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P I A I !

CRIS PROPHETIQUES DES CORBEAUX D'APOLLON

LECTURES MURCIENNES
# 010 / 02 - 02 - 2018
OBSCURITES HERACLITENNES

FRAGMENTS. HERACLITE.
Traduits et Commentés par ABEL JEANNIERE.
120 pp. Collection : La Philosophie en Poche.
AUBIER. 1977.

Cent vingt pages, dont en tout et pour tout douze qui contiennent
l'ensemble des Fragments d'Héraclite. Si nous étions théologiens christianophiles
nous dirions que l'œuvre a péri par où elle a péché, par le feu. Comme nous
respirons mieux en chlamyde qu'en soutane nous préfèrerons rire du regard
ironique d'Athéna qui a vu s'éteindre, sans manifester le moindre vague à l'âme
– ô déesse, chante l'inconsciente netteté de la psyché grecque ! - le fleuve de feu
dévastateur caché dans le Livre mis sous sa protection, par le surgissement
inopiné du Même. Il est rare qu'un écrit humain contienne en toutes lettres
l'inscription de son destin. Quand la réalité rejoint la fiction l'auteur a-t-il
vraisemblablement raison de se méfier des hommes ?
Mais laissons la saga érasthosténienne de côté. La physique héraclitéenne
fera l'effet d'un tremblement de terre dans le petit monde de la philosophie
antique. Avec ce livre pour la première fois l'horizon parménidien était dépassé.
Héraclite avait opéré une brèche dans le rempart inaccessible de l'Être immobile
et comme par miracle le lac tranquille de Parménitde avait commencé à se
déverser dans l'ouverture pratiquée et s'était transformé en un torrent
impétueux que rien n'arrêterait plus jamais.
Pour nous modernes, Héraclite et Parménide sont deux entités séparées,
deux penseurs à parts entières qui ne mêlent jamais leurs eaux. Nous avons des
spécialistes de Parménide et des spécialistes d'Héraclite. Dans les années
soixante-dix du vingtième siècle il y eut même une espèce d'engouement
partisanal en faveur d'Héraclite. Il fut un peu considéré comme le métaphysicien
subliminal du matérialisme historique marxien de l'extrême-gauche. Je ne sais si
cette annexion idéologique aurait été agréée par sa farouche et ombrageuse
personnalité. Les parménidiens étaient alors considérés comme des petits-
bourgeois heideggériens. Les critiques dont les oeuvres d'Heidegger furent plus
tard l'attaque s'articulent peut-être sur cette première séparation. En parvenant
au pouvoir en 1981, la social-démocratie changea le fusil d'épaule et passa
définitivement l'arme de la révolution à gauche. Désormais la pensée de gauche
quittait les rivages de l'exigence métaphysique pour ceux de la moraline auto-
ressentimentale. Le mouvement fit d'abord semblant de batailler contre
l'idéologie souterraine de l'extrême droite mais il retourna très vite le couteau
tranchant de la critique impitoyable dans la chair vive de ses anciens errements
révolutionnaires. Plus question de longues marches forcées vers le socialisme. Au
nom de la liberté supérieure des droits hominiens l'on laissa la main libre au
marché dans le seul but de nous guider très libéralement vers le meilleur des
mondes.
Mais il ne faut jamais oublier, malgré notre détour par notre immonde
modernité, que Parménide et Héraclite furent contemporains, preuve qu'à
l'époque le combat philosophique faisait rage. La force et la ruse d'Héraclite
furent d'avoir refusé de se battre sur le terrain même de l'adversaire. Alors que
toute l'histoire de la philosophie de Pythagore à Aristote pourrait être réduit à
