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Christos Hadziiossif

Université de Crète/Institut d’Etudes Méditerranéennes

L’historien et le souverain

Les Lumières, le processus d’émancipation des individus et des


sociétés par la force de leur raisonnement autonome, s’est déroulé dans
tout le continent européen avec des degrés divers d’intensité et de
profondeur selon les pays. Si la liberté de penser et d’exprimer
librement ses opinions était la condition indispensable de ce processus,
les entraves institutionnels à cette liberté et notamment la censure
sévissaient aussi à l’échelle européenne. ¨A l’époque moderne la liberté
de parler et d’écrire s’est généralisée et avec elle la censure des livres¨,
ainsi décrivait l’antinomie fondamentale des Lumières un juriste de
l’Université de Heidelberg, adepte du droit naturel. Le fait que les
critères appliqués par les censeurs n’étaient pas fixes, l’ambiguïté
fonctionnelle du mécanisme de la censure n’atténuaient pas toujours
l’impression d’arbitraire ressentie par les auteurs des œuvres soumises
à l’épreuve. L’arbitraire étant l’expression du pouvoir politique absolu,
les auteurs savaient parfaitement que les souverains étaient le véritable
adversaire de leur liberté de penser et de publier. Ainsi August Ludwig
Schlözer, le grand historien allemand pointait sur l’arbitraire des
souverains en mettant en exergue de sa revue Statsanzeigen, parue de

1
1782 à 1793, la phrase suivante, tirée du texte grec de l’Apocalypse de
Saint Jean XVII,5 ¨ επί το μέτωπον αυτής όνομα γεγραμμένον
ΜΥΣΤΗΡΙΟΝ¨. ( sur son front était écrit un nom : Mystère).
Mon propos ici est de présenter comment une catégorie particulière des
gens de lettres de l’époque des Lumières, les historiens, ont géré leurs
relations avec le pouvoir politique et fait face à la censure. Au centre
de mon analyse je voudrais placer le groupe des historiens qui ont
œuvré dans l’Université de Göttingen pendant le dernier tiers du 18ème
siècle. Mon choix a été motivé par le fait que c’est à Göttingen que pour
la première fois en 1766 une unité académique dédiée exclusivement à
la recherche historique, le Königliches Historisches Institut, a été créée,
signe de l’importance accordée par les autorités de l’université à
l’histoire dans l’ensemble des sciences. La présence de plusieurs
historiens dans cet institut ainsi que dans les autres fondations de
l’université comme l’Académie des Sciences (Göttinger Societät der
Wissenschaften) marque la professionnalisation du métier de
l’historien et l’émergence d’un nouveau corps académique. Le nombre
important des revues publiées, soit à l’initiative propre de certains
professeurs soit par des collectivités académiques, souligne
l’institutionnalisation du métier de l’historien. En plus, la situation de
Göttingen dans les états du prince électeur de Hanovre et roi
d’Angleterre permet à l’université et à ses historiens les plus
cosmopolites de rayonner par leurs diverses publications au-delà de
l’espace germanique, dans toute l’Europe du Nord, depuis la Russie et
les pays scandinaves jusqu’ à la Grande Bretagne. En raison de leur

