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Armand Colin, 2015 pour la 4e édition.

Armand Colin est une marque de


Dunod Éditeur, 5 rue Laromiguière, 75005 Paris

ISBN : 978-2-200-60253-6
Sommaire
Introduction
1. Figures de la ville
1. La rencontre
2. La mosaïque
3. La centralité
4. La cité et ses institutions
5. Personnalité urbaine ou cultures citadines ?
2. Approches du monde urbain
1. Populations
2. Espaces
3. Systèmes
4. Processus
3. Différenciations, divisions, distances
1. La division sociale de l’espace urbain
2. Ségrégations
3. Manières d’habiter et usages de la ville
4. Peuplement et mobilités
1. Les mécanismes du tri urbain
2. Mobilité des ménages et évolution du parc immobilier
3. Mobilités et trajectoires de vie
5. Intégration et socialisation
1. Territoires sous contrôle
2. L’intégration à la ville comme processus d’assimilation
3. Identités et mobilités
4. La ville, espace de socialisation
6. Transformation des espaces urbains et politiques de la ville
1. Agents et acteurs
2. Enjeux
3. Procédures d’intervention et processus de changement
4. Les cités à l’épreuve de l’internationalisation
Conclusion
Bibliographie
Index des auteurs
Introduction
Dans la France métropolitaine d’aujourd’hui, plus de trois personnes sur quatre
(77,5 %) habitent en ville. Si l’on considère plus largement « le nouveau zonage en
aires urbaines » construit par l’INSEE en 2010, c’est, au total, près de 95 % de la
population française (hors Mayotte) qui se trouve distribuée dans des espaces « sous
l’influence des villes »1.
La réalité territoriale du fait urbain se brouille. En tant que configuration socio-
spatiale, la ville contemporaine s’inscrit bien encore, pour l’essentiel, dans la continuité
de quelques images fortes : concentration du peuplement, primat du cadre bâti sur
l’environnement naturel, etc. Mais, en tant que processus, l’urbanisation tend à affecter
de façon beaucoup plus large l’ensemble des activités sociales, des populations et des
espaces. Ce mouvement en voie de généralisation imprègne les conditions d’existence,
les manières de vivre et les mentalités, jusque dans les rares communes rurales que l’on
peut encore qualifier de « traditionnelles ».
Il n’y aurait donc pas grand sens à délimiter le domaine de compétence de la
sociologie urbaine sur la base d’un partage qui devient lui-même de plus en plus
incertain entre « les villes » et « les campagnes ». D’une certaine manière, la ville est
aujourd’hui partout, sinon dans sa matérialité, du moins comme fait de société. La
sociologie urbaine n’est pas pour autant la sociologie de tout « ce qui se passe dans la
ville ». Elle s’interroge sur la manière dont les divers aspects de la vie sociale se
déploient, s’agencent et interagissent dans un contexte urbanisé que tous ensemble
concourent à façonner, mais qui leur est en même temps une sorte d’enveloppe
commune. Elle s’interroge, d’autre part, sur la manière dont la ville-milieu est aussi
constituée en objet d’enjeux qui structurent de façon spécifique les rapports entre les
acteurs, les institutions et les groupes sociaux.
À l’image des délimitations territoriales, les frontières entre les disciplines ne sont
pas toujours très opérantes lorsqu’il s’agit de parler de la ville. Les pages qui suivent
donneront plusieurs exemples de convergences ou d’ajustements avec d’autres sciences
sociales (en particulier la géographie, l’économie, l’histoire et la science politique).
Mais elles s’efforceront, aussi, de situer la perspective et les démarches qui sont propres
à la sociologie. Elles montreront, en particulier, que les savoirs sociologiques produits
sur l’urbain tendent de plus en plus à s’enrichir à la faveur de multiples croisements
avec les recherches sur la famille, l’éducation, le logement, la socialisation, les
sociabilités, l’immigration, les relations dites « interethniques », le travail, les politiques
publiques… Réciproquement, ces diverses spécialités de la sociologie ont été largement
nourries, au cours des dernières décennies, par une meilleure prise en compte de la
dimension spatiale, et notamment urbaine, de leurs objets d’étude.
L’extrême diversité des formes urbaines dans l’histoire et dans le monde, l’abondance
des travaux qui leur ont été consacrés, imposaient des choix très contraignants. C’est ici
la France contemporaine qui a été retenue comme principal cadre de référence. Cette
nouvelle édition mentionne toutefois quelques publications récentes qui illustrent
l’essor actuel des comparaisons internationales.
Aussi restreint soit-il, le champ ainsi couvert demeure encore très large. Faire leur
part à toutes les écoles, toutes les approches et tous les thèmes, c’était se résigner à
réduire leur présentation à un pur et simple inventaire. C’est pourquoi il a paru
préférable de prolonger et d’étayer le cadrage général des grandes orientations de la
sociologie urbaine par un nombre limité de développements plus étoffés. Cette sélection
comporte forcément une grande part d’arbitraire. Elle n’a d’autre visée que de montrer,
sur la base de quelques exemples significatifs, comment des concepts et des modes
d’analyse familiers au sociologue peuvent être mobilisés pour l’étude des phénomènes
urbains.

Un court chapitre liminaire s’attachera à définir, sinon de véritables invariants de la
citadinité, du moins quelques-uns des traits les plus typiques de la ville, par-delà
l’extrême diversité de cette forme d’organisation socio-spatiale. Le deuxième chapitre
est plutôt d’ordre méthodologique. Il distingue des « entrées » ou des échelles d’analyse
qui définissent autant de modes d’investigation spécifiques, tout en dessinant l’espace
des croisements possibles entre ces différentes approches du monde urbain.
Chacun des chapitres suivants est centré sur une famille particulière de processus. La
vie urbaine sera ainsi saisie dans les tensions qui la travaillent et qui la constituent :
tensions entre la distance et la proximité, entre la localisation et la mobilité, entre
l’hétérogénéité et l’intégration, entre les lignes de force qui commandent le devenir des
villes et la gestion collective des enjeux de la cité.
Ces tensions existent depuis qu’il y a des villes. Mais elles prennent aujourd’hui des
formes nouvelles, qui alimentent régulièrement l’actualité et les débats de société
propres à notre temps.
L’accroissement des mobilités, qui est souvent célébré comme le signe même de la
modernité, consacre-t-il le déclin inexorable des ancrages territoriaux et des liens de
proximités ? Avec ses « quartiers sensibles », ses quartiers « gentrifiés », ses espaces
résidentiels « sécurisés », la ville d’aujourd’hui tend-elle au contraire à se structurer de
façon dominante selon des logiques et des processus de ségrégation ? Comment
s’organisent concrètement de nos jours les coexistences en milieu urbain ? La ville fait-
elle encore société ?
Sur ces différents sujets, de très nombreux travaux ont été publiés au cours des toutes
dernières années. Cette nouvelle édition leur accorde une large place. Elle montre en
particulier combien nos connaissances sur les comportements résidentiels se sont
enrichies, en situant mieux les individus et les ménages dans l’univers plus large des
constellations familiales qui les entourent et dans le temps long des biographies
personnelles ou intergénérationnelles. Elle montre, aussi, comment la dimension
politique, inhérente à la ville jusque dans son étymologie, se redéfinit actuellement
autour de nouveaux modes d’intervention et de nouveaux concepts, par exemple celui
de « gouvernance urbaine ».

1 Voir INSEE-Première no 1364 (2011), 1374 (2011) et 1483 (2014), et infra chapitre 1.
1
Figures de la ville
La ville est à la fois territoire et population, cadre matériel et unité de vie collective,
configuration d’objets physiques et nœud de relations entre sujets sociaux. On peut
décider de s’intéresser plus particulièrement à l’un plutôt qu’à l’autre de ces deux
ordres de réalités. Mais ils n’en demeurent pas moins indissociables. Et c’est bien
leur interaction même qu’il convient de considérer si l’on veut s’accorder sur une
définition générale de la ville, ou du moins sur ses traits les plus significatifs et les
plus constants.

1. La rencontre
La ville se présente toujours à l’observation immédiate comme un regroupement de
populations et d’activités durablement stabilisées sur un territoire restreint. La proximité
physique permet aux êtres sociaux d’entrer en relation, et favorise le développement de
nouvelles relations. Dans la mesure où elle concentre dans un même lieu un grand
nombre de ces processus cumulatifs de rencontre, on a parfois cru pouvoir définir la
ville comme le dispositif le mieux approprié aux divers rapports d’échange et de
coopération qui s’instaurent entre les hommes. C’est en tout cas bien en milieu urbain,
par excellence, que se nouent, s’amplifient et se démultiplient les interactions de tous
ordres qui sont au principe de la vie sociale. Pour employer le langage de Durkheim, la
densité « dynamique » ou « morale » de cette vie sociale se traduit d’ordinaire par une
« densité matérielle » qui lui fournit en retour son principal aliment :
« Les villes résultent toujours du besoin qui pousse les individus à se tenir d’une manière constante en
contact aussi intime que possible les uns avec les autres. Elles sont comme autant de points où la masse
sociale se contracte plus fortement qu’ailleurs. Elles ne peuvent donc se multiplier et s’étendre que si la
densité morale s’élève1 ».

Pour Durkheim, cette densité « morale » s’apprécie en fonction du degré


d’implication des individus dans une vie commune. Elle ne se réduit donc pas aux
rapports d’échange commercial et de concurrence : « comme les rapports purement
économiques laissent les hommes en dehors les uns des autres, on peut en avoir de très
suivis sans participer pour cela à la même existence collective2 ».
En pratique, les critères de la taille et de la densité du peuplement ne suffisent certes
pas à distinguer ce qui est ville de ce qui ne l’est pas, d’autant plus qu’ils sont sujets à
d’inépuisables controverses dès lors qu’il s’agit de fixer des seuils ou de comparer des
contextes socioculturels différents. Mais on ne peut pas non plus faire abstraction de ces
indicateurs commodes qui traduisent, tant bien que mal, l’une des dimensions
constitutives du fait urbain. En France, le critère de densité retenu par l’INSEE, sur la
base de recommandations adoptées au niveau international, se fonde sur la notion
d’agglomération de population (« ensemble d’habitations telles qu’aucune ne soit
séparée de la plus proche de plus de 200 mètres »). Toute commune ou tout ensemble de
communes comprenant une agglomération de population au moins égale à
2 000 habitants est considérée comme unité urbaine. Dans le premier cas de figure, il
s’agit d’une ville isolée. Dans le second, d’une agglomération multicommunale ou, en
d’autres termes, d’une agglomération urbaine.
La notion même d’agglomération dit bien, à sa façon, la double face du phénomène
urbain. D’un côté, elle est processus, mouvement par lequel on se rapproche, se
rencontre et « s’agglomère ». D’un autre côté, dans son sens plus usuel, elle est aussi
résultat stabilisé de ce mouvement, configuration pérenne inscrite en un lieu.
Cette configuration est faite de proximités souhaitées, mais elle est à son tour source
de proximités subies, ou simplement inopinées. Si la vie urbaine favorise l’accessibilité
mutuelle des êtres sociaux qui cherchent à entrer en relation, elle multiplie en même
temps les occasions de rencontres non programmées. Le développement des nouvelles
technologies de l’information et de la communication permet certes de nouer des
contacts à la fois indépendants de la distance physique et limités aux personnes que l’on
veut atteindre. Mais la perspective (ou l’utopie) d’un monde où se généraliserait une
accessibilité uniquement programmée signifierait d’une certaine façon la mort de la
ville, comme le notait l’anthropologue Ulf Hannerz3 :
« L’accessibilité urbaine, aujourd’hui comme par le passé, est partiellement planifiée mais aussi
partiellement aléatoire. Bousculer quelqu’un qu’on n’a pas vu, assister à des scènes qu’on n’a pas
prévues, voilà des expériences qui ne sont sans doute ni utiles ni agréables, mais qui ont peut-être leurs
conséquences particulières sur le plan personnel ou sur le plan social et culturel (…). Le flair
(serendipity), le fait de découvrir quelque chose par hasard alors qu’on en cherchait une autre, est peut-
être une aptitude que privilégie la vie urbaine ».

2. La mosaïque
La condensation de la vie sociale, qui est au principe de l’urbanisation, implique
simultanément que cette vie sociale se complexifie et se différencie. La ville rassemble
des activités et des populations qui ne se distribuent pas de façon uniforme sur son
territoire. Le processus global d’agglomération se démultiplie au contraire en
d’innombrables processus localisés d’agrégation et de séparation qui inscrivent dans
l’espace urbain diverses lignes de partage plus ou moins tranchées.
Au début du XXe siècle, les sociologues de l’École de Chicago ont volontiers utilisé
l’image de la mosaïque pour qualifier la distribution résidentielle des groupes sociaux et
des communautés ethniques en milieu urbain4. Les villes, et tout particulièrement les
grandes villes nord-américaines en pleine croissance qui leur servaient de
« laboratoires », sont faites de secteurs, de quartiers, d’unités de voisinage parfois très
typés, voire cloisonnés. Robert Park y voyait autant de « régions » ou d’« aires »
urbaines, qu’il qualifiait tout à la fois de « naturelles » (pour autant qu’elles ne résultent
pas de découpages institués) et de « morales » (au sens où chacune d’elles exprime et
tend à conforter dans leur singularité les manières d’être et les manières de vivre
propres à une composante particulière de la population d’une ville).
L’image de la mosaïque pourrait tout autant s’appliquer à la physionomie du cadre
bâti. À l’échelle de la ville, mais aussi en chacun de ses quartiers, se juxtaposent des
formes d’emprise et des types de construction souvent hétérogènes, voire hétéroclites.
Les opérations d’urbanisme ont certes pour effet (et souvent aussi pour objectif)
d’introduire dans le paysage urbain des éléments de cohérence et de lisibilité. Mais elles
peuvent, tout aussi bien, surimposer en même temps à ce paysage façonné par
l’urbanisation « spontanée » de nouvelles lignes de rupture et de cloisonnement. C’est
ainsi par exemple que la logique de la percée urbaine, typique de
l’« haussmannisation », fut productrice de contrastes inédits entre l’ancien tissu urbain
et les caractéristiques (tant architecturales que sociales) des immeubles édifiés en
bordure des nouvelles avenues. Des effets particuliers de rupture découlent, aussi, des
multiples formes d’intervention qui raisonnent en termes de circonscriptions, de
secteurs constructibles et non constructibles, de périmètres à sauvegarder, de zones à
aménager, etc.

3. La centralité
La ville n’est pas que la somme de ses parties. « Elle crée une situation (…) où les
choses différentes adviennent les unes aux autres et n’existent pas séparément, mais
selon des différences5 ». En son sein s’agencent des activités et des groupes humains
qui ne sont pas seulement juxtaposés mais sont aussi, dans une large mesure,
interdépendants. Le phénomène urbain met toujours en jeu des processus, fussent-ils
conflictuels, d’organisation de cette diversité. Aussi a-t-il nécessairement partie liée
avec la figure de la centralité. Centralité du marché qui permet et régule les échanges
économiques ; centralité du pouvoir qui contrôle, redistribue, et institue des règles de
coexistence entre les groupes sociaux ; centralité des dispositifs qui organisent la
division technique et sociale du travail ; centralité, aussi, des lieux de culte, de loisirs, et
plus généralement de tous les « services » offerts par la ville.
Les propriétés géométriques de l’espace, l’antériorité historique du noyau initial à
partir duquel la ville s’est étendue, les représentations symboliques qui lui sont
associées, sont autant d’éléments qui tendent à faire du cœur géographique de
l’agglomération le principal point d’appui et le lieu emblématique d’un grand nombre
de fonctions centrales.
La ville n’est certes plus définie aujourd’hui dans sa matérialité par la coupure, jadis
forte, avec les faubourgs et le plat pays environnant. Mais les définitions statistiques
n’en assument pas moins, d’ordinaire, une représentation concentrique qui conserve
d’ailleurs une part de pertinence. C’est ainsi que, pour chaque agglomération
multicommunale, l’INSEE identifie un « centre ». Si une commune représente plus de
50 % de la population urbaine, elle est seule ville-centre. Dans le cas contraire, toutes
les communes qui ont une population supérieure à la moitié de la population de la
commune la plus importante, ainsi que cette dernière, sont considérées comme villes-
centres. Les communes urbaines qui ne sont pas des villes-centres constituent la
banlieue de l’unité urbaine.
Au-delà de l’agglomération proprement dite, définie comme on l’a vu par un critère
de continuité de l’habitat, le tissu « périurbain », en plein essor depuis quelques
décennies, participe aussi du processus d’urbanisation qui affecte aujourd’hui des
territoires moins densément peuplés. Le zonage en aires urbaines (ZAU) de l’INSEE,
instauré en 1990 et redéfini en 2010, qui décline le territoire français en trois catégories
d’espaces à dominante urbaine (l’espace des grandes aires urbaines, l’espace des autres
aires et les autres communes multipolarisées) et une catégorie d’espace à dominante
rurale (les communes isolées hors de l’influence des pôles), correspond à ce concept
plus extensif qui tient compte notamment du niveau des migrations quotidiennes
domicile-travail et de l’importance de la population non agricole6.
Dominée par l’opposition entre le centre et la périphérie, cette nomenclature de
portée générale peut être relayée dans tel ou tel cas d’espèce par diverses subdivisions
qui, sur le même principe, conduisent à distinguer par exemple l’« hypercentre » du
reste de la ville-centre, ou encore plusieurs « couronnes » au sein de la banlieue.
La distribution territoriale des différentes composantes de la centralité urbaine est
cependant incertaine, comme le montre par exemple le développement des centres
commerciaux multiservices à la périphérie des villes. Les contraintes de proximité
s’exercent très inégalement selon les activités, et les avantages de la centralité
géographique sont relativisés par d’autres logiques de localisation/délocalisation, en
raison de la fluidité croissante des circuits d’échange et de communication. La ville
polarise des flux (d’hommes, de marchandises, d’informations…) qui la lient à d’autres
espaces et à d’autres villes. C’est en cela qu’elle est centre, quels que soient les modes
d’inscription spatiale des diverses forces d’attraction, de rayonnement ou de domination
qui rythment son devenir.

4. La cité et ses institutions


Parmi les « fonctions centrales » assurées par la ville, la fonction politique occupe
une place privilégiée que suffirait à rappeler l’étymologie même du mot politique.
« La présence du fait politique est partout dans la ville : la ville exerce des fonctions politiques ou
administratives à l’égard d’un territoire plus ou moins vaste ; elle participe à l’encadrement territorial. Elle
gère, d’autre part, ses propres affaires. Mais la ville, lieu de centralité, est également site privilégié de
l’expression, de la diffusion des idées, de la lutte aussi ; capitale, elle organise les dominations comme elle
couve les révolutions7 ».

L’importance de la dimension politique et institutionnelle du fait urbain a été tout


particulièrement soulignée dans un texte célèbre où Max Weber8 applique aux villes sa
méthode de construction de types idéaux. Mobilisant une érudition exceptionnelle qui
lui permet d’embrasser la diversité des cultures et des périodes historiques depuis les
origines jusqu’au XVIIIe siècle, Weber distingue un certain nombre de types de villes,
dont chacun est défini par une combinaison originale de traits interdépendants
(économiques, politiques, juridiques, sociaux, culturels…). Pris isolément, aucun de ces
traits ne suffit à cerner l’idée de ville. Les registres du phénomène urbain sont multiples,
et s’agencent selon des logiques propres à chaque civilisation.
Mais le registre politique joue un rôle central dans la mesure où il préside à
l’organisation de ces agencements, qui ne peuvent correspondre qu’à un nombre limité
de cas de figure possibles. Aussi Weber accorde-t-il un intérêt particulier à la ville de
l’Occident médiéval qui, sous sa forme idéal-typique, lui paraît être la meilleure
expression du concept de communauté urbaine ou de commune. Pour constituer une
commune « au sens plein du terme », l’agglomération doit en effet être plus qu’un
simple rassemblement territorial de populations liées par des rapports économiques.
Elle doit posséder, au moins partiellement, un droit propre, des formes d’associations
qui y correspondent, un certain degré d’autonomie politique « et donc aussi une
administration par des pouvoirs publics constitués avec la participation des citoyens ».
Dans les villes du Moyen Âge, ces conditions furent en partie réunies, mais au bénéfice
d’un ordre particulier porteur des privilèges de la ville : l’ordre des bourgeois.
La commune médiévale représente aux yeux de Weber un moment important dans
l’histoire de l’Occident. Elle annonce dans une large mesure le développement du
capitalisme et de l’État moderne, qui exerceront d’ailleurs de multiples effets en retour
sur l’organisation communale et sur ses rapports avec d’autres instances de pouvoir.
Cette figure historique ne saurait être invoquée pour disqualifier d’autres types de villes
(ce qui reviendrait à faire de l’idéal-type un modèle normatif plutôt qu’un instrument de
compréhension). Mais elle montre bien en quoi la ville, parce qu’elle met en jeu la
coexistence de populations différenciées sur un même territoire, engage dans son
principe même la question du politique.

5. Personnalité urbaine ou cultures citadines ?


Par-delà la diversité des groupes humains qui la composent et la variété de ses
expressions historiques, la ville produit-elle des manières d’être et d’agir suffisamment
universelles pour caractériser en propre le citadin ? La question est présente dans
beaucoup de textes majeurs de la tradition sociologique. À la charnière du XIXe et du
XXe siècle, des auteurs aussi différents que Durkheim, Weber ou Simmel s’attachent à
penser les effets entraînés par le développement concomitant du capitalisme industriel,
des grandes villes modernes, et des échanges entre cultures.
Les sociologues de l’École de Chicago se réfèrent explicitement à ces auteurs
européens. Dans un article très souvent cité, Louis Wirth9 s’en inspire pour proposer un
modèle de personnalité urbaine dont les principaux éléments sont demeurés célèbres.
En raison même de la multiplicité des contacts occasionnés par la vie en ville, les
relations sociales tendent à y être anonymes, superficielles et éphémères. La réserve
dans l’échange, la préservation de l’intimité deviennent des conditions de l’interaction.
Par opposition aux liens interpersonnels qui unissent étroitement les membres du
« groupe primaire » de type villageois, les citadins entretiennent plutôt des rapports
« secondaires », c’est-à-dire segmentés, transitoires et empreints d’utilitarisme. En effet,
chaque citadin se trouve pris dans un jeu complexe de rôles et d’appartenances.
Considérée dans son ensemble, la société urbaine est moins « segmentée » que la
société rurale traditionnelle, puisqu’elle se développe sur fond d’interdépendance
accrue entre des activités, des fonctions et des statuts diversifiés. Mais du même coup, à
l’échelle individuelle, chaque citadin est conduit à partager son temps et ses différents
lieux de vie entre des interactions spécialisées, qui n’engagent à chaque fois qu’une
dimension particulière de son être (travail, vie familiale, engagement politique, etc.). Ce
cloisonnement des relations tend à imprégner de calcul rationnel tous les rapports
interpersonnels, au-delà de la sphère strictement économique. L’épanouissement de
l’individu, valorisé dans sa singularité, a pour contrepartie une tendance à la
massification des opinions et des conduites, qui n’est pas contradictoire avec le risque
d’isolement des personnes. Cette massification n’est pas, non plus, contradictoire avec
la diversification des références normatives : la pression du groupe est moins forte, les
systèmes de valeurs sont davantage pluriels, les critères de la variance tolérée et de la
déviance réprouvée sont plus incertains.
L’une des originalités de la thèse est d’avoir cherché à lier très directement ces traits
interdépendants aux caractéristiques les plus immédiates et les plus couramment
admises de la ville. Autrement dit, la définition du phénomène urbain comme « mode
de vie » fait ici système avec une définition minimale de la ville comme « établissement
relativement important, dense et permanent d’individus socialement hétérogènes ».
Le modèle de Wirth a très vite servi de référence à d’innombrables travaux
empiriques qui se sont attachés, avec des fortunes diverses, à en tester la pertinence.
Mais, si l’on veut bien y voir un instrument de compréhension assez analogue aux types
idéaux de Weber, son noyau de vérité ne peut pas alors s’apprécier tout à fait selon les
critères de validation qui s’imposent à des concepts plus directement opératoires. Il est
bien vrai, par exemple, que la vie urbaine n’abolit pas les relations « primaires », qui
peuvent au contraire s’affirmer avec une particulière vitalité dans tel groupe, tel milieu
ou tel quartier des grandes agglomérations. La taille et la densité n’ont pas d’effets
mécaniques, et il y a des manières bien différentes de vivre en ville. Le terme même de
« personnalité urbaine » est sans doute contestable, du moins si on l’associe à l’idée
d’une culture qui serait spécifiquement urbaine et abolirait les cultures préexistantes.
Wirth insiste d’ailleurs sur l’importance de l’hétérogénéité sociale et culturelle comme
trait distinctif du monde urbain. Reste l’idée d’une condition propre au citadin, faite de
tensions entre la territorialité et la mobilité, entre la proximité et la distance dans les
interactions quotidiennes, entre l’affirmation identitaire et l’expérience de l’autre, entre
la diversité des milieux humains qui forment la ville et leur nécessaire ajustement, plus
ou moins conflictuel, au sein d’un même espace de vie.

1 De la division du travail social (1893), Paris, PUF, « Quadrige », 2013, cit. p. 239.
2 Les Règles de la méthode sociologique (1895), PUF, « Quadrige », 2013, cit. p. 113.
3 Explorer la ville (1980), traduit et présenté par Isaac Joseph, Minuit, 1983, cit. p. 154.
4 Voir notamment les textes traduits et présentés par Yves Grafmeyer et Isaac Joseph dans L’École de Chicago.
Naissance de l’écologie urbaine (1979), Paris, Flammarion, « Champs Essais », 2009.
5 Henri Lefebvre, La Révolution urbaine, Gallimard, coll. « Idées », 1970, cit. p. 158.
6 Voir INSEE-Première no 1374 (2011).
7 Marcel Roncayolo, La Ville et ses territoires, Paris, Gallimard, 1990, citation p. 145.
8 La Ville (1921), préfacé et traduit par Philippe Fritsch, Paris, Les Belles Lettres, 2013.
9 « Le phénomène urbain comme mode de vie » (1938), trad. française dans L’École de Chicago, op. cit.
2
Approches du monde urbain
La ville rassemble en un même lieu des populations différenciées, qui tout à la fois
coexistent et interagissent au sein de cet espace commun. Certaines analyses se
centrent plutôt sur les populations, d’autres au contraire sur les espaces. Mais elles ne
peuvent éviter de s’interroger, dans un cas comme dans l’autre, sur les modes
d’articulation entre ces deux aspects du monde urbain. D’autres analyses portent plus
particulièrement sur les divers phénomènes d’interdépendance qui traversent les
activités, les populations, les institutions et les territoires de la ville. Elles peuvent
mobiliser à cet effet des approches qui raisonnent en termes de systèmes, ou encore
en termes de processus.

1. Populations
Dans l’article déjà cité, Louis Wirth1 proposait d’aborder le phénomène urbain selon
plusieurs perspectives liées : comme structure matérielle, comme système
d’organisation sociale, comme ensemble d’attitudes et d’idées, et aussi comme
« constellation de personnes s’impliquant dans des formes types de comportement
collectif ».
Pour préciser ce dernier point, l’auteur écrivait :
« C’est largement à travers les activités de groupes volontaires, que leurs objectifs soient économiques,
politiques, éducatifs, religieux, culturels ou de loisir, que le citadin exprime et développe sa personnalité,
acquiert son statut et peut exercer l’ensemble des activités qui constituent le cours de sa vie. Cependant,
on peut en déduire aisément que le cadre organisationnel appelé par ces fonctions hautement différenciées
n’assure pas de lui-même la cohérence et l’intégrité des personnalités dont il prend en charge les
intérêts ».

On retrouve ici le thème de la segmentation des relations sociales en milieu urbain :


le citadin est pris dans des appartenances multiples dont chacune lui assigne des rôles
spécifiques et n’engage qu’une dimension particulière de sa personne. Ce qui est vrai
des associations volontaires l’est aussi, plus généralement, de l’ensemble de la vie
citadine : on peut considérer tour à tour le même individu en tant que membre d’une
famille, salarié d’une entreprise, habitant d’un quartier, etc.
Cette dissociation des rôles nous est devenue si familière qu’elle imprègne non
seulement les représentations du sens commun, mais aussi les catégories de pensée du
sociologue. La famille, l’école, l’habitat, le travail, la politique…, apparaissent comme
autant de champs spécialisés qui inspirent en grande partie la nomenclature des sous-
disciplines et aussi, bien souvent, les découpages thématiques qui structurent les
questionnaires ou les grilles d’entretien. Aussi pourrait-on aller jusqu’à considérer que
toute la sociologie est d’une certaine manière « urbaine », pour autant qu’elle reprend à
son compte cette différenciation, historiquement produite, des appartenances et des
champs de pratiques. Du coup, la question de l’identité ou, comme disait Wirth, de
l’« intégrité » de la personne se pose avec d’autant plus d’acuité qu’elle devient plus
problématique.
Mais la ville, quant à elle, n’est pas une organisation à but déterminé, ni un système
de rôles spécifique. Elle est ce milieu englobant où se juxtaposent et se combinent les
divers aspects de l’activité sociale qui se déploient dans des lieux et des contextes
d’interactions plus ou moins séparés. Elle représente, du même coup, un cadre
d’observation particulièrement pertinent pour étudier les interférences et les compromis
qui s’instaurent, pour chaque être social, entre les différentes dimensions de son
existence. En tant que sous-discipline particulière, la sociologie urbaine est tout entière
prise dans cette tension entre la diversité des rôles et l’unité de la personne. Au fil des
biographies, se construisent et se redéfinissent les identités sociales, à la faveur des
innombrables interactions et des multiples liens qui font du monde urbain non
seulement un ensemble d’institutions et de lieux de vie, mais aussi une constellation
mouvante de personnes.
Entendue en un sens restreint, la sociologie urbaine se limitera peut-être aux aspects
de la vie sociale qui sont les plus directement liés au champ résidentiel (habitat, usages
du quartier et de la ville, mobilités spatiales…).
En un sens plus large, elle conduit à se demander comment les enjeux résidentiels
interfèrent avec d’autres enjeux relevant d’autres champs de pratiques. Pour explorer
cette voie, il peut être utile de centrer l’analyse sur des populations urbaines spécifiques,
caractérisées par une relative communauté de manières d’être et de manières d’agir.

1.1 Positions
Si l’on veut étudier une population particulière, il faut se donner les moyens
d’identifier les personnes concernées. Une première façon de procéder consiste à
délimiter a priori un sous-ensemble présentant une relative homogénéité au regard d’un
critère que l’on juge pertinent compte tenu de l’objectif de la recherche :
– ce critère peut être d’ordre démographique : par exemple l’âge, si l’on s’intéresse à
la décohabitation des jeunes ; ou encore la structure du ménage, si la recherche porte sur
les « solos », les concubins, les familles monoparentales, etc. ;
– dans d’autres cas, le critère retenu sera celui de la position socioprofessionnelle (les
ouvriers, les couches moyennes salariées du secteur public…) ou plus précisément du
métier (les architectes, les gardiens d’immeubles…) ;
– les contours de la population étudiée peuvent aussi être cernés en fonction de
l’origine géographique ou ethnoculturelle ;
– on peut encore se fonder sur la nature de la résidence au moment de l’enquête : les
« pavillonnaires », les habitants des grands ensembles…
Ce ne sont là que des exemples, choisis parmi les plus courants. Mais on peut tout
aussi bien constituer, sur le même principe, une population de propriétaires-bailleurs,
d’étudiants, d’élus municipaux, ou de militants de la défense du cadre de vie. Dans tous
les cas, il s’agit d’identifier un groupe de personnes présentant une relative communauté
de position par rapport à un critère donné. Il va de soi que les ensembles ainsi délimités
peuvent fort bien apparaître très hétérogènes sous d’autres aspects. C’est d’ailleurs bien,
d’ordinaire, l’un des enjeux de la recherche que d’apprécier les ressorts et les effets de
cette diversité interne. On se demandera, par exemple, comment l’action des élus
municipaux en matière d’urbanisme varie selon leurs engagements partisans, selon leurs
rôles respectifs dans le jeu politique local ou national, mais aussi selon leurs
caractéristiques sociales et culturelles.
Les populations peuvent aussi être construites par croisement de deux ou de plusieurs
critères : ouvriers non qualifiés issus du monde paysan, commerçants maghrébins
établis dans des quartiers résidentiels du centre-ville, familles monoparentales vivant en
HLM, jeunes lycéens nés de parents immigrés, etc. À la faveur de ces croisements se
dessinent alors des configurations plus pertinentes, peut-être plus homogènes, en tout
cas moins exclusivement tributaires d’un point de vue particulier. Les personnes y sont
en effet d’emblée caractérisées par un faisceau de traits associés. Du coup, l’âge, la
profession, l’origine, la résidence…, risquent moins d’être érigés en autant de
« variables explicatives » artificiellement isolées par l’analyse. On est au contraire
invité à envisager ces divers éléments dans leur interdépendance, afin de déterminer
plus précisément les propriétés sociales des personnes, les ressources qu’elles peuvent
mettre en œuvre, et les champs de possibilité qui s’offrent à elles.

