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L’Amérique Hispanique

Dégénérescence, stagnation ou singularité ?

Carmen Bernand

La découverte du Nouveau Monde et le contournement du cap de Bonne-Espérance ont fait de

l’Espagne et du Portugal les acteurs principaux d’une histoire qui devient dès lors universelle.

S’adressant à Charles-Quint, Empereur des Romains, roi d’Espagne, Seigneur des Indes et du

Nouveau Monde, le chroniqueur Francisco López de Gómara déclare que cet événement est la

chose la plus importante depuis la création du monde, à l’exception de l’incarnation et de la

mort du Christ. Entreprise grandiose à plus d’un titre : tout d’abord, à cause de la multitude

des peuples, « déjà chrétiens », qui habitent ce continent, caractérisé par une topographie, par

une faune et par une flore singulières. Puis, en vertu des souffrances inhumaines endurées par

les Espagnols pour la gloire de leur souverain. Enfin parce qu’aucune autre nation « ne

diffusa, comme l’Espagne, ses coutumes, sa langue et ses armes ». Gómara rappelle que la

conquête du Nouveau Monde se situe dans le prolongement de la Reconquête et que le

combat contre les Indiens infidèles est la suite naturelle de la campagne menée contre les

Maures. Les peuples des Indes occidentales, ajoute-t-il, même s’ils ne connaissent ni les

bêtes de somme ni les lettres ni la monnaie, sont « comme nous, à l’exception de la couleur de

la peau », similitude qui ne doit pas étonner puisque les uns et les autres descendent d’Adam.

Les propos liminaires de Gómara contiennent donc tous les éléments qui vont donner à la

conquête espagnole sa tonalité particulière : le projet millénariste, l’exploit extraordinaire


d’une poignée d’hommes qui se sacrifient pour servir leur roi, enfin l’hispanisation à l’échelle

continentale comme fondement de la civilisation. Du côté lusitanien, un même triomphalisme

est affiché, dont l’exemple le plus célèbre, mais non le seul, est l’épopée en vers de Camões,

As Luisiadas (1572).

L’historiographie espagnole notamment, vouée à recueillir les hauts-faits des

conquistadores et à décrire la vie des peuples soumis à la Couronne, est sans doute la première

à adopter une perspective universelle. Rappelons que l’empire espagnol rayonne sur « les

quatre parties du monde », surtout après 1580, date de l’instauration de la Monarchie

Catholique de Philippe II renforcée par l’Union des Deux Couronnes (l’Espagne et Portugal).

Les chroniques et récits du XVIe siècle placent la Péninsule ibérique au centre du « totus

orbis ». Les Indiens en font partie lorsqu’ils vivent en « Etat », (« con orden y policía »). C’est

du moins la position des juristes de l’Ecole de Salamanque, dont la figure la plus éminente est

le dominicain Francisco de Vitoria. Partie prenante ou non dans la bataille juridique qui fait

rage en Espagne au milieu du XVIe siècle, visant à redéfinir le cadre éthique de la

colonisation, les historiens, chroniqueurs, voyageurs, essayistes et poètes, expliquent, parce

que dans leur optique tous ces faits sont liés, les caractéristiques du Nouveau Monde,

l’archéologie de l’Andalousie, les coutumes des Ottomans (repoussés par Philippe II à

Lépante en 1572), les réseaux qui lient entre eux les royaumes africains fournisseurs

d’esclaves, le commerce des marchands chinois, la plaque-tournante de Malacca et les

mœurs des Philippins. Le rayonnement politique de la péninsule ibérique n’explique pas à lui

seul ce foisonnement historiographique. Pour des raisons religieuses, l’Espagne cherche à

déterminer l’origine des populations indigènes des Indes Occidentales, étrangement absentes

des textes sacrés, ce qui oblige les historiens à plonger dans la longue durée et à réinterpréter

les Ecritures. Un certain nombre de ces écrits rédigés au XVIe siècle furent traduits en
français, en anglais, en italien, voire en hébreu – cet honneur revînt à López de Gómara ; le

nombre de réimpressions atteste en tout cas de leur succès auprès d’un public friand

d’aventures et de nouveautés. Ces narrations comprennent des récits événementiels, des

considérations plus générales sur les mœurs des indigènes – ce que nous appelons aujourd’hui

« altérité » – des réflexions sur l’influence du climat sur les sociétés ou sur la nature du

pouvoir politique, pour ne citer que les thèmes principaux. Cependant beaucoup d’ouvrages

de cette période furent interdits de publication par la censure inquisitoriale et ne furent

« redécouverts » qu’à partir du XIXe siècle. En 1936 Paul Rivet publia en édition fac-similé

du Musée de l’Homme de Paris le manuscrit du Péruvien Guamán Poma de Ayala, rédigé à la

fin du XVIe siècle et conservé à Copenhague.

Le courant historiographique ibérique stimulé par l’importance mondiale de la

découverte et de la conquête du Nouveau Monde, perd de son originalité au fur et à mesure

que les faits se banalisent. Au XVIIe siècle, les écrits les plus denses sont produits par des

religieux. Au XVIIIe siècle, l’Espagne n’est plus qu’un pâle reflet de son ancienne puissance

et sa créativité, que ce soit dans la réfléxion historique ou dans les lettres, semble épuisée.

C’est dire la difficulté de répondre à la thématique abordée dans ce colloque.

Nous avons mentionné le nombre de traductions qui paraissent en Europe pour insister

sur la popularité des choses américaines. Les Sauvages, distribués dans les forêts tropicales

brésiliennes, les grandes plaines des deux Amériques et le Canada, attirent la curiosité des

élites éclairées du XVIIIe siècle. Les grands empires du Mexique et du Pérou, les Aztèques et

les Incas, le plus beau fleuron de la conquête, se sont effondrés et leurs descendants, à

l’exception de quelques membres des élites, ne sont plus que des paysans misérables. S’il ne

reste guère de traces, sur le terrain, de l’ancienne splendeur de ces royaumes, comme le

remarquait déjà le naturaliste espagnol Antonio de Ulloa, qui parcourut les contrées andines
vers 1740, dans l’imaginaire européen l’éclat de ces royaumes exotiques resplendit encore et

inspire des pièces de théâtre et des opéras, dont les plus célèbres sont « Montezuma » de

Vivaldi et les « Indes Galantes » de Rameau. Ces représentations, autant que l’« Histoire des

Incas » de Garcilaso de la Vega, et Marmontel** contribuent à faire connaître les empires

américains et à donner, a contrario, une image négative de l’Espagne. Ce dénigrement n’est

pas nouveau car, malgré l’intérêt des chroniques du XVIe siècle, celles-ci ne parviennent pas

à redresser l’image de l’Espagne, qui est perçue de façon systématique à travers le prisme

déformant de la « Légende noire ». Cet anathème eut d’ailleurs une origine hispanique, dans

les écrits du dominicain Bartolomé de Las Casas, qui dressa un tableau apocalyptique de l’état

des Indes occidentales. Les Européens prirent la relève, non sans arrière-pensée politique pour

la plupart, comme le graveur De Bry et Walter Raleigh. Montaigne avec sa critique sévère

contribua aussi à la condamnation morale de l’Espagne. La violence des accusations lancées

contre la Monarchie Catholique ibérique, qui devint un condensé de barbarie, de cupidité, de

fanatisme religieux et de cruauté, oblitéra des apports incontestables dans différents domaines

(juridique, artistique, urbanistique), et l’Espagne fut disqualifiée en tant que civilisation.