2
professionnalisation, leur attitude vis-à-vis de la censure acquiert une
dimension nouvelle et quasi moderne. Il ne s’agit plus d’historiens
isolés, pratiquement amateurs dépendant de la protection incertaine
d’un prince comme il fut le cas tragique de Pietro Giannone qui une
fois perdue la protection des Habsburg finit ses jours dans une prison-
forteresse du Piémont, victime de la tenace persécution des Papes. Leur
cas et aussi différent de celui d’un Voltaire, flamboyant homme du
monde en relation avec les divers souverains d’Europe. Leur cas se
distingue également de celui de Edward Gibbon et de ses démêlés avec
°les gardiens de la Ville Sainte°, puisque l’historien anglais étant
membre du parlement faisait lui-même partie du pouvoir politique en
Angleterre.
L’institutionnalisation du métier de l’historien a appelé une réflexion
sur la théorie et la méthode du travail historique, y compris sur les
relations entre l’historien et le souverain. Nonobstant des différences
dans les tempéraments et les idées politico-religieuses, les approches
théoriques des historiens se basent sur un socle commun. Tous
soutiennent notamment qu’en tant que science l’histoire doit être
¨pragmatique¨, c’est- à –dire elle doit établir des relations de causalité
entre les faits représentés et ne pas se contenter de les aligner
chronologiquement. De plus la recherche des relations de causalité doit
aboutir, que ça soit dans une histoire spéciale ou dans l’histoire
universelle ou mondiale, à la mise en lumière du moteur de cette
histoire, à la découverte du nexus rerum universalis, à la présentation
de τη απάντων προς άλληλα συμπλοκή selon Polybe. Ils sont

3
conscients que la personnalité de chaque historien détermine le choix
des faits significatifs et du même coup elle influe sur la manière dont
ils les représentent. Ils acceptent donc la possibilité de plusieurs
perspectives vers la vérité historique, selon ce qu’ils appellent le
Standpunkt, le point de vue de chaque historien qui est fonction de
l’époque dans laquelle il a vécu, de sa nationalité, religion, profession
etc. Ils pensent qu’ils peuvent éviter le relativisme, le pyrrhonisme
historique, par la rigueur de leur méthode, leur ¨franc-parler,
l’impartialité et l’assiduité1.
Johann Christoph Gatterer, professeur à Göttingen de 1759 à 1799 est
l’auteur des plus systématiques essais théoriques sur l’historiographie
parmi ceux produits par cet aréopage. Leur approche générale obéit
plus à une éthique scientifique qu’à une méthode , puisque dans la
représentation des événements passés le pragmatisme exige de
l’historien à la fois de l’impartialité et du franc-parler. La qualité du
franc-parler est un sujet qui revient dans tous les essais théoriques de
Gatterer. Ainsi, dans le deuxième volume de la revue Allgemeine
Historische Bibliothek qu’il publie au nom de l’Historisches Institut, il
consacre un article à la question suivante : qui des Anciens ou
des Modernes pouvaient s’exprimer avec davantage de liberté. Gatterer
soutient que sur le domaine de la liberté de penser et de la presse les
Modernes jouissent plus de libertés que les Anciens : ¨Dans l’histoire
naturelle, littéraire et celle de l’art, même dans l’histoire des religions,
l’historien moderne, surtout dans les pays protestants et avant tout en

1 Allgemeine Historische Bibliothek, vol. 1 (1767), p.4

4
Allemagne, possède tant de liberté d’écrire qu’il risque de tomber dans
l’excès de l’insolence…Avec un mot, on peut si on veut maintenant
dans toute l’histoire civile, même dans la plus récente, décrire les actes
des souverains, la constitution des pays, les mœurs et les coutumes des
nations comme elles se présentent devant lui. A une condition près :
qu’il apporte aux personnes régnantes, aussi longtemps qu’elles sont en
vie, le respect que leur doit le paisible citoyen du monde¨ 2. Une des
raisons pour laquelle l’historien moderne jouissait davantage de liberté
que l’ancien était, selon Gatterer, l’existence en Europe et même en
Allemagne de plusieurs Etats souverains, de plusieurs ¨patries¨ dans
lesquelles un historien pouvait se refugier en cas de poursuites par les
autorités d’un pays. Cependant, la confiance de Gatterer dans les
progrès de la liberté n’était pas absolue comme le montre un passage
de son article, dans lequel il console les historiens, qui malgré toutes
leurs précautions ¨ devaient tomber victimes de la vengeance du
pouvoir¨, avec la promesse ¨qu’ ils allaient gagner la gloire d’un martyr
de la vertu et de la vérité.3¨
Quand quinze ans plus tard en 1782, August Ludwig Schlözer lance sa
nouvelle revue Statsanzeigen il affiche moins d’assurance quant à la
liberté de la presse en Allemagne. Dans son éditorial, il salue la
politique éclairée des rois d’Angleterre et princes électeurs de Hanovre,
il loue les ministres de leur libéralisme, mais sous ces louanges on peut
apercevoir la peur d’un renversement probable de la politique libérale.