une guerre pichrocoline autour de la forteresse de l'Être, Héraclite délaissa le
champ clos et même forclos du tournoi pour faire des armes mêmes, avec
lesquelles on s'entretuait, le lieu même de la bataille.
Comme les philosophes sont un peu comme le corbeau d'Esope à se
pavaner sur la plus haute branche du savoir avec le camembert étincelant de
leur formule favorite dans leur bec bavard, Héraclite comprit que rien ne servait
à jouer au renard de la fable. A peine avait-on dérobé le délicieux calendos de
l'un qu'un autre volatile le remplaçait sans coup férir. Ce n'est pas la tomme
savoyarde ou le roquefort cadhurcien qu'il fallait subtiliser mais la recette même
de tout fromage.
Héraclite coupa net le ramage de nos phénix. Aux hôtes de nos bois il
déroba non pas le clacos, même pas sa recette souveraine, mais l'ensemble des
mots du livre de cuisine. L'un avait l'eau, l'autre l'air, un troisième le nombre
etc, etc... Tant qu'il s'adjugea le feu, cela rentrait dans les limites déontologiques
de la profession, mais lorsqu'il déroba – comment ne pas employer un tel verbe
prométhéen – le Logos, il mit tous ses confrères en chômage technique.
Reconnaissons que ce fut un coup d'éclat. Une étincelle de génie ! En
s'emparant du Logos, les autres en perdirent la parole ! Héraclite maître du feu
et du Logos. C'était à lui tout seul un Zeus en miniature. L'on comprend sans
peine pourquoi dans un de ses fragments il parle de foudre !
Revenons à nos précédentes évocations : ce n'est pas par hasard si la
philosophie d'Héraclite connut un retour de flamme dans les années soixante-dix
: c'est en cette période historiale que la linguistique commença à imposer son
hégémonie aidant ainsi en toute sournoiserie à repousser dans les calendes
grecques tout le fatras de l'ancienne culture occidentale transmise par
l'Imperium Romanum. L'humanisme littéraire était poussé dans les oubliettes,
place nette à la modernité technicienne des savoir-faire. Avec son Logos compris
en tant que discours raisonnable Héraclite serait l'arbre solitaire non plus de la
prescience mais de la pré-science antique qui servirait à masquer la forêt
abattue.
Alors que ses adversaires possédaient un seul mot, Héraclite en détenait
deux. Lorsqu'ils croyaient par exemple s'être débarrassé de lui en jetant sur sa
misérable flamme une bassine d'eau thalésienne, Héraclite leur expliquait que
son feu était indestructible parce qu'il n'était qu'une image du Logos aussi
éternel que l'Être de Parménide mais avec en plus le terrible avantage d'être
mobile et de se retrouver partout où l'on ne l'attendait pas. Dans la série à tous
les coups je gagne Héraclite raflait la mise avec une facilité déconcertante.
Avec Héraclite nos grecs en perdaient leur latin, les dieux mouraient de
leur immortalité, et les mortels pouvaient se réjouir de leur condition. Le maître
du Logos était aussi le maître de la logique. Toute certitude était chamboulée et
les assises solides de l'Être étaient frappées du sceau de la folie. Mais ce n'était
pas grave du tout puisque la plus grande folie se révélait être la plus grande
sagesse.
Héraclite ne s'arrêta pas en aussi bon chemin. Non content d'avoir rendu
muets la clique entière de ces bavards impénitents que sont les philosophes, il se
décida à bâillonner à leur tour les Dieux. Pauvre Apollon qui ne pouvait même
plus répondre par oui ou par non. Toutefois comme l'on ne sait jamais avec les
Dieux et qu'il faut se méfier du retour de bâton, notre éphésien leur concéda de