L’ombre néfaste de l’Inquisition, les réseaux « souterrains » de la Compagnie de Jésus et la

débauche réelle ou prétendue du clergé – des traits, faut-il le rappeler, qui ne sont pas

l’apanage de la seule Espagne – occupent toute la scène. Cette exclusion de l’Espagne des

grands débats d’idées, n’a pas disparu de nos jours, où tout effort de restituer l’importance

culturelle et sociale de cette colonisation est vu comme un révisionnisme suspect .

Quelle Amérique ?

L’Amérique hispanique a-t-elle donc une place dans les histoires universelles du

XVIIIe siècle ? La question n’est simple qu’en apparence et soulève plusieurs questions. Tout

d’abord il faut préciser le lieu d’où l’on parle : doit-on ne prendre en considération que le
regard européen (et non pas « espagnol ») ? Le regard éclairé européen se porte-t-il sur le

continent américain dans son ensemble, ou seulement sur les possessions espagnoles, qui sont

d’ailleurs les plus étendues et les plus riches à cette époque ? Pour le dire autrement, les

territoires français et britanniques sont-ils passibles des mêmes critiques que ceux de

l’Espagne, aux yeux des Européens (Français, Anglais, Hollandais, Allemands)? La

constitution des Etats-Unis d’Amérique (1776) introduit de nouveaux critères de jugement ; la

grande insurrection des esclaves de Saint-Domingue (à partir de 1780), en revanche,

apparaîtra quelques années plus tard comme la caricature horrible de la Révolution française,

la quintessence de tous les excès d’une liberté qui n’est pas bonne à tous. Par contraste, le

Brésil esclavagiste, resté à l’écart des passions, se dérobe en partie aux critiques européennes.

Il faut d’ailleurs préciser que le nom d’Amérique, qui date comme l’on sait du début

du XVIe siècle, n’est guère employé par les Espagnols avant le XVIIIe siècle, qui lui

préfèrent la vieille appellation d’« Indes-Occidentales » ou de « Nouveau Monde ». Au

XVIIIe siècle, il est fréquent de distinguer deux Amériques, la méridionale (ibérique) et la

septentrionale, occupée en partie seulement par la France et l’Angleterre, car l’Espagne y est

présente. Le Mexique est connu comme la Nouvelle-Espagne, même si géographiquement il

se trouve dans l’hémisphère nord. L’axe nord/sud n’est pas seulement géographique, mais

culturel, l’Europe incarnant le Nord, et l’Espagne occupant une position méridionale qui la

projette déjà hors de cette ensemble. Outre l’Amérique ibérique, métissée, peuplée de millions

d’esclaves africains et pillée par les administrateurs corrompus, les corsaires et les brigands, le

Sud « culturel » englobe l’Afrique, l’Arabie, les îles sauvages du Pacifique et autres régions

extérieures à la civilisation européenne.

Pour les nouveaux Américains des Etats-Unis, cette opposition entre le nord et le sud

n’est pas encore tranchée. L’histoire de leur « patrie » débute en aussi 1492, avec l’arrivée des
caravelles de Christophe Colomb dans les Caraïbes. Cette cause fortuite ou

« inintentionnelle », pour employer l’expression de William Robertson, est un événement

fondateur qui permet de situer le point de départ du processus de civilisation, c’est-à-dire la

domestication progressive de la « wilderness », tout en écartant de cette histoire les colons

anglais. En 1792, les célébrations qui suivirent la ratification de la Constitution exaltent la

figure de l’Amiral génois; à New York, le britannique King’s College fut rebaptisé en 1784

Columbia College, « both the rejection of England and the glorification of America ». Placer

le début de la civilisation à la Découverte, dont toute l’historiographie s’accorde pour en

relever les répercussions mondiales, est aussi une façon d’affirmer que l’Amérique rend

possible toute histoire universelle. Dans les premières décennies qui suivent l’Indépendance,

les Américains du Nord puisent des symboles nationaux dans l’ancien royaume des Incas,

nouant ainsi un lien avec un territoire originel.

Il serait pourtant tendancieux de ne privilégier que le regard européen sur l’Amérique.

Du côté espagnol, même si la production intellectuelle n’est plus aussi intéressante que celle

du passé, la réaction des hispano-américains contre les opinions européennes émises sur le

continent et ses habitants , produit des textes dont il ne faudrait pas minimiser la portée. Ces

écrits historiques sont surtout le fait des créoles, c’est-à-dire, des hommes nés sur le sol

américain mais sujets de l’Espagne. En effet, divers royaumes hispano-américains comme la

Nouvelle-Espagne, le Pérou, la Nouvelle-Grenade, le Rio de la Plata ou le Chili, pour n’en

citer que les plus prospères, sont encore un appendice de l’Espagne, et par conséquent, une

avancée occidentale de cette Europe méridionale. Un Mexicain est donc, en principe, un

Espagnol d’outre-mer. Seulement en principe, car dès le milieu du XVIIIe siècle et malgré les

réformes éclairées des Bourbons, l’hostilité que nourrissent à l’égard des Métropolitains les

créoles produit des tensions dans les relations internes et externes de ces unités politiques.
Nous sommes donc là dans une situation particulière de crise d’un système colonial vieux de

plus de deux siècles et singulièrement stable jusque-là. Les historiens « hispaniques » des

Amériques occupent par conséquent une position particulièrement ambiguë à l’égard de la

« mère patrie ». Le lieu d’où ils parlent est périphérique et leur statut, marginal. C’est

pourquoi il n’est pas étonnant que ces hommes éclairés puisent dans l’institution de

l’esclavage, qui s’étend du Nord au Sud de l’Amérique, des métaphores politiques fortes,

comme la « liberté », qui a un sens « plein » dans ce contexte, les « chaînes », les « fers », les

« entraves », qui s’opposent à l’épanouissement de « l’humanité ».

Les points de vue de chaque côté de l’Atlantique sont polémiques et irréductibles et il

ne nous paraît pas anachronique de résumer ainsi la situation : pour les uns, le monde hispano-

américain est « arriéré » - un terme plus cru que « sous-développé » ; pour les autres, les

« colonisés » et se considérant comme tels, la condescendance de l’Europe à leur égard, et pis

encore, le mépris, doivent être combattus avec des arguments . Il s’en suit que ce qui peut, à

première vue, apparaître comme une faiblesse théorique des matériaux historiographiques sur

l’Amérique hispanique – ou à partir d’elle - , à savoir, la tendance au replis local et l’absence

de grandes envolées planétaires, constitue en fait leur grande originalité. Ce qui est en jeu,

aussi bien chez les essayistes européens que chez les historiens créoles, est la légitimité, la

critique ou le refus du rapport colonial. Dans ce sens on peut dire que l’Amérique hispanique,

qui avait été au XVIe siècle le « laboratoire » occidental de projets novateurs de contrôle des

populations, retrouve au XVIIIe siècle ce rôle expérimental, puisque c’est sur la scène des

rapports coloniaux que s’affrontent des thèmes politiques, sociaux et économiques (la liberté,

étendue à tous ou limitée, l’infériorité raciale, l’impuissance de l’homme face à une nature

écrasante), des thèmes qui connaîtront le développement que l’on sait au cours du XIXe et

d’une partie du XXe siècles. Les arguments des uns et des autres intéressent l’Histoire
universelle en gestation, en cela qu’ils posent « avant la lettre » la question du sous-

développement d’une partie du monde (sa « régression », sa décadence, sa stagnation) et, du

même coup, renforcent ou remettent en question l’idée de la supériorité européenne et de

l’universalité de sa civilisation.

Pour illustrer le regard européen sur l’Amérique (ou les Amériques) nous exposerons

les grandes lignes d’un débat dont les acteurs principaux ont été Cornelius de Pauw, William

Robertson et l’abbé Guillaume Thomas Raynal. Ces trois auteurs, assez différents dans leur

interprétation des matériaux, utilisent les deux modèles élaborés par Montesquieu et par

Voltaire pour expliquer la diversité des sociétés : la théorie des climats et la variabilité des

mœurs, liant ainsi l’histoire universelle aux contraintes de la géographie. Le texte de Pauw est

probablement l’un des premiers essais sur l’infériorité de certaines races, en avance sur les

écrits de Meiners. William Robertson, aux méthodes plus scientifiques, s’intéresse aux

relations causales entre les faits et distingue nettement les mœurs, qui relèvent de la longue

durée et qui dépendent du régime de propriété, de l’histoire politique et événementielle. Enfin,

la somme impressionnante de l’abbé Raynal est probablement l’ouvrage français qui répond

le mieux au critère de l’Histoire Universelle. Raynal construit une fresque historique

mondiale, qui englobe l’Inde, l’Afrique, le pôle nord, les îles du Pacifique, l’Europe et

l’Amérique, les Arabes, les Turcs et les Tatars, peuples dont il remonte aux origines et qu’il

suit à travers les siècles en se centrant sur les relations commerciales. Celles-ci sont pour lui le

moteur de l’histoire, même si les conséquences ne sont pas toujours heureuses. C’est dire

l’importance de la Découverte de l’Amérique dans son schéma explicatif.

Le regard hispanique sur la question est ici incarné par quelques jésuites créoles exilés

en Italie après l’Expulsion, notamment Francisco Javier Clavijero et Juan de Velasco. Pour

comprendre leur position il faut tenir compte du contexte politique et social. L’expulsion de la
Compagnie de Jésus, édictée par Charles III, monarque moderne et éclairé, fut saluée par les

élites européennes comme le triomphe de la raison d’Etat sur le fanatisme et la tyrannie de

l’Ordre. Si le projet de sécularisation de l’administration espagnole éclairée représentait à

plusieurs égards un « progrès », le démantèlement des missions n’eut pas toujours des

conséquences économiques et sociales positives. Sans entrer dans une polémique qui continue

à nourrir de nombreux ouvrages contemporains, il nous importe ici de souligner le

rayonnement intellectuel des jésuites historiens de cette époque et leur double marginalité de

créoles et d’exilés. A cela il faut ajouter le discrédit général des Jésuites à la fin du XVIIIe

siècle auprès des élites éclairées. C’est pourquoi, pour pertinents que soient leurs propos,

l’audience qu’ils recueillent, en dehors des cercles liés à l’ancienne Compagnie de Jésus, est

minime. Il ne suffit pas de dire des vérités, il faut encore qu’elles puissent être entendues.

Nature sauvage et climats extrêmes

Les réflexions sur la démesure américaine ne datent pas du XVIIIe siècle. Bien avant

les Lumières, les cosmographes et les géographes ibériques se sont interrogés sur les

différences climatiques entre l’Ancien et le Nouveau Monde. En Amérique tout est marqué

par la démesure : les phénomènes telluriques, le débit des fleuves, l’élévation des chaînes

montagneuses, le renversement des saisons, les neiges équatoriales et la nature

exceptionnellement féconde du sol. Depuis que les premiers chevaux et les premières vaches

furent importés dans le Nouveau Monde, la prolifération rapide de ces animaux en liberté du

nord au sud du continent, fut un sujet d’étonnement. La fertilité de la terre déteignait sur les

espèces vivantes et bien évidemment sur les nouvelles générations, qui bénéficiaient de cette

puissance génésique, ce qui faisait dire au président du tribunal de Lima en 1567 que les métis

naissaient « d’heure en heure ». Cette multiplication humaine n’était pas sans danger et

jusqu’à la fin de l’époque coloniale, les autorités redouteront la rebellion des plus nombreux.
La fertilité du sol n’est donc jamais mise en doute, sauf dans quelques zones désertiques et

marginales; cette générosité de la terre n’incite pas à l’effort et la paresse devient un « vice »

général que les autorités cherchent (sans succès véritable) à redresser par le travail.

Telles étaient les idées reçues des Espagnols sur la nature, des idées qui sont

toujoursen vigueur, en ce début du XXIe siècle, par cette nébuleuse que l’on désigne comme

l’opinion courante latino-américaine. C’est pourquoi les critiques de cette « doxa » émises au

XVIIIe siècle par des penseurs européens vont être ressenties comme une véritable

déclaration de guerre. L’adversaire le plus violent des Américains est Cornelius de Pauw, qui

part de la théorie des climats de Montesquieu pour expliquer les liens entre la nature

américaine et l’état « dégénéré » des populations. Hollandais d’origine, de Pauw exerçait des

fonctions diplomatiques à Berlin. Il était probablement franc-maçon, comme semble

l’indiquer les trois astérisques qui suivent l’initiale de son patronyme, en tout cas violemment

anti-clérical, comme l’attestent les deux vignettes de la page de garde de chacun des deux

tomes de son essai. Aux yeux de ses contemporains, il était tenu pour le plus grand

connaisseur de l’Amérique, et jouissait donc d’un grand prestige. Ses Recherches

philosophiques sur les Américains sont rédigées en français ; son objectif était d’écrire

l’histoire de l’homme naturel, dont l’habitat principal est l’Amérique mais que l’on peut

trouver ailleurs, dans des contrées soumises aux mêmes contraintes climatiques. Dans

l’édition originale, une note manuscrite explique que « ce livre est à l’index de Rome et

Espagne, comme absolument mauvais et avec raison ».

« Il est du ressort de la philosophie de l’Histoire de marquer par quels degrés l’esprit

humain s’est élevé aux grandes inventions et d’expliquer pourquoi les mêmes découvertes ont

été portées à un plus haut point de perfection dans un pays comme dans un autre » (II, p. 206).

Il y a donc une ébauche des stades progressifs de la pensée, qui précède de plusieurs
décennies le projet (plus accompli) d’Auguste Comte. Ce sont moins les faits concrets, les

événements, qui intéressent Pauw ; son histoire porte sur les liens entre les mœurs, le climat

et l’hérédité. Car, comment expliquer que dans une grande partie du globe ce développement

n’a pas pu avoir lieu ? Il ne s’agit pas de quelques exceptions négligeables mais de

phénomènes de stagnation à une très grande échelle. « N’est-il pas surprenant, dit-il, qu’on

n’ait trouvé sur une moitié de ce globe (c’est moi qui souligne) que des hommes sans barbe,

sans esprit, atteints du mal vénérien et tellement déchus de la dignité de nature humaine qu’ils

étaient indisciplinables ? » [...] Il est triste que cet état soit néanmoins celui où végètent les

deux tiers du genre humain [...] L’Amérique et l’Afrique ne sont presque peuplées que de

sauvages : le despotisme a accablé et accable l’Asie et pénètre par mille endroits en Europe,

qui semble être menacée de ce fléau ». On pourrait déceler dans ces propos une préfiguration

de la théorie de l’histoire de Hegel. Ce qui frappe davantage est l’utilisation d’un vocabulaire

hygiéniste, en vogue à l’époque, comme « malsain » ou « infection ». L’allusion à la syphilis

est éclairante. L’absence de système pileux féminise les Indiens et par extension, les rend

pusillanimes. Ces traits ne sont pas le fait de quelque curiosité naturelle mais caractérisent les

deux tiers du genre humain, des populations soumises, ou devant l’être, à celles, moins

nombreuses mais plus avancées.

L’influence délétère du climat sur les sociétés américaines est le cheval de bataille de

De Pauw. La région subarctique est l’exemple même de nature invivable qui ne peut produire

que des races dégénérées, dont les malheureux Eskimos des « affreux rivages de la Baie de

Hudson » sont le prototype (Pauw, II, p. 140). Le soleil noircit leur peau, ils sont

« phlegmatiques et parlent laconiquement parce qu’ils n’ont que peu de conceptions et encore

moins de mots pour les exprimer : le silence et la sombre horreur des solitudes qu’ils habitent

leur inspirent de la tristesse ». « La Nature brute est hideuse et mourante », affirmait Buffon
dans son Histoire Naturelle, et seule l’industrie des hommes peut créer de l’harmonie. De

Pauw parle à plusieurs reprises de « solitudes », « déserts », « espaces vides », même si ces

territoires sont sillonnées par des nomades en quête de gibier. Dans ce Nord lugubre, parsemé

de terrains « fétides et marécageux », aucune ville ne peut exister. Occupant les degrés les

plus bas de la Sauvagerie, les Eskimos partagent leur état avec d’autres peuples comme les

Patagons, les « Blafards » (isthme de Panama) les Orang-outans et les Hottentots du sud de

l’Afrique, auxquels l’Encyclopédie, dans une livraison de 1765, consacre une entrée. Ces

peuples, précise Pauw, ne sont pas des monstres bizarres comme ceux qui avaient été

imaginés naguère par les explorateurs de la Renaissance, héritiers des traditions de l’Antiquité

sur les peuples des confins. Ce sont des peuples dégénérés par leur mode de vie, la pauvreté

de la nature et l’exploitation qu’ils subissent des Européens. Des peuples malades, en somme.

En Amérique tout se dégrade. Les Sibériens, par exemple, qui vivent également dans

une nature terrifiante, ont comme les Canadiens, des chamanes, qu’il appelle d’ailleurs

« shames » et « jongleurs » au Canada. Ces similitudes sont logiques puisque le climat est

sensiblement le même. Mais les différences montrent bien l’infériorité des Américains. Ceux

du Vieux Monde connaissent le fer et la domestication du renne ; « les Canadiens au contraire

ont laissé chez eux dans l’état de nature ces mêmes animaux assujettis par les Sibériaques ;

l’idée de les apprivoiser (les caribous) ne leur est jamais venue » (I, p. 143). Notons un certain

nombre de comparaisons avec l’extrême-nord de la Russie (la Nouvelle-Zemble) et plusieurs

références à sa proximité avec l’Amérique, deux confins qui tendent à se confondre.

Les Sauvages sont des peuples sans agriculture ni industries, surpris par le Déluge

alors qu’ils étaient à peine dégrossis : « Les peuples de l’Amérique étaient donc, en ce sens,

plus modernes que les nations de l’Ancien monde ; ils étaient plus faibles parce que leur terre

natale était plus malsaine ». Si en médecine le malsain se dégageait des corps putrides et
devenait contagieux, une opinion courante croyait que l’infection de l’air procédait d’en bas,

du sein de la terre. Une nature « malade » agit par contagion sur les mœurs des populations

mais aussi sur le physique et sur la race. La zone sub-arctique, fréquentée depuis la fin du

XVe siècle par les marins basques, bretons et anglais, qui pratiquaient la pêche à la morue et

échangeaient régulièrement avec les natifs Inuit des objets contre des peaux, devient sous la

plume de cet « américaniste » un lieu où l’histoire s’est congelée, si l’on peut dire, freinant la

perfectibilité propre de l’homme. Cette situation rejaillit sur l’intelligence des sauvages, qui

ne peut pas s’épanouir, soit parce qu’ils en sont naturellement dépourvus soit parce qu’eux-

mêmes s’infligent, sans en avoir conscience, un traitement déraisonnable. Les déformations

corporelles dont les Sauvages américains sont friands, témoignent, selon lui, de leur

insatisfaction avec leur propre corps. D’ailleurs ces déformations crâniennes endommagent

vraisemblablement « le siège des sens, les organes de la raison » (I, p. 147). Placés sous une

autre latitude, les Californiens « sont d’une paresse impardonnable, n’inventent rien,

n’entreprennent rien [...] inutiles à eux-mêmes et à la société » (I, p. 169). « Quand on les

interroge sur leur état primitif, sur leur antiquité, ils répondent qu’ils ont de temps

immémorial respiré dans leurs solitudes, sans mécontentement, sans chagrin, jusqu’à l’arrivée

des missionnaires » (I p. 171).

L’ataraxie des sauvages les place en marge de l’humanité bien constituée : « une

insensibilité stupide fait le fond du caractère de tous les Américains : leur paresse les empêche

d’être attentifs aux instructions » (II, p. 154). La paresse dont parle De Pauw n’est pas

l’indolence des Naturels et des métis que les Espagnols attribuaient à la vie facile, mais relève

de la bêtise et de la débilité physique et morale. Avec si peu de moyens, les Sauvages ne

peuvent bâtir de société stable ni se doter d’une religion et de préceptes moraux. La race

parfaite est évidemment l’Européenne (I p. 200). Encore que les Espagnols, responsables en
grande partie de l’abrutissement des populations, ne semblent pas appartenir pleinement à cet

ensemble et font partie d’une cohorte de peuples issus d’horizons différents : « Les Scythes,

les Egyptiens, les Chinois, les Indiens, les Phéniciens, les Persans, les Grecs, les Romains, les

Espagnols, les Nègres et les Juifs, ont eu anciennement la coutume d’immoler des hommes

avec profusion : s’il n’est pas possible de prouver qu’ils ont tous été anthropophages dans leur

etat d’abrutissement, c’est que cet état a précédé les temps historiques et par conséquent, une

nuit obscure a dérobé aux yeux de la postérité une partie des atrocités » (I, p. 212). Le racisme

cède de temps à autre à des considérations plus politiques. En se fondant sur l’Espagnol

Antonio de Ulloa, de Pauw affirme que « ce sont les travaux excessifs auxquels la barbarie

des Espagnols les assujettit qui y produisent tant d’hommes défectueux » (I, p. 145).

Toutefois tous les peuples américains ne sont pas des « sauvages » nomades et le

Mexique et le Pérou infirment en principe de tels arguments. Mais De Pauw disqualifie

Garcilaso de la Vega en quelques lignes : « Garcilasso de la Vega qu’on prend ordinairement

pour un Américain, n’était qu’un métis...il a produit un ouvrage si indigeste, si pitoyable, si

foncièrement mal raisonné, que trois auteurs français qui ont tenté de le rédiger et de le mettre

en ordre, n’ont pu y réussir. Dans la dernière « Histoire des Incas » qui a paru à Paris en 1744

et qu’on attribue à Garcilaso, on n’a pas conservé une phrase de l’original » (II, pp. 154-155).

Il faut que Garcilaso ait menti pour que les Incas ne soient pas une exception à l’infériorité

des Américains. Sur le Mexique, De Pauw égrène également quelques contre-vérités : le

nombre de temples était bien moindre que celui qui est rapporté par les chroniqueurs

espagnols, et par conséquent, les Aztèques n’étaient pas un peuple urbain: « Montezuma avait

donné à cette bourgade la forme d’une cité », ou encore : « Le prétendu château où cabanaient

les rois mexicains était une grange : aussi Fernand Cortez, ne découvrant aucune habitation

propre dans toute la capitale, y fit-il construire à la hâte ». De Pauw se gausse des
chroniqueurs qui donnaient à l’ancienne capitale aztèque plus de 70.000 maisons et nie

l’existence de vestiges anciens : « comme on ne découvre dans tout le Mexique, aucun vestige

d’anciennes villes Indiennes, il est sûr qu’il n’y avait qu’un seul endroit qui eût une apparence

de cité : Mexico ». Quelques années plus tard l’historien écossais William Robertson ne suivra

pas ces considérations dénigrantes et cherchera à placer les empires Mexicain et Péruvien

dans une voie menant à la civilisation, mais voie de traverse néanmoins, puisque l’absence de

roue, d’écriture alphabétique et d’outils de fer sont des indicateurs d’un progrès limité, en

comparaison avec celui par lequel sont passées les grandes civilisations de l’Ancien Monde.

Enfin, de Pauw passe sous silence l’existence de grandes villes hispano-américaines comme

Mexico et Lima, dont il n’ignore pas l’existence puisqu’il cite la chronique d’ Antonio de

Ulloa qui fait une large part aux cités de l’Amérique du Sud.

Les contradictions de l’abbé Raynal

L’ouvrage de Raynal est d’une tout autre veine, même s’il lui arrive d’épouser des

opinions raciales proches de De Pauw. Dès le début du livre 1 de son Histoire philosophique,

l’abbé Raynal lie l’Amérique à l’Histoire Universelle, puisque la découverte « donne

naissance à une révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs,

l’industrie et le gouvernement de tous les peuples[...] C’est à ce moment que les hommes des

contrées les plus éloignées se sont devenus nécessaires ». Le Canada occupe chez Raynal une

place importante, ce qui n’est pas étonnant pour un Français qui a lu les travaux de Sagard et

de Lafitau. Ce territoire échappe d’ailleurs à la destinée de la majorité du continent, soumise à

l’Espagne. En cela il a valeur d’exemple. L’abbé évoque la nature majestueuse de cette

contrée septentrionale en des termes bien différents de ceux de Pauw. « Tout dans cette région

intacte du nouveau monde portait l’empreinte du grand et du sublime. La nature y déployait

un luxe de fécondité, une magnificence, une majesté qui commandait la vénération, mille
grâces sauvages qui surpassaient infiniment les beatés artificielles de nos climats » (livre 15,

p. 12). Nous avons là une évocation digne de Chateaubriand. Cette « force créatrice » des

éléments prit fin de façon irréversible : « tout-à-coup l’homme y parut et l’Amérique

Septentrionale changea de face » (livre 17, p. 207). C’est le travail de l’homme qui la

transforme, et le philosophe suit ici Buffon. L’activité des sauvages est pourtant limitée à la

chasse, à la pêche et à la cueillette. C’est ici que le climat intervient : « le Canada n’est point

désert par l’avarice de la nature (une réponse à de Pauw) mais par le genre de vie de ses

habitants[...] qui usent toute leur vigueur à leur conservation ». Le corps sauvage n’est pas

difforme, « leur stature était taillée en général dans les plus belles proportions » (livre 15, p.

14). Certes, les langues hurone, algonquine et sioux ne possèdent pas, selon l’abbé, de termes

abstraits, mais en dépit de ces carences, les peuples du nord (Canada) sont moins faibles que

ceux qui habitent le Sud, car ils ont « cette énergie qu’on trouve toujours chez les peuples du

nord, à moins qu’ils ne soient pas comme les Lapons, d’une espèce fort différente de la

nôtre » (livre 16, p. 19). Les Sauvages n’ont pas de richesses et ne connaissent par conséquent

ni l’avarice ni l’accumulation. Les contacts avec les Européenset l’introduction de l’eau-de-

vie et des rapports intéressés ont provoqué leur abrutissement. C’est le revers de la traite des

peaux et des relations commerciales intenses dans la région.

Raynal reprend le problème de l’origine des populations américaines, qu’il se défend

de pouvoir retracer avec exactitude. Il adopte les théories courantes des migrations issues de

la Tartarie orientale par un « pont de terre » reliant les deux continents, mais suggère d’autres

possibilités, comme la voie maritime et le cabotage. L’Amérique est vraiment un monde

« nouveau », peuplé depuis toujours par des étrangers ; c’est encore un « hémisphère en

friche », qui ne s’est pas encore dégagé des effets d’un second déluge. Dans ce cas, « Si les

Américains sont un peuple nouveau, forment-ils une espèce d’hommes originairement


différents de celles qui courent l’ancien monde ? » (livre 17, p. 196). Certains aspects le

laisseraient penser, comme l’absence de pilosité des sauvages « dégradés dans tous les signes

de virilité ». Alors qu’il a vanté la beauté de la nature sauvage du Canada, Raynal se range

pourtant aux idées en cours de Buffon et de Pauw : « Tout retrace une maladie dont la race

humaine se ressent encore. La ruine de ce monde est encore empreinte sur le front de ses

habitants. C’est une espèce d’hommes dégradée et dégénérée dans sa constitution physique,

dans sa taille, dans son genre de vie, dans son esprit peu avancé pour tous les arts de la

civilisation. Un air plus humide, une terre plus marécageuse doivent infecter presque jusqu’à

la racine tous les germes, soit de la subsistance, soit de la multiplication des hommes » (livre

17, p. 198). La grille « médicale » se referme sur les sauvages alors que son intérêt personnel

et « national » pour le Canada en a fait sortir quelques-uns à la lumière de l’histoire. Quand

les Sauvages ne sont pas dégradés, ils sont gagnés par l’indifférence : « ces peuples étaient

humains, écrit-il en se référant aux Indiens que Colomb rencontra dans les Caraïbes, « sans

malignité, sans esprit de vengeance, presque sans passions » (livre 6, p. 26). Bien que l’abbé

Raynal ait été critique à l’égard de l’esclavage et des sévices infligés aux Noirs, il pense que

la couleur de la peau, qui résulte du climat, est un signe d’infériorité. Ainsi, en se référant aux

Californiens, il note qu’ils sont plus basanés que les Mexicains, ce qui prouve « que la vie

policée de la société renverse ou change entièrement l’ordre et les lois de la nature, puisqu’on

trouve sous la zone tempérée un peuple sauvage plus noir que ne le sont les nations civilisées

de la zone torride » (livre 6, p. 86).

Toutefois en homme des Lumières, Raynal se sert des Sauvages pour contester les

injustices de sa société : « Tous les peintres des mœurs sauvages ne placent point la

bienveillance dans leurs tableaux. Mais la prévention ne leur a-t-elle pas fait confondre avec

le caractère naturel une antipathie de ressentiment ? Ces peuples n’aiment, n’estiment ni


n’accueillent les Européens. L’inégalité des conditions que nous croyons si nécessaire pour le

maintien des sociétés est aux yeux d’un sauvage le comble de la démence. Ils sont également

scandalisés que chez nous un homme ait lui seul plus de biens que plusieurs autres [...] Mais

ce qui leur semble une bassesse, un avilissement au-dessus de la stupidité des bêtes c'est que

des hommes qui sont égaux par la nature, se dégradent jusqu' à dépendre des volontés ou des

caprices d' un seul homme ». Nous sommes-là dans le sillage de Voltaire et de Diderot.

Le Mexique et le Pérou sont traités repectivement dans les livres 6 et 7. Contrairement à De

Pauw, Raynal vante la beauté de Mexico et la sagesse des Incas, s’inspirant visiblement de

Garcilaso de la Vega. Il consacre de longs développements aux lois des uns et des autres. Les

Incas connurent un Confucius en la personne de Manco Capac, fondateur d’une « race de

conquérants (les Incas) qui semblaient n’avoir vaincu que pour le bonheur des

hommes » (livre 7, p. 110). Comment alors expliquer leur défaite si rapide, aux mains des

Espagnols ? Les superstitions et le despotisme des monarques eurent, pour Raynal, une

importance décisive, mais un autre facteur déjà présent chez tous les sauvages américains,

freine la perfectibilitité et les fragilise : l’absence d’ambition. Les Péruviens, nous dit-il, ne

s’élevèrent jamais au-dessus du plus étroit nécessaire. Sans propriété privée, sans commerce

et « presque sans relation d’intérêt », les Péruviens n’eurent pas besoin d’écriture et stagnèrent

dans la satisfaction des besoins élémentaires, sans exiger davantage ni de leurs rois ni d’eux-

mêmes. En 1787, l'Académie de Lyon mettait au concours le sujet suivant : « De l'influence

de la découverte de l'Amérique sur le bonheur du genre humain ». Parmi les ouvrages

présentés sous ce titre, celui de l'abbé Genty mérite seul de retenir l'attention, si l’on en croit

Louis Baudin. L’auteur suivant les arguments de l’abbé Raynal, admet que la propriété

collective des Incas leur procurait un réel « bonheur », mais, dans la mesure où ils ignoraient

la propriété individuelle, ils manquaient d’émulation pour progresser et « la plus grande


partie de l'activité nationale se consumait inutilement, faute d'instruments propres à la diriger

et à en multiplier les effets ». Ce bonheur fut d’ailleurs temporaire puisqu’au moment de

l’arrivée des Espagnols, les guerres dynastiques avaient déchiré l’empire. En conclusion

l'abbé Genty affirme que les « fruits inestimables » qu’aurait dû apporter la découverte de

l'Amérique « ont été changés en poisons mortels par la rage des conquérants et l'ambition des

rois ».

Décalages temporels

Le discours sur l’infériorité des races et les effets nuisibles des climats excessifs pose la

question des décalages temporels et laisse ouverte la possibilité de l’existence de peuples sans

histoire ou des survivances archaïques. Questions comme on le sait d’une importance extrême

pour l’ethnologie qui se développe au XIXe siècle et qui ont été reprises à une époque

relativement récente par Claude Lévi-Strauss. « En abordant pour la première fois à cette terre

malheureuse et inconnue qu’on a nommée le Nouveau Monde », écrit De Pauw, « on y a

retrouvé des coutumes barbares atroces et singulières, qui avaient été de Temps immémorial

en vogue chez les habitants de l’ancien continent et dont quelques unes ont été extirpées par

les efforts de la Philosophie et dont d’autres ont triomphé de la Raison » (II, p. 208).

L’Amérique est donc un conservatoire d’archaïsmes, un lieu où l’action du temps est annulée.

Il est d’ailleurs remarquable, selon lui, que l’on trouve au Canada ou dans la forêt

amazonienne des pierres taillées similaires à celles de Scandinavie, antérieures à l’invention

du fer et du cuivre et supposées « anté-diluviennes » (II, pp. 349-350). Cette très haute

ancienneté ne peut pas être prouvée. « J’avoue, dit De Pauw, que ces monuments (en

Scandinavie) peuvent être anté-diluviens, mais ils peuvent aussi être postérieurs à cét

événement, car les Sauvages du Nouveau Monde s’en servent encore aujourd’hui ; quand on
trouvera donc, dans mille ans, de semblables instruments dans le Canada ou dans les bois de

la Guiane, on se trompera si l’on les prend pour des antiquités antérieures au Déluge ».

Les facultés physiques viciées des Américains ont entraîné la perte des facultés

morales (II, p. 153). « La Nature, ayant ôté à un hémisphère de ce globe pour le donner à

l’autre, n’avait placé en Amérique que des enfants dont on n’a encore pu faire des hommes.

Quand les Européens arrivèrent aux Indes occidentales au XVe siècle, il n’y avait pas un

Américain qui sût lire ou écrire ; il n’y a pas encore de nos jours un Américain qui sache

penser ». Parmi ces peuples « abrutis » il y a des prototypes, les Eskimos, les Algonquins, les

Californiens, les Patagons, acculés par d’autres dans des cul-de-sac continentaux, des poches

de régression où la marche de l’histoire s’inverse. Les confins du monde habité, que les

Anciens peuplaient de monstres, sont devenus les réservoirs de la dégénerescence :

Canadiens, Eskimos, Patagons, Californiens, Lapons, Samoyèdes et Hottentots. Tous ces

Sauvages ont en commun d’habiter sous des climats extrêmes (froid polaire, sécheresse

tropicale) où ne peut plus s’exercer la perfectibilité humaine. Il est d’ailleurs étonnant que

des usages semblables apparaissent sous des climats différents ou entre des nations qui ne se

connaissent pas » (par exemple, la coutume d’ensevelir les vivants lorsqu’une personne de

rang meurt). La théorie des climats a donc des limites et c’est dans la similitude des races que

l’on doit trouver l’explication. Pour Raynal, les décalages temporels se sont produits partout :

« il n’y a que deux jours que l’Europe était sauvage ; à bien des égards, elle est encore barbare

et sans l’immense communication que les hommes ont les uns avec les autres, elle le serait

peut-être toujours » (I, pp. 2-3). D’où l’importance des réseaux commerciaux, malgre les

effets non désirés.

Pour Raynal, la jeunesse du continent explique la sauvagerie, car il faut des siècles

pour parvenir à la civilisation. Mais la cause ultime de ce retard réside dans l’absence de désir
de ces hommes, incapables de nourrir la perfectibilité innée dans chaque être humain. Comme

pour De Pauw, c’est la soumission de l’être à ses besoins élémentaires, que les climats

extrêmes renforcent, qui fait de ses peuples des esclaves : de leurs despotes, des superstitions,

des conquérants espagnols et des Européens. Le système colonial avec ses contraintes mais

ses atouts commerciaux, qui s’exerce sur plus de la moitié du globe, à condition de se fonder

sur des bases rationnelles, apparaît comme le seul avenir possible d’une humanité qui s’est

arrêtée à son enfance.

Ripostes

L’expulsion des Jésuites en 1776, edictée par Charles III, parmi d’autres conséquences

importantes, à celle d’amputer les colonies ibéro-américaines d’une partie de ses élites. Au

terme d’un long voyage le long des côtes américaines, les religieux gagnent l’Italie. Beaucoup

s’intéressent à l’histoire et connaissent les thèmes de la controverse lancée par de Pauw,

l’abbé Raynal et William Robertson. Les exilés vont entreprendre une contre-propagande, une

sorte de mission posthume qu’ils vont mener de façon rigoureuse. Dans le domaine de la

poèsie, le guatemaltèque Rafael Landívar rédige en latin sa Rusticana Mexicana (1981) où il

exalte la beauté des paysages de son pays, avec des accents pré romantiques. Le naturaliste

chilien Juan Ignacio Molina rédige le Saggio sulla storia naturale del Chile (1782), traduit en

plusieurs langues, qui est non seulement le premier ouvrage « moderne » d’histoire naturelle

sur cette région mais contient également des remarques intéressantes sur les possibilités

ouvertes par l’exploitation des ressources naturelles. A leur tour, Francisco Javier Clavijero et

Juan de Velasco vantent la bonté du climat et la fertilité de leurs patries respectives, le

Mexique et la vallée de Quito. La révision des idées reçues sur l’Amérique a certes une

incidence sur ce qu’on appelle la prise de conscience politique des créoles, quelques années

avant les guerres d’indépendance contre l’Espagne. Mais elle nous intéresse ici en tant que
tentative d’inscrire les populations indigènes dans une histoire comparable à celle de l’Ancien

Monde.

Xavier Clavijero ne se borne pas à réfuter De Pauw ; il place ses propos dans un

contexte politique international. « Ces insanités, écrit-il, sont les effets d’un patriotisme

aveugle qui les pousse à concevoir quelques prééminences imaginaires de leur propre pays sur

tous les autres » (p. 455). L’argument sur la dégénération des animaux américains par l’action

délétère du climat, qui sont plus petits et moins féroces que ceux de l’Ancien monde peut se

renverser facilement car, selon la même logique, un philosophe de Guinée déduirait que le

climat européen, incapable de produire des animaux aussi grands et féroces que ceux de

l’Afrique, est bien plus malsain que celui de son pays (pp. 461-462). Finalement ces

philosophes et historiens européens qui ont tellement parlé de la stérilité des marécages et des

forêts d’Amérique, devraient avoir à l’esprit les « misérables contrées de Laponie, Norvège,

Islande, Nouvelle-Zemble, Spitzberg ainsi que les horribles et vastes déserts de Sibérie, de

Tartarie, d’Afrique et d’Arabie, tous situés dans l’Ancien Continent et occupant au moins un

quart de son extension » (p. 473). Notons chez le Jésuite et en dépit de ses positions critiques,

des conceptions comparables à celles de ses adversaires sur l’existence de poches

d’arriération culturelle.

Mais l’intérêt de la somme de Clavijero sur le Mexique dépasse les termes étroits de la

controverse sur la nature américaine, synthétisés dans les six dissertations finales. Il s’agit en

effet du livre d’histoire américaine le plus accompli écrit au XVIIIe siècle. Son objectif est de

restituer à sa patrie sa splendeur bafouée par quelques « écrivains modernes » à la mode. Ce

travail insère donc le Mexique, en dépit de sa singularité, dans le concert des nations

civilisées. En guise d’introduction, Clavijero fait le bilan des sources existantes, en les

classant chronologiquement. Les chroniques, rédigées en castillan, ne sont pas les seuls
documents consultés et consultables par tout homme de science. Il y a encore un corpus

iconographique qui réunit cinq collections de peintures faites par les Mexicains pour

expliquer leur propre histoire (dont le célèbre codex Mendoza, le premier à avoir été recueilli

à l’époque coloniale). Clavijero n’est pas seulement celui qui exprime un point de vue créole,

face aux fantaisies européennes, mais encore, par sa connaissance de la langue nahuatl et des

pictogrammes, celui qui introduit la vision historique des Américains. L’histoire du Mexique,

insérée dans celle du monde, par l’importance de l’héritage antique et de la conquête

espagnole, ne s’écrit pas à Berlin ni à Paris, mais doit partir de la version autochtone des

événements. Fort de cette documentation impeccable, ainsi que de sa propre expérience (« la

fréquentation longue et intime des Mexicains »), Clavijero peut aborder la rédaction de son

« Histoire ».

L’idée qui sous-tend ce texte dense et très détaillé est que tous les Américains ne sont

pas des sauvages et que la diversité des peuples policés est bien plus grande que ce que les

auteurs étrangers déclarent. Cette revendication du monde indigène avait déjà eu un

précurseur illustre, Lorenzo Boturini Benaducci, qui avait publié en 1746 et à Madrid, Idea

de una nueva historia general de América Septentrional, inspiré dans les théories cycliques de

Vico. Au Mexique, affirme Clavijero, les Espagnols découvrent une civilisation plus raffinée

que celle que les Phéniciens et les Carthaginois trouvèrent en Espagne, ou les Romains, dans

les Gaulles ou en Grande-Bretagne (pp. 45-46). L’échelle des civilisations est donc bousculée

et la comparaison ne profite pas nécessairement à l’Europe. Le Jésuite convient que les

Mexicains du XVIIIe siècle ne sont plus les mêmes que ceux de l’Antiquité, mais, ajoute-t-il,

il est difficile d’imaginer ce que fut la Grèce ancienne en regardant les Grecs des temps

présents (libro X, p. 518-519 ). En homme des Lumières, Clavijero estime qu’il, « est très

difficile de progresser dans les sciences lorsqu’on mène une existence misérable et servile ».
La critique de l’oppression coloniale est présente, mais le métissage qui résulte de la conquête

est un progrès. Notons en passant le caractère exemplaire de la Grèce moderne turquifiée pour

penser les méfaits culturels de l’oppression. Quelques années plus tard, l’affranchi Olaudah

Equiano, « the African », devenu marin pour le compte de l’Angleterre et auteur du premier

livre rédigé personnellement par un ancien esclave, accosta avec son navire à Smyrne, où il

fut frappé par l’absence de femmes dans les rues, à l’exception que de quelques unes qui

circulaient entièrement voilèes, et l’assujetissement des Grecs par les Turcs lui rappella celui

des Noirs par les Blancs. Le sort de la Grèce, civilisation emblématique s’il en est, permet de

penser la régression culturelle en termes politiques et non pas raciaux.

Clavijero ne déroge pas à la question sur l’origine des Mexicains, qu’il fait venir du

Nord, « parce que le nord de l’Amérique peut, comme celui de l’Europe, être appelé la

pépinière du genre humain ». C’est donc un mouvement migratoire vers les terres

méridionales que suivent les tribus errantes des Aztèques, avant de se sédentariser au bord du

lac de Tezcoco (II-4, p. 52). Mais pour confirmer cette information, il s’appuie sur les sources

autochtones (les codex, les références aux mythes et aux légendes que font les chroniqueurs

du passé). Chroniques, mythes et légendes mentionnent des inondations, qu’il interprète

comme l’écho lointain du Déluge, point de départ incontournable pour expliquer la dispersion

des hommes : « sur ces deux points s’accordent tous les historiens toltèques, chichimèques,

alcohuas, mexicains et tlaxcaltèques » (I-17). Tout en attribuant une valeur à la mythologie, en

homme de science il estime que les origines de ce peuple se perdent dans la nuit des temps,

comme cela est le cas dans le Vieux Monde. Donc grande ancienneté – critère qui distingue

les civilisations vénérables – difficile à évaluer. Le récit historique débute donc avec

l’expansion des Toltèques, les prédécesseurs des Aztèques, sur lesquel on dispose de

documents. La profondeur historique mexicaine n’est pas une nouveauté et les chroniqueurs
du XVIe siècle avaient insisté sur ce point. Au XVIIIe, en pleine polémique sur la

dégénérescence américaine, la longue durée des civilisations n’est pas un simple détail, car

elle témoigne de leur vitalité. Cette « monarchie » toltèque dura quatre siècles. Durant cette

période, ce peuple élabora un calendrier d’une grande exactitude, aussi parfait que le romain.

