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Vingtième Siècle, revue d'histoire

Mises en scène du corps à la Belle Époque


André Rauch

Abstract
The staging of the body during the Belle Epoque, André Rauch.
By renewing genres and styles, cafés concerts and music halls changed the landscape of Paris shows. A new type of leisure
appeared and spread. In baring bodies, these performances created new emotions and other ways of ritualizing shows.
Spectators were kept at a distance from the stage and showed their feelings by words, violence being stylized and codified. A
new culture spread through cities, bringing different ways of occupying and investing space.

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Rauch André. Mises en scène du corps à la Belle Époque. In: Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°40, octobre-décembre
1993. pp. 33-44;

doi : https://doi.org/10.3406/xxs.1993.2998

https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1993_num_40_1_2998

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MISES EN SCENE DU CORPS

À LA BELLE ÉPOQUE

André Rauch

Comment la transformation des 1909, Colette interprète «La chair» à


spectacles parisiens du début du siècle guichets fermés. Hurlements de protestation
traduit-elle des évolutions mentales dans ou acclamations accueillent la présentation
le domaine de l'expression des passions inédite d'une femme nue sur scène.
et des goûts? La diffusion du music- Des vedettes électrisent le public. Avec
hall et de la boxe à la Belle Epoque Thérèsa (dont la renommée a largement
incite les historiens à réfléchir sur les dépassé les frontières de l'Alcazar où elle
enjeux de l'histoire culturelle. joue de 1864 à 1888), les foules ne se
déplacent pas seulement pour un brouet
de chansons : le corps et les traits de
Le music-hall a transformé les l'actrice libèrent chez le spectateur des
spectacles parisiens de la Belle Époque. Les tensions contenues. « Avec sa lippe de
tours présentés jusque-là sur les l'homme à la tête de veau », selon le mot
trottoirs du boulevard intègrent au début du d'Edmond de Goncourt, Thérèsa est vite
siècle les programmes du spectacle en devenue « la Patti de la chope2». Une
salle. Les variétés en multiplient l'attrait. hideur tirée de l'ombre s'est illuminée. La
Prestidigitateurs, équilibristes, clowns, silhouette a créé l'engouement. Selon une
lutteurs ou boxeurs alternent avec les tours formule hautaine du journaliste et
de chants ; les artistes avalent des sabres, humoriste Louis Veuillot : « Cela se ramasse dans
crachent l'eau et le feu, exhibent des le ruisseau, mais il y a le goût du
corps fabuleux. Les contorsionnistes se ruisseau» ; avec «cela» d'irrésistibles inepties,
comme ce «refrain d'un boiteux» :
replient comme des mouchoirs dans une
valise, d'autres développent une obésité «Ah! quil est crevant'
monstrueuse ; des hommes- caoutchouc mon p'tit Ferdinand
on voit sa p'tit' jambe
ou hommes- serpents donnent des frissons
toujours en avant»3.
aux femmes et font pouffer de rire les
garçons. Posée sur une table de scène au
Nouveau Cirque, Miss Alethea se disloque
1. P. Mégnin, ■ Cirques et music-halls -, La Vie au grand air,
entièrement, pour des cachets mensuels 10 novembre 1901, p. 673.
de 4000 francs; Walter, l'homme-serpent 2. J. Feschotte, Histoire du music-hall, Paris, PUF, 1965,
p. 43. Thérèsa illustre le genre des ■ chanteuses à voix -.
gagne jusqu'à 8000 francs pour le même 3. A. Sallée, P. Chouveau, Music-Hall et Café-Concert, Paris,
numéro1. Des corps nus apparaissent: en Bordas, 1985, p. 12.

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Mélange de genres, le «pétomane», qui l'Alhambra accueillent les écuyers et leurs


intervient entre la prestation athlétique et chevaux. Après le cirque Médrano, les
le tour de chant, n'affirme-t-il pas être «le Folies-Bergère engagent à leur tour
seul à ne pas payer de droits d'auteur» 1 ? Mlle Alexandrina, au joli minois japonais,
Au début du siècle, il remplit durant des pour des numéros de «fil de fer». Cirques
semaines le Moulin-Rouge. Attrait de et music-halls échangent souvent leurs
spectacles troublants où se croisent prestations. Surmontant le vertige, les
l'abject et le merveilleux : vêtu d'un habit cascadeurs présentent des exercices de
rouge et d'une culotte de satin noir, le funambules et d'équilibristes ; entre les
petit monsieur, moustaches à la tours de chant, dans un style burlesque,
Guillaume, cheveux en brosse, visage les artistes de la Haute École cycliste font
impassible, feignant d'ignorer ses incongruités, «cabrer» leur vélocipède (pour beaucoup,
fait hurler de rire des spectateurs dont la la «petite reine» défie encore les lois de
sensibilité citadine se trouve piégée entre l'équilibre), roulent en marche arrière,
cette affectation et l'obscénité du numéro s'immobilisent, sautent à la corde,
de scène. montent sur une table sans quitter leur engin.
En renouvelant genres et styles, cafés- Avec ou sans agrès, les gymnastes, héros
concerts et music-halls ont bouleversé le de la force, composent des pyramides
paysage des spectacles parisiens. À l'écart humaines alors que les «Hercules»
du trottoir des boulevards où le badaud soulèvent d'énormes masses de fonte : « Horace
ne fait que passer, une fête se crée, où Delattre ou plutôt Mario - c'est sous ce
l'on vient volontiers s'encanailler. Dans la nom qu'il est au théâtre - fut le premier
salle, les spectateurs attablés boivent et, qui, au concert des Fantaisies-
petite révolution de mœurs dans l'histoire Montparnasse (salle Gangloff) ouvrit largement les
du spectacle, fument: «Quelle portes d'un établissement public aux
atmosphère ! ». La soirée s'allonge, s'agrémente lutteurs et aux athlètes » 4. Au Nouveau
d'une boisson ou d'une douceur Cirque, rue Saint-Honoré, l'athlète Bonnes,
consommées dans un lieu de spectacle qui originaire de Narbonne, «a conquis le titre
autorise l'échange de paroles et les plaisirs du de champion du monde pour les poids».
fumoir. C'est bien un type de loisir inédit II présente avec un partenaire des
qui apparaît et se répand. Mais ici les exercices de mains à mains : en équilibre
corps mettent à nu de nouvelles émotions. renversé, dressé sur les mains du porteur,
l'homme exécute une croix de fer. Il
O LE CORPS DU SPECTACLE reprend le numéro quatre à cinq fois de
suite sans marquer de pose ; puis, debout
Les variétés se conjuguent avec le sur une table, portant toujours son
mélange des genres. Quelques numéros compagnon en équilibre renversé sur ses mains,
de dressage venus du cirque s'intercalent il saute à terre. Clou de la soirée,
dans le spectacle du music-hall : éléphants «l'enlevé » : comme un haltérophile, Bonnes
musiciens, ours patineurs, singes, chiens, arrache du sol en un seul élan son partenaire
phoques jongleurs2. En novembre 1901, toujours en position sur les mains.
les Folies-Bergère présentent Léonidas et
ses cinquante chiens et chats3. Les grands
plateaux comme ceux de l'Empire ou de 3. Créées en 1869, Les Folies-Bergère, qui reprennent leurs
activités après les événements de 1870-1871 grâce au talent de
Jules Panera et de Thérèsa, deviennent théâtre de music-hall
1. F. Caradec, J. Nohain, Le pétomane. Sa vie, son œuvre, en présentant une Revue dès 1886.
Paris, J. Pauvert, 1967. 4. P. Mégnin, - L'athlète Bonnes -, La Vie au grand air, 134,
2. Au Nouveau Cirque, Mme de Valsois présente ses 7 avril 1901, p. 182. (Deux grands magazines sportifs
éléphants nains Carolus, Mimi, Thérèse, Kate ; La Vie au grand acquièrent une large audience avant la première guerre L 'Écho des
air, 163, 27 octobre 1901, p. 640. sports et La Vie au grand air.)
:

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Bonnes se produit d'abord dans les le contorsionniste exhibe sa flaccidité; la


gymnases et les salles de lutte; à Ménil- mollesse informe d'un corps
montant, on sait qu'il enlève 200 livres à apparemment invertébré devient indécente. L'œil
la poussée, l60 livres en barre à une seule du spectateur capte le frémissement de la
main et 240 à l'arraché des deux mains. main qui ne rencontre aucune résistance
Engagé aux Folies-Bergère, il présente en caressant cette chair blanchâtre. Sur cet
son numéro alors que des jongleurs épiderme trop tendre, un sourire figé
rivalisent d'adresse avec leurs balles et leurs masque l'expression du visage. Le spectacle
torches enflammées. Bref, une série de de la nudité guette. La foule qui applaudit
prouesses où la force prévaut. Hormis ces l'exploit désire la fin d'un malaise refoulé.
numéros de dressage, d'équilibrisme, de Les recommandations des hygiénistes et
force ou d'adresse, le music-hall présente l'insistance mise sur la tenue par les
le spectacle de créatures étranges, êtres pédagogues et les militaires (la conscription,
androgynes, insolents dans leurs propos rendue obligatoire dans son principe en
et leurs manières, «gommeuses» (Polaire, France dès 1872, a généralisé les
Colette), «juvéniles» (Yvonne Printemps, vigilances) excitent de telles curiosités.
Cleo de Mérode), «lionnes» (Louise Bal- L'éducation vise, entre autres, à corriger les
ty)1. Dans la salle, les hommes rectifient morphologies; la déformation physique et
leur moustache ébouriffée par le vent (un l'écart par rapport à la norme sont
homme glabre ne peut être qu'un acteur devenus des thèmes largement dominants.
ou un domestique); cheveux séparés en Devant un public parisien et étranger,
deux par une raie devenue temporairement curieux de virtuosité
conventionnelle, ils portent melon noir et gants physique, boxeurs et lutteurs renouvellent le
beurre frais, chemise à col dur, plastron, prestige d'une puissance physique
gilet de fantaisie, pantalons rayés et canne imbattable2. L'introduction de ces exhibitions
à pommeau d'ivoire. Des admirateurs dans une salle de spectacles a stylisé leurs
lâchent parfois des pigeons blancs et prestations. D'autres passions que celles
jettent sur la scène des corbeilles de pétales développées par les bateleurs sur les
de fleurs : le spectacle n'est pas cantonné champs de foire sont nées. Aux
sur scène. empoignades rapides qui précipitent l'un des
Le contorsionniste sert de repoussoir. deux adversaires sur les planches, aux
Son corps recèle les pouvoirs de l'horreur. corps qui s'affaissent lourdement sur une
Ici, la monstruosité s'allie à l'indécence. estrade de bois dans un vacarme
Les excentricités produites dans les music- retentissant, se substituent des échanges de
halls de la place Clichy heurtent la coups dont les amateurs devinent les
bienséance. Les corps lancés sous la nappe effets calculés. Dans un cas, le spectacle
de lumière blanche provoquent chez le frisait le grotesque, tout était montré
spectateur une décharge d'émotions qui brutalement, immédiatement. Dans l'autre
oscillent du désir à la répulsion, de cas, l'émotion naît de l'attente. Que le plus
l'émerveillement à l'horreur. Privé des raideurs fort gagne!
de la tenue droite, insolent et impudique, Quelles fonctions remplissent ces
représentations? Peut-on évaluer leur
1. Marie-Émilie Bouchaud dite Polaire, Polaire par elle- poids dans les mentalités
même, Paris, E. Figuière, 1933. Polaire illustre le genre ■ gom-
meuse ■ qui chante des bêtises. Elle obtient un immense succès contemporaines? Les badauds du boulevard se sont
à La Scala, aux Ambassadeurs, aux Folies- Bergère. Après la mis à préférer ces loisirs (conçus par un
première guerre mondiale, elle quitte le café-concert pour le
théâtre. Émilienne André dite d'Alençon, fille d'une concierge-
blanchisseuse, joue à ses débuts en 1900 aux Folies- Bergère. 2. En 1889, les Folies-Bergère se mettent à présenter des
Agée de 18 ans, elle gagne 900 francs par soirée. En 1904, elle spectacles de lutteurs. En 1906, est organisé pour la première
danse au Bal Tabarin. fois à Paris le critérium professionnel de boxe.