1.2 Relations
En toute rigueur, les populations ainsi définies ne sont que des unités d’observation
construites par le chercheur pour les besoins de son analyse. Les personnes
sélectionnées présentent une ou plusieurs caractéristiques communes. Mais cela ne veut
pas dire pour autant qu’elles se connaissent, ni qu’elles ont le sentiment de faire partie
d’un même groupe. Cela reste vrai même lorsqu’on fait intervenir un critère de
proximité géographique (ce qui est fréquent dans les études de sociologie urbaine). Les
habitants d’une même cité HLM ont-ils de riches relations de voisinage, ou bien ont-ils
plutôt tendance à s’ignorer ? Les nouvelles couches moyennes salariées qui ont choisi
de s’installer dans telle commune périurbaine de la région parisienne adoptent-elles un
mode de vie centré sur la cellule familiale et la fréquentation de la capitale ? Ou bien
développent-elles dans leur commune de résidence d’intenses activités d’ordre
associatif et politique ? La réponse peut être au cœur de la recherche, mais elle n’est pas
contenue dans le principe de sélection des enquêtés.
Il en va autrement dans les études de réseaux, qui prennent délibérément le parti de
sélectionner les points en fonction des lignes qui les relient, les individus en fonction
des liens sociaux qui les unissent2. En ce cas, c’est en dévidant les fils du réseau que
l’on construit progressivement la population touchée par l’enquête. Les études de ce
type se déploient souvent à petite échelle, soit en raison même de la taille restreinte du
réseau ainsi identifié, soit encore parce que l’analyse se veut intensive plutôt
qu’extensive, si bien que sa qualité tient surtout à la richesse des informations obtenues
auprès d’un nombre relativement réduit d’enquêtés.
Il n’y a cependant pas de raison qu’il en aille toujours ainsi. On peut aussi repérer des
milieux relativement larges, qui n’impliquent sans doute pas forcément une
interconnaissance généralisée, mais dont les membres sont néanmoins unis de proches
en proche par divers liens (de parenté, d’amitié, de solidarité, d’affinité…). Diverses
sources documentaires portent témoignage de ces logiques de milieux, contribuent dans
une certaine mesure à leur efficacité, et se révèlent par là même des instruments utiles
pour l’exploration des réseaux sociaux. C’est le cas, par exemple, des annuaires qui
répertorient les membres d’un club, les anciens élèves d’une grande école, ou encore les
familles appartenant à une bourgeoisie citadine. Ces derniers types d’annuaires, en
particulier, montrent bien toute l’importance des liens de parenté, d’alliance et de
sociabilité qui donnent à un milieu local fortement interconnecté des éléments de
cohérence et de cohésion que la position professionnelle ou le niveau de fortune ne
sauraient suffire à lui conférer3.
Complémentaire de la précédente, cette deuxième façon de définir des populations
produit plusieurs effets de connaissance.
1. En déplaçant le regard des positions aux relations, des catégories de classement
aux formes de lien, elle permet de considérer autrement le jeu des proximités et des
distances entre les êtres sociaux. Elle conduit à prendre une vue plus exacte des
propriétés et des ressources sociales de chaque individu, en situant celui-ci dans toute la
constellation formée de sa famille, de ses proches, et de l’ensemble de ses réseaux. Ces
différents types de liens s’imbriquent eux-mêmes de façon variable. On peut d’ailleurs
caractériser socialement des personnes, voire des milieux, par la configuration et
l’étendue des relations interindividuelles. Quelle part y prennent respectivement le
groupe domestique, la parenté, les amis, les sociabilités de voisinage ou de travail ? Ces
divers réseaux ont-ils plutôt tendance à se recouper, ou bien au contraire à structurer des
univers relationnels plus ou moins dissociés ?
2. Cette approche est également précieuse pour analyser les modes de
territorialisation des individus et des groupes4. Dans quelle mesure, et pour quels types
de citadins, les liens familiaux et sociaux sont-ils tributaires de la proximité
géographique ? Les parentèles et les réseaux de sociabilités sont-ils dispersés, ou
concentrés dans l’espace ? Quel est le rôle joué par ces réseaux dans le jeu des mobilités
résidentielles, dans la constitution de filières migratoires ?

1.3 Trajectoires
Les populations urbaines ont été jusqu’ici envisagées de manière statique. Mais la
position occupée par chaque individu peut se modifier au cours du temps, de même que
la configuration des liens qui l’unissent à d’autres individus.
Cette mobilité peut être considérée dans ses diverses composantes (familiale,
professionnelle, sociale, résidentielle…). Mais elle doit aussi s’entendre de façon plus
générale comme capacité des êtres sociaux à redéfinir au cours de leur existence le sens
des situations auxquelles ils se trouvent confrontés, et les enjeux qui leur importent. La
biographie des citadins n’est pas seulement une succession socialement réglée de
positions dans le cycle de vie. Elle est souvent faite de ruptures dans les appartenances,
de réorganisations des attitudes et des conduites, de changements d’espace de vie.
Par opposition à l’approche transversale qui observe une population à un moment
donné, l’approche longitudinale s’attache à reconstituer (ou à suivre au cours du temps)
la succession d’états et d’événements qui affectent chacun des membres de cette
population. Quand l’observation porte sur un grand nombre d’individus, il peut être
utile de comparer les destinées de cohortes homogènes par rapport à un événement
initial (année de naissance, période d’entrée dans la vie active, date d’arrivée dans une
ville ou dans un quartier, etc.).
Le raisonnement longitudinal est aussi au principe des histoires de vie, qui prennent
en compte le sens que les personnes elles-mêmes accordent aux expériences qu’elles
ont connues et au déroulement de leur propre existence. En se fondant à la fois sur les
récits des enquêtés et sur diverses sources documentaires, l’étude intensive de
biographies personnelles ou familiales permet ainsi de reconstituer des trajectoires, ou
encore des carrières, si l’on adopte plutôt le terme d’Howard Becker5.
À la limite, l’analyse approfondie d’un seul cas peut enrichir considérablement la
connaissance des processus sociaux dont cette histoire singulière porte témoignage.
William Thomas, l’un des fondateurs de l’école de sociologie urbaine de Chicago, avait
inauguré cette voie en étudiant les tribulations d’un jeune Polonais immigré aux États-
Unis6.
La méthode biographique n’est cependant pas incompatible avec la recherche de
régularités et la comparaison systématique de nombreuses histoires individuelles
caractérisées par une certaine communauté de destin. La notion de population intègre
alors cette dimension dynamique : on considère non plus les positions instantanées,
mais la manière dont elles s’enchaînent et se redéfinissent au fil des existences. Les
populations construites par le chercheur se présentent alors comme des faisceaux
relativement cohérents, et parfois entremêlés, de trajectoires singulières.

2. Espaces
Les espaces de la ville entretiennent des rapports complexes avec la vie sociale qui
les a façonnés, qui s’y déploie et qui parfois les prend pour enjeu. Ils peuvent aussi
offrir au sociologue des cadres d’observation et d’analyse de cette complexité.

2.1 L’espace urbain comme produit social


Chaque société se caractérise par un ensemble de rapports sociaux qui lient les
hommes entre eux et leur permettent, par là même, de transformer collectivement le
milieu naturel et de lui donner une fonction et un sens. Tout espace exploité, habité,
parcouru, porte ainsi peu ou prou la marque des activités humaines qui s’y attachent.
C’est tout particulièrement vrai de la ville, espace construit par excellence, où se
concentrent un grand nombre de personnes et d’activités interdépendantes.
Il est dès lors tentant de voir dans cet espace le reflet directement lisible de la
structure sociale dont il est le support. De fait, la localisation des groupes sociaux, des
équipements ou des instances de décision ne se fait pas au hasard, et la configuration
spatiale d’une ville fournit bien des éléments utiles à l’étude de son organisation sociale.
Il n’en faudrait cependant pas conclure que l’espace n’est qu’une surface
d’enregistrement parfaitement neutre, une sorte de double matériel de la vie sociale.
Dans la mesure même où il en est le produit, l’espace fait partie intégrante de cette vie
sociale. Il en constitue moins la fidèle réplique qu’un registre particulier, à saisir dans
ses rapports avec les autres registres. Pour employer le langage de Durkheim7, les
substrats physiques de la vie sociale doivent être considérés comme des manières d’être
qui « ne sont que des manières de faire consolidées ». Entre les dispositifs matériels, les
faits de structure, les institutions et les « libres courants de la vie sociale », il n’y a pas
de différences de nature, mais seulement des degrés inégaux de cristallisation de cette
vie sociale. Durkheim qualifie de morphologiques les faits sociaux ainsi cristallisés en
substrats relativement stables. La « forme des habitations », la « distribution de la
population sur la surface du territoire » sont des faits de morphologie, tout comme les
structures politiques et juridiques qui ont, elles aussi, « quelque base dans la nature
physique ». Éléments constitutifs de la vie sociale, les structures morphologiques en
sont moins des reflets que des « symptômes ».

2.2 L’espace urbain comme milieu


Les structures morphologiques ainsi produites et sédimentées au cours du temps
s’imposent à leur tour aux agents de la vie urbaine comme autant de cadres relativement
contraignants. C’est vrai, bien sûr, des éléments physiques (voirie, immeubles,
monuments) qui survivent parfois très longtemps aux circonstances économiques,
sociales et culturelles qui ont présidé à leur apparition. C’est également vrai, dans une
large mesure, de la composition des groupes sociaux, de leur distribution territoriale,
des images et des souvenirs attachés à chaque lieu de la ville. À tous ces titres, le monde
urbain constitue un milieu spécifique, fait de personnes et de choses rassemblées et
agencées selon un certain ordre. Ce milieu interne se modifie sous l’effet des actions
humaines, mais il en détermine en même temps le contexte et les conditions de mise en
œuvre. Pour citer encore Durkheim, il doit être considéré comme un « facteur actif »,
qui pèse sur le cours des phénomènes sociaux.
Dans les années 1920, les sociologues de l’École de Chicago avaient défini les
principes d’une approche écologique qui se voulait particulièrement attentive à ces
effets de milieu. Aujourd’hui débarrassée de ses analogies contestables avec le monde
animal et végétal, l’écologie urbaine représente la perspective la plus large pour l’étude
des villes conçues en tant qu’environnements à la fois matériels et humains.
D’autres approches peuvent se centrer sur tel ou tel aspect particulier des effets de
milieu. Par exemple, le sociologue peut s’intéresser plus spécialement aux effets
entraînés par la proximité spatiale sur les comportements et les attitudes. Les citadins
ont-ils tendance à s’aligner sur les modèles qui prévalent dans leur voisinage (« effet de
contexte ») ? Ou bien, dans d’autres situations, la juxtaposition de populations
hétérogènes conduit-elle au contraire à exacerber les tensions et les difficultés de
coexistence ?

2.3 L’espace urbain comme enjeu


À la fois produit de l’activité humaine et source d’effets en retour sur les manières
d’agir et de penser, l’espace de la ville est aussi un enjeu de compétitions, voire de
« luttes8 » pour son appropriation matérielle et symbolique. Les citadins sont en
compétition entre eux – et avec d’autres agents (par exemple les entreprises) – pour
posséder le sol ou le bâti, pour habiter dans les secteurs les plus convoités, pour
contrôler leur voisinage, pour bénéficier des meilleurs équipements collectifs (en
particuliers scolaires), pour accéder aux espaces publics… Sous une forme plus
collective, c’est bien également autour de ces questions d’appropriation et de contrôle
de l’espace que s’élaborent les politiques en matière d’urbanisme, de logement,
d’équipement et aussi, dans une certaine mesure, les politiques sociales. Enfin, avec
l’internationalisation des économies et des cultures, ce sont les villes elles-mêmes qui se
trouvent, de plus en plus, en compétition les unes avec les autres.
Beaucoup de recherches urbaines s’attachent ainsi à étudier les interactions qui se
nouent autour de tel ou tel des enjeux économiques et sociaux dont l’espace urbain peut
faire l’objet : concurrence sur les marchés immobiliers et locatifs, réseaux de
cooptation, relations et conflits de voisinage, associations de défense d’un quartier,
politiques urbaines, etc.

2.4 L’espace local comme cadre d’observation


Ces différentes manières d’envisager l’espace peuvent être mobilisées simultanément
pour l’étude intensive de sites urbains particuliers. C’est ainsi qu’un quartier peut être
constitué en unité d’observation où s’imbriquent diverses populations et où se
combinent de multiples processus. Le quartier urbain n’est d’ailleurs qu’une unité
d’analyse parmi d’autres qui peuvent être tantôt plus larges, tantôt plus restreintes.
On peut parfois être tenté de voir dans les unités ainsi placées sous le projecteur
autant de configurations singulières invitant à une comparaison méthodique entre les
innombrables microcosmes dont se compose le tissu urbain. À l’inverse, on peut aussi
s’attacher à identifier des unités jugées suffisamment représentatives pour que l’étude
de la partie vaille dans une large mesure pour l’étude de la totalité.
Il n’y a pas lieu de trancher entre ces points de vue extrêmes qui peuvent se justifier
dans tel ou tel cas d’espèce, mais qui ne sont pas requis par le principe même de
l’approche localisée. D’une façon générale, cette dernière se présente avant tout comme
un niveau d’appréhension de la complexité urbaine, impliquant une confrontation
systématique entre différents registres d’analyse des contextes locaux ainsi
sélectionnés : cadre bâti, morphologie sociale, processus de transformations socio-
spatiales qui combinent diverses logiques d’acteurs privés et publics, et mettent en jeu
plusieurs échelles de temps et d’espace.
3. Systèmes
La notion de système fait l’objet d’usages multiples. L’analyse systémique
proprement dite met en œuvre une formalisation mathématique qu’elle ambitionne
d’appliquer tout à la fois aux organisations physiques, biologiques et sociales. En un
sens plus large, l’idée de système renvoie à celle d’interdépendance entre des éléments
dont chacun contribue au maintien de l’ensemble qu’ils constituent, et à la régulation
des rapports que cet ensemble entretient avec son environnement.
Des approches en termes de système peuvent être mobilisées de façons très
différentes par les études urbaines :
– À un premier niveau, pour analyser les diverses structures d’interaction qui mettent
en jeu à un titre ou à un autre le devenir de la ville. C’est le cas, par exemple, de toutes
les organisations politiques, économiques ou associatives qui peuvent être incluses dans
le champ de la sociologie urbaine pour autant que leurs objectifs se réfèrent
explicitement à des enjeux urbains, ou du moins que leur fonctionnement est porteur
d’effets sur la ville. À la différence d’une organisation, un quartier ne constitue pas en
tant que tel un ensemble de moyens matériels et humains orientés vers la réalisation
d’un objectif commun. Il peut cependant être le support, voire l’objet, de divers enjeux
qui mobilisent des fractions plus ou moins importantes de la population qui l’habite. À
l’occasion, par exemple, d’une opération d’aménagement, des associations se créent,
des rapports de concertation ou de conflit se nouent avec les représentants de la
puissance publique, si bien que s’esquissent localement, pour un temps plus ou moins
long, les éléments d’un système d’action.
– À une autre échelle, on peut rattacher à l’approche systémique tous les travaux
dominés par le souci de prendre en compte les mécanismes d’interdépendance et de
rétroaction qui lient ensemble les différentes composantes des activités, des populations
et des espaces qui s’articulent au sein d’une ville, d’une région urbaine, ou d’un réseau
de villes. Cette perspective est pluridisciplinaire dans son principe. Max Weber en
indiquait d’une certaine manière l’orientation quand il définissait les types de villes
comme des agencements originaux de traits interdépendants. Dans sa version
contemporaine et formalisée, l’approche systémique la plus englobante est celle de
l’écologie urbaine, qui considère la ville comme un « écosystème » dont l’étude impose
de dépasser les clivages institués entre sciences sociales et sciences de la nature.

4. Processus
L’approche systémique n’est pas toujours exempte de dérives idéologiques qui
peuvent conduire à privilégier la question des équilibres et des « régulations » au
détriment des crises, des fractures et des conflits qui font, eux aussi, partie intégrante de
la vie urbaine.
D’autre part, la distinction entre le système et son environnement est toujours relative
à l’échelle des phénomènes auxquels on s’intéresse. Par exemple, si l’on prend pour
objet d’étude une agence d’urbanisme, celle-ci sera analysée pour elle-même en tant
qu’organisation caractérisée par des missions spécifiques, par des moyens matériels, par
un ensemble de règles définissant les compétences et les rôles de ses membres, par des
rapports déterminés avec son « environnement » (municipalité et autres acteurs de la vie
urbaine). Mais on peut aussi considérer cette agence comme un élément particulier du
système politico-administratif local au sein duquel interagissent élus municipaux,
techniciens, notables et représentants de l’État. Si, enfin, on s’intéresse plutôt au
mouvement de « reconquête » des centres-villes par les catégories aisées, l’intervention
de l’agence d’urbanisme ne sera alors envisagée que comme une composante
particulière d’un processus social qui met en jeu tout un ensemble de populations et de
systèmes d’action particuliers.
On donnera dans les chapitres qui suivent divers exemples de processus. Cette notion
privilégie, comme celle de système, l’idée d’interdépendance, mais en l’envisageant
dans une perspective à la fois plus ouverte, plus dynamique, et moins directement
attachée à la recherche de structures d’interaction relativement stables.
L’analyse d’un processus ne doit cependant pas être confondue avec la description
d’un changement.
D’abord, parce que la reproduction à l’identique (d’un milieu local, de la composition
sociale d’un quartier, du fonctionnement d’une organisation) est aussi le résultat d’un
processus qui mérite d’être expliqué au même titre que leur transformation.
Ensuite, parce que l’analyse d’un processus passe par la mise en évidence des
logiques qui permettent de rendre compte des évolutions observées. Supposons, par
exemple, que l’on observe à la périphérie immédiate d’un quartier rénové divers
phénomènes tels que la dégradation physique des immeubles, la baisse des valeurs
locatives, le recul des activités commerciales et l’installation de nouvelles populations
en situation de précarité économique. La description statistique de ces changements ne
suffit pas. Encore faut-il rendre raison d’une évolution qui, après tout, ne va pas de soi,
puisqu’on aurait aussi bien pu imaginer que la rénovation d’un quartier produise des
effets d’entraînement sur les secteurs qui lui sont contigus. Peut-être, d’ailleurs, en ira-t-
il bien ainsi à terme. Mais, dans l’immédiat, les propriétaires n’ont pas intérêt à
continuer d’assurer l’entretien régulier d’immeubles vétustes qui risquent d’être à leur
tour démolis. D’autre part, l’intervention préventive de la puissance publique peut
aboutir à geler provisoirement les transactions immobilières, accentuant ainsi la
dévalorisation économique et sociale d’un site dont l’avenir est encore incertain. Par
ailleurs, quand les propriétaires bailleurs habitent eux-mêmes sur place, ils sont
conduits à arbitrer de diverses manières entre leurs intérêts économiques à court terme,
leurs préférences en matière de voisinage, et leurs espoirs de plus-values. Au total, la
physionomie de ce tissu urbain en attente de transformation est l’effet agrégé d’un
grand nombre de décisions individuelles dont on peut restituer la logique, et dont la
combinaison produit un résultat collectif qui n’était peut-être souhaité par personne en
particulier.

1 « Le phénomène urbain comme mode de vie » (1938), in L’École de Chicago, op. cit.
2 Pour une présentation des méthodes d’analyse des réseaux, voir Alain Degenne et Michel Forsé, Les Réseaux
sociaux, Paris, Armand Colin, 2e édition, 2004 et plus récemment Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux
sociaux, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 3e édition, 2011.
3 Voir par exemple Yves Grafmeyer, Quand le Tout-Lyon se compte. Lignées, alliances, territoires, Lyon, Presses
universitaires de Lyon, 1992.
4 Sur cette question des rapports entre les réseaux sociaux et les territoires urbains, voir l’article fondateur de
Barry Wellman et Barry Leighton (1979), trad. française « Réseau, quartier et communauté. Préliminaire à
l’étude de la question communautaire », Espaces et sociétés, no 38-39, 1981, p. 111-134.
5 « La carrière désigne les facteurs dont dépend la mobilité d’une position à une autre, c’est-à-dire aussi bien les
faits objectifs relevant de la structure sociale que les changements dans les perspectives, les motivations et les
desseins des individus » (Howard S. Becker, Outsiders (1963), trad. française rééditée en 2012, Paris, Métailié).
6 William I. Thomas, Florian Znaniecki, Le Paysan polonais en Europe et en Amérique (Chicago, 1918-1920,
5 vol.), traduction française du vol. 3 : « Récit de vie d’un migrant », Paris, Nathan, coll. « Essais et recherches »,
1998.
7 Voir les pages 12 à 14 des Règles de la méthode sociologique, op. cit.
8 Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », in Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde (1993), Paris, Seuil, coll.
« Points Essais », 2012.
3
Différenciations, divisions,
distances
Les sociétés humaines ne sont pas des entités amorphes, mais des ensembles
différenciés et structurés. La ville est la configuration socio-spatiale qui correspond
aux formes les plus poussées de cette différenciation des activités et des individus.
Depuis le XIXe siècle, l’industrialisation a induit de nouveaux modes de division
technique et sociale du travail. Aussi a-t-elle été l’un des principaux moteurs de
l’urbanisation moderne, tant par ses effets de concentration territoriale que par ses
incidences sur les structures urbaines et les usages de la ville.
Si les deux processus sont historiquement associés et interdépendants, ils ne doivent
cependant pas être confondus. Non seulement parce que les villes ont précédé
l’industrie et que leurs destins ont été inégalement tributaires de son essor. Mais aussi
parce que la production industrielle n’est qu’une des composantes possibles de la
complexité urbaine. En particulier, une agglomération de population dominée par une
seule industrie peut, à bien des égards, être considérée comme beaucoup moins
urbanisée qu’une ville de taille comparable, mais où les fonctions sociales sont variées
et complexes. Le premier cas de figure est bien illustré par les villes minières, telles
celles du Pas-de-Calais décrites par l’historien Philippe Ariès1. Pendant toute une phase
de son développement, le « Pays noir » est ce lieu « où vivent des masses ouvrières
vouées au même métier, livrées à la même monstrueuse entreprise, [où l’on] ne
dénombre qu’une opinion, qu’une classe, qu’un mode de vie ». À la même époque, une
ville comme Blois présente au contraire l’aspect d’une petite capitale au tissu social
beaucoup plus diversifié, fait d’un « arc-en-ciel d’opinions et de manières d’être, où
chacun met sa fierté à accuser sa différence ».
À taille égale, les villes peuvent donc être inégalement « urbanisées », si l’on retient
comme critère dominant de l’urbanisation cette différenciation des manières d’être et
des manières d’agir qui, au sein même de l’espace urbain, se traduit par un jeu
compliqué de proximités et de distances entre les citadins.

1. La division sociale de l’espace urbain


De très nombreux travaux ont étudié les phénomènes de différenciation urbaine à
partir d’un point de vue particulier, celui de la localisation des domiciles. Cette
géographie des résidences peut intéresser aussi le sociologue, pour autant qu’il y voie
un « marqueur » utile au repérage des groupes sociaux, des rapports entre les groupes,
et finalement de la manière dont se structure une société urbaine.
1.1 Les schémas
Le lieu de résidence est une donnée très accessible, qui se prête aisément aux
traitements statistiques et cartographiques. Aussi ce critère est-il souvent le point
d’appui principal, sinon unique, des études consacrées à la division sociale des espaces
urbains.
À un premier niveau, essentiellement descriptif, ces études s’attachent à mettre en
évidence des configurations typiques, qui se rattachent pour la plupart à l’un ou l’autre
des trois schémas suivants :
– le schéma concentrique, que le sociologue Ernest Burgess2 a rendu célèbre en
l’appliquant au Chicago des années 1920 : en fonction de leur ancienneté dans la ville,
de leur position sociale et de leur mode de vie, les citadins se distribuent en zones
relativement typées, depuis le centre des affaires jusqu’aux lointaines couronnes
suburbaines ;
– le schéma sectoriel, qui repère des constantes de peuplement le long d’une
direction donnée, indépendamment de la distance au centre. Certains traits de la
géographie sociale parisienne illustrent cette configuration en secteurs : l’opposition
entre l’Ouest, plutôt aisé, et l’Est ou le Nord, plus populaires, s’observe aussi bien dans
les arrondissements de la capitale que dans les banlieues qui les prolongent ;
– le schéma nodulaire, selon lequel l’espace de la ville est constitué de noyaux de
populations plus ou moins spécifiques qui peuvent constituer, dans les cas extrêmes, des
« enclaves » fortement typées du point de vue de l’appartenance sociale, de la région ou
du pays d’origine, etc.
Ces schémas n’ont pas en eux-mêmes de valeur explicative. Ils visent à proposer des
éléments de lisibilité de l’espace résidentiel, en prenant appui sur quelques figures
simples. Ils ne sont d’ailleurs pas incompatibles entre eux, comme le montraient déjà les
travaux de Burgess. Plus récemment, les études dites d’« écologie factorielle »
confirment que les schémas observables dépendent en bonne partie du point de vue que
l’on privilégie. Dans beaucoup de villes, chaque schéma ou « modèle » a son champ de
validité pour une gamme particulière d’indicateurs : modèle concentrique pour l’âge et
la structure du ménage ; modèle sectoriel pour les statuts socioprofessionnels ; modèle
nodulaire pour les communautés ethniques…
Cela dit, à trop raisonner sur des variables artificiellement isolées par les traitements
statistiques, on risque de perdre de vue les populations elles-mêmes, dont les modes de
localisation dans l’espace urbain sont au carrefour de plusieurs déterminants, et de
multiples processus.

1.2 Les processus


Dans tous les cas où le sol fait l’objet de transactions marchandes, la configuration
spatiale de la ville peut être analysée, voire modélisée, comme le produit d’une
compétition généralisée entre les différents agents de la vie urbaine : ménages,
entreprises, administrations, etc. Très grossièrement, les emplacements centraux sont les
plus convoités, si bien que la densité d’occupation, la valeur du sol et les prix
immobiliers tendent à décroître depuis le centre jusque vers les périphéries. Chaque
agent est alors censé se localiser en fonction des ressources dont il dispose, et de
l’importance qu’il accorde à la centralité.
Puisque cette compétition porte sur un espace polarisé par le centre-ville, elle
explique en bonne partie les effets de zones concentriques qui se manifestent avec plus
ou moins de netteté selon les contextes urbains. Mais le contenu des zones est
entièrement dépendant de ces contextes mêmes. Comment savoir, par exemple, si les
ménages les plus fortunés tendent à arbitrer plutôt en faveur de la centralité (en dépit de
son coût), ou bien au contraire en faveur des espaces verdoyants de la lointaine banlieue
(en dépit des inconvénients nés de la distance au centre) ? Il n’y a pas de réponse
possible hors de l’observation de sociétés, de cités et d’époques particulières. Dire que
la distribution des préférences est la manifestation de modèles culturels ne fait que
déplacer le problème, puisque les configurations urbaines existantes contribuent
grandement à donner corps à ces modèles culturels, à inscrire dans des lieux déterminés
les cadres sociaux de la mémoire collective et les objets des désirs individuels, et donc à
modeler les préférences de tout un chacun. L’espace que l’on se donne à l’étape initiale
de la modélisation est donc tout le contraire d’une table rase, puisque chaque agent
(ménage et sans doute aussi entreprise) est censé subir l’influence de valeurs et de
normes qui ne sont opérantes, et n’ont même de sens, que dans le contexte d’un espace
déjà affecté, habité et parcouru.
Les configurations urbaines sont donc de l’histoire accumulée. Ainsi peut-on
expliquer que le « suburb » américain ne soit pas négativement connoté comme le
terme français de « banlieue », et aussi que des différences sensibles puissent être
observées, au sein d’un même pays, selon les villes et selon les périodes historiques.
On comprend du même coup que les logiques concentriques, simples cadres formels
dont le contenu peut varier très sensiblement d’une ville à l’autre, ne sont pas les seuls
principes d’organisation de l’espace résidentiel. Au fil du temps se façonnent en chaque
ville des quartiers, des « secteurs », des territoires auxquels peuvent être durablement
associées des populations et des images particulières.
Pour rendre compte de ces configurations urbaines et de leurs évolutions au cours du
temps, il faut envisager de façon plus large les processus qui régissent la distribution
des ménages dans les logements (cf. chapitre 4). Il faut, aussi, s’interroger sur la
signification sociale de ces structures territoriales que le sociologue ne peut se contenter
de décrire, de mesurer et de cartographier.

2. Ségrégations
Quand on parle de ségrégation urbaine, c’est d’ordinaire pour qualifier les formes les
plus tranchées de division sociale de l’espace. Mais cette manière de parler est aussi une
manière d’interpréter les principes explicatifs et la signification sociale des faits que
l’on observe3.
Au sens étymologique, la ségrégation est action de séparer, de mettre à l’écart. Mais
il y a beaucoup de manières d’entendre cette idée. Les choses se compliquent encore du
fait que, dans les sociétés dominées par des valeurs d’égalité, le terme de ségrégation
est toujours entouré de connotations péjoratives. Il renvoie implicitement à la norme (ou
à l’idéal) d’un monde meilleur où triompheraient au contraire la mixité, l’assimilation,
l’intégration…
Pour éviter ces interférences avec des jugements de valeur, certains préfèrent réserver
le terme aux sociétés où la séparation physique des groupes (sociaux, ethniques,
religieux…) est institutionnalisée et autoritairement préservée en tant que principe
fondateur de l’organisation sociale. Mais cet usage restrictif ne fait pas l’unanimité. Il se
trouve en porte-à-faux avec la place qu’occupe aujourd’hui cette notion, au sein de nos
propres sociétés, tant comme objet de discussion entre spécialistes que comme enjeu de
débats publics. À la fois outil d’analyse et référence pour l’action, le terme donne lieu à
des usages multiples, qui engagent des points de vue différents aussi bien sur les formes
prises par la ségrégation urbaine que sur les processus qui la produisent.

2.1 Aspects de la ségrégation urbaine


Dans une première perspective, on peut s’attacher à repérer les différences de
localisation entre des groupes définis par la position sociale ou par l’origine ethnique4.
Des indices permettent ainsi de mesurer le degré de dissemblance entre deux groupes.
D’autres apprécient le degré de ségrégation d’un groupe particulier : ce groupe sera
considéré comme d’autant plus « ségrégé » que sa distribution résidentielle s’écartera
davantage de celle observée pour l’ensemble de la population de la ville. En ce sens, la
ségrégation est maximale aux deux extrémités de l’échelle des catégories
socioprofessionnelles et, contrairement à une idée couramment répandue, plus forte
pour les classes supérieures que pour les ouvriers.
Dans cette perspective, l’idée de ségrégation trouve ainsi un contenu empirique
précis, mais elle risque d’être assimilée, à la limite, à toute forme de différenciation
sociale de l’espace urbain. De surcroît, les diagnostics qui peuvent être faits dépendent
de l’échelle d’observation choisie : les valeurs prises par les indices de dissimilarité et
de ségrégation varient en effet en fonction de la taille des unités retenues (îlot, quartier,
ou secteur urbain plus large) ; et un quartier globalement hétérogène peut juxtaposer des
sous-quartiers à la fois beaucoup plus homogènes et socialement très différenciés les
uns des autres.
On peut en revanche mettre l’accent beaucoup moins sur le fait même des distances
socio-spatiales entre groupes que sur leurs chances inégales d’accès aux biens matériels
et symboliques offerts par la ville. Dans une perspective weberienne, on caractérisera
plutôt les catégories sociales d’après leur position sur un continuum défini par le niveau
de ressources, par la place occupée dans l’échelle du prestige et de l’honneur social, ou
encore par les degrés de participation à la vie publique. Pour d’autres, une interprétation
plus marxiste du concept de classe invite à déceler, sous l’empirisme des stratifications,
le jeu des rapports sociaux qui sont au principe des inégalités de conditions et de
positions. En France, cette approche est bien illustrée par les nombreux travaux de
socioéconomie urbaine qui, pour les grandes villes des années 1970, convergeaient vers
le diagnostic d’une triple ségrégation de la classe ouvrière : par le lieu et la qualité du
logement, par les équipements collectifs, et par les distances imposées entre domicile et
lieu de travail5.
Un troisième type d’approche lie plus directement la ségrégation aux figures de
l’enclave, de la relégation, voire du ghetto. Souvent, cette thématique a partie liée avec
celle de l’ethnicité, peu explorée au contraire dans l’approche précédente. Elle ne s’y
réduit cependant pas, et qualifie plus largement toute forme de regroupement spatial
associant étroitement des populations défavorisées à des territoires circonscrits. Dans
ces quartiers dits « sensibles6 » – et notamment dans certains grands ensembles de
banlieue – se concentrent des phénomènes d’exclusion socio-économique et des
situations de précarité qui s’accompagnent souvent d’une assez grande hétérogénéité
des origines, des cultures et des croyances. À ce double titre, ils se distinguent des
quartiers populaires traditionnels, régis par les modes de vie et les valeurs du monde
ouvrier. Mais ils se distinguent tout autant des ghettos qui, au sens de l’École de
Chicago, se caractérisent à la fois par l’unité de l’origine ethnique et par la diversité des
métiers et des statuts sociaux. Tout au contraire, les « quartiers d’exil7 » des villes
françaises contemporaines regroupent des citadins dont les difficultés d’intégration
(économique, sociale, scolaire, plus encore que culturelle) en viennent à constituer le
principal dénominateur commun.
Souvent invoquée de nos jours, la figure du ghetto fait image. Mais elle peut aussi
faire obstacle à la compréhension de ce qui se joue dans ces « quartiers en difficulté ».
En effet, tous leurs habitants n’y connaissent pas les mêmes difficultés ; ils n’en sont
d’ailleurs pas fatalement « captifs », car les rotations y sont fréquentes ; et le débat est
toujours d’actualité quant aux effets supposés néfastes de l’isolement spatial sur
l’intégration sociale des individus8.

