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Depuis une di z aine

d 'a nn ées,
on r e d éco uvr e
l 'i mportan ce de
l 'oe uvr e e t du de s tin
du P è r e Paul
Floren sky (1882-1937).
L e mouvem e nt s'es t
accéléré après la chutt
du r ég im e comm uni s t e
e t toute l 'oe uvre est
maintenant publi ée,
y compris
de précieux éc rit s
au tob iogra ph i q u es.
D 'o ù la valeur
et l' ac tualit é
du tr ava i l d e Milan
1: ust. JI a co mpris
l es intentions d e
FJorensky qui ,
dit-il, n 'a j a mai s
vou lu écr ire un
m a nuel
systé m at iqu e
Ici Pavel Floretlsky avec sa fille Maria.
de th éo log ie, mai s a
Sur la couverturt', avec sa femme Atltla Mikhailovlla
utili sé des a ppr oc h es
et SlIr le folld du lexte, loute fn Jamille Flore" sky.
mu ltipl es tOlljours t'Il
relatioll, "lett r es" ou
"leço n s", dans un e
démarche sym bolique
qu i unit l e poème,
l a formule
mathématiqlle,
la r éf l ex i o n
philosophi'lue e t
théologique.
"
(O li vier C l é m e nt ,
Préface)
en collaboration avec
Centro-Aletti
l'ontificio Istituto Orien laie
ISBN 88-865-177Q-X

€ 26,00 9
Mes bien-aimés,
«
aimons-nous les uns les autres,
car l'amour vien t de Dieu,
et quiconque aime est né de Dieu
et parvient à la connaissance de Dieu.
Qui n'aime pas n'a pas découvert Dieu,
puisque Dieu est amour ».
© 2002 Lipa SrI, Roma
première édilion ; déœmbre 2002 1JII 4,7-8

«hè de gnôsis agapè gilletai


Lipa Edizion; (la connaissa nce devient amour) »
via Paolina, 25
00184 Roma
GRÉGOIRE DE NYSSE,
Cl> 06 4747770
fax 06 485876 De l'âme et de la résurrectioll, in PC 46, 96C
e-mail: info.lipa@lipaonline.org
http: /Avww.lipaonlîne.org

Autt'ur: Milan lusi


Tifft: À la recherche de la Vérité vivante
Soustil": L'expérience religieuse de Pavel A. Aorensky (1882-1937)
CoIkctÎon : Il Manlello di Elia
FOT'mIlt: 170x240 mm
Pagts: 400

Achevé d'imprimer à Rome en décembre 2002


par Abilgraph, via Ottoboni, Il

ISBN Bl>86517-70-X
SOMMAIRE

Préface ........ .... ....... .. ........................................................ 9

Présentation générale ........................................................................ . 15

Abréviations 17

Introduction à l'étude de Pavel Florensky ...................................... 21

PREMIÈRE PARTIE
L'ITI NÉRAIRE DE VIE ET L'ŒUVRE DE FLORENSKY

Introduction ............................................................................. 37

Chapitre 1 : Origines, enfance et adolescence............................. 53

Chapitre 2 : Formation et début de la vÎe actÎve ............. 77

Chapitre 3 : Vie sous le régime soviétique, persécution


et martyre .... .. ...................................................................... 121

Chapitre 4: Sources de l'œu vre et motivations


de Aorensky ............................. .. ........ ................. ........ .. .. .. ... 153

DEUXI.ËME PARTIE
LE LANGAGE SYMBOLIQUE DÉR IVÉ
DE L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE CHEZ FLO RE NS KY

Introduction ............ .. .. .............................................................. 187

Chapitre 5: La recherche de la Vérité: Des concepts à l'acte


de fOÎ 191

Chapitre 6 : l'expérience d u mystère et son expression


symbolique .............................................................................. 213

Chapitre 7 : "Colonnes et fondements" de la théologie


de F10rensky .. ..... ....................................................................... 253
C ONCLUSION: L'EXPtRIENCE DU C HRIST, UNITÉ: ENTRE LA VIE ET
LA THÉOLCX;I E DE F WRENSKY ............................. ..... .. ... .. ... ................ 305 PRÉFACE

BIBLIOCRAPHIE ...................................... .. ....... .. .... .. ....................... 313

Annexe 1: Table d e conversion d e l'alphabet russe en


français .................................. .. .. ... .. ... .................. ........ 367

Annexe Il : GlosS<1ire des termes principaux composant la Depuis une dizaine d'a nnées, on redécouvre l'importance de l'oeuvre
pensée religieuse de Florensky .......................................................... 369 et du destin du Père Paul Florensky (1882-1 937). Longtemps on a réd uit
celle-ci à un ample et puissa nt ouvrage, La colonne et le fo ndement de la
Table d es matières ........................................................................ .. .... 387 Vlrité. présenté comme thèse en 1913 à l' Académie de théologie de
Mœcou et publié l'année suivante. Après la révolution, et malgré sa déci-
sion de rester en Russie pour mettre ses recherches et ses découvertes
ICientifiques au service de son peuple, sa pensée proprement religieuse a
été interdite et c'est d 'une manière secrète qu'eUe a continué d e s'expri-
mer. C'est seulement à partir de 1%7, avec la publication par l'Université
de Tartu, en Estonie, de son ouvrage SUI La perspective inversée, qu'eUe a
commencé à sortir de l'ombre. Le mou vement s'est accéléré après la chute
du régime communiste et toute l'oeu vre - sa uf une partie des lettres et des
articles moins importants - est maintenant publiée, y compris de précieux
mits autobiographiques. Deux orga nismes se sont d'ailleurs constitués en
Russie pour favoriser cette redécouverte, Les archives du Père Paul Florensky
et la Commission pour le patrimohle du Père Paul Florensky. Les traductions
dans les langues occidentales se sont multipliées, ainsi que les études qui
leur sont consacrées, en Russie, Italie, Allemagne et maintenant aux Etats-
Unis. Par contre Florensky reste mal connu en France, si l'on met à part
une thèse soutenue à Louvain, mais non publiée, sous la direction du P. de
Halleux et le gra nd effort de traduction réalisé pa r Constantin
Andronikof. D'où l'importance et l'actualité du travail de Milan Zust. JI a
lu directement en russe tous les textes de Florensky, il a compris les inten-
tionsde celui-ci qui, dit-il, n'a ja mais voulu écrire un manuel systématique
de théologie, ma is a utilisé des approches multiples toujours en re/atio",
"1ettres" ou "leçons", dans une démarche presque toujours symbolique
qui unit le poème, la formule mathéma tique, la réflexion philosophique et
théologique. .
Dans une très am ple première partie, Milan Zust étudie la d estinée de
FIorensky, en utilisant surtou t les textes autobiographiques - dont certains
rfdigés non sans risque, pour répond re aux interrogations des nouvelles
autorités. Deux faits rendent ces indica tions pa rticulièrement actuelles. En

9
premier lieu, le fait que l'enfant n'a reçu aucune formation religieuse. Son l •. .] et d 'un geste décidé L .. ] je quitte le bord de J'abîme, je m'enga-
père était un Russe orthodoxe, sa mère, une Arménienne qui appartenait d'un pas ferme sur le pont qui va peut-être s'effondrer. Mon sort, ma
à 1'''Église apostolique" de son pays; ils avaient d écidé, d ' un commun ftuson, l'âme même de toute ma recherche [. .. ], je les remets entre les
accord, de ne ja mais aborder d e questions religieuses. Ce qui n'a nulle- mains de la Vérité. Pour elle je renonce à la preuve ... » . Or le pont c'est la
ment empêché l'enfant puis l'adolescent, initié par son père, un ingénie ur r&urrection du Christ, de sorte que la fo i est d 'abord adhésion personnel-
travaillant d ans le Caucase, aux sciences phys iques, de pressentir très le aimante à une présence personnelle voilée/ dévoilée. La connaissance
profondément le m ystère dans la contemplation d e la nahtre. C'est seule- de la Vérité n'est possible qu e par l'acquisition d e l'amour comme don de
ment lorsqu' il est passé du lycée à l'Université, qu' il a vécu une véritable l'Esprit Saint. Cette "vision" ne peut qu'être suggérée par le symbole, par
conversion au christianisme. L'autre fait, non moins important à souli- toUte la vie de l'Église dont Florensky étudie plus particulièrement l'art de
gner, c'est que Paul Florensky d evenu chrétien n'a jamais rompu avec les l'icône, l'invocation du Nom de Jésus dans la prière hésychaste, et, plus
milieux scientifiques : c'est pour eux, le plus sou vent, qu'il a écrit, cher- largement, les dogmes et la théologie.
chant un langage qu' ils puissent entendre. Ce qu'avait très bien compris Milan Zust souligne surtout, dans les aspects fondamentaux de cette
l'évêque Féodor, doyen de la Faculté de théologie de Moscou (de Serguiev approche, le mystère d e la Trinité, celui de l'Église, celui e nfin de la
Posad) qui a su l' accueillir et l'encourager. Sagesse. Le mystère de la Trinité nous révèle celui de la Personne, d e
Le travail de Milan Z ust est passionnant pour l'histoire des idées en l'Hypostase unique et pourtant consubstantielle. L'Eglise réalise, comme
perspective chrétienne: moins pour situer l' ''âge d 'argen!" , quelque peu Corps du Christ, l'unité du céleste et du terrestre. Pour s'approche~ de la
ambigu (tout en montrant que F10rensky n'a eu aucune sympathie pour connaissance de Dieu, il faut donc "s'immerger" dans la vie de l'Eglise.
Steiner et l"'anthroposophie") que pour comprendre les possibilités et l'é- Quant à la Sagesse, elle exprime l'universelle préfiguration du rapport
chec idéologique de la NEP: Florensky, tout en affirmant sans ambages sa indivisible et sans confusion entre Dieu et sa création - rapport pleine-
foi (il exige de venir en soutane dans les commissions scientifiques), ment réalisé dans le Christ, Verbe inca rné.
bataille pour sauver les monastères de la Trinité St. Serge et d 'Optino, qui Florensky est un être spontanément et profondément religieux. Dès son
seraient devenus des laboratoires de culture et d'humanité, puis, la partie enfance, il pressent que le monde, tel que nous le percevons par nos sens,
perdue, s'engage à fond dans ses travaux scientifiques et techniques et tel que nous l'étudions avec notre intelligence, n'est peut-être pas le seul,
finit par jouer un rôle éminent dans le monde scientifique. ni le vrai, mais qu'il existe un autre monde, pénétré de paix, d e lumière et
L'avènement de Staline scelle son destin. Deux arres tations, en 1928 et cie beauté. Le même, et pourtant un autre. Ce monde baigné de lumière,
en 1933, font de lui un bagnard e n Extrême-orient puis à Solovki. Partout, c'est ce qu' il retrouve dans les religions archaïques, dont il analyse fine-
l'étendue de ses connaissances, son humilité, sa bonté, lui permettent ment les symboles. Devenu chrétien, bouleversé par la rencontre person-
d'entreprendre des travaux indispensables pour résoudre les problèm es RelIe du Christ, par la profondeur et la fécondité illimitée du dogme trini-
locaux, tout en s'occupant dans des lettres admirables, de chacun des taire, il a tenté d ' intégrer dans sa foi son intuition des "deux mond es", ce
membres de sa famille. Ce "chemin de croix" s'achève brutalement, sur un qu'il fait par sa conception de la Sagesse. Le mond e autre, c'est le monde
ordre arbitraire: il est fu sillé le 8 décembre 1937. Milan Zu st évoque, avec contemplé dans la profondeur du m ystère, dans la profondeur aimante d e
des accents bouleversants, l' implacable épuisement puis la mort du Père la foi. Non plus un en-soi, mais une relation, cette relation de Dieu et du
Paul. Aucun pathos, la simplicité extrême du martyre. monde que symbolise la Sagesse et qui trouve toute sa portée, tout son
Milan Zust étudie ensuite les intuitions les plus profondes d e la pensée sens, dans l'Incarnation du Verbe, c'est-à-dire, entre autres symboles, dans
de Florensky. La quête de vérité d e celui-ci aboutit au m ystère e la Trinité. le Visage de la Mère de Dieu.
Pas d 'autre choix, dit-il, que la Trinité ou la fo lie. Seule la foi rend possible On le voit, les intuitions foisonnent qui, rectifiées, re-situées, sont d eve-
cette connaissance. Et Florensky évoque le risque, l'aventure de la foi avec nues le bien commun de la théologi~ orthodoxe contemporaine, - notam-
des accents pascaliens: (( Alors qu'a uparavant le péché me m ettait à la ~.t le sens de l'autre dans l'a pproche de la personne, à l' image de l'Uni-
place de Dieu, maintenant, avec l'aide de Dieu, je mets Dieu a ma place, ~~, la ~écouverte du caractère "inconceptua llsable" de la personne
Die u qui m 'est inconnu mais auquel je tend s et que j'aime. Je secoue la quI 5 tnscr:it dans le m ystère iconique du visage. Mais aussi le caractère

10 11
ontologique du véritable amour, la chasteté comme intégrité et intégralité, J.ppelant l'urgence de réfléchir à ces deux grands symboles qui se croi
spiritueUes. eent incessamment et en profondeur, dans l'œuvre et la vie de Aorensky
Kierkegaard insistait sur le malentendu comme mode habituel de nos la Sagesse de Dieu, omniprésente et agissante dans toutes les cultures e
rencontres. Aorensky, lui, parle de l'antinomie que la foi ecclésiale dépasse les religions humaines, et le pont branlant sur l'abîme qu' il faut franc: .
dans la consubstantialité. danS l'élan de la foi.
On pourrait enfin observer que la pensée de Aorensky anticipe et pré-
pare la synthèse néo-patristiqu e (du reste Vladimir Lossky le cite) : les Olivier Clémen
références aux Pères sont fort nombreuses, surtout à saint Irénée de Lyon,
à saint Athanase d'Alexandrie et aux Pères philocaliques. Florensky cite
souvent aussi saint Syméon le Nouveau Théologien et transcrit intégrale-
ment le dialogue de saint Séraphin de Sarov avec Motovilov.
Certes, il n'est pas facile de comprendre un auteur qui a vécu dans un
pays acteur et victime d'une révolution violente, rapide, vite totalitaire. Et
qui s'est exprimé dans une pensée qu'on ne peut classer dans nos ca tégo-
ries habitueUes: philosophie, théologie, lyrisme poétique, études scientifi-
ques et techniques. Le recours constant à l'expérience personnelle et au
symbole gêne les théologiens professionnels qui dénoncent aussi le man-
que d'une christologie systéma tique. Or ce sont justement ce recours à
l'expérience et à son expression symbolique qui touchent le plus,
aujourd'hui même, je l'ai constaté plusieurs fois, incroya nts, chercheurs de
Dieu et beaucoup de ceux qui sont marqués par une vision purement
scientifique du monde. Quant à la christologie, il faut être reconnaissant à
Milan Zust d'avoir montrer, dans sa conclusion, que l'expérience du
Christ constitue, chez Florensky, la référence centrale, aussi bien pour sa
vie que pour sa pensée. Il ne manque jamais l'occasion de confesser en qui
il croit, en qui il met sa confiance. Comme l'écrit Milan .lust, ( le Christ
dont parle Florensky, conformément à la tradition orthodoxe, est le Christ
pascal l ... ]' le Ressuscité célébré au matin de Pâques et qui envoie son
Esprit le jour d e la Pentecôte » . De plus il faut surtout tenir compte de la
confession christologique que représente la vie même et la mort de
F1orensky.
Faut-il préciser que les notes sont très soignées et la bibliographie -
près de 40 pages - considérable: elle mentionne toutes les oeuvres de
F10rensky (sauf telles strictement scientifiques), y compris celles qui ont
été découvertes et publiées en Russie ces dernières années. C'est un instru-
ment de travail qui sera désormais indispensable aux chercheurs.
Avec Aorensky, la tradition orthodoxe, non sans risques certes, mais
lui ~ même appelait à la critique et au dialogue, s'est montrée vivante et
créatrice au sein de la culture contemporaine.
Je voudrais finir la présentation de ce travail modeste et honnête en

12 13
PRÉSENTATION GÉNÉRALE

La question de Pilate: (c Qu'est-ce que la vérité? » , la réponse de Jésus


« Je suis la Vérité» et la déclaration de saint Paul cc la vérité vous rendra
libres » ne cessent de provoquer à la rénexion quiconque sent monter le
désir. ou le besoin, de connaître et perçoit très vite que l'accès à la con-
Missance est difficile, le domaine infini. De plus, la connaissance, et donc
la vérité des personnes diffère de celle des choses. Qu'en est-il alors de la
œnnaissance ? La foi nous met-elle réellement en relation aussi bien avec
la transcendance des êtres et des choses qu'avec leur immédiate vérité
empirique? Sommes-nous capables de connaissance de Dieu, de "théolo-
gie" ?
Pavel A. Florensky, grand physicien et mathématicien russe devenu
prftre, considéré comme un des plus grands "philosophes religieux" rus-
leS, a tenté de répondre à ces questions, notamment dans une œuvre puis-
IInte, publiée à Moscou en 1914, LA colonne et I~Jondement de la Vérité. Il fait
participer, dans un élan gnoséologique, sa propre expérience spirituelle,
III larges connaissances scientifiques et la Tradition de l'Église d'Orient
dont il montre les implications métaphysiques et culturelles. Il utilise un
langage tantôt strictement scientifique, tantôt symbolique, tantôt philo-
eophique et théologique, sachant garder toujours vivant, l'intérêt pour
l'horizon existentiel de toute affirmation.
Celui que l'on a surnommé "le Pascal russe", a trouvé la foi au cœur
mime du nihilisme contemporain, "enfer sceptique" et "désespoir extrê-
me-. D suggère plus qu'il ne démontre, comment "l'œuvre de la foi" illu·
mine la raison, éveille le "cœur' en profondeur, là où l'homme se rassem-
ble et se dépasse par un recours à la méthode "hésychaste". rI brise la pré-
liIntion du concept par un usage systématique de l'antinomie et par la
cWcouvefte du caractère "inconœptualisable" de la personn~, qui s'inscrit
dmiale mystère iconique du visage. Face à l'antinomie de l' unité et de la
diversité, il affirme qu' il faut choisir entre la Trinité et la folie! Comme
. . . les "sophiologues" russes, mais d' une manière plus immédiate, il
redonner importance à la dimension cosmique du christianisme.
t:ftude ici publiée, qui représente une grande partie de ma thèse de doc·

15
rt &;A- .......-uu> ....., . <J' . """ ~ ....... . . ..

to rat!, a voulu affronter la pensée de Florens ky d ans ce qui la rend actuel- A BRÉVIATIONS
le: l'importance accordée à l'expérience personnelle, l'exigence d e synthè-
se, le d épassemen t d 'une certaine tenninologie figée par la culture philo-
sophique du xvm· et d u XIX- siècle. Ayant vécu le passage entre d eux mon-
d es, Florenskya vu s'écrou ler la culture d e la Russie tsariste, il a vu naître
et s'écouler les illusions d e la Russie soviétique qui pour vivre devait tuer
ou emprisonner ses p rop res citoyens. Le témoignage qu'est sa vie constitue
d onc un volet indispensable pour affronter la pensée et l'œ u vre de ,'auteur.
Les œuvres de Florensky
Ains i, après trois chapitres dédiés à la biographie d e Florensky qui
nous fournissent l'horizon et le cad re d e sa fo nnation et la richesse d e ses "A utobiographie" «Avtobiografija (Autobiographie l )), in Na.
expériences, je présente ce q ui a constitué pour notre auteur, un d es sou - nas/edie, 1, 1988, p. 74-78.
cis majeurs d e son parcou rs intellectuel et spirituel : la recherche d e la con- "Colonne" Stolp i utverlde"ie Istiny. Opyt pravoslnvnoj
naissa nce du mystère d e Dieu passe par une mise en question d e l' accès feodicej v dvcllatcati pis'malt [La cofoll/le et fe
rationnel à la connaissance d e la Vérité. Ce qui est en jeu, c'est le fon d e- fondement de la Vérité], Moskva, Put' , 1914.
ment et la possibilité d e cette connaissance d a ns l'expérience et son
"Iconostase" « Ikonostas [lconostasel »), in Soéùrenija v
exp ression par le symbole. Plus que "définir" l'objet d e la connaissance, le
éetyrell tomalJ, 1.11, Moskva, Mysl', 1996, p.
langage symbolique l'indique, ou mieux, invite l' ho mme à entrer en rela-
41 9-526.
tio n personnelle avec le m ystère afin que Dieu puisse s'y révéler.
"Œuvres" Soéine"ija v éetyrelJ tomalJ [Œuvres ell quatre
j'aimerais remercier tous ceux, qui m'ont aidé dans mon travail. volumes], Moskva, Mysl' , t. 1, 1994 ; t. 11,
D' abord mes professeurs de l' Ins titut Catholique de Paris (H er vé
1996 ; t. III, 1999; t. IV, 1998.
Legrand ), d e l'Université Paris IV - Sorbonne (jean-Marie Mayeur), d e
l' Ins titut d e Théologie O rthod oxe S. Serge (Olivier Clément, Boris "Perspective inversée" « Obratnaja perspektiva [La perspective
Bobrinskoy) et d e l' Université Grégorienne de Rome (Michelina Tenace). Je inverséel », in Solillenija véetyrelr tomait, t.
les remercie pour tous les conseils qu'ils m'ont donnés au cours d e nos (1), Moskva, Mys!', 1999, p. 46-103.
conversations ou après la lecture d e mon texte. Mon esti me et ma recon- "Philosophie du culte" « Iz bogoslovskogo nas ledija lÀ partir de
naissance, comme chacun sait, va au-delà du travail académique qui prend l'héritage théologique] »), in Bogos/ovskie
fin. C'est grâce à leurs indications, encouragements et critiques, grâce aussi trudy, 17, 1977, p. 87-248. [Contient les
à leu rs patientes corrections, qu e cette rech erche a p u atteindre son bu t. Je leçons que Florensky a voulu publier sous
remercie, sans les nommer un par un, tous ceux qui m'ont aidé, amis et col- titre général "Filosofija Kul'ta" (Philosop
lègues qui m'ont d onné des p is tes de recherche pour la bib liographie. d u culte» )
Mais j'aimerais aussi remercier mes confrères de la Com pagnie de Jésus « ObSè~elov eCeskie komi id ea lizma ILes
(la communaute du Centro Aletti à Rome, le Centre Sèvres à Paris, la
"Raciltes de l'idéalisme"
racines hu maines u niverselles d e l' idéa li
Province d e Slovénie) et mes amies d e la Communau té de la Divino-
smel », in Soli"e"ija v éetyrelt toma/l, t. III (
Humanité du Christ, qui m'ont accompagné et soutenu pendant mon travail .
Mo,kva, My,I' , )999, p. 145-168.
Pour la plus grande gloire de Dieu, pour mieux le servir dans son Église !
"Signification de « Sm ysl idealizma ["La signification d e
1 La thèse de doctorat avec le titre L'rxptrinta rdigœ~ dans III IhloIogit dt PtlWl A F/orrnsky l'idéalisme" l'idéalismel »), in SoCinenija v éetyrelJ tomah"
(1882·J937,. a été soutenue le 28 juin 20021 1' UnÎvers.ité "'Sorbonne - J'aris I V~ (Histoire d es religions t. III (2), Moskva, My' !', 1999, p. 68-144.
et anthropologie religieuse), conjointement avec l'Institut Cathol ique de Pa ris (Faculté de tMologiel et
l' Institut de théologie o rthodoxe Saint Serge (Paris).

16
ABIttvlATlONS
"Souvenirs"
Detjam moim. Vospominan'ia pro§lyh dnej.
Genealogileskie issledovanija. rz Soloveckih FJorenskij - professeur au MDA et rédacteur
pisem. Zavcllanie lÀ mes enfants. Souvenirs du "Bogoslovskij vestnik"J ", in Bogoslovskie
des jours passés. Recherches généalogiques. /",dy, 28, 1987, p. 290-314.
Extraits des lettres de SoJovki. Testament l, V. CHENTALINSKY, CiiENTALINSKY Vitaly, « Un Leonardo
Moskva, Moskovskij RaboCij, 1992, 560 p. "Un Leonardo russe" russe. Le Dossier de Pa vel FJorenskij », in
Les œuvres sur Florensky Ln parole ressuscitée. Dalls les archives
littéraires du KGB (traduit du russe
"Florensky et la culture par G. ACKERMAN et P. loRRAIN), Paris,
de SOli temps" KAUHCISVIU N., H AGEMEfSTER (éd.), P.A.
Florellskij i kul'tura ego vremelli {P.A. Florenskij Robert Laffont, 1993, p. 161-194.
et la culture de son temps], Marburg, Blaue
Autres abréviations
Homer Verlag, 1995. [Les actes du Colloque
International, le 10-14 janvier 1988 à Académie Académie de théologie de Moscou
l'Università degli studi di BergamoJ DS
"L'emprison1temellr' Dictionnaire de spiritualité ascétique et
VASIL'Ev D.Ju. (éd.), PA. Florellsky: arest; mystique. Doctrille et histoire, Paris,
gibel' [P A. Florensky : l'emprisonnement el la Beauchesne, tomes 1-17 (1933-1995).
mar/ ], Ula, G rad <>-Ufimskaja bogOrodskaja MDA
cerkov',1997. Moskovskaja duhovnaja akademija
"Pro et contra" (Académie de théologie de MoscouJ
IsuPOv KG. (éd.), p.A. Florensklj : pro et Con PC Patrologie grecque, Paris, Migne,
tra. Litnost' i tvortestvo Pavla FJore1tskogo v
1857-1866.
ocellke russkih myslitelej i issledovate/ej.
PL
Antologija [PA. Florensky : pro et cOtltra. lA Patrologie latif/e, Paris, Migne, 1844-
personnalité et J'œuvre de P. Florensky Se/on les 1862.
appréciations des penseurs et des savants russes. sc Sources chrétie"I/es, Paris, Cerf,
AnthologieJ, Sankt-Peterburg, RHG I, 1996. d epuis 1941.
ANDRONIK, "Professeur"
ANDRONIK,igumen [TRUBACËV A.S.l, Vestnik RHD Veslllik Russkogo hristial/skogo
« SvjaStennik Pavel Florenskij - professor dviZellija (Messager du Mouvement
Moskovskoj Duhovnoj Akademii. Utebno- chrétien russel.
pegagogiteskaja dejatel'nost' lLe prêtre
Pavel FIorensky - professeur au MDA. Son
activité pédagogique d'ènseignementl », in
Moskovskaja Duhovnaja Akademija 300 Jel
(1685-1985). Bagas/lWSkie trudy. Jubi/ejnyj
sbomik, Moskva, 1986, p. 226-246.
ANDRONIK, "Pro! et
rédacteur" AAORONIX, igurnen rTruba~ëv A.S.),
« Svja~ennik Pavel Aorenskij - professor
Moskovskoj Duhovnoj Akademii i redaktor
"Bogoslovskogo vestnika" rLe prêtre Pavel
18

19
mODUCTION À L'ÉTUDE DE PAVEL FLORENSKY

Bien qu'il soit l'un des plus grands penseurs russes du XX' siècle,
FIorensky est très peu connu en Occid ent, et encore moins en France1• Il
n'est pas très bien connu non plus dans son pays d'origine, où l'on est en
train de le découvrir après de longues années de silence sous le régime
O)IIUIluniste.
L'étude de Florensky se révèle très complexe pour différentes raisons.
Au cours d'une vie personnelle très mouvementée, il essaya constamment
d'intégrer les connaissances les plus larges; de plus il vécut à un moment
historique marqué tant par le renouveau philosophique et religieux que
par les troubles politiques et la Révolution. Tous ces facteurs ont pesé sur
la réception de son œuvre. De plus, sa pensée s'est construite dans une
culture intellectuelle et spirituelle assez différente de celle à laquelle nous
lOmmes habitués en Occident, ce qui n'en facilite pas l'accès, pas plus que
le fait qu'elle soit écrite en russe, langue dont la traduction n'est pas
toujows très aisée.
L'expérience de vie et la pensée de FJorensky semblent très actuelles.
Dans les domaines de la philosophie et de la théologie, ses propositions
gnoséologiques sont particulièrement intéressantesl . Sa pensée et son
témoignage n'ont pas encore été assez étudiés et pris en compte, alors
qu'ils pourraient ouvrir de nouveaux horizons.
Florensky a tenté d 'élaborer une épistémologie renouvelée dans un

1 Seules dcux de ses œuvres majeures 50nl traduites en frano;ais: l..D c%u lre elle fimtkmelll de
"Vlrilt, Lausanne, 1975 et L'icoIIQStQ~ella ~rs~clivt Îll rJrr$h, Lausanne, 1992; une seule thèse en lan-
sue fran<;aise lui a été consacree (z. KqAS, Dieu mesurt dt l'homme ~Iun PQul A.. Flortnsky. Esquis~ d'rmt
~ thlandriq~ orlhodoxt, Louvain, 1990) ct quelques articles (S. 1'YSzxJEwlCl~ • Réflexions du
~ l1.lSSt' moderniste Paul Florensky sur l'~glise ", in GrtgOrianllm, XV, 1934, p. 255-261 ; S.
~,,, La sophiologie et la mariologie de Paul Florensky ", in UIrÎIRS, l, 1946, n" 3, p. 63-70 ; nO
4. p. 31-49 ; F. M... rut:K, .. Le probll>me de la véri té ct de la tradition chez Pavel Florensky _, in IstinQ,
25, 1~, p. 212-236; V. LEP"'KlUNE,,, L'ontologisme de l'icOne dans l'intl'l'J'rétation de Paul Florcnski ,.,
in M"it rms dt christumisnu ruS$t 988-1988, Paris, 1989, p. 277-284 ; T. LA.HUSEN, .. La théorie du sym -
boie de P.A. Florcnskij à la lumière de la linguistique du discours littéraire ", in ~F/u",nsky el/a cul/u",
• SOn temps", p. 331-340).
n ,2 Dans ce demîer contC!)( le il est mentionné, entre autres, dans l'encyclique du pape Jean Paul
F~ ri rnliD (l4 septembre 1998).

21
contexte où la méthode scien tifique s' impose à tous les niveaux mais lais-
se insatisfaites des interroga tions plus profondes. Les choses, les idées, les poches, tels Boulgakov', Biélyt et Louzin 9, mais aussi par des ecd é-
personnes appartiennent certes à la même créa tion mais ne sont accessi- ~ ou des intellectuels méfiants ou déçus devant une œuvre dont

bles, dans l'ordre de la connaissance, que par des approches différentes. .p.rution était attend ue depuis plusieurs années lO• La sortie du livre
La réflexion philosophique pose la question de savoir ce qui unit et ce qui donner occasion à de nombreuses recensions l1 généralement positi-
distingue les différentes "formes" de connaissance. Celles-ci voient et d'autres qui manifestent un élément constant: il y a chez le même
toujours le même sujet affronté à des objets différents, ce qui différencie ~~r à la fois une grande admiration pour l'œuvre de FJorensky et un
par là même la méthode de la connaissance. iDIJaise qui peut se développer en âpre cri tique, allant jusqu'a u refus total.
En Russie, il existe une longue tradition de pensée qui vise la Connais- La Révolution socialiste d'octobre 1917 a provoqué la disparition de
sance dite "intégrale"l. Peut-on considérer cette "connaissance intégra le" JIIorenSky de la vie publique et académique. Ses écrits philosophiques et
comme un apport de la pensée russe à l'interrogation actuelle de la théo- lhfoIogiques rédigés après cette date sont restés pratiquement inconnus
logie ? F10rensky s'offre comme l'un des plus grands au teurs qui ont jusqu'à leur redécouverte à partir de l'année 1%7. En outre, FJorensky était
affronté la question selon la gamme très complexe de tous les domaines de cie plus en plus publiquement accusé d'être un "scientifique aristocrati-
la théologie. que'", un "contre-révolutionnaire" et "un ennemi de classe", ce qui devint
Pour mieux affronter ces questions assez délicates et difficiles à inter- plus tard le prétexte de sa condamnation. Après son exécu tion en 1937, il
préter, il convient de présenter l'état de la recherche Sur SOn œ uvre, les y eut un silence sur lui, et quiconque vou lait s'occuper de Florensky, con-
questions linguistiques et terminologiques. lIIdéré désormais un ennemi du régime soviétique, risquait d'être suspecté.
Ce n'est que dans l'émigration russe en Occident, spécialement en
France, que certains auteurs ont présenté les traits généraux de l'œuvre de
Florensky dans leurs études sur l'histoire de la théologie et de la philo-
1. ÉTAT DE LA RECHERCHE SUR L'ŒUVRE DE FLORENSKY eophie russesl~. Parmi eux, les plus significa tifs furent George Florovskyu,

Pour mieu x percevoir l'actualité de l'œuvre de Florensky, je veux pré- 7 O . lettrede Boulgakov à R07.anov, in Vts/>1ik RHD, 141, 1984, p. 11 9.
senter brièvement l'intérêt et les recherches récentes suscitées par sa vie et 8 Cf. lettre de Biély à florensky 07.2.1914), in Ktmld:~t -1991, Moskva, 1991 , p. 45.
par sa pensée". 9 Cl. lettre de Louzin à Aorensky, in Istariko-nUltnnalîüskit issltdo1.'flnija, 3 1, 1989, p . 188.
10 L'éditeur Pul' avait annoncé la publication de te livre à l'avance. En outre, certa ines parties
n ~ - son mémoire de licence Dt la vhili rdigitust - avaient déjà été publiées dans la revue Voprosy
Les premiers articles Misfî en 1908, et la soutenance publique en 1912 de sa thèse de maîtrise Dt ID Vtritt spintut/lt (élabo-
atioII de son mémoire de 1iœoce) avait suscité un grand intérêt dans les cercles ecclésiastiques et
-.dfmiques.
Même si certains de ses articles avaient déjà attiré l'a ttention de ses 11 N.A. BERDIAEV, '" Stilizovannoe pravoslavie (O. Pavel Aorenski j) [L'orthodoxie stylisée] ~,in
contemporains', FJorensky a été révélé par la publication d e la Colon"e en . . . . . . mysl', 1.1914, p . 109· 125 ; B.V. JAKOVENICO," Filosofija otl'ajanija IPhilosophiedu désespoir] _,
1914, qui eu t un réel écho parmi les intellectuels de l'époque'. L'œuvre fut 1n~ 1Jlpiski, mars 1914, p. 166-177; E. TRUIlECI«)J, . Sve! Favorskiji preobratenieuma ILa lumiè-
~db Thabor et la transfiguration d e l' intellectl .., in Russkajo mysr, 5, 191 4, p. 25-54; episkop FEOIXltl
étudiée par les membres des cercles qu' il fréqu entait, et par ses amis les IA.V. PozoEEvsiaJ I, .. "0 duhovnoj btine. Opyt pravoslavnoj teod ic:ei". Kn. svjdl'. P. Aorenskogo. M.,
1912 ~Reœnsion du livre ... ] _, in Bogoslol'Skij urs tnik, mai 1914, p. 140-181; A.V. VETUHOV, M Osnovy
very 1 znanija Iles fo ndements de la foi et de la connaissa nce] _, in Vtra i razum, 1914; S.S. GI ....GOt.Ev,
3 Voir l'explication dal\S le Glos.saire, AnnelCe Il. • Otzyv na Imigu o. Pa il la Florenskogo "0 duhovnoj lstine" . M., 1912 IL'écho du livre de P.
~ky .:. ) .., in :lunu//y sobrrmij Sovt/II/mPffll torskoi MDA 1Jl 1914 god, Sergiev Posad, 1916, p. 76-&5;
4 Pour plus de details, voir un recueil d'articles d'auteurs dif~nts et d'époques diverses arhimandnt NIICANOR IN.P. KUDRAvœvl. .. Reœnzija na lm. : "Stolp i utveri:denie lstiny" svja!t. Pailla
(KG. Isuf'Q\l (éd.), P.A. Floun5kij: pro tt contTrl IP.A . Flounskij: pro tt contra], Sankt.Peterburg. 1996) ct ~kogo [Recension du livre .. ' ] ", in MiS5iontrskot oboumit l, 1916, p. 89-97; 2,1916, p. 137·257.
une étude déjà consacrée à œ ~u;et : r.. :lAI(." La ~toria della riœzione d elJ'opera dl Aorenskij e 10 sta to 12 . C . FlOROVSICY, Lts volts dt la /hkJogit rus5t, Lausanne, 2001, p. 434437 ; B. ZENKOIISKY, His/a;"
odiemo della ricerca florenskijana .., in ID., VaU') comt tthos, Roma, 1998, p. 32.56.
dt La p#lIl0$0phit rll55t, vol. Il , Paris, 1992, p. 437-456; N .O . l.<H;t::Y, His/ai" dt La philosophit russt tin ori·
5 Voir dans la bibliographie les écrits qui p~ent 1914. ~,) 1950, Paris, 1954, p. 179-195 ;N.M.l.ERNov, TM RUSSUln Rrligious RnuliSSlln«of/M XX"Cm/ury,
6 C f. A . l..EvJckij, .. Otee Pavel Aorenskîj .., in ~Prott cont",.., p. 450. London. 1963.
13 George Florovsky [Georgi; V. Florovskij] (1893-1979) - thé<:llogien russe, historien de la pen
22
23
Basile Zenkovsky'4, Nikolai Losskyl5 et N ikolai Zernov '6, Il faut mention- . , avec la publica tion de son livre La perspective i" versée'~ aux éditions de
ner encore S, Obolensky, qui fut l'un des premiers à étudier un aspect pré- ~versité de Ta rtu (Estonie). Ce fut le premier signe de l'intérêt des
cis chez FJorensky : Ul sophia/agie et la mariologie de Paul Florensky'7, Même ~els pour son œ uvre et, de manière plus généra le, du mouvement
si elle se limite au contenu d'un seul ouvrage, Colonne", cette étude "libération intellectuelle" de l'époque.
d 'Obolensky lançait aux contem porains le défi d'être plus attentif à l'œ u- D'autres publica tions ont suivi, le plus souvent des rééditions d'ouvra-
vre de F1orensky, , . qui étaient devenus inaccessibles, mais aussi des œ uvres inéditeslO • En
Les critiques de ces auteurs étaient souvent très limitées et, par consé- é"onséquence, l' intérêt pour Florensky grandit. Les premières études sur
quent, parfois aussi injustes, En effet, il ne leur était pas possible de con- lui ont paru à l' Académie et dans les universités soviétiques21 .
sulter la plus grande partie des écrits de F10rensky qui n'étaient plus Tout ce1a contribua aussi à stimuler l'intérêt en Occident, au début spé-
accessibles ou qui n'avaient pas été encore publiés. Pourtant, ces critiques daJement à Paris. Serge 1. Foud eF2 publia la première monographieD SUT
ont eu et ont encore une grande influence dans certains milieux de pen- la vie de Aorensky et sur Colo,m e. Paul Evd okim ov2~ porta une attention
seurs. particulière à l'articulation trinitaire et ontologique de sa pen ~.
L'atmosphère devint ainsi de plus en plus fru ctueuse pour la recherche
Redécouverte de sa personne et de son œuvre sur la vie et sur l'œuvre de F1orensky. On commença à traduire ses écrits
dans les langues occidentales, surtout en italien26. Dans les a nnées BO, il Y
Après sa réhabilitation par le régime soviétique en 1958, il redevint eut beaucoup de publications des originaux TUSses de F1orensk y17. En
possible d e l'étudier. Cette "renaissance" de Florensky a commencé en Occident Colonne devint l'objet d'études approfo ndies2S• En outre, il y eut

sée et de la culture orthodoxe. En 192Q il émigra li Paris, où il enseigna la patristique à l'Institut de


théologie orthodoxe 5.1int Serge (1 926-1939). Il a été aussi professeur à l'Univ.. rsité de Harva rd. Il fut 19 Cf. ~ Obratna~, perspektiva ~, in Trruly 1>0 znakovym sIslfmllm, 3 (198), 1967, p. 381--416 ; tra-
ordonné prêtre ~ 1932. Voir : A. BlANE, Cro'Xt FlorovsJcy. Russu,n Inttlltctual alld Orthodor Chl/rrhman, duction française « la perspective inversée ~, in Père Paul FLORENSKY, Ll- pt'rsf't'Clit... irrversée.
New York, 1993. L'~1ISf' tI al/lm krits Sl/r l'I/rl, Lausanne, 1992, p. 67-120.

14 Basil.. Zenkovsky [Vasily V. Zen' kovskijJ (1881-1%2) _ penseur rdigicu)( russe, historien,
20 La pl us grande partie des premières publiŒtions aprbi 1967 ont paru dans la revue théol(}-
~ du MDA BogosIovskir trudy et plus tard dans Ull'ra/Ur/laja I/tt/'a, Vo/'rosy filOSlJfii. Voprosy liIera·
théologien. prêtre et pédagogue. Après ses études et son enseignement de la philosophie à l'Université
de Kiev, il émigra en 1919. En 1923 il fonda et plus tard dirigea l'Action Chrétienne de!; Étudianb ""Y,etc.
Russes. Il enseigna à Belgrade (920) et à Prague (]923-1926). Après un an d'études à l'Univ.. rsité d~ 21 Voir la bibliographie.
Yale aux Étas-Unis, il devint professeu r li Paris (Institut de théologie orthodoxe S. Serge) dès 1927. JI 22 Serge 1. Foudel lScrgej 1. Fudel'J (I900(1977) - mémorialiste russe, théologien et historien de
msot'igna la philasophie, la psychologie et l'apologétique. Après son ordination presbytérale en 1942, laadture spi rituelle. Fils du prêtre 1.1. Foudel, qui était proche de Aorensky.
il ajouta aussi une activi té pastorale li son enseignement. Voir: N.O. LŒ5KJ, Histoirt d( la plrilowphie
ru5St, Pa ris, 1954, p. 408-4 11. 23 5.1 . FUoEL' (El. UOOI.DV - pseudonyme), Ob o. Pllt'/t Florl'Irskom 0882-1943) [Sur Il' Nri' l'ilvei
~1. Paris, 1972.
15 Nikolai O. Lossky INikolaj O.lœskijJ 0870-1965)- phllosophe religieo)( russe, historien de
24 Pavel N. Evdokimov 0900-1970) - théologien nJSSC, maître spirituel et défenseur de l'œ-
la phllasophle russe. Après ses étude!; aux Famltés de Scienœs et de Lettres de l'Université de $aint-
~isme. Il est né à Silint-Pétersbourg. Il a émigré à Paris et il e!;t devenu professeur à l'Institut de
Pétersbourg. il étudie en Allemagne sous la d irection de Vindelband et de Wund. Puis il enseigne la
lh6oIogic ort hodoxe Silint Serge. JI fu t invité au Concile Vatican Il . La plus grande partie de son œuvre
philasophie à Saint·Pétersbourg.1I émigre en 1922 et il enseigne li Prague (jusqu'à 1942) et à Bratislava
aflfkritc de 1955 à sa mort en 1970. VOÎr: O. Ct.9.lmr," La vie et l'œuvre de Paul Evdokimov .., in
(1942- 1945). [[ vien t à Paris, puis aux Étas Unis, où il enseigne la philasophie à la Facult~ de théologie
COIIfIlCb, 23, 1971, p. 11 -106; S. SEvruK, .. Silggio introduttivo ~, in P.N. Evdokimov, Ll- pita trrrsfigl/ril'
Saint Vladimir li New York (l946-19SO). Après il retourne li Paris. /1 est influenc~ par Leibniz et
Il in Cristo. Prospt'ttive di morale orlodfJS5Q, Roma, 2001, p. 9-188.
Soloviev. Son système intuitiviste de l'idéal-réalisme concret e!;t très proche de celui de 5. Frank. Voir;
B. ZENKOV'SKY, Histoirt dl la phil0s0phit r!/SM, t. Il, Paris, 1955, p. 208-226. 25 Cf. P. EVDOKlMOV, Lt Christ dans It pmsh rl/5St, Paris, 1970, p. In-I78.
16 Nikolai M. Zemov (l89S-1980) - théologien russe, historien de la pensée russe. Emigre en 26 La première trad uction a été: l'.A. F1.OKENSKY, Ll- co/arma t il fondammto ddla ~illl, Milano,
1921, il termina les études de théologie li Belgrade en 1925. Il était secrétaire du "Mouvement chrétien Rusconi, 1974.
des étudiants russes" et le premier rédacteur de la revue Vl'5tnik RHD (1925-1929). Devenu docteur de 'l:l À Paris, plusieurs articles furent publiés en russe dans le revue Simool et che:t l'éditeur
l'Université d'Oxford, il y enseigna l'histoire de la culture orthodoxe (1947-1956), ava nt d'enscigoer ~A -Presse : svjaM. P. F1.otŒNSKIJ, Sobranit W{illtllij. Tom 1 : Slat'i po isJ;:u$5tvlI [ŒI/vrts. Tomt 1 : I~
théologie œcuménique en Inde. Il était directeu r de la "Maison de 5. Grégolo! de Nysse et Ste. -nrc/tS sur l'arlj, Paris, 1985. .
Macrine~ à Oxford.
28 Les premières thèses de doctora t sur l'œuvre de Aorensky sont soutenue!; en Italie: G.
17 Cf. Unitas, l, 1946, nO3, p. 63-70; n" 4, p. 31-49. At:c.o.lIlNI, PIIWl Flortllsky l' la filosofia dtll'I/nilolalilll, disserta:tione di laurea, Univenità Cattolica dei
18 5vja~ennik J~ FtoRENSKII, Stolp i I/tvertd(IIit Ist/ny ILl- coIonnt' 1'1 le fondtme/rt de la Vtritfl, Sat:ro Cuore, Milano, 1974-1975; A. COSTANTE, CU l'ltmtllti Iradizjollali dd/n COlIlI'mpiaziorrl' Irtll'hrltrprt-
Moskva, 1914. Dans la suite de ce livre, en général je ne mets pas le nom de l'au teur quand il s'agit Ickmt filosofiCO-lrologiCtf di PI/vrl Flortllsky (Exœrpta e DissertatKme ad Lauream). Vkcnza. 1979 ; M.
d'une œuvre de F1orensky. ~ Dit: Tritritiitsid« im Wn-k 0011 PI1vti A. Flcwrllsky. Vnsllch ti/In systtmlltischro rNrslt/lung in Btsrs-

24 25
des manifestations de commémoration, des soirées d 'étud es2'J et les pre- ~tions de ses écrits, accompagnées de nombreuses notes et
miers colloques internationaux:lO, ~l2. Cette activité éditoriale s'est réa lisée spécialement grâce à
Restaient cependant un certain nombre de difficultés. Une grande par~ lJIDène AndroniJcl3 et à deux organismes russes pour l'étude, la tutel-
tie des œuvres n'était pas encore publiée et la ma jorité des autres demeu_ restauration du riche patrimoine de l'œuvre de Rorensky : Les
rait difficilement accessible. En outre, certaines publica tions étaient mal
faites, parfois sans autorisation ou sans apparat critique, souvent avec des
E du prêtre PaV€1 Florensky et Ln comm ission pour le patrimoi/te de PA.
En outre, il y a de plus en plus de traductions, spécialement en
erreurs.
Une autre difficulté était le retour, spécialement en Russie, d' un climat t*!
li'
anemand et anglais ; de nouvelles monographies approfondies
wt, surtout en ltalie34.
hostiJe envers la personne et l'œuvre de Aorensky, qui ne favorisait pas lil:intérêt pour l'œuvre de Aorensky continue, spécialement en Russie,
une recherche objectiv~r. et en Allemagne. La prépa ration de nouvelles éditions en témoi-
Une troisième difficulté vient de l'œuvre de Aorensky lui~même. À ~:
",(Ln archives du pré!re Pavel Flore~s~ et ~ commission ~u: ~e patri",?;-
cause de ses larges horizons et de l'interdisciplinarité de ses écrits, il est dif~ ~M- - - Florensky envisagent une édluon cntlque de la ma)Onte des écnts
tout comme les recherches en cours (les thèses de doctorat
fidle de tenir compte de toute son œ uvre en travaillant sur un seul aspect
de sa pensée (phi losophique, théologique, etc.). Son œuvre, en effet, est une
unité organique, dans laquelle tous les aspects sont liés l'un à l'autre.
..
tE etc.), divers colloques récents:J/> et les nou velles tra-

Les publications et les recherches actuelles


Dans la derni ère décennie, l'intérêt pour Aorensky a continué et les
études à son sujet sont devenues d e plus en plus nombreuses. En outre,
ceux qui s'intéressent à son œuvre ne sont plus seulement des philosophes
Il ~;QuEsnONS LINGUISTIQUES ET TERMINOLOGIQUES

t:e livre présente la vie et l'œuvre de Aorensky dans une langue et dans
et des théologiens, mais aussi des experts en linguistique, en histoire de . cadre culturel et intellectuel qui n'est pas celui de l'auteur. Cela crée
l'art, en physique, en mathématiques, etc. Tout cela est facilité par de n ou~
. SI: l 'œuv"-, majeure de FlOTC115ky, la Co/orlllt, fut rPimprimée deux fois (paris, 1989 ; Moscou,
nUIIB mi/ Thomm von Aquin, Würzburg, 1984 ; R. SLIlSINSKl, PaVt'1 FloTtlrsky. A Me/aphysics of Love, New
.
. . .. mail pas encore rééditée avec l'apparat critique; CIl outre, on a publié plusieurs recueil~ de ses
P.A. FI.OItENSlCY, U vodorazde/ov mysli [l'rh; des Iigllt5 rit par/aXt de la pt"nshl, MO/lkva, 1990 ;

E
York, 1984. Une étud e sur la vie et la pensée de Florensky en Russie: ieromonah ANotIONIK IA.S.
TRu8J.tEvl, Trodictja i all/ropodiœja v tvortt5rot 5vjaUtnnika Pavla F/OTtllskoxo [ThOOdick et alltlrropodidr . P. FlOIIllNSKY, De/jam moim, Vospomillall'ja proMylr dllel &Ileulogiltskit ;ssJrr!olxwijo , Iz
dans l'œuvrt du prttrt P. Flortnsky[, Tomsk, 1998 (écrit en 1984). La première thèse en français : Z. KUAS, pismI. ZavdtllnÎt [À mt5 mftmts, SouVt'IIirs des jours pa5Sls. Rtchtrcht5 glubllogiqurs, Extraits
Dku /MSUTt d~ l'hommt st/on P/lul A. FlOrtnsky. E5iu~ d'uM /Inthropologit /hhmdriqut ar/hodo;re (thè;e ~= dt Solovki. Tt5/amrnt[, Mœkva, MO/lkovskîj RabOCi~ 1992 ; svja~nnik P. FlOIlF.NSKIl,
de doctorat SUT la d ill.'ction de A. de HAltlUx, présentée à Louvain en 1990), mém. dactyl. v lrtyrth tomah IŒutlrlS rn qua/Tt voIumt5 l, Moskva, 1.1. (J99-t), t. /1 (19%), t. III (1-2) (1999),
0998); etc.
29 En 1982,. ilI l'occasion du centenaire de la naissance de Aorensky, il y eu t au MDA une "Soirée
de romrtWmoration" et ilI l'Académie théologique de Saint·Pétersbourg une assemblée solennelle. 33 l'higoumène Andronik (AS. Troubatchov [A.$. Truooa>vlJ, petit fils de Pavel Aorensky, est
........ de théologie de l' Académie théologique de Moscou à Serghiev Posad. Il s'occupe des arçhi·
30 Le premier colloque international eut lieu ilI Bergame (Italie) en janvier 1988, dont les Ades
ont été publiées d ans: N. KA uHb~v ILl, M. HAGEMEISTER (éd.), P.A. Flortlrsky i kul'lura tgo VfI',"tll; [P:A .
. . de Pavel Aorensky et public ses œuvres inédites. Il a (>crit une monographie ct plusieurs artides
Flortllsky tt la cul/Urt de SOli /tmps[, Marbu rg, 1995. En 1989, il Y eu t A Moscou une e~positio!l sur
_la w et l'œuvre de son grand.père (voi r la bibliographie).
Florensky, présentée dans Vozvr~i~ wby/ylr imell. PaVt'1 F/oTtnsky. Ka/a/og vyslavkii IRttour des lIoms St A.F. UPRAVrT'ELEv, K budrdltmu ctl'Ilomu miroooumliju. Rt/igioznOl' mirosoumwit I~A.
oublih. P. FlorrnsJcy. Ca/alogue dt /'txposition l, M05kva, 1989. En 1990, de OQUveau ilI Bergame, un serond ~~ [Vm la fu/urt conctptio,r in/IgTlllt du montu. Ul ro1lCtp/iolr rtligi~ du mf.lIIdt dt P.A.
colloque international a eu lieu. Les ronférenœs furent publiées daM N. KAl.1I-ft5VIU, N.K. BoNOCKAIA :_~._-,I, Bamaul, 1997; N. VAlENTINl, PilVd A. Florrnsliy: ÙI sapft'nUl dtl/'aIflOTt, Bologna, 1997. Deux
(éd.), SvjaMnrnik Ptrotl Flortnsky : osfKJV1k fUlSItdijll [Le prit" P. Flomrsky : muphrl/imr th / 'hIri/a~l , :::-:.:- doctorat, soutenues en Italie : G. LlNGUA, OIlf1' l'iIIUSiOM dtl/'ocddrnlt. P.A. Flo""ski; t i Joff·
,....
_
Moskva, 1994. drilla filOliCfia ruSSrl, Torino, 1999 ; t. 2J.K, Vtri/II comt ttlros. ÙI/rodjMl trini/llria di P.A. Florr"sJcy,
31 Cf. N.K. BoNOCKA.lA, ... P.A. Aorenskij i "novoe religioznoe sow.,nie [P.A. Aorensky et la
N

"nouvelle conscience religieuse"[ ~, in ~ Pro tt roll tra~, p. 652-653; RA. GAI.'CIiVA, ... Mysl' kak vol).' i l5 Pour le moment, leur travail éditorial est très retardé par la crise économique en Russie.
predstavlenic (U toplja i idcologija v filosofskom soznanii P.A. Aorenskogo) [La pcn~ comme
volonté et "-'présentation (U topie et idéologie dans la com;cienœ philosophique de P.A. Florensky)[ ~,
III,!' Vril.Un colloque international sur le thème ~ Pavel Aorensky: tradition et modernité . a eu lieu
_: 2000ilI Potsdam en Allemagne; deux au tres rolloqul'!l ont eu lieu en Italie (le 28-29 odooA.'
in 10., Otrrazltlovda XX wb, M05kva, 1988, p. n·1JQ; etc, bvenne, le 13 avril 2002 li Padou), etc.

26 27
quelques difficultés qu'il est nécessaire d 'anticiper pour mieux suivre le les traits d' union, voulus par l'auteur, sont restés tels q u'on les troU-
parcours du livre. Il s'agit d 'abord de la traduction et de la transcription dans les publications d ans la langue originale. Les initiales majuscules,
de la langue russe et de la terminologie. ... effet, avaient pour Florensky une grande importance (voir ainsi la
cliJtind10n entre "vérité" et "Vérité").
Les problèmes liés à la langue russe
Le langage et la terminologie de Florensky
Florensky est russe et toutes ses œuvres sont écrites dans sa langue
maternelle. D'où d eux écueils: le premier est le fait que la langue russe est Encore plus que la langue russe c'est la terminologie de Florensky qui
assez ardue à traduire. À côté des mots habituels, les auteurs russes utili- néceSSite une grande attention, car s'il utilise les concepts qu' il trouve
sent parfois des termes qu'eux-mêmes ont "inventé" ou auxquels ils ont dans la tradition ecclésiale et dans la philosophie de son temps, les con-
donné un sens précis. Ces termes sont parfois intraduisibles ou, ce qui est œpts "classiques" ont chez lui souvent un autre sens qui, à une lectu re
plus grave, leur traduction littérale risque de faire comprend re au tre IUperficieUe, peut sembler apparemm ent identique ou très proche, ma is
chose. Par conséquent, je me sens souvent obligé de mettre les mots rus- qui en réalité, dans les textes de Florensky, revêtent des significa tions spé-
ses entre parenthèses à côté de leur traduction et de les expliquer d ans les dfiques3'. Généralement, sa tendance est de ne pas comprendre ces con-
notes, dont le grand nombre risque de compliquer parfois la lectu re. En œpts dans le sens plutô t abstrait (surtou t des concepts comme idée, logos,
outre, je mets souvent les mots français entre guillemets pour montrer symbole, noumène, etc.) ou néga tif (magie, etc.). Je montrerai dans la suite
qu' il s'agit de mots à ne pas prendre à la lettre, mais plutô t dans leur sens ce que signifie le fait qu'il sous-entend plutôt le sens que ces mots avaient
métaphorique ou symbolique. lt'origine, sens qu' il rappelle parfois lui-même à propos de ces concepts.
Du fait que la langue russe utilise une autre écriture, le cyrillique, il faut Avec le même mot, en effet, il indique des réalités ou des activités très
translittérer des mots et des noms russes. J'ai choisi de translittérer aussi diverses. Et, vice versa, une même réalité peut être exprimée par des ter-
les titres des œ uvres russes. Parmi les différentes méthodes de translitté- mes différents, utilisés comme synonymes tO • Il ne faudrait jamais analyser
ration utilisées il a fallu en choisir une. Même si la transcription courante, OU vouloir comprendre certa ines affirmations hors du contexte qui les
dite "phonétique", est la plus largement utilisée en France et déjà famili è- contient et hors du sens que Flo rensky leur attribue.
re à plusieurs personnes, j'ai choisi pour la bibliographie la tran slittération Voici un beau passage qui illustre l'utilisa tion du concept "monad e"
utilisée par les slavisants. La raison de ce choix est que cette translittéra- dans la Colonne: (( Très cher, pardonne-moi ces pincettes et ces scalpels
tion, dite "scientifique", est la plus proche des translittérations dans les grossiers et odieux avec lesquels je suis obligé de "préparer" les fibres très
autres langues37• Elle me semble plus appropriée pour un travail scientifi- délicates de l'âme. Ne crois surtout pas que mes paroles froid es relèvent
que, qui peut être utile aussi pour les chercheurs d 'a utres natio nalités. de la spéculation métaphysique, d'une sorte de "gnosticisme". Elles ne
Une explication de la translittération utili sée dans ce livre est proposée représentent que de pauvres schèmes appliqués à ce qu'éprouve l'âme. La
dans l' Annexe 1. monade dont je parle n'est pas une substance métaphysique, donnée par
Dans les citations directes, je me conforme aux manuscri ts et aux publi- une définition logique i elle est le fa it d'une expérience vivante. Elle est
cations originales. Par conséquent, les mots soulignés par l'auteur dans une donnée religieuse, déterminée non pas a priori, mais a posteriori, non
son manuscrit sont mis en italiqueslil• Les guillemets, les initiales majuscu- par l'orgueil d' une construction, mais par J' humilité de l'acceptation. Il est
vrai que je suis forcé d 'utiliser une terminologie métaphysique, mais ces
37 Même entre les slavisants de nationalités différentes. il y a de petites différ"cnœs. Les slavi- termes n'ont pas dans mon discours un sens rigoureusement technique;
sants français sonltrès proches de leurs coll~ues d'Italie et d'Allemagne _ avec quelques diff~ :
en Franœ. par exemple. on uti lise pour la lettre russe .. " " la lettœ .. " " ou " h ". quand les slavisants
italiens et lt'!l allemands utilisent le " ch ". J'ai choisi " h " (voir l'Annexe 1). J9 Cf. K..G. lsurov, .. Pavel F10renskij : nasledie i naslednik.l[P. Aorensky : I"héritage et les suc-
38 Dans les pubhcations onglnales. les mots SQUhgnés par l'auteur dans son manuscrit sont cesseurs! ,., in ~Pm ri am/nt'. p. 2/,-'17.
imprim~ en g ras ou avec des espaces entre le'! lettres Je préfi'-re les mettre en Italiques pour respec- 40 Un bon exemple se trouve dans .. Kult'. religija i kul" tura [Culte. religion et culturel ~. in
ter la manière d'écrire utilisée en France -PhilU5Ophit du cuité', p . 101-119.

28 29
ils sont conventionnels ou, plutôt, symboliques ; ils sont comme des rou- des '1ettres" au lieu d e composer un "article", c'est bien que je
leurs avec lesquelles on d épeint des sentiments vécus »"'. d'affirmer et que je préfère interroger ..44 .« Tu ne m'en voudras pas
Par conséquent, il est nécessa ire d 'accorder aux mots le sens que leur fais sans système, en ne marquant que quelques jalons ...s.
donnait Florensky tout en sachant qu'il est impossible de donner d es d éfi- est intéressant de constater que ses d erniers écrits sont aussi d es "Iet-
nitions exactes à toute sa terminologie, étant donné son style plus symbo- !!f.....' cette fois des lettres d e la captivité"". Il y a un lien très fort entre les
lique que systématique. La terminologie apparaîtra plus compréhensible lettJeS de la Colonne et la correspondance des dernières années. Toujours
au long de la lecture de notre travail, sans pourtant pouvoir d éfinir personnelles, ses lettres parlent de sa vie et de ses recherches scientifiques
toujours exactement le sens de certaines expressions4l • Cette difficulté pour transmettre les valeurs s pirituelles et le goût pour la réalité tout
risque d 'entraîner une sorte de dépréciation envers l'auteur et sa métho- entière.
• dologie ; il faudrait plutôt savoir repérer les motivations et le vrai but d e Quand il n'écrit pas sous form e de lettres, Florensky choisit le genre
ses écrits, comme aussi du style qui en dérive. Comme voudrait le mon- ~nH. Le genre de la "leçon" est semblable à celui de la lettre. Florensky

trer toute la l m partie de mon travail, les choix des mots, la méthodolog ie rexplique dans un petit écrit, intitulé Leçon et lectiol7. Tout en provenant du
ne peuvent se justifier que dans l'ample contexte de l' importance qu'il JnOt lectio, le mot "leçon Ilekcijal" ne veut plus dire seulement "lectu re",
accorde à son expérience de vie. mais a un caractère didactique et suppose un dialogue avec celui qui écou-
te. D Y a une relation créatrice entre le professeur et ses étudiants, si on
prend l'exemple des leçons universitaires. La leçon devrait se passer
Le style comme « une conversation (sobesedovanjeJ, comme un entretien [besedaJ
Dans son œuvre majeure la Colonne, il intitule "lettres" les chapitres, le entre des personnes spirituellement proches » • • U s'agit d ' un processus,
langage théologique et philosophique se mêle à des passages lyriques, à d'une activité vive, que Florensky compare à une promenade : non seule-
des formules mathématiques etc. Parlois il est clair que certaines expres- ment la fin, mais s urtout le parcours, la marche, la contemplation d es che-
sions sont utilisées comme des symboles, d 'autres fois on le saisit seule- II!S sur le chemin sont importants<fll. La "leçon" devrait, elle aussi, donner
ment après une lecture plus approfondie. Je veux relever ici quelques des exemples concrets à côté d es idées générales.
aspects de sa manière d 'écrire qui aident à mieux saisir le sens et la portée On voit clairement pourquoi Florensky considérait que ses leçons pou-
de ses écrits. vaient être mises par écrit. Différemment d'un manuel, qui expose les
idées systématiquement pour donner d es informations exactes et d es
Le dialogue à travers les "lettres" et les "leçons" - la "dialectique" réultats déjà élaborés, la "leçon" d evrait plutôt susciter le goût pour la
réalité et encourager à une recherche personnelle, à un contact direct avec
Aorensky est convaincu que pour communiquer un contenu il est l'objet de la recherche. Cela aiderait l'a uditeur ou le lecteur à d ésirer une
nécessaire de dialoguer avec son lecteur ou son auditeur. À côté de quel- amnaissance plus profonde et plus globale50•
ques dialogues écrits41 (Empirée et empirisme, une partie de ses ouvrages Rorensky appelle parfois "dialectique" sa manière de dialoguer. A la
L'iconostase, Le maître de la vie, etc.), Florensky exprime sa conviction en suite de Platon et en opposition à la dialectique scolaire, analytique et
choisissant la forme de la "lettre". Florensky déclare ainsi que son inten-
tion n'est pas d 'écrire un manuel systématique de théologie, mais plutôt
44 "CoIonnr", p. 129 (Ir. fr., p. 175).
de transmettre d 'une manière plus personnelle certaines valeurs spirituel-
45 "Colonne, p. 13 (tr. fr., p. 16).
les chrétiennes qu' il considère fondamentales pour tous. li explique : « Si 46 Cf. "('Lj vrrs" , 1. IV.
41 .. l.ekcija i Lectio [Leçon ct lectiol _, in "ŒUtm'SH, t. n , p. 62-68.
41 HCoIomff"', p. 324 (Ir. fr., p. 212). 48 Ibid., p. 64.
42 U~ brève explkation des termes qui reviennent le plus sou vent SOU51a plumede Florensky 49 Cf. 1:.. UK, VtritD COII'lt t thos, Roma , 1998, p. 60-61.
ct qui oonsti tuent l'essentiel de sa synthi!se théologique, se trouve da m le GIOMain:', An~xe Il. ~ Cet écri t da te dl" la période de la deuxième grande crise de Florensky (1909- 1910), quand il
H
tIftttIlt la grande Hst&ilité des écrits thOOloglques et philosophiques. Il il ilVOU~, avec regret , d ans œ
4J La forme du d ia logue, depu is Platon, a été reprise par de nombreux auteurs pou r commu.
niquer un contenu philœophique ou théologique. rnftne article, qu'il n'a presque pas trouvé de li vres do genre dont il parle.

30 31
rationnelle (hégélienne), sa dialectique veut être vitale, en contact avec la ,rfmlODE DE LA RECHERCHE
réalité et les personnes. La vie et la dialectique son t pour Florensky étroi.
sl
tement liées . À son avis, la philosophie - dans le sens large et le plus
noble - et la vie spirituelle ne sont possibles que dans la liberté et la dia. ])anS ce livre, j'ai analysé et coordonné les intuitions de l'auteur par
lectique. C'est dans cette disposition humaine que la Vérité peut se révé-- ~..=.v...t au
thème choisi, sans toutefois vouloir les en~er mer dans un systè--
le~. Il prend comme exemple l'apôtre Paul: il ne parle pas seu lement SlIr ~~~eptuel qu'aurait rejeté Florensky lui·même. Etant donné qu'il s'a·
la vie spirituelle, mais elle est présente dans ses paroles. sB d'un auteur de l'Église orthodoxe russe, il faut pouvoir l'aborder avec
des critères qui permettent de le comprendre en acceptant une méthodo·
Le langage symbolique, les développements lyriques
Josie différente de celle qu'on utilise dans notre culture où l'enjeu de J'a ·
Florensky se rend compte qu'il n'y a qu' un seul langage pour exprimer nalyse est souvent la critiqu e, la confrontation, la prise de distance par
sa pensée, par laquelle il veut ouvrir notre regard intérieur vers le mystè. rapport à des affirmations qu'on considère faibles. Ce genre d'attitude
re : le langage symbolique. Il mêle les styles, il passe facilement d'une risquerait de faire passer le lecteur à côté des vraies richesses de la pensée
réflexion philosophique aux formules mathématiques, aux expériences d e de notre auteur et ne permettrait donc pas de voir en quoi consiste l'intérêt
vie et aux passages poétiques. À ses développements plutôt abstraits de de mon livre.
ses '1eçons", il ajoute un langage plus existentiel et symbolique pour ren. Une grande place est accordée à la vie de l'auteur pour la présentation
dre son discours plus accessible. Mais les concepts philosophiques et de laquelle j'ai utilisé ses écrits autobiographiques, des témoignages le
mathématiques lui servent aussi comme symboles de réalités plus pro{on. concernant et des éléments apportés dans des articles critiques.
des ou, du moins, il les utilise pour préparer les chemins vers une corn. La pensée de FJorensky sera suivie dans sa genèse et son évolution. On
préhension plus pro{ond ~. comprend alors l'énorme importance des expériences de l'enfance et de
l'adolescence, des souvenirs personnels tels que lui·même les rapporte en
Dans la Colonne, plusieurs passages relèvent du lyrisme: Florensky
manifestant le lien entre la pensée de sa maturité et les premières intui-
décrit l'état de son âme comme s'il parlait à un de ses amis très proches.
Cela a été très contesté, quand il a voulu présenter cette œuvre comme thèse tions de sa jeunesse.
Dans un second temps, je voudrais montrer l'originalité d'une appro-
de maîtrise, et il a dû enlever ces passages, mais il les a gardés dans la publi.
che qui privilégie l'expérience personnelle et immédiate par rapport aux
cation du livre. Ces passages, en effet, sont pour lui très importants car ils
découvertes et à la connaissance comme telle, ce qui donne aux conclu-
représentent les "prologues méthodologiques" et ne sont pas secondaires.
sions de l'auteur une importance d'ordre épistémologique et théologique.
Avec eux, F10rensky veut « préparer le lecteur à la compréhension des con. À travers l'analyse des écrits les plus importants, il s'agit de retrouver la
structions théologiques et philosophiques Ses prologues lyriques invi.
))54 .
logique intérieure qui mène aux considérations-clés qui fond ent son
tent à une compréhension qui est au.ct.elà de la lettre, une connaissance œuvre.
dans le dialogue, dans une relation personnelle. Ses "lettres" sont, selon une Ce qui est particulièrement précieux dans la vision du monde de
très belle expression de Aorensky lui·même, « des leçons d'amour »"'. florensky, c'est la relation et l'unité qui existe entre les différents domai-
nes de la pensée (théologique, philosophique, scientifique, poétique, arti·
51 Cf.• Dialektika (Dialectiquel '", in HŒ'f!1n"$'", t.1II (l), p. 118-141. stique), unité dont le secret est dans le témoignage de sa vie. Ceci nous
52 Cf.• Razum i dialektika (Raison et dia lectiquel .., in HŒuvrrs", 1. Il, p. 137-142. Pour pennettra de découvrir la haute portée de la "philosophie religieuse"
Florensky, définir les choses, comme on le fait dans les manuels, peut ~)ojgnef de la connaissance,
parre que cela limite la libert~ et empêche la connaissanœ plus profonde. Un objet, en effet, se définit RISSe, faite de fidélité à la tradition de l'Orient chrétien et anxieuse de
- se révèle - à partir de lui-même. CI. ibid., p. 138. trouver un langage qui ouvre le dialogue avec.!a modernité.
53 " L'utilisation d'une certaine terminologie rnHaphysique ne devrait pas désorienter, parœ Pour plus de précisions sur la manière de procéder, les lntroductions à
qu'il s'agit d'un langage conventionnel, plus symbolique qu'étroitement technique _. N. V"lENTlNl,
P/tVrl A. Flurtnskij : lA snpinilA dtll 'flmurt, Bologna, 1997, p. 127. chaque partie de cette œuvre aideront au fur et à mesure à préciser la
54 Lettre à N.N. Cloubokovsky ao. IO.191 n, in Veslnik RHV, 159, 1990, p. 177.178. manière de procéder.
55 "Colon nt", p. 14 (Ir. 1r., p. 16).

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INTRODUCTION

Cette présentat~ n globale de la biographie de mon auteur servira de


point de dépar~, rn.ais aussi de fondement à la présentation de sa pensée
théologique qUi sUivra.
En effet, comme affirme bk, il faut « écouter les récits de ces épisodes
de son enfance que lui-même reconnaît comme les plus significatifs, s'u-
nir au courant de ses souvenirs et chercher à cueillir leur vraie significa-
tion, pour pouvoir trouver la dynamique intérieure et le sens profond de
ces intuitions qui sont devenues non seulement les coordonnées principa -
les de sa pensée, mais aussi les racines de sa vie personnelle et spirituel-
le .'. Nombre d'autres auteurs relèvent l' importance de la connaissance de
la vie. surtout des expériences de l'enfance, pour mieux saisir l'originalité
de la personnalité et de la pensée de Florensk y2.
Pour présenter la vie et l'œuvre de FJorensky, il convient d e souligner
les aspects qui semblent les plus importants pour le développement de sa
conception du monde, de ses relations aux autres, des motivations de son
activité. Ceci suppose d 'être spécialement attentif à la personne de
Florensky, à ses expériences personnelles et religieuses, à son rapport aux
autres et à Dieu. Et aussi de donner un aperçu de son œuvre écrite et de
ses activités professionnelles, sans pourtant vouloir être exhaustif.
La vie de F10rensky a déjà fait l'objet de plu sieurs études. Il s'agit en
général d'ouvrages portant sur un aspect ou sur une période de sa bio·
graphiel. Il existe aussi des monographies partiellement dédiées à celle·

t. 2AK, Va-ilà œmt ~Iws, Roma, 1998, p. 70.