faire quelque signe. En sa direction, pour assurer la foule ignorante que les
Dieux eux-mêmes étaient la preuve de la fulminante existence du Logos
héraclitéen. Un peu comme quand Gorbachev faisait de la pub pour les pizzas
Hut, afin de justifier aux peuples stupidement incrédules la véracité
insurpassable du capitalisme.
Abel Jeannière – et c'est-là tout à son honneur – n'entend pas être dupe de
la scandaleuse nouveauté d'Héraclite. Héraclite ne provient pas de rien. Notre
homme avait des antécédents. Pas spécialement parmi ses condisciples
physiciens. La pensée d'Héraclite proviendrait des doctrines orphiques et d'un
effort de laïcisation de celles-ci. A la naïve promesse – l'on y retrouve en germe
toute la stupide gentillesse du christianisme – d'une mystérique survie post-
mortem, Héraclite oppose une explication rationnelle. Cette enfantine croyance
ne serait que le balbutiement d'une intuition géniale mais incomprise : celle de
l'éternel retour.
De l'éternel retour de quoi au juste ? Du monde, du même, de l'identique,
de l'Être, des choses ? La fragmentation des écrits d'Héraclite ne nous permet
guère de répondre avec une extrême précision. La réponse à cette question gît
dans les oeuvres postérieures de la philosophie antique et moderne. Nietzsche
lui-même la définissait comme la question la plus difficile et la pensée la plus
lourde.
Abel Jeannière s'interroge, trop incidemment, si l'on peut trouver dans
Héraclite, un moyen individuel de s'arracher à l'éternel retour. Comme l'âme du
philosophe platonicien qui après avoir parcouru le cycle des réincarnations reste
dans le ciel idéal à contempler les plus hautes idées ? Comme une survie
personnelle du myste orphique initié ? Comme le gymnosophiste d'Inde qui
s'éveille de la maya pour s'abîmer dans le nirvana ? Comme le toréador valéryen
qui descend dans l'arène de l'être afin de mettre à mort les Idées sous-jacentes à
la prétention de la science à dévoiler une certaine vérité du monde ?
C'est que l'éternel retour héraclitéen plonge l'archer zénonien dans un
sacré dilemme. Il a intérêt à mûrement réfléchir avant de relâcher sa corde.
Voici que cette satanée flèche qui jusqu'à présent vous prenait une éternité de
temps pour parcourir un demi-centimètre, va, court et vole à la vitesse de
Rodrigue se précipitant vers les doux yeux de Chimène. Non seulement elle fonce
si vite qu'on ne la voit pas forcer la ligne d'horizon de la courbure de l'Être, mais
que suivant la courbe du sphaïros parménidien qu'elle vient de traverser de part
en part, elle réapparaît brutalement dans le dos du tireur, si bien que, comme
dans les meilleurs dessins animés, Achille passe en trombe, devant nos yeux
émerveillés, talonné par une tortue cinétique prête à lui refaire avec infiniment
plus de panache le coup du dépassement du lièvre ésopien. La flèche que l'on
s'est tirée soi-même dans le dos est toujours désopilante pour le spectateur.
L'orgueil d'Héraclite n'était-il justement pas fondé sur une prétention,
d'autant plus incompréhensible pour ses concitoyens qu'il la tînt
précautionneusement tue et peut-être soigneusement cachée en son traité, d'une
certaine vision de l'exacte nature de l'éternel retour du logos ? Mais nous
expliquons la métaphysique par la psychologie. Ce qui n'est point dans l'ordre
de la pensée grecque qui se refuse à conclure du supérieur par l'entremise de
l'inférieur. Restons grec !