2
3

5
Surtout, quand Schlözer assure ses lecteurs qu’il poursuivra la
publication aussi longtemps que ¨l’autel de la liberté et de la vérité
restera débout ¨, c’est-à-dire en pratique aussi longtemps que sa
publication sera exempte de la censure préventive comme toutes les
publications des professeurs de l’université locale.4 Il avoue qu’au
moment où il écrit, la libre expression des idées est menacée dans
plusieurs Etats, un rappel indirect de l’affaire du pasteur zurichois
Waser à laquelle il a été personnellement impliqué. Johann Heinrich
Waser avait contribué à la revue précédente de Schlözer, la
Briefwechsel, deux articles critiquant la politique des cantons suisses
au sujet de la fourniture fournir de soldats aux armées françaises contre
subsides. Ces articles avaient provoqué l’ire des magistrats de Zurich
et déclenché une procédure en justice qui devait se solder par la
condamnation et l’exécution de Waser en mai 1780. La peur des
démêlés avec le pouvoir politique est la raison pour laquelle, dans
l’éditorial des Statsanzeigen, Schlözer assurait ses futurs
correspondants, s’ils le désirent, de leur garantir l’ anonymat. Gatterer
garantissait également l’anonymat des auteurs des recensions qu’il
publiait dans ses revues.5
Le pouvoir politique de l’époque des Lumières n’était pas sensible
seulement à la critique purement politique. Les princes protestants étant
devenus de fait ou de droit les chefs de l’Eglise dans leurs Etats ils se
croyaient obligés de défendre la religion ainsi que les bonnes mœurs

4 Statsanweigen, vol. 1(1782), p.1


5

6
face aux attaques les plus virulentes des philosophes ou d’autres
auteurs de pamphlets satiriques et libertins. A Göttingen, la philosophie
ne constituait pas une discipline de pointe dans l’université, on peut
même parler d’une méfiance envers elle des promoteurs de la nouvelle
université. Cette méfiance s’est exprimée dans la constitution de
l’Académie des Sciences, dans laquelle il n’y avait de la place que pour
les sciences ¨bonnes et utiles¨. Selon l’antiquisant Christian Gottlob
Heyne qui fut son secrétaire depuis 1770 jusqu’à sa mort en 1812 les
créateurs de l’Académie croyaient ¨que ce n’étaient pas toutes les
sciences qui convenaient à une telle association et on s’est limité aux
mathématiques, à la physique, à l’économie et l’histoire¨.6 A ce premier
noyau de sciences se sont ajoutées au fur et à mesure d’autres, comme
l’anatomie, la botanique et la chimie qui étaient toutes considérées être
¨des sciences qui permettaient espérer atteindre des nouvelles
connaissances et découvertes non pas par le simple raisonnement, mais
par l’expérience, l’essai, l’approfondissement dans la nature, par
l’application des connaissances sur ce qui n’est pas encore connu…il
était exclu tout ce qui se basait sur le raisonnement spéculatif et
métaphysique ¨.7 Par ce raisonnement tiré de l’empirisme
philosophique la bureaucratie ministérielle de Hanovre et les dirigeants
de l’université espéraient éviter les controverses potentiellement
dangereuses pour la stabilité politique. Ecrivant beaucoup plus tard,
Heyne s’enorgueillissait ¨que depuis ce temps ( l’Académie) a été