Cf. M. StUlEREK,. Dit TriniUflsidtt im Wt rk I>on 1'1100 A. Florrnskij, Wiinburg. 1984, p. 1 ; R.
2
~,P~I Florrnsky. A Mt laphysics of~, New York, 1984, p. 27 ; etc.
. 3 Cf. icrodiakon ANDRoNlK lAS. TRIJIlA&1. • Episkop Antonij (FIoremov) _ duhovnik
~nika Pa vla Florenskogo lL'évêque Antony (Aorensov) - le père spirituel du prètre Pavel
~kyl ", in 2.unIIll MoskovskDj potriarlrii, 9,1981. p. 71-77 ; 10, 1981 , p. 65-73; 11),. Osnovnyeœrty
limosti, tizn ' i tvorœstvo svjaMennika Pavla Florenskogo ILes lignes principales de la personnalité, de
la vie et de l'œuvre du prêtre Pavel Aorenskyl _, in 2.urnal M06kovsJwj po/ria"'ii, 4, 1982. p. 12-19 (in "Pro
H
rt COntnl , p. 491 -507) ; 10, . 0 tvorœskom puti svjaMennika ravla Aorenskogo ISur l'œuvre du prêtre
Pavel. Aorenskyl ", in 2.urnal MD6kuusko; po/ria",ii, 4, 1982. p. 65-75 (in "Pro ri crm/l11", p. 507-524) ; ID,
• Svja§œnnik Pavel F10rensky - pmfcssor Moskovskoj Duhovnoj Akademii. Uëebno-pegagogi~kaja

37
ci'. La plus déta iIJée est ceUe de M. Silberer, même si l'au teur ne disposa it
le courant intellectuel d e la "philosophie religieuse russe", d ont
pas encore de to us les élém ents aujourd' hui disponibles. Très intéresSe, nt
est le livre de F. et S. Mierau, Leben und Denke,,~, qui donne non seulement bien toute la richesse et complexi té.
des in forma tio ns sur la vie et l'œ uvre d e FJorensky, mais aussi une antho_
logie de ses écrits autobiographiques et d 'autres illustra nt les aspects fin du tsarisme et la révolution bolchevique
principa ux de sa pensée.
À la fin du XIX' et au commencement du XX, siècle, la Russie connaît
de grands changements. Le tsa risme entre d ans une grave crise. Ce systè-
_ politique, hérité du XVUe siècle, tient diffi cilement devant les nou-
1. L A SITUATION HISTORIQUE ET CULTURELLE waux défis d 'un pays qui est de plus en plus industrialisé et qui cherche
Il rattraper l'Occident. Après l'assassinat du Tsar Alexandre II par les révo-
Jutjonnaires en 1881 , son fils Alexand re III lutte farouchement contre toute
Il est nécessaire de présenter, même si brièvement, l'époque d e opposition au régime et renforce le natio nalisme russe, l'Orthodoxie, l'a p-
FJorensky consid érée particulièrement riche, nommée Je "siècle d 'a rgent" pareil policier et la censure, et il poursuit d'autres mesures strictes prises
a cause de l'épanouissement culturel que connut la Russie d ans la secon- déjà par son prédécesseur. Nicolas fi , qui prend le pouvoir en 1894, veut
de moitié du XIX siècle et qui toucha tous les aspects de la vie socia1e el continuer ce régime dur. li perd la confiance populaire après le drame d u
relig ieuse". A l'intérieur des grands mouvements de pensée, FJorensky se "'Dimanche rouge"7, le 9 (22) ja nvier" 1905, et il est contraint d'accorder
une Doumtf représentative, ainsi que des libertés civiles et pol itiques.
Mais dès 1911 la contestation du régime et les grèves ouvrières recom-
dcjatel'nost' [Le pr~re Pavel Aorensky - professeur au MDA. Son activité pédagogique d'enseign~ mencent. Quand en 191 4 la première guerre mondiale éclate, confia nce est
ment] ,., În MosJcuvsbjQ DuhovnAjil NDdtmija 300 Id (1685--1985). &goslovskit- trudy. Jubiltjnyj sbomik,
Mnskva, 1986, p . 226-246 ; ID, ~ 5v).1~nnîk Pavel Florensky _ professor Moskovskoj Duhovnoj faite au Tsar pour la dernière fois, confiance bientô t perdue à cause des
Akade mii i redaktor "Bogoslo vskOgO vestn ika " [Le prêtrt- Pa vel Flo renskij _ professeur a u MDA CI œmpétences douteuses d es dirigeants militaires. La crise s' intensifie
rédacteur du "Bognslovskij vestnik~1 ", in &gosluvskit /rndy, 28, 1987, p. 290-314 ; Pè re ANDltCNrf<OS
[A.s. TR ullAètv J, Pa vel V. Ft..oRENS/a, • Pavel Florenski ", in ILttrrs soviltiquts, 383, 1990, p. 136-146 ; V. jusqu'en février 1917, quand les grandes manifes tations éclatent. Elles s'a-
St:NrAUNSKQ, .. Un Leonardo russe. Le fl-Jssier de Pa vel Aorenski ., in UJ paroit rtSS uscith. o,ms lts rm:hi- chèvent par la double abdicatio n des Romanov (N icolas il et son frère), et
m /ittlrairts du KG8, Paris, 1993, p. 161-194 ; igumen ANoRoNrk [AS. TRUllAtsvl, .. :2:i:..n' i sud 'ba [Vit!
ct destin ] ,., in "ŒuurtS", t. l, p . 3-36; K.G . lsurov, .. L:itie i mirosoxen:anie Pavla F1orenskogo [La vil.' la fin aussi soudaine qu' imprévue de l' autocratie en Russie, le 4 ma rs 1917.
et la COnception d u monde de Pa vel Aorem;kyJ ", in Pavel Florenski~ Opravdllllie Kosm05a, Sa nk! Un gouvernement provisoire est constitué, mais la crise politique con-
Peterburg.. 1994, p. 4-26; igumen ANDROO IK IA.S. TRusAfuJ, ~ P.A. Florenskij. :2:iznc nnyj put' IPA
Aorensky. Le che min de la viel ", in "F/orrnsky t t la cullrm de son temps", p. 1-15; D.Ju. VAS/L'EV CkI .), tinue. Les soviets ' O, avec des masses d'ouvriers et de paysans à leur côté et
PA Flarellslr.ij: arr.; t i gibt/' /PA Florensky : /'mlpriSC}tII/t 11Wl1 fi la mart], Ufa, Grad o-Ufimskaja bogorocl- sous l'influence de Lénine et d e ses proches, exercent une pressio n d e plus
s kaja œrkov', 1997; 5.B. So...oMOVA,. "Ostajus' Va~ dobrotelatel( 1bogomolec.. . " K istori i vza imoot-
nclen.ij s v).1§œnnika Pa vla Ao renskogo i mitropolita Antonija (H rapovickogo) ["Je reste bienvei lla nt en plus forte sur le gouvernement. Les manifestations et les g rèves attei·
envers vous et priant pou r VOUS•.. " H istoire dl' la relation mu tuelle entre le pr-être l'ave! Aorenskyet pent leur sommet en octobre 1917 à ca use d' une crise économique grave.
le métropolite An tony (Khrapovi tsky)J ,., in t urnal MosIr.DvsIœj palnarhii, 6, 1998, p . 67-80; etc.
4 Cf. M. SlLBERER, Dit Trini/4tsidtt im Wuk oon Paut/ A. F/orenskij. Vusuch rinfT 5)#/emllllsc/1('11
Dars/tllung in &gtgl1 ung mit Thomas oon Aquin, Würzbw-g. 1964, p. 1-38; R. SusrNSk!, PI1VtI Florensky. 7 Le 9 (22) janvier 1905, à Sai nt-Pétersbou rg.. la police et J'armée tirèrent s ur les 150 000 man i·
A Mdaphysics of f..avt, New York, 1964, p. 24-35; N. VAUNT1NI, PI1VtI A. Florrnslr.ij : UJ sopknZA deWam(;o '-anis venus parlementer avec N icolas 11 pour J' a mélioration de la cond ition ou vrière et pour Ja con-
Ir, BoIogna, 1997, p. 29-53.
~ d' une assemblée constitua nte.
5 Ostfilde m , 1995-1996 (deux voluffie$).
8 Jusqu'en 1918, o n a utilisé en Russie le calendrie r "juIîen~ (instauré par Jules César en 46 av.
6 Su r l'histoire ruS5e : A. LatoY-BEA UUQJ, L'tmpîre tks Tsors d Its Russn, Paris, 1991 ; R. PU'ES, l -C.; on l'utilise encore dans le calendrier liturgique) qui a 13 jours (1 2 jours jusqu'à 19(0) de décala-
UJ RIvoIulÎOn rllS!W, Pa ris, 1993; N. STltUVE,. Soixlllllt-di:c llIU d'tmigrQl ion russt (1919-J989), Pa ris, 1996 ; p avee Iecalendrier "g~orien ~ (décrété par le pape G ~oire XIII au XVIe siècle), utilisé a ujourd'hui
M. Hn.LBI,. His/ohr de 1" Russittl dt son tmpilr, Paris, l 'Hl. Sur l' Ilg liseorthodoxe 1"US5e ; S. BoulCAlOO'Y", PftSque partou t. Ce décalage est à prendre en compte pou r toutes les dates jusqu' en 1918.
L'or/hodoxie, Lausa nne, 1980 ; P. EVIXlKlMOV, L'orthodorit, Paris, 1959 ; J. MEYENDOIIFF, L'tglist orlhodo:u Douma Idumal - en russe, "pensée". Dans l'ancienne Russie, oonseiI d u prince, puis d u Tsa r.
hiu rI Qujourd 'hui, Paris, 1960 ; O. Ct.tMfNT, L·t.gli~ orthodo:J:t, Paris, 1961 ; N. SrwIJVE, Ln rh",itl/s rll
9
De 1906 à 1917, assemblée Ilgi5lalive de l'Empire russe.
URSS, l'a ris, 1963 ; D. Û8Ol.ENS/(Y, V. V()I)()fF, J.P. ARRIGNON, et al., Millt Qns rh ,h' is/Îlmismt ruSSt 988-
1988, Paris, 1989 ; D. PosPIEl.OVSKl, J-e. Rosam, N. 5Tl1:IJVE, V. ZlwNSkJ, H is/oire dt "t.gli~ ru5$t, Paris, 10 Le souin (conseil) est une instance ou vrière d ' usine (en 19(5) et devient un comité de d~lé-
1989. Voi r a ussi la bibliographie. su& ouv riers et solda ts (en 1917), pui5 une assemblée des représentant!! de la nation et des républi-
qua fklérées.
38
39
,
Tout cela abou tit à l' insurrection, qui éclate le 25 octobre et finit pa r le IIIIfpendante à côté d'elle, la plupart des décisions du concile ne
triomphe de la révolution bolchevique. réalisées. Au contraire, toute la violence de l'athéisme se
sur l'Église russe, qui subit les persécutions les plus terribles
et exécutions de 1922-1923, destruction d u christianisme rural et
La situation de l'Église orthodoxe russe
..-..wns des prêtres de villages en 1928-1934, grandes purges stali-
Malgré toutes les ambiguïtés de ses rapports avec les Tsarsll, 1937-1 938, etc.}. La laïcisation entraîne une séparation radica le
l'Orthod oxie imprègne toujours fortement la vie quotid ienne du peuple de l' État et de l'école. Plus encore, les monastères et les sémi-
(les fêtes liturgiques avec leurs trad itions populaires, les obliga tions reli- sont ferm és, toute catéchèse est interdite, comme aussi l'acti vité
gieuses, la vénéra tion des icônes, les pèlerinages, etc.). Les monastères ;;aéctueUe, culturelle et sociale des associa tions religieuses. Le culte
jouent un gra nd rôle, tant dans l'ex tension de la religiosité populaire, que .. et aut~risé. Après la mort du patriarche TLkhon en 1925, aucun autre
dans la forma tion spirituelle et intellectuelle u. Au XVIlI~ siècle en raison ~ ne peut être élu.
de fortes tendances rationalistes, innuencées par la philosophie des
Lumières, les intellectu els russes s'étaient plutôt éloignés de l'Église. Au tlatellectuels russes au XIX' - début du XX' siècle
XIX· siècle, en revanche, il y a un retour vers la fo i, une renaissa nce intel-
lectuelle et spirituelle. Les grands startsilJ du monastère d'Optino att irent
•.... renouveau intellectuel de la Russie au XIXe siècle est marqué par la
ilUDce et le dévelo ppement d'un mouvement de pensée, le "slavophi-
de nombreux intellectuels. Il y a de grands intellectuels et des mystiques que l'on connaît mieux à ca use du confli t qui l'a opposé à l' ''occi-
aussi dans la hiérarchie russe (les évêques Théophane le Reclus et Ignace iaallsme"IS, confl it qui a fini par devenir une clé de lecture de toute la
Bria ntchaninov, le métropolite Phila rète, Jean de Kronstadt). Toutefois, la
plupart des prêtres et des moines viennent du peuple et n'ont fait que peu
L'adjectif "slavophile" a commencé Il être utilisé au début du XIX' siècle pour désigner un
d'études. Le désir d'un renou vea u de l' Église et de sa plus grande indé- ~de penseun qui en Russie vou laient se détacher de l'influl'nœ excessive dl' tuut ce qui venait
pendance conduit à la convoca tion d' un concile pour rétablir le pa triarcat
de Moscou, décidé en 1904 par le Synode. Les hésita tions de N icolas Il le
reta rd eront jusqu'à la révolution libérale de mars 1917_ Avec plus de .~
rrr
~ • • IIIemagnl' ou d.e la France (= Occident) se proposant de trou ver ct de promouvoir œ qui appar-
.... li tradition russe et est propre la la culture slave, qui n'a rien;\ envier la la culture gefll),lno-lati-
tale selon les sla\'ophiles. Ce courant de pensét> a couvert de nombreult domaines: la liUe-
la philosophie, la politique et bien sû r la religion. Il a fini par indiquer un mOU\'enwnt do: con-
(Ir la culture occidentale et d 'opposition envers elle, comme si la revendication de la valeur
liberté, le concile s'ouvre en août 1917. Avec le nouveau patria rche Tikhon , ~ , . rorigina.lité de la culture russe devait passer obligatoirement p;!r la négation de celle de ses voi-
- ••. - ;'St. Le terme "slavophile" a dune dl'!bordé sur le sens strictement historique ct est devl'nu
élu en octobre 1917, et avec d e nombreuses réformes, l'Église russe vit un catégorie servant la désignt.'1" "la tendance russe qui consiste Il se définir par rapport à
retour à une ind épendance réelle, qui ne durera que quelques mois. . Sur le mouvement slavophile, voir: A. KOYIII>, lA pl1i1osopllie elle probli'm .. IIIIIiOHal l'U Russi/"
XIX' site/t, Paris, l m ; A. GRATIEUX, A.S. Khomiakou r/le 1I10lWtmelli slaool'Ilile, p,His, 1939 ;
À cause de la révolution bolchevique, qui ne t<:>1érait pas d'autre insti- _.J, Hislm" dt la philosophit russt, Paris, 1954, p. 10-45; l'X CHRISTOfF, An IlIlmiue/ioll 10
.....th-ûnlury Russian Slavophilism, t. l, Xomjakov; t. 2, Kirttr.>Skij, La Haye, 1961 ct 1972 ; A.
Tht Slavophilt Conlrrmrrsy, Hislory of Il ConstrVlltiw Utopill in Nin ..ltenth ml/ury Russian
11 À partir de 1589, quand le patriarche ortkodolte de Constantinople reconnaît le patriarca t dl' Orlord , 1975 ; F. ROl/UAU, Ivan KirlitvSki tlla naisSlinCl' du SlllOOJ1hilismt, Parîs-Namur, 1989 ;
Russie ct que le Tsar prend le rôle dl' "défen~ r de l'orthOOoxie~, l'~glîse ct l'Empire deviennent très vophilismc ". in DS 15, 951-959.
liés l'un à l'autre, au point que quelques patriarches (comme par eltemple Nikon) obtiennent la sou· 15 Le passé "occidentaliste" de la Russie Il!monte aux rérormes de Pierre le Grand. L'ouverture
mission d u pouvoir temporel au pouvoir spirituel (théocratie). Pierre le Grand, par contre, supprimo: NlI' Europe que sa politique encourage 11 la fin du XVII', début XsV lI l' inaugure un phénomène d'ab-
le pa triarca t et se proclame lui-même chef unique de l'Empire et dl' l'Église. Le patriarcat esl n.'TTlplac~ lCIIption ~énérale de ce qui est considéré typique de l' Occident. Cela o:ntraîne aussi une sécularisation
par u n organisme collégial, le Très Saint+Synorle, com posé d'évêq ues, de moines ct de prêtres sous IIJIIIhnatique de la Russie. Le besoin de passer d'une tradition eltc1usivement religieuse by7.antine Il
l'autorité du Haut Procureur, laie. L'Église ne joue plus aucun rôle politique, sauf celui de défendre _ forme de culture européenne porte la politique 11 imiter le modèle européen dans certains aspects,
l'autocratie d u Tsar contre les idées révolutionnaires du XIXe siècle. Cf. RJgINntn/ ta/Isiastiqut' dl' = m c n t faciles 11 exporter: entre autre l'a tll6smc qui peut déri ver dans un premicl- temps, de la
PimT It Gnmd (trad. de C. Tondini de'Quarenghi), Paris, 1874. 1 del'~tatd 'avl:!\: l'~gliseet qu'on associe Il la Philosophie des Lumières (H Kant, l'atMe, 11 la
12 Malgré un lent dl!clin des IIlOI\ilstères, les deux monastères les plus prestigieux fonctionnent ..... du Christ et Schelling à la place du Saint Esprit N.D. L.osiSKl, Hisluirt dt Ifl phil050phk mSst, Paris,
H

encore comme par le passé, avec plusieun centaines de moines : le monastèn- des Grottes, fi Kiev, ber- - . p. 9). Sur le mouvement occidentaliste, voir: N.D. Lœ5KL, Ilisioirt dt III philO5Ophit rusSt, Paris,
ceilU du monachisme russe, et la Trinité-Saint.Serge, la Sergiev Posad, près de Moscou. ~!" 45-57 ; J.M. EOOŒ, J.P. 5cANuN (éd.), Russian Philosophy, I-JII , QùG1go, 1965 (vol. 1: Tht
Ings of Russian P/rilosophy. The SllIvophilt!l. Tht W~ltrniZL'7"S). Le représentant le plus connu de
13 Slurt/s is/artc l en russe veut dire littéralement uvicillard". Le mot est utilisé pou r les pères spi-
~talisme est P. Tchaadaev (1794-1856). Voir: Ch. Qu~ET, 1i:haadatv et I~ l.dlrtS Philosophiques,
ri tuels, qui normalemen t sont des moines âgés (mais pas toujoun). i..A,> vrai critère d'un 51artls n'est pas
d'être moine ou âgé, mai, d 'avoir de l'expérience dans la vie spirituelle et du discernement spirituel. , 1931 (avl:!\: une bibliographie romplète).

41
40
pensée russe jusqu'à la grande Révolution, voire d e l'actuelle politique d e le ra tionalisme occid ental) ». Par rapport à son origina lité, on dit
l' Église orthodoxe russe'6 • p.irfois que le slavophilisme, qu i se voulait spécifiquem ent russe et ortho-
Les slavophiles sont influen cés non seulement par la politique de la se révèle à l'analyse fort dépendant d e l'Al1emagne et de la "théolo-
Russie à cette période, mais a ussi par les relents d es tend ances romanti- p " idéaliste et que cette ambiguïté affecte pratiquement toutes les gran-
ques'7 q ui éveillent le complexe de supériorité d e la culture et d e la reli- des idées de la pensée slavophile. De plus, par le biais de la valorisation de
giosité russe par rapport à l' Europe. Pourtant, il serait injus te d e com - la Russie et de son passé, il est difficile de freiner les fan tasmes d'un "mes-
prendre le slavophilisrne uniquement comme mouvement d' exaltation de sianisme" russe de plus en plus politique se d égradant en "panslavisme" .
tout ce qui est russe et slave, un rêve de g randeur inassouvie. Ca r s' il est D faut comprend re d ans ce contexte, la proposition d'une philosophie
vrai q ue les slavophiles veulent développer une réfl exion qui va lorise l' i- de déri\l8tion slavophile. Kireievsky l9 et KhomiakovlO seront les penseurs
d entité nationa le, ils veulent aussi approfondir ce qui est propre à la de référence pour le mouvement slavophile.!l. À la fin du XIXe et au XXe
Russie et qui risque de se perdre. Ils veulent surto ut défendre la tradition siècle, d 'autres penseurs plus ou moins en lien avec la tradition sla vophi-
religieuse de l' Eglise orthodoxe face à un CQurant occidentaliste qui le et fid èles à l'orthodoxie ouvriront une form e de dialogue prophétique en
regrou pe les ad mirateurs d e la culture occidentale en général, des athées faveur d' une philosophie authentiquem ent "religieuse" et "russe" .
qui veulent se libérer du "poids" d e la religion, des penseurs qui veulent Souvent ce sont des penseurs qui sont passés par l'athéisme, par le marxi-
introduire en Russie des id ées politiques qui minent le système social et le sme, pa rfois enthousiastes de l' idéalisme allemand , ils (re)trou vent la foi et
régime allant jusqu'à menacer l'unité natio nale. Les "slavophiles", par s'abandonnent librement au C hrist. Leu r pensée est enrichie par la tradi-
conséquent, cherchent à "sauver" leur propre culture, enracinée dans tion philosophique occidentale, par la connaissa nce des sciences modernes
l'Orthodoxie. Ils insistent sur les valeurs de la spiritualité, propres à la tra+ et par le défi conscient de voulo ir dépasser l' impasse de la gnoséologie
dition russe. En effet, le fond du débat passe vite du domaine culturel à kantienne avec son refu s de la métaphysique mais aussi le monisme logi-
l'ordre religieux. La meilleure postérité du slavophilisme, celle qui est la que de Hegel. A la base de leur pensée, ils reconnaissent l'importance de
plus remarquable, se trouve d ans la g rande littérature russe, d ans la fécon+ rexpérience d ans un sens très large, la valeur de la tradition de l' Ég lise.
d ité extraordinaire des écrivains du XIX~ siècle l'. Les philosophes religieux russes se posent en contesta taires de la connais-
La réaction à J'occidentalisa tion pousse les slavophiles à des exagéra+ lUlœ qui se développe dans l'abstraction et les systèmes fermés. fis aspi-
tions qui sortent de leurs propres principes. Surtout dans la prem ière moi- rent à d onner à leur pensée un souffle de liberté et de souplesse, quitte à
tié du XIXe siècle, ils sont accusés d e confondre le social et l'ecclésia l, d' i- renoncer à la prétention de clarté et de précision. Leur originalité tient en
dentifier l'appartenance à l' Église avec la nation. La critique qu' ils font du ceci qu' ils poursuivent une réflexion essentiellement religieuse sur l'être et
rationalisme est considérée comme un refu s de toute rationalité qui livre
la pensée h umaine à l' obscurantisme des sentiments, des passio ns et du
19 Ivan V. Kireievsky [I.Y. KÎ l"C(!vskij] (1800-1856) est considéré comme le premier philosophe
piétisme. C'est ainsi que la "connaissance intégrale", tout en se voulant n-.e JIU sens strict. Très doué, il s'intéresse vivement il la philosophie allemande, mais aussi ilIJa littê--
dans une stricte dépendance de la patristique, n'échapperait pas pour ~. Pendant ses voyages, il rencontre Hegel, Michelet, 5chcllîng ct Ocken. Au retou r en Russie, il
JI des problèmes avec Ja œnsull' à ca use de ses idées, perçues alors comme ~progressistes". Il sc !l'li-
autant « à l'em prise de l' irrationalisme romantique (sous le prétex te de cri- N j la campagne, prépall' un Cours dt phi/osophit et coUabore activement avec les starlsi du monastè-
N. d:Optino à la trad uction et à la publication des textes de la Plrilocalie. Voir : F. ROULEAlJ, l/Ifll1
I(jr&trskr. el Ill lIQi55alrce du 5/aoophi/jsmt, Paris-Na mur, 1989.
16 Cf. G. P1OvESANA, Russill-Europu nt/ ~nsitTO fi/œcfico russo, Roma, 1995. 20 Alekseï S. Khomiakov IHomjakovl (1804-186(1), am i de Kircievsky, ilI la fois philosophe,
17 Dans le sentiment nationaliste se ret rouve l'opposition ent re classique et romantique. ~ Le pœte et journaliste appartient au mouvement "slavophile" comme son idéologue le plus convaincu.
premier estime que l' universel doit être privilégw, car il est le trésor commun transmis de génération ~ des études de mathéma tiques ilI l' Universi téde Moscou, il sert deux ans comme offider de ca\'a-
en génét'ation qui seul permet: d'atteind re ilI l'originalité véritable. Le S«'OM, au contra ire, affirme la _ . De retour d'u n premier voyage ilI l'étranger, il d~e de s'adonner ilI la gestion de sa propriété.
priorité de l'originali té qui seule mérite d'acœder ilIl'univer.;el. ". F. RouLEAU, « Sla vophilisme _, in D5 Aprts son deuxième voyage (1847), pendant lequel il n.'IlCOntre des savants tchèques et: les philo-
15, 954. .:Jphes Schelling et: Nea nder, il sc met ilI approfond ir la philosophie ct affronte les problèmes de l'u·
l'litt de l'Église. Voir : A. GRATIEUX, A. S. Khomillkuv (t . l, L'hommt; t. Il, ÛI ptnslt), Paris, 1939.
18 Gogol et Dosto"ievski affrontent les abimes de l'athéisme moderne et présenten t, souvent ilI
la lumièll' de l'expérienœ des moines, les stllrtsi, un christianisme renou velé au creuset de l'angoisse 21 Ils créent en Russie UIlt' pensée philosophique ind épendan te qui s'efforce de dép.1sser la phi.
ct du doute, un christianisme u niversel car proche de la vérité de l'homme de tous les temps, de tou- ~ de type allemand en s'appuyan t sur la conception 'lisse d u christianisme, nourrie de la tMo-
tes les cultures. • des Pères orientaux et conditionnée pa r les caractè~ propres il la spiritualité russe.

42 43
J'existence cherchant à faire une synthèse entre les revendications positives IIIJIlCES BIOGRAPHIQUES
du mouvement sla vophile (retour à la pensée des Pères, valorisation de la
personne, tension vers une connaissance "intégrale") et les acquis de la PIorensky s'est beaucoup intéressé aux racines de sa famille. Ses recher·
culture occidentale (capacité de dialoguer avec la culture moderne, pro-- • généalogiques plus importantes ont été recueillies par les éditeurs
motion des va leurs socia les et vision dynamique d e l' Église etc.). _ la deuxième partie du bvre Souvenirs, aux chapitres Recherches gbléa·
Les philosophes religieux russes veulent exprimer une conception du ~ et Inven taire généalogiquéD. J' y ai puisé certaines informations
monde à partir d' une "connaissance intégra le". Dans leur démarche, ils ra"! présenter la famille de Florensky.
cherchent à unir toutes les facultés de l'esprit humain : connaissance scien- . PoUr tlécrire l'enfance et l'adolescence de l'auteur, je m'appuie princi·
tifique, vision esthétique, conscience morale, contemplation religieuse. ~t sur ses écrits autobiographiques, publiés en grande partie dans
Certains développeront leur pensée dans la perspective d'un existentia Li- la preutière partie de Souverlirs~. On trouve aussi quelques informations
sme et d' un personnalisme chrétien (par exemple les Troubetzkoy22 ou N. .... deux autres écrits autobiographiques : Autobjograpl!i~ et Avtore/erat
Berdiaev21), d'autres essayeront d'élaborer une cosmologie chrétienne ou, ~oIt autobiographiquel)O.
. Sa correspondance est une source précieuse pour éclairer 1'ensemble de
mieux, une "ecc1ésiologie cosmique" autour de la notion de la "Sophie",
.. vie. NouS disposons de la large correspondance que Florensky a entre-
la Sagesse de Dieu toute-présente (V Soloviev24, P. Florensky et S. ll
fIIDU avec sa famille, avec des amis et avec des personnes très variées . Le
Boulgakov~).
pus grand nombre de lettres couvrent la période de sa captivité (1928 et
1933-1937), pendant laquelle il n'écrivit presque exclusivement qu'à sa
22 Serge Troubetzkoy ISergej N. Trubcckojl (1862·1905) et Eugène Troubetzkoy IEvgenij N. faDûlle'l'. Il est clair que comme source biographique restent importants
Trobeckojl (1863-1920). Serge, professeur de philO5Ophie li Moscou,. Eugène, professeur de philosophie
du droit. Tous deux jouèrent un rôle important dans le mouveme ... t libéral russe_ Serge, Recteur de
tous les passages des ouvrages de Florensky où il racontel1 des épisodes
l'U... iversité de Mœcou, vint li Saint-Pétersbourg en 1905 pour défe ... dre l'autonomie universitaire. Ils concernant des choix personnels, certaines expériences etc.
furent les amis de Vladimir Soloviev qui vkut dans leur maiso .... Voir : N.D. LossI.::l, Histoirt rk III phi.
losophit russt, Paris, 1954, p. 152·160.
23 Nikola i A. Berdiaev (Nikolaj A. Berdjaev] (1874-1948), publiciste, critique littéra ire, éditeur, • 1918, il fut ordonné prêtre. Exilé de Russie en 1922, il vécut d'abord li PTague puis enseigna di:'S
engagé dans les luites sociales avant et pendant la grande Révolutio .... 11 avait d 'abord étud ié à l'éco- _ la dogmatique li Paris li J'Institut de lbéologie Orthodoxe St·Serge. Il écrivit souvent dans le jour·
le militaire des cadets, puis à la Farulté de droit de Kiev. Déjà comme étudiant, il essayai t de co ... cilier ... Pli" (édité par Berdiaev), était proche de l'Actibn Chrétienne des ~tudia ... ts Russes et participait
le ma rxisme et le néokantisme. Par l'idéalisme il arrive li la foi et est ~ invité~ li quitter la Russie. Sous . . dialogue œcuménique. Il mourut li Paris après une longue maladie. Cf. P. COOA, L'llllro di Dio.
l' influence de Soloviev, Mcre}kovsky, Nesmélov, il fonda avec S. Boulgakov le joumallLs l'robJtmtS dr ico
............. t hnosi in S. BulgakDv, Roma, 1998; M. CAMPATEW, '" L'aspetto ecdcsiale e sofiolog della
III Vie. Exilé dès 1922. Ik-rdiaev s'établit li Berlin, puis li Paris où il dirigea la revue '1a Voie (l'u!']", ct aJItura in Sergej Bulgakov ~, in S. BULGAKOV, PrtSSO Il mUrIl di Chn"scnrso, Roma , 1998, p . 9-200.
fonda l'Académie reli~usc et philœophique. Voir : D. CUMENT, Berdillrn Un philoscpJre ruSSf' tll
FrllHct' , Paris, 1991.
26 " Gc!nealogiteskaja issledovanija ~, in "SouVt:nirs", p . 26S-373.
24 Vlad imir S. Solovicv (VS. Solov'ëv] (1853-1900) est le fils d'un historie ... célèbre (Serge TT " Rodoslovnie rospisi ", in "Souvtnir5~, p. 445-479.
Soloviev), descendant de par sa mère du philO5Ophe Skovoroda et petit·fils d'un prêtre. JI fit des étu- 28 Cf. "SouVt1lirs", p. 24-267.
des de sciences et de lettres ainsi que de théologie. n s'intéressa à Schopen hauer, Schelling.. Hegel, 29 Cf. ~ Autobiographit", p. 74-78. U... e partie est traduite en français dans : Père Paul FI.OIŒ",'SKY,
mais aussi li la pensée hindoue e t gnostique. Reçu docteur en philosophie, il enseigna li Moscou et à LM prrspteliVt' invtrs«, Lausanne, 1992, p. 10-11, 16.
5.lint-Pétersbourg. Après une conférence publique contre la peine de mort, il démissionna de ses fonc· JO Cf. " Florenslcij, Pavel Aleksandrovil' (Avtoreferat) ]Aorensky P.A. (Note autobiographi-
tio ...s. Vers les années 80, il s'occupa du problème de l'~glise et de l' unio .... En 1900, il revient à Moscou
dans la propriété du l'rince Troubetzkoy, où il mourut. H. Urs von Balthasar dit de lui qu'il est, pour que)] '" in "ŒuUr'tS", t. l, p. 37-43.
l'orthcxloxie, ce que saint lbomas d'Aqui ... rut pour l'Occident (Cf. H .U. von BAl1liA5AR, '" SoIovil'v ~, 31 Une gra ... de partie de cette correspondance est ronserv&, même $i, mall\eureU.Sen"icnt, elle
in /..Il gloirt tt la croix, Stylts, m, Paris, 1968, p. ISO). Voir : M. TENACE, /..Il btIlllU, unit~ spiritu.ellt dans Ir:; n'es!: ~ encore exhaustivement éditœ. Dans les archives de Aorensky, il reste plusieurs lettres qui ne
krits tslh~liquts dt Vladimir SoIoviev, Troyes, 1993. IOftl pas encore accessibles. Pour les correspo ... dances publiées, VoiT la Bibliographie.
32 .. florenskij v N itnem lAorensky li Nijni (NovgorodH~, in Ni~iikuJKC', l , 1998, p. 62-
25 Serge Boulgakov lSergej N. Bulgakov ] (1871-1944) philosophe, historie ..., prêtre et "théolo-
gien de l'orthodoxiew • Au cours de ses études au séminaire, après une crise religieuse, il abandonne la 10 (cet article contient la correspondance avec sa famiJle pendant !IOn premier exil); SOCilienijil v lt:lyrth
foi et étudie à la Faculté de droi t de l'Université de Moscou. Nommé professeur d 'économie politique """"" ]ŒuurtS rll qua/Tt roll/mes!. t. TV, Pis'rrIlI 5 DIIJ'nrgo Vostoka i SoIookov llLs 'tllrts dt /'Oritnl lointain
ft dt SoIovti], Moskva, 1998 (ce recueil contient ses lettres de captivi té il la famille entre 1933 ct 1937).
d'abord il Kiev en 1901. puis Il Moscou dès 1906, sui te ;\ une s6ie d 'évèl\('rJ1t'nl:s de sa vie priv&, il
rompt avec le marxisme (il e n expose les raisons dans !IOn livre publié en 1904 Du nJllrxi$mt ft l'id6l/i· 33 O ... Razum i dialektika [Raison ct dialéctiquc\~, in wŒ"um-, 1.11, p. 131-142; Imt7Ul[l..t$
Sml'. 11 dirige li partir de 1905, avec Berdiaev, la revue Ui Nout'f'/It: Va;.. et '-'1l5uite ProbItmts dt: III Vil'. De ~ Kostroma, 1993, 200-245 ; .. J..ekeija ; Lectlo l\.eçon et Lectiol ". in wŒWVrtlI", t. Il, p. 62-68 ;
la philosophie idéaliste il passa au "réalisme idéal~ et à la foi de l'Église Orthodoxe. Sous l'influence 1It:"', p. 163.205,221,256,321 , 348.
de V. Soloviev, et surtout de Aorensky, il élabora son propre système de philosophie et de théologie.
45
44
Les souvenirs et les lettres d e ses contemporains qui l'ont connu ou qui si on pout plus ou moins supposer dans chaque chapitre les da tes
ont entendu parler de lui nous donnent l'image de la personnalité de rlge de Florensky, cette supposition reste toujours une hypothèse. En
Florensky, d e sa pensée et de son œu vre teUes qu'elles étaient connues et Florensky dit pa rfois explici tement qu'il ne se souvient pas à quel
perçues de son temps" . œrtains événements se sont passés, spécialement s' il s'agit des pre-
Certains documents des archives du KG B, présentés d 'abord pa r ;tères années de sa viel'. Les périodes indiquées dans les chapitres sont
Chentalinsky dans son article Le sort de la grandeuf'5, sont précieux pour la ctonc: seulement approximatives et indicatives.
période de sa captivité. Plus tard est publié un recueil P.A. Florenskij; l'ar~ florensky a commencé à écrire ses souvenirs peu après la naissance de
res tal ion et la morfY', qui contient, à côté de ces docum ents, les études de I0I'l deuxième fils. Son intention était de transmettre "à ses enfa nts" -
plusieurs auteurs sur les motifs des cond amnations successives de (IOIIUI\e le dit le titre, voulu par lui40 - ses propres expériences depuis ses
Florensky et sur les dernières années de sa vie en captivité. premiers souvenirs jusqu'à sa crise vers la fin du lycée. En effet, il estimait
Les écrits autobiographiques les plus importan ts posent certaines qu e~ très important de transmettre aux enfants les souvenirs des expériences
stions. En effet, ce ne sont pas tou jours de simples récits des événements, ftcue5 et les valeurs spirituelles·l • Il n'était pas soucieux de préciser les
mais ils contiennent souvent aussi des réflexions à leur sujet et au sujet dates et la chronologie de ses expériences, mais plutôt de communiqu er la
d' expériences passées, faites dans un autre contexte et avec des m oti va ~ lignification profond e qu'elles avaient pour lui. Aux récits d e tel ou tel
tions et d es poin ts de 'Vues précis. On peut donc se d emand er si Florensky Ivfnement se mêle la d escription détaillée de certaines expériences plus
ne projette pas dans ses souvenirs les idées de sa maturité. Par co n sé~ Importantes et parfois même des réflexions sur les sujets qui l'avaient
quent, il fa ut situer ces écrits et s'interroger sur leur statut et leur genre inIpiré pendant son enfance - le symbole, entre autres41 •
tittérairel1. Le genre littéraire d e ces écrits est très proche des autobiographies des
I)'mbolistes russes contemporains de FJorensky, en particulier de deux
Contenu et genre littéraire des Souvenirs autobiographies presque contemporaines, celle de V. (vandv, Etlfallcf!'3
(écrite en 1913-1918) et celle d e A. Biély, Kotik Letaev (écrite en 1915-191 6)".
L'œuvre intitulée Souvenirs recueille da ns sa première partie les souve· Ces auteurs ont inauguré un nouveau genre d'autobiographie, dit "préhi-
nirs d'enfance et d 'adolescence de FJorensky, de son plus jeune âge à sa 1 8~ lIoire de la vie". Comme eux, Aorensky ne fait pas une reconstruction de
année. Florensky rédigea ce texte à différentes périodes entre 1916 et 1925, 801'1 passé selon l' ordre chronologique. li décrit plutôt les moments·clés de
quand il avait entre 34 et 43 ans. Les souvenirs sont divisés - en partie par
la volonté de ,'auteur et en partie d u fa it de l'éd iteur - en sept chapitresJOl • UIII2-1884 ; le deuxième chapitre oc PristaTl' i bul'var. Hatum lPort et boulevard. B.atoumil • (mai-juin
1921) p rie de son enfance.li B.atoumi en 188S-1886 ; le troisième .. Priroda lLa na turel " (8-24 avril
t9'Z3) continue la description de son enfa nce en 1886-1881 ; le quatrième ", Religija ]La religion! • (avril-
34 Je reporte seulement quelques titres: A.V. EL'CAN1NOV, .. Iz vst~ s P.A. Aorenskim 09Q9- aw 1923) englobe la période q ui va de 1888 11 1892 ; le cinquième" Osobennoe ]L'extraordinaire] "
1910) !Rencontres avec P.A. Aorenskyl ,., in "Pro ri contra", p. 3J...42; A_BELYJ, • Raznoboj. "Ajaksy~ ", ~novembre 1916, juin-juillet 1920) donne une vue globale sur le rapport de Aorensky avec tout
in "Pro tt conlra"', p. 4J-48; IA.F. LOSI;'V ), " AOl'\!nskij po vospominanijam Alekseja Loscva !Florensky (If qui est extraordinaire el mystérieux, rapport caractéristique de tou te son enfanœ ; le sixii:!me
selon les sou venirsdeA. I..œev] ", in ~Prod con/ra"', p. 173-196; etc. On dispose aussi de beaucoup de • Nauk.I (La KÏC'I'Iœ] ,. (novembre-déœmbre 1923) parle de ses dernières années de lycée en 1897-
lettres, surtout de Boulgakov et de Em qui parlent de Aorensky. Cf. V.I. KEJOAN (éd.), V:zyskuju§{ir 1199 ; le septième .. Obval IL'effondremen t] ,. (janvier 1924 et aoOt-septembre 1925) décrit la crise de
grvdll. Hroniko ltlslnoj !î:zni russkih rdigioznih filosofuv v pis'mnh i dntv11ikoh !Les mUrs aspirirs. Chroniqut r.... 1899. Le titre A mrstnfonls. Lessou~lIiTSdrsjours passhest voulu par l'au teur, comme aussi les
dt ÜI uW privt drs philosophrs Tt/igitux TU$St dlllls /rs/tltm t/ journa/sl, Moskva, 1997. libades cha pitres 2, 3 el 5. Les titres des autres chapitres, comme aussi leur ordre, ont été détennioés
pufiditeur.
35 V. SerrAUNSKIJ, .. Udel velitlja !Le sort de la grandeur! .., in Ogond, 45, 1990, p. 23-27. Le
mbne article est amplié dans: V. ÜŒNTAUNSICY, " Un Leonardo russe. Le Dossier de Pavel Aorenskij ", )9 Cf... Rannee detstvo IPremière enfanœ] ,., in HSouVlnirs" , p. 31.
in ID., La paroit TtSSuscit«. Dans lts archivrs IillhIlirtS du KGB (traduit du russe par G. ACKEIlMAN ct P. ta Florensky a voulu donné 11 ses souvenirs le titre A mts tnfimts ]CXtjilm moiml·
loRRArN), Paris, 1993, p. 161-194. . 41 Cl. HSoUtre1lirs", p. 25-27. Aorensky a perçu comme un grand manque dans sa formation le
36 D.Ju. VASII:EV (éd.), P.A.. FlotTllSkij : /lm/ i gibtl', Ufa, 1997. lait que ses pa rents n'on t pas parlé de Ieun souvenirs et de leurs familles.
37 Dans œtte démarche, Aorcnsky lui-même m'aidera, parce qu'il prend en compte les criti- 42 Cf. ~Souvtr1irs~, p. 34-35, 153, 214, etc.
ques possible et leur répond dans ses écrits. Cf. "Souvtnirs", p. 20&-209. 43 V. IVANOV, MLuttnUsIvO.
38 Le chapitre .. Rnnee detstvo !Première enfanœ] (écri t ent n! septembre et novembre 1916,
H 44 Dans !la recension des SouVlnÎrs, Chichkin l<i!kinl fa it une comparaison entre œs deux auto-
mars et avril 1919) décrit les premières années de sa vic et ses premières ~kIns ct souvenirs en biographie el celle de Florensky et note des ressemblan('eS. Cl. Russia RomaTNI, l, 1994, p. 314.

46 47
la formation de sa personnalité, les événements qui ont influencé la créa- ~ des Souvenirs comme Source
tion d e sa pensée, les mOuvements intérieurs qui ont marqué son esprit et
sa conception du mond e4.'l. Dans notre présentation de l'enfance et de l'adolescence de Florensky, j'ai
fi y a aussi une ressemblance entre les Souvenirs et certains "récits de rencontré plusieurs difficultés à utiliser cette autobiographie. Les événe-
conversion", tels que no us les connaissons chez des intellectuels convertis D'f1Its de la vie de l'enfant ne sont pas rapportés d ans l'ord re chronologique
au catholicisme en Fran ce à la fin du XIX' et au début du XX' siècle*'. et il noUS est difficile de savoir à q uel âge de sa vie ils se sont passés. En
Même si Aorensky ne parle pas explici tement d'une "conversion" - du outre, nouS n'avons pas d'autres témoignages sur cette période. U y a, cer-
moins il n'emploie pas ce mot - , il raconte, au cours des deux derniers cha- tes, dans les archives, des journaux rédigés par FJorensky durant son ado-
pitres47, les expériences qui l'ont "tourné" plus consciemment vers la lescence, mais ils ne sont pas encore publiés ni accessibles au chercheur.
recherche de Dieu olS• Dans les chapitres précéd ents, Florensky montre qu'il Nous savom seulement, comme FJorensky le dit d ans ses souvenirs, que ces
avait fait des expériences qui l'ava ient préparé à cette "conversion", à jl:R.n'naux d'adolescence décrivent parfois différemment ses expériences.
laquelle il s'était op posé longtemps~, tout en la désirant du fond du Dans son âge adulte, en effet, il voyait et décriva it certains événements et
cœ ur"'. Tout cela rapproche Souvenirs des "autobiographies spirituelles" ll!S expériences fondamentales différemment de ce qu'il en avait perçu et
de ses contemporains français, comme aussi de certains auteurs russes" . écrit immédiatement dans son journal. Certaines expériences et certaines
Cette ressemblance, pourtant, est seulement partielle. Du point de vue perceptions n'étaient pas encore ressenties comme importantes à l'époque:
du rapport avec la nature et de sa description, qui prend une grande place son journal ne les rapporte pas, mais sa mémoire les conserve. Ce n'est que
dans Souvenirs, FJorensky est beaucoup plus proche du poète français beaucoup plus tard que F10rensky les consignera dans ses souvenirs. Il est
Maurice d e Guérin (1 810-1839). Tout au long de son journal Le Cahier amscient qu' il ne pourrait jamais rendre ses expériences exactement comme
Ver ~, o n voit ce poète très proche de la nature, qu'il contemple et dont il elles s'étaient passées ; mais il croit qu'en raison d' une certaine distance, il a
perçoit les mystères. D'autres aspects rapprochent aussi les deu x auteurs, pu le faire plus authentiquement dans son âge adulte qu 'immédiatemenr'.
spécialement la recherche de la vérité et du sens de la vie". Certaines de ses expériences d'enfa nce et d'adolescence sont manifes tement
décrites avec des images et des concepts venant de ses intuitions, connais-
sances et réflexions de l'âge ad ulte. La question d e l'objectivité de ces écrits
autobiographiques se pose d onc. Cependant, Aorensky lui*même nous
4S C f. t.. :t;,K, Vtrilll come tlllos, Roma, 1998, p. 30. lI8SUJ'e souvent - spécialement quand il :r.arle des expériences qu' il juge les
46 C f. F. GUGElOT, lA ronVf!rsion des inltlltctutls au CIlI/wlidsme en Fra'let (1885·1935), raris, 1991:1. plus importantes - qu' il se souvient très bien de ce qui s'est passé et qu'il
Parmi les personnages étud iés dans cet ouvrage, Florensky est plus proche de ceux q ui sont passés de
l'athéisme au christianisme (p. 151-156) et qui sont en France la minorité (la plus grande partie des
essaye de le présenter le plus "objecti vement" possible, tout en se renda nt
intellectuels convertis en France ont passé par le chemin du ~fils prodi8ue~ - p. 112-149). rompte qu'une description exacte de certaines expériences et de certains
47 C f.... Nauka [La science) "', in ~Sour:otllirs", p . 209-216 ; " Obval [L'effondrement) .., in mouvements intérieurs demeure à jamais i m JX>Ssib le~. C'est justement pour
~5<JuvtlliT$", p. 233-245.
cela qu'il utilise un langage symbolique. En outre, il d it que ses journaux,
48 Il s'agi t d'une recherche de Dieu en un sens encore trèi large. Ce n'cst que quatre ans plus
tard qu' il ~embrasse" pleinement l'orthodoxie et commence à s'engager dans la vie ecclésiale. Pour krits immédiatement après certains événements, sont moins fi ables et ne
une comparaison, voir : F. GUCELOT, l.R ronvrrsWII des illltlleclutJs au CIllllo/ldsmt tri Frallet (1885-1935), décrivent pas toute la vérité, parce qu' ils contiennent seulement les faits
Paris, 1998, p. 269ss, 319-330.
49 Cf. F. GUGELOT, op. d l., p. 262. extérieurs ou un seul aspect de ce qui s'était passé d ans son âme.
50 Su r le processus de la conversion, voir; F. GUCElOT, op. dl., p. 25J..258. Une Il.'SSt'mblance St.'
trouve aussi dans le fait que Aorensky fini t son récit autobiographique aussitôt apn"s le récit de sa
54 Cf. ~5oJrotnirs", p. 2ffl-2JYJ, 239, etc.
woonvenion". O. ibid., p. 256. Les autres aspects communs: les récits sont souvent écrits p lus tard et
offrent une œrtaine interprétatkm (p. 25(1..251); l' insistance sur la sincérit.! et sur la véracité de ce qui 55 Quand il presente la perception, qu'il avait dans sa premièn! enfance (unité des deux appar·
est écrit (p. 253-2(0); etc. Imwnts de la famille, divisés par une rour), il dit: " Je me rappelle bien que';e n'ai pa$ inventé œla
pius tard, mais que préciSoément à cette époque, {ai commend à com pnmdre de ce que la division
51 Cf. N. BauxAEv, E5$4li d'QutobiogTflpllit spirituel/t, Paris, 1992.
d._l'espace ne peut /!tre q u'a ppanmte et qu'en dépit des apparences extérieures, il peut Y avoir une
52 Cf. M. de Guam, Pohit, Paris, 1984, p. 75-117. unité intffieure, pas une réunion, mais précisément une unité ~. ~ Rannee detstvo [Première l-'I\fan·
53 Cf. ibid., p. 155, 160, etc. œ ) ", in ~SouVf!nirs" , p. 33. Cf. ibid., p. 33-34, 50, 210, etc.

48 49
Une autre raison de faire confiance à ces écrits autobiographiques nous ~ ne fut pas publié intégralement dans l'encyclopéd ie 61 • Florensky a
est fournie par l'étude de M . )ovanovitch sur Le problème de l'homme da1lS le texte Autobiographitf>2 en 1927, comme curriculum vitae pour obtenir
fa prose autobiograpllique de P. Florettsky'A. Cet auteur montre comment, dans ~~ploi dans un établissemen t soviétique d'enseignement. II trace briè-
l'enfance de Florensky telle qu' Hia décrit, la nature et le rapport avec elle '.-ment l'itinéraire de sa vie en soulignant les moments les plus impor-
avaient une place privilégiée, avant les hommes ou leur culture; la natu- ....ts de son activité scientifique, mais aussi de sa recherche d' une con-
re (Natu re) devient presque synonyme d' une force personnelle, voire divi- ception du monde. Même s' il ne voulait probablement pas tout dire, - il
ne. À partir d'autres écrits de F10rensky - à l'époque contemporaine de la affirme, à ce sujet, qu 'il n'avait pas de renseignements sur les parents de
rédaction de Souvenirs - nous savons que sOn intérêt se tournait vers .. mè~, - il a pourtant osé écrire certaines choses qui pouvaient être mal
l' homme et la culture humain~. Pourtant, comme le souligne vues de la part du régime soviétique64 •
Jovanovitch, Florensky reste fid èle, dans la présentation de son enfance, à Panni lel lettres, il faut être attentif spécialement à celles qui furent
ce qui avait été "son premier amour" : la nature. âTites en captivité, vers la fin de sa vie. Nous savons, en effet, qu'elles
Dans mon exposé, j'utiliserai cette autobiographie dans la mesure où furent soumises au contrôle de la censure ; l'on peut dès lors su pposer
elle nous donne soit des informations sur les événements extérieurs, soit putois un sens caché et deviner des choses, que Florensky n'a pas expli-
la description de certaines expériences plus profondes et plus significati- dtfts pour se protéger lui-même et sa famil le, à laquelle ces lettres étaient
ves, tout en tenant compte d e leur interprétation postérieure. envoyées6."i.
Ce bref aperçu de deux écrits autobiographiques de Aorensky et de ses
lettres - comme les témoignages d'autres personnes - nous montrent que
Avtoreferat, Autobiographie et Lettres
nous pouvons les utiliser comme des récits qui donnent des informations
n est important de savoir qu e deux autres écrits autobiographiques de fiables pour la présenta tion de la vie de l'auteur, compte tenu de certaines
Florensky ont été écrits sous le régime communiste et pour un usage Umites.
public. Av/oreferat" est un article rédigé en 1925-1926 pour l'encyclopédie
Cranat à la demande de l' éditeur". Après une très courte présentation de
sa vie, Florensky parle - à la troisième personne - surtout d e sa concep-
tion du monde. li évoque seulement les aspects qui ne devaient pas heur-
ter le régime, sans pour autant cacher ses convictions60• C'est pourquoi

56 M. JovANOVlé, .. Problema œloveka v avtobiografiœskoj proze svj.aAt. P..Aorenskogo


IQuestion de l'homme dans les écrits autobiographiques du prêtre P. Aorensky) '", in N. KAUl làSVlU,
N.K. BoNrawA (éd.), S~nnik P~I flortnskij: osvot'nit IUIsltdijo ILL prHrt P. Flortnsky : rkuphalioll
dt /'lrhitagtl, Mœkva, 1994, p. 34-45.
57 Déjà dans sa C%mit, avec le sous-titre Essai d'ullt thiodiclt orOrodoxt, il passe de la throdic(t
à /'lIlrthropodiclt, qui sera de plus en plus affirmée dans le reste de sa \lie. Cela est é\lident spécialement
dans deux cycles des leçons de Aorensky : Philosophit du ( uItt {Les leçons sur les thèmes théologiques
en 1918 et 1922, publiée dans ~Philosophit du (ultt"', p. 87·248) et Prrs dn lignn th pur/lige dt la pmsh lU 61 ~ Aorenskij. Pavel AlebandroviC w, in ÈllrikIoptdilNkij slOVIlr' RusskOSO bibliografittskoso insti-
oodorQzth~av mys/il (publié dans ~Œuvrt:S~, 1. 111 (1), Moskva, 1999).
,.,. C,.lUIt, « , Mœkva, 19277, coll. 143-1«.
58 .. Aorenskij. Pavel Aleksand rovif (Avtorefera t) ["'orensky PA (Note autobiographique») », 62 "AutobiographiC, p. 74-78.
in "Œuvrts", t. l, p . 37-43. 6J ~l\utobiognlphiC, p. 74. F10rensky était intéressé par la généalogie de sa famille et il en savait
59 L'éditeur avait demandé il plusieurs personnes d'écrire œt article, mais tous avaient peur, baucoup à l'époque sur la famille de sa mère. Elle était d'une famille aristocratique et par consé<juent
parce que Aorensky était mal vu par le régime soviétique. lbaI vue par le rfgime marxiste. Cf. " Genealogiœskie issledovanija !Recherches généa logiques) ~, in
~venirs~, p. 268-407. .
60 Aorensky dit, par exemple, q ue éest la foi qui, il travers le culte, détermine chaque culture.
Cf. ibid., p. 39. Sous un langage philosophique, il "cad le" sa çonœption du monde profonde et reli· 64 Il parle, par exemple, de 5.1 conviction que « la religion est la propriété inaliénable de l'hu·
gieuse ; Logos (It Christ) contre le Chaos (le "monde", le pkhi); le culte (lt salut) comme la source de IBanlté ... et que la religion, en passant il travers les moments diffici les de l' histoire pen;onnelle ou corn.
la culture, fondée sur la "valeur inconditionnée" (Ditu-rrinitl) comme l'objet de la foi ; etc. Cf. M. -.v.utaire, se purifie et fortifie. Cf. utobiographit", p. 76.
N ....

SIl.189, ~ rrlnitltsidn im Wtrk oorr pflT1tl 1\. Flarrnskij, WÜrZbUrg. 1984, p. 43-45. 65 Cf. "ŒIlvrt5", 1. IV, p. 719-722.

50 51
CHAPITRE 1
ORIGINES, ENFANCE ET ADOLESCENCE

À cause de lap ifficulté de reconstruire une chronologie précise de J'en-


fance et de J'adolescence de Florensky, j'ai ordonné les événements et les
expériences qu' il vécu t a lors, spécia lement durant l'en fan ce, selon certains
thèmes qui surgissent dans ses écrits autobiogra phiqu es. J'ai parfois
donné beaucoup de place fi des expériences a pparemment banales, mais
qui se sont avérées significatives dans la vie ultérieure de l'auteur. Je crois,
comme lui-même le souligne dans ses écrits biographiques, et comme plu-
sieurs connaisseu rs d e sa biographie le confirment, que ses premières
impressions et expériences d 'enfance ont fortement marqué la vie inté-
rieure de Aorenskyl.

1. LA FAMlLLE DE PAVEL A. F LORENSKY

Pavel Aleksandrovitch Florensky est né le 9 {21) janvier 1882 près


d'Evlakh (Yevlah ), une pe tite ville dan s' le distri ct d 'E li savetpol
(aujourd' hui en Azerbaïdjan), où ses parents habitaient à l'époque.

Les parents
Son père et sa mère venaient de milieux assez différents. La famille
d'Alexa ndre Ivanovi tch F10rensky (1850-1908), le père de Pavel, était de
nationalité russe et confessait la foi orthodoxe. Trois gra nd es familles se
retrouvent dans la ligne ascendante: Aorensky, Soloviev et Ivanov. Les

1 • Rannee del5tvo [Premiè re enfanœl .., in "SouUf'l1irs", p. 31. C f. ibid., p. 74, 99, 1$3, 155, etc.
~ieurs biogra phes et critiques d e F10 rensky ont été persuadés que ses expériences d 'enfanœ furent
~ives pour son développement posté rieur. Cf. A ,V. G ULYCA, • !slok; duhovnOSli [Les sources de lOI
IIpilituali tél ,., in Lilauturnap ul tIM. 2, 1988, p. 147 ; igumen ANl:IKoNII(, [A.S. TRUBAl:llvl, . Pll'd is lovie
(Préface! 01, in ~So uvenirs", p. 14· 15; etc.

53
ancêtres de la famille Florenskyl provenaient de la Petite Russie ~bakh, Arménie). À cause de la peste, ils s'étaient réfugiés d ans le
(Malorossija), d 'où ils s'étaient tra nsférés dans le territoire de Kostroma rouase, près de liHis (aujourd' hui Thilissi, en Géorgie). Le nom d e famil·
(nord-est d e Moscou). probablement au XVll~ siècle ou au début du XVIII~. Je Saparovy dérive d' un mot qui signifie "défense" et qui leur avait été
Jusqu'au milieu du XIX~ siècle, les Aorensky ont servi dans le bas clergé, ctonné pour des services rendus au royaume de Géorgie. Le père d'Olga,
puis se sont occupés d 'activités scientifiquesl, se distinguant par un Pavel G. Saparov (t188O), était un homme très rich~ et influent; il recevait
«esprit d'initiative dans l'activité scientifique et d 'organisa tio n ». Comme danS sa maison des personnages importants. Il ga rdait des contacts avec
(( novateurs, initiateurs de courants et d 'orientations entiers, ils o nt ouvert la France, où il avait vécu pendant des longues périodes (Marseille). Sa
de nouveaux domaines à l'étud e et à l'instruction, éno ncé de nouveaux famille était assez orgueilleuse, nous dit F1orenskt·
points de vue, de nouvelles approches des objets étudiés Spécialement ))4. Du côU de sa mère, Florensky reconnaît avoir reçu en héritage le sens
le grand-père de Pavel, Ivan A. Florensky, était un homme très dou~. de « la beauté concrète de la matière " et encore, ce qui lui y semble lié,
Par sa grand-mère paternelle (Anfisa Uarovna), Pa vel provenait de la • son sens de la musique et son goût pour la peinture, ou plus exactement,
famille Soloviev, originaire de Moscou, de la classe moyenne. Cette famil - ~ les couleurs )1(1.

le avait un sens très développé de la musique. Parmi les a ncêtres de la A travers ses parents s'étaient unies deux familles de deux nationalités
famille lvanov, à laquelle Aorensky était aussi apparenté, il y avait plu- (russe et arménienne) et de deux Églises (orthodoxe et arménienne apo-
sieurs artistes~. stolique). Même si ces provenances n'étaient pas toujours explicitées ni
La mère de Pavel, Olga Pavlovna Saparova 0859-1 951}, était, elle, d'o- même exprimées, Pavel en porta les traces sa vie durant et cela l'a marqué.
rigine arménienne (son nom arménien était Salomia Saparian) et apparte-
nait à l'Église apostolique annénienne. Ses ancêtres, descendants de la .... débuts de la famille
famille aristocratique Melik-Begliarovi, provena ient du Gulistan
Alexandre et Olga se sont rencontrés loin de leurs famill es, pendant
leurs études à Saint-Pétersbourg en 1878 (ou 1879). Après avoir tenn iné le
2 La fonne ancienne du nom de la famille était "Aorinskir. La radne du nom ~t probable-
lycée à Ttflis ll , Alexa ndre étudia à l'Institut des ingénieurs des voies de
ment le mot latin fl0rtns. Cf. 0< Genealogii'eskie issledovanija. [Recherches génélllogiqu~1 ", in communication à Saint-Pétersbourg. Olga était venue suivre des cours de
NSoullt'n;rs", p. 270-274.
sciences naturelles et d e médecine, sans intention d'obtenir un diplôme l2 •
3 loan Aorcnsky (fin XVU' - début XVIl'), diacre Afanasy 1. Horensky (1732 - autour de 1794),
diacre Matfci A. Florensky (1757 - ?), sacristain Andrel" M. Florensky (] 786 - autour de 1826-1829). Le Os se rencontrèrent peu après l'arrivée de la jeune fille et décidèrent très
grand-père Ivan A. Florensky (1815-1866) a aussi étudié au Séminaire, mais après l'avoir quitté il étu- vite de se marier dès la fin des études d'Alexandre. Le mariage eut lieu le
dia k'"S sciences et devint médecin. Cf. igumen ANI)RONlK, « L:izn' i sud 'ha lVie et d~tinl ", in
MŒul1Tt$", t. l, p. 3. 20 août 1880. La même a nnée, ils déménagèrent à Evlakh où Alexandre
4 Lettre de Horensky à sa mie Olga (27.4.1935), in NŒuvrr.;", 1. IV, p. 220 (Ir. fr., p. 49).
5 Ma lgré tout son respect pour son grand.père, Pavel A. Aorcnsky avait des doutes sur son 8 U av",it plusieurs mai50ns, dont une à M",oolle, et une usine. Il était un d~ hommes les plus
choix: .. Mon grand-père Ivan était ms de prêtre lelTt'Ur: 501\ père était sacristain. N.d .R.I. Il termina
brillamment le séminaire et fut envoyé à l' Académie Ecclésiastique, mais il eut l'idl!e, par amour de la
rtcIw5 de Tiflis, où la f"'mille '" vécu dès 1864.
scienœ, d'entreT à l' Académie de médecine militaire [... 111 m'arrive de penser que le fait d'avoir ",,_1. Cf... Rcligija. [La religion ] ", in ~Souvmirs", p. 1»135; .. Gcncalogiœskie îssledovanip
déserté le sacerdoce familial pour la science ~t le pr61011 ~udos [1'eITt'UT principalel de toute notre I~hes géné;ùogiqu~1 ", in "Souvmirs", p. 373-407 ; igumen ANORONIK, .. Zu.n' i sud'ba IVtt> ct
race et tant que nous ne reviendrons pas au sacerd oce, Dieu nous chassera et balayera toutes nos meil- destinl ", in ~ŒuVrtS", t. 1. p. 4.
leures initiati v~ ... Lettre à R07.anov (82.5.1910), in NSouverirs", p. 279. 10 Lettre à sa fille Olga {27.4.l9351, in HŒul1Tt$", t. IV, p. 221 (tr. fr., p. SO).
6 Cf. ierodiakon ANoRoN"[I(, 0< Osnovnye œ rty litnosti, tizn' i tvorœstvo svja.~nnika ravla 11 Alexandre était très doué, comme son père, ct s'est ~aucoup intéressé à d~ dom llin~ très
Florenskogo [Les lignes principales d e la personnalité, de la vie ct d e l'œuvre du prêtre Pavel :~. Haimait ~ promcnerdans la nature et découvrir les ruin~ d~ vieux b.1tÎments. Après la mort
Florenskij] .. , in "Pro ri rontm", p. 492. Selon les recherch~ généalogiq ues de Florensky, il devrait être .1lOn~, qui payait 50n hébergement, il <;fOI travailler (~i tions données à d.C!; élèv~) pour pou-
apparenté au peintre Serge V. Ivanov 0864-1910) : ils ont le même arrière-grand -père Afanasy 1. ~r t~mcr le lycée. Cf... Gcnealogiœskie issledovanip IRecherches génêalogiqu~1 .., in
Iva nov (tI84O). Cette parenté, pourtant, reste seulement une hypothèse. Cf. "Sou ~~lirs", p. 460-464. SOlron llrs", p. 302-303.
Florensky ne parle pas d'un autre peintre plus connu, Alexandre A. [vanov (1806-1858). 12 Olga s'était enfuie de la famille avec l'aide de socialist~. dont faisait partie aussi un de ses
7 La famille Melik-Begliarovy vivait au Karabach (Arménie) au moins dès Je XVI' siècle. Le ..... Son père, en effet, ne voulait pas laisser ses fiUes voyager et il ne voulait pas qu'elles se marient
nom de la famille vient du prénom "Begliar"". qui avai t dû être un homme légendaire. Le mol "mdiK' awcde étnongen -dans ie5 famille!, issues de la famiJie Melik-Begliarovy, on se mariait entre soi. Cf.
(racine arabe) dans le nom Melik-Begliarovy signifie "propriétaire, possesseur"". .. Cenealogiœskie iMledovani)il [Recherches généa10giquesl .., in ~Souvmirs", p. 398-399, 401.

54 55
·. _. __ --_......... ......
._.- " , ~."

avait trouvé du trava il comme ingénieur affecté à la construction de la Les raisons de cet isolement sont nombreuses. Le père et la mère étaient
voie de chemin de fer du Caucase. ~pés de leurs familles respectives et liés exclusivement l'un à l'autre,
La famil le n'est restée à Evlakh qu'une année et demie, c'est-à-dire .ans aucun goût pour la vie sociale et craignant tout ce qui venait du
jusqu'au printemps 1882, quelques mois après la naissance de leur pre- dehors. U y avait aussi un certain orgueil aristocra tiqu e, spécialement de
mier fils Pavel. Après un court séjour à Karatchinar, ils déménagèrent à la part de la mère. Le père vou lait créer un "paradis" dans sa famille et il
Tiflis et quelques mois plus tard à Batoumi (Géorgie - près de la Mer essayait par conséquent de la préserver de tout ce qui pouvait déranger ce
Noire), où Alexa ndre Florensky construisait la route militaire Batoumi- projet. La famille s'est ai nsi isolée de tout ce qui était "différent" et de tous
Akhalcykh. Quand ce dernier, autour de l'année 1892, fut nommé chef des les com)'Ortements qui ne sont pas "ch ~s tes" I celo mudrelll/01 1~.
voies de communication du Caucase, la fa mille s' installa définitivement à U y avait en revanche beaucoup de livres et de revues dans la maison.
Tlflis. Pavel vécut dans sa famille jusqu'à son entrée à l'Université de Le niveau culturel de la famille était très élevé, avec des intérêts très
Moscou en 1900. Pendant les années universitaires, il n'est revenu dans sa variés : la technique (le père), les scie nces naturelles (les en fants), la musi-
famille que pour de courts séjours d 'été. que (la mère) et l'histoire (le père, la mère, parfois aussi les enfants)1&.
Après le fils aîné Pavel, naîtront dans la famille six autres enfants: La famille vivait seulement du travail du père. La situation économi-
Ioulia (1884-1947), qui deviendra médecin psychiatre; Elizaveta (1886- que s'améliora seulement dans les dernières années de la vie d'Alexandre
1959), artiste peintre et pédagogue; Alexandre (1888-1937). géologue, FIorensky.
minéralogiste, critique d'art; Olga (1890-1914), artiste peintre et poète; Dans leurs principes d'éd ucation, les parents ont très tôt souligné la
Raïssa (1894-1932), artiste peintre ; Andreï (1899-1961), ingénieur militai re. aéœssité d' une totale véracité Ipravdivost' ], exigeant que les choses soient
Avec la famille vivait aussi Ioulia L Aorenskaia (1848-1894), tante de dites comme elles se sont passées, sa ns dissimula tion. Se taire sur quelque
Pavel (sœur de son père) qui est arrivée probablement au début de l'a nnée chose était déjà consid éré comme une "non-vérité" IlIepravdal, et le mot
1881 et a beaucoup marqué l'enfance de Pavel, comme je Je montrerai plus '"mensonge" ne devait pas même être prononcé. Chacun devait finalement
tarcl. De temps en temps, l'une ou l'autre des ses tantes, sœurs de sa mère, dire tout ce qu'il pensait11 .
a aussi habité dans la famille. Les grands-parents de Pa vel éta ient tou s La religion était W1 sujet tabou. Même si les parents étaient baptisés et
morts très tôt, avant sa naissance. leurs enfants aussi, et même si on maintenait les coutumes religieuses
communes aux deux traditions (le carême, Pâque, etc), on ne parlait pre-
Quelques aspects de la vie familiale sque jamais en famille de religion, ni en bien ni en mal. Les parents lais-
saient aux enfants la liberté du choix, tout en présupposant qu' ils ne choi-
« Notre fam ille - écrit Aorensky dans ses souvenirs d'enfa nce - éta it siraient rien, comme c'était leur propre cas 16.
comme un petit monde fermé. Nos parents, tout spécialement ma mère, À cela, il y avait probablement plusieurs raisons. Le mariage d'Olga,
l'ont conduite à être isolée du monde extérieur " 13. La famille n'avait donc mère de Pavel, avec un Russe avait provoqué l' interruption d es relations
guère de contacts avec son entourage et la vie y était assez sérieuse, avec avec son père, sa famille et sa nation. À cause du caractère nationaliste de
peu de divertissements ; on recevait rarement des visites 1'. En outre, les
parents isolèrent leurs enfants de leurs relations familiales et par consé-
15 Ici le mot "chaste" est utilisé au sens large : ce qui est ronfonne aux normes de la bienséan·
quent de leur passé, de leurs racines. ils ne parlaient même pas de leurs ce. Cf.« Genealogiœskic issledovilonija IRecherches génl!alogiques] _, in "SouVfil irs H, p . 312.
propres parents. 16 Cf. "ltutolriographit"', p. 75.
l' Cf.« Rel.igija ILa religion] ". in NSou''I'nirs'', p. 142. Aorensky dit que cette attitude lui cau -
... plus tard plusieu rs difficultés (pa r e xemple: l' homélie VopJ ' bwi lu cri du Sllng ] (Moskvilo, 19(6)
13 " Rannee detstvo [Premièft" enfance[ _, in NSouvmirs". p. 24. • MD" qui lui coûta quelqlK'S jours dl.' pri5OTl ; ses oonnits avec quelques amis, parce qu' il étai t inca -
p.lW d e faire des ~compromisN ; etc.). En mêmI.' temps, c' kai t aussi une sti mulation positive pour son
14 Panni les rares visiteurs il y avai t \es camarades d u pèn', que celui-ci avai t connus enooft" au
~ de la vérité, qui s'est exprimé soit dans It'S sciences, soi t dilons la ll.'Cherche de ta Véri té absolue,
lycée. Même .'ils étaient en général d'une autft" nationalité et plutôt radicaux dans les lluesUons socia-
~cbns le témoignage de sa foi et de son saœrdocc, ap~ la ~évolution. dans \es milieux a tha-s. Cf.
les, le pèft", qui étai t plutôt conserva teur, passif dans politique, a gagné la sympathie de ses camara-
des par ses Ilualités éthiques (l'honnêteté, la bont!'; et la g ratu ité). C f. " Genealogiœskie is5.ledovanija
Stuuu. ~ Trinillflsidn im Wi Tk ""/1 PlltItl A. Flornrskll, Wurzburg, 1984, p. 4.
[Recherches ~nl!aloglqucs [ JO, in NSouuenj~, p . J06.Jœ. 18 a. ~ Religija ILa Tl'ligion] ", in H~uuenirs", p . 117-128.

56 57
- .- - ......... ........... 2 I!T-Anot:I!O!NCB·

l'Église arménienne de l'époque, Olga s'était éloignée aussi de son Église. "l.J. Envers sa mère, il avait un sentiment de respect et de vénéra tion
Son ma ri Alexand re, qu i lui-même ava it pris des distances par rapport à ;autôt qu'une relation chaleureuse et a ffectueuse2'.
sa famille et n' avait qu' une foi très vague, fondée sur l'idée d"'humanité" La personne qu' il aimait le plus dans la famille était sa tante loulia. U
et influencée par Goethe, ne voulait pas ravi ver les blessures de sa femme r.Unait d'un «( amour profond et personnel )), étant ( amoureux d'elle
par rapport à sa famille et à son Église1' . Une autre raison de son indiffé- avec l'entier sentiment d' un enfan t »~. Elle était pour lu i l'a mie, le compa-
rence religieuse était le milieu plutôt nihiliste dans lequel il avait vécu snon et le maître, en elle il trouvait tout ce qui est humain. Avec elle il a
durant sa jeunessezo. L'éducation des enfants, par conséquent, était très passé de longues heures de Rromen ~~es, de. conversa~ons, d e jeux, etc.
"laïque". Avant l'entrée au lycée, elle llOtrodUlSlt aussI aux mysteres de la foi et le
préparâ aux s.:1crements. Plus proche de lui que ses pa rents, elle accompa-
gna Pavel toute son enfa nce jusqu'à sa mort prématu rée en 1894. Pavel
sentit sa présence même après sa mor~.
2. E XPÉRIENCES FONDAMENTALES DE L'ENFANCE 0 882-1892)
La nature
Même s'il aimait les membres de sa fami lle, et spécialement sa tante
loulia, le milieu privilégié et le maître préféré de Pavel enfa nt était la na tu- Pavel enfant aimait tout particulièrement la na ture et ses phénomènes :
re : ses expériences à cet égard occupent la plus gra nde partie de ses écrits « J'aimais l'air, le vent, les nuages, je sentais spiri tuellement proches les
autobiographiques. Ce qui attirait le plus l'attention d e Pavel, c'étaient les rochers, les minéraux, spécia lement cristallisés, j'aimais les oiseaux, mais
aspects mystérieux de la nature et de la vie. lUJ'tout les plantes et la mer ) )17 .

La mer, près de laquelle Florensky vécut pendant son séjour à Ba toumi,


Les rapports avec ses parents et sa tante Ioulia ra profondément marqué. JI passait des heures, presque chaque jour, au
bord de celle-ci, le plus souvent avec sa sœur loulia. Il ne s'ennuya it
Les relations entre Pavel et son père furent très fo rtes dans les premiè- jamais en la contemplant et en découvrant ses mystèreslJj.
res deux années et demi de sa vie, jusqu'à la naissance de sa sœur lou lia. Une des sorties préférées de la famille f)ore nsky était à Adjaris-Tskhali,
Le père et le fils étaient très liés l'un à l'autre. Pavel se souvient spéciale- une station construite par son père. Il. s'agissait d'un lieu tranquille à côté
ment de ses promenades avec son père qui, dans les moments de fa tigue, d'une rivière et entouré de montagnes. Pavel enfa nt, spécia lement entre
spécialement quand le soleil était très fort, le portait dans ses bras l 1. quatre et six ans, y trouvait son petit paradis, dont faisa it partie spécia le-
Pend ant son adolescence, Pavel parla souvent avec son père et il recon- ment un ruisseau qu ' il considérait comme sa propriété et où il passait deji;
naîtra avoir beaucoup appris de lui dans le domaine des sciences et au heures. n devint un ami des fleurs, avec lesquelles il ava it un rapport par-·
sujet de la conception du monde et de la vi~.
Les relations avec sa mère étaient très différentes. Même s' il la senta it
très proche, comme chaque enfant, elle était pour lui en même temps 2J " Rannee dctstvo ]Première enfance] . , in "SoIlVl"nirgH, p. 36.
distante, inaccesSible, « comme un phénomène vivant d e la nature, nour- 24 Plus tard, F10rensky voya it son ra pport d 'enfant à 5;1 mère comme un rapport mystérieux:
• Er! rnh-e, raimais la Natu re, ou d ans la Nature la Mère ... Ibid., p . 38.
rissant, enfanta nt, bienfaisa nt - et en même temps éloignée, inaborda-
25 Ibid., p. 38.
26 Cf.• Obval ]L'effondrement] . , ln "Souvrnirs", p. 217.

19 Cf. ibid., p. 128-137. ri " Pri roda ]I..a natu re ] .., in ~Souvt'nirs", p . 70.
:ro Cf. • Rannee detstvo IPremière enfa nce] ", in HSoIIVfflirs" , p. 26. 28 Cf... Pristan' i hul 'var [Port et boulevard] . , in HSollwnirs w , p . 45-57, 61-62, etc. En plus, à tra -
' ' ' ' l'observation de la mer, le rythme des vagues l'im prègne, et Aorensky croira plus tard que c'é-
21 À cause de cette protection contre le soleil qui étai t lm fort pcnda ntl'été, F10renskij garde lIIent œs rythmes qui NcherchaientW en lui . une expression comciente à tra vers le 5C~a des for-
un très bea u 80Uvenir et sentiment de son père comme "libéra teu r devant lH foK1.'$ ennemies de la . . . . D\i1 t hématiques • . lbid., p. 51. On peut Y voir aussi une des raisons pour Florensky d 'ét udier les
nature". Cf. ibid., p. 36. ~tiq ues et d ' utiliser si souvent ses formules el ses concepts dans l'explication de sa conception
22 Cf. " Relîgija ]u religionl - , in "Souwni""', p. 118-119, 230-23 1, 238. -monde.

58 59
.--_._- -- ~~"' ......"

car une de ses tantes l'étudiait et parce que sa mère et ses sœurs
ticulief'. Non seulement le lieu même, mais le voyage tout entier était pour ~~t beau ~u p .chanter_Pavel en ~ant (depuis .l'âge de cinq ou six ans)
lui une fê te de l'observa tion et de la contem plation des d ifférents phé~ tp'éciait partlcuhèrement la musique de GlInka, de Mozart et de
nomènes de la nature, de ses richesses, de sa beauté et de ses mystères.JD. IIethoven ; plus tard il aimera aussi celle de Bach37•
La natu re était donc pour le jeune Pavel un lieu pri vilégié de conna is~ Par tout ce qu'il percevait à travers les sens, il était « impressionné
sa nce, tant comme fait positif et empirique, que comme lieu de mystères ~ jDIqU' à l'oubli de soi-même 'l , il était « toujours enivré par les couleurs, les
profonds qu'elle révèle et ca che en même temps, et dont elle est le sym ~ odeurs, les sons, et surtout par les formes et par leurs relations mutuel-
bolo. les _, au point de « ne plus pouvoir quitter l'extase ))38.

Florensky conservera cet amour de la nature toute sa vie, comme l 'at ~ •


testent son intérêt pour les sciences naturelles, ses récits de promenades en
montagne pendant son adolescence'l, et jusqu'aux descriptions de la natu ~ L'extraordinaire
re dans ses lettres de captivité à la fi n de sa vi~ .

Les sens
.U, Dans la nature et ses phénomènes, Pavel enfant aimait tout ce qui est
élégant et gracieux ( izja~blOej, mais il était particulièrement a ttiré et
eKCité par les phénomènes extraord inaires losobemtoe ] et inhabituels
~tnoJ, par tout ce qui était incompréhensible"'. Il en ava it peur, mais
Dans son approche de la natu re, Pavel se serva it de ses sens très aigus
en même temps, il en était passionné et fascinéolO • Cela se présentait à lu i
pour percevoir les divers phénomènes. Il avait une très bonne vue, et on (IJII'UJle « messager d' un autre monde ) - comme il le dira plus tard - et
lui demandait souvent de regard er des choses fort éloignées qu e les autres fixait sa. pensée ou, plutôt, son imagination 41 •
ne pouvaient voir. TI aimai t observer les formes naturelles et les couleurs,
En voici des exemples: dans la na tu re, Pavel était attiré par des phé-
qu' il pouvait d istinguer dans leu rs plus fi nes nuancesl l , li ai mait dessiner
aomènes tels les geysers, les grottes avec les stalagmites et stalactites, les
et, pendant le lycée, il faisait souvent des photos:W.
axhers semblables aux hommes, les p lantes vénéneuses, les petits oisea ux
L'odorat était pour lui un autre sens privilégié pour percevoir la natu ~
(cohbri), etc. Il était captivé aussi par les anomalies, comme les handicapés
~. Il était intéressé spécialement par les odeu rs des matières prima ires et
physiques et mentaux, et par les forces destructrices de la nature. 11 se
des matériaux bru ts, mais aussi par les parfums des fleurs et des épi ces.
~it toujours quand il découvrait des exceptions par rapport aux
Dans ce dernier cas, le goût était uni à l'odorafY'.
~ naturelles", aux choses qui étaient bjen connu es'l. Dans le même
Son ouïe était aussi très aiguë et, en matière de musique, Pavel enfant
lIenS, il aimait les récits d'événements inhabituels. Il lisait avec intérêt les
était réceptif et critique. Plus qu 'à la mélodie, il était sensible à la ry thmi ~
CDntes, spécialement avec des princesses, et les histoires tragiqueso.
que et à la couleur des sons. 11 avait beaucoup d'occasions d'écouter la

29 Cf... Priroda ILa naturel ", in ~ Souutnirs", p. 109-1l3.


s.z. Y1 Cf. ibid., p . 78-82. Sur l'importance de la musique d itns la vie et rœu vre de Aorensky, voir
....~fu, .. Muzyka bog05lu!enija v vosprijatii svjaRennika Pav la Aorenskogo [La musique
30 a. ibid., p. 95-1I5. - p t..... selon le prêtre I~ Aorensky] _, in 2.urnal Moskovskoj fNltriarhii, 5, 1983, p. 74-78.

31 a ." Obval/L'ellond rcmen tJ _, in HSoIH.otnirsN, p. 22û-238. d' 38 .. Priroda [La natu re l ", in HSoU[lf'IIirs", p. 85. Avec une sensibilité si forle, Aorensky étJit loin
32 Cf. HŒu vrtS H, t. IV. Itrt- un Hphilosophe en cha mbre Het il fut pendant toute sa vie éloigné de toute pensée systématiq ue.
33 Cf." l'riroda ILa nature] ", in hSouvenirs H, p. 71-73. Par rapport à ses observa ti ons des for- J9 Cf. ibid. , p. 71.
mes, voir aussi ibid., p. 89-90. 40 Cf. .. Osobcnnoe 1L'e~ traordina irel ", in "Sou1'lmirs", p. 159- 160, etc.
34 À côté de œs acti vi tés, dont il restera proche pendant toute sa vie, Aorensky aimera plus 41 Cf. ibid., p. 153.
tard aussi contempler la peinroTt', spécialement l'art Tt'Iigieux, les icônes. 42 Cf. ibid., p. 160-189.
35 Depuis son enfance, les odeurs étaient pour Aorensky l'expn'SSion de la plus profonde
0(
43 Il aimait, par exemple, à dessiner la prinœsse-fianœ.:-, qui estl"n larmes à cause de la flOU -
essence des choses ~ et il pensait .. qu 'à travers l'odeur, on se fond avec- la chose même ~ .• Priroda [La ~~~rt de son fiancé. Ainsi, comme il le dira plus tJrd, il voulai t rapprocher et confronter
na turel ,., in "Souvenirs", p. 76. Sur la signification métaphysique et théologique d 'odorat voi r : ... r l'aspect joyeux et triste de la vie. Sa mère, par contre, trouv", œs dessins insupporta·
.. Filosofija kul'ta IPhilosophie d u cultel ,., in HPhilosqphk du cultr", p. 209ss. ft gronda son fils. Aorert5ky pensoe que c'était une des ra isons de 50ll difficulté dans son rapport
36 Cf... Priroda [La naturel ", in HSouwnirs" , p. 76-78. .... Ie monde féminin. Cl. wSou[lf'nirs",~. 141 -142, 259-260.

60 61
Pavel enfant était attiré aussi par la magie et les tours de mains, les écrit plus tard : « J'avais en ce moment déjà compris qu' ils ne
masques, etc ..... Tout cela dérangeait beaucoup ses parents qui voulaient ft.uePt pas saisir le mystère qui se révélait à moi et provoquait l'horreur
éd uquer leurs enfants dans les sciences naturelles exactes. Or, l'enfant .",
Pavel voyait mêm e dans les phénomènes tout à fait naturels et quotidiens peut très différemment interpréter et commenter cette expérience et
quelque chose d'extrao rdinaire et incantatoire. ; ;';"venir si marquant qu'en a gardé Aorensky. Il s'agissait bien sûr
rencontre d'ordre quotidien, mais elle devint pour lui un symbole
réalités qui dépassent l'homme.
La sensibilité pour le mystère j Prenons un autre exemple. La soirée était le moment que l'enfant Pavel
Ao rensky enfant eut donc un sens développé du mystère4S, des réalités . . . . le plus. Ce « temps de transparence, de paix et de fraîcheur »,
incompréhensibles pour la raison seule et donc inexprimables. li a révélé pnd toC commence le soir [veeerejusèij las ] ), étai t toujours "son temps"'9,
l'importance pour lui de ses expériences dans un récit au début de .m; où il vivait l'expérience la plus d ouce, aimable et mystique lmistiè-
. . . : toC L'étoile du soir qui s'allume, le feu au crépuscule .. . )50. Cette sim-
Souvenjr~. JI ne se souvient pas de son âge précis au moment de l'événe-
ment raconté, mais il sait que ce fut très tôt, et il s'en souvient très bien, JIe expérience d'un moment de la journée lui permettait un regard inté-
. . . vers des réalités non encore exprimables, peut-être à peine conscien-
comme si l'événement venait de se produire au moment où il le décrit.
Pendant son premier séjour à Tulis, à l'âge de deux ou trois ans, Pavel
. , inais pourtant non moins réelles et perceptibles.
traverse une fois tout seul la cour, dans le clair-obscur d 'une soirée. En sor-
tant de la maison, il entend d'abord un bruit étrange, inouï. Il s' effraye, tMoymboles
mais reprend courage et, poussé par sa curiosité, continue son chemin. t.- Tout ce qui existe, tous les phénomènes deviennent pou r Pavel enfant
Devant lui se trouve une machine inconnue dont quelque chose tourne, . . "symboles" de réalités plus profondes et plus vraies que la surface des
faisant du bruit et produisant des étincelles fort lumineuses. En plus, il y dIoees, ils lui ouvrent le chemin vers le monde des mystères. Entre le phé-
a là un homme, dont il distingue seulement la silhouette, qui tient quelque ~ et son "noumène", cette réalité révélée et cachée en même temps,
chose dans les mains ...
Pour un adulte, il n'y avait là rien d'extraordinaire : c'était un homme
l, a à ses yeux une réelle et profo nde unité. Davantage, la chose sensible
.Ie mystère qu'elle symbolise sont pour Aorensky une seule et même
qui aiguisait un couteau. Mais pour l'enfant, c'était une tout autre chose: 1IiIIité. n en avait la perception dès. son enfance, sans en être encore plei-
(c J'étais fascin é comme en regardant un monstre. Devant moi s'ouvraient aematt conscient'l'. .
les terribles mystères de la nature. [ ... 1 À mo i se révélait la réalité vive des À ce propos, il peut être utile de mentionner un épisode apparemment
forces mystérieuses de la nature ... ».&7. Sur le moment, il ne perdit pas con- lits banal, mais significatif pour Aorensky qui, à l'époque, ava it deux ou
tenance - c'était, dit-il, dans son caractère de se maîtriser lors des buts ans 5l• Il s'en souvient d'autant plus que ses parents aimaient souvent
moments de plus grande terreur. Mais quelques secondes plus tard, dans Il lui rappeler. Sa tante apporta un jour du raisin. Pavel aimait beaucoup
les bras d' un de ses familiers, il pleura, inconsolable. Ses parents lui dirent lelO6t et spécialement la couleur de la grappe, mais ses parents ne vou-
que ce n'était rien, seulement un ho mme aiguisant un couteau. Mais lllent pas qu'il en mange trop. Alors son père dessina un singe sur une
pande feuille et dit à Pavel que ce singe ne permettrait pas qu' il pôt le rai-
44 Cf.• Osobennoe !l'extraordinaire! ,., in HSouvmirs", p. 167-171.
45 Ici, mystère est utilisé comme réali té incompréhensible, incormue, ou mystérieuse au sens de 48• RanI"lC\' detstvo !Première enfance] _, in nSouvrnirsH, p. 33. Cf. ibid., p. 48.
dépassant l'homme. TermE' équivoque par rapport au mystère chrétien. il constitue cependant pour 49le soir entre six et sept heures fut aussi le moment de b naissa nce'de Florensky.
Florensky une sorte de disposition intérieure de l' homme orienté vers la traNCendanO'.
!JO 'bid., p . 30. Dans le manuxrlt, il y a une place vide, à la fin de laquelle il est krit ; • Poésie
46 Cf.• Rarmee detstvo (Première enfance] ,., in MSouvmirs'", p. 31-33. Plus tant, il parlera enco-- "Irt-uv -. Probablement une poésie de cet auteur, intitu1~ t'olle (d . v. Brjusov, Sclmlll ~ 5(Ililltllij,
re de cette expérienO' ct du C<l.ractère mystérieux de l'étincelle. Cf. ibid., p. 42-43.
47 • Rannee dctstvo tpremière enfance] _, in MSou~lIi""", p. 32.. À son Age adulte, Florensky
....v.. 1973, t. l, p. 556-557) a rappel~ à Aorensky l'expression de cette expérience de l'enfance.
S1 Cf. • Osobennœ ll'ex tT.lOrdinaire] .., in MSouvnrirs", p. 153-159.
reconnait dans ces expérieno:s quelque chose comme c'étai t .. l' Urgrulld de Boehme, 1<1. matière de
Goet he ". Ibid. .52 Cf.• Rannee detstvo !Première enfance] _, in HSouV>tllirs H, p. 34-35.

