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les deux chevaliers de la croisade anti-migrants en


Europe. L’un ayant repoussé les migrants sur les terres
Steve Bannon et la croisade des
hongroises. L’autre les ayant refoulés en mer.
«déplorables»
PAR CHRISTIAN SALMON
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 10 SEPTEMBRE 2018

Mischaël Modrikamen, Steve Bannon et Matteo Salvini, à l'issue d'une rencontre


vendredi 7 septembre au ministère de l'Intérieur à Rome. © @modrikamen

En bon diable médiatique, Bannon n’est pas avare en


prédictions. Il avait annoncé le Brexit quand personne
Steve Bannon à Midland City (Alabama), le 11 n’y croyait, faisant même de Londres le deuxième
décembre 2017. © REUTERS/Jonathan Bachman
front culturel et politique d’une révolte globale anti-
Malgré l’outrance de son propos, les intuitions de
establishment annoncée dès 2014. Il fut sans doute le
l’ancien gourou de Donald Trump ne sont pas
seul à pronostiquer la victoire de Donald Trump dont
sans pertinence. Plongée dans la ligne stratégique et
il dirigea la campagne à partir du mois d’août 2016 et
idéologique de celui qui entend faire de l’Europe,
dont il s’attribue le mérite non sans raison. Dans un
« espace d’insouveraineté », son nouveau terrain de
entretien au Daily Beast, il se propose rien de moins
libération de la haine.
que de mettre l’Union européenne à terre. La date est
Tel le diable de Mikhaïl Boulgakov déboulant dans fixée : les élections européennes de mai 2019. « Les
le Moscou de la fin des années 1920 pour y semer mouvements de droite populiste et nationaliste vont
la panique parmi l’élite politico-littéraire soviétique, gagner. Ils vont gouverner. Vous allez avoir des États-
Steve Bannon, l’ex-stratège de la campagne de Donald nations avec chacun leur identité et leurs frontières. »
Trump, débarque en Europe. « Je préfère régner
Depuis la réélection de Viktor Orbán en Hongrie, les
en enfer que servir au paradis », a-t-il déclaré, en
bons résultats du FN lors de la présidentielle et la
paraphrasant Satan dans Le Paradis perdu de John
victoire, en Italie, de la Ligue alliée au Mouvement
Milton.
5 Étoiles ont depuis apporté de l’eau à son moulin.
En cette rentrée, celui qui ne craint pas de se comparer « L’Italie est le cœur de la politique moderne, a-t-il
aussi à Dark Vador est omniprésent. À Bruxelles, dit au Daily Beast. Si cela s’est passé en Italie, cela
où il s’apprête à lancer à la mi-septembre son think peut réussir partout ailleurs. » D’ailleurs, il prétend
tank « The Movement », chargé de fomenter cette avoir joué un rôle important dans la formation du
révolution populiste qu’il voit poindre en Europe. À gouvernement de coalition italien, ayant passé « des
Venise, où le réalisateur Errol Morris a présenté cette heures » à convaincre Matteo Salvini de rompre son
semaine à la Biennale un documentaire qui lui est alliance avec Silvio Berlusconi. Que cela soit vrai ou
consacré, basé sur 18 heures d’entretiens. À Rome, le pas, ne change rien à son influence qui, comme celle
7 septembre, où flanqué de son lieutenant Mischaël du Diable, est par définition occulte et ne vaut que par
Modrikamen, le président du Parti populaire belge, il ce qu’on lui prête.
a rencontré Matteo Salvini, le ministre de l’intérieur
« Il y a actuellement deux camps en Europe, a
italien dont l’étoile monte en Italie à l’aune de ses
dit Matteo Salvini. Macron est à la tête des forces
tweets xénophobes. Déjà le 28 août à Milan, son
soutenant l’immigration. De l’autre côté, il y a nous,
ombre planait sur la rencontre entre le même Matteo
qui voulons arrêter l’immigration illégale. Un front
Salvini et Viktor Orbán, le premier ministre hongrois,
clairement dessiné entre partisans et adversaires