( André Murcie : 2008 / in Plein Feu sur Héraclite )

HERACLITE
In TROIS PRESOCRATIQUES.
YVES BATTISTINI.
Collection IDEES. NRF. GALLIMARD. 1968.

Héraclite ! On y revient toujours. Vous me direz que pour le philosophe de


l'éternel retour, nous sommes dans l'ordre de la normalité la plus logique ! A la
réflexion nous préciserions que l'éternel retour héraclitéen fonctionne comme un
moteur à deux temps et qu'il vaudrait mieux employer l'expression d'aller
retour. La pensée d'Héraclite, du moins ce qu'il en subsiste, nous le montre
davantage concentré sur le fonctionnement de l'univers qu'occupé à en démêler
un plan d'ensemble.
C'est peut-être même cet aspect qui le rend si différent de ses
prédécesseurs et de ses successeurs. Certes il écrit une physique qui tente
d'expliquer le monde en sa totalité mais il semble peu intéressé par la globalité
de son projet. Un peu comme s'il se moquait des conséquences de ses prémisses.
Aux maigres sentences habituelles, Yves Battistini a ajouté une partie
doxographique aussi importante. Dans une rapide préface il explique comment
la pensée d'Héraclite a influencé les Pythagoriciens et Platon. Héraclite, comme
une fine analyse de ses fragments et l'étude comparée de commentaires antiques
le laissent deviner, aurait été l'instigateur d'une théorie de la mimesis.
Comprendre par cette formule, qu'Héraclite aurait démontré que les parties
imitaient en leur comportement dialectique celui de l'ensemble du système.
Nous serions à l'opposé d'un modèle thermo-dynamique qui passe par des
phases d'agitation et de repos qui nécessitent l'idée d'un vide sur lequel peut se
dresser avant de retomber sur lui-même le tourbillon de la matière élémentale.
Le monde héraclitéen serait comme un matelas pneumatique dont les cloisons
subissent et influent le contenu emprisonné à l'intérieur. Imaginons un gros
caoutchouc qui se tortillerait sur lui-même mais dont les parois seraient les
limites-mêmes de l'univers. Nous ne sommes pas loin du monde tout relatif
d'Einstein.
Il va de soi que l'air, pardon le feu, emprisonné dans notre chambre à feu,
n'a aucune possibilité de s'échapper. Il est simplement soumis à un cycle de
grande dilatation et de forte rétractation, qui ne sont pas sans rappeler les
discutables théories de notre univers big bangique en expansion plus ou moins
incertaine.
Héraclite a soulevé le capot de sa torpédo et il ne relèvera pas les yeux de
ses soupapes adorées de toute la semaine. Il vous a parfois de ces airs de beauf
du dimanche en train d'astiquer son bolide ! Mais un mécano de génie qui ne
cille pas une demi-seconde lorsqu'il vous annonce que ses pistons dégoulinants
d'huile sont pleins de Dieux. Il faut bien que ceux-ci trouvent une place quelque
part puisque notre ingénieur a retiré le strapontin arrière pour gonfler la
mécanique et qu'il ne cèderait pas pour un empire son volant de pilote fou.
Reste que là encore nous retombons dans la même problématique que
dans notre précédente chronique. Il faut encore se méfier du retour de bâton des
Dieux, dans les roues. L'ultra-démocratisme théorique de notre misanthrope
aristocrate nous paraît sujette à caution. Les Dieux mortels seront peut-être
comme les hommes immortels, mais ce genre de déclaration emphatique ne
nous émeut guère. Ne serait-ce pas du démagogisme philosophique ? Grand
admirateur d'Héraclite l'on voit très bien d'où Hegel s'est inspiré pour sa
dialectique du maître et de l'esclave.
Pour briser cette infernale logique, à la prolétarienne révolte de Marx
nous substituerons l'insidieuse question d'Archytas de Tarente qui demandait ce
qui se passerait si l'on jetait de l'intérieur de notre matelas-monde le bâton des
dieux sur la voûte stellaire de l'interne limite de notre univers. Le logos
collecteur d'Héraclite n'est-il pas de par sa nature même de logos, non-illimité ?
La lutte des contraires qui fonde et dé-fonde l'harmonie du monde
héraclitéen produit une inaltérable tension, comme des tendons qui permettent
d'étendre et de ramener un membre mais qui le circonscrivent dans un étroit
rapport de forces et le maintiennent en une stricte zone spatiale définie.
Le logos héraclitéen, malgré son image du fleuve tempétueux qui emporte
tout sur son passage, n'est pas plus illimité que la sphère de l'Être parménidien.
Aristote les mettra tous les deux d'accord en enfermant la volonté de la chose à
être chose dans la chose même conçue en tant que sa propre causalité.
(André Murcie : 2008 / in Plein Feu sur Héraclite )