6 Heeren, Heyne p. 121

7 Ibid.

7
préservé de tous les sectaires métaphysiques et jusqu’à cette heure de
la philosophie de la nature qui détruit toute connaissance profonde.¨ 8
Heyne avait tort dans son assertion et ceci pour deux raisons. D’un côté
il y a eu des Naturphilosophen à Göttingen, comme ce fut le cas de
Johann Georg Heinrich Feder dans la dernière période de son
enseignement, mais qui, il est vrai, a été vite neutralisé, et de l’autre
côté, les différences philosophiques étaient sous-jacentes dans
beaucoup de débats et de conflits qui apparaissent comme de simples
différents personnels. N’oublions pas à cet égard que le curriculum
vitae de tous les professeurs comprenaient des études de philosophie et
souvent aussi de théologie et par conséquent ils étaient bien au courant
des tendances philosophiques de leur époque. De plus, Christoph
Meiners un des philosophes attitrés de l’université à cette époque
s’occupait plutôt de l’histoire des idées et en reconnaissance de cette
réalité, il passa au poste de professeur de l’histoire des idées
(Weltweisheit), quand le titulaire de cette chaire abandonna la faculté
pour poursuivre une carrière politique.
Une conséquence indirecte de l’institutionnalisation de la science
historique et de l’accroissement du nombre des enseignants a été la
multiplication des conflits personnels. Parmi ces conflits, celui entre
Gatterer et Schlözer pour imposer chacun sa vision personnelle
d’histoire universelle est un des plus intéressants. Gatterer était nommé
professeur à Göttingen en 1759 et il a joué un grand rôle dans
l’organisation de l’enseignement de l’histoire. Il était notamment

8 op.cit. p. 122

8
l’artisan de la création de l’Historisches Institut et il entreprit la
publication de deux revues à contenu historique de l’ Allgemeine
Historische Bibliothek, suivie par l’ Historisches Journal. Son grand
apport sont ses essais théoriques, une présentation systématique de la
manière de faire de l’histoire à Göttingen. Il y traite de la notion de
l’histoire pragmatique, du plan historique, du point de vue de
l’historien, de l’impartialité et du franc-parler, de tous les critères qu’il
applique dans les nombreuses recensions consacrées aux publications
des historiens européens. Autrement, sa pratique de l’historiographie
reste en deçà des règles théoriques qu’il avait lui-même posées. Ses
premiers travaux, avant qu’il arrive à Göttingen, traitaient des sujets
d’histoire allemande du moyen âge. Pendant les 40 ans jusqu’à sa mort
en 1799, son principal souci comme ¨professeur d’histoire¨ était
d’appliquer ses règles théoriques dans la composition de l’histoire
universelle, la reine de la discipline historique selon lui, sans jamais
vraiment réussir dans les éditions successives de son histoire
universelle à résoudre le problème du plan. Une grande part de ses
problèmes venaient de son attachement à la chronologie tirée de la
Bible à la manière de Bossuet et des chroniqueurs du moyen âge.
Cependant, je doute que cet anachronisme exprime les vraies idées de
Gatterer. Je note que dès la première édition en 1761 le Manuel de toute
l’histoire universelle comprenait une ébauche de théorie historique,
dont les idées seront reprises et développées après 1767 dans des
articles à l’Allgemeine Historische Bibliothe ;k avec une différence
notable. Alors que dans le Manuel et plus tard dans le Précis paru en

9
1765 Gatterer condamne le pyrrhonisme historique, dans un de ses
articles théoriques publié en 1767, il est beaucoup moins catégorique.
En parlant des différents points de vue des historiens selon leur époque,
leur nationalité, religion etc., il dit ¨la vérité de l’histoire reste
essentiellement la même, au moins je le présuppose, bien que je sache
que même ça je ne dois pas le supposer.¨ 9 Cette contradiction
s’explique si on tient compte que les deux publications s’adressent à
deux publics différents, aux étudiants et au large public l’Histoire
Universelle, aux savants la revue. Il est évident que pour Gatterer les
étudiants, les futurs fonctionnaires de l’Etat, et le grand public devaient
disposer d’une histoire ¨utile¨, qui ne mettait pas en cause ni l’ordre
social et politique ni leur supports religieux. Dans la recension de La
philosophie de l’histoire de Voltaire, duquel Gatterer désapprouve les
attaques contre la religion et la désinvolture du philosophe français vis-
à-vis des faits, tout en louant son style, il fixe trois règles que l’historien
devait absolument respecter : 1. On écrit des vérités 2. On écrit des
vérités utiles et 3. On présente les vérités d’une telle manière que leur
lecture reste agréable sans que cela nuise à la vérité.10
A partir de l’automne 1769 l’enseignement de Gatterer devait soutenir
la compétition avec un nouveau collègue, Schlözer. Le nouveau
professeur avait été appelé à Göttingen grâce à la renommée de ses
travaux sur l’histoire des pays scandinaves et de la Russie. Cependant,
une fois nommé il n’a pas voulu se confiner à l’enseignement des sujet