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organisateur ingénieux) à la routine des variable, relevant de la sensibilité de


numéros que leur livraient chaque spectateur. Les boxeurs étrangers font
quotidiennement bateleurs et jongleurs. Voilà que se violence au public par leur morphologie.
dessine une culture composite qui inclut Taille hors du commun, poids peu
disponibilité à l'actualité et attention aux ordinaire, couleur rare de peau, rapidité
passions du public rassemblé. Elle appelle indicible des poings, inimaginable capacité à
des compétences pour croquer encaisser les coups font de leur corps un
l'événement sur le vif et l'insérer dans l'histoire spectacle original, dont l'aléa du combat
des combats réguliers. Bref, vigilance et va révéler l'essence. Car l'issue du combat,
passion se mobilisent, affinent la qui se déroule comme une tragédie,
connaissance des faits et des techniques. conforte et justifie ces particularités. Les
Le boxeur suscite l'admiration, mais la jours qui précèdent, la presse a tissé
force physique offre un spectacle l'énigme, remontant l'histoire qui a
fondamentalement troublant: la boxe honore conduit chacun des deux adversaires
un corps qui, en quelques minutes, peut jusqu'à ce lieu. Présentant leurs qualités
tout gagner et tout détruire. Son physiques dans un contexte héroïque, elle
expression en public demande à être exorcisée. a évalué les dangers qui menacent chacun
Au combat de restaurer le rapport de la et anticipé sur les dénouements
domination physique à la justice. éventuels2.
L'attention nouvelle portée au corps n'est pas Dans la salle, les spectateurs
étrangère à ces succès. Le spectacle vient manifestent leurs passions et échangent des
d'Angleterre ou d'Amérique. À l'occasion impressions au cours de la soirée qui
du critérium international de boxe comprend libations et fumée. En
organisé sur la scène du Casino de Paris, compagnie, l'amateur trouve le spectacle de son
16 rue de Clichy, L'Auto annonce que choix. Le combat donne lieu à des
«5 000 personnes ont eu le rare bonheur retrouvailles. La défaite infligée à un boxeur
d'assister à la rencontre si impatiemment suscite autant de commentaires que
attendue de deux hommes de la catégorie d'ovations, occasions de convivialité. Lors du
des poids lourds n'ayant subi aucune «grand match» qui oppose Sam Mac Vea
défaite depuis le commencement de ce à Joe Jeannette le samedi 17 avril 1909
beau tournoi, c'est- à- dire depuis le au Cirque de Paris pour un combat de
15 janvier» 1- Ce soir- là, Pat O'Keefe et 3 heures et 27 minutes (49 rounds), le
George West, électrisant une salle journaliste de L'Auto rapporte les
bondée, passent la rampe. Ni simple curiosité réactions de son voisin des fauteuils de ring:
pour un don inné et insolite, ni frisson «Tristan Bernard, à ma gauche, se penche
causé par la monstruosité des nains ou vers moi, soupire et dit: "Je n'ai jamais rien
des hommes serpents: le défi a créé vu dans ma vie d'aussi angoissant". Géo Lefè-
l'aventure, il recèle le suspens d'une issue vre et Jacques Mirai sont un peu pâles. Au
imprévue. repos, dans les coins, une étrange alchimie
tient ses assises : on voit des hommes soulever
Le corps d'un contorsionniste n'est des tubes d'oxygène, manœuvrer des robinets
qu'une curiosité. L'effet produit reste de pression qui font "gzzz". Un monsieur au
nez mince manie seringues et fioles, enfourne
1. L. Chevalier, - Pour sacrifier au goût du jour, le Casino un tuyau noir dans la bouche insensible de
de Paris présente des lutteurs, des Russes affrontant des Turcs.
Ils les battent régulièrement devant un public de nobles Russes
qui se rendent au Casino de Paris en grand équipage »,
Montmartre du plaisir et du crime, Paris, Laffont, 1980, p. 229. En 2. Le samedi est le plus souvent choisi comme aux soirées
1906-1907, des boxeurs professionnels anglais sont engagés du Wonderland ou de l'Eden Palace qui ouvre ses portes le
pour combattre après le spectacle dans le ring installé sur la samedi 10 décembre 1904 pour une soirée de boxe en
scène du Casino de Paris ; F. Vianey, 50 ans de boxe, Paris, annonçant 2 000 places assises. A. Rauch, Boxe, violence du 2(f siècle,
Ie"
Pac, 1982, p. 14; L'Auto, 29 janvier 1907. partie, Paris, Aubier, 1992 (coll. "Histoire").

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Sam, lequel n'y voit plus rien du tout. Scanlon, libéré entre la rue de Clichy et l'ancien
appliquant ses grosses lèvres sur l'œil clos de chemin qu'empruntaient les charrettes de
Mac Vea, lui suce tant qu'il peut les paupières, plâtre descendant des carrières de
dans l'espoir de les rouvrir. Cet effrayant
baiser à la sueur et au sang, ce nègre qui cherche Montmartre - dénommé pour cette raison rue
à gober l'œil d'un autre nègre est un spectacle Blanche -, un hall a été édifié pour une
assez hallucinant» 1. variété de spectacles. Occupé par divers
établissements, Casino, Pôle Nord2,
Le journaliste suggère les clichés d'une théâtre Apollo, le grand hall d'attraction allant
époque et d'un public face à l'étranger, du 15 rue Blanche au 16 rue de Clichy,
sa couleur, les fantasmes qu'éveille ici la offre aussi aux amateurs une piste de
négritude (on écrit couramment « le nègre »
patinage, «Le Pôle Nord à Paris». Une fresque
pour présenter Sam Mac Vea, l'expression représentant un paysage de glace avec des
prenant rarement la forme d'une sapins domine la piste. Une double
appréciation franchement hostile, car tant que rangée de piliers métalliques soutient un
le mouvement de la colonisation reste plafond à verrière. Des génies ailés en stuc
ascendant, le ton paternaliste l'emporte). tiennent les câbles d'énormes lustres. Un
Le récit évoque le mystère des remèdes promenoir, d'où l'on voit les acrobates
appliqués aux blessures du boxeur, sur le podium central, court de chaque
l'affairement autour de lui. Ces étranges côté. Semblables à des bancs d'œuvre, des
contacts affectent la sensibilité du public loges s'alignent entre les piliers, flanquées
plus attentif à leur valeur spectaculaire de palmiers en pots. Une loge minuscule
qu'à leur raison thérapeutique. placée contre le mur de la rue de Clichy
Ces usages renversent les conventions est dominée par un balcon où s'installe
du savoir-vivre et de la mesure. Les l'orchestre. Les transformations du hall
boxeurs américains n'importent pas vers 1880 ont entraîné des modifications
seulement en France leurs techniques du importantes. D'après plans et gravures de
corps, leurs excès deviennent des signes l'époque, la scène est entièrement refaite
d'abondance, leur désinvolture traduit et l'entrée revue; les décorations sont
une assurance indémontable, leur repeintes à l'orientale ; une enseigne brille
insolence, enfin, congédie les inhibitions sur la façade, rue de Clichy; on y vient
propres aux vieilles nations. Autant d'images aussi danser certains soirs. En avril 1903,
qui trouvent ici un écho. une extraordinaire attraction provoque
l'émotion des Parisiens: le looping the
O RENOUVELER LA MISE EN SCÈNE loop, venu d'Amérique. Un cycliste
Le Casino de Paris illustre l'histoire de acrobate, lancé à toute vitesse dans une spirale
ces lieux de distraction. Sur le terrain qu'il doit boucler, risque la mort.
L'acrobate Mephisto y fait sa réputation3. Le soir
1. L'Auto, 19 avril 1909. Voir aussi J. Mortane, «Après le de la première, un jeune Français qui tente
combat Joe contre Sam -, La Vie au grand air, 1er mai 1909, l'aventure devant la presse est projeté à
p. 282-283. Un sentiment de supériorité peut ici s'exprimer sans
trouble de conscience (ce qui n'est sans doute pas le cas aux terre où il reste sans connaissance.
États-Unis où, dans un contexte de tensions raciales, les boxeurs De 1880 à 1914, le Casino accueille tous
noirs font rarement recette). Deux émotions marquent les
observations des journalistes : ces noirs sont des specimens ; sur un les genres, et surtout la pantomime,
ring, ils deviennent aussi admirables que des fauves dans un spectacle qui, à la veille de l'apparition du
zoo. Lors de l'Exposition coloniale de Paris en 1889, on avait
présenté des Ouoloffs d'Afrique ■ très grands, très robustes et cinéma et de «la revue» de music-hall, fait
fort noirs, d'un noir qui tourne même au bleu -, quelques-uns, fureur. En dégustant des cerises à l'eau-
• d'aspect intelligent, sont superbes de vigueur tel d'entre eux
ferait même, dans les ateliers des Beaux-Arts, un admirable
;