62 63
supplier le singe de lwaonner le raisin. Il n'osait pas
00ll1-;-a:.t:lI1êl ll r se-IIlU- a ;eaux, etc. Même si, dans sa fa mille, tout cela n'était qu'une coutume
le prendre tout seul. Il était très obéissant et croya it les adultes sur parole, portée spirituelle, Pavel avait le sentiment que cette a tmosphère de
spécia lement si les interdictions avaient quelque chose d e mystérieux. créait quelque chose d 'ex traordinaire, de mystérieux, de profond!>4.
Le raisin n'éta it pas pour lui d u simple raisin, mais - avec sa couleur d' un séjour de vacances chez une tante, quand il avait neuf ans, le
vert-dorée, translucide et presque flu orescente - l'image vive d e l'abon- Pavel fut très impressionné aussi par des sacrifices d'animaux et
dance inépu isable de la na ture. Et le singe dessiné, avec son interdiction, rotfrande de leur sang à l'occasion de la fête " Roz Vardauar" d' une ancien-
était pour lui plus qu'un singe et plus qu'un vi vant : le symbole d' un ga r- ne religio n~.
dien absolu et inflexible de l' abondance de la na ture. Les choses et phé- Son expérience concernant la religion, F10rensky l'exprime bien dans ce
nomènes les plus simples lui paraissaient déjà à l'époque comme les sym- passage autobiographique: « Par rapport à l'Église, j'avais grandi comme
boles de réalités plus profondes. un garçon sau vage. On ne m'a jamais emmené à l'église, je n'ava is pa rlé à
personne de thèmes religieux, je ne sava is même pas faire le signe de la
Les premiers contacts avec la religion aoix. En même tem ps, je sentais qu' il s' agissait d' un doma ine entier de la
vie. important et mystérieux, d'actions particulières qui préservent des
Si l'enfant Pavel ne reçu t pas d'éd ucation religieuse avant l'âge de huit peurs. J'étais attiré secrètement, mais je ne le connaissais pas et il ne m'é-
ou neuf ans, il eut quand même des contacts avec certaines réalités reH· lait pas permis de me renseigner. [ ... 1 J' étais tiraillé entre une inclination
gieuses. passionnée pour la religion et la lutte contre ce que je ne connaissais pas,
Il commence ses Souvenirs relatifs à la religion par un épisode qui se
mais dont la réalité s'offrait impérieusement à moi d'elle-même. [ ... 1 Et
déroula quand il avait cinq ou six ans 5J • Se p romenant avec son père, il ren-
(OIIUIlent pouvais-je nier Celui qui illuminait ma conscience avec la lumiè-
contre un prêtre qui veut lui donner une prospllOre, à savoir un fra gment
re de sa réalité? ))~ . Plus tard, l'enfant Pa vel faisa it le signe de la croix en
du pain, utilisé pend ant la liturgie de rite byzantin. Pavel s'effraye et ne
se cachant dans son lit, sous la couverture; dans les moments de peur, il a
veut pas la prendre. Son père la prend à sa place et, à la maison, veut la lu i
• imploré le Seigneur ~), dont il ne connaissait pas encore le nom, et son
donner. L' enfant s'enfuit de peur et d'embarras, parce que c'éta it pour lui
arur était plein de « l'espérance d'une aide mystérieuse ,.57.
quelque chose d'inhabituel. Plus ta rd, il voulut la prendre lui-même d1.1
te Je connaissais la réalité de Dieu », écrit Aorensky ; et il poursuit :
buffet où son père l'avait mise, mais il avait peur d 'aller la chercher lui-
• mais je connaissais aussi J'amour et la dignité de mes parents, et encore
même ou de la demander à d'autres. Il était attiré, comme par chaque
plus ma propre dignité comme homme )}31'! . En effet, pour Pavel enfant, il
chose inhabituelle, et en même temps il en avait peur. li vécut cette ten-
sion, cette lutte intérieure, assez longtem ps, ava nt d 'aller chercher en n'était pas encore possible de concilier Dieu et l'homme. Il ne voulait pas
secret la prosphore et, comme elle n'éta it plus là, d e questionner sa tante nier Dieu, mais il ne pouvait pas non plus se soumettre a Lui. li voulait
(oulia à ce sujet. être "lui-même" d'une façon absolue - par conséquent, il voulait aussi être
dieu.
Florensky dit que cette expérience fut comme un "terrain religieux" sur
lequel s'élèveraient ses fu tures convictions. U était si profondément coupé De peur que leur fils Pavel ait des problèmes au lycée, ses parents
de la religion qu'avec la force d e son aspiration intérieure, il suréleva le demandèrent finalement à sa tante Jol.Ùia de le préparer aux sacrements.
mur qui le séparait d' elle. Plus grand e était la néœssité religieuse, pluS Elle l'emmena bientôt aussi à l'église. C'était à l'âge d e huit ou neuf ans. li
Pavel s'enfuyait devant l'éventualité d e lui faire place. Sa ns être forcé ni était heureux et attiré par les nouvelles découvertes, mais en même temps
aidé par ses parents, il perdit beaucoup de forces à construire ce mur et à
l'abattre final ement, comme je le montrerai plus loin. 54 Cf. ibid., p. 137. 14 1.
Un autre élément important pour Pavel, c'étaient les fêtes religieuses à 55, C'était près d ' un vieux sa nct uaire préchrétil:'n au Ca ucase, au pil:'d du mont Mm va. La relî-
aton n ftt pas précisœ. Cf. " Strah Bot îj ILa crainte d e Dieu) ", in HPlrilosophie du cu/Ir" , p . 97.
la maison avec certains usages, des repas et des vêtements spéciaux, des .56 " Religip ILa religionl _, in ~SouW1lirS" , p. 145; d . op. cil., p. 257-258.
57 MSoUMlÎrs"", p . 257.
53 Cf." Religip [la religion) .., in ~Soulltllirs", p. 115-116. .58 ~ Rcligip ILa religionl ..; in "SoulJfm irs", p. 145.

64 65
il en avait encore peur. Plus tard, dans son adolescence, son intérêt pour la science et les mystères de la nature
la science et l'indifférence de ses parents pour la religion l'ont plutôt éloi-
gné de tout ce qui était religieux. f10renskya reçu presque tous ses acquis intellectuels« en dehors de l'é-
cole et presque malgré elle ),f>S. Son père lui a personnellement beaucou p
apporté. Mais il était surtout à l'écoute de la nature, vers laquelle il cher-
chait toujours à s'échapper après avoir fait à la hâte ses devoirs. Dans la
3. A NNÉES DU LYCÉE ET CRISE RELIGIEUSE (1892-1900) nature, il dessinait, photographiait, faisait des observations géologiques,
météorologique et au tres, ma is toujours à base de physiquet"'. Il fa isa it
beaucoun d'expérimentations de types très différents67• Même quand il
Florensky a commencé sa formation intellectuelle très tôt, avec ses lisait et écrivait, il le faisait souvent au milieu de la nature.
parents, pour lesquels le savoir et les sciences na turelles étaient des « L'avidité d e savoir dévorait toute mon attention et tout mon
valeurs essentielles, et avec sa tante Ioulia!i'J. Il avait aussi des cours parti - temps »611, écrit Florensky à propos de la passion scientifique qui le domi-
culiers avec certains enseignantsoo• Quand le jeune Pavel en 1892 est entré nait à l'âge de 1S et 16 ans. Il se sentait d 'a utant plus intéressé par les
au Lycée classique de Tiflis·', il était déjà bien préparé. Stimulé par so n sciences qu'il n'avait pas trouvé d' intérêt pour elles dans son entourage
grand intérêt pour les sciences, mais aussi par des enseignants qu' il avait scolaire.
connus en dehors de l'école'2, il a bien profité de son grand talent pour les Dans les recherches empiriques, où il était le plus à l'aise, il éta it très
études et a tenniné le lycée en 1900 avec une médaille d'or (il a eu la meil- créatif. TI fabriquait lui-même les outils de ses expérimentations. Il a
leure note dans toutes les matières, sauf la calligraphie). publié aussi quelques résultats de ses recherch es6'J. rI avait son indépen-
À côté des leçons du lycée, Pavel a fait de nombreuses expérimentations dance par rapport au savoir et aux théories dominantes, alors que ses
physiques et observations de la nature et a lu beaucoup de livres et de camarades en étaient craintivemen t dépendants. Le jeune Pavel, par con-
revues~. Pendant l'été 1897, à l'âge de 15 ans, il a fait aussi un séjour de tre, s'approchait plutôt en tremblant des phénomènes naturels70•
deux mois en Allemagne (Dresde, Leipzig, Bonn, Cologne) avec ses tantes"'. Dans ses Souvenirs, en effet, il montre bien la pennanence de sa sensi-
Je voudrais montrer le rapport entre son intérêt pour la nature et la bilité d'enfant pour les phénomènes extraordinaires et pour les excep-
science d'une part et sa sensibilité pour tout ce qui fait exception aux lois tions. Tout en consacrant toutes ses forces, tout son temps et tout son
naturell es d'autre part, mais aussi sa relation d' amitié et de tension avec intérêt au savoir exact, il « n'éta it pas du tout ca ptivé par les lois naturel-
son ami le plus proche et son intérêt et en même temps son refus à l'égard les, mais par leurs exceptions. Les lois étaient seulement l'arrière-fond,
de la religion et de Dieu. Cette triple tension a porté le jeune Florensky à accentuant avantageusement les exceptions » 71 .
sa première grande crise et à sa "conversion", qui fut un moment très
important pour la suite de sa vie.
61 Ce fut son unique séjour en dehors de la Russie. Cf.l...tben und Ornun, 1.1, Ostfildem, 1995,
p. 43. Voir aussi ses lettres, écrites li ses fami liers : ibid., p. 59-69.
59 Sa mort le 20 mai 1894 avait profondément touché le jeune Pavel. 65 ~Aulobiosrllphit", p. 75. ~ Le lyœe m'a trop peu apporté, sauf la connaissance des langues
60 Vorobiev jVorob' ëvj, l'inspecteur de 1'&011.' nationale de Batoumi, qui - li côté des leçons
Indennes que (apprécie beaucoup, mais qui aurait pu ~re bien meilleure en y ayant consacré tant de
"'PS ".lbid.
habituelles - lui a donné les le!;Ons de botanique, a exercé une infl~nœ réelle sur le jeune Aorensky
en stimulant son intérêt pour les sciences natu r~Ues. Le jeune Pavel recevait aussi des leçons de 66 Cf. ~ AUlobiogrtrph it"', p. 75.
français. 67 . Cf.... Obval (l'effondrementl .., in ~50uwnirsH, p. 239. Dans son age adulte il estimait qu'u'
61 Le lycée ltûlssiU$bja gimtunija] durait 8 ans, normalement de 10-11 li 18-19 ans. .. ~rtie.de ;;es premières expérimentations de physique ne fu t pas délluée d'importance pour SOIl
thv.IiJ !lClentifique ultérieur. Cf. ~ AulobiogTf/phit"', p. 75.
62 A.N. Barsoukov pour la gOOlogie et minéralogie, V.V. Lounkevitch et S.A. Bagalian pour la
68 ~Autobiographit"', p.75.
chimie, MN. Gorodensky pour la physique.
6IJ .... Opyt VOSproizvedenija tumannyh pjateo IExpt'rienœde production des taches nébuleuses] ..,
~JII R~ llStrooomiàskogo0bM5tt'll8 (4-6), 1900, p. 103-lrrl; .. Ob èiektriœskih i magnitnyh jav.
63 Ses auteurs préférés étaient WalterSrott, Jules Verne, Shakespeare, Goethe (FIlIlS/), etc. Parmi
les philosophes, il a lu Kant, Schopenhauer et beaucoup d' autres ; il s'est intéressé Il l'art, Il j' histoire,
et durant une œrtaine période aussi au spiritisme et au bouddhisme. Vers la fin du Iyœe, il a lu Tolstoï, r.emli (Sur les phénomènes électriques ~ magnétiques de la terre] .., op. cil., p. lœ-l09.
qui il été important pour lui spécialement pendant son temps de crise. Il s' intéressait aux revue!! qui '" Cf. « Nauka (La science] _, in "50uvtnirs", p. 194-195.
parlaient de la nature et de!! sciences naturelles. Cf. H50uvmi,.,;H, p. 210, 243, 263, etc:. 7t ibUl., p. 189; d . ibid., p. 195-196.

66 67
Si, cependant il s'attachait à l' étude des lois naturelles, éétait sans Eltchaninov est devenu assez vite très proche du jeune Pavel. Les
d oute à cause de sa confiance dans le témoignage des autres, des adultes latiments et un intérêt commun pour la physique les rapprochèrent.
spécialement, qu'il refusait de contred ire - une attitu de présente chez lui pour Pavel l'espoir d e pouvoir sortir de sa solitude, d 'être attentif
dès sa première enfance, Plus certains insistaient sur la solidité des lois, autre. Pourtant, leurs rapports devinrent di ffici les et ils arri vèrent à
plus il les prenait au sérieux, avec une crainte respectueuse, mais toujours ropture douloureuse, au point qu ' ils ne se salua ient plus l' un l'autre.
avec le sentiment secret que (( cette loi apparemment rationnelle était seu· Les raisons de cette rupture furent complexes, F10rensky aimai t bien
lement le dévoilement d'autres forces »11, 11 se sentait libre et plein de vie Iftchaninov, mais il ne pouvait pas renoncer à ses propres intérêts intel·
quand il y avait encore de la place pour les exceptions; mais plus les lois ledUels. Il intégrai t aussi cette a mitié dans un intérêt commu n pour la
naturelles étaient présentes à sa conscience, plus il se sentait o pprimé et physique ~~'" en plus, il e~igeait de ~n ami bien ~lus que ce, q~e celui·ci
intérieurement d ivisé, Tout cela a provoqué en lu i une lutte intérieure, pouvait lm donner. Entrés en confli t, les deux a miS se sont elOlgnés l'un
qu' il résolut de la faço n suivante: (( En mon for intérieur, je conservais de l'autre. Plus tard, F10rensky et Eltchaninov se sont réconciliés, mais
mon secret, tandis que les lois extérieures s' imposa ient à moi et aux leur amitié ne retrouva pas ses couleurs d'anta n".
autres » 7), Cette tension intérieure le conduisait jusqu'à la crise, quand il se Après cette expérience assez douloureuse pour lui, le jeune F10rensky
(( rendit compte des limites de la connaissance physique »74, J'en parl erai fut souvent en proie à la mélancolie et à la tristesse, Il a cherché un nouvel
plus loin. ami, mais il ne pouvait pas se confier si vite à un autre et il était trop
occupé par la science pour pouvoir s'ouvrir à quelqu ' un. Son grand désir
Les enseignants et les premiers amis d'une amitié l'a conduit à un nouveau conflit intérieur, cette fois entre
fintérêt pour les sciences natu relles et le désir de la relation personnelle.
Même si le jeune Pa vel n' aimait pas le lycée et ses leçons, il ne l'a pas
montré publiquement. C'était à cause de son éducation, mais aussi parce
qu'il n'attendait rien du lycée. Et quand ses compagnons d 'école se plai. Le refus puis la recherche de Dieu
gnaient et critiquaient les enseignants, il les défendait. En effet, il ne sen·
tait aucune rancœur ou haine envers eux. Par conséquent, les enseignants
o y eut un autre passage important dans ces années. Vers la fin du
Jyœe, il n'était plus si fo rtement touché par les secrets du mond e extérieur,
avaient une grande confiance en lui et ils lui ont même confié certaines
de la nature et ses exceptions. Sa « souffrance intérieure a tourné toute son
leçons et répétitions pour les plus jeunes, quand il était dans les dernières
attention vers un autre mystère, ou mieux, le mystère sous un autre point
années du lycée~ .
Le lycée permetta it au jeune Pavel, dont la famille était très isolée, de
rencontrer les autres et de se faire ses premiers amis. Il avait d e bonnes Dophie ct de La théologie au Logos. Après des ~ udcs à l'Université de Moscou, pendant lesq uelles il
w.liai.l lvcc F1orcnsky, il fu t envoyé à Rome pour étudier la philosophie italienne du XIX' sil!de, Son
relations avec la plu pa rt, mais très superficielles. Avec certains toutefois, ~ de maitrisc porta it sur Rosmini et sa thl!se sur Gioberti. Parmi ses œuvres les plus impor-
spécialement avec Vladimir Ern1t. et Alexandre Eltchaninov" , il a vécu une ...... je peux citer Bor''''' %il Logos (LA /ultt pour It Logos I, Moscou, 1911, et G.S, SJ:ovorodD. th'" i utt-
_ IC,s. SkovorodiJ. LA vit d /'t1rsrigllemrllt l, Moscou 1912. Même si, dans ses sou\lenirs, F1ol'\'nsky nt"
amitié très significative pour sa vie. ,.w de lui qu' une fois (cf, .. Prî roda [La natul'\' l ~, in NSouVl"nirs H, p. 93.1, son discours apr~ la mort
• ion ami montre leu r un ion spirituelle, vénle spécialement pendant leurs ét udes. Cf. 0< Pamjati
Ylldluûra Francevit a ~ma [À la m{-moi re de V.F. Em1 *, in NŒuvn-s N, t. 11 , p. 346-351. Voir aussi : D.
n Ibid., p. 189. SrAGUCH, Vladimir F. ET/! (1882-l917). Srin p}rilOSO/!lrisclr~ rmd publizistisclr<'S Wak, Bonn, 1967.
73 /IM., p. 190. dit 77 Alexandre V. Eltchan inov lA. V. EI't'aninovl 0 881-1934) - prêtl'\' et pédagogue russe. Il a étu-
i ~' Univen;ité de Saint-Pétt'!!'Sbourg ; ses études tenninées, il y est resté pour faill;!' de la n'Cherche
74 HAutobiogrQphie", p, 75. ft! r histoil'\'. Sous l' influence de florensky, il est en tré.'l l'Académie de théologie de Moscou. À La fi n
75 Cf. .. Nauka [La sdenœl '", in HSouvrni"H, p, 200-201, 210. F10rensky donnait des leçons p.1r- tir ~!ervice militaire au Caucase, qu'il fu t oblig{- de fail'\' a" ant de fi nir ses étude;-;, il s'est déd ié au
ticuli~res à certains com pagnons ~ pendant \es jours féri~, tout cela gratuitement. Cf. op, cit., p. tn.v.u ~gogique. Après la révolu tion, il a émigre en France, où il fu t ordon"" pmre en 1926, Son
243.
76 Vladimir F. Ern (1 88 1- 1917) est un philosophe russe, qui a suivi L'I développé la pensée de t::::
)litre IJlin tuel était S. Bulgakov, Eltchaninov est deven u lui-même un père spiri tuel éminent de l'émi-
russe. 5o.n seuIUvI'C , publié après sa mort, est un recueil d e ses pensées el aphorismes, de ses
et de son JOurnal : bp;si, Paris, 1962,
Vladimir Soloviev. Jusq u'à sa mort prématuré(>, il a combattu dans !le!! œnb ~ Ia mort spiri tuelle de
l'Europe", présente dans lei nouvelles formel de ra tionalisme, et il a plaidé pou r le retour de la phi 78 Cf... Nauka ILa sciencel ~,in NSoU!!f'lIi,,", p. 201-20&.

68 69
.. . _.~ ~ .................._'"
de vue, pas encore né, mais qui a d éjà commencé à se faire connaître » "1'0, que ces épisodes étaient comme des "réponses" à sa triple tension
FJorensky, je l'a i dit plus haut, était en quelque manière attiré pa r la la conception scientifique du monde d ' un côté et le mystère de la
religion et en même temps il en était éloigné depuis son enfance. Pendan t de la personne humaine et de Dieu d 'autre côté.
son adolescence, il consid érait « 1" religion comme quelque chose de corn. premier épisode se d éroula pendant une nuit qui, pour le jeuné
piètement étranger )', et, en conséquence, les cours de religion au lycée fut très significative. Il s'agissa it d' une "sensa tion" - pas d ' un si m-
« ont provoqué seulement haine et moquerie » . De même, t( la présence rêVe - pendant qu' il d ormait profondément. Il a vécu un « fort senti-
obligatoire aux litu rgies » était pour lui un temps « d ésespérément) Iluvstvo] ou , mieux, une vive impression mystique de ténèbres, de
perdu )•..,. Et plus il acceptait la conception scientifique du monde, plust5 .-:être, d 'emprisonnement [mistiveskoe perei:ivouie t'my, lIeby fija,
religion lui semblait inacceptable. .,Mjulënnostil »83. 11 s'est senti comme soumis à un travail forcé, comme s' il
En même temps, comme d éjà pendant son enfance, le jeune Pavel était lllit dans une mine ou enterré vi va n ~, et u ne grande souffrance l'oppri-
encore attiré pac la religion. Une foi s, pendant la visite des ruines d ' une " L U avait la sensation que rien de ce qui était essentiel pour lui ne pou-
église, il fut très intéressé et fasciné par les restes d es fresqu es s ur les pier- ... plus l'aider, que tous ses intérêts et ses tra va ux n'avaient plus aucune
res. Elles l'ouvraient à une autre culture et aux événements apparemment joIœ ni aucun sens. C'était pour lui une situation horrible, apparemment
passés, mais toujours présents et vivants dans ces pierres. Il eut une sen- .-s aucune issue.
sation semblable pendant une au tre visite à un mo nastère ancien où , en
rega rdant u ne vieille icône de la Mère d e Dieu, il a éprouvé « la fine essen-
ce (isparenieJ de la vie de cette très vieille chose ..81 .
* Mais « à ce mo ment, un rayon très fin, qu i éta it soit une lumière invisi-
soit un son inaudible, a apporté un nom: Dieu »IIS. Ce n'était pas enco-
.. une illuminatio n ou une renaissance, mais seulement un message su r la
En effet, Pavel étai t toujours attiré par les réa lités mystéri euses, d ont fD88Ïbilité d 'une lumière. Grâce à ce message il a éprouvé une espérance,
faisait partie aussi tout ce qui est lié à la religion. Il éprouvait maintenant ~ il s'est aussi rendu compte qu'il aurait à faire un choix: « ou bien la
d e plus en plus consciemment la tension entre la science et la religion. pate [gibet], ou bien le salut avec ce nom et avec aucun au tre ». Ce fait
Il ne faut pas oublier le rôle de son père dans ce domaine. Même s' il "'t pour lui « aussi incompréhensible qu'incontestable » . C'était « une
f*&ztioll lotkrovclIiel, une découverte, un e secou sse, un choc » .
était religieusement très indifférent, il a quand même o uvert à son fi ls ado-
lescent un chemin vers la religion pendant leurs promenades et leurs Brusquement il s'est réveillé et a crié à haute voix: « Non, on ne peul pas
entretiens. Le père ne voulait rien dire d e d éterminé sur ce sujet, mais il ne )livre sans Dieu ! »No.
niait pas l'existence d e Dieu, d ' un Être Supérieurz. Le jeune Pavel fut fort ement surpris de sa propre exclamation. Ma is,
intérieurement, il l'a reconnue et acceptée comme une "révélation" d e ce
Deux expériences fondamentales de sa crise 4UL depu is sa première enfance, était son bien propre, même si cette sen-
MIion avait été refoulée de plus en plus dans son su bconscient par ses
Vers la fin du printemps 1899, le jeune Pavel a vécu des expériences qu i parents et par lui-même.
ont marqué sa conception postérieure du monde, son rapport à la science Deux ou trois semaines plus tard, l'adolescent Pa vel eut une autre
et à la religion, et à Dieu même. Comme certaines autres, elle sont restées expérience, qui " a aussi fortement touché. C'étai t de nou vea u la nuit et il
vives dans son souvenir pendant toute sa vie, même s' il n'a jamais trou vé dormait profond ément, sans rêves. Soudainement, quelque chose comme
les mots justes pour les exprimer, n'ayant pas d ' images d ans ses "visions" . un« coup intérieur [vllutrelluij to/éok [ » l'a réveill é. Il ne s'agissait - selon
Iui- ni d 'une image, ni d 'une pensée, mais c'était comme une « électricité
79 .. ObvalfL'dfondrementl ", in ~Sow vr" irs'"', p. 235.
80 ~AUlobiogfllphit~ , p. 75. Dans le même écrit, Aorensky exprime aussi ['avis que Il.'"S cours de
83 .. Nauka fla scienceJ ~ , in ~SoJ/t~'ljrsN , p. 211.
religio n du lycée induisaient l'athéisme ct il approuve leur suspension par la Révolution.
. . : : . Aoren.sky souligoc que tous Il.'"S mots ct imagl.'"S employ~ - comme d 'ailleurs dans toutes les
81 .. Obval [L'effondrementJ ", in ~SoulJl" lirs'"', p. 232.
ptlOnS de ses expêrienœs _ restent assez loin de ce qu' il a véçu.
82 Cf." Religi;" [La religionl ", in "Sout>rnirs'"', p. 118-11 9. Aort:'l\Sky croit que c'est aussi grâœ
fIS .. Nauka [La science] _, in ~SoulJl'lIirsN, p. 211 .
à son père qu' ill.'"Sl arrivé plus tard à la a:mvictio n qu ' il n'y a qu ' une s('ule Religion qu i, dans l'histoi-
re, change de visage et trouve de nombreuses expressions. 86 Ibid., p. 212.

70 71
_. __ .._, - .. "'...." ". A~-.. ..

spirituelle », comme une « volonté puissante », comme un « feu dévo- ~et de la crise et <l1'effondrementl i..,
rant »". Pavel s'est levé et est sorti dans la cour comme s' i! y était jeté. U,
il s'est rendu compte de la présence de cette volonté mystérieuse et puis- Les deux expériences décrites, même si elles étaient très fortes et l'a-
sante ; comme la fois précédente, il était surpris et en même temps il avait profond ément touché, ne pouvaient pas encore complètement
la sensation qu' il fallait que ce soit ainsi. l'attitude extérieure et intérieure de FJorensky. Il sentait ses
Quand il eut bien pris conscience de ce qui s'était passé, en se trou vant iJatérêts pour la science se refroidir de plus en plus - ils étaient devenus
dans la cour illuminée par la lune, il a entendu une voix claire et fort e qu i ~ CPJIlD1e un (, vêtement étranger », comme une « peau sans vie ») qui (, glis-
l'a appelé deux fois par son prénom: « Pavel! Pa vel! »!I!I. Le jeune Pavel a " tait »9t de lui. Les sensations immédiates et "irrationnelles", pourtant, n'é.
perçu cet appel comme venant d'en haut, d'un « monde supérieur [gomi tlient pas~xprimab l es, car il n'y avait pas assez de base rationnelle pour
mir) JI, et la voix comme celle d'un « messager céleste [llebesllij vestll ik l n. Il les défendre. C'est pourquoi le jeune Pavel les a consciemment combat-
n'exclut pas qu'un homme en ce moment ait dit ce prénom, mais tant lors tues et - se sentant obligé envers la science - il a voulu continuer d'affir-
de sa perception immédiate que plus tard, en se rendant compte de ce qui awr sa conception scientifique du monde. Une certaine division intérieu-
s'était passé, « le premier et l' incontestable dans ce cas» était pour Pavel " la re était déjà bien présente, mais maintenant plus consciente et aussi plu s
réalité d'une voix d'en haut [garni golos ] »". Celle-ci avait pu réaliser les con- douloureuse qu'auparavant. En ou tre, la question du sens de la vie et de
ditions extérieures pour atteindre sa conscience de la manière la plus acces- ... (in)accomplissement était d e plus en plus vive95 •
sible possible pour lui. Par conséquent, le jeune Pavel s'est rendu compte de Le temps de l'été 1899 semblait un peu plus tranquille à ca use des
deux réalités: « de la naïveté subjective et du caractère illusoire du ration- YaCances, que le jeune Pavel a passées en gra nde partie en se promenant
nel et de l'objectivité de l'irrationnel débordant, infiniment complexe et avec les autres dans la nature et dans les montagnes. Comme d' habitude,
énigmatiquement indéfini JI . Pour lui, cette expérience a été « le commen- il faisait beaucoup et même plus d 'expérimentations et lisait bon nombre
cement de la prise de conscience de la réalité ontologique du monde spiri· de livres. Tout seul ou avec son père, il visitai t aussi les lieux où il avait
tuellnatalo soznanija ontologittlosti duhovllogo mira] », et par conséquent. de passé son enfance (les ruines d'une vieille église, la ville de Batoumi, etc.)\"'.
« l'aversion envers le subjectivisme protestant et intellectuel en général ))~ . Tout cela lui rappelait son attrait pour le mystère, pour l'extraordinaire,
Cette conscience d 'un « autre monde » et « la sensation immédiate de pour "l'irrationnel", qu 'il combattait maintenant. Sa crise d'adolescence,
sa réalité »91, de son authenticité - et non pas seulement d'une id ée à son sa division intérieure s'a pprochait de son sommet douloureux et libéra-
sujet - avait été présente chez Florensky depuis sa première enfance, mais teur en même temps. 11 faisait tout son possible pour se tenir fortement à
en cette période de sa vie elle s'imposa à lui. li ne s'agissait pas seulement la conception scientifique du monde, son unique refuge solide. ({ Mais en
d'une sensation des« entrailles spontanées de la nature 1. .. 1, des form es un jour, plus exactement en un instant, ce refuge cessa d'exister »"'.
spirituelles des plantes, des rochers et des animaux, mais aussi des âmes
C'était un jour à midi, il faisa it chaud . Le jeune Pavel s'était retiré dans
humaines, spécialement des saints n91 . Il avait, par exemple, une sensation
un bois et il voulait réfléchir sur une question scientifique. Au cours de ses
continue de la présence de sa tante défunte louba, dont la proximité était
pensées, une « autre pensée » lui vint, ,( complètement inattendue et à con-
même plus pénétrante que pendant sa vie.
tretemps : "C'est une absurdité. Cette question est absurde et complète-
ment hors sujet" n'II. Après un moment de surprise et de peur, il voulut se
87 Ibid., p. 214-215.
88 Ibid., p. 214-2 15. C f. Ac: 9.4. Probablement aussi par rdpport à cet -appclN, Aorensky s'est
.senti très proche de l' apôtre Paul, son patron. On peut aussi dire que Rorensky relève du même typ<'" ~ Olroal O'effondrement. l'écroulement>, le litre donné par les éditeurs il la demi~1l.' partie des
spirituel que l'apôtre Paul. C f. aussi .. Siovar' Îmen. PavellDîctionnaire des noms. Pave ll _. in /1/1(1111 autobiographiques de F1oren.sky, dans laquelle il parle de Sil crise de l'été 1899.
Ills noms l, Kostroma, 1993, p. 220-246. 94 .. Obval [L'effondrement] _, in NSoUVI.'lfirs", p. 219.
89 .. Nauka ILa science] _. in ·Soullffli,-(". p. 216. 'ilS a. ibid., p. 217-220.
90 Ibid., p. 215-216. 96 Cf. ibid., p. 221 -238.
91 .. ObvaI IL·effondremcmtJ .., in ·s.1I1I...." i,-(". p . 217. 'fi Ibid., p. 241.
92 Ibid., p. 217. 9fI lbid.,p.241 .

72 73
convaincre qu'à partir de tel ou tel raisonnement il pouva it affirmer et recherche de la vérité
prouver sa propre pensée. Maisl' ''autre pensée" était de plus en plus forte
et catégorique: « toute la conception scientifique du monde est poussière [)ans cette crise, le jeune Pavel s'est rendu compte d' une grande "a nti ~
et convention, sans aucune relation avec la vérité comme vie et comme qui a marqué sa vie et sa pensée: ( "La vérité est inaccessible", et
base de vie, et elle n'est pas nécessaire ,,"'. En outre, le même "jugement" est impossible de vivre sans la vérité" - ces deux convictions, appa~
frappait tout le savoir. En ce moment, toutes les objections contre la pen ~ ;;nment opposées mais d'égale puissa nce, déchiraient "âme et l'ont jetée
sée scientifique, qu'il avait entendues ou lues pend ant sa vie et qu' il avait ~ une ag,ollie ))105 ••Mais ~u à peu, P~vel retrouve l'espérance:. et la ~aix
pu facilement fa ire taire avec ses arguments rationnels, ont émergé dans • commence à revenu en lUI. Ce fut grace à la lecture de TolstOl lO", qUi lui
sa conscience et sont devenues un « renforcement de cette nouvelle pen ~ . . très pr»Che à cette époque, mais aussi grâce à une lechue attentive du
sée et ont brusquement reçu la force de frapper au cœur la conception livre de QoM/eth. En même temps, il lit des li vres sur le bouddhisme l ,". 11
scientifique du monde ". Pavel avait la sensation que tout ce qu' il avait si te rend lentement compte de ce qui se passe en lui et il commence plus
longtemps construit s'effondrait dans la poussière; il se sentait comme consciemment à chercher la vérité et à donner un sens de sa vie.
« cassé après être tombé dans un précipice ))!OO. L'adolescen t Pavel sentait de plus en plus que la «( vérité, si elle existe,
Avec cette expérience, qu'avait-il compris? Il s'agissait, au fond, seule- De peut pas être extérieure " à l' homme, mais qu'elle doit être « source de
ment d'un « retournement de la direction de sa volonté )). Dans le savoir~ *,It. U percevait que « la vie elle-même est la vérité dans sa profondeur »,
connaissance qu'il possédait jusqu'à ce moment, « tous les accentua tions etil sentait « une sorte de souffle de cette profondeur >l . Sa ns pouvoir les
de sens se sont déplacées ) : les « pro et con tra de la pensée scientifique -
l) fI)IIUIler, il sentait la « force vivifiante )} de ces "sou ffles" et les percevait
sans qu'il le veuille - « ont changé de place. Tous les pro se sont flétri s, • comme les seuls réels et authentiques ", et que cette réalité « est })1(11.
comme s'ils étaient tués par le froid 1. .. ] Et tous les contra, aussi subite~ « La vérité est la vie >l, se disait le jeune Pavel souvent pendant la
ment, ont levé la tête et ont obtenu la victoire ))'0' , même si Florensky ne journée, en ajoutant : ( il est impossible de vivre sans la véri té )109. Par con-
les a pas tous approuvés Ull • « Le déplacement de la volonté lsdvig volil s'est lêquent, il croyait que ses ancêtres aussi avaient déjà "touché" en quelque
opéré et, à partir de ce moment, le sens de l'activité intellectuelle a changé manière la vérité, et que ( la Vérité était depuis toujours donnée aux hom-
de caractère [znakl )!OO. mes >l. 1I était de plus en plus persuadé « qu'Elle n'est ni le fruit de l ' étu~
Cette « fracture de la vie intérieure, une des plus importan tes ) de sa de de quelque livre ni une réa lité rationnelle, mais une réalité beaucoup
vie, a fait beaucoup souffrir le jeune Pavel. Mais, plus tard, il s'est rendu
compte que « seules les souffrances profondes forment réellement notre lOS «Obval [L'effondrement] ~,i n hSo uocl1 irs", p. 243.
personnalité et laissent en elle les changements essentiels, qui restent pour 106 lev N. Tolstoï [LN. Tolstoj] (1828- 1910). Vcrs 18!!O, il passa par une profonde crise décrite
toujours perceptibles comme invariables "maintenant" (" eizmelllIOt' . . . Confrssions et chercha la foi ~ligicuse chez les paysans. Son "im manent isme mystique" SIe rdlè-
;-...-:: Mil Foi d Dt III YIt'. Sa Criliqut dt /11 thivlogit dOXnU/liqur (4 vol um..-s) marqua sa rupture avec
" Ieper '''l »104.
. 1] exposa dans ses écrits ses nou velles idées sur l'I:vangile, sur l' Église et su r l'Éta t, procla-
-..: l'anarchisme et Je pacifisme s'appuyant sur le précepte de la non-violenœ. Finalement, il inter-
JIIfbII'~vangilc de telle manière qu'il ~fusa Jes dogmL'S et Ics rilL'S. II croit dans le C hrist non pas
CI:IINne Dieu, mais seulement romme Je plus grand maît~ et modèl e de la mo ral e. Pourtan t, d ans son
1aurnaI, on trouve parfois l'expressio n d'une foi sincère, d 'où n'est pas exclue la œçhcrche d ' un Dieu
pa.onnel. Cest pourquoi il a été très aimé par loute une génération qui le sentai t proche. C f. C.
~A, RIISSMi-fufOj:Nl' nd prnsÎm1 ftlO5()ftco ruSliO, Roma, 1995, p. 128. Voir aussi: N. WEISIIIOIN,
l'hrolulion rrligitust dt ThIs/aï, Paris, 1960.
99 Ibid., p. 241.
FIon!nsky était attiré s pécialement par son œu vre ConfrssiollS, interdite à son époquc et publiée
100 Ihid., p. 242.
~nt dans la revue RU5kajtlmysl'. Aorefl5ky s'cst senti trè:; proche de Tolstoi dans son propre
lOI Ibid., p . 242. ~nt, où il avait pourtant vu une espérance_Celle attirance, pourtant, ne' durera que peu de
102 Florensky aio).lte aussi que certains de ('eS con tra ne fUR'llt }ilmais acœpti"s et que d 'autœs le ..... Cf. « ObvallL'effond rement] _, in ~Souurnirs", p . 243-244 ; ~AUlobiogrrlphiC", p. 75.
furent seulement plus tard. Cf. ihid. ~.Aorensky ne dit pas quels aspects ou quels contenus de 5CI lectures l'on t touché ou
103 Ibid., p. 242.
104 Ibid., p. 238. Dans un sens semblable, Florcnsky parlera aussi de ]01 religion, qui doit traver- 108 « Obval [L'effo ndrementl ,., in "Souvenirs", p. 244.
ser une période difficile pour pouvoir se purifier ct se renforcer. Cl. "A ulobiographi~, p. 76. 109 Ibid., p_245.

74 75
plus profonde, vivante en nous - avec laquelle nous vivons, nous respi.
rons, nous nous no urrissons »110. En ce sens, en Pavel commence à se fOlti. CHAPITRE 2
fier le (~ désir de comprendre la perception et la conception du mond e, FORMATION ET DÉBUT DE LA VIE ACfIVE
communes à to ute l'humanité, comme ce qui est vrai en toutes drconstan.
ces, par opposition aux vérités de la science qui sont conventionnelles et
importantes surtout d' un point de vue technique »!Il. Le jeune Pavel corn.
mence à s'intéresser aux gens simples qui ont une perception intègre du
monde. En plus, il a retrouvé dans cette crise son intérêt pour la religion.

Comment continuer à vivre? Le passage du lycée à l'Université ouvrit à Rorensky de nouveaux


Ia;zons. il n' habitait plus chez ses parents, mais dans la capitale, à
À la fin du lycée, Pa vel se demande comment continuer à vivre après Moerou. Ce changement lui permettait de nouvelles connaissances et de
ces événements intérieurs quj, en un certain sens, étaient encore en COurs. ~ux contacts avec des personnes très diverses (les nouveaux amis,
Nous avons le témoignage d' une lettre, écrite à Tolstoï, où Pavel dit qu 'il professeurs, les pères spiritu els, etc.). En même temps, les expériences
ne peut plus vivre comme avant cette crise, et où il demand e des conseils ~_ son enfance et sa crise à la fin du lycée SOnt restées fondamentales dans
pratiques pour gagner sa vie - afin de ne pas vivre sur le compte des ÎI formation intellectuelle et spirituelle.
autres - et pour concilier le travail physique et intellectuel. En effet. à pa r. La période suivante fut marquée par de grands changements dans son
tir de sa crise spirituelle et sous l'influence d es écrits de Tolstoï, Pavel a de vie et par de nouvelles expériences dans ses relations personnel.
voulu aller vers le peuplem . U ne voulait pas continuer ses études tout de avec les hommes et avec Dieu. Après avoir traversé l'épreuve d'une
suite. Mais l' insistance de ses parents pour qu' il poursuive sa fo rmation ..,...-- grave, il commença - tout en restant enraciné dans ses fondements
l'a finalement décidé à s'inscrire à l'Université de Moscou. Son rapport ~~eux - une "nou velle" vie: les relations avec sa femme et avec ses
aux sciences qu' il devai t étudier avait pourtant déjà bien changé. ~; Wants, avec ses étud iants et ses amis. En outre, ses relations furent enri.
~·E.par son mini~tère pr~bytéral d a ns l'Église. L',humain, et l~ religi~ux
~.. nent une meme réa hté, ne sont plus sépares. La reflexlOn phIlo--
r. 'que et théologique qu'il poursuit est fondée sur son expérience per.
:'Dnelle et religieuse. Comme c'était son désir depuis le début de ses étu.
des, il chercha à approfondir et à préciser une conception du monde inté.
pIe et se soucia de transmettre sa pensée à ses étudiants, aux lecteurs de
lei articles et à ses amis.

1. LEs ÉTUDES À L'UNIVERSITÉ DE M oscou (1900-1904)

En septembre 1900, Florensky s' inscrivit à la faculté de physique et de


11~ .. Kul 'tumo-islorià>skoe mesto i predposylki hristianskogo miroponimanl}il [~ rôle et les mathématique de l'Université de Moscou, au d épartement de mathémati-
présuppo5és Ullturels et historiques de la conception chrétienne du monde l .. (un cours au MOA en
automne 1921), in wSou ~l1iN", p.SII. que pure. Compte tenu de l'intérêt qu' il portait à la nature et aux sciences
111 HAulobiogrvphit", p. 75. depuis son jeune âge, on peut bien comprendre cette décision, même si on
112 Cf. lettre Jo LN. TolstOÏ (22. 10.1899), in HSouumirs", p. 264. Il n' est pas sûr qlJ(> la lettre soi t n'en trouve pas immédiatement la cohérence avec les expériences profon.
arrivée à son destinataire et qu 'il y ait eu une réponse. des de sa crise.
76
77
. _~ . ~-.....- ~ ...-""", ,,.,

Une explication de ce choix se trouve dans un de ses écrits a utobio· laception du monde qu' il cherchait à élaborer et il exprima ses réflexions
graphiques. U y est dit, dans ses années de jeunesse, que« grandit len luil sujet dans son article Sur Utl présupposé de la conception du monde'.
la certitude que toutes les lois possibles de l'existence sont déjà en germe • Florensky donnait aussi beaucoup de poids à l' idée de l'''infini mathé-
dans la mathématique pure, comme la première auto-découverte - con· ...tique" proposée par Georg Cantor', qui portait lui aussi un grand intérêt
crète et donc utilisable - des principes de la pensée, ce qu'on pourrait • la dimension philosophique en mathématique. Florensky exposa les
appeler l'idéalisme mathématique ». De là découla pour lui l'exigence de principales de Cantor dans l'article intitulé Sur les symboles de l'illfini9 •
se construire « une explication philosophique du monde fondée sur les Le génie ma thématique de Florensky se révèle aussi, à l'époque, dans
bases approfondies de la connaissance des mathématiques »1. Nous ver· ~ écrit Les imagùlaires en géométrie 'U , écrit sous la direction de son profes·
rons plus loin que, pour FJorensky, après sa crise d'adolescence les lois .... Lakhtin en 1902.
mathématiques ne sont plus seulement les lois d 'une science exacte, mais . ,• Parallèlement, F10rensky suivait les cours et les séminaires de philo-
deviennent aussi et surtout les symboles des réalités spirituelles, les plus ~ .lDPhie à la Faculté d' histoire et de philologie. Entre autres, un séminaire
profondes et les plus vraies. r~ philosophie ancienne, dirigé par Serge Troubetzkoy, et les cours de
Pendant cette période d'études à Moscou, le jeune F10rensky rencontra r pIûlosophie de Lev Lopatine". Il s'intéressa spécialement à la philosophie
certaines personnes qui marquèrent fort ement sa vie. Parmi eUes, une Plalon. En outre, il étudiait en autodidacte l'histoire de l'art et visitait
place importante revient à son premier père spirituel, qui ouvrait la vie de musées, les monuments d'architecture, assistait à des concerts, etc.
F10rensky à une "vocation" plus explicite. Comme au lycée, la source essentielle de son savoir et de ses réflexions
..'étaient pas les leçons, même s' il les a sui vies assidurnent12, mais « le tra-
Les études de mathématique et de philosophie personnel en bibliothèque ». Il désirait « approfondir » chaque ques·
dont il s' occupait « en utilisant tous les instruments disponibles ),Il .
En mathématique et en physique, les maîtres les plus importants de Un autre moyen utile était les cercles universitaires que Florensky orga·
F10rensky furent Nikolai Bougaevl, Nikolai JoukovskyJ et Leonid Lakhtin4 • . Il a pris l' initiative d'organiser une section de la Société mathéma·
Parallèlement à ses travaux de mathématiques et de physique, F10rensky , • de Moscou IMoskovskoe matematifeskoe obSfestvol pour les étudiants,
s'est intéressé aussi à l'histoire de certaines branches de ces deux disciplines. lAigft par Joukovsky. À ces rencontres ont participé même certains pro-
F10rensky a subi particulièrement l'influence de Bougaey5, dont il il '~rs. En janvier 1904, Florensky fonda avec ses amis Ern et
publié un des cours'. Ce mathématicien, fonda teur de l'arithmologie, Wentsitskylt la Section pour la philosophie et l' histoire de la religion
s' intéressait spécialement - comme Florensky - à la dimension philo·
sophique des mathématiques. FJorensky a découvert chez lu i la significa·
tion de la "discontinuité" Ipreryvnost ]. Il y trouva des éléments pour la , «Obodnoj prcd posylke mirovozzrenija _ (écrit vers la fin de 1903), in Vtsy,9, 1904, p. 2(..35.
8 Georg Can tor (1 845-1918) _ mathématicien, fondateur de la "théorie des ensembles" comme
_dildpline indépendante.
1 «Cuniculum vitae _ (écrit en 1921 ). in ierodiakon ANDItONIK lAS. TlIU8AUvI.« K 100-letiju 9 « 0 simvolah beskoneOlosti _, in Novy Pli!', 9,1904, p. 17J..235.
so dnja rofdenija svja~nnika Pavla Aorenskogo 0882·1943) lÀ l'occasio n du centenaire de la nais· 10 MllimO$li v gromt/rii, Moskva, 1922. Ce texte fut publié seulement beaucoup plus tard, après
sa.nce du pretre Pavel Florenskyl _, in Bogoslcwskit Irudy, 23,1982, p. 266. .... ~ rédigé de nouveau et prononcé devant l'association russe des ingénieur.; en 1921.
2 Nikolai V. Bougaev IN.V. 8ugaevl (1 837-1903) -mathématicien russe, professeur et doyen de
la Faculté de physique et de mathématique d e l'Université de Moscou.
.....2.~ __
Lev M. Lopatin (1855-192<1) - philosophe personnaliste russe, p rofesseur à l'Université de
~ réd~cteur du journal Vor~y filosofii ;. psihoir:xii et directeur?e la "Société de psychologie de
3 Nikolai E. Joukovsky IN.E. 2ukovskijl (1847-1921) - mécanicien et mathématicien russe, pro- . Vmr : B. Zf.NK(JVg(Y, H/510m dt la phi/osoplllt 1"U5St, 1.11, Pans, 1955, p. 195-2011.
fesseu r de l'Université de Moscou. U aimait beaucoup son étudiant Florensky. 12 Même pendant les troubles à l'U niversité en prin temps 1901, quand presque tous les étu-
4 Lconid K. lakh til"l IL.K. Lahtin] (I86J..1927) - mathématicien ru sse, professeu r de . . . . panicipaient aUl( manifestations, le jeune Florensky étai t aUl( rours, parfoiS tout seul avec le
l'Université de Moscou. F10rensky écrivit.sa thèse de licence sous sa di"-'Ction. ~. Voir la note de P.V. Florensky dans« Pavel f1oren!Ikij v nafale veka. Pis'ma i dokumenty
5 C f. HAlltobiogmphit'", p . 76. . . FIormaky au début du 5dècle. Les lettres et les documentsl _, in RII5SkPjII m!{5l', 15.11.1991, p. 12.
6 N.V. Bugaev, hll~sral'n« istisl~II~. lAd; H:s/rII-ordillllrllOSO prof. N.V. BIl8'ltw. lDpi~lIy, 13 HAlltobiOgrllphi~, p. 76.
sœW~lflfy i ;wlfy s/iUI~"/o," RA. Flortnski," i A. BlltjAginym lu (tllcul inllgral. ~ dll ~II' 1~ Valentin P. Sventsitsky ISvencic:kij] 0879/1882-1931)- écrivain, publkiste, actif dans la vie
rx/mordinairr N. V. Bllgatv. lerit, œmpiM el pllbiit JMr Its ftlldullits P.A. F/orensJcij el A. BII/Ûlgi"l, Moskva, :!'i.~. Il a étudié ào la faculté d'histoire et de philologie ào Moscou. En 1905, il organisa avec Em,
1901,238 p. ~nov et Brikhnitchev la hFraternité pour le com bal chrétien".

78 79
2 . FoIu.tATION El'~..8UT 0Ii U. VIE AC'flVI!

auprès de la Société d ' histoire et de philosophie des étudia nts de iB,gions, mais de la religion, celle-ci étant une propriété inaliénable de
M OSCOU I~.
Sa participation à ces cercles était toujours très active. ~e bien qu'elle prenne des fonnes multiples ».1>. Son grand intérêt
_ religion s'affirm e aussi dans ses deux articles: Sur la superstition et
La recherche d'une conception du monde r".iraclelO et Le spiritisme comme antichristianismel l •
, Florensky voulait que son "mémoire de licence" lkandidatskoe solilleniel
Depuis sa crise, le jeune Aorensky refusait d 'ad hérer à une conception laite d'un thème mathématique qui lui serve d 'élément pour une synthè-
exclusivement scientifique du monde et il n'était plus orienté seulement , en~ les mathématiques et la philosophie, utile pour la recherche d'une
vers les sciences exactes. Par conséquent, ses écrits d 'alors étaient pénétrés ~tio n intégrale du monde. Lui seul a choisi le thème: Sur les partîcu-
par la critique de l'évolutionnisme, de l'empirisme et du rationalisme. Il 'des su rfaces courbes comme des lieux de violation de continuitF. Ce tra-
chercha it une conception du monde plus large, plus vraie, qui pourrait _. il l'avait pensé comme une partie d'une œuvre philosophique d' un
unir les différentes disciplines. nctère plus général: lA discontinuité comme élément de la conception du
Selon les souvenirs de Leonid Sabaneiev··, Aorensky rêvait d'une
"métalogique" mathéma tique, semblable à la géométrie non-euclidienne. A. Lose~· témoigne de l'originali té de Aorensky dans cette démarche; il
Ses idées cosmologiques étaient influ encées par l'image du monde de la _ _chez le jeune Pavel une approche intégrale de la mathématique et de la
Bible. Il semblait vouloir réaliser une alliance et même une fusion entre la hIlosophie en même temps. n reconnaît que la mathématique de Florensky
science et la révélation biblique, mettant fi n à leu r antagonisme, survenu -neuve" et "à la mode", car elle a des conséquences pou r la philosophie
au cours de !' histoire '1. religion, et pour la conception du monde en général. En même temps,
Florensky voulait donc consciemment concilier la connaissance du
reconnaît dans cette synthèse - faite sur des fondements nouveaux -
monde visible et em pirique et d e ses lois naturelles avec celle du monde
ressemblance avec la "vieille" philosophie de Platon25•
"m ystérieux", qui est plus profond et plus réel, même s'il est inexprima-
ble en des concepts exacts. Il éta it de plus en plus persuadé que les phé-
nomènes du monde visible sont aussi les symboles de réalités invisibles. Il 1" ~AUlobiogrophit", p. 76. Plus tard, Aorensky, dans plusieurs de ses krits, se servi ra des
en parle spécialement dans u n article écrit à la fin de ses études, intitulé !lllll*natiques pour fonder certai nes de ses idées. Cf. .. 0 tipah vouaSI.mija [Sur les ty~ de crois-
Empirée et empirisme", où sont anticipés les thèmes majeurs de plusieurs de lfI ,. (ju iUet 19(5), in Bogoslwskij {lr.;tnik, Il,7, 1906, p. 5JO..568 ; .. Kosmologiœskic antinomii
llnUila Kanta [Les an tinomies cosmologiques d'Emmanuel Kant] ", in &w>slovskij vesl nik, 1. 4,
ses œuvres postérieures. p. S%-625; .. Prede1y gnoseologli . Osnovnaja antinoija teorii znanija [Les limites de la gnoséo-
Ce désir d' une "connaissance intégrale" s'exprima aussi dans ses la rges Les fondements antinomiques des théories de la connaissanœ] ~, in &guslollSklj veslnik, l, 1,
p. 147-174 ; MQXonnt" ; etc. Après la RévolutÎon, Aorensky publiera encore plusieurs articles
intérêts pour les sciences exactes, la philosophie, )' art et la religion. Ses tra- • IUr les I1UIthématiqucs.
vaux en mathématique et en physique ont conduit Florensky à ({ recon- .. 0 sueverii i rude,. (écrit en janvier 19()2), in Novy Put', 8, 1903, p. 9H21.
naître la possibilité fo rmelle de fonder théoriquement les principes d'une "Spiritizm !cak antihristianstvo,., in Novy put', 3, 1904, p. 149·167. Il s'agit d'une recension
~ies, une de Miropolsky, don tl 'inspiratkm lui semble être antichrétienne, et l'autre de A.
conception religieuse du monde, valable pour toute l' humanité (l'idée de k5 laquelle il reconnaît la vraie mystique chrétienne.
discontinuité, théorie d es fonctions, les nombres) Ses recherches philo-
)t. _ Ob osOOntnosljllh pIostih kriuih.bd: mr.;lllh ,lIuldtnij ntprtryV1IOSli (encore inédit).
sophiques avaient dès le début un fondement religieux. D'un point de vue ~.~ 23 Prtryvnost' kilk tl~mtnl mirovozznmijtl (encore inédit). Cf. " F1orenskij. Pavel Aleksandrovi~
~. , - . . .0 [F1orensky P.A. (Note autobiographique)) ", in "Œuvresw , t. 1. p. 37.
philosophique et historique, il éta it« convaincu qu'on peut parler non des
:u Aleksei F. Losev (1893-1988) _ philosophe, philologue, critique d'art, historien de la culture,
~. En 1915 il a terminé la section de philologie clas5ique" la Faculté d'histoire" l'Université de
Depuis 1911 il il participé" la "'Société V. Soloviev"'. En 1923, il étudie et d iscute avec
15 Cf. J. 5cHElWlI..lk PtlV'Sburger RLligi/js.Phiiosophischm Vtrrinigungm, Berlin, lm, p. 202·208.
de la question de la Mvéo&'ation du Nom limjllsJllVjtl. I...osev fut arrêté par les bolcheviques
W

16 Leonid Sabaneiev était étudiant à l'Université de Moscou, un an derri~ AOf'e'I1Sky. Si son - . ..... et il vécut deux ans dans un camp de concentration. Il a écrit un grand nombre d'ouvrages
témoignage sur les idées scientifiques de F10rensky est precieux, !IOn jugemenl sur sa vie spiriroelle ~_~jets très différents : rien qu:entre 1f1l7 et 19.30, i~ ~blia huit I~vres), .spécialement su~ la phi.
est très unilatlYill et erroné. - la culture anllque. VOIr ; B. ZENKO'ISICV, H/$t(1l~ dt III pllliosopiue russt, 1.11, Pans, 1955,
17 Cf. L 5ASANW1', " Pavel Aorensky _ l>riest, Scientisl and Mystic _, in T'~ RussùlIl REvitu',
vol. 20,1961. nO 4, p . 317-322. Cf. IA.F. LosIiVJ." F10rmskij po vospominanijam Alekse)a I...oseva [F1orensky selon \es !IOU-
18 " Empireja i empiri)."l" (&:rit en juin 19(4). in BogosIwskk trudy, 27, 1986, p. 298-322. A . LosevJ ,., in "Pro d t'(mlm~, p. 181-190.

80 81
4. . . ............... . IUN I!I' 1.IF.lIUT DI! IJ. VII! ACTTV!

Relations personnelles pendant les études à Moscou Dieu ,.lt. Plusieurs lettres de 1904 témoignent de Jeur amitié; dans
d'entre elles, Florensky partage avec Biély ses idées apocalyptiques
Pendant ses études à l'université, le jeune Aorensky partageait sa cham~ conception du symbolelJ. II écrivit aussi une recension des poésies de
bre avec Em, son compagnon et ami depuis le lycée. lis aimaient se prome- ~, dont l'influence se perçoit aussi d ans ses propres poésies, publiées
ner dans la nature et s'aider dans leurs difficultés. ils étaient liés pa r un fort tard dans le recueil Dans l'azur éterrreP'.
sentiment d'amitié, et aussi par leurs recherches religieuses et leurs intérêts Leur amitié d evint très intense vers la fin de J'année 19<W1t>. Mais
scientifiques"". Ils étudiaient ensemble la philosophie avec un intérêt com- ~ suivante, Florensky commença à s'éloigner de Biély à cause des
mun pour Platon et ils participaient aux mêmes cercles. Cela les unissait, .nen tations politiques de ce dernier et de ses idées ésotériques. Pourtant,
même si leurs opinions et leur degré de participation différaient parfois 17• RorenSky s'intéressa encore à son œuvre, et les contacts entre eux, plutôt
Un lien fort avec certains autres camarades est attesté par les lettres du . . type intellectuel, se poursuivirent jusqu'à la Révolution . Florensky
printemps 1901 , pendant les troubles à l' Université à cause de manifesta- prda toujours un bon souvenir de Biély, comme il l'exprime dans une let-
tions des étudiants. Florensky écrivit à sa mère qu'il ne pouvait pas part ir de la captivité à l'occasion de la mort de BiélyJ7.
pour voir sa famille parce qu' il voulait rester avec ses compagnons d ans À Moscou, F10rensky a noué aussi une amitié avec l'étudia nt Nikolai
cette situation difficilel'. Louzin)l!, avec lequel il maintint une correspondance encore pendant plu-
Vers la fin de l'année 1903, FIorensky fait la connaissance d'Andreï lieWS années.
Biélt'i', fils de son maître N. Bougaev. Ils se sont rapprochés à travers leurs
rencontres au cercle de philosophie religieuse et autour de certains 1Noir d'un engagement dans l'Église
intérêts communs: l'eschatologie de Vladimir Soloviev et le "symboli-
sme"JO. Ce dernier les attirait comme une « sortie créative du rationalisme Après sa crise à la fin du lycée, le jeune Florensky fut de plus en plus
sans âme »ll . lis voyaient dans ce "nouvel art" « un chemin vers la con- . ÎtIiré par la religion et par la vie ecclésiale dans une communauté précise.
naissance d'une autre réalité, plus haute - un chemin vers la connaissan- J~ A travers ses.amis: il se rapprocha de l'Église orthodoxe russe et il désira
. . ~ devenu mome.
26 Florenskyet Ern s'étaient par exemple, intéressés à l'escha tologie de V. Soloviev. Ils vou·
laient le rencontf\'f avant de commencer leurs éludes en 1900 ; mais il mourut juste quelques jours
a vant leur arrivée. 32 E. V. IVANOVA, LA. h:/UNtNA, • K istorü otnœenij s Andreem Belym IDe l'histoire du rapport
27 Cf.• Pamjati Vladimira Francevi~a t::rna [Au mémoire de V.F. Eml ", in NŒuvrtS", t. II, p. ihc:A. Bœlyl ", in Kollteksl - l99t , Moskva, 1991 , p. 6.
346-347,349. 33 Cf. " Perepiska PA A orenskogo s Andreem Belym [La correspondance de P.A. Aorensky
28 Voir les lello!s à sa m ère du 8.2. au 25.3.1901 : ~ Pavel Florenskij v natale veka. Pis' ma i doku- -.cA. Biélyl ", in op. cil ., p. '1:1-29, 31-34.
ment y [P. Florensky au début du scil>çle. Les lettres e t les documents] ~, in Russhlja mysl', 15.1 1.1991, 3t Cette recension n'a é té publiée que récemment: ~ "Zoloto v lazuri Andrcja Belogo. N

p. 12-13. """""'p Slat'p ['Tor dans l'azur" d'Andreï Biély. L'article critiquel ", in op. cil., p. 62-67.
29 Andreï Biély [A. Belyjl (pseudonyme de Boris N. Bougaev ; 1880-1934) _ écrivain russe, . . l5 V v«rroj lazuri IDans l'azur Iltnt/ l, Sergiev Posad, 190'7, 28 p. On voit bien la ressemblance
poète, critique littéraire, lhéoricien de symbolisme, philosophe et historien de la culture. Il étai t pro- litre '\'et: celui de A. Biély (ZoJolo v lazur; IL'or dons /'ozur]).
che des courants esothériques, de la thl!osophieet plus tard de l'a nt roposophie (R. Steiner). Sur sa rela· 36 Ce fut pendant un conflit grave entre Biély et un autre poète, Briousov. Aorensky essaya de
tion avec Aorensky, voir : E.V. IVANOVA, LA. IL'JUNINA, " K istorii otnœenij s Andreern Belym IDe l' hi- .Dppocher de Biély el de l'aider de différentes manières pour traverser cet te période difficile pour
stoiredu rapport avec A. Biélyl ", in Kol1ltksl - J99J. Lileralurno-Itf)rtlil~ie i551tdommija, Moskva, 1991. .... Cl. E.V. IVANOIIA, L A. lL'/UNtNA, « K istorii otnœenij s Andreem Belym [De l'his toire du rapport
p. 3-22;" Perepiska P.A. Florenskogo sAnd reem Belym [l..iI correspondance de P.A. Florensky avec A. Iftik A. Billyl ", in Kcmlml _ J991, Moskva, 1991 , p. 10-12. F10rensky écrivit aussi une poésie pour
Biélyl .., in op.c:il., p. 23-61. ~ son ami : " Eshatologiteskaja mozaika IMosaique eschatologique! ., in op. cil., p. 68-92-
30 Le symbolisme l'USSC é tait un mouvement d'écri va ins el de poètes qui, au dé but du XX' siè- -!!.. _Cf. les lettres de Aorensky à sa fille O lga 07.1.1934) et à son fils Vil.'iily (12.2.1934), in
cle, cherchaien t un Nnouvel art" pour pouvoir connaÎlre des réalités les pl us profondes, tout en restant ~' t. IV, p. 66, 75. F\orensky écrit aussi qu' il étail mieux de n'avoir pas rencontré Biély pendant
dans le monde concret, dont teus les phéooml'nes devenaient pour eux des symboles. À travers A. " ..ibts ann&s pour ne pas troubler le bon souvenir qu'il ,vait de lui. En effet, dans ses mémoires
Biély, Aorensky entre e n contact en janvier 1904 avec le œrcle li tté raire-syrnboliste (V.la. Briousov, ta-. peu. ilvant sa mort et que Aorensky n'II pas pu lire, Biély donne une image plutôt caricaturale et
K.O. Balmont, D.C. Mere)kovsky, Z.N. Gi ppius, A.A. Blok). Mais bientôt se son t révl!lées les diver- JIIIque négative de Florensky. Cf. A. BELYj, Nolo wU lu dibu ' du siK/tl, Moskva, 1990, p. 298-304.
genœ5 d' opinÏOfl entre Aorensky et la majori té de symbolistes, dont l'ont éloigné le flou et l'erreur de .. lI!I Nikolai N. Louzin INîkolaj N. Luzinl (1883-1950) - étudia~t en mat~tiques à l'~ni versité
leu rs fondements spirituels <théosophie, a nthroposophie, occultisme). ....~. Pour sa correspondance avec Aorensky (1904-1922), vOIr :· Perqmka N.N. Luzma s P.A.
31 19umcn ANI>MONIK IA.S. TRuIAètvl," 2iw' i s ud'ba IVie el destinl ", in NŒutnn'", 1. 1, p . 8. ." [Corresponda nce ... 1 ", in fslorilw-lIItI'l!ma' it~Îl! /ssftdOWllija, 31, ]989, p. 125- 191 .

82 83
Dans une lettre à sa mère, l'étudiant Pavel qui avait 22 ans à l'époque, étaient non seulement loin de son désir, mais même contraires à sa
décrit bien ce qui se passa da ns son âme au printemps 1904. Il ne voyait ~nté . Le starets Antony, en effet, éta it un homme humble et doux, mais
plus sa place à l' Université, tout en reconnaissant qu' il y avait beaucoup IpotJVait aussi être très exigeant et même dur avec ses "fils spirituels" lors-
reçu : non seulement le savoir, mais aussi la famitiarité personnelle avec le jugeait utile pour leur développement spirituelu.
des gens qui lui étaient proches par leur conception du mond e et par leur Une lettre de F10rensky à ses parents permet de supposer que l'évêque
rapport positif à l'Église. À travers les rencontres avec eux, se forma en lui fAntony lui proposa assez tôt d'aller à Serghiev Posad visiter l'Académie
le "projet" de son activité future: « effectuer une synthèse entre la vie théologique où il pourrait continuer ses études. Aorensky y alla et eut un
ecclésia le lcerkovnost 1et la culture séculière ; adhérer complètement - mais lJon oontact avec le Recteur, qui lui suggéra un voyage dans les monastè-
honnêtement, sans aucun compromis - à l'Église ; penser toute la doctri· . . rosses pendant l' été. Aorensky manifestait un grand intérêt pour la vie
ne positive de l'Église et la conception scientifique et philosophique du JR(JI\astique, qui l'attirait de plus en plus.;!. Le voyage, quoiqu'il au rait
monde en lien avec l'art, etc. ». En effet, il sentait intensément - comme cWsiré le faire, n'eut pourtant pas lieu.
beaucoup de ses collègues et amis - « la nécessité de la vie ecclésia le
[cerkovnost) ». Il avoua en avoir eu faim spirituellement depuis sa premi ~ Dfdsion d'entrer à l'Académie théologique de Moscou
re enfance. Après tant d'années de manque et d'une certaine souffrance
intérieure, il commença à « apprécier ce qu'on reçoit avec un grand En mai 1904, Aorensky finit ses études à l' Université de Moscou avec
effort », et il trouva « le sens profond » de cette {( ironie du destin, que tout . . diplôme de premier degré, noté comme l' un des meilleurs étudiants.
se passe contrairement à nos intentions et projets »:w. Les professeurs N. Joukovsky et L. La khtin lui proposèrent la spécialisa·
Au début mars 1904, Florensky alla en compagnie de Biély voir !'évê-- tian et l'enseignement à l'Université à la chaire de mathéma tique44 • 11
que Antony F1orensoV"" qui, à l'époque, vivait sa retraite au monastère RnoDÇa toutefois à cette proposition, car il désirait orienter sa vie sur un
Donsky à Moscou et était devenu starets, père spirituel de plusieurs per· autre chemin, celui du monachisme. li croya it qu 'il pourra it être plus près
sonnes. Déjà la première rencontre laissa au jeune Pavel une forte impres· de Dieu et suivre le Christ da ns la vie monastique.
sion : à côté de sa forte personnalité, il trouva chez l'évêque une certaine Mais quand, au mois du juillet, Aorensky demanda à l'évêque Antony
ressemblance avec sa tante loulia, et le nom "Florensov" lui fit supposer permission de recevoir la tonsure monastique, celui-ci s'y opposa réso--
une parenté lointa ine avec lui~! . Il y eut donc tout de suite une grande con· Jument. Dans une lettre du 25 juillet, l'évêque expliqua à Florensky qu'on
fiance de la part de Florensky qui, plus tard, acceptera même des consei ls peut suivre le Christ et l'Évangile aussi en dehors du monachisme. Il trou·
Yait d'ailleurs que les rêves de Aorensky d 'être actif aussi dans la société
. 'étaient pas en accord avec la vie monastique. Selon l'évêque, le jeune
39 Lettre Il sa mère (3.3.19001), in :2;urnal Moskouskoj pat,iarhii, 10, 1981, p. 65.
Pavel devrait plutôt étudier à l'Académie; et, si sa vocation était la vie
40 l'évêque Antony (Mi khail S. Aorensov - 1847-1918) avait étud ié Il l'Académie de théologie
de Kiev et enscign~ la langue latine au Sémina~ de SÎmbir. 1\ s'était marié en 1876 et fut ordonné prê- monastique, il pourrait y entrer plus ta rd, après un bon discernemenf45.
tre deux ans plus tard . Après la mort de sa femme (1882), il devint moine en 1887 et fut nom mé rec· Même si l'avis de l'évêque Antony semblait être un ordre, la décision
tcur du Séminaire de Samara. En 1890, il fut o rdonné évêque de Vologda. Après des problèmes pro-
voqué pa r des accusations injustes contre lui, et affaibli par une maladie, l'évêque Antony prit une cie Florensky de s'inscrire à l'Académie fut libre et bien d éterminée. Ce fu t
retraite prema turee en 1898 dans le monastère Donsky Il Moscou. AveJ:. son amour presque ~ matemel~ pour lui sûrement difficile de renoncer à son grand d ésir d 'entrer dans la
enver.! tous, spécialement les pauvre, et par la largeur de ses horiwns et sa grande ouverture, il fut
u n bon père spirituel (slllrt/s) pou r beaucoup de gens, spécialement pour des in tellectuels et des çhré- vie monastique et d'agir, par le choix de l' Académie, contre la volonté de
tiens en marge de l'~glise. Ceux-d l'aimaient et avaient une granderonfianœ en lui parce qu' il ne vou· Iles parents. Sa. décision fut assez courageuse, si l'on pense qu'à l'époque
lait rien leu r imposer - il laissait Il toute per.iOlUl(" sa liberté. l'évêque An tony fut le père spirituel de
Aorensky entre 19001 et 1918 et ill'aa:ompagna dans les décisions plus importantes de 53 vie (les étu'
des et l'enseignement au MDA. 1e mariage et la prêtrise). Cf. ierodiakon ANotIoNlIC lAS. l"RuBAl'lOv), 42 a.lettre de Rorcnsky Il A. Biély (14.6.1904), in lumtmt - 1991, Moskva, 1991, 27·"1!J.
« Episkop Antonij (AoretlllOv) _ duhovnik sv~nika Pavla Aorenskogo [l'évêque Anton)'
(Aorensov) - le père spirituel du prftre Pavel AorenskyJ ., in :2; .. rnJll MasJwvskoj pu/riarhii, 9,1981. p. 43 Cf. lettœ de Rorensky Il sa mère 06.4.19(4). in 2 .. ,nIlI Moskovskoj pulriarhii, 10, 1981, p. 65.
71-n ; 10, 1981, p. 65--73 ; A. E.... CANINOV, • Episkop-starec. Vospominanija ob epbkope Antoni; lIiir ~ C f... Perepiska NN. Luzina s P.A. f10renskim ICorrespondanœ ... J _, in Islewiko-matl1tllltitt·
florensove IUn é~ue-starets. Souvenir.! sur l'évêque Antony F1orensovl ", in PuY, 4, 1926, p. 157-165. ~"iÎl', 31, 1989, p. 125.
41 Cf. lettre de F\orensky Il sa mère (3.3.1904), in t.urnlll Maskovskoj pul,iarhii, 10, 1981, p. 65. 45 Lettre de l'évêque Antony Il F\orensky (25.6.1907), in t. .. rruù MDskouskn; pa/riarhii, 10, 1981, p. 66.

84 85
•• _ _ w . . . . . . OJ\ . ,..- ..... " . . ..

"un homme de l'irltelligerltsia" n'aura it jamais faH ce passage de la culture aspiration principale pend ant les années d 'étud es à l' Académie
laïque vers une institution ecclésiale*. Pourta nt, la confiance en son père « la connaissance de la spiritualité, non abstraitement et philosophi-
spirituel fut la plus forte. La vie de Aorensky n'était plus seulement l 'ac~ il-ne nt, mais d a ~s la pratique de I~ vie nlO~ sa ns vouloir pour aut~nt ~ie:
complissement de sa propre volonté ou du désir de ses parents: il corn~ Jltlitimité des sciences et de la p hilosophIe, dont, F10rensky continuait a
mençait à vivre une "vocation", qu 'il estimait préfigurée d éjà dans les ,c:cuper. Son désir de s'engager dans la vie de l' Eglise et d'élaborer une
expériences de son enfance et de son adolescence. ,.d\èse entre les différents doma ines de la connaissance est bien présenté
En même temps, Florensky gardait toujours son désir d'approfondir son mémoire de licence De fa vérité religieuse 10 religioznoj istille l
ses intuitions pa r rapport à une conception philosophico-religieuse du consacré aux moyens de s' intégrer à l'Église orthodoxe. La que-
monde. Comme il le dit dans l'Au tobiographie, il avait envisagé, encore au ~ ~ntrale pour A orensky était et reste« l'expérience religieuse vivan-
lycée, d'étudier l'histoire de la conception du monde chez différents peu~ '" h .... en tant que le seul moyen légitime de cormaÎtre les dogmes » ~l et de réa-
ples41 • Les étud es à l'Acad émie sè sont présentées à lu i comme un lieu la vie ecclésiale lcerkounost l.
idéal pour pouvoir faire une synthèse entre ses intuitions d'enfance et d'a- Pendant les années des troubles politiques, Florensky se prononça
dolescence, ses acquis scientifiques et philosophiques pendant ses études publiquement contre l'injustice et fut présent dans un cercle sociale-
universitaires, et finalement avec la Tradition viva nte de l'Église ort ho~ engagé, tout en essayant de garder ses distances par ra pport à un
doxe russe qu' il commença it à connaître. politique direct. Il convient maintenant de présenter ses
intellectuels et les relations personnelles qu' il entretena it avec ses
et ses nouveaux amis, spécialement avec ses deux pères spirituels.

2. L ES mDES À t: A CADÉMIE THÉO LOGIQUE DE Moscou (1904-1 908)


maîtres et les intérêts à l'Académie
À côté des cours habituels de philosophie et de théologie, F10rensky
En septembre 1904, FIorensky commença ses études à l' Acad émie, située particulièrement à la logique symbolique, à la théorie de la con-
à Serghiev Posad dans le fa meux monastère, appelé '1a Laure Trinité-Sa int~ à l'histoire de la conception religieuse du monde dans d iverses
Serge" ITroice-Sergieva !.nura], lieu privilégié de la tradition orthodoxe russe. à l'archéologie et à la philologie (langue hébraïque, etc.). Il pa ssa
Il s'installa dans cette ville pour tout le reste de sa vie, jusqu'à son em pri~ partie de son tem ps dans la bibliothèque de l' Académie, qui
sonnement en 1933. Le monastère était le cadre de ses aspirations s piri tuel~ une des plus riches en ces domaines. Il y trouva abond amment des
les, intellectuelles et artistiques, et St. Serge devint son patron préféré48• Dès , et des références pour poursui vre sa recherche d' une conception
son arrivée à Serghiev Posad, la vie et l'œuvre de Florensky seront très liées
llégrale du monde".
à la vie ecclésiale russe, à la culture russe et à la terre et à la nation russesl ", continua aussi certaines recherches scientifiques, même si ce fut de
sans toutefois qu'il renonce à une grande ouverture. réduite. « Habitué dès l'enfa nce à la vie solitaire parmi la nature et
un bureau » , il trouva à Serghiev Posad des conditions très favora-
46 E.V. IVANOVA., .. San Sergio e la. forma.zione interiore di Pa.vel A. F10renskij ~, in ..... à ce travail, « à part l'absence de laboratoire )} qu'il tentait d e « pallier
KA.UCHT90 IISCHWlu N., MA.IN-'RD! A. (éd.), San Sugio e î/ s!.lo lempo, Ma.sna.no, 1996, p. 243-244. par tous les moyens possibles »53.
47 "Autobiogmphir', p. 76. Nous MVOns que, da.ns cette a.u tobiogra.phie, F10rensky ne pou va it
pas écrire toute la vérité, parœ qu 'il l' a.va.it réd.igée à l'occasion de iii recherche d'un mva.il sous le
régime communiste. En mbne temps, il n'a.va.jt pas non plus menti. En effet, sa crise vers la. fin du
lycée et son intérêt pour la. religion qui en découle le montrent bien. . .' : Pè~ ANDRON1Kœ IA.S. TRUBA.fivl, P.Y. FLOfIF.NSK.I, " Pa.vel F1orenski.'" in LrltrN souiitiq!.le5,
990. p. 137.
43 Cf. E. V. IvA.NOV...... Sa.n Sergio e iii formaoone intcriore di Pa.vel A. F\orenskîj ~, in
KA.UOfTSClUSCtIWlU N., MJ.rNA.RDI A. (éd.), San Sugio e il suo tempo, Magnano, 1996, p. 239.250. . . ~-Colollnr", p. 3 (tr. fr., p. 9). Cetle œuvre, publiée en 1914, est l'éla.boraUon de son mémoire
49 Cf. igumen ANoKoNrk, [AS. TRUBA,~v l. " 1.izn' i 5ud'ba IViect destinl ~, in ~ŒutlrlS'", L I, p.
9-10. Je vols un exem ple de son attachement à l'~glise russe da.ns une lettre à Mc~jkovsky, où ,, ~FIorensld~ l'a.vel Aleksandrovit (Avtoreferat) IFlorensky r .A. {Note au tobiographiqueJl ,.,
F10rensky dit que leu r rapport dépend a.ussi de leun: ",ta.tions ;li l'~gl ise, parce qu'i l se sent obligé , 1.1, p.37.
envers l'Ort hodoxie et qu'il est prêt fi la défend re. Cf. Ibid. 53 - Aulobiogrop}rie", p . 76.

