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17/09/2018 Lehman Brothers: les populistes lui disent merci – Politique | L'Opinion

Anniversaire

Lehman Brothers: les populistes lui disent merci
La crise des subprimes a fait de la nance l’ennemi idéal. Les populistes de droite ou de
gauche ne se privent pas, depuis lors, pour dénoncer la connivence entre les nanciers et
les politiques

Les faits — Le 15 septembre 2008, la faillite de Lehman Brothers était le premier domino d’une
crise financière et économique qui allait ébranler le monde, donnant des arguments à ceux qui
prônent le protectionnisme et le repli sur soi. Selon des chercheurs, les crises financières aug-
mentent en moyenne d’un tiers le vote pour l’extrême droite dans les cinq ans qui suivent le
séisme bancaire. Dix ans après, on est encore dedans, preuve de l’ampleur du choc.

Le 15 septembre 2008, la banque Lehman Brothers, acculée par l’explosion de la bulle des sub-
primes un an plus tôt, se déclare en faillite. C’est la banqueroute la plus importante de toute l’his-
toire financière américaine. « Jamais je n’ai rien vu de pareil ! » s’écriera Alan Greespan, le célèbre
banquier central américain, dans un mot resté fameux. Il ne croyait pas si bien dire. Non seule-
ment le cataclysme qui a suivi a failli pulvériser les systèmes bancaires du monde entier mais il a
laissé des traces indélébiles aux yeux de nombreux citoyens. Pour ceux qui, selon la terminologie à
la mode, sont « assignés à résidence » - soit en dehors de la mondialisation - la décennie écoulée
s’apparente à dix années perdues : ils ont le sentiment d’être condamnés à une insécurité écono-
mique et sociale chronique. Et le populisme, de droite ou de gauche, a su capitaliser sur cette dés-
illusion collective.

Pour les populistes, la faillite de Lehman Brothers a donc été du « pain bénit ». « Les tendances
populistes existaient en Europe avant 2008 comme le montre par exemple l’arrivée au second tour
de la présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002, explique Olivier Ihl, spécialiste de sociologie
historique. La crise a accentué cette dynamique, notamment avec la dénonciation de la dévalua-
tion des circuits financiers opérée par un groupe de prédateurs ».

Cette montée du populisme après une crise financière serait un grand classique selon une étude
publiée par des chercheurs allemands fin 2015. ( « The political aftermath of financial crises :
Going to extremes » ). Ils ont passé au peigne fin les votes exprimés dans 20 pays (Etats-Unis, Ja-
pon, Australie, pays européens et scandinaves) lors de 800 élections à la suite de 100 crises finan-
cières qui se sont produites de 1870 et 2014. Ils ont également comparé les résultats obtenus avec
l’impact des autres crises économiques (provoquées par la hausse du prix du pétrole par exemple
ou par l’éclatement de la bulle internet). Les résultats sont nets : les crises financières augmentent
en moyenne d’un tiers le vote pour l’extrême droite dans les cinq ans qui suivent le séisme ban-
caire. Les gains électoraux ont été particulièrement prononcés après les crises mondiales des an-
nées vingt et 30 et après 2008. Et ce phénomène se manifeste seulement suite à une crise finan-
cière, pas dans les autres cas.

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Collusion néfaste. « L’une des explications est que ces crises peuvent être perçues comme des
problèmes endogènes et « inexcusables » résultant de défaillances politiques et du favoritisme »,
explique Manuel Funke, l’un des trois auteurs, professeur à l’Institut Kiel pour l’économie mon-
diale à Berlin. C’est-à-dire comme le résultat de la collusion néfaste entre les politiques et les fi-
nanciers. Autre explication : les crises financières ont en général des répercussions massives et
spectaculaires : faillites en série et chômage notamment. « La finance est donc l’ennemi idéal pour
les populistes : on ne sait pas ce qui se passe dans ce monde-là qui brasse beaucoup d’argent et
dont le peuple est exlcu », juge Manuel Funke. Plus étonnant, l’extrême gauche ne bénéficierait
pas autant des crises financières. « Après les crises, une partie de la population ressent le besoin
d’être protégée, juge Olivier Ihl. L’internationalisme d’une partie importante de l’extrême gauche
lui barre cette route électorale ».

Ce n’est pas seulement la crise financière qui a laissé des traces, mais
aussi son traitement par les Banques centrales

Tête de turc. Selon l’étude, en moyenne les effets politiques des crises financières s’estompent
après 5 ou 10 ans. « Nous avons un peu sous-estimé les effets de celle de 2008 », reconnaît l’éco-
nomiste. Le populisme, en effet, est toujours là et bien là. En meeting à Villepinte (Seine-Saint-De-
nis) le 1er mai 2017, Marine Le Pen a repris la célèbre déclaration de François Hollande au Bour-
get en 2012, pour mieux tacler son adversaire. « Aujourd’hui, l’adversaire du peuple français, c’est
toujours le monde de la finance, a-t-elle lancé à la tribune. Cette fois, il a un nom, il a un visage, il a
un parti, il présente sa candidature et tous rêvent de le voir élu : il s’appelle Emmanuel Macron ».
Ce dernier, « banquier de chez Rothschild », était une tête de turc idéale. Quant à Jean-Luc Mélen-
chon, refusant de donner une consigne de vote entre les deux tours de l’élection présidentielle, il
expliquait sur sa chaîne YouTube qu’il ne pouvait choisir entre deux extrêmes. L’un étant « l’ex-
trême finance, qui va vous raboter ce qui vous reste d’acquis sociaux et va organiser la guerre de
chacun contre tous sur le plan économique ».

Ce n’est pas seulement la crise financière qui a laissé des traces, mais aussi son traitement par les
Banques centrales. Dominique Strauss-Kahn a développé ce point de vue, le 10 septembre, dans
une interview donnée à l’AFP. Pour l’ex-directeur général du FMI, le « Quantitative easing » (ra-
chats nets de dette par les banques centrales, ndlr) a été utile et bienvenu. « Mais c’est une poli-
tique qui consiste fondamentalement à renflouer le système financier et donc à servir les plus
riches de la planète ». Pour lui, les populismes que l’on voit apparaître partout sont donc le produit
direct de la crise et de la façon dont elle a été traitée à partir de 2011-2012… En oubliant de dire
que ce traitement a permis de ne pas sombrer dans le chaos, notamment dans une récession éco-
nomique comme celle qui a suivi la crise de 1929.

Certaines plaies, ouvertes en 2007-2008, n’ont toujours pas cicatrisé. Parvenu au pouvoir dans
certains pays, le populisme prône aujourd’hui le protectionnisme et le repli sur soi, sans que l’on
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voie très bien où cela nous mène à long terme. Voilà l’héritage empoisonné de la faillite de Lehman
Brothers. Et il n’est pas près de s’estomper.

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