modèle nègre • {Exposition universelle de 1889. Les expositions 2. Le Matin, octobre 1892.
de l'État au Champ-de-Mars et à l'esplanade des Invalides, 3. La Vie au grand air, 235, 14 mars 1903, p. 178-180 et
Paris, Imprimerie des Journaux officiels, 1890, tome 1, p. 45). 239, 11 avril 1903.

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de- vie et des «grogs américains», les En 1912, la salle du Wonderland à la


clients assistent à des tableaux suggestifs. Grande Roue de Paris, 74, avenue de Suf-
Pour que le public ne perde pas le fil de fren (où Théo Vienne2, son directeur,
l'intrigue, les grandes lignes sont données invite des boxeurs américains), fait l'objet
dans le programme, entre la publicité d'importants aménagements: la presse
pour Maxim's («American- bar, soupers annonce plus de luminosité, davantage de
tziganes et cabinets ») et celle du Zéphir confort, des places assises en nombre
(«l'éventail automatique breveté SGDG»). croissant, une meilleure vision de la
Des numéros de cirque y sont devenus scène: «Une entrée avec velum, tout
célèbres, comme celui de Miss Barma et comme aux Variétés les soirs de grande
ses chiens savants, de Mlle Zizi Papillon, première, un bureau de contrôle en bois
danseuse excentrique, de Sadi Alpharagis, sculpté, des couloirs avec velum
équilibriste. A l'entracte, les amateurs également, un vaste péristyle à l'entrée du hall,
assistent aux danses orientales dans le Salon et enfin une salle d'un tiers plus grande»3.
indien, lieu feutré, orné de plantes vertes Lorsque le Wonderland rouvre ses portes
et de tapisseries, meublé de bronzes dorés le samedi 5 octobre 1912, après la
et de fauteuils capitonnés. On vient aussi rénovation dirigée par l'ingénieur Lucien Cerf,
au Casino de Paris pour voir des combats les spectateurs découvrent un hall
de boxe et de lutte à mains plates. En soutenu par de gracieuses poutrelles
novembre 1901, le spectacle comprend de métalliques et orné de boiseries en pitchpin. Afin
la lutte turque ; le premier mercredi du de réduire la cohue devant les guichets,
mois, Hackenschmidt, dit le Lion russe, des couloirs ont été aménagés pour les
gagne un championnat du monde1. personnes qui n'ont pas réservé; des
Périodiquement, la presse annonce les contrôles sont prévus à l'entrée et les
transformations de la salle. Lors des spectateurs reçoivent un numéro de
combats de boxe, l'installation du ring fait place; des vestibules facilitent enfin
l'objet d'une codification qu'impose la l'accès à la salle. Comble de raffinement
réglementation des championnats et et incitation au mystère, une baignoire
critériums. Le Casino de Paris est grillagée d'où l'on peut tout voir sans être
propriétaire de la salle ; les organisateurs se vu est suspendue au-dessus de la scène.
chargent de monter le ring et de disposer Le luxe de ces prestations multiplie les
fauteuils et chaises. Au moment de laisser attraits ; pour une soirée, les organisateurs
la place à d'autres spectacles, l'ensemble escomptent aussi la présence de
se démonte et se transporte. Un même personnalités qui créeront la surprise; les
lieu accueille successivement ou aménagements intérieurs de la salle
alternativement des organisations parallèles diversifient ces agréments tout en préservant
(assauts d'escrime, bâton, boxe française l'affluence qui gonfle la recette.
et anglaise); s'y retrouvent des acteurs Afin d'éviter les troubles devant les
aux rôles définis. guichets, les réservations se font désormais

2. • Homme de sport -, Théodore Vienne, né à Roubaix le


1. La Vie au grand air, 165, 10 novembre 1901. Les usages 29 juillet 1864, industriel en tissus, fait partie des fondateurs
demeurent jusqu'à ce que Léon Volterra achète l'établissement. du vélodrome de Roubaix en 1895. Venu à Paris en 1900, il
Le 11 décembre 1917, lorsque Gaby Deslys (Gabrielle Caira de s'intéresse à l'automobile avec Paul Rousseau, fonde la course
son vrai nom, née à Marseille en 1881) descend les degrés du Paris-Roubaix (1900) et devient directeur de la Grande Roue.
Grand Escalier qui immortalisera la Revue du Casino de Paris ; Il s'était rendu avec Théo Breyer en Angleterre. L'organisation
elle inaugure, place Clichy, le nouveau style du music-hall. de boxe qu'il crée présente régulièrement des combats jusqu'à
Depuis l'arrivée des troupes américaines, accueillies à Paris le la déclaration de guerre. En 1914, il acquiert la propriété de
4 juillet 1917, les programmes se sont mis aux goûts américains, l'établissement. Amateur de boxe, il organise par ailleurs les
L. Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, op. cit., p. 313 premiers spectacles de boxe anglaise à Paris.
et suiv. 3. L'Auto, 9 octobre 1912.