86 87
Parmi ses maîtres il y avait le professeur Alekseï Vved e ns k~, un des de philosophie car, aya nt lu un de ses articles, il y avait trouvé une
représentants de l'école philosophique dite "ontologique"55. Aorensky ressemblance avec sa propre pensée5". Mais, avant qu'ils puissent se
avait été touché par les idées de Vvedensky dès son premier contact avec ~trer, l'archimandrite Serapion mourut, en février 1905. Après sa
lui à travers ses li vres au début de ses études à l'Université de Moscou. août-septembre 1905, F10rensky se rend it au monastère d'Opfino
Plus tard, il fut attiré spécia lement par l' id ée de Vvedensky de créer une travailler sur les manuscrits d u moine. Avec la permission du supé-
école et une "science" ecclésiale où chaque sujet d'étude serait illuminé et du monastère, il les emmena à l'Académie avec l'intention de les pré-
connu grâce aux principes de la vie ecclésiale ["at"ala cerkovllosti1. Avec pour la publication. Mais, plus tard, il publia seulement quelques
Vvedensky, Rorensky s'est mieux rendu compte que la vraie philosophie et de petits articles et écrivit brièvement sur sa vie et sa pensée!i(l. Les
pour la Russie ne peut être encore à cette époque qu'une philosophie qui ~ts de son œ uvre principale de 2250 pages, que Rorensky voula it
tient compte de l'orthodoxie"', si elle veut respecter et exprimer ce qui est ~ pour la publication avec des notes e t des commentaires, ne furen t
le plu s profond dans le peuple russe. Florensky reconnaît tout cela publi- publiés à cause de la difficulté de trouver un éd iteur pour un tel
quement à l'occasion du 25e anniversaire de l'enseignement de son maître,
dont il prendra plus tard la cha ire d e philosophie à l'Académie. tour, F10rensky trouve da ns l'œuvre de l'a rchimandrite Serapion
Sous l' influence de Vvedensky, Florensky s' intéressa beaucoup, pen- i-ucoup d'affinité avec ses propres idées et intuitions. Tous les deux, en
dant sa première année d'études, à la philosophie de Kant. Il traduisit souhaitaient élaborer une conception intégrale d u monde fond ée sur
même un de ses articles et le fit précéder d' une courte introduction"'. et la tradition religieuse. Les idées de l'arch ima nd rite
En décembre 1904, Florensky fi t la connaissance par correspondance .apion - comme d'ailleurs aussi celles de Aorensky, mais plus indirec-
d 'un disciple de Vvedensky, Serapion Machkin 58, qui l'invita chez lui pour - sont influencées surtout par V. Soloviev, son premier maître pen-
les études universitaires, qui développa l'idée de la "connaissance
~Ie"bl. Dans son mémoire de licence De ln vérité religieuse, Aorensky
54 Alekseï 1. Vvedensky [A.I. Vvedenskijl (1856-1925) - philosophe, principal représentant du
criticisme de Kant en Russie. Après avoir étudié .li la faculté de ma thématiques et de physique de
,ia>nnait qu 'il s' appuya beaucoup sur les écrits de l'archimandrite
l'Université de Moscou et de Saint· Pétersbourg, il continua ses études.li la faculté d ' histoire et de phi. tapicn, au point de ne plus savoir où passa it la frontière entre ses pro-
lologie. Il fut étudiant de Solovlev. Aprè> deux ans de spécialisation en Allemagne, il écrivit son et celles de l'archimandrite'l.
mémoire de maitrise et commença.li enseigner la philosophie.li Saint.Pétersbourg en 1890. Son ensei.
gnemen t de "logicisme" étaitlondé sur les principes d'apriorisme du Kant. Il enseigna à l'Académie
entre 1896 et 1913. Après la Révolution,. il critiqua la propagande de l'athéisme de masse. Voir: B. . . . _. J'archimandrite Serapion à Florensky (3.2.1905) est conservœ: « Pis' ma i nabro-
ZENKQVSKY, Histoire dt la pllilosophit ru~, 1. Il, Paris, 1955, p. 229.239. lilhimandrita Serapiona Ma~kina [Lettres et annotations de l'archim.1ndrite S. M1chkinl ", in ViII/fIlSy
55 L'''école ontologique~ était liée .li la tradition spirituelle de l'Académie, qui était inspiré par M I. 1906, p. 174·183. D'une aulrt.', nous avons seulement un frJgn\Cnt, cité par Rorensky (11.12. 1904):
S. Serge. Cette école imprégnait la théologie russe pendant le XIX' et au commenœment du XX, siècle. ~ V}injago zvanija~. Ccrty haraktera arhimandrita Serapion.1 Ma~kina l''À l'honneur du rang
Cf. E.V. IVANOVA, " San Sergio e la formnione interiore di Pavel A. Rorenskij ", in N. . CertJins traits de l'archimandrite S. MaSkinl ", in Voprosy religii, 1, 1906, p. 223.
KAUCHTSCtllSCHWlU, A. MAINAIlDI (éd.), Son Sn-gio t il suo tempo, Magnano, 1996, p. 246-247. Dans la ù ... Otèet 0 zanjatijah P. Florenskogo nad rukopisjami pokojnogo Arhimandrita Serapiona
CoJmmt, Rorensky mentionne cette école comme $a propre conception philosophique. ..... (Ra pport du travail de P. Rorensky sur les manuscrits de l'archimandrite décédéS.M.1 ", in
56 « Si la philosophie russe est possible, elle peut exister seulement comme la philosophie de "'. 24. 1990, p . 221-224; " ~ K poœsti vySnjago zvanija~. Certy haraktera arhimaoorita Serapiona
l'orthodoxie, de la foi orthodoxe, comme un précieux cadre [riUl - cadre d'une icône], faite de l'or _ la ~ l MÀ l'honneur du rang supérieur". Certains traits de l'archimandrite S. Machkinl ", in Voprosy
raison - et de pierres précieuses - les acquis de l'expérienœ - sur une sainte icône [svjalynja l de ~ l , ........ - "~ ' -." Pis'ma o. Protoireia Valentina Nikolaevi~a Amfiteatrova k Ekaterine
J'orthodoxie ". " Privetstvennaja ret' na jubilejnom œstvovanii A.I. Vvedenskogo [Mot de salutation E. Mihajlovna et
à l'occasion du jubilé de A.l. V.] ", in ~Œullrt$", t. JI, Moskva, 1996, p. 191. 1914, p. 327-350;
57 " Immanuil Kant. Fiziœskaja monadologija (I. Kant : Monadologie physique] ", in k fiznoopisaniju arh. .
BogoslllUSkij vrstllik, III, 9,1905, p. 95-127. inl ", in BogosJuvsJlij vrslnik, l, 2·3,1917, p. 317-354.
58 An:himandrite Serapion (Vladimir M. Machkln IMa§kinl) (1854-1905). Aprè> ses études uni· ~ Cr." MK p<:J('esti v~)ago zvan ija". Certy haraktera arhimandrita Serapiona MaSkina I ~À
versitaires de matMmatiques et de philosophie (son professeur était aussi SoIoviev), il passe quatre . . r du rang supérieur". Certains traits de l'archimandriteS. MaMtin] ", IR Voprosy rdigii, 1. 1906,
ans au Mont Athos et au retour en Russie devient moine. Il étudie au MDi\. il est ordonné prêtre et, :... .lOG, 22~-222 ; V. Sot.ov'tv," Fi108ofskie nata la œl'nogo manija IPrincipes fondamentales de la
après ses études, il est nommé supérieur du monastère Znamensk. Il écrit sa plus grande œuvre Essai
anœ mtégralel ", in Solmmit solilltnij, t. l. Sankt.Peterburg.. 1911.

~
d',," systtmt dt la philosoplrie chr/titl/nt [Opyl sis/tmy Hrislumskoj Filosoftil. En 1900, il est mis en retrai· 62 Dansl' intrcx!uction de son mémoire, publié en 1908, Flon.'TISky nx'Onnaîl avec joie el gratitude,
te prématurée au monastère d'Optino, où il continue à élaborer sa pensée, qui unil lcs mathématiques . pu apPuyer en grilooe partie trois chapitres (un tiers du mémoire) sur l'au torité de l'archimandrite
et la philosophie, dont le point de rencontre est la religion, et il écrit une synthèse de sa pensée : ~ et que beaucoup d'idées sont prises de ses ma nuscrits. Cf... Stolp i utvertd.enie Istiny. Pis' ma k
Sysltmt dt philosophit ISistmul filosofii]. - .... IIA colonne et le fondement de la Vérité. Letlres.li un ami] ", in Voprosy rdigii, 2. 1908, p. 226.

88 89
Certains critiques ont d 'ailleurs soupçonné qu 'il s'agissait là d 'un pla· de ces thèmes philosophiqu es et religieux, Florensky s' intéressa
gia ~. F10rensky se sentait lTès proche aussi du professeur de théologie la culture populaire, qu' il étudia avec son ami Serge Troïtskyn dans
fondamentale Serge GlagoleyM, sous la direction duquel il écri vit SOn natal de ce lui~ci (Tolpyghin, dans la province de KostromaP. En
mémoire de licence. Dès juin 1907, Glagolev avait proposé F10rensky pour 11..1908, il aida l'évêque Antony, son père spirituel, dans le projet d' un
l'enseignement de l'histoire de la philosophie à l'Académie. national na turel "7~. li est possible que Aorensky doive à l'évêque
FJorensky réfléchit sur la vie de l'Église, surtout sur ses racines dans l'éveil de son vif intérêt pour les monuments naturels et culturel s~.
l'Écriture et son développement dans les premiers siècles du christianis.
me. En 1906, il écrivit un "travail de semestre" sur L'idée de l'Église dans
l'f.eriture Sai"ttf5. Cette même année, il publia une traduction de l'aile-.
mand du livre L'ordre ecclésiastique dalls les premiers siècles du christianisme études sur la tradition orthodoxe étaient importan tes pour
de R. Sohm"". bensky, mais l'essentiel pour lui était la connaissance de la spiritualité,
Son intérêt pour la vie spirituelle et pour ses témoignages dans la exactement l'approfondissement de sa vie spirituelle et ecclésiale.
Tradition est exprimé dans deux autres traductions: Ùl prière de Siméollie .... cette démarche, un grand rôle fut joué par ses deux pères spi rituels.
Nouveau Théologiell à l'Esprit Sai"f61 et Pleurs de la Mère de Dietf'3. Dans deux de l'évêque Antony, Florensky a connu en 1904 encore un autre
a rticles, écrits déjà en 1905, Rorensky rappela la nécessité de découvrir les le starets Isidof'6, qui l'accompagna jusqu'à sa mort en 1908. Les
auteurs mystiques, de les étudier et de publier leurs œ uvres""', et il réné-- pères spirituels étaient très différents et avaient des manières d 'ac~
chit sur la manière d'écrire les vies de sa ints?ll. En outre, il écrivit en 1907 J-npagner complémentaires. L'évêque Antony était intellectuellement
un article sur la psychologie de la vie sacramenteUe, intitulé Questiolls de il connaissait bien la culture "profa ne" et les sciences. Il voya it l'im·
la connaissance religieuse de soi·même'l.

63 Arhimaodrit NIXANOR. [KUDIlAVCEV N.P.I, • Reœozija oa kn. : "Stolp i utVl'rMeoie Istioy"


_ires
_ce d'encourager les "apologistes" qui pouvaient devenir des mis·
dans la société sécularisée. Le starets Isidor était un moine très
qui n'avait pas fait d'études, mais qui, selon Florensky, '< compre-
svjaSf. l'avla Aorenskogo lReœn.sion du üvre ... 1 _, in Missiontrsl.:ot' OOoZ"l1it l, 1916, p. 89-97 ; 2, 1916,
p. 137-257. Ce soupçon est répété dans; RA GAL'CEVA, « Mysl' kak vol};! i predstav l~nie (Utopij<J i
des choses beaucoup mieux que les théologiens savants "n. n
ideologi;a v flIosofskom soznanii P.A. Aorenslwgo) [la pcnsk comme "oIuntt! et représt>ntation plein de vertus, spécialement d ' humilité et d'amour envers toute per-
(Utopie el idéologie dans la conscience philosophique de P.A. AOT\!<lskyll .., in 10., Obraz telowka XX
vda, Moskva, 1988, p. n -I311 La question de l'influence de l'œuvre de Machkin est reprise et
approfondie aussi da ns; A.M. PJ=.NTKOVSX1), '" Arhimandrit Serapion Mdkin i studen t Pavel Aoren ~kij
.. 205--210 ; Il, 3, 1907, p. 635-653; Ill, 10, 1907, p. 4.36-439).
(Novye matcrialy) lL'aTt'himandrite S. Machkin ct J'étudiant P. Aorensky (Nouveaux matt!riauxH ~, in
Simvo/, 24, 1990, p. 205-228. Dans celle étud e est exprimé un doute sur J'originalité d e Aorensky, sur- ' 6- Serge S. Troïtsky ITroickijl 0881-1910) - étudiant au MDA, une année en avance par rapport
tout il! cause d u fait qu'il n'a pas publié les manuscrits de l'a rchimandrite Serapion. A cause de l'Im- ~,don t il partagea la chambre (1905-1907). Troïtsky épousa Olga, sœur de Florensky, il quit-
possibilité d 'avoir accès aux manusrnpts de Machkin, la question reste ouverte. - s'établit comme professeur à Tiflis jusqu'à sa mort pa r mal~die.
64 Serge S. Glagolev (1865-1937) - professeurd'apologkique du MDA. gz.;... __ .. Plus tard, Aorensky en tira un livre ; $obrallit laslu~k Ko5/rom$koj gubtnrii Nart/rlskogo unda
1X ~ des couplets populaires russes de la pro vince de Kostroma ... 1, Kostroma, 1909.
65 «~kIdesiologiœskic matcrialy; Ponjatic œrk'vi v sv. Pisanii [Matériaux ecdésiologiqu '-~ .
L'idée de l'~glise d ans l'&nture Sainte] ", in BogosIOUSJ.:il tTudy, 12. 1974, p. 73-183. ~ 14 Cf. ierodiakoo ANDRoNIIC [AS. TRUBAftvl, • Episkop Antonij (Aorcnsov) - duhovni k
66 R. ZoM, Cnlrmmyj stroj v ptrvye vda hristitmstvll (t raductioo de l'allemand de l'œuvre R-
C,onika Pa vla F1orenskogo lL'ëvêque Antony (Flort'nsov) - le père spirituel du prêtre Pa vel
yl _, in lurntll Moskm>skaj po/rillrhii, 10, 1981 , p. 68.
SoHM, Kirchtnrecht, Bond 1 : Dit grschich/lichtn Gru,rdIQKln, Leipzig, (892), Moskva, 1906.
75 Cf.• FaUiœskij ~m;atn i k Kotahevslcago monaslyrja [Le monument phallique du monast~
67 .. Molitva Simeona Novago Bogoslova (XI v.) k Duhu Svjatomu ILa prièrt> de Siméoo le _de kotakhcvsky1 It, in lilJQjtl StllriTUl, 1. 1906, p. 56-58. Nous savons que plus tard, au début de la
Nouveau Théologien (XI· s.) il! l'Esprit Saint1 It, in Hristumill , l , 1907, p. 245-247. Itvolutlon,. FJorensky s'engagera fortement pou r protéger le monastère de la Trinité-Saint-Serge ct
68 .. Plat Bogomatcri. Prroislovie k Kanonu [Pleurs de la Mère de Dieu. Préface au Canonl ~, pour CI'ln!Ierver ses trésors cult urels et spirituels.
in Hristilll1ill , Il, 3, 1907, p. 601-606. 76 leromoine Isidor Gruzinsky (tl'Xl8), de l'ennitage de Gctsémani. AprJ$ la mort de son sM-
69 Cf. " Prroislovje k sta t'e AS. EI'œninova MMisticizm M .M. SpcranskogoM IPréfaœ il! l'article c..~ky écrivit sa biographie: " Sol' zemli, to est' Skazanie 0 filni starca Gefsimanskogo Skita
d~ A.5. Eltchaninov NLe mysticisme de M.M. Spcransky" J _, in &JgoslOl.'$kij VI'S/l1ik, l, 1, 1906, p. 90-93. ............ _ ~ Av~i Isidor~ [Le:oe~ d~ la lerre, ou ; le récit de la vie d u starets de l'ermi tage de Gctsemani,
70 Cf." Antonij romana i Antonij predanija IL'Antoi ne du roman et l' Antoine de la I~end cl .. -...nome Isidorl ", ln Hnstllm1l1, 111, 10-12, 1908, p. 431-447,629-645, 903-918; l, 5, 1909, p. 191-204 ;
(commeotaire deG. FLAUIIF.RT, Ui Il/lllliioll dl Saint All/oilll, Paris 1898), in BogosIOl.'$kij wsll,ik, l, l , 1907,
p. 119-159. t!: 5. ~909, p. 122·149. Pour la vie du starets, voir aussi; 1. SMOUfSCH, Russi!1ChtS MOllc/rlum. ElltsllhulIX,
Il"X und WI'WII 988-1917 (l~s lts//kht ChriS/lIl1um, NF 10/ 11), Würzburg. 1953, p. 527.
'71 Lettre de FJorensky il! sa ~re (8. 11 .1908), in "ŒuvrtS t. l, p. 751.
N

71 Voprosy rtliXimnogo samopmntmijll, Sergiev Posad, 19fJl (la première édition ; in H ris/umin, 1. ,

90 91
_ _ ~' ~1' •••~------

sonne. Il voyait d~s germes de bien aussi dans les personnes qui se trou- Florensky parvint à percevoir de plus en plus le sens profond de 1
vaient hors de l'Eglise et même chez ceux qui faisaient du mal. Ce qui de son Eglise et de ses expressions dogmatiques, liturgiques e
unissait les deux pères spirituels était leur grand amour pour l'Église, leur Tout en se confiant à cette tradition et à ses sacrement
profonde expérience spirituelle, la finesse dans le discernement spirituel il reconnaissait la réalité spirituelle, il réfléchit sur le lien entre ce
et aussi le fait d'avoir quelques traits des "fous pour le Christ" [jurodstvoP. ~lSl(mS extérieures de la foi et leur réalité profonde, sans pourtan
~e star:ts Isi~or fi~ ~ne forte impre.ssio~ à ~lorensky et ouvrit de\arges le rationaliser. Il s'est rendu compte de la nécessité de "purifier'
horIZons a sa vie spmtuelle. Quand Il arnvalt chez le starets plein)' em- hODres images et ses concepts par rapport à la vie ecclésiale. En bref
barras ou de problèmes, il retournait plein de joie, allégé et avec des for- dire que les pères spirituels ont aidé ~orensky à rapprocher s
ces nouvelles79 • Il trouva chez lui la confirmation de "l'objectivité" de cer- expérience religieuse et la tradition de l'Eglise, à les intégrer dan
taines de ses intuitions d'enfance, spécialement quant à l'existence des et dans sa recherche intellectuelle d'une conception intégrale d
réalités spirituelles et mystérieuses et de la possibilité de les connaître. Dans cette croissance spirituelle, Florensky fut aidé aussi pa
L'évêque Antony accompagna Florensky dans la recherche d'une atti- pères spirituels lors de rencontres occasionnelles avec eux83 •
tude intérieure conforme à l'Évangile et d'une ascèse appropriée à sa per-
sonnalité. Florensky, en effet, était tenté de s'infliger des peines corporel- social, politique et ecclésial
les pour suivre l'exemple des saints moines, dont certains portaient des
chaînes, cachées sous leurs vêtements. Dans une lettre de 1907, l'évêque était sensible aux questions sociales, politiques et ecclésiale
explique à Florensky le vrai sens de l'humilité et que les meilleures chaî- pays84, spécialement sous l'aspect éthique85 • En même temps, il étai
nes sont les "chaînes spirituelles" : l'amour pour les ennemisBO• Sauf excep- à un engagement politique et il croyait plutôt à l'influence quO
tion, l'évêque ne donnait pas d'ordres directs, mais il apprit à Florensky à sur des individus singuliers dans le dialogue avec eux86 • Or, en
"discerner" lui-même ses propres pensées et ses sentiments et à décider la crise politique aboutit à une première révolution qui fait un grand
dans la prière ce qui pouvait être plus proche de la volonté de Dieu à son des morts87 • Comme réaction à ce scandale, Florensky critiqua
égard8!. UClllt:llL les autorités de l'État à cause de nombreux massacres et de

En outre, l'évêque Antony et Florensky collaboraient à des projets. En du lieutenant SchmidtBS dans son sermon89 Le cri du sang90, pro-
. 1908, Florensky aida l'évêque dans l'organisation d'une fraternité qui 12 mars 1906, le "Dimanche de la Croix", dans l'église de
~dé:mi,e. Quelques jours plus tard, le 23 mars, Florensky était arrêté,
devrait s'occuper de l'évangélisation des jeunes, attirés par l'occultisme, et
d'autres activités missionnaires et éducatives82 • à trois mois de prison et .e nfermé dans la prison de la Taganka
Avec l'aide de ces deux pères spirituels, à travers leur exemple et leur
FIorensky rencontra l'higoumène German et d 'autres starets dans le monastère du "Désert
78 Cf. igum~n ANDRONIK, [A.S. TRUBACËV), « Zizn' i sud'ba [Vie et destin] » , in "Œuvres", t. l, p. [Zosimov pustyn']. Pendant son voyage au "Désert d'Optino" [Optina pustyn' ] en sep-
7 .... e:_._"
10-11: La "folie pour le Christ", connue surtout en Russie, est une attitude de ceux qui pour l'amour 1905, i! rencontra le hiéromoine Anatoly (Potapov), avec lequel il parla de la possibilité de con-
de Dieu et du prochain ont choisi une forme ascétique spéciale: ils renoncent aux commodités de la travai! intellectuel et la suite du Christ. Cf. igurnen ANDRONIK, [A.S. TRUBACËV), « Zizn' i sud'-
vie et aux lois de la vie sociale et de la pudeur, tout en acceptant d'être considérés comme des fous- et destin] », in "Œuvres", t. l, p . Il.
tout cela pour dire, d ' une manière inhabituelle et souvent scandaleuse, la vérité à ceux qui étaient au Cf. lettre de Florensky à Louzin (3.4.1906), in Istoriko-matematiceskie issledovanija, 31, 1989, p .
pouvoir et dénoncer ceux qui pratiquaient l'injustice. Cf. T. SPlOLÎK, « "Fous pour le Christ" en
Orient » , in OS, 5, 752-761.
Cf. "Autobiographie", p. 78.
79 Cf. lettre de Florensky à sa mère (8.11.1908), in "Œuvres", t. l, p. 751. Cf. lettre d'Ern à sa future femme E.D. Vekilova (26.3.1906), in Voprosy filosofii, 6, 1993, p . 163.
80 Cf. lettre de l'évêque Antony à Florensky (17.4.1907), in Zurnal Moskovskoj patriarhii, 10, 1981, fil Les troubles ont commencé en janvier 1905 après le "dimanche sanglant" [Krovavo voskrese-
p.66-67. le jour d'une fusillade sur les ouvriers pendant une tranquille manifestation à Saint-Pétersbourg.
81 Cf. lettre de l'évêque Antony à Florensky (12.10.1907), in op. cit., p . 67. 88 Le lieutenant Piotr Schmidt, principal meneur de la révolte de Sébastopol, en 1905, fut con-
82 Cf. ierodiakon ANDRONIK [AS. TRUBACËV), « Episkop Antonij (Florensov) - duhovnik A mort et fusillé le 6 mars 1906.
svjascennika Pavla Florenskogo [L'évêque Antony (Florensov) - le père spirituel du prêtre Pavel 89 À l'Académie, aussi les étudiants ont fait des sermons pour certaines occasions.
Florensky] » , in Zumal Moskovskoj patriarhii, 10, 1981, p. 67. Vopl' krovi, Moskva, 1906.

92 93
de la Société de philosophie religieuse fut fondée la " Libre uni-
à Moscou. Après une semaine, il était libéré su r l'intervention de l'évêq\Je de théologie", Aorensky y prononça une Introduction philosophique
Evd okim, recteur de l' Acadé mi e'l, et par la méd iation de Gregor _ _ tique chrétienlle97 • Son mémoire de licence De la vérité religieuse,
Ratchinsk y91 . .., ses nombreux articles, essayèrent de proposer les moyens de fa vo-
Dès le commencemen t des troubles, les amis de FJorensky, Ern et un renouveau de la vie ecclésiale. FJorensky voyait beaucoup d e
Sven tsitsky avaient organisé en 1905 la "Fraternité pour le combat c~ _ dans l'Église, mais il l'aimait telle qu'elle était. n sentait sa vi ~ inté-
tien" IBratstvo hristiallskoj bor'by], une o rgan!sa tion politique révolutio _ -.eet sa traditio n comme très riches 'e t il voulait "renouveler" l'Eglise
naire, avec des préoccupations religieuses. A partir des principes ch e- rird'eUe-même, et non pas de l'extérieur. Pour cela, il s'est beaucoup
tiens, ils demandaient des réformes politiques, sociales et ecclésiales'IJ. Au Saint Serge"". Boulgakov synthétise bien son rapport à l'Église :
début, Florensky était proche de cette fraternité, fondée par ses amis, et il mouvement "rénovateu r" à l'intérieur du clergé russe, qui se tran-
a même participé à certaines rencontres. Mais il ne s'est jamais réellement plus tard en 1'''Église Vivante" , n'a jamais trouvé le moindre écho
engagé dans leurs activités, même si, plus tard, il écrivi t quelques a rticles _ Je père Pavel, qui pourtant souffrait beaucoup de l' inertie de notre
dans leur revue'l4. Cela montre que Florensky restait tendu entre son désir 'lcdésiale. Son christianisme n'était nullement "social", même si des
d' intervenir dans les situations d 'injustice et son souci de respecter les , en ce sens bouillonnaient autour de lui. Mais ce n'était certaine-
au torités et de dialoguer avec elles. par instinct de conservation: cette enveloppe extérieure s' unis-
Plus que dans la société, c'est d ans l'Église que Florensky désira s'en- flamme ardente d'un esprit tout de feu et pourtant rayonnant
gager. Il s'i ntéressait au renouveau de son enseignement et de son témoi-
paisible lumière ),!P9.
gnage; non pas en la critiquant de l'extérieur, mais en s'engageant dans sa
vie'JS. Il s'approcha de la "Société de philosophie religieuse de Moscou""',
fondée en novembre 1906 à l' initiative de S. Boulgakov. Dans cette société,
Florensky pouva it réaliser son désir d'une synthèse entre la science, la ces années à l' Académie, FJorensky approfondit de nouveau
philosophie et la religion, ce qui l'avait rapproché spécialement de avec Eltchanmov qui, sous son influence, vint étudier dans la
Boulgakov, qui deviendra plus tard son grand ami. Quand, en 1907, dans
Aorensky lui fit rencontrer l'évêque Antony, qui devint
, . spirituel.
r.amitié avec Ern, Sventsitsky et Biély, très forte au début, s'était, pàr
91 Cl. E.V. IVANOVA, .. AOl1.'nskij i Hris tianskoe Bratstvo Borby [Aorensky et la Fraternité pour
le combat chrétienl ~, in Voprosy ftlosofti, 6, 1993, p . 164. refroidie après leur engagement politique, que Aorensky ne parta-
92 Cf. ierodiakon ANDMQNIK [AS. TN UBA~VI. .. Epis kop Anton ij (Flo rensov) - duhovnik Les relatio ns avec eux et avec certains autres s'étaient affaiblies
svjdtcnnika Pavla Florenskogo [L'évêque Antony (Aorensov) - le père spiritut'I d u prêtre Pa vel
Florensky] _, in t."mal Moskouskaj patriamii, 10, 1981, p . n. cause du départ de Florensky de Moscou, où vivaient la plupart de
93 Les memtwes de la fraternité étaient aussi A. V. Eltchaninov, AS. Voljs.ky, S.N. Boulgakov, le amis.
prt!tre lona Brikhnitchev etc.
continua d 'entretenir ami tié et correspondance avec Louzin.
94 Les témoignages relatifs li la présence de Florensky aux rencontres de cette fraternité ne
dé montrent pas qu' il y ait pris une part active. Cf. E. V. IVANOVA, .. Florenskij i Hristianskoe BralsIVO lettres, il s'intéresse à la vie et au travail scientifique d e son ami.
Borby IFlorensky et la Fraternité pour le combat chrétien ) _, in Vqprosy ftlosofti, 6, 1993, p. 159-166. avec lui ses réflexions dans les domaines des mathématiques
95 Cf. lettre de Aorensky li Louzin (3.'1.1906), in lsto,iko-mattmll tihsk~ issltdUl.'lfllijD, 31, 1989, p.
133.
96 Il s'agit d'une société organisée en mémoill" de V. Soloviev, d 'abord à Saint-Pétersbourg par • Filosorskoe vvedenie k hristianskoj dogmati ke ", in Vri:, nO9 et 13, 1907.
S. Boulgakov, qui prit plus tard la ~me initiative à Moscou. Les membres s'in tér'cssaient au Il"nou- Cf. lettre li Biély 05.7. 19(5), in Katr/ml - 1991, Moskva , 1991, p .. 39; EV IVANOVA," San
veau de 1'I::glise. Il y avait pourtant une difféll"nce, presque une opposi tion entre les sociétés des deux fonnazione interiore di Pavel A. J.lo l1.'nskij ", in N. KAUCIm>CHOCIIWlU, A. MAINA!tDl <éd.),
villes: si li Saint-Pétersbourg les recherches religieuses étaient plu tôt ~hors les murs de !,~glise~, li il SIlO Itmpo, Magnano, 1996, p. 244-245.
Moscou les membres de la société étaient bie n davan tage enracinés da ns la vie de l'Église. A l'époque,
les membres étaient entre au tres E.N. Troub..·tsko~ Em , Sventsitsky, V. Ivanov, A. Biély, N. Berdiaev ct SN. 8ut.GAKOv, • Svja~nni k o. Pa vel Aor-enskij [Le Père P. Florens kyJ ", in ~ Pro t f amtra",
G.A. Ratchinskij qui en était le président. La société étai t patronnée et subven tionnée par une da~ p.24). D'un ~renouvea u intérieur'" de l'orthodoxie chez Aorensky parle aussi Losev. Cf.
M.K. Morozova qui, en 1909, fonda la maison d'édition nommée "la Voie~ tPul'l, où Aorensky publ1<1 • Aorenskij po vospominllni}am Alekseja Loseva [Aorensky selon les souvenirs de A.
en 191 4 la C%mit!. "Pro el corl/ro", p. 191·192.

94 95
et d e la conception du monde. li est probable que, grâce à cette amitié

~
Louzin se posa d e plus en plus d e questions fondam enta les. Il fu t {aSCin€ tenu correspondrait aux travaux préparatoires au mémoire106.
spécia lement par la lecture du mémoire de licence de FJorensky, qui lui . de J'archimandrite Serapion fut une source importante ; il ava it
d onna beaucoup d 'ins piration pour sa vie. Dans une lettre, il aVOua même connaissance la même année et il reconnaît explicitement, et avec
que l'amitié avec FJorensky l'avait sauvé deux fois du suicide 1OO• llude. sa forte influence lO7• Mais les idées de fond , l'orientation de son
Probablement, le plus proche de FJorensky à cette époque éta it Tr~itsky, "'teflètent sa propre a ttitude intérieure au moment de sa décision
avec lequ el il étudia et dont il partagea la chambre à }' Acad émie. lI~arti. l'Académie (été 1904)"*.
forme de sa thèse est inhabituelle: des "lettres" à la pla ce de cha pi-
1 rent ensembl e à Tolpyghin pour mener ensemble une recherche Sur la cul.
ture populaire, ils y organisèrent une bibliothèque et prêchèrent à l'ég lise.
C'était à lui que FJorensky a dédié la première pa rtie de la publica ti on de
des raisons s'en trouve dans le rapport établi par F1orensky, au
de ces années, entre travail acad émique et travail en général : celui-
10I
ses poésies • Certains pensent que "J'arni" mentionné dans CO/Olill est pour lui une vra ie valeur seulement quand il se réalisa it en rela-
e x autrui, quand les actes sont des symboles de l'union intérieure
Troïtsky, dont le départ de l'Académie en 1907 attrista FlorenskyHI2. 5., tri-
personnes l~. Une autre ca ractéristique de cette thèse est l'utilisation de
stesse fut encore aggravée par la mort de son père Alexandre F10rensky
(en janvier 1908) et de son starets Isidor (en février 1908). et de langages différents (philosophie, théologie, mathémati-
Même s' il n'eut pas d e chance avec certains de ses amis, l'amitié garda philologie, poésie, mystique, ... ). Cela s'explique par son désir de
pour FJorensky une très grande importance. U le montre aussi par le choix ses larges connaissances et d e les unir en vue d' une concep-
du sous-titre de la publica tion de son mémoire de licence, "Lettres à un du monde, dont son mémoÎIe est une des meilleures
ami". Dans un des cha pitres, il montre que l'amitié est un chemin pour . Autre surprise, l'absence d e toute référence bibliographi-
connaître la Vérité. il ne voulait utiliser que ses propres paroles. Plus tarcl,
il prit un parti inverse : ne rien dire avec ses propres mots,
parler la Tradition d e l' Église lll •
Autour de son mémoire de licence
les dix "lettres" qu i constituent son mémoire, Florensky se
Au printemps 1908, Florensky sort premier de l'Académie avec son : qu'est-ce que "la colonne et le fond ement de la Vérité" ? 0 ), et
mémoire de licence intitulé De la vérité religieuse1OJ, qui deviendra pl us tard comme critère pour la connaître "l'antinomie" "intuition-
le noyau de sa thèse de maîtrise (912) et de la C% 'lIle ( 914). (2). Après l'essa i d 'une solution mathématico-Iogique du pro-
de la "tri-unité" (3), il développe son explication de la connaissa n-
li a commencé à préparer des matériaux pour ce mémoi re dès 1905,
Dieu-Trinité comme "la Vérité" en fondant cette connaissa nce sur la
quand il a recueiUi les textes sur la "Sophie" (Sagesse divine)lCM. Dans J'ar-
d'amour (4). Il pa rle ensuite de la révélation progressive des
ticle Sur les types de croiS5aIlCe1lJS, il a fait allusion à ses étud es prochaines,
Divines au cours de l' histoire (5) et des antinomies des annon-
: une nature et trois personnes en Dieu, deux na tures et une
100 Cf.• Perepiska NN. Luzina s P.A, Aorenskim fCorrespondance ... )_, În /sioriko-mnltmlllilf"o en Christ, etc. (6). Après sa réflexion sur l'enfer comme néga tion
sJ.:~ iSSltdoo(lIIijtl, 31, 1989, p. 125-149.

101 Cf." StÎhotvoreni~ IPoésies! _, in Hristùmin, 1. 1907, p. 144-149. La deuxième partÎe (p. 85ô-
864) est dédiœ.\ l' archi ma ndri te Serapion. Avec quelques autres, ~ poésies furent pubUées encore Cf. ibid., p. 531 ; ~ColOlllrt", noi e 66, p. 638 (I r. fr., p. 4(1) ; note 71 8, p. 719 (Ir. fr., p. 481).
une fois : V u«nu;
ItJz uri IDoIIS l'lIzur itmtdL Sergiev Posad, 1907.
102 Cf. ~Û1IomlC, p. 9- 11 (Ir. fr., p. 13-14), où il déplore son absenœ. O . • Stolp i utvCI1.denie Istiny. Pis' ma k Drugu ILa colonne et le fondement de Iii Vérité.
lUI olmil _, in Voprosy rtligii, 2, 1908, p. 226; ~CoIonllt", note 26, p. 61 9-621 Hf. fr., p. 392-393).
103 Une partie de lIOn mémoire de licenœ il été pu bliœ 50US un ilutre titre: .. Stolp i utvertdenie O . l'écrit l'ur le livre Colomlf, offert à P.A. Alfcrov (9.2. 1914) : ierodiakon ANOIIONII(
lsti ny. Pis'IN k Drugu ILa colonne el le fondement de Iii Vérité. Lettres à un ilmll .. (les premières sept AS.1. • 0 tvorœskom puti sv~Jœnn ika Pavlil Aorenskogo ISur l' œuvre du prêtre Pilvel
lettres), in Voprosy migii, 2, 1908, p. 223-348 ;« Stolp i utvertdenie Istiny. Pis'mo V05'moe: Tva r' ILa -, in ~Pro tl conlra'", p. 5 16. .
colonne
p.~ 1.
et le fondement de la V&ité. H uitième letlre : la créilturel ., in &/igijR i !izn', Moskva, 1906,
, - ...:r. lettre de F10rensky à Biély (31.1.1906), in ~ Peœpiska P.A. FIorenskogos Andreern Belym
- .......... w:lanœ de P.A. florensky avec A . Biélyl ", in Korrlâsl - J991, MaskVil, 1991, p. 42-43.
1Q.a Cf. let tre de Aonmsky à Biély (15.7. 1905), in • Perepiska P.A. Florenskogo 5 Andreem Belym
ILa correspondilnce de P.A. Florcnsky avec A. BiélyJ ., in K9nlâsl - 1991, MoskviI, 1991, p. 37-38. ~ Cdt~ mani~re d 'écrire, ét range pour la majorité des édi teurs, lui rend it difflCile Iii publica-
l OS · 0 tipa h vozraSlani~ .. (&Tit en juillet 19(5), in ~luvskÎi vtst nik, Il, 7, 1906, p. 530-568.
!"'!II - ilrtlcles - de ce filit beaucoup restcrcnt Inédi ts d e son vivant.
Cf. ~CoIm",t"', p. 5 (ir. fr., p. 10).
96
97
de la Vérité (7), Florensky souligne l' importance de la révélation du Saint- IIonnel1e, humaine. On peut en supposer plusieurs raisons, sans pou-
Esprit pour la connaissance de la Vérité (8) et il essaie de présenter la les prouver, car la vie intérieure de Florensky, surtout dans cette
Sagesse de Dieu (la Sophie) comme un "lien personnalisé" entre Dieu et reste au fond un mystère.
l'homme, "incarné" surtout dans la Mère de Dieu (9). Aorensky conclut Peu après le départ de l'Académie de son meilleur ami Troïtsky, meu-
son mémoire en présentant l'amitié comme un chemin vers la connaissan- son père Alexandre et son starets Isidor au début de l'année 1908. Ces
ce de la Vérité (10)1I2. événements ont beaucoup attristé FIorensky. Après son déménage-
Malgré certaines critiques à propos de la forme et du contenu, que dans un logement privé à 5erghiev Posad (ul. Petropavlovska) en
Florensky devait plus tard corriger et mieux fonder, la thèse fut jugée par 1908, il vit dans des conditions peu fa vorables et encore plus seul
son professeur Glagolev comme une « contribution très précieuse à la ;'-;~vattt. L'enseignement à l'Académie, qu'il n'avait pas cherché lui-
littérature théologique orthodoxe »1Il. Elle fut reconnue comme la meilleu- ~, lui prenait beaucoup d'énergies et commençait à lui peser. n dési-
re thèse de l'année; et Florensky reçut pour elle le prix d' A.l. Nevostruev. devenir prêtre et donc se faire moine, mais son père spirituel n'ap-
Sur la proposition du professeur Glagolev, Florensky fut invité à ensei- r- • son propos, et l'invita à penser au mariage, étape préalable à
gner à l'Académie. 11 devait présenter deux leçons probatoires avant d'ê- ~prêtrise dans les Eglises orthodoxes LL5 •
tre officiellement invité à enseigner. Après avoir prononcé le 10 septembre meilleurs témoignages sur cette période tourmentée de sa vie se
1908 devant le conseil de l'Académie ses deux leçons - Les antinomies "'vent dans le journal de son ami Eltchaninov, qui reprod uit certains de
~ entretiens • Eltchaninov constate que FIorensky avait beaucoup
ll6
cosmologiques d'Emmanuel Kant et Les racines humaines universelles de
l'idéalismel14 _, Florensky fut nommé le 23 septembre 1908 chargé de cours • . FIorensky lui-même - selon les souvenirs d'Eltchaninov - s'en
à la chaire d'histoire de la philosophie à l'Académie et il commença à y compte, voire pensait à une rupture de sa vie.
enseigner. o préoccupa le plus ses amis et son père spirituel, c'était le fait que
~ky avait commencé à boire et à fréquenter les tavernes. Florensky
illpliqua à Eltchaninov qu'il désirait « une vie simple avec des gens sim-
Mais il buvait surtout pour oublier ses tensions intérieures ll ! .
3. CRISE EXISTENTIELLE ET SENS RETROUVÉ DANS LA FAMILLE ET LA cela, FIorensky essaya de donner des explications en disant que la
PRÊTRISE de soi-même" provoquée par l'alcool, aidait à une connaissance
profonde de la vie et du mystère Ll9•
Une raison sans doute plus profonde de la crise que traversait
Au début de son enseignement, Florensky entra dans une profonde Ioœnsky était l'abime qui s'était créé entre ses riches intuitions, ses éner-
crise existentielle. Ce fut seulement après l'avoir surmontée qu'il put trou- IIBaéatrices liées à sa sexualité d'un côté, et de l'a utre les textes de théo-
ver une stabilité de vie dans la famille et dans la prêtrise. et philosophie qu'il devait étudier et enseigner. li trouva que la plu-

La crise et ses raisons Ït u:.d"",...m la discipline canonique des ~glises orthodoxes, un homme peut être ordonné prêtre
s'il devient d'abord moine ou s'il se marie.
La crise au début du travail académique de Florensky dura environ un
A.V. Ea.'tANINOV,. 1:.1: vstret s P.A. Aorenskim (] CXI9· 1910) [Rencontres avec P.A. Aorensky[ ",
an (début 1909 - début 1910). Cette crise ne fut pas religieuse, mais plutôt contrlf", p. 33-42.
117 Ibid., p. 35; cf. ibid., p. 36. Après avoir renoncé à l'alcool. F10rensky expliqua sa conduite en
llllantl'attitude du Christ qui était proche des pkheuf5 - non pas seulement à cause de le ur besoin
112 Clagolev présente œ rontenu dans son évaluation de la thèse. Cf. t.ufltDly ~nijD ~I/J ...
::U;:~: ~i~ a~ parce qu' il se trouvait plus il! J'aise avec eux ; il aimait ~r simplicité et 1eur
MDA, 1910 no
juin), p. 129-135.
11 3 Ibid., p. 134. ~. u. ,A.V. EL'&.NINOV, .. 17. vstrœ s P.A. F10renskim (1909-1910) [Rencontres avec P.A.
114 Les deux leçons furent prononœes, encore une fois, devantl'assembll!c générale du MDA el
.,1 ", ln "Pro ft (Ontro~, p. 41 .
publiées : • Kosmologiteskie antinomii !rnmanuila Kanta ", in BoxosI0uskij vesln ik, 1. 4, 1909, p. 596- l i connaÎSsilnce purement rationnelle, en effet, était de plus en plus refusée par Aorensky.
625; .. ~Iove(oeskie komi idealizma ", in BogosI(1Il$kij veslnik, 1. 2-3, ICXI9, p. 284-297, 409-423. P·35-36.

98 99
part d'entre eux semblaient écrits par des hommes "castrés" et laissaient rêve, dont la réalisation maintenant lui apparaissait de plus en plus
au lecteur une "odeur de mort" '·. Or il ne voulait pas de cette castration ~geable : « L'amitié, vécue dans une famille ou autrement - bref : ce
pour lui-même, il ne voulait p<'s la isser mourir tout ce qui était créateur en les rapports personnels intimes quj constituent mon rêve »'~.
lui - spécialement dans son activité scientifique. Ce changement important dans la vie de Aorensky aboutira à sa déci-
Il faut rappeler ici que Aorensky avait exprimé le désir d'entrer da ns la se marier. Il explique: « Je me suis marié pour accomplir la volonté
vie monastique, mais que son père spirituel lui avait conseillé de rest;. Dieu que j'ai comprise à travers un signe >'. Pendant une promenade
dans le monde et d'enseigner. la pluie, F10rensky pleurait dans son angoisse et dans son désespoir
Peut-être la solitude était-eUe la raison principale de son désarroi. « e Ae pas savoir prendre une décision. Par hasard, il cueillit un brin d ' her-
cherche le véritable amour ~), dit-il à son ami Eltchaninov, qui s' inquiétait sur le chemin : c'était un « trèfle à quatre feuilles - lune annonce de I
de son sort ;« je ne comprends la vie qu'avec quelqu' un d'autre; [... ] je ne ~heur". Subitement, je fus fulguré pa r une pensée (et je sentis qu'elle ne
me révolte pas mais, simplement, je n'ai aucun goût ni pour la vie ni pour . pas de moi) : dans ce signe se manifestait la volonté de Dieu. Je me
le salut de mon âme - si je dois rester seul »121. Son aspiration la plus alors rappelé que, depuis mon enfance, j'ai cherché un trèfle à quatre
profonde éta it de réaliser « une vraie, pleine relation personnelle » qui r.wues, 1... ] mais, malgré tous mes efforts, je n'en avais jamais trouvé ). '• .
représenta it aussi pour lui « la garantie de la vie de l'Église. 1... ] Sans rela- '''. Rorenskv chercha le bonheur comme le trèfle à quatre feuilles. Issu
tions personnelles, iJ n'y a pas non plus d' Église, de christianisme » .U. cléricale, il voyait son bonheur dans la prêtrise. Tl écri vit à sa
1906 qu'il désirait consacrer sa vie à Dieu, qu'il ne voulai t pas se
Le sens de la vie retrouvé qu'il avait peur que la famille soit un obstacle à sa pleine con-
à Dieu 127• Par conséquent, il désirai t entrer dans la vie mona sti-
Pendant toute cette année, F10rensky n'est plus allé voir son père spiri- et être ordonné prêtre. Il saisit fina lement que la consécration à Dieu
tuel, l'évêque Antony. Il sava it, en effet, ce que son starets lui aurait dit, Je m.mage réalisent ensemble l'appel qu'il sentait en lui comme
mais il se sentait d'avance incapable de l'accomplir. Ce fut son ami ~r et comme destin .
Eltchaninov qui, en octobre 1909, informa l'évêque. Celui-ci - par J' in-
termédiaire d'EItchaninov - recommanda à Aorensky de résister autant Mariage de Florensky
que possible aux tentations, et il l'invita à se rendre avec lui dans Wl monas-
tère a u cours de l'été. Le starets pria beaucoup pour son fils spirituel. Dans une lettre à Rozanov, F10rensky raconte comment il avait choisi
La situation de Aorensky commença bientôt à s'améliorer: au début de épouse. En vacances pendant l'été, il éta it allé chasser avec un ami,
l'a nnée 1910, il cessa de boire et sa vie devint peu à peu plus paisible et r.Yasily M. Ghiatsintov, prêtre et ex-étudiant de l'Académie. li se sentait
créative. Il continua son travai l, animé par de nouvelles idées, et il rede- intérieurement seul, aba ndonné non seulement des gens, mais de toute
vint un compagnon simple et naturel, tel que ses amis l'avaient connu [t,terre, de l'univers en tier ». II pensa à la sœur de son compagnon: « Je
auparavant Ill. Dans une lettre à son ami Rozanov 124, il définit quel avait été SOuvenais qu'elle était seule dans le village, qu'elle n'y trou va it guère
condjtions convenables pour vivre. J'ai pensé que, peut-être, mon a mi
120 Cf. ibid., p. 37.
aussi serait content "de cela". Pourquoi alors ne pas l'épouser? ,,118.
121 I bid., p. 38.
122 Ibid., p. 41.
123 Cf. lettre de V.F. Em à sa femme (6.4.1910), in V.l. KF.JDAN (éd,), Vzysl(ljju~& grada [Ù'S l'illt'" 125 u.ttre a Ro~.anov (28.5.1910), in P.V. FI.OKENSK1J, • SV~'~ellStvo Pavla J.lor\'nskogo Ile !i<lœr-
_ d e P. AOr\'nskyl ", in Vrst"ik RHD, 160, 1990, p. 85.
"spirits!. Moskva, 1997, p . 259.
__ 126 De l'archi ve de Aorensky. Cité dans : igumen ANIJI«)N1K IA.5. TRUBAful, .. 2:i7.n' i sud' ba
124 Basile Rozanov IVasilij V. Rozal'lOv] (185&-1919) - écrivai n, philosphe, critique littérain:. I..-et destin] ., in "Œuvrrs", 1.1, p. 17.
Après ses études il la faculté des Lt.'ttres, il enseigna l'hi5toi re et la géographie en province. En 1893, JI
travaille dans les Bureaux du Controle d'~tat. En 1899, il démissione de ses fonctions et collabore ~u 127 Cf. lettre à sa mère (26. 1.1906) : ierodiakon ANDIIQNIK (AS TRUBAt"tvJ, .. Osnovnye œrty lit-
journal Us Tmlps Noutauz, el se donne entièrement à ses &rits en disant qu ' il est il la rechercht> de ~ üzn' i tvorCestvo svja~nnika Pavla Aorenskogo Iles lig~ principales de la personn.,lité, de
Dieu. l'omm ses ouvrages, il fau t mentionner surtout Ugmdrdu Grtl/ld fllquisittur (1893) el L'ApoctI/ypst ". \lie et de l'œuvre du prêtre Pavel Aorenskijl ., in " Pro tI rontn(', p. 496.
dt lIolfll! Itmps (1918). Voir : N .O. 1..os5KJ, HistoiTt' dr la philosophii! rU!M, Paris, 1954, p. 358-361. 128 Lettre à Rozal'lOv (en 1910), in Simool, 26,1991 , p. 286.

100 101
Quelque mois après, le 17 août 1910, Florensky épousait effectivement lination sacerdotale
Anna Mikhailovna Ghiatsintova (1883-1973), institutrice. Le couple s'in_
sta lle à Serghiev Posad '1'9. mariage permit aussi à Aorensky d'être ordonné prêtre, ce qu' il
Pour tout le monde, ce mariage fut une surprise. Boulgakov qui était à depuis si longtemps. Le 23 avril 1911, l'évêque Féodor, recteur de
l'époque un grand ami de Florensky, écrit que ce mariage avait eu lieu adémie, l'ordonna diacre et prêtre le lendemain, 24 avril. Il garda
(( par ascèse, sans aucun élément romantique )}IJO. Florensky, pourtant, ~ un souvenir joyeux ,~t cons.o.lant de cet ~véneme~~. confi.a à son Il
s'entendit fort bien avec sa femme Anna. Ils eurent cinq enfants: Vasily Rozanov que, lors de IlIllposltlOn des mams par 1eveque, tl avai t
(1911 -1956), Kirill (1915-1 982), Olga (1918), Mikhail (1921-1 961) et Maria_ le Christ lui-même les posait sur lui. Une paix intérieure, inex-
~bte et incompréhensible, était entrée dans son cœur, dans tout son
linatin (1924).
Selon les souvenirs de gens qui l'ont connue, Anna a donné ( une
Il s'habitua vite à son service, à la soutane, à l'autel et à tout ce qui
l'ordination lui sembla it étrange 'lS•
image très haute et lumineuse d' une femme et mère chrétienne. Sa sim-
Mais vite aussi vinrent les difficultés. Il dut attendre longtemps avant
plicité, son humilité, sa patience, son courage, son dévouement et sa
profonde compréhension de la vie spirituelle ont révélé à ses contempo-
r,.voir une église où exercer son ministère' .)o;. Son père spiri tuel estimait que
]Ill enseignement à l'Académie était plus important que la fonction de curé
rains la beauté du mariage chrétien »lJI . .. . un village l."!1. Florensky vécut une tension intérieure, mais ~ comme en
Après son mariage, Florensky devint beaucoup plus ca lme et joyeux lJ2 . pnoigna Boulgakov - il la supporta cette fois très paisiblement 'J8.
Ceux qui ont fréquenté le couple témoignent de la simplicité, du rayon- C'est seulement un an et demi après l'ord ination, en octobre 1912, qu'il
nement et de la chaleur qui émanaient de leur foye r'~ . Le temps où gran- commencer à célébrer la liturgie, dans l'église de S. Marie Madeleine
dissait sa famille fut pour Florensky la période la plus heureuse de sa vie. ~ev Posad chez les Sœurs de la miséricorde de la Croix-Rouge'J'il.
Sa famiJle fut désormais son point de repère. Ses écrits devinrent plus sim- ~FIorensky célébrait la liturgie « simplement, silencieusement, avec
ples et plus profonds. Il comprend , en effet, que {( si tu ne peux pas expli- ~ement et concentration; on sentai t son immersion dans ce qu' il
quer un phénomène compliqué à un enfant, cela veut dire que tu ne l'as en train d'accomplir )}140. Les gens senta ient que Florensky vivait une
pas compris ». Florensky donna l' image d'un penseur comblé de grâce par _ pofonde et ils désiraient recevoir de lui une bénédiction, comme en
le sacrement de mariage l30 • ~gne Foudel : « Je ne sa is pas comment il priait en dehors de l'église
prière vivait toujours en lui ; mais je sentais en lui, dans son recueil-
129 Ils sc sont installt3 d 'abord dans la ruc "Statna", la maison d'Ozeroy; en avril 1915 ils ont
déménagé dans la rue ~[)yorjanskaja " (aujourd' hui "Pionirskaja 19"), où leur (amille a vécu jusqu'à Cf. lett re à R07..anov (1 1.5. 191 1), in ANDRONIK, ~ Pro! el rédacleur", p. 293.
nos jours. A l'occasion de son ordina tion,. on lui avait confié l'église de l'A nnonciation IBlag(Jvrl{r,,-
130 Lettre de Boulgakov à A.5. Glinka, in V.1. KEJl)AN (éd.), VzyskujuNit grodll ILts vill~ <lspirml, un village éloigné de 2,5 km de sa maison. Pourtant, il nc pourra jamais officicT dans œttt'
Mosky"" 1997, p. 284. En quelque sorte, Florensky '" vécu presque toute sa vic une ",scèse pll.'Sque
monastique : l'obéissance la son père spirituel, le travail exigeant, la séparation de sa famille pendant
son emprisonnement, etc. Cf. SN. BulGAICOY," Syja~nik o. Pavel Florenskij Ile Pm.- p. Florenskyl -,
Lettre de J'évêque Antony à FIorensky (7.5.1912), in Ierodiakon ANDKONI K IA.5. TRUB-,èF.vl,
Antonij (Florensov) - duhovnik svjaMennika Payla Aoll.'nskogo IL'évt1que Antonij
in Hpro I I contra", p. 397 (Ir. fr., p. 24).
- père spirituel du prêtre Pavel F1orenskijl _, in tU Tllal Mookuvskoj polriarlliî, 10, 198 1, p. 68.
131 Igumen ANDKoNrt:. (AS. TRUlIAtty l, '" ti:m' i sud'ba {Vie et destin] _, in HŒuvrrs", t. l, p. 18.
I...ettres de Boulgakov Il AS. Glinka, in V.1. KEIDAN (éd.), Vzyskuju~ie grada lUs uillts <lspirhs],
132 Bulgakoy écrit à AS. Glinka : .. IAorenskyl (ait très bonne impression maintenant. Il rêve - n . 1997, p. 4 11, 473. Plus t",rd, Flo~nsky a YU la yolonté de Dieu dans le fait de ne pas aYOiT
d'avoir un fils ct il en est sùr.I ... ] ". V.1. KEJOAN (éd.>, VzyskujuYie grlldn Iln l>illts IIspirtts l, Mosk\"J, ~~ paroisse dans un vUlag... En effet, il comprit que œ la au rait été tJ"è; difficil" pour lui. Cf.
1997, p. 299. ~ Kpro! ri rMacleur" , p. 293-394. Comme Boulgakoy, son ami très proche, en témoigne, la
133 Cf. Lettre de V. Ern la sa femme E. Ern, in V.1. KEJO-'N (éd.), op. d t., p. 277; lettre de Boul g~ko\' - 'Ioaotio~
1:;'"'_.-."
..
d.c Florensky n'ét/lit pas la pastoral.. même ; il était surtout attiré par le service litu'1!i.
• Nchal1Shque.
à AS. Glinka, ibid., p. 299. T.V. RO~TIOYa , qui en 1916 Ycnai t souvent dans la famille de Florensky, ~-_ Cf.
. .S.N. BuI'cAKOY, • Svja§œnnik o. '>ayel F10rens kij Ile Pi're P. AorenskyJ .., ln
écrit : " J'aimais leur maison tranquille, \es enfants silencieux et dociles, .,. _. T.V. ROZANOVA, " Iz
vospominanij lÀ partir dessouvenirsl ,., in VoprosyJil""tury, octobre 1990, p . 215.
134 Cf. icrodiakon MOllON]/( lAS . TRUlIAttvl, " Osnovnye œrty Hœosti, t izn' i tyortcstvo
5yja§«>nnika ravla Aorenskogo Iles lignes principales de la J'I'"Onnalité, de la vie et de l'œuvre du " Ob o. P,yl.. Florenskom (1882-1943) ISur le Père Pavcl Aorensky) ", in Hpro II
prêtre Payel F10renskijl ", in Hpro et con tra", p. 497-498.

102 103
lement s pirituel et dans son serieux chaleureux, un foyer de prière. ........tiques et la cosmographie au lycée féminin dans les années 1908-
j'aimais lui d emander une bénédiction : il bénissait avec une grande Con- il fut rédacteur du M essager théologique IBogoslouskij vestllik l de 1912
fiance en la grâce de la bénédiction »'~ ' . En septembre 1918 l'Académie fut transférée à Moscou et c'est là
Un autre événement montre à la fois son d ésir comme prêtre d 'exercer t; Aorensky continua son enseignement'400.
un ministère pastoral et son obéissance. Pendant la guerre, en janvier et en
février 1915, il alla avec un train sanitaire d e la Croix-Rouge célébrer la daseignement à l'Académie
liturgie et les sacrements pour le personnel et les blessés et aider dans les
autres services d es malad es. Quand il voulut y aller une deu xième fois, Pendant ses années d 'enseignement à l' Acad émie, Rorensky dispensa
son père s pirituel lui rappela d e nou veau l' importance d 'enseig ner il nombre de cours originaux s ur l'histoire de la philosophie anti-
l'Acad émie - c'était là sa vocation comme prêtre et non pas la pastora le des conceptions du monde, sur la pensée hébraïque et occidentale,
ordinaire. F10rensky obéit'u. la philosophie du culte et d e la culture '4' .
Ce qui ca ractérisa le sacerdoce de Aorensky, premier intellectuel russe Déjà ses deux leçons probatoires avant son entrée en fonction montrent
d e cette époque qui d evint prêtre, fut le lien qu'il réussit à mettre entre intérêts majeurs qu' il d éveloppa pendant son enseignement. Platon et
prêtrise et science. En Florensky - dit Boulgakov - {( la culture et la spiri- en effet, prirent la place centrale dans ses cours de philosophie. Ils
tualité se sont rencontrées et en quelque sorte unies comme Athènes et présentent deux conceptions opposées du monde. II apprécie certains
Jérusalem ; et cette union organique est en soi un fait d ' importance pour de la philosophie de Kant, mais en généra l il critique sa concep·
l'histoire de l'Église »'4'. du monde et la refuse. Florensky se sentait très p roche de la concep-
À l'occasion du cinquième anniversaire d e son ordination presbytéra- platonicienne, qu' il évoquait souvent'4!l. Il appréciait le lien de la phi·
le, Florensky affirme: ~ Cest vrai, il y a beaucoup de difficultés liées à la !-phie de Platon avec la vie vécue. II croya it, en effet, que {( les concep-
prêtrise, mais qu'est-ce qu' elles représentent par rapport à un tel d o n de philosophiques d e Platon sont les élaborations dialectiques de son
grâce? »]4.,. Son ami Boulgakov était du même avis: la prêtrise de ience mystique personnelle »14".
Florensky était « le centre spirituel de sa personnalité, le soleil qui illum i- Les cours d ' histoire de la philosophie, que d onnai t Florensky, changent
nait tous ses talents »'''. Son témoignage fut important car certains d e ses année de sujet, parcourant l'ensemble d es auteurs d epuis l'anti-
amis se sentirent encouragés à suivre la même voie. ~ jusqu'à nos jours, mais aussi présentant les grands thèmes de la pen·
et de l'expérience humai nes en général. En plus du contenu "tradi-
; Ille)" du cours de philosophie, FJo rensky parlait aussi d e la pensée

4 . ACTIVITÉS À L' A CADÉMIE ET LES RAPPORTS AVEC L' EXTÉRIEUR 6raïque et de la Cabale, d e la my tholog ie et d e la mag ie, de l'occultisme.
IlOUlignait aussi que l'étud e de la philosophi e contemporaine exigeait d e
chercheur un bon niveau d e connaissances mathématiques et
À Serghiev Posad, FJorensky, professeur à l' Académie, dirigea beau- athématiqu es'
coup d e mémoires d e maîtrise d e ses étudiants ; il enseigna aussi les

141 Ibid., p. 98.


...!46lf!J Ses activitk au cours de la péritxle de son enscignt'ment a. l'Académie sont bien d6critl'S
deux articlcs de l' higoumène ANOItONIK, HProJtf&Ur'" ct ~ Prof. tl ,.Madt ur'".
142 Cf. Il'Itrcde l'évêque Antony à AOll'nsky (4.3.1915) : ierodiakon ANORONIK lAS. TItUII,o.Ü\·!:
.. Episkop Antonij (F1orcnsov) _ duhovnik svpSŒnnika l'av la F1Oll'nskogo IL'évêqut' Anlon!1 147 ks plans de certains de ses cours sont conservés; pour ll'S autres, il y a seulement le pro-
(F1orensov) _ père spirituel du pr~1l' Pa wl florenskijl _, in 1.urnal MoskmJskoj ptl/rilJrlrii, 10, 1981, p. 70. lJUIune des examens. Voir l'artkle ANORONlK, "ProfosMur'", p. 226-233. .

143 S.N. BUu::,o.KOV, .. SV)aSCennik o. Pavel Florcnskij ILe Père P. Florenskyl ~ , in "Pro el colllra
H
148 Un philosophe ru5SC, A. Lossev, œnt : .. Aorensky a produit une interprétation du platoni.
dont ~ profondeur ct la finesse surpassent tout œ que j'ai lu sur Platon " . A. LosI.;v, (){rrki /l ntil-
,

p. 3'f7 (t r. h ., p. 23). . , 'Ulwoht/FIQ i mifologii, Mosca, 1930, p. 680.
144 Journal de F10rensky (23.4.1916), in ANORONJK, Hprof. t'/ r61Dc' t ur'", p. 295.
149 .. l'arnjati Vladimira Franœvio Èma lÀ la mémoire de V.F. Eml _, in "Œullml~, t. Il. p. 349.
145 S.N. BuI.GAKOV, .. SV)aSlennik o. l'avd F10rcnskij Ile l'ère P. F10rensky l ", in "Pro rI COII/m",
ISO Cf. tUTllilly MDA. ZR 1908 god, Sergiev l'osad, 1909.
p. 396 (tr. fT., p. 23).

105
104
Après plusieurs années d'enseignement, il arriva à proposer au début ~pper leu rs intuitions. Parfois ses comptes rendus sont devenus de
de l'année une méthode pour mieux étudier l'histoire de la philosophie. U articles.
relève spécialement trois points nécessaires pour mieux com prendre la tcomme conférencier, Florensky parla librement et essaya de dia loguer
philosophie antique: a) abandonner une attitude arrogante envers les phi~ ses étudiants ; il ne lisait habituellement pas ses cours. Il discutait
losophes de l'antiquité ; b) se placer du point de vue du philosophe, avoir l'auditoire même les thèmes les plus diffici les. JI n'avait pas un style
de la sympathie à son égard; c) prendre en compte le fait que l'histoire se pour expliquer les questions compliquées, mais il cherchait «( à
développe d'une manière cyclique et non pas à la façon d' une évolution la Vérité comme elle se donne dans la vie: à travers l'entretien
continuelle l51 • (= ca user avec)], dans l'am itié Iso-drllzestveJ, à travers l'u-
F10rens ky n'aimait pas intituler ses cours "histoire de la philosophie" ; IStPprjazclIija ] des deux vis-à-vis, le professeur et les étudiants ))1 57.
il préférait les appeler "l'histoire des conceptions du monde", titre qui pensky avait présent à l'esprit le modèle de l'Académie de Platon.
reflète mieux leur contenu. [J insista aussi sur un principe méthodologique - Volkov, un de ses étud iants pendant les années 1917-1918, nous
qu'il estimait essentiel : (( Le professeur deVTait mettre en relief et déve- _ quelques informations sur ses cou rs. D'après ses souvenirs,
lopper les moments du procès historique de la pensée qui ont une impor- ~ky parlait comme si sa parole venait de son expérience intérieure
tance particulière pour la théologie, et montrer les conséquences religieu- IfIIOnnelie. 11 n'était ni monotone ni enclin à l'emphase, son discours
ses découlant de tel ou tel courant de la pensée ~)I!Z. Par cette attitude, une unité organique. Il y avait même quelque chose de "magique"
F10rensky était proche de la tradition de Clément d'Alexa ndrie et d'autres sa parole, iJ "peignait" avec elle. On pouvait l'écouter des heu res
Pères de l'Église, tels Athanase le Grand, Grégoire de Nysse et Jean de sentir le temps passer, et en même temps il fallait être bien attentif
Damas 15.J. En effet, il envisageait sa tâche d'enseignement de la phi lo- suivre ses id ées et en saisir toutes les nuances. Par conséquent, ses
sophie dans la perspective suivante: « La philosophie n'est pas haute et étaient difficiles si on voulait prendre des notes 1'18 . Son langage, en
n'a pas valeur en elle-même, mais comme un doigt elle montre le Christ était très riche et l'on pouvait en perdre le fil conducteur, Pour
en vue de la vie en Christ ))'~. Dans cette perspective, les cours sur l'his- pourtant, suivre ses cours était « une fê le de la pensée et de l'e-
.159.
toire des conceptions du monde devaient introduire à l'étude de la théo-
logie, qui - selon Florensky - devait être couronnée par ''l' hagiologie'', qui ses étudiants, F10rensky avait un rapport simple, courtois et
inclut l'hagiographie (les vies des sa ints) et l'ascétique1S5• . Après la liturgie dans l'église de Croix-Rouge, il invitait ceux qui
F10rensky accompagna aussi beaucoup de travau x de licence et d'écrits aidé ou qui avaient simplement été présents à l'office, à prendre le
semestriels l 5/>. En rendant compte de ces travau x, il chercha toujours à en chez lui. Pendant ces rencontres, l'échange était amica l, sans toutefois
relever les perspectives intéressantes afin d'encourager les étudiants à -enir trop familier. Florensky évitait les lon gs débats avec ses étudiants,
différence de certains autres professeurs 100 •
À côté de son enseignement, F10rensky s' intéressa aussi aux projets de
151 Cf. ANOIIONIK,. ~ProfrssnlT". p. 232-233. de la formation théologique supérieure. Il a souligné surtout que
152 .. Zakljuœnie 0 novoj programme po Istorii fII0s0fii dl).'l Duhovnih Seminarij • (1914), in
Bogoslovskij orsIni", 6-7, 1917.
153 Cf. igumen ANoRoNu.;.IA5. TluJa..t.&1, • 2:.izn' i sud'ba IVIe ct destin] ., in uŒuvres", t. l, p. . ~ ANDRoNIK, MI'rrJfrsMuT". p. 237. Voir aussi l' artidc " Lekd'" i Lectio ILeçon et lectiol _, in
14-15.
154 .. Razum i dialektika IRaison et dia lectique] ", in ~ŒuvrtS~, 1.11, p . 142. Aussi plus tard, dallS
une lettre li l'évêque FOOd or (22.9. 1?221, Aorensky écrit qu'il n'a jamais enseigné la philosophie sallS
~

tt:.
,1. lI, p. 62-68.

=Udei dit qu'une fois. apres avoir parlé, florensky demanda à ses étudiants :" Avez-vous
CCIIrtpris? .. -« Nous n'avons rien compris., répondit un d·(.'TItre eux. Cf. S.l. FuDEl.·, ~ Ob u. Pavie
(1882-1943) ISur le Père Pavel F10renskyl ", in "Pro el c01llrll", p. 51-52.
la mettre en rapport avec la foi. Cf. ANDRQNIJo;, uProfrs~ur", p. 241.
155 Le cours d'hagiologie n'était pM au programme de l'Académie, mais Aorensky l'estimait 159 S.A. VOLKOV," PA Aorenskij», in "Prol'I conlnt' . p.I50. Cf. ibid.,p. 146-150.
indispensable pour les étudiants en théologie. Ce cours devrait comprendre la connaissance des • Volk.:>v écrit que les étud iants. qui aimaient parll."J" beaucoup entre eux de leu rs professeurs,
saints, de leur per,;onnalité, des lois de lt!'Urs vies. la spécificité de leurs expériences et de \tour pensét', ~ .... Jamais parlé en mal de F\orenskyou de Sil vie priva>. comme c'était le cas pour d'autres ensei-
comme aussi le rapport de crs lois, de ctll~ expérience et de cdt~ pensée avec celles des hommes orth- ~,""'" S'~gissant
naires,
156 Pour les· thèmes des travaux des étudiants, voir : ANoRoNu.;. M p~UT", p. 236-237.
t:----cornme
, ......... p.I50.
de sa pensœ. cependant, I-lorensky était vu par certains comme un théosophe. par
un amateur de spiritisme ou de magie, etc. Cf. S.A. VOlJ(()y." P.A. F1orenskij ., in ~Prv

106 107
les réformes extérieures ou l' insistance sur l'effo rt ne suffisaient pas pour et d'étudiants y assistèrent, mais aussi des gens
obtenir de meilleurs résultats des étudiants. Il fallait plutôt faire une piUs L'approbation fut unanime.
grande confiance a ux étudia nts et promouvoir une ahnosphère plus créa~ 27 août 1914, après un examen de la thèse de la part d u Saint
trice à l'Académie 'é' . Florensky obtint le titre "maître de théologie" et fut nommé "pro-
En mars et avril 1918, Florensky fut invité à collaborer aux travaux du extraordina ire" de l'Académie, à la chaire d'histoire de la philo-
Synode de l'Église o rthodoxe russe sur les questions concernant les insti- n reçut deux: prix pour sa thèse: celui du métropolite Filaret de
tuts de formation théologique. Cela montre l'estime de la hiérarchie ecclé- (le 16 décembre 1914) et celui du métropolite Makary de Moscou
siale pour F1orensky. mars 1915)1Iv.
11 soutenance fut présent aussi l'évêque Antony, son père spirituel,
Florensky dédia son discours de présentation de la thèse '" . n esti-
La maîtrise et son œuvre majeure La colonne et le fondement de la
en effet, qu'il n'avait réussi à écrire un tel ouvrage que g râce à l'ac-
Vérité j;pagnement de son starets.
Le 5 avril 1912, Aorensky présenta au Conseil de l'Académie sa thèse même année parut l'œuvre majeure, La colol/ne et le fo"deme"t de la
De la Vérité spirituellel61 pour obtenir la "maîtrise en théologie". Dans la dont le contenu est en substance le même que la thèse de maîtri-
préparation tant du texte de la thèse que de la soutenance, il fut aidé spé~ il comporte aussi les chapitres qui avaient été enlevés sur la pro-
cialement par l'évêque Féodor1r.J, qui vérifia que le texte fût en accord avec de l'évêque Féodor1?O. Cette œuvre suscita un grand écho parmi
l' enseig nement des saints Pères. Florensky supprima les introductions lœntemporains. Il y eut de g rands éloges, mais aussi d 'âpres critiques.
lyriques et les chapitres sur la Sophie, sur l'amitié et la jalousie, qui, selon ceux qui ont le mieux valorisé l'œuvre de Flo rensky a été l'évêque
Pozdeievsky qui connaissai t bien Florensky. Comme autorité de
l'évêque Féodor, pouvaient être mal vus par certains membres du Sa int
l'évêque Féodor reconnaît l'orthodoxie de Cololllle et, tout en étant
Synode 1601 • Il conserva cependant un style inhabituel dans l'orthodoxie, à
sur certains passages, il sai t montrer les aspects positifs et la génia-
savoir l'emploi insistant de concepts philosophiques, la variation entre les
de l'ouvragel71 • n y eut surtout beaucoup de personnes qui furent
registres théologique, philosophique, mathématique, poétique, etc. Il vou- touchées par sa lecture et qui témoignèrent d'avoir
lait rester fidèle à lui-même, même au risque de perdre sa place à ou approfondi leur foi m:.
l'Académie LI6.
La soutenance de sa thèse de maîtrise eut lieu le 19 mai 1914 sous la
présidence de l'évêque Féodor et avec Glagolev comme premier lecteur. .. -- Les écrits de FJorensky avaient déjà eu un grand écho panni ses contemporains, su rtout la
llIWIcation de la Colorm~.
Cf. AN~IK,. "Prof. li rIdact~r", p. 298-299.
161 Cf. ANDRONIK, HpruJ"rsMUr", p. 239-240. .. Ruum i dialektika [Raison et dialectiqucJ ,., in 8ogo5Iauskij ~Inik, 2, 9,1914_ p. 86-98.
162 0 dulunmoj Istiut. Opyt prllVOSlovnojfrodirti [Dt III Virilt spirituelle. Essoli dt IILtodich ori/Loo(};u), i Utvn-!ilt11K I$tiny, Moslcva, Put', 1914. Pour en savoir de plus sur l'évolution de cette
Moskva, 1912-1913,534 p. 11 s'agit de l'élaboration de son mémoire de licenœ CR la Vtritt /"f'ligieu;;t .," ions (1908-1914), voir : ANDRONlK, "Prof. et ,Mod~r", p.
(l'Jœ). ivl. Trodiajll i aILlropodi«ja v tvorlestvt ~mika Pm>/a
163 Apres le départ de prof. Vvooensky (913), qui avait accompagné Aorensky da ns la prépa- r du pritrt P. Florms.I.yl. Tomsk, 1996, p. 11-13,54-56.
ration du mémoire de liœnœ et de la thèse de maîtrise. ,. ~-- n - = , " , s'il avait proposé d'enlever certains chapi tres, l'évêque F«xIor accepta la version
164 Plus tard, dans une lettre à N.N. GIOIJbokovsky (20. 10.1917), F10rensky dit qu'il n'avai t pas ~de l'œuvre, publiée comme la CoIOllllt. Cf. ANORONIK, "Prof. ri rtdacltur", p. 300.
procédé ainsi par crainte du Saint Synode, mais parce qu'il ne se reconnaissait pas le droit moral d~ [A.v. PozoEIiVSKlj I, .. "0 duhovnoj Isti ne. Opyt pravoslavnoj teodicei".
provoquer une sanction de sa part. En même temps, il ne voulait pas non plus que les autres fassent ]912 IRcœnsion du Iivll.' ... ] ,., in "Pro ~t contra", p. 21 ]-245.
pression sur sa conscienœ. En outil.', il affirme la g rande importance qu'avaient pour lui les partieS : .. Je lis et je réfléchis attentivement sur votre liVl1:'. Il a jeté beau-
qu'il enleva pou r la 50Utenanœ de thèse. Par conséquent, il les maintint dans la CoIon,U'. Cf. ViStnU: .• K. ROOIONOV, .. 0 PavIe Aleksandroviœ F1orenskom i 0 sebe
RHD, 159, 1990, p. 177·178. ,., În Novyj !urlll!l, 187, 1992, p. 313, d . p. 312-314 . .. Ce livre joua un
165 Comme en témoigne Boulgakov dans une lettre à A.S. Glinka (15.1.1914), Aorensky avait l'intelligentsia conscien te l'avait lu ct estimait y
déjà pensé à une alternative pour ~n tnvai!. s'il devait êtll.' Hcha$séHde J'Académie. En effet, certains ,.. T.V. ROZANO\IA, .. lz vospominanij lÀ partir de
dl! SE'$ oppoeoants étaient sûrs que sa thèse de maltrise n'obtiendrait pas J'a pprobation du Saint p. 216... Ce livre fui une des raisons de mon retour à
Synode. Cf. V.I. KEJOAN (éd.), VZyskUjUMK grruIR I ~ villes Ilspirhs l, Moskva, 1997, p. 568. la philosophie russe, Paris, 1954, p. 180_

108 109
Rédacteur du Messager théologique .... à publier beaucoup d 'articles concernant les questions d e culture
lra.Ie et d 'actualité. C'était pour son rédacteur l'occasion d e réaliser, du
Depuis ses années universitaires, Florensky souhaitait fond er avec ses en partie, son vieux d ésir de faire une synthèse entre son engage-
amis une revue qui traitât des questions religieuses, qu'il fallait d 'après lui ~ dans l'Église et sa participation à la vie culturelle. Parurent ainsi d es
aborder de différents points de vue : philosophique, théologiqu e, mysti- d'exégèse, d es traductions et d es commentaires d es Pères de l'É·
que, poétique et même scientifiqueln• Ce projet ne s'était pas réalisé, mais Ile, des artides traitant de différents sujets d e théologie, d'histoire d e l'É·

_h,
Aorensky en gardait le désir d'autant plus qu' il lui était difficile d e publier de philosophie, des textes littéraires, et même d es lettres, d es sou·
ses articles"·. et des extraits de journaux personnels. Parmi les auteurs, il y eut des
En juin 1912, l'évêque Féodor lui proposa le poste de rédacteur en chef ce qui était inhabituel à l'époque d ans les revues théologiques H'o•
de la revue officielle de l'Académie, Messager théologique [Bogoslovskij vest- f10rensky publia aussi da ns la revue certains de ses articles, concernant
nik]l15. Aorensky hésita d'abord, parce qu'il était conscient de la responsa- ~ sujets mentionnés plus haut, notamment : Les limites de la grlOséolo-
bilité et des difficultés qu'il rencontrerait s'il voulait faire une revue vivan- iIt. Les fondements antinomiques des théories de la con na issancel ~ l (reprodui-
te et intéressante. Puis, comptant sur ses amis et fid èle à son rêve, il accep- une partie d es leçons d onnées en 1908-1909) ; Raison et diaiectique1fJ
ta la proposition. Le 28 septembre 1912, le Saint Synode le nomma rédac- i LA Signification de l'idéalisme1&l (1915) i"I1 "'0 pas considéré [l'égalité
teur en chef du Messager théologique 17f'. Dieu] comme une proie à saisir" (PII2,6-S). Vers tal jugemen t sur la mysti-
Florensky commença à faire des projets de grande ampleur et à recher- (1915) ; Sur Khomiakovlf'5 (1916) , etc. Mais plusieurs autres écrits d e
cher la collaboration des intellectuels les plus connus de son temps11"l. Il période, spécialement les cours, ne furent édi tés qu'après sa mort, et
s'était fixé deux taches principales: a) faire en sorte que des sujets variés Iatains attendent encore leur publication.
orientent vers les idées fondamentales d e la théologie orthodoxe et répon- . Après la révolution de févri er 19 17, les forces anti-cléricales exercèrent
dent aux problèmes de la vie contemporaine i b) produire une revue inté- forte pression sur la vie d e l'Acad émie. L'évêque Féodor fut relevé d e
ressante et de lecture aisée - il voulut commencer avec des articles assez fonctions de Recteur le 1" mai 1917. Florensky, p ressentant le danger,
facil es pour susciter l'intérêt des lecteurs 1711 • Le but principal de la revue dès mars 1917, d emand é à l'évêque Féodor d 'être libéré de sa char-
devait être le service de l' Églisel 79• rédacteur en cher 1l6 •
Sous la direction de Florensky (1912-1917), le Messager théologique garda
son caractère ecclésial et académique traditionnel et, en même temps com -
~tacts avec des mouvements, des cercles et ses amis

173 Lettre Il Biély (21.5.1904), in Konlekst - 1991, Moskva , Na uka, 1991, p. 24-25. • L'intérêt pour Platon, pour le symbole et pour la philosophie du nom
174 .. Pour Ull journal c'est trop exigea nt, pour un autre il y a ~un style trop neuf", I... J, un au!!\"! -.pprochait Florensky du "mouvement onomatodoxe", qui pendant les
e ncore refuse les su jets mystiques et théologiques ". Lettre à Biély (31.1.1906), in op. cil., p. 43.
175 La revue avai t été fondœ en 1892. Elle publiait entre 10 et 12 Iluméros par an, conSolcrb ~
des thèmes théologiques, phil060phiqueset ecclésiaux. FloTellSkya été le premier prêtre Il êt re nomm~ 1110 Cf. ANOitCf'IIK, "Prof. et rlilacteu"', p. 305-307.
rédacteur e n chef. 181 • Predely gnoseologii. Osnovnaja alltinomija tcorii Vlallija ~ ,in Bogoslauskij vestnik, 1, 1, 191 3,
176 Cf. ANDRONIK, H Prof. d r/dncteu"', p. 301. ,.147-174.
177 Ko;evnikov, Novoselov, Boulgakov, Voljsky, Em, E1tchaninov, Berdiaev, Biély, Klillg her, .........1.82 ~ Razum i dialcktika. Vstupitel' noe slovo pll.'d za~toju fla stepen ma.gisrra knigi: "0
Rozanov, C htcherbov, l'évêque Alltony, F.D. Samarin, etc. C f. lettre Il Em (2 1.9.1912), in ANOIIONIt., ~J Istioe"", Moskva, 1912 g., skazannoe 19-9o maja 1914 goda IRaisoo et d ialectique. Le mol
H
HProf. et rtdacttu"', p. 301 . .. ~uction:li l'occasion de la sou tenance de sa thèse de maîtrise '"'De la Vérité spiritueUe , pro-
178 Les thèmes propos& étaient : .. ]) ascétisme contre eudémonisme ; 2) hel~isme colltre ~ ~ 19 mai 191 4) .., in BogœJwslcij ~Inik, 2, 9. 1914, p. 86-96.
Hromanisme" ; 3) contempla tion contre rationalisme ; 4) lumière de l'Orthodoxie ; 5) Hsla vophilisrn.e 183 • Smysl idealizma .., in V pamjal' stoletija imp. MDA. Sbornik statej, t. Il , Sergiev Posad, 1915.
I~nofilstvol" (coo·une symbole) ; 6) ~é mystique coll tre enthousiasme hystérique ct é5oIéri- ~84 .. ~Ne vosh~nie nep5teva H (Fil. 2,6-8). K s utdcniju 0 mistike ., in Bogoslauskij ~Injk, Il, 7,
n
SUIe ; sacremelltl htill5tvo l ; 8) les Noms ; 9) goût pour le concret, spécialement pour les faits de l'a n- ,p. 512-562,
tiquité ; 10) personnalité contre chosification etc. ". Lettre à Em (28.10.1912), ill ANORONIK, "Prof. fi
185 .. Okolo Homjakova .., in BogosIovskij ~Inik, Il, NI, 1916, p. 516-581.
rldacteu"', p. 302-
17'9 Cf.• ~vl;enje o podpisb!\il MBogœlovskij veslr\ik" v 1913 g. !L' Îllvitation a. s'abollI\CT au t.!: AorellSky ell parie dans une lettre), l'archevêque Anto ny (Khrapovitsky) (32.6.1917) ; d . in
"Messager théologique" ' .., in BogoslCMkij ~t"ik, III, 10, 1912, p. 1-4. MoskuvskQj patrjQrhii, 6, 1998, p. 80.