2.2 Processus ségrégatifs


Dans La Tyrannie des petites décisions, Thomas Schelling9 propose de distinguer
trois processus essentiels de ségrégation, qui peuvent s’associer de façon très variable
dans la production des situations singulières :
1. Un premier type de processus est celui qui « découle de l’action organisée, légale
ou illégale, par la force ou simplement par l’exclusion, subtile ou criante, directe ou
indirecte, aimable ou malveillante, moraliste ou pragmatique ». Dans tous ces cas,
l’intention ségrégative est alors explicitement présente dans les volontés collectives qui
sont au principe des faits de séparation physique. Qu’elle soit légale, illégale ou tolérée,
cette ségrégation collectivement organisée peut être le fait de groupes ou d’institutions
qui se trouvent localement en porte-à-faux plus ou moins patent par rapport aux idéaux
affichés de non-ségrégation. Le cas des États-Unis illustre d’ailleurs bien comment les
frontières du légal et de l’illégal peuvent varier en la matière, aussi bien au cours du
temps que selon l’échelon politico-administratif envisagé10.
2. Indépendamment de toute intentionnalité, la ségrégation peut être un simple effet
des inégalités produites par la différenciation sociale. Ce processus,
« qui est en grande partie économique, mais pas entièrement, est celui qui sépare les pauvres des riches,
les moins instruits des plus instruits, les moins compétents des plus compétents, les mal habillés des bien
habillés, dans leur lieu de travail, de résidence, de restauration et de loisirs, dans leurs relations amicales
et scolaires ».

L’auteur rappelle ainsi que la question de la ségrégation ne se limite pas à l’aspect


résidentiel ni aux logiques de marché, mais doit envisager plus largement d’autres
manifestations spatiales des écarts de ressources et de positions sociales.
3. La ségrégation peut aussi apparaître comme le résultat collectif émergeant de la
combinaison de comportements individuels discriminatoires. Par « discriminatoire », il
faut entendre un comportement
« qui dénote une perception, consciente ou inconsciente, du sexe, de l’âge, de la religion, de la couleur, ou
de n’importe quel élément qui sert de base à la ségrégation, une perception qui influence les décisions
concernant le choix du lieu de résidence, de l’endroit où s’asseoir, de la profession à adopter ou à éviter,
des compagnons de jeu ou des interlocuteurs ».

Ces perceptions discriminatoires n’alimentent pas forcément une volonté de


ségrégation : elles définissent au minimum des priorités entre les voisinages souhaités et
ceux qui sont seulement acceptés dans certaines limites. Mais le jeu combiné des choix
individuels peut fort bien aboutir à des situations ségrégatives qui n’étaient pourtant
recherchées par aucun des acteurs en présence.

3. Manières d’habiter et usages de la ville


3.1 Distances spatiales, distances sociales
Quelle que soit la manière dont on la définit, la ségrégation est toujours à la fois un
fait social de mise à distance, et une séparation physique. Elle est en tension entre ces
deux ordres de réalité. Faute de l’envisager ainsi, la notion même de ségrégation ne peut
que se rabattre sur de purs comptages dont la signification sociale demeure incertaine,
ou se dissoudre au contraire dans l’ensemble beaucoup plus large des multiples formes
de différenciation, de distance, de discrimination ou de stigmatisation que l’on peut
observer au sein du monde social. Autrement dit, la problématique de la ségrégation
met en jeu une question plus générale, celle des rapports que les phénomènes de
proximités et de distances sociales entretiennent avec leur éventuelle traduction dans
l’espace. Ainsi, la séparation physique de groupes socialement distincts ne constitue pas
une loi universelle. Elle est le résultat de processus spécifiques dont il convient
précisément de rendre compte. À Paris, par exemple, le déplacement vers l’Ouest des
catégories supérieures est un mouvement historiquement daté, qui s’amorce au cours du
e
XVIII siècle. Aux anciennes habitudes de cohabitation se substitue alors, dans
l’aristocratie et la bourgeoisie :
« non plus une simple velléité d’isolement, mais une émigration effective loin des quartiers où la
population est mélangée, vers des quartiers neufs construits pour soi, où l’on est entre soi, loin du
commun, avec des prétentions de confort et d’intimité inaccessibles au cœur des densités fortes et
pouilleuses du centre11 ».
Réciproquement, la présence de populations hétérogènes dans un même espace ne
préjuge pas des modalités de leur cohabitation. Selon les cas, la proximité spatiale peut
aussi bien favoriser les relations qu’aviver les tensions. Le premier cas de figure peut
être illustré par l’exemple du quartier Saint-Leu, à Amiens12. Dans ce quartier ancien de
centre-ville, en partie réhabilité par les pouvoirs publics, résident des habitants de
milieux modestes anciennement installés et des nouveaux habitants appartenant aux
couches moyennes. Ces deux populations, loin de s’ignorer, se côtoient dans les
associations locales et dans les associations et réunions de parents d’élèves. Ici, les
anciens habitants trouvent en effet dans la présence des nouveaux venus un élément de
valorisation du quartier et un élément de possibilité de déblocage de leurs trajectoires
socio-économiques ; tandis que les ménages appartenant aux couches moyennes
trouvent dans la présence des catégories populaires des éléments qui participent à la
construction de leur position et de leur identité locale.
Le deuxième scénario a été particulièrement bien décrit et analysé par Jean-Claude
Chamboredon et Madeleine Lemaire dans leur célèbre article consacré aux grands
ensembles13, érigés dans les années 1960, qui présentaient l’intérêt de constituer des
situations d’habitat inédites, faisant coexister au sein de cadres architecturaux uniformes
des catégories sociales différentes. Dans le grand ensemble observé par les deux
auteurs, la population, « préconstruite » par les règles d’attribution des logements, est
traversée par des lignes de partage qui se dessinent non seulement entre divers groupes
socioprofessionnels (cadres, employés, ouvriers), mais aussi à l’intérieur de chaque
groupe, par exemple entre les ouvriers jeunes et qualifiés et les ouvriers démunis de
compétences professionnelles, de ressources financières et de possibilités de poursuivre
ailleurs leur carrière résidentielle. La juxtaposition spatiale de ces populations
hétérogènes ne produit nullement ici les effets de « moyennisation » que d’aucuns
avaient espérés. Les différences initiales tendent au contraire à se renforcer, et aussi à se
réfracter dans le prisme des configurations sociodémographiques locales. Les
problèmes de voisinage, en particulier ceux liés au bruit, cristallisent les tensions entre
habitants imprégnés de modèles socioculturels divergents. La morale petite-bourgeoise
et la morale populaire s’opposent, sans qu’aucune des deux soit localement en mesure
de « donner le ton ». Les tensions se manifestent en particulier à propos des adolescents
d’origine populaire, très visibles localement en raison de leur forte présence physique
dans les espaces publics du quartier. Les différences sociales se trouvent ainsi associées
à des différences d’âges, si bien que les conflits entre générations sont souvent des
conflits entre adultes des classes moyennes et jeunes des classes populaires.
De la même façon, mais à l’opposé, les quartiers socialement homogènes, au regard
des caractéristiques sociodémographiques que l’on retient habituellement pour décrire
leurs populations, ne sont pas toujours des lieux de cohabitation active ou d’échanges
nourris entre les habitants. Dans certains cas, comme dans les « quartiers-villages »
ouvriers de Marseille observés par Claire Bidart14, « homogénéité rime avec
sociabilité ». Mais dans d’autres cas, la coprésence de populations socialement proches
peut donner lieu à des tensions fortes et à des phénomènes de mise à distance entre tel
ou tel groupe d’habitants. Tel est le cas, par exemple, dans le quartier ouvrier de
Winston Parva, à Leicester, où les habitants installés de longue date, les « établis »,
rejettent les nouveaux venus, socialement proches d’eux, mais qu’ils considèrent
comme des « intrus » ou des « marginaux »15. Tel est aussi le cas, autre illustration,
dans les « ensembles résidentiels sécurisés » (les gated communities) où la logique de
l’entre soi social, qui participe fortement au développement actuel de cette forme
d’habitat (en Amérique du Nord, en Amérique Latine et, plus récemment, en France),
n’exclut pas, bien au contraire, l’existence de conflits internes qui opposent notamment,
là aussi, anciens et nouveaux habitants, en particulier à propos de l’usage des espaces
publics16.
La proximité physique, loin d’être le garant de la proximité sociale, a donc des effets
indéterminés. De ce fait, la composition sociale d’un quartier ne préjuge pas des
modalités de la cohabitation de ses habitants. Seule une analyse des comportements et
des attitudes permet de se faire une idée satisfaisante des rapports entre les personnes et
les groupes qui résident dans un même lieu. Au plan pratique, on peut d’ailleurs en
déduire que la mixité sociale imposée de l’extérieur, par exemple par des pouvoirs
publics soucieux de diversifier les opérations immobilières prévues sur un même site,
peut avoir des effets ambivalents par rapport aux objectifs annoncés de « lutte contre la
ségrégation »17.
Pour étudier de façon pertinente les jeux de proximités et de distances qui traversent
le monde urbain, il faut donc, en définitive, analyser les interférences entre trois ordres
de phénomènes :
– les caractéristiques objectives qui définissent les positions des individus et des
groupes au sein de l’espace social. Ainsi entendue, la distance sociale s’apprécie à
l’aune des écarts qui séparent des statuts socio-économiques, des origines nationales ou
ethniques, des sous-cultures, etc. ;
– la nature et l’ampleur des relations qui s’instaurent entre les individus : liens
familiaux ou amicaux, sociabilités de voisinage, vie associative, interactions plus
épisodiques ou plus éphémères, évitements, conflits… Ce deuxième registre des
proximités et des distances sociales n’est pas sans lien avec le premier, mais il ne s’en
déduit pas mécaniquement ;
– les configurations spatiales associées à ces positions et à ces relations : localisation
des domiciles, mais aussi pratiques du quartier et de la ville, distribution territoriale des
parentèles et des réseaux de sociabilité, usage des services urbains, fréquentation des
espaces publics…

3.2 Diversité des modèles d’appropriation de l’espace


La question de la localisation résidentielle doit donc être envisagée dans ses rapports
avec les autres dimensions de la vie citadine. Au sens le plus large, les « manières
d’habiter » mettent en jeu des systèmes d’attitudes et de pratiques qui se rapportent à la
fois au logement, au voisinage, au quartier et à la ville. Quand on considère ces
différentes échelles dans leur interdépendance, on voit se dessiner des modèles
d’appropriation de l’espace qui varient selon les catégories socioprofessionnelles, mais
aussi dans une certaine mesure selon les âges, les sexes et les trajectoires de vie.
Les travaux de Paul-Henry Chombart de Lauwe et de son équipe ont apporté une
contribution majeure à cette orientation de la sociologie urbaine. À la suite de Maurice
Halbwachs, Chombart de Lauwe s’est d’abord intéressé aux comportements des
familles ouvrières, qu’il s’est attaché à saisir au croisement de la vie en entreprise et des
activités hors travail. Ses études sur l’agglomération parisienne18 l’ont conduit à une
comparaison systématique entre les différentes catégories de populations. Étendus par la
suite à d’autres villes19, ses travaux ont montré que l’on peut associer aux groupes
sociaux des modèles spécifiques d’appropriation de l’habitat et de la ville. C’est ainsi
par exemple que les réseaux de relations apparaissent, en milieu ouvrier, beaucoup
moins dispersés géographiquement que dans les couches moyennes ou supérieures.
D’une façon générale, ces dernières se caractérisent par des usages plus diversifiés et
plus larges des espaces urbains. Par-delà la diversité des contextes locaux, les
appartenances sociales commandent de manière forte les modes d’organisation de
l’espace domestique, des sociabilités, des mobilités quotidiennes et des pratiques
urbaines. Au final, cet ensemble de recherches donne une idée très précise de la manière
dont se structuraient socialement les manières d’habiter et d’être en ville dans la France
des années 1950 et 1960.
Plus récemment, Jean Remy et Liliane Voyé ont noté eux aussi cette sensibilité
socialement différenciée aux contraintes de proximité, en la mettant en relation avec un
rapport inégal à la mobilité, aussi bien pour les déplacements quotidiens que pour
l’adaptation à un nouveau lieu de résidence :
« Plus on a affaire à une population qui a besoin de repères concrets et non transposables, plus la capacité
de mobilité sera réduite ; c’est généralement le cas des groupes sociaux défavorisés qui fondent leur
sécurité dans les relations de voisinage et dans la connaissance personnelle. Les groupes sociaux
dominants, par contre, possèdent, à des degrés divers, une certaine capacité de délocalisation dans la
mesure où leurs réseaux de relation ne sont pas fondés sur la proximité spatiale et où ils disposent d’une
capacité d’abstraction leur permettant, dans les espaces qu’ils ne connaissent pas, de se repérer aisément à
partir d’une grille transposable de lecture de l’espace20 ».

Mais, si cette capacité à maîtriser les distances, à jouer sur plusieurs espaces,
demeure inégalement distribuée selon les groupes sociaux, elle tend globalement à
s’accroître. Vecteur d’ajustement à la complexité urbaine, la mobilité sous ses diverses
formes fait de plus en plus partie intégrante de l’expérience citadine.

3.3 Les personnes et les lieux


Les manières d’habiter et d’être en ville des citadins ne sont pas, toutefois,
uniquement une affaire d’appartenance sociale, d’âge ou de genre. Des populations
socialement proches, mais localisées dans des contextes résidentiels différents, peuvent
se caractériser par des sociabilités et des pratiques urbaines contrastées.
C’est ce que montre, par exemple, l’enquête réalisée par Muriel Tapie-Grime auprès
de jeunes adultes diplômés de l’enseignement supérieur résidant à Besançon : dans un
quartier ancien réhabilité situé à proximité du centre-ville, le quartier de Battant, d’une
part ; et dans divers secteurs périphériques plus ou moins distants du centre-ville,
d’autre part21. Dans le quartier de Battant, les jeunes diplômés ne participent pas
activement à la vie locale et ne se mélangent pas vraiment avec les autres habitants du
quartier, car la contemplation du spectacle de la convivialité locale, offert par les
personnages « pittoresques » du quartier, suffit à satisfaire leur goût de la sociabilité. Au
contraire, dans les divers secteurs périphériques, où ce spectacle n’existe pas, les jeunes
diplômés, pour satisfaire leur désir de sociabilité, participent très volontiers à la vie
associative locale, et beaucoup plus fréquemment à des associations ayant un
recrutement hétérogène.
C’est aussi ce que donne à voir, autre illustration, l’étude que Guy Barbichon22 et ses
collaborateurs ont consacrée à l’agglomération de Lorient. Dans cette étude, les auteurs
ont observé dans deux secteurs contrastés (un quartier ancien central et un grand
ensemble périphérique) les relations sociales et les manières de percevoir et de pratiquer
les espaces de la ville de deux populations : une population de techniciens et
d’employés et une population d’ouvriers. À un premier niveau, leur analyse montre que
dans les deux aires urbaines, les ouvriers se caractérisent fréquemment au regard de
leurs relations sociales par un certain localisme ; tandis que les relations des techniciens
et des employés se déploient sur un territoire plus étendu. Mais leurs observations
laissent également apparaître que « la catégorie élevée du grand ensemble [constituée
des techniciens et des employés] entretient autant de relations sur place que la catégorie
la plus basse [regroupant les ouvriers] » ; alors que dans le quartier ancien, « la
catégorie élevée est moins présente, par ses relations, sur place ».
Certes, dans ces différents exemples, les populations comparées (de jeunes diplômés,
de techniciens et d’employés) ne sont pas exactement les mêmes. Parce que les
différences d’habitat se trouvent d’ordinaire associées à de multiples autres différences
(origines, trajectoires, places précises dans l’univers des métiers, etc.), les individus ne
sont en effet jamais strictement équivalents d’un quartier à l’autre. En cela, l’« effet de
contexte » est donc toujours aussi, peu ou prou, un effet de sélection préalable. Mais en
même temps, le fait d’habiter « ici » plutôt que « là » produit des effets spécifiques sur
les manières d’habiter localement.
Ainsi, à lui seul, le type de logement induit des effets tant sur l’organisation de
l’espace domestique que sur les rapports de voisinage. C’est vrai aussi bien pour
l’habitat collectif, qui impose des formes spécifiques de coexistence et d’usage des
parties communes, que pour la maison individuelle23, qui est en consonance avec tout
un mode de structuration des espaces privés et des échanges avec l’extérieur. De même,
la localisation du quartier, son histoire (réelle ou mythifiée), son image ou bien encore
les ressources qu’il possède en matière de commerces, d’équipements, d’activités ou
d’espaces distractifs constituent autant d’éléments qui peuvent fortement structurer les
usages que les personnes font de leur logement et de leur quartier, et les sociabilités
qu’elles entretiennent localement avec les autres habitants. Par exemple, de nombreux
travaux ont montré que dans les quartiers stigmatisés les habitants ont souvent tendance
à mettre à distance les autres habitants de leur quartier, et le quartier lui-même, pour
échapper au stigmate24.
Outre ces « choses », pour reprendre la terminologie associée à l’approche
durkheimienne des « effets de milieu »25, il y a aussi « les personnes ». Tout comme la
morphologie de l’habitat, ou la place du quartier dans l’espace de l’agglomération et
dans l’imaginaire collectif, la composition sociale du voisinage et du quartier est
également source d’un certain nombre d’effets. Si l’espace résidentiel n’est pas un
système d’interaction, il suscite en revanche des occasions d’interaction ou au moins
des situations de coprésence. Qu’elle soit souhaitée ou subie, qu’elle induise des
sociabilités, des tensions ou des conduites d’évitement, la proximité de l’autre n’est
jamais complètement indifférente. Même lorsqu’on ne sait à peu près rien de ses
voisins, la façon dont on en parle traduit des catégories de jugement, des manières de se
situer soi-même autant que de situer autrui, et souvent aussi l’intérêt que l’on porte à
divers enjeux (usage des espaces publics, entretien de l’immeuble, environnement
scolaire et camaraderies enfantines…)26. De surcroît, dans certains contextes
résidentiels, des groupes sociaux peuvent par leurs manières d’habiter le quartier
(d’occuper les espaces publics, d’investir les commerces…), plus qu’en vertu de leur
poids numérique, imprimer de leur marque l’image du lieu et contribuer de façon
importante à la structuration des sociabilités locales et des modes de vie.
Bien réels, ces effets du contexte d’habitat ne s’exercent cependant pas de manière
uniforme : ils s’expriment de façon différenciée selon les caractéristiques sociales des
habitants. Les relations de voisinage en fournissent une bonne illustration27. D’une part,
on constate que ces relations sont d’autant plus développées que l’habitat est plus
dispersé : en moyenne, elles sont moins importantes en milieu urbain qu’en milieu rural,
dans les immeubles collectifs que dans les zones de maisons individuelles, et plus
réduites encore dans les grands ensembles. Mais, d’autre part, il apparaît que cette
incidence de la densité du peuplement sur les rapports entre voisins n’a rien de
mécanique, puisqu’elle se fait très inégalement sentir selon les catégories sociales. Elle
est maximale pour les employés : ceux qui sont logés en habitat collectif « voisinent »
beaucoup moins que ceux qui habitent en secteur pavillonnaire. En revanche, les cadres
sont nettement moins sensibles à ces variations de densité : de tous les salariés, ce sont
eux qui ont au total le plus de contacts avec leurs voisins, malgré leur forte présence
dans les grandes villes et dans des immeubles collectifs.
Il serait donc vain de vouloir chercher à isoler, comme à l’état chimiquement pur, ce
qui tient aux caractéristiques des habitants et ce qui dépend des lieux habités : les deux
dimensions sont toujours en interaction. Et c’est bien la combinaison de ces différents
éléments, « choses » et « personnes », qui qualifie les lieux de résidence et définit pour
leurs habitants un ordre particulier de contraintes, de possibilités et de représentations.
Il en résulte des dynamiques sociales locales variées qui, selon les contextes, peuvent
parfois favoriser ou parfois au contraire restreindre les pratiques et les relations des
individus.
En toute rigueur, l’extrême diversité des configurations locales fait de chaque site
urbain un cas singulier. Mais la comparaison entre plusieurs contextes permet d’élargir
la portée des observations. Telle est la démarche qu’a suivie, par exemple, une enquête
conduite auprès d’un large échantillon d’individus et de ménages domiciliés dans
différents quartiers anciens centraux situés à Lyon, à Montpellier, à Montreuil, à Paris et
à Versailles28. Les contextes étudiés ne sont pas équivalents, ce qui permet de mettre en
évidence l’effet propre du site. Mais ils présentent aussi un certain nombre de traits
communs qui, en l’occurrence, jouent plutôt en faveur d’un assez fort investissement
dans des pratiques sociales proches du lieu de résidence. Ils comportent en abondance
des commerces, des bars, des jardins publics ; ils offrent des possibilités de sorties
nocturnes, de loisirs culturels ou sportifs, de vie associative… Cette grande diversité
fonctionnelle autorise une large gamme d’activités et de fréquentations qui n’auraient
tout simplement pas « lieu d’être » dans des secteurs urbains réduits à une vocation
exclusivement résidentielle.
Selon leur âge, leur sexe, leur statut social…, les habitants se saisissent inégalement
des occasions de contacts et d’activités ainsi offertes à proximité de leur domicile. Mais,
pour tous, la présence même de ces ressources locales n’est pas sans incidences sur
l’organisation territoriale de l’ensemble de leurs pratiques et de leur vie relationnelle.
Certains habitants sédentaires, à la mobilité réduite, limitent l’essentiel de leur horizon à
leur domicile et à son environnement tout à la fois proche et familier (voisins,
commerces de proximité). D’autres au contraire, beaucoup plus nombreux au sein des
sites étudiés, s’investissent fortement aussi bien dans leur quartier que dans les autres
espaces urbains. En revanche, la figure du citadin nomade et cosmopolite, partagé entre
son chez-soi et la vaste ville, mais dépourvu de toute attache avec le quartier dans
lequel est inséré son logement, n’est guère incarnée que par un enquêté sur cinq. Par
leur localisation centrale, par leur morphologie physique et sociale, par la variété des
usages qu’ils autorisent (mais sans les imposer), ces quartiers centraux anciens rendent
possible une grande variabilité des manières d’habiter, de cohabiter et de vivre en ville ;
et ils représentent, pour la majorité de leurs habitants, un point d’ancrage substantiel de
leurs modes de vie urbains.
Le fait d’habiter ici plutôt que là peut révéler des choix de vie préalables, mais il
induit à son tour des effets, qui ne se limitent pas à ce que l’on fait (ou ne fait pas) à
l’intérieur du quartier. Le contexte d’habitat occupe une place variable dans
l’organisation territoriale des pratiques de tout un chacun, et il permet de mieux la
comprendre. Observatoire de la diversité des manières d’être en ville, il en est aussi une
dimension structurante, et donc l’un des éléments de qualification sociale des citadins.

1 Histoire des populations françaises (1948), rééd. Seuil, 1971, citations p. 100-101.
2 « La croissance de la ville » (1925), trad. dans L’École de Chicago, op. cit.
3 Voir Yves Grafmeyer, « Regards sociologiques sur la ségrégation », in Jacques Brun et Catherine Rhein (dir.),
La Ségrégation dans la ville, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 85-117.
4 Voir par exemple Edmond Préteceille, « La ségrégation sociale a-t-elle augmenté ? La métropole parisienne
entre polarisation et mixité », Sociétés contemporaines, no 62, 2006, p. 69-93.
5 Pour une présentation de ces travaux et un bilan de ce courant de recherche, voir Michel Amiot, Contre l’État,
les sociologues. Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine en France (1900-1980), Paris, Éditions de
l’EHESS, 1986, rééd. 1995.
6 Cyprien Avenel, Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, A. Colin, coll. « 128 », 2010.
7 François Dubet, Didier Lapeyronnie, Les Quartiers d’exil (1992), Paris, Seuil, 1999.
8 Voir par exemple Pierre Gilbert, « “Ghetto”, “relégation”, “effets de quartier”. Critique d’une représentation
des cités », Métropolitiques, 9 février 2011.
9 Traduction de Micromotives and macrobehavior (1978), Paris, PUF, 1980.
10 Voir Douglas Massey et Nancy Denton, American apartheid (1993), trad. française (préfacée par Sophie
Body-Gendrot) en 1995 sous ce même titre, Paris, Descartes & Cie.
11 Philippe Ariès, op. cit., citation p. 132.
12 Voir Catherine Bidou-Zachariasen, « La prise en compte de “l’effet de territoire” dans l’analyse des quartiers
urbains », Revue française de sociologie, vol. XXXVIII, 1997, p. 97-117.
13 « Proximité spatiale et distance sociale : les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de
sociologie, vol. XI, no 1, 1970, p. 3-33.
14 Claire Bidart, L’Amitié, un lien social, Paris, La Découverte, 1997.
15 Voir Norbert Elias et John L. Scotson, The Established and the Outsiders (1965), trad. française en 1997 sous
le titre Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard.
16 Voir par exemple Guénola Capron (dir.), Quand la ville se ferme. Quartiers résidentiels sécurisés, Paris,
Bréal, coll. « D’autre part », 2006.
17 Voir Christine Lelévrier, « La mixité dans la rénovation urbaine : dispersion ou re-concentration ? », Espaces
et Sociétés, no 140-141, 2010, p. 59-74.
18 Paris et l’agglomération parisienne, 2 vol., Paris, PUF, 1951 et 1952.
19 Voir Famille et habitation, 2 vol., Paris, Éditions du CNRS, 1959 et 1960.
20 Jean Remy et Liliane Voyé, La Ville : vers une nouvelle définition ?, Paris, L’Harmattan, 1992, cit. p. 73.
21 Muriel Tapie-Grime, La Leçon de l’éternel étudiant : présentation de soi et pratiques résidentielles des
nouvelles couches moyennes, Paris, Plan Construction et Architecture, 1987.
22 Patrick Prado, Georges Mattout, Guy Barbichon et Jean-Noël Retière, La Ville en partage. Sociabilités,
identités, territoires dans une ville moyenne, Paris, Centre d’ethnologie française, CNRS-MNATP, 1985.
23 Voir Henri Raymond et alii., L’Habitat pavillonnaire (1966), préface de Henri Lefebvre, Paris, L’Harmattan,
2003 ; et aussi : Nicole Haumont, Les Pavillonnaires. Étude psycho-sociologique d’un mode d’habitat (1966),
Paris, L’Harmattan, 2003.
24 Voir par exemple Agnès Villechaise-Dupont, Amère banlieue. Les Gens des grands ensembles, Paris,
Grasset/Le Monde, 2000.
25 Voir Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, op. cit.
26 Voir sur ce point Yves Grafmeyer, Habiter Lyon. Milieux et quartiers du centre-ville, Lyon, Presses
universitaires de Lyon/CNRS/PPSH, 1991.
27 François Héran, « Comment les Français voisinent », Économie et statistique, no 195, 1987, p. 43-59.
28 Jean-Yves Authier (dir.), Bernard Bensoussan, Yves Grafmeyer, Jean-Pierre Lévy, Claire Lévy-Vroelant, Du
domicile à la ville. Vivre en quartier ancien, Paris, Anthropos, coll. « Villes », 2001.
4
Peuplement et mobilités
En un sens, la distribution des activités et des populations dans la ville peut se lire
comme l’effet collectif des choix opérés par une multitude d’agents particuliers
(habitants, entreprises, institutions, etc.). Mais, réciproquement, ces données
structurelles préexistent aux décisions individuelles dont elles délimitent le champ
des possibles.
La question du logement et celle des mobilités se situent tout particulièrement au
carrefour de ces deux registres, celui des structures urbaines et celui des comportements
citadins.

1. Les mécanismes du tri urbain


« La métropole est en quelque sorte, écrivait Robert Park1, un gigantesque
mécanisme de tri et de filtrage qui (…) sélectionne infailliblement dans l’ensemble de la
population les individus les mieux à même de vivre dans un secteur particulier et un
milieu particulier ». En quoi consiste ce mécanisme qui, ajoutait Park, opère « selon des
voies que l’on ne saisit pas encore complètement » ?
Si l’on considère les choses à l’échelle la plus individualisée, il paraît naturel de
chercher un premier niveau de réponse du côté des processus qui régissent la
distribution des habitants dans des logements, et qui les constituent par là même en
« ménages » au sens de l’INSEE.
Le logement est un bien économique. Sa production implique un coût, qui trouve sa
contrepartie dans les avantages attachés à sa détention ou à son occupation. Susceptible
d’appropriation et de cession, il peut faire l’objet de transactions entre offreurs et
demandeurs. Le mécanisme du tri urbain ne serait-il, en définitive, qu’une variante
particulière des régulations que les échanges marchands instaurent entre des agents
placés en situation de concurrence pour l’usage de biens socialement valorisés ? De fait,
c’est bien cette perspective qui a été privilégiée par un certain nombre de modèles
économétriques visant à rendre compte simultanément de la distribution des activités,
des catégories d’habitants et des prix fonciers sur le territoire d’une agglomération.
Encore faut-il ne pas sous-estimer les caractères particuliers du « bien logement », et la
complexité des processus sociaux qui concourent à sa circulation.

1.1 Le logement : une « étrange marchandise »


Le logement n’est pas une marchandise comme les autres, et ce pour plusieurs
raisons que Christian Topalov2 résume ainsi :
« Parce qu’il est construit sur un sol qui n’est pas entièrement reproductible. Parce que les revenus de la
majeure partie de la population ne sont pas compatibles avec une rentabilisation normale de tous les
capitaux engagés dans sa production et sa circulation. Parce qu’enfin la logique de l’usage de ce bien
extrêmement durable est incompatible avec celle de sa libre circulation sur le marché ».

À la différence par exemple d’un objet manufacturé, le produit-logement ne peut être


dissocié du support physique qui préexiste à sa construction. En tant que ressource
naturelle rare et convoitée (tout particulièrement au cœur d’une agglomération…), ce
support est l’un des éléments constitutifs de la valeur du logement, sans pour autant être
en lui-même le fruit d’une activité de production. Le sol ne peut être produit et
reproduit à volonté en fonction de l’état de la demande. Certes, la valeur du sol dépend
de la qualité de son emplacement et par suite, indirectement, des richesses produites
collectivement par la ville. C’est ainsi que chaque immeuble tire inégalement bénéfice
(ou préjudice) de la localisation plus ou moins favorable qu’il occupe au sein de
l’espace urbain. Si donc on l’envisage non plus comme simple support physique, mais
comme espace aménagé, construit, et occupant une place déterminée dans l’organisation
matérielle de la ville, le sol est bien en un certain sens un produit social. Mais les
valeurs foncières qui résultent de ces effets d’agglomération s’imposent comme une
donnée collective externe à chaque procès de construction particulier. Les transactions
portant sur les logements engagent donc plus que leurs coûts spécifiques de production.
Elles mettent en jeu tous les processus de valorisation/dévalorisation qu’induit, en
chaque point de son territoire, le devenir de la ville.
En raison de la cherté des terrains et de diverses données structurelles de l’industrie
du bâtiment, on observe dans la plupart des pays industrialisés un décalage plus ou
moins fort entre les besoins de logement en milieu urbain et la part de la demande qui
peut être satisfaite par le seul jeu du marché. La correction au moins partielle de ces
déséquilibres s’opère alors par le biais d’interventions publiques dont l’ampleur et les
modalités varient selon les contextes nationaux. Ces interventions peuvent viser à
augmenter le volume de la demande solvable (aides aux ménages) ou à abaisser les prix
des biens offerts (aides à la construction ou prise en charge directe d’un parc locatif
social). Dans tous les cas, il s’agit de choix politiques qui surimposent ou substituent
aux mécanismes marchands d’autres principes de régulation jugés plus satisfaisants
pour la collectivité.
La durée de vie des immeubles est très variable, mais excède couramment celle d’une
existence humaine. En raison même de cette durabilité, les biens immobiliers sont
particulièrement typiques de ce qui peut se transmettre d’une génération à l’autre par
voie d’héritage ou de donation. En ce cas, le changement de propriétaire ne fait
intervenir aucune transaction monétaire et échappe donc aux mécanismes du marché.
D’autre part, au-delà d’un certain nombre d’années, les capitaux initialement engagés
dans la production d’un bien immobilier ont été largement compensés, soit par les
revenus locatifs encaissés au fil du temps, soit par leur équivalent sous forme de
jouissance directe des lieux par le propriétaire occupant. Pourtant, l’évolution de la
valeur marchande de ce type de bien ne s’aligne pas forcément sur le rythme de son
amortissement. Des immeubles très anciens situés dans des quartiers valorisés peuvent
au contraire dégager de fortes plus-values à chaque nouvelle mutation. En ce cas, la
valeur marchande du bien se trouve totalement déconnectée de la logique de
l’amortissement qui avait jadis présidé à son édification. À l’autre extrême, des
logements même relativement récents peuvent être affectés par une obsolescence
physique ou une dépréciation sociale suffisamment forte et rapide pour amener leur
valeur marchande à des niveaux très inférieurs à ceux qu’exigerait la récupération des
capitaux engagés. Dans un cas comme dans l’autre, la « libre circulation du bien » peut
alors être entravée soit par des stratégies de rétention dans l’espoir de plus-values
futures, soit encore parce que la jouissance d’un logement dont le prix s’est effondré fait
apparaître indésirable (et souvent aussi impossible) une vente à perte.
Enfin, le logement que l’on occupe représente un lieu de vie auquel on peut s’attacher
durablement. Un changement de domicile n’est jamais exempt de coûts matériels et
symboliques : remise en cause des habitudes quotidiennes, des repères familiers, des
réseaux de proximité3. Pour cette raison aussi, le logement ne circule pas selon les
mêmes règles ni au même rythme qu’une marchandise que l’on pourrait à tout instant
acquérir ou céder au seul vu des fluctuations de son utilité ou de son prix.

1.2 Marché, pseudo-marché, hors marché


Les caractères propres à ce bien très particulier qu’est le logement font que le
« mécanisme de tri et de filtrage » évoqué plus haut n’est ni simple ni uniforme, car il
met enjeu une pluralité de logiques.
La première de ces logiques est, bien sûr, celle du marché au sens strict, entendu
comme processus de confrontation permanente et généralisée entre offreurs et
demandeurs d’un même type de biens ou de services. Les vitrines des agences
spécialisées, les petites annonces de la presse écrite, les sites consultables sur Internet,
fournissent autant d’images concrètes de ce système de confrontation. En matière de
logement, le marché est d’ailleurs double : d’une part le marché immobilier, qui porte
sur le bien lui-même, et d’autre part le marché locatif. Dans sa forme « pure et
parfaite », le marché est censé assurer un ajustement optimal entre des agents qui
bénéficient des mêmes conditions d’information sur les biens disponibles, et dont aucun
n’est en état de peser de façon significative sur le volume et le prix des transactions.
Cette logique marchande joue en tout état de cause un rôle important. D’abord parce
qu’elle régit en grande partie la distribution des ménages dans la ville, mais aussi parce
que les prix du marché servent indirectement de référence pour d’autres modes de
circulation des logements.
Il n’est toutefois pas rare que le logement soit acquis ou loué par l’intermédiaire de
divers réseaux d’information et de recommandation où s’imbriquent, selon un schéma
classique, parents, amis, voisins, parents d’amis, amis de parents, etc. De telles
pratiques s’observent dans les contextes urbains les plus divers. Elles peuvent aboutir à
de véritables phénomènes de cooptation entre anciens et nouveaux occupants d’un
même domicile. Bien que l’entrée dans le logement se solde en définitive par une
transaction monétaire, les modalités de mise en rapport des « offreurs » et des
« demandeurs » s’écartent alors manifestement de la représentation idéale du marché de
concurrence pure et parfaite. Sur la logique de marché se greffe ici une logique de
réseaux sociaux (de parenté, de sociabilité, de voisinage) qui produit ses effets propres
sur les chances et les conditions d’accès à un logement déterminé. Cette logique ne
devient perceptible qu’à la condition de ne pas considérer le ménage à la recherche d’un
logement comme une unité isolée, mais de le situer au contraire dans la constellation
des liens qui l’unissent à d’autres ménages.
Le raisonnement vaut a fortiori dans les cas où le logement est occupé par suite d’un
héritage. La transmission patrimoniale est une forme de circulation non marchande du
bien immobilier qui suit un ensemble de règles juridiques et de pratiques sociales
mettant en jeu les rapports de parenté, et notamment ceux qui s’instaurent entre les
générations. Ainsi s’inscrivent dans l’espace urbain les effets des liens familiaux4, qui
ne se manifestent d’ailleurs pas seulement à l’occasion des successions ou de
donations : il peut aussi arriver que les occupants d’un logement soient locataires de
leurs parents, ou logés par eux à titre gratuit.
La logique patrimoniale n’est pas la seule à se déployer hors du jeu du marché.
Nombreux sont les cas où l’accès au logement s’opère sur la base de règles
d’attribution qui définissent de façon plus ou moins stricte les caractéristiques exigées
des postulants. Tel est le cas, relativement marginal, des logements de fonction. Tel est,
surtout, celui du secteur locatif social, où les candidatures sont traitées en fonction de
divers critères (revenu, situation de famille…) qui permettent de délimiter les catégories
de bénéficiaires et de hiérarchiser par ordre de priorité les dossiers en attente.

1.3 Les intermédiaires professionnels du tri urbain


En pratique, les logiques que l’on vient de distinguer peuvent parfois se combiner. Et
elles interfèrent avec les logiques d’acteurs propres aux divers professionnels qui
interviennent ès qualité dans l’achat ou la location d’un logement. On retiendra à titre
d’exemple trois types d’intermédiaires, les deux premiers relevant du secteur marchand
et le dernier du secteur locatif social.
Les agents immobiliers
Une recherche récente qui leur est consacrée5 a montré à quel point « les logiques de
marché ne sont pas seulement imputables aux particuliers et qu’elles sont modulées,
voire structurées, par les intermédiaires professionnels ». En France, la moitié des
ventes (hors logements neufs) passe par les agents immobiliers. Or ces derniers ne se
limitent nullement à un rôle neutre de simple rapprochement entre les produits et les
clients. Chacun d’entre eux cherche à se constituer un portefeuille de mandats de vente
dont la composition dépend du profil de l’agence et de son positionnement local. Les
biens ainsi sélectionnés font l’objet d’une description, d’une estimation et d’une
publicité qui participent à la construction de leur valeur et les instituent comme produits
sur un marché. Sur cette base s’engage avec les acquéreurs potentiels une relation
commerciale où l’agent immobilier intervient de façon tout aussi active : en contribuant
à expliciter leurs projets d’achat, à les reformuler, voire à les réorienter vers d’autres
biens ; en procédant à tout un travail de présentation et de qualification des logements
au fil des visites ; en mettant en œuvre, au cours de la phase de négociation, des
techniques de vente pour parvenir à un accord où la construction de la relation de
service compte autant que la qualification du bien.
Cette activité d’intermédiation revêt des modalités qui varient selon les profils des
agences, les types de biens et les catégories de clientèles. Au total, les agents
immobiliers assurent, entre offreurs et demandeurs, une série d’ajustements qui ont un
impact sur le fonctionnement même des marchés immobiliers et, en définitive, sur les
processus de peuplement qui façonnent les villes.
Les administrateurs d’immeubles
On se fondera sur une étude qui portait sur le cas de Lyon6, où ces professionnels
sont aussi appelés « régisseurs ». Mandatés par les propriétaires bailleurs, ils exercent à
ce titre plusieurs fonctions. Ils servent d’abord d’intermédiaires pour pourvoir en
nouveaux locataires les logements devenus vacants. Mais leur mandat est beaucoup plus
large : ils encaissent les loyers pour le compte des bailleurs, ont en charge la
valorisation de leur patrimoine, et font en général office de syndic de copropriété. Ils
disposent d’ordinaire d’une grande liberté d’appréciation pour choisir les futurs
occupants. La solvabilité des candidats est certes un critère de sélection important. Mais
ce n’est pas le seul qui entre en ligne de compte. À revenu égal, le régisseur peut
considérer que des candidats apparemment substituables conviennent plus ou moins
bien pour tel logement compte tenu de ce qu’il sait de la population de l’immeuble, de
la « mentalité » qui y prévaut, et aussi des projets et des attentes du propriétaire (qui
peut être aussi un futur voisin s’il vit dans ce même immeuble…). En effet, le régisseur
risque de supporter à terme les conséquences d’une erreur d’appréciation, puisqu’il est
impliqué dans la gestion régulière du patrimoine de ses clients. Il a donc un intérêt
professionnel à déterminer son choix à partir de critères qui, outre le revenu, peuvent
prendre en compte bien d’autres éléments : l’âge des postulants, leur profession, leur
situation de famille, leur adresse précédente, la caution d’un proche, ou encore la
recommandation du locataire sortant.
L’administrateur d’immeubles et ses collaborateurs tendent donc à filtrer les
demandes en fonction de critères et de repères qui tiennent en partie à leur expérience
professionnelle, mais aussi à la position sociale qu’ils occupent au sein de l’espace
local. Ils ont leurs propres réseaux, leurs circuits d’information, et aussi leurs propres
catégories de jugement sur les personnes et les lieux. Ils n’assurent donc pas d’une
manière simple ni mécanique la mise en présence des offres et des demandes sur le
marché locatif privé. Ils interviennent au contraire de façon active dans leur ajustement
mutuel, et contribuent par là même à réguler les flux de peuplement : d’abord au nom
des intérêts et des attentes des bailleurs, mais aussi en fonction de l’image qu’ils se font
du locataire le plus approprié à tel ou tel type de logement. Et cet ajustement s’opère au
carrefour de plusieurs logiques, puisqu’il met en jeu tout à la fois les lois du marché, le
fonctionnement de réseaux locaux, et les stratégies patrimoniales assumées par les
régisseurs en concertation avec leurs mandants.
Les acteurs intervenant dans l’attribution des logements sociaux
Ces professionnels opèrent dans un contexte tout à fait différent. On pourrait
d’ailleurs considérer qu’ils ne disposent que d’une marge minime de liberté pour
attribuer les logements, si leur rôle consiste à appliquer un jeu de critères préconstitués
et standardisés. Mais, à supposer même qu’il en soit jamais allé ainsi, d’importantes
transformations sont de toute façon intervenues dans le domaine du logement social
depuis l’époque où Chamboredon et Lemaire7 avaient analysé les logiques de
peuplement en vigueur dans les grands ensembles français de la première génération.
La baisse du rythme de la construction, l’immobilisation des habitants les plus
défavorisés, le développement des conflits de voisinage et la progression des impayés
sont les traits les plus marquants d’une évolution assez générale qui a conduit les
organismes propriétaires de logements sociaux à redéfinir aussi bien leurs missions que
leurs moyens d’action. Soumis à des contraintes d’ordre administratif et politique, les
offices HLM ne peuvent pour autant faire complètement abstraction des contraintes du
marché : il leur faut se soucier de la valeur de leur patrimoine, et en assurer une
rentabilité minimale. Du coup, ils ont vu leurs problèmes se déplacer de la gestion des
flux à celle des stocks : du traitement des demandes en fonction de critères définissant
de façon abstraite les priorités à la maîtrise de l’évolution des grands ensembles du
double point de vue de la composition sociale et des relations locales. C’est le souci de
l’équilibrage social et de la bonne cohabitation qui est ainsi passé au premier plan.
Ce déplacement des priorités a eu plusieurs implications.
Tout d’abord, la composition sociale et les rapports de voisinage ne sont plus le
simple effet agrégé (et non voulu) de décisions d’attribution prises en fonction de règles
impersonnelles. C’est au contraire la volonté d’agir sur l’existant (soit pour préserver
les équilibres, soit pour les rétablir) qui commande les politiques d’attribution.
Le traitement des candidatures impose donc un double diagnostic : l’un sur le
quartier, l’autre sur le candidat. Il s’agit d’apprécier dans quelle mesure chacun des
deux convient à l’autre, si bien que les critères de filtrage ne peuvent plus prendre appui
sur un système de règles ayant une portée universelle. À la nécessité de faire face à
l’urgence de la demande, s’est ajouté le souci de prendre en considération les capacités
d’accueil respectives des différents quartiers concernés. Outre le risque financier de
l’insolvabilité, apparaît donc un autre risque, celui d’une mauvaise intégration locale,
dont les conséquences (y compris économiques) pour l’organisme bailleur sont certes
plus diffuses, mais bien réelles. À la gestion d’« ayants droit » individualisés et plus ou
moins interchangeables se surimpose la gestion plus globale des coexistences au sein
d’une même cité ou d’un même immeuble.
Du coup, les procédures d’attribution ont tendu à devenir plus décentralisées parce
que plus diversifiées selon les contextes. Les organismes HLM ont vu s’accroître leur
marge de manœuvre dans le traitement des entrées. Chaque grand ensemble devient un
cas particulier. Ces particularités se combinent avec celles des contextes politico-
administratifs locaux, des réseaux notabiliaires, etc. Dès lors, la capacité d’appréciation
et de décision des personnels des HLM s’est trouvée redéfinie en fonction de la place
qu’ils occupent au sein de systèmes locaux d’interactions mettant en jeu de multiples
parties prenantes.
Parfois les habitants eux-mêmes sont consultés, soit directement, soit par
l’intermédiaire de leurs représentants au sein des associations de locataires. On attend
d’eux, les premiers concernés, qu’ils guident les procédures d’attribution au nom du
respect des voisinages acceptables ou de la restauration des équilibres locaux. Dans
certains cas, ce sont même de véritables expériences participatives d’attribution des
logements qui ont été tentées. De telles expérimentations ont visé, selon le mot de
Christine Dourlens et Pierre Vidal-Naquet8, « à s’en remettre à l’autorégulation sociale
en instituant des espaces où se négocient directement les conditions de la cohabitation
entre groupes sociaux ». En pratique, ce système de cooptation généralisée et
officialisée est resté exceptionnel. Il reste que, surtout dans les cités d’habitat social déjà
anciennes, des liens se sont noués, des réseaux familiaux se sont constitués, des
regroupements territoriaux sont intervenus, tant à la faveur des filières d’entrée que des
circulations internes au parc et des voisinages prolongés9. Pour se prononcer sur les
demandes d’entrée ou de mutation, les gestionnaires peuvent dès lors être sensibles aux
points de vue exprimés par certains habitants, surtout lorsqu’ils rejoignent leur propre
jugement sur les capacités d’accueil du quartier.
Plus récemment toutefois, depuis la loi Besson (1990) qui avait institué le droit au
logement pour tous jusqu’à la loi (« Alur ») pour l’accès au logement et un urbanisme
rénové votée en 2014, la législation nationale en matière de logement s’est fortement
infléchie en faveur des populations les plus démunies. Cette nouvelle orientation des
politiques publiques a eu pour effet de réduire la marge de manœuvre dont les
organismes HLM avaient disposé auparavant, en leur enjoignant d’accueillir davantage
de ménages très défavorisés. Simultanément, elle a modifié le système d’acteurs
impliqués dans l’attribution des logements sociaux, en accordant notamment un rôle
accru aux associations d’insertion par le logement. Ces dernières connaissent du même
coup d’importantes transformations en raison des nouvelles missions qui leur sont
confiées. Leur projet associatif initial, porté par des militants ou des bénévoles, entre en
effet en tension avec la logique « gestionnaire » et les obligations de résultat, incarnées
par les professionnels que ces associations sont conduites à recruter. Analysant ce
processus, Catherine Bourgeois10 montre qu’il n’est pas sans conséquences sur la
manière dont les associations sélectionnent les cas « très sociaux » qu’elles soumettent
aux organismes HLM. Elles sont en effet garantes de la bonne exécution du rapport
locatif, et donc soucieuses de minimiser leur propre risque financier. Cette contrainte les
amène souvent à « choisir leurs candidats au relogement en fonction de leur capacité
présumée à respecter le projet d’insertion », autrement dit à sélectionner « les moins
défavorisés parmi les plus démunis ». Et ce d’autant plus que les candidatures
présentées par ces associations constituent, pour les bailleurs sociaux qu’elles
sollicitent, « une filière d’accès “particulière” qui véhicule un ensemble de
représentations, plus ou moins positives, sur les populations dont elles ont la charge ».
On voit donc l’importance du rôle joué par les acteurs institutionnels ou associatifs
dans le peuplement des ensembles locatifs sociaux. Malgré la différence des contextes,
des contraintes et des moyens d’action, leur intervention n’est pas sans analogies avec
celle des administrateurs d’immeubles privés. Dans un cas comme dans l’autre, la
logique supposée dominante (ici la norme d’attribution, là le marché) compose en fait
avec d’autres logiques qui se nouent au sein de systèmes concrets d’interaction. Dans
l’exercice même de leur métier, ces intervenants se font ainsi l’écho de leur propre
vision du monde social, de leurs valeurs de référence, mais aussi des représentations et
des attentes émanant des acteurs publics ou privés auxquels ils doivent rendre des
comptes.

2. Mobilité des ménages et évolution du parc immobilier


Tout cela montre en définitive que l’on ne peut pas bien comprendre les mécanismes
du tri urbain si l’on s’en tient à une vision trop fragmentée des biens qui circulent (les
logements) et des agents économiques qui en disposent (les « ménages »). La formation
du couple élémentaire ménage/logement met en jeu de multiples acteurs qui
interviennent dans les processus de peuplement, y compris en situation de marché.
La question se complique encore quand on l’envisage dans la durée. Les habitants ont
une histoire, les immeubles aussi. Les deux interfèrent en permanence : les mobilités
individuelles sont en partie contraintes par la configuration de l’offre de logements,
mais les flux de mobilité exercent des effets en retour sur l’évolution du parc
immobilier.

2.1 Deux dynamiques en interaction


Les transformations qui affectent le stock des logements d’une agglomération sont de
divers ordres. Les plus visibles concernent les éléments matériels du cadre bâti :
constructions, démolitions, réhabilitations, changements d’affectation (un appartement
qui devient un bureau d’entreprise, par exemple). Ces évolutions sont liées au
fonctionnement des marchés immobiliers, mais aussi à l’action des pouvoirs publics
(État, municipalités) qui disposent de moyens d’intervention pour favoriser les
constructions et les réhabilitations. D’autre part, le découpage interne des immeubles
n’est pas toujours stable sur la longue durée : des pièces, voire des logements entiers,
peuvent être tantôt fusionnés, tantôt au contraire créés par cloisonnement des espaces11.
Le statut juridique d’occupation peut également varier au cours du temps, selon des
rythmes qui ne recoupent d’ailleurs pas forcément celui de la succession des occupants :
il peut arriver, par exemple, qu’un locataire demeure sur place tout en devenant
propriétaire de son appartement.
Mais, au-delà de ces changements matériels ou juridiques, la dynamique d’un parc
immobilier ne prend tout son sens qu’au regard de la nature de son occupation, qui est
elle-même évolutive. En fixant leur choix sur tel logement plutôt que sur tel autre, les
ménages marquent leur nouvel habitat de leurs propres caractéristiques
sociodémographiques (revenu, statut socioprofessionnel, origines sociales et
géographiques, composition du ménage, mode de vie…). De proche en proche, la
composition sociale de l’immeuble, du voisinage ou du quartier, les processus de
valorisation ou de dévalorisation qui les affectent, forment autant d’éléments de
contexte qui contribuent eux aussi à qualifier chaque logement : ils en façonnent
l’image, en infléchissent la valeur marchande dans un sens ou dans un autre, ce qui
induit des effets en chaîne sur la succession des occupants et donc sur tout le jeu des
mobilités résidentielles au sein du contexte local.
On voit donc que le peuplement résidentiel forme un système qui doit être abordé
dans sa globalité. Comme le note Jean-Pierre Lévy :
« le peuplement résidentiel relève d’un processus provoqué par la dynamique conjointe des évolutions du
stock de logements et des mobilités résidentielles des ménages. Plutôt que de considérer ces dynamiques
de façon isolée, il est donc nécessaire de les aborder comme producteur d’un seul et même enchaînement
causal12 ».

Dans l’article d’où sont extraites ces lignes, l’auteur note que l’interaction entre ces
deux dynamiques est encore assez mal connue, en raison de la complexité même de la
question. Il propose un cadre conceptuel préalable, et distingue plusieurs méthodes
d’observation qui se situent à différentes échelles.
La première consiste à identifier des types d’habitat, c’est-à-dire des configurations
associant des caractéristiques physiques des logements et des caractéristiques
sociodémographiques d’occupants. Quand ils sont appliqués aux données nationales des
Enquêtes logement de l’INSEE, ces types expriment les rapports que les divers groupes
sociaux entretiennent avec leur habitat dans l’ensemble de la France contemporaine.
Grâce à des enquêtes complémentaires conduites sur des territoires plus ciblés (le
département de la Seine-Saint-Denis, la commune de Pantin, l’agglomération de
Douai…), l’auteur a pu analyser aussi la dynamique de ces rapports à l’habitat de façon
plus précise et plus différenciée, en mettant en évidence :
– les effets de contexte (les formes locales d’agencement et de hiérarchisation des
types d’habitat, les marquages sociaux des territoires…) ;
– les circulations des ménages entre des espaces sociorésidentiels qui n’en sont pas
moins structurés en « filières » relativement cloisonnées.
Une autre façon de mettre en relation les mobilités résidentielles des ménages et les
évolutions affectant le parc immobilier consiste à reconstituer les « chaînes de
vacance » induites par chaque changement d’occupation d’un logement. « Une enquête
auprès du nouvel occupant permet d’obtenir son ancienne adresse. L’enquête est alors
renouvelée auprès de son remplaçant, et ainsi de suite, les enquêtes se reproduisant
jusqu’à l’arrêt de la chaîne » (J.-P. Lévy, ibid.). Généralement appliquée à l’échelle de
l’agglomération, une telle méthode a le très grand avantage d’établir un lien concret
entre les mobilités résidentielles effectuées par différents ménages. Et elle permet
d’aller au plus près de la rencontre entre l’histoire résidentielle des ménages et celle de
l’occupation des logements. Mais, de l’une et de l’autre, elle ne saisit par définition
qu’une séquence temporelle particulière : pour le ménage, celle qui est comprise entre
deux domiciles successifs, le précédent et l’actuel ; pour le logement, celle qui va de
l’arrivée de l’occupant précédent jusqu’à l’emménagement du nouveau. Sur plus longue
période, les deux lignes d’observation se disjoignent inévitablement : il faut alors
choisir, et centrer l’analyse :
– soit sur un suivi longitudinal de logements ou d’immeubles, en retraçant tout à la
fois l’évolution de leur peuplement et les éventuelles transformations de leur structure
physique (cf. ci-dessous) ;
– soit sur des biographies d’individus, de ménages, voire de réseaux, en mettant les
parcours résidentiels des personnes étudiées en relation avec les autres dimensions de
leur vie sociale (voir la section suivante).

2.2 Histoires d’immeubles, histoires d’habitants


Rares sont les études de sociologie historique qui sont parvenues à reconstituer, sur
longue période, la série exhaustive des occupants successifs d’un ensemble donné de
logements. Une telle démarche requiert un important travail de dépouillement et
d’exploitation d’archives. Elle ne peut guère être conduite qu’à l’échelle de micro-
contextes. Ces derniers sont à chaque fois des cas singuliers, qui ne sont donc pas
directement généralisables, mais qui peuvent du moins donner lieu à des comparaisons.
C’est ainsi qu’ont été mises en regard, au sein d’un même ouvrage collectif, deux
recherches de ce type qui présentent de nombreux traits communs. La première a porté
sur sept immeubles situés dans trois îlots contigus du centre de Versailles13 ; la seconde,
sur l’ensemble des petites maisons formant une rue de la commune de Loos, dans la
proche banlieue lilloise14. Il s’agit de bâtiments anciens, autorisant une observation sur
très longue durée (1831-1954, dans un cas, 1866-1954, dans l’autre). Les listes
nominatives du recensement ont constitué la principale source d’information : leur mise
à jour est quinquennale en règle générale, et même annuelle à Versailles jusqu’en 1881.
Malgré les différences tenant aux contextes locaux, au cadre bâti et aux
caractéristiques sociales des occupants, un résultat commun se dégage avec force : il
s’agit dans les deux cas de parcs immobiliers qui ont connu globalement une assez forte
mobilité, mais avec cependant plusieurs vitesses de renouvellement. Certains occupants
sont très stables, d’autres au contraire ne figurent que dans un seul recensement. Dans
les immeubles collectifs situés à Versailles, la rapidité des rotations est directement
fonction de la taille du logement : c’est dans les petits logements qu’elle est la plus
intense. Toutefois, la structure interne des immeubles n’est pas elle-même une donnée
stable : seul un quart des logements n’a connu aucune modification de son nombre de
pièces au cours de la période étudiée. Cette flexibilité du cadre bâti facilite la souplesse
des usages possibles d’un même logement et permet que s’y succèdent des ménages
relativement diversifiés tant par leur taille que par leurs positions sociales.
Dans les deux sites, l’identité sociale dominante du quartier est donnée par les
ménages les plus stables.
À Versailles, il s’agit principalement de boutiquiers, d’artisans, de petits rentiers, aux
marges de la petite bourgeoisie : ils cohabitent avec des populations beaucoup plus
mobiles, voire « météoriques », qui n’en trouvent pas moins au sein des mêmes
immeubles des possibilités d’intégration à la vie urbaine.
Dans le cas de la rue de Loos-lès-Lille, une étude détaillée des professions déclarées
aux recensements et dans les actes de mariage fait apparaître le caractère central des
familles de menuisiers : ces dernières ne représentent qu’une toute petite minorité des
habitants, mais elles pèsent fortement sur la structuration sociale de la rue en raison de
leur fort ancrage résidentiel et de leurs nombreuses interconnexions avec d’autres
ménages. Autrement dit, certains des éléments qui commandent les logiques de
peuplement demeurent invisibles tant qu’on se contente de comptabiliser séparément
des séquences associant tel ménage à tel logement. Le repérage des réseaux locaux de
parenté et d’interconnaissance permet de mieux comprendre comment se structure le jeu
des mobilités et des immobilisations. Il permet, notamment, de donner sens aux
nombreux cas observés de retours dans la rue déjà habitée auparavant, après des
parcours résidentiels effectués hors de la commune, voire hors de l’agglomération
lilloise.

3. Mobilités et trajectoires de vie


Parler de « trajectoire », plutôt que de « parcours », d’« itinéraire » ou de
« mobilité », revient à suggérer qu’une série donnée de positions successives n’est pas
le simple fait du hasard, mais s’enchaîne au contraire selon un ordre intelligible.

3.1 La trajectoire comme sens de la mobilité


On comprendra ainsi sans grande peine que le passage de la location à la propriété
soit plus fréquent que l’inverse. En effet, le statut de propriétaire est d’ordinaire plus
convoité en raison des avantages qui s’y attachent (sécurité, placement économique,
constitution d’un patrimoine transmissible à la descendance…), tout en dépendant de
conditions qui n’interviennent que plus ou moins tard dans la vie d’un individu
(accumulation d’un « apport personnel », augmentation des revenus, héritage…). On
comprendra tout aussi aisément qu’un pavillon de banlieue a peu de chances de
constituer la première étape inaugurant la décohabitation d’avec le foyer parental, car ce
type de logement correspond en règle générale à des modes de vie, à des situations de
famille et aussi à des niveaux de revenus qui s’observent plutôt à d’autres moments du
cycle de vie.
Que dire alors des parcours résidentiels qui s’écartent de ces tendances dominantes ?
Il n’y a, bien sûr, aucune raison de considérer qu’ils sont du même coup inintelligibles.
Plus rares ou, si l’on préfère ce langage, plus « atypiques », ces cas de figure n’en sont
pas moins analysables en fonction des caractéristiques particulières des personnes et des
contextes locaux qu’ils mettent en jeu.
Cela ne signifie pas pour autant qu’une trajectoire résidentielle puisse à tout coup
s’interpréter comme l’accomplissement réussi d’un projet initial fermement conduit
jusqu’à son terme, ni même comme une suite de décisions librement prises à chaque
fois par les agents au seul gré de leur préférence du moment. À ce compte, bien peu de
citadins auraient connu de telles « trajectoires », même s’ils peuvent reconstruire a
posteriori (pour eux-mêmes ou pour le sociologue qui les enquête…) un parcours
supposé de bout en bout intentionnel. Inversement, d’autres enquêtés se montrent
enclins à tenir pour une série de hasards (souvent heureux) un destin résidentiel sur
lequel ils ont eu, en réalité, plus de maîtrise qu’ils ne se le figurent. En matière de
résidence comme en d’autres domaines, les acteurs sociaux disposent de marges de
liberté très inégales, qui dépendent à la fois des ressources qu’ils peuvent mobiliser et
des contraintes objectives qui délimitent leur champ d’action. Et les propos tenus en
situation d’entretien ne sont qu’un élément parmi d’autres pour évaluer cette marge de
liberté.
Parler de trajectoires ne préjuge donc pas du degré de maîtrise que les personnes
exercent sur leur propre mobilité. C’est, plus largement, faire l’hypothèse que les
mobilités ont néanmoins un sens. Autrement dit, qu’on peut non seulement les décrire,
mais en rendre raison, à condition toutefois de situer l’explication au carrefour de
logiques d’acteurs et de déterminants structurels. La problématique de la mobilité est
ainsi typique de celles qui imposent de mettre concrètement à l’épreuve de
l’observation les rapports entre structures et acteurs, entre contraintes et choix, entre
conduites et intentions.

3.2 Mobilités résidentielles, professionnelles, sociales


Ainsi mise en relation avec les divers champs de possibilités qui en orientent les flux,
la mobilité résidentielle doit, du même coup, être envisagée dans ses interférences avec
d’autres formes de mobilité. Ces dernières renvoient elles-mêmes à des déterminants
structurels autres que ceux qui régissent la configuration du parc immobilier et les
modalités de son peuplement.
Travail et mobilités
Le système de travail est source de contraintes fortes sur les mobilités individuelles,
tout en laissant une marge d’arbitrage plus ou moins large entre les enjeux
professionnels et ceux qui émergent dans d’autres champs de pratiques.
D’une manière générale, ce sont surtout les mobilités de longue distance qui sont
associées à des changements professionnels, tandis que les déménagements au sein d’un
même département sont plutôt liés à des modifications de la composition des ménages
(naissance, décès, départ d’un ou plusieurs grands enfants, formation ou séparation d’un
couple)15. Le lien entre emploi et domicile varie aussi selon les groupes sociaux et les
contextes locaux. L’avantage de la proximité au lieu de travail compose en effet avec
d’autres déterminants (préférences en matière d’environnement résidentiel,
fréquentation des équipements et des espaces urbains, filières d’accès au logement…).
Étape de la trajectoire résidentielle, la localisation du domicile engage donc
simultanément d’autres échelles et d’autres rythmes de la mobilité spatiale, puisqu’elle
implique une configuration particulière des déplacements quotidiens dans la ville. Les
trajets domicile-travail ne représentent au sein de cette configuration qu’un élément
particulier, lui-même multiple dès lors que plusieurs membres d’un ménage exercent
une activité professionnelle.
Au fil des biographies, les événements de la vie professionnelle pèsent souvent avec
force sur l’enchaînement des localisations successives. Un changement d’entreprise,
voire une simple mutation au sein de la même entreprise, peut commander l’installation
dans un nouveau lieu de vie. Le monde du travail infléchit ainsi très directement les
trajectoires résidentielles des êtres sociaux en les impliquant dans des jeux spécifiques
de contraintes, d’opportunités et d’attitudes. Nécessairement pris dans ces jeux, les
choix individuels varient toutefois selon les places occupées dans la division du travail,
et aussi selon les ressources et les dispositions héritées ou acquises au cours de
l’existence. Aussi peut-on observer, parmi les salariés d’une même entreprise, un large
éventail de modes d’ajustement entre les enjeux professionnels des personnes, leur vie
familiale, leurs attaches territoriales et leurs choix résidentiels16. Une diversité tout
aussi forte s’observe au sein des indépendants (artisans, commerçants, professions
libérales…) : certains d’entre eux élisent domicile près du lieu d’exercice de leur
activité, les deux étant parfois attenants, voire confondus ; d’autres sont soucieux de
préserver une distance optimale entre le lieu de travail et celui de la vie privée ; pour
d’autres indépendants, enfin, c’est au contraire l’importance accordée au « chez soi », à
la vie privée, à l’ancrage dans un quartier familier, qui gouverne le choix de leur
localisation professionnelle et même quelquefois la nature de leur activité ou la manière
dont ils l’exercent17.
Mobilités sociales
La mobilité sociale est d’un autre ordre que la mobilité professionnelle. D’abord,
parce que le métier exercé n’est qu’un des éléments d’appréciation de la position
sociale. Ensuite, parce qu’un changement de poste, de grade ou même de profession
n’implique pas forcément un changement de position sociale. Enfin, parce que la
mobilité sociale s’apprécie par référence au milieu d’origine, et impose donc de
rapporter les positions des personnes à celles de leurs ascendants.
En tant que tel, le champ des études de mobilité sociale fait abstraction des
déplacements dans l’espace physique. Des notions couramment utilisées comme
« l’ascension sociale », la « descente sociale » ou la « rigidité sociale » n’ont de sens
que par rapport à la distribution et à la circulation des individus dans un espace
purement métaphorique, celui des positions, statuts, catégories ou groupes sociaux
distingués par les analyses sociologiques. Cela ne signifie pas pour autant que la
localisation du domicile, le type de logement et le statut d’occupation soient dépourvus
de liens avec les phénomènes de mobilité sociale. On concevra très bien, au contraire,
que l’installation dans un quartier plus valorisé puisse accompagner l’accès du ménage
à une position sociale devenue elle-même plus favorable. Signe de cette réussite sociale,
la nouvelle localisation peut d’ailleurs contribuer à la conforter, en donnant aux
arrivants la possibilité de s’insérer dans tout un jeu de relations locales, d’images
publiques et de pratiques valorisantes. En tant qu’élément du statut, le lieu habité
intervient ainsi à des degrés divers dans la qualification sociale de ceux qui l’habitent,
loin d’être un pur et simple reflet de cette qualification. De même, sous l’effet d’une
baisse des ressources du ménage et d’une modification de ses conditions d’existence, la
descente sociale peut entraîner un changement d’espace de vie (et parfois aussi se
matérialiser et devenir plus perceptible à l’occasion même de ce changement).
La succession des positions résidentielles se relie donc dans une certaine mesure au
fil des destinées sociales. Ces effets en chaîne n’ont cependant rien d’universel ni de
mécanique, si bien que les premières ne peuvent guère être tenues pour des
« marqueurs » indubitables des secondes. Quoique bien réelles, les interférences entre
ces deux registres de la mobilité sont en fait plus complexes et plus diversifiées.
C’est ainsi que, même quand la position sociale des citadins s’écarte sensiblement de
celle de leur milieu d’origine, les expériences résidentielles antérieures et les attitudes
héritées orientent parfois durablement le choix du type et du lieu d’habitation. Pour des
ménages en voie de déclassement, le quartier habité peut d’ailleurs représenter aussi une
véritable ressource quand il leur offre, par le biais des solidarités familiales et des
réseaux locaux, les moyens d’une protection plus ou moins efficace contre la descente
sociale dont ils sont menacés18.
Si l’on quitte maintenant la question de la localisation pour celle du statut juridique
d’occupation, les logiques à l’œuvre sont tout aussi plurielles. Ainsi, dans un même
groupe social et à niveaux de ressources comparables, la différence entre propriétaires
et locataires peut porter l’empreinte des traditions familiales qui prévalaient en la
matière, qu’il y ait ou non reproduction du statut social d’origine. Inversement, des
ménages d’origine modeste peuvent se montrer particulièrement enclins à acquérir, en
même temps que leur logement, les signes visibles d’une réussite sociale, fût-elle toute
relative, qui se trouve ainsi consacrée à leurs propres yeux et à ceux de leur entourage.
Dans d’autres cas encore, la volonté d’accéder à tout prix au statut de propriétaire
s’analyse plutôt comme un substitut à une promotion sociale jugée hors d’atteinte, et
aussi comme une façon de rompre avec la précarité résidentielle qu’avaient subie les
parents19.

3.3 Mobilités ou mobilité ?


L’imbrication entre les diverses formes de mobilité apparaît donc complexe. Elle
peut, de surcroît, s’analyser à des niveaux très différents.
D’un côté, l’approche quantitative vise à mettre en évidence des régularités
validables à l’échelle de toute une société, ou du moins d’une sous-population
importante. Il est alors nécessaire de résorber l’infinie diversité des cas singuliers en
sélectionnant un nombre restreint de descripteurs des individus et des ménages. Grâce à
cette représentation simplifiée, les différentes formes de mobilité sont clairement
définies par des jeux d’indicateurs spécifiques, et l’analyse de leurs interférences prend
appui, dans un deuxième temps, sur la logique des traitements statistiques.
À l’autre extrême, la question se pose dans des termes différents quand on procède
par observation intensive d’unités de très petite taille, voire de parcours individuels. La
frontière tend alors à se brouiller entre les différentes formes de mobilité (ou
d’immobilité) qu’il est usuel de distinguer dans les approches conduites à plus large
échelle.
Soit un exemple simple, celui d’un employé qui, à la suite d’un héritage, acquiert un
fonds de commerce. Son épouse, qui était sans emploi depuis quelques années, l’aide
désormais à « tenir le commerce », et le couple prend en location un appartement qui a
l’avantage de se situer à proximité immédiate de leur nouveau lieu de travail. On notera
que l’événement initial, d’ordre familial, s’inscrit plutôt dans une logique de continuité,
puisqu’il s’agit d’une transmission de patrimoine. Il en découle cependant divers
changements qui touchent à la fois la résidence, le métier et même la position sociale,
puisque l’ancien employé sera désormais classé dans un autre groupe
socioprofessionnel. Une enquête statistique détecterait sans peine la quasi-concomitance
de ces changements, et les comptabiliserait donc parmi les cas d’interdépendance
probable entre plusieurs formes de mobilité. Mais, envisagée du point de vue des
personnes directement concernées, cette manière de parler n’a pas grand sens. Ces
« formes de mobilité » ne sont pas seulement interdépendantes : elles ne sont en réalité
que les diverses facettes d’un processus unique de réaménagement des conditions
d’existence. D’autres options étaient d’ailleurs possibles à partir de l’événement initial :
la somme héritée aurait pu servir à l’achat d’un logement, ce qui aurait modifié le statut
résidentiel du couple, mais non sa position socioprofessionnelle ni la répartition des
rôles et des activités entre les conjoints. En ce cas, la réorganisation de la vie du ménage
aurait été de moindre importance, en dépit toutefois des changements d’attitudes, de
pratiques et d’images de soi qui souvent accompagnent l’accession à la propriété. C’est
bien à l’aune de telles réorganisations que s’apprécie, en définitive, l’ampleur de la
mobilité. Seule une investigation étoffée peut, dans chaque cas d’espèce, éclairer les
déterminants objectifs qui l’ont commandée, les intentions qui l’animent, le sens qui lui
est prêté par les deux membres du couple, et les ajustements qu’elle a impliqués entre
leurs points de vue respectifs.
La perspective biographique conduit donc à relativiser les découpages institués par
d’autres traditions de recherche, et nécessités par d’autres registres de description et
d’explication des faits de mobilité. Dans les travaux les plus soucieux de restituer dans
toute leur complexité les suites d’états et d’événements qui s’enchaînent au fil d’une
même trajectoire de vie, la question de la mobilité se recompose autour de l’analyse de
processus qui mettent en jeu tout à la fois des liens interpersonnels, des lieux
géographiques et des statuts sociaux.
Cette manière de voir peut sembler plus spécialement appropriée à l’étude intensive
de quelques cas singuliers, ou encore d’un petit réseau de destins entremêlés unis par le
souvenir d’une histoire partagée20. Elle n’est cependant pas incompatible avec le
traitement des grands nombres : l’approche biographique tend aujourd’hui à inspirer
aussi des enquêtes statistiques lourdes, quitte à les croiser avec des méthodes
« qualitatives ».
C’est ainsi que, depuis les années 1980, des chercheurs de l’INED ont reconstitué par
voie de questionnaire les parcours familiaux, résidentiels et professionnels de plusieurs
milliers d’individus. Tel est le cas notamment de l’enquête Triple biographie et, tout
récemment, de l’enquête Biographies et entourage21. Les informations collectées se
prêtent à des traitements longitudinaux qui permettent de saisir les interactions entre ces
trois dimensions à partir de l’étude méthodique de leur organisation temporelle : dates
des événements, durées des séquences, etc.
Elles se prêtent, aussi, à de multiples prolongements par entretiens approfondis
auprès de petites sous-populations ciblées : par exemple, pour étudier les stratégies et
les trajectoires résidentielles de ménages de la région parisienne ayant occupé, à un
moment de leur parcours, un logement soumis à la réglementation des loyers instaurée
par la loi de 1948. Ces réinterrogations qualitatives auprès de certains des enquêtés
enrichissent progressivement les informations factuelles contenues dans la base de
données initiale. Et surtout, elles permettent de les confronter aux points de vue
subjectifs qui s’expriment dans les entretiens. Dans le cas de l’enquête Biographies et
entourage, cette mise en relation des deux approches était d’ailleurs déjà assurée pour
partie dans la conception même du questionnaire, dont la dernière section sollicitait de
chaque enquêté une synthèse libre, en l’invitant à découper sa vie en différentes
périodes et à les caractériser les unes par rapport aux autres.

3.4 Cycle de vie et rapports entre les générations


Ainsi, les mobilités et immobilités résidentielles ne prennent tout leur sens que par
rapport à une trajectoire de vie qui engage de façon plus large les différents domaines
d’implication des êtres sociaux. L’attention peut du même coup se porter plus
particulièrement sur certains temps forts où s’opère une réorganisation quasi générale
de leur vie personnelle. Ces temps forts structurent les trajectoires en autant d’étapes
distinctes, socialement instituées, de ce qu’on appelle parfois le « cycle de vie ».
Le passage à l’âge adulte, en particulier, correspond à plusieurs changements
importants : installation dans un logement indépendant, autonomie financière et
stabilisation dans l’emploi, constitution d’une famille… Le premier de ces événements,
la « décohabitation », relève en tant que tel de la mobilité résidentielle, mais interfère
souvent avec des événements scolaires, professionnels, matrimoniaux… Toutefois, ces
divers événements n’interviennent pas forcément au même moment, ni dans le même
ordre. Le temps de la jeunesse, qui est un temps de transition, s’étale sur une durée qui a
eu tendance à s’allonger, et qui enchaîne de façon très variable les calendriers des
différents changements. Les chemins suivis par les jeunes dépendent du milieu
d’origine, du sexe, des études poursuivies, des formes d’entrée sur le marché du travail,
des incidences de la conjoncture économique sur l’accès à l’emploi, mais aussi des
contextes familiaux (liens affinitaires, aides accordées par les parents, localisation et
caractéristiques du logement parental22).
L’entrée dans un logement indépendant de celui des parents n’est d’ailleurs pas un
événement irréversible. Des « recohabitations » peuvent intervenir à divers moments du
cycle de vie, soit au sein même de la période de jeunesse23, soit encore à la suite d’un
divorce ou d’une séparation. Qu’il y ait ou non recohabitation, la dissociation d’un
ménage se traduit d’ailleurs de toute manière par le « dé-ménagement » d’au moins un
des deux ex-conjoints.
Le changement de résidence s’inscrit bien, en ce cas aussi, dans une réorganisation
plus large des conditions d’existence et des manières de vivre24. Il n’est pas rare, par
exemple, que le divorce mette fin à l’expérience de la maison individuelle en lointaine
banlieue. L’installation ou le retour dans un lieu plus central peuvent tenir pour partie à
des raisons économiques (réduction des coûts de transports, recours à la location). Ils
consacrent aussi, bien souvent, la rupture avec un certain modèle de vie familiale. Et ils
permettent, en contrepartie, l’insertion dans un réseau plus dense de services urbains et,
parfois, de solidarités locales.
La cessation d’activité professionnelle représente un autre moment clé du cycle de
vie. Même si elles ne sont pas aussi mobiles que les plus jeunes, les personnes âgées
sont assez nombreuses à changer de région lors du passage à la retraite, qui permet une
plus grande liberté dans le choix du lieu d’habitation. Les changements dans la
composition de leurs ménages sont aussi un facteur important de mobilité : départ des
enfants, et surtout veuvages ou séparation des conjoints. L’orientation de ces mobilités
résidentielles est, à bien des égards, à contre-courant des migrations des plus jeunes :
départ de la région parisienne ; préférences pour les petites villes et pour l’habitat dans
les quartiers centraux qui offrent un meilleur accès aux équipements et aux services ;
attrait pour les régions méridionales ; retours fréquents au statut de locataire dans des
petits logements25. La plupart des personnes âgées occupent un logement indépendant,
l’entrée en maison de retraite demeurant minoritaire même aux âges avancés (seulement
une personne sur trois au-delà de 90 ans). L’accueil en collectivité tend cependant à se
développer, au détriment de l’hébergement par les proches. Souvent synonyme de
dépendance, l’entrée en institution n’est toutefois pas incompatible avec la
reconstitution d’un monde privé et la réorganisation de l’identité personnelle, sur la
base des relations nouées au sein de la résidence et de celles maintenues sous de
nouvelles formes avec l’entourage familial26.

3.5 L’organisation territoriale des réseaux familiaux


La perspective biographique est donc assez logiquement conduite à élargir son
horizon au-delà des trajectoires des individus afin de situer ces derniers dans l’histoire
de leurs réseaux familiaux, voire amicaux. C’est d’ailleurs l’une des originalités de
l’enquête Biographies et entourage, déjà citée, que d’avoir collecté systématiquement à
grande échelle, sur un échantillon de 3 000 enquêtés, les données permettant de
reconstituer, pour chacun d’eux, les trajectoires de leur groupe familial et de leurs
proches.
En insérant l’individu dans un univers de référence plus large que celui des personnes
avec lesquelles il cohabite, ce concept d’entourage conduit à mieux comprendre les
logiques qui commandent les ancrages territoriaux et les mobilités résidentielles. C’est
ce que montre en particulier une recherche collective visant à cerner la distribution
spatiale des réseaux familiaux dans la France contemporaine, et à en saisir les
dynamiques27. Contrairement aux idées reçues, l’urbanisation n’apparaît pas
incompatible avec l’existence de réseaux actifs englobant deux ou plusieurs ménages
apparentés. Un réseau de ce type est désigné par les auteurs sous le terme de « famille-
entourage » quand il vérifie trois critères pourtant assez restrictifs : des liens affinitaires
d’une certaine intensité, des contacts réguliers (au moins une fois par semaine), et enfin
des relations d’entraide. Au total, 41 % des enquêtés font partie d’une famille-entourage
ainsi définie. Cette dernière est qualifiée de « locale » (26 % des enquêtés) quand les
ménages concernés habitent tous dans la même commune ou dans des communes
limitrophes. En ce cas, la proximité affective et relationnelle se double d’une proximité
géographique entre des ménages qui sont demeurés dans la région d’origine, ou bien qui
ont migré « en famille ». Dans les autres cas (15 %), l’existence d’une « famille-
entourage dispersée » témoigne de la préservation de liens forts et réguliers en dépit des
obstacles de la distance.
Qu’ils soient regroupés ou dispersés, les territoires familiaux interfèrent avec les
contraintes professionnelles et les autres facteurs de mobilité dans l’organisation des
parcours résidentiels. Ces interférences sont de divers ordres, et leurs effets peuvent
jouer tantôt dans le sens d’un rapprochement, tantôt au contraire d’un éloignement
géographique entre ménages apparentés. Les mobilités et les sédentarités peuvent porter
l’empreinte des liens entretenus au sein de la constellation familiale, des solidarités
entre les générations ; mais elles peuvent aussi traduire la recherche de la « bonne
distance »28, parfois même une volonté de rupture.
Si la famille ne se réduit pas au ménage, l’ancrage spatial de ce dernier ne se limite
pas non plus à l’habitation principale qui sert ordinairement à en définir les contours.
L’adéquation entre le ménage et son logement, qui demeure la base commode des
descriptions statistiques, n’a rien de mécanique. Par exemple, la vie de couple n’est pas
incompatible avec des résidences distinctes. Les enfants gardés alternativement par
leurs parents séparés, les jeunes décohabitants qui conservent une attache intermittente
avec le domicile parental, font eux aussi l’expérience de la bi-localisation. De même,
les hébergements de longue durée, les retrouvailles en famille dans les résidences
secondaires ou dans les maisons d’origine des migrants29, représentent autant de
situations où se reconfigure temporairement le groupe des co-résidents.
Phénomènes socioculturels complexes, les comportements résidentiels mettent ainsi
en jeu les multiples liens qui se tissent et parfois se distendent, tout au long de la vie,
entre des personnes et des lieux30.

1 La ville comme laboratoire social » (1929), L’École de Chicago, op. cit., p. 175.
2 Préface à Paul Cuturello (dir.), Regards sur le logement. Une étrange marchandise, Paris, L’Harmattan, 1992.
3 Voir Dominique Desjeux, Anne Monjaret et Sophie Taponier, Quand les Français déménagent, Paris, Presses
universitaires de France, 1998.
4 Voir Anne Gotman, « Familles, générations, patrimoine : une question urbaine ? », Les Annales de la recherche
urbaine, 1989, no 41, p. 87-96.
5 Loïc Bonneval, Les Agents immobiliers. Pour une sociologie des acteurs des marchés du logement, Lyon, ENS
Éditions, 2011, cit. p. 6.
6 Cf. Yves Grafmeyer, Habiter Lyon, op. cit.
7 « Proximité spatiale et distance sociale », article cité.
8 Ayants droit et territoire. L’attribution des logements sociaux dans le champ de l’expérimentation, Plan
Construction et Architecture, 1987.
9 Voir par exemple l’ouvrage collectif En marge de la ville, au cœur de la société : ces quartiers dont on parle,
La Tour d’Aigues, L’Aube, 1997.
10 Catherine Bourgeois, « Les associations face aux nouvelles politiques du logement : entre
“instrumentalisation” et innovation sociale », Les Annales de la recherche urbaine, no 89, 2001, p. 133-139. Voir
aussi, du même auteur, L’Attribution des logements sociaux : politique publique et jeu des acteurs locaux, Paris,
L’Harmattan, 1996.
11 Voir Anaïs Collet, « Le loft : habitat atypique et innovation sociale pour deux générations de “nouvelles
classes moyennes” », Espaces et Sociétés, no 148-149, 2012, p. 37-52.
12 Jean-Pierre Lévy, « Dynamiques du peuplement résidentiel », Sociétés contemporaines, no 29, 1998, p. 43-72.
13 Claire Lévy-Vroelant, « Quartiers mixtes d’autrefois : la fonction du logement », in Yves Grafmeyer et
Francine Dansereau (dir.), Trajectoires familiales et espaces de vie en milieu urbain, Lyon, Presses universitaires
de Lyon, 1998.
14 Juliette Hontebeyrie et Paul-André Rosental, « Ségrégation sociale de l’espace et dynamiques longues de
peuplement : la rue Wacquez-Lalo à Loos (1866-1954) », ibid.
15 Thierry Debrand et Claude Taffin, « Les changements de résidence : entre contraintes familiales et
professionnelles », Données sociales, INSEE, Paris, 2006.
16 Voir par exemple : Yves Grafmeyer, Les Gens de la banque, Paris, PUF, 1992 ; Cécile Vignal, « Logiques
professionnelles et logiques familiales : une articulation contrainte par la délocalisation de l’emploi », Sociologie
du travail, 2005, vol. 47-2, p. 153-169.
17 Cf. Isabelle Bertaux-Wiame, « Profession, résidence et famille : analyse de quelques configurations
résidentielles des indépendants », in Catherine Bonvalet, Anne Gotman, Yves Grafmeyer (dir.), La Famille et ses
proches : l’aménagement des territoires, coll. « Travaux et documents », Paris, INED/PUF, 1999.
18 Voir par exemple Sylvie Fol, La mobilité des pauvres. Pratiques d’habitants et politiques publiques, Belin,
2009.
19 Voir Anne Lambert, « Tous propriétaires ! » L’envers du décor pavillonnaire, Seuil, 2015.
20 Voir par exemple Yves Lequin et Jean Métral, « Une mémoire collective : les métallurgistes retraités de
Givors », Annales ESC, janvier/février 1980.
21 Voir Catherine Bonvalet, Éva Lelièvre (dir.), De la famille à l’entourage – L’enquête Biographies et
entourage, INED Éditions, Paris, 2012.
22 Anne Laferrère, « Quitter le nid : entre forces centripètes et centrifuges », Économie et statistique, no 381-382,
2005, p. 147-175.
23 Thierry Blöss, Alain Frickey et Francis Godard, « Cohabiter, décohabiter, recohabiter. Itinéraires de deux
générations de femmes », Revue française de sociologie, 1990, 31-4 ; Catherine Villeneuve-Gokalp, « Les jeunes
partent toujours au même âge de chez leurs parents », Économie et Statistique, no 337-338, 2000, p. 61-80.
24 Voir Claude Martin, L’Après-divorce : lien familial et vulnérabilité, Rennes, Presses universitaires de Rennes,
1997.
25 Virginie Cristel, « Trajectoires résidentielles des personnes âgées », Données sociales, INSEE, 2006.
26 Voir Isabelle Mallon, Vivre en maison de retraite : le dernier chez-soi, Rennes, Presses universitaires de
Rennes, 2005.
27 Catherine Bonvalet, Anne Gotman et Yves Grafmeyer (dir.), La Famille et ses proches : l’aménagement des
territoires, op. cit.
28 Voir François de Singly et Clotilde Lemarchant, « Belle-mère et belle-fille : la bonne distance », in Martine
Segalen (dir.), Jeux de familles, Paris, Presses du CNRS, 1991.
29 Philippe Bonnin et Roselyne de Villanova (dir.), D’une maison l’autre. Parcours et mobilités résidentielles,
Paris, Creaphis, 1999.
30 Voir Jean-Yves Authier, Catherine Bonvalet, Jean-Pierre Lévy (dir.), Élire domicile. La construction sociale
des choix résidentiels, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2010.
5
Intégration et socialisation
Au sens le plus général, le terme d’intégration désigne aussi bien :
– le processus qui fait entrer un élément dans un ensemble ;
– l’état de cohérence ou d’interdépendance résultant de ce processus.
Tout processus d’urbanisation comporte une dimension intégratrice pour autant qu’il
agence en un certain ordre des populations, des activités et des espaces. Différenciation
et interdépendance : le concept durkheimien de morphologie1 associe ces deux aspects
complémentaires d’un même phénomène. La cité antique, la commune médiévale, la
ville industrielle, forment ainsi autant de configurations typiques dont chacune
représente une manière particulière de faire tenir ensemble des groupes et des
institutions sur un même territoire. Leurs structures morphologiques sont les
manifestations les plus « cristallisées » et les plus stables des formes de vie sociale qui
les ont engendrées.
Ces structures n’en sont pas moins soumises aux tensions qui traversent toute société,
et notamment les sociétés urbaines. Les sociologues de l’École de Chicago ont été
particulièrement sensibles aux processus permanents de désorganisation/réorganisation
qui scandent le devenir de la grande ville moderne. Aussi, leur approche écologique
s’est-elle efforcée de penser la double face de ces processus. D’un côté, ils ont montré
comment les quartiers, les unités de voisinage, les « régions morales » dont se compose
la ville pouvaient servir de cadre au développement de solidarités locales et à l’insertion
des citadins dans des territoires et des réseaux. D’un autre côté, l’agglomération qui leur
servait de « laboratoire social » était par excellence celle de l’immigration, du
déracinement, de la désintégration des appartenances et des liens sociaux, de l’extrême
hétérogénéité sociale et culturelle. C’est pourquoi ils ont aussi accordé une attention
privilégiée aux figures de l’étranger, du migrant, de l’« homme marginal »2. Et ce sont
ces figures qui leur ont servi d’analyseurs pour une anthropologie du citadin qu’ils
plaçaient essentiellement sous le signe de la rupture, de la mobilité et de la crise.
À bien des égards, l’urbanisation contemporaine se situe dans le droit fil de ces
tendances contrastées. Les mégalopoles diffuses connaissent un étalement désordonné
de tissus urbains inégalement structurés ; les villes sont travaillées par des évolutions
qui mettent en jeu des échelles spatiales de plus en plus larges3 ; les rapports sociaux
hérités de l’âge industriel se recomposent, mais en laissant aussi place à diverses formes
d’exclusion.
Aussi, la notion d’intégration est-elle à la fois multiforme et problématique. Comme
les multiples contraires qu’on peut lui opposer (l’anomie, la désagrégation, la
ségrégation…), elle n’est pas toujours exempte de jugements de valeurs. Pour lui
donner un contenu plus précis, il faut au minimum distinguer les différentes échelles
selon lesquelles peuvent s’apprécier les éventuels effets intégrateurs des processus qui
façonnent le monde urbain.

1. Territoires sous contrôle


Les lieux habités et pratiqués peuvent servir de supports, mais aussi d’opérateurs plus
ou moins efficaces pour entretenir la cohérence et la cohésion d’un groupe. La
cohérence connote plutôt la similitude des situations et des pratiques ; la cohésion, les
diverses formes de solidarité et la référence à un même ensemble de valeurs et de
normes.

1.1 Le village dans la ville


Depuis l’École de Chicago jusqu’à nos jours, de très nombreuses études ont contribué
à rendre célèbre le thème du « village dans la ville », qui unit ses habitants par de
multiples liens où s’entrecroisent le voisinage, la parenté, l’amitié et les solidarités
professionnelles. Ce thème correspond en fait à une gamme de situations très diverses,
allant du vieux quartier populaire où se sont sédimentées de longue date des familles
d’ouvriers, d’artisans et de petits commerçants4, jusqu’à la communauté d’immigrants
fixée dans un secteur de l’agglomération où elle accumule les signes de son identité
ethnique ou religieuse, les instruments de sa cohésion, et parfois même les moyens
d’une quasi-autarcie économique5.
Quand elle est invoquée, la métaphore villageoise vise d’ordinaire à qualifier une
manière d’être en ville qui se caractérise par quelques traits associés : homogénéité du
peuplement et des modes de vie ; forte identification à un petit territoire regroupant
l’essentiel des sociabilités ; existence centrée sur l’environnement humain du quartier
(people-centred) plus que sur la maison (house-centred) ; densité des interconnaissances
dans un espace local où se déploient d’efficaces réseaux d’entraide qui sont aussi des
instruments de contrôle social du voisinage.
Bien au-delà de ses incarnations les plus typiques, le thème du quartier-village est
cher au cœur de beaucoup de citadins. Pour peu que la physionomie du bâti et l’« esprit
des lieux » s’y prêtent, des habitants peuvent s’en saisir pour faire l’éloge d’une intense
vie locale. C’est tout particulièrement le cas dans les quartiers anciens « gentrifiés » des
grandes agglomérations6 où les nouveaux venus, membres des couches moyennes ou
supérieures, vantent fréquemment dans leurs discours le côté « village » de leur
environnement résidentiel. Cette évocation est souvent pour eux une façon de proclamer
les vertus de la diversité sans conflits, de l’harmonie sociale avec les habitants
anciennement installés, appartenant aux milieux populaires. Dans la pratique, si les
premiers cités utilisent volontiers les aménités de leur quartier, et entretiennent
couramment des relations entre « pairs » dans leur logement ou dans les bars et
restaurants « à la mode » proches de leur domicile, leurs échanges avec les anciens
habitants apparaissent toutefois, le plus souvent, relativement limités.
Parfois, l’imagerie du quartier-village peut aussi être érigée en enjeu qu’il convient
de défendre collectivement, et qui conforte par là même la cohésion militante, l’identité
sociale et la position locale de ses défenseurs7.

1.2 Les beaux quartiers


De multiples déterminants concourent à la localisation dans les « beaux quartiers » :
compétition pour les emplacements prestigieux qui consacrent la réussite sociale du
ménage ; réseaux de cooptation ; enjeux scolaires et éducatifs ; contrôle des espaces
publics du quartier et appropriation quasi privative de ses équipements ; transmissions
patrimoniales et dispositions héritées qui font du lieu habité la marque quasi naturalisée
du statut de la famille, et de sa place parfois ancienne dans tout un univers de relations
et d’affinités. Des milieux qui comptent parmi les mieux intégrés au monde urbain
peuvent ainsi fort bien jouer de leurs nombreux atouts pour se retrouver entre soi, tout
en vivant loin de leur domicile une bonne partie de leur vie sociale, et tout en maîtrisant
avec aisance les ressources et les compétences qui leur permettent par ailleurs un usage
diversifié de la ville. Aussi n’est-il pas indifférent d’habiter dans les « beaux quartiers ».
« Ici, on apprend à avoir de la place, toute sa place, et à prendre la place qui vous est
due, dans la ville et dans la société8. »

1.3 Des « banlieues rouges » aux « quartiers sensibles »


Le terme de banlieue doit ici s’entendre au sens métaphorique, puisqu’il ne
correspond pas nécessairement à une localisation en périphérie. En termes plus
sociologiques, la « banlieue rouge » peut être décrite comme « un système social
articulant fortement trois logiques de l’action : une logique communautaire construite
autour d’une culture populaire, une logique de conscience de classe et, enfin, une
logique de participation sociale constituée autour des partis, des syndicats et des
associations9 ».
Ces logiques se combinent pour inscrire, au sein de territoires associant l’usine et
l’habitat, des dispositifs régulateurs fondés sur le partage d’une même condition
ouvrière, sur la référence à une communauté de valeurs et de normes, sur l’expérience
de l’action militante, et sur le contrôle collectif de la socialisation des jeunes. Les
formes de solidarité, d’entraide et de gestion locale des déviances n’y sont pas sans
analogie avec celles observées dans les « villages urbains ». Elles s’en distinguent
cependant dans la mesure où elles sont ici articulées à une solidarité de classe qui se
construit non seulement dans les relations de voisinage mais aussi, et surtout, dans
l’action collective organisée.
Cette figure historique de la « banlieue rouge » a été étroitement liée à
l’industrialisation. Elle est aujourd’hui affectée par la recomposition simultanée des
systèmes productifs et des anciennes communautés ouvrières, et par la fragilisation des
affiliations politiques10. Mais ces territoires, plus volontiers qualifiés aujourd’hui
(comme d’autres secteurs urbains) de « quartiers sensibles », ne sont pas devenus pour
autant des territoires anomiques où régnerait l’anonymat. De nombreux travaux récents
montrent en effet que les « quartiers sensibles », ou « en difficulté », sont des lieux de
relations, d’échanges, de solidarités informelles, et des lieux qui peuvent jouer un rôle
important dans la socialisation et la vie sociale de leurs habitants, à l’exemple des
jeunes de milieux populaires, enfants d’ouvriers immigrés11.

2. L’intégration à la ville
comme processus d’assimilation
On peut aussi concevoir l’intégration par référence à l’échelle globale d’une société,
c’est-à-dire d’une entité collective définie à la fois par une culture nationale, une
structure socio-économique et un ensemble d’institutions. Ainsi entendue, la
problématique de l’intégration est souvent invoquée à propos des populations
migrantes. Elle tend alors à rejoindre celle de l’assimilation, c’est-à-dire du processus
conduisant à faire de l’autre un « semblable », qui partage les mêmes modèles culturels,
trouve sa place dans un système national d’activités interdépendantes, et participe en
tant que citoyen aux institutions qui structurent la vie publique.
Les villes se nourrissent en permanence de nouveaux apports issus de leurs arrière-
pays, d’autres régions ou d’autres contrées. Pour une partie au moins de ces migrants,
c’est au travers de l’expérience de la vie urbaine que s’opère leur progressive
intégration sociale et culturelle.

2.1 Du ghetto au « melting-pot »


L’étude que Louis Wirth12 a consacrée à la communauté juive de Chicago montre
comment l’intégration des immigrants peut passer d’abord par l’inscription dans des
territoires spécifiques puis, ultérieurement, par des cheminements diversifiés au sein de
la ville.
Le ghetto est le lieu de première installation des nouveaux arrivants, le plus souvent
originaires de l’Europe centrale. Par l’équilibre qu’il permet entre la tradition et
l’adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En
préservant les modèles culturels, les institutions et les liens sociaux hérités de la
communauté d’origine, il limite les effets désorganisateurs du « choc des cultures », au
prix d’une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec la
société environnante.
La sortie du ghetto et les parcours résidentiels qui lui font suite sont les indices de
changements de statuts, de comportements et d’attitudes à la faveur desquels les
immigrés les plus anciens s’intègrent peu à peu à la société d’accueil. Le regroupement
territorial est ainsi conçu comme une forme transitoire d’adaptation. C’est la phase
initiale du « cycle des relations raciales » qui, d’après Park, finit par déboucher à terme,
au moins dans les générations suivantes, sur la dilution des particularismes culturels et
la dispersion des trajectoires résidentielles.
Dans le prolongement de l’École de Chicago, beaucoup de travaux nord-américains
se sont attachés à prendre la mesure empirique de ces phénomènes à travers différents
indicateurs, dont celui de la localisation des domiciles. Souvent imprégnées de la
métaphore du creuset (melting-pot)13, ces recherches ont montré que les différentes
populations migrantes se « fondaient » plus ou moins vite, plus ou moins complètement
et selon des modalités très variables en fonction de leur origine.

2.2 Le cycle d’intégration urbaine


Maurizio Gribaudi14 a repris le concept de cycle pour analyser l’intégration de
familles issues de la campagne piémontaise à la métropole turinoise. Il utilise ce
concept pour mettre en évidence les principes organisateurs de trajectoires intra- et
intergénérationnelles où s’imbriquent des calendriers familiaux, des itinéraires
socioprofessionnels et des mobilités spatiales.
Les nouveaux venus commencent par s’insérer massivement dans le monde ouvrier.
Mais, au fil des ans, et plus encore des générations, les parcours professionnels se
diversifient. La mobilité ascendante est d’ailleurs favorisée par les évolutions du
marché de l’emploi offert par la ville. Dans la première moitié du XXe siècle, la classe
ouvrière turinoise apparaît fortement structurée par une tradition de métier et une
culture militante. Néanmoins, elle n’a constitué bien souvent qu’une étape dans
l’intégration socioéconomique des nouveaux venus. À terme, beaucoup de familles
finissent par s’assimiler aux classes moyennes turinoises, dont elles adoptent le mode de
vie et le système de valeurs.
Ces itinéraires sont aussi géographiques. Des lignes générales se dégagent avec
force : premier logement sans confort dans la vieille ville, puis regroupement dans les
bastions ouvriers de la banlieue industrielle, et enfin reflux vers le centre d’une partie
des nouvelles générations. Mais, quand ils reviennent dans les secteurs mêmes où
s’étaient jadis logés leurs ascendants, ces enfants ou petits-enfants d’anciens ruraux
« sont descendus des mansardes pour habiter les premiers étages des vieilles maisons
bourgeoises et, surtout, se sont installés dans les nouveaux quartiers résidentiels ». Ces
parcours ont été rendus possibles par les transformations urbaines de Turin, qu’ils ont
aussi influencées. À la fois signes et facteurs de mobilité socioprofessionnelle, ils
dépendent dans une large mesure de la date d’arrivée de la famille, et donc de la place
occupée par ses membres dans la succession des générations urbanisées. C’est en effet
l’ancienneté dans la ville, plus que le cycle de vie individuel, qui commande tant les
mobilités spatiales que les circulations dans l’espace des professions.

3. Identités et mobilités
Les deux exemples qui viennent d’être présentés diffèrent tant par le contexte
national que par les situations migratoires qu’ils étudient. Dans le second, les
migrations sont internes à l’Italie et même, pour l’essentiel, à la région piémontaise. Les
démarches sont cependant très comparables : la problématique de l’intégration alimente
un dispositif de recherche qui s’attache à suivre des parcours individuels et familiaux
portant témoignage d’une réorganisation progressive des conditions de vie, des attitudes
et des pratiques.
Leur perspective est donc complémentaire de celle évoquée précédemment. Le
premier type d’analyses se centrait en effet sur les processus qui favorisent la
reconduction de groupes sociaux fortement articulés à des territoires urbains. Ici,
l’accent est mis sur les phénomènes de mobilité qui assurent, au fil des carrières
professionnelles, des alliances matrimoniales et des générations successives, un jeu
réglé de circulations entre des groupes et entre des territoires. D’un côté, on s’intéresse
à des configurations socio-spatiales fortement typées, mais qui ne sont pas
incompatibles avec une rotation élevée des personnes qui s’y agrègent ou s’y
« intègrent » pour un temps. De l’autre, à des faisceaux de trajectoires aux destins plus
ou moins divergents, à des milieux qui tantôt se reconfigurent tout en conservant leurs
liens et certains traits de leur identité d’origine, tantôt se dispersent en parcours plus
nettement différenciés au sein de l’espace social et physique de la ville. La logique des
lieux se trouve alors subordonnée à celle des populations qui les investissent, les
quittent, les mémorisent ou les convoitent…
La dimension proprement urbaine de la question de l’intégration se situe au
croisement de ces deux lignes d’analyse. Les sociétés urbaines se nourrissent de la
diversité des origines et des appartenances, elles les réaménagent, les dissolvent parfois,
mais produisent aussi de nouvelles formes de différenciation. Le cycle d’intégration
urbaine (ou tout autre concept équivalent) doit dès lors être considéré comme un
instrument de mise en ordre de l’infinie diversité des destins individuels et familiaux.
Mais il ne signifie pas pour autant que, à l’horizon de ces destins, se trouve à tout coup
une inéluctable fusion dans une société, dans une culture nationale, ou dans une classe
moyenne urbanisée.
Les processus d’intégration-assimilation étudiés tant par Wirth que par Gribaudi
illustrent excellemment les très nombreux cas où l’adoption de nouveaux modèles
culturels tend à aller de pair avec l’élargissement de l’éventail des métiers exercés, des
statuts sociaux accessibles et des possibilités de choix en matière de résidence. Mais il
n’en va pas toujours ainsi. Les populations les plus défavorisées, qu’elles soient ou non
issues de l’immigration, peuvent être confrontées à de forts décalages entre les attentes
nées de l’adhésion aux modèles culturels nationaux et l’échec des tentatives d’insertion
dans le monde du travail et dans la vie citadine. La question de l’intégration est donc
complexe. Elle l’est d’abord dans la mesure où elle comporte plusieurs aspects qui sont
parfois dissociés (assimilation culturelle, insertion économique et sociale, participation
à la vie publique…). Elle l’est aussi parce qu’elle impose dès lors de différencier, au
sein de catégories sociales ou de communautés ethniques apparemment homogènes, des
trajectoires d’insertion et des trajectoires d’exclusion. Loin de conforter la vitalité d’un
groupe particulier, ou d’assurer une fonction de relais sur la voie de l’intégration, la
concentration territoriale de ces trajectoires d’exclusion peut alors fort bien représenter,
en dépit des apparences, une figure inversée du quartier ouvrier traditionnel, ou même
du ghetto au sens strict du terme15.
La problématique même de l’intégration peut d’ailleurs devenir un obstacle à
l’analyse dès lors qu’on en fait une fin en soi. Pour les nouveaux arrivants comme pour
des citadins de longue date, la capacité à jouer sur plusieurs territoires et sur plusieurs
appartenances peut fort bien représenter durablement une ressource, tant pour la
maîtrise des lieux investis que pour l’entretien de l’identité du groupe. Dans l’étude déjà
citée, Gribaudi montre que la vie turinoise de certains des immigrés piémontais ne
prenait sens que par rapport à des enjeux matériels et symboliques essentiellement
définis ailleurs et autrement, dans le village d’origine où parfois ils sont revenus finir
leurs jours16. Parler d’« échec » de l’intégration reviendrait à imposer à ce type de
migrants une norme de vie qui à aucun moment ne fut la leur.
Des analyses comparables ont été conduites pour diverses situations migratoires plus
contemporaines. Ainsi, chez les sidérurgistes lorrains réemployés à Fos-sur-Mer, chez
les Maghrébins de Marseille comme chez les provinciaux installés aux portes de
Tunis17, les usages de l’espace et les rythmes des mobilités s’inscrivent dans des
logiques distinctes de celles qui structurent les sociétés locales ou inspirent les projets
des aménageurs. Les étapes qui jalonnent les parcours individuels ne se comprennent
que par référence aux réseaux qui entretiennent les liens familiaux et sociaux, et à des
couloirs migratoires qui se déploient sur de larges espaces nationaux ou transnationaux.
Assurant une juxtaposition sans assimilation, cette tension entre la mobilité et la
sédentarité rend précaire l’inscription dans des territoires, mais favorise en même temps
l’aptitude à en investir de nouveaux. Dès lors, ce qui apparaît au premier abord comme
« enclave » peut se révéler porteur de centralités spécifiques (d’ordre économique,
commercial, culturel…)18. Ces dernières se logent dans les interstices de la ville, et ne
sont intelligibles que par référence à des logiques qui lui sont extérieures. Mais elles
n’en concourent pas moins à infléchir sa dynamique interne et la configuration des flux
qui l’unissent à d’autres villes et à d’autres espaces.
Cette tension entre mobilité et sédentarité, ou entre mobilité et ancrage, n’est pas
propre aux populations migrantes. Elle caractérise plus largement les nouveaux modes
de spatialisation des citadins19, impliqués dans des processus pluriels de socialisation.

4. La ville, espace de socialisation


Le concept de socialisation peut être envisagé selon deux perspectives.
1) En un premier sens, il désigne l’ensemble des mécanismes d’apprentissage qui
font que les individus intériorisent les valeurs et les normes d’une société ou d’un
groupe social particulier. En adoptant les manières de penser et d’agir qui leur ont été
inculquées dès la petite enfance, les nouvelles générations assurent la pérennité de
cultures nationales, mais aussi de sous-cultures spécifiques. Elles s’approprient ainsi
des compétences langagières et cognitives, des dispositions éthiques et des règles de
conduite qui leur assignent des appartenances, et favorisent par là même leur intégration
aux ensembles sociaux dont elles contribuent à perpétuer la cohésion. Beaucoup
d’études consacrées à ces mécanismes présupposent de façon plus ou moins explicite
l’extériorité et la primauté de la société par rapport aux individus. Le processus de
production des êtres sociaux est alors conçu avant tout en termes de transmission, de
continuité et de reproduction.
2) Le concept de socialisation peut aussi se référer aux diverses interactions qui
établissent entre les individus des formes déterminées de relations. Des plus éphémères
aux plus instituées, des plus fugitives aux plus durables, ces actions réciproques sont
porteuses d’influences mutuelles entre les êtres sociaux. À la faveur de ces interactions
se construisent, se confortent, se défont et se reconfigurent des manières d’être
ensemble, des modes de coexistence, mais aussi des systèmes d’attitudes qui peuvent
évoluer au fil des expériences individuelles. Les travaux qui adoptent ce point de vue
s’inscrivent en général dans une autre tradition intellectuelle. Le concept de
socialisation s’y apparente davantage au terme allemand de Vergesellschaftung20 tel que
l’ont utilisé Simmel ou Weber.
Ces deux lignes d’analyse doivent être clairement distinguées. Elles ne sont
cependant pas incompatibles, si l’on veut bien admettre que tout processus
d’apprentissage est lui-même interactif, et que les êtres « socialisés » adaptent en
permanence les dispositions qu’ils ont héritées aux situations qu’ils vivent.

La sociologie urbaine est particulièrement propice à l’examen des interférences, et
aussi des tensions, qui s’instaurent entre ces deux faces de la socialisation.
D’un côté, on l’a vu, des dispositifs régulateurs articulés à des territoires peuvent
contribuer à entretenir et à transmettre aux jeunes générations des modèles culturels, des
formes de solidarité, des manières d’être en ville, voire d’éventuelles « appartenances
locales ».
D’un autre côté, la vie urbaine est tout entière placée sous le signe de la mobilité :
migrations, mobilités résidentielles, déplacements journaliers imposés par la
spécialisation des espaces… Ces faits de mobilité sont porteurs de déstabilisation des
appartenances et des certitudes. Mais ils sont, en même temps, les moyens et les signes
d’adaptations plus ou moins réussies aux exigences de la condition citadine. Ils
traduisent ainsi, à l’échelle des destins individuels, l’ambivalence des processus de
désorganisation/réorganisation qui sont sans doute constitutifs de toute vie sociale, mais
qui s’exacerbent dans la ville moderne. Les auteurs de l’École de Chicago ont
abondamment développé ce thème, en écho à l’idée simmélienne de la nécessaire
imbrication, au sein des processus sociaux, de l’ordre et du désordre, de l’intégration et
de la rupture.
La mobilité des citadins n’est d’ailleurs pas uniquement une affaire de déplacement
physique. Elle se mesure aussi, pour reprendre le mot de Park, « par le nombre et la
diversité des stimulations auxquelles ils doivent répondre ». À la fois « condition » et
« caractère » de l’habitant des villes, la mobilité réactive en permanence l’hétérogénéité
sociale et culturelle des mondes urbains. À différentes échelles d’espace et de temps,
elle met en présence, en contact ou en conflit, des individus et des groupes qui se
distinguent par leurs origines, leurs pratiques et leurs attentes. En agissant avec, pour ou
contre les autres, chaque individu est amené à opérer des ajustements plus ou moins
conflictuels entre ce qui lui a été transmis par son milieu d’origine et ce qui lui est
proposé ou imposé par les diverses situations d’interaction sociale dans lesquelles il se
trouve pris.
Le processus de « fabrication des gens des villes21 » est fait de ces compromis qui
sont générateurs de liens interpersonnels, ou du moins d’accords minimaux sur des
formes d’échange ou des règles de coexistence. Il se déploie dans un contexte de
tension entre les identités et les mobilités, entre la continuité et la rupture, entre la
recherche du semblable et la rencontre de l’autre. Il peut être analysé à différents
niveaux, qui mettent en jeu des formes d’interaction inégalement structurées.

4.1 Socialisation, sociabilité, civilité


La question des sociabilités constitue un des registres d’analyse des interactions
socialisatrices. Selon les niveaux socioculturels et les trajectoires de vie des citadins,
leurs réseaux relationnels sont inégalement ouverts, inégalement articulés à des
territoires, et inégalement sensibles aux effets de proximité. La dimension urbaine fait
donc partie intégrante de l’analyse de modes de socialisation qui se jouent non
seulement dans la famille et à l’école, mais aussi, tout au long des existences, par le
biais de la parentèle, des liens amicaux ou professionnels, des relations de voisinage, et
même des contacts plus éphémères que suscite à tout moment la vie en ville.
L’étude de populations particulières permet de déterminer comment se combinent, en
proportions très variables selon chaque cas d’espèce, les liens établis sur ces diverses
bases. Dans certains cas, le réseau de sociabilité est centré sur le milieu familial, qui
assure activement le soutien et la sécurité affective de ses membres, tout en veillant à ce
que ces derniers se conforment aux modèles de conduite qui préservent la cohésion du
groupe. Chez ceux qui ont un niveau d’instruction élevé, les liens sociaux sont en
général plus diversifiés. Tantôt dans le prolongement du milieu familial, tantôt au
contraire en rupture avec lui, les individus cultivent alors différents réseaux plus ou
moins cloisonnés de relations électives (collègues, amis, associations, etc.). Même
lorsqu’elles sont plus ténues, ces sociabilités enrichissent le niveau d’information des
individus et le volume des ressources sociales qu’ils sont en mesure de mobiliser. Parce
qu’ils élargissent le champ de connaissance et d’action des êtres sociaux, ces « liens
faibles » n’en représentent donc pas moins une force22 ou, si l’on préfère ce langage, un
capital.
Certaines sociabilités ont pour cadre le foyer domestique ou son environnement
immédiat (voisinage, quartier) ; d’autres se déploient dans divers espaces éloignés du
domicile. À ces différences de localisation peuvent être associées des différences dans
la nature même des sociabilités. C’est ainsi que Michel Forsé23 propose de distinguer
deux types de sociabilités : les sociabilités « internes » et les sociabilités « externes ».
Les premières, centrées sur le foyer et son environnement immédiat, désignent les
relations avec les proches, au sens spatial (les voisins) ou dans un sens plus affectif
(parents, intimes). À l’opposé, les sociabilités « externes » sont celles qui traduisent,
notamment par les lieux où elles se pratiquent, une certaine distance par rapport aux
valeurs de l’intimité ou à l’emprise du lieu de résidence.
Dans le même sens, d’autres auteurs distinguent aujourd’hui « les sociabilités de
proximité » et « les sociabilités de mobilité »24, en affirmant que les secondes se
développent au détriment des premières. Mais il n’y a pas dans les villes
contemporaines de recouvrement mécanique entre la localisation et la nature des
sociabilités, entre les types de liens et les types de lieux. D’un côté en effet, les citadins
peuvent entretenir à proximité de leur domicile des relations non déterminées par les
valeurs de l’intimité ou par l’emprise de la localité. C’est ce que montrent très bien, par
exemple, Bernard Francq et Xavier Leloup dans leur étude consacrée aux « jeunes
adultes » d’un quartier hétérogène d’une commune de l’agglomération bruxelloise25.
Ces jeunes adultes (étudiants, jeunes ménages, artistes) entretiennent un rapport étroit
avec leur quartier qui passe :
« par les ambiances, les préférences personnelles, les logements, les moments…, qui exaltent la
différence, le mélange et la diversité permettant une appropriation fluide et légère de la ville. Mais cet
attachement ne va jamais, et surtout pas, jusqu’au développement par [ces] jeunes adultes d’un thème que
certains sociologues affectionnent particulièrement, celui du village dans la ville. Au contraire, les jeunes
adultes […] y poursuivent la construction cosmopolite d’un rapport à l’espace et au temps […], et d’une
urbanité où ils se dégagent en permanence de la pesanteur des relations de voisinage, des liens de parenté
ou des identités communautaires ».

Réciproquement, des sociabilités fortement liées au voisinage ou au quartier, aux


valeurs et aux normes dont ils sont les supports, peuvent se déployer dans des espaces
très extérieurs, à l’exemple de ce que l’on peut observer dans certaines formes de
mobilité des « jeunes des cités » qui « déplacent » le quartier au cœur de la ville26.
La question des sociabilités peut aussi être identifiée à celle des liens familiaux ou
sociaux, c’est-à-dire des rapports interpersonnels, hérités ou construits, qui se
caractérisent par un minimum d’intensité, de régularité et de stabilité au cours du temps.
L’analyse des réseaux est alors l’outil privilégié pour l’exploration de ces liens27.
Dans une acception moins restrictive, la sociabilité concerne enfin les interactions
plus ponctuelles et plus fragiles qui peuvent s’instaurer en différentes circonstances de
la vie quotidienne. Le terme de sociabilité recoupe alors certains usages du terme de
civilité. Au sens le plus large, il désigne tout l’univers des relations en public, ou encore
l’aptitude d’un individu ou d’une population à vivre de telles relations. Georg Simmel a
développé l’idée selon laquelle la réserve est d’ordinaire la « posture mentale » de
l’habitant des grandes villes quand il s’engage dans ce type de relation avec d’autres
habitants.
« Si, écrivait-il, aux contacts incessants avec une multitude d’hommes, devaient répondre autant de
réactions internes, comme dans la petite ville où l’on connaît presque chaque personne rencontrée et où
l’on a avec chacune un rapport positif, on serait complètement atomisé intérieurement et l’on tomberait
dans une disposition mentale inimaginable (…). Toute l’organisation d’une vie d’échange amplifiée de la
sorte est fondée sur une construction à niveaux, on ne peut plus divers, de sympathie, d’indifférence et
d’aversion, de l’espèce la plus brève comme de la plus durable28 ».

Parce que « le sujet doit s’arranger de cette forme d’existence », sa propre


conservation réclame de lui un comportement social empreint de réserve dans les
contacts qu’il expérimente hors du cercle de ses proches. C’est sur cette base que
peuvent s’instaurer des compromis de coexistence qui préservent l’intégrité de la
personne au prix d’une moindre densité, ou d’une moindre « intégralité », de sa relation
à l’autre. Cette indifférence relative, cette distance dans l’échange, est « inséparable de
la configuration de la vie en grande ville : ce qui y paraît immédiatement dissociation
n’est en réalité qu’une de ses formes élémentaires de socialisation ».

4.2 Formes et contextes de cohabitation


Souvent imbriqués, les différents registres de la sociabilité peuvent faire l’objet
d’études contextualisées qui privilégient tel aspect ou telle échelle de la vie urbaine.
Certains travaux se sont attachés à identifier de façon systématique tous les
phénomènes de sociabilité qui se manifestent à l’échelle d’une petite ville. C’est ainsi
que Michel Bozon29 étudie dans leur interdépendance, sur le cas de Villefranche-sur-
Saône, les modes de socialisation des individus, les modèles d’intégration et les styles
de vie des divers groupes sociaux, leurs activités associatives, et le fonctionnement de la
vie publique. Dans cette petite ville à la population hétérogène, l’autre est toujours
proche, quotidiennement rencontré. Loin de s’homogénéiser, les comportements
affichent dans les lieux publics la diversité des origines géographiques et des groupes
sociaux, mais aussi les liens qui unissent une même classe d’âge. Cette « mise en scène
des différences » est en même temps productrice d’ajustements permanents entre des
sous-populations qui partagent un même territoire, et dont les identités sociales portent
l’empreinte de ces compromis locaux.
On peut tout aussi bien analyser les sociabilités à l’échelle d’un quartier de grande
ville. Ainsi, les recherches conduites par Patrick Simon30 sur le quartier parisien de
Belleville montrent comment, dans ce territoire partagé par de nombreuses
communautés ethniques, on peut constater un même phénomène d’« exacerbation des
différences sensibles », à tous les niveaux d’expression de la sociabilité : fréquentation
des commerces, apparence vestimentaire, occupation des lieux publics… Les relations
interethniques ne sont pas exemptes de conflits. Mais ces derniers ne mettent pas en
cause la légitimité de la présence de chaque catégorie de population dans l’espace local.
Cette légitimité se fonde dans une large mesure sur la référence quasi mythique au rôle
d’accueil et d’intégration traditionnellement joué par Belleville. Quand bien même elle
se présente comme « une reconstitution infidèle du passé », cette mémoire collective
associée au quartier est productrice d’accords sur le principe même de la cohabitation.
Des populations hétérogènes parviennent alors, en dépit mais aussi au nom même de
leurs différences, à maintenir entre elles une sorte de cohésion collective.
L’analyse peut aussi être conduite à l’échelle plus restreinte du proche voisinage31.
Très inégalement prononcée selon les contextes locaux, l’hétérogénéité des positions,
des trajectoires et des attentes est toujours peu ou prou présente en milieu urbain. Elle
est particulièrement sensible, comme on l’a vu, dans les grands ensembles. Les tensions
et les conflits de voisinage qui en découlent se cristallisent sur un certain nombre de
problèmes de cohabitation qui, tel le bruit, peuvent être utilisés par le sociologue à titre
d’analyseur des relations locales. La gêne sonore est fonction des perceptions et des
jugements que chaque habitant associe aux personnes sources du bruit et à la nature des
bruits entendus. Le discours sur le bruit apparaît ainsi comme une manière de parler des
autres, et aussi comme une manière de parler de soi. Indicateur de difficultés de
cohabitation, il peut néanmoins servir de support à l’analyse de tout le jeu local des
interactions et des transactions qui permettent, dans une certaine mesure, de supporter le
bruit des autres et d’imposer son propre bruit. C’est ainsi qu’Élisabeth Pasquier32
montre comment de véritables « termes de l’échange » s’instaurent entre voisins, et se
redéfinissent au cours du temps. Révélatrice de tensions entre des populations
hétérogènes partageant un espace stigmatisé, la question du bruit peut donc être, aussi,
mobilisée pour l’étude de ces processus d’ajustements mutuels qui rendent malgré tout
possible la coexistence entre habitants d’un même immeuble.
Les espaces publics représentent aussi une « entrée » privilégiée pour l’analyse de
ces formes instables d’interactions qui se construisent à l’écart des liens durables, des
appartenances communes et des identités partagées.
« Un espace public, écrit Isaac Joseph33, c’est tout le contraire d’un milieu ou d’une articulation de
milieux. Il n’existe comme tel que s’il parvient à brouiller les rapports d’équivalence entre une identité
collective (sociale ou culturelle) et un territoire ».

Par définition, il n’est pas appropriable par un groupe particulier qui s’en réserverait
un usage privatif. Son caractère problématique vient de ce qu’il n’est pas défini une fois
pour toutes, mais fait au contraire l’objet d’une construction permanente au fil
d’interactions qui font se rencontrer des citadins aux identités différentes dans des lieux
de libre accessibilité. Expression emblématique de la citadinité, l’espace public est par
excellence ce qui fait de la ville autre chose qu’une mosaïque de quartiers et un simple
agrégat de petits mondes étanches. Aussi peut-on comprendre qu’il devienne un enjeu
décisif face aux forces qui jouent dans le sens d’une ségrégation des groupes sociaux,
d’un affrontement des communautés, ou d’une séparation des sexes34. La question de
l’espace public est donc, aussi, une question politique.

1 Voir supra chap. 2, § 2 ; et aussi Jean Baechler, « Le concept de morphologie », Revue du MAUSS, no 7, 1990.
2 Voir par exemple Nels Anderson, The Hobo. The Sociology of the Homeless Man (1923), trad. française en
1993 et rééd. en 2011 : Le Hobo. Sociologie du sans-abri (introduit par A.-M. Arborio et P. Fournier, postface
d’O. Schwartz), Paris, Armand Colin.
3 Voir Françoise Dureau, Véronique Dupont, Eva Lelièvre, Jean-Pierre Lévy, Thierry Lulle (coord.), Métropoles
en mouvement. Une comparaison internationale, Paris, Anthropos, coll. « Villes », 2000.
4 Voir Michael Young et Peter Willmott, Family and Kinship in East London (1957), trad. française : Le Village
dans la ville. Famille et parenté dans l’Est londonien, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2010.
5 Voir Herbert J. Gans, The Urban Villagers : group and class in the life of Italian-Americans, New York, Free
press of Glencoe, 1982.
6 Voir par exemple Sonia Lehman-Frisch, « “Like a village” : les habitants et leur rue commerçante dans Noe
Valley, un quartier gentrifié de San Francisco », Espaces et sociétés, no 108-109, 2002, p. 47-69.
7 Voir sur ce point Yankel Fijalkow, « Construction et usages de la notion de quartier-village. Village de
Charonne et Goutte d’Or à Paris », in Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué, France Guérin-Pace (dir.), Le
Quartier. Enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales, Paris, La Découverte, 2006, p. 75-85.
8 Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989.
9 François Dubet et Didier Lapeyronnie, op. cit.
10 Voir Marie-Hélène Bacqué et Sylvie Fol, Le Devenir des banlieues rouges, Paris, L’Harmattan, 1997 ; Marie-
Hélène Bacqué et Yves Sintomer, « Affiliations et désaffiliations en banlieue, réflexions à partir des exemples de
Saint-Denis et d’Aubervilliers », Revue française de sociologie, no 42-2, 2001, p. 217-249.
11 Voir Stéphane Beaud, 80 % au bac… et après ? Les Enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La
Découverte, 2002 ; Michel Kokoreff, La Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris,
Payot, 2003.
12 Le Ghetto (1928), trad. par P. Rojtman, Presses universitaires de Grenoble, 1980.
13 La même image se retrouve chez Gérard Noiriel, Le Creuset français. Histoire de l’immigration, XIXe-
e
XX siècle, Paris, Seuil, « Points Histoire », 2006.

14 Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du XXe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS,
1987.
15 Voir ci-dessus le chapitre 3.
16 Voir aussi les travaux récents de Jennifer Bidet sur les rapports au pays d’origine des descendants d’immigrés
algériens installés en France, construits et entretenus par les séjours de vacances « au bled » (Jennifer Bidet,
« Vacances au bled et rapports aux origines : l’espace comme support concret des identités », in Jean-Yves
Authier, Alain Bourdin, Marie-Pierre Lefeuvre (dir.), La Jeune sociologie urbaine francophone. Retour sur la
tradition et exploration de nouveaux champs, Presses universitaires de Lyon, 2014, p. 33-49).
17 Pour ces trois exemples, voir Alain Tarrius, Geneviève Marotel et Michel Peraldi, L’Aménagement à contre-
temps. Nouveaux territoires immigrés à Marseille et Tunis, Paris, L’Harmattan, 1988.
18 Voir Alain Tarrius, « Territoires circulatoires et espaces urbains », Les Annales de la recherche urbaine, no 59-
60, 1993, p. 51-60.
19 Voir Monique Hirschhorn et Jean-Michel Berthelot (dir.), Mobilités et ancrages. Vers un nouveau mode de
spatialisation ?, Paris, L’Harmattan, 1996.
20 Au sens littéral : « entrée en relation sociale » (parfois aussi traduit par « sociation »).
21 Voir Henri Raymond, « Urbain, convivialité, culture », Les Annales de la recherche urbaine, no 37, 1988.
22 Voir Mark S. Granovetter, « The strength of weak ties » (1973), trad. française sous le titre « La force des
liens faibles », in Mark S. Granovetter, Le Marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 45-74.
23 « La sociabilité », Économie et statistique, no 132, 1981 ; « La fréquence des relations de sociabilité :
typologie et évolutions », L’Année sociologique, vol. 43, 1993.
24 Voir François Ascher, Métapolis ou l’avenir des villes, Paris, Odile Jacob, 1995.
25 « Espace multiculturel et construction du rapport à l’autre : figure du jeune isolé et relations entre les
générations », Espaces et sociétés, no 108-109, 2002, p. 71-88.
26 Voir Azouz Begag et Reynald Rossini, Du bon usage de la distance chez les sauvageons, Paris, Seuil, 1999.
27 Voir par exemple Alain Degenne, « Un langage pour l’étude des réseaux sociaux » in Collectif, L’Esprit des
lieux. Localités et changement social en France, Paris, Éditions du CNRS, 1986, p. 291-312 ; et plus récemment
Claire Bidart, L’Amitié. Un lien social, op. cit.
28 « Métropoles et mentalité » (1903), in L’École de Chicago, op. cit., citations, p. 67-68.
29 Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province, Lyon, Presses universitaires de Lyon,
1985.
30 « La société partagée. Relations interethniques et interclasses dans un quartier en rénovation, Belleville,
Paris XXe », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 68, 1995, p. 161-190.
31 Voir Bernard Haumont et Alain Morel (dir.), La Société des voisins, Paris, Éditions de la Maison des sciences
de l’homme, 2005.
32 Bonjour-bonsoir ? La gestion publique des espaces privés dans les HLM de Nantes, thèse de doctorat de
sociologie, Université de Nantes, juin 1993.
33 Le Passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Paris, Librairie des Méridiens, 1984 (cit.
p. 40). Voir aussi, du même auteur, La Ville sans qualités, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1998 ; et les
contributions réunies dans le volume no 57-58 des Annales de la recherche urbaine, « Espaces publics en ville »,
1993.
34 Voir Jacqueline Coutras, Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Armand Colin, 1996.
6
Transformation des espaces
urbains et politiques de la ville
Dans les chapitres précédents, la ville a été surtout envisagée du point de vue du
citadin qui l’habite, la parcourt et se l’approprie. On se centrera ici, au contraire, sur
les agents et les processus qui concourent à la production même des espaces urbains.
Plutôt que de production, il vaut d’ailleurs mieux parler de transformation puisque,
sauf exception, la ville est déjà là. Ces agents opèrent donc habituellement dans des
contextes urbains qui préexistent à leur action, la rendent possible, tout en en marquant
les limites.
D’autre part, les espaces urbains seront considérés tant dans leur structure matérielle
que dans leur affectation et leur usage, le lien entre les deux étant justement l’un des
enjeux autour desquels se nouent les processus de transformation de la ville.

1. Agents et acteurs
Pour la clarté du vocabulaire, on réservera le terme d’acteur aux cas où la personne
est engagée dans des relations de rôles avec un ou plusieurs autres protagonistes. On
parlera d’agent dans les autres cas1.
Faire construire un immeuble sur telle parcelle plutôt que telle autre est une action
qui s’inscrit dans un contexte général (marché foncier et immobilier, marché des
capitaux, compétition entre promoteurs…), et qui produit des effets en retour sur ce
contexte. Cette décision est donc bien prise dans un système objectif d’interaction avec
les décisions émanant d’un très grand nombre d’autres intervenants. Mais tous ces
individus en interdépendance peuvent très bien s’ignorer mutuellement, et ne sont en
tout cas pas liés par des relations de rôles les uns vis-à-vis des autres. Le promoteur
immobilier sera donc considéré, de ce point de vue, comme un agent. En revanche,
quand ce même promoteur négocie la délivrance d’un permis de construire, ou quand il
anime une association professionnelle, il se trouve impliqué comme acteur dans un jeu
de rôles avec d’autres acteurs (représentants de la municipalité, confrères, etc.).
Sous sa forme la plus générale, la notion d’agent peut désigner une personne
physique, mais aussi une entité collective (ménage, entreprise, administration,
association) elle-même faite d’acteurs individuels qu’elle met en interaction.

1.1 Les agents privés


Ce premier ensemble est très large : il comprend tous les agents individuels ou
collectifs qui, quelles que soient les intentions particulières qui les animent, produisent
par leurs actions des effets sur le devenir de la ville.
Ainsi les entreprises, en poursuivant des objectifs qui leur sont propres (rentabilité,
développement…), n’en contribuent pas moins, indirectement, à structurer les espaces
et les sociétés urbaines : par leur emprise matérielle et symbolique dans le paysage de la
ville, par leur impact sur la distribution des résidences et des trajets quotidiens, par leurs
effets sur l’emploi, les modes de vie et la démographie de la ville. Promoteurs et
constructeurs sont, par définition, tout particulièrement voués à intervenir sur le cadre
bâti. Mais ce sont bien, au total, toutes les activités industrielles, commerciales et
tertiaires qui concourent à modeler, dans une large mesure, l’espace de la ville.
Les habitants eux-mêmes sont aussi, en un sens, des agents de la vie urbaine. En tant
que propriétaires immobiliers, certains disposent de capacités d’intervention
spécifiques. Ces dernières s’inscrivent dans des systèmes d’attitudes et de pratiques
composites, où se combinent en proportions variables la logique de l’investissement
capitaliste et celle de la transmission patrimoniale2. Mais tous les citadins, fût-ce à titre
de consommateurs ou d’usagers, produisent par cumul de leurs comportements
individuels des effets d’ensemble sur la qualification et sur les éventuelles
transformations des espaces urbains qu’ils occupent ou qu’ils fréquentent.

1.2 Les pouvoirs publics


Tout comme celle des agents privés, l’action de la puissance publique se manifeste
dans la matérialité de l’espace urbain, ne serait-ce qu’au travers des sites, monuments et
bâtiments qui la symbolisent ou qui en permettent l’exercice. Mais là n’est pas
l’essentiel. La puissance publique se réclame de fins collectives qui transcendent les
intérêts particuliers, et qui légitiment son autorité sur les agents privés et son contrôle de
leurs initiatives. Aussi n’est-elle pas seulement source d’effets sur la ville, mais aussi
porteuse d’intentionnalités qui peuvent se saisir de l’espace urbain comme cible et
comme instrument de son action.
La question des rapports entre les pouvoirs publics et la ville peut être envisagée de
différents points de vue qui sont interdépendants, mais qui commandent cependant des
lignes d’analyse relativement spécifiques.
On peut d’abord s’interroger sur le jeu qui s’instaure, dans tel ou tel contexte
sociohistorique, entre les différents niveaux de pouvoir politique définis sur la base de la
compétence territoriale : nation, région, département, métropole, municipalité,
circonscriptions intra-urbaines… Comment s’organisent, dans les textes et dans les
pratiques, les rapports entre l’État et les collectivités locales, entre élus, notables et
fonctionnaires territoriaux ?
Le deuxième ordre de questions touche aux rapports entre la technique et le
politique. Pour préparer leurs décisions, pour les mettre en œuvre, souvent aussi pour en
évaluer les effets, les instances politiques prennent appui sur les savoirs et les savoir-
faire détenus par divers corps de spécialistes (ingénieurs, urbanistes, juristes,
concepteurs et techniciens de l’aménagement…). Ces derniers peuvent être placés sous
l’autorité des pouvoirs publics, ou sollicités par eux à titre de consultants. Dans tous les
cas de figure, l’expertise scientifique et technique interagit selon des modalités diverses
avec les choix politiques. Elle peut, tout aussi bien, infléchir ces choix au nom des
contraintes d’efficacité de l’action, ou leur conférer une légitimité supplémentaire. Le
choix cautionné par l’expert tendra en effet à apparaître comme le plus « rationnel », au
point que souvent les frontières se brouillent entre l’ordre des fins et celui des moyens.
Raison politique et raison technicienne sont sans doute distinctes dans leur principe.
Mais elles interfèrent en pratique au gré des différents types de rapports susceptibles de
se nouer entre les catégories d’acteurs qui les incarnent : subordination, concertation,
connivence, solidarités de corps, légitimations mutuelles, conflits de pouvoirs et
d’intérêts, etc.
On peut encore centrer l’analyse sur les différents modes d’intervention mis en œuvre
par les pouvoirs publics. Leurs moyens d’action sur la ville sont en effet multiples : ils
construisent, planifient, réglementent, aident, incitent… À chacune de ces modalités
correspond une forme particulière d’exercice de la puissance publique, depuis le
contrôle direct d’une opération de construction immobilière ou d’aménagement de la
voirie jusqu’aux actions purement incitatives, en passant par la production des lois,
arrêtés ou règlements qui visent à encadrer les initiatives privées.
On peut enfin se demander dans quelle mesure telle ou telle action politique
comporte une dimension urbaine dans ses finalités, dans ses moyens et dans ses effets.
Ces trois aspects ne se recouvrent d’ailleurs pas. Une politique nationale d’aide à la
construction ou d’aide aux accédants à la propriété produit certes des effets en chaîne
sur le marché immobilier, sur le rythme des constructions, sur les localisations
résidentielles. Mais ces politiques du logement n’engagent pas, en tant que telles, une
politique urbaine, sauf à s’articuler à des dispositifs visant à réguler simultanément la
distribution territoriale des logements et des groupes sociaux. Inversement les politiques
sociales, par exemple en faveur des plus démunis, n’ont pas en soi d’incidence directe
sur la matérialité du cadre urbain. Mais, on le verra plus loin, elles peuvent fort bien
s’inscrire dans le cadre d’une politique de la ville, quand les diagnostics et les modes
d’intervention sont étroitement associés à l’identification de quartiers défavorisés.

1.3 Anciens et nouveaux « métiers de la ville »


À la charnière des comportements privés et de l’action publique, il convient
d’accorder une attention particulière à tout un ensemble d’agents qui, en poursuivant
des objectifs qui leur sont propres, mobilisent des représentations de la ville dans
l’exercice même de leur profession.
Le terme de « représentations » doit s’entendre au sens le plus général. Il peut s’agir,
par exemple, des savoirs et des anticipations qui guident le promoteur immobilier dans
ses interventions sur le marché foncier, dans le choix des prestations offertes par
l’immeuble qu’il fait construire, dans la définition des arguments de vente qui lui
paraissent les mieux appropriés à tel « produit » et à tel type de clientèle. Les
promoteurs opèrent à la jonction de plusieurs marchés (des capitaux, des terrains, des
logements). Leurs décisions sont très largement fonction de la place que chacun d’eux
occupe dans ce système, et en particulier de leurs sources de financement3. Mais elles
ne se déduisent pas mécaniquement de cette place, qui ouvre en même temps des zones
d’incertitude, des possibilités de pari sur la nature et l’emplacement des opérations les
plus fructueuses. Elles mettent en jeu des diagnostics sur l’état actuel du marché, sur les
grandes orientations de la demande, sur les potentiels de valorisation inscrits plus
particulièrement dans tel site plutôt que dans tel autre. Ces perceptions du monde urbain
sont façonnées par l’histoire des individus autant que par leur expérience
professionnelle. Elles interviennent comme autant de médiateurs entre, d’une part, les
déterminants économiques et socioculturels qui structurent la demande de logement et,
d’autre part, les activités de construction qui inscrivent dans la matérialité du cadre bâti
les transformations de la ville.
Mais les représentations peuvent aussi relever du registre plus normatif des
jugements, implicites ou argumentés, sur ce que doit être la « bonne architecture », la
« bonne forme urbaine », le « tissu social équilibré », la « ville idéale ». Les architectes,
les urbanistes, les ingénieurs des travaux publics, les agents de développement local,
engagent tous à des titres divers dans leur pratique professionnelle de telles catégories
de jugement, qui sont sources d’effets sur les transformations urbaines. Ces schèmes de
pensée et d’action peuvent évoluer en raison de dynamiques internes à chaque milieu
professionnel. Ils se transforment, plus encore, en fonction de la place que chacun
occupe au sein de tout un complexe d’intervenants et d’interactions qui, depuis deux
décennies, n’a cessé de s’élargir à de « nouveaux métiers de la ville », à la faveur de la
recomposition des objets et des formes de l’action publique4.
L’habitant, l’acteur politique, l’expert ne sont d’ailleurs pas des catégories figées, ni
étanches. Une même personne peut fort bien s’impliquer à plusieurs de ces titres,
simultanément ou successivement, dans un processus donné de changement urbain.
Considérons par exemple les « luttes urbaines » et les mouvements associatifs qui se
sont développés durant les années 1970-1980 dans beaucoup de vieux quartiers
centraux en cours de rénovation5. Quand bien même elles s’attachent à promouvoir les
intérêts particuliers d’un groupe ou d’une portion de la ville, ces actions se réfèrent
aussi à des enjeux plus généraux (défense du cadre de vie, lutte contre les
expulsions…). Leurs militants appartiennent souvent à des couches moyennes salariées
nouvellement installées dans le quartier. Par leur simple présence à titre d’habitants, ils
contribuent déjà à modifier la physionomie du lieu. Par leur action collective, ils se
placent à la fois en position de porte-parole des autres habitants, et d’interlocuteurs des
pouvoirs publics. Ce processus de légitimation croisée, qui est le principal ressort de la
notabilisation, connaît selon les contextes locaux des destins divergents. Tantôt le
mouvement de contestation se radicalise, tantôt il s’essouffle, tantôt encore il évolue
vers des formes institutionnalisées de concertation. Pour quelques-uns, l’expérience
militante finit par déboucher sur un mandat électoral en bonne et due forme qui
consacre leur dimension d’acteurs publics.
Ajoutons que ces associations ont compté parmi leurs membres des architectes, des
urbanistes et autres spécialistes du logement ou de l’aménagement. Des compétences
techniques ont ainsi été mises à profit pour la défense collective du quartier. Quoique
liées à l’habitat et au « temps libre », les activités de ces militants s’inscrivaient donc
aussi dans une certaine continuité avec leur vie professionnelle.
Parfois au contraire, ce sont les ressources et les savoir-faire acquis à la faveur de
l’action collective qui ouvrent la voie à une professionnalisation, comme l’illustre
l’exemple plus contemporain des nombreuses trajectoires de reconversion d’anciens
militants dans les « nouveaux métiers de la ville »6.
On voit ainsi que les rôles joués par un même agent/acteur de la vie urbaine peuvent
se chevaucher, se succéder, se redéfinir…, au fil des séquences d’interactions qui
nouent des populations et des processus autour d’un faisceau d’enjeux urbains
constitués sur la base du quartier.

2. Enjeux
Sous sa forme la plus générale, la planification urbaine peut être définie comme
l’ensemble des démarches que les collectivités publiques mettent en œuvre pour exercer
un contrôle sur la configuration des espaces urbains, sur leurs usages, et plus largement
sur le devenir des villes.

2.1 La question de l’ordre urbain


De tout temps, les villes ont pu porter à des degrés divers la marque de principes
explicites d’ordonnancement. Parfois, le plan de la ville s’inscrit dans l’acte même de sa
fondation (on songe par exemple aux cités coloniales antiques conçues comme autant
de répliques de la structure institutionnelle et spatiale de la métropole). Dans d’autres
cas, tels ceux des plans d’embellissement de Paris au XVIIIe siècle, la puissance publique
cherche à surimposer au développement spontané de la ville des éléments d’ordre qui
soient en consonance avec un certain nombre de canons esthétiques et politiques. Mais
l’idée de planification est à la fois plus large et plus précise que celle du simple
« plan ». Plus large, car elle ne concerne pas seulement la matérialité du bâti et des
tracés. Plus précise, car elle implique des procédures spécifiques d’étude et
d’intervention, seules susceptibles de réguler l’ensemble des comportements privés ou
publics, individuels ou collectifs, qui contribuent à façonner la ville.
La planification urbaine peut certes reprendre à son compte des exigences de lisibilité
et d’embellissement, qui connaissent d’ailleurs un regain d’actualité dans le contexte
contemporain de compétition internationale entre les grandes cités. Mais ce n’est là
qu’une des composantes de la panoplie législative et réglementaire qui fait de la
planification urbaine un instrument de contrôle rationnel et coordonné des diverses
formes de déséquilibres induits par l’urbanisation spontanée. En France comme dans
d’autres pays européens, la mise en place progressive de cet instrument est inséparable
de la montée en puissance, à partir du XIXe siècle, d’une forte croissance des villes sur
fond d’industrialisation, d’une instabilité accrue des structures urbaines, et du thème
littéraire, savant ou demi-savant de la « crise des villes ». Les mécanismes « naturels »
se révélant porteurs de désorganisations et de pathologies sociales autant que
d’ajustements, les pouvoirs publics ont été incités à instaurer des dispositifs de
régulation pour en pallier les effets les plus négatifs.
Cette volonté de contrôle et de mise en ordre se démultiplie en objectifs spécifiques
qui se formulent et s’agencent selon des modalités très diverses selon les périodes, selon
les contextes locaux, aussi selon les types de procédures. Corriger les déséquilibres nés
du jeu spontané du marché et des mouvements des hommes, cela peut vouloir dire, par
exemple, favoriser les transports et les communications dans la ville ou entre les villes,
désenclaver les secteurs les moins bien reliés à l’ensemble de la vie urbaine. Cela peut
vouloir dire, aussi, procurer à tous un logement décent, conforme aux normes du
moment ; assurer aux populations une hygiène minimale ou « résorber l’habitat
insalubre » ; assurer la paix civile ou, en termes plus actuels, restaurer les équilibres de
peuplement et la qualité du lien social dans les quartiers en crise…
Chaque type de dispositif opérationnel peut procéder d’intentions multiples,
inégalement explicitées. Les textes et les discours en portent la marque. Mais le
sociologue se doit de ne voir, en chacun d’eux, que le moment particulier d’un
processus. Ils n’ont d’ailleurs pas le même statut selon qu’il s’agit de déclarations
programmatiques, de lois et de règlements, ou encore de documents de synthèse ou de
bilan, souvent soucieux de reconstruire rétrospectivement une cohérence supposée entre
les diverses composantes institutionnelles de l’action publique.

2.2 Mythes, utopies et modèles


La question générale de l’ordre urbain présente donc diverses faces qui peuvent
commander des procédures d’intervention relativement spécifiques. Elle engage aussi,
de façon plus large et souvent plus implicite, une certaine idée de la ville.
Les représentations de la ville idéale peuvent être dominées par une adhésion aux
vertus de l’ordonnancement rationnel inscrivant dans des lieux séparés les différentes
activités du citadin : travail, habitat, culture, loisirs… Ces grandes fonctions sont alors
posées comme des exigences universelles de la vie sociale, par-delà les contingences de
temps et de lieux. La ville, considérée comme le cadre le plus approprié à leur
satisfaction, ne saurait mieux y parvenir qu’en organisant leur interdépendance sur la
base d’une stricte dissociation territoriale entre des espaces monofonctionnels. Les
questions relatives au logement, à l’hygiène, à la circulation, à la lisibilité de la ville,
occupent dès lors une place prépondérante. Confiante dans les progrès de la science et
de la technique, cette première perspective est centrée sur l’idéal d’un ordre urbain type
ayant une portée universelle.
On peut lui opposer terme à terme les conceptions qui voient dans chaque ville une
totalité originale faite d’individus non interchangeables. Lieu de mémoire et de culture,
la cité est une configuration chargée d’histoire, voire une sorte d’être collectif qui vit et
fait vivre ses habitants sur la base de singularités irréductibles. Le catalogue des besoins
matériels s’efface devant les exigences spirituelles, l’universalité de la raison
technicienne devant les nuances de l’âme collective qui lie chaque cité à son propre
passé. Chaque lieu de la ville, et notamment la rue, a vocation à remplir plusieurs
fonctions : circulation, commerce, sociabilités… Il n’y a pas de bonne forme urbaine en
soi, l’asymétrie et la complexité sont valorisées au détriment de la géométrie et de la
standardisation.
Ces deux conceptions de base, ou telle ou telle de leurs variantes, peuvent être
développées en tant que telles dans des productions imaginaires, notamment d’ordre
littéraire ou philosophique. Elles peuvent aussi imprégner les manières de penser et les
manières d’agir des divers acteurs de la vie urbaine, par exemple des professionnels de
la ville évoqués ci-dessus. Françoise Choay7, à qui l’on doit cette distinction idéal-
typique, montre qu’elle domine aussi l’ensemble de l’histoire de l’urbanisme qui tend
ainsi à se partager en théories « progressistes » et théories « culturalistes ». Dès lors, ce
qui pouvait n’être que vagues références ou « propositions d’ordonnancements
librement construites par une réflexion qui se déploie dans l’imaginaire » accède au
statut de modèles théoriques et pratiques mobilisés par un corps de spécialistes. En tant
que science normative des bonnes formes urbaines, l’urbanisme se distingue de la
planification urbaine, qui peut ou non s’en réclamer. Cette discipline se propose de
fonder scientifiquement dans un corps de savoirs objectifs l’action volontaire sur la
ville. Mais elle met aussi en jeu des conceptions de la « bonne forme urbaine », et donc
des choix de valeurs eux-mêmes tributaires de déterminants sociaux, culturels et
politiques.

2.3 La ville en partage


Si éclairée qu’elle soit par la science et la technique, toute entreprise d’organisation
de l’espace habité engage nécessairement des choix politiques. Une opération
d’urbanisme peut à bon droit se réclamer du primat de l’intérêt général. Mais elle n’en
implique pas moins un arbitrage entre des intérêts catégoriels qu’elle décide, en tel ou
tel cas d’espèce, de hiérarchiser d’une manière plutôt que d’une autre.
Pour ne prendre qu’un exemple, l’aménagement d’un quartier peut être animé par le
souci de le « désenclaver ». Peut-être l’ensemble de la ville y trouvera-t-il son compte.
Mais, à l’échelle des habitants du quartier et de sa structure économique locale, certains
groupes sociaux et certains types d’activités peuvent s’en porter mieux que d’autres, qui
auront au contraire le sentiment de faire les frais de l’opération. Ces derniers peuvent
d’ailleurs organiser collectivement la défense de leurs intérêts spécifiques en invoquant,
le cas échéant, des valeurs générales de « convivialité » ou d’« historicité »
légitimement opposables aux valeurs de la « modernité ».
La justification urbanistique de l’intervention publique renvoie donc toujours, en
dernier ressort, à la question de la légitimité proprement politique du contrôle ainsi
exercé sur les processus de coopération qui font la vie urbaine, et sur le partage des
bénéfices collectivement produits par ces processus. Partage entre détenteurs du sol et
entrepreneurs capitalistes, entre milieux économiques locaux et firmes nationales ou
multinationales, entre producteurs et habitants, entre habitants appartenant à diverses
catégories sociales, entre propriétaires et locataires, etc. C’est donc de multiples
manières que la ville se trouve ainsi « en partage ». Selon la nature des conflits
d’intérêts qui se font jour, les enjeux diffèrent : propriété juridique du sol ou du bâti,
appropriation matérielle et symbolique des territoires urbains, accès aux services
collectifs et aux espaces publics…

2.4 La planification urbaine en question


On peut dès lors être tenté de s’interroger sur la réalité même du contrôle assuré par
la puissance publique sur le jeu des intérêts et des comportements particuliers qu’elle
prétend réguler.
Face aux besoins collectifs et aux mouvements de population qui commandent le
développement de la ville, le planificateur n’est-il pas en définitive contraint de céder à
des forces sociales qu’il ne saurait durablement endiguer ? Les plans d’aménagement
successivement élaborés sous l’Ancien Régime n’ont-ils pas été impuissants à limiter
l’extension de Paris ? À l’inverse, le tracé des nouvelles avenues percées sous le Second
Empire n’a-t-il pas été commandé, en dépit des apparences, par la pression de nécessités
vitales beaucoup plus que par la volonté propre du baron Haussmann ? Telle était la
thèse défendue au début du siècle dernier par Maurice Halbwachs8, qui opposait la
figure du « spéculateur intelligent », soucieux de « prévoir l’avenir et non de le créer de
toutes pièces », à celle du planificateur à peu près dépourvu de pouvoir, hormis celui
d’acquiescer aux transformations qu’il n’est pas en mesure d’infléchir.
Dans une perspective théorique très différente, un doute comparable animait les
travaux de socioéconomie urbaine d’inspiration marxiste qui se sont développés en
France dans les années 1960-1970. Mais le thème durkheimien des forces
impersonnelles de la vie sociale y cédait la place à l’analyse des rapports de domination
qui structurent la société et façonnent ses espaces. Selon ce point de vue, le pouvoir
politique tend à se fondre dans des rapports de pouvoir d’ordre économique, qui
définissent les ressorts de son efficacité en l’inscrivant dans une logique de connivence
au moins objective avec les intérêts des classes dominantes.
« Dans une analyse concrète, écrit Manuel Castells9, la distinction entre planification urbaine et
mouvements sociaux n’a pas grand sens, car la planification est aussi une certaine forme de pratique
politique de classe, et les mouvements sociaux ou revendicatifs affectent directement le contenu et le
processus de toute opération d’urbanisme (ne serait-ce qu’en creux, quand ils n’existent pas…) ».

Impuissance ou complicité ? Ces deux thèses symétriques se rejoignent d’une


certaine façon pour mettre en doute l’autonomie de l’instance politique dans la gestion
des enjeux urbains. Chacune à sa façon, elles présentent au moins l’avantage de
rappeler que les pouvoirs publics ne sont jamais seuls en cause, et que le sens de leur
action ne peut se lire à livre ouvert ni dans les déclarations d’intention, ni dans les
organigrammes, ni dans les discours auto-justificatifs. Même quand elles paraissent
procéder très directement d’une volonté politique, les transformations du cadre matériel
et social de la vie urbaine mettent toujours en jeu une multiplicité d’acteurs, publics et
privés, qui se différencient par leurs objectifs, par leur capacité à les promouvoir, et par
leurs manières de s’ajuster aux évolutions en cours.
Les collectivités publiques n’en détiennent pas moins un pouvoir original, ayant une
rationalité propre et des moyens d’action spécifiques10. Face à d’autres pouvoirs
sociaux avec lesquels elles entretiennent des rapports variables selon les contextes
historiques, elles sont partie prenante dans des processus dont le déroulement échappe
bien dans une certaine mesure à leur contrôle, mais prendrait un autre tour en l’absence
de leur intervention. Cette intervention n’a d’ailleurs rien de monolithique. Elle est elle-
même faite de jeux complexes entre niveaux de pouvoirs, entre élus et fonctionnaires,
entre pouvoir central et collectivités locales, entre les représentants de l’autorité
publique et les porte-parole de la société civile.

3. Procédures d’intervention
et processus de changement
Sous des formes diverses, les quelques processus de changement présentés ici à titre
d’illustrations engagent tous la puissance publique. Ils peuvent donc être considérés
comme autant d’exemples d’interventions politiques sur la ville, ou plus précisément
sur des périmètres urbains particuliers. Les acteurs de ces interventions n’ont cependant
qu’une maîtrise partielle des changements qu’ils suscitent ou qu’ils s’efforcent
d’infléchir.
Dans quelle mesure les intentions proclamées se traduisent-elles alors dans la réalité
du devenir urbain ? Ainsi formulée, la question tend logiquement à susciter des
réponses qui s’énoncent d’ordinaire en termes de décalages, de dérives, voire d’échecs
ou d’« effets pervers ». L’ampleur de ces décalages dépend bien sûr des contextes
étudiés, de l’ambition des objectifs définis par les intervenants, et des moyens dont ils
disposent pour les mettre en œuvre. Mais l’appréciation comptable des écarts entre les
objectifs et les résultats de l’action publique ne représente qu’un des points de vue
possibles sur les changements constatés. D’autres parties prenantes dans les mêmes
changements pourraient d’ailleurs porter sur ceux-ci un tout autre regard, selon les
bénéfices ou les préjudices qu’ils leur ont apportés. On peut certes attribuer une inégale
dignité à ces différents points de vue, par exemple au nom du primat de l’intérêt général
ou d’une certaine idée de la ville. Cependant, si l’on quitte le registre des jugements de
valeur pour celui de l’analyse objective, la problématique du décalage se relativise.
Dans le temps même où il se « réalise », le projet urbanistique compose nécessairement
avec les objets urbains qui lui préexistent, et avec tous les projets individuels ou
collectifs auxquels il se trouve confronté.

3.1 De la rénovation du vétuste…


Au sens strict, il y a rénovation quand un nouveau bâti est édifié en lieu et place de
celui qui lui préexistait. Quand l’opération a une certaine envergure, elle implique
l’intervention des pouvoirs publics, et notamment de la municipalité : définition des
périmètres concernés et des principes directeurs de la rénovation, agrément des
opérateurs privés, publics ou semi-publics qui la mettent en œuvre, aménagement des
infrastructures, procédures d’expulsion et de relogement, etc.
L’analyse sociologique de la rénovation peut se centrer sur plusieurs aspects. En
amont de la phase de réalisation proprement dite se pose le problème du processus de
décision, tel qu’il se joue entre les différents acteurs en présence. Ce processus s’inscrit
lui-même dans le jeu des logiques foncières et des rapports de force qui, notamment en
période de croissance urbaine, pèsent dans le sens de la densification et de la
réaffectation des secteurs vétustes des centres-villes.
Une fois la décision prise, son exécution suit un programme qui ne laisse guère de
place à d’éventuels ajustements. Elle s’impose en particulier aux anciens propriétaires
et occupants. Si ceux-ci parviennent quelquefois à en infléchir le cours, ce n’est que par
la voie conflictuelle d’une mobilisation collective contre le projet.
L’analyse peut enfin porter sur les effets que la rénovation induit non seulement sur le
peuplement et les activités économiques locales, mais aussi sur les modes de vie et les
sociabilités. Henri Coing11 a montré toute l’ampleur des changements sociaux ainsi
intervenus au début des années 1960 dans un îlot du XIIIe arrondissement de Paris, qui
présentait avant l’opération beaucoup de traits typiques du « quartier-village » à
dominante ouvrière. Chacune des nouvelles barres de 14 étages ou tours de 20 étages
contient plus de mille personnes, c’est-à-dire huit fois plus que les plus grands des
anciens immeubles. Ces constructions ignorent les alignements traditionnels, modifient
les cheminements piétonniers, et transforment du seul fait de leur disposition matérielle
tout le jeu des perceptions et des usages du quartier : « du balcon du 13e étage, l’on ne
participe plus à la vie de la rue : elle est devenue pur spectacle, observé du point de vue
de Sirius ». La rue elle-même change de fonctions et de physionomie. Aux multiples
petits commerces disséminés dans les anciens rez-de-chaussée se substitue un grand
centre commercial situé près des nouveaux équipements collectifs. La réduction du
nombre des « points de vente » est spectaculaire pour les cafés et débits de boisson : au
lieu d’une cinquantaine, il n’en reste plus qu’un… Mais elle affecte tous les autres
commerces, qui jouaient aussi un rôle important dans la vie locale.
Il s’agissait d’une « opération tiroir », destinée à reloger en priorité les habitants dans
le même périmètre. De fait, beaucoup d’entre eux sont restés. Mais il leur faut
désormais partager leur espace de vie avec de nouvelles populations qui importent avec
elles d’autres manières d’habiter, d’autres modèles de consommation, d’autres pratiques
éducatives… Les anciens habitants ne s’alignent pas nécessairement sur leurs nouveaux
voisins. Mais il leur faut faire face à des loyers plus élevés, redéfinir du même coup la
structure de leurs dépenses, ajuster leurs comportements et leurs attitudes aux normes
plus ou moins imposées par leur nouvel habitat.
Certains y parviennent sans trop de peine, dans la mesure où ils étaient d’ores et déjà
disposés à adopter cet autre mode de vie. Pour eux, « la rénovation est obscurément
saisie comme une façon décisive de faire table rase du passé en imposant un cadre
d’existence nouveau (…) Le logement devient, plus qu’un toit pour la famille, la preuve
qu’on est enfin capable de tenir sa place dans la société, de donner aux siens confort et
bonheur, d’apprécier autant qu’un autre ces biens nouveaux que vante la publicité ».
D’autres en revanche vivent de façon plus douloureuse la situation qui leur est faite.
D’autres encore finissent par quitter un quartier dans lequel ils n’ont pas pu ou pas
souhaité se maintenir.
Henri Coing analyse avec précision ces chemins divergents, et montre qu’ils ne
recoupent pas systématiquement les hiérarchies de revenus et de positions
socioprofessionnelles. D’autres lignes de clivages se font jour. Elles préexistaient à
l’état plus ou moins latent, mais produisent tous leurs effets à la lumière crue des
changements qui ont transformé de fond en comble l’ancien quartier populaire. De
semblables lignes de partage président à la recomposition de la structure commerciale :
« en bien des cas, l’expropriation ne fait que hâter l’inévitable disparition d’entreprises
inadaptées et désuètes ». Ainsi donc, si la rénovation produit bien par elle-même un
reclassement brutal des modes de vie, des trajectoires et des activités locales, elle est en
même temps un révélateur et un accélérateur de changements sociaux dont elle n’était
pas l’unique déterminant.

3.2 … à la réhabilitation de l’ancien


La « réhabilitation » est une amélioration significative de l’état d’un logement ou
d’un immeuble. L’intervention sur le bâti est donc moins radicale que dans le cas de la
rénovation, puisqu’elle vise à aménager l’existant, et non à le remplacer. Parfois, elle
résulte de la seule initiative des propriétaires. Mais, depuis la fin des années 1970, les
réhabilitations se sont souvent développées dans le cadre de procédures publiques
définissant un périmètre ciblé et des moyens d’action spécifiques. L’objectif visé à
travers l’intervention sur le cadre matériel est de conférer (ou de restituer) au logement,
à l’immeuble, ou plus généralement au quartier, une meilleure image sociale et une plus
grande valeur économique.
Toutefois, ces actions sur le bâti ne sont qu’un aspect des processus sociaux qui
concourent à revaloriser les immeubles et les sites concernés. Qu’elles soient
« spontanées » ou institutionnalisées, elles ne prennent sens qu’à la lumière de
mouvements de population, de stratégies résidentielles, de changements sociaux et
culturels qui jouent en faveur d’une requalification de certains espaces, et en particulier
des quartiers centraux anciens. L’intervention des pouvoirs publics témoigne certes
d’une inflexion des politiques en matière d’urbanisme et de logement. Mais cette
inflexion s’inscrit dans un contexte historique plus général, marqué par un regain
d’intérêt pour les centres des villes12, par l’engouement pour des valeurs telles que le
« patrimoine », « l’historicité », « la qualité du cadre de vie », et aussi par
l’essoufflement du rythme des constructions neuves.
Depuis 1977, les Opérations programmées d’amélioration de l’habitat (OPAH) visent
à remédier à la dégradation physique du patrimoine immobilier, mais aussi à améliorer
les conditions d’existence des habitants en les maintenant sur place. Aussi, leur
intervention ne se limite-t-elle pas aux logements. Elle comprend des actions
d’accompagnement (création d’équipements, aménagement d’espaces publics…) qui
contribuent à conforter l’objectif global de requalification du quartier. L’OPAH est une
procédure contractuelle et incitative, reposant sur un système d’aides conditionnelles
que les propriétaires sont libres d’accepter ou de refuser. Elle suppose aussi la
participation des habitants et des commerçants, à la fois à titre individuel et par le biais
des associations qui les représentent.
Ces actions de réhabilitation ne font pas table rase du tissu urbain préexistant, qui est
au contraire explicitement pris en compte par le biais des études préalables et des études
de réalisation. Et le succès de l’OPAH dépend largement, en définitive, de la manière
dont les populations concernées décident de s’y impliquer. On ne peut donc s’en tenir à
une vision dualiste opposant la volonté d’intervention d’un décideur unique et le
devenir de la population résidante qui en subirait les conséquences. Les acteurs
institutionnels mobilisés par la procédure sont multiples, leurs objectifs ne coïncident
pas toujours, et leur réalisation ne s’opère qu’à la faveur d’une imbrication elle-même
complexe entre ces diverses logiques publiques et les stratégies individuelles ou
collectives des différents acteurs privés. Aussi, la procédure a-t-elle toujours une issue
quelque peu incertaine. Elle intègre cette part d’incertitude dans son principe même,
puisqu’elle vise à enclencher ou à réguler une dynamique locale dont elle ne prétend
pas assurer l’entière maîtrise, et dont les effets sont destinés à se poursuivre au-delà du
temps fort de sa mise en œuvre.
Les interventions de l’État, de la collectivité locale et du maître d’œuvre de l’OPAH
ont donc pour conséquence (et aussi pour visée) de modifier, dans le sens souhaité par
ces acteurs institutionnels, le cours des interactions ordinaires entre habitants,
propriétaires-bailleurs, commerçants, associations de quartiers…, sans pour autant s’y
substituer. À l’issue de la dynamique ainsi suscitée, il n’est d’ailleurs pas sûr que les
territoires sélectionnés y gagnent en cohérence et en « identité ». L’exemple du quartier
Saint-Georges à Lyon montre que l’évolution inverse est tout aussi envisageable13.
L’OPAH qui s’y déroule de 1982 à 1985 se greffe sur tout un ensemble d’évolutions
qui, depuis de nombreuses années, avaient déjà sensiblement modifié le cadre bâti, les
commerces, le peuplement et la structure de la propriété immobilière. Dans ce contexte
local en cours de transformation, l’opération programmée définit de nouvelles règles du
jeu et fait intervenir de nouvelles catégories d’acteurs. Les anciens et les nouveaux
commerçants, les propriétaires traditionnels et les investisseurs lyonnais puis parisiens,
les habitants et les associations qui parlent en leur nom, suivent alors des logiques qui
tantôt confortent, tantôt ignorent, tantôt encore contrecarrent les desseins des
aménageurs.
Au bout du compte, la procédure d’OPAH a conforté des tendances plus anciennes
qui allaient bien, globalement, dans le sens de la revalorisation économique souhaitée
par la municipalité. Dès lors, habiter Saint-Georges est devenu possible pour des
milieux lyonnais qui auraient jugé la chose inconcevable quelques décennies
auparavant, et le quartier s’est aussi ouvert à des ménages venus d’autres régions.
Beaucoup de ses commerces attirent une clientèle de non-résidants, et son patrimoine
immobilier s’est intégré pour partie au marché national de la réhabilitation. Le vieux
quartier naguère en sommeil et en marge participe désormais de la centralité urbaine,
voire des ambitions internationales de la métropole lyonnaise.
Mais on assiste, dans le même temps, à un net renforcement des clivages entre le
Nord et le Sud du quartier, entre les immeubles du quai de Saône et ceux des rues
intérieures, entre les logements réhabilités et ceux dont la dégradation se poursuit. De
plus, seule une partie des anciens habitants est restée, car la revalorisation des secteurs
les plus appréciés n’a pu s’opérer au fil des ans que sur fond d’une rotation parfois
rapide du peuplement. Autrement dit, le système d’action qui s’est noué à la faveur de
l’opération programmée décompose autant qu’il recompose. Le processus de
requalification dont l’OPAH a constitué le temps fort et le tournant décisif tend ainsi,
dans une large mesure, à consacrer l’éclatement d’un quartier qui était déjà partagé
entre l’enclavement et l’intégration à la ville, entre l’alignement sur le modèle
valorisant du Vieux-Lyon et le morcellement en microsecteurs contrastés.
On voit ainsi combien sont difficiles à concilier les deux missions assignées à la
procédure d’OPAH : revaloriser un cadre bâti en situation critique, et procurer à ses
occupants un plus grand confort et une meilleure qualité de vie. Si elle est menée à bien,
la première mission satisfait une certaine clientèle de propriétaires et de locataires, et
éventuellement les stratégies urbanistiques d’une municipalité attachée à promouvoir
l’image du site concerné. Mais il est alors difficile de maintenir sur place ceux parmi les
habitants qui, du fait de la modicité de leurs ressources, ne sont pas en mesure
d’accepter les nouvelles conditions qui leur sont proposées. Le succès même de
l’objectif économique risque de compromettre l’objectif social de l’opération. En
chaque cas d’espèce, le tour pris par la réhabilitation dépend donc des priorités
effectivement retenues par l’OPAH, des caractéristiques sociales des populations
concernées, et aussi de leur capacité à s’organiser pour faire prévaloir leurs propres
intérêts.

3.3 Du développement social des quartiers


aux nouvelles politiques de rénovation urbaine
D’abord destinée en priorité aux quartiers anciens, la procédure d’OPAH a été
étendue à des ensembles immobiliers plus récents, mais néanmoins touchés par la
dégradation physique et la dévalorisation sociale. Toutefois, ces ensembles, le plus
souvent situés en banlieue, ne bénéficient pas des attraits propres à la centralité. De
plus, la modicité des ressources de la plupart de leurs habitants, l’image négative
associée à leur quartier, les contraintes de gestion du parc social, sont autant d’éléments
qui y placent le dispositif de l’OPAH en porte-à-faux. Et surtout, en dépit des « actions
d’accompagnement » qu’il prévoit, ce mode d’intervention demeure très centré sur les
problèmes du bâti et des normes de confort du logement. Or ce n’est là qu’un aspect
parmi bien d’autres des difficultés cumulatives qui affectent les populations de ces
quartiers dits « sensibles »14.
C’est à partir du début des années 1980 qu’ont été élaborés de nouveaux dispositifs
qui mettent au contraire explicitement ces difficultés au cœur de leurs préoccupations.
Issus des réflexions de la Commission nationale de développement social des quartiers,
ces dispositifs visent à « traiter les causes profondes de la dégradation physique et
sociale de certains quartiers populaires en s’appuyant sur une mobilisation collective de
tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont concernés par la vie de ces quartiers, à
commencer par les habitants eux-mêmes15 ».
L’État intervient à titre d’incitateur (ou si l’on préfère d’« animateur »16) : c’est aux
collectivités locales qu’échoit le premier rôle pour organiser la concertation entre les
acteurs de la vie locale. Et c’est bien cette vie locale qu’il s’agit en priorité de
« requalifier ». La réhabilitation du bâti n’est qu’un des instruments au service de cette
politique, et non plus un objectif potentiellement concurrent avec les objectifs sociaux
qui sont au principe de l’intervention sur le quartier.
Les quartiers relevant du développement social sont préalablement repérés et
délimités à partir de divers indicateurs : précarité et pauvreté, taux de chômage élevé,
échec scolaire, difficultés de cohabitation, insécurité, délinquance… Cette construction
statistique fournit une légitimité d’expertise à l’action publique, qui isole ainsi des
périmètres particuliers au sein du tissu urbain et les soumet à un traitement spécifique17.
Relayées par tout un ensemble de discours et d’images fortement médiatisés, les
appellations telles que « quartiers sensibles », « quartiers en difficulté » – ou plus
simplement encore « quartiers » – ne sont pas sans incidences sur la manière dont leurs
habitants sont perçus et se perçoivent eux-mêmes. C’est en effet en fonction de leur lieu
d’habitat que ces derniers se trouvent socialement définis, de façon plus ou moins
euphémisée, du fait de cette montée en puissance de l’articulation des politiques
sociales aux quelques espaces soigneusement circonscrits où les « problèmes » sont
supposés se concentrer.
La mobilisation que les plans de développement social urbain cherchent à susciter est
de deux ordres. Il s’agit, d’abord, de coordonner sur un même territoire diverses actions
publiques et donc divers corps de métiers qui étaient traditionnellement cloisonnés
(insertion professionnelle, enseignement, santé, aide sociale, prévention, etc.). Il s’agit,
d’autre part, de prendre appui sur les ressources de la vie locale (réseaux,
associations…) pour susciter la participation des habitants à la dynamique du
développement. Les objectifs mis en avant tendent dès lors à osciller, selon les périodes
et selon les contextes locaux, entre la promotion plus ou moins volontariste de la mixité
sociale et la valorisation des liens de proximité, entre la lutte contre la ségrégation
urbaine et la revitalisation de la vie de quartier.
Toutefois, vers le tournant de l’an 2000, on assiste dans de nombreux pays à une
remise en cause de ces modes d’action décentralisés associant des politiques sociales
localisées et des transformations relativement légères du cadre matériel. En France, la
loi dite « Borloo » de 2003 donne le coup d’envoi à un ample Programme national de
rénovation urbaine qui prévoit la démolition-reconstruction de 250 000 logements. Ce
retour à une politique nationale d’intervention lourde sur le bâti touche en priorité non
pas de vieux îlots dégradés de centre-ville tels ceux évoqués plus haut, mais des tours
ou des barres de grands ensembles périphériques datant pour l’essentiel des années
1960-1970. Elles sont remplacées par des immeubles de taille plus restreinte, en partie
ouverts au marché locatif privé ou à l’accession à la propriété, et insérés dans un cadre
restructuré et « résidentialisé ». Légitimées par une volonté de fluidifier les parcours
résidentiels, de diversifier les peuplements – et non plus comme naguère par la lutte
contre l’insalubrité –, ces opérations de rénovation urbaine se distinguent aussi de celles
conduites au cours des années 1960 par leurs effets : sur les trajectoires des habitants
(avec beaucoup de relogements dans le même quartier), et sur l’émergence de nouvelles
lignes de différenciation (matérielles, sociales et symboliques) au sein même des
espaces ainsi réaménagés18.
Développement social des quartiers, rénovations urbaines : ces diverses formes
d’intervention sur des territoires ciblés ne représentent que l’une des deux faces d’une
« politique de la ville » qui, à partir de la décennie 1990, s’est attachée par ailleurs à
coordonner, à l’échelle de l’agglomération, les actions menées contre l’exclusion et
contre la déliquescence du lien social, et à regrouper simultanément les diverses
procédures administratives. Avec les Contrats de ville que les collectivités locales sont
invitées à conclure avec l’État depuis 1993, avec la loi « Solidarité et renouvellement
urbains » de décembre 2000, la politique de la ville a été davantage portée à prendre en
compte l’interdépendance et la solidarité entre les différents territoires d’une même
métropole.

3.4 Gouvernance urbaine et démocratie locale


Qu’elles émanent de l’État ou des collectivités locales, les procédures qui viennent
d’être présentées apparaissent toutes comme des composantes de processus où se
combinent selon des modalités diverses logiques publiques et logiques privées,
rationalité technicienne et choix politiques, expertises scientifiques et engagements
militants, programmation et concertation…
Aujourd’hui en vogue, la notion de « gouvernance » vise à intégrer cette complexité
des jeux d’acteurs, en phase avec l’idée d’une redéfinition générale – constatée ou
souhaitée – des rapports entre les États, les pouvoirs locaux et la société civile. Dans
cette perspective, l’accent est mis sur la coopération, le partenariat, le pragmatisme, la
transparence des décisions, la nécessité d’en évaluer les effets, et le contrôle permanent
des partenaires et usagers sur les agents détenteurs de l’autorité.
La politique de la ville, à la fois comme ensemble de pratiques et comme système de
représentations, illustre à sa façon ce passage du modèle autoritaire à celui de la
régulation, « du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine19 », dans un contexte
de recomposition de l’État. Elle anime, coordonne, stimule les partenariats ; elle en
appelle aussi, avec des fortunes diverses, à la participation des habitants. Mais les
quartiers identifiés comme « sensibles » par la politique de la ville ne représentent pas
forcément les échelles ni les cadres les plus appropriés à l’exercice de la participation
des habitants à la vie publique. Plus largement, la démocratie locale, ou
« participative », ou « de proximité » tend à s’inscrire dans des territoires qui se
« fabriquent » autrement20.

4. Les cités à l’épreuve de l’internationalisation


Les tendances générales qui jouent dans le sens d’une mondialisation des économies
et des cultures contribuent fortement à redéfinir les rapports entre la localisation et la
mobilité, entre la territorialité et le mouvement, qui sont de tout temps au cœur du
phénomène urbain.
Entre les villes s’intensifient des échanges de divers types (biens, services, capitaux,
technologies, populations…). La place que les villes occupent dans ces échanges
dépend en grande partie du rôle que chacune est en mesure de jouer, fût-ce dans des
« créneaux » étroitement spécialisés, au sein de réseaux transnationaux qui se
surimposent aux hiérarchies urbaines héritées de l’histoire des pays et des États. Moins
dépendantes que jadis des contraintes de proximité physique en matière
d’approvisionnement et de débouchés, les activités économiques sont beaucoup plus
susceptibles de se localiser et de se délocaliser au gré de leurs stratégies propres, et au
vu des avantages comparatifs offerts, à un moment donné, par tel environnement
économique, social et culturel au détriment de tel autre. De leur côté, les flux
migratoires s’ajustent en partie à ces redéploiements territoriaux, mais en partie
seulement, car ils suivent aussi des déterminants et des rythmes qui leur sont propres21.
Ces divers mouvements transnationaux affectent tous les niveaux de la territorialité
urbaine.
Ils tendent d’une part à modifier les relations entre les capitales et les métropoles
régionales, entre ces dernières et leurs arrière-pays respectifs. Les logiques d’armature,
de hiérarchie et d’emboîtement des espaces, qui ont représenté une figure historique
forte, composent de plus en plus avec d’autres modes d’agencement des rapports de
coopération, de compétition et de domination entre les villes.
D’autre part, le territoire même de la ville est soumis à de nouvelles tensions. Les
écarts s’accentuent, en particulier, entre les lieux représentatifs du dynamisme
économique ou culturel, et ceux où se concentrent les activités en perte de vitesse ou les
populations défavorisées. Ces écarts ne séparent d’ailleurs pas uniquement des portions
d’espace inégalement situées dans le jeu des compétitions internationales et des
dynamiques urbaines. Ils opposent aussi des formes divergentes de combinaison entre la
localisation et la mobilité, qui différencient autant des activités et des populations que
des lieux. D’un côté, s’affirme la capacité à maîtriser les distances, à s’affranchir des
emprises territoriales et à jouer sur des lieux multiples. À l’autre extrême, les menaces
de marginalisation engendrent des phénomènes réactifs de crispation sur des ressources
et des identités de proximité.
Plusieurs auteurs ont systématisé et théorisé ces constats, en voyant dans la
globalisation de la nouvelle économie à l’échelle planétaire la cause d’une
« dualisation » inexorable, à la fois sociale et spatiale, des grandes métropoles22. La
croissance simultanée du monde des cadres très diplômés et d’un prolétariat tertiaire
sous-qualifié et sous-payé consacrerait à terme l’effacement des classes moyennes ; et
l’opposition se radicaliserait de façon analogue entre les espaces les plus convoités par
les acteurs et bénéficiaires de la nouvelle économie et les lieux de relégation des plus
démunis. La thèse fait cependant l’objet de débats, et doit à tout le moins être relativisée
selon les contextes métropolitains. Dans le cas de l’agglomération parisienne, par
exemple, on constate au cours des années 1990 une progression et non un recul des
catégories moyennes ; et, s’il est vrai que la bipolarisation des espaces se renforce, elle
ne doit cependant pas être interprétée comme une dualisation car les espaces moyens et
mélangés conservent un poids important23.
Les pouvoirs publics ont une capacité d’intervention limitée sur tous ces
phénomènes, qui découlent de processus agissant à une tout autre échelle que celle de
leurs cadres territoriaux de compétence. Les municipalités, en particulier, n’ont qu’une
faible prise sur la fluidité spatiale d’une part croissante des activités économiques. C’est
pourtant bien à l’échelon de la ville que tendent à s’affirmer, dans le même temps, des
volontés politiques qui s’efforcent de tirer le meilleur parti des opportunités offertes par
le nouveau contexte, et d’en pallier les effets négatifs.
Un premier ensemble d’actions publiques, éventuellement relayées par diverses
formes de concertation avec les partenaires locaux, vise à rendre la ville suffisamment
attractive pour qu’elle capte à son profit des flux de ressources de tous ordres. En
France comme dans bien d’autres pays, cette volonté de promouvoir la ville joue sur
deux registres complémentaires. D’un côté, l’aménagement des infrastructures urbaines,
la création de technopoles, le développement du potentiel universitaire, les incitations
fiscales à l’implantation de nouvelles activités économiques…, sont autant d’éléments
qui visent à consacrer l’entrée de la ville dans la modernité, et à manifester ainsi sa
capacité à prendre place dans le concert international des villes dynamiques. D’un autre
côté, les politiques culturelles, au sens le plus large du terme, font de plus en plus partie
intégrante de cette stratégie d’attraction qui ne joue pas que sur des critères
instrumentaux, mais aussi sur les valeurs esthétiques, la qualité du cadre de vie, les
créations artistiques contemporaines aussi bien que l’engouement pour tout ce qui
s’ennoblit de la patine du temps24.
D’autre part, les collectivités locales s’efforcent tant bien que mal de gérer les
dysfonctionnements et les déséquilibres qui résultent en partie du processus même
d’internationalisation.
Les interventions sur le tissu urbain qui ont été évoquées plus haut ne représentent
qu’un des éléments de cette politique urbaine. Mais elles en illustrent bien la dualité,
que symbolise d’ailleurs l’ambivalence même de notions telles que la « réhabilitation »
ou la « requalification ».
La restauration immobilière du haut de gamme, qui vise à donner un nouvel éclat à
un bâti dégradé, mais historique, ne se destine pas seulement aux habitants du quartier,
ni même de l’agglomération. Elle participe aussi d’une entreprise de promotion de la
ville comme objet esthétique et lieu de mémoire, susceptible de « créer la différence »
avec des concurrentes moins bien dotées. Cette face de la réhabilitation urbaine peut
entrer en rivalité avec les réalisations architecturales contemporaines appelées à
rehausser également l’image de la cité25. Mais, du moins pour ses représentants les plus
prestigieux, la profession d’architecte, elle-même traversée par des rivalités
internationales, bénéficie plutôt d’un regain de faveur. Singulier retour des choses, après
une phase de relatif effacement au profit de l’ingénieur, du promoteur et de l’urbaniste.
Monumentalisation et patrimonialisation de la ville se rejoignent ainsi pour conforter
une stratégie d’attraction qui tout à la fois sollicite, amplifie et orchestre de nouvelles
valeurs citadines aujourd’hui largement partagées.
Autre volet de l’intervention institutionnelle sur des périmètres restreints, le
développement social des quartiers défavorisés participe des efforts de la puissance
publique pour inverser le cours des processus de déqualification, de déclassement et de
crise sociale qui s’enchaînent de façon cumulative dans les tissus urbains les plus
vulnérables. D’un côté, des territoires à promouvoir ; de l’autre, des territoires à réparer.
Mais, dans ce dernier cas aussi, l’action publique ne prend tout son sens que si on la
situe dans un cadre plus large que celui des périmètres qu’elle prend pour cible. Déjà,
parce que l’intervention massive et multiforme sur des « territoires-cibles » peut fournir
l’occasion de faire valoir l’exemplarité des actions qui y sont menées, et d’ériger ces
lieux en autant de vitrines des politiques urbaines. Et surtout, on l’a vu, parce que ce
mode d’intervention consacre la redéfinition en cours des rapports entre l’État et les
collectivités locales, entre les villes-centres et les communes de banlieue.
Qu’elles portent sur des micro-espaces ou qu’elles se déploient à l’échelle de larges
régions urbaines, ces nouvelles formes d’intervention mettent en question les modes
anciens de territorialisation de l’action publique. Les découpages qui traduisaient au
plan géographique la hiérarchie des légitimités, des compétences et des moyens se
trouvent bousculés non seulement par des évolutions institutionnelles endogènes (telles
les lois de décentralisation) mais aussi, plus fondamentalement, par la recomposition
des appartenances et des flux d’échanges.

1 Voir Raymond Boudon, La Logique du social, Paris, Hachette, « Pluriel », 2009.


2 Voir Jean-Paul Lévy et Odile Saint-Raymond, Profession : propriétaire. Logiques patrimoniales et logement
locatif en France, Presses universitaires du Mirail, 1990.
3 Voir la typologie construite sur cette base par Christian Topalov dans Les Promoteurs immobiliers, Paris-
La Haye, Mouton, 1974.
4 Voir « Des métiers qui font la ville », Les Annales de la recherche urbaine, no 88, 2000 ; ou encore : Véronique
Biau et Guy Tapie (dir.), La Fabrication de la ville. Métiers et organisations, éditions Parenthèses, 2009.
5 Voir Bernard Bensoussan, « Le recours au quartier. Enjeux et changement social en milieu urbain », Cahiers de
l’OCS, vol. XVI, Paris, CNRS, 1982.
6 Voir Sylvie Tissot, « Reconversions dans la politique de la ville : l’engagement pour les ’quartiers’ », Politix,
no 70, 2005, p. 71-88.
7 L’Urbanisme. Utopies et réalités (1965), Paris, Points, « Points Essais », 2014.
8 Voir le chapitre que Michel Amiot consacre à cet aspect de l’œuvre de Maurice Halbwachs dans Contre l’État,
les sociologues, op. cit.
9 La Question urbaine, Paris, Maspero, 1972, citation p. 344-345.
10 Telle était d’ailleurs bien la conviction d’Halbwachs lui-même qui, malgré son scepticisme à l’égard des
expériences passées, plaidait en faveur des « plans de ville » pour promouvoir une organisation supérieure de la
société. Il était partisan d’un renforcement des pouvoirs des municipalités, et notamment de leurs moyens de
contrôle sur la rente foncière. Selon lui l’expropriation, dont le jeu avait été « vicié à fond » sous le Second
Empire, pouvait devenir « un merveilleux outil de révolution ». Voir sur ce point Christian Topalov, « Maurice
Halbwachs et les villes : Les expropriations et le prix des terrains à Paris (1909) », in Bernard Lepetit, Christian
Topalov (dir.), La Ville des sciences sociales, Paris, Belin, 2001.
11 Rénovation urbaine et changement social, Paris, Éditions Ouvrières, 1966.
12 Voir notamment Catherine Bidou-Zachariasen (dir.), Retours en ville. Des processus de « gentrification »
urbaine aux politiques de « revitalisation » des centres, Paris, Descartes & Cie, 2003.
13 Voir Jean-Yves Authier, La Vie des lieux. Un quartier du Vieux-Lyon au fil du temps, Lyon, Presses
universitaires de Lyon, 1993.
14 Voir Cyprien Avenel, Sociologie des quartiers sensibles, op. cit.
15 Hubert Dubedout, Ensemble refaire la ville, Paris, La Documentation française, 1983.
16 Jacques Donzelot, Philippe Estèbe, L’État animateur. Essai sur la politique de la ville, Paris, Seuil, 1994.
17 Voir Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, coll.
« Liber », 2007.
18 Voir par exemple Sylvia Faure, « De quelques effets sociaux des démolitions d’immeubles. Un grand
ensemble HLM à Saint-Étienne », Espaces et sociétés, no 124-125, 2006, p. 191-206 ; Agnès Deboulet et
Christine Lelévrier (dir.), Rénovations urbaines en Europe, Presses universitaires de Rennes, 2014.
19 Voir l’article ainsi intitulé de Patrick Le Galès, Revue française de science politique, no 45-1, 1995, p. 57-95.
20 Voir le volume collectif CRAPS/CURAPP, La Démocratie locale. Représentation, participation et espace
public, Paris, PUF, 1999, et en particulier les contributions de Maurice Blanc (« Participation des habitants et
politique de la ville : une transaction sociale »), et de Catherine Neveu (« Quel(s) espace(s) public(s) pour les
habitants ? Réflexion autour de l’expérience de comités de quartier à Roubaix »). Voir aussi la revue Espaces et
sociétés, no 112, 2003 (« Ville et démocratie »), et no 123, 2005 (« Ville, action “citoyenne” et débat public »).
21 Voir Alain Tarrius, Les Fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes
internationales, Paris, L’Harmattan, 1992.
22 C’est en particulier la thèse développée par Saskia Sassen (Princeton, 1991), trad. française : La Ville globale.
New York, Londres, Tokyo, Paris, Descartes & Cie, 1996.
23 Cf. Edmond Préteceille, « La ségrégation sociale a-t-elle augmenté ? La métropole parisienne entre
polarisation et mixité », op. cit.
24 Voir Alain Bourdin, Le Patrimoine réinventé, Paris, PUF, 1984 ; ou plus récemment Guy Saez et Jean-Pierre
Saez, Les nouveaux enjeux des politiques culturelles : dynamiques européennes, La Découverte, coll.
« Recherches », 2012.
25 Florent Champy, « Architecture contemporaine et patrimoine », Les Annales de la recherche urbaine, no 82,
1999, p. 38-47.
Conclusion
La définition territoriale de la ville se brouille, comme en témoigne la prolifération
des nomenclatures officielles s’efforçant d’appréhender ce qu’il y a d’urbain dans des
périphéries toujours plus larges : agglomérations, communautés urbaines, aires
métropolitaines, régions urbaines… Mais, dans le temps même où son identité fait
problème, la ville en tant que telle se trouve constituée en enjeu, voire en acteur
collectif. « Paradoxe des temps présents », pour reprendre le mot de Marcel
Roncayolo1 : « d’une part, la réalité géographique de la ville se dilue dans des
phénomènes d’urbanisation généralisée, qui débordent tout effort sérieux pour les
enfermer dans des limites rigoureuses, de quelque stabilité ; d’autre part, la ville,
comme acteur symbolique, lieu d’organisation de systèmes de communication,
reprend une vigueur nouvelle : on se bat à coup d’images, de représentations, autant
que d’avantages fiscaux ». Même les critères à retenir pour déterminer ce qu’est une
ville internationale, qui font l’objet de discussion entre spécialistes, deviennent un
enjeu d’image dont se saisissent les villes potentiellement concernées.
Confronté à l’interdépendance croissante des économies, des sociétés, des cultures, et
donc des villes, cet « acteur symbolique » l’est aussi aux effets de dilution et de
segmentation que ces processus induisent au sein même de son cadre spatial de
référence. La mise en cohérence des actions publiques et privées, en vue d’améliorer la
cohésion des territoires et des diverses composantes du monde urbain, représente un
défi permanent.
Le terme même de « politique de la ville » dit bien toute l’attention accordée de nos
jours à l’inscription territoriale des « problèmes sociaux ». Identifiées aux espaces qui
les (dis)qualifient, les populations les plus démunies sont la cible d’actions de proximité
elles-mêmes coordonnées et mises en œuvre à l’échelon local. De ces interventions sur
les quartiers dits « sensibles », on attend qu’elles pallient ce qui apparaît comme un
déficit d’intégration. Au risque, parfois, de privilégier les thématiques de l’exclusion et
du devoir de solidarité au détriment de la prise en compte des rapports sociaux qui sont
au principe des ségrégations urbaines. Car ce sont bien ces rapports qui font société et
contribuent à faire la ville, même s’ils ne se structurent plus aujourd’hui de la même
façon que dans l’ère industrielle de naguère. Et c’est bien dans la ville, configuration
socio-spatiale de plus en plus complexe, que les processus organisant les rapports entre
groupes sociaux trouvent non seulement leur expression, mais aussi leurs conditions
concrètes de réalisation.
Ségrégations et mixités, distances et proximités ne doivent toutefois pas être évaluées
seulement à l’aune de la localisation du domicile. Ce sont tous les rythmes de vie qui se
diversifient, au gré des attaches qui relient chaque habitant à une multiplicité de
territoires : logement et voisinage, lieu de travail, mais aussi lieux de la formation, des
approvisionnements, des loisirs, des sociabilités, des origines familiales… Pour la
plupart des citadins d’aujourd’hui, ni le quartier ni même la ville où ils résident ne
limitent l’horizon de leurs activités et de leurs liens sociaux. Mais, comme on l’a vu, la
ville n’en représente pas moins pour la plupart d’entre eux le principal foyer
organisateur de leur vie quotidienne. Sauf rares exceptions, ils ne sont jamais ni
complètement captifs ni tout à fait affranchis de leurs ancrages urbains. Symétrique de
la figure de l’enfermement dans des quartiers (qu’ils soient « beaux », « sensibles » ou
« sécurisés »), « l’image enchantée des individus hypermobiles et choisissant des
identités fluctuantes est une projection des pratiques d’un groupe limité de cadres
supérieurs très internationalisés, à fort revenu et fort capital culturel2 ». Enchantée ou
non, cette projection ne correspond guère à l’expérience sociale vécue par la plupart des
citadins. Plus que jamais, la ville est le lieu de la diversité des peuplements et de la
diversification des modes de vie.

1 La Ville et ses territoires, op. cit.


2 Marco Oberti et Edmond Préteceille, « Les classes moyennes et la ségrégation urbaine », Éducation et Sociétés,
no 14, 2004, p. 135-153.
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Index des auteurs
A
Amiot 1, 2
Anderson 1
Ariès 1, 2
Authier 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9
Avenel

B
Bacqué 1, 2, 3
Baechler 1
Barbichon 1, 2
Beaud 1
Becker 1, 2
Begag 1
Bensoussan 1, 2, 3
Bertaux-Wiame 1
Berthelot 1, 2
Besson 1
Bidart 1, 2, 3
Bidou-Zachariasen 1, 2, 3
Blanc 1
Blöss 1
Body-Gendrot 1
Bonnin 1, 2
Bonvalet 1, 2, 3, 4, 5
Boudon 1
Bourdieu 1
Bourdin 1, 2, 3, 4, 5
Bourgeois 1, 2
Bozon 1, 2
Brun 1, 2
Burgess 1, 2

C
Capron 1
Castells 1, 2
Chamboredon 1, 2, 3
Champy 1
Choay 1, 2
Chombart de Lauwe 1, 2
Coing 1, 2, 3
Coutras 1
Cristel 1
Cuturello 1

D
Dansereau 1, 2
Debrand 1
Degenne 1, 2
Denton 1
Desjeux 1
Donzelot 1
Dourlens 1
Dubedout 1
Dubet 1, 2, 3
Dupont 1
Dureau 1
Durkheim 1, 2, 3, 4, 5, 6

E
Elias 1, 2
Estèbe 1
F
Faure 1
Fijalkow 1
Fol 1, 2, 3, 4
Forsé 1, 2
Fournier
Francq 1, 2
Frickey 1
Fritsch 1, 2

G
Gans 1
Godard 1
Gotman 1, 2, 3, 4
Grafmeyer 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16
Granovetter 1
Gribaudi 1, 2, 3
Guérin-Pace 1

H
Halbwachs 1, 2, 3, 4, 5
Hannerz 1, 2
Haumont B.
Haumont N.
Haussmann
Héran 1
Hontebeyrie 1

J
Joseph 1, 2, 3, 4, 5, 6

K
Kokoreff 1
L
Laferrère 1
Lapeyronnie 1, 2, 3, 4
Lefebvre 1, 2, 3, 4
Le Galès 1, 2
Lehman-Frisch 1
Leighton 1
Lelièvre 1, 2
Leloup 1
Lemaire 1, 2, 3
Lemarchant 1
Lequin 1
Lévy (Jean-Pierre)
Lévy (Jean-Paul)
Lévy-Vroelant 1, 2, 3
Lulle 1

M
Mallon 1, 2
Marotel 1
Martin 1
Massey 1
Mattout 1
Mercklé 1
Métral 1
Monjaret 1
Morel 1

N
Neveu 1
Noiriel 1

O
Oberti 1

P
Park 1, 2, 3, 4
Pasquier 1
Peraldi 1
Pinçon 1, 2, 3
Pinçon-Charlot 1, 2, 3
Prado 1
Préteceille 1, 2, 3

R
Raymond 1, 2, 3, 4, 5
Remy 1, 2
Retière 1, 2
Rhein 1, 2
Rojtman 1, 2
Roncayolo 1, 2, 3, 4, 5
Rosental 1

S
Saint-Raymond 1
Sassen 1
Schelling 1
Schwartz 1
Scotson 1
Segalen 1
Simmel 1, 2, 3
Simon 1
Singly de
Sintomer 1

T
Taffin 1
Tapie-Grime 1, 2
Taponier 1
Tarrius 1, 2, 3, 4
Thomas 1, 2, 3
Tissot 1, 2, 3, 4
Topalov 1, 2, 3, 4, 5

V
Vidal-Naquet 1
Vignal 1, 2
Villanova
Villechaise-Dupont 1, 2
Voyé 1, 2, 3

W
Weber 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Wellman 1
Willmott 1, 2
Wirth 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

Y
Young 1, 2

Z
Znaniecki 1