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à heures fixes, le lieu des entrées est c'est la passion du combat qui retentit sur
indiqué par la presse, les horaires des le spectateur.
spectacles se précisent, le placement dans la Une soirée de spectacle au café-concert
salle correspond au prix acquitté. Lors des ou au music-hall demeure tout aussi
soirées de boxe, fauteuils de ring, onéreuse. Aux Folies Marigny, en 1887, les
première, deuxième ou troisième rangées, prix de l'entrée et de la consommation
chaises des rangs suivants, promenoirs, qui l'accompagne sont à 1 franc les jours
circulation et les moins dispendieuses 3e ordinaires et à 2 les jours fériés. En 1894,
(de 2 à 10 francs selon l'importance des aux Ambassadeurs, le prix des places
combats) constituent les diverses varie de 0,75 à 5 francs3. Au Jardin de
catégories. Le 17 avril 1909, pour le grand match Paris, en 1902, les prix varient de 1,50
revanche entre Joe Jeannette et Sam Mac franc pour les places où «l'on se doit de
Vea au Cirque de Paris, les premiers rangs renouveler sans faute la consommation à
de ring se louent 100 francs et la 3e banquette chaque heure», à 4 francs pour les
60 francs. L'estrade de ring est à 50 francs. meilleurs sièges. Ces différences expliquent le
Deux places de loge se louent 250 francs. mélange des publics. Accroître le nombre
Les fauteuils se paient 40 francs; la des fauteuils et des chaises rend une salle
circulation au rez-de-chaussée passe à 15 francs. plus confortable. Alors que, debout, les
Les promenoirs à 10 francs et les 3e à 5 francs spectateurs restent compressibles, ces
seulement, «10 % en plus pour le droit aménagements définissent le nombre des
des pauvres »1. places et leur répartition. Change pourtant
C'est un spectacle relativement cher. En la nature du spectacle, car promenoirs et
1911, le salaire horaire d'un menuisier en circulations offrent une part d'aventure.
région parisienne est de l'ordre de Les personnes qu'on y rencontre
0,80 franc, celui d'un plombier à peine composent une masse mouvante, tant par le
plus élevé (0,95)2. Pour des journées de nombre que par le comportement. Se
10 heures et des semaines de 6 jours, soit serrer, se déplacer, changer de voisin,
300 jours de travail annuel, l'ébéniste voilà des occasions qui favorisent les
parisien qui gagne 2700 francs et le forgeron conversations ou suscitent les
3000 francs sont des privilégiés. Dans les altercations. On cultive le désir de se sentir dans
mines qui, par leur vitalité syndicale, sont la foule pour jouir de ces promiscuités.
à la tête du mouvement ouvrier, le salaire Lors des soirées de lutte ou de boxe, se
annuel moyen est passé de 1 178 francs forment des groupes dont les propos et
en 1896 à 1 469 francs en 1911. Mais les vociférations pèsent sur le
l'obstacle ne se limite pas à ces considérations dénouement du combat, créent des contestations
budgétaires, il tient surtout à une avec leur lot de troubles et de désordres.
conception du loisir: donner un sens à une On draine les déplacements, on
dépense d'argent pour assister à une ménage les conditions d'une bonne
bagarre entre deux individus ne va pas visibilité, le confort compense la chaleur de
de soi. Plus que le style et sa technique, la bousculade; car la proximité des corps,
les occasions de conflits individuels aux
abords et dans la salle conservent de
1. Cette taxation pesait sur tout établissement de spectacles. l'attrait. Deux objectifs pratiquement
Selon la conjoncture économique, l'assistance publique prélève
entre 8 et 10 % de la recette brute (ordonnance du 24 mai incompatibles : créer une ambiance d'enfer
1834; ; C. Condemi, Les cafés-concerts. Histoire d'un et, simultanément, maîtriser les affects de
divertissement, Paris, Quai Voltaire, 1992, p. 97 et suiv.
2. Annuaire statistique de la France, Paris, INSEE, 1961,
p. 252-253; J. Rougerie -Remarques sur l'histoire des salaires 3. Avenue Gabriel, dans le 8e arrondissement; cf. J. Singer- Ké-
à Paris au 19e siècle -, Le Mouvement social, 63, juin 1968, p. 71- rel, Le coût de la vie à Paris de 1840 à 1954, Paris, Presses de
108. la Fondation nationale des sciences politiques, 1961, p. 122-134.