HERACLITE
FRAGMENTS / CITATIONS ET TEMOIGNAGES
Traduction et présentations : Jean-François Pradeau
( GF Flammarion / 2002 )

C’est à une nouvelle trempette dans le fleuve de feu d’Héraclite que Jean-
François Pradeau nous invite. Nouvelle traduction des fragments mais pas que.
Les sentences héraclitéennes présentées avec le texte des citateurs - du plus
modeste grammairien au lourd calibre aristotélicien - qui les accompagne. Le
diamant et la gangue de boue séchée, ou de métaux rares, dans laquelle on les a
récoltés. Ce dernier verbe étant déjà une invitation à la méditation logosique. Le
texte est accompagné de nombreuses notes. Combien de fois faut-il frapper un
silex pour qu’il daigne allumer l’incendie propitiatoire !
Soyons parménidien où ne soyons rien. Les deux chemins, celui qui monte vers
la vérité et celui qui tombe dans l’erreur. Mais comment peut-on marcher sur
cette voie tout en restant immobile ? L’est une manière de couper la difficulté en
deux. Non pas deux chemins, un seul suffit. La pente qui monte et descend en
même temps. Ce qui déjà modifie notre discours, non pas un seul chemin, mais
le même chemin. Etrange notion du même qui abolit l’idée de l’autre. Mais ce
même chemin à parcourir implique l’idée de mouvement. Un mouvement
entrevu en sa pureté mouvementée. Point de souci de son orientation quant à sa
direction, pensons toutefois, en passant, qu’aux quatre points cardinaux
correspondent les quatre éléments. Point de sens non plus, de l’avant sans cesse,
puisque la suppression des quatre écueils incitatifs, oblige au mouvement, un
point c’est tout. Le mouvement ne va ni en avant, ni en arrière. Nous fait signe
c’est tout. Car le voyageur reste sur la rive. Le mouvement passe et lui le
contemple. C’est cette contemplation, ce retrait, cette théorie qui se nomme
logos. Le logos n’est pas une chose, une brique de l’univers que l’on peut
manipuler à souhait. Plutôt une conscientisation de l’univers qui sans cette
action logosique resterait immuable en lui-même. Etranger à nous. Reste que sa
matérialité est celle du feu en action. Qui couve, qui s’ébroue, qui flambe, qui
s’assoupit et qui repart dans son éternel retour élémentaire. Et notre regard
logosique de chemineau - ô ce chemin qui ne mène nulle part sinon à lui-même -
s’identifie à cet éternel retour du même, perpétuellement cyclique et qui revient
toujours sur lui-même ce qui revient toujours au même. Le logos se situe entre
cet espace aboli qui sépare le retour du même. Et cette idée généreuse que la
déchirure de l’autre n’existe pas.
Reste toutefois une ultime difficulté. Où nicher les dieux dans l’interstice bouché
du logos. Les identifier au logos serait pire bêtise illogique, illogosique. La
méditation parménidienne des deux chemins ne serait-elle qu’un fourvoiement
sémantique, ne serait-il pas plus clairvoyant de parler des dieux chemin(s) ?
Reprenant ainsi à la langue allemande sa plasticité philosophale tant vantée. La
notion d’Être heideggerien, cet être arraché à la notion chrétienne d’Être-Dieu,
réinsérée ici en tant qu’Être-Dieux. Au carrefour desquels Heidegger s’est tenu
prudemment éloigné, se refusant à mener le chemin vers la pensée paganisante
du multiple. Le feu ne brûle pas indéfiniment selon une même ampleur.
Métamorphoses ovidiennes.
Jean-Pierre Pradeau nous met en garde contre une lecture stoïcienne
d'Héraclite. Zénon, pas d'Elée, mais de la cité de Cittium, se serait emparé du
feu héraclitéen pour le transformer en élément divin unifiant ainsi les dieux,
pour ne pas dire les uniquifiant. Du tout cuit pour les scholiastes chrétiens qui ne