110 III
__ ~....-- -r- . '- - "l-- _ ....- ... ... '1"' C l~JJe e ntre -Jt~~-UIUU1t~!'f russes aU d 'a près le nom d e sa figure la plus éminente, M.A.
Mont Athos et à l'intérieur de l'Église russe''''. "Onomatodoxie" [imeslavie, IrcJ5elov l "'. L'intérêt principal d e ce mouvement, Florensky le voyait
la vénération du Nom] est un courant spiritu el, issu de la m ystiqu e hésy~ les relations personnell es et amica les: «( pour nouS, le sens de la vie
chaste et présent spécialement parmi les moines, selo n lequel vénérer les sûrement pas d e publier nos pensées, mais d ans les liens personnels
Noms de Dieu, du Christ c'est vénérer Dieu lui-même. Une querelle théo-
~ats. » Par conséquent, les membres d e ce Cercle cherchaient sou-
logique autour d e cette question, surgit entre les mo ines russes du Mont
un « prétexte pour se rencontrer ))l'N. L'échange réciproque était la
Athos en 1907 à cause d ' un écrit à ce sujet: Sur les monts du Caucase du
de leur travail commun pour croître spirituellement, pour approfon-
moine Hilarion 1!18. Ce texte fut suivi en 1913 par Apologie du moine Antony
Boulatovitch1!19, le principal théoricien du mouvement onomatodoxe. La vivifier leur foi ; dans la mesure de leurs forces, ils chercha ient aussi
question au fond est de savoir si dans le Nom de Dieu l'être divin est "pré- ~ .vOU-de l'influence sur leur entourage, surtout su r les jeunes1"". 11 parta -

sent", comme J'affirmaient les onomatodoxes, ou si le nom est "relatif" à avec les autres aussi ses joies et ses soucis. Dura nt cette période - à
Dieu. La querelle culmina en été 1913 avec l'expulsion de plus de 600 moi- de ses nombreuses activités et de ses multiples contacts personnels
nes russes du Mont Athos, qui professaient l'onomatodoxie, ce qui provo- ne publia lui-même que peu d 'articles1....
qua des tensions avec la hiérarchie russe qui durera plusieurs années. Dans ce cercle, Florensky était très proche de Novoselov, comme en
Dans . les débats parfois véhéments entre les moines et la hiérarchie, certa ins membres ''" et une abondante correspondance ''''' fai t
Flo rensky avait pris la défense de l'onomatodoxie comme courant tradi- leurs no mbreuses rencontres et de leurs échanges d 'idées. Les d eux
tionnel mystique, comme « un mystère ancien et sacré de l'Ég lise (drevl/aia i.ammes étaient p roches aussi d a ns leurs positions à l'égard du mouve-
svjaSlenaia laitla cerkviJ »1'10. Selon le témoignage d e Bou lgakov, FJorensky onomatodoxe, même si FJorensky ne partageait pas toutes les idées
« offrit sa force théologique pour venir au secours de ce mouvement infir-
me théologiquement, mais juste mystiquement ,,1~1.
Durant cette période, FIorensky fit la connaissa nce de ses meilleurs Mikhail A. Novoselov (1864·1938 ou après) - penseur religieux russe. Diplômé de
11 fut d'abord proche de Tolstoï, mais aprè; 1890 il se rapprocha de père Jean
amis et collaborateurs en fréqu entant le "Cercle d e ceux qui cherchent l'é- de:s stllrlsy du monastère d'Optina. À parti r d e 1902, il dirigea une maison d 'l!dition
claircissement [prosve~lellijeJ chrétien''1'1l à Moscou, appelé aussi "Cercle de religicu~ph ilosoplUque" et y publia. En 1912, il fut nommé membre d'honneur de
la Révolution, il vécut dans la clandestinité. Selon certai ns témoignages, il est deve-
(1923). Après dix ans d'emprisonnement, il fu t condamné à mort par les
,j[KITlNA, S.M. PoWvINKIN, « "M05kovskij avva ~ IUPèrc de Moscou"l -, in
. nu""""w,"y'" ICorm;pundlllrct atr« NooostlovJ, Tomsk. 1998. p. 9-38.
187 Sur le mouvement onomatodoxeella qucreUeautour du Nom de Dieu, voir: A. N!VI ~III!, 1"
194 Dans une lettre à RoZiloov (7.6.1913), in ANDRON1K, "Prof et rbJarl"ur", p. 304, Florensky dit
mOuflf'mmIOn01TUllodo;u. Une querelle IhloIogiqut parmi Its maints rusSd du MOIII·A/hos (l9()7.1914) (thèic
du Doctorat), Paris IV - Sorb!m ne, 1987 ; ID.... Les moines onoma todoxes et ['intelligentsia ruSS(' ", in l -_a: « Novosclov, Il cause d'une virgule dans les épreuves, vient me demander conseil Il Posad ou
Ûlhitrs du MOlrdt ru$St' t l sovietique, 29, 1988, p. 181-194 ; Ptrtpiska s M.A. NOOO$i'louym (Correspondall(t' a.. 'lnvite chez lui Il Moscou. Mais il ne s'agit pas d'une virgule d e Flaubert, afin que la postérité l'ad·
mais d'avoir un pretexte pour nous T't'T\COntrer ~. Ibid.
QiJtC Novoselovl, Tomsk, 1998. Pour [es discussions autour du no m, voir aussi: S. BouLGAKOV, La phi/v-
sophie du ~ri du lIom, Lausanne, 1991 . 195 Cf.• Feodoru Dimitrieviéu Samarinu t 23 o kljabrja 1916 goda, ot druzej lÀ Samann " ., de
188 C f. t-lJu.RJc:w, N4 gomh Kavbuo ISur les monts du ÛlUCQstl. 19f17. "'pert de ses amisl ", Sergiev Posad, 191 7, p. 2.
189 Cf. hierohimonah ANTONTJ (8uL\TOVJ~), Apologijo My vo fmjo Botît i vo lmjo lisUSQ IApoIqgi"
dt III foi dllns IL Ntml Divin tIlt Nom tU JlsusJ. Moskva, 1913. 'en 196 « Le temps passe en faisant des corrections pour celui-ci, en relisant la traduction de celui·
cherchant des informations pour un troisième, e n écrivant une longue lettre à un quatrième, en
p.lant avl'Ç le cinquième, en écoutant un article ou un plan du sixième, etc. ,. En outrc, son cnsei·
190 Let tre à I.P. Chtcherbov (13..5.1913), in Ptrtpisbl s M.A. NOfJOSt/wym !CorrespolldllllCI' IlII<'( IIftement et ses colloques avl'Ç les étudiants 11' « fatiguent bt'Ilucvup, parce que cela n'est pas seulement
Novoselovl, Tomsk, 1998, p. 99. Voi r aussi notre travai l au cha pitre 6 (La parole dllllsl'inllOCll/iOIJ du Nom). :ensei~nement, mals une luite continue; il m'arrive, en effet, de ne pas sim plement construire, mais
191 S.N. ButGAKQV, « SvjaRennik o. Pavel Aorenskij Ile Père P. Aorens kyl ", in NPro t l rolllrll~, détruire tout le temps les tendances positivistes ". Lettre à Rozaoov (7.6. 1913), in ANDltON IK, ~I)rof.
p. 399 (Ir. fr., p. 25). Cf. IA.F. !..oslv],« Aorenskij po vœpominanijam Alekseja Lœ.eva !Aorensky .selo n "NMcttur", p. 304-305.
les souvenirs de A. Losev! _, in uPro ri amtra", p. 187-188. 197 K. RooioNov, • 0 PavIe Alebandroviœ Ao~kom i 0 sebe IDe Aorensky et de soi-
192 A l'époque, les principaux membres de ce Cercle, d 'orientatio n slavophile qui, a ces origines ~l ,., in Nrmyj ,fumai, 187, 1992, p. 311 . Rodionov, pat exemple, b:rit qu'à l'occasion de l'ordina-
autour de l'année 1907, étaient: Novœelov, Samarin, E.N. Troubetskoy, Mansourov, Ko;evnikov, .... de F10rensky e n 1911, Novœelov lui offrit une croix presbytérale. .
Foudel, Boulgakov, Em, Aorensky, etc. La majorité d'entre eux se ressourçait spiritueUemenJ chez les 198 Cf. PtrtpisJa1 5 MA Noros1Iuuym !CornspulldQIll·t llTJtC Novose/otIl, Tomsk, 1998. 11 n'y a cepen-
slaT'f'/s du monastère HZossimova pustyne", spécialement chez l' hi goumène Gennan. L'évêque Féodor. -'1 quedes let tres de Novoselov qui sont conservées et quelques brouillons des lettres des F1orensky.
recteur de l'Académie, éta it a ussi très proche de ce cercle. Aorensky faisait Je lkn entre le Cercle ct Le Uvre contÎL>n1 aussi certaines lettres d 'autres personnages qui participaient ou s'intéressaient à la
l' Académie. Cf. Ptrtp;sbl s M.A. Naoosi/avym ICorm;polldllllct 1lV« NovoseJovl, Tomsk, 1998, p. 19-26. ~e des onoma todoxes.

112 113
ae J'\JovoseIOV'7': Uans le mem e cercle, rlorensky etait aussi très lié avec IterovlD7 dans le jardin de la maÎson de Aorensky à Serghiev Posad.
EO. SamarinlOO ; il s'intéressa surtout à ses idées slavophiles, non pas IIJoul?akov trouvait certaines convictions et intérêts fondamentau x de
comme à une idéologie, mais comme à une "tra nsmission vivante" des ~ky très proches des siensZOl!. Il reconnaît aussi qu 'il s'est beaucoup
va l eurs~n. Aorensky pour développer sa propre pensée théologique et de
Florensky fréquentait deux autres cercles; la section moscovite de la ~phie religieuse»'. Au sujet de la Sainte Sophie, la Sagesse de Dieu,
"Société religieuse-philosophique V. Soloviev" et un groupe qui se ras- ~ception de Boulgakov est très proche de ceUe de FlorenskyllO. La
semblait autour de la maison d'édition "La Voie IPut'1" 1Q2. Chaque cercle pxiInité de leurs idées est attestée aussi par leur prise de position com-
avait des orientations différentes, bien que tous aient eu une conception en faveur de l'onomatodoxie. En juin 1917 ils travaillent ensemble
chrétienne du monde. Florensky ne s'est jamais identifié avec un seul cer- d'une Académie de philosophie religieuse à Moscou. La même
cle ou un seul courant dans l'Église, mais sa grande ouverture d'esprit lui dédia à Boulgakov son li vre Premiers pas de la phi/o-
permettait de pouvoir participer à plusieurs courants.
À partir de 1908, un des amis les plus proches de Florensky est Un des moments les plus forts de leur amitié fut l'ordination diaconale
Boulgakov. Dans ses lettres à Glinka et à Em, Boulgakov parle très SOu- presbytérale de Boulgakov le 9 et 10 juin 1918. FJorensky y assista et
vent de Florensky, témoignant ainsi de son intérêt pour la vie et l'œuvre lia avec Boulgakov à Moscou quelques jours pour l'aider à célébrer ses
de son ami203• Leur amitié que l'on peut suivre dans le récit de leurs nom- (linières liturgies m. li joua aussi un rôle important dans la vie de
breuses rencontres et une large correspondancem' était profonde. Ils y t.algakov au moment où celui-ci pensa devoir dema nder son entrée dans
restèrent fid èles toute leur vie, même quand il n'y eut plus de contacts - catholique"13. Dans une longue lettre du 1er septembre 1922, il lui
entre eux après l'émigration de Boulgakov en décembre 1922. En témoi- les raisons de son évolution, avoue à son ami son désir et lui
gne aussi un article de Boulgakov, a rticle qui reste une des plus belles et son avis, lui disant que son opinion sera pour lui décisive m. Il
profondes présentations de la personnalité de notre a ut eu~. Un souvenir '. donc que Florensky a eu une part importante dans le choix
particulier des nombreuses rencontres entre les deux amis est le fameux de Boulgakov, resté fidèle à son Église aussi à cause de son amitié
portrait Les phi/osophesn, fait en mai 1917 par l'ami commun M.Y. Aorensky, sans lequel il ne voulait pas faire un choix si important21s •

199 Dans une lettre à I.P. ChtcheTbov 03.5. 1913), Aorensky montre son dtlsaccord avec "pendant une promenade. Voir le oommentaire de Boulgakov : S.N . BuLGAKOv, .. Svja~n nik o.
Novoselov par rapport à quelques aspects de son engagement dans le mouvement onomatodoxe. Cf. FJorenskij Ile Père P: Aorenskyl ~, in MPro t l CQntra~, p. 4(11 Or. fr., p. 26-27).
PtrrpiskM s MA Navosiluuym ICornspondanct av« NOOOst'lavl, Tomsk, 1998, p. 99.
'1f11 M.V. Nestcrov (1862-1942), peintre russe, ami de Horensky et de Boulgakov.
200 Fedor O. Samarin (1858-1916) ~ait actif dans la vie politique ct ecclésiale; il avait une urien-
tation slavophile. 208 Boub:akov partageai t, par exemple, la conviction de Aorensky selon laquelle « la nature
mystique de différents types est une des questions les plus brûlantes de la pensée
201 Sur leur rapport et leur correspondance, voir: « Pamjati Feodora Dimitrievi~a Samarina lÀ ". Lettre de Boulgakov à Y.F. Em (20.6.1912), in V.l. KEjOAN (éd.), Vlyskuju$tit groda ILts
la mémoire de Samarin! ", in "Œuvm" , t. Il. p. 337-345; « Prepiska F.O. $amarina i svja~. PA Moskv .., 1997, p. 475.
Florcnskogo ICol'll"Sponda nce ... 1 ", in Vn/llik RHO, 125, 1978, p. 251-271.
~ a.\I Après avoir quitté 1.. Russie, Boulgakov s'est rendu compte de sa dépendance par rapport ;\
202 Cette revue réunissait su rtout des aodens marxistes, tels N. Berdiaev, P. Strouve et S. Frank, ~y et .. estimé que c'était bien de prendre de la distance à son égard pour donner plus de place
mais aux rencontres partidpaient aussi des ~penscurs orthodoxes" tels Em et Florensky. ~I,::dres in~i~ns et ;\ sa propre créa~vité, et aller son propre chemin. Cf. S.N. Bulgakov,
20J Cf. lettres de Boulgakov ;\ AS. G linka et à V.F. Em (1910-1918), in V.l. KEJDAN (an : 1 nevmk ~, ln V.I. KEJoAN (éd .), op. nt., p. 692-693.
VlySkuju!& grtula Iln villes aspirltsl, Mœkva, 1997, p. 284, 299, 387, 388, 408, 411, 428, 473, 475, 495, Cf. B. ZmxovsKY, Hisloirt dt '" philosophit l'VS:W', t. Il, Paris, 1950, p. 468-772.
533,564,568, 6f17. 630, 684.
211 PmJyt ~gi filosofii, Sergiev Posad, 1917. " Sept ..05 de l'eKpérience de notre amitié ont
204 Cf. Prrrpiska 5vjaUrnnikil Pavla AlrkSDndravita Flortnskogo 50 svjllUrnnikom &rxiem ~i mon respect et mon amour pour Votre figure spirituelle Iduhovnyj oblik] ". Ibid., p. 61.
Nikolanrittm Bulgakovym ICorrespomullla dr P.A. Flortnsky a1ltC S.N. Boulgakovl, Tomsk, 2001. Recueil de
III correspondance entre 1906 et 1922. Parmi 117 lettres, seulement une quin7.aine son t de Aorensky, 212 a . SN. BuLCAKOV, AUlobiogrofitrskit lOmdki INoles au/obioxraphiquesl. Paris, 1946, p. 42.
car la majorité de ses lettres sc son t perdues. 213 Cf. SN. BouLGAKOV, SQU$ les rtmparts dt Cllrrson~, Genève, 1999.
205 Cf. SN. BULGAKOV," SvjaMennik o. Pavel Florenskij Ile Père P. Aorensky] ", in uPro tl con- __~14 ..C f. Ptrrpiska 5 vja~rnnikQ Pavla Alrksal/drovita Flortllskogo sc svjaStt .mikom Strgit m
Ira", p. 393-401 (Ir. fr., p. 20-27). « Les années vécues ensemble m 'ont permis de garder g rava- dans ~nn iJulgakDvym rCorrtSpomwI/adt P.A. Florrnskyavn= S. N. BoulXakovl. Tomsk. 2001. p. 161 · 189.
_
mon cœur 5OJ\ image. Mais parler de lui sans le voir, sans ressentir sa presence, dépasse toutes mCS 215 a. S.M. PoLoviNKIN, " Revnostnaja drulba lL'amitié jalousel ", in Prrrpiskil sv;afttnnihl PatIÜI
forces ". Ibid., p. 400 Or. fr., p. 26). _____•. rovila FlurrnsJrogo 50 svjd«nnikom Scrxitm Nikolllef1itrm BulgakDvym lConrspondona dt P.A.
206 Ce portrait, conservé dans la "Tretjakov-Gallérie" .li Moscou. pr&ente florensky et Boulga- --.-y avrc S.N. Boulgakovl, Tomsk, 2001, p. 5-15.

114 115
,
Parmi les amis de cette période, on peut mentionner aussi Basile lIaccords, ne fut jamais mise en question dans les années suivantesm.
Rozanov, qui s'attacha à Aorensky « comme à une source de vie ». Florensky savait entrer en relation avec des personnes de milieux très
F10rensky échangea une correspondance sur les « profondeurs mystiques hiérents. C'est ce que raconte Boulgakov frappé par cette richesse
d e la question juive »n. avec Rozanov qui étai t d 'origine juive. Après sa ~aine de son ami : « On pouvait le rencontrer aussi bien dans la cellu-
mort (le 23 janvier 1919), F10rensky s'occupa de ses archives et de sa starets Isidor, chez les Pères du monastère dit Désert de Zossime,
bibliothèque et, plus tard , il prépara aussi ses œuvres pour la publicationm. J'évêque Antony, qui était à la retraite au monastère Donsky, que chez
Une autre personne joua un rôle important pendant cette période, spé_ écrivains et poètes qui formaient alors notre "Florence" moscovite,
cialement avant et après la soutenance d e la thèse de maîtrise de même dans des maisons où on ne s'attendait pas à le rencontrer, et
Florensky : l'archevêque de Kharkov, Antony Khrapovitsk y 218, qui avait il étaill un hôte bienvenu et un interlocuteur nocturne. Profondément
été choisi par le Sa int Synode pour donner l'avis sur la thèse de Aorensky. ~é à l'Église et à la liturgie, il était absolument exempt de bigoterie et
Cet homme avait une grande qualité: il pouvait voir et juger les choses "style de curé", il sava it s'intéresser à fond aux choses. C'est pourquoi
avec une certaine distance et sans parti pris. II avait su s'élever au-dessus ne pouvait pas véritablement se trouver à sa place dans le milieu très
des désaccords dans la question de l'onomatodoxielJ9• Il donna un avis ;...uculier de l'Académie »'ttl.
tout à fait favorable, et cela malgré d 'â pres critiques de la part de certains ,-' .....Iution de la pensée de F10rensky
ecclésiastiques influents :t2ll. Plus tard, l'archevêque Antony prit encore la
r
défense de Aorensky : il ne laissa pas publier dans la revue de son diocè- Avant la publication de son livre Colonne, qu' il avait conçu pendant ses
se Foi et raisoll (Vera i razum l un article d e l'archimandrite Nikanor qui éta it ..._---, Aorensky fut pris d ' un doute total, comme il le raconte à son ami
très critique envers F1orenskf21. La correspondance entre F10rensky et J'ar- tmevnikovl:!4: « Ma Colollne m'est d evenue si odieuse que je pense sou-
chevêque Antony témoigne d'une relation sincère, qui, malgré certains · : est-ce que sa publication n'est pas un acte d ' insolence, parce que,
__ est-ce que je comprends, finalement, de la vie spirituelle? Et, peut-être,
216 SN. BulGAKOV... SvjaSèennik o. Pavel Aorenskij Ile Père P. Aorenskyl _. in NPro 1'1 (OII /ra N, t.''L point de vue spirituel, cette œ u vre paraîtra pou rrie ». F10rensky expri-
p. 396 (tr. h., p. 23). Leur correspondance n'a pas encore été publiée, sauf des extraits parus dans diwl'S • ainsi probablement la conscience aiguë qu'il avait des limites de son
arlides.
r-~ence et de son langage. Mais ses paroles disent aussi l'évolution de
217 11 refusa que l'œuvre de Rozanov quitte la Russie et fut publiée à l'étranger, comme le
souhaitait l'éditeur M.L. Citron à Paris, si elle n'éta it pas autorisée à paraître en Russie. Cf. lettre il M.L. • sensibilité et de sa pensée. Florensky lui-même parle d'un passage de la
Citron (18.3.1929), in KonleksH972. Moskva. \973, p. 346. -atéodicée" à l'''anthropodicée'' m (sans pourtant renoncer à la première) :
218 L'archevêque (plus tard métropolite) Antony Khrapovitsky (t1936) étilit un des t.'C'Clésia~ti.
qu es les plus marquants de l'~glise orthod oxe russe du XX, siècle, membre du Saint Synod e, doct~ur
la Vérité est cherchée non plus seu lement dans le mystère de Dieu mais,
en théologie. écrivain spirituel. Sur sa vie.et sur sa personnalité, voir: S.B. $otoMovA.,. "Oslajus' Va~
dobrotelatelj' i bogomolec... ~ l''Je reste bil!nveiUant envers vous et priant pour vous ... "1 ", in t.unJnl
Moskavskoj pa/riarhii, 6.1998, p. 67-69. 222 Cf. 5.B. !!iowMQVA.. _ "Ostajus' Vd dobTO!elatelj' i bogomolec ... " ["Je reste bienveillant
219 En 1913, l'archev{!que Antony s'est clairement prononcé contre le mouvement onomatodoxe, alVfts vous et priant pour VOUS ... " j ,., in lurnn/ Moskovsko; ptllriarllii, 6. 1998, p. 67-80.
spécialement rontre les écrits du mOÎne Antony Boulatovitch en la matière. 223 SN. BUl.GA.KOV. _ Svja~nnik o. Pavel Aorenskij Ile Père P. AorenskyJ ", in "Pro ri roll/ra",
220 L'avis dl' l'archevêque Antony sur la thèse de Aorensky pourrait s'expliquer encore autre- p. 399 (Ir. fT., p. 25).
ment. L'archevêque Antony aurait dit - selon le témoignage écrit de Foudel et Volkov _ que l'œuvre 224 La \ettre à Kojevnikov (2,3. 1912), in NPro 1'1 roll/ra". p. 498.
de Aorensky étai t un wdélire du khlyst ('" d'une secte religieuse qui porte ce nom )H Ih/IP'OVSki; brtd1. N
H .225 Ces deux termes chel; Fk>rensky ne sont pas utilisés dans le sens "classique et pure~t
Ce reproche d 'Hl\érésie ne peut pas se coodlier avec l' avis favorable que l' archevêque Antony don na 1IItionnei, (Cf. N. VA.ŒNT1NI. PIlVI!/ A. Florrnskij: l..D sapÎmZJl d~lI'aIflOTr, Bologna, 1997. p. (6), maIS
au nom du Saint Synode à propos de la même thèse. Pourtant, celte "critiquc a fait malheureusement
H

CIIInrne WgnoseN religieuse et Npratique" concrète, qui dans la vie chrétienne devTaient ëtre unis. La
long feu (elle fut, ~r exemple, répétée par Aorovsky), et a donné une image negative de l'œuvre de 116Jdich, la wjustifiCiloon de Dieu w• vient du d ésir de s'approcher personnellemellt de Dicu, de le con-
Aorensky. CI. 5.8. Sot..ot.toVA. •• "'Ostajus' Va~ dobrofelatel( i bogomolec...... ' ''Je reste bienveillant ~; il s'agît d'une "montée de l'homme vers Dieu H, non pas seulement avec la raiSOfl, mais dans
enveT!l vous et priant pour vous ... HI _, in tumal Moskm.>skuj patriilrlrii. 6, 1998. p. 67..fJO ; ANOI«)NIJ(, . . wlnétaphysique d'amour". L'an lhropodich.1a Njustifica tion de l'homme". represente un mouve-
"Prof tt rldDd~ur"'. p. 308 (noie 4). ~ compNhnentaire ; on cherche à répondre à la questKm, qui est l'holl\lllê dans la lumière de la
22\ L'archimandrite Nikanor (N. r. Kudravtsev). un moine très influent, avait déjà auparavant ~~ (qui est Dieu)? La Ndesœnte de Dieu vel'5l'homme" est un mou\'ement d 'A mour de Dieu vers
lancé plusieurs fois des attaques contre Aorensky à l'Académie. Dans son journal, Aorensky noie qu ' il • ....,rne. qui se manileste dans les divers "symboles". dans la vie quotidienne. Les deux wchemins"
a prié pour son Hennemi" Nikanor et il essaya de l'excuser à cause de sa maladie. Cf. un exlrait du IDM distincts. mais aussi, en même temps, indü.solublement unis. Cf. r.. ZAI(, Vmlil rom~ rlhos, Roma,
joumal personnel de Aoren!l-ky (6.2. 1916). in ANoRoNl", Hprof. ri rldDcl~u"'. p. 309 (note 4). 19!18, p. 195-202.

116 117
sUire-a la-pnse ae consCIence ae SOn "lncarnation"; surtout aans la vie ~.UtreS écrit : « J'ai été témoin de cette autodiscipline ascétique et de
quotidienne - elle-même si mystérieuse -, dans les sacrements, dans les spirituel que représentait ce labeur scientifique : il avait coutume
grâces de toutes sortes. les nuits au travail, ne se couchant que vers trois ou quatre heu-
L'higoumène Andronik compa re ainsi la Colonne et les œ uvres posté-- matin, et n'en gardait pa s moins toute sa fraîche ur d 'esprit pendant
rieures, surtout celles écrites entre 1918-]922 : « La CO/ollne est rédigée ilurn ée ; il se contentait d ' une nourriture frugale »VlI. En effet, l' ascèse,
sous forme de lettres, les œ uvres (ultérieures] sous forme de leçons au être "inca rnée" dans la vie, était pour Ao rensky « l'idée centrale
sujet d e divers thèmes, unifiées par une idée générale. La Colonne contient) , rorthodoxie », et le monachisme, qu' il estimait beaucoup, était pour
de nombreuses notes, ailleurs il n'y a que peu d e renvois aux Sources. la plus forte expression et la fleur de cette idée, ))229 .

Dans la Colonne, Aorensky cherche avec le lecteur la Vérité dans le Monde ascèse s'étendait aussi à son rapport avec l'Eglise. Beaucoup d ' in-
Supérieur, dans les autres écrits la Vérité se révèle au lecteur présent et chrétiens de son époque voulaient "réformer" l'Ég lise "du
active dans le monde d 'ici-bas. La Colonne est issue d ' une amitié de jeu- par la critique exaspérée et en proposa nt des réformes le plus
nesse avec S.s. Troïtsky, qui était un cas isolé, et de la nourriture spirituel_ incompatibles avec la traditio n2lO. Aorensky, par contre, tou t en se
le (que FJorensky recevait! du starets Isidor ; les [autres! œuvres [sont le compte d es faiblesses de son Église, voulait la "renou veler' de
fruit! d 'une "amitié ecclésiale" avec d es adultes moscovites et sous la ~ en la servant. Dans sa théologie, il s'efforça d e rester fid èle à la
direction spirituelle d e l'évêque Antony (Florensov) » 126. . de son Église mais n'en fut pas moins a ttentif aux signes des
Dans une lettre écri te en 1912 Florensky parle des "trois étapes" de sa « Complètement éloigné du "modernisme" en théologie, qui n'est
création : katJufrsîs, mathésis, prdxis - purification, apprentissage, mise en rationalisme, il ne lui était cependant pas étranger dans le sens le
pratique. La première phase, la kathdrsis, dit-il, il l'avait vécue pendant ses et le plus authentique; il reconnaissa it que chaque époque d e
études de mathématiques, car il avai t traversé une sorte d e purification de a non seulement le droit d'exister, mais aussi sa vie propre, ses
son âme. Pendant ses étud es d e théologie et ses années d 'enseignement, il pour être reçue d'une manière créatrice qui fait que sa fid élité à
avait vécu la mathésis (la théodicée et l'a nthropodicée) ; il dit se rendre ne se transfonne pas en conserva tisme de stagnation ))lli .
compte qu'il était encore en train d e vivre cette étape et qu'elle du rerait de Florensky témoigne de son amour pour l' Église et d e son
encore longtemps. Toutefois, il ajoute que dans cette d euxième pha se il envers ses représentants. Il se rendait compte du formalisme
entrevoyait déjà les premières expériences d e la prdxis et se représentait l'Église orthodoxe et de ses autres tra vers, mais il resta fidèle à
que, dans la suite, il aurait à vivre encore des moments tragiques et mysté- ~oxie, d ont il voulait être un fils croya nt. Il aurait pu, en effet,
rieux. « li faut beaucoup, beaucoup croître pour pouvoir surpasser la _ l'enseignement d es mathématiques, qui lui avait été proposé à
mathésis, et il faut souffrir énormément pour atteindre le mystère, la Diversité d e Moscou , et il aurait pu aussi bien étudier la théologie à r é-
prdxis )}2V. selon le désir d e son père. Par amour de son Église, Florensky
l'Académie et y consacra les dix meilleures a nnées de sa vie et de
Au service de l'Église dans l'ascèse et l'obéissance g..tI"avaii achamF.

Florensky vécut de façon très cohérente cette aspiratio n à la praxis, ce


.. svja§œnnik o. Pa vel Rorenskij ILe Père P. FlorenskyJ ", in "Pro ,' co/"n(' ,
dont ont témoigné beaucoup d e personnes qui l'ont connu. Boulgakov • r- _. ,. __ ._ Un(! de ses lettres li A.S. Glinka (24.12.1914), Boulgakov parll' d·une renron-
1~ A:on'nsky. qu 'il trouva épuisé par le tra vail ct les jl'Ones exœssifs. Cf. VJ . KEJD-'N (M.),
~ grarln ILts vi/lt5l1Spir&s J, Moskva, 1997. p. (J17.
226 lerodiakon ANDRI.":I>IIK, • Osnovnye œrty litnosti, tiro· i tvorœstvo 5vja~nnika f'avla ·229 l ettn! à l·archevêqul' Antony (29. 12.1915), in t.1/rl/al Moskovskoj PlI/riar/lii, 6, 1998. p. 79.
Aorenskogo ILes lignes pri ncipales d e la personnalité. de la vie et de l·œuvn! du prêtn! Pavel
I-'orenskljl ". in · Pro et cont,II', p . SOI. ~ Par exemple: D. Merejkovsky, auxquel AOn!nsky dit clairement qu'il veut rester fid èle li son
t-" lIIihJ>e s·i! doit êtn! en conflit avec lui. .
221 lettre à Kojevnikov (21.1.1912), in "Pro tt contn(' , p . S<»-SOI. Le mot p,dri5 chez F10renskY
veut dire la vie spirituelle. l·asœse dans le sens po$Îtif, la vie dans la charité. Sur le sens du mot pr~ SN. BUlCAKOV, .. 5vja§lennik o. Pavel Rorenskij ILe Père P. F10renskyl ". in "Pro tI coll lnl'",
dans la tradition de l'Orient dlrétien, voir : T. $FtDlJK, UI SpirilUll1i1i dt tOritll1 ChrHitll. Mail Ir.• p. 25).
Sysllmatiqur, Roma, 1918, p. 173-198,211-292. ù . lettre li I"évêque FOOdor (1. 11.1913), in ANOIIONIK, "Prof. tl ,Idocltl/r'". p. 197.

118 119
Aorensky s'est mis au service de l'Église dans une attitud e de foi, CHAPITRE 3
restant fidèle et obéissa nt à son père spirituel, l'évêque Antony, qui l'ava it
accompagné depuis 1904, l'anpée décisive où, jeune homme, il avait VIE SOUS LE RÉGIME SOVIÉTIQUE,
décidé de s'offrir à Dieu et à l'Eglise. À l'occasion de la publication de la PERSÉCUTION ET MARTYRE
Colol1ne, il écrit à l'évêque Antony: « Votre parole m'a dirigé vers
l'Académie, votre parole m'y a retenu et aussi votre parole m'a porté à la
décision d'y rester. {... J Mon ra pport envers l'Académie était l'obéissan_ )
ce »Ul . Cette obéissance spiritu elle n'était ni aveugle ni servile, mais cons.
ciente et libre, illuminée par l'ascèse, par l' intimité avec Dieu, par la riches- •
se d e ses relations humaines. C'est dans la force de l'authenticité de cette
obéissance et d e cet amour que FJorensky continua à servit son Église,
même quand la situation deviendra difficile et jusqu'au martyre. La Révolution d'octobre bouleversa com plètement la si tuation en
F10rensky d ut progressivement réorga niser tou tes ses acti vités. Il
s'engager de plu s en plus da ns les sciences et la technique, sou vent
sa volonté, ce qui lui coûtait beaucoup. Ses options p rofond es ne
~aient pas. Au contraire, les épreuves successives qu'il devait affron-
rle faisaient grandir et l'aidaient à purifier son expérience religieuse et
ronception du monde. « Alors que l'on profa nait le sacré, il défendai t
valeurs chréti ennes. I ... J À l'ère d u morcellement de la conscience et de
~epéciaiisation étroite des sciences, il cherchait la sy nthèse entre la reli-
la science et l'art, et ouvra it la voie vers une nouvelle conception d u
Alors que l'a théisme était la seule foi a utorisée, il brandi t bien
la sainte Croix, même sous menace de mort. Au milieu de gens tran-
en animaux sociaux, il défendait le droit à la libre créa tion »1.
La situation de Rorensky devint de plus en plus difficile à cause du
_ hostile aux croyants et à ceux qui en général avaient une pensée
!l'8Onnelle. Il aurait bien pu prévoir ce qui l'attendait et aurait pu s'en-
mais il dut vivre la fid élité à sa foi en parcoura nt son "chemin de la
dans les camps de concentration, en essayant jusqu'à la mort de se
utile par ses connaissances scientifiques et techniques, mais aussi
rapport bienveillant envers ceux qui l'entouraient.
la foi était la source inépuisable pour pouvoir traverser toutes les
reuves, mais aussi sa famille, l'amour de sa femme et de ses enfa nts.
la situation d ifficile, les lettres de Florensky sont pleines d' idées
Lb! pouvaient intéresser ses proches, et il trouva it pour chacun les mots
~ à son âge et à sa cond ition.
I-,Jdême si les circonstances l'empêchèrent de mener jusqu'au bout ses
233 Le déd icace de l'eJlemplain'de la Colonne, offert à l'évêque Antony, in ierodiakon ANDRON'" Jlhen:hes Sur la culture et d'élaborer une conception intégrale du monde,
IA.S. TR U8A~ 1. " Episkop Antonij (F1on'nsov) _ du hovnik svja!l«>n nika Pavla Florenskogo IL'év.~ue
An tonij (l-1orensov) - père spirituel du prêtre Pavel F1oll'11skijl _, in l umal MuskcwsMj pIIldar/m, 10,
1981, p. 70. v. Ci 'ENTAUNSKY, ~UII lLollardo r~sSt"', p. 164.

120 12 1
Florensky réussit à accomplir sa "vocation" la plus profonde car ce qu' il manifestait trop impitoyablement, de haut en bas, depuis l'assas·
désirait par dessus tout c'était de sui vre le Christ. Finalement, il s'appro- lbeStial de la famille impériale jusqu'aux innombrables victimes d e la
cha le plus de Lui dans le silence et dans le mystère de son marty~. InCe du pouvoir. On peut dire que la vie lui a, en quelque sorte, laissé
entre les lites l Solovki 4 et Paris et il a choisi. .. sa patrie, même si
Solovki, il a voulu partager jusqu'a u bout le sort de son peuple.
iquement le père Pavel ne pou va it pas, ne voulait pas devenir un
1. FiDÈLE À LA FOI, AU PEUPLE ET À L'ÉGLISE au sens d' un arrachement volontaire ou involontaire à sa patrie;
~e et son destin, c'est la gloire et la grand eur de la Russie en même

La Révolution avait vite entraîné la persécution des prêtres, des savan ts iraJ's ~ue son très grand crime »5.
et des représentants de la noblesse. Plusieurs panni les proches de
Florensky furent obligés de quitte r la Russie (Boulga kov, Berdiaev, • Révolution et l'attitude de Florensky
Eltchaninov, etc.) et réussirent à poursuivre leur acti vité théologique, reli- '- Vis-à-vis de l' État, Florensky était plutôt conservateur, favorable en
gieuse, philosophique à l'étra nger. Florensky, coinme d'a utres, choisit de sorte à la monarchie, quoique cela s'alliât chez lui avec un sens
rester dans sa patrie. Une des ra isons de ce choix était sa formation scien- ~Iyptique et eschatologique" de la vie qui n'a pas ici·bas de cité per-
tifique, qui lui permettait de travailler, de gagner sa vie et de servir son IIftente, mais qui recherche celle de l'avenir (cf. He 13,14). Lui-même
peuple. L'enseignement religieux et philosophique éta it, en revanche, de lus dit dans son Autobiographie: « À cau se de mon caractère, d e mes
plus en plus réprimé et dangereux'. kUpations et de ma conviction [.. . 1, j'a i toujours évité la politique et cru
Il y avait, pourtant, une raison beaucoup plus profonde et personnelle pour l'organisa tion d e la société que les gens de science, appelés
qui donnait à F10rensky la force de rester dans son pays malgré la situa- des experts impartiaux, se mêlent au combat politique. Je n'ai jamais
tion de plus en plus di fficile et le risque continuel d e perd re sa liberté et Il membre d'un parti »~.
même sa vie. Boulgakov l'explique ainsi : « Le père Pavel avait, chevillée son attitude pend ant la Révolution, Boulga kov nous donne un bon
au corps, le sens de la patrie. Natif du Caucase, il avait trouvé sa terre pro- ~gnage : « Alors qu e tout le pays était en plein délire révolutionnaire
mise à la Trinité Saint Serge, dont il aima it chaque recoin, chaque plante, . même les milieux ecclésiastiques sécréta ient l'un après l'autre
l'été et l' hiver, le printemps et l'automne. Je ne peux traduire par des mots ~hémères organisations ecclésiales politiques, le père Pavel demeurait
ce sentiment de la patri e, de la Russie, grande et puissa nte dans ses ~er à cela, soit par indifférence aux institutions de la terre, soit parce
destinées malgré tous ses péchés, toutes ses chutes, ma is aussi dans ses voix de l'éternité sonnait plus fort que les appels du temps. 1. ..1
épreuves de nation élue, ce sentiment très vif chez le père Pavel. Et, bien
sûr, ce n'est pas le fait du hasa rd s' il n'est pas parti à l'étra nger où il aurait
rest pour cela que le bouleversement des relations entre l'Église et l'État
après la Révolution ne l'ébranlait pas. Il demeurait intérieure·
pu faire une carrière scientifiqu e brillante et conqu érir une gloire uni ver- libre par rapport à l' État dont il n'a vait jamais rien attendu , ni avant
selle qui évidemment ne sembla it pas compter pour lui. Bien sûr, il savait révolution ni après, étranger qu'il était à toute servilité envers la hié-
ce qui pouvait lui arriver, il ne pouvait pas l'ignorer, ca r le destin de la ~e, par le haut ou par le bas. On peut dire, sa ns craindre le paradoxe,
le père Pavel a traversé toute notre époque ca tastrophique comme
2 Cela est caractéristique, selon K. Ware, pour toute l'Église orthodoxe pendant le XX· sikle :
" La pet"S&ution des chrétiens russes, qui a suivi la révolution de 1917 [... ) a signifié que, pour la
;• _ Solovki (ou Solovetskj) est une île dans la mer Blanche au nord -est de Saint-Pt"tersbourg, où
grand e majori té des croya nts orthodoxes du rant une grande pa rt ie de ce siède, l'appel li suivre .le
Christ a ét ~, au sens propre et lill&<lI, un appel li porter la croix, 11 œ que 1.. liturgie de Silint ~s l1('
t ~V(' un ancien monastère orthodoxe, qui pendan t le régi me soviétique avai t été transformé en
nomme HI .. mort cré<ltrice de vie H
• Nous avons porté têmoignage de l'Orthodoxie dans ce slède
[ • • • ]
de concentrat ion.
non [lar la parole mais pa r le silence, par une /cbIOSI! pa tiente et s.Îœncieuse '". K. WARE, " Le têmoignage SN. BuI.c.... KOV, • Svja~nnik o. Pavel Aorenskij Ile Père P. Aorenskyl .. , in Hpro (/ amlra",
de l'f:glise orthodoxe au xx' siècle . , in COlltllCts 189 (2IXXJ1, p. 16-17. br. fr., p. 25-26).
3 Un de ses Tares articles de contenu reügieux pendant cette période fut publié 11 l'étranger : ~ . ..MAulobiographie'" , p. 78. Pour son rapport li la politique, voir aUS5i: S.A. vou:.ov, " P.A.
.. Christianity and Culture .., in Tht Pilgrim, 4, 1924, p. 421-437. - - . , .., in HPrcJ d œlllnl", p. 153-156.

122 123
sans la remarquer spirituellement, comme sans prêter attention à SOn _ le signe extérieur qu'était la soutane, Aorensky voulait témoigner
esprit révolutionnaire extérieur. Cette indifférence se marquait aussi dans ~ement qu' il était prêtre. Mais il voulait aussi exprimer une fid élité
la loyauté de sa "soumission à tout pouvoir" [. .. ]. Mais il ne faudrait pas ~ à ses convictions. En 1920, il écrivait cette maxime qu'il adressait
ignorer pour autant tout son amour de la liberté, capable d'obéir auta nt .-ntiellement à luj ~ m ême : « Jamais, et en rien renoncer à ses convic-
que de ne pas se soumettre lorsque l'essentiel était en jeu »'. F1orensky, en Souviens-toi, une concession en entraîne une nou velle, et ai nsi de
effet, a. d émontré sa loyauté politique envers le régime soviétique tout en à l'infini ),10.
restant toujours opposé à son idéologie et à ses actions injustes. De cette
liberté intérieure, j'aurai à parler dans la suite de mon exposé. C'est il lauvegarde des trésors culturels et spirituels
cause de cette Liberté intérieure qu'on lui enlèvera toute autre liberté el •
finalement aussi sa vie. Très vite commença la persécution systématique de l' Église orthodoxe
k;~ les soviétiques au pouvoir, ce qui entraîna la confiscation d es biens de
Fidélité au sacerdoce et à la foi ;église et leur transfonnation souvent sacrilège. En 1918, la Laure de la
Saint Serge fut transfomlée en musée. Quantité d 'objets précieux
F10rensky fut l'un des premiers ecclésiastiques qui, tout en restant fidèle culte accumulés pendant des siècles dans les monastères et les églises
à l'Église, put travailler comme scientifique dans des établissements soviéti- détruits, vendus, perdus.
ques sans jamais trahir ni ses convictions religieuses ni sa dignité presbyté- Pour protéger les trésors matérie ls et surtout spirituels, une
rale. Tant que ce fut possible, c'est-à-dire jusqu'en 1929, Rorensky porta sauvegarde des monuments d'a rt ancien de la Laure de
toujours la soutane, même pendant son travail ou à l'occasion de conféren- Trinité Saint Serge" fut constituée en automne 191811 • Roreosky y tra-
ces dans les établissements soviétiques. (( Un jour [... 1 Léon Trotsky" aperçut comme secrétaire scientifique pendant les deux ans qu'elle exista '2.
avec étonnement la soutane blanche de F1orensky. "Qui est-ce ?" demanda- propos de son travail dans la Commission, F10rensky écrivit au
t-il. "C'est le professeur F1orensky", lui répondit-Qn. "Ah, oui. Je sais ... " llbiarche Tlkhon : « Depuis le 30 octobre 11 918 1. la LaUte est dévolue au
Trotsky s'approcha de lui et l' invita à participer à un congrès d' ingénieurs. ~riat du Peuple à l'Instruction . Par conséquent, il n'est pas qu e-
"Naturellement", lui dit-il, "vous ne viendrez pas habillé comme cela ... "- - d'éviter que les biens de la Laure soient confisqués à l'Église: tout a
"Je n'ai pas renoncé il mes vœux et ne puis porter d'autres vêtements", répli- confisqué; il s'agit plutôt de ce qu'on réussira à sa uvegarder eoco-
qua F1orensky. "Ah, vous ne pouvez pas ... Alors venez dans ce costume ... ". l'Église. l ... ] La tâche principale de la Commission est de faire en
Lorsque, au moment de prendre la parole devant ce congrès, F10rensky qu'aucun objet ne quitte les murs de la Laure et si possible, de con-
monta à la tribune, un murmure d'étonnement parcourut la saUe: "U n pope l'ordonnance de la vie de la Laure. Et fi cette tâche principale s'en
à la chaire !" Et, plus que par sa brillante communication, l'assistance fut
frappée par l'énigme qu'il représentait: un religieux, et donc un obscuran- ~ --- lettre des autorités soviétiq ues rapporta en 1990 qu' il n'y a pas de ttsmoignages dans les
tiste, qui possédait de teUes connaissances dans les sciences exactes! Une ~ sur \es liens entre Aorensky et L.D. Trotsky. Une énigme reste pourtan t. Cf. P.Y. FWKf..NSl<IJ,
:- ...... gibeli (Après la mortl ,., in "L'rmp,i;;o'l/Itmml", p. 177.
sou tane blanche, une tête claire, une âme pure : un véritable merle blanc })~.
10 Ce texte, dont rignore l' origine, est repris dans : Père ANOltON1KOS lAS. TRUIlA~ 1. P. v.
II1I&.I, • Pavel Aonmki ", in LeI/ml sovilliqun, 383, 1990, p. 139.
7 S.N. BUlCAKOV," Svja§œnnik o. Pa vel Aorcnskij [Le Plore P. Aorenskyl ,., in "Pro rI w.,'m", II De œt te Commission faisaien t partie entre autres : lou.A. Oisoufiev (président), I.E.
p. 398 (Ir. fr., p. 24). a.cs.renko, N .D. Pmt<lSOV, M.V. Boskin, PN. Kapterev (i l sera plus tard emprisonné, en m~e temps
:.Florensky), T.N. Aleksandrova-Dolnik, SN. Dourylin, 5.1'. Mansurov et M.V. Chik (les deux der-
8 Léon D. Trutsky [Lev D. Truckijl (1 879- 1940) ~ait un poliliden, un des leaders du mouve- . IOnt devenu s prêtres plus tard).
ment comm uniste en Russie, un des organisateurs d e la révolu tion. À l'époque, il était directeur d~
"Glavelektro" ou Aorenskya travaillé de 1921 à 1924. Plus tard , il s'opposa à Staline et fut persécute
ait 12 En m{>me temps, F10rensky essaya aussi d'encourager ses amis à s'occuper de la sauvcgar-
....:!:.~utns œntTt'S culturels et s pirituels, spécialement celui d 'AbramlSevo. Ccluki était un centre
par le régime sovi~ique. Il étai t <l ussi publiciste ct critiq ue li ttéraire. et artistique, ancienne propriété dcs écrivains Aks.1kov, de la région de Moscou, non loin de
9 LF. bA;IN, oc Vospominani}o1 0 P.A. Aorenskom ISouvenin sur P.A. Aorenskyl ", in "Pro (/ Posad . Aorensky s'y rendit plusieurs fois et il écrivit.li ce propos à Alexandra Mamontova.
COlltra", p. 164 (Ir. fr. : V. CIlfNTAUNSICY, "UII Uollllrdo rusY", p . 174-175). Il Ya aussi d 'autres histoÎn.'S "- héritièt'e du domaine d ' Abramtsevo et une amie de longue date de Aorensky. Voir une lettre
au sujet de ses relations avec Trotsky : à l'occasion, on \es aurait vus ensemble dans une voiture. VOiT : M..montova (191n. oté dans : Cf. Père ANDItONlKOS lAS. TltuBAttv I. P.V. F'LoIIDlsIa, • l'a ...cI
S.A. VOlJ(()V, oc P.A. AOren5kij ", in " Pro n rol/tra'", p. 158-159. Des doutes subsistent sur ces rapports, - - '.' ", in Ltlt~ soviltiqUN, 383, 1990, p. 140.

124 125
ajoute une autre, secondaire en soi, mais sans laquelle la première n'est proches et collègues
pas réalisable: orienter les travaux de restauration dans le sens le moins
dommageable pour la Laure ... ~o, partir de l'année 1920, FIorensky travailla à Moscou, loin de sa mai-
La Commissio n réussit en peu de temps à faire un inventaire de tous et de sa famille (entre Moscou et Serghiev Posad, il y a 70-80 km). Il
les biens de la Laure et à en publier le catalogue. Cela empêcha la vente ou donc souvent chez sa mère, qui vivait à Moscou l '. Sa famille lui
la fuite de ces biens à l'étranger. La Commission réussit aussi à préparer le _ua beaucoup. Cependant, c'était encore d 'elle que FIorensky recevait
terrain pour une réouverture de la L.:lure 1t• À ce propos, Florensky avança force de continuer son travail et de surmonter les difficultés qu'il ren-
l' idée d' un "musée vivant" où chaque objet serait conservé dans le cadre F trait. Les rencontres certes étaient de plus en plus rares, mais cela, au
qui l'unissait à ses origines et à sa vie. Il défendait cette idée, car il estimait d 'affaiblir les relatio ns avec sa femme ct ses enfants, les renforça,
nécessaire pour la culture spirituelle de préserver la Laure et le monastè_ Prune nous le verro ns surtout pendant sa captivité.
re d'Optina comme monastères actifs. JI fit pour cela tout ce qui lui était En mai 1920, FJorensky reprit la rédaction de ses souvenirs d 'enfance,
possible. Malheureusement, il était déjà trop tard l5• avait commencée en 1916 et qu' il poursuivit jusqu'en 1924. Sous un
La Laure fu t réouverte seulem ent comme monument artistique et resta qui était contraire aux valeurs de la foi chrétienne, il voulut tran-
pendant de nombreuses années propriété des musées soviétiques. Au lieu à ses enfants ses propres expériences religieuses et ses perceptions
de la vénération religieuse des objets sacrés on assistait à une propagand e mystère, qui pour lui avaient une importance fondatrice2ll.
antireligieuse de plus en plus forte. De plus, il fut décid é de procéder à un Avec les valeu rs spirituelles, Florensky vou lut transmettre aussi à ses
exa men sacrilège des reliques de S. Serge. Selon certains témoignages, IDfants ses connaissa nces scientifiques et sa culture générale. li était très
Ro rensky était avec ceux qui, la veille de l'examen prévu, ava ient rem- à leur âge et aux intérêts que chacun d'eux manifestaif l •
placé la tête du Saint par une a utre, pour que, dans le cas d 'une destruc- Florensky souffrit aussi de l'absence de ses meilleurs amis, qui avaient
tion du corps, au moins une partie puisse être ga rdée intact el ~. • partir à l'étranger ou vivaient cachés. Tout contact avec eux aurait été
Florensky à de nombreuses occasio ns montre son attachement au uagereux pour eux, pou r lui-même et pour sa famille, étant d onné que la
monastère et sa dévotion à saint Serge. Dans son article LA LAure de la secrète contrôlait désormais to us ceux qui avaient en quelque
Trinité-Sain t-Serge et la Russie17 (écrit en 1918) il exprime sa pensée sur l'im- lhaccord avec le régime.
portance d e sa int Serge de Rad onège, {{ Ange gardien de la Russie », et de Florensky trouva néanmoins de nou veaux amis, même parmi ses collè-
la Laure, «cœur de la Russie ))11. Certes les rapports ne pouvaient plus être du même ordre qu'avec
anciens amis. Du moins, il n'en est resté que peu de témoignages. On
13 lUrIlal Moskovskoj palriarhil, 10, 1990, p. 23. Sur la rigueur ct l'ascèse de Aorensky et d~ ses évoquer l'amitié avec le grand savant russe, Vladimir Vernad sk y22,
coll~ucs pendan t leur travail dans la Commission, voir: T.V. R07..ANOVA," Iz vospominanij lÀ partir lequel FIorensky commença un dialogue scientifique, surtout après
des souvenirs1 ., in Voprasy lileratury, octobre 1990, p. 212-215.
14 La commission prépara, par exemple, les conditions nécessaires Il l'application du décret
"Sur la transfol"lTlation en musée des tmors histori~rtistiques de la Laure Trinité-Saint·Scrge·, En 1915, sa mère quitta Tiflis et s'installa li Moscou (1.11. BurdtnM 16/ 12, kv. 51).
signé le 20 avril 1920 par le prés.ident du Conseil des commissaires du peuple V. Léni ne. Cf. HSouvmirs"', p. 1·268. Un autre document très précieux - qui fait partie d u mème recueil
15 Cf. Père ANDRONlXœ (A.s. TR~1. P.V. F\.oIŒNsIa, " Pavel Aorenski ", in ut/rrs sm>itti- IOn 1'estament", klit prndant les années 1917-1923, un texte court et dense, qui montre son
qllts,383, 1990, p. 139-141. .,.... pour ses enfants et 50n désir de leur transmettre les valeurs essentielles de la vie. Cf.
16 Cf. P.V f'LOIlENSl(I), " Sokrytoe wdo 1Le miracle caché) .., ln Nllub 1 rtligi}Q, 6, 1998, P 30-33 , ~nie [Testament1 .., in HSourxnirs", p. 44{).444.
E. V. IVANO\'A, " San Sergio 1" la formazione intenore d i Pavel A AorenskIJ ., ln N KAUCH-r.iCHJSCHV>1U, 21 Cela sera très évident dans ses lettres pendant sa captivité (voir plus bas).
A. MAINAIlOI (éd.), Soli 5tTgio~ Il $UlI ltmpo, Magnano, 1996, p. 249-250; S.A. Vou:.ov, ~ l'.A. Rorenski)~, 22 Vl"rli",i.1 Vernadsky 1V.1. Vcmadskij1 (186.3-1945), professeu r à la Faculté des sciences ""tu-
in "Pro t l colllm~, p. 160. Les reliques de S. Serge furent remises à leur place en avril 1946 à l·occasio." de Moscou. En 1928, il organisa un laboratoire bio-géo-d umique. Il développa
de la réouverture de la Laure. Cf. P.V. FI.OR.ENSKIj, A.I . Ot.EKSENKO, " ... i moi mysli pus t' razvivajulsj<1 ct, pendant ses conférences à Paris (Sorbon ne) en 1922-1975, il influença aussi P.
v vas ... 1... que mes pensées se développent e n vous ... 1 ,., in ~Œuuns", 1. IV, p. 6-7. qu i sous la notion de ~noosphère~ comprend une couverture spirituelle
17 .. Troiœ-Sergieva Lavra i Rossi)il ", in Troia-Sn-giroa ùronl, Sergiev Posad, 1919, p. 3-29 ; .~ - ",n f""""""1 u" la terre. Cf. IP.V. FI,OIŒ.NSI(1j1. .. Perepiska V.I. Vcrnadskago i P.A. Rorenskogo
HŒu~-, t. Il, p. 352·369 ; traduction française : " La Laure de la Tri"ité-Sainl-5erge et la Russie ", in ~ . ance ... 1 ", in Notry; mir, 2, 1969, p. 194-203 ; 110.1, "' V.1. Vemadskij i sem'j.a Aorenskih
Ùl p"sp«lirx inuvslt. L'iconost~ d Ilulm ifrifs sur /'Ilrt, Lausanne, 1992, p. 28-53. ...... Iy iz amivov) IV.!. Vemads ky e t la famille de Rorcnsky (MatériaU)( d'archives)! .., in Vuprosy
18 " Troiœ-Sergieva Lavra i Rossip .., in -ŒUtrn'SH, t.lI, p. 354 (Ir. fr.. p. 311. : tsI~rwzlUlnijil i tthniki, l , 1988, p. 80-981" 2. 1988, p. 54-69.

126 127
1927. Il envoya chez Vernadsky ses fils Vasily et Kirill qui devint son meil. 1922, il d onna deux cycles de cours, d ont certaines pa rties
leur d isciple. Le contact avec Vernadsky est a ttesté même penda nt la cap..
déjà été exposées sous une fonne initiale à Serg hiev Posad . Dans
tivité de Rorensky comme le révèlen t les lettres à sa femme et à ses fils.
LA philosophie du culte1', Aorensky présente les différents aspects d u
En 1922, F10rensky participe aussi aux acti vités de la société littéraire et
général, du culte chrétien et, en pa rticulier, d ans l'Orthodoxie. Le
artistique "Makovec", dont faisa it pa rtie sa sœur Raissa et où il rencontra
l'Église - avec la célébration eucharistique au centre ~ est la sou r-
des artistes tels V. FavorskyV, P. Pavlinov, 1.5. et I.Ja. Efimov, et d'autreslt.
Au long des années passées d ans les établissemen ts sov iétiques,
te toUte vie, pensée et activité chrétiennes.
F10rensky fut très respecté, tant dans les milieux scientifiques que dans la t.e cyde Près des lignes de partage de fa pensé~ contient les différents a rli-
~e période, d ans lesquels Aorensky continue à examiner l'acti-
société en généra l. Il n'avai t pas seulement un gra nd sa voir et un large
horizon d'expériences, mais aussi un rapport très bienveillant envers cha_ maine, non plus sous l'aspect du culte, ma is sous celui de la cultu-
que personne. Une employée qui travaillait avec lu i da ns l'usine but de ces cours, dans la perspective de F1orensky, est « d'expli-
"Karbolit" raconta: « Une fois je suis allée au travail avec Pavel A. el j'ai le sens intérieur de certains objets, aspirations et notions de la con-
commencé à critiq uer un de nos collègues. U m'arrêta et me d it que, pour chrétienne du monde et la place histo rico-culturelle de celle-ci ))29.

lui, il n'y ava it pas de mauvais collègues. Il faut savoir réveiller dans cha- deux cycles de cours sont liés l'un à l'autre et forment ainsi une
que homme le meilleur de ce qui lui appartient, et éteindre le mal »l\ Os restent toutefois inachevés: F10rensky aurait voulu, en effet, éla-
une "anthropodicée orthodoxe", en trois parties: a) la création de
L'enseignement et l'approfondissement philosophique, relig ie ux b) sa "consécration" losvjaSlenieJ, c) son activité.
et artistique PIorensky s'intéressa aussi de plus en plus à l'art, surtout celui des icô-
D écrivit plusieurs essais sur l'art russe ancien. Les plus significatifs
Tant que ce fu t possible, Ao rensky continua à travailler da ns les domai- : LA liturgie comme synthèse des artsl ' (1 918), Prière devant l'icône de S.
nes philosophique et relig ieux. Il réussit à a pprofond ir ses in tuitions de (1919) et La perspective inverséell (1919). Parmi ses écrits ultérieurs
jeunesse et à leur d onner souvent une concrétisation nouvelle. Mais il ne il faut mentionner L'iconoslasel4 (1922), LA description des pallaglties
put rien mener à terme ca r son travail dans ce d omaine fu t interdit. Il ne LAure de la Trinité-Saint-Serge du XII' au XIX' siècl~(1923) et le livre
lui restait que la correspond ance et le témoignage direct de v ie, jusqu'au
martyre.
~!
Après la fermeture de l'Académie de Serghiev Posad, l'enseig nement de

~
et le çhristianisme, à l'u Académie pou r la culture spirituelle u, mais il ne réussit pas à le faire.
cette institution fut assuré à Moscou, d'abord dans le monastère "Dani lov" . 'Z1 Les œuvres de ce cycle on t ~t~ publiées seulement après sa mort: uPhilosophit du cul/t", p.
pendant l'année 1918/ 1919, puis d ans le monastère "Petrovsky" jusqu'en . Quelques paragraphes avaient paru séparément: • Filosofi}a Kul'ta (neopublikovannye fras-
) (Philosophie d u culle (fragments inédi ts») ", in 5;".001, 26, 1991, p. 215-226.
1928. Florensky continua à enseigner, mais il donnait des cours di fférents
En 1922, Aorensky annonça la publication d'un reo:ueil de œrtains de ses ouvrages avl'(: a-
et avec des fréquences va riées. li accepta aussi certains cours a illeurs::". ils furent publiés seulement après sa mort, comme des oeuvres autonomes, ou dans des
Voir la dernière parution dans "Œwvrn", t. III (1), Moskva, 1999.
Citation de Aorensky, repris dans ANDAONtK, Nprofrs~u(', p. 234.
23 V.A. Favorsky IV.!. Favorskijl (1886-1964) - peintre ct illustrateur russe, fondateur de 1'00;1.. Comme membre de la Commission, Aorensky travailla aussi à la restauration des icônes.
de rylographie. En 1922, Favorslcij a fait un ex-libris et deux rouverturcs pour les livres de Aorensky • H ramovoe dej§tvo kak sintez iskusstv ~,in HŒuvrrs"', t. Il, p. 370-382; traduction françai·
ImIIgillairrs rll ghmltrir r I U rw".brr l'ri lalll qur for".r, ainsi qu'un portrait de lui en sculpture (mima. " liturgie comme synthèse des arts .., in LA pnspteti/N învrrsk. L'îCf",osla~rl IIUtrrs kTits sur I"lIrl,
ture sur un (5). Cf. 5.1. F\Jrxl', "Ob o. Pavie Aonmskom (1882. 1943) [Sur le PèTe Pavel Aorenskyl .,
in ~Pro rI rolltrtz", p. 125. -.me, 1992, p. 54-62.
• Molennye ikony prepodobnogo Sergi;a ..,In "ŒuvrrS", t. Il, p. J8.3..4œ.
24 Sur ses liens avec C\' ŒTCIe et sur son rapport à l' art, voir : LF. OON, . Vospominanija 0 I~A.
Florenskom [Souvenirs su r P.A. Florenskyl ~, in "Pro rI crml rtz", p . 162-ln. • Obratnaja perspekliva ~,in "ŒU[JR'SH, t. lU (1), p. 46-103; traduction française: .. La per-
inv~ .., in LA pnsp«tiw illwrs«. L'iCf1llOSI11M rt aulrtS kritJ su r l'IITI, Lausanne, 1992, p. 67-
25 Igurnen AN~tK ITRUBAftv AS.I, . Nautoo-tehruœskaja i7.obrctoltel'skaja dejatel 'nost PA
Horenskogo v 1920-1933 IActivit~ innovatrice scit'ntifiro-technique de P.A. HOl"l!nskyl ., in
"CrmprÎSollntlnrllt", p. 214. .......... .... lkonostas ", in HŒuvrrs", t. Il, p. 419-526; traduction française : " L'iconostase .., in lJl p"'
:rw- 1IIvrrs«. L'îClmOStllSt rt lIulrrs «rit! Jur l'arl, Lamanne, 1992. p. 121·210.
26 En août 1919, pou eJlem ple, Aorensky fut invité par Berdiaev" donner le cours sur le pL.ltu- Opis' ptlTUlgij Troiu--Sngirooj ûn"} XII-XIX vd;;ov, Sergiev Posad, 1923.

128
129
Amurossy, sculpteur du xv' siècle à la l.JJure Trillité-Saint-Sergel' (1927), rédigé .cnVITÉ SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE
en collaboration avec lou. OlsoufieV».
Dans le domaine de J'art s'inscrivent aussi ses cours à Ja chaire
dlt'A nalyse de l'espace dans les œuvres artistiques" à l' institut "Ateliers au Jong de son travail d'enseignement et de ses efforts de sa uve-
supérieurs artistiques et techniques 1Vis§ie hudo"!es tven'lO-tehlliCfSkie du patrimoine culturel, Florensky maintint ses activités scientifi-
masterskie (VHUTEMAS)]". Aorensky fut nommé professeur de cet ét~ et techniques. Il comprit vite que bientôt il ne lui serait plus possible
blissement en 1921 et y enseigna jusqu'en 1924. Il Y rédigea un cours, qUi . ~ comme prêtre et de travailler pour sauvegarder la culture spin-
a été publié récemmenr". À propos d e cet enseignement, il dit: « li a fa l Son activité dans ces d omaines était rendue difficile et de plus en
créer cette discipline en me servant des mathématiques, de la physique, de
la psychologie et de J'esthétique. Et, comme toujours dans ma vie, la diffi- ce qui concerne les sciences et la technique, il opta pour la "physi-
culté de la tâche faisait son attrait »oW. • appliquée" . Très tôt, il s'était intéressé aux sciences naturelles, surtout
La culture reste un des thèmes les plus importants dans les écrits de • physique. Maintenant, son choix était déterminé par les événements.
_ cette période. La culture a son origine dans le culte religieux, qui présup- ,w fallait renoncer à la physique théorique en vue de l',élaboration d'une
pose l' unité du céleste et du mondain, de l'intellectuel et du sensible, du pception intégrale du monde. Ce n'était pas ce que l'Etat voulait de lui.
spirituel et du corporel, de Dieu et de l'homme, qui est fond é sur le mystè- chargeait de diriger certaines sections de recherche. On lui deman-
re de la "divino-humanité" du Christ. Aorensky a montré les d éviations des conférences sur divers sujets scientifiques et techniques. On lui fit
qui se produisent quand cette unité est perdue et les dommages qui s'en- très grande confiance. Florensky resta fidèl e au service de son peuple
suivent pour la culture«l. Même plus tard, pendant son travail dans les éta- la fint). Quoique déjà en mai 1920, il disa it : « Mon travail est ard u
blissements scientifiques, Florensky continuera à réfléchir sur les voies laisse souvent spirituellement épuisé. Mais que la volonté de Dieu
possibles d'une synthèse qui soit à la fois mathématique, philosophique, Itfaite » 44.
artistique, physique et religieuse41 •
Un très beau témoignage nous est resté sur ce que Florensky consid é- .sagement dans les établissements de recherche
rait être sa "vocation" d'enseignant : sa tâche principale était de produire
une "katharsis", entendant par là une« purification des prémisses erronées Florensky commença à tra vailler à J'usine "Karbolit" de
et des dogmes de l'époque actuelle, de la fausse science et d e la fau sse phi- lDIcou 4S, d'abord comme consulteur, puis comme dirigeant du contrôle
losophie, afin que les étudiants puissent avec l'œil pur de leur intelligen- produits de l'usine et d es recherches scientifico-techniques. Pendant
ce (um] apprendre à fixer le domaine spirituel, découvert par grâce. 1.. ·1 travail, il fut envoyé aussi pour suivre les cours supérieurs des rech er~
Je crois qu' il n'est pas aussi important d 'apprendre le système de tel ou tel scientifiques à Moscou.
philosophe que de redresser l'entendement et ainsi d '''aplanir le chemin" , 1921, il passa à "Glauelektro", où il travailla jusqu'au 1924 comme
vers Je Christ qui vient dans l'âme »4J. lfÎ!Iclleur dans diverses sections: la commission du phénol, les sections
~nique et chimique, l' institut électrotechnique expérimental, etc. En
36 Amurosij, Troictij rtU'ik xv vdIl, Sergiev Poud., 1927.
fut élu membre du "Conseil central de l'électrotechnique
37 louA Olsoufiev (tI 939), hislorien de l'art. ';Iatralnij èlektrotehniteskij souet] du Glavelektro" et il commença à tra-
38 AII4li: prostl1lnstutnnoslÎ tI "wdoUstutnl1O-iwbr/Uild'nih proindt"rlij4h tAnalyst dt III 5pIltill/lti ri
du It mps dilns Its autrrtS dt l'art figll ralifl, M06kva, Pmgress, 1993.
...
39 HAlllotriogrvph~.p.77.
...43Aorensky ne travailla pas en vue d'une carrière professionnelle et encure moins dans le sens

~-
cuUabo111ltion avec le régime, comme certains le lui reprochèrent. Voir : N. BoNBCXAJA, • Ouistus
40 O. igumen ANDRoNnc. lAS TIn.JB,o.tI;vI,. t.izn' i sud'ha (Vil' et destinl_, in HŒuvnos"", 1. 1, p. 26-11·
41 Dans une lett~ à V.l. Vemadsky en 1929, il parle de l'existence dans la bi06phère ou, PCl.l t-
H
H
être, s ur la biosphère, de ce qu'on pou1"T<lil appeler la Hpneumat06phère l'existence d'une partie spé-
,
--
Wek f1on.nskys _, in P. ~ (éd.), Ru5SiscM &/igîonsphilosophit und CnosÎS, Hildesheim,

la citation, dont fignore l'origine, provient de : ierodiakon ANf.lIta'.IlK lAS. Tlwtv.&1.


ciale de la malière enlraÎnée dans le tourbillon luugovorotl de la cul ture ou, plus précisément, dans le .-.... ye œrty lirnosti, tb:n' i IVOrœslvo svpsœnnika Pa vla Aorenskogo Iles lignes principales de
tourbillon de l'esprit H. Lettre à Vem adsky (2 1.9. 1929), ln Nf}VY; mir, 2, 1989, p. 198. ~1itf, de la vieet de l' œ uvre du prêt.~ Pavel Aorenskyl _, in Hp", ri con/nl", p . 503.
42 Lettre à. l'évêque FéodOl" (22.9.1922), in ANDIIONIK. H p~Ur", p. 241. - Cette usine fabriquait des matières plastiques (karbolil ,. phb-ool).

130 131
vailler à la "Commission moscovite pour les normes et règles électrotech. donna un cours à l'institut histologique de l'Université de
niques IMoskovskij ob"edinennyj komite èlektrotelmileskih tlorm i pravil .ur l'utilisation d 'un ultramicroscope d 'un type spécial.
(MOKÈNil". r;robre 1921, Florensky participa au VIlI<Congrès d'électrotechni-
En 1925, Florensky fut nommé dirigeant du laboratoire d'essais des ~ décembre 1926, il donna une conférence devant la "Société tech·
matériaux, créé par lui-même, à l'''lnstitut électrotechnique expérimental russe [Ru sskoe tell1liéeskoje obséestvol" à Leningrad (Sa int-
de l'État IGosudarstvennyj èksperimetltal'nyj èlektrotelmiéeskij institut oure) à l'occasion du cinquantenaire de la bougie électrique de
(GÈÈl)J". Pendant l'été de la même année, il fut envoyé dans le Caucase hJ<.
pour étudier la possibilité de produire du basalte fondu. En novembre ~cipa deux fois à la "Conférence soviétique sur les matériaux élec·
1926, il participa en tant que représentant du GÈÈI aux conférences SUr les itiIateu rs [Vsesojuznaja konfeTel/dja po èlektroizolirujuséim materialam 1" il
sources du cou rant électrique. : du 15 au 19 mai 1929 et du 20 au 24 février 1931. La deuxième
Après son exil à Nijny Novgorod il reprit, en septembre 1928, le travail intervint avec sept conférences.
dans le même institut, qui avait changé de nom: "Institut soviétique d'é- même époque, Florensky rédigea aussi plu sieurs ouvrages scienti·
ledrotechnique [Vsesojuznyj èlektrotehtliéeskij institut (VÈ1) I". En janvier techniques. En septembre 1924, il publia une de ses contributions
1930, il fut nommé assistant du directeur du VÈt et chargé des questions dans le domaine scientifique, Les diélectriques et leurs applications
scientifiques. Tout en restant le dirigeant du laboratoire des matériaux, il , qui sera suivie par d 'autres livres et articles sur le même sujet:
prit pendant l'année 1930 la direction de plusieurs autres sections. En mai- de l'énergie mondialft1(1925), Phénol. Production et caractéristiqll~
juillet 1931 , il fut chargé de chercher les lieux favorab les pour ouvrir des REcueil d'informations à propos des isolants. Carte et fibre isolallts4~
mines de graphite (Mariupol), de fer (Kertch) et de magnésium (TIflis et et La physique au service des mathématiques5Cl (1932).
Tchiatura). les années 1927·1934, Florensky fut rédacteur de la section de
En 1931 , Florensky fut élu à la présidence du Bureau pour les maté- 1..:'- -. des matériaux lMaterialovedelliel" de l'Encyclopédie tecJmiques '
riaux électro-isolants du Comité énergétique de l'URSS. En mai 1932, il pIICtSkOja èndklopedija l. Il y rédigea 134 a rticles sur l'électrotechniqu e et
devint membre de la "Commission de standardisation des signes, termes
et symboles scientifico-techniques", près du "Conseil du travail et de la
défense de l'URSS [Sovet Truda i Oborony SSSR l" .
Portance de son travail scientifique
L'enseignement, les conférences et les publications fait que, même après sa première condamnation, FJorensky put se
• confier des responsabilités, prouve sa grande autorité de spécialiste
Florensky fut souvent invité à enseigner, à donner des conférences et à ~~technique et dans d'autres domaines. Boulgakov avait raison
participer à des congrès scientifiques. J'évoque ici seulement les épisodes il écrivait: « Sur le plan scientifique, on ne pouvait manquer d'être
les plus importants. par la profonde connaissance de son sujet que manifestait le père
En 1919, Florensky donna deux conférences à 1"'Association russe des .. étranger à tout di lettantisme ; quant à l'étendue de son champ
ingénieurs (Vserossijska associacija itlZenerovl" et à la "Société russe des ~ scientifiques, elle fait de lui un esprit universel exceptionnel
électrotechniciens [Russko oMéestvo èlektrotehnikovJ" : le 27 juin, sur le prin- par manque de détails, je ne peux même pas préciser toute l'am-
cipe de la discontinuité, et le 12 septembre, sur l'interprétation géométri·
que des nombres complexes.
DiHd:triki i ih trlmiftskot primtfltflU>, Moskva, 1924.
En 1919-1920, il enseigna la physique dans les classes inférieures de
"Zapasy mirovoj ènergii ,., in t/drtrifibâj4, l, 1925, p. 1()...16.
l'''lnstitut de la formation nationale de Serghiev lSergievski institut tlarod· K.rtro/it. EX" proizvodstoo i suojstoo, Moskva, 1928.
nogo obrazovatljal" ; pour les classes supérieures, il enseigna la méthod.e Sbomik dlmflyh po izoljocii. Bllgamll i fibm dljn izoljncii, Lening rad , 1932.
(dialectique) de la géométrie et les mathématiques, l'astronomie et l'hI- .. F"Ltika na slulbe matemaliki ,., in SociRllstittskRjn mwllstrllkcijo i /ilium, 4,1932, p. 43-63.
stoire de la culture du matériau. Pendant l'été 1920, avec le professeur I.E TrlmiLtsJaljll tflcik1i1pNij/l, Moskva, 1927-1930. F10rensky médita les volumes 1_11 et 261.

132 133
pleur. Il rappelle plutôt les personnalités titanesques de la Renaissance; PREMIÈRE ARRESTATION ET EXIL INTÉRIEUR
Léona rd de Vinci et d'autres, peut-être aussi Pascal, et chez les Russes
surtout V. V. Bolotov »~. '
Le travail scientifique de Aorensky consistait surtout dans la recherche ~'hostilité, voire la haine contre Rorensky s'était accumulée pendant
des nouveaux matéria ux qui étaient indispensables pour transmettre l'é-. r.années, et final ement les soviétiques accumulèrent suffisamment de
nergie électrique de haute tension sur de longues distances. Cela était pour le condamner. Ils ne pouvaient supporter que quelqu' un
essentiel pour le progrès de l' industrie en Russie et aussi pour la défense contre les bases mêmes de leur id éologie, même si Florensky ne
du pays. Aorensky fit des efforts pour que ces matériaux puissent être __ jamais explici tement.
produits à partir des ressources nationales, ce qui favorisa it l'économie de r.:;-ptemière arrestation et l'instruction rnontrent comment les procès
la Russie en la libérant du marché extérieuc5J. ~ques étaient "montés" et injustes.
On peut comprendre le témoignage de Lioudvig K. Martens, un ancien
révolutionna ire, rédacteur en chef de l'Encyclopédie teclmique, qui - au
moment de la deuxième arrestation de FJorensky (1933) - intervint en sa
faveur et écrivit : « Le professeur Aorensky est l'un des plus grands scien- de Florensky commença tou t de suite a près la
tifiques soviétiques et son sort a une très grande importance pour le deve- dans les années 191 8-1920, quand il travaillait dans la
nir de la science soviétique en général et d'un certain nombre de nos éta- pour sauvegarder la La ure de Serghiev Posad. Cette
blissements scientifiques »St. en effet, fu t présentée comme une tentative contre-révolu-
Même plus ta rd, dans les camps de concentration, Aorensky a continué de fonder un "Vatican Orthod oxe". Une autre sévère critique
à faire des découvertes et des inventions qui furent brevetées et reconnues Florensky concernait sa manière d'enseigner. Il fut accusé d'avoir
comme importantes 55 • "coalition mystique et idéaliste" avec V. Fa vorsky.
Cela confirme que le but d e son travail scientifique était le même que "Sécution pouvait avoir aussi des prétextes d'ord re pseudo-scien-
celui de tou te sa vie, comme il l'exprima lui-même dans une lettre: {( Toute que, par exemple son livre Les imaginaires en géométrÎe (1922) fut critiqu é
ma vie à été consacrée à la science et à la philosophie, et je n'a i jamais avoir interprété la théorie de la relativité comme mettant l' homme au
connu de repos, ni de loisir, ni de plaisir. Non seulement tout mOIl temps spirituel de l' uni vers. Il était aussi critiqué pour son article Ù1 phy-
et rnes forces sont a llées au service de l'humanité, mais aussi une grand e au seroÎce des mathématiques (1932) où est décrit l'électrointégrateur,
partie de mon modeste salaire »"'. des calculatrices ana logiques mod emes~7 .
systématique que Aorensky subit pendant quinze ans
se comprend seulement si l'on se souvient que le vrai sens de
ses activités culturelles et scientifiques était religieux et que pour
il était considéré comme "idéa liste" à l'ép<XJue. Pour lui par contre
était occasion de continuer son service de l'Eglise'lOl. En se sens, il est
S2 S.N. BULGAKOV, .. SvjaAœnnik o. Pavel Aorenskij [Le Père P. Aorenskyl _, in ~Pro ri (Ol!lrIl~,
p. 395 (tr. fr., p. 22).
53 O ... Voprœy èlcktro-ma terialovedenîja vo Vtl ~, in Soci#/isliàskJljll rt'kon5/ruteijll j nauJ;,l. 8,
t .. que le destin de Florensky a été déterminé par sa foi au Christ et par
mndition de prêtre, comme aussi par sa conception religieuse et philo-
;~hique du monde~ .
1932, p. 194-209 ; icrodiakon ANDIlONIK (AS. TRl1BAful," Osnovnye èerty liblosti. Hm' i tvorœsh'O
s\'jaAœnnika Pavla Aorenskogo [Les lignes principales de la personnali té, de la vie et de l'œuvre du
prêtre Pavel F1orenskyl ., in "Pro ri amlrtl~ , p . .501-506.
54 V. CHf.NTAUNSKY. " Un Lt'Cmardo russr", p. 183. :. ce.' article fut publiquement conda mné en juin 1933 par la censl!re du Parti communiste,
55 Sur les 38 dkouvertes et invenlion$ brevetœs, faites souvent en collaboration avec S('S col, spéc:aJi.sée pour les publications de mathématiques et physique. .
lègues, voir igumen ANDfIQNIK [TRl1BACtv AS.L .. NaubvJ-tehniœskaja i;(obre!a tcl'skaja dcjatcl'no5t a. igumen ANotIQNIX lAS. TlUBAONI, ~ œ.n' i sud'ba IVieet de:stin1 '", in "Œuumt",t. l, p. 29.
P.A. F1orenskogo v 1920- 1933 IActivité inllOvatriœ scientifico- to:rlmique de P:A. Aorensk yJ '", in Floœn.sky et beaucoup d' aut res, comme dit Chentalinsky, avaien t en vérité .. une 5I'Ule
" L'tmprÎ5cnnrmrnl", p. 218, 22 1-227 (note 3). ~ commune ; la Foi. ' ... 1 Toutes les autres accusations étaient fausses et inventées ". V.
56 Lettre 11 la diroctkm du cam p (février 1934), in "Œllum", t. IV, p. 81. AlJNSKy, ~Un lLonarlÛ) fUSst"', p. 162.