39
ANDRÉ RAUCH

cette foule ; créer le tragique sur la scène le buffet!» ou, plus recherché, « dans la
du ring et le retenir dans l'assistance. Voilà boite à ragoût !» se veut une suggestion
aussi ce dont les considérations sur la tactique. Métaphores animalières pour
qualité du spectacle doivent tenir compte. Ce stigmatiser la perversité d'un adversaire,
qui change, ce sont les repères, une désirs cannibales de voir monter la
présence du corps pour le regard. violence, clichés populaires relatifs à
L'aménagement de la salle, la disposition du l'alimentation, tous ces quolibets composent
public par rapport à la scène y jouent leur les civilités de la soirée, installent des
rôle. La boxe illustre bien cette mise en signes de connivence qui relient les
situation. Autour du ring central et sur différentes communautés de spectateurs.
trois rangées de fauteuils, un cordon de Une évolution de la police du spectacle
spectateurs invités ou qui ont loué les accompagne et renforce ces
places les plus chères. En retrait, ou en aménagements. Les empoignades prennent la
hauteur, sur plusieurs rangs, des spectateurs forme verbale de l'invective ou de
assis sur des chaises. Debout derrière les l'altercation. Voilà une version déjà bien
balustrades du promenoir, la foule occupe atténuée des heurts présentés sur le ring.
les places les moins chères. Dans cette L'histoire de ces exhibitions du corps
partie de la salle, on se déplace aussi montre d'abord cette progressive mise à
librement que le permet l'affluence. Maintenu distance entre acteurs et spectateurs,
à distance du spectacle qui se déroule sur compensée par le choc des mots, autre
le ring, on regarde, on crie, on siffle ou expression des passions. Elle reflète aussi
on applaudit. l'émergence de seuils, la codification de
La disposition n'est pas anodine, le prix gestes dans l'assistance ; interpellations et
des places oppose des styles de interjections traversent des seuils
spectateurs. S'il est bien équilibré, un combat pulsionnels. Quoi de plus insolite que d'assister,
favorise l'empoignade. Eventualité socio- confortablement assis dans les fauteuils
logiquement improbable aux premières neufs du Wonderland, au combat que se
rangées de fauteuils qu'occupent les livrent deux adversaires acharnés?
invités et les spectateurs aisés. Derrière cette
première haie, une échauffourée serait O URBANISER LES LOISIRS
difficile; les spectateurs éloignés de la Rendre le spectacle populaire revient à
scène vont devoir s'accoutumer à cette le mettre à la portée non de tous, mais
mise à distance, substituer à leur désir de plusieurs catégories de budgets, en y
d'en venir aux mains, les interjections, les associant les commodités des moyens de
lazzi et le plaisir du bon mot. Bref, à une transports. Préoccupation de
violence physique, les voilà contraints l'acheminement des spectateurs par les tramways
d'opposer la parole. Toute une chronique hippomobiles puis motorisés, souci de la
alimentera les transgressions de cette fourchette des prix d'entrée (variant de 1
forme codifiée du spectacle. à 20), amélioration et modernisation des
Paroles et interpellations deviennent la installations, intérêt commercial et
partie du spectacle où l'imagination diffusion du spectacle dans le tissu social
trouve son expression et donne cohésion traduisent à quel point cette violence est
aux groupes rassemblés autour d'un ring. éloignée de la barbarie et de l'horreur.
Durant les combats, des hâbleries sont C'est autant la qualité du spectacle qui
lancées en direction des boxeurs : «p'tit' est supposée attirer les spectateurs que
teigne ! » désigne une morphologie, les commodités qui lui sont liées; en le
« bouffe- le ! » ou plus directement « tue- le ! » rendant semblable à d'autres, on cultive
rappelle l'enjeu de la soirée, «vas- y ! dans les usages du loisir. Rassembler un public

40
MISE EN SCÈNE DU CORPS À LA BELLE ÉPOQUE

devient dès lors une affaire de goût : pas leur singularité, mais les rencontres
prévoir une soirée de qualité, un confort qu'ils favorisent.
appréciable, des facilités d'accès. Cafés-concerts et music-halls se sont
Compte tenu de l'immigration des multipliés à Paris dans les dernières
provinces vers Paris de 1891 à 1900 (la plus décennies du 19e siècle, lorsque s'ouvrent
forte du siècle), la pénétration culturelle successivement l'Eldorado, boulevard de
des spectacles dans la vie parisienne s'est Strasbourg, La Grande Roue2 (concert
opérée non seulement en fonction des d'été né de l'Exposition de 1867), le Grand
lieux d'implantation, mais aussi des Concert parisien, rue du faubourg Saint-
rythmes de vie faubouriens ou Denis et rue de l'Echiquier dans le 10e
banlieusards. Dans le faisceau des voies de arrondissement, les Folies de Lyon, rue de
communication qui se développent, le Lyon, la Gaîté-Rochechouart et la Gaîté-
trafic de banlieue tient une place Montparnasse. Entre 1870 et 1914,
considérable par rapport à Paris. Aux alentours, quelque 150 salles, de toutes dimensions,
mais hors de la ville, s'édifie un paysage s'ouvrent à Paris et en périphérie :
industriel dont la dépendance l'Européen en 1872, les Folies-Bobino l'année
économique à l'égard de la capitale ne s'affaiblit suivante, la Scala en 1874, le Divan
que lentement au début du 20e siècle. japonais en 1888 et le Moulin rouge, avec son
Avec les implantations industrielles, bal et sa partie concert en 1889 3. Le succès
surtout dans la banlieue nord, une nouvelle croissant des attractions du music-hall fait
phase de l'histoire des populations a triompher le genre sur celui du cafconc4.
commencé. Autour de la place Clichy, sur les
L'environnement urbain recompose les boulevards extérieurs et dans les rues voisines,
marges de la ville et les confins des s'est constitué le Paris des plaisirs à la
faubourgs, deux lieux, deux milieux. Alors Belle Époque. La lumière dans la nuit, la
que Paris se restructure depuis le Second foule en mouvement, la proximité des
Empire, intègre de nouvelles communes nouvelles « barrières » de la ville attirent le
après I860, le centre et les faubourgs se public.
différencient1. Simultanément, les
quartiers que quadrillent les grandes artères O LA BOXE FRAPPE PARIS
communiquent. La ceinture des
boulevards, qui a repoussé portes et barrières, Simultanément, chaque genre se met à
favorise l'évolution des nouveaux moyens occuper ses lieux et crée ses enjeux. Le
de transport. L'acheminement des foules 17 novembre 1911, Roth ouvre un nouvel
par omnibus, le creusement des galeries établissement pugilistique, le Premierland.
du métro règlent désormais la circulation
2. Démolie en 1922, la Grande Roue qui domine ce parc
dans le tissu urbain. Ses nouvelles lignes d'attractions fut remontée sur le Prater de Vienne P. Ory, Les
rapprochent les populations les plus expositions universelles de Paris, Paris, Ramsay, 1982, p. 136.
;

éloignées des nouveaux espaces de loisirs. 3- La salle de la Gaîté-Rochechouart contient environ


700 spectateurs. En 1874, la Scala dispose d'une attraction
Ceux-ci donneront bientôt leur nom à ces architecturale spectaculaire sa coupole mobile s'ouvre et se ferme,
créant un luxe qui relève l'attraction. Cf. A. Joanne, Guide de
:

stations, créant ainsi des points de l'étranger à Paris, Paris, Hachette, 1874, p. 115 et suiv. Après
rencontre que fixent cafés, restaurants et la Grande Guerre, aux Folies-Bobino (du pseudonyme de son
lieux de loisirs. Ne comptent pas directeur, un magicien), débutent Damia, Lucienne Boyer,
Felix Mayol et Fernandel. Le Divan Japonais remplace un bal
simplement la proximité, mais les moyens des charbonniers dont Jehan Sarrazin (ancien vendeur
d'acheminement, non pas la durée des ambulant d'olives à Lyon) devient le directeur en 1893. Il engage
Yvette Guilbert (1867-1944) qui remplit ensuite La Scala
déplacements, mais leur commodité, non jusqu'en 1895 ; on s'y presse pour apercevoir la dame qui inspire
Tou louse-Lautrec
1. J. Gay, L'amélioration de l'existence à Paris sous le règne 4. J.-P. Rioux, • Le sam'di soir après l'turbin », • Frissons fin
.

de Napoléon III, Genève, Droz, 1986, p. 157 et suiv. de siècle. 1889-1900 -, 29, Le Monde, 24 août 1990.