se privent point de conclure que le feu stoïcien n'est qu'une approche ( certes
imparfaite, mais point fausse ) du Dieu créateur. Un nombre non négligeable des
fragments d'Héraclite proviennent d'ailleurs de gloses chrétiennes...
Evidemment c'est aller un peu vite en besogne. La physique des Stoïciens reste
avant tout élémentale, sans quoi ils auraient employé le cinquième élément
l'Ether – réservé aux Dieux - pour signifier l'idée de l'unicité de leur feu divin.
Plus malin, les épicuriens auront fait mine de garder le divin tout en prenant
soin d'étendre le feu sous la marmite de l'univers. Mettez – comme ces mères en
refus de maternité - les petits dieux au congelo et évacuons le problème ! Les
stoiciens ne sont pas des proto-chrétiens. Ils ont d'abord bâti l'attitude étique de
résistance stoicienne au monde, et une fois celle-ci posée et définie, ils l'ont
magnifiée par cette idéee de l'inéluctabilité de la destruction finale du monde, du
genre la garde meurt mais ne se rend pas. Superbe aura romantique : le stoïcien
seul face au monde qui s'écroule autour de lui et qui n'en continue pas moins
d'allumer le feu pour faire mijoter sa petite popote. Pas d'espérance finale. Et si
par hasard, vous avez droit à un nouveau tour de manège, pas la peine de
s'inquiéter, tout se répètera comme la fois précédente.
Héraclite, c'est différent. N'en veut pas à l'univers mais à ses contemporains.
Aux hommes, car du particulier la haine franchit allègrement les pas qui vous
exhaussent au général. Homme méprisable qui pense le monde à son image. A sa
fausse image. L'individu qui se prend pour le centre du monde. S'il ne se baigne
pas deux fois dans le fleuve c'est pour la raison bien simple qu'il n'y est jamais
entré une première fois. Reste prudemment sur la rive. Bien sûr que le fleuve
coule et c'est une raison ( nécessaire et suffisante ) pour que je ne me mouille
pas. Sans quoi il faudrait que moi aussi je consente à courir le long de la rive
pour ne pas perdre le mouvement. De toutes les manières, que vous vous remuiez
le popotin ou que vous restiez nonchalamment assis sur la berge, cela revient au
même. Ce n'est pas la rivière qui bouge, ni l'univers, c'est vous qui le faites
bouger. Point trop n'en faut. En bon grec qui se respecte Héraclite essaie de ne
pas se prendre pour un Dieu, alors il trouve un coupable. Un âne ( Nietzsche
choisira un chameau ) de bât, qu'il prénomme logos. Cette capacité
d'abstraction qui vous permet de concevoir le mouvement tout en restant sur
place. Moteur immobile dira Aristote. En le sortant de sa tête pour donner un
peu d'objectivité fractale au monde idéel de Platon. Héraclite nous le confirme
ce n'est pas la vérité ou la fausseté de nos dires qui importe, mais le fait que l'on
dise quelque chose ou rien. Car si l'oracle ne répond pas à votre question, ce
n'est pas de l'existence du dieu derrière l'oracle dont il faille douter mais de
vous. Car si le dieu ne répond pas, c'est peut-être vous qui n'existez pas. Que
voulez-vous, tout fout le camp ! Remarquez au passage que le grand-papa
Héraclitos il vous envoie un de ces ramponeaux au doute du jeune Descartes à
vous faire douter du doute. Et c'est ce puits vertigineusement et
phénoménalement sans fond que vous appelez votre fondement ! Bon prince
Héraclite vous refile sa sonde logosique, tant que le logos fonce dans cet abîme
infini, rien ne presse. Asseyez-vous, et relisez votre Gorgias.
André Murcie. ( 10 / 01 / 2018 )

# 011 du 09 / 02 / 2018 : GOETHE

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