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SOMMAIRE

Edito : Halte aux ingérences !


Alex Anfruns

BRESIL

Haddad est le candidat du Parti des Travailleurs


à l’élection présidentielle

CUBA

Les "attaques sonores" de Cuba à l'épreuve scientifique


de l'Université d'Édimbourg : 40% de mystère !
Arnold August

Nouvelle constitution nationale cubaine :


entre adaptation et permanence
Christine Gillard

VENEZUELA

Attentat Maduro : Un Français de Caracas enquête et témoigne


Jean Araud
Le Petro, une arme révolutionnaire ?
Michel Taupin

NICARAGUA

« Il est désormais démontré que le secteur privé est putschiste »

“Les étudiants universitaires ont été victimes


du terrorisme putschiste”

L’opération “Contra bis” est-elle en train d’échouer?


Alex Anfruns

Le Spectre de la paix hante le Nicaragua


Roger D. Harris
L'Edito

Depuis quelques mois, le Venezuela et le Nicaragua sont l'objet d'une agression multiforme et
permanente qui s'exprime de plus en plus ouvertement : sanctions financières, déclarations de
hauts responsables étasuniens appelant au renversement de Nicolas Maduro et Daniel Ortega,
mouvements d'opposition soutenus et financés par des organismes étrangers, groupes
appelant à la violence insurrectionnelle contre un gouvernement qualifié de "dictature", ou
encore une récente tentative d'attentat contre le président vénézuélien...

Hasard ? Sûrement pas. Rappelons-nous que ces pays sont, avec Cuba, le cœur de l'ALBA
dans les Caraïbes. Un système de coopération régionale créé en 2004 et basé sur les valeurs
de solidarité et d'entraide en lieu et place du capitalisme effrené. Autrement dit, le passage
d'une période historique marquée par les résistances des peuples à celle de la construction des
alternatives.

Alternatives. Pour beaucoup de gens ce beau mot au pluriel n'est toujours pas à l'ordre du
jour. Dans nos démocraties, beaucoup survivent au jour le jour sous la menace d'un
licenciement, à la recherche d'un stage, avec l'angoisse de voir ses droits à la santé, à
l'éducation et à la culture amoindris...et sont sommés de faire plus avec toujours moins. Dans
ces conditions, il n'est pas toujours évident de réfléchir aux causes profondes des injustices.
Au lieu d'informer sur les alternatives, les grands médias relaient le discours dominant qui
consiste à culpabiliser les travailleurs de leur sort afin de détruire tout espoir. Et au lieu de
favoriser l'expression des identités collectives, la dignité humaine et la mémoire historique, la
culture dominante répand le goût du "chacun pour soi".

Pourtant, il est une région du monde où les peuples ont dit "basta" et se sont levés les uns
après les autres pour inventer le monde de demain.

Hier, les peuples latino-américains ont mené des luttes courageuses pour mettre à bas le vieux
monde. Ils sont descendus dans la rue et se sont constitués en un sujet historique qui exprime
une transformation culturelle aux racines profondes. Ceux qui essaient de saboter l'économie
de ces pays et de détruire leurs conquêtes sociales auraient-ils oublié que la pensée et
l'exemple de Marti, Fidel, Chavez ou Sandino est plus vivant que jamais ?

Aujourd'hui, le vieux monde résiste à sa disparition. Face à des agressions permanentes, ces
peuples rajeunis se mobilisent avec détermination contre l'ingérence, en faveur de la paix et
du droit au développement. C'est pourquoi ils méritent non seulement notre respect, mais
aussi notre soutien et notre solidarité active. Qui doit commencer par notre droit à
l'information. Si chaque peuple doit faire le bilan de sa propre expérience,avec ses erreurs et
ses avancées, cela exige de faire un effort pour contrecarrer la propagande et rétablir quelques
vérités.

Alex Anfruns
BRESIL

Haddad est le candidat du Parti des Travailleurs


à l’élection présidentielle

La présidente nationale du Partie des Travailleurs – PT – et sénatrice de l’État du Paraná,


Gleisi Hoffmann a annoncé ce mardi 11 septembre, que Fernando Haddad est le candidat du
parti à la présidence de la République. L’action officielle s’est tenue à Curitiba, face au siège
de la police fédérale, où est maintenu comme prisonnier politique l’ex-président Lula. « Nous
acceptons le défi du président Lula de ne pas laisser le peuple Brésilien sans option dans
l’élection. Nous sommes ici pour présenter Fernando Haddad en tant que représentant de
Lula » a souligné la sénatrice qui a ensuite fait connaitre l’existence d’une lettre écrite par
Lula lui-même. La lettre a été lue par l’un des fondateurs du PT, Eduardo Greenhalgh.

La présidente nationale du PT et sénatrice de l’État du Paraná, Gleisi Hoffmann a annoncé ce mardi


11 septembre, que Fernando Haddad est le candidat du parti à la présidence de la République.
L’action officielle s’est tenue à Curitiba, face au siège de la police fédérale, où est maintenu comme
prisonnier politique l’ex-président Lula.
Gleisi Hoffmann a affirmé que les « pétistes » – membres du PT – ont toujours cru, jusqu’au bout à
la candidature de Lula et ont utilisé toutes leurs ressources pour essayer d’y parvenir.
« C’est malheureux, ce qui arrive à la démocratie brésilienne. Aujourd’hui c’était la date limite
pour présenter notre candidature, alors que la Cour suprême n’a toujours pas prononcé sa réponse à
notre dernière demande »… « Lula a écrit aujourd’hui un communiqué où nous pouvons lire que, le
PT même sans lui, doit avoir un candidat à la présidence de la République ».
« Nous acceptons le défi du président Lula de ne pas laisser le peuple Brésilien sans option dans
l’élection. Nous sommes ici pour présenter Fernando Haddad en tant que représentant de Lula »
La sénatrice a fait connaître l’existence d’une lettre écrite par Lula, lue par l’un des fondateurs du
PT, Eduardo Greenhalgh. Lisez l’intégralité du communiqué :

Lettre de Lula dirigée au peuple Brésilien

« Je veux demander, de tout mon cœur, à tous ceux qui voteraient pour moi, de voter pour le
camarade Fernando Haddad dans l’élection à la présidence de la République »

11 septembre 2018, 17:26 (BR)


Mes amis/es,
Vous avez déjà constaté que les tribunaux ont empêché ma candidature à la présidence de la
République. A vrai dire, ils ont interdit au peuple Brésilien de voter librement et de changer la triste
réalité du pays.
Je n’ai jamais accepté l’injustice et je ne l’accepterai jamais. Il y a plus de 40 ans que je suis auprès
du peuple, à défendre l’égalité et la transformation du Brésil dans un pays plus juste et meilleur.
Quand j’ai parcouru notre pays, j’ai vu la souffrance qui brûle dans l’âme des gens et l’espoir qui
brille à nouveau dans leurs yeux. J’ai vu leur indignation contre les très funestes événements qui
leur arrivent et l’envie de vivre mieux à nouveau.
C’est pour corriger ces erreurs et renouer avec l’espoir dans l’avenir que j’ai décidé d’être candidat
à la présidence. Malgré les mensonges et la persécution, le peuple nous a embrassé dans les rues et
nous a porté en tête de tous les sondages.
Cela fait plus de cinq mois que je suis emprisonné injustement. Je n’ai commis aucun crime et
j’étais condamné par la presse bien avant que mon jugement ait eu lieu. Je continue à défier les
procureurs de l’opération « Lava Jato », le juge Sérgio Moro et le TRF-4 de présenter une
quelconque preuve contre moi, car personne ne peut être condamné pour des délits qu’il n’a pas
commis, pour de l’argent qu’l n’a pas détourné, pour des actions indéterminées.
Ma condamnation est une farce judiciaire, une vengeance politique basée toujours sur des mesures
d’exception contre moi. Ils ne veulent pas interdire le citoyen Luiz Inácio Lula da Silva, ils veulent
interdire « le projet Brésil » approuvé dans quatre élections consécutives par une majorité,
interrompu seulement après un coup contre la présidente légitimement élue et qui n’a commis aucun
délit de responsabilité, jetant ainsi le pays dans le chaos.
Vous me connaissez bien et vous savez que je n’abandonnerai jamais la lutte. J’ai perdu ma
compagne Marisa, plongée dans l’amertume des événements qui ont atteint notre famille. Afin de
pouvoir aussi honorer sa mémoire, je n’ai jamais renoncé au combat. J’ai fait face aux accusations,
en me basant sur la loi et le droit. J’ai dénoncé les mensonges et les abus d’autorité que j’ai subis
dans tous les tribunaux. Même le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU a reconnu
mon droit à être candidat.
La communauté juridique nationale et internationale s’est indignée face aux aberrations commises
par Sérgio Moro et par le Tribunal de Porto Alegre. L’attentat à la démocratie, qui a perverti mon
procès, a été dénoncé par divers hauts dirigeants mondiaux. Même la presse internationale a montré
au monde ce que le réseau Globo a essayé de cacher.
Et pourtant les tribunaux brésiliens m’ont refusé le droit qui est accordé à tous les citoyens par la
Constitution, pourvu qu’il ne s’appelle pas Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont désavoué la décision
de l’ONU et ont bafoué le pacte international relatif aux droits civils et politiques que le Brésil a
signé souverainement.
Le système judiciaire brésilien, par son action, omission et temporisation, a privé le pays d’un
processus électoral avec toutes les forces politiques et on a retiré ainsi au peuple le droit de voter
librement. On veut maintenant m’interdire de parler au peuple et même d’apparaître à la télévision.
On me censure comme à l’époque de la dictature.
Peut-être que tout cela ne serait pas arrivé si je ne me trouvais pas en tête dans tous les sondages
d’intention de vote. Peut-être que je ne serais pas en prison si j’avais abandonné l’idée de me
présenter aux élections. Mais je n’échangerais jamais ma dignité contre ma liberté, car j’ai un pacte
avec le peuple Brésilien.
Ils m’ont appliqué artificiellement la loi d’inéligibilité – « Lei da Ficha Limpa » – afin d’être
soustrait de la dispute électorale, mais cela ne devrait pas servir de prétexte pour laisser
emprisonner l’avenir du Brésil.
C’est face à cette réalité qu’il me faut prendre une décision dans le délai qui m’a été imposé
arbitrairement. Je désigne au PT et à la coalition « Le Peuple Heureux à Nouveau » le
remplacement de ma candidature par celle du camarade Fernando Haddad, qui jusque-là a assumé
la position de candidat à vice-président avec une profonde loyauté.
Fernando Haddad a été mon ministre de l’Éducation et responsable par une des plus importantes
transformations opérées dans le pays. Ensemble nous avons ouvert la porte de l’Université à
presque quatre millions d’étudiants en provenance de l’enseignement publique – noirs, indigènes,
fils d’ouvriers – qui n’avaient pas cette opportunité auparavant. Ensemble nous avons créé le
« Prouni » – bourses d’études du programme « Université pour tous »[*] –, le « nouveau Fies » –
prêts étudiants à taux zéro [*] –, les quotas – qui favorisent l’accès à l’enseignement supérieur des
étudiants en provenance de l’école publique[*] –, le « Fundeb » – Fond pour le développement de
l’enseignement primaire et de valorisation des professionnels de l’éducation[*] –, l’« Enem » –
épreuve universelle équivalente au Baccalauréat et qui permet l’accès à l’Université[*] – , le « plan
pour l’Éducation nationale », le « Pronatec » – programme national d’accès à l’enseignement
technique et à l’emploi[*] – et nous avons construit quatre fois plus d’Écoles techniques que durant
les cent années qui nous ont précédées. Nous avons conçu le futur.
Haddad est le coordinateur de notre plan gouvernemental qui a comme objectif : sortir le pays de la
crise. Ce plan a été construit par des milliers de contributions citoyennes et nous avons discuté
chacun de ses points ensemble. Il sera mon représentant dans cette bataille pour reprendre la voie du
développement et de la justice sociale.
S’ils veulent nous faire taire et nous empêcher de mettre en place notre projet pour le pays, ils se
trompent. Nous sommes vivants dans le cœur et dans la mémoire du peuple. Notre nom maintenant
est Haddad.
À ses côtés comme candidate à la vice-présidence nous avons la camarade Manuela d’Ávila, qui
confirme notre alliance historique avec le PCdoB – Parti Communiste du Brésil. Nous avons aussi
le soutien d’autres forces politiques, comme le PROS, des secteurs du PSB, des dirigeants d’autres
partis et principalement des mouvements sociaux, des travailleurs des villes et des campagnes – les
représentants suprêmes des forces démocratiques et populaires.
Notre loyauté, la mienne, celle de Haddad et de Manuela, est d’abord à l’égard du peuple, des gens
qui rêvent de revivre dans un pays où tout le monde a de quoi manger, un travail, un salaire digne,
des lois qui protègent ceux qui travaillent ; où les enfants accèdent à l’école et où les jeunes ont un
avenir ; que les familles puissent acheter une voiture, une maison et puissent continuer de rêver et
de s’accomplir de plus en plus. Un pays où tout le monde a sa chance et où personne n’a des
privilèges.
Je sais qu’un jour justice sera faite et que mon innocence sera reconnue. Ce jour-là je serai avec
Haddad afin de former le gouvernement du peuple et de l’espoir. Nous serons tous là ensemble pour
construire un Brésil heureux à nouveau.
Je veux remercier pour leur solidarité ceux qui m’envoient des messages et des lettres, qui prient
pour moi, qui font des actions publiques en faveur de ma liberté, qui protestent à travers le monde
contre la persécution et pour la démocratie et en particulier ceux qui m’accompagnent tous les jours
en veillant juste en face de l’endroit où je suis.
Un homme peut se faire emprisonner injustement, mais ses idées seront toujours libres. Aucun
oppresseur ne peut être plus grand que le peuple. C’est la raison pour laquelle nos idées vont
parvenir à toucher tout le monde à travers la voix du peuple, plus haut et plus fort que les
mensonges du réseau Globo.
Je veux demander, de tout mon cœur, à tous ceux qui voteraient pour moi, de voter pour le
camarade Fernando Haddad, candidat à l’élection présidentielle. Je vous demande aussi de voter
pour tous nos candidats qui se présentent pour les sièges de gouverneur, député et sénateur, en vue
de construire un pays plus démocratique, souverain, sans privatisations d’entreprises publiques,
avec plus de justice sociale, d’éducation, de culture, de science et technologie, plus de sécurité, plus
d’habitations, un meilleure système de santé, plus d’emplois, des salaires dignes et pour la mise en
place d’une réforme agraire.
Nous sommes déjà des millions de Lulas et dorénavant, Fernando Haddad sera Lula vis-à-vis de
millions de Brésiliens.
À bientôt mes amis/es. Jusqu’à la victoire !
Une accolade de votre ami de vieille date,
Luiz Inácio Lula da Silva

Traduit du portugais par Paulo Correia

[*] Note du Traducteur


Source : https://www.brasil247.com/pt/247/parana247/368473/Gleisi-anuncia-Haddad-candidato-n
%C3%A3o-deixaremos-o-brasileiro-sem-op%C3%A7%C3%A3o.htm
DOSSIER CUBA

Les "attaques sonores" de Cuba à l'épreuve scientifique


de l'Université d'Édimbourg : 40% de mystère !

"Le seuil de 40% est à peine un détail. Bien au contraire, il n'est même pas reconnu dans nos
tests scientifiques ou cliniques", ont déclaré les critiques de l'étude écossaise.
par Arnold August

Le 15 août 2018, le Département d’État américain a annoncé une nouvelle mesure visant à réduire
le personnel de l’ambassade de La Havane et son efficience, en limitant les séjours des diplomates à
un an. Cette catégorie de décisions extrêmement limitées s'applique normalement aux pays en
guerre, tels que l'Afghanistan et l'Iraq. Le changement dans la politique des États-Unis est basé sur
un supposé problème de santé cognitif, détecté par Washington et touchant ses diplomates de La
Havane. Avec un avertissement aux citoyens américains voulant visiter Cuba et des services
consulaires limités qui affectent à la fois les citoyens américains et les Cubains sur l'île,
l'administration Trump a considérablement réduit les relations diplomatiques et les services
consulaires dégelés par Obama.

Des neurologues défient le rapport américain


sur sa théorie d'une "attaque sonore cubaine"

Cependant, le 23 août 2018, le Département d’État des États-Unis a révisé son avis sur les voyages
à Cuba afin de "faire preuve de plus de prudence". Tout en conservant la même terminologie
accusatoire "d'attaque sonique", il s'agit du même statut d'alerte appliqué à l'Allemagne, la France,
le Danemark, l'Espagne, l'Italie et l'Angleterre. A Washington, ressent-on la vivacité du débat parmi
les scientifiques de nombreux pays (y compris les États-Unis eux-mêmes), face à la politique de
Trump à l'ambassade de La Havane ?
En mai-juin 2018, lors d'une tournée en Grande-Bretagne, j'ai appris que le Guardian avait publié le
29 mai un article scientifique citant, entre autres sources, deux neuroscientifiques de l'Université
d'Édimbourg, le Dr Sergio Della Sala et le Dr Robert McIntosh. Leur principale conclusion
scientifique, qui a fait l'objet de recherches approfondies, comme argument contre l'affirmation
américaine des "attaques sonores", est fascinante. Cela semble, même pour un profane, aller au
cœur des affirmations américaines utilisées comme prétexte pour rétablir des relations hostiles.
Aussi, puisque je passais par l'Ecosse, je leur ai demandé une entrevue à l'Université d'Édimbourg.
Ils ont gentiment accepté, à la seule réserve que, M. Della Sala étant en déplacement et ne pouvant
participer, le Dr McIntosh représenterait les deux universitaires.

"Je ne suis pas du tout politiquement motivé", a commenté le Dr McIntosh. En fait, ses motivations
purement scientifiques sont basées sur une vaste expérience et du travail: BSc, psychologie et
neurochirurgie, Université de Manchester, Angleterre; PhD, neuropsychologie, Université Glasgow
Caledonian, Écosse; Chef de psychologie (2013-2016) et maître de conférences en psychologie
(2010 à aujourd'hui), Université d'Édimbourg, Écosse.
Le Dr Della Sala est professeur de neuroscience cognitive à la faculté de philosophie, de
psychologie et de sciences du langage de l'université d'Édimbourg. Il est l'auteur ou le co-auteur de
sept livres et d'innombrables articles, a occupé des postes importants en Europe et a reçu des prix
dans son domaine.

Université de Pennsylvanie

Il a été confirmé au cours de la discussion que le Département d’État américain avait demandé à
l’Université de Pennsylvanie de tester les membres du corps diplomatique en poste à La Havane qui
avaient des problèmes de santé. Le rapport officiel de l'université a été publié en mars 2018 dans le
Journal of American Medical Association. Cela a incité les deux scientifiques basés à Édimbourg à
contester la véracité du rapport comme "manquant de rigueur scientifique", "peu fiable" et
"fragile" : mots forts pour des universitaires non motivés par des considérations politiques.
En effet, cette réaction repose sur des bases scientifiques solides. Quelle était la principale
caractéristique de la procédure et des résultats de l’Université de Pennsylvanie qui a provoqué un
rejet clair de l’autre côté de l’Atlantique ?

L'échange en Ecosse s'est principalement concentré sur la lettre McIntosh / Della Sala publiée le 29
mai 2018 dans le Journal of Neurology basé en Europe. Cependant, mon objectif était de rendre
l’analyse accessible au profane, de sorte que ce qui est devenu, à la suite de la controverse en cours,
presque de la science-fiction puisse être converti en une appréciation plus complète. Cette approche
a été facilitée par l’angle même pris par les deux scientifiques. Le titre de leur article "Déficiences
cognitives" m'a incité, au cours de la discussion, à réfléchir à une expérience que certains d’entre
nous ont pu avoir.
L'étude de Pennsylvanie a recruté six diplomates parmi ceux touchés. Chacun a été soumis à 37
tests cognitifs. Les tests ont évalué la mémoire de travail, le langage, le raisonnement, la vision, la
concentration sur l'ouïe, le mouvement et d'autres capacités cognitives pour un total de 10
catégories d'aptitudes cognitives.

La pratique normale des tests cognitifs est de mesurer la performance individuelle par rapport aux
autres dans la population. Quelle est la mesure standard acceptée par la profession ? Une personne
doit se situer dans les 5% inférieurs pour être considérée comme ayant des facultés affaiblies. Le
seuil doit être faible pour prendre en compte une variété de facteurs. Une très faible proportion de la
population est considérée comme ayant des facultés affaiblies.

Un test cognitif de routine à Montréal

Bon nombre des tests décrits par McIntosh et donnés aux diplomates semblaient très familiers. J'ai
moi-même récemment vécu, tout en subissant un test cognitif de routine à Montréal pour le
vieillissement, des difficultés de concentration. Face à face avec un médecin pendant plus d’une
heure, sans relâchement tout en ayant sondé mon "intelligence", j’ai eu du mal à éviter d’analyser le
médecin et les tests élaborés eux-mêmes. Mon esprit a inévitablement erré sur des questions telles
que les tâches en attente à mon retour au bureau après ma visite chez le médecin et ainsi de suite.
La motivation ici n'est pas de généraliser ou de simplifier à l'extrême. Ce qui est clair, cependant,
c'est que dans ces tests, une marge de manœuvre maximale doit être accordée pour éviter de
diagnostiquer une caractéristique qui pourrait en théorie être considérée comme une "déficience
cognitive", mais qui en réalité n'en est pas une. Ainsi, un seuil de 5% est la norme type dans toute la
profession.
Pourtant, l’Université de Pennsylvanie a fixé le seuil à 40%, ce qui signifie que, ipso facto, quatre
personnes sur dix qui passent le test seront "affaiblies". Ainsi, les scientifiques d'Édimbourg ont
conclu que "le seuil de 40% n’est pas un détail. Ce seuil n’est même pas reconnu dans nos études
scientifiques ou cliniques".

Les scientifiques ont reproduit les tests 1000 fois

Si les lecteurs ont encore des doutes quant à cette affirmation, permettez-moi de vous assurer que
McIntosh et son collègue n’ont négligé aucune tâche. Ils ont en fait reproduit le modèle de
Pennsylvanie qui examinait la probabilité de réussite de tous les tests lorsque le seuil de défaillance
était fixé à 40%. De plus, les deux scientifiques ont reproduit les tests 1000 fois ! Les sujets étaient
tous classés comme ayant une déficience.

Dans leur rapport, les médecins américains ont révélé que les six diplomates qui avaient passé la
batterie complète des tests, avaient une déficience cérébrale ou autre. Cependant, McIntosh a
déclaré que quiconque aurait passé les tests, aurait été classé comme déficient. À ce jour,
l'Université de Pennsylvanie n'a jamais répondu à la question très spécifique du critère des 40%,
même si une partie très importante des mesures de rétorsion du Département d'État américain contre
Cuba est basée sur la référence de 40%. Les lecteurs peuvent en tirer leurs propres conclusions.

Traduction de l'espagnol par Michel Taupin


Arnold August, auteur, journaliste et conférencier basé à Montréal.
Nouvelle constitution nationale cubaine :
entre adaptation et permanence

Les 21 et 22 juillet 2018 l'Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire approuve


en session ordinaire le projet de la nouvelle constitution nationale.

Christine Gillard

Le secrétaire d'Etat Homero Acosta, rappelle dans sa présentation aux députés (Granma 1er août)
que « le projet est le résultat de la réflexion menée par un groupe de travail, présidé par le général
Raul Castro Ruz, créé par le Bureau politique le 13 mai 2013, et correspond aux bases législatives
adoptées à cet effet par cet organe le 29 juin 2014. » Il rappelle aussi qu' « il est cohérent avec les
affirmations de Raul Castro Ruz, durant la Première Conférence nationale du Parti, le 28 janvier
2012, lorsqu’il proposait de « [...] laisser derrière nous le poids de l'ancienne mentalité et forger,
avec une intention transformatrice et une grande sensibilité politique, la vision vers le présent et
l'avenir de la Patrie, sans abandonner, ni un seul instant, l'héritage martinien et la doctrine du
marxisme-léninisme qui constituent le principal fondement idéologique de notre processus
révolutionnaire ».

Le vote par l'ANPP est le dernier stade de l'élaboration du projet avant d'être soumis à la
consultation populaire qui se déroule du 13 août au 15 novembre 2018.
Le projet est présenté par les responsables politiques cubains, non comme une nouvelle constitution,
mais plutôt comme une actualisation de la constitution en vigueur, une adaptation aux changements
intervenus depuis quarante ans.

Il convient de remarquer que la seule constitution qui fonde l’État cubain révolutionnaire est
justement la constitution de 1976. C'est pourquoi elle reste la référence fondamentale. En effet
l’État cubain révolutionnaire a gouverné de 1959 à 1976 avec la constitution de 1940. Une loi
fondamentale proclamée le 7 février 1959 reprenait l'ensemble de la constitution de 1940, avec pour
seul changement la suppression du parlement. Cette constitution, qui n'avait pas été appliquée lors
de la Dictature de Fulgencio Batista, avait des fondements politiques qui n'était pas en contradiction
avec les objectifs de la Révolution. En effet l’État cubain y était défini en ces termes : « Cuba est un
état indépendant et souverain, organisé en république unie et démocratique, pour jouir de la liberté
politique, la justice sociale, le bien-être individuel et collectif et la solidarité humaine ». De plus elle
comportait des droits humains et sociaux suffisamment progressistes pour transformer la société
cubaine dans ses premiers temps révolutionnaires sans idéologie marxiste.

Le processus, assez lent, de constitution de l'état révolutionnaire en état révolutionnaire à caractère


socialiste se fait par le vote de douze lois constitutionnelles, sans changer de constitution : En 1961,
Fidel Castro proclame le caractère socialiste de la révolution et les organisations révolutionnaires
sont regroupées dans une structure - Organisations Révolutionnaires Intégrées - qui prend le nom de
Parti Uni de la Révolution Socialiste de Cuba en 1963 et deviendra le Parti Communiste Cubain en
1965. Il s'affirme martinien, marxiste-léniniste et d'avant-garde. Mais il faudra attendre 1975 pour
que se tienne le 1er congrès du PCC et par suite l'approbation de la Constitution Nationale en 1976.
Cette dernière n'a été que très peu modifiée depuis lors. C'est elle qui règle l'organisation de l’État et
fixe l'identité politique de Cuba jusqu'à aujourd'hui.

Il est donc important de se référer à la constitution de 1976 pour commenter le projet actuel et en
analyser les permanences, évolutions et ruptures éventuelles.

Le texte en tête de la constitution est le préambule. C'est le texte fondamental puisqu' « il a pour
objet de rappeler les principes fondamentaux, les droits et les libertés des citoyens, et de les
compléter en vue de les mettre en harmonie avec l'évolution politique, économique et sociale ».
(définition donnée par le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales).

Dans le préambule de la constitution de 1976 les citoyens cubains sont définis comme « héritiers et
continuateurs» des aborigènes, des esclaves, des patriotes des deux guerres d'indépendance, des
militants des organismes ouvriers et paysans, des militants qui diffusèrent les idées socialistes et
fondèrent les mouvements marxistes-léninistes. Le préambule inscrit Cuba dans l'internationalisme
prolétarien du monde et en particulier d'Amérique du Sud et de la Caraïbe. Par ailleurs il affirme
que la complète dignité de l'être humain n'est atteinte que dans le socialisme et le communisme,
quand l'Homme a été libéré de toutes les formes d'exploitation : esclavage, servitude, capitalisme.
Enfin il proclame s'inspirer directement de José Marti.

Le préambule du projet actuel reprend exactement les mêmes paragraphes, avec les mêmes termes
pour qualifier les citoyens cubains : héritiers et continuateurs de ceux qui ont lutté; guidés par l'idéal
de José Marti, inscrits dans l'internationalisme, conscients de ce que seul le socialisme et le
communisme peuvent libérer l'Homme de toutes les formes d'exploitation, entre autres le
capitalisme.
Il est donc clair que le projet s'inscrit dans la continuité de la constitution en vigueur et que la
réflexion engagée par la commission et continuée par le peuple ne modifie en rien les fondements
de l’État cubain, en particulier son identité politique. On peut même dire que le caractère
révolutionnaire est doublement affirmé puisque, à la référence à José Marti, s'ajoute celle au
discours de Fidel Castro Ruz le 1er mai 2000 dans lequel il a, à nouveau, exposé le concept de
révolution.

La permanence de l'identité politique de Cuba est confirmée dès les premiers articles du chapitre I.
Dans la constitution de 1976, l'article premier du chapitre sur les Fondements politiques, sociaux et
économiques de l’État définit la République de Cuba en ces termes : « La République de Cuba est
un État socialiste d'ouvriers et de paysans et d'autres travailleurs manuels et intellectuels. ».

Dans le projet le même article 1 du chapitre I stipule que « Cuba est un État socialiste de droit,
démocratique, indépendant et souverain, organisé avec tous et pour le bien de tous, en tant que
république unie et indivisible, fondée sur le travail, la dignité et l'éthique des concitoyens, ayant
comme objectifs essentiels la liberté politique, la justice sociale, la solidarité, l'humanisme, le bien-
être et la prospérité individuelle et collective. » Nous remarquons la permanence de la définition de
l'identité politique de l’État cubain comme république socialiste, même si les termes ont évolué
concernant les travailleurs. On note cependant le besoin d'expliciter le concept d’État socialiste par
l'énumération « liberté, justice, bien-être, solidarité » et l'ajout du mot « démocratique », terme
repris à la Constitution de 1940.
Dans l'article 3 de ce même chapitre des fondements, il est clairement exprimé que « le socialisme
et le système politique et social révolutionnaire, établis par cette Constitution, sont irrévocables ».
Cette affirmation forte, absente de la constitution de 1976, est jugée nécessaire après les événements
politiques des années 90 – disparition de l'URSS et des républiques socialistes de l'Europe de l'Est –
qui ont fragilisé l'économie cubaine et renforcé l'attitude agressive des États-Unis d'Amérique. Elle
est aussi justifiée par le fait que le système politique en vigueur « a démontré sa capacité à
transformer le pays et à créer une société totalement nouvelle et juste. »

L'article 5 est consacré au rôle du PCC comme parti d'avant-garde ; il est défini comme parti
« unique, martien, fidéliste et marxiste » . C'est « la force dirigeante supérieure de la société et de
l’État. Il organise et oriente les efforts communs pour la construction du socialisme. Il travaille à la
préservation et au renforcement de l'unité patriotique des Cubains et au développement des valeurs
éthiques, morales et civiques ». Le rôle du PCC est complété par celui, lui aussi avant-gardiste, de
l'Union des jeunesses Communistes exprimé à l'article suivant. Il s'agit de former les jeunes dans les
principes révolutionnaires et éthiques de la société cubaine.

Il apparaît qu'il n'existe pas de différence dans l'ensemble des principes fondamentaux exprimés au
chapitre I des deux constitutions. Cependant il s'agit bien de compléter la constitution actuelle afin
de l'adapter à la société cubaine contemporaine et au nouveau paysage politique.

Le nouveau texte distingue les fondements politiques des fondements à caractères économiques.

Concernant les buts essentiels de l’État on peut remarquer quelques nouveautés comme le
renforcement de l'unité nationale et la préservation de la sécurité nationale, la promotion du
développement durable, la protection du patrimoine naturel, historique et culturel. Mais aussi le
renforcement de l'idéologie et de l'éthique et la préservation des acquis de la Révolution.

Le système économique est celui de la propriété socialiste mais s'y ajoute la reconnaissance du rôle
du marché et des nouvelles formes de propriété y compris la propriété privée. Le texte réglemente le
marché, dans le cadre de la planification économique, afin d'éviter les inégalités que le marché
génère, en fonction des intérêts de la société.

Concernant la propriété privée des terres un régime spécial est maintenu, dans lequel la vente ou la
transmission des terres ne peut être effectuée que dans les limites fixées par la loi, et sans préjudice
du droit préférentiel de l'État de les acquérir à travers le paiement à leur juste prix. L'interdiction de
la location, du métayage, des prêts hypothécaires et de tout autre acte impliquant une taxe ou une
cession sur ces terres à des particuliers est ratifiée. La possibilité de la propriété privée – souvent
soulignée par les médias européens comme étant une avancée libérale – s'accompagne de mesures
d'encadrement visant à empêcher une trop grande fracture sociale que l'ouverture au marché libre
engendre nécessairement.

Les droits, dispersés dans la constitution actuelle, sont rassemblés sous un titre dans le projet. Les
droits sont ceux reconnus dans les conventions et protocoles internationaux dont Cuba est
signataire. De nouveaux droits sont définis comme l'habeas corpus (procédure pour éviter la
détention arbitraire) ; le droit à être informé ; le droit de l'individu à connaître les archives le
concernant.

Le contenu du droit à l'égalité est élargi avec la non-discrimination de fait du genre, de l'origine
ethnique et du handicap.

Le mariage est défini dans le nouveau texte comme l'union « entre deux personnes », sans référence
au sexe.

La structure de l’État reste la même avec quelques modifications. Le texte confère à l’Assemblée
Nationale la possibilité d'interpréter la Constitution ; d'établir ou supprimer des impôts.

Le président de la République est élu pour 5 ans par les membres de l'Assemblée Nationale, pour,
au plus, deux mandats consécutifs. Il doit être âgé de 35ans au moins et ne pas avoir plus de 60 ans
pour un premier mandat. Un vice-président est élu dans les mêmes conditions.
En matière de justice, un fait nouveau : le ministère public est subordonné au Président de la
République.

Les Assemblées Provinciales du Pouvoir Populaire sont supprimées et remplacées par un


gouvernement provincial, présidé par le Gouverneur et un Conseil. Les municipalités acquièrent un
rôle croissant à partir de la reconnaissance de leur autonomie, qu’elles exercent conformément aux
intérêts de la nation. Le Conseil d’administration municipal est ratifié comme l’organe qui dirige
l’administration municipale, à la charge d’un Intendant, un terme qui devrait se substituer à celui de
Président et Chef utilisés actuellement.

Nous voyons bien que ce projet s'inscrit dans la continuité de la construction d'une société
communiste, mais avec des références qui dépassent le cadre du marxisme-léninisme, comme celle
particulièrement importante à la pensée politique de José Marti, laquelle ne s'inscrit pas dans ce
cadre.
Le projet n'est pas définitif puisqu'il reviendra à l'Assemblée Nationale pour être voté après une
vaste consultation populaire pendant trois mois. Des réunions se tiendront sur les lieux de travail et
dans les quartiers, encadrées par des personnes formées pour mener à bien la consultation. Un
procès-verbal de chaque consultation sera dressé, envoyé au Centre d’Études socio-politiques
d'opinion du Comité central du Parti.

La nouvelle Constitution, prévue pour être appliquée dans le long terme, n'a pas pour objectif
de bouleverser l'ordre établi. La seule vraie rupture concerne la reconnaissance des droits
individuels. Elle est la continuatrice d'une pensée politique qui prend naissance dans les luttes
indépendantistes révolutionnaires.

Sources :
Projet de constitution nationale : consulté sur le site de l'Assemblée Nationale cubaine
Constitution Nationale de 1940, consultée sur internet www.cubanet.org
Constitution Nationale de 1976, consultée sur www.filosofia.org
Susana Anton, Lissy Rodriguez Guerrero « La nueva constitucion y los asuntos medulares para pensar
Cuba » 22/07/2018
Susana Anton, Lissy Rodriguez Guerrero « Una constitucion con todos », Granma 23/07/2018
Luis Toledo Sande « El 26 de julio y la Nueva Constitucion » Granma 25/07/2018
Rédaction nationale Granma « Constitution : volonté de transformation et sensibilité politique » 1/8/2018
http://fr.granma.cu
Photos :Rafael Martínez Arias (La Demajagua, Granma) / Jorge Luis Baños_IPS
DOSSIER VENEZUELA

Attentat Maduro : Un Français de Caracas


enquête et témoigne

Le Français Jean Araud vit depuis quarante ans à Caracas. Son témoignage et
les entretiens qu’il a réalisés les jours après l’attentat contre Maduro constituent
donc un document brut, précieux pour comprendre à quel point les infos que
nous avons ici, ne valent que leur poids de propagande vraiment pas objective.
(MC)
***

“L’heure est venue pour les pays du Sud


de faire cause commune afin de protéger leur leadership”

Vice-ministre des Relations extérieures pour l’Afrique de 2005 à 2017, le


professeur Reinaldo Bolívar est également le fondateur et président de l’Institut
des Enquêtes Stratégiques sur l’Afrique et sa Diaspora.

Vous avez une grande expérience des relations diplomatiques entre le Venezuela et le reste du
monde. Nous avons vu ces derniers temps la manière dont plusieurs nations ont manifesté leur
solidarité avec le président Maduro face à cet attentat. Nous avons également vu comment
certaines puissances, notamment les États-Unis et leurs alliés en Amérique Latine ainsi que
l’Union Européenne, maintiennent leur position hostile envers la Révolution Bolivarienne.
Pensez-vous que l’échiquier des relations internationales sera affecté par cet attentat ?

Reinaldo Bolivar : Le président Nicolás Maduro, sur la base de l’évidence des premières preuves
apportées par l’enquête en cours, a dénoncé le fait que la tentative d’assassinat qu’il a subie a été
préparée depuis Bogotá en Colombie et Miami aux États-Unis. La réaction de la Colombie, peut-
être en raison du changement de gouvernement (Duque a remplacé Santos), a été plutôt timide et
évasive. Celle des États-Unis a elle été plus diplomatique, comme l’a montrée la réunion du
ministre des Affaires étrangères vénézuélien avec le Chargé d’affaires étasunien.

Au cours de cette réunion, le Venezuela a réitéré la demande publique effectuée aux États-Unis par
le président Maduro de collaborer dans l’enquête, puisqu’il est désormais certain que des
Vénézuéliens résidant à Miami font partie des têtes pensantes de cet attentat manqué.

Je considère que ces deux attitudes vont orienter les réactions sur cet événement, et notamment
celles des gouvernements qui suivent l’administration Trump dans sa politique contre le Venezuela,
comme ceux faisant partie du Groupe de Lima et de l’Union Européenne. Cela ne signifie pas que la
politique erronée de blocus économique et diplomatique envers la Révolution Bolivarienne en sera
modifiée, mais on se dirige en revanche vers un remaniement des méthodes irrationnelles qu’on
essaie d’utiliser, comme la violence physique, celles-ci ayant été dévoilées aux yeux de l’opinion
publique mondiale.

L’attentat contre le président Maduro et le haut commandement politique, si l’on reprend des termes
réservés aux échecs, met en échec les gouvernements ennemis du Venezuela, et les oblige à bouger
leurs pièces mineures afin de protéger leur image de juges et de pilotes de la politique
internationale. Pour ce qui est des gouvernements les plus conscients et respectueux du droit
international, comme le Mouvement des pays non-alignés, et les membres des organisations du Sud
comme l’OPEP, l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques) et la Conférence Islamique, il
les pousse à condamner ces actes déstabilisateurs, au risque de les voir se produire dans leur propre
pays également. N’oublions pas, par exemple, le récent attentat subi par l’actuel président du
Zimbabwe. L’heure est maintenant venue pour les pays du Sud de faire cause commune afin de
protéger leurs institutions et leur leadership.
Vous possédez une large connaissance du continent africain, où se sont déroulés de nombreux
attentats et assassinats contre des leaders et des présidents, et dont l’histoire retient qu’ils ont
souvent été instigués, voire réalisés de forme directe ou plus occulte par des grandes
puissances. Le président Maduro a désigné Bogotá et son président Santos comme
responsables de cet attentat, soutenus par Washington. Pensez-vous que cette méthode
continuera d’être exploitée par des grandes puissances ou que d’autres grandes puissances s’y
opposeront fermement ?

Malheureusement, la lâcheté d’un assassinat visant un chef de gouvernement ou un leader existe


depuis la nuit des temps. Dans les cours européennes, de véritables anéantissements de familles
royales se sont produits tout au long de l’histoire pour l’accès au pouvoir politique. Des frères qui
assassinaient leurs propres frères ou même leurs propres parents. Ou bien en Égypte également, qui
a connu les assassinats de pharaons. En Inde, on pleure toujours le martyre de Gandhi alors au
firmament de l’expression de son leadership régional et de son influence mondiale.

Le thème de l’attentat est récurrent. Même les États-Unis n’ont pu y échapper, eux qui ont vu
Lincoln et Kennedy se faire assassiner pour avoir épousé des causes dérangeantes pour les élites. Ils
ont également vu des leaders mondiaux comme Luther King et Malcom X subir le même sort.
Même le Vatican n’y a pas échappé, Jean-Paul II ayant failli être victime du fanatisme engendré.

Le Libérateur Simón Bolívar a subi plusieurs attentats alors qu’il exerçait la fonction suprême, les
plus notables s’étant déroulés en Jamaïque, au Guárico et à Bogotá. Le Venezuela perdit en
Colombie le bras droit de Bolívar, le Général Antonio José de Sucre, qui avait été président de
L’Équateur et était appelé à succéder au Libérateur à la présidence de la Grande Colombie. Dans
Notre Amérique, Fidel Castro a raconté les nombreuses fois où on a tenté de le supprimer, et si vous
souhaitez une matérialisation de ce genre de faits, nous avons la mort du leader et président de la
Grenade, Maurice Bishop.
En Afrique, les puissances impériales ont décidé d’en finir avec le socialisme africain en
anéantissant son leadership, provoquant ainsi de manière directe ou indirecte la mort d’hommes
comme Amílcar Cabral, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Gamal Abdel
Nasser, Agostinho Neto, Eduardo Mondlane, entre autres. Plus récemment, c’est l’assassinat public
de Mouammar Kadhafi, applaudi par la ministre des Affaires étrangères d’Obama, auquel nous
avons assisté.

Proche de l’Afrique également, l’empoisonnement de Yasser Arafat par le sionisme israélien, ainsi
que le cirque macabre orchestré par les États-Unis pour en finir avec Saddam Hussein montrent
bien que cette méthode cruelle et détestable d’ingérence n’est pas en voie de disparition.
Aucune nation civilisée au monde ne s’accommode de ce type de barbarie. Mais bien évidemment
cette méthode, comme celle de la guerre et des bombardements indifférenciés contre les peuples,
fait partie du répertoire des actions des grandes puissances qui pensent être les seigneurs du monde.
N’oublions pas le nombre de fois où l’on a entendu que la résolution finale en Syrie passerait par la
mort de son président.

Face à cela, il demeure toujours l’espoir d’une clairvoyance du leadership actuel, tant sur un plan
personnel que partisan, de pays forts qui ont fait preuve de rationalité au sein du Conseil de sécurité
des Nations Unies et dans le cadre de l’étouffement du terrorisme en Syrie, comme la Russie et la
Chine.
***

“Le peuple doit être un protagoniste fondamental


de ce moment historique”

Journaliste à la trajectoire riche, dans la presse écrite et à la télévision, Néstor


Francia. est actuellement député de l’Assemblée nationale constituante.

Cela fait un an que l’opposition radicale vénézuélienne, face à ses échecs répétés dans les
urnes, mettait le pays à feu et à sang afin de renverser le président. Après l’élection par le
peuple de l’Assemblée nationale constituante, la paix a été rétablie du jour au lendemain.
Désormais, cette même opposition radicale choisit la voie d’un attentat contre le président.
Comment devons-nous interpréter cela ?

Néstor Francia : Dans ce cas concret, l’analyse n’est pas facile à établir. On ne connaît pas les
informations fondamentales. On ignore si cet attentat est un fait isolé ou s’il est le début d’une
spirale de violence terroriste, on ignore le réel degré d’organisation des auteurs ainsi que leurs liens
internes avec des acteurs politiques spécifiques ou avec des éléments d’opposition au sein même de
l’État ou des forces armées. En principe, il semble s’agir d’une action isolée, mais nous ne pouvons
pas en être sûrs. Pour le moment, nous ne pouvons qu’êtres vigilants et espérer que les
investigations aboutissent à de nouveaux éléments d’appréciation. D’autre part, l’opposition en
général, et plus particulièrement sa frange radicale, est anéantie et il n’est pas évident d’attribuer
cette action à l’une de ses franges ou de savoir s’il s’agit d’un groupe plus ou moins fantaisiste
comme celui formé par le policier Oscar Pérez. (1)

Sans un seul coup de feu, l’Assemblée nationale constituante a réussi à rétablir la paix face à
des actions telles que des assassinats, des attaques contre des centres de soins et des garderies
pour enfants, des destructions d’édifices publics, la crémation d’individus encore vivants,
entre autres. Comment pensez-vous que l’Assemblée agira dans le futur afin d’éviter de
nouveaux attentats, si tant est que l’on imagine l’opposition instiguer de nouveaux attentats ?
Le terrorisme a l’habitude d’être imprévisible. Il ne nécessite pas de soutien populaire, ni
d’effectifs conséquents pour agir si l’on dispose d’une organisation un minimum effective. Les
ressources ne manqueraient pas, les dollars impériaux afflueraient, de manière directe ou indirecte.
En ce sens, je ne vois pas la Constituante disposer de beaucoup de marge de manœuvre pour éviter
les actes terroristes. Le cas des guarimbas (2) a été différent, leurs actions étaient publiques notoires
et elles étaient de plus essoufflées et sur le point d’être renversées, elles n’avaient atteint aucun de
leurs objectifs minimaux qu’elles s’étaient fixées et le peuple, opposition comprise, ne leur avait
apporté aucun soutien. La Constituante a parachevé la tâche qui était pour l’essentiel déjà réalisée.
Maintenant, je crois que c’est l’action de l’État dans son ensemble qu’il faut mobiliser, y compris la
Constituante elle-même, évidemment, mais avec un rôle fondamental des équipes de renseignement
et des corps sécuritaires de l’État. Et le peuple dans la rue, de façon permanente, bien sûr, de
différentes manières. Je crois que les missions principales de la Constituante sont autres à ce stade,
comme la rédaction du nouveau texte constitutionnel qui inclut la transformation profonde des
structures étatiques bourgeoises qui prévalent toujours et les changements qui donneraient un réel
pouvoir au peuple, pour qu’il ne soit pas seulement un acteur de ce moment historique, mais surtout
un protagoniste fondamental de celui-ci.

Notes :
1) Pérez a dirigé en 2017 une opération visant à dérober un hélicoptère de la police afin
d’attaquer le siège du Tribunal suprême de justice. Sa cachette ayant été découverte par les
services de renseignement, il a opposé une résistance et a été abattu en 2018.
2) Les guarimbas sont un style de barricades de rue assez violentes élaborées par l’opposition
vénézuélienne qui, en 2014 et 2017, ont affiché un bilan de plusieurs dizaines de victimes
parmi la population civile et les services de l’ordre public.
Le Petro, une arme révolutionnaire ?

Nicolas Maduro a annoncé la réalisation de plusieurs projets visant à créer "un nouveau
système monétaire stable" et à lutter contre le blocus économique des USA et l'hyperinflation
de sa monnaie nationale, le bolivar. La création dune crypto-monnaie est au cœur des
réformes économiques du Venezuela.
par Michel Taupin

Depuis le 20 février dernier, le pays s'est doté de sa propre crypto-monnaie : le Petro (une idée
lancée par Hugo Chavez).

Qu'est-ce qu'une crypto-monnaie ?

Issue d'initiatives privées, c'est une monnaie numérique virtuelle (dématérialisée) que l'on utilise
seulement sur les réseaux informatiques décentralisés, directement entre internautes. Il y en a des
dizaines, la plus connue est le Bitcoin. Comparée aux monnaies ordinaires maintenues par des
institutions financières, la crypto-monnaie est gérée par un grand livre de comptes consultable par
tous sur internet.
C'est donc une monnaie indépendante qui ne dépend pas des banques centrales, pas d'intermédiaire,
totalement transparente (toutes les transactions sont publiques), impossible à contrefaire, au
transfert immédiat (quelques secondes contrairement à un virement bancaire qui met quelques
jours), aux frais de transfert quasi nuls (en tout cas bien inférieurs aux banques classiques), et
n'importe quel particulier ou société peut transférer cette monnaie.
C'est aussi une monnaie qui met en grand danger les banques et les institutions financières
classiques, si son développement devenait important dans le monde. D'ailleurs, le lobby bancaire ne
s'y est pas trompé puisqu'il s'oppose à l'utilisation de ce type de monnaie et défend bec et ongles son
système traditionnel. Il arrive même à la faire interdire dans certains pays.
L'économie du Venezuela étranglée

Le Venezuela bolivarien souffre depuis des mois de dures attaques contre son économie. "Les
citoyens sont conscients que la rareté, l'inflation et la détresse économique sont la conséquence
voulue du siège économique et du blocus financier auxquels ils sont soumis. Les États-Unis veulent
contrôler l'accès aux ressources vénézuéliennes. C'est ce différend qui explique pourquoi, en un peu
plus de deux ans, le Venezuela a dû payer au reste du monde plus de 70 milliards de dollars, alors
que des pays amis de la puissance hégémonique, comme l'Argentine de Macri, ont obtenu plus de
140 milliards de dollars de nouveaux financements au cours de la même période" affirme Guillermo
Oglietti.
Il faut donc à tout prix, contourner les sanctions économiques étasuniennes et stopper le
comportement des banques et industriels vénézuéliens qui organisent la pénurie de biens de
consommations (marché noir des biens et des devises),et qui sont à l'origine d'une hyperinflation
insupportable entrainant la chute du bolivar.

L'offensive originale de Nicolas Maduro

En février 2018, le Venezuela est devenu le premier pays au monde à émettre une crypto-monnaie
souveraine. Le fait qu'un État charge sa Banque centrale de la créer est non seulement inédit mais
contraire à son caractère "anti-système". C'est là sans doute le coup de génie des économistes du
gouvernement.
L'idée est de renforcer le bolivar qui se déprécie vertigineusement face au dollar mais aussi et
surtout de réduire le recours au dollar. En créant sa crypto-monnaie souveraine Petro, le Venezuela a
la ferme intention de s'affranchir du dollar. En effet, le Petro est soutenu essentiellement par le cours
du baril de pétrole, et un peu par ceux de l'or et des diamants. Indexer le Petro sur le pétrole est un
très gros avantage. Contrairement aux autre monnaies concurrentes dont le cours dépend de la
spéculation, il aura une valeur intrinsèque sûre, et non des moindres : Avec plus de 300 milliards de
barils de pétrole, le Venezuela dispose des plus vastes réserves d’or noir au monde, devant l’Arabie
saoudite.
Elle sera donc une monnaie forte qui devrait inspirer confiance aux investisseurs et fournisseurs
étrangers avec l'espoir que "le Petro soit la crypto-monnaie la plus demandée du monde" (dixit
PSUV). Elle permettra au pays de compter sur de nouveaux financements et ainsi de contourner le
blocus financier en effectuant des paiements internationaux et des achats de médicaments entre
autres. Le gouvernement espère ainsi atténuer la pénurie d'approvisionnement qui affecte
lourdement le bien-être de la population. Ce sera la seconde unité de compte après le bolivar.
Dans les zones qui lui sont réservées comme les zones touristiques, le petro en captant une grande
partie de la demande de dollars, finira par renforcer le bolivar qui lui est adossé. Le bolivar actuel
subit une hyperinflation artificiellement favorisée par le marché noir (+1 000 000 % d'ici à la fin de
l'année selon le FMI). Aussi le nouveau bolivar, le "bolivar souverain" issu de cette réforme, se
verra amputé de 5 zéros.
L'enjeu est que le dollar perde de la notoriété face au Petro. Comme le commerce international
devrait se faire de plus en plus souvent en Petros, on pourra de plus en plus changer des Petros en
Bolivars et peu à peu, le dollar perdra de l'importance dans l'économie vénézuélienne. Nicolas
Maduro a d’ailleurs assuré que cette nouvelle crypto-monnaie pourrait être utilisée pour payer ses
impôts, ses amendes ou encore des services publics comme les transports en commun.
Le Petro est échangé contre 60 dollars USD, soit environ la valeur d'un baril de pétrole sur les
marchés internationaux. Chacun de nous peut d'ailleurs en acheter. Un pétro équivaut à 3600
bolivars souverains. A titre indicatif, le salaire mensuel minimum sera fixé à 0,5 Petro (PTR) soit
1800 bolivars souverains (ou 30 dollars USD) soit 60 fois plus que le salaire actuel (3 millions
d'anciens bolivars).

Les chances de succès

L’idée est d’imposer lentement le Petro comme une devise complémentaire plus stable.
Cette grande ambition exige que la levée de fonds soit un succès. Pour cela il faut une demande.
“Une monnaie attire parce qu’elle rend des services de paiement à faible coût, qu’elle est largement
acceptée et qu’elle est stable. Dans ce contexte, je ne serais pas surpris que le lancement du Petro –
qui a l’avantage d’être adossé au pétrole – soit un succès" (Nabil Berouag)
Le gouvernement a annoncé, en mai dernier, que la vente du Petro avait fait entrer dans les caisses
de l’État vénézuélien 3,3 milliards de dollars, dont 1,7 milliards serviront à importer "des aliments,
des médicaments et des matières premières pour l’industrie".
Si l'initiative du Président Maduro est couronnée de succès, ce que je lui souhaite, alors d’autres
pays confrontés à des problèmes d’inflation ou de dettes en Amérique du Sud ou en Afrique
pourraient s’en inspirer.
Les États-Unis et d’autres pays dits riches voient d’un très mauvais œil qu’un nombre croissant de
pays sortent ainsi du système financier traditionnel pour échapper à des sanctions économiques ou
aux griffes des créanciers. Trump a déjà interdit aux citoyens étasuniens d'acheter, de vendre et
d'investir dans le Petro. Suite à ce décret, les ventes de Petro ont doublé !
Le pari du Petro, une arme révolutionnaire pour une contre-offensive économique en milieu
capitaliste ?

Comment créer un compte Petro (PTR) ?


Pour pouvoir investir dans des Petro, faire des transactions et échanger, il faut créer un compte sur
Dicom. L'ouverture d'un compte Petro est facile à faire. Il suffit de s'inscrire sur Dicom et d'ajouter
les informations personnelles et les données relatives au compte bancaire du détenteur du futur
compte. Après la création du compte, l'utilisateur peut créer un portefeuille de crypto-monnaie.
Enfin, c'est après un dépôt que l'utilisateur peut faire des transactions et des échanges de crypto-
monnaies.
DOSSIER NICARAGUA

Luis Barbosa : « Il est désormais démontré


que le secteur privé est putschiste »

Les choses semblent reprendre leur cours au Nicaragua. De larges secteurs de la société se
sont mobilisés en soutien au gouvernement, lequel a réussi à contenir les foyers de violence,
plus connus sous le nom de « tranques » (barrages/barricades). Mais les médias continuent à
soutenir l’opposition, et la diabolisation du Nicaragua s’accentue à travers les condamnations
de l’OEA, du département d'État des États-Unis et du vice-président Mike Pence. Afin de
comprendre qui a bénéficié de la crise et qui en a souffert, et qui défend réellement la paix au
Nicaragua, nous nous sommes entretenus avec Luis Barbosa, responsable syndical de la
Confédération Syndicale des Travailleurs (CST).

Alex Anfruns : Juste avant la crise, vous aviez participé à des réunions avec des représentants
du COSEP et du gouvernement afin que le salaire minimum soit augmenté. Quel bilan
personnel tirez-vous de ces rencontres ?

Luis Barbosa : Avant le 18 avril, nous avions un dialogue de consensus au sein d’instances
importantes comme la table ronde du salaire minimum à laquelle le gouvernement participait ainsi
que l’entreprise privée et les organisations syndicales. Nous avions des accords tripartites dans le
secteur de la manufacture, qui est celui qui produit les vêtements à destination des États-Unis. Il y
eut d’autres accords dans le secteur du bâtiment et le secteur minier. De manière logique, nous
avancions main dans la main dans ces secteurs et nous soutenions le gouvernement dans sa
proposition de continuer à générer des emplois et de la stabilité. Par conséquent, le rôle du
gouvernement était de garantir la sécurité civile, afin d’attirer les investissements et d’obtenir des
prêts pour le développement d’infrastructures, hôpitaux, écoles, routes, etc.

Nous avions effectué du bon travail et nous avancions encore, mais juste avant les événements du
18 avril, la Banque Mondiale et le FMI proposèrent un changement concernant la sécurité sociale. Il
faut savoir que l’âge de la retraite au Nicaragua est fixé à 60 ans, et les travailleurs doivent cotiser
750 semaines, c’est-à-dire l’équivalent de 15 années de suite. Il existe des secteurs qui ne
fonctionnent même pas 15 années de suite, comme le travail aux champs, le bâtiment, etc. Mais la
proposition du FMI voulait nous obliger à passer à 1 500 semaines ! C’est-à-dire, passer de 15 à 30
années de cotisation et repousser l’âge de la retraite à 70 ans, soit doubler la durée de cotisation.

La proposition voulait également supprimer la retraite réduite dont bénéficient des milliers de
personnes du troisième âge et réduire les dépenses en médicaments pour les retraités. Nos
organisations syndicales ainsi que le gouvernement ont vu que c’était inacceptable. C’est alors que
le gouvernement et les représentants de travailleurs se sont mis d’accord sur cette réforme qui
maintiendrait la retraite réduite, l’âge de la retraite à 60 ans, la cotisation de 750 semaines... et ne
s’est appliqué rien de plus que 5% déductibles aux retraités. L’ambition de ces 5% était de mieux
s’occuper de ces secteurs et d’améliorer leurs conditions d’accès aux médicaments.

La réforme comprenait aussi l’abandon du plafond. Par exemple, il existait un plafond de 75 000
cordobas. En supprimant le plafond, si un fonctionnaire ou gestionnaire d’entreprise privée gagnait
120 000 cordobas ou plus, il allait payer pour la totalité du salaire perçu. Et évidemment, cela n’a
pas plus aux entrepreneurs. Ils n’ont pas accepté cette position. Mais nous si, et ç’a été le détonateur
qui a servi de prétexte à l’alimentation de la protestation.

À ce moment-là, en plus des entrepreneurs, quels autres acteurs ont contribué à mettre de
l’huile sur le feu ?

Ce sont les étudiants qui ont déclenché les protestations à cause de la réforme de l’Institut
Nicaraguayen de la Sécurité Sociale (INSS). Le gouvernement a abrogé le décret quelques jours
plus tard, le rendant inopérant, mais les manifestations ont continué ! Il ne faisait aucun doute que
c’était un prétexte pour déclencher un processus de coup d’État contre le gouvernement élu
constitutionnellement. C’est alors qu’ont commencé les barrages, que les affrontements ont débuté,
mais que s’est mise en place également une table de dialogue avec la désignation de l’Église comme
médiateur.

Celle-ci n’a jamais voulu se porter garante, elle a toujours voulu n’être qu’un médiateur de ce
dialogue. Cependant, nous avons de très nombreuses preuves d’appels au renversement de ce
gouvernement effectués depuis les chaires. Il y a eu ouvertement des campagnes menées dans des
écoles et des églises afin de recueillir des denrées, des médicaments, des vêtements... pour les
amener aux barrages ! Les églises sont devenues des centres d’approvisionnement. Dans certains
cas, des armes ont même été retrouvées ! Ceci a été rendu public, mais après que ces armes aient été
placées dans des camionnettes et transférées aux lieux des barrages, afin de les répartir. C’est ainsi
qu’ont agi les représentants de l’Église. Il ne faut pas les confondre avec l'Église, car celle-ci nous
représente tous, nous les paroissiens d’une religion déterminée.

Et quel rôle les acteurs institutionnels ont-ils joué ?

Cela a été l’escalade. Les organisations syndicales ainsi que différentes franges de la société ont fait
pression sur le gouvernement, demandant à la police d’agir. Il y avait déjà eu des morts, des
pillages, et on mettait le feu tant aux établissements du parti (le Front Sandiniste) qu’aux
institutions municipales (mairies, universités privées, etc.). Toute cette destruction nécessite d’être
quantifiée, ce sont des pertes qui se chiffrent en millions de cordobas.
Ce sont les barrages (ou barricades, comme on peut l’entendre également) qui retenaient la
population en otage. Il existait une persécution contre tous ceux qui étaient identifiés comme
militants ou sympathisants du Front. C’est pour cette raison que beaucoup de personnes ont quitté
leur communauté et cherché d’autres lieux où pouvoir rester sans se faire assassiner.

De concert avec l’opposition, l’organisation patronale COSEP a effectué plusieurs appels à la


grève nationale pour protester contre le gouvernement. Quels échos ces appels ont-il eu ?

Tout d’abord, il faut bien dire une chose. Certains secteurs de l’opposition ont accusé le FSLN
d’obliger les fonctionnaires à assister à des célébrations ou manifestations. Le Front a toujours été
accusé de cela. Alors à cette occasion, lorsque les chefs d’entreprise ont débuté une grève de trois
ans dans l’après-midi, les employés ont été obligés de sortir. Et c’est sous la menace de
licenciements qu’ils ont été forcés à sortir. Ils ont donc été menacés. Ils ont ensuite été obligés de
voir leur salaire amputé de 100 cordobas afin de soutenir la lutte. Il y a eu des plaintes émanant de
travailleurs, ceux-ci nous ont prié de ne pas communiquer leur nom.
Il y a eu peu d’écho parmi les employés des secteurs productif et touristique (nous parlons donc de
la pêche, de l’agriculture, du bâtiment, de la manufacture, de l’hôtellerie et de la restauration).
Concernant le dernier appel qui a été effectué, si l’on prend l’exemple du secteur de la manufacture,
qui emploie environ 120 000 personnes, 98% d’entre elles ont travaillé, ignorant l’appel. Même les
chefs d’entreprise du secteur manufacturier se sont réunis et se sont dits : « Pourquoi est-ce que
nous participerions à une grève ? » Il faut garder en tête que ce sont des individus qui travaillent
avec l’étranger et qu’ils doivent honorer leurs commandes. Et s’ils ne sont pas dans les temps, ils
peuvent perdre des commandes et mettre au chômage des milliers d’employés. Il existait donc une
prise de conscience de la signification de cette grève, et les travailleurs ont aidé leur centre de
travail. Même avant la crise et les barricades, des habitants du sud du pays, dans la zone comprise
entre Masaya et Niquinohomo, étaient forcés à descendre des bus et devaient marcher 3 ou 4
kilomètres pour se rendre à leur usine.
Des groupes de manifestants sont allés jusqu’à menacer les entreprises, leur promettant : « si vous
ouvrez votre entreprise, nous y mettrons le feu ». Les chefs d’entreprise ont reçu des pressions, ils
ont été intimidés et extorqués, et forcés de fermer. Certains l’ont fait. Par exemple, dans cet endroit
qui s’appelle « Astro Cartón », près de 150 personnes ont afflué, forçant les portes, entrant à l’aide
de béliers, et on a dit aux chefs d’entreprise : « Si vous ne faites pas sortir vos employés, nous
mettrons le feu à cet endroit ». Nous parlons de quelque huit ou neuf mille travailleurs, et les chefs
d’entreprise se sont réellement vu obligés d’abandonner ce jour-là, car on les a forcés. Ce n’était pas
une question de conscience, comme lorsqu’il y a une grève nationale et qu’on invite la population à
rejoindre le mouvement. Non, cette fois la volonté était d’inviter tout le monde, mais par la force. Et
il existe des preuves vidéo des choses qu’ils ont faites.

Quel rôle les médias ont-ils joué dans le déroulement de cette crise ?

Ils ont joué un rôle assez important dans la désinformation. Par exemple, l’information circule sur la
version espagnole de CNN qu’on ne peut pas marcher dans les rues du Nicaragua car il y a des
paramilitaires qui tuent des enfants. Qu’on assassine des gens comme ça... c’est un énorme
mensonge ! La police s’est comportée conformément à la loi : elle est allée démonter les barrages et
s’est logiquement retrouvée face à des gens armés de fusils de guerre. Il existe des preuves de cela.
Ils ont donné des béliers à des jeunes, ainsi que des armes artisanales qui sont considérées comme
des armes puisqu’elles sont chargées de cartouches de fusil de chasse. Des fusils de gros calibre ou
de sniper ont également été saisis aux barrages, parmi lesquels des AK-47.
Avec ce mensonge, ils veulent les faire passer pour des anges, mais à chaque fois qu’une
évacuation, suivie de mises en détention, a eu lieu, révélant une forte présence d’adultes à ces
barrages, l’Église accourait pour les faire libérer. La police se rendait sur les barrages au nom du
maintien de la paix, ainsi que dans le but de faire respecter le précepte constitutionnel du retour à
l’ordre et de la libre circulation. Dans le département du Carazo, plus de 200 transporteurs
centraméricains ont été libérés, alors qu’ils étaient restés séquestrés pendant plus de deux mois.
Mais jamais l’on n’a vu l'Église se rendre, par exemple, dans un centre voisin de Carazo qui est
devenu célèbre, un barrage connu sous le nom de San José. Il accueillait une école religieuse et
l’une des salles servait à torturer des gens. Il existe des photos et des vidéos de ces actes, et cela se
faisait devant des mères supérieures. Des pères ont assisté à ces barbaries, aux tortures, etc.
Mais ça, le public ne le savait pas : la version espagnole de CNN ne l’a pas repris, de même que
100% Noticias, le quotidien La Prensa de Nicaragua et les grandes corporations... Ces médias sont
ceux qui ont reçu des financements pour mener une campagne sale. Il a récemment été révélé que
l’USAID a approuvé une aide de coopération à hauteur d’un million et demi de dollars afin de
poursuivre l’objectif de « coup d’État en douce » appliqué actuellement à d’autres pays. C’est-à-
dire afin que les morts se poursuivent, car il y a déjà eu 22 policiers assassinés et plus de 400
blessés, hommes ou femmes. À ceux-là s’ajoute la population civile, qui compte elle aussi des
blessés, et des victimes d’assassinats. Enfin, il y a les gens n’ayant rien à voir avec tout cela, et qui
en sont ressortis blessés, parfois mortellement, et que l’on vend comme faisant partie de
l’opposition. Car on a également pu voir des passants être blessés pendant qu’un conflit avait lieu.
Si vous consultez leur liste à l’heure actuelle, on parle de plus de 500 morts. Mais si vous regardez
attentivement, vous trouverez des gens décédés accidentellement, ou de mort naturelle, des gens
qu’on a identifiés qui disparaissent le mois suivant et réapparaissent le mois d’après...
On a donc amplifié le nombre de morts. Il y en a plus de 100, mais il y a eu des morts des deux
côtés ! Par exemple, l’un des décès les plus horribles est celui qui a frappé un camarade militant
qu’on enflammé et laissé brûler vivant. Les images existent, ceci est du terrorisme en direct. Il y eut
ensuite un autre camarade policier, que l’on a frappé et enflammé également. Un autre encore a été
capturé à Masaya, où même un prêtre a été impliqué.

Quatre mois plus tard, quelle est la situation aujourd’hui ?

Grâce à Dieu, nous pouvons dire aujourd’hui que nous sommes débarrassés des barrages et qu’il
existe une libre circulation, si bien que la population peut enfin marcher dans la ville en tout
confiance. Auparavant, dès 14h, tout le monde cherchait un moyen de rentrer chez soi. Maintenant
les gens peuvent sortir le week-end et faire un tour avec leur famille, et partager nos plats
populaires... On sent que l’atmosphère est en train de revenir à la normale, mais les putschistes sont
toujours là, et ils reçoivent toujours des financement et souhaitent toujours déclencher une nouvelle
lutte. Ils disent que cette fois cela se fera au niveau international, avec des plaintes. Mais qui va
déposer plainte et qui nous condamnera ?
Ce n’est un secret pour personne que les Nicaraguayens naissent anti-impérialistes, car nous tirons
cela de nos ancêtres. Mais ces putschistes sont pro-impérialistes. On sait publiquement qui les a
financés et qui continue de financer ces petits groupes de personnes qui ont détruit ce que nous
avions, et qui ont fait payer à tous les Nicaraguayens le prix suivant : un pays en paix, en progrès et
en développement. Et un de ces pays duquel on peut dire que l’on peut s’y promener à toute heure
du jour et de la nuit, de manière assez sûre. Nous étions en train de faire des efforts, mais c’est ce
que les putschistes nous ont arraché, avec l’aide des États-Unis d’Amérique (du Nord).
Le harcèlement et la persécution des syndicalistes dans des pays comme la Colombie, le
Guatemala, le Honduras ou le Mexique sont préoccupants. Qu’en est-il de votre pays ?

Après l’arrivée du commandant Daniel à la tête du gouvernement en 2006, nous avons réussi à
grandir au niveau des syndicats. Au cours des 16 années précédentes, de 1990 à 2006, avec les
gouvernements de Violeta Barrio de Chamorro, d’Arnoldo Alemán et de Bolaños, la persécution
syndicale existait, et ils nous ont confisqué tous les droits. Et voici le rapport ainsi que la
documentation émanant de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), qui a reconnu qu’à partie
de 2006, les droits ont été restitués de manière consensuelle aux travailleurs grâce au gouvernement
du Nicaragua.
Ces droits ont été obtenus grâce au dialogue et au consensus que nous étions en train de construire
entre les chefs d’entreprise, le gouvernement et les travailleurs. Sur son site, l’OIT a publié l’accord
tripartite que nous avons signé, dans les manufactures, par exemple, ainsi que d’autres que nous
avions signés au cours de ces 11 dernières années.
Le syndicalisme possède aujourd’hui au Nicaragua un taux d’adhésion approchant les 35% de la
population au niveau national. C’est un bon chiffre comparé à d’autres pays de la région et il montre
l’ouverture envers les syndicats.

En quoi la situation du Nicaragua est-elle singulière en comparaison aux autres pays


centraméricains voisins ?

Jusqu’au 18 avril, nous avions un pays en croissance économique, avec des meilleures conditions
salariales qui allaient voir le jour, un avancement... Dans le reste de la région, au Salvador, au
Honduras, au Guatemala, il existe existe également un développement et un bon PIB. Mais en ce
qui concerne l’organisation syndicale au niveau centraméricain, celle-ci n’atteint même pas au taux
d’adhésion de 5% de la population économiquement active. C’est encore pire au Costa Rica : le
syndicalisme n’existe pas, les adhérents se comptent sur les doigts d’une main et on y promeut le
solidarisme, ce qui a été condamné par l’OIT.
Le syndicalisme au Nicaragua est un mauvais exemple pour ce type de gouvernements que les pays
centraméricains possèdent. Ici, nous sommes fiers de notre liberté syndicale, et les conventions
collectives que nous possédons le démontrent. Nous avons des accords nationaux dans le secteur de
la pêche, de la mine, de la manufacture, de la construction. Nous avions des accords et des
conventions collectives avec des hôtels et des restaurants, qui figurent parmi les secteur les plus
putschistes. Beaucoup d’hôtels, d’auberges etc. ont fermé. Mais en ce qui concerne la relation que
nous avions ici au Nicaragua, notre situation en tant que mouvement syndical était enviable.

Il est désormais démontré que le secteur privé est putschiste. On parle d’un groupe de personnes qui
a profité de la situation et on peut voir une nouvelle fois que le capital n’a pas d’amis. Il existe
également un groupe qui a trahi le FSLN, et qui est lui aussi derrière le putsch.
Les travailleurs et patrons honnêtes de grandes, moyennes et petites entreprises ainsi que le
gouvernement souhaitons que le monde sache que le Nicaragua est en train de retrouver la paix, la
stabilité, et nous allons nous servir de cela pour refaire de notre pays l’un des endroits les plus sûrs
en Amérique Latine.
“Les étudiants universitaires ont été victimes
du terrorisme putschiste”

À l’occasion du 59ème anniversaire du massacre ayant eu lieu durant la dictature somoziste,


l’Union Nationale des Étudiants du Nicaragua (UNEN) a lancé le 23 juillet un appel à la
mobilisation dans plusieurs villes du pays. Cette marche a eu lieu quelques jours après
l’évacuation de l’Université Nationale Autonome du Nicaragua à Managua, décrite par les
grands médias comme un nouvel épisode de “répression” exercée contre les étudiants. Que
s’est-il réellement passé et quelle a été la chronologie des faits ? Nous avons comparé les
affirmations véhiculées par ces médias avec la réalité du terrain. Une occasion idéale pour
écouter le témoignage du président de l’UNEN, Luis Manuel Andino Paiz.
Alex Anfruns

Quel message les étudiants mobilisés dans la marche du 23 juillet ont-ils défendu par rapport
à la situation de crise que traverse le Nicaragua actuellement ?

Depuis le début de la crise, l’Union Nationale des Étudiants du Nicaragua (UNEN) a toujours
exprimé et réitéré l’appel à la paix, le respect du droit d’autrui, le dialogue et la tolérance.
Lors de la marche du 23 juillet, nous avons exigé que justice soit faite pour chacun des étudiants
décédés ainsi que pour tous les nicaraguayens qui ont perdu la vie. Nous exigeons également que
les recherches continuent pour faire la lumière sur chacune de ces morts et ceux qui en sont
responsables, qu’on poursuive tous ceux qui y ont participé intellectuellement ou matériellement
pour actes de terrorisme et déstabilisation de l’État du Nicaragua en accord avec les lois en vigueur.
Nous demandons aussi aux organismes internationaux de droits de l’homme présents au Nicaragua,
comme la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) et le Haut-Commissariat
des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) qu’ils prennent en considération ce qui suit:
“Droits Humains pour tous, Justice pour tous, Non à la distinction politique, Non au découpage de
la vérité”.
Quelle est l’importance historique de la date que vous avez commémoré durant la marche ?

Le Mouvement Étudiant Nicaraguayen s’est consacré le long de son histoire à la défense de


l’autonomie universitaire et la lutte contre la dictature somoziste. Il a ainsi été à la tête des efforts
réalisés autour du budget signé par l’État et dédié au fonctionnement des universités depuis 1960.
Ce dernier est passé de 2% dans les années 90 pour atteindre un 6% constitutionnel, qui représente
ce dont on dispose actuellement grâce à la gestion du projet dirigé par le Front Sandiniste de
Libération Nationale (FSLN).
Durant toute cette période, on a assisté à la mort de beaucoup de jeunes. Il est cependant important
de connaître la mémoire historique de cette lutte estudiantine et c’est pour cela que nous
remémorons ce 23 juillet 1959, en le plaçant dans le cadre de la dictature somoziste. C’est là qu’un
groupe d’étudiants universitaires de la ville de León ont manifesté contre un massacre qui a eu lieu
un mois auparavant dans un endroit connu sous le nom de “El Chaparral” à la frontière entre le
Honduras et le Nicaragua. Plusieurs jeunes y avaient perdu la vie, on y a compté des dizaines de
blessés et plusieurs leaders étudiants ont été détenus dont Carlos Fonseca Amador, qui deviendra
plus tard l’un des fondateurs du FSLN.
Durant ce massacre, la Garde Somoziste a assassiné 4 jeunes: Erick Ramírez, José Rubí, Sergio
Saldaña et Mauricio Martínez. Il y a eu en plus plus de 100 blessés et plusieurs détenus. Grâce à
leur lutte inébranlable, ces jeunes universitaires et leaders étudiants sont considérés par le peuple
Nicaraguayen comme des Héros et des Martyrs de cette cause. C’est ainsi qu’en 1984, le 23 juillet
fût décrété Journée de l’Étudiant Nicaraguayen pour leur rendre hommage.

Peinture murale de la révolution représentant la violence de la dictature face aux étudiants qui
protestaient contre le massacre de Chaparral

La responsabilité de maintenir l’héritage de tous nos Héros et Martyrs vivants incombe à la UNEN.
C’est pour cela que cette année des milliers de jeunes, étudiants, enseignants, personnel
administratif de toutes les universités du pays et la population en général ont manifesté pour
commémorer cette date qui est évoquée au fil du temps avec une fierté teintée de douleur mais
surtout avec un sentiment fort d’engagement. Étant donné le contexte actuel, cela s’est transformé
en une éphéméride où tous les étudiants universitaires ainsi que les familles des victimes du
terrorisme putschiste ont exigé que justice soit faite, qu’une enquête soit réalisée, que les droits de
l’homme soient respectés et qu’on répare tous les dommages causés dans le Nicaragua qui avait
connu le développement, la paix et l’amour durant 11 ans.

Pouvez-vous nous expliquer brièvement l’histoire de l’UNEN?

L’Union Nationale des Étudiants du Nicaragua a 104 ans d’existence; le renforcement de


l’Université a entraîné la nécessité de créer une organisation estudiantine qui représente les intérêts
et la problématique des étudiants, tenant compte du fait que le milieu étudiant a eu dès le début des
nécessités propres, des processus de crise, de nouvelles responsabilités et même certaines difficultés
au sein de l’environnement universitaire. C’est ainsi que le 15 septembre 1914, on a assisté à la
création du Centre Universitaire de l’Université Nationale (CUUN) au sein de l’Université
Nationale Autonome de Léon.
Nom historique du mouvement estudiantin de l’éducation supérieure au Nicaragua, le CUUN
deviendra l’organisation représentative des étudiants universitaires de l’Université Nationale. Il est
régi par des principes fondamentaux tels que l’unité estudiantine, le patriotisme, la solidarité,
l’honnêteté, la démocratie, la justice sociale. Principes qui sont d’ailleurs en vigueur au sein de
notre organisation.
De 1959 à 1977, sept congrès d’étudiants universitaires ont été réalisés. Leurs résolutions visaient à
réaffirmer les orientations vers lesquelles devait évoluer le mouvement estudiantin dans sa lutte
pour l’autonomie, pour le budget alloué aux étudiants et pour la formation d’un co-gouvernement
universitaire qui exercera une véritable influence au sein de l’Université en faveur du bien-être
étudiant. En revanche, c’est le huitième congrès du Mouvement Étudiant Universitaire qui marque
le point culminant de la phase de lutte anti-impérialiste du mouvement, de par son rôle au sein de la
société et de défense du processus révolutionnaire.
Ce congrès a été réalisé en juillet 1981 dans la ville de Léon avec la participation de groupes
d’étudiants et de jeunes de toutes les universités existantes. C’est de là qu’est concrètement apparue
la dénomination “Union Nationale des Étudiants du Nicaragua (UNEN)”, s’érigeant ainsi comme
“la seule organisation capable de représenter l’ensemble des étudiants de l’éducation supérieure au
Nicaragua”.
L’UNEN s’est engagée avec l’État et la société pour faire profiter les universités publiques des
avantages qui lui sont offerts et ce à travers le 6% constitutionnel, la devise de notre organisation
étant “le futur de la patrie est entre nos mains”.

L’Université Nationale Autonome du Nicaragua (UNAN-Managua) a été assiégée par des


barricades (“tranques” en espagnol, ndR) depuis le mois de mai; le 13 juillet, elle a été
finalement évacuée par les autorités ce qui a donné lieu à plusieurs détentions et de nouvelles
manifestations contre la répression présumée. Comment évaluez-vous ces actes de
protestation?

La libération de l’Université est due à une attaque perpétrée par un groupe de délinquants retranchés
contre une caravane sandiniste qui se dirigeait vers le lieu de célébration de l’anniversaire du
“Retrait vers Masaya” le 13 juillet. Je considère que toute protestation liée à cet incident est sans
fondements parce que, en premier lieu, ceux qui prenaient l’université en otage étaient des
délinquants, membres de gangs et drogués. Le peu d’étudiants qu’il y avait avaient perdu leur statut
d’étudiant parce qu’ils ont provoqué et permis la destruction et le pillage de l’université, devenant
ainsi complices et co-auteurs des faits.
Deuxièmement, il n’y a eu aucun type de répression dans l’enceinte de l’université. La récupération
des locaux a été possible lorsque justement ils les ont eux-mêmes abandonnés en s’enfuyant après
avoir perpétré l’attaque sur la caravane.
Troisièmement, tous ceux qui étaient à l’intérieur de l’université se sont retranchés dans une église
proche à partir de laquelle ils ont tiré des coups de feu en signe de provocation à l’intention des
autorités qui étaient disposés à récupérer les installations de l’université
La prise du campus universitaire pendant une longue période représente une violation des droits de
l’homme universels tels que l’éducation et le travail. Cela a également affecté la libre circulation de
la population dans le secteur, l’Université s’étant transformée en un poste de commandement régi
par la délinquance. On y distribuait de la drogue et on y consommait de manière excessive de
l’alcool et de la drogue. Sans compter le sentiment de peur, d’angoisse et d’intimidation que cela a
provoqué auprès des communautés voisines.
Quelles ont été les conséquences de cette occupation sur la vie universitaire ?
Les dégâts causés à la vie universitaire sont immenses : nous avons perdu 3 mois de cours de
licence et de master spécialisé altérant ainsi énormément le calendrier académique sans parler de la
destruction des laboratoires d’informatique, de recherches scientifiques et des laboratoires pratiques
de santé.
N’oublions pas le saccage de moyens audiovisuels consacrés à l’enseignement, les dégâts infligés à
l’infrastructure de l’ensemble de l’université ainsi qu’aux résidences des boursières internes,
l’incendie des installations, le vol, le démontage des véhicules institutionnels, la destruction de
bureaux administratifs et des salles de classe.
Ces dommages ont provoqué 5 ans de régression de l’université et la suspension de la formation de
professionnels, le développement académique, technologique et de recherches.

Pourtant, le discours médiatique à l’extérieur présente les étudiants universitaires comme


étant le noyau des protestations contre le gouvernement. Pensez-vous que cette image
corresponde à la réalité ?

Non, elle ne correspond pas à la réalité. S’il est vrai qu’il y a bien eu des étudiants universitaires qui
ont participé aux manifestations, c’était dû à une manipulation médiatique qui avait relayé une
fausse information sur le décès d’un étudiant universitaire dans le secteur de l’Université
Centroaméricaine (UCA) le 18 avril. Cet événement était totalement faux puisque aucun cadavre
n’avait apparu. Ce fût utilisé pour motiver la participation des étudiants et de la population en
général mais certaines bandes de jeunes financées par l’opposition y ont aussi participé.
Nous devons mettre l’accent sur le fait que la plupart des étudiants qui ont participé aux
manifestations venaient d’universités privées liées directement à l’oligarchie nicaraguayenne et
dépourvues d’organisation estudiantine. C’est comme cela que certaines personnes se sont
autoproclamées “leader” sans pour autant être actif et n’ont pas été reconnus à plusieurs reprises par
les manifestants mêmes.

Connaissez-vous des cas d’étudiants victimes de l’opposition ? Pouvez-vous nous expliquer ce


qui s’est réellement passé ?

Tous les étudiants universitaires sont victimes des actions terroristes causées par l’opposition
putschiste, à partir du moment qu’ils sont influencés et manipulés par certains médias et réseaux
sociaux ; il faut que justice soit faite, peu importe les conditions dans lesquelles ils sont décédés.
Jusqu’au début du mois de juillet, l’UNEN a comptabilisé 10 morts parmi les étudiants
universitaires et un blessé grave parmi les dirigeants.
Il y a lieu de souligner que des affrontements ont eu lieu dans la capitale Managua le 18, 19, 20, 21
et 22 avril. Aucun étudiant n’y a perdu la vie; il y a bien eu 4 étudiants morts mais cela a eu lieu en
dehors de Managua.
Ces étudiants décédés sont les suivants :
1. Cristian Emilio Cadenas, étudiant de la UNAN-León qui est mort calciné le 20 avril en défendant
les installations du Centre Universitaire de l’Université Nacionale (CUUN) brûlées par un groupe
de l’opposition dans la ville de León, devenant ainsi le premier étudiant décédé.
2. Orlando Francisco Pérez Corrales, étudiant à l’UNAN-Managua et Franco Alexander Valdivia
Machado, étudiant à l’UNIVAL (université privée dépourvue d’organisation estudiantine), décédés
le 20 avril dans les rues de la ville d’Estelí lors d’affrontements avec les habitants.
3. Alvaro Alberto Gómez Montalván, étudiant à l’UNAN-Managua qui est également décédé le 20
avril dans la ville de Masaya; les raisons de son décès sont encore inconnues.

Au milieu, Leonel Morales, president de la UNEN-UPOLI, lors d’une conférence de presse au


cours de laquelle il a dénoncé l’occupation de l’université, ce qui lui a valu des menaces et une
tentative d’assassinat

Nous voulons mettre l’accent sur ce qui est arrivé au président de l’Union Nationale des Étudiants
du Nicaragua (UNEN) de l’Université Polytechnique du Nicaragua (UPOLI), Leonel Morales, qui a
été membre de la table de dialogue national avec le gouvernement. Il a été victime d’enlèvement, de
torture et de tentative d’assassinat en date du 13 juin de l’année en cours de la part de groupes
criminels parrainés par la droite. Notre dirigeant a été retrouvé dans un cours d’eau avec trois
blessures par balle situées au niveau du thorax, de l’abdomen et du cou. Il portait également
plusieurs traces de coups sur le corps…
Ceci dément ainsi la campagne médiatique de “massacre étudiant” à Managua puisqu’aucun
étudiant n’est mort lors de ces manifestations et que ceux qui sont décédés ont perdu la vie dans des
circonstances et des dates distinctes ayant eu lieu après le 30 mai.

Comment évaluez-vous les politiques mises en œuvre par le gouvernement sandiniste par
rapport à la période néolibérale?

En 2007, le Commandant Daniel Ortega retourne au pouvoir exécutif à travers le FSLN après 16
ans de gouvernements néolibéraux, lesquels jusqu’alors n’avaient jamais développé de plan national
pour sortir le pays de la pauvreté. Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir du président Enrique Bolaños
(2005) qu’une proposition a été faite n’impliquant pas l’ensemble des secteurs de la société et
n’apportant pas non plus de solutions aux problèmes nationaux. C’est finalement le Front
Sandiniste de Libération Nationale qui a établi les lignes directrices, programmes et politiques du
Plan National de Développement Humain (2012-2016).
Ce programme visait la croissance économique à travers la réduction de la pauvreté et des inégalités
sociales, la récupération des valeurs et de l’identité nicaraguayennes, la revendication des droits
humains, environnementaux et culturels, et surtout l’accroissement du travail qui a toujours
constitué un droit violé et nié au peuple.
Ce plan est composé de douze recommandations qui englobent de manière intégrale tous les aspects
qui visent la transformation et le développement humain du peuple nicaraguayen, chacune d’entre
elles étant composée de politiques et de programmes établis à travers le dialogue, la consultation et
la participation directe des secteurs impliqués. En outre, ce plan est fondé sur la base du modèle
chrétien, socialiste et solidaire du pouvoir citoyen qui met en valeur le rôle de l’État dans la
conduite du progrès économique et social ainsi que celui du peuple souverain dans le processus de
décision nationale.
Pour cette raison, nous considérons que les politiques mises en œuvre au niveau du Plan National de
Développement Humain (PNDH) s’ajustent réellement à une société comme la nôtre, puisqu’elles
se basent sur le ressenti du peuple nicaraguayen, les besoins de l’entreprise privée et du paysan
producteur, ouvrant la voie à ce que ce soit un plan de gouvernance intégrale qui inclut chacun des
aspects et secteurs de la société pour stimuler le changement, le progrès et le développement de la
nation.
L’opération “Contra bis” est-elle en train d’échouer?

Propulsée sous le feu des projecteurs depuis mi-avril, la patrie de Sandino est toujours
confrontée à une intense crise politique. Désormais, elle semble s’approcher de sa résolution
définitive. D’une part, le peuple nicaraguayen se mobilise de plus en plus aux côtés des
autorités pour les aider à démonter les barricades dans les foyers insurrectionnels. Et d’autre
part, en une semaine deux grands marches pour la paix ont eu lieu. Contre les souhaits d’un
secteur de l’opposition et les porte-paroles de l’administration US, le message de Daniel
Ortega lors de la marche pour la paix du 7 juillet à Managua a été clair et limpide : “Ici, c’est
le peuple qui établit les règles dans la Constitution de la République. Elles ne vont pas
changer du jour au lendemain par la volonté de quelques putschistes. Si les putschistes veulent
arriver au gouvernement, qu’ils cherchent le vote du peuple aux prochaines élections. Avec
toute la destruction qu’ils ont provoquée, on verra bien quel est le soutien qu’ils auront”.
Mais ces faits sont minimisés par les médias privés et les grandes agences de presse, qui
continuent à occulter l’évolution sur le terrain et à souffler sur les braises de la contestation.
De quel côté penchera la balance ?
Alex Anfruns

Un schéma de propagande redoutable

Dans un récent article, j’ai examiné un certain nombre de contradictions que soulève le traitement
des médias internationaux sur le Nicaragua. Notamment, on y retrouve l’un des principes de la
propagande de guerre qui consiste à inverser l’agresseur et la victime. Le schéma est le suivant :
d’abord, un secteur de l’opposition, celui qui refuse le dialogue avec le gouvernement, planifie le
contrôle de certains quartiers de la capitale et d’autres villes au moyen de barricades. Ces zones sont
alors considérées comme étant “libérés de la tyrannie”, et représentent ainsi les foyers
d’insurrection qui doivent se reproduire partout dans le pays, pour mettre en échec les opérations de
“répression” des forces policières. Cette tactique de déploiement de barricades a été théorisée en
amont comme un moyen efficace d’empêcher les autorités de prendre le contrôle sur le territoire
national, car il est “impossible que le gouvernement dispose des effectifs suffisants pour maîtriser
chaque centimètre du pays”. La première évidence à souligner c’est qu’il ne s’agit pas d’une crise
tout à fait spontanée qui émerge d’une mobilisation populaire massive, mais qu’il y a bel et bien la
mise en place d’un plan insurrectionnel capable de tenir tête aux autorités pendant des mois. On est
face à la première phase dans le développement d’une guerre non conventionnelle pour renverser un
gouvernement démocratiquement élu.
Ensuite, un certain nombre d’affrontements ont eu lieu dans ces zones “libérées” par l’opposition. A
ce stade, il n’est pas anodin de remarquer que les activistes qui défendent ces barricades ne sont
plus les manifestants pacifiques que les grands médias nous ont présentés. Les images de jeunes
encagoulés maniant des mortiers artisanaux et autres engins explosifs sont impossibles àe
dissimuler. En réalité, elles contribuent même à créer une dimension “romantique” de résistance
populaire dans le contexte d’un face à face avec le corps de la police professionnelle. C’est là
qu’apparaît la deuxième phase de la guerre non conventionnelle, à savoir le rôle décisif des
corporations médiatiques qui contribuent à fabriquer un récit dominant et unilatéral de la crise. Il est
plus facile de s’identifier à un jeune manifestant qui se révolte qu’à un jeune policier contraint
d’utiliser la force pour faire respecter la loi. Ainsi, quand il y a eu des morts aux environs des
barricades, il devient compliqué pour un observateur externe de connaître la vérité.

Qui ne veut pas de ces victimes ?

Il suffit à chacun de réaliser un petit tour sur les infos des médias privés pour se rendre compte que
la dimension idéalisée évoquée ci-dessus sert uniquement à délégitimer l’action gouvernementale.
Personne ne se pose cette question pourtant élémentaire : “la victime était-elle un sandiniste pro-
gouvernement en train d’aider la police à démonter les barricades, ou un opposant qui la
défendait ?” De nombreux témoignages en faveur de la première version ont été systématiquement
écartés ! En effet, le rôle des médias privés s’avère fondamental afin de donner le maximum de
crédibilité à la version de l’opposition. Cette dernière serait-elle en train de manipuler jusqu’à la
mémoire des victimes et cela avec la complicité de certains médias privés du Nicaragua ? Voilà qui
nous interroge fortement : qu’en est-il des nombreux cas de victimes dont l’appartenance au camp
pro-gouvernemental a été avérée ?
Dans le cadre des pourparlers de paix, le gouvernement nicaraguayen a d’abord accepté que la
CIDH mène une mission d’observation des droits de l’homme. Mais il a ensuite dénoncé que son
rapport n’inclue pas la description de nombreux cas d’agressions contre des victimes civiles,
incluant des fonctionnaires publics, comme résultat des violences déclenchées par l’opposition. Les
dés seraient-ils pipés ? Voici quelques exemples récents qui illustrent une situation beaucoup plus
nuancée que celle décrite par certains médias:

– Le 19 juin, les autorités lancent une opération à Masaya afin de libérer le sous-directeur de la
police nationale Ramon Avellan et ses agents, qui se trouvaient retranchés dans la station de police,
entourée de barricades depuis le 2 juin dernier. Chaque nuit, les manifestants lançaient des tirs de
mortier sur le commissariat, accompagnés de menaces : “Qu’est-ce que tu en penses? Qu’il n’y
avait que des “güevones” (vauriens) dans cette lutte ? Tiens encore, voici ma petite soeur…”.
Ensuite, les tirs de mortiers recommençaient à proximité du commissariat… Sous prétexte d’action
ludique, une vidéo montre comment des manifestants postés derrière une barricade entonnent des
chants menaçants à l’encontre du général Avellan, accompagnés de tirs. Selon l’organisation
ANPDH, comme résultat de l’opération policière de rescousse, six personnes – dont trois dont
l’identité reste à vérifier- ont été assassinées dans plusieurs quartiers environnants.
– Le 30 juin, dans le contexte d’une marche de l’opposition, un manifestant a été assassiné par
balle. Enregistrée quelques minutes avant le drame par un journaliste qui se trouvait sur place, une
vidéo montre comment les opposants entourent un agent de sécurité privée et lui demandent de lui
livrer son arme, en simulant une prise d’otage afin de justifier cela. Ensuite, les images montrent
une personne qui se place derrière l’agent, lui pointe un pistolet sur la tempe et lui vole son fusil.
Plus tard, les manifestants attribueront la mort à la répression du gouvernement.
– Le 3 juillet, deux personnes ont été séquestrées à Jinotepe par un groupe d’encagoulés armés : le
major de police Erlin García Cortez et le travailleur d’Enacal Erasmo Palacios. Trois jours après,
Bismarck de Jesús Martínez Sánchez, un travailleur de la mairie de Managua, a aussi été séquestré.
Une semaine plus tard, les proches n’avaient toujours pas reçu de signe de vie de leur part.
– Le 5 juillet, le corps sans vie de l’agent de la Police Nationale Yadira Ramos a été trouvé à
Jinotepe. Elle avait été séquestrée, violée et torturée. Elle avait été obligée par la force de descendre
de son véhicule et son mari avait été tué sur-le-champ.
– Le 6 juillet, le membre du FSLN Roberto Castillo Cruz est tué par des encagoulés issus de
l’opposition qui tient des barricades à Jinotepe. Son fils, Christopher Castillo Rosales avait été tué
juste une semaine avant lui. Dans une vidéo publiée peu avant son propre meurtre, Castillo Cruz
avait dénoncé les assassins : “Cette bande criminelle de droite a tué mon fils, je demande seulement
justice et que la paix règne pour que nos enfants ne perdent pas la vie !”
– Le 8 juillet, lors d’un affrontement à Matagalpa qui eut lieu pendant la nuit, un homme de 55 ans
appelé Aran Molina, est tué pendant qu’il secourait Lalo Soza, un militant sandiniste qui faisait
l’objet d’une attaque. Le lendemain, le Frente Sandinista de Liberación Nacional lui a rendu un
hommage à travers une procession. Le jour même, deux autres personnes ont été tuées : l’assistant
social Tirzo Ramón Mendoza, exécuté par des encagoulés après avoir été séquestré, et une troisième
victime dont l’identité reste inconnue.
– Le 9 juillet, les autorités ont démantelé les barricades qui empêchaient la libre circulation dans les
villes de Diriamba et Jinotepe. De nombreux habitants ont alors témoigné sur les nombreuses
actions violentes de l’opposition, dont des tortures à l’encontre des sandinistes. Au même moment,
des représentants de la Conférence Épiscopale sont arrivés sur place. Des citoyens de Jinotepe sont
alors entrés dans l’église, où ils ont trouvé des opposants déguisés en religieux. Les habitants ont
accusé les représentants de l’Église de les protéger et de n’avoir rien dit ni fait pour arrêter la
violence déclenchée depuis deux mois. A Diriamba, les habitants ont également fait la découverte
d’un arsenal de mortiers caché dans l’église de San Sebastian.
– Le 12 juillet, un gang criminel attaque la mairie de Morrito, à Rio San Juan. Un combattant
historique du sandinisme, Carlos Hernandez, y est séquestré. Grièvement blessés et sans possibilité
de s’en échapper, un militant des jeunesses sandinistes, deux agents de police ainsi que leur chef
hiérarchique sont assassinés. Un militant sandiniste reçoit une balle dans l’abdomen. Plus tard, le
maître d’école Marvin Ugarte Campos succombera à ses blessures. La version de l’opposition? Elle
affirme que le massacre a été… un “auto-attaque perpétré par des paramilitaires” !

Il semblerait que certains morts et actes violents n’aient aucune valeur, tandis que d’autres sont
érigés au rang de martyrs pour une cause sacrée. Enfin, tout dépendrait-il des lunettes à travers
lesquelles on regarde la réalité ? Sommes-nous déjà placés dans un camp au sein d’un conflit sans le
savoir ni même le soupçonner ? Dans ce cas, serait-il peine perdue d’essayer de se faire sa propre
opinion à partir de l’analyse des faits ? La recherche de la paix et de la vérité nous empêche de
succomber à une telle résignation.
Dans un travail remarquable de 46 pages intitulé “Le monopole de la mort – comment gonfler les
chiffres pour les attribuer au gouvernement”, Enrique Hendrix a recensé les nombreuses
incohérences des différents rapports présentés par les trois principales organisations des droits de
l’homme, la CNIDH, la CIDH et l’ANPDH. En comparant les différents rapports depuis le début de
la crise, jusqu’à la date des derniers rapports présentés (du 18 avril au 25 juin), il en a conclu que les
trois organisations recensent un total de 293 morts. Or, dans 26% des cas (77 citoyens),
l’information sur les morts est incomplète et reste à vérifier. Dans 21 % des cas (60 citoyens), les
morts sont des personnes assassinées par l’opposition, soit des fonctionnaires publics, soit des
militants sandinistes qui ont été assassinés pour avoir aidé les autorités à démonter les barricades.
Dans 20 % des cas (59 citoyens), les morts ont été des manifestants, des opposants ou des personnes
ayant monté des barricades. Dans 17 % des cas (51 citoyens), les morts n’ont pas de relation directe
avec les manifestations. Enfin dans 16% des cas (46 citoyens), les morts étaient des passants qui ne
participaient pas aux affrontements.
Comme on peut le constater dans cette étude, les bilans de ces organisations manquent cruellement
de rigueur et mélangent toutes sortes de victimes (bagarres entre des gangs, accidents de la route,
meurtres dans le contexte d’un vol de véhicule, conflit entre des propriétaires de terrain, agents de
police, femme enceinte dans une ambulance bloquée par les barricades…). Conclusion : si on prend
en compte les circonstances exactes de chaque mort, il est évident qu’on ne peut pas attribuer la
responsabilité au seul gouvernement. À la lumière de ces éléments, on a le droit d’interpeller les
médias internationaux sur leur manque d’objectivité. Pourquoi un tel alignement avec un secteur de
l’opposition qui s’est déclaré farouchement hostile à tout dialogue ?

Qui ne veut pas de dialogue ?

Ce mécanisme de propagande se complète par le “blackout” d’autres informations qui ne sont pas
considérées comme pertinentes. Or, alors que les médias se focalisent sur les affrontements, d’autres
secteurs de l’opposition continuent à participer aux différentes sessions des “tables de dialogue pour
la vérité, la paix et la justice”, organisées pour écouter les différents points de vue et chercher à
établir des responsabilités dans la vague de violence qui ravage le pays. D’autant plus que les
conclusions définitives des différentes missions d’observation des droits de l’homme dans le pays
n’étaient pas encore rendues, pour faire l’objet de discussions sur base des nouveaux éléments.
Mais, que peut-on attendre du dialogue entre les deux parties, lorsqu’un certain nombre
d’observateurs ont déjà décidé d’avance que le seul responsable de la violence est le
gouvernement ?
Partout dans le monde, le rôle de la police consiste à réprimer en cas de “trouble à l’ordre public”.
Mais on ne comprend pas pourquoi les autorités lui donneraient l’ordre de s’attaquer si
sauvagement et arbitrairement à des civils, au même moment où se déroule le dialogue de paix. En
revanche, on pourrait attendre une attitude pareille de ceux qui, refusant de participer aux dialogues,
chercheraient à le saboter, voyant un intérêt à ce que ce processus déraille. Dans ce cas, il n’est pas
invraisemblable que des malfrats encagoulés se soient fait passer pour des forces para-policières à
plusieurs reprises.
Quoiqu’il en soit, ce n’est pas moins crédible que la version de ces mêmes encagoulés, qui
affirment que le gouvernement de Daniel Ortega aurait donné le feu vert à des civils camouflés pour
détruire des infrastructures et tuer d’autres civils ! Pourtant, le gouvernement n’a pas nié qu’au
début de la crise certains agents de police ont parfois agi en utilisant une violence disproportionnée,
et il a répondu que la justice devra déterminer leur responsabilité dans des actions punissables par la
loi. L’Assemblée Nationale a, quant à elle, lancé une initiative consistant à créer une “Commission
de la Vérité, de la Justice et de la Paix” avec l’objectif de rendre un rapport sur les responsabilités
dans les violations des droits de l’homme dans un délai de trois mois.
Mais dans le conte de fées que les médias dominants fabriquent du matin au soir, et sur internet 24h
sur 24h, il n’est même pas envisageable que le gouvernement du Nicaragua se retrouve face à des
difficultés dont les causes seraient complexes et multiples. L’emballement médiatique et les
positions des personnalités politiques étrangères font office de preuve irréfutable ! Comme cela a
déjà été le cas au Venezuela ces dernières années, prendre le public en otage de cette manière est
une insulte à son intelligence. Bien sûr, tout ne s’explique pas par les tentacules de la pieuvre
impérialiste. Mais pour celui qui s’intéresse un tant soit peu à l’histoire des relations inter-
américaines au cours des deux derniers siècles, il n’est pas sérieux d’oublier son poids et de
considérer que cette influence est une affaire du passé.

Comment exporter la démocratie par les dollars

Il semble que peu d’observateurs soient vraiment choqués par la progression fulgurante de ces
événements, qui se nouent à l’image d’un fil d’Ariane vers un seul et même objectif : condamner le
gouvernement d’Ortega et exiger des élections anticipées. C’est là où le bât blesse : des pays latinos
où les assassinats de syndicalistes, paysans et leaders sociaux ont été une chose courante pendant
des années, où les efforts pour la paix des gouvernements sont considérés au mieux comme
parfaitement inefficaces, au pire comme inexistants, tels que la Colombie, le Honduras ou le
Mexique ne sont pas du tout inquiétés pour l’image de leurs “démocraties”. Il y a quelque chose qui
cloche, n’est-ce pas ? Pour éclaircir ce mystère, un rappel sur l’histoire du XXème siècle vaut le
détour.
Les coups d’État et déstabilisations fomentés de l’étranger, comme en République dominicaine ou
au Guatemala, montrent que dans la deuxième partie du XXème siècle le contexte latino-américain
était toujours marqué par l’interventionnisme militaire de la doctrine de Monroe et du “destin
manifeste” des États-Unis. Ce n’était rien d’autre qu’une politique impérialiste de contrôle des
ressources et des matières premières de l’Amérique latine, présentée désormais comme une
“croisade” anticommuniste dans le contexte de la guerre froide. En revanche, la domination des
États-Unis ne se limiterait pas à une démonstration de force fondée sur le “changement de régime”
et l’envoi de troupes sur le sol, mais elle prendrait aussi des formes de domination culturelle,
notamment à travers les soi-disant politiques d’ “aide au développement”.
Dans son discours en janvier 1949, le président américain Harry Truman qualifia les pays non
industrialisés de pays “sous-développés”. Ainsi, en 1950, le Congrès américain adopta une Loi pour
le Développement International (AID, Act for International Development). Le 4 septembre 1961,
une loi du Congrès des États-Unis remplaça l’ACI par l’USAID, qui devait mettre en œuvre une
nouvelle vision, plus globale, de” l’aide au développement” adressée à n’importe quel endroit de la
planète. Comme on put le constater dans le coup d’État contre Jacobo Arbenz au Guatemala en
1954, la lutte anticommuniste n’était qu’un prétexte. La principale préoccupation du gouvernement
américain était d’empêcher le développement de la conscience nationale au sein des armées et de la
police des “pays sous-développés”. C’est pourquoi, de 1950 à 1967, “le gouvernement des États-
Unis consacra plus de 1 500 millions de dollars à l’aide militaire aux pays d’Amérique latine”. (1)
Après la victoire de la Révolution Cubaine en 1959, John Kennedy annonça l’Alliance pour le
progrès en 1961. C’était une initiative similaire au plan Marshall en Europe. Entre 1961 et 1970,
l’Alliance pour le Progrès offrit une aide économique à l’Amérique Latine de 20 milliards de
dollars. L’un des objectifs était la stabilisation des régimes qui combattaient le communisme par
l’influence de Cuba.
“John F. Kennedy et ses conseillers conçoivent un plan d’intervention dans la région, l’Alliance
pour le progrès, consistant en un investissement de vingt milliards de dollars pour le développement
économique et une imposante assistance militaire. La décennie des années soixante est marquée par
la formation d’une nouvelle génération de militaires latino-américains et du transfert de capital et de
technologie de l’armée étasunienne vers l’Amérique latine. Le Pentagone et la CIA dessinent leur
stratégie pour stopper l’avancée du socialisme : l’École de Panama, tenue par l’armée étasunienne,
forme les cadres des forces armées latino-américaines”. (2)
Sous le concept fallacieux de “politiques d’aide au développement”, la “création d’armées fortes et
de police” et “l’aide militaire aux régimes réactionnaires et pro-impérialistes” servaient à offrir aux
monopoles “les conditions les plus favorables à l’exploitation des pays sous-développés”. (3) En
d’autres termes, ces “aides” représentaient avant tout une arme politique en faveur des intérêts
économiques des pays du Nord. Ceux-ci étaient représentés dans l’OCDE (Organisation de
coopération et de développement économiques), fondée en 1961 et également connue sous le nom
de “club des pays riches”. Elle était composée de 27 pays, essentiellement ceux d’Amérique du
Nord, d’Europe occidentale et le Japon.

Les résistances émergent tôt ou tard

Mais la nouvelle réalité issue de la décolonisation en Asie et en Afrique représentait aussi une prise
de conscience : la force des pays libérés résidait désormais dans leur unité. Cela leur permettrait
d’exercer une certaine orientation dans l’agenda de l’Assemblée des Nations Unies, et de défendre
le “droit au développement” autonome. Ainsi, dans les années 70, la Conférence des Nations Unies
sur le commerce et le développement (CNUCED) jouerait un rôle important dans la défense des
intérêts du Groupe 77. Créée en 1964, la CNUCED fut qualifiée par la Déclaration Commune des
77 pays comme un “tournant historique”.
L’invasion et l’occupation militaire du Nicaragua par les États-Unis permet de mieux apprécier la
valeur historique de la Révolution Populaire Sandiniste et la résistance aux ingérences dont elle fit
preuve dans les années 1980. Le scandale du financement des Contras par la CIA à travers le trafic
de drogue en Amérique centrale fut la preuve que ces plans ne sont pas infaillibles. Malgré les
nombreuses ingérences et déstabilisations subies tout au long de l’histoire, les peuples du Sud ont
un avantage sur les puissants : la mémoire et l’intelligence collective.
Après la répression des dictatures, la crise de la dette et le règne du FMI dans les années 1970-80,
l’Amérique Latine allait connaître de nombreux révoltes sociales dans la décennie de 1990,
préparant le terrain pour l’arrivée de nouveaux gouvernements progressistes au Brésil, en Équateur,
au Venezuela ou en Bolivie. L’étape suivante fut de lancer l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples
de Notre Amérique (ALBA), un organisme de coopération régionale créé en 2004 pour mettre en
échec le projet de la Zone de Libre-échange des Amériques (ALCA en espagnol) défendu par les
États-Unis.

Que reste-t-il aujourd’hui des ingérences d’hier ?

Depuis les années 1990, à la fin de la guerre froide, l’aide US n’avait plus le prétexte de la
contention du communisme. Il a alors pris la forme de “lutte antiterroriste” ou de “politiques de
sécurité et anti-drogue”. Voici les principaux bénéficiaires de l’aide US en Amérique Latine : 9,5$
milliards pour la Colombie ; 2,9$ milliards pour le Mexique ; et depuis 2016, l’aide à l’ensemble
des pays du Triangle Nord d’Amérique centrale (le Salvador, le Guatemala et le Honduras), a
dépassé celle destiné aux deux premiers. (4) Ce qui explique qu’on condamne systématiquement
certains pays et pas d’autres…au détriment de la réalité et du degré de violence.
Pourtant, la guerre froide n’est pas finie dans la tête de certains. C’est ainsi que le sécrétaire général
de l’OEA, Luis Almagro, croit nécessaire en 2018 de se plier aux exigences de la Maison Blanche,
et de harceler nuit et jour des pays comme le Nicaragua ou le Venezuela au risque de se ridiculiser.
En effet, lorsque dans une session spéciale de l’OEA le porte-parole US vient de critiquer la
violence au Nicaragua et de l’attribuer exclusivement au gouvernement, peut-on le croire sur
parole ? Il vaudrait mieux lui rappeler que son pays n’a pas la moindre légitimité pour parler du
Nicaragua, car il l’a envahi et occupé militairement pendant 21 ans, pour ensuite soutenir le clan du
dictateur Somoza pendant 43 ans de plus !
La “restauration conservatrice” des dernières années, avec les “coups d’État en douce” pour
renverser Lugo au Paraguay, Zelaya au Honduras, Rousseff au Brésil ; l’échec du processus de paix
en Colombie, la persécution judiciaire contre Jorge Glas, Lula Da Silva et maintenant Rafael
Correa, est le contexte idéal pour que l’OEA, cet organisme obsolète, essaie même d’en finir avec le
souvenir des conquêtes sociales des dernières années.
Puisque les US n’ont pas inventé l’eau chaude, pour arriver à leurs fins ils doivent utiliser les
moyens du bord. C’est donc sans surprise que la Freedom House, financée entre autres par l’USAID
et la National Endowment for Democracy (NED), a décidé de créer un groupe de travail spécial
dédié à lutter contre le FSLN au Nicaragua dès 1988. Il est toujours opportun d’entendre le co-
fondateur de la NED, Allen Weinstein : “Beaucoup des activités que nous menons aujourd’hui
étaient prises en charge par la CIA il y a vingt-cinq ans. La grande différence, c’est que lorsque ces
activités sont menées ouvertement, le flop potentiel est de zéro. L’ouverture est leur propre (garantie
de) protection”. (5)
Aujourd’hui, l’ingérence continue à passer par le financement des mouvements d’opposition,
encadrés par des programmes de formation pour “jeunes leaders” prêts à défendre bec et ongles les
valeurs de la sacrosainte “démocratie” et à renverser les “dictatures” de leurs pays d’origine. C’est
ainsi que de 2014 à 2017, la NED a financé à hauteur de 4,2$ millions des organismes
nicaraguayens comme le IEEPP, la CPDHN, Invermedia, Hagamos Democracia ou la Fundacion
Nicaraguense para el Desarrollo Economico y Social. Lorsqu’on rappelle ceci aux jeunes opposants
et à leurs sympathisants, ils font semblant de ne pas comprendre…
S’il a pu être d’une efficacité redoutable dans certains pays comme l’Ukraine en 2014, le schéma
que nous avons décrit doit être confronté à la réalité et aux traditions politiques de chaque pays. Au
Nicaragua, le FSLN est la force politique dominante qui a obtenu la victoire démocratiquement aux
trois dernières élections. Il est significatif que les secteurs de l’opposition qui comptent sur l’appui
des US, de la droite et du patronat local, soit obligés d’utiliser les références au sandinisme pour
essayer d’obtenir une certaine crédibilité. Or, cette pratique va trop loin lorsqu’elle essaie de
comparer le gouvernement sandiniste et la dictature de Somoza, en diabolisant ainsi Daniel Ortega.
La marche pour la paix convoquée par le FSLN le 13 juillet, en hommage au 39ème anniversaire du
“repli tactique” historique du sandinisme à Masaya, est une nouvelle démonstration de force du
peuple nicaraguayen et de sa volonté de faire échouer la stratégie violente de l’opposition. Les
peuples du monde seront-ils à la hauteur de la solidarité qu’exige ce moment ?

Notes :
1) Yves Fuchs; La coopération. Aide ou néo-colonialisme? Editions Sociales. Paris, 1973, pp. 55
2) Claude Lacaille ; En Mission dans la Tourmente des Dictatures. Haiti, Equateur, Chili: 1965-
1986. Novalis, Montreal, 2014. p 23.
3) Gustavo Esteva, “Desarrollo” en SachsWolfgang (coord.) Diccionario del Desarrollo, Lima,
PRATEC, 1996. p. 52.
4) https://www.wola.org/es/analisis/ayuda-militar-de-estados-unidos-en-latinoamerica/
5)Washington Post, 22 septembre 1991.
Le Spectre de la paix hante le Nicaragua

Après quatre mois de violence, la paix pourrait éclater au Nicaragua, ce qui a


inquiété les partisans nord-américains opposés au président Ortega. Mais il leur
reste un dernier espoir.
Par Roger D. Harris

Le dernier en date d’une série d’articles anti-Ortega parus dans The Nation est intitulé « An eternal
night of persecution and death » (Une nuit éternelle de persécution et de mort). On nous y dit :
« Malgré les massacres et les nouvelles lois autoritaires, une opposition diversifiée affirme que le
mouvement pour chasser Ortega est loin d’être terminé. »
Bien que certains analystes comprennent que le calme relatif qui a frappé le Nicaragua est
principalement dû à l’échec de l’opposition à conserver le soutien populaire, cet article soutient que
c’est parce qu’il est « trop dangereux pour les résistants de la rallier publiquement ». L’article est
principalement basé sur une interview avec une source anonyme “dont le nom a été modifié pour sa
sécurité” ». Vers la fin de l’article, nous découvrons que cette source anonyme est « dans un café à
New York ». Toujours vigilant, il est dos au mur, « face au reste du café ».
L’opposition est en sommeil, mais The Nation espère toujours un changement de régime. La source
anonyme « déplore » que « la seule façon de céder, pour Ortega, serait avec la pression étasunienne
et internationale ». L’article conclut que « si les États-Unis ne sont pas le partenaire parfait, les
options sont limitées ».
L’article condamne Ortega, qui « ne représente plus les idéaux de… l’anti-impérialisme », mais
n’étend pas cette critique aux publications appelant les États-Unis à s’associer à un changement de
régime au Nicaragua.
Oncle Sam viendra-t-il à la rescousse ?

L’universitaire latino-américain William I. Robinson, un opposant à Ortega, se demande si les États-


Unis y seront obligés. Il affirme que « le principal intérêt de Washington au Nicaragua n’est pas de
se débarrasser d’Ortega mais de préserver les intérêts du capital transnational ».
Une grande partie de l’analyse de Robinson est cohérente avec celles qui s’opposent à l’implication
étasunienne dans les violences récentes au Nicaragua. Robinson est d’accord que le suppléant de la
CIA, le National Endowment for Democracy (NED), « a commencé à financer au milieu des années
1980 et n’a jamais cessé. Ce n’est pas nouveau dans la période Ortega-Murillo ». Cependant,
l’affirmation de Robinson selon laquelle le financement étasunien « n’était pas destinée à renverser
Ortega » est erronée. Les dollars dits de « promotion de la démocratie » provenant des États-Unis
sont allés à l’opposition qui vise à renverser Ortega.
Robinson convient qu’il manque une alternative de gauche viable au sein de l’opposition à Ortega :
« Ces couches populaires de base n’ont pas de projet propre à proposer comme alternative viable
pour remplacer le régime. Cela ouvre la résistance populaire à la manipulation ou à la cooptation
par la troisième force. » Cette troisième force, explique Robinson, « est la bourgeoisie organisée
dans le Conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP dans son acronyme anglais), l’élite
oligarchique, le capital transnational et les États-Unis ».
Robinson est d’accord : « Finalement, les forces de droite ont-elles profité de l’insurrection pour
tenter d’en prendre le contrôle ? Absolument. Ces forces ont-elles développé leur propre violence ?
Oui. Ont-elles manipulé une opposition de base désorganisée et politiquement incohérente à Ortega-
Murillo ? Oui. » À la question rhétorique de savoir si « le scénario post-Ortega (que) la droite
cherche à réaliser serait “plus, pas moins, néolibéral, répressif et autoritaire” que le régime »,
Robinson répond : « probablement ».
Donc quel est le problème de Robinson avec ce qu’il caractérise comme « la vision manichéenne
infantile d’une partie importante de la gauche étasunienne » ?
Robinson est un ardent défenseur de l’idée que l’impérialisme américain a été éclipsé par une
« classe capitaliste transnationale ». Il admet qu’à l’échelle mondiale, le Nicaragua pèse comme une
force plus progressiste : « Le régime Ortega, avec son assistancialisme (sic), a-t-il été aussi
“mauvais” que ces autres régimes néolibéraux ? Certainement pas. Mais être moins mauvais ne
suffit pas. Le point crucial de sa différence avec la gauche anti-impérialiste est qu’elle soutient que
le Nicaragua mérite d’être défendu, alors que dans le monde impérialiste post-américain, aucun
pays ne réussit ce test décisif. »

La menace d’une alternative à l’Empire

Depuis la chute de l’Union soviétique et de ses alliés, tous les pays sont contraints de s’intégrer au
marché capitaliste mondial, y compris le Nicaragua. Robinson le décrit bien dans ses travaux
universitaires.
Mais Robinson est moins perspicace en ce qui concerne les aspects coercitifs des relations
étasuniennes avec des pays progressistes comme le Nicaragua et ses alliés dans l’ALBA (Alliance
bolivarienne pour les Amériques) tels que Cuba, le Venezuela et la Bolivie. Ces pays et leurs
dirigeants sont dans la ligne de mire des efforts des États-Unis pour obtenir des changements de
régime, précisément parce qu’ils représentent un certain degré de défi au néolibéralisme et parce
qu’ils ne se soumettent pas à tous les ordres de l’Empire.
Robinson qualifie peut-être ce point de vue de « manichéen » (c’est-à-dire qui voit un monde
binaire, partagé entre le bien et le mal), mais c’est une réalité imposée par les États-Unis et George
W. Bush, à sa manière éloquente, a résumé le mieux la stratégie américaine : « Soit vous êtes avec
nous, soit vous êtes contre nous. »
L’un des facteurs qui ont contribué à faire basculer les États-Unis de la coopération à la coercition a
été l’adoption d’un projet de canal interocéanique financé par les Chinois, qui remettait
fondamentalement en cause les intérêts géopolitiques étasuniens.
Les États-Unis ont imposé des sanctions à l’encontre de hauts responsables nicaraguayens. USAID
a reçu 1.5 million de dollars supplémentaires pour promouvoir « la liberté et la démocratie » au
Nicaragua. Le NICA Act a été adopté à l’unanimité par la Chambre des représentants et est encore
pendant au Sénat. Le NICA Act vise à restreindre le financement international et à provoquer de ce
fait la misère du peuple nicaraguayen dans le but de faire pression sur le gouvernement Ortega.
En outre, l’essentiel du corps diplomatique américain a été retiré du Nicaragua. Le Département
d’État américain, dans ses conseils aux voyageurs, avertit que « le personnel gouvernemental
américain restant est interdit (…) d’entrée (…) dans les clubs masculins de tout le pays à cause de la
criminalité ». « Les personnes ne faisant pas partie du personnel d’intervention » ont été évacuées
pour retourner chez elles, probablement là où les clubs masculins sont encore sûrs.
Le Nicaragua et ses alliés représentent une bouffée d’oxygène dans un monde dominé par l’Empire
américain. Le gouvernement des États-Unis reconnaît que l’alternative que représente le Nicaragua
est un danger et il a menacé le gouvernement Ortega, même si certains universitaires sont moins
perspicaces.

Roger D. Harris est membre de la direction du Groups de travail sur les Amériques, un organisme
anti-impérialiste de défense des droits de l’homme vieux de 32 ans..

JOURNAL DE NOTRE AMERIQUE N°38

ANNEE IV, SEPTEMBRE 2018

REDACTEUR EN CHEF
Alex Anfruns
ONT CONTRIBUE A CE NUMERO
Roger D. Harris, Arnold August, Christine Gillard
TRADUCTIONS
Paulo Correia , Diane Gilliard, Inès Mahjoubi,
Rémi Gromelle, Michel Taupin
CORRECTIONS ET RELECTURE
Rémi Gromelle
REMERCIEMENTS
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