41
ANDRE RAUCH

Les grandes réunions se tiendront bientôt sa publicité «la crème des jeunes
à l'Élysée-Montmartre, pour les combats boxeurs », Paul Til et Georges Carpen-
entre boxeurs français. La première date tier, le 8 juillet 1910 2. La composition
du 14 janvier 1910 sous l'égide de d'une soirée, commencée par son affiche,
l'Élysée-Montmartre Boxing Club que dirigent doit concilier plusieurs impératifs: attirer
Charles Baur et Paul Hild. Quant au Ring un grand public avec un combat de choix,
de Paris, il est inauguré le 7 août 1912 réunir avant l'heure du grand match des
dans la coquette salle de l'avenue de Cli- spectateurs de soutien pour les novices,
chy, comble ce soir-là. dynamiser une hiérarchie qui classe les
Les vendredis du National Boxing Club combats et crée le suspens.
(«le vendredi est le jour chic par Au départ, non pas une ou plusieurs
excellence »1) se déroulent dans la salle des salles dispersées à travers Paris, mais une
Agriculteurs, «véritable berceau de la nébuleuse qui frémit jusqu'aux marges de
boxe à Paris», avec ses fauteuils la ville. Pour un temps, la boxe appartient
confortables, larges et spacieux dans une salle à l'espace des boulevards. C'est une
«parfaitement » aérée et politique de spectacle plus ou moins
«merveil eusement » située, «à deux pas de la gare concertée, mais qui paraît surtout multiplier ses
Saint- Lazare». En plein Paris, le National lieux, tout en cherchant à fixer son public
Boxing Club est dû « à la louable initiative et à le rendre fidèle, en sorte que la
de M. Trovillas». Les soirées du NBC représentation de la force mise en scène soit
tiennent leur succès, dit-on, de la proximité plus vive que celle d'une rixe éclipsée
de la rue Blanche qui descend de la place dans l'ombre avec les plaisirs dissimulés
Clichy, au voisinage de la gare Saint- d'insoumis. Au cours de ces soirées, des
Lazare où les voyageurs transitent du boxeurs montent sur le ring entre les
centre vers les banlieues. Point de passage combats pour lancer un défi au vainqueur
et de communication, il est devenu un de la rencontre, lis anticipent ainsi sur les
haut lieu de vie pour les quartiers animés spectacles suivants et créent la continuité
du cœur de Paris. De là aux salles des enjeux.
prestigieuses qui entourent la place Clichy, Les soirées que présentent Les Arènes
c'est tout l'itinéraire dont rêve un débutant de boxe sont présentées par la publicité
qui s'élève. Le 18 décembre 1910, pour comme le «véritable Wonderland des
le combat qui oppose Jewey Smith à Géo barrières, qui est bien le rendez- vous des
Günther, le NBC s'installe dans la salle véritables novices »3. Leur directeur, Morice,
du Skating, rue d'Edimbourg, la salle des exploite les tentations que peut créer
Agriculteurs étant trop étroite pour l'éloignement derrière les barrières de la
accueillir les 3000 spectateurs attendus. ville. Épris de succès, un jeune mise sur
À quelques centaines de mètres de la un talent à venir. Dans un premier temps,
gare Saint-Lazare, le Colisée ouvre ses il rencontre le soutien de son entourage;
portes pour sa première soirée en mai sa famille, son quartier, l'environnement
1912. Le 9 mai, il affiche un combat qui professionnel ou d'autres ensembles de
oppose le Français Ponthieu (champion sociabilité encouragent ses progrès. Le
de France poids plume) et Driver Winde- clan qui se constitue autour de ses
bank (champion d'Angleterre de l'armée premiers succès nourrit cette ambition, qui
et de la marine, 1910-1912). Dans le enfle avec les traits spectaculaires d'un
prolongement de la rue, en direction de la style. Le novice est parfois suivi d'une
gare, le Pépinière Boxing Club réunit pour
2. Girard dirige la Salle du Concert dans la dernière décennie
du 19e siècle.
1. Cf. L'Auto, 13 octobre 1910. 3. Cf. L'Auto, 27 octobre 1909.

42
MISE EN SCÈNE DU CORP.S À LA BELLE ÉPOQUE

salle à une autre par son groupe. Il arrive Toutes les places sont assises, affirme-t-on.
aussi qu'il soit abandonné très tôt; le Pour informer les spectateurs, les moyens
champion n'était qu'une «chèvre», selon de transport sont publiés par la presse
le jargon des amateurs. La collectivité qui (funiculaire de Belleville, tramway
l'entoure n'a pas reconnu en lui une Ville tte-Nation, métro Belleville). En plein
identité gratifiante. Cette reconnaissance air, le stadium de Paris, sur le terrain du
devient un ressort irremplaçable de la Red Star, 58 rue de la Chapelle à Saint-
pratique. Le goût pour cette manifestation Ouen, donne son premier spectacle du
ostentatoire d'identité est censé dimanche en mai 191 3 4. Ces dispositifs
circonscrire désormais son effet de terreur aux urbains permettent de mesurer la
cordes du ring. Non plus la menace cohérence de ces polarisations. Elles
sourde de la rue et de l'ombre mais, au comprennent la présence des marges et
fil des semaines, un théâtre sérieux, avec l'occupation du centre. On y devine quelles
ses scènes lumineuses. La mémoire du populations, aux halles ou à proximité de
journal reproduira dans ses chroniques le la ceinture nord de la ville, se sont
propos de légitimation. familiarisées avec ces expressions
L'essentiel commence dans les quartiers spectaculaires de la force qui symbolisent jusque
du centre. 11 existe une unité urbaine entre dans leurs loisirs la réalité des existences
les grands boulevards, la rue Royale, la professionnelles .
rue Drouot jusqu'à la rue des Martyrs, Avant que n'éclate la guerre de 1914,
puissante vie collective dont les plaisirs les grands combats seront présentés au
ont fait l'objet des descriptions littéraires. Palais des sports- Vélodrome d'hiver,
De là, «on monte» vers la place Clichy et desservi par trois entrées, la première pour
les boulevards extérieurs. Une les trois rangées au bord du ring, la
constellation de salles apparaît, où les débutants seconde pour les places louées à l'avance,
livrent leurs premiers combats. Le plus celle située près de la rue des Usines pour
important, le Palais de la boxe est ouvert les places populaires5. Finis les
le mardi 10 décembre 1912 à l'angle du lampadaires qui faisaient le prestige des salles de
60 boulevard de Sébastopol et du 8 rue music-hall, des lampes à arc illuminent à
aux Ours, au 2e étage du Palais des fêtes présent le Vel'd'hiv' ; au-dessus du ring,
de Paris, sous la direction de deux quatre lampes avec abat-jour spéciaux;
personnalités marquantes de la boxe on dit qu'elles ont la force de dix mille
parisienne, Roth et Maîtrot1. bougies6.
Au Nord de la ville, le Ring de Belleville, L'édification d'un Palais des sports, le
inauguré le jeudi 6 octobre 1910 au Palais Vélodrome d'hiver, marque sans doute un
du travail est devenu le royaume de Cuny point de non-retour. A la veille de la
et Eudeline2. Ils animent un des lieux de guerre, il traduit la mutation qui inscrit le
Paris d'où descendent depuis plusieurs spectacle sportif dans son propre registre.
décennies les ouvriers qui trouvent dans A chaque combat et aux avantages qu'on
la capitale l'embauche qu'ils recherchent3.

1. Philippe Roth, qui crée le Paris Boxing Club, salle de la 4. Il faut attendre les années 1890-1900 pour que la banlieue
Gaîté Parisienne, est aussi l'organisateur des combats en plein se découvre comme un phénomène franchement nouveau ;
air du Club, à Butta Parc dans le quartier de La Chapelle. A. Fourcaut, Bobigny, banlieue rouge, Paris, Presses de la
2. Champion de France amateur poids plume en 1906, Fondation nationale des sciences politiques, Les Éditions ouvrières,
Fernand Cuny fonde le Cercle pugilistique de Paris. Grande figure 1986, p. 12 et suiv.
de la boxe en France, il exerce la fonction de manager dans 5. Ouvert le 13 février 1910, le Palais des sports de Paris,
divers clubs R. Guérin, - Un ring en plein air à Paris la boxe communément appelé Vel'd'hiv (vélodrome d'hiver), deviendra
chez Cuny-, Le Miroir des sports, 1921, p. 103. pour une cinquantaine d'années le haut lieu des événements
;

3. Sur les mutations professionnelles et culturelles de Belleville sportifs à Paris, que les journalistes désignaient comme • la
au 19e siècle, cf. G. Jacquemet, Belleville au ISf siècle. Du verrière de la rue Nélaton ».
faubourg à la ville, Paris, Éditions de l'EHESS, 1984, p. 346 et suiv. 6. L'Auto, 8 février 1913-

43
ANDRE RAUCH

en attend, s'est associée une hiérarchie compensatoires. Quand l'aménagement


déterminée. Du combat à la construction des espaces change, les usages se
de la carrière, le lien semble nécessaire. modifient. L'installation du confort n'éteint pas
A la fin de cette première phase, les passions, mais cela donne un autre
l'édification d'un Palais des sports: un ring en spectacle, non dépourvu d'aventure. On
occupe le centre, dérobant au music-hall draine le flux des spectateurs, on assigne
le corps de ses boxeurs. Voilà donc les à chacun sa place et l'ordre remplace la
sports en leur palais, au terme de cette confusion sans que l'enthousiasme
genèse qui a vu Péclosion concomitante faiblisse. La transgression n'en a que plus
des spectacles de music-hall et de boxe. de saveur.
Ici, le ring occupe le centre de la salle, Le public s'élargit à la faveur de la
éclairé a giorno: plus de confusion solidarité des corporations, ciment depuis fort
possible entre un championnat de boxe et longtemps des réjouissances populaires
d'autres manifestations. françaises tant dans les bals que lors des
Pratiques exotiques, ces plaisirs du fêtes ou des «sessions» au café. Le public
corps ont gagné la société parisienne à des amateurs se recrute dans toutes les
la faveur des nouvelles dynamiques de la catégories de population. A la lumière de
ville et de ses quartiers. Le succès de ces cette ferveur, la rencontre du «sam'di soir»
spectacles tient en partie du scandale. Ils devient une sorte de rite où le corps
bouleversent les codes de sociabilité s'offre à la vue. Le spectacle devient un
établis et le concept même d'un spectacle, bien commun, et la scène une cérémonie
qui de la rue passe à la salle, attire des collective. Ces spectacles créent une
catégories de public a priori étanches violence authentique, mais stylisée, codifiée.
entre elles. Néanmoins, l'émergence de Les rubriques spécialisées des journaux
spectacles purement «sportifs» ne s'en font l'écho épique. Tout cela
discrédite pas le succès du music-hall qui se constitue en peu de temps une culture qui se
nourrit d'expressions toujours diffuse largement dans la population.
renouvelées du corps. La boxe trouve ses lieux, L'espace se délie quand les enjeux se
ses violences mieux circonscrites. précisent.
Une présence du corps conçue pour le
regard change les repères. Tenus à
D
distance, les spectateurs vont substituer à
leur désir d'en découdre ou d'y mettre la
main, le plaisir du bon mot. L'histoire de Spécialiste de l'histoire du sport et des loisirs, André
la mise en scène du corps révèle d'abord Rauch a publié de nombreux ouvrages sur ces
questions, notamment Le corps en éducation, PUF, 1983,
cette lente instauration des distances Le souci du corps, PUF, 1984 Viennent de paraître
physiques entre les acteurs et leur public, Boxe, violence du 20e siècle, Aubier, 1992 (coll.
mais aussi la permanence de liens "Histoire"), et Les vacances, PUF, 1993 (coll. 'Que
qu'illustrent des manifestations passionnelles sais-je ?»)■

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