
des formations, doit-on former des traducteurs spécialisés ou des spécialistes de la
traduction ? Et cette ligne de partage se retrouve à l’intérieur de chaque cours : vais-je
aborder différents domaines et sous-domaines séparément, ou bien m’attacherai-je à ce qui
peut les réunir ? Admettons que le débat n’est pas spécialement neuf… Mais cela ne nous
dispense pas de choisir. Et de ce choix va dépendre toute la suite. Nous penchons ici, comme
d’autres, pour la deuxième option. Et c’est pour cette raison que nous pensons qu’il faut
enseigner aussi la traduction technique. Nous sommes en effet persuadé – et nous entendons
démontrer – que celle-ci fournit un modèle à toutes les autres formes de traduction non
littéraire. Le moment est donc venu de préciser notre usage des termes. Nous parlerons ainsi,
dans la suite de cette contribution, de traduction pragmatique pour tout ce qui a une fonction
de communication (juridique, informatique, financier, économique, scientifique, social,
presse, vulgarisation…), et nous emploierons le mot technique dans son acception restreinte.

2. La technique est une méthode

Quelle est cette acception ? Qu’est-ce qui est technique, au sein de l’univers pragmatique et,
surtout, du point de vue d’un traducteur ? En première approximation, sera considéré comme
technique un texte qui est obscur pour le commun des mortels (et souvent pour le traducteur)
alors qu’il est clair pour son auteur et son utilisateur. Ce jeu entre l’ombre et la lumière est
constitutif d’une communauté scientifique et technique6. C’est pour cette raison qu’il existe
des terminologues, notamment.

Pour différencier, ensuite, le technique du scientifique, on peut faire appel à Gilbert


Simondon, auteur, entre autres, de Du mode d’existence des objets techniques (1969). Pour ce
penseur majeur de la technique, la science, c’est avant tout l’observation de la nature.
L’éthique du scientifique, c’est donc la découverte. La technique, quant à elle, opère dans le
registre de l’invention : son domaine privilégié, ce sont les objets. Il s’agit de faire, de

4
Nous écrivons aussi, ici, en tant que responsable d’un master professionnel qui comporte ces
mots dans son intitulé…
5
C’est à Jean Delisle (1980) que l’on doit, parmi beaucoup de choses, la première utilisation
de ce terme dans ce sens. Il exclut toutefois du champ pragmatique le technique et le
scientifique, ce qui n’est pas notre cas.
6
Froeliger (2004).

3
fabriquer, de produire, de confectionner, d’élaborer, d’utiliser, d’entretenir… des objets
techniques7.

Plus précisément, encore, aux yeux des traducteurs, ce qui détermine le caractère technique
d’un texte, c’est sa visée, c’est-à-dire son utilisateur. On pourra certes trouver des aspects
techniques dans des écrits destinés à la publicité, à la presse généraliste et, surtout, à la
littérature, mais cela ne fait pas pour autant des textes techniques. Notre cœur de cible, pour
parler comme les publicitaires, ce sont donc les ingénieurs et les techniciens. Ce qu’il s’agit
de faire, c’est d’acquérir une représentation suffisante du mode de pensée de ces ingénieurs et
techniciens pour pouvoir reconstituer leurs raisonnements : comme l’écrit Simondon,
« L’essentiel de la technique réside initialement dans la méthode plus que dans l’objet
[…]8. ». Il faut ainsi nous approprier un discours, et la terminologie n’est qu’une partie –
importante, certes, mais pas hégémonique – de ce discours. Voilà pourquoi nous pensons qu’il
importe de dévisager notre problème chaussés de lunettes à double foyer : en partant d’une
délimitation étroite de la technique, à l’intérieur de laquelle on devra envisager le phénomène
technique dans son ensemble.

Car de quoi est faite cette méthode, qui caractérise la technique ? De lieux communs, au sens
donné à ce terme par Aristote9. On peut aussi parler de schèmes, ou tout simplement de
principes organisateurs :

- appréhension du complexe par sa réduction aux éléments les plus simples (règle de
l’analyse : « Diviser chacune des difficultés que j’examinerai en autant de parcelles
qu’il se peut et qu’il est requis pour les mieux résoudre10. ») ;

- primauté de la rationalité, et donc de la démonstration, c’est-à-dire de la structure


logique ;

- recherche d’une vision synthétique (« Conduire par ordre mes pensées en


commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter
peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés11. ») ;

- heuristique de la cohérence interne (autocorrélation) et externe (adaptation au milieu) ;

- importance donnée au contrôle et aux procédures ;

- quête de la solution et de l’expression les plus économiques (selon un principe énoncé


par Guillaume d’Occam – le rasoir du même nom – et repris par Ernst Mach : « Un

7
Voir aussi, sur ce point, Castoriadis (1978), en particulier le chapitre Technique, qui reprend
l’article de l’Encyclopedia Universalis publié par l’auteur en 1973.
8
Gilbert Simondon, L’invention dans les techniques, édition établie et présentée par Gilles
Château, Paris, Seuil, collection Traces écrites, 2005, p. 86. Simondon n’utilise évidemment
pas, ici, le mot objet au sens d’objet technique.
9
Aristote (vers -320), Rhétorique, traduit du grec ancien par Jean Lauxerois, Pocket,
collection Agora, Paris, 2007, pp. 14-15.
10
René Descartes, Le Discours de la méthode, 1637, disponible notamment à l’adresse
suivante : http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/methode/descarte.htm
11
René Descartes, ibid.

4
savoir digne de ce nom […] ne peut être acquis que par la plus grande économie
mentale12. ») ;

- souci constant de la mesure, du chiffrage, de la délimitation ;

- tendance à la monosémie13,

- etc.

En insistant sur ces caractères communs, on pourra appréhender la technique comme une
école de pensée, qui nous offre un modèle globalement transposable de résolution des
problèmes. C’est une matrice qui permet de sortir de la pensée magique, des simulacres et de
la fiction, qui sont autant d’aspects indispensables à l’existence humaine, mais qui doivent, en
traduction pragmatique, être tenus à distance. Ce qui rend, au passage, l’univers technique
extrêmement reposant : le coup de théâtre y est rare, et tout est mis en œuvre pour que la
confiance y règne. Cette absence de romantisme et de romanesque explique sans doute l’ennui
et le désintérêt qu’inspirent, chez beaucoup, les cours de traduction technique. Néanmoins,
dans une perspective qui s’attache au sens, au vouloir dire, à l’intention (selon les écoles),
cette forme de pensée a valeur d’exemple en général : elle permet d’aborder à partir de bases
solides l’ensemble de la pensée pragmatique. C’est une bonne raison pour l’enseigner.

II. Deux paradoxes de la traduction technique

1. La technique est une science humaine

Est-ce à dire, pour autant, que la traduction technique n’est réellement elle-même et ne peut
être enseignée que si l’on met sous le boisseau tout ce qui relève de l’humain ? En aucun cas,
même s’il faut bien vivre avec le fantasme qui voit en la technique un corps étranger et hostile
à l’expérience humaine. Toute la littérature, toute la filmographie mettant en scène robots et
cyborgs, ces hybrides d’hommes et de machines, en témoignent.

Or, la réalité et surtout la finalité de la technique sont tout autres. Et nous revenons alors à
Simondon, qui définit la technique par sa relation au corps humain :

Par le manche, l’outil – ou l’arme – s’adapte au corps humain en action ; par le fer,
c’est à l’objet que cet intermédiaire s’adapte, avec un effet de sommation,
d’accumulation d’énergie qui porte en un seul point et en un seul instant toute
l’efficacité d’un geste progressif ou d’une succession de gestes, toute l’énergie
progressivement développée. Ce que l’on tient en main, c’est un adaptateur
d’impédances et aussi un adaptateur de durées. (Simondon, 2005, p. 233)

Ou encore,

12
Cité par Paty (2004). Notons au passage que ce caractère distingue la rhétorique technique
de la rhétorique scientifique, qui n’hésite pas à procéder par accumulation (voir Shapin,
1985).
13
Ce en quoi le discours technique diffère radicalement du discours littéraire, qui pourtant en
intègre souvent des fragments. Mais ceux-ci seront alors souvent réinvestis d’une lourde
charge polysémique. Il y a, ici aussi, riche matière à réflexion.

5
Pour les problèmes de déplacement des fardeaux (il y a problème quand le système
d’action et les forces corporelles ne sont pas directement efficaces), les inventions les
plus élémentaires consistent en l’usage d’un médiateur adaptatif qui relie le régime du
résultat aux aptitudes de l’opérateur ; ainsi, pour transporter un liquide, le corps
humain est inefficace ; il faut un solide intermédiaire, outre ou tonneau qui est, par
rapport au liquide, comme une enveloppe, et, par rapport à l’organisme humain,
comme un solide manipulable […]. Quand c’est le volume du fardeau qui crée le
problème, l’objet médiateur est une barre, un plateau, comme dans le portage des
grandes pièces de gibier. (Simondon, ibid, pp. 278-279)

La technique est donc une invention humaine, destinée à résoudre des problèmes qui se posent
à l’homme dans son rapport à son environnement. Elle constitue un moyen d’interposition et
d’adaptation, qui peut au passage mener à la transformation de cet environnement (et, ipso
facto, de la société). Pour le traducteur, si elle est une science, alors elle est une science
humaine. Nous rappellerons d’ailleurs que lorsque les préhistoriens décrivent les stades
successifs de l’hominisation, ils nous livrent en fait, pour l’essentiel, une histoire des
techniques qui ont amené l’homme où il est aujourd’hui (à réfléchir aux enjeux de la
traduction, donc…).

On sait qu’un problème éternel rencontré dans la traduction et dans son enseignement est la
difficulté à voir dans les textes autre chose qu’une suite de mots, sans lien avec la réalité. Ce
qui nous amène à écrire les choses les plus loufoques avec une candeur tissée de lin blanc.
Peut-être est-ce en nous rapprochant de ces réalités humaines que sont les réalités techniques
qu’on peut surmonter ce blocage : il faut nous souvenir, toujours, de l’importance du rapport
aux choses sensibles et nous garder de la traduction hors sol. Citons, à titre d’exemple, un très
simple exercice technique de traduction : il s’agit de transcrire en phrases cinq figures
stylisées représentant la confection d’un nœud de cravate à ses différentes étapes. Tâche
éminemment ardue si l’on se contente de décrire les images. Opération très simple dès lors
que l’on intègre dans ce contexte l’image d’un être humain orienté dans l’espace et que l’on
donne à cet exercice un cadre, parfaitement hypothétique, mais opératoire, qui transformera la
succession des figures en une histoire pourvue d’un – ou deux – personnages. Le problème de
l’enseignant est finalement l’inverse de celui posé aux décideurs politiques : pour nous, il faut
passer du faire au dire. Ici, nous ne répondons plus à la question « À quoi bon enseigner la
traduction technique ? », mais à son interrogation subsidiaire : « Comment y parvenir ? » Et
notre réponse sera la même que celle qu’Œdipe fait au Sphinx : c’est l’invocation de l’homme
qui disperse les fantasmes et tue les monstres d’hier et les cyborgs d’aujourd’hui. La
technique ne doit pas se concevoir sans l’être humain : elle est la plus humaine des activités.

2. La traduction technique est un objet technique

La nécessité de penser cette complémentarité n’épuise pas, néanmoins, la relation entre


technique et traduction. Si, en effet, la technique, à son stade élémentaire, consiste à
interposer un objet (une route, un moyen de transport, une voie ferrée pour déplacer des
charges, par exemple) entre l’homme et son milieu, alors on peut considérer qu’elle est elle-
même traduction. Elle constitue en effet une métaphore de l’opération traduisante en ceci
qu’elle est, à son tour, médiation réalisant une compatibilité : le traducteur aussi se place entre
deux locuteurs qui, sans lui, continueraient de ne pas se comprendre – ou en tout cas pas
suffisamment. Les acteurs, bien sûr, sont différents, mais le processus de pensée est le même.
Et ce sont, répétons-le, les processus de pensée qui sont le gisement le plus riche pour
constituer un cours de traduction technique utile et efficace. Il y a donc un couplage à opérer

6
entre les lieux communs du domaine considéré et l’enseignement de la traduction dans ce
domaine. Quels sont ces lieux communs ?

- réduction du complexe aux éléments les plus simples ;

- primauté de la rationalité, et donc de la structure logique ;

- vision synthétique ;

- cohérence interne et externe ;

- importance du contrôle et des procédures ;

- économie de l’expression ;

- souci de la mesure, du chiffrage, de la délimitation ;

- monosémie,

- etc.

Ces principes structurent, nous l’avons vu, la pensée technique, mais ils donnent aussi, cette
fois, les clefs d’une esthétique de la traduction technique : ils nous indiquent non seulement
comment déchiffrer nos textes, mais aussi comment les retranscrire. Il faut donc inverser la
relation par rapport à une logique d’enseignement qui serait purement linguistique : il ne
s’agit pas de transposer à une sphère technique des principes de traduction appris ailleurs,
mais de montrer comment la technique même nous incite et nous apprend à traduire. C’est
une nouvelle bonne raison de l’enseigner. La traduction technique – et même la traduction
pragmatique dans son ensemble – sont ainsi elles-mêmes des objets techniques. La première
par les outils intellectuels qu’elle se doit d’employer (la technique est une méthode) ; la
seconde parce que son esthétique et ses moyens rhétoriques sont ceux de la technique. Selon
une formule bien connue en systémique, « L’action produit l’information qui la représente. Et
l’information engendrée par un complexe d’actions doit pouvoir être symbolisée14. »

III. Articuler généralité et particularités

Si nous mettons ainsi l’accent sur le général par rapport au particulier, sur le synthétique par
rapport à l’analytique, c’est notamment parce que la traduction est par nature une activité
interdisciplinaire, une profession de contact, une ouverture. Et pourtant, tout traducteur
professionnel pourra rétorquer avec raison que ce qui fait la différence, dans ce métier, c’est
l’art de la nuance, c’est le sens du détail, c’est tout ce qui échappe à la généralité et au
systématisme. C’est – nous ne saurions le contester – sur ces points là que l’on apprend
réellement à traduire. Alors comment concilier deux exigences aussi contradictoires a priori ?

C’est paradoxalement la structuration même de la sphère technique en un très grand nombre


de domaines qui nous apporte la réponse. Devant l’impossibilité radicale d’atteindre
l’exhaustivité, il nous faut partir de cas – de textes – bien spécifiques pour essayer d’en tirer

14
De Rosnay (1975), p. 122.

7
l’exemplarité. Un cours de traduction technique opératoire, ce sera ainsi un va-et-vient
incessant entre l’abstrait et le concret. Dans cette discipline de l’entre-deux qu’est la
traduction, il faut valoriser cette dynamique : toute généralité doit être étayée par des
exemples précis ; tout cas particulier doit être replacé en contexte. Et parce que nous sommes
dans une discipline humaine, il faut nous servir de notre appareil perceptif : on traduit avec
son oreille (pour saisir les inexactitudes de langue et d’écriture) et surtout avec ses yeux (pour
distinguer ce qui échappe à la langue). Même si les procédés sont parfois baroques, la
traduction technique et la traduction pragmatique restent humanistes par leur visée. Nous
savons bien que, hors littérature, les mots sont secondaires : il faut donc apprendre à voir ce
qui nous échappe, comme des architectes (l’architecture fournissant au passage une fort utile
métaphore explicative de la composition des textes), comme des chimistes cherchant à
synthétiser une molécule :

So Kekulé brought the mind’s eye of an architect over into chemistry. [...] Young ex-
architect Kekulé went looking among the molecules of the time for the hidden shapes
he knew were there, shapes he did not like to think of as real physical structures, but as
« rational formulas, » showing the relationship that went on in « metamorphoses, » his
quaint 19th-century way of saying « chemical reactions. » But he could visualize. He
saw the four bonds of carbon, lying in a tetrahedron – he showed how carbon atoms
could link up, one to another, into long chains.... (Pynchon, 1973, pp. 411-412. Les
italiques sont de l’auteur.)

Ce qu’il faut nous approprier, par la traduction technique, c’est une telle vision synthétique du
monde, qui permette le franchissement des barrières disciplinaires et les allers et retours entre
abstrait et concret, comme dans ce nouvel exemple, tiré du dernier roman de Thomas
Pynchon, dans lequel Nikola Tesla, célèbre et moustachu ingénieur serbe, à l’origine, entre
autres choses, du courant alternatif et du courant triphasé, raconte comment il parvient à
visualiser les phénomènes physiques que d’autres ne perçoivent que sous forme d’équations :

“This toroid is the wrong shape,” said Tesla. “Come look at this a moment.”
Kit had a look. “Maybe there’s a vector solution.”
“How’s that?
“We know what we want the field to look like at each point, don’t we. Well, maybe
we can generate a surface shape that’ll give us that field.”
“You see it,” Tesla half-inquired, looking at Kit with some curiosity.
“I see something,” Kit shrugged.
“The same began to happen to me also at your age,” Tesla recalled. “When I could
find the time to sit still, the images would come. […]” (Pynchon, 2006, p. 104)

Ce qu’il nous faut acquérir, finalement, pour apprendre à traduire, c’est l’aptitude à réfléchir
ainsi, en termes de modèles représentables par réduction d’une réalité complexe à sa structure
essentielle, afin de faciliter, dans notre cas, la réécriture ou, ailleurs (en économie, par
exemple), la prévision. C’est par une telle réflexion modélisatrice que l’on pourra s’affranchir
des barrières entre les micro-domaines et in fine, passer de la technique, prise dans un sens
restreint, au pragmatique dans sa généralité15. Car les mêmes règles, les mêmes modèles sont
transposables à l’ensemble de la traduction pragmatique : cela vaut pour la composition des
domaines (la thématique) comme pour l’écriture (la poétique). Et la translation de l’un à

15
Et la littérature peut nous y aider par mon aptitude à fournir à l’esprit des images
mémorables.

8
l’autre s’effectue par le discours, et plus précisément par la rhétorique, elle même définie par
Aristote comme transcendant tous les genres :

C’est que la rhétorique est en effet une partie de la dialectique, et elle lui est semblable
[…] : ni l’une ni l’autre […] ne répond à un champ défini dont elle serait la science ;
l’une et l’autre sont des compétences dans la logique des discours. (Aristote, ibid,
p. 46)

*
* *

La technique est donc à la base d’une pyramide de savoirs qui permettent de penser la
traduction pragmatique dans ses différentes déclinaisons, avec pour outil méthodologique la
rhétorique, et pour réservoir de métaphores la littérature (même si l’espace nous manque pour
développer cet aspect). Et les bâtiments tiennent mieux lorsque leurs fondations sont solides.
L’enseignement de la traduction technique nous semble donc justifié parce qu’il permet une
quadruple prise de conscience du fonctionnement de la traduction pragmatique. Cette prise de
conscience concerne la langue (il s’agit de s’en affranchir), le discours (il s’agit de s’en
approprier les structures), le visuel (il s’agit de s’en inspirer) et le réel (il s’agit de s’en servir
comme variable de contrôle). Cet enseignement est probablement condamné à rester
ennuyeux, mais il peut fortement contribuer à rendre le monde moins inintelligible et plus
accessible au traducteur, ce qui n’est mauvais ni pour la pratique du métier ni pour le plaisir
individuel. Il contribue en somme à fabriquer des honnêtes hommes.

Nous terminerons néanmoins par une note plus humble. Car cette stratégie comporte un point
aveugle : il reste périlleux d’enseigner et de pratiquer dans des domaines présentant une
technicité forte lorsqu’on ne possède pas soi-même, pas plus que ses étudiants, une culture
technique approfondie, c’est-à-dire qui aille au-delà d’un travail de recherche documentaire
bien conduit16.

En effet, toute notre approche de la traduction par la technique repose sur l’outil intellectuel
dont les techniciens et a fortiori les scientifiques se méfient le plus : l’analogie. C’est, nous
l’avons vu, par les correspondances, similarités et autres lieux communs que nous agençons
nos connaissances. Et cette démarche peut être périlleuse, car les ressemblances de surface
cachent à l’occasion des différences fondamentales dans les structures conceptuelles
particulières à chaque domaine spécifique du savoir. Un cours de traduction reposant sur
l’analogie ne nous prémunit donc nullement contre l’erreur due à une méconnaissance des
barrières épistémologiques (d’où l’importance de se raccorder au réel). La traduction reste
ainsi une science des exceptions, et ce constat modeste, et non plus mélancolique, nous incite
à poser la question des différentiels de savoirs : qu’est-ce qu’un traducteur peut réellement se
permettre d’ignorer, et comment s’accommodera-t-il de cette part incompressible
d’ignorance ? Mais ce sera l’objet d’une autre contribution.

Bibliographie

Aristote (vers –320), Rhétorique, traduit du grec ancien par Jean Lauxerois, Pocket, collection
Agora, Paris, 2007.

16
Le même problème se pose d’ailleurs dans des termes voisins en traduction juridique.

9
Berman, Antoine (1999), Le Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Paris, Éditions
du Seuil, coll. L’ordre philosophique.
Castoriadis, Cornelius (1978), Les carrefours du labyrinthe, tome I, Paris, Éditions du Seuil,
1978.
De Rosnay, Joël, (1975), Le Macroscope – Vers une vision globale, Éditions du Seuil, Paris.
Nous nous référons à l’édition Points Essais, 1977.
Delisle, Jean (1980), L’analyse du discours comme méthode de traduction, initiation à la
traduction française de textes pragmatiques anglais, Presses universitaires d’Ottawa.
Descartes, René (1637), Le Discours de la méthode, disponible notamment à l’adresse
suivante : http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/methode/descarte.htm
Froeliger, Nicolas (2003), « Dompter le malentendu : les tâches de la traduction
professionnelle », Tribune internationale des langues vivantes, n°34, novembre.
Froeliger, Nicolas (2004), « Les mécanismes de la confiance en traduction – aspects
relationnels », The Journal of Specialized Translation, Issue 2, juin :
http://www.jostrans.org/issue02/art_froeliger.php
Latour, Bruno et de Noblet, Jocelyn (sous la direction de) (juin 1985). Les « Vues » de
l’esprit, Culture technique n° 14. Paris : Centre de recherche sur la culture technique
Meschonnic, Henri (1999), Poétique du traduire, Verdier, Paris.
Paty, Michel (2004), « Ernst Mach », Encyclopædia Universalis, CD-ROM, Paris.
Pynchon, Thomas (1973), Gravity's Rainbow, Jonathan Cape, New York.
Pynchon, Thomas (2006), Against the Day, Jonathan Cape, New York.
Shapin, Steven (1985), « Une Pompe de circonstance. La technologie littéraire de Boyle », in
Latour, Bruno et de Noblet, Jocelyn (sous la direction de) (juin 1985). Les « Vues » de
l’esprit, Culture technique n° 14. Paris : Centre de recherche sur la culture technique,
pp. 71-87).
Simondon, Gilbert (1969), Du Mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier,
Montaigne.
Simondon, Gilbert (2005), L’invention dans les techniques, édition établie et présentée par
Gilles Château, Paris, Seuil, collection Traces écrites.

10