134 135
Le motif de sa condamnation a été différemment présenté. Selon sous couvert d' une institution scientifique d' État, des livres reH·
Oudelov, ce fut le refus d e FJorensky de renier publiquement sa foi to ; selon en vue d' une diffusion massive. Dans la plupart des cas, ce ne sont
Filistinsky, sa fid élité à l'ÉgliStt'; P. Evdokimov estimait que c'était à cause des recueils de "saintes" icônes, de crucifix et d'autres pacotilles ...
de son insistance sur la prêtris~. On peut, fina lement, unir ces di verses l'un de ces textes, à la page 17 d'un volumineux ouvrage "scientifi-
interprétations : (( La raison fondamentale pour condamner FJorensky écrit par deux collaborateurs du musée, P.A. Florensky et lou.A.
était sa fid élité à la Vérité qu'il confessa dans la foi, qu'il voyait garantie ÏSoufiev, et publié en 1927 par une maison d'édition d' État sous le titre
dans l'Église et qu 'il annonça et célébra comme prêtre dans le culte jirvrossy Troïtski, sculpteur sur bois du X V' siècle. Les auteurs expliquent:
(eucharistiqu e) »". IIW' neuf images (il s'agit de gravures reproduites à la fin du livre), huit
Tout en se rendant compte du mal de cette persécution contre la reli. ~ rap~rtent effectivement aux événements de la vie du Christ, et la neu-
gion, FJorensky voyait en celle-ci un aspect positif et très profond : la décapitation de Jean Baptiste". Seuls de fieffés coquins peuvent
« Même si au plan de la compassion personnelle, je ne peux pas ne pas être
de telles absurdités, sous couvert d' un livre scientifique, dix ans
désolé pour les hommes, qui sont tombés dans la difficuJté à cause des la Révolution, dans le pays des Soviets où n' importe quel pionnie ~
questions religieuses, je crois qu'au plan historique, il est avantageux et que la légende du Christ n'est rien d'autre que du boniment de
même indispensable pour la religion de passer à travers une période dif· ~ »61.
ficile, et je ne doute pas que cette période sert à la religion seulement pour les dix derniers jours de mai 1928, un groupe nombreu x de
sa purification et qu'elle la fortifie »W. ~nts, hommes d'Église et laïcs d e Serghiev Posad, fut arrêté par
~POu" et transféré à la pri son des Bou tyrkilll. Florensky fut arrêté
Première arrestation la nuit du 21 au 22 mai Pendant l' interrogatoire, le 25 mai,
Au printemps 1928, la propagande soviétique, surtout a ntireligi euse,
IDrensky écrivit comme réponse à une d es questions habituelles: « J'ai
attitude positive à l'égard du pouvoir soviétique [. .. ]. Je considère le
bat son plein6/!. La presse est pleine de pamphlets et de haine contre l'Égli-
buvoir soviétique comme la seule force réelle pouvant améliorer la situa-
set". Les articles de contenu religieux passaient directement dans les dos-
des masses. Je ne suis pas d'accord avec certaines actions du pouvoir
siers de l'instruction, où ils étaient soigneusement conservés en qualité de
Mélique, mais je suis absolument opposé à toute intervention contre lui,
preuves d'activité criminelle. Je reporte un passage de ces articles, qui con-
soit militaire ou économique )}71.
cerne directement FJorensky : « Certains de ces "hommes" de science
Indépendamment de ce que FJorensky et les autres purent déclarer,
60 Cf. 5 .1 . FuDEL',. Obo. ra vit! I-l orenskom (1882·1943) [Sm le Père Pa vel F10renskyJ ", in "Pro
et rollt ra", p. 58. L'organisation déS "pionniers" regroupait It'S écoliers d e dix à quatorze aIlS avant l'entrée
61 Cf. N.O. Lœst:J, • Le Père Pa ul F10rensky ", in 10., Histoire de la philosophit rU1St, Paris, 1954. (Komsomol).
p.I50. L'article du fou rMI ouvrier IRDbo6rja gaUla] (1 7.5. 1928), cité dans: S. M . PowvlNKIN, p.v.
-~, .. Vtoroj 3n.-s1 [Seconde arrestation] ", in ~L'tmpri50lI"emtll t" , p. 37-38 (I r. fr.: V.
62 P. EV1)()kIMOV, • Le Père Paul F10rensky ", in ID., u Christ dllns III ~IIS« Ru~, Pa.ris, 1970, p.
17.l. _ALlNSKY, ~ Un Ltorumln~ , p. 167). Voir aussi la recension du même livre, &ritedans le même
-... -" .. . _. . mo/Dt (205. 1928) (op. ril., p. 39) et une notice dans le revue Bal:clllik, juin
6J M. SlLIIIiKER, Die Tri"il4tsidtt im Wnl 0011 PIlVri A. Flart1Iskij, Würzburg. 1984, p. 37.
64 -Autobiognrphit", p. 75-76. Sigle de la poIiœ secrète soviétique, 'lui plus tard prendra le nom N KVD, puis KGB.
65 Ces années correspondent à ce qu'on a.ppelle "la seconde Révolution-. Dix ans après la Dans ce groupe d e 80 personnes, il y avait des théologiens, pri!trcs, moines, chercheurs, arti-
Révolution, il y avait de plus en plus de méfia nce contre le nouveau régime, parce que ses promesses infirmières et paysans. Après la Révolution, en effet, beaUOOllp de ~cxW sont arrivés
n'avaient pas ~é ~alisées et que la si tuation économique du pays avai t empire. Pour se défendre et ~ la Russie;\ Serghiev Posad ct aux viUages voisins. Ils cherchaient l'appui n utue! et
garder leur place, les révolu tionnaires ont mldu responsables de tOlIt le mal les gens d' ~gli:se, les
sava nts et les nobles, appelés souvent les -ex [byv:4'itr, qui étajent considérés Il priori comme des enOC"
"L
olation auprès de reliques de la Laure Trinité-Sainl-Scrge. Cf. S. M . PoLovlNKu P.V.
Vloroj ares! [ Serond~ arTeSlal;on[ ", in "f:tmpris(1mwntnt~, p. 9--14.
mis. Ils étaient emprisonnés en masse et parfois cxku tés, tout cela pom les écarter et faire peur aux
-. V. ÜŒ.N'rAuNsKY, ~ UlI LtotuIrdo russt"', p. 170. Devant l'a mbigllité qu'on pou vait trouver
autres. Aorensky appartenait aux trois groupes qui était!nt persécutés. Cf. S.M. Pot.ovINKIN, l'.V.
FlDRENsIaJ, • Vtoroj arest [Seconde arrestationl _, in ~L'tmpriso""tmrnl'", p. 18-31 . .... as paroles de Aorensky, Chentalinsky remarque: .. Il n'y a nu lle contradiction. Aorensky jet\('
.... .. monde un regard de penseur et non de comoo ttant politique. Il accepte Simplement le pouvoir
66 Cf. S.M. Pot.oVlNKIN, l'.V. FLORENSKIJ, .. Vtoroj a rest [Seconde arrestation) _, in .. ~ I... J comme une réalité inévitable, mais avecdes réserves considérables. Ce n'est pas une con-
'"L'emprisomltfMlll w , p. 31-41. 1Idktion. mais la polyphonie typique des gen~ harmoniCl.lX ". Ibid., p. 171.

136 137
tous furent classés d ans la catégorie des "éléments socialement nuisibles" qu'a u paravant, ce que lui fit dire: « J'étais en exil, je suis reven u
et accusés de "propaga nde an ti-soviétique" , même s' il était assez ela,ir que »n.
leur seule "faute" commune était leur foi et leur appa rtenance à l'Eglise.
Ils coururent le d anger d'être condamnés à faire de cinq à dix ans de camp
de travail, selon les procédés de l'époque.
Cependa nt, des personnes influentes intervinrent en leu r faveur, en ~.P1lVITÉ DANS L'EXTIŒME ORIENT RUSSE ET À SoLOVKJ 0933-
particulier Eka térina Péchkova, d~triœ de la Croix-Ro uge politique, SO n
ex-mari M. Gorkin et L. }eguinT.l. A la place du camp, ils furent condamnés
de 3 à 5 ans d'exil intérieur 4 •
Le 8 juin 1928, la condamnation de Florensky fut réd igée en ces termes: FIorensky avait pu échapper à sa première arresta tion et même rerrou·
« Le priver d u d roit d'habiter à Moscou, Leningrad, Kharkov, Kiev travail de haute responsabilité, ce que certa ins soviétiques ne pou -
Odessa, Rostov-sur-le-Don, a insi que dans les régions et les districts qui supporter. O n inventa un nouveau procès et on le conda mna au
dépendent de ces villes, avec l'obliga tio n d e choisir un d o micile fixe et de d'où il ne sortira plus, sinon pou r être transféré dans un autre.
s'y enregistre~ pour un délai d e trois ans »~. derni ers cinq ans de la vie terrestre de P.A. Flo rensky - d u prêtre,
-n'avait pas abandonné son sacerdoce" -, ce fut le chemin du marty-
Exil à Nijny Novgorod
e chemin de croix d'un chrétien, qu i rappelle le chemin de croix et les
de son patron céleste, l'Apôtre Paul »".
Florensky choisit N ijny Novgorod, une ville à 400 km à l'est de
Moscou, où il se rendra au d ébut de juillet. Après quelques jours, il y trou- ~ème arrestation et instruction
va un appartement et un travail dans un laboratoire. n y travailla deux
mo is très activement. En même temps, il continua d'écrire des articles fIorensky fut arrêté pour la deuxième fois le 26 février 1933. Il n'y ava it
pour l'Encyclopédie technique. de raisons particul ières, sauf les vieilles accusations, qui se répétaient
Sa famill e lui manquait beaucoup, comme en témoigne la correspon- leIlaçaient de plu s en plus sa liberté. Le mandat de dépôt le quali fiait
dance qui a été conservée. Il était très préoccu pé pour les siens et pour les pope-professeur aux convictions monarchistes d'extrême d roite »7'1.
difficultés qu' ils avaient à cause d e son exil. Sa femm e, avec ses trois truction fut menée par Choupeiko, délégué de la section politique
enfants cadets, alla lui rend re visite pour une semaine à la fin d u mois de l'OGPOu pour la régio n de Moscou, qui - d ans le dossier - pré-
d 'août et les enfants réussirent même à avoir de belles vacances7li • Florensky comme« membre de la direction de l'organisation contre-
Grâce à Eka térina Péchkova, qui continua à chercher les moyens de Jtionnaire "Parti pour la Renaissance de la Russie" »!IO. Cette organi.
libérer Florensky, sa peine fut annulée après trois mois, en septembre 1928, en réalité n'existait pas, mais c'était un bon prétexte pour condam-
et il put retourner à Moscou. U y trouva, pourta nt, une situation bien pluS )rensky et plusieurs autres. Des inventio ns comme celle-là éta ient à
inIre de jour d ans les instructions menées par le régim e soviétique.
n Cf. S.M. POlOVtNKIN, P.v. FI.ORENSKII, .. Vtoroj ares! ISeconde arrestation] ~, ln
"L'tmprisonn/'mtnl", p. 51-52.
73 LF. 2.EGm, .. Vospominanijil 0 P.A. Aorenskom ISouvenirs sur P.A. AoIl'nskyl ", in ""ro rI L F. 2EctN, " Vospominanija 0 P.A . r1orenskom ISouvenirs sur P.A. Aorenskyl ", in ~ Pro f t
con'r"", p. 167. p. 167.
14 Plus tard, pourtant, pTl'S<Jue tous furent arrêtés une deuxième fois et envoyés dans les 71 P.V. Ft.oItENst::q, A.I. ÛI..ElŒI'.NKO, •.. . i moi mysli pust' ritzvivajutsja v vas . .. 1... que mes pen-
camps, où pTl'S<Jue tous sont morts. Cf. S.M. Pol.ovlNKtN, P.V. Fl.ORENsKI), .. Vtoroj ares! ISeconde arrt.~ développent en vous . .. 1 ~, in ~ŒUUn'SN, 1. IV, p.S. Les deux, l'apOtrt"' Paul et F1orE'nsky, ont
station] ", in ~L 'tmprison~mtnt", p. 64. _ _ 1 pour leur foi. Leurs lettres présenlcrl.t une certaine re9!lCmblanœ dans les salutations ct les
15 V. CHENTAUNSKY, HU,. l...tollllrdo rll5St"'", p. 113.
...... itdressés à leurs proches, leurs 50Ucis pour la vie et la santé corporelle et spirituelle de leurs
"-Fondants.
76 N ijny Novgorod, ('n effet, est une ville sur le fleuve Volga dont ils profitèrent bien. Voir 1"
V. CItENTAllNSKY, "Un lLllllllrdo russé', p. 115.
correspondanœ entrE' F10rensky et sa famille: .. F10renskij v Nitncm IFlorensky à Nijni (Novgorod)] -,
in NiUgorodskij kllJ1ft:', 1, 1998, p. 62-80. llrid., p. 176.

138 139
Ce qui, pourtant, nous surprend fortement, ce sont les "aveux" de démarche de FJorensky, si difficile à comprendre, représente un
FJorensky, trouvés dans son dossier à Lubianka" : « En reconnaissant mes témoignage qui découle de son attitude fondamentale. Toute la
crimes envers le pouvoir soviétique et le Parti, j'exprime par la présente Florensky, comme l'écrit ChentaIinsky, « montre que sa conscience
mon profond repentir quant à ma participation criminelle à l'organisation l'empêchait de sacrifier la liberté de ces gens, même s'il devait
du centre national-fasciste ... Cela s'explique d'après une lettre, cOn_
))112 . de son humiliation volontaire. Il choisit le sacrifice au nom du
servée dan s les archives de Lubianka, écrite par le profess eu autres. Peut-être faut-il être chrétien dans l'âme pour compren-
Guidoulianoyf3, qui avait été le premier à être arrêté dans le cad re d'un~ l'on puisse ainsi choisir d'expier les péchés d'autrui. FJorensky
affaire inventée de toutes pièces. Dans cette lettre, adressée au Parquet, ~_. r-- pu continuer à porter ses habits blancs tachés du sang d'au-
Guidou lianov expose en détaille déroulement de l'instruction, pendant t'était l'essence même de son humilité chrétienne ... ,.88.
laquelle les instructeurs, qu' il accuse, avaient eux-mêmes créé l'a ffaire, ~ky fut donc "obligé" d e faire sienne l' histoire de Guidoulianov
utilisant l' intimidation, la contrainte, les menaces d e mort, les menaces 1tkrivit ses propres aveux. La langue, le style et les idées exprimées,
contre d es proches et d 'autres moyens pemicieux~. Guidoulianov essaya fquelques rares exceptions", montrent bien qu' il n'en fut pas l'auteur.
ainsi de réparer le mal qu' il avait fait en calomniant plusieurs innocents, liant, FJorensky fut jugé - contrairement aux promesses faites - à par-
dont FJorenskyas. même texte. Il fut condamné le 26 juillet 1933 à dix ans de camp
Je ne peux pas décrire tout le déroulement de l'instruction, mais j'es- [lDvail à cause de sa "propagande antisoviétique et de sa participation
sayerai d'en présenter les lignes essentielles~. Avec la promesse d'être lite organisation contre-révolutionnaire". L'absence de fondement de
aitmndamnation sera reconnue par le même régime un quart de siècle
libéré lui-même et les autres, on força GuidouJianov à reconnaître sa par-
(voir plus loin) mais, sur le moment, Florensky dut en subir tou-
ticipation à cette organisation contre-révolutionnaire fantôme. Ayant
rédigé l' histoire de cette organisation, teUe que la lui suggéraient les juges
d 'instruction, et cité plusieurs personnes, dont les noms lui furent propo-
sés, il les impliqua dans cette affaire - parmi elles figurait Aorensky. Îhitis de Florensky dans les camps de concentrations
Croyant que cela aboutirait à une bonne fin, Guidoulianov persuada ... août 1933, après six mois passés en prison à Moscou, FJorensky fut
FJorensky de suivre son exemple et, par conséquent, d'avouer sa culpabi- en Extrême-Orient dans un camp de travail qui, par dérision,
lité, car son obstination pouvait empêcher la libération des autres et pro- le nom de "Libre ISvobodllyJ". FJorensky y arriva - après quelques
voquer aussi l'exil de leurs famillesS7• FJorensky, à son tour, commença à pendant le voyage - seulement au début du mois de décembre 1933.
s'accuser lui-même ... '1ibéré" de tout ce qu 'il avait: sa famille, ses amis, ses biens et ses

81 Le siège de l'OGPOu, plus tard KGB. outre, il reçut bientôt après son arrivée la nouvelle de la confiscation
82 V. QIENTAUNSKY, ~Un Lnll1urdo russC, p. 176. bibliothèque. Sa grandeur et sa richesse avaient, en effet, attiré l'a t-
83 Pavel V. Guidou lianov, proft"SSeUT de droit. des responsables de l'enquête. Les livres furent emportés, c'est-à-
84 Selon Chentalinsky, • cet te 1cttre est un document unique qui alleste tous Jes d essous.du tout simplement volés']. Dans une lettre, Florensky expliqua l' impor-
génie d ' invention cynique de l'OGPOu quand il s'agissait de monter des affaires, régler d es dest1l1S,
distribuer généreusement les peines et décider de la vie ou de la mort ". Cf. V. CIIENTAUr.'St: y, MUn
lttlnllf'do ru56t!" , p. In.
&5 Par œtte confession. le professeur Guidoulianov n'a pas obtenu le nlsu ltat escompté. parce V. CIIINTAUNSKY, MUn UoniIroo ru.s.s€", p. 180.
que le Parquet ct J'OGPOu étaient liés J'un li l'autre; au contraire, après J'exil auqueJ il avait été con- n y a quelques idées de f10rensky dans1e lexte, par exemple ; .. L'éduca tion nationale doit
damné la première fois, il fut anft~ de nouveau et fusillé. sur la décentralisation et la divenitl! ; les écoles 5eCOfldaÎn5 et supérieures doivent être
86 Pour plus des détails, voir ; V. CHFNTAUNSt;Y, MUn Uummlo russE", p. I n·I83. pays, y compris en dehors des grandes villes, et il doit y en avoir de plusieurs
MUn UoniIrdo ru.s.s€", p. 181.
87 Il Y a un témoignage d ' un certain PN. Ostrooukhov, qui fui aussi impliqu~ dans la même
...:: __ lJilI\S le train. il voyageait enfermé avec des crinûnels de droit ('()lllffiun et il arriva au (amp
affaire. Dans une lettre à Epv (28.5.1937). il écrit qu' il avait accepté l' accusation parœ qu' iI avait eu
peur que sa famille puisse étre exilée s'il refusait de se reconnaître coupabte. Cf. V. 5t:NTAUNSICJj, ~ Udcl ...-..e. affaJllé et exténué. a. lettre li sa mère (18.8.1933), in MŒuvrrs", 1. IV, p. 29 (tr. fr., p. 42).
velitija IDestin de la grandeur] _, in D80nti, 45, 1990, p. 25. En novembre 1933, une partie de ses livres rut confi5quée dans son appartement de Moscou.

140 141
tance de sa bibliothèque: elle n'était pas une s imple collection de livres leS écrits les concernan t forment la base du livre La construction sur
mais une sélection concerna nt des sujets précis. Plusieurs œuvres qu,il ~tt7, publié par d eux de ses collègues.
avait l'inte ntion d 'écrire étaient déjà à m oitié prêtes sous forme de notes s'intéressa aussi aux Orotchîs" et à leu r cu lture. U rassembla
dans des livres dont la disposition sur les étagères et la dé de lectu re était pour un dictionnaire de leur langue. li écrivit aussi Oro9'J, un
connue de lui seu!9:I.
dont le héros est issu de ce peuple.
Tout ce qui lui restait d ésormais était sa foi en Dieu et son amour POur
1934, toujours grâce à l'intervention d 'Ekaterina PechkovaH1.I,
sa famille et son peuple, et « cette dernière possession, que nul ne pouvait\
reçut la visite de sa femme et de ses enfants cadets, Olga,
lui enlever, lui redonna des forces. JI croyait toujours que les malheurs eV et Maria . Même si Florensky devait trava iller comme d ' habitude,
les souffrances sont inévitables et nous sont donnés pour notre bien
passer chaque jour quelques heures avec sa famille et ces moments
comme autant d'épreuves qui nous permettent ' d e devenir des êtr~
humains »93. heureux pour tous. C'était la dernière fois qu'ils se voyaient.
Aorensky, en effet, put, peu après son arrivée au camp, reprendre SOn femme lui transmit l' invitation du Président de la Tchécoslovaquie,
trava il scientifique interrompu", rI travailla dans la section des recherches qui voulait, avec l'accord de Florensky, intervenir auprès du
scientifiques du camp. La d irection du camp se rendait bientôt compte de vemement soviétique pour sa libération et son ém igration en
ses grandes capacités de savant et d écida de le faire muter d ans la "Station tcos1ovaquiel0l. Mais F10rensky refusa cette proposition, remercia pour
expérimentale d'études sur le permafrost [Opytnaja merzlotnaja stallcijal" à intention et pria d 'arrêter toutes les démarches en ce sens.
Skovorodino95• U y arriva le 10 fév rier 1934. Il aima beaucoup ce lieu, la la visite de sa famille, le 17 août 1934, Rorensky fut inopinément
nature, surtout l'abondance du soleil. U se trouva à l'aise avec ses collè- détention isolée à Svobodntœ, Après deux semaines, le 1er sep-
gues et les conditions d e vie y étaient relativement bonnes. Sa famille, 1934, il fut envoyé, sous escorte spéciale, vers la mer Blanche dans
pourtant, lui manquait beaucoup. à destination spéciale des Solovk.i lSolovetskiy lager osobogo naz-
Pendant les six mois qu'il passa à Skovorodino, il organisa et effectua . Après d e courts séjours dans diverses prisons, il arri va à
une série d 'essais scientifiques originaux, il fit des conférences pour les vers la fin d'octobre 1934 et il y resta jusqu'à la fin de sa vie.
ingénieurs de la station et il fut en voyé deux fois, en avril et en mai1934, ..evoyage l'épuisa et le d ésespéra, comme le montre la lettre qu' il écri-
faire des recherches sur le permafrost en dehors du camp (d ans les bois, farnille 1ID, n reprit des forces et mit d e nouveau ses grandes compé-
sur les montagnes, ... ). U écrivit plusieurs articles sur le permafrost et les œuvre. Cette fois il s'engagea dans l'extraction d e l' iode et de l'a-
expédia à l'Académie des Sciences96 • Ses recherches effectuées en mai-juin ,
rce.rvations en laboratoire 10 7..amerzanii vody po laboratomym opytaml ", "Observation sur
• • relu dans des conditions naturelles INabljudenija nad za merzanii vody v prirodnyh uslo-
Les hommes de l'OCPOU arrivèrent en l'absenœ de la famille de Aorensky, forcèrent la por)e d'entrée ... a.lettre. sa femme (8.4.1934), in HŒlIVTtS w , t. IV; p. 1()9.110 (h", fr., p. 4546). Voir aussi la [et·
et emportèrent un grand nombre de livres et beaucoup d'aulres choses de l'appartemCflI. A la lêlt.' de tJlloftnsky à Vemadsky 06.10.1933), in "Œu~, t. IV, p. 35-36.
ce groupe d'ilSAUt était le même Choupeil:o qui avait mené l' instruction de Aorensky. Cf. V. - N.1. BvKOY, P.N.l<AYrnEv, VtlFUlj4 mtTZloilI i stroittl'stoo /Ill n~, M06kva, 1940.
ÜŒNTAlJNSI(Y, wU" Lto,umlo ru5SC, p. 182· 183. En D\aJS 1934, loute la bibliothèque de la maison de Les Orotchis sont un petit peuple du sud de la région dt.' Khabarovsk. Ils étaient huit œnts
Serghiev Posat! hlt confisquée. Cf. lettre de sa femme (4.3.1934), in -Œuvrt'5 w , t. IV, p. 731, note 1. ._. Leur langue appartient au groupe toungouso-manchoue. Cf.lt.'lIre 11. sa ft'mme (9.5.1934), in
_ _ , 1. rv, p. 122.
92 Cf. lettre à la direction du cam p (février 1934), in HŒuvrl5", 1. IV, p. 82 ; Mire à sa femme
(10.-11 .3. 1936), in "ŒuvrtS", t. IV, p. 404 (Ir. fr., p. 51).
93 V. CHENT....UNSICY, HU" ÙDFUlrdo russr', p. 185 ; d. ludobioxTQph~, p. 75--76.
H
=. n commença à écrire ce poème en avri l 1934, mais il l'acheva plus tard, à Solovki, y intro-
.I~ certains changements. Le poème a ét~ publié seulemt.'nt récemment: Oro. Lirilnk;tj4
94 Déjà pendant la première halte, avant d'arriver à Svobodny, Aorensky raconte à sa ferrune . ......... Potmt liriquel. M06kva, Paideia, 1998.
les projets qu'il voulait réaliser dans ce lieu, qui avaient besoin d' un développemenl, et il exprime l'e-- ~ Ebterina Pedlkova continua à intervenir en faveur de florensky jusqu'en 1939, alors qut.'
spoU que ses capacit.!s puissent être u tilisées pour le bien du pays.. Cf. lettre à sa femme (23.11 .1933),
in "Œuvres", 1. IV, p. 43-49.
, . H
r ftroi l d~ mort. Cf. P.V. FLOItENSICI}, • P06le ..·œli [Après la mort] .., in HL'empriso"m'mtnt ,

95 Un inconnu lémoigna d' avoir aidé. Aorensky à passer de Svobodny à Skovorodino .rou.r P.V. Fl.oRmsKIJ, " P06le gibeli [Après la mort] ,., in "L'emprisonnement", p. 146.
l'éloigner de la vie comm une d'un camp el lui aSSUTe!" dt.' meilleures conditions pour le travail SClenti·
fique. Cf. igumen ANOIIONIK [A.5. Tli.UB ....tl!VJ. " 2i~n' i sud'!)a IVie et destin ] ,., in ~Œu~ , 1. 1, p. 31.
o n'y a pas de documt.'nt dans les archives de la Lubianka permettant de comprendre le
:le changement.
96 Signalons entre autres deux articles, écrils en février· mars 1934 : "Sur le gel de l'eau à par Lettre à sa femme (24.10.1934), in "Œuvrrs" , 1. IV; p. 14()..141.

142 143
gar-agar à partir des algues marines dans l'usine "Iodprom", située dans vivait chacun d'entre eux. Il exprimait sa compassion pour leurs dif-
le camp, où il commença à travailler le 15 novembre 1934 11H , Il conçut une Ihk et sa joie à l'occasion de leurs succès, il les encourageait et leur don-
nouvelle technologie, mit au point des appareils, fit plus d'une dizaine de conseils pratiques. (, Si vous pouviez sentir et comprendre combien
découvertes et d' inventions brevetées105, il prépara des conférences Sur l'u- ious aime tous et souffre pour vous, il vous serait plus facile de vivre. Mais
tilisation des algues marines_et sur l'extra ction de l'iode en janvier 1935 et pas comment vous aider, et je ne sais même pas comment exprimer
en mars 1936. Il donna des cours à ce sujet pour ceux qui travaillaient dans amour. Sachez seulement que vous êtes pour moi plus chers que ma
l'usine. En outre, il donna des cours de mathématiques dans un cercle et que (aimerais me sacrifier pour vous afin que vous soyez plus apai-
mathématique du camp de Solovki. et bien »11 0. ( Tout ce temps, j'ai souffert pour vous et rai voulu, j'ai prié
Les conditions de travail, pourtant, étaient très difficiles par rapPOrt ~a~ir moi-même davantage de difficultés, afin que vous soyez délivrés
aux usines ordinaires de l'époque. il n'y avait, en effet, pas assez d'instru_ .afflictions et que la pesanteu: de la vie tombe sur moi et non sur vous »111 .
ments et il fallait faire presque tout à la main HIb • Cela prenait beaucoup de ;D dialogua ainsi avec chaque membre de sa famille sur les sujets que les
temps et d'énergies, et FJorensky travailla souvent toute la journée jusque lressaient et sur la situation de leur vie. Il trouva les mots appropriés
tard dans la nuit, souvent même le dimanche et les jours de fête Hll • Sa vie chacun, Dans ce sens, il ne semble presque pas y avoir de domaine
devint de plus en plus monotone, il perdit le rythme des jours et des nuits il n'ait réfléchi, pas de sujet qu'il n'ait touché dans ces dialogues :
et aussi le goût de travailler et de,créer10!1 . Seul le souvenir de sa famille lui purement scientifiques, formules mathématiques, réflexions générales
redonnait des forces. la nature humaine, maximes philosophiques, observation de la nature,
1lVenÏl's d'enfance, commentaire des œuvres littéraires et artistiques, etc.
Rapports avec sa famille dessins, au crayon ou en couleurs, des algues marines et d'autres
fruit de ses nombreuses observations de ~a nature, sont un maté-
Le seul moyen de communiquer avec les siens étaient les lettres. Même important de sa correspondance. C'était pour lui une détente, il vou-
si la correspondance était limitée et si chaque lettre devait passer à travers ainsi transmettre à ses enfants l'attention qu'il avait pour tout ce qui
le contrôle de la censure, Florensky gardait de cette façon un rapport réel sensibilité qu'il désirait voir se développer en eux 1l2 •
et personnel avec sa famille 10'J . début de sa captivité, Florensky espérait de quelque manière pou-
Ses lettres montrent sa préoccupation pour la vie des siens, pour ce que aider sa famille: par exemple avec des publications dont les honorai-
seraient versés aux siens. li voulut aussi donner certains de ses livres à
104 L'iode, fabriqué dans cette usine, était largement utilisé en médecine, surtout pour soigner
enfants et d'autres choses qui lui appartenaient113 •
les nombreux soldats blessés pendant la guerre. souvenir de sa famille donnait à Florensky la force de vivre, de sup-
lOS Pour donner un exemple : Jt> 30 janvier 1935, on fait l'essai d'une machine, construite par les épreuves, mais aussi lui donnait une grande créativité au tra-
F1orensky, pour filtrer l'iode. Cf. lettre 11 son fils Mikhail (30.-31.1.1935), in "Œuvres", t. IV, p. 175-176
(tr. fr., p. 48-49). D était convaincu que les relations personnelles vécues dans )'a-
106 '" La production chimique actuelle est si mécanisée que les ouvriers n'ont pratiquement rien ~donnent à tout ce que nous faisons une valeur d'éternité car ce sont
11 faire si ce n'est surveiller les thermomètres, les manomètres et autres instruments de mesu.re, tour- • seules relations qui demeurent pour toujours 115 •
ner des manettes, ouvrir et fenner des robinets. Tandis que chez nous tout se fait 11 la main, ou pre-
sque ". Lettre 11 sa femme (23.2. 1937), in MŒurnn", 1. IV, p. 678 (Ir. fr., p. 62).
lrt7 '" Je vis comme préœdemment près du laboratoire de l'usine ou plutôt dedans, car j'y passe Lettre 11 sa femme (18.3.1934), in KŒurnn", t. IV, p. 92.
la plus grande parlie de la journée et de la nuit, et je dors dans une chambre de l'autre côté du mur
du laboratoire. Il y a tant de travail que je n'arrive même pas 11 faire une partie de mon programme "1 Lettre 11 sa femme (23.·24.3.1934), in "Œu~~, t. IV; p. 103 ; cf. lettre 11 sa femme (24.-
.1935), p . 171-172, etc.
journalier ". Lettre à sa mère (24.3.1936), in KŒurnn", t. IV, p. 4tl (tr. fr., p. 51).
. 112 Cf. P.V. Fl.oRENsKt), A.I. ÜLE~J<O, « . .. i moi mysli pust' razvivajutsja v vas ... [... que mes
108 Cf. lettre 11 son fils (24.12.1936), in "Œurnn~, t. IV, p. 626; lettre 11 sa mère (23.3.1937), ill
MŒuvres", 1. IV, p. 685-686 (tr. fr., p. 63). ~ se développent en vous ... ) ~, in "Œu rm-s", t. IV; p. 18-19. Cf. aussllcttre 11 son fils Vasily
~1937), in ~Œurnn", t. IV, p. 714.
109 La majorité de ses lettres est conservée: une cinquantaine de l'Extrême Orient et presque ff
Lettre 11 sa femme (6.10.1933), in "Œurnn t. IV, p. 32-34.
,
cent de Solovki. Il écrivit souvent 11 plusieurs memb<es de sa famille, 11 chacu n personnellement. Son
écriture êtait minuscule afin de pouvoir écrire davantage - le nombre de pages était, en effet, limité, Lettres à sa femme (6.10. 1933, 26.11.1934, etc.), in "Œuuus", t. IV, p. 32, 148-149, etc.
comme aussi la fréquence des lettres. Lettres 11 sa fille Olga (22.-24.11.1936), in NŒutlrtS", t. IV, p. 600. Cf. P. V. FLORENSJ<IJ, A. J.

144 145
Il pensa it surtout à ses enfants auxquels il avait préparé, bien malgré majeure partie de son temps Iibre u,. À Solovk!, son travail sur les
lui, une enfance difficile: « Je voudrais vous donner en héritage un noOl marines lui avait fait rencontrer R.N. Litvinov. A propos de ses rela-
honnête et la conscience que votre père a travaillé toute sa vie de manière .. avec ses coUègu~, Florensky écrivit à sa femme: « La sagesse hin·
désintéressée, sans songer aux conséquences de son travail pour lui per~ lit commande de vOIr dans ceux qui nous entourent son propre enfant,
sonnellement. Mais justement parce que ce travail était désintéressé, j'ai frères, ses sœurs, ses proches, non pas au sens figuré d'une fraternité
dû vous priver de tout le confort dont jouissent les autres, des Plaisi~ ~lle, mais au sens le plus concret: s'imaginer qu'on a devant soi
naturels à votre âge, et même de ma présence auprès de vous. Je suis tri~ ilctivement l' un de ceux qu'on aime le plus. Je ressens très fort le sens
ste de voir maintenant qu'a u lieu de tirer profit pour vous, à présent, d sagesse. Il est vrai que je ne peux ni ne veux l'étendre à tous abso-
tous mes efforts, vous ne recevrez pas non plus ce que reçoivent la plupart mais nombreux sont ceux qui me font penser qu'un être cher
des autres dont les parents ne vivent que pour eux-mêmes. Mon seul être dans la même situation que l' homme que je rencontre sur le
espoir est que tout ce qui a été fait se conservera: par des voies mysté- de la vie, et je tâche de faire quelque chose pour lui. Bien sûr, cela
rieuses, j'espère que vous recevrez une com pensation pour tout ce dont je __ inaperçu, et les autres n'entrent pas dans les motivations de mon
vous ai privés, mes chéris. Si vous n'étiez pas là, je me tairais: le pire dans IDfOrtement, mais c'est d'autant mieux parce que ce n'est pas fait pour
mon d estin est l'arrachement à mon travail et la destruction de facto de compris. J'ai horreur de la philanthropie et de la protection, car elles
toute l'expérience de ma vie, qui vient seulement d'arriver à maturité et .-nt à la fois celui qui donne et celu i qui reçoit, au nom d 'un concept
qui aurait pu donner des fruits authentiques. Je ne m'en plaindrais pas s'il du devoir. Mais il s'agit ici d'un mouvement spontané, ponctuel,
n'y avait vous, si vous n'existiez pas. Si la société n'a pas besoin des fruits une personne donnée » 119.
du travail de toute ma vie, alors qu'elle s'en passe, mais il reste la question ya de nombreux témoignages de personnes qui ont connu Florensky
de savoir qui est le plus puni: moi ou la société, du fait que je suis privé les camps et qui parlent de lui dans leurs lettres ou dans leurs écrits
de donner ce que je pourrais donner. Mais je trouve terriblement domma. leur libération. Ces témoignages confirment la bienveillance qu'a-
ge de ne pouvoir vous communiquer mon expérience, et, ce qui est le plus Florensky envers tous.
important, je ne peux vous caresser comme je voudrais et comme je le fais Favorsky qui vécut dans le camp de Solovki en octobre-novembre
dans ma pensée »116 . a écrit au petit-fils de Aorensky, l' higoumène Andronik : «( Votre
Par ses lettres, Florensky essaya de réaliser partiellement son désir de lad-père était à Solovki l' homme le plus respecté - génial, résigné, cou-
transmettre son expérience de vie et sa conception du monde à ses mathématicien et théologien. Mon impression sur
enfants. (( Je suis très fati gué de construire, car il ne m'est plus possible de et aussi l'avis de tous les prisonniers qui ont vécu avec lui :
porter quelque chose à son terme. Le centre de gravité d e l'existence s'est relation bienveillante envers les autres, richesse de
transposé de moi sur vous. Que mes pensées puissent se développer en - tout ce qui relève l'homme » 1:111.
vous! »1\7. Pavlovskaia affirme en 1958 - dans un style de légende "hagio-
Wlphique"- qu'à Solovki, Florensky fit se tourner vers Dieu plusieurs
Rapports avec les collègues dans les camps bonnes agnostiques ou athées, et que nombreux furent ceux qui con·
un retournement spirituel sous son influence. On raconte qu'il gar-
Dans les camps, Florensky trouva des nouveaux amis parmi ses collè- toujours des morceaux de pain pour aider les affamés et qu' il fit tout
gues de travail. Qual)d il était en Extrême Orient, il s'était lié d'amitié aveC possible pour soutenir tous ceux qu' il pouvait avec du pain spirituel.
Y.N. Kapterev qui travaillait aussi sur le permafrost et avec lequel il pas- l'homme le plus vénéré du camp et aussi celui qui possédait la plus
autorité morale. Lorsque, après sa mort, on sortit son cercueil de
OUICSENKO, •... i moi mysli pust' razvivajutsjil v vas ... 1. .. que mes pensées 5e développent en vous
... J ", in HŒIlvm;", t. IV, p. 20..22. Lettre à sa femme (24.1.1934), in HŒIlvm;", LIV, p. 71.
116 lettre à son fils Kirill (24-25.1.1935), in ~ŒIlvm;". t. IV, p. 172 (tr. fT., p. 50-51). Lettre à sa femme (27.-28.4.1936), in " Œllvrr:s~, t. IV, p. 454 (Ir. fr., p. 52.).
117 Lett", à 50Il msVasily 09.6. 1937>, in " ŒIlvm"', t. rv, p. 714. Lettre d e P.A. Favorslcy à l' higoumène Andronik (12.10.1989), in " L 't1flpriSl)nllt1flrn l'", p . 159.

146 147
l' hôpital, tous les détenus, y compris les criminels les plus endurcis
une délation sans date qui concerne une conversation au cours de
enlevèrent leur chapeau et se mirent à genoux .. . I!I . L'higoumèn~
il parla fa vorablement d e Trotsky qui, à l'époque, était déjà mal
Andronik, quand il raconte cette histoire, ajoute: « C'est sans doute Une
légende, mais elle est significative ... »1 12. les soviétiques. Le commentaire du mouchard, en effet, est le sui·
oc Fait la propagande contre-révolutionnaire dans le camp en faisant
de l'ennemi du peuple Trotsky »)120. Cette attestation n'est pas
par les gardes du camp, comme c'était l'habitude, mais par le direc·
5. LE MYSTÈRE DE SON MARTYRE de la prison des Solovetski . De plus, ce document fut épinglé au
__dll dossier d' instruction. Cela montre son importance et on peut
~ qu' il est devenu le prétexte de la nouvelle condamnation qui
Les mouchards

Pendant son séjour à Solovki, Florensky était suivi et contrôlé pa r la


lldemière condamnation
direction du camp à travers les délations de mouchards qui "collaient" à
Florensky et rapportaient chacun de ses pas. Dans les archives de la "accusation" eut Iieü probablement en juin ou juillet 1937, quand
Lubianka, en effet, on trouve plusieurs "rapports des agents". Ces docu. fut réorganisé dans le sens d'un durcissement des conditions de
ments nous font connaître quelques pensées de Florensky qu'il ne pouvait "'tion. L'usine "Iod prom" fut fermée et le "SLON", le camp à d estina-
pas exprimer dans ses lettres. 1I11péciale, fut transformé en "STON", prison à destination spéciale. La
Le 10 septembre 1935, Florensky raconta à un de ses collègues, qu' il .. direction commença par des exécutions massives. L'avant..<Jer-
avait entendu dire par un membre de l'instruction que les soviétiques con. ~ lettre de Florensky, écrite à cette époque (le 4 juin), est pleine de pres-
damnaient à des peines si longues non pour des crimes déjà commis, mais jliments tragiques127 •
afin de les prévenir. Florensky conclut alors que les soviétiques punis. ;B n'y a pas de témoignages sûrs SUT les derniers mois de la vie de
saient même sans motiflZJ. ~ky. I.L. Kagan, un de ses codétenus, a écrit : " Pendant une de ces
Une autre fois, le l S janvier 1936, lors d'une conversation sur les per. 117-19 juin], PA. Florensky et L.S. Kourbas ont disparu du camp »1:!1!.
spectives d'une libération avant terme, Florensky dit : ..: En ce qui me con. Ptant, A.G. Favorsky affirme avoir vécu avec Aorensky dans le ca mp
cerne, je n'attends rien de bon d'une telle libération. De nos jours, on est rSolovki en automne (octobre-novembre) 1937119 • Une autre version est
plus tranquille dans un camp. Au moins, il ne faut pas a ttend re son arre- par 10u.1. Tchirkov, auteur des souvenirs les plus authentiques de
station chaque nuit »11... entre 193,5..1938 : il écrit qu 'il a vu Florensky à la fin d 'octobre
Le 26 décembre 1936, Florensky dit encore, à propos d'un certain un groupe de gens déportés en masse de Solovki vers l'inconnu l.lO.
Ipatiev, qui n'était pas rentré de l'étranger: «Je ne condamne pas Ipatiev , de ces témoignages et d'autres, il est probable qu'en juin 1937,
et je ne l'a pprouve pas non plus. Chaque homme est maître de son destin. lenskv fut détenu en isolement pour un certain temps, puis de nou-
Il a pesé le pour et le contre et décidé qu' il était mieux pour lui de rester
Ià·bas. On ne peut pas parler de trahison, il n'a trahi personne. Il a sim.
plement décidé de vivre en dehors du rayon d'action de nos camps ... »llS. 127 • En gnJ5, tout est parti (tous et tout). Ces derniers jours, on m'a ilIssigné à la s urve illance de
.... la fm?ductionde l'ilIocien "Iodprom ~ ... 11 failun froid atroce dans l'usffic morte, les muni vides
'1811 qUI hurle et s'engouffre par les VÎlrcsCllssa.s des f~ ne prédisposent pas aux études...
.... ~ - ,. . et, à l'heure actuelle, nous nous sen tons plus que jamais coupés du rontinent. .. Les
121 V.P. PAV~JA, .. Bœodno Svidetel'stvo,., in V.-slrrik RHO, US, 1975, p. 153-154. des cris d 'aJarme. El je ressens dans tout mon ~re la vanité de l' homme, la futilité
122 V. ÛimrAIJNSKY, HUn Uo/J(lrdo r~, p. 193. 5 efforts ...... Lettœ à Sil femme (4.6.1937). in "Œuvrrs"', l, IV, p. 705 (tr. fr., p. 66-67).
123 Cf. ibid., p. 1f!8..189. Lettre de I.L Kagan à 05. Uhalchev (22. 1989), in ~ 1.·emprisorrnj'lMn l", p. 162.
124 Ibid., p. 189. Cf. lettre d e P.A. Fillvorsky à l' higoumène Andronik. (12.10.1989), in NL'nnprisorrntmmr ,
125 Ibid., p. 190. lettre de P.A. Favorsky à A.V. Mclnik (2.8.1989), in DJ'. cil., p . 1,58..159.
130 l u.A. CIRKOV, Abylo vsi 111.1:.. ., M05kva. 1991, p. 17)..176 .

148
149
veau logé dans les habitations communes, où il vécut jusqu'à sa condam_ camps s ibériens ; égorgé par des criminels de droit commun;
nation et à son transfert vers le lieu de l'exécution. dans une barge lors de l'évacua tion du camp d e Solovetski ; m ort
Après ces cinq mois d'incertitude Flore ns ky fut jugé une dernière (ois ~ent à Solovki. Selon une autre légende, Aorensky travailla enco-
Dans un protocole du tribunal spécial d e la direction du NKVD d~ .-gt:emps dans un établissement de recherche secret du NKVD et par-
Leningrad 131, daté du 25 novembre 1937, Florensky est no mmé dans la liste la création de la bom be atomique':».
des condamnés à m ort : c( Fusiller Florenski, Pavel Alexandrovitch ),112. U début de 1943, avant que la d ate "officielle" fût communiquée à la
dernier document atteste J'exécu tion de cet ordre: Florensky fut fusillé I~ une information sur la mort d e Aorensky arriva aussi à Paris, à
8 d écembre 1937133, '/ de théologie orthodoxe S. Serge, où une commémoration fut
le 11 avril 19431l9•
Les mystères autour de sa mort quart de siècle après la condamnation d e F10rensky et plus de vingt
L après sa mort, le 5 mai 1958, le tribunal d e Moscou annula la con-

Après sa d ernière lettre, datée du 19 juin 1937, il n'y a plus eu aucune œnation du 26 juillet 1933, en expliquant : (\ L'arrestation de Aorensky
infonnation authentique sur Florensky jusqu' à la fin de J'année 1989 celles d es autres personnes jugées pour la mêm e affaire) n'est
quand les autorités soviétiques ont communiqué à sa famille la vraie d ate sur aucun d ocument du d ossier, Les témoins n'ont pas été inter-
de sa mort134. Jusque là, on ne trouve que d eux communications à sa laI les personnes qui ont pris part à l' instruction du d ossier ont été con-
famille, qui étaient fausses et sans explication: 1) Florensky aurai t reçu un ultérieurement pour faux et u sage d e faux, F10rensky (et les
prolongement d e peine pour 10 ans encore, sans droit à la correspond an· personnes) furent condamnés injus tement, en absence d e preuves
ce l15 i 2) FJorensky était mort le 15 décembre 1943 (communiqué du 3 iIité »1".
novembre 1959). ~Vn an plus tard, le 5 mars 1959, sa cond amnation à mort, p rononcée le
Les premières années a près sa dernière lettre, la famille continua à croi- ~novembre 1937, fut elle a ussi annulée par le tribW1al régional
re que Aorensky était e ncore vivant. Sa femme, avec J'aid e d ' Ekaterina ~nghelskl6l. Finalement, le 19 août 1991, les autorités soviétiques de
Pechkova, continua à d emand er sa libération et, en 1940, elle écri vit même ont annulé la toute première condamnation, celle du 8 juin 1928.
une lettre à Staline':ll>. cette déclaration, Aorensky était pleinement réhabilité du point de
Plus ie urs légend es circulaient parmi les gens qui, aya nt co nnu
F1orensky, soit ignoraient la date "officieUe" de sa mort (1943) soi t refu- mystère d e sa vie écha ppe aux aléas des idéologies et d e l'hori-
saient d'y croire. Il y eut plus de deux dizaines de versions différentes de Il humain de l'histoire, La vraie m esure d e l'exis tence est la souffrance,
la fin de vie d e Aorensky : fu sillé dans la Koly ma pendant Ja guerre (c'est Uffrance qui dépouille l'homme d e toute fau sse grandeur et l'introduit
la version d e Soljenitsyne) ; tué accidentellement par la chute d'un tronc lM l'ordre des Serviteu rs de l'Agneau .
d 'arbre en 1946, près d e Moscou ; fusillé à Vorkouta 1J1 ; fu sillé après la libé- ~f1orensky, évoquant Puchkin, écrivait ces phrases qu'aujourd 'hui on

La femtru! de Florensky, Anna M., disait un jour à son petit·fils:« C'est bien que Pa vel n'ait
131 Ce tribunal ambulant fut envoyé à Solovk.i pou r rendre une justiœ "'5OlIImaire~.
~ftcu jusqu' à aujourd' hui .,. " Pourquoi? • Pa rœ qu' il serait en train de fabriquer une bombe ato-
132 Voir la copie de l'original :"L'tmprisonnmŒn''', p. 135-137. - .. lans une de ses lettres, Aorensky fait une anal yse de œ que J' on appelle l'''eau
133 Cf. la copie de l'origina l, dans : "L'nnprisonnDntnt'"', p. 138. Le lieu de sa mort et celu i de SOli _ , 'tUJ lU' un., des composantes de la fabrica tion de la première bombe atomique, sans que
tombeau ne sont pas connus, même s'il est très probable qu 'il fui enlelTé da ns une fosse commune ~ ail jamais songé à œ lle-ci.Cf. V. Ct lIiNTAUNSKY, "'Un Ltonardo rufM", p. 193. Par rapport aux
près de Saint-Pétenboorg. où fut enterœc la majorité des victimes des répressions entre 1937-1940. Cf. -.s informations et légendes 5ur sa mort, voir aussi : P.V. FLo!I.F.NSKlI, " Posie gibeli (Après la
P.V. F"t.oItENsKIJ,. Posle gibeli IAprès la mort) .., in "'L'tmprisonnnntnt'"', p. 176, 181 , 184. ..1 .... in "'L'tmprisonntmtnt", p. 147-150, 157· 158, 161-173.
134 Voir la copie de l'origina l : "' L'tmprisonnnnmt'"', p. J39. _. P.V, ftoR ENSKIj,. Posle gibeli IAprès la mort) ,., in "'L'nnprison/'l{lfltn'~, p . 147.
135 Cf. P.V. Ft.oItEN5KrJ,. Pesle gibeli IAprès la mort) ", in "'L'nnprÎSOnntmtn''', p. 141 . u da te de Voir la copie de J'original : ML'tmprisonntmtnt", p. 140. Sur les demaIldes pour la réhabili ta-
ce communiqué n'est pas indiquée. : P.V. Fl..oRENsKIj,« Posle gibeli (Après la mortl ", in "L'nnprisom~tll''', p . 150-157,
136 Cf. ibid., p. 144- 146. Voir la copie de J'original : " L 'trnprisonll~II''', p. 140.
137 Vi lle du Grand Nord, da M la républiqul' des Komis, au nord de J'Oural. Zone d e camps. Cf. P. V. FLOItENSKIJ, • Posle gibeli IApres la mortl -, in " L 'tlllprlsoll nnrlt/l''', p. 181·182.

150 15 1
pourrait lui appliquer : « Le destin de la grandeur est la souffrance, la CHAPITRE 4
souffrance à cause du monde extérieur et la souffrance intérieure à ca use SoURCES DE L'ŒUVRE ET MOTIVATIONS
de soi-même. Cela a été, est et sera toujours ainsi. Pourquoi ? C'est clair, à
cause d' un écart de phase: le retard de la société et de soi-même SUr la DE FLORENSKY
grandeur {... I Il est clair que le monde est ainsi fait que l'on ne peu t rien
lui donner sans payer pour cela en souffrances et persécutions. Et plus le
don est désintéressé, plus les persécutions sont dures et les souffrances
atroces. Telle est la loi de la vie, tel est son axiome principal. [ .. . J Pour SOn
propre don à la grandeur, on doit payer de son propre sang ),14.3. •
« Qu'est-ce que la grandeu r ? » se demande Chentalinsky, avant de
déclarer: « Je l'ignore. Je sais seulement qu'elle existe. La sainteté existe aux motivations et au style des écrits de F10rensky est
aussi, bien qu'elle soit invisible, comme était invisible le nimbe sur la tête iIIaire pour s'approcher de son œ uvre avec justesse et se garder de
du père Pavel »16-1. Boulgakov le croyait aussi, en reprenant un passage de iugement hâtif. Ses larges horizons dans les divers domaines du
l'Apocalypse: « "Voici qu'apparut à mes yeux - dit le visionnaire de humain pourraient, en effet, facilement nous conduire à lui attri-
l'Apocalypse - une foule immense, impossible à d énombrer ... debout prétention de vouJoir tout savoir et tout d ominer, ce qui n'est pas
devant le trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, des palmes à De plus, notre attention aux détails de ses écrits peut donner l' im-
la main ... Ce sont ceux qui sont venus de la grande épreuve ... c'est pour- . qu'il n'est pas cohérent dans ses affirmations, souvent si peu
quoi ils sont devant le trône de Dieu, Le servant nuit et jour d ans Son
~tiques.
Temple ... et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux ... " (Ap 7,9-17). Et . avons du mal à classer F10rensky dans une de nos catégories
nous croyons qu' il est d e leur nombre, le prêtre de Dieu Pavel, martyr et ~lles : il n'est ni un philosophe au sens moderne, ni un théologien
confesseur du Nom du Christ »14S. jlématique, ni un scientifique ou un critique d'art, mais il a reçu une cer-
fonnation dans toutes ces disciplines, qu'il utilise donc dans ses
C'est d'ailleurs le cas de la plus grande part des représentants du
~ement de la "philosophie religieuse russe"" encore assez peu con-
France.
faut, par conséquent, mieux présenter les sources principales et les
livations intellectuelles de notre auteur. Lui-même nous dit, d ans ses
que chaque livre est une part de l'âme de son auteur et que, par
.Wquent, il faut bien connaître les motivations et les méthodes de l'au-
IIIf nnnr pénétrer dans le vrai sens de ce qu' il a écrie.

143 Lettre il! Sil femme (1 3.2.1937), in NŒ ...!In'$"', t. lV, p. 66J..(,65 (Ir. fr.• p. 60). style Iittmire de Aorensky rappelle . en tre autres celui d e Skovoroda. Tchaadaïev.
Ivanov. etc. Cf. N. V.... I..EHT1N1, PafJl!/ A. F/cmllskij: /..JI sapimza dL/rama". Bologna, 1997. p.
144 V. C ... ENT.... UNSICY, "Un Ltoorulnlo~, p. 194.
145 S.N. But.cJ.KOV. ~ Sv;..sœnn ik o . Pavel Aorenslcij ILe Père P. A oœnsky l _, in "Pro tI ronlra",
p.401 (tr. fT., p. 27).
a. " Razum i dialeklika IRaison et dialectiquel ". in MΠ... l!I"tS", 1. Il. p. 131.

153
152
1 . SoURCES . ~ence personnelle

La source qui nous parait primordiale » pour la pensée de F10rensky


L'expérience personnelle de F10rensky est enrichie et complétée par cel- son expérience spirituelle, voire mystique »', car ses écrits sont une
les des autres. Ses intérêts et ses connaissances sont très larges et il est dif. p,ation de ce qu 'il a véçu et la fo rmulation d e ce qu' il a expérimenté en
ficile d e trouver un d o maine auquel il n'ait fait allusion ou su r lequel il . que personnes. Déjà pendant ses étud es universitaires, F10rensky
n'a it écrit quelque chose. Le plus souvent il est clair qu' il connaît Son sujet essentiel d e se référer aux expériences les plus profondes d e l'en·
en d étail. ri était une sorte d"'encyclopédie vivante". et de l' adol esce n ce~. Ce lien entre les expériences de la vie et l'œu vre
Dans ses écrits, Aorensky s'appuie très sou vent sur l'expérience des itérieme, l'auteur le souligne encore spécialement dans ses Souvenirs:
peuples d e l'antiquité qu' il connaissait, surtout sur leu rs cultures et leurs la connaissance de la vie éta it préformée dans l'expérience d e la
religions, les expressions les plus fortes de leur viel. li le fait avec un grand enfance, et quand la conscience illum ina cette expérience, celle-
respect pour tout ce qui est lié à la religion dans les cultures païennes. déjà bien form ée, comme un bourgeon, plein d e vie, q ui attend seu-
les conditions favorables pour s'épanouir Plusieurs biog raphes
) )111.
Toute l'expérience humaine est précieuse pour s'approcher du mystère,
rmtiques d e Florensky" onl relevé l' importance d e ces affirmations d ans
même quand il s' agit de quelq ues restes de culte païen conservé dans la
idéveloppement d e l'œu vre selon les paroles même d e Florensky :« Déjà
pratiqu e chrétienne·. L'homme cherche depuis toujou rs le sens le plus
ma première enfance, dans mon intellect lum l se sont rangées les ca té-
profond de la vie et, même si les chemins qu' il parcourt ne sont pa s les de la connaissance et les concepts phi losophiques fondamentau x.
plus purs, ils sont tout de même meilleurs s'ils partent de la réa lité de la réflexions postérieures, par conséquent, non seulemen t ne les ont pa s
vie, d 'un culte, plutôt que d 'une réflexion abstraite. et approfondis, mais au contraire, au commencement, pendant les
Dans chaque tradition, FJorensky cherche ce qui est le plus vital et, en frldes de philosophie, elles les ont ébranlés et obscurcis, et elles n'ont rien
un certain sens, ce qui est éternel d ans la culture'. Dans la tradition de son en échange, si on ne compte pas les sentiments amers. Mais peu à
propre peuple, il a cherché to ut ce qui exprime le mieux son âme (les réfléchissant sur les concepts de base d e la conception généra le du
chants populaires, les icônes, etc.)~. fi a été p roche du courant sla vophile, lIonde et étudiant ceux-ci du point de vue logique et historique, je me suis
non pas dans ses aspects idéologiqu es et nationalistes, mais da ns ses intui- sur un terrain solide; et quand j'ai regardé autou r de moi, je me suis
tions profondes: la connaissa nce intégrale, la sobomost comme libre com- compte que ce terrain solide est le même que celui sur lequel j'étais
munion . première enfance: après un vagabondage mental, je me suis
Un bon exemple de son goû t pour considérer une réalité sous plusieurs Mrouvé au point d e d épart. En effet, je n'a i connu ri en de nou veau , j'ai
poin ts d e vues est son œuvre Iconostase. florensky y parle d e la vérité spi- ~ement rappelé - oui, rappelé - cette base de ma personnalité, qui s'est
rituelle d es icônes et s'appuie s ur l'expérience d es rêves (l'aspect psycho- - dans mon enfance même, ou pour le dire plus correctement, qui
log iqu e), sur les cultures anciennes et modernes, sur la p hilosophie, etc. le germe initial de to utes les croissances s pirituelles, en commençant
les premiers intervalles lucides d e la conscience »12. « Mes convictions
~euses et philosophiques postérieures ne sortent pas des li vres philo-
3 On se rend compte de ses larges con na issances des cultures anciennes en lisant, par exe?,:
pie, Mm article .. "Ne vos~n ie n~a~ (Fil, 2,6-8). K su1dl'Iliju 0 mistike [" II n'a pas conSidere
comme une prote à saisir" (Ph 2,6-8). Vers un jugement sur la myst iq ue!~, in "ŒUllrt'!i", t. II, p. 143-
188. Z. K1IAS, Ditu nrtsurt de "homnrt ~/oll PaÎlI A. FlOrtllsky, Louvain, 1990, p. 38.
4 Cf... Pravosla vie IL'Orthodoxiel ~, in ~Œuvrts", t. 1, p. &38-662; .. 0 sueverii i t ud e [Sur la Cf. t . 2:AK., Vtritil oonrt ~IIJOs , Roma. 1998, p. 65-67.
superstition et le miraclel ", in ~Œulm'S", t. l, p. 44-69. Cf... Nauka [La ~cnœl _, il1 ·Souvnrirs", p. 210.
5 .. Prepiska F.O. Samarina i svjaR. P.A. Aorenskogo ICorrespol'Klance ... 1 _, in Vrst"ik RHD, .. Priroda ILa naturel _, in ·Souvtnirs", p. 74. Cf. op.dl., p. 31, 99, 153, 155, etc.
125, 1978, p. 251-271. Cf. A.V. GUlYGA, _ lsto ki dukovnosti 1Le'i!iO\lrœ5 de la spiri tualité l ", in littraturulljD uttN,
6 Cf... Ncskol'ko 7.ametanij le sobra niju tastu~k Koslromskoj ~bernii Narehtskogo uezda p. 147 ; igumen ANDKON I!o:, IA.5. TRUllAfivL .. Predislovie [préfacel ", in ~So"vtnirs", p. 14-15 ;
IQuelques notes sur le recueil des -cou plets populaires n.>S5eS. de la province de Kostromal ~, il1 Vrrità cvmt rth06, Roma, 1998, p. 67· 128; etc.
-Œuvrrs", t. l, p. 66l-681. .. Osobennoe lL'extraordinairel ", in ~Soulomirs" , p. 153.

154 155
sophiques, que - sauf quelques rares exceptions - j'ai toujours peu lUs et restera intense durant toute sa vie. Même plus: la nature fut
sans grand intérêt, mais à partir de mes observations d 'enfant » 13. lui le symbole le plus cher et le plus familier pour évoquer l'''autre
Pour FIorensky, il est possible de reconnaître trois grand s moments , le mystère de Dieu.
dans sa croissance humaine et spiritu elle: a) les perceptions simples du
mystère pendant l'enfa nce et l'adolescence, b) une conscience plus profon_ p"olondissement de l'expérience dan s divers types de la connaissance
de et une élaboration rationnelle et symbolique de ce mystère au sein de :amme ses premiers écrits sur les questions religieuses pendant ses
l'Église orthodoxe russe; c) le simple et profond témoignage de la vie : universitaires nous le confirment, FIorensky commença très tôt à
avec sa famille, comme mari et père de famille, avec le travail scientifique ~eJ clairement entre la foi chrétienne et ce qui est de l'ordre de la
comme service de son peuple et avec la fid élité à sa pa trie et à Dieu, pperstition", les expériences occultes, magiques et autres l5. Le fait qu' il
jusqu'à la mort comme martyr. toujours intéressé à tou te fonn e d 'expérience et d'a pproche du
Dans chacune d e ses périodes, qu'on peut seulement vaguement déli- J'aida d' une certaine façon à mieux saisir et dire la spécifici té de
miter, Aorensky se situe de façon différente fa ce à la dimension religieu_ religieuse chrétienne.
se : l'expérience religieuse, qui fut toujours l'expérience d' un même 'distingue - dès son adolescence - les différents types de per-
mystère, du même Dieu, prit des formes et d es intensités différentes. et de connaissance: des choses, des concepts abstraits et du mystè-
a d'abord. de la connaissa nce empirique des choses sensibles, dont
Perception du mystère pendant l'enfance et première KTande épreuve
~ultat sont les sciences naturelles avec leurs "lois naturelles". Cette
Quelques textes que j'ai cités évoquent combien la vie de Florensky pnaissance est importante pour l'homme et FIorensky ne la méprisa pas,
enfant et adolescent était riche et profonde. Les perceptions du mystère, ieoulignant qu 'il ne faut jamais se sa tisfaire seulement des théories pro-
simples et quotidiennes, dont il se souvient encore après plusieurs années, par les autres, mais dans la mesure du possible vérifier les résultats
ne sont pas à l'époque où il les vécut explicitement chrétienn es, mais je expérience directe des données.
pense avec Aorensky qu'elles furent le fond ement de ce qui plus tard L'autre type de connaissance est "discu rsif", propre à la philosophie
devait être le témoignage du Dieu chrétien. tout en considérant la réalité de la vie et l'expérience, opère avec des

~
Dans les premières perceptions du mystère s'enracinent les intuitions . . , abstraits. U s'agit surtout d'une compréhension rationneIJe qui
les plus profondes qui font partie de cette "connaissance vive [Zivo devrait pas exclure les autres dimensions de la perception humaine.
ZlIQtljeJ ", cette "terre fertile" qu' il distingue plus tard des connaissa nces ky s'occupa de philosophie surtout dans la période de ses étud es
"archéologiques" de la tradition ; les dernières sont importantes aussi, son enseignement, mais il souligna toujours les limites et les dangers
mais seulement, quand elles sont liées à une "transmission vive" I ~. connaissance conceptuelle.
Aorensky enfant et adolescent était très intéressé par la natu re et par les troisième connaissance intuitive ou mystique est la plus difficile à
sciences naturelles et cela alimentait en lu i l'intérêt pour le sens du mystè- 1Ifinir, car il s'agit de la connaissance d e la personne, de l'autre. Cette con-
re. II est vrai qu' il y avait en lui une grande tension entre, d 'un côté, une ~nce est en même temps la plus "intégrale", car elle se sert et englo-
éducation à la conception scientifique du monde qui ne tenait pas compte précédentes et leur donne leur vrai sens. Son "organe" est le cœur
de la présence du mystère et, d 'un autre côté, sa sensibilité et son intérêt la raison et les sens extérieurs et en même temps les d épasse. Il ne
pour le mystère. C'est seulement après sa crise de 1889, qu' il a renoncé à _ pas seulement d'un sentiment, d'une émotion, comme on le croit
l' idéologie naturaliste et positiviste, et s'est convaincu que, si la connais' IlUvent, mais des "sentiments du cœur", qui dépassent le domaine psy-
sa nce abstra ite et "objective" ne mène pas à la foi , elle n,e révèle pas le vrai ~ique. L'expérience personnelle de la rencontre av~ l'autre, l'hum-
sens et le goût de la vie. Son amOUI pour la nature et pour les sciences Il OUverture à son "mystère", est la base de cette connaissance.
L'eXpérience intérieure et son expression extérieure ne font, pour
13 .. Priroda ILa nature] _, in ~Soll /.'l'nirs~, p . 99.
14 Cf.~SoIl/.'l'lIirsN,
p. 26. 15 Cf... 0 sucwrii i fude (Su r la superstition et le ffiiracle] ., in NŒlltII'tS", t. l, p. 44-69.

156 157
Florensky, qu'une seule réal ité; le témoignage de sa vie et d e sa mort _
les autres fu t, à notre avis, le symbole le plu s fort de la foi, son eXpéri~n;;
a une large connaissance de la Bible. Ses connaissances vien-
religieuse par excellence. Chez FJorensky cette conna issance a une valeu
ses études à l'Académiel" de son propre intérêt pour l'Écriture et
particulière. Elle s'exprime p lutôt dans ces actes que dans ses paroles ~
dtuation dans l'Église. Il connaissait bien les langues bibliques (l'hé-
c'étai t pour moi une des raisons de présenter sa vie. La deuxième parti
le grec) et il pouvait consulter les sources dans leur langue origi-
de mon livre sera consacrée à approfondir ce type de la conna issance, fon~
damenta l pour Florensky. ) est confinné aussi par ses recherches étymologiques et les tra-
que lui-même a faites de certains passages.
la méthode historico--critique de l'exégèse avait déjà péné-
La tradition ecclésiale et théologique de l'Académie et F10rensky s'en sert aussi, bien qu' il
On a souvent reproché à Florensky de ne pas tenir assez compte de la à l'exégèse spirituelle des Pères grecs. Da ns ses commentai-
trad ition ecclésiale, d 'exposer sa propre pensée1•• Cela était, il est Vrai passages bibliques, il utilise les métaphores, le langage symboli -
l' une d es tentations du jeune F1orensky, comme il le d it lui-même dans ~ ~ O cherche la typologie et l'a llégorie qui provient de la tradition jui ve
Colonne: « j'avais d 'abord prévu de ne faire aucune cita tion et de n'utili_ autres cultures. Son exégèse est d' une grande finesse capable de
ser que mon propre langage. Bientôt, je fus contra int d'entrer en lutte avec sens aux détails tout en ne perdant pas le sens profond et spirituel.
moi-même et de placer de courts extraits. Pu is ceux-ci s'amplifièrent si dans ses écrits il ne cite pas toujours la "lettre" de l'Écriture, sa
jusqu'à devenir des passages entiers. Enfin, je crus qu' il me fallait dépouil- est constamment nourrie de l'esprit de l'Écritu re.
ler tout ce qui était de moi et ne publier que des œuvres de l'Église. C'est son ouvrage de jeunesse La comprélœnsioll de l'Église dans la Sainte
peut-être la seule voie juste, celle qui consiste à s'adresser directement à F10rensky enrichit son argumentation de nombreuses références
l'Église »17 . li écrit aussi : « Je cherche simplement à comprendre le conte- surtout du Nouveau Testament. Dans son étude, il arrive à
nu de la conscience ecclésiale et il n'y aurait rien de plus éloigné des inten- l'équilibre nécessaire entre les exigences d'un travail historique,
tions de mon travail que le désir d'exposer un système "à moi" ,.11'. Iftique et étymologique.
Les écri ts de Florensky montrent sa profonde connaissance de l'Écritu- Colonne est tout aussi riche de renvois et de références bibliques,
re, des dogmes et de la tradition théologique. La Colonne témoigne, en fait, fréqu ents commenta ires dans les notes pour éclairer parfois, du
de son enracinement dans le dogme d e la Sainte 'frinité. l'écrit Dogmatisme de vue de l'Écriture, le thème tra ité. Cela le porte souvent à fai re de
et dogmatique'9 montre l'importance qu'ont pour lui le dogme et la théolo- il excursus exégétiques D .
gie dogmatique, mais aussi la critique du "dogma tisme", d' une rationali- dédie deux autres écrits brefs au commenta ire de quelques versets de
sa tion excessive de la théologie. En général, il connaît les données de la Dans un article écrit sous forme épistolaire, Sur la coUille
tradition théologique1ll, mais il s'efforce de les rapprocher de la "tradition 1Dt:Jrts2', Florensky part d'un verset biblique «(( Il y eut un soir et il y eu t
viva nte", de la vie spirituelle, de la vie des saints, dans laquelle elle s'en- ,. - Cn 1,5), il en explique le sens symboliqu e, puis le met en lien
racine. fi essaye aussi d 'unir les d ivers aspects de la théologie et des autres
conna issances, toujours dans son souci d'élaborer une conception intégra·
le du monde. 11(. Ponptie Cerkvi v SvjaJëennom Pisanü _, in "ŒuvrrS". t. l, p. 318-489) ; pour la çhristologie,
lanifiattive la recension de l'ouv rage de A. Tuberovsky LA murrn:,ioll du Christ (.. Otzyv 0 sOCi·
lA. Thberovskogo "'Yoskresenie Hris tovo" ", in NŒuvrn", 1.11, p. 192-277).

16 Cl. Arhimandrit NIKANOft. IN.P. KllDRAva:v l. or Reœnzija na kn.: "'Stolpi utvertdenie Istin)'"
F- Un d e ses professeurs prifé~ 11 l' Açadémieétait M.D. Mourelov, un exq;ète russe Il.'nommé
~ temps.
svja~. Pav la Aorenskogu IRecension du livre ... 1 JO, in "Pro t / COll/ra", p. 316-354; G.Y. FwICOVSKll,
., To m lenie duha ITounnent de l"esp ritJ JO . in Put', 20, 1930, p. 102-107; etc. C f... Pon jatie Cerkvj v Svja~nom Pisanü IL· idée de l' ~gl ise dans ,l'Écriture Saintel "', in
1. p . 318-489. l:œuvll.'était écrit en 1906.
17 "CoIol1llt'", p. 5 Hr. fr.• p. 10).
18 "ColOt/lit" . p. 360 (tr. fr., p. 234).
as Par exem ple: l'enseignement sur l"amourool1\JTl(' la vraie ronnaissance ("Co/al1ne'". p. 88-91 ;
~ p. 63-65), sur le rapport "amitié-amour" dans 1" AT (p. 412-418 ; tr. fr.• p. 266-269), le rommcntai·
19 .. Dogmatizm i dogmatika ., in "ŒuvrtS"'. 1. l, p. 550-570. "teo,. 3 (D. 221-7.u. . ..... fr., 149-163).
20 Pour ses ronnaissances en ecdbio)ogie, voir par exemple L'idh dt l'tglilM' dIIllS /'tcn'/uff

158 159
avec son expérience spirituelle pour rappeler l'importance d es phénomè. jIIorensky cite Athanase surtout à ca use d e sa défense de l'homoousios
nes natu rels dans d 'autres passages bibliques. Dans un autre écrit breP', il du concile de Nicée, car c'est le dogme central de la foi chrétienne,
commente le passage Ph 2,6-8, surtou t le mot arpagmos716 et cherche sa pré- comme l'intuition fondamentale à travers toute la pensée de
sence et sa signi fication d'abord dans le contexte plus proche des Pères ~ky. De même dans les réflexions sur la Sophiei Florensky se réfère
puis dans la mythologie grecque lointaine. À travers d es développement~ rautorité d'A thanase)1. En effet, il reconnaît un lien intrinsèque entre la
très compliqués, une recherche étymologique, typologique, historique et sur la Sophie Divine et l'idée de la consubstantialité trinitaire_ On
culturelle, il arrive à illustrer le sens religieux et mystique que la fo i chré- arriver à dire que la réflexion sophiologique de Florensky semble être
tienne donne à ce verset. ;rtout dans certaines de ses pa rties - un commentaire métaphysique et
&ologiq't1e de la pensée d 'Athanasel2.
Les Pères grecs coté d' Athanase et d 'Irénée de Lyon, les auteurs les plus cités dans
Malgré l' importance qu' il accorde au platonisme et aux slavophiles, la œuvres sont les Pères Cappadociens (Grégoire de Nysse, Grégoire de
princi pale source d' inspiration de Florensky ~ à côté de l'Écriture - est la Basile le Grand). Parmi eux, la pensée de Florensky semble être
littérature patristique1'. Son œuvre Colonne contient des références à plus proche de celle de Grégoire de Nysse. Surtout en ce qui
de 40 Pères. Le grand nombre des cita tions ·révèle qu'à travers les Pères, l'enseignement de Grégoire de Nysse sur l'homme comme
Florensky conserve un lien organique et vivant avec l'expérience spiri· ~
de Dieu, sa conception ontologique de la connaissance de Dieu
tuelle de l'Églisel'. De nombreux passages et idées importantes rappro-- ;.maissance vive, vraie "gnose", ind issociablement liée à la fo i et à la
chent Aorensky des Pères, même quand il ne les cite pas explici temenf'J. Dans sa sophiologie, F10rensky renvoie à certains de ses ensei+
~ents34.
Pa rmi les Pères grecs, Athanase d' Alexandrie a une place particu lière.
Florensky écrit dans sa Colonne: Le dogme de la consubstantia lité de la
{<
ce qu i est digne d'une attention pa rticulière c'est la place des
Trinité, l' idée de la divinisation d e la chair, la nécessité de l'ascétisme, J'e- de la Philocali~, comme si en fai t c'étai l la source principale, ou du
_ privilégiéel'.
spérance de l'Esprit Paraclet, la reconnaissance du sens pré-cosmique et
' Florensky ne s'est pas contenté de s' inspirer de certains thèmes chers
incorruptible de la création, tels sont les leit-motives du système dogmati-
que d' Athanase, si bien entrelacés que l'on ne peut écouter l'un sans y
lx Pères de l'Église_ Il a su reprend re leurs intérêts en épousant aussi leur
leur langage parfois, c'est-à-dire en accueillant leur façon de
entendre tous les autres. C'est sur ces mêmes principes qu'est construit le
la théologie. Il accord e lui aussi une place fondatrice à la connais+
présent ouvrage, et l' on peut donc dire en vérité qu' il découle d es idées de
saint Athanase le Grand »))(1.
.....-- - surtou t sur la d ivinisation - dans une clé christologique et tri nitaire. Cf. J. GROSS,
"'"*'/ioll du chrftitll d'aprh; 11'"5 Nrt"S grl'C$, Paris, 1938, p. 201-218.
25 .. "Ne voshi§œnie nep§œva" (Fil. 2,&-8). K sutdeniju 0 mi5ti1<.e (Ull n'a pas considéré comme Cf. "Coionn~", p . 343-344 (tr. fr.224--225).
une proie 11 saisir" (Ph 2,6-8). Vers un jugement sur la mystique] ", in "ŒuvrtS", t. Il, p. 14J...188.
VN. NIKITIN, " Usta pravednika izrekajut premudrost' ... Ila boudll.' du juste énon.:::e la
26 1. prendre en possession; 2. conquérir gr✠11 l'ascèse, l'extase (le sens mystique). ...- .. ) -, in Vtstl1ik RUD, 149, 1987, p. 20-21.
27 IIgumcn ANOIlONIKI. • Beseda igumena Andronika 50 svja~nikom lohanncsom $el'ha' , 3) Il n't'St pas pa r hasard que Aorensky prend la frase de Gregoire de Nysse .. he dt gl10sis flXflpt'
zorn 0 t izni i duhovnom nasledii 0 Pailla Aorenskogo lL'i nterview de 1. Schelchas avec l'higoumène . . lla con naissanœ devient amour1 .. (Dt l'4mt tl dt la r~ur"(/ioll, in PC 46, %C) comme épi-
Andronik sur la vie et l'héritage spiri tuel du père P. AorenskyJ ", in Vopn:t§i ft/œofii, 5, l m, p. 129. .... de sa Colonne.
28 Cf. ieromonah INNOKFNnJ (PAVLOV), " s~ Pavel Aorenskij i ego \/kiad v raz\'itie , -. Cf. ieromonah INNOIŒNTlJ (PAlILOV), .. Svja!œnnik Pavel Aorenskij i ego vklad v razvitil.'
bogœlovskoj mysli pravoslavnoj Ccrkvi Ile prêtre P. Aorensky et sa contribution dans le développe- ~koj mysli pravoslavnoj Ccrkyj Ile prêtre P. Aorensky 1.'1 sa con tribution dans II.' développ..--
ment de la pensée théologique de l'eglise orthodoxe]", in "F1cn-rnsky d la cul/u" dt scn Innps", p. 481. ~ théologique de l' ~gl ise orthodoxe) ", in "Florl'n5ky r/ la cultu" dt SOli tnnps", p. 487.
29 Ainsi l'idée du Christ comme ul' arcMtype de l'honune'', son origine, son parcours, sa desti- la Phi/ocalit est une collection de textes ascétiques et mystiques, rassemblés par Macaire de
nation. Cette idée est très presente chv; Irénée, Origène, Athanase, Gregoire de Nysse. Cf. "CoIonn"', (1731-1805) 1.'1 Nicodème l' Hagioritc (1749-1809) ; elle fut pubüée pour la première fois à
p. 230-232 (tr. fr., p. 15J...155). 1782 (...., gn.'C) 1.'1 traduit l.'J"1 russe en 1857. Elle peut à juste titl"l.' être considéra> comme une
JO "Cclmmt", p_348-349 (tr. fr., p. 227). Par rapport 11 la divini5ation, surtout les premier éCrits lopMie ou un "bréviaire~ de l'hésychasme 1.'1 elll.' a exercé une profonde influl.'TlC"e sur la spi ri-
d'Athanase (Conlnl Gtntt$ tl Dt lnCilrlIIItionr: Vrrbi) sont ouverts au platonisme, mais aussi aux idéeS de ~orthodoxe. Cf. K. WARIl, Phi/OCilI;" in OS 12, 1 (1984), 1336-1352.
Clément et d'Origène. Cf. t. 2.AK, Vr:rilb romt nhos, Roma, 1998, p . 219. Une des motivations de l'intl!rtt ~_.Surtou l An toine le Grand, Macaire le Grand, Dorothét>, Isaac le Syrien, Maxime le
de Florensky pour les idées d 'Athanase dérive du fai t que le patriarche d'Alexandrie a dévl.'loppé sa r-"'" et Siméon le Nouveau thOOlogien.

160 161
sanœ spirituelle de l'Écriture et à l'expérience de foi, mais comme homme
de la culture russe se recueillent en elle et c'est d'elle que partent
du XX· siècle, il veut exprimer cette expérience et cette connaissance dans
russes les plus profondes et les plus créa tricesol2• « La Laure réu-
un langage plus adapté à son temps, surtout pour toucher ceux qui SOnt une vivante unité tous les aspects de la vie russe ~~_ Dans le futur,
"au seuil" de l'Église ou en marge.
.!Vlait devenir « comme une Athènes russe, un musée vivant de la
L'orthodoxie russe et saint Serge de Radonège où bouillonnent arts et études, où par une collaboration pacifique
une concurrence bienveillante des organismes et des personnes, se
FJorensky prend contact avec la pensée des Pères dans l'orthodoXie) les grandes tâches - créer une culture globale, reconstituer l'e-
russe. C'est aussÎ par là qu'il retrouve une parenté profonde avec la cultu. de l'antiquité, incarner une nouvelle Hellade - qui requièrent
re hellénique et la philosophie de Platon. Florensky voit dans la cultu re et créatif du peuple russe. [, .. 1 Je parle de la créa tivité du peuple
dans le christianisme russe, surtout chez les saints de son "moyen âge", Un entier, qui se concentre autour de la Lau re et s'inspire de ses riches-
exemple et un symbole de la conception intégrale du m ond ~.
Florensky note, en effet, que pour les paysans russes, qui formai ent au Serge de Radonège, le fondateur de la Laure, est considéré
moyen âge la majorité de la population, la vie et la culture étaient péné- "l'image spirituelle", "l'ange gardien" de la Russie, et Florensky
trées par l'orthodoxie, plus par le culte et la litu rgie que par l'enseigne- iII.",'il· n'est possible de comprendre la Laure et la Russie qu'à partir de
ment d e la théologie-lil• La "philosophie" était alors une "sagesse" qui unis- C'est lui, en effet, qui a donné à la Russie l' icône de la Sainte Trinité
sait toutes les connaissances et dont le centre était la religion. C'est donc si elle a été peinte plus tard par son disciple Roubliov - et qui a
surtout en ce sens que Florensky parle d'une conception "intégrale" du le sens du dogme trinitaire 45 (la communion et la concilia-
mondel'. EUe avait des aspects spécifiques, propres à la culture sla ve, et "~>bo",o'st]) qui est la base de sa culture....
d'autres universels, dont chacun pouvait aussi s'inspirer4'-'.
À première vue, cette vision nous semble romantique, irréelle et i1lu· et le platonisme
soire comme si la Russie au début du XX· siècle devait, pour son bien,

:
retourner à la paysannerie médiévale. U faudrait alors conclure que ~::~~ avait une grande estime pour l' homme de l'antiquité et il
Florensky ne connaissai t pas bien la réalité de la vie et l'histoire de son par les attitudes d'orgueil de l' homme contemporain. rI a écrit
peuple41 • Ce jugement serait superficiel car il est clair que FJorensky prend • ,me de ses lettres: « À chaque époque les gens s'imaginent qu'eux

les paysans russes de l'époque médiévale comme symbole pour désigner sont des hommes et que tous les autres sont plus ou moins sembla-
des personnes, qui unissent diverses connaissances, même si celles-ci sont animaux i et lorsqu' ils découvriront dans le passé des pensées et
pauvres, en leur donnant un sens plus profond. sentiments proches des leurs, qui seuls sont tenus pour authentiques,
C'est aussi comme "symbole" qu' il faut comprendre les nombreux ren- ils en feront l'éloge du haut de leur grandeur : "De vraies brutes, et
vois à la fameuse Laure de la Trinité-Saint-Serge, centre de la culture russe, ils pensaient des choses proches d e nous". Mon point de vue est
comme un "tout", son "portrait artistique", son "idée". Les plus grands : l' homme a toujours et partou t été un homme et seule notre
lui donne dans le passé ou dans des temps fort anciens l'air
Je ne vois pas chez l' homme de changement substantiel, je ne
37 Cf." Trojœ...5eTgieva LaVriI i Rossi)."i [La Laure de la Trinité-Sai nt·Serge et la Russie1 _, irt
~ŒulIn!S'",1. 11, p. 3SJ..354.
J8 Cf." PravosJavk [L'Orthodoxie] ., in ~Œuumt', L 1, p. 653. • Troiœ-Sergieva LaVril 1 RosIii}il [La Laure de la Trinité-Saint·5erge et la Russ~ 1 ., in
39 a ." "K poœsli vy§njago zvanl}a ~. Certy haraklera arhimandrita $erapiol\a M;clkina [MÀ ,1. Il, p. 353, J65...366 (Ir. fr., p. 29-30, 45).
l'honneur du rang supérieur". Certains traits de l'archimandrite S. MaSkin] .., in ~ŒuurtS~, t. l, p. 2f17. Ibid., p. 368-369 (tr. fr., p. 49--5O).
208.
Ibid., p. 354·355 (tr. fr., p . JO..32).
40 Cf." Zapiska 0 Pravoslavii [Note su r l'OrthodoxicJ .., in "ŒuurtS"', t. Il, p. 544.
41 On sail, selon \es recensements de l'époque. que plWl d'un quart de la population rtlSSC'
~:"..':"I~::::::~~~\Y: l'iCÔne de la Trinité de Roubliov 1:'51 une preuve
1'1 .., in "Œuvrt$", Il, p. 446.
1.
del'existence de Dieu.
Cf.
appa rtenait;\ des!ll'Cles non-orthodoxes et que même une grande partie d~ croyants était assez ignO-
" Troiœ-Setgieva Lavra 1 Rossi}il fla LaUR' de la Trinilé-Saint.Serge et la Russiel ., in
rilnte par rilpport;\ leur religion, qu'elle comprenait mal la langue liturgique, le slavon.
, L Il, p. 369 (tr. fr., p. 50).