Toute « nation », écrit-il, doit obéir à trois principes organisationnels: la religion, les lois et

l’économie. Ces trois aspects sont très développés chez les Mexicains, même si la religion est

fondée sur des erreurs (c’est un religieux qui parle), comme l’étaient d’ailleurs celles des

Grecs et des Romains. Dans le livre 7 de son History of America, William Robertson signalait

la pauvreté monumentale des Mexicains critique leurs réalisations artistiques. Clavijero, en

revanche, parle des nombreux vestiges des Aztèques qui subsistent encore à son époque (II, p.

65), accordant ainsi une place importante à l’archéologie. Ce travail de compilation

extrêmement documenté inaugure ce que l’on peut appeler « l’américanisme », comme

discipline consacrée aux antiquités du continent et née comme une réponse au défi lancé

depuis l’Europe sur les races américaines et leur retard. Dans l’argumentation de Clavijero,

les Mexicains occupent une place prééminente puisqu’ils permettent d’infirmer les jugements

dédaigneux de Pauw, mais aussi de Robertson et de Raynal, puisque les ancêtres des Aztèques

étaient des chasseurs nomades, errant sur de très longues distances, devenus sédentaires au

terme de leur pérégrination et fondateurs d’un empire. Les Sauvages sont donc perfectibles.

Même s’il admet l’origine asiatique des Américains, Clavijero fait preuve d’un

diffusionisme limité. Les premiers peuples qui se sont dispersés dans tout le continent n’ont

pas manqué de créativité et, dans leur nouvel habitat ont inventé des choses nouvelles. Les

pyramides mexicaines ne sont pas nécessairement des réminiscences égyptiennes, mais des

répliques artificielles de montagnes. D’autre part, et contrairement à Buffon, qui affirmait que

les hommes et les animaux étaient passés dans leur totalité de Tartarie orientale en Amérique,
Clavijero pense qu’il n’est pas vraisemblable que ces migrants aient pu emporter avec eux des

bêtes nuisibles ou tout simplement laides et inutiles, et que par conséquent, elles doivent être

originelles du nouveau monde.

Cependant l’originalité de son Histoire ne réside pas simplement dans le rejet

argumenté des théories sur la dégénerescence de l’Amérique. Clavijero rédige une histoire qui

n’est pas une réflexion sur les mœurs à la manière de Voltaire, mais qui retrace des

événements politiques qui s’enchaînent, comme dans les histoires de l’Ancien Monde. Ses

personnages échappent au stéréotype, ils sont en chair et en os, et le lecteur peut les suivre, les

aimer, les craindre, les estimer ou les détester. Alors que le Sauvage n’induit aucune

identification, non seulement en raison de son étrangeté mais surtout par l’image figé qui en

est donné, le portrait de Moctezuma est saisissant. Clavijero montre ses qualités et ses défauts,

ses hésitations, sa noblesse, mais aussi sa fourberie. Une foule de gens apparaît dans cette

longue épopée qui emprunte à l’Iliade, mais en transposant la scène sur le plateau de

l’Anahuac, ses héros, ses vengeances, ses ruses. La société mexicaine est différenciée, avec

ses princes, ses prêtres, ses guerriers, ses serviteurs et ses esclaves. Bref la narration est le

produit des passions humaines. Une même remarque vaut pour Juan de Velasco et son histoire

du règne de Quito, conquis tardivement par les Incas. Contrairement à la version de

Robertson, qui fait des Péruviens des agents de civilisation, Velasco, qui parle au nom d’un

peuple andin vaincu par les Incas (les habitants de l’actuel Equateur), affirme que ceux-ci ont

été dominés par les passions humaines (livre II-7, p. 110). Chasser le stéréotype de

l’impassibilité indienne et rendre les Américains tout simplement humains, est la tâche à

laquelle ces historiens s’attèlent.

Histoire Universelle ou singularité extrême ?

L’Amérique des historiens créoles n’est pas stagnante et même si le développement autonome
des sociétés mexicaine et péruvienne s’est arrêté à la conquête, les nouvelles générations

influencées par le climat et la race (elles sont pratiquement toutes métisses) s’apprêtent à

reprendre le flambeau de l’histoire. Pour ces Jésuites historiens du dernier tiers du XVIIIe

siècle, la revendication du monde indigène est inséparable de la notion de « patrie », dans un

sens national (le Mexique, Quito, le Pérou) mais aussi comme réalité englobante et

continentale : « patria general americana », notion politique qui contribue à renforcer

l’américanisme culturel. Cependant, malgré les efforts de Clavijero et de Velasco pour

montrer la diversité des civilisations indigènes, les passions humaines et universelles qui les

ont animées, leurs inventions et leur longue durée, il n’en demeure pas moins que celles-ci

connaissent un progrès singulier, qui ne doit rien à l’Europe et qui se déroule même en dehors

d’elle, jusqu’à l’apocalypse final. Ce n’est qu’à travers l’hispanisation, que les descendants de

ces peuples, ou ceux qui s’en réclament, peuvent faire partie d’une histoire universelle

dominée par la raison, et qui est aussi celle qui mène à la liberté. C’est encore un Jésuite

créole, le Péruvien Juan Pablo Viscardo, qui, en 1792, rédige en français la « lettre aux

Espagnols américains », publiée à Philadelphie en 1799 par le patriote vénézuélien Francisco

de Miranda, un « ancien » de Valmy. Dans ce texte fondamental pour les indépendantistes,

Viscardo préconise une Amérique nouvelle qui « rapprocherait ainsi les extrémités de la terre

et ses habitants seraient unis par l’intérêt commun d’une seule grande famille de frères ».

En 1790, on exhuma deux monolithes qui avaient été enterrés dans la Plaza de Armas

de Mexico : la pierre ronde du calendrier solaire, qui suscita l’admiration de tous et fut fixée à

l’intérieur de la cathédrale, à côté des anges baroques, et la statue de la déesse Coatlicue,

« Celle à la jupe aux Serpents », qui suscita des réticences et fut reléguée dans la cour de

l’Université. Ces deux pièces marquent les débuts de l’archéologie mexicaine moderne, que

Clavijero avait déjà mis à l’honneur, et qui confère aux peuples du Mexique le statut de
« civilisations » ; Elles incarnent aussi le patrimoine national des créoles indépendentistes.

Cependant, alors que le calendrier rituel peut être comparé à ceux de l’Ancien Monde,

instaurant ainsi un dialogue culturel, l’effigie terrifiante de Coatlicue échappe à tous les

critères esthétiques occidentaux. Cette œuvre incompréhensible, insaisissable, ce « pétrifiant

pétrifié » qui manifeste, dans sa plénitude lithique, le vide de l’anéantissement, ancre les

symboles nationaux du Mexique, et par extension, l’américanisme culturel, dans la

singularité-même, les dérobant à une Histoire universelle.