9 AHB, vol.5 (1768), p.7


10 AHB, vol.1 (1767), p. 217

10
qui auraient intéresser seulement un petit nombre d’étudiants et il a
commencé à donner des cours d’histoire universelle en suivant un plan
de travail complètement différent de celui de son plus vieux collègue.
Déjà en Russie, à Petersburg, où il devait enseigner devant les futurs
cadres de l’administration tsariste, il avait ressenti, selon ses mots, la
nécessité de transformer l’histoire universelle en histoire mondiale,
d’histoire religieuse en histoire séculière. Schlözer abandonna le récit
de la création du monde de la Bible et la chronologie qui en découle et
qui constituait le socle des tableaux chronologiques de l’histoire
universelle de Gatterer. S’appuyant sur les plus récents travaux
d’histoire naturelle de son époque, il affirmait que la terre était plus
vielle que l’humanité dont il retraçait les origines à un ancêtre commun,
surgit de la matière par un processus naturel et par hazard. L’histoire
était à son tour plus jeune que l’humanité et elle ne pouvait pas nous
informer sur les origines de la terre et sur les premières phases de
l’humanité, tâche qui selon lui incombait aux sciences de la nature.
C’était la raison pour laquelle Il introduit une nouvelle périodisation de
l’histoire mondiale dont les phases étaient : 1 : l’Orbis nascens (Urwelt)
2. Orbis renascens ( dunkle Welt) 3. Primaevus (Vorwelt) 4.Antiquus
(Alte Welt) 5. Medius (Mittler-Alter) 6. Novus(Neue Welt). Schlözer
se différenciait aussi de Gatterer dans le but de l’étude de l’histoire
universelle ou plutôt mondiale, qui n’était plus la meilleure
connaissance de l’homme comme individu moral, mais ¨de penser aux
principaux changements de la terre et du genre humain dans leur

11
relation afin de connaitre mieux leur état actuel.¨11 Son approche gagna
la faveur des étudiants et ses cours devinrent vite les plus fréquentés de
toute l’université. Le succès attisa la jalousie de plusieurs de ses
collègues et, le caractère fougueux de Schlözer aidant, il fut vite mêlé
dans une série de conflits personnels.
La politique faisant partie de l’état actuel de la terre et de l’humanité,
Schlözer concevait l’histoire en étroite relation avec l’étude du
politique, Statisik de l’allemand Staat pour l’Etat, soutenu par des
données quantitatives. Cette approche pluridisciplinaire il l’a mise en
pratique dans les deux revues qu’il a lancée, la Correspondance, le plus
souvent de contenu historique et politique ( Briefwechsel 1776-1782)
et les Annonces d’Etat (Statsanzeigen 1782-1793). Dans les deux
revues il accueillait des essais historiques, des rapports sur l’économie
et la démographie des pays européens ainsi que des correspondances
relatives à l’actualité politique. L’entreprise a été couronné de succès
atteignant les 4.000 exemplaires vendus et attirant des lecteurs et des
correspondants de toute l’Europe et l’Amérique du Nord. En même
temps, l’esprit critique de la publication a vite attiré l’ire des souverains
de plusieurs Etats allemands. L’arrêt de la publication de Biefwechsel
en 1782 et son remplacement par le Statsanzeigen a dû être le résultat
d’un compromis entre Schlözer et le gouvernement de Hanovre pour
contourner la pression de l’archevêque souverain de Spire, qui
demandait l’interdiction de la publication invoquant des vieilles lois sur
la censure du Saint Empire romain germanique. D’où l’insécurité

11 Weltgeschichte 1785, p.71

12
concernant le maintien de l’attitude bienveillante du gouvernement de
Hanovre qui est perceptible dans l’éditorial de Schlözer au premier
numéro du Statsanzeigen. Finalement, douze ans plus tard en 1793,
Schlözer perd l’exemption de la censure préalable et il arrête la
publication de la revue et e, même temps il abandonna la
Weltgeschichte pour revenir à l’édition de la chronique slavonne de
Nestor. Est-ce que pour autant il se tait ? Comme historien peut être,
comme théoricien politique non, si on en juge par son Statsrecht de
1793, dans lequel il réfute les théories des critiques de la Révolution
comme celle de Burke et les propositions pour un retour au féodalisme
d’ un von Moser.
Le dernier numéro des Statsanzeigen clôt avec la phrase ¨au dernier
jour de l’année cruelle 1793¨. C’est au m’me moment que Gibbon fait
mine de se répentir des ses attaques contre la religion devant le peuple
ignorant. En effet, la Révolution Française et sa radicalisation en 1792
avait provoqué un durcissement du régime politique dans toutes les
monarchies européennes qui s’est manifesté en outre par le
renforcement de la censure. Les historiens des Lumières ont réagi de
trois manières à ces développements, soit par le silence, l’attitude
adoptée par Schlözer, soit par la dissimulation dans l’espoir de tromper
la vigilance de la censure, ou bien par une adhérence aux nouveaux
régimes. Il a été écrit que les conceptions politiques de Schlözer
oscillaient entre les Lumières et le libéralisme.12 Pour ma part, je

12 Werner Hennies, Die politische Theorie A.L. von Schlözers zwischen Aufklärung und
Liberalismus, München 1985

13
soutiens plutôt qu’entre les deux il n’y avait pas de contradiction et que
Schlözer représentait le libéralisme typique des Lumières. Dans sa
Weltgeschichte apparait une conception du monde résolument laique
et de surplus matérialiste, dans l’adaptation de ce même livre destinée
aux enfants il soutenait de plus l’égalité entre les hommes de toutes les
races. Son radicalisme philosophique s’accommodait avec des idées
politiques modérées. Dans ses commentaires il rejetait le despotisme
qu’il identifiait avec l’abus du pouvoir qui pouvait intervenir dans tous
les trois types de régime politique reconnus depuis l’Antiquité –
monarchie, aristocratie et démocratie. Quand il défendait les droits des
citoyens, il avait dans l’esprit la bourgeoisie et il soutenait que ses
intérêts étaient mieux protégés sous une monarchie héréditaire, sans
toutefois épouser le mot d’ordre de Kant ¨raisonner autant que vous
voulez, mais obéissez¨. Dans ses démarches auprès des autorités de
Hanovre il soutenait ses positions avec grande ténacité, respectueuse
du pouvoir seulement dans la forme, ou plutôt dans les formules de
politesse obligatoires. Néanmoins, il partageait le mépris de Kant pour
les républiques oligarchiques telles que Venise, Gênes, Genève etc. Si
Kant vivant en Prusse louait son roi Frédéric II comme le monarque
idéal, Schlözer vivant à Göttingen idéalisait les George d’Angleterre et
il n’est pas surprenant qu’il désapprouvait le républicanisme de Richard
Price, aussi bien que l’insurrection des colons anglais en Amérique.
La Révolution Française a rendu la position politique de Schlözer
intenable et il en était pleinement conscient, quand il reprenait dans
l’avant-propos de son Statsrecht de 1793 la phrase attribuée à son

14
maitre Michaelis : ¨il y a 30 ans j’étais un hérétique, maintenant je suis
considéré être un hyperorthodoxe¨.13 En réalité, il était en même temps
hérétique pour le pouvoir et hyperorthodoxe pour les intellectuels les
plus radicaux. Son acte de balance entre la Révolution –¨que Dieu en
préserve l’Allemagne¨- et les réformes –¨nécessaires parce-que rien ne
peut rester comme hier ou plutôt comme au Moyen Age¨- n’était plus
convaincant et ceci pas seulement pour le pouvoir politique, mais aussi
pour une grande part de la jeunesse.14 Schlözer était tombé victime d’un
renversement des esprits, de la révolte de la jeunesse allemande contre
la rigidité intellectuelle et stylistique des Lumières, du mouvement de
Sturm und Drang. Son fils a rapporté que dès 1787, les étudiants
avaient commencé à déserter ses cours sur la Weltgeschichte pour
suivre ceux de Ludwig Timotheus Spittler, un spécialiste de l’histoire
de l’église, qui venait d’être nommé professeur de l’histoire des
idées(Weltweisheit). Spittler dans l’histoire de l’église se référait
explicitement à l’histoire pragmatique de Gatterer, mais il allait
abandonner bientôt l’histoire universelle pour l’histoire ¨patriotique¨,
laquelle à l’époque ne pouvait être que l’histoire des principautés
territoriales allemandes, le duché de Würtemberg (1783), la principauté
de Hanovre(1786). Dans l’avant-propos de cette dernière œuvre
Spittler s’était livré à une attaque contre la combinaison d’histoire et de
politique pratiquée par Schlözer dans ses revues en s’étonnant du fait
que les Allemands connaissaient mieux la hauteur de la dette publique

13 Allgemeines Statsrecht … p.VIII


14 Stqtsanzeigen, vol. 18 (1793) pp. 559-560

15
anglaise et les circonstances de certains pays d’Asie et d’Amérique que
l’histoire de leur région. La Révolution Française et le durcissement
des régimes princiers, les temps de Sturm und Drang comme il avait
lui-même appelé cette période en 1793, ont posé des problèmes à lui
aussi. La manière avec laquelle il en est sorti est caractéristique pour
d’autres historiens de Göttingen qui avaient préféré s’accommoder
avec la nouvelle situation. Elle consistait d’abord en une condamnation
de la philosophie des Lumières et plus particulièrement les
encyclopédistes, taxés de ¨sectarisme¨. Le rejet de la philosophie de la
nature a entrainé l’abandon de l’historiographie qui ambitionnait de
couvrir toute la terre. A côté des histoires des Etats allemands, ceux
historiens se sont livrés à la composition d’histoires politiques
générales de l’Europe, un genre historiographique pour lequel il y avait
une grande demande à une époque de changements rapides des
frontières et des formes du gouvernement des Etats européens. Ces
histoires étaient construites autour de la question du rôle du tiers-état et
de ses relations avec la couronne dans chaque pays, étant sous-entendu
que les relations harmonieuses entre les deux étaient la garantie de
stabilité et de paix sociale. Cette historiographie a eu ses heures de
gloire après la réaction thermidorienne et pendant l’emprise
napoléonienne sur l’Allemagne qui avaient rendu la Révolution ¨utile¨.
La dissimulation, une vieille méthode appliqué régulièrement par les
savants, surtout dans les pays catholiques après la contre-réforme, était
après le silence et le conformisme la troisième voie choisie par les
historiens. L’orientaliste Johann Gottfried Eichhorn représente cette

16
dernière option. Il était devenu célèbre par ses travaux de numismatique
Arabe et d’exégèse de l’Ancien Testament, mais il s’est tourné vers la
Weltgeschichte au moment où ce genre historiographique venait d’être
abandonné par les autres historiens de Göttingen et ceci avec un certain
succès, si on en juge par le fait que sa Weltgeschichte a fait deux
éditions en 1799 et en 1804. Dans cette œuvre il suit les thèses et la
méthode développés par Schlözer 25 ans plus tôt, option qui au moins
dans le cadre de l’université prenait une signification politique
indiscutable. Néanmoins, l’œuvre qui montre plus clairement les idées
théoriques et politiques de Eichhorn est son livre sur la Révolution
Française15 parue en deux volumes en 1797. En ce qui concerne la
théorie de l’histoire Eichhorn il très clair, quand il écrit que ¨le fameux
pragmatisme historique suffit aussi longtemps qu’on reste aux
généralités, mais si on veut aller dans le détail il devient très
problématique. Le don de la divination peut découvrir certaines
choses, mais dans la plupart des cas ses hypothèses se trompent sur la
genèse des évènements¨, un rejet clair du tournant herméneutique qui
se propageait alors. Dans l’expression de ses penchants politiques
Eichhorn était, au contraire, beaucoup plus prudent. Sa tactique fut
d’avancer une condamnation de principe des théories et des pratiques
des révolutionnaires pour la relativiser ensuite dans la narration des
faits. Parfois même il se permet d’être sarcastique, ainsi lors de la
description de la bataille de Valmy, quand il appelle les Prussiens ¨nos
héros¨. IL déclare ouvertement ses sympathies dans relativement peu

15

17
d’endroits, mais alors avec une grande vigueur comme c’est le cas à la
fin de l’introduction au premier volume :¨Une République sans ordre,
sans argent, sans crédit, sans artillerie, sans généraux expérimentés,
sans armée disciplinée soutient la guerre contre l’élite des guerriers les
plus entrainés de toute la moitié du continent, qui combattent sous la
conduite des plus talentueux et des plus expérimentés des généraux;
ses foules armées désordonnées conduites par des généraux d’un jour
s’élancent vers des victoires et des conquêtes fabuleuses. Sur le champ
de bataille et chez eux, malgré l’hétérogénéité des buts et des idées,
malgré les marées et les vagues des partis, malgré les vicissitudes du
destin, lorsqu’ils to,bent et lorsqu’ils se relèvent, au milieu du vent et
du vacarme de la tempête, après l’apaisement et le retour des
perspectives heureuses, au départ du camp et sur le chemin vers
l’échafaud, dans toute situation dure, ils ont tous une seule pensée, une
opinion, une voix : de vivre et de mourir libres. Quel autre période de
l’histoire nous a présenté un tel spectacle ?¨ 16
Pour évaluer les différentes stratégies adoptées par les historiens face
au pouvoir politique, il faut tenir compte du fait que les pressions
politiques sont médiatisées par le système universitaire. Eichhorn et
Schlözer ont été tous les deux des élèves de l’orientaliste Michaelis et
leurs opinions personnels s’inscrivaient dans un courant plus grand à
l’intérieur de l’université, de même comme ce fut le cas avec Gatterer
et Spittler. L’intermédiaire entre le système académique et le pouvoir
politique fut pendant quarante ans l’antiquisant Heyne qui faisait

16

18
attention d’amortir les pressions externes et d’équilibrer les tensions
internes du système universitaire. C’est ainsi qu’il a refusé de rayer des
rangs de l’Académie des Sciences le naturaliste Georg Foster et le…
qui avaient rejoign la révolution à Mayence. Le passage des souverains
héréditaires à la souveraineté populaire n’a pas éliminé les pressions
politiques sur les savants comme l’observait justement Fichte en 1808.
En Allemagne depuis la Restauration jusqu’à l’entre-deux-guerres,
nombreux étaient les historiens qui à un moment de leur carrière se sont
penchés sur la Révolution Française et comme ces exercices en général
n’apportaient rien de neuf, ils servaient plutôt de déclaration de
conformité de leurs auteurs avec l’orthodoxie politique et
historiographique. La question est, au-delà de Göttingen et de
l’Allemagne si la diffusion de la souveraineté, en parallèle avec le
développement du système universitaire par la multiplication de ses
unités et l’accroissement du nombre de ces membres, n’a pas renforcé
les mécanismes internes de contrôle de la liberté de penser et du franc-
parler, par le biais du conformisme et du carriérisme.

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