162 163
vois que le changement des fonnes extérieures de la vie. Voire une régres- ~ source et le centre de la philosophie de Platon est donc le cuJt~. On
sion. L'homme du passé, du passé loin tain, était plus humain et plus fin rra it aussi appeler sa pensée une "philosophie du culte". Il exprime les
que par la suite, et surtout incomparablement plus noble »4' . fondam entales à travers les dia logues et les mythes, dans un
Chez Platon, mais aussi chez d'autres philosophes "païens" , Florensky ... symbolique et en partant d'expériences vital es~ . Florensky a opté
reconnaît nos "a ncêtres" dans la conception du monde et, par conséquent Platon surtout à cause de sa conception intégrale du monde, sa sen-
il consid ère qu' il est nécessaire de se souvenir d 'eux et de les connaître. Ii pour le mystère et l'usage des concepts comme d es symboles!oO;.
croit même que Platon, le fondateur de l'Académie d'A thènes, est une Plorensky trou ve une forte continuité entre Platon et ses ancêtres. Cela
sorte de "chrétien avant le Christ" et que certains aspects de notre culture sembler étrange, mais Florensky croit fortement que leur " foi ru sti-
spirituelle viennent de lui*. •
dont Platon serait très proche, était beaucoup plu s proche de la
L'évocation, l'hérédité de Platon est particulièrement significa tive dans que la plus grande partie des (faux) systèmes philosophiques et
la pensée de Florensky. Mais il faut comprendre la pensée de Platon, dans iques élaborés par la suites,. F10rensky utilise une image significa-
son sens le plus profond, non pas comme on l'a souvent présenté, comme la philosophie de Platon est comme une belle rose qui pousse dans
dualiste ou rationaliste, mais plutôt comme spirituel et mystiquel 9• Le noire"'.
Platon pour qui cc la tlleoria est la vision de ce qu'il y a de plus excellent que F10rensky appelle "platonisme" ce n'est pas seulement la phi-
dans les êtres, le "bea u en lui-même", le beau divin, Dieu lui-même .,501. Le de Platon, mais une manière de s'a pprocher du monde, une con-
Platon qui - probablement le premier - a utilisé le mot theologia, sans lui du monde, proche de celle de Platon da ns un sens large"'.
attribuer le sens de "science sur Dieu". La théologie était la science ne donne jamais une définition, car il considère le platonisme
réservée aux poètes, ceux qui sont capables d'exprimer les mystères di vins fi expression typique de la vie intérieure [ ... 1 dotée d'u ne force
avec des symboles'1. raordinaire »60. C'est pourquoi il refuse de le comprendre « comme un
Platon n'est donc pas grand seulement à cause de son système de pen- de concepts et de jugements déterminés et toujours identiques à
sée, mais parce qu'il a su percevoir le mystère de la vie et l'exprimer. En ~mêmes », car il est « plutôt comme une espèce de tension spirituelle ~) ,
effet, d 'a près Florensky, la conception de Platon est le fruit d e l'âme popu- un ( élan ind estru ctible de notre âme vers les cieux" et comme un
laire, d'une culture vivante. La vraie source de sa pensée est son expé- vers les autres mond es »"' .
rience religieuse, la contemplation du mystère, la vision immédiate de ce sens, le platonisme « s'est versé comme un courant vivifiant dans
l'au tre mond ~. En ce sens, chaque homme est "platonicien" au moins religieu se de l'humanité ,\ il ( s'est révélé comme la conception
pendant une certaine périod e de sa vie, quand il a une perception profon-
~nde la plus proche de la religion comme telle, et la terminologie du
de d' une réalité mystérieuse§.) .
Ionisme s'est présentée comme le langage le plus adapté à la vie reli-

47 Lettre à sa mère (23.3. 1937), in HŒuvrtS", t. IV, p. 686 (tr. fr., p. 64).
Selon Florcnsky, (haque philosophie provient d' une (\llture, qui est enracinée dans un culte,
48 C f. HR/I(j,1tS tk /'idhUsmt", p. 145-147. religion. Cf. .. Pra~ry ljubomudrija [l' n..'-curseu rs de la philosophie( ~, in "ŒU1,res t. Il, p.
N
,

49 Cf. HSignijimlion rk /'idhllismC ; C. GIiIGIiNll (éd.), LA nuUW inltrprtlaziont di Platone : lm diil-


logo Ira Ilans-Ctors Gutamtr t la scuola di Tidringa-Milll na, Milano, 1998 ; G. KocIJANà t, H Zlobmjcni Cf. .. Ku] 't i fil080fija [C ulte et philosophie l _, in ~Philosop"it d u cultC, p. 124.
log08. Fragment 0 bistvu Platonove filo.wfi;e [Log08 renversé. Un fragment sur l'essence de la philo-
sophie de Platonl H, ln Trrtji dan, 10, 1999, p. 85-95. .. Le Platon de Florensky [. .. 1 perd to ut acœnt du~­ Cf. [.. Z\K, Vtrilh roml' d hos, Roma, 1998, p. 162-164.
Iisle ct devient un penseur réaliste, attentif au concret et à la vW ". G. LingUII, OUrt l'illusiollt drl/'IK(I- Cf. "RacillfS dt /'idlalisme", p. 167.
Iknù, Torina, 1999, p. 268. er. ibid., p. 168.
50 PLATON, Rlpublilj~ VU, 532C. Cf. T. ~Dl1K. LA SpirituoliU de l'Driml Chrltim Il. I.JI prilTr, Platon 151 seulement un des rt'prtsen tants de œtte conception du monde, qu' on pourrait
Roma, 1978, p. 167. _ • . aussi un "mouvement spi rituel", qui était présent déjà avant lu i el qui existe
51 C f. PLATON, Rlpublilj~ Il, 319 a 5; Phld" 270 a. Cf. T. SmxJx.. .. Verso una teologia sonologi- !l'AUJOurd'hui. Cf. L.u.x. Vtritll romt dhDs, Roma, 1998, p. 170. Le platonisme représente une pen-
A d~ poImoniH , Roma, 1999, p. 82-
ca ", in II). H
......... ';e l'antiquité ct surtout une attitude de reconnaissance du lien profo nd entre le phé-
52 Cf. HR/I(inn dt l'idhllisrnC, p. 147-148 ; "SignifiCtltion tk /ïdhllislftC, p. 134 ; .. pamjari noumène. Cf. G . UNcuA, 011" l'illusio//t dtll'occidt lltt, Torina, 1999, p. 168.
Vladimir" Franœvita &na . (ln memoria di V.F. Em), in HŒuvrtS"', t. Il, p. 349. "Sip,ifiClltitm dt /'idlu/ismt", p. 68.
53 Cf. HR/I(int'!i rk l'idlalismt" , p. 146. llrid., p. 70.

164 165
gieuse En effet, pour lui, les termes du platonisme ne sont pas des cOn_
))Iol. de cette conception gnoséologiqu e, que Florensky
cepts rationnels et morts, mais des « symboles vivants des motions inté.- comme sienne, est que l'acte de la connaissance n'est pas seulement
rieures », perceptibles non pas à l'entendement, mais {( au cœur qui se de l'entendement, mais de toute la personne. Cet acte est pensé
trou ve en harmonie avec eux »63. ,.._ "pénétration ontologique" dans la réalité, dans son ensemble
Dans le platonisme, un des termes fondamenta ux est " l' idée" IIiricO-métaphysique), dans sa vérité (dans le sens le plus profond),
Florensky insiste bien SUT le fait que l'idée chez Platon n'est pas pen~ un acte qui implique l'homme entier, toutes ses facultés. La foi en
abstraitement, mais comme un symbole de la réa lité vivante du mOnde supérieure à la connaissance rationnelle, ouvre l'accès à la con-
mystérieux, des « fondements supérieurs de la vie Igomilt' aSI/av zizuil »" i.ince de la "vérité objective", à la connaissance de toute chose en Dieu 7U•
plus vrais que l'aspect visible du monde. En même temps, chaque " ê t~ sa conception du rapport entre la con naissa nce et l'a mour,
vivant est la manifestation la plus évid ente d e l'idea »6.'). Pour Florensky, ;ensky est proche de Khomiakov. Contrairement à l'idée d' une "raison
l' idéalisme - au sens large - est "l'élément primordia l de la philOSOphie"" llriduelle", qui pourrait arriver à la connaissance de la vérité toute
il est le fondement de toute conception du monde. ' Khomiakov montre l'importance de l' unité de plusieurs dans l'a-
Cette phil osophie qui s'enracine dans le culte, dans l'expérience, qui réciproque comme condition sille qu.a 11011 d'une "vraie conna issan-
"croit" au monde des idées, peut être appelée "id éalisme concret" 07 car elle ... La Vérité - écrit Khomiakov - est accessible seulement dans l'en-
s'occupe non pas des pensées, ou d' une logique abstraite, mais de la réa- des pensées qui sont réciproquement unies dans l'a mour »71.
lité du mond e, qui "se cache" dans le mystère et se révèle à travers les J(ireievsky, Florensky reprend la conviction que « la d octrine trini-
idées. C'est la tâche de la philosophie d'avoir un contenu concret, sa ns doit être le fondemen t de la pensée philosophique (et souvent elle
quoi elle devient une pensée sèche, sans goût ni sens Oil• t d'une manière semi-consciente) »12. C'est justement sur cette doctrine,
~x, sur le dogme trinitaire que Florensky bâtit sa pensée philo-
Le mouvement slavophile et la philosophie religieuse russe 'lIûque et théologique.
Iorensky s'est aussi inspiré des philosophes religieu x russes, surtout
Florensky a bien connu la pensée des slavophiles par lesqu els sa pr<r Soloviev, qui a déjà fait une synthèse des meilleurs aspects du mou-
pre pensée est influ encée. Après sa "conversion" au christianisme dans slavophile et de la culture occidentale. Florensky lisait ses œuvres
l'Église orthodoxe, il prend parfois quelques aspects de leur attitude extré- vers la fin du lycée et s' intéressait à sa pensée, su rtout à son eschato-
miste dans leur rapport à l'Occident. Dans sa jeunesse, il affirme avoir été fortement influencé par cet
Parmi les slavophiles de la première génération, il suit surtout les idées même si à un moment donné il prendra ses distances7~ critiquant
de Kireievsky et Khomiakov. 11 se sent proche d'eux surtout dans leur insi-
stance sur la connaissance intégrale, sur l'''ontologisme gnoséologique""'. Cf. r.. Uk, VtTitil camt t thos, ROmol, 1998, p. 288-290 ; R. SlIlSINSK1, Pan'/ F/OI"I'IIsky. A
icsof~, New York,. 1984, p. 54-63.
62 Ibid., p . 69-70. AS. HOMJAICOV," 0 œlostnom duhe [De 1't5prit intégral( ., in 10., SOCil~ll jja [Œutll'"nôl. \'01.
1900, p. 283.
6J Ibid., p. 71.
~ ~Colallllt", p. 805, note 1037 (tr. fr., p. 499) ... La doctrine d~ la 5.,inte Trinité attire mo n I!Sprit
64 Ibid., p. 134. ~lIWemcnt pa rce qu 'dIe représente la plus haute concentration de toutes les saintes véri tés, qui
6S lbid., p. 91. communiquées p<lr la Révélation, écrivai t Kireievsky 1t Kochélov le 2 octobre 1852, mais
66 Cf. ~Roci"N dtl 'idla/ismé', p. 146. que, m'occupant d'un ouvrage de ph ilosophie, j'en suis arrivé à la conclusion que 1'0-
' . la philosophie dépend dans son premier principe de la notion que nous avons de la
67 Cf... Kul' t i filosofija (Culte et philosophie] ., in ~Phi/OSlJPh;t du cullt", p. 126. ~!"~~té ... N.A. EuelN", " Malcriali dlja biografii J.V. Ki rœvskago [Documents pour une bic--
68 Ibid., p. 134. V. Kireîevskyl ., in PoIll. soif,. 5«. I.V. Kirrrvskago u dvuh lomah [ŒuVl"l'S camplnts dt
dtuz vo/umN I, t. l, Moskva, 1912, p. 74.
69 Les slavophiles insistent SUT l' importance de l'ontolog~ dans la g~logie. Kireievsky, pat
exemple, accuse j'idéalisme de non-intéTêt pour la réalité alors qu ' il reconnait dans l'acte de lOI con- Cf. E. V. !VANOVA, L.A. ICjUNINA, " K istorii otn~nij s Andn.'em Belym (De l' histoire du rap-
nOlissanœ une manière de contOlct substantiel de l'homme avec la réalité. Sur l'ontologisme gnoséolo: A. Biélyl ., in KoII/eht -1991, Moskva, 1991 , p. 5-6; E. IVANOVA, " San Sergio l' la formllzic--
gique dans tOI philosophie religieuse ru~, voir : T.P. KIIOl"KAJA, V poiskLIll U()1)()j rllci01/UltlOS~, .... ~ di Pavel A. J.l orcnskij ~,in N . KA UCltTS(:HlSCIlW1U, A. MAJNA Rllt (éd.), Sali 5.>rg;o t il S UO
Rtligio~,,(lftl fiJowfiftl v Rossii tOIlCll XIX -Ill/fala XX ~ftl [Rtchtrcht d'IUlt lIou~lIt rlltiotlaJiU. I.JI pllil()5('IHllt ~Ma8nano, 1996, p. 242.
rtligitu~ tn Russit dt III fill du XIX' au dtbut du XX' sikltL Minsk, 1994, p. 68s. Kijas pense que la raison de cet te d istanœ se trou,":e dans le fait pour Soloviev de s'être rap

166 167
chez Soloviev une approche "trop rationaliste" '" de la Trinité. Pourtant il à différents mo ments et courants culturels dans l' histoire qui por-
reste très proche d e ses intuitions surtout en ce qui concerne la Sophie~ mêmes ca ractéristiques de l'élo ignement du mystère et de l'expé-
l'Église, l'anthropologie et la cosmologie", les trois d egrés de la connais: religieuse. Cette culture qui, abandonnant le mystère, préfère s'ap-
sance (l'expérience, le raisonnement, la foi - non pas comme trois voies tout ce qui est accessible aux sens extérieurs et compréhensible
mais comme synthèse)78. C'est à travers un de ses maîtres, Serapio~ logique rationnelle, d evient l' unique garantie de l'a utonomie de
Machkin, qui avait u ne g rande estime pour Soloviev et avait beaucoup une. Selon l'analyse de Florensky, c'est ainsi que la culture européen-
appris d e lui, que Aorensky intègre une grande partie des idées de ~eme a construit un mur entre elle-même et la Vérité - qu'elle s'est
Soloviev. contre Dieu mêmeM.
La religion, dont la culture est née, n'a plus d e place dans la majorité
Le rapport à l'Occident et aux différentes sciences , domaines d e la culture et de la vie (philosophie, sciences, économie,
La religion a été appauvrie, souvent réd uite à la mora le, aux règles

La Renaissa"ce et ses fruits


lrieures et à l'enseignement d ogmatique abstrait, éloigné de l'expé-
de la viell2•
Florensky est assez critique par rapport à l'époque moderne d ont les ril n'y a plus de mystère, Dieu comme Personne n'a plus de place d ans
principales caractéristiques sont le fruit d e la Renaissance. Selon lui, la cul- monde, il reste une idée ra tiOimelle, une hypothèse"'"'_ Le monde
ture, à partir de la Renaissance, s'est lentement éloignée de ses racines reli- remplace Dieu lH •
gieuses. La philosophie, issue d ' un~ telle culture, en porte les conséquen- situation de l'homme est semblable. Le centre de to utes nos facultés
ces les plus désastreuses, une philosophie qui a ses responsabilités quant marnes, de notre personnalité, c'est le cœur, qui unit la vie "empirique"
à la situation des Églises. ..,tuelle" avec le mystère de l'Autre, de Dieu, Lui qui est la Vérité
Par "Renaissance", il ne veut pas dire que pendant la période histori- '..· détermine" notre existence et notre conscience, tout en préservant
que qui la concerne, tout et partout en Occiden t était éloigné du mystère; liberté. Dans la culture de l'époque moderne, par contre, l' homme
il parle d'une tendance, d'un courant, qui a été fort et qui a conservé une , son indépendance en voulant d éterminer la vérité, la trouvant
grande influence et une g rande fascination en Europe occidentale79• Si bien ~ent en lui-même. L' ho mme moderne se divinise lui - m êm~.
que quand Aorensky parle d e la Renaissance, il faut comprendre qu'il se substitue à la vérité, le raisonnemenl à la contemplation, le
au spirituel"".
pmchédu catholicisme. Cf. Z. Kijas. Dieu mesure de l'homme selon Paul A. Florensky, Louv<lin, 1990, cela provoque un dualisme 1razdvoell1JOst' l entre une pensée et une
p.392- scientifique et naturaliste d'un côté, et l'expérience d e la vie de
75 "Le rationalisme de Solovicv se manifC'Ste pr«isément par le fait que pour lui, le fondement . Ce qui est une maladie de la Renaissance et d e l'époque moder-
et le pri ncipe de tout, ce ne sont pas la Personne vivante, l'Hypœtase ct la Tri-Unité vivante qui se
fonde elle-même, ma is c'est la substance, de laquelle sortent les I-Iypostascs. Mais alors on ne peut répète au long d e l' histoire de l' humanité.
manquer de reconnaître que cette substance esl im-personnelle et, donc, qu 'elle l'St c/,(ISil/r ".
MCoIonnr', p. 775, note 701 (Ir. fr., p. 478-479).
76 D.-ms 5.1 sophiologie - même s'il ne l'accepte pas intégralement - F10rensky est influencé
d imctement par Soloviev. C f, Z. KIJAS. Diru mtSu" dt' l'hommt' stlo" Paul A. Florrnsky, louvain, 1990, p. "Zapiska 0 hristianstve i kul'turc INote sur le christianisme et la culturel _, in ~Œuvrts",
443. . Voir aussi à ce sujet N. BEIIDIAEV, U $triS dt' l'hisloi", Paris, 1948, chapi tre VII.
n Selon Zcnkovsky, les id&!s de fond de Aorensky sont trl:-s proches de celles de 5010\'ie\', Cf. " Zapiska 0 hristianstve i kul ' ture INote sur le christianisme et III culturel ", in ~ Œu VTtS",
même si les chemins de leur expression diffèrent. a. B. Z!:NKQVSKV, Histoi" de la plrilosoplzit' rIISI'i.·, \'01. ....550.
Il, Paris, 1992, p. 441. En effet, tout en critiquant SokNiev sur œrtains points. Aorcnsky œpll'nd sou- Cf. ibid., p. 547-548.
vent SoeS idées, mais sans mentionner son nom.
Cf. iftid., p. 548.
78 Cf. K. KUPlEC, LA thtorie du dhieloppemenl dogmalique de Pa~1 S~tlov co"'par& at'l'C III tIU'(lrif dr
Vùldimir Solovit:fl, Rome, 19n, p. 31-32. Cf. ibid., p. 549-550.
79 F10rensky reconnaît la grande înnUCflŒ q~ la Renaissance a eu auss.i en Russie, surtout du Cf. ibid., p. 549.
XV, au XVII' sillCle. Cf. • Zapiska 0 staroobrjadtestve {NOIe sur les "vieux-croyants"] ", in ~Œu l'm,t, C f. ibid., p. 561.
t. Il, p. 561. C f. ~Souvtnirs" , p. 216.

168 169
Se référant à l'art qui représente les caractéris tiques d e cette culture de l' his toire »'/.1. Ces "schém as" ou ces "principes" sont le ratio-
selon F1orensky, le passage des icônes, peintes sur une s urface d ~, à l~ le naturalisme, la sécu larisa tion etc., qui selon Florensky sont
peinture sur toile est significatif: cette dernière, avec les couleurs à l ' hui~ dans les Églises occidentales. À l'occasion d ' une critique du
le, est beaucoup plus adaptée aux images natura listes et à la sensu alité" (de son juridisme), il ajoute: « certes, je considère tant celui-
tandis que l'icône, avec sa surface solide et ses couleurs et ses traits sobres' que le protestantisme à leur extrêm e ).9S.
invitait à une perception plus profonde du m ystère représenté. Un autr~ méthode de Rorensky ici est critiquable. Il généralise% et arrive à
exemple dans la peinture est la perspective linéairellO• Selon Florensky, eUe rœndusions exagérées et injustes. Et pourtant, il ne faut pas oublier
est un mode passif d 'approche de la réalité, qui prétend pourtant être l ' ul ~ reconnaît - surtout dans les écri ts tardifs - qu' il faudra it croire « à la
lime instance et posséder l'objectivité. En ce qu'elle est proche de la pho- de l'orie ntation au Christ des chrétiens des autres confessions )'f7.

tographie, elle considère un seul point de vue et un seul instant d ans le ~ sens, il anti cipe beaucoup plus qu 'il ne croit, la question "œcuménî-
temps; elle est plus une "impression" isolée de la seule surface que la réa- A p.lrtir de 1923, surtout dans son écrit Nole sur le christianisme et la
lité d ' un phénomène. Florensky conclut : « La perspective est un procédé qui probablem ent sou s l' influence d e son ami Boulga kov\i'J, on note un
découle obligatoirement d'u ne conception du mOr/de dalls laquelle 0/1 reconnaît fDgement dans son rapport avec les Églises occidentales1oo• à la même
une certaine subjectivité comme la base véritable d'objets-représentations à demi- il est tout aussi critique envers certains aspects d e l'Orthodoxie (le
réels, subjectivité elle-même privée de réalité. La perspective est l'expression ~e, le nationalisme, etc.)lOl .
du méonisme91 et de l'impersonnalism e ))on. ce domaine aussi reste vrai et authentique la purification qui a
~pagné sa v ie et qui l'a porté à pou voir écrire : « Qui s'efforce de
Les tglises occidentales iunemer spirituellement dans sa propre confession et d 'être vraiment
FJorensky n'est jamais venu en Occident sauf quelques m ois en de sa propre Église, par cette attitude se trouvera immédia-
Allemagne à l'âge de 15 ans. Ses connaissances d e l'Occident sont plutôt uni au Christ aussi avec les autres chrétiens. Dans le Christ, en
livresques. TI connaissait la culture et l'his toire de l'Occident, mais sa con- parce que seule cette unité peut être effectivement salutaire »102.
naissance d es traditions ecclésiales est superficielle et polémique proba-
blement pour mettre en valeur, par opposition, une Orthodoxie id éalisée9J • «0 tipa h vozrastanija [Sur les types decroissanccl", in "Œuvres", t.1, p. 281-317 (Écrit en
Pourtant, il est utile de saisir le sens et la modalité de ces critiques.
Quand il parle du " protestantisme" et du "catholicism e", il ne pense pas
" Prenons quelq ues e~emples: .. Si l'on peut déceler dans le catholicisme un fanatisme de la
tellement à la vie et à la tradition de ces Églises, souvent même pas à ces IIddté, dans le protestantisme il n'y a pas un moindre fanatisme du scientifique ». "CO/OIl1ll''', p. 7
Églises histo riques. Par ces termes, il veut surtout indiquer ( les schémas k. p. Il). Dans l'article L'Orthodox;e, il critique surtout le rationalisme dans les deux Églises. a.
~vie IL'Ort hc:xlo~ieJ » , in "Œuures", t.1, p. 659.660.
connus qui étaient plus ou moins réa lisés dans les phénomènes corre-
Cf. «b piska 0 hristianstve i kul'ture INote sur le christianisme ct la culturel », in "Œuvres",
551.

88 Les icônes son t peintes sur le mur ou sur le bois, qui lui aussi est préparé comme un mur.
, ~r OJ• .,L">."" dU""""" 1921-1922, comme je l'ai déjà mentionné plus haut, Boulgakov s'est beau-
89 Cf. "lc(lI/os/asr', p. 475-480 (tr. fr., 168-174). IP l'IIppmché de l'Église catholique et, selon Polovinkin, s'il est resté dans l'Église orthc:xlo~e c'est
90 Dans la perspective linéaire, caractéristique surtout de l'art dt' la Renaissance, toutes les ht grâce à l'amitié avec F1orensky. En même temps, on !X'ut supposer que œtte même amitié a
lignes se rencontrent en un point sur l'horizon. Les choses plus éloignœs sont plus petites. Sur les iro- If ~nsky à corriger sa critique enver,; l'Église catholique. Boulgakov, en effet, lui e~plique pour-
nes, par exemple, ces règles ne sont pas respectées.
91 Le tenne "moonisme" vient du grec mt on ce qui veut dire la non man ifestation, l'indéte~-
t::;:k4
Il d'après lui, les deux Églises sont beaucoup plus proches de cc qu'ils ont pensé. Cf. Perepiska
Pllvla Aleksandrovi{a Flortnskogo S() svjaU~nnikom 5crgiem NikolllfUi{em Blligakouym
.........:.. tfa"ct
de P.A. F/Ort11Sky llvec: S.N. Boulgakov), Tomsk, 2001 ; S.N. BouLGAKOV, Sous 1f'S rempar/s
mination de l'être, la possibili té de possibili tés (par opposition à la négation total de l'être, ouk 011). v?~r ~,Genève, lm.
à ce sujet S. Bout.cAKOV, lJi lumim SQIIS dtclin, Lausanne, 1990, p. 169-196, où le tenne mt on est uilli'
sé dans le contexte de la créa tion rx nihilo. Cl. M . SnJIElIER, Die Trinitatsidœ im Wak von PII~1 A. Florrmskij, Würzburg,. 1984, p. 273 (note
92 "Pf'rSp«ti~.inu,"sü", p. 90 (tr. fr., p. 11 4).
Cf... bpiska 0 Pravoslavii [Note sur l'Orthc:xloxicl .., in HŒuVrtS", 1. Il, p. 537·546.
93 Cf. N.A. BERDIAEv, " Stilizovannoe pravoslavie (o. Pavel Florenskij) [L'orthc:xloxie styliséel ~,
in "Pro 1'/ COll/ra", p. 272-273; M. SlUI~.RER, Di.. Tri"it/itsidœ im W<'Tk 00" Pa~1 A. Florrllskij, Würzburg.. "bpiska 0 hristianstve i kul'ture [Nole sur le christianisme et la culture) .., in "ŒuVrtS", t.
1984, p. XVI, 55; R SlESINSK1, Pavd Flor,msky. A Mttllphysics ofLovo>, New York, 1984, p. 65-66.

170 171
La philosophie occidentale dans toute philosophie, des concepts comme "l' idée", "le
Florensky connaît bien la philosophie ocddentale, envers laquelle, très ~e" , etc., viennent du culte et sont symboliques, ils représentent
tôt, il est très critique. En cela il suit Soloviev qui, déjà dans sa thèse Crise de réalités vivantes. Dans le kantisme, par contre, ils deviennent des con-
la philosophie occidentale (1874)laJ, a essayé de montrer pourquoi et comment abstraits, sans vie, qui sont "réels" seulement pour l'entendement109•
la philosophie européenne serait arrivée jusqu'à son épilogue, ayant désor. voit que la philosophie a pour FJorensky un sens plus ample que ce
mais épuisé sa force vitale. En effet, le rationalisme avec la philosophie des Indique le sens moderne de ce terme uo• Il s' agit d' un regard global sur
Lumières a atteint seulement les "formes" de la réalité et l'empirisme, lui sur la réalité visible et mystérieuse, sur la rela tion entre tous ses
aussi, n'a pas dépassé la phase superficielle de la connaissance. Selon . Comme il l'affirme lui-même, sa philosophie n'a pas de schéma
Soloviev et ensuite FJorensky, le temps est venu de bâtir une nouvelle voie elle est proche plutôt de la poétique et de la musique1l1 • 11 s'agit
vers la "philosophie intégrale" qui, à côté de la perfection logique de la "pensée circulaire". li croit, en outre, que par rapport à la religion,
pensée occidentale, saurait tenir compte aussi des « grandes contempla_ important de faire de la philosophie dans la religion même, avec ses
tions pleines des contenus spirituels, propres à l'Orient antique et surtout et avec sa logique cultuelle, et non seulement sur ou de la reli-
au christianisme »11M . La critique du rationalisme occidental, en effet, n'est avec une logique purement rationnelle111•
pas une dépréciation de la raison humaine, mais un effort pour lui accord er
le rôle qui lui convient dans une pensée religieuse'os. Dans cette attitude,
Florensky utilise les concepts et le langage des philosophes allemands et se
laisse inspirer par quelques unes de leurs idées. Cependant, tout en recon- les sciences naturelles, Florensky a eu un intérêt constant tout au
naissant ses mérites, Florensky - comme la majorité des Russes - est très sa vie. Il avait de vastes connaissances dans de nombreuses disci-
critique envers la philosophie de Kant et toute philosophie kannenne1or.. À comme il ressort de sa biographie.
son avis, cette philosophie est appauvrie et limitée, ne tient pas compte du où cependant ses connaissances ne relevaient plus seulement de la
culte, est ennemie de Dieu et, par conséquent, de l' homme même. En effet, mais l'impliquait comme "chercheur", c'est dans le domaine des
elle est contraire à l'expérience du mystère, à la perception d'une Vérité ~atiques. Très jeune Florensky s'était passionné à approfondir le
réelle en dehors de ce monde visible et de notre entendement. Dans cette mathématiques et dans un de ses premiers articles, Sur les symbo-
philosophie, les réalités fondamentales et vi vantes (idée, noumène, etc.) r.... ";111111;, il a laissé un exemple de la manière dont il savait se saisir des
deviennent abstraites, sèches et vidées de leur sens profond 1(l1. plus récents (la théorie des ensembles et des fonctions, etc.)
Voici quelques exemples que donne Florensky : le kantisme affirme que les mettre en lien avec ce qui constituait son intérêt majeur: l' homme
la Vérité est en moi, dans mon intellect comme "catégorie Q priori", ava nt foi. Par exemple, à propos de la théorie de la relativité, il explique:
l'expérience. Cela est contraire au platonisme, où c'est la Vérité qui définit accepté le principe de la relativité ... parce que ... le principe géné-
l'intellect - la Vérité qui est extérieure, même si elle est aussi dans la de la relativité est dans une certaine mesure mon image du monde,
profondeur du cœur de l'homme101• vulgarisée et simplifiée » 11J. De même la théorie des ensembles offre
. "' la possibilité de parler de la vérité sur l'homme (le
103 v. Sot.ov'~,,, Krisis zapadnoj filosoiii ", in Solmln~ scli~mï VLulimirQ SoIOII'lvu, Bruxdl~, hnsfini") et sur Dieu (l'Absolu), de leur rapport et de leur "parenté"l14.
1966, vol. 1 (trad uction française : CriY th III phil(J$Ophit ocridmtlllt, Paris, 19(7).
104 v. Sot.ov'~, ., Krisis tapadnoj fi1osofi i ICrise de la philosophie oo:idcntalel ", ÎIl Sobrlllll(
sclinmij VlRdimim SoIov'i!ua, BruxeUes, 1966, vol. l, p. 150-151.
Cf. ibId., p. 122-125.
l OS C f. G. UNCUA, OItTt l'i/{uswn( deU·ocridtntt, Torino, 1999, p. 65, 105.
Cf. NSouvtnirs N, p. 156.
106 Comme l>Jaton et le plato nis me (voir plus haut), Kant (ou kantisme) devient un nom, un
Cf. ., Puti i sredotOCija IVoies et les poi n ts cruciau x] JO, in NΠll flTtS"""t. 111 (1), p. 34.
conœpt pour caractériser la pensée rationaliste et subjlJrtiviste de la moderni té et lioOn refus, en ta.nt
q ue p hilosophie, du lien intrinsèque e ntre le phénomène et le noumèrM.>. C f. G. UNGUA, QlfTt rillll5/{J" Cf... Razum i d ialektika [RaiSOl"l et d ialectiq uel ", in MŒulm5'"",t. lI, p. 139.
nt dtI/"occidmtt, Torino, 1999, p. 168. La citation de Roreosky (1924) se trou ve dal\5 : père ANDItONIKOS lAS. TRlJaA6vl. P.V.
107 O ... Ku l't i filosofija [Cu lte et p hi losophie] _, in MPhilo:>ophit dll cul ft", p. 1ICJ.135. l," Pavel F\onms.ki ", ÎIl LtltTtS suuiltîqlltS, 383, 1990, p. 142.
108 Cf. ibid., p. 128-129. Cf. .. 0 s Îm yo1a.h beskonernosti [Sur les symboles d e l'infini] ", ln "ŒuVrtS", t. l. p. 144-159.

172 173
Les sciences occultes
ses premiers articles Sur la superstition el le miraclel2l est suscité
Florensky, comme penseur qui s'intéressait à toute connaissance d e l' intérêt que l'occultisme exerçait sur ses contempo-
humaine, n'a pas dédaigné tout ce que son époque offrait de publication voulait inviter à la vigilance, au discernement devant ce
. s
et de discussions sur les sCiences occultes et ésotériques115. Il s'intéresse "superstition", "conception du monde négative", et qu' il
aux doctrines non orthodoxes à cause de sa persuasion que dans la vOca~ la fois contraire à la religion et à la science. Quand on connaît
Hon de l'Orthodoxie russe116 tout ce qui touche à une vérité d evrait trou~ la personnalité d e Aorensky, on se rend compte que l'occulti-
ver place. Il est donc fréquent de trouver chez lui, surtout dans la absolument étranger et contraire à la conception du mond e d e
"Colonne", quantité de citations ou de références à la Cabale et à des ~y122 . JI a condamné la théosophie et le spiritualisme comme d oc-
auteurs de doctrines anthroposophiques. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait __ positivistes, diaboliques et antichrétiennes. Il croyait que J'occulti-
adhéré à ces doctrines ou à leurs pratiques, quoi qu'il en ait eu une COn~ Ildérive d'une vision satanique de la nature et qu' il renvoie nécessaire-
naissance assez large1l7• Le principe chez lui est clair : il croit que les à l'hérésie et au culte de l'Antéchrisf1 21•
semences de la Vérité se trouvent dans tous les domaines d e la vie et de la dans ce contexte, qu'il faut comprendre le rapport de Florensky à
pensée humaine. Tout n'est pas acceptables, il y a donc un discernement à ""phie et à l'anthroposophie de Rudolf Steiner. Aorensky le connaît
faire à la lumière de la foi chrétienne, qui pour Florensky, après sa COn~ quelques écrits et à travers Biély qui a eu Steiner comme maître m.
version, n'a jamais été remise en question. Sa fidélité à l'Eglise passe par Ïenskv utilise certains termes théosophiques (tels "aura", "corps
le rôle qu'il accorde à ses connaissances qu'il veut mettre au service des il cite Steiner dans sa Colonne1"1r" mais on ne trouve gère de décla-
"Chercheurs de Dieu" qui se sentaient attirés par l'ésotérisme en voguel18. sur l'anthroposophie chez lui l 21• On trouve une ressemblance dans
Il a su prendre ses distances par rapport à ceux de ses amis qui confon~ périence de l'unité entre Noumène et Phénomène (Idée et Réalité chez
daient la réflexion et l'adhésion à des groupes non ecclésiaux 119• ils ont tous les deux un regard symbolique sur le monde1.28 . Les
Florensky tenait beaucoup à l'amitié avec Biély (voir la biographie), sa soulignent la rencontre vivante avec le Christ, mais il y a pourtant
Poésie lui plaisait et il voyait dans son symbolisme, une voie vers l'expé-
rience chrétienne. L'article Le spiritisme comme antichristianismeuo révèle que
" Spiritizm kak antihristianstvo ILe spiritisme comme antichristianisme] ", in "Œuvm;", t. 1,
Florensky arrive cependant à rejeter, même dans le Symbolisme ce qui est (Recension des d eux ~mes, un de A.L Miropolsky, l'au tre de A. Biély).
contraire à 1'''Orthodoxie''. Quand Biély s'est plus tard complètement « 0 sueverii i rude [Sur la superstition et le miracle] ", io NŒulJf"l'S" , t. 1, p. 44-69.
livré aux sciences occultes, Florensky a manifestement pris ses distances R. TEM Pf.ST, .. P.A. F10 renskij i okkul'tizm [P.A. F10rcnskij et l'occultismel ", in Simvol, 20,
de lui et surtout de sa pensée. 38-239.
Cf. B.G. RosENrnAL, " Pavel Aorcnsky as a ~God_SeekerN ", in "F/artnsky et la cul/Urt de son
p. fI).
11 5 Le premier sens du mot Nocculte" est "caché Net Nsecret", ce qui plut tard était perdu ct rem- Cf. lettre de Biélya Aorensky 0 7.2.1914) : " Perepiska PA f-1orenskogo s Andreem Bclym
placé par Nsuperstitieux" et "faut". Cf. MAxwEll-STUART P.G. (éd. ), The Oceu!1 in Early Modem Europe, II"ICÙnœ ... ] ",in Konlekst - I991, Moskva, 1991 , p. 45-50.
Basingstoke, 1999, p. 1. C f. "'Colonn~, p. 568-569 (tr. fr., p. 360-361).
116 Cf. J.O. KORNBL\IT, « Russian Religious Thought and the Jewish Kabbala ~, in B.~. 1t2b Flotensky fait mention des œuvres de Steiner dans les noies 28, 118, 456, 740 de la NCoIonn~
ROSENTHAL (éd.), Tht OceuEt in Russilln und Sovit t Cult urt, lihaea and London, 1997, p. 77. En ce sens, il Itdte à la p. 568-569 (tr. fr., p. 360-361) et dans la note 980-981 p. 801 (tr. fr., p. 496).
était proche aux "C hercheUl1l de Dieu" (Biély, v. Rozanov, Merejkovsky; ... ), en dialogue avec eux. 127 T. Cur, « Das auffinden des Noumens in den PMnomenen oder DolS Gewa hrwerden der
Même s'il est dans leur milieux pour peux de temps, leurs idées ont sur lui un impact q ui endure. Cf. ~ .. ~ Wircklichkeit. Pavel Aorenskij und Rudolf Steiner ", in M. HAGEMEJSrEK. T. METEl.XA (éd.),
B.G. Rœf.NrHAL, « Pavel F10rensky as a "God-Seeker" ", in Nflortnsky et la cul/U rt dl' son temps" , p. 68. ~ J. Mlttrinlien zu Pavel F/ofmstij, Berlin, 1999, p. 73-74. Dans une lettre 11 Biély (1914),
117 Cf. B.G. R05lWTHAL,« Pavel F10rensky as a "God-Seeker" ", in " Florensky et la cul/urt de son ~ fait une comparaison entre anthroposophie qu'il trouve plus M dynamique" et l'orthodoxie,
t..mps", p. 69. ~ un certain sens est plus Mstatique~ ; il prend aussi un exemple : l'orthodoxie veut sortout net-
~ière d'une statue, pour m ieux la voir, l'anlhroposophie, par contre, cherche 11 construire
118 Les Symbolistes (tels Biély et Blok) étaien t proche d'occultisme aussi au sens de charl.at.iHli-
; en même temps, F10rensky aveu qu'on ne peut pas connaître bien 0 0 Juger l'anthroposophie
sme; leurs tendances sont surtout gnostiques et duaHstiques. Cf. J.O. KORNBL\IT, « Russian Rehg10uS
.. .. aVOir l'expérience directe et qu'il veut rester fidèle à l'Orthodoxie. Cf. " Perepiska P.A.
Thought and the Jewish Kabbala >0, in B.G. ROSENlllAL (éd. ), Tht Oœult in Russian and Swit t Cul/u rt,
Ithaca and Lond on, 1997, p. 89--90. lIiIIwlogo sAndreem Belym (Corresponda nce . .. 1", in Kontml - 1991, Moskva, 1991, p. 50-52.
· 119 Cf. B.C. RoseNl11Al , " Pavel F10rensky as a "God-Seeker" ", in " F/ortnsky el la culture de SOli
temps", p. 69. :::u
,tlta T. Gur, .. Oas auffinden des Noumens in den Phiinomenen oder Das Gewahrwcrden der
der Wm:klichlœit. Pa vel Aorenskij und Rudolf Steiner - , in M. HAGEMEISTFJI., T. MEnlLKA (éd.),
J. Mltuilliim zu Pavel F/Oft l1sk.ij, Berlin, 1999, p. 75-79.

174 175
une grande différence: quand Steiner s'éloigne de l'Église, celle-ci reste sa recherche personnelle d e la Vérité, il était motivé en profon-
pour Florensky Colonne et fondement de la Vérité. le désir de participer au renouveau spirituel d e son Église :
FJorenskya adapté dans sa propre théologie quelques termes, quelques Je sens, souvent perdu, de la Tradition à ceux qui s'étaient éloi-
idées typiquement attribués à l'occultisme, mais il en a modifié et rejeté le ,_ J'Église. ~n regard, en effet, ne s'est jamais fixé sur les seules
sensllJ, à tel point qu' il est difficile d e mettre en doute que sa conception lutions de l'Eglise et sur son enseignement dogmatique, tout en
du monde soit vraiment chrétienne. fidèle à ceux-ci. Son souci était la souffrance d e son peuple et le
C'est surtout par rapport à la Sophie que Florensky a inqu iété ses lec- .. de contribuer à la culture humaine comme telle, surtout à l'ap-
teurs car il cite parfois la CabaJe1.ll. Déjà Soloviev s'était intéressé à SOn Iondissement de la foi, d e la connaissance d e Dieu' )!.
aspect mystique et en avait relevé tout le caractère de "chariatanisme"llI. ce sens, il a voulu s'adresser surtout à ceux qui sont au seuil d e rÉ-
Florensky se réfère à la Cabale quand il cherche les origines de Sophie OU qui, même en étant dans l'Église, sont encore en recherche de la
(Hokhmah) et il la dépasse quand il trouve l'authenticité de la Sophie sur- la Colonne, il écrit que le sens de cette œuvre « n'est que celu i
tout dans la patristique, dans la piété russe et ne se réfère plus que rare-. te préparation, à l'usage d es néophytes, ,tant que ceux-ci ne se nourri-
ment aux textes mystiques de la tradition juive '31 • Comme Soloviev, ce que tpas directement des mains de la Mère (Eglise l ; tel est, pour ainsi dire,
Florensky veut affirmer c'est que, hors du christianisme, se trouvent déjà la catéchèse au seuil de l'église »I~.
de nombreuses intuitions sur le rôle de la matière dans la création et donc
sur la sainteté de la nature llJ• ~tion à une connaissance intégrale
pendant sa crise d'adolescence, F10rensky se trouva devant un
qu'il définit plus ta rd d e la manière suivante : « Il n'y a, en fin d e
2. LES MOTIVATIONS DE FLORENSKY que deux expériences du monde, l'expérience humaine au sens
et l'expérience "scientifiq ue" 'l6, [ ... ) tout comme il n'y a que deux
envers la vie, intérieure, et extérieure, que deux types de culture,
Son rapport aux diverses con'naissances s'explique mieux si l'on tient qui contemple et qui crée, l'autre rapace et mécanique. Tout se résu-
compte des intuitions les plus profond es qui ont poussé Florensky dans un choix entre l' une ou l'autre voie: les ténèbres de la nuit moyen-
ses activités très variées. Il as pira surtout à une conception intégrale du ou les lumières de la culture »1)7.
monde qui fa sse du mystère, qui nous est sou vent caché, l'horizon le plus Iorensky a choisi la première voie, où les "té~èbres" sont à compren-
proche de la vie. dans le sens de la reconnaissance du mystère, d e l'existence d'un
monde" qui n'est pas accessible seulement à la "lumière d e l'en-
129 Cf. B.G. RosENrnAL,« Pavel Aorellsky as a NGod-Seeker" ~, ill NFlortllsky t"t '" cultlm dt son Sement". Pour lui, la vérité n'était pas accessible par le seul entende-
It mps" , p. 70-78. ..., les "idées claires et distinctes" ne sont pas équivalentes à "vra ies".
130 F10rensky cite ou meotionne la Cabale, par exemple, dal"lS HCoIOllllt", note 462, p. 731 Hr. fr.,
p. 453) ; note 557, p. 751 (tr. fr., p. 557).
131 Soloviev étud~ la Cabale (comme aussi les autres doctrines ésotériques), mais il t ien~ une le Cl. lettrel Louzin (3.4.1906), in /storiko-mattmlltiaskir î.ssltdot!ffnijfl. 31, 1989, p. 132 Plus tard.
distance du charlatanisme occu1te et mysticisme hérétique et re5te orthodoxe.• Il dérou vre plusieUrS lIN activités dans les autres doma ines furent limitées par la Révolution, il dki ra contribueT li
convergenœs avec sa propre intuition de Dieu li travers l'étude [de CabaleJ, il accepte la Cabale -"les conditions de vie dans son pays par son étude des !iCienœs naturelles.
comme une doctrine mystique (et non pas occulte). I~timemeot conilatÎve li l' Orthodoxie, a\·ec ~
- '"Colonne", p. 5 (n . fr., p. 10).
vérité disponible l tous '". J.O. KORNBI..J\.TT, .. Russian Religious Thought and the Jewish Kabbala ~,. 1Tl
B.G. ROS€NTH" l (éd .), ~ Occult III Russian /llId Smntl Culturt, Ithaca and Lolldon, 1997, p. 76. Cf. ,bid., Par expérience Nscit-ntifique H , F10rensky entend la perception empirique d' un phénomène
p. 82-83. En outre, plus que pa r la Cabale, Soloviev est attiré par le peuple, le Juifs. Cf. ibid., p. 86. qu'on essaye d 'expliquer avec le seul entendemeot. .
132 Cf. J.D. KORN8U.TT, .. RUbll Religious Thought and the Jewish Kabbala ". in B.e. HI'm;ptdivr intln""Sh". p. 61-62 Hr. fr.• p. 8J.34 ).
RCl6ENTH" L (éd. ), TIlt Occul/ in Russian Illld Sooirt Cul/Urt, Ithaca and London, 1997, p . 90. • Florensky fait une distinction entre la Nraison Irm: um l, une faculté plus large de notre esprit,
H

133 Cf. HCoIOIIllr" , p. 279-282, 288 (tr. fr.• p. 183-185, 189); J.D. KORNllU.lT, " Russian ReligiouS ~nt" [razsudok\ qui !le limite l ia rationalité abstraite : • La raison s'oppose li l'entende-
lbought and the Jewish Kabbala ,., in B.G. RosENrnAl (éd .), TM Occul/ in Russilln /lnd Sovirl Cullutt, .....
dt mbneque celui-ci li ceUe-Ul. car leurs exigenœs sont contraires. La vie, qui coule, qui n'est pas
Ithaca and London, 1997, p. 88. .t elle-même, la vie peut être rationnelle, transparente à la r/lison (mais cela. nous ne l'/lvons

176 177
La recherche d 'une vérité ra tionnelle est partielle. On risque de rester à 1ët Florensky, la philosophie moderne n'a plus le sens d' une vision
surface, sans pouvoir pénétrer vers la profondeur, vers le mystèreUt englobante qu'elle avait a utrefois. La vraie philosophie est, en
Florensky se sent pourtant obligé de relever que la réa lité la plus vraie es~ témoignage sur le monde spirituel ». C'est dans ce sens que « les
le mystère, la réalité du monde divin, de Dieu même, et que le monde théologiens et les grands iconographes étaient semblablement
empirique est sa créa tion et sa révélation en même tempsltO. philosophes »1 .... Comme dans l'antiquité, le lien entre la philo--
Au moment de sa "conversion" à la fin du lycée, après avoir aban. et la religion devrait être naturel et nécessaire 1u. Florensky désire
donné sa "foi" en la conception scientifique du mond e, Florensky s'est mis Aune synthèse des faits historico-culturels, philosophiques et spi-
à la recherche d' une conception plus large du monde. C'est avec tout SOn C'est la raison principale pour laqu elle il préfère parler plutôt de
être et avec toutes ses capaci tés humaines qu'on s'approche de la Vérité ~n intégrale du monde" que de philosophie. Pour le même
du mystère de Celui qui est le principe de tout et qui peut donner sens à II' FIorensky préférait appeler ses cours à l'Académie "l'histoire des
tout. Pour s'approcher de cette Vérité la voie empirique et rationneUe ne .,tions du monde" et non pas "de la philosophie".
suffit pas: il faut s'ouvrir à la voie symbolique, qui dépasse les seuls phé- de faire place à cette pensée qui "est en train de naître", une
nomènes visibles et la logique rationnelle; elle introduit le regard intérieur . . "'circulaire", avec une multitud e de liens organiques - une pensée
de l'autre côté de la réa lité, réalité qui est même plus réelle que celle que ititative" qui puisse permettre d'atteindre une unité plus profonde,
nous réduisons au visible et au pensable. il sentait qu'il fallait arriver à une "rythmique", qui n' oppose pas l'unité à la diversité, une unité
conception plus large, à une "conception intégrale" du monde qui pour. thèmes et les concepts nouveau x peuvent porter les contenus
rait dépasser la contradiction imaginaire entre la science et la religion1'1 . et éternels. Tout cela nou s évoque encore une fois l'insistance de
Après son expérience personnelle du passage à travers la crise dualiste sur la totalité de l'expérience de la vie l47.
de son adolescence vers une conception intégrale du monde, après ses conception intégrale du monde devrait partir d'une perception
observations sur des passages analogues dans l'histoire (p. e. de la cultu- ~que" du monde, quand toutes les impressions sont conjointes en
re gréco--romaine au moyen âge), Florensky est persuadé que le même perception qui - avec la participation de la mémoire - surmon-
mouvement touche toutes les cultures et - en un certain sens - chaque Hmites du temps et de l'espace I411 • En d' au tres termes, il faut cc com-
histoire personnelle. il croit que la vision intégrale est la plus ancienne et MIre un phénomène comme un tout, dans son intégrité, [ ... J saisissant
en même temps celle du futur 1tl . ~ manière complexe toutes les phases de son développement »1~ ; ou
Chaque conception du mond e, si elle veut être conséquente, devrait : « saisir par un seu l acte de contemplation - et donc par l'unique
avoir conscience du fondem ent religieux, dont elle provient. Selon eorrespondante - une perception si compliquée qu'elle soit [skol 'ko
Aorensky, en effet, il n'y aucune vie, donc aucune culture sans une expé- fd' slotnoe vosprijatiel ))150, autrement la pensée reste passive, dispersée
rience religieuse, c'est pourquoi on peut affirmer que la culture a ses raci- ,. les impressions élémentaires, décomposée en moments et en instants
nes da ns un cultel43. les photographies). Il s'agit de voir la vie d' une personne ou d' un

----, conformément /1 l'étymologie de œ terme (cu lture est ce qui se d éveloppe à partir du cul-
pas etlCOn! vérifié) ; de œ fait même, eUe ne pourrait se situer dans l'entendement, elle serait rontraire ~t proprement de la maturation de la semenœ de la religio n, l'arbre de la mouta rde naÎI de
!o œlui-ci et en déchireTait ks limitations. Et l'entendement, hostile!o la vic, pour ce même fait, cher- ___ .d~ la f~. : ... Zapiska 0 hrisfutnstve i kuI' ture INote sur le ch ristia nisme et la culturel _, in
cherail lui aussi /1 la stériliser avant que de consentir!o la recevoir _. HCoIonnl", p . 29-30 (Ir. fr., p. 26).
139 Cf." 0 sueverii i rude ISur la supersti tion et le miracle] _, in " ŒutlrtS H, t. l, p . 51-56; "' ronf.lSlast", p. 516 (Ir. fr., p. 2()1).
« Empireja i empirija [Empirée el empirisme] _, in " Œuvrnt' , t. l, p. 174- 177.
Cf. ., PrMrury Ijubomudrija (Précurseurs de la philosophie! .., in HŒuvrtS". t. lI, p. 69.
140 Cf... EmpiO!ja i empirija IEmpirée et empirismel ,., in HŒu llrtS", t. l, p. 149-157. Cf... Lekcija i Lectio [Leçon etlectio] .., in HŒuvrn N, t. Il , p. 67.
141 Cf. « Ob odnoj pœd posylke milUvourenija ISur un présupposé de la conœ ption du Cf. ", Puti i sœdotOClja IVoies et les points crud auxl ,., ln ~ŒUllrtSN, t. III (1), p. 34-45.
monde] _, in " ŒullrtS", t.1, p. 70-71.
Cf. HSignifia/lion dt /'iditlUsml", p. 98.
142 C f. "Sou Pf'nÎrs'", p. 218; "' Naplastovanija logeîskoj kul' tury ISt ratifiCiltion de la culture de
l' I::g&1 _, in HŒullrtS", 1. 11, p. 92-93. Ibid., p. 110.

143 Cf.• Empireja i empirija IEmpirfeet empirisme] ,., in H Œu~, t. l, p. 1~147." La plupart HPmprctivt În vtrSH", p . 96 (tr. fr., p. 118).

178 179
peuple no n pas seulement dans un moment isolé de sa vie extérieure, llla~• imprégnée d 'antinom ies qui s'enracinent dans ce lien m ysté-
autant que possible à la lumière d e l'ensemble de ses expériences, de Créateur et sa création.
valeurs. (c L'expérie nce d e la visio n synthétique s'est répétée et se réJ>ète de vouloir p rouver l'existe nce de Dieu , Florens ky essaye avec
chaque fois que le regard sp irituel reçoit la force d e s'élever au -delà d .vie de la "justifier", d e d onner le tém oignage d e la connaissance
m onde sensible " plat" »1) 1, U
de [)jeu et, par conséqu ent, d e son existence. C'est d an s ce sens
Aorensky donne comme exemple l'âme populaire du paysan, qui a Un ~ comprendre pourquoi il voit une "théodicée" d ans la première
connaissa nce "intégrale", car sa vie est unie à celle de la nature. POur lu~ son œuvre, s urtout d an s la Colonne. Selon la m ême logique, il
ce qui est utile est aussi bon, beau et sacré. Par contre, la co nna issa nc~ la suite de son œ u vre Colol1 ne une "anthropodicée", un tém oi·
d ' un "sava nt" est souvent "morcelée", surtout dans un m onde de spécia_ le rapport m ystérieux e ntre l' homme et I?ie u .
lisations dans les sciences particulières qui, à cause d e leur qu ête d'au to- la Révolution, quand l'Éta t persécuta l'Eglise, Florens ky s'est
nomie, entrent facilement dans des conflits et des tensio ns. Une percep- de la foi , d éfendant la religion, persuad é qu'elle est indispen·
tion intégrale de la vie pourrait permettre aux sciences de retrouver l'unité tout homme. Parfo is il le dit o u vertem ent 1S1., mais en généra l il le
organique perdu e1 ~ . indirectement1"-.
Tout e n le regard ant d e divers points d e vue, Florens ky voulait voir le
monde comme un "tout indissocia ble, comme une image et une réalité avec la réalité
uniqu e"1~.
~ est entré d ans une espèce d e lutte contre le rationalism e et
~ qui, selon lu i, n'atteig nent p as la réalité de la vie, mais restent
La personne humaine, image de Dieu
Im'faœ et s'opposent mêm e à la vie, en ce qu' ils a ppauvrissent et
Au centre d e ses intérêts, même s' il ne le dit pas explicitement, se trou- la créativité. Florens ky veut se m ettre au service d 'un "dialo-
ve la personne humaine, toujours considérée comme l' image de DieulJ4. la réalité, qui réveille nos sens extérie u rs et intérieu rs et portent
Selon Flore nsky, J' homme est inséparable de son C réateur, tou t en garda nt vision et une expérie nce plus globa le d e la vie qui nous entou -
sa pleine liberté. Chaque personne humaine est a p pelée à réa liser cette nie point les aspects empiriques et ra tionnels de la connaissance,
image d e Dieu dan s sa propre vie, à "d evenir dieu " sa ns pourtant quitter essaye de leur d onner le ur juste place et d e les intégrer avec les
sa condition huma ine 1" . La contradiction apparente que nou s pouvons .. aspects de la réalité. En d 'a utres m ots, sa conviction profond e est
voir dans ces affirmations est seulement un des exemples d e sa pensée, r.xDérience d e la vie précède et sert de base à la théorie abstraite et à
• empirique d 'une réalité.
~ky vise une "synthèse incessa nte" entre l'objet connu et celui
151 USignijicalion dt /'idhlismf", p. 114. en train de le connaître 1.5S, ce qui est cohérent avec sa manière d e
152 C f. NRacintS dt /'idialismt", p. 148-150; r.. :UK, Vtrilll COlM dhos, Roma, 1998, p. 59.
la raison [razum l, l'intelligence humaine. C'est un "organe" viva nt
153 " Qu'ai-je fait toule la vie 1 - J'ai considéré le monde comme un tout ind issociable, (()IIUJ'Ie
une image et une realitl! uniques, mais à chaque moment, ou plus exactement à chaque tliape de ma être vivant, qui permet la rela tion m utuelle entre la personne et
vie, sous un angle de vue bien d~emûné. J'ai examiné les rapports mondiaux sur une ooupe du la connaissa nce selon une com p réhension d ynamique et tendant
monde dans une direction déterminée, sur un plan dtliermi.né, et rai cherché à comprendre la struc-
ture du monde d'après l'indice qui m'occupail à cette étape. Les plans de coupe changeaient, sanS 'a- intégrale 1",. Cette raison est capable d e connaître l'objet intelligi-
bolir, mais en s'enrichissant. De là la continuité du raisonnement dialectique (la succession des plaN
d'examen avec une orientation permanente ver.; une vision du monde en tant que tout) ". Lettre à son
fils Kirill (21.2.1937), in "Œu~, 1. IV, p. 671.. Cf. Autobiognlphit'". p. 76.
N

154 Aorensky "croit'" à la per.iOnne ; il n'en reste pas i l'extérieur d{'$ hommes, ma is illts ~ Pat exemple dans son travail dans la Commisskm de la Laure Trinité-Sainl-Serge, dans ses
accueille tous comme des per5OnIle$ ; il peut juger les manières de vivre, mais pas une personne .... Ie; icônes, etc.
comme telle. Cf. lettre i A. Biély (1914), in Kentdesl - 1991, Moskva, 1991 , p. 50-51 . C f... Rv.um i diaJ.ektika IRai!On et dialectique! It, in MŒuvrd" , 1. Il, p. 140-141.
155 La vision de l'homme chez Florensky est très positive: même les forces et les énergieS.rd' -- D'une manière opposée, Rorensky présente la connaissance du Kant comme un savoir sta-
ordonnées sont vues comme une possibili té de réalisation de l'image de Dieu. Cf. " Tainstva i obrjadY "' lbIkanique, ab!:;trait et générique... Razum i dialeklika [Raison et dia lectique! ", in "Œuvrd". t.
[Sacrements et ritesl It, in NPhi/osophir du r"II~, p. 135-142. ~ 13S-1 36

180 181
ble, le noumène (et non pas seulement les phénomènes). La "racine de comme l'indice d'une autre connaissance plus riche, et ne pas se
telle raison" est en Dieu Trinité l60• d 'une compréhension purement rationnelle ou empirique.
Il faut aussi tenir compte du fait que Florensky ne voulait être ni un lcause du large spectre des sujets traités dans des domaines sÎ différents,
historien ni un psychologue du christianisme. Son désir était d'écrire SUr II' lesquels il faut une grande compétence, je ne peux pas juger les obser-
le christianisme comme "religion de l'esprit", relig ion qui s'intéresse à fons de Aorensky dans ces domaines. Il avait lui-même des hésita tions.
l'expérience vitale, sans nier l'importance des dogmes auxquels il fallt IcIOis5ance spirituelle et intellectuelle n'est pas linéaire. Ce qui compte, ce
savoir donner la place qui leur convientl • l • la clarté qui vient de l'analyse des détails, mais les lignes fonda -
~t:ales qui indiquent les chemins d'une connaissance intégrale.
Contre tout dualisme bf10rensky s'est interrogé souvent sur les "racines" de la pensée humai-
niveau personnel comme pour l' humanité, la "fermentation initia-
Aorensky veut dépasser les dualismes, présents dans les écri ts phiJo- de la pensée, ses moments créatifs, gardent pour lui une très grande
sophiques de son temps comme dans l'histoire de la pensée humaine: un
dualisme à tous les niveaux sur l'horizon du dualisme principal qui oppo.. FIorensky jouissait de pouvoir communiquer comme il l'affirme dans
se le monde visible et limité et ,'autre monde, invisible et illimité. confession très intéressante mise au début de son œuvre majeure ;
Parfois on peut avoir l'impression que lui-même ne peut éviter le lan- de moi le désir de convaincre quiconque! Je ne donne que de mon
gage du dualisme. Quand il dit, par exemple, qu' il faut "quitter" ce ~ce. Si une seule âme sentait que je lui parle non pas uniquement de
monde et "gagner" l'autre l61, on pourrait comprendre qu'il prêche une • bouche ni uniquement à ses oreilles, je n'en demanderais pas davan-
fuite de la réalité de ce monde. Mais si on connaît mieux sa vie et sa pen- IOl/,S. Son désir était surtout de transmettre le sens plus profond d es

sée en général, on voit que gagner l'autre monde passe par un engage- une sensibilité pour l'autre et pour sa vie, et cela plutôt dans le
ment, un service concret. Gagner l'autre monde a signifié pour lui s'inté- de la relation et du dialogue que par un enseignement.
resser à tous les aspects de la culture humaine - de la religion et de l'art
jusqu'à la biologie et à la technique. Dans ses écrits, il dit parfois explici- ~gner le Christ et orienter vers Lui
tement qu'on ne peut vivre dans l'''autre monde" que si l'on vit pleine-
ment dans ce monde-cP ~ . li souligne en toute occasion l' unité profonde de Nous connaissons l'orientation de la vie de Aorensky, il nous est donc
tout ce qui existe. • facile de comprendre ce qu'il voulait a tteindre par ses écrits. Sans nier
~cité et la légitimité de chaque science, il n'était pas soucieux de la
il&enter dans tous ses détails, mais il cherchait ce qui en elle était essen-
Un langage qui évoque une relation · - ce qui la rapprochait de la Vérité et ce qui unissait les sciences entre
On peut être gêné devant les explications de Aorensky, souvent très 11 affirme dans un de ses écrits que le vrai sens de la philosophie est
complexes, et qui sortent du sens habituel. Cela n'est pas un signe de son igner le Christ et la vie en Lui n n'a pas douté de cela, même si les
incohérence, de son incompétence ou de son incapacité d'être clair. Son lts de son travail n'ont pas obtenu le succès escomptél 6/,.

but ultime est d 'inviter à une connaissance plus profonde. Sa manière de Pourquoi alors utilise-t-il souvent un langage philosophique et scienti-
"compliquer les choses" est en réalité une manière de faire comprend re kIue très complexe? Pourquoi ne pas parler de la Vérité et du Christ seu-
qu'il faut s'ouvrir au mystère, qu'il faut prendre le langage comme un avec le langage dogmatique habituel? Il faut se rappeler son désir
~ P.'rler aux intellectuels de son temps qui étaient en général éloignés de
f glise et de son langage et en même temps très liés et.parfois esclaves du
160 Cf. ~ColOIlnF', p. 488 (tr. fr., p. .3(9).
161 Cf... Voprosy religioznogo samopoznanija [Questions de oonnaÎs.sanœ religieuse de soi-
11'Ibne[ ", in ~Œuvmt', t. l, p. ~5J2. 164 .. Puti i sredotOCija [Voies ct les pointscruciauxl -, ln ~ Œuvns"', t. UI (11, p. 35-36.
162 .. Svideteli [Les témoinsl ", in " Phi/(lfOJ'hw du cultr', p. 156-1 n. 165 ~C%nnr" , p. 1 3 (tr. fr., p. 1 5- 1 6).
163 !/M., p. l70. 166 Cf... Razum i dialektib [Raison ct dialœtique[ ,., in -Œuvns"' , t. Il, p. 142.

182 183
langage de leur matière scientifique ou philosophique. Ce langage étai
pour plusieurs d'entre eux le seul qu'ils pouvaient prendre au sérieux ~
comprendre. Florensky voulait aider les gens plongés dans ce langage à
en sortir et à s'en libérer (sans le rejeter), pour pouvoir s'ouvrir à la "my;ti_
que de l'enfance", à la "théologie" dans son sens premier et le plus nobl
de la contemplation de Dieu, de la Sainte Trinité. Pour cela, Florensk e
devait montrer la présence et le rôle des symboles dans tous les domain~
de la science. DEUXIÈME PARTIE
Dans ses écrits, Florensky parle assez peu du Christ et de la Sainle
Trinité d'une manière explicite. Et pourtant, le Christ est au centre de toule
la vie et de toute la pensée de Aorensky, de sa conception intégrale du
monde, qui voudrait tout reconduire vers le Christ1r.7 •

••• LE LANGAGE SYMBOLIQUE DÉRIVÉ


Tout n'a pas été dit dans la présentation du parcours existentiel de
L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE CHEZ FLORENSKY
Aorensky. Le but de ce travail était seulement d'esquisser les étapes et les
orientations de sa vie, de mettre en évidence quelques traits de sa person-
nalité, afin de pouvoir mieux saisir l'originalité et la profondeur de sa pen-
sée religieuse.
Pour conclure cette première partie de notre recherche, je fa is miennes
ces paroles de Boulgakov au sujet de Florensky : « Pour parler d'un génie
qui est en fait un prodige de la nature, il faut être soi-même un génie ou
du moins avoir la capacité de se représenter sa personnalité à travers la
perception de ses sentiments. Espérons qu'il se trouvera des gens pour
rassembler les précieux fragments de souvenirs sur lui pendant ce quart
de siècle, encore qu'ils seront confrontés à la même difficulté insurmonta-
ble: l'œuvre véritable du père Pavel, ce ne sont pas ses li vres ni ses pen-
sées et ses paroles, mais lui-même, et toute sa vie qui est passée sans
retour de ce siècle au siècle à venir. Et seuls ceux qui croient et qui savent
que la vie de la création se prolonge outre-tombe et que de là aussi on peut
participer à la vie d'ici bas, ceux-là ont l'espérance chrétienne de le ren-
contrer dans la patrie éternelle, dans une Russie accessible par l'esprit,
dans le siècle à venir, où rien des vraies valeurs ne se perd, mais tout croît
et les œuvres du juste l'accompagnent. .. »1611.

167 Voir Il ce sujet la Conclusion de ce li vre.


168 S.N. BlJt.c..\KOV, " Svja§œnnik o. Pavel Aorcnskij [Le Père P. AorenskyJ _, in "Pro li a mlnr-,
p. 400 (Ir. fr., p. 26).

184
H\,Il KUUU C""llUl'\l

avoir parcouru les étapes principales de la vie et de l'œuvre de


je veux maintenant affronter quelques aspects de sa pensée.
cet auteur transforme-t-il son expérience en herméneutique
vision du monde jusqu'à la connaissance de Dieu à travers les sym-
Je voudrais consacrer cette deuxième parti e à l'approfondissement
questions en ayant surtout à cœur d 'en illustrer les implications
l'anthropologie religieuse et la théologie.
;ependant, il me semble important, ava nt d'a ffronter le vif du sujet,
!Hier l'attention sur les difficultés que présente l'œuvre de Florensky et
, d'exposer mon choix méthodologique.

qui a été exposé dans la première partie, il résulte clairement que


iichesse, la complexité, parfois même l'ambiguïté de l'œuvre de
renskv rendent son approche difficile. Le citer n'est jamais suffis.'lOt si
la citation ne tient pas com pte des différents niveaux d'expé-
et isole ce passage de la totalité de sa pensée. Il faut distinguer le
de certains passages, où l'émotion des souvenirs domine, d'autres où
se fait rigoureuse et dense. Pour sa isir la génialité de l'œuvre de
bsky et l'importance de son témoignage, il faut pouvoir considérer
IÎllemble les parties lyriques apparemment insignifiantes et celles qui tou-
à la réalité. Certa ins passages de ses écrits peuvent donner l'im-
qUI)"! F10rensky est un auteur très abstrait, loin de la vie - à l'op-
de l' intention qu'il donne à sa recherche intérieure. C'est pourquoi
~ Florensky les critiques sont si contradictoires, si opposées, comme s'il
.s'agissait pas du même auteur : on peut même faire dériver de ses écri ts
, systèmes de pensée ou des positions morales que lui-même aurait
IVoués.
D'une certaine façon, c'est le sort de tous les auteurs, à la mesure de 1'0-
inalité de la complexité de leur pensée.
On Court un risque à vou loir présenter un au teur comme F10rensky qui
livré dans des œ uvres qui couvrent tant de domaines. C'est pour cela
je n'assumerai pas une position critique. Je voudrais plutôt trouver ce

187
qui dans J'œuvre de cet auteur peut aider aujourd'hui à la réflexion théo.- ses écrits, je voudrais déceler quelques-unes de ces intuitions et
logique, à la compréhension du mystère de la personne humaine e selon la logique propre à l'auteur: à partir de l'expérience, en
recherche ou en attente de Dieu. Il à travers l'expression de cette expérience, pour arriver à la
sur un langage, qui conviendrait pour parler de la connaissance
Mes propres intérêts au fond rencontrent la méthode de l'auteur: a
delà des détails, des "idées claires et distinctes", de la pensée systémat~ rester le plus fid èle possible à sa pensée, je serai obligé de pren ~
que, le plus important, c'est la recherche du "sens profond " des choses considération les "a ntinomies" qu'elle contient. Il ne s'agit pas d 'er~
une vision intégra le du monde, la valorisation de tout ce qui mène vers I~ d'incohérences échappées à la vigilance du penseur, mais ce sont
rencontre personnelle avec Dieu. C'est cela que je veux d'abord reteni r des ;';traire les indices révélateurs de son ouverture. Le langage reflète la
écrits de Florensky et présenter. des "deux mondes", apparemment contradictoires, en réalité uni s.
Je veux non pas "prouver"l, rnais plutôt "illustrer" par quelques exem~ ultime de Rorensky éta it d'inviter celui qui écoute ses "leçons"
pies, le sens que Florensky voulait donner à certains mots et à certa ines ses "lettres" à une connaissa nce personnelle de Dieu.
expressions qu'il utilise souvent ou à qui il accorde une grand e importan_
ce. Avec ces mots et expressions, FIorensky veut indiquer certaines réalités
qu'on ne peut pas complèternent conceptualiser. TI s'agit su rtout des ter~
rnes qui reviennent souvent cornrne "expérience", "rnystère", "symbole",
"idée", etc.
Procédant ainsi, il rne semble que je peux être plus fidèle au langage
syrnbolique de Florensky et d onc plu s proches des ses motiva tions. Une
analyse "positive" me porterait à des analyses quantitatives de son œuvre
alors qu' il s'agit surtout de percevoir le sens plus spirituel qui est, à notre
avis, le message essentiel de l'œu vre de FIorensky.

Il est sans doule difficile de parler de la connaissance des réalités


mystérieuses. Même un Jangage symbolique, à notre avis le seul accepta-
ble, est très fragil e el délicat, et peut facilement être mal compris, surtout
si "on oublie de le considérer comme tel. Par contre, - et par conséquent
-, un langage rationnel qui prétend exprimer la vérité des choses,
"détruit" le mystère ou, pour mieux dire, ne s'approche même pas du
mystère, mais passe à côté, l'ignore, le nie, et ce qui est encore pire: il
empêche de s'en approcher. Selon Florensky, cela est très grave, parce que
la vraie vie, la Vérité est justement là, dans le mystère, et pas dans nos con-
cepts abstraits, dans nos analyses rationnelles. L'originalité de Florensky
réside précisément dans cette capacité d e nous livrer certaines intuitions
qui aident à s'approcher du mystère, de l'autre.

1 Le St'ns de tout conn-pt nstt' relatif à la personne qui l"utilise. Pour le conn.aitrc, il faut paf-
ti,. de l'expérience de cet te personne, de son contexte historique et social, pour pouvoi r Hdevincr" ct
qu 'elle voulait expriInCl'" avec ses concepts. Nonnalemcnt, on utilise lesconccpls de l'époque, mais pa5
toujours avec le mêmt! COnlL'11o .

188 189
5 CHAPITRE
LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ
DES CONCEPTS À L'ACTE DE FOI

son adolescence, FJorensky s' est posé la question de la vérité et


de l'exprimer. La source de ses questions éta it ses expériences
du mystère pendant l'enfance, confrontées avec ce qu'il
appris des autres. Florensky éta it persuadé que ses réflexions d'a-
s'enracinaient surtout dans ses observations d 'enfant 1,
•....- ___ sa crise et sa conversion à la fin du lycée, le jeune Aorensky fut
IIHÎJlcu qu' il y avait une vérité dépassant les lois naturelles et les
~ns rationnelles et qu'on ne pe'u t pas vivre sans elle. En même
il se rendit compte qu'elle n'est pas accessible au seul entendement
. 11 sentait d e plus en plus le besoin d ' une Vérité inconditionnée et
et il se rendait compte qu'elle ne peut être que la "Réalité d e lou-
réalités", l"'Être suprême" et le "Sens [Smys/l absolu"l.
te question est explicitement exposée surtout dans la Colonne, même
parle pendant toute sa vie. Ses intuitions profondes, exposées dans
sonUa base de plusieurs écrits et activités postérieures.
ce chapitre, je voudrais examiner comment Florensky se pose
question et avec quels moyens il essaie d'y répondre. Ce chapitre
surtout amorcer le thème de la connaissance et indiquer la com-
de cette question.

,,
1 Cf. ~SouV!mirs", p. 99.
Cf. ~Souvmirs", p. 40, 241· 245.
Cf. . Tainstva Î obrjad y I Sacremcn~ ct ril("$1 ", in ~PllilosophÙ' du cul/t" , p. 142.

191
1. DIVERSES APPROCHES DE LA V'*'TÉ k.nment Le connaître? Florensky s'appuie sur une parole de Jésus,
reconnaît le sens cognitif et qui, selon lui, concerne directement la
la connaissance, la gnoséologie: « Je te bénis, Père, Seigneur du
Dans sa recherche de la Vérité, Aorensky se sert de son expérience pet.
de la terre, d 'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir
sonnelle et des acquis de la Tradition. rI expose la diversité d es apprOçhes
de la Vérité et en même temps leur unité profonde. lé aux tout-petits. [ ... 1nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, comme
connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le
Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et mOÎ
La Vérité, stable et vivante, connue dans la relation avec le Christ soulagerai. [... 1 »(Mt 11 ,25-30).
L'essentiel est dit déjà dans la première "lettre" de la ColO/lI/e, même si seule sagesse humaine ne suffit pas, la science naturelle et la ratio-
elle est la plus courte. Elle est adressée à l'ami de FJorensky, probablement abstraite n'arrivent pas à "soulager la soif" de la connaissance
Troitsky, qui avait partagé sa chambre à l'Académie pendant les trois pre- ._ '. Au contraire: « Tous les efforts humains pour connaître, qui ont
mières années. Son départ et sa mort trois ans après, comme aussi la mort ! tourmenté les pauvres sages, sont vains ..'.
du père de F10rensky et de son starets Isidore, l'ont beaucoup attristé. réponse paradoxale est donc la suivante: « "l'enfance" mentale, un
Pourtant, FJorensky croit que son ami est présent et vivant - c'est pour- de la richesse intellectuelle qui empêche d'entrer dans le
quoi îllui parle, il lui écrit une lettre ... de Dieu, peuvent être une condition de la connaissance spiri-
n s'agit d' une lettre d 'une immense beauté et profondeur. FIorensky, .'. n dit bien "peuvent être", car cela ne suffit pas, et on peut "dev€-
qui se trouve tout seul dans sa chambre, regarde à travers une fenêtre et Ic:omme un enfant", tout en étant et restant un savant. L'essentiel est
voit tomber les feuilles - c'est l'automne. La "mort" de ces feuilles lui rap- ailleurs: « la plénitude est en Jésus Christ; on ne peut donc acqué-
pelle le départ de son ami, la mort de ses proches. « Tout glisse en tour- LuÎ et que de Lui la connaissa nce »8. C'est Lui qui connaît le Père,
noyant vers l'abîme de la mort. l ... ] Dans la vie, en effet, tout s'agite et qu'TI l'aime, parce qu'Il est dans une relation d 'amour avec lui. Et
tremblote comme les lignes floues d 'un mirage. Du fond de l'âme, pour- qui entre dans cette relation d 'amour avec le Christ, qui "vient à
tant, s'élève le besoin irrépressible de s'appuyer sur "la Colonne et le peut connaître Dieu le Père et, par conséquent, la Vérité. Alors, dans
Fondement de la Vérité, stulos ka; lIedraiôma lès alètheias" (cf. 1 Tim 3,15); et ~re de Dieu, il trouvera son "repos" et sa soif sera soulagée.
il s'agit bien de lès nlètlteÉas et non pas simplement d 'alètheÎas, non pas
d'une vérité parmi d'autres, d'une vérité humaine particulière qui se frac- concept de vérité à la Vérité comme Trinité
tionne, qui tourbillonne et qui se disperse comme la poussière au soufne
du vent dans la montagne; mais de la Vérité l/stina ] intégrale et qui est PIorensky veut examiner la question aussi au niveau de la connaissan-
dans les siècles des siècles, de la Vérité une et divine, de la Vérité très- Ibstraite. Tout en se servant de concepts abstraits et d'une logique for-
lumineuse, de cette "Justice" [PravdaJ qui est "le soleil du mond e" selon SOn intention ultime est de montrer l' insuffisance de la seule appro-
le poète antique »4. h.tionnelle de la Vérité. Suivons les passages les plus importants de
La Vérité, selon FIorensky, dépasse les vérités particulières de "ce texposition dans la deuxième "lettre" d e la Cololme.
monde", marqué par les changements dans la nature, dans les d écouver-
tes scientifiques et dans les idéologies, et surtout par la mort. En effet, il i"gnification du mot "vérité"
sent et il fait l'expérience des réalités qui restent, qui ne passent pas, qui
la question est toujours la même: comment connaître la « Colonne et
ne meurent pas. Au fond , il en est persuadé: « Un Seul demeure. En Lui,
fondement de la Vérité » ? F10rensky commence par la signification et
nul changement; en Lui sont la vie et la sérénité ..~.

~CoIonltt", p. 13 (tr. fr. , p. 15).


4 ~Cololmt". p. II · 12 (Ir. fr., p. 14- 15). ~CoWnM", p. 13 (tr. fr., p. 15).
5 ~CoIorlllt", p. Il (Ir. fr., p. 14).
~CoIonM" , p. 13 (tr. fr., p. 15).