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de l’immigration. » En désignant ainsi Emmanuel il a multiplié les rencontres avec les chefs de
Macron comme leur ennemi numéro un, ils lui ont file de l’ultra-droite européenne. Le 7 mars 2018,
rendu un fier service, car c’est exactement de ce à Zürich, lors d’une conférence organisée par le
cadrage politique entre nationalistes et progressistes journal conservateur Die Weltwoche, il rencontre
qu’a besoin Emmanuel Macron pour aborder cette Alice Weidel, la dirigeante du parti Alternative pour
campagne des européennes. l’Allemagne (AfD) et Christoph Blocher, le dirigeant
de l’Union démocratique du centre (UDC), un parti
de gouvernement anti-immigration. Le 9 mars à Lille
au congrès du Front national, il ruine en une phrase
les efforts de Marine Le Pen pour dédiaboliser son
parti, en lançant à l’assistance survoltée : « Laissez-les
Emmanuel Macron. © Reuters
vous appeler, racistes, xénophobes, nativistes. Portez-
le comme un badge d’honneur, car chaque jour qui
Celui-ci, en déplacement à Copenhague, s’est
passe nous sommes de plus en plus forts tandis qu’eux
empressé de relever le défi : « Je ne céderai rien
s’affaiblissent. » En avril, il est à Budapest pour fêter
aux nationalistes et à ceux qui prônent ce discours
la réélection du premier ministre Viktor Orbán qualifié
de haine, a-t-il lancé mercredi à destination de
de « Trump avant Trump »…
MM. Orbán et Salvini. S’ils ont voulu voir en ma
personne leur opposant principal, ils ont raison. En juillet à Londres, en marge de la visite de Donald
» Bannon lui aussi s’est choisi un ennemi affaibli Trump, il rencontre les figures de la droite radicale
et désormais, pense-t-il, à sa portée, en la personne européenne, parmi lesquelles Nigel Farage, le fer de
d’Emmanuel Macron, qui « rêve de prendre les rênes lance de la campagne pour le Brexit, le Français
en Europe ». Mais pour l’ancien patron de Breitbart, Louis Aliot, ou le président du parti populaire Belge
« l’autorité ne vient pas de l’imagination, mais de la Mischaël Modrikamen, à qui Bannon a confié depuis
réalité. Et la réalité, c’est que Macron parle pendant la direction de son « Mouvement ».
que Salvini ou Orbán agissent ». De retour à New York, il dévoile ses intentions
Si Bannon reste optimiste pour la France, c’est qu’il au Daily Beast : « Tout le monde s’accorde à
est sûr d’une chose au terme de son périple à travers dire que le mois de mai prochain est extrêmement
l’Europe : « Macron consacre toute son énergie à important, qu’il s’agit du premier affrontement entre
essayer de contenir la vague populiste et c’est tout le populisme et le parti de Davos à l’échelle du
ce qu’on retiendra de lui. Mais il est impossible continent. Ce sera un moment extrêmement important
de la stopper. La date de péremption de Macron pour l’Europe. » Sa fondation Le Mouvement, basée
approche à grands pas ! » Il va plus loin : « Les à Bruxelles et employant à terme dix personnes, se
Français sont en train de réaliser combien Macron veut le fer de lance de la révolution populiste à
est devenu embarrassant, a-t-il confié ainsi à Valeurs travers le continent. Bannon entend rivaliser avec la
actuelles. C’est un banquier de chez Rothschild qui fondation du milliardaire américain George Soros,
n’a jamais fait d’argent – la définition même d’un Open Society Foundations, qui a financé la lutte contre
perdant – et qui vendrait son âme pour rien. Macron le Brexit. Sans disposer des mêmes moyens financiers,
rêve d’être quelqu’un. Il veut être une figure historique le Mouvement devrait offrir à la nébuleuse des partis
mondiale, il s’imagine en nouveau Napoléon. » d’ultra-droite son expertise en matière de sondages,
de ciblage de données, mais aussi un langage, une
Depuis qu’il a quitté la Maison Blanche, celui
narration commune.
que Trump a surnommé « Steve le débraillé »
n’a pas ménagé ses efforts pour jeter les bases
d’une Internationale populiste. En lobbyiste affairé,

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La permission de haïr Après avoir été expulsé de l’administration Trump,


Bannon a compris que les mouvements nationalistes Bannon aurait pu disparaître de la scène publique
en Europe ont très peu de liens entre eux, chacun étant, ou recycler ses talents sur une chaîne de télévision,
par construction, enfermé dans son cadre national comme l’ont fait James Carville ou Karl Rove, les
et défendant ses intérêts propres. Divisée entre spins doctors de Clinton et de Bush. Mais Bannon
souverainistes et néolibéraux, nationalistes radicalisés n’est pas un simple conseiller politique. Et il pourrait
et racistes décomplexés, conservateurs et extrémistes bien survivre à sa créature. Il se voit tel un chevalier
en quête de légitimité, la mouvance des partis parti en croisade. La croisade des déplorables. On peut
nationalistes n’est unie qu’en apparence et n’a souvent douter de son succès politique, mais pas de sa capacité
en commun que la bannière anti-immigration. d’influence, comme il l’a prouvé au moment de la
formation de la coalition politique qui régit maintenant
Le vote nationaliste est un vote de rejet, c’est le
l’Italie.
fruit de la haine, la consolation des perdants de
la mondialisation. Encore faut-il lui donner une « Rome est maintenant le centre de la politique
légitimité. La permission de haïr semble être une mondiale, dit-il. Ce qui se passe ici est extraordinaire.
grande partie de ce que Bannon a offert aux électeurs Il n’y a jamais eu de véritable gouvernement populiste
et à la campagne de Trump. Haine des Noirs, des à l’époque moderne. Maintenant, il y en a un…
Hispaniques, des musulmans… C’est ce qu’il compte quelque chose d’héroïque s’est passé en Italie. » Le
offrir à l’électorat européen mouvement, c’est le cheval de Troie de la campagne
de Bannon contre l’Union européenne. Et ce cheval
Les élections européennes sont souvent des combats
de Troie n’est pas fait de bois, mais de mots. Pour
confus, entre les pouvoirs sans visage des eurocrates
renverser l’Union européenne et en finir avec l’euro,
et les visages sans pouvoir des leaders europhiles
Bannon pense qu’il faut un récit crédible des héros,
qui ne risquent rien dans cette bataille. Le pari de
une mythologie.
Bannon, c’est de donner du corps à cette bataille
des européennes. Démasquer les pouvoirs. Désigner Bannon n’entend pas constituer une superstructure
l’ennemi. Faire monter sur la scène le peuple insurgé politique ou une alliance de partis nationalistes anti-
contre les migrants. migrants, mais reproduire à l’échelle européenne la
bataille culturelle qu’il a menée aux États-Unis avec
le site ultra-conservateur Breitbart. Dans son livre
Devil’s Bargain, Joshua Green explique comment
Bannon a été formé à l’école d’Andrew Breitbart,
décédé en 2012.

Steve Bannon à Midland City (Alabama), le 11


décembre 2017. © REUTERS/Jonathan Bachman

Dans American Dharma, le documentaire d’Errol


Morris présenté à Venise, Steve Bannon est filmé
dans un hangar d’aviation abandonné, vêtu de son
habituelle veste militaire dégriffée. Il s’exprime sans Le journaliste ultra-conservateur Andrew Breitbart à New York, le 6 juin 2011. © Reuters
détour : « La classe politique qui contrôle nos pays Andrew Breitbart savait « quelles histoires
restera exactement comme elle est jusqu’à ce que déplaçaient les masses », a déclaré Alex Marlow,
vous ayez une véritable perturbation. Ce ne peut pas qui fut son assistant avant de devenir le rédacteur
être une bataille de polochons. Vous avez besoin de en chef du site. Il comprenait que les lecteurs ne
tueurs. »

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reçoivent pas les informations comme des faits, mais arrivait de la plage à Reno (Nevada) pour son premier
qu’ils en font l’expérience viscéralement comme « un grand discours de rentrée. Et de quoi parle-t-elle ?
perpétuel drame avec différentes lignes narratives, des De Steve Bannon, Breitbart, alt-right, suprémacistes
héros et des méchants ». Les récits les plus populaires blancs, misogynes… Je suis assis là à me dire : Bon
pour Breitbart étaient des récits de victimisation et de Dieu, elle veut être le commandant en chef, le job le
vengeance. Ils mettaient en évidence une persécution plus puissant au monde, et elle parle de Breitbart ?
frustrée qui avait besoin d’être légitimée. Est-ce que tu te fous de moi ? J’ai dit à Trump : “Vous
Wynton Hall, l’un des adjoints de Bannon, qui écrivit allez gagner” – j’ai dit à l’équipe de campagne :
l’un des best-sellers de Trump en 2011, Time to Get “C’est fini.” Si elle veut faire ça, nous les avons.
Tough : Making America Great Again, avait le don Malgré tout leur brio, ils n’avaient aucune idée de la
de transformer des rapports de think tank en drames nature de la campagne. »
politiques. « On travaillait longtemps, a raconté Hall, Et Bannon, loin de protester, a retourné très
pour construire un récit, un story-board, des mois habilement l’insulte en se l’appropriant. « O.K. ! Nous
avant de les rendre publics. » Bannon a compris sommes les “déplorables”, nous, les Bannon. » Et le
comme personne l’économie des médias. « Vous terme « déplorable » est devenu pour les supporteurs
n’aurez jamais un Watergate ou des Pentagon Papers de Trump une forme d’identification et un signe de
aujourd’hui parce que personne ne peut laisser un ralliement. « Si tu es un “déplorable” cela signifie
journaliste enquêter pendant des mois sur une affaire. que tu t’es fait baiser. Nous, les Bannon, nous sommes
Nous, oui. » juste un tas de putains de têtes dures. Les cols bleus,
Bannon créa dans ce but un think tank indépendant les pompiers, etc., juste des gens ordinaires et qui
qui rendait possible de longues enquêtes capables adorent Donald Trump. Tu sais pourquoi ? Il est
de révéler des affaires qui attiraient l’attention des le premier à dire à l’establishment d’aller se faire
médias mainstream. Lorsqu’un récit est repris par les foutre. Et nous sommes juste au début, c’est pourquoi
médias dominants, l’histoire vit sa propre vie : des la droite populiste va gagner, parce que la gauche
héros et des méchants émergent et portent le message vous êtes un tas de chattes », lance-t-il au vénérable
de Breitbart. Hillary Clinton est ainsi devenue l’anti- magazine libéral.
héroïne de la narration politique. Un phénomène viral Profiter de l’UE comme d’un espace d’«
qui a contribué à délégitimer sa candidature auprès insouveraineté »
de sa base, comme en témoigne le succès de celle de « Je peux vous donner le moment précis : quand
Bernie Sanders. ils ont mis Lehman Brothers en faillite et que Hank
Bannon est un mythographe. Il a ses héros, ses mythes, Paulson, secrétaire du Trésor, et Ben Bernanke, le
ses récits et ses dates mémorables. Il a fait du 9 chef de la Réserve fédérale, sont montés à Capitol Hill
septembre « qui tombe un dimanche cette année » (le siège du Congrès américain). Ils ont mis tout le
une date clé et même un jour saint : « le jour monde dans une pièce en leur demandant de laisser
saint des déplorables ». C‘est en effet il y a deux leurs BlackBerry à l’extérieur, et Bernanke, qui n’est
ans le 9 septembre 2016 que Hillary Clinton avait pas alarmiste a dit : “Si nous n’avons pas mille
qualifié certains supporteurs de Trump d’individus milliards de dollars aujourd’hui, le système financier
« déplorables ». Elle visait la mouvance de nazillons
ou de suprémacistes blancs qui gravitait autour de
Donald Trump et de Steve Bannon lui-même.
Dans un entretien qu’il a accordé le 10 août dernier
au New York Magazine, Bannon se souvient de ce
tournant de la campagne électorale de 2016 : « Elle

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américain va fondre dans 72 heures et il y aura une À l’opposé de l’idée de maximisation de la


anarchie mondiale…” Cela a allumé une allumette, et valeur actionnariale, Bannon prône sa conception du
l’explosion ce fut Trump. » populisme de droite : « Nous allons maximiser la
valeur de la citoyenneté. Si vous êtes un citoyen
américain, vous obtenez une offre spéciale. Je me fiche
de savoir si vous êtes juif, musulman, hindou, noir,
blanc, rouge, rose, vert. Je m’en fiche. Si vous êtes
citoyen américain, vous obtenez une meilleure offre.
Jusqu’à ce que Baltimore, Detroit et Saint Louis ne
Dans le bureau ovale à Washington, le 28 janvier 2017. © REUTERS/Jonathan Ernst soient plus touchés par le chômage des jeunes, je
Bannon se souvient de ses années d’étudiant à n’ai pas besoin d’étrangers. Et je ne suis pas raciste.
la Harvard Business School, en 1983, lorsqu’un Ce que je veux, c’est que nos citoyens obtiennent les
groupe de professeurs avait eu l’idée radicale de la emplois. À l’heure actuelle, l’immigration clandestine
maximisation de la valeur pour les actionnaires, « une n’est utilisée que comme une arnaque pour baisser les
idée prêchée comme une théologie » selon laquelle salaires des travailleurs. »
toute valeur devait revenir aux actionnaires, et qui a
conduit à la financiarisation et à la crise de 2008. Et
Bannon de dénoncer la corruption de la finance. Et pas
seulement la corruption de Bernie Madoff, arrêté et
inculpé par le FBI pour avoir réalisé une escroquerie de
65 milliards de dollars américains et condamné depuis
à 150 ans de prison.
« Je parle de la pourriture systémique. Les banques Steve Bannon à la sortie d'une audition judiciaire, à Capitol Hill,
Washington, le 16 janvier 2018. © REUTERS/Joshua Roberts
qui ont regardé ailleurs, les cabinets d’avocats qui
ont regardé ailleurs, les cabinets comptables qui Bannon veut rétablir la souveraineté des États-nations
ont regardé ailleurs. Les médias d’affaires qui ont battue en brèche par la construction européenne et
détourné les yeux. Tout le monde a regardé ailleurs. la mondialisation des marchés financiers. Qu’est-ce
Ils sont toujours en train de regarder ailleurs. » que la souveraineté, sinon une certaine cohérence
entre les pouvoirs d’agir de l’État et un dispositif de
Bannon pointe les conséquences de la folie financière représentation ? Cohérence qui s’exprime par exemple
des années 1990 : la désindustrialisation, le chômage, par l’image des souverains sur les signes monétaires,
l’explosion des inégalités. Et l’envol du vote populiste et certains dispositifs de représentation de la puissance
en Europe et aux États-Unis. de l’État (son protocole, ses rituels, ses cérémonies).
« Tu sais pourquoi les déplorables sont énervés ? La crise de souveraineté des États s’exprime par
Parce qu’ils comprennent que c’est une arnaque. Le le fait que cette cohérence s’est défaite. Le couple
fardeau est sur leurs épaules. Tu sais pourquoi les que constituaient le pouvoir et son dispositif de
déplorables sont en colère ? Ce sont des êtres humains représentation s’est brisé en deux : d’un côté,
rationnels. Nous avons supprimé le risque pour les un pouvoir sans visage, celui des marchés et des
riches. Regarde, dans ce pays tu as le socialisme institutions européennes ; de l’autre des hommes
pour les très riches et pour les très pauvres. Et tu d’État désarmés, impuissants. D’un côté, des décisions
as une forme brutale de capitalisme darwinien pour sans visages, de l’autre des visages impuissants.
les autres. Tu crois que les fondateurs de ce pays
Bannon prétend dynamiter ce double bind. Il entend
voulaient ça au XXIe siècle ? Mec, c’est foutu. » renforcer la puissance d’agir des États et démasquer
les pouvoirs invisibles, les renommer, leur donner

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un visage. L’Europe est pour lui un nouveau terrain de la souveraineté, à surjouer la puissance grâce à
d’expérience parce que l’Union européenne en a fait une armée de figurants enrôlés dans le théâtre de
un espace d’« insouveraineté » balayé par les flux la souveraineté perdue. Et dans cette représentation
migratoires et livré à des politiques d’austérité sous théâtrale, les rôles sont bien répartis, entre bleus et
l’égide de l’euro. Mais il n’a guère d’autre levier pour bruns.
ce faire que de s’en prendre aux migrants. Ainsi le philosophe Michel Feher peut-il affirmer :
Peu importe pour lui que les solutions proposées par « La consolidation de l’Europe bleue-brune » est
les alter-nationalistes louchent vers une souveraineté en marche, « hâtée par les distinctions spécieuses –
perdue, si les « déplorables » se sentent légitimés par entre fermeté et fermeture – comme par les confusions
cette action théâtrale, s’ils y trouvent un semblant de délétères – entre révolte et rancœur –, elle ne
dignité, un parfum d’héroïsme et le goût du sang. rencontre déjà plus qu’une résistance aussi admirable
Leurs généraux peuvent se frotter les mains, cornaqués qu’éthique. Au-delà d’une petite minorité d’édiles et
par le diable Bannon, ils y gagnent en popularité et de militants, l’accord tacite entre les anges gardiens
peuvent jouer aux tribuns du peuple. des “premiers de cordée” et les entrepreneurs de
Triomphant sans gloire d’embarcations surchargées ressentiment identitaire se noue sans créer trop de
et de ceux qui les secourent, élevant des masses remous. »
de réfugiés exténués au rang de combattants La vieille stratégie du « cordon sanitaire avec
mythologiques et d’envahisseurs. On se demande l’extrême droite » céderait ainsi la place à une sorte
où est leur courage. C’est la triste besogne des de tango troublant entre souverainistes et mondialistes,
nationalistes que d’élever la chasse aux migrants au les avancées des uns alimentant les reculs des autres,
rang d’une épopée populaire. C’est le fruit d’un bizarre la lâcheté s’abandonnant aux bras de la démagogie ;
strabisme et d’une hypocrisie avérée que de confondre elle ne se jouerait plus « front contre front » mais,
ainsi les damnés de la terre et les puissants de ce pour ainsi dire, joue contre joue. « Du côté bleu, écrit
monde. Feher, on peut fustiger “la lèpre nationaliste” tout
Au-delà de l’indignation qu’elles suscitent en qualifiant de fermeté républicaine les exactions
légitimement, ces images de réfugiés, de naufrages en commises par les forces de l’ordre hexagonales
mer, de murs de contention, de barrières policières, – de Calais à Vintimille – et parler d’aide au
sont les signes de l’insouveraineté des États conjugués développement pour décrire l’externalisation des
à l’impuissance de l’Europe devant des problèmes camps de détention d’exilés dans des zones de non-
qu’elle a elle-même créés. droit. Du côté brun, l’offuscation affectée n’est pas
moins efficace. Le ministre de l’intérieur italien
tire notamment parti des accusations d’arrogance et
d’hypocrisie qu’il porte contre le directoire franco-
allemand de l’Europe pour renforcer sa posture
de représentant des peuples méprisés par les élites
mondialisées. Faute d’être plus consistante que
l’opposition de l’ouverture au monde et du repli sur
Des militants identitaires, samedi 21 avril, au col de l'Échelle. soi, la polarité du bas et du haut lui permet de
Quelle est la fonction de ces images ? Elles constituent, faire passer la xénophobie d’État pour une forme
à force de répétition dans l’espace public, une d’insurrection plébéienne. »
performance collective dont les réfugiés sont les C’est tout le sens de la croisade des déplorables. Et
figurants malgré eux. Une performance qui vise moins c’est désespérant !
à dissuader les migrants qu’à performer une image

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