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Mark VI, Mark VII et Super Action 80


de Selmer
23-29 minutes

Zoom sur trois saxophones de légende :

Mark VI, Mark VII et Super Action 80 de Selmer.

Interview d’un des concepteurs et essayeurs Gérard Badini

Par José-Daniel Touroude et René Pierre.

Notre objectif est un devoir de mémoire, pour fixer des éléments


qui appartiennent à l’histoire du saxophone et du jazz par un de
ses protagonistes.

Notre fil rouge est technique et nous essaierons de répondre à


ces questions :

A travers l’élaboration des saxophones Selmer fabriqués entre

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les années 50 à 80 Mark VI, Mark VII et Superaction 80, peut–


on dire que ce sont des saxos faits pour le jazz ? Pourquoi les
jazzmen en ont-ils fait leur instrument de prédilection ?

Question JDT : Rappelons que la maison Selmer est étroitement


liée au saxophone. Adolphe Sax a inventé le saxophone en 1840
et la maison Selmer qui fabriquait des saxophones depuis 1921
avait repris les ateliers de Sax en 1928.

Pouvez vous nous raconter comment vous, jazzman réputé,


avez été mêlé à l’aventure de l’élaboration d’un saxophone de
légende chez Selmer.

Réponse GB : D’abord je jouais sur un saxophone Selmer Mark


VI, et je connaissais Patrick Selmer.
Nos discussions sur la technique du saxo étaient très pointues
avec lui et avec mes collègues saxophonistes sur notre outil de
travail et de plaisir.
Nous étions des dizaines de saxophonistes professionnels de
musique classique et de jazz à faire la même démarche.
l faut savoir qu’auparavant les deux frères Selmer fondateurs de
la maison étaient clarinettistes et vécurent aux USA.
Alexandre était clarinettiste au philharmonique de Boston et de
New York et développait la clientèle haut de gamme américaine.
La place incontournable des clarinettes puis du saxophone dans
le jazz avant et après la seconde guerre mondiale, l’éducation
généralisée de la musique par les collèges et le nombre
d’habitants vont faire des USA un marché porteur pour Selmer.
Puis quand j’ai vécu aux USA, connaître Selmer me positionnait
et je connaissais nombre de collègues saxophonistes
demandeurs de saxos français.
Un jour, mon ami Stan Getz qui jouait sur Mark VI a voulu un
autre saxophone Selmer lors de son passage éclair à Paris. Il a

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demandé à Georges Selmer, le président de la maison, que moi


Badini j’essaye un saxo pour lui… Ce que j’ai fait avec succès.
Patrick Selmer m’a demandé alors si je pouvais devenir
essayeur attitré chez eux pour les saxophones, vu la clientèle
montante de jazzmen !
C’était une première… un jazzman autodidacte essayeur
d’instrument au même niveau que Michel Nouaux le soliste de
la garde républicaine !

Selmer « Balanced Action » 1936-1947 : détails spatules main


gauche et clé d’octave
RP : Depuis l’arrivée du bebop, le roi des saxos était le Mark
VI et les plus grands ont joué avec, mais quels saxophones

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avaient la préférence des musiciens de jazz, avant l’arrivée du


fameux Mark VI. ? Les saxos américains ou français par
exemple le balanced action ?

GB : Dans les années 40, la plupart des jazzmen jouaient le


modèle Balanced Action.

Puis au milieu des années 50, la majorité opta pour un nouveau


modèle plus juste, plus léger et qui sera la référence pour les
musiciens de jazz : le Mark VI.

RP : Justement quelles ont été les principales raisons du succès


du Mark VI ?

Certains pensent que c’est le verni, d’autres que c’est l’alliage et


que tous les numéros au cours du temps ne se valent pas ?

On dit que seuls les saxophones portant un numéro avant


100 000 sont bons….et après beaucoup plus variables ? Qu’en
pensez vous ?

GB : Il est certain qu’à cette époque on passa progressivement


d’une production artisanale à une production industrielle à la
chaîne.

Je ne crois pas trop à une qualité différente selon les numéros. Il


y a toujours dans une série des bons saxos et des moins bons.
C’est aléatoire.

Par contre il est vrai que le Mark VI brut était envoyé à Elkhart
dans l’Indiana et que le vernis américain était différent du vernis
français.

Les américains ont lancé cette idée que la qualité se dégradait


selon les numéros, et que le vernis avait à voir avec la qualité du

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saxo…. J’ai toujours été assez dubitatif sur cette question.

RP : Quels étaient les principaux concurrents du Mark VI :

En jazz : King, Conn


En classique : Couesnon, Buffet Crampon
Quels étaient les principaux points forts du Mark VI et ses
principaux défauts ?

GB : En jazz, les principaux concurrents américains du Mark VI


de Selmer étaient d’une part King qui avait une sonorité
puissante mais avec un mécanisme lourd et d’autre part Conn
qui était le contraire avec un mécanisme léger et un son souple.

En France sous l’impulsion d’Alix Combelle la marque Dolnet


tenta de s’imposer avec un succès mitigé dans les années 50.

En classique Buffet crampon avec sa finition impeccable et sa


réputation était le saxo privilégié des élèves du conservatoire de
Paris et de son professeur Michel Deffayet.

Malgré tout, le Mark VI resta le saxo choisi par les jazzmen.

Une anecdote : le grand Marcel Mule avait choisi pour Phil


Woods un alto Mark VI.

Justesse, clétage souple et léger mais manque de puissance


pour ses détracteurs.

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Selmer « Mark VI » 1954-1973.

JDT : La clientèle des jazzmen était importante à cause de


l’implantation de Selmer aux USA mais la plupart des grands
saxophonistes, imités rapidement par tous leurs émules, jouaient
sur Mark VI.

Est-ce qu’essayer un saxo pour Dexter Gordon, Phil Woods,


Sonny Stitt, Johnny Griffin, Benny Carter, Lee Konitz et pour des

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centaines d’autres moins connus est différent que de choisir des


saxos pour la clientèle classique et pour la variété.

GB : Il faut comprendre ce paradoxe : des milliers de saxos


sortent des ateliers, ils sont impeccables, tamponnés, réglés…
Selmer ne fait que du haut de gamme, (c’est son point fort et
peut être actuellement son point faible) et apparemment ils se
ressemblent tous.

Pourtant aucun instrument n’est pareil ni ne possède les mêmes


qualités. En outre l’instrument évoluera différemment selon son
utilisation et selon son potentiel.

Choisir un saxo pour un jazzman demande une compétence


spécifique.

En effet l’ordre des priorités n’est pas forcément le même que


pour les disciples de Marcel Mule, de Deffayet ou de Londeix
qui vont privilégier la justesse avant tout, puis la sonorité. Pour le
jazzman c’est l’inverse.

Mais les deux sont d’accord pour le réglage des ressorts, le


bouchage des tampons, le positionnement ergonomique des
clés, le vernis, la facilité d’émission et l’aspect esthétique…

Mais faire un saxo n’est pas simple. En effet les lois de


l’acoustique ne sont pas franchement applicables, de nombreux
paramètres entrent en ligne de compte et on doit avancer par
essais - erreurs comme l’ont fait tous les facteurs d’instruments à
vent depuis toujours.

Il y a des problèmes mécaniques à régler avec les tringles, vis,


clés… mais l’essentiel dépend d’une variable : le facteur humain
c’est à dire le musicien qui joue !

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Conn « 10 M Lady Face »

JDT : En quoi consistait votre travail d’essayeur et quel était le


pourcentage d’excellents saxophones ?

GB : quand je suis arrivé chez Selmer en 1979, je jouais déjà sur


le Mark VII.

D’abord je fais un do médium et là je ne sais pas ce qui va se


passer mais je vois déjà la sonorité générale.

Si l’instrument est ouvert, s’il bouche bien de la main gauche,


parce que s’il y a un défaut de bouchage le do va être petit,
étriqué. S’il est bien ouvert, c’est que ça bouche bien, qu’il est
bien timbré.

Donc je commence avec un do et puis après je descends la


gamme chromatique.

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On essaie d’avoir un instrument bien ouvert dans le grave et


dans l’aigu parce que (telles sont les lois de l’acoustique), très
souvent un instrument est bon dans le grave, facile et de qualité,
alors que l’aigu ne vaut pas grand-chose.

L’inverse est également vrai. C’est pourquoi on s’efforce


d’explorer l’instrument de haut en bas et de bas en haut. Tout le
reste peut se régler. La levée des clés, la force des ressorts,
c’est personnel, il suffit de prendre un tournevis.

Disons que le son est la chose à laquelle j’attache le plus


d’importance, le reste peut trouver remède.

Je me suis aperçu que, classique ou jazz, il n’y a pas deux


sortes de saxophone.

Un saxophone valable pour un domaine l’est aussi pour l’autre.

Quand nous faisions des essais Michel Nouaux et moi, en


général, nous tombions d’accord sur le choix du meilleur, parce
qu’il repose sur l’évaluation de sa richesse de timbre et de son
homogénéité. Evidemment, tout ça est un peu transformé par le
bec.

Je jouais évidemment toujours avec le même bec Otto Link 9


étoiles et une anche médium. Puis avec mon tournevis, j’affinais
le réglage des clés et je jouais doucement et je savais si c’était
un très bon saxo homogène avec un beau timbre ou seulement
un bon saxo voire un saxo médiocre.

Les pourcentages me demandez vous ? Difficile à dire car


variables selon les séries mais en règle générale peu de
médiocres et la majorité de bons saxophones.

Pour d’autres fabricants c’est l’inverse mais je ne dirai rien sur


ces saxos !

En ce qui concerne les excellents saxophones hors normes, ils

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sont rares et n’ont en fait qu’un potentiel quand ils sont neufs.

Est-ce que les enfants surdoués font des adultes élites de nos
sociétés ?

Puis je me fais un petit morceau pour voir ce qu’ils ont dans le


ventre… et souvent je me dis : tiens c’est un saxo qui irait bien
pour tel jazzman vu son jeu et sa sonorité.

Mon collègue saxophoniste classique fait de même mais nous ne


sommes jamais ensemble.

Nous avions vraiment plus qu’une fonction d’essayeur mais de


conseiller technique mais ce ne sont que des conseils sur
l’emplacement de telle clé, sur la justesse, sur tel nouveau
matériau… Selmer confrontait nos remarques et nos critiques à
ses préoccupations financières et organisationnelles et essayait
d’appliquer nos idées pour ajuster sa production.

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King « Super 20 »

RP : Pouvez vous nous décrire le processus de fabrication du


saxo Mark VII et les points techniques que vous avez abordés et
modifiés.

Quelles étaient les différences principales entre les deux Mark ?


Pourquoi un nouveau modèle ? Etait-ce une innovation
technique ou un coup marketing ?

Sincèrement quels sont les atouts et avancées mais aussi les


faiblesses du Mark VII, maintenant qu’ils sont devenus des
instruments de légende ?

Quelles ont été les principales raisons du relatif échec du Mark


VII et auprès de quel public ? classiques, jazzmen, variétés.

GB : Le “Mark VII” comporte des perfectionnements :

D’abord un nouveau mécanisme de clé d’octave puis un groupe


de spatules petit doigt main gauche, permettant des passages
plus souples sur l'ensemble du plateau.

Le Mark VI avait ce problème de sortir les basses avec le petit


doigt. Il fallait l’avoir musclé ! Le saxo Mark VII est souvent
critiqué pour son plateau des graves de la main gauche trop
lourd, car il est vrai que la maniabilité des graves est complexe.

Les clés sont plus larges pour améliorer la prise en main de


l'instrument avec une ergonomie particulière.

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L'anneau corps - pavillon évolue vers un anneau à trois points


d'ancrage.

On note aussi le retour au résonateur plastique sur les tampons,


ce qui permettait de mieux boucher.

C’est un instrument en phase avec son époque avec un son


puissant, riche en harmoniques aigus, correspondant aux
besoins du moment et à l’avènement du rock, pop et musiques
de variétés avec une sonorité chaude et puissante.

Seuls les saxophones alto et ténor voient le jour. Il n'y a pas eu


de soprano, ni de baryton Mark VII mais ces prototypes serviront
de base aux versions du Super Action 80.

Le Mark VII est équipé avec une nouvelle forme de la clé Fa#
aigu et fa# latéral ovale. Nous étions parvenus à un seuil
qualitatif et on pensait que le Mark VII allait remplacer vu ses
qualités le Mark VI et les concurrents. Mais le succès escompté
a été plus timide, de nombreux jazzmen préférant leur vieux
saxo !

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Selmer « Mark VII » 1974-1980.

JDT : Mais là on rentre dans l’irrationnel, le fantasme… on


préfère son vieux saxo, auquel on est habitué, qui a partagé
votre vie, vos joies, vos souvenirs mémorables, vos concerts,
votre compagnon de galères aussi !

C’est plus qu’un instrument, on projette de l’affectif, c’est plus


qu’un objet !

On joue avec ses imperfections avec plaisir au lieu de prendre


un nouveau modèle plus jeune, parfait mais sans âme car un
instrument neuf n’a pas de personnalité n’est-ce pas ?

GB: Un instrument neuf doit être joué et rejoué pour se culotter


comme une vieille pipe afin d’avoir sa personnalité et montrer sa
valeur ou ses faiblesses.

En tant qu’essayeur, on va choisir un saxo qui a du potentiel


mais nous savons tous que pour les instruments comme pour les
hommes, le potentiel de départ important ne fait pas tout.

Et puis le bec, l’anche et une bonne embouchure sont


primordiaux et certainement aussi importants que le saxo.

Enfin en jazz, vous pouvez avoir les meilleurs saxos, becs,

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anches, technique de l’instrument… le talent du saxophoniste de


jazz demeure son pouvoir de créativité essentiel.

En effet beaucoup de jazzmen ont préféré garder leur Balanced


Action, le saxo de Lester Young et d’Illinois Jacquet.

Zoot Sims, quant à lui, continuait de jouer et avec quelle


maitrise, sur son vieux Cigar Cutter des années 20 !

Pourtant le Mark VII avait fait une avancée significative dans la


qualité du Saxo mais avait aussi ses faiblesses et n’a pas eu la
carrière de son ainé Mark VI, peut être aussi par le nombre de
concurrents qui avaient eux aussi fait d’énormes progrès et le
nombre de légendes du saxo qui ont préféré leurs vieux binious !

Certains préféreront toujours leurs vieilles chaussures usées


mais confortables à des chaussures neuves !

Les physiciens parlent des échanges moléculaires du métal qui


feront ou non avec le temps un bon saxophone, qui permet des
bonnes vibrations, des harmoniques riches…

Un saxo parfaitement juste peut avoir une sonorité plate, sans


personnalité et le musicien peine à créer un timbre, un style
original.

Le son standard n’intéresse que les élèves et les musiciens de


studio.

JDT : Mais les stars du jazz n’étaient que la partie visible de


l’iceberg, les étudiants étaient peut être plus sensibles au dernier
né des ateliers et aux améliorations techniques que de jouer sur
le même saxo que leur idole.

J’ai adoré Benny Goodman et pourtant je n’ai jamais joué sur


son modèle de clarinette !

GB : En effet, il faut connaître son public –cible : ce ne sont pas

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quelques dizaines de saxophonistes classiques ou de jazzmen


réputés, même s’ils ont un effet d’entrainement certain, qui
achètent mais ce sont des amateurs, des orchestres, des
fanfares, des conservatoires et Selmer fabrique des milliers de
saxos de qualité par an pour ce public exigeant.

A mon époque, Selmer sortait 50 saxos par jour et une partie de


la production était industrielle mais demandait et demande
toujours encore une partie de travail manuel non mécanisable,
un savoir-faire de la main d’œuvre spécialisée.

Nous avons une excellente école au Mans pour ces métiers.

N’empêche qu’il faut avoir des têtes d’affiches pour populariser le


produit.

JDT : D’essayeur vous avez évolué vers le rôle de conseiller


technique dans la fabrication d’un nouveau modèle et c’est là
qu’intervient votre apport dans le super action 80.

GB: Selmer a utilisé mes compétences et mon professionnalisme


(si on est gentil) ou mon caractère perfectionniste tatillon
(pinailleur éternel insatisfait disent d’autres) et c’est ainsi que
l’aventure du Superaction 80 a débuté.

Le Mark VII était un saxo magnifique, cher, mais l’évolution


technique et l’amélioration constante de qualité de tous les
instruments montraient de plus en plus ses petits défauts.

D’où la demande de faire un nouveau saxo : le Superaction 80 :


plus équilibré dans les différentes tessitures, avec une émission
plus large, plus homogène, avec un meilleur bouchage des
tampons évitant les micro-fuites et donnant des graves plus
faciles et juste.

Le son plus timbré permettait de trouver plus facilement des


anches adéquates.

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Mais mon rôle d’essayeur du Mark VII a évolué vers le rôle de


conseiller technique quand nous avons participé à la conception
du modèle Superaction 80.

La demande était de jouer du rock, du rythm and blues, de la pop


etc… de la musique qui percutait, des saxos qui jouaient avec
des amplifications et des sonorisations maximum et il fallait créer
un saxo adapté.

Les studios de variétés et le classique demandaient aussi des


instruments de plus en plus parfaits en ce qui concerne la
justesse.

Selmer « Super Action 80 ».

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RP : Précisons votre rôle pour le Super Action 80

Quelles sont les raisons de la création de ce nouveau saxophone


par Selmer ?

Comment vous a-t-on proposé le projet et quels ont été les


objectifs que Selmer vous avait fixé ? Comment avez-vous
travaillé ?

Quel a été l’accueil ? Ce que les musiciens ont aimé et ce qui


leur a déplu ?

GB : Compte tenu de la désaffection progressive du Mark VII et


bien entendu pour des raisons commerciales car il en est des
saxophones comme des voitures, il fallait sortir absolument un
nouveau modèle, ce qui eut lieu en 1981.

Notre rôle avec Michel Nouaux était axé plus sur la régularité de
la fabrication de saxos de qualité et les bons réglages que sur la
conception.

L’accueil du nouveau venu a été favorable mais souvent les


grands jazzmen américains ont préféré garder leur ancien
modèle auquel ils étaient habitués, certains même comme
Michael Brecker n’était pas convaincus. D’ailleurs il m’avait dit «
je voudrais bien jouer avec les nouveaux modèles mais cela ne
correspond pas à ce que je recherche au point de vue son. Je
suis plus heureux avec mon vieux Mark VI».

Le "Super Action 80 Série II " produit à partir de 1986 apporte


encore des innovations : Spatule de commande du Fa aigu main
gauche, nouvelle clé Fa# aigu main droite, vis à pointe avec
ressort de rattrapage de jeu, tampons à texture améliorée avec
résonateurs à rivets, virole d'assemblage corps / culasse avec
joint torique. Il est proposé avec une option clé d'harmonique.

On voit bien que selon la morphologie de l’instrumentiste, le style

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de musique… et l’habitude surtout, le saxophoniste va privilégier


tel ou tel modèle qui lui convient le mieux.

Pour les becs c’est pareil. J’ai pratiquement toujours gardé le


même instrument avec le même bec quel que soit le contexte, en
studio, en petite formation, en big band ou en concert. Par
contre d’autres musiciens sont célèbres pour changer de becs
sans cesse (Eddie Daniels, John Coltrane…)

RP : La recherche du saxophone, du bec et de l’anche parfaits


est la quête de chaque saxophoniste, qui en fait est un éternel
chercheur mécontent.

C’est plus facile de chercher un nouveau bec miracle que


travailler des centaines d’heures la solidité de son embouchure
avec un même bec !

GB : L’instrument résulte d’une combinatoire et c’est cela qui fait


qu’il ne sera jamais parfait : les morphologies des saxophonistes,
leur bec, anches, leur style de jeu (entre un saxophoniste hurleur
à la Bostic ou un joueur de rock et un saxophoniste qui joue
piano le solo de l’arlésienne de Bizet)… L’instrument doit
convenir à tout le monde.

Ce qui est sûr c’est que tous veulent jouer maintenant de plus en
plus vite et avoir de la technique, d’où l’importance du
mécanisme des clés, mais jouer aussi de plus en plus rond d’où
l’ouverture des becs et le choix des anches, mais jouer aussi de
plus en plus juste avec les enregistrements banalisés et les
appareils de mesure électronique, les studios d’enregistrements
personnels, jouer enfin moins fort grâce aux micros et à
l’amplification des sons.

Ainsi les filles font du saxo et n’ont pas besoin de souffler comme
des bêtes !

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La qualité d’avoir un énorme son qui projette n’est plus à la mode


et la justesse, le son précis, la qualité du timbre si chers aux
musiciens classiques sont appliqués dans les studios de variété
et souvent même dans le jazz.

Lee Konitz et Paul Desmond ont eu une grande influence sur


ce jeu propre et précis.

Les orateurs, acteurs, chanteurs suivent cette tendance et ils


n’ont plus besoin de forcer leurs voix pour se faire entendre sauf
effets voulus !

Les micros sont là. Le Mark VII a souffert de cette évolution.

Ce qui est certain c’est que 6 mois de traitement entre un rocker


qui joue tout fortissimo et un classique qui travaille ses sons filés,
votre saxo neuf ne sera plus le même… le métal joue et le timbre
sera différent (à bec et anche égaux évidemment).

C’est pour cela qu’avant d’acheter un saxo d’occasion, il faut


connaitre qui a joué avec ou alors avoir le talent de Charlie
Parker et jouer sur n’importe quoi et pourtant inventer des
improvisations géniales.

RP : Avez vous gardé vos saxophones, becs en tant que


musicien professionnel pendant votre longue carrière ?

Collectionnez vous des saxophones hors normes du fait de votre


fonction d’essayeur chez Selmer ?

Et avez vous des saxos qui ont appartenu à des grandes figures
du Jazz ?

GB : Pas du tout. J’ai joué sur une dizaine de saxos que j’ai
revendus et pour certains je le regrette.

J’ai commencé par le Mark VI puis le Mark VII (le seul que j’ai
gardé) puis j’ai joué avec plusieurs super action 80.

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Collectionner les instruments (et je sais que vous êtes deux


musiciens collectionneurs !) n’est pas ma tasse de thé et quant à
garder les vieux saxos des jazzmen que j’ai connus et que j’avais
la possibilité de garder, j’aurais dû le faire car je serais riche vu
certaines enchères !

RP : Vous m’aviez dédicacé un disque sur Debussy revisité par


votre vision de jazzman. Vous avez fait aussi dans le même
esprit un disque sur Scriabine. Votre père était chanteur d’opéra
et pourtant vous n’avez pas fait le conservatoire. Quels sont vos
rapports avec la musique classique, la variété, la musique
contemporaine.

GB : je suis particulièrement intéressé par les musiciens du


XXème siècle notamment Debussy, Ravel, Stravinsky,
Scriabine...

J’ai participé en studio à presque tous les enregistrements des


chanteurs yéyés des années 60 et cela rapportait plus que le
jazz !

Mais ma vraie raison de vivre a toujours été le jazz…

JDT : Vous m’aviez dit, il y a quelques temps, que vous aviez


commencé par la clarinette. Quels sont les clarinettistes de jazz
américains qui vous ont marqué :

Benny Goodman, Buddy de Franco, Tony Scott, Jimmy Giuffre,


Art Pepper, Eddie Daniels? Pourquoi avoir abandonné la
clarinette pour le saxophone ?

D’autre part avez vous joué les divers saxophones ou seulement


du ténor?

GB : J’ai commencé par la clarinette et débuté avec l’orchestre


Nouvelle Orléans de Michel Attenoux. Mes modèles étaient
Dodds, Bechet, Bigard puis Goodman, Hamilton et encore

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plus tard Giuffre.

J’ai joué avec Bechet en 1954 puis intégré l’orchestre de Claude


Bolling en 1955 en petite formation puis dans son big band en
1958. Après avoir joué un peu d’alto, j’ai adopté définitivement
le ténor.

Celui qui m’a le plus impressionné à la clarinette et


m’impressionne toujours c’est Eddie Daniels.

Je l’ai rencontré en 1978 puisque nous étions voisins à New


York, c’était déjà un gourou de la clarinette entouré d’élèves, je
l’ai encore vu récemment à Paris et il reste à mes yeux et mes
oreilles un virtuose et un styliste insurpassé à ce jour.

RP : Quel est votre avis sur la facture française de saxophones ?

Que pensez vous des autres saxos les S1, S2 et S3 de Buffet


Crampon, des saxos américains et japonais ?

Quels sont maintenant les meilleurs saxos pour vous pour un


jazzman ?

GB : La facture française fut longtemps la meilleure et


abondamment copiée : Selmer, Buffet Crampon, Leblanc,
Couesnon, Dolnet se battaient avec les américains King, Conn.
Maintenant les japonais Yamaha et Yanagisawa sont excellents.

La concurrence mondiale devient de plus en plus dure et les


saxos performants.

Quand aux meilleurs saxos, c’est purement subjectif et chaque


musicien a son idée sur la question. Je ne connais pas les
derniers saxos, étant retraité, mais le tout est d’essayer et de
trouver celui qui vous convient.

Mais le Mark VI puis VII et le Superaction 80 puisque c’est notre


sujet principal sont toujours joués même s’ils ont pris des rides et

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connaissent des concurrents encore meilleurs qu’eux. D’ailleurs


les prix de ces modèles restent soutenus par une demande
toujours existante.

Ils ont été une étape importante dans l’amélioration du


saxophone et je suis fier d’y avoir apporté ma modeste
contribution.

Deauville le 28 Juin 2012

Un grand Merci à Gérard BADINI pour le temps qu'il nous a


consacré et ....pour toutes les émotions jazzistiques qu'il
nous a procurées pendant sa longue carriére musicale.

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