192 193
l~ contenu du mot "véri ~é": Il l'examine à partir de .son éty.mologie dans certitude ? « Qu el signe dois-je trouver dans mon jugement
dIverses langues: russe (,stma), grecque (alètheia), latine (ventas) et hébrat. _ tranquille au-dedans de moi ? »14.
que ('ëmèt). Même s'il y a des différences, les points essentiels SOnt COm- ~rensky entre dans une recherche gnoséologique et philosophique
muns : ce qui est vivant, fidèle, qui ne passe pas. Dans chaque langue, On tDIJSSée sur le "jugement, donné soit immédiatement, soit médiatemeflt".
aspect différent est souligné (ontologique, gnoséologique, juridique et spi. les limites et l'absurdité du "jugement immédiat", de la "loi d' i-
ritue!), mais ces aspects se complètent mutuellement9• (A = A), de l'auto-évidence, de l'a ffirmation de soi-même, qui
Florensky s'appuie surtout sur l'étymologie, du mot. rus~ istilla, qui l'entendement su r lui-même - une "intuition aveugle", sans con-
plus que dans les autres langues, rend compte dune vénté qUI a en elle le . Il lui oppose le "jugement médiatisé", le "raisonnement diseur-
principe de la vie, le souffle (racine es en sanscrit veut dire respirer). caractérisé par un recours à un autre jugement (A = non-A), et
Atteindre cette vérité ne peut se faire que par la médiation de la vie du __ fin ... -la "pure possibilité". (( Ni ici, ni là, notre recherche de la
souffle, vie "spirituelle", car autrement, l'entendement ne peut atteindre M incorruptible n'est satisfaite. Ni ici, ni là , nous n'obtenons la certi-
qu'une vérité immobile et sans vie. La langue russe marque dans le mol Nulle part nous ne voyons la "Colonne de la Vérité" ~> IS.
istina l'aspect ontologique de cette idée. Ainsi, la Vérité [lstifla ], dont parle conséquence d'une teUe d émarche est souvent le "scepticisme" :
Florensky est « ce qui est, ce qui existe vraiment, to ontôs on ou ho ontôs comme non certaine toute position non démontrée. Cela mène
ôn ; par opposition à ce qui est illusoire, apparent, non réel. sans perma- ~ "'ipochè" ,« l'état où l'on se retient d'énoncer quoi que ce soÎt » 16 - le
nence »10. La Vérité est « existence qui demeure, l'être vif, vivant. respi- absolu" qui devient "l'enfer sceptique". L'homme, en effet, dans
rant ; c'est-à-dire qui possède la condition essentielle d e la vie et de l'exi- aspire à une connaissance inconditionnelle et malgré le sceptici ~
stence. La Vérité en tant qu'être vivant par excellence: telle est la notion une espérance cachée. Cette tension intérieure peut l'amener à
que s'en fait le peuple russe »11. '" La voie du scepticisme ne mène donc nulle part, elle non plus »17.
. Aorensky veut montrer que l'exigence de la certitude, la décision
La question de la certitude rationnelle l'admettre rien sans preuve, est absurde et qu'elle porte à un sceptici-
Pour introduire la suite, Aorensky prend l'exemple de Pilate et rappel- issue. il reste donc la possibilité que la Vérité puisse se révéler
le sa fameuse question « Qu 'es t~œ que la vérité? ». Il montre comment ~e. À la place d 'une exigence de certitude rationnelle, il propose
Pilate se trouve devant Jésus qui est la Vérité même, et attend de Lui la "sage espérance" : si on cherche la Vérité, celle-ci se révélera. Une
réponse, sans vouloir ni pouvoir reconnaître la vérité en Lui. Il ne peut pas ra-nce dans la recherche de la Vérité, c'est mieux que de ne rien avoir.
se convaincre de son authenticité - il n'a pas une "certitud e". La "colon- entendement n'arrive pas à nous aider, il faut passer au-delà de la
, recherche rationnelle. Pourtant, en passa nt du domaine intellectuel
ne" de la vérité pour la pensée théorique, en effet, est la certitude l2 •
de l'expérience, à celui de la perception effective, il faut que celle-ci
« Le problème de la certitude de la vérité se ramène à celui qui consiste
~e aussi une raliol/alité interl/e ll • Autrement, on risquerait l'autre
à en découvrir le critère. 1. .. 1 La vérité devient mon bien par un acte de
mon jugement. ( ... ) La vérité, en tant que vérité, se révèle à moi par le fait
que je l'affirme ». Voilà où mène un tel raisonnement que présente 'latuition-discours", l'unité du multiple, la relation substantielle
Florensky : c'est "moi-même" qui suis le critère de la véritél ) . Mais, d'où
FIorensky arrive final ement à une "synthèse" : « "La Vérité est intui-
la Vérité est discours". Ou, plus simplement : "LA Vérité est i"tuitiol1-
9 Cf. ~Colon ~, p. 15-22 (tT. fr., p. 17-22).
10 "CoIon ~, p. 15 (tT. Ir., p. 17).
"Colonné', p. 24 (tT. Ir., p. 23).
Il "CoIon~ , p. 1 7(t r. fr., p. 19).
"Colonné', p. 33 ( tT. fr., p. 28).
12 Cf. "CoIonllL" , p. 15, 2J (Ir. ir., p. 17, 22).
"Colonné' , p. 35 ( tT. fr., p. 29).
13 Selon Florensky, on risque d" croire que c'esl sa propre comdenœ qui délerm ine la véri lé-
risque de '1' auto-divinisalion". Au COOlraire, c'esl la Vérilé qui détermine notre consdcnct'. Cf. "Colonné', p. 39 hr. fr., p. 32).
« Zapisb 0 hristianslve i kul' tu re [Note sur le christianis~ et la cullurel ~,in HŒuvrn", t. II, p. 549. Cf. UColonné', p. 41-42 (Ir. fr., p. 33).

194 195
discours". La Vérité est une intuition qui se démontre, c'est-à-dire qU'eUe est l'essence unique li trois hypostases!!. Non pas trois essences, mais
est discursive. Pour être discursive, J' intuition ne doit pas être aveugle ; non pas une hypostase, mais trois. n n'en reste pas moins que
obtuse et limitée; elle doit rejoindre l' infini, elle doit être une intu ition' et l'essellce sont la même chose )}22.
pour ainsi dire, parlante, raisonnable. Pou r être intuitif, le "discou rs" n~ selon quelle logique formelle, F10rensky arri ve à la 5.:,inte Trinité,
doit pas se perd re dans l'indéterminé, il ne doit pas être seul ement POSSi- la Vérité sup rême et en même temps le Mystère le plus gra nd de
ble; il doit être réel, actu el. [... ] Si donc la vérité existe, elle est une ratio- vie2l. JI ne s'a rrête pas à cette explication, que j'a i ici évoquée seule-
nalité réelle et une réalité rationnelle. [.. .] ELIe est l' unité des contraires très brièvement.
coillcidellt;a oppositorum ». Pour éclairer ce raisonneme nt complexe'
Aorensky donne aussi une belle image : « Elle [la Vérité1 est le soleil pa; entre les différentes façons d 'aborder la Vérité
les rayons duquel elle-même et tout l'univers sont illuminés »19.
Cette "Vérité absolue" demeure, selon Aorensky, au-d essus de tout langage dans la deuxième "lettre", comme aussi dans la suite de la
fond ement qui lui serait extérieur : elle-même fonde la "loi d 'identité", la . devient pa r moments très compliqué et peut sembler à première
prouve et, en même temps, elle explique pourquoi l'être n'est pas soumis ...bstrait et loin d e l'expérience de la vie. Comme je le d isa is plus haut,
à cette loi. La Vérité est le « Sujet qu i a en lui-même sa preuve »~. .._. connaître F1orensky, ses motiva tions et sa manière d'écrire, pour
Aorensky se rend compte qu' un tel sujet n'est pas "pensable" avec le buVrir que derrière ses idées se cache une expérience profo nd e de la
seul entendement et que cela pose de nouvelles questions et ne va pas sans tous les mots qu'il utilise renvoient de préférence au langage
contradictions, surtout à propos de l'identité et de la multiplicité. Il affir- Ibolique. Aorensky parle, au fo nd, de la même Vérité et de la même
me que la multiplicité ne viole pas l'identité dans le cas où " la multitude itrience que dans sa première "lettre" qu i était plutôt poétique. Les
des éléments est absolument synthétisée dans la Vérité", et il le montre à langages sont très différents, mais ils parlent de la même réalité.
travers uné logique abstraite. En partant de la "relation substantielle" de passer à la troisième "lettre", F10rensky souligne de nouveau
entre les éléments, il arrive à une "relation ternaire", relation entre trois la seule voie qui condui t vers la Vérité est l'expérienctfl4. n se rend
éléments. du risque que pou vait courir le lecteur après sa deuxième "lettre"
même dans la suite - de se perdre dans un raisonnement abstrait, de
La Vérité est la Trinité en dehors de l'expérience et donc de n'être plus en mesure de s'ap-
de la Vérité.
FJorensky conclut son raisonnement logique: « Le fait qu e le Sujet de
la Vérité, Moi, soit prouvé et fond é à partir d.e soi -même consiste dans sa
relatioll avec Lui par Toi. Par Toi, le Moi subjectif devient un Lui objecti f, et
il trouve en ce dernier son fond ement, sa qualité d'objet en tant que Moi.
Lui est Moi manifesté. La Vérité se contemple par Soi en Soi. Cependant,
chaque moment de cet acte absolu est lui-même absolu , est lui-même
Vérité. La Vérité est la contemplation de Soi par un Autre dans un Par rapport au nombre ~trois~, F10rensky ajoute: « Nous n'avons nullemcnllenté dedétnon·
., ne pouvait y avoir que trois Hypostases, ni plus ni moins. Cc nombre est ~un fait infmi~
Troisième: le Père, le Fils, l'Esprit. Telle est la définition métaphysique d~ :10.. 1 accède dans la lumib-e C!SSCfltielle de l'C'Sprit, mais que l'on ne saurait déduire logiqucl1Wlll,
l'essence, ousia, du Sujet qui se prou ve lui-même, essence qui est, ainSI !1.IIrU est au-dessus de la logique. Il faul bicm garder cm mémoire que le nombre trois n'est pas une
~ de notre cml~Îon de Dieu, que nous retiendrons de œlle-ci pa r une opération menta le;
qu'on le consta te, un rapport de substance. Le Sujet de la Vérité est la rela- lit un con tenu de l'expérienœ ml!me de 101 Oivinit~ dans sa réalité supérieure à la raison -.
tion de Trois, ma is une relation qui est une substance, une relation-sub- - _ .... , p. 593-594 (tr. fr., p. 376-377).
~CoIonn~~, p. 48-49 (Ir. fr., p. 37·38).
stance. [ ... 11'ollsia de la Vérité est l'Acte infini des Trois dans l'Unité. ( ... 1La
Dans œdéveloppement que je vjcn5 do! p~ntt!l'", RoreMk.y s'inspire beaucoup deScrapion
Cf. " ~K pOCesti ~njago ZVilnija". Certy harakIL'I"i1 arhimandrita Scrapiona MaSkina I ~À
d u rang supérieur". Certains trai~ de l'archimandrite S. Mrlkin l .., in ~ ŒuvrtS", 1. l, p. 210-
19 ~CoIol/nt", p. 42-43 (Ir. fr., p. 34).
20 ~Colonnt", p. 4S (Ir. fr. , p. 36). ~CoIonnC , p. 51 (I r. fr. , p. 40).

196 197
-- -- _.. ~.~ .... _.. -

l'an ti no m ie dan s la rech erch e de la Vérité ~e de la coincidclI tia oppositorum, cest·à..dire de la coincidence en
définitions opposées )):)1).
Pour notre ma nière habitueUe de penser, associer la vérité à l'expérien_
ce est contradictoire. FJorensky s'en rend bien compte et Cons.lcre la sixiè- de l'antinomie dans le langage religieux
me "lettre"2.'1 de la Cololllle à la question de la contradiction en enrichissa nt
FJorensky, la contradiction ainsi comprise devrait en ce sens ga r·
sa réflexion par des considérations très intéressantes sur "l'antinomie".
son acuité. « L'effort impuissant de la raison humaine pour con-
L'an ti"omie dm/s ie laI/gage qui exprime la vie les propositions contradictoires, son indolente tentative pour réagir,
grand temps d'en faire justice et de reconnaître, l'esprit alerte, le con·
Il expose le raisonnement suivant: « La vie est infiniment plus pleine "JI . Cela vaut surtout pour la religion, dont les mystères sont
que les définitions rationnelles, aussi aucune formul e ne peut contenir expériences inexprimables, indicibles, indescriptibles, que l'on ne
toute la plénitude de la vie. Par conséquent, aucune formule ne peUl rem.
revêtir de paroles autrement que sous forme de contradictions qui
placer la vie même qui, en tous lieux, à tout moment, crée sans cesse des
la fois "oui" et "non" )). Florensky donne en exemple les textes Iitur-
choses nouvelles. Il en résulte que les définitions rationnelles sont partout
qui sont « pénétrés de l'esprit acéré des juxtapositions antithéti·
et toujours soumises à des objections, et qu'elles le seront nécessairement.
et des affirmations antinomiques qui les animent d 'une manière
Ces objections à notre formule sont précisément d'autres formules, des r
contre-propositions, qui procèdent des aspects de la vie complémentaires IlSante ))12.
de celui en question, qui sont contraires à la formule donnée et même qui contradiction fait partie de notre condition terrestre. « Elle est
la contredisent ,,:lIi. Cela montre que même une formul e qui veut absorber le mystère de l'âme, celui de la prière et de l'amour. Plus on est
toute la vie, contient des contradictions en elle-même, qui deviennent évi· Dieu, plus les contradictions sont nettes. Là-bas, dans la Jérusa lem
dentes pour l'entendement dès que la vérité se trouve formulée. En effet, il n'yen a point. Ici, elles sont partout. Ni les structures sociales,
on trouvera toujours une "antithèse" à la thèse, et c'est seulement « ellsem· arguments philosophiques ne les aboliront >,33. Au contraire, les anti-
ble [qu'elles) constituent l'expression de la vérité. En d 'autres termes, la de la foi sont d'autant plus aiguës et multiformes que notre expé-
vérité est une antinomie i elle Ile peut pas Ile pas l'être ,,71. . est plus pénétrante et plus complètel4.
Comme je le montrerai plus tard, cela s' explique également par le fait J'ourtant, F10rensky admet qu' il y a des moments, où l'on est illuminé
que la connaissance de la vérité exige aussi un acte de foi et d'amour et, grâce et où les contradictions s'abolissent i non pas rationnellement
par conséquent, une "ascèse de l'entendement", un "renoncement fi soi· mais « par un moyen supra-rationnel. L'antinomie ne dit point :
même". Cet « acte d'abnégation de l'entendemen t consiste précisémen t à bien ceci, ou bien cela n'est pas vrai" ; eUe ne dit pas d'avantage: "Ni
exprimer une a ntinomie ,)28. ni cela n'est vrai". Elle ne dit que : "Et ceci et cela est vrai; mais cha·
Même si l'"antinomie" reste après Kant une catégorie discutée, l'idée sa façon; la conciliation et l'unité sont au-dessus de la raison" nlS•
du caractère "auto-contradictoire" de l'entendement, que l'on rapporte surtout en ce sens que Aorensky parle de l'antinomie. Il est per-
maintenant à ce mot, est ancienne. Il suffit de rappeler Nicolas de Cuscl" et que" seule l'expérience religieuse authentique décèle les antincr

25 .. Proti vol"l'èie lla contradiction] '", in ~CoIonM", p. 14J..165 (tr. fT., p. 98--113). ~'~'hc '0$' b q~tiO" do ","tioom'o, d, b """"""'" """"it~,m. 50< "~,~ do
26 "Colonnt", p. 146 (Ir. fT., p. 100). de Cuse, voir: J. SrAUMACH, Inrim,fo/l tkr Gtgtnsltu ,md Wtishrillks Nich~ns. Grundzilgr
27 "CoImln'-, p . 147 (lT. fr.. p. 100). it dts NikoUlus POrI Kilts, Münster. 1989.
28 "'Colon,.,-. p. 147 (lT. fr., p. 1(11). -ColonM", p. 157 (t r. fT., p. 1(7).
29 Nicolas de Cuse 0401-1464 ) _ théologien et mystique allemand, d evenu év~ue el cardil\il.l. -Colonné", p. 157 (tr. fr., p. 1(7).
II œuVl1!. a ussi en faveu Tde "union des ~glise gœcque el romaine. Il vécut u ne tension en tre ses adl' "'Colonné", p. 158 (Ir. fT.• p. 1(8).
vités politico-eœlésiales concrètcs et une haute s piritualité, el il CS5iIya d e les intégrer. IllaiS53 une "'Colonné", p. 158 (Ir. fr., p. 1(8).
importante œuVTe théologique el philosophique. La plus connue est ex III doclt i,~noronCt, (l44(). t~a.d.
Cf. ·CoIonnt", p. 161 (t r. fr., p. 110).
franc;aise : Paris, 1930) . .lI la suite des l'ères grea el du platonisme chrétien il insiste SU T l'ineffablhté
du mystère de Dieu (apophalisme) el sur l'union avec le Christ comme condition de la ronnais.c;.1nee ·CoIonllt", p. 159-160 (tr. fI., p. 1(9).

198 199
mies et voit comment il est possible de les concilier en fait ". Elles" SOnt ~_.
dans les constructions de celui-ci et se tourner vers une norme nou-
propres à l'essence même de l'expérience vitale, eUe en sont insépara. deVenir une raison "nouvelle". Il Yfaut un exploit libre )', qui comprend
bles ". Elles son t (( des parties constitutives de la religion, considérée selon la tension, le renoncement. « Il est nécessaire de se sunnonter et de
l'entendement ),31>.
~. Si la connaissance de la Vérité est possible, (( la voie qui y mène ne
passer outre à la nuit gethsémanienne de l'ascèse de la foi »«1.
foi ne contredit pas la raison, mais elle dépasse les limites de
2. LA FOI et la complète: Par la foi, qui vainc les antinomies de la con-
(C

humaÎne et qui perce leur couche étouffante, nous acqu érons une
de pierre qui nous permet de travailler à surmonter les antinomies
J'ai déjà mentionné que la connaissance de la Vérité passe par une rela_ _ réalité »'1.
tion personnelle. Je voudrais maintenant approfondir cette question. IIorensky présente trois "degrés" dans le développement de la foi et de
Même si je parlerais d'abord sépa rément de la foi et de l'amour, nous rapport avec la raison. Au début, il affirme: «( "Credo quia absurdum"fl.
savons qu'il s'agit de cette unique relation, qui permet une connaissance malgré les gémissements 'de la raison", malgré la non-compréhen-
profonde des Personnes divines, et aussi des personnes humaines. avec l'entendement. Ensuite, la foi devient « la source d 'une intelli-
La foiJ:! chrétienne est souvent comprise comme une "croyance", une supérieure" et " l'entendement y acquiert de la profondeur )) -
acceptation des "vérités" du christianisme, proclamées par l'Église ut illlelligam"f.\ je crois afin de comprendre. Finalement, après avoir
comme vra ies. Cela peut représenter un aspect important de la foi, mais pourquoi croire, on trouve le sens de la foi : elle est " l'adoration de
pas le seul ni l'essentiel. FIorensky insiste fortement sur le fait que dans sa connu rVedomomu Bogul"". [... 1Les frontières de la connaissa nce et
nature profonde, la foi est surtout une ( relation personnelle et vivante »lI foi se confondent. Les cloisons de l'entendement fondent et coulent,
avec le monde mystérieux et surtout avec les Personnes divines, avec la se transforme en un être nouveau". Aorensky conclut: « Et, plein
Vérité même; une relation qui inclut aussi, bien sûr, l'aspect rationnel, je m'écrie: "llltelligo III credam !". Gloire à Dieu pour toute chose ! »~.
mais qui le dépasse. Allons plus loin: ce dépassement est essentiel et haut-fajt de la foi surmonte "l'absurdité" apparente du dogme pour
inclut un "acte héroïque" de renoncement à soi-même et l'acceptation de à une connaissance symbolique ou même imméd iate (encore que
l'autre et même de l'antinomie. Pourtant cela est possible seulement dans intégrale) à travers ce même dogme, ce symbole de la foi. Pour cela, il
la force de Dieu, qui nous est donnée dans le Christ et par l'Esprit Saint". t nécessaire de « sortir du domaine des concepts pour entrer dans celu i
r txpérience viva nte ))"'. Cette "sortie de soi-même", qui rend possible la
Dépassement des limites de l'e ntendement IlContre de l'autre, est dé~1. un acte de foi'7.

Aorensky souligne plusieurs fois qu'il faut dépasser les limites de l'en- MûXon,lt", p. 60 (tr. fr., p. 45). Florensky fonde sa conviction sur le passage évangélique;« En
tendement pour pouvoir s'ouvrir au mystère de Dieu: « L.1 raison doit vérité, je vous le dis, si le grain de blé qu i tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au
--_~ il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui aime sa vie la perd, ct relu; qui cesse de
renoncer à ses limites dans le cadre de l'entendement, refuser de rester ~--=her en ce monde la gardera pour la vie êtemel1e . (fil 12,24-25).
~Coionnt", p. 483 (Ir. h ., p. 3(6).

36 MûXOnlrt", p. 162-163 (If. fr., p. 1H)·lll). À proprement parler, celle phrase fameuse ne tradu.it que schématiquement la pensée de
,. Il a dit en fait: .. Mortuus ~t Dri Jillus, cm/lbllr t:S1, quiD illtptum ~I ; d squllus rtSur=n1 ;
37 Quand je parle de la foi, j'y vois deux as~s complémentaires: le fait de croire en Dieu, de quia impossibilt tst ~ . TF.R1lJU.IEN, Dt la chair du Christ, in PL 2, 761A.
sc confier personnellement à Lulljitks qua) ct d'acœpter les vcrités objoctives ct révélées, l'ensemble
doctrinalljid~ qUM). Le premier aspect a la précédence su r le deuxième. Fameuse phrase d'Anselme de Canterbury.
38 "Colon nt", p. 71 (Ir. fr., p. 52). H Au Dieu connu" (cf. Act 17,23) - telle estl'inscr1ption sur le fronton de l'entrée nord de la
k! de la Dormition à la Laure de la Trinilé-Sainl-5er'ge.
J9 Cf... Voprosy religioznogo samopoznanija IQuestions sur l'autoronscîenœ religieuse! ~, ill
~ŒulIrtS"', t. l, p. 528-529 ; • Siovo na pogn.-benie Georgija Haralampievî~ POJ>'HilralampK"'~ MûX""nt"', p. 61-62 (Ir. fT., p. 46-47).
ISermon à l 'en t~t de G.H. PA·!.! ., in S.L KRAVF.C, a krrnot~ dulwtmoj f~ III btautf spiritutlltl, "ColO1mt", p. 63 (tr. Ir., p. 47).
Moskva, 1990, p. 59.
Cf. "CoIonllt", p. 73-74 (Ir. fr., p. 54).

200 201
FJorensky critique fortement une "foi rationnelle", ou mieux rationalis- montré; elle s'ouvre au mystère inséparable de ce "monde visi-
te, qu i veut tout comprendre rationnellement et cherche, en quelque SOrte r_ en devient le fondement. Elle est surtout philosophie de la person-
à se soumettre Dieu même. Par conséquent, une telle "foi" empêche d~ .,wosophle de l'esprit. La philosophie ou, comme florensky préfère la
sortir de soi-même et de s'approcher du mystère de Dieu ; elle mène vers "conception intégrale du monde", ne devrait pas s'opposer à
l'a théisme6!l. Davantage : cette "foi rationnelle" est ~~ le début de l'orgueil mais l' intégrer. Même plus, la foi est le vrai fondement de chaque
satanique, le désir de ne pas recevoir Dieu en soi-même, mais de se faire ~phie qui aspire à la Vérité.
passer pour Dieu: une imposture et une usurpation »t'J. pour florensky, la Vérité est (. tout: et la raison, et le bien, et la fo rce,
vie, et le bonheur ». Tout en se rendant compte qu'il ne peut pas Ja
Confiance, risque, aventure, sacrifice et la "prouver", il « l'aime plus que tout ce qui existe» et pour elle,
~once à tout »5/., même à ses questions et à son scepticisme, mais sur-
Par conséquent, « refuser pour Dieu le monisme de la pensée, c'est le o à son auto-affirmation.
début de la foi »!JO. Cette foi, pourtant, est comme un « pont qui conduit !In même temps, il sent que c'est la Vérité même qui l'attire vers Elle et
quelque part » , où il faut « marcher à l'aventure et chercher "une terre la force de la suivre sans aucune assurance extérieure ou ration-
nouvelle" où "vit la justice" (d. 2 P 2,13). Nous sommes libres du choix, : « Quelque chose ou Quelqu'un éteint en moi l'idée que le Moi est le
mais nous devons nous décider soit pour l'un, soit pour l'au tre. Ou bien ilredes recherches philosophiques; je la remplace par l' idée de la Vérité
la quête de la Trinité, ou bien la mort dans Ja démence »~I . FJorensky croit, N'étant rien, sinon à moi-même le seul donné, moi, qui suis donné
en effet, que la Sainte Trinité est la seule source de vie, la seule Vérité qui kM.-même, je renonce à cette possession unique, d 'une manière incon-
garantit l'intégrité d'une personne. La vie sans Dieu ou la négation de et j'apporte à la Vérité le seu l 5<lCrifice qui m'incombe; et encore,
Celui qui est la Source de la vie et de la sagesse porte à la désintégration lacrifice, je le fais non de moi-même, mais par la vertu de la Vérité
de la personnalité, et dans le cas extrême aboutit à la folie. Par contre, l'a- IDe. Alors qu'a uparavant l'en-soi de péché se mettait à la place de Dieu,
mour unit les divers aspects de la personnalité et crée une certaine unité Intenant, avec l'aide de Dieu, je mets Dieu à ma place, Dieu qui m'est
intérieufél. inconnu, mais auquel je tends et que j'aime. Je secoue la peur de ce
Devant ce choix difficile, il fau t arriver à crier : « "Seigneu r, Seigneur ! m'arriver et, d'un geste décidé, j'opère. Je quitte le bord de l'abîme
si Tu existes, aide mon âme insensée, viens Toi-même, conduis-moi Toi- m'engage d'un pas ferme sur le pont, qui va peut-être s'effondrer.
même vers Toi! Que je le veuille ou non, sauve-moi! Ainsi que Tu le peux sort, ma raison, l'â me même de toute ma recherche, l'exigence de la
et que Tu le sa is, donne-moi de Te voir. Attire-moi par la force et par les :titude, je les remets entre les mains de la Vérité. Pour elle, je renonce à
souffrances !" Dans ce cri d' un désespoir extrême est le début d'une nou- Preuve. C'est en .cela que consiste la di fficulté de J'œuvre: l'on y sacri-
velle étape de la philosophie, le début de la foi vivante » 5..1. que l'on a de plus précieux, son dernier bien, en sachant que si là non
Cette philosophie, vraiment "l'amour pour la sagesse", dépasse large- il n'y a qu'illusion, si même ce sacrifice-là est vain, il n'y a plus de
ment la seule conception rationnelle et scientifique du monde, comme je Car c'est le moyen ultime. Si la Véri té Tri-Unique elle-même n'est
où la chercher? Alors, quand on s'engage sur le pont de la foi, on
48 Dans son Alltobiogruph~ (p. 75), Rorensky note aussi romment la reli gion à l'éroll' peu t une nouvelle profondeur dans l'épître aux Hébreux: "La foi est la
mener à l'alhoéisme, si on l' apprend comme les autres matières. des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit
49 "CoIomlt", p. 65 (Ir. fr., p. 103). (He 11,1), les termes mêmes que la raison avait jugés contradictoires
50 ~CoIonnt", p. 65 (Ir. fr., p. 48).
~cceptables »M.
51 "CoIon ~, p. 66 (tr. fr., p. 49). Florensky écrit aussi : .. Quoi qu' il en soit, enlre le Dieu chri-
IiCfl Tri·Unique ct .. mort dans .. folie, lertium non datur. Je le prie de faire attention : je l'écns sa~
de ses questions et de ses doutes, florensky confesse croire en
exagéra tion, je suis pri'ds ; les mots me manquent même pour parler avec plus de rigueur. Entre la \'te
éten\eUe dans les profondeurs de la Trinit~ ct la seconde mort éternelle, il n' y a pas de moyen terme,
fût-il de l'épaisseur d' un cheveu ... "Colon nI"', p. 63-64 Cir. fr. , p. 41). ~CoIfmM" , p. 67-68 (Ir. fr., p . .50). Cf. ibid., p . 70-71 (ir. fr., p. 52).
52 Cf. ··CoIo"nl"', p. 173-174 (Ir. fr., p . 118-119). ._ MColonn"-, p . 68-69 Cir. fr., p. 50). Comme sa biogr.Jphieen t~gne, Florensky à vécu dans
53 ~CoIO""t" , p. 67 (tr. fr., p. 50). "attitude pendant toute sa vie, ~u'lI son martyre.

202 203
la résurrection du Christ, centre de tout, Vérité suprême de l' homme et do amour pour lui d e la part de l'objet de celle-ci, et beauté pour
créé. Cette foi ouvre la voie à l' Épouse pour entrer dans la pleine cOmmu_ qui contemple la conna issa nce (la connaissance de l'objet par le
nion avec le Christ, en sorte que "Dieu sera tout en tous" (cf. Cor 15,28)~. (... J La vérité manifestée est amour. L'a mour réa lisé est beauté »!I!I.
beauté, à son tour, « suscite l'amour, et l'amour donne la connais-
de la vérité »I0Il. En un sens analogue, la Vérité d e Dieu peut être
comme l' Amour et comme la BeautéM •
3. L'AMOUR iorensky croit que "l' image et la ressemblance" de Dieu dans l' hom-
l'amour, la participation à l'Amour de Dieu . JI dit : « M..on amour
L'acte de foi, la "sortie" de soi-même, nous rend possible la connais_ l'action de Dieu en moi et de moi en Dieu. Cette action commu-
sance de la Vérité. li ne s'agit pas seulement d' un « contact idéa l avec la le commencement de ma communion avec la vie et l'être d e Dieu,
~-dire de l'amour effectif, ca r l'authenticité inconditionnelle de Dieu
forme extérieure de celle-ci ". Au contraire : « Connaître substantiellement
la Vérité, c'est-à-dire communier avec la Vérité même, c'est donc entrer justement dans l'amour .,62.
réellement dans le sein de la Tri-Unité divine ••57. n'est pas un "solitaire", Il est Lui -même une communion d'amour
À partir de la conviction que « Dieu est Amour » (1 Jn 4,8), Aorensky trois Personnes. Dans le même sens, Aorensky continue: « Dieu, qui
conclut que « la conna iSSc:1nce véritable, la connaissance de la Vérité, n'est xmaÎt en tant que sa création, qui m'aime, pa r le Fils, comme son
possible que par une transsubstantiation de l'homme, par sa déification, , comme son fils, qui se réjouit de moi dans l' Esprit Saint comme
par l'acquisition de l'amour en tant que substance d e Dieu : celui qui n'est "ressemblance", Dieu me connaît, m'aime et se réjouit activemellt, car
pas avec Dieu ne connaît pas Dieu. La connaissance effective de la Vérité suis donné. La source de la connaissance, de l'a mour et de la joie est
j-même )lM.
est dans J'amour et n'est concevable que dans l'a mour. Inversement, la con-
naissance de la Vérité se manifeste comme amour : celui qui est avec réponse de l' homme ne peut être que partielle, dans la mesure où il
l'Amour ne peut pas ne pas aimer )..... à s'approcher de Dieu. Cela est possible dans le Christ, le Fils
Cette affirma tion est l'une des convictions les plus importa ntes et les qui nous a révélé son Amour pour l' homme. Par conséquent, c'est
plus profondes de FJorensky. La plus grande partie de son li vre Colon ne ~nt par la voie de l'amour, par cet « acte substantiel qui passe du
est consacrée à approcher ce grand mystère de l'amour, de la relation et de à l'objet "lot qu 'on peut s'a pprocher de Dieu et le connaître.
l'union entre Dieu et l'homme. s'approche de la ressemblance d e Dieu surtout par le renoncement
même - comme chacune des Personnes divines renonce à Soi-même
"donner la place" à l'Autre et la révéler : l'amour qui "se sacrifie"
Vérité beauté, image de Dieu dans l'homme
l
l'Aufre"5. Pour Florensky, le vrai amour s'exprime surtout dans le
La même relation de l' homme avec Dieu, la même vie spirituelle, peut lCement à son propre entendement, qui n'accepte pas les antinomies
être examinée de clivers points d e vue. Ce qu' on perçoit comme Vérité est
pour un autre l'Amour et pour un troisième la Beauté. Prenons comme "Co/onn/', p. 15 (tr. Ir., p. 55)... L'amour comme objet de contemplation, est œau té ,..
, p .84 (tr. Ir., p. 60).
exemple une rela tion entre deux personnes, observée pa r une troisième:
"CcIonn/', p. 93 (Ir. fr., p. 66).
ce qui pour l'un est connaissa nce de "la vérité" de l'a utre, celu i-ci le vit
III ~ trouve un parallèle aveç la triade ~physique ~Ia Vérité, le Bien et la Beauté" :
comme "l' amour", e t le troisième le percevra comme "la beauté". lYiU pintueUe, en tan t qu'elle 5QI1: de moi, qu'elle a son foyer en moi. est la Vérité. Pen;ue en tanl
Florensky l'explique ainsi: « Ce qui est vérité pour le sujet de la connais- ~ immédiate de rautn-, elle est le Bien. Contem plée ob;octivement par un tien;, en tant qu'e\-
~.t.I'extérieur, elle eslla Beauté,.. "Colomlt"', p. 75 (tT. fr., p. 551.
-Co/onllt" , p. 15 (n. n., p. 55).
56 Cf... N~I ' nik funi [Le maitrede la vil'! ,., in BogœIovskW trudy, 23, 1982, p. 310-312. "Colonllt", p. 15 (tr. fr., p. 55).
57 "ColO1tnr", p. 74 (Ir. fr., p. 54). ~COOmn/', p.15 (Ir. fr., p. 55).
58 "Colomlr", p. 74 (I r. n., p. 54·55). Cf. ibid., p . 395 ( tT. fT., p . 256). Cf. ~Colom,r-, p. 406 (I r. fr., p. 263).

204 205
religieuses et qui est ce qui empêche le plus la sortie de soi·même et la ten_ .-naissance de Dieu
contre avec l'a utre"".
connaissance d'une personne, surtout de Dieu, ne peut pas s'expri·
les seules paroles. « La connaissance de Dieu apparaît et se
Caractère "ontologique" de l' amour immanquablement chez l' homme par un amour actif envers le
FJorensky se rend compte d 'un danger dans la compréhension de sa en tant que déjà donné par l'expéri ence directe »n.
iorensky l'explique de la manière suivante: « Aimer le Dieu invisible,
conception de l'amour. En effet, il part d'une conception antique et réalis-
lui découvrir passivement son cœur et en attendre la révélation acti-
te de la vie et de l'amour. La conception moderne, par contre, est
que l'énergie de l'amour divin descende dans le cœur73 • [ ... ] Au
« dominée par une interprétation psychologique de l'amour, qui, tout en
aimer une créature visible, c'est permettre à J'énergie divine
n'étant pas exclue par la précédente, reste trop pauvre »t:I. Aorensky mon_
de se manifester par celui et tout autour de celui qui l'a reçue, de
tre certains exemples de cette conception erronée de l'amour'"'" et relève
qu'elle agit dans la Divinité tri· hypostatique elle·même ; c'est lui
que (( l'amour est possible à l'égard d'une personne »)IR et non pas envers les
"the de passer à un autre, de se transporter sur un frère. Pour des
choses ou envers le seul aspect extérieur d 'une personne - par rapport à proprement humains, aimer son frère est absolument impossible.
ces derniers, on devrait parler plutôt de "désir". Selon Florensky, un des l'œuvre de la force de Dieu. En aimant, nous aimons par Dieu et en
problèmes de la conception rationaliste de la vi~ est de ne pas distinguer
décidément entre personne et chQSèl. connaissance et l'amour sont donc dépend ants l'un de l' autre: la
Si on prend au sérieux le caractère symbolique de la personne, il _issance de Dieu devient réelle dans une relation d'amour avec Lui et
devrait être clair qu'on ne peut jamais la connaître rationnellement, mais ~e dans une relation d'amour avec les hommes~. Rorensky s'ap-
seulement dans une expérience immédiate, dans une relation personnelle sur l'Écriture, surtout sur les lettres d e S. Jean : « À ceci nous savons
d'amour, qui est un « acte ontologique )). Aorensky dît qu 'il (( faut sortir l'a- Le connaissons: si nous gardons ses commandements. Celui qui
mour chrétien du domaine de la psychologie pour le transporter dans 1e Le connais", et ne garde pas ses commandements, est un menteur,
celui de l'ontologie. Ce n'est qu'après avoir pris acte de cette nécessité que vérité n'est pas en lui. Mais celui qui garde sa parole, c'est en lui vrai·
le lecteur pourra comprendre que tout ce qui a été dit de l'amour et tout que l'amour de Dieu a atteint sa perfection. A cela nous savons que
ce que nous avons encore à en dire n'est pas une métaphore, mais que cela sommes en Lui » (1 ln 2,3-5). « Bien-aimés, aimons-nous les uns les
exprime exactement notre pensée »71. l'amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu
. Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est
66 Cf. ~CoIon~, p. 163 (tr. fr., p.lIIl. » (1 ln 4,7-8).
67 ~Coionnt", p . 76 (tr. fr., p. 56).

68 Leibniz comprend l'amour com me "se réjouir du bonheur d'un autn!~ et commt! "bienveil:
lanœ universelle"', où la bienveillance est cette même aUitude de considl-rt!r le bonheur d 'autru L
comme le 5ien propre. Des semblable; conceptions - et influeoœes par Leibniz - se retrou\'ent cheZ
Spinoza, Wolff et Mende1ssohn. Selon Aorensky, ces conceptions ne donnent de l'a mour qu'une illtC'l"
prétatiOIl purement psychologique et le privent par conséq uent de sa 5ignification en tant que valeur; "Coio""e", p. 8J (tr. fr., p. 60).
H
Cf. ~Culonnt", p. 76-71 (tr. fr., p. 56-57). Il n'y pas d ' interaction Tklle entre le; deux Hmonadcs , ~UL 7J Id, Aorensky se réfère à Bernard de Clairvaux ; • La cause de notre amour de Dieu, s'e;t
n'aiment qu'en apparence, 5aJ\5 50rtir d 'eUes-mêmes (d. G.w. lHIINtz, MoruuIoloP, 7 ; Opt-rll p/lf/CI- ~ •. BolNAItO DEcu.IRVAlJX. TTrlili tU l'amour tU !Nu, l, 1, in SC 393, p. 61.
sophial (éd. J.E. Erdmann, 1840, p . 118, 705). 74 "Coion~, p. 84 (tr. fr., p. 60).
69 "Colonne", p. 78 (tr. fr., p. 57). .. Seul peut aimer vraiment celui 'lui a a<:céd~ il! la ronnaissanœ du Dieu Tri·Unique. Si je n'ai
70 Aorensky oppose dcux sorte; de philO5Ophie : • 11 TrlIÎOnllli~~, c'est-à-dire la phiiosoPhi:" cormaissance de Dieu, si je n'ai pas communié avec 501\ être, je n'aime paS. Et inversement; si
du conc:cpt et de l'entendement, III plriJosophit tU 1# c:hose et de l' immobile inanimé ~,qui e;t • une plU' rai rommunié avec OK"U, je le connais; et 5i je ne l'aime pas. je n'ai pas rornmunié avec lui et
10000phie de la chair .., et • la philosophie chrétienne, c'est·à-dire œlle de l'id~ et de la raison, dl.' li! connais point ". ·Colonnt", p. 84 (tr. fr., p.60).
personne et de l'o."Uvre créatrice .., qui est '" une philosophie de l'esprit ... "CoIOII"t", p. 80 (I r. fr., p. 58)· 76 Cf. "/ronoslllSt", p. 520 ; « Tainstva i obtjady [Sacrements et rites] ,., in "Philosophie du cultt",
71 "Coio",~, p. 8J (tr. fr., p. 60). 136-137.

206 207
Le discernement dans l'amou.r la;nnmunion avec les autres. Florensky parle d'un « passage dans la
nouvelle ))80 qui n'est ri en d'autre que cette communion personnel-
FJorensky met souvent en garde contre tout moralisme"" : on ne peUt Dieu et, en Lui, avec les autres hommes. Celui qui est aimé, devient
pas aimer sur commande, sans être d'abord aimé: « "l'amour pour le __ i qui aime. Dans cette communion spirituelle, qui est réalisée par
frère" est une manifestation, une sorte d'émanation de la force divine ~.baissement", kenôsis de chacun de ceux, qui aiment, tous vivent un
qu'irradie celui qui aime Dieu »'17. On ne peut pas aimer à partir d' une COn~ amour.
naissance rationnelle de ce qu' il faut faire, même si ces propositions SOnt cet amour, qui est image et ressemblance de Dieu, on s'élève au-
justes. Et si S. Jean parle de "commandements", il s'agit d'abord du pre.. des bornes de sa natu re, de la limitation temporelle et spa tiale, et
mier comma ndement : aimer Dieu et son prochain. Non pas à partir ct' une lentre dans l'Éternité. « Là, tout le processus de la corrélation entre ceux
volonté moralisante sur la base d' un savQir abstrait, mais à partir d'une laiDlent est un acte unique, où la série infinie des moments distincts de
connaissance personnelle, comme je l'ai montré plus haut. ~ trouvent leur synthèse, Cet acte unique, éternel et infini est celui
Dans le même sens, FJorensky affirme qu'il « n'y aurait pas d 'erreur .. consubstan tialité d e ceux qui aiment en Dieu: le moi y est le même que
plus grande que d'identifier l'amour spirituel de celui qui connaît la moi et, en même temps, distinct de celui-ci )~I. Comme en Dieu, il
Vérité avec les émotions altruistes et les aspirations au "bien de l 'huma~ "unité dans la diversité".
nité" ». Il croit que « dans le meilleur cas, celles-ci partent d 'une sympathie Dieu, qui est le principe d' unité, les deux peuvent devenir un seul:
naturelle ou d'idées abstraites. I... J Tout ce qui est extérieur peut être Con~ amaris, ut duo Imum fia"t »$1.. La beauté de cet amour attire le troisiè-
trefait », et « même l'exploit le plus haut et le sacrifice suprême, qui est : car, «en déchirant l'enveloppe qui l' enferma it sur lui-même, le troi-
celui de sa propre vie, ne sont rien par eux-mêmes »". FJorensky s'appuie moi communie avec la consubstantialité en Dieu d e la dyade, et
sur s. Paul : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si . devient triade )). En même temps, cette même personne devient le
je n'a i pas la chari té, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui d'une nouvelle triade. « Par leur troisième moi, toutes les triades
retentit. Quand j'aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les l.einblent, s'enracinent l' une dans l'autre, pour composer un tout con-
mystères et toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi, un foi à ~ntieJ : l' ~glise, ou Corps du Christ, en tant que développement
transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Quand _ des Hypostases de l'amour divin. Chaque moi tiers peu t être le
je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps .uer d' une deuxième triade et le second d' une troisième, de telle sorte
aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert à rien » (1 Cor 13,1-3). ~cette chaîne d'amour, partant de la Trinité Absolue, qui tient tout par
Et il conclut: « Ce qu'on appelle "l'amour" en dehors de Dieu n'est pas comme fait J'aimant pour la limaille de fer, s'étend de plus en
l'amour, ce n'est qu'un phénomène na turel, cosmique, qui est aussi peu un loin »5).
objet du jugement de valeur chrétien absolu que ne le sont les fonctions Florensky schématise cette communion volontairement. Parler des tria-
physiologiques de l'estomac »19. a surtout un sens symbolique: il veut montrer que la communion
les hommes est fond ée en Dieu, qu'elle est symbole de la Sainte
"Consubstantialité" et communion de la vie divine.
Pour ne pas rester hermétique dans son langage, Aorensky parle aussi
Si on peut dire que l'image de Dieu dans l ' ho~me est sa capacité d'ai- l'amour dans ses manifestations concrètes. li cite tout simplement une
mer, Florensky arrive à affirmer qu' il y a une certaine "consubstantialité" de "l'hymne à l'amour" de S. Paul : « La charité est longanime; la
entre ceux qui s'a iment. En effet, dans la force de l'amour de Dieu, l' hom- est serviable; elle n'est pas envieuse; la charité ne fanfaronn e pas,
me peut "sortir" de lui-même, de ses propres limites, pour "entrer" dans
MColonne", p. 90 (tr. fr., p. 64).
77 "Colomre", p. 86 (tr. fr., p. 61). ~Colonnt", p. 93 (tr. fr., p. 66).
78 "Colonne", p. 89--90 (tr. fr., p. 63-64). MÛt/omlt", p. 93 (Ir. fr., p. 66).
79 ~Cololllre", p. 90 (tr. fr., p. 64). "CoIOIInt", p. 94 (I r. fr. , p. 66).

209
208
ne se rengorge pas ; elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas SO" fut donné ,) (Rm 5,5) . Entre autres, Rorensky donne l'exemple de s.
intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de de Sarov, qui expliqua it à un de ses disci ples que « le but même
l' injustice, mais eUe met sa joie d ans la vérité. Elle excuse tout, croit toUt :"'uvre chrétienne consista it à acquérir le Saint Esprit »'10.
espère tout, supporte tout » (1 Cor 13,4-7)84. ' en parlant surtout de l' Esprit Saint, FJorensky souligne la présen·
trois Personnes di vines dans notre acte de foi et de connaissance :
n'est qu'en aya nt cru au Fils et reçu de Lui la promesse d e l'Esprit
que le croyant saura qui est le Père (d. Le 10,22) ; ce n'est que dans
4. LA CONNA ISSANCE COMME DON DE L'ESPRIT S AlNT de Dieu qu'il reconnaîtra le Père en tant qu e Père, et qu'a insi il
~dra lui·même fils. Par le Fils il reçoit l' Esprit Saint et alors, dans le
il contemple la beauté ind icible de l'être d e Dieu, il éprouve la
La vie spirituelle unit l'amour, qui nous est donné, et notre réponse d'un tremblement inexplicable, en voyant à l' intérieur de son corps
dans la foi. Comme je viens de le constater, la vraie connaissance "se vit" lJlière intellectuelle isvet umrlyjl" ou "la lumière du Thabor" ; et lui
dans les relations concrètes avec les autres, et non pas dans la Spéculation il devient spirituel et admirable , )91 .
de notre raison, même si celle-ci peut l'approfondir, comme étant un fIorensky prend l' image de la lumière, qui est souvent employée dans
aspect de notre personne. « Seule la Joi pénétrée par la grâce dans le sens de taditio n et surtout dans la liturgie pour pa rler du mystère de la Sainte
don·grâce de l'amour, dans sa pleine liberté et gratuité infinie, laisse _ et de son œu vre dans le monde. Déjà dans la perception sensible,
atteind re la vérité·istina dans son lien inséparable de la vie, de l'être lumière est belle par ell ~même et elle rend beau tout le visible. La
vivant »"". des choses est liée à la lumière. Rorensky affirme même que « la
À la suite de F1orensky, je veux relever l' importance de l' Esprit Saint est beauté >' et que « la bea uté est lumière » . Par conséquent, « la
dans la connaissance de Dieu. C est Lui qui ouvre à la connaissa nce absolue est ce qui est absolument beau : l' Amour même dans sa
profonde des dogmes et des mystères de la foi, en Lui est la plénitude de ~on, qui rend toute personne spirituellement belle. L' Esprit Saint,
l' intelligence"'.« Cest le soufne de l'Esprit Saint, qui console par la joie de r couronne l' amour du Père et du Fils, est l'objet et l'organe de la con·
la contemplation, qui "est partout et qui accomplit toute chose" par le tr~ IIIPlation du beau ») Vl .
sor d e la sa inteté, qui "donne la vie" et qui par sa présence purifie le
mond e de toute souillure La vie spirituelle, la vie dans l'Esprit, ''l'assi·
) )fD .

milation à Dieu", qui s'accomplit dans une personne, est la beauté8l!.


« Ce ne sont pas l' intuition ni le raisonnement qui donnent la connais·
sance de la Vérité. Elle apparaît dans l'âme par une libre révélatioll de la
Vérité Tri· Hypostatique elle-même, par une visite de la grâce que lu i rend
l'Esprit Saint »". Cette révélation s'opère dans un acte de foi, stimu lé par
l'amour divin, qui « a été répandu dans nos cœurs par le Sa int Esprit qui
~~onnt'" , p. 102 Hr. fr., p. 71). Cf." Voprosy I\'ligioznogo samopoznanija IQuestions de l'a u-
~ ....~ ~ligieusel .., in HŒIlun5", t. l, p. 528-529.
84 Cf. ~CoIon ~, p. 94--95 Hr. fr., p. 67). 9t ~CoIon~, p. 95-96 (Ir. fr., p. 67-68). Aorensky 5(' réfère ici à Basile le Grand: .. Lui Ile

I
8.5 N. VAUNTINI, p~ A. Flomrskij: /..II SOpitnZR Ikl/'illPlOTt, Bologna., 1997, p.3 15. ~:::~I~.~~ me un soleil s'emparanl d' un œillrès pur, le monln"'ra en lui·même I1mage Ile Fllsi de
[le Pèrel. El dans la bienheu reuse con templation de l' lmage, lu verras l'indicible beauté de
86 Cf. NCoIon~, p. 162 (tr. fr., p. 110).
. Par lui les cœu rs s'élèvent, les faibles son t pris par la main,. \es progressa nts deviennent
trl ~CoIonnt'", p. 94 (tr. fr., p. 67). FIorensky cite les passages d ' une priè~ à l'Esprit Sainl, trè$ . C'est lui qui, brillant en ceux qui se sonl puri fiés de toute souillure, les ~nd spirituel!; par
connue dans la trad ition orientale: " Roi céleste, Consolateur, Esprit de Véri t~, ... "". nion avec lui. Comme les corps limpides el: IrallSpa ~nts, lorsqu' W'I ra yon les fraPIX', devien-
88 NCoIom,(", p. 84 (tr. fr., p. 60). Pour Aorensky," Dieu est la Beaulé Sup!"ême, par communion .euxaussi, étincelan ts el: d'eux-mêmes ~flètent un autn' édat, ainsi les âmes qui portenll'Esprit,
avec laquelle tou t devient admirable ... HCoIonnt'", p. 585 (b". fr., p. 371). . ....""~ par l' Esprit, deviennent-e1les spirituelles aussi et revoient-e11es sur les autres la gr✠• .
lE GRAl<o'D, 511' k Silinl-Esprit, IX, 23, in SC, 17 bis, p. 329. Cf. ibid., XVllI, 47 et XXVI, 64, in SC
89 HCoIon nt'", p. 95 (Ir. h ., p . 67). Aorensky le répètera pl us tard : .. La connaiS$anœ de la Vérité,
c'est-à-dire de la consubstanlial ité de la Sainte Trinité, esl réali!;ée pa r la gr3œ de l'Esprit saio t -.
~CoIollnt'", p. 110 (tr. fr., p. 78).

210 2 11
6 CHAPITRE
L'EXPÉRIENCE DU MYSTÈRE
ET SON EXPRESSION SYMBOLIQUE

Je chapitre précédent, j'ai montré comment Florensky affirme


IeKistence" de la Vérité et en même temps l' im possibilité de la connaître
, la seule capacité rationnelle. Pour lui, la base de la connaissance est
périence de la vie. Elle vient avant les catégories rationnelles1,
par cette convictio n, Florensky s'oppose à une autre théorie de la
llnaissance qui repose su r l'idée de progression : d 'abord la connaissan·
sens, puis celles des id ées et finalement la vision de Dieu. Il croi t
la connaissance de Dieu vient de l'expérience personnelle immédiate,
certaine "visio n" de Dieu que l'on peut avoir eue dé~1. pendant l'en-
sans avoir acquis par là une "idée", une "ca tégorie" de Dieu.
caractère symbolique de toute expérience permet de la nommer, de
une expression à ce qu'on a vécu, tout en maintenant la conviction
est impossible d'''enfermer'' ses expériences d ans d es mots ou de
le mystère dans sa tota lité, Pourtant, ces formulations sont nécessai-
elles permettent d 'approfondir les expériences et de les transmettre,
que fait la religion, basée su r le culte qui transmet à la fois une expé-
et sa verbalisation tout en permettant d 'approfondir l'une et l'autre,
ce chapitre, je voudrais exposer comment Aorensky comprend
~ence, et les moyens adaptés qu'il présente pour exprimer celle-ci,
quand il s'agit d'une expérience religieuse, Après quelques
llexions SUT le langage symbolique en général, je voudrais approfondir
_ qui m' intéresse le plus dans ce livre: le langage qui d ans le ch ri-
llnisme exprime la connaissance de Dieu et aide à l'approfondir, Je par-
culte et d e ses deux composantes dans la tradition byzantine : l'art
IUratif (les icônes) et l' invocation du Nom (la prière), d ont je voud rais
relever le caractère symbolique.

Cf. .. Kult', religi;a i kul 'turil [Culte, religion ct culture) ". in wPlrilosophie du cull~. p. l OI, 129;
îe Cerkvi v Svja.§œnnom l' isiIIIii [L'idée d e l' ~glise da ns l'bture Sa.intd ", in MŒ uvrtS", t. 1.
89 ; etc.

213
1. L'EXPÉRJENCE - DÉCOUVERTE D'UN AUTRE ET DE L'AUTRE d'un "autre monde", du mystère
perception de la nature et d 'autres phénomènes visibles ou autre-
Chaque expérience est d 'abord une découverte d ' un "autre" : Un objet rsensibles est une "fenêtre" sur un "autre monde" , invisible et sou-
une idée 'Ou une person ne; connu DU inconnu; évident DU mystérielU( : exprimable avec les mots habituels6 • Au-delà des lois naturelles
etc. . 1I s'agit d ' une "perception" de l'autre, qui est une attitude, « une rela~
l
l étaient pour Florensky comme un "masque" - il percevait d'autres
tion vivante envers la réalité »3, qui, selon lui, guident la vie du monde' : le "mystère" {taill stvellllo-
11 y a pourtant une diversité d e registre et d ' intensité dans cette expé- réalités "plus profondes" de la vi~.
rience. j'essayerai de présenter celles qui sont les plus importantes POU t ai déjà parlé dans la partie d éd iée à sa biographie. Depuis sa pre-
F1orensky. enfance, comme il le raconte dans ses Souve"irs, il avait un grand
connaître la nature de plus près, son "sens intérieur" et non pas
Perception sensible des choses son extériorité9•
iJorensky sut percevoir le mystère dans les phénomènes extraordinai-
Florensky a réfléchi beaucoup sur les expériences de la nature faites ~ qui était inhabituel se présentait à lui comme « messager d 'un autre
pendant son enfance. fi avait un goût très poussé pour les phénomènes et fixait sa pensée, ou mieux, son imagination ll •
naturels, surtout pour l'eau (la mer, les ntisseaux), les pierres, les couleurs, même temps, il était capable de percevoir le mystère contenu dans
les odeu.rs, la musique, le rythme, etc. Cette sensibilité a enrichi toute sa phénomène naturel qui derrière la perception empirique cache une
vie. TI croyait à l' importance d 'un con tact direct avec les choses qu'on étu. ience autrel l • Ce qui pou r les adultes était purement naturel, à ses yeux
die. Pendant les années de lycée, il s'est méfié des descriptions d es expé- était aussi mystérieux que le mystère !Il Et même derrière chaque
riences physiques faites par les autres. n voulait, autant que possible, les ientifique (chimique, physique, etc.) - à côté d 'une explication
fai re lui-même. Pour son enseignement aussi, son idéal était de parl er seu- ,.- ' _ il relevait un aspect mystérieux, un "demi-miracle"1'. U n'y a
lement des choses que lui-même avait expérimentées dans sa vie et d'en- !llernent, pour Florensky, aucun phénomène purement naturel, et la réa-
courager dans ses leçons les autres à faire eux-mêmes des expériences con- ~ pJtysiro-mécanique n'est qu'un des aspects du monde: le mystère, qui
crètes·. ~u-delà, est ce qu'il y a de plus profond 15 . Le monde mystérieux, profond,
Florensky est resté fid èle à cet idéal pendant toute sa vie. Encore quand était à chaque contact une surprise, une nouveauté, et en même
1b
il tra vaillait dans les camps de concentration, il s'est occu pé de la nature se révélait comme connu depuis longtemps, profondément familier •
et de ses phénomènes s'intéressa nt à découvrir les richesses qu 'elle con- l'expérience de "l'autre mond e" il faut considérer aussi la per-
tient. Il écrit un an avant sa mort qu'il aimerait s'occuper .( de la cosmo-
physique, des principes généraux de la Structure de la matière, telle qu'el- Prenons l'exemple de l'étincelle, un phénomène tout simple, qui pour Aorensky eniant
le est donnée dans l'expérience réeUe, non pas de la manière dont elle est l'IOn seuk>ment l'occasion d' une imagination ex traordinain>. mais aussi une perœplion mysté-
"Souvtllirs p. 42.
H

constituée abstraitement d 'après des prémisses formelles. Plus proche de ,

Cf. ~Sol.lvm irs", p. 160.


la réalité, plus proche de la vie du monde - c'est là ma tendance ,,5, con- Ci. MSouvmi r5" , p. 41. 235, etc.
clut-il. Sur son désir de connaît", les mystères de là mer, d . H Sol.lvmirs~, p. 56, 159--160, etc.
• Reli gija (La religion] -, in ~SouvmitS", p. 153.
H

2 Cela vaut dans un certa in sens même pour l'expCrienœ de sa prop re personnalité : on st .... Ci. " Sollunlir5", p. 131-141 Hètes religieuses), 159--160, 1113·184 (la '1utte contre les lois natu·
dœouvre da ns une rela tion avec un autre. ), etc
3 ~Pmptdivlf i"vrrsN'", p. 95 (tr. fr., p. 118). Cf. " Rlldllts dl! /'uth/lis,"#!", p. 150- 153.
4 Cf . .. Lekcija i Lectio [Leçon et looio) .., in MŒ uvm;", 1. Il, p. 66. Cf. "Souvmir5", p. 179-183.
5 Lett", 11 sa mb\> (23-25.4 .1936), in MŒ uvns"', t. IV, p. 453 ; Cf. igumen ANDROI'oIK.. [ AS. Cf. HSoI.IVl"llÎrs", p. 176- 178.
TRUlAfu], " P.A. F1o~nski i. 1:iznennyj put' (I~A. Aorensky. Le chemin de la vie] _, in MFlormsKy ri la HSo llvm Îr5". p. 175-176.
so"
cultUIT dl! Inn""' , p. 12. 13. Cf. HSouvmi rs", p. 212-213. Le phénomène mystérieux I rtI!llI!domorj n' était pas _ l' incon nu [Ill!'-

214 215
ception des événements et des cultures passés", la conscience de la pré- ~dant l'enfance, Aorensky avait fai t des expériences très significati~
sence des personnes mortes, etc. Dans la deuxième "lettre" de la Colof/ne restent présentes même à son âge adulte, sans qu' il puisse bien les
Aorensky raconte le sentimen t qu'il a en même temps de l'absence d~ Il se rappelle qu' il trouva it important d e laisser le mystère rester
personnes aimées et de leur présence mystérieuse. L'expression les "delU( .15tère. n n'aimait pas qu'on se mette à lui expliquer tout ce qui n'était
mondes" signifie donc toute la complexité de réa lités que nous oPPOSOns ~id ent et compréhensible25. Dans toutes les explications qu'on lui
généra lement". Cette idée, très présente dans la pensée de Rorensky, est . de chaque phénomène, il trouva it beaucoup plus que ce que les
un des fils conducteurs qui traverse toute sa pensée'•.
_cations pouvaient contenir comme quand il s'agit de réalités pluridi-
Il faut une certa ine "sensibilité" pour parvenir à la perception de Ces ~ionnelles : « l' image pluridimensionnelle ne peut pas être contem-
deux mondes. Florensky pense qu ' il faut surtout contrôler notre avidité de dans son illtégrité dans un monde ou, plus précisément, dans une
savoir rationnel, notre désir de vouloir tout comprendre. Il faut une cer~ comportant un moins grand nombre des dimensions; juste-
taine ascèse pour pouvoir entrer dans le plus profond des choseslO • Elle est
à cause de son degré supérieur de réalité, à ca use d' Wle réalité plus
fréquente chez les enfan ts et chez les hommes qui ont gardé la simplicité
[realionrosfJ, de la plénitude de son contenu, elle ne peut pas être
et l'ouverture de l'enfant, ou qui ont "purifié" leur capaci té de perception,
~ée dans les limites trop étroites d'une existence inférieure »lit>. La
leur intelligence et, surtout, leur "cœur", le centre de leur personnalitt?'.
de l'autre monde, du m ystère, d épasse les limites de notre com~
ihension rationnelle et de notre langage.
Caractère apophatique du mystère FIorensky croit, par conséquent, qu' il ya un côté "irrationnel" dans la
« Le mystère de la vie passe comme une vague et s'enfuit de nOuveau
~ptjon des réalités qui l'entourent. La réalité de 'Tautre monde" est
dans les ténèbres de la caverne »'u - une des expressions par lesquelles jtdamentalement "irra tionnelle". Cela ne veut pas dire qu'elle est con~
Aorensky veut exprimer sa conviction que la vie, le mystère, la réalité de la raison humaine, mais qu'elle dépasse les catégories de l' ent en ~
"l'autre monde", reste indicible, inexprimable, "apopha tique"lJ. et l' horizon du discours rationnel.

iZvtStnot:] habituel. mais au contraire, un phénomi'ne connu, mais inhabitUt"/ ~, le seul * digne de con. l'-tinomie entre deux mondes
naiSliance ... Ibid., p. 153.
17 Cf. ~SouVf!nirs", p. 46, 97, 231·232 (d ans les ruines d'une église, F10rensky pel"ÇQit la présen. deux mondes, dont je veins de parler, semblent être dans un con ~
Ct' d'une ctJlture ancienne, sa force spirituelle), etc. dans une forte contradiction, inconciliables. L'''autre monde" est invi-
18 L'idée d~ Ndeux mondes" provient du platonisme. Elle caract~rise la pensée des Pi'n..'S grecs, et incompréhensible, inaccessible pour nos sens extérieurs.
en particulier œlle de Grégoire de NySSe (cf. E. PEROU, UQmo ~ D;o in Grtgorio di Nis5il, in QUllllrmi di
tooJogin pas/oralt, 9·10, 1995, p. 143-169), et les commenœ men ts de la philosophie russe (surtout G.S. Les "antinomies", comme les appelle FJorensky, n~ concernent pas se u ~
Skovoroda (Inl·I794), philosophe ukrainien; voir, B. ZENi(()VSKy, Histoir~ dt la phi/QS()l'hit rII~, t. l, ce monde et l'autre monde: elles sont présentes surtout dans la
Paris;, 1953, p. 6HI2).
~ption du mystère comme tel. Les réalités mystérieuses nous sem-
19 Cf. L :L4.K, Vuilb comt tthos, Roma, 1998, p. 128, noie 173.
inconnaissables et connues en même temps; on ne peut pas les
20 O. NRRçÙtN dt l'idhllismC, p. 154. Comme exemple, il prend un Simple paysan qui cxpl!ri'
mente la nature et n'y cherche pas trop d'explications _ il l'accueille humblement. ~er et, pourtant, il y a des moyens de les nommer et ainsi de le rap-
21 Cf. NSouIJrttil"$", p. 33, 48 (les adultes ont du mal a accepter le mystère), 52 (les hommes sim'
pIes), etç.
comme ~symbole" de la Vérité qui reste cachée à toute méthode rationnelle. En même temps,
22 CI. ~Signifi(tllion dt l'idhllisrM", p. 105-106. invite à nous approcher du mysti're de Dicu d'une manib"e plus ronfonn(> à celui-ci : il faut
23 Les mots Napophatiquc, apophatisme, ... ~ dérivent du verbe grec apopIuiskD que \'eut dire LInt' ronnaissanœ purement ratkmnclle et empirique" une ronnaiSlianœ qu i jaillit de la reJa·

Mnier". Cest le oontrairedu blaplulsko que veut dire "affirmer, dire oui~. Ce mot il un sens précis dans personnelle avec Dieu.
la tradition théologique de l'Orient chrétien. Si la théologie ~cataphatique~ cherche a affinner quclqut 24 Cf. MSouvrnirs", p . 210.
chose sur Dieu, la théologie apophatique essaye de surpasser les limites d'une parole appliquée a 2S U ne voulait pas, par e!<CIilple, qu'on lui e)(pHque les tours d~ magiciens. Cf. ~SoUI1CliT!li", p.
Dieu. La théologie apophatique ne veut pas, comme le font certaines théologies N!Wgatives", nier les D a Mlutt~~ pourque les choses restent " iocomprthensibles~, mystérieuses. Cf. ~SouVf!nirs", p. 26S-
af"firmatio05 relatives" Dieu, mais elle veut sauvegarder le m)'litère qui est lIu-deI.\ de loute affinna-
tion. Elle veut ITlOI1tl"ef" que toutes les affirmatiOn!! sur le mystère o nt une certaine valeur, mais seule- MSignific:alion dt /"idialismr", p. 109.

216 2 17
procher de nos capacités de connaissance. Il est possible de connaître l'in. ~ Florensky s'est développée la conscience d'une Vérité supérieu re,
connaissable21. C'est que j'essayera i d'expliquer dans la suite de man livre '-cendante" par rapport au monde visible». Dans son observation du
Les contradictions, même seulement apparentes, sont nécessa iresla, I~ __ du soleil, par exemple, il ava it la perception du principe d' une
antinomies font partie de nos expériences, même les plus simples. Le ~existence, d' une vie nouvelle - au point qu 'il a désiré parfois que le
mystère, en effet, a ses propres lois : ~~ l'identité des contraires et la con. de sa mort ait lieu à cette heure de la journée3'.
tradiction de l' identiqu e »~. C'est seulement sous la pression de la spécu.
lation abstraite de l'époque mod erne qu'on a voulu rejeter les antinomies
ou les "résoud re" par une explication rationnelle. Cette démarche a SOu. Mtation de l'autre comme d'un Vivant
vent nié l'existence du mystère du monde. réalités de l'''autre mond e" ne sont pas des forces abstraites ou des
rationnelles, mais des réalités très concrètes et "vi vantes". Une des
Authenticité de l'autre monde dont Florensky se sert pour le montrer consiste à écrire en maju-
certaines initiales, très im portantes pour lui.
Aorensky n'a jamais douté de la réalité de cet "autre monde")}. Pendant un passage où, en se souvenant de son enfance, il parle de son
son adolescence, il s'est intéressé à la nature et à ses lois et en même temps, avec une fleur, qui lui a "ouvert le chemin" - si on peut ainsi s'ex-
il a développé son goût pour la recherche des exceptions, des aspec4i myslé.
~ dans un langage symbolique - vers une rencontre plus profond e:
rieux présents dans la nature. U était conscient qu' il faut donc connaître les
lois naturelles, sachant qu'elles ne livrent pas tout du monde mystérieux".
hne rappelle bien cette sensa tion brusque et singulière, quand le regard
le regard, quand l'œil se fixe sur l'œil - en scintillant vivement,
Ce qui semble "irréel" ou inaccessible est - parfois pour ceux qui sont
s'interrompt ; en effet, on n'aurait pu supporter davantage cette con-
« parvenus jusqu'au centre spirituel du monde - quelque chose d'authenti.
quement réel, d'aussi réel qu'eux-mêmes "J:!. Même plus : pour F1orensky, œ du visage de la Nature. Même momentanée, cette sensation
monde spirituel est finalement plus vrai que ce que les lois naturelles nous une certitude absolue de l'authenticité de cette rencontre : nous
disent du monde physique et sensible. Dans un certain sens, c'eslle monde • sommes vus l'un l'autre et nous nous comprenons entièrement l' un
visible qui est moins réel face au mystère du monde'IJ. Si nous ne sommes ; non seulement je le comprends, mais, d' une manière encore plus
pas (encore) capables de percevoir cette réalité du mystère du monde, cela j.étrante c'est lui {le visage de la Naturel qui me comprend. Et je sais
ne veut pas dire, qu'il n'existe pas réellement. Florensky donne un exemple: me connaît encore plus en profond eur et me voit plus clairement qu e
« Les visions des prophètes sont des contemplations concrètes et n OIl point le. vois; et ce qui est le plu s importa nt - il m'aime intégralement ») 37.
des constructions abstraites, des exigences de la science théologique. Ce telle perception, Pavel enfant l'avait eue aussi au bord de la mer,
qu 'a vu le prophète Ezéchiel, nous ne pouvons pas nous l'imaginer - non se sentait « face à fa ce avec l' Éternité aimée, unique, mystérieuse et
pas, parce que cela serait difficilement compréhensible, mais parce que J'expé- de laquelle tout découle et à laquelle tout retourne. Elle m'appe-
rience du prophète est résolument étrangère par rapport à la nôtre »3/.. et moi, j'étais avec elle ) ):111 .

tQuand Florensky parle de la « Na ture »~ et de l' « Éternité ,,-ID, spéciale-


dans les passages précédents, nous pouvons supposer qu' il s'agit
27 Cf. "SoulIf.'lIirs", p. 152, 155,243, etc.
relation avec une "réalité personneUe", non pas avec une force
28 Cf. '" Kult', n..'1igija i kul ' tura [Culte, religion et culturel ,., În ~/}"ilosophu- du (ultt", p. ID·!.
29 "SoUllf.'n;rs'", p. In .
30 Cf. "SoUlIf.'IIÎrs", p. 216-217. Cf. HSouVlrnirs'", p. 40.
31 "Soullf.'lIirs'", p. 189-190. C'était aussi le momenl de sa naissance. Cf.• Na Makovre (Sur la coUine Makovetsl ,., in
32 " ' OOII(l5Iasr', p. 427 (Ir. fr., p. 127). , t. III (1), p. 29-30.
33 Cr. "SoulIf.'nirs'", p. 33. FIorcnsky déplore le fa il que le "réalisme" est souvenl mal rompTÏ$ .. Priroda (La na turel ,., in "Sout>tnirs'", p. 88.
o n le présente comme naturalisme et cont raire ;li l'idéalisme, au symbolisme,;lI la mystique. Cf.• 0 re.1- • Pristan' i bI.JI' va r (Port et boulevardl ,., in HSoulIf.'nirs'", p. 50.
lizmc (Sur le réalismel ,., in "Œuvrn", 1. Il, p. 528. "SouVlrnirs'", p. 38, 63, 88, etc.
34 "SiS"ifiOl/iol fk /'idlnlismt", p. 114. HSoullf.'nirs", p. 50, 129, etc.

21 8 219
cosinique abstraite ou avec une idée rationnelle. Nous pouvons le supPo- la richesse de l'expérience que FJorensky a vécue pendant son
ser aussi, quand nous rencontrons les autres mots à majuscule, comme pa Îl a senti le manque d' une « transmisSÎon vivante rzÎvoe preda-
exemple « Mère »41, « Mer )}oU, « Vérité »43, « Beauté )}M, etc. r de la connaissance dans certains domaines. Il regrettait beaucoup
Cela nous pose quelques questions: s'agit-il vraiment d 'une force per- lui ait si peu parlé de certa ins membres de sa famille éla rgie qu' il
sonnell e ou même d' une personne, peut-être d 'une Personne divine d jamais pu rencontrer et au sujet desquels il voulut s'informer plus
Dieu même ? Si non, s'agit-il de cette réalité que Aorensky appellera ~IU: Ces recherches généalogiqu es, cependant, « n'étaÎent pas les con-
tard la "Sophie", la Sagesse Divine? li n'est pas possible de le "prouver" ""nces sucées avec le lait de sa mère, elles n'étaient pas vivantes, avec
mais il est certain que Florensky croit fermement qu' il s'agit du Mystè~ impression pour toujou rs inséparable de mon intellect, mais elles
divin, de la Vie divine, de Dieu même qui se révèle à l'hom me et à Sa créa_ une restauration archéologiqu e du passé, un travail scientifiqu e,
tion toute entière. Il en parle explicitement, quand il raconte Son adole- ~lable à tout autre trava il scientifique »su.
scence'~. Cela est encore plus évident pour son âge adulte.
fIorensky a vécu de très belles expériences de cette "connaissa nce
Aorensky voit un parallélisme entre l' homme et la nature. L'homme _ ~ui passe de personne à personne, qui se transmet dans les relations
n'est pas seulement le corps matériel et l'aspect extérieur. « Au-delà de
i-onnelles. C'est ce genre d 'expérience qu' il vécut surtout dans la rela-
cette enveloppe, il y a la profondeur mystique de notre substance »*. Dans
uvee sa tante loulia et plus tard dans l'amitié avec ses compagnons de
l'homme, qui est un orga nisme viva nt, se révèle une âme, une person-
d 'études ou de travail. dans les relations avec sa femme et ses
ne. Cette révélation est graduelle, elle est le fruit d 'un rapport (personnel),
et spécialement dans les relations très confiantes avec ses pères
de la convergence entre un savoir "sur" la personne et la connaissance
"de" cette personne47• De façon semblable, la nature et ses aspects et élé-
Florensky, connaître une personne n'est pas d' abord posséder un
ments particuliers (la mer, la fleur etc.) ont aussi une "âme", une "vie inté-
rieure", plus profonde4&. Dans le mystère de l'homme et de la nature se sur ses caractéristiques, mais s'est une relation qui permet encore
pfondir la connaissance. Pour le montrer, il part du fait que la rai-
révèle aussi Celui qui est leur Créa teur, il y a aussi une certaine perception
de l' Absolu, de Dieu . l' homme est « un organe de l' homme, réalité vivante, force effecti-
l'homme, logos. [ ... 1La raison participe de l'être et celui-ci participe
rationalité. Et s' il en est a insi, l'acte de conna issance est non seule-
L'expérience de l'autre est une connaissance vivante
gnoséologique, mais encore ontologique; non seulement id éal, mais
Les simples expériences de son enfance, les perceptions des choses sen- rr:ore réeL Connaître consiste pour le connaissant à sortir de soi ou, ce qui
sibles et du monde mystérieux, étaient pour Aorensky le fondement d'une au même, pour le connu à er/trer réellement dans le connaissant ;
connaissance d 'un tOut autre ordre- je l'ai dé~, souligné dans l'introduction. est l'union réelle du connaissant et du connu })5:1. La raison
peut donc nous faire entrer en rela tion vivante avec la personne,
. sa vie intérieure et, par conséquent, à sa "vie mystérieuse".
41 • Ranllt'e dt.'tslvo [Première e nfance]_, in "Sollvmirs", p. 38.
42 ~Sollwnirs"', p. 48, 49 (un don personnel, n"ÇU de la part de la Mer), 56, etc.
avoir fait cette observation fondamentale, Aorensky continue:
43 ~SoIlVf',Ii1"$"',
p. 40, etc. la connaissance n'est pas la saisie d'un objet inanimé par un rapa-
44 «Pri roda [La nature] ", in ~SouvmiTlÎ, p. 75. connaissant, c'est une communion morale et vivante entre des per-
45 Cl. NSoIlVf'nirs"', p. 145- 146, 162,. 195-196, etc. dont chacune est l'objet et le sujet de chacune. A proprement parler,
46 ~ColOlrnt", p. 264 (Ir. fr., p. 175).
47 Cf... 0 lipah vouaslan ija /Sur les types de croissance] Jo, in MŒIlurn", 1. 1, p. 282.283.
Cf... Rannœdetstvo [Première enfance] _, in ·Sollt'tni,.,.., p. 26.
48 Cf. ·SolllVnirs"', p. 57. Aorensky utilise parfois des personnifications, quand il parle de ~
Ibid., p. 26.
nature ; la terre comme notre seconde lTIère qui nous aa:ucilJe tous, etc. Cf. « $ Iovo pcrcd panihidOf
ob u~ih voinah., in S.L KIV,VEC, 0 kn&J/r dllhmlnoj]Or lu brullll spiri/url/t:], Mœkva, 1990, p. 61. De œtte connaissance vive, qui se distingue essentiellement de la connaissance des ~ et
Cela n'est ]>olS de ['-a nimisme· dans le .'lCTlS classique (croyance qui attribue une lime aux anÎm.1U'" es, florensky parle beauroup dans la ÛIIo,me et dans beaucoup d'autres œuvres. C'esl un des
aux phénomènes et awc objets naturcis), mais une manière symbolique d'exprimer la foi dans la Nprf-
M
principaux de ses écrits et de loute 50TI activité.
senœ de Dieu en toute chose. ~CoI()nnt", p. 73 (h". fr., p. 54).

220 221
seule la personne est connaissable et seulement par une personne. En d 'alJ~ de l'un et de l'autre »50. L'origine du mot "symbole" comme
tres termes, la connaissance substantielle, entendue comme acte du sujet COn~ aussi le rappelle sont les "tesserae hospitalitatis" de l'antiquité:
naissant, et la vérité substantielle, entendue comme l'objet connu réel, SOnt en risé en deux, dont les moitiés étaient conservées comme preuve
fait une seule et même chose, quoique la raison abstraite les distingue »5) ~«,ndusjon d' une alliance57.
montre que les vrais symboles ne sont pas occasionnels, contrai-
_ aUX allégories o u aux signes qui sont conventionnels. En effet, il y
lien organique et nécessaire entre les deux parties du symbole. Les
2. LE SYMBOLE ET L'EXPRESSION SYMBOLIQUE DE L'EXPÉRIE NCE DE révèlent le sens intérieur des choses56 - il s'agit d'une relation
L'AUTRE IIculière entre "phénomène" et "noumène"!;'!. La nature visible, en ce
est un symbole d'un monde mystérieux et "plus grand", qu 'elle
cache en même temps60.
J'ai déjà dit quelques mots sur le sujet que je voudrais maintenant trai- ~ encore, dans un symbole, le symbolisé est déjà présent. « Dans le
ter. Il s'agit du lien entre deux mondes antinomiques, du li en fort et réel tst présent ce qui est nommé, dans le symbole ce qui est symbolisé,
qu'est le symbole. Ce qui m' intéresse ici c'est de comprend re ce qu 'est le Yimage ce qui est représenté, et par conséquent le symbole est ce qui
symbole pour Florensky et surtou t de voir le lien entre le symbole et
rmbolisé ».'. Les simples créatures ou images deviennent les symbo-
j'expérience. Même quand il n'en parle pas explicitement, le rôle profond
réalités les plus profondes.
du symbole est au centre des intérêts de Aorensk~ .
Aorensky utilise le mot symbole dans deux sens. En son sens le plus
originel et le plus profond le symbole est une réalité qui unit en elle deux IDnnaissance à travers les symboles - le mystère reste
mondes, le visible et l' invisible. Dans un sens plus large, celui de notre lan-
gage quotidien, Aorensky parle de "symbole" aussi quand il s'agit d'un
La connaissance de l'''autre monde" passe nécessairement par des sym-
Us permettent la vraie connaissance [poznanie] de '~ce qu'on ne sait
concept, d'un mot, d' une réalité (p. e. le mot "pain") : ce sont des symbo-
lnevedomoeJ - de la "vie" profonde du mond ~. En d'autres termes,
les au sens où ils indiquent une réalité qui unit deux mondes. "Symboles"
dire que le symbole révèle une idée ou un sens profond qui s'est
sont aussi les signes et les allégories comme expressions de symboles. Par
en lui63• La sagesse du symbole est dans le fait que, si on le prend
conséquent, Florensky affirme que toute chose et tout phénomène peu-
tel, on peut voir à travers lui beaucoup plus q ue son seul aspect
vent être considérés comme des symboles, au sens où chaque mot et cha-
hiPtlrM
que concept peu t être vu comme un symbole d'une réalité plus profonde.
Tout langage est, au fond, symbolique, quoi qu'il garde la spécificité du
domaine auquel il appartient. HlconoslllSt", p. 440441 (Ir. fr., p. 139).
Cf. HlcoIlOSIIlM", p. 482 (Ir. fr., p. 173). F10 rcnsky en pa rle par rapport aux sainls et leurs iro.
cela vaul chez lui pour loul sy mbole.
Le symbole comme unité des " deux mondes" Cf. lettre à Biély (18.7.1904), ;n Kon ltk$I-I99l, Moskva, 1991, p. 33.
Cf. HSouvtnirs", p. 153. Le "rooumène" n'est pas une idée abstrai te, mais une réali té concrt-
Le symbole représente en même temps une limite et un lien entre deUX importa nœ de l'unité entre le phénomène et le noumène: chilq ue chose scnsi-
mondes: il les distingue et les unit à la fois». Les deux mondes sont distin- . et chaque réali té s pirituelle est perceptible à tra vers un phénomène sensible.
:nt'1alnÎt' FlortnskoKo, Tomsk, 1999, p. 13-33.
gués « par les témoins visibles du monde invisible, les symboles vivants a . KSoUfItJIÎrs", p. 88. Prenons quelques exemples : le germe q ui cache en soi la beauté d'une
(p. 90-91), le raisin comme symbole de l'abondanœ de la nature (p. 34-35), etc.
~ " Rannee detstvo IPremière enfanœl ., in "Souvtnirs", p. 35. C f... Oialektik.a [Dialectiquel -,
53 HCoIonnr', p. 74 (Ir. tr., p. 54).
~, I. III (1), p. 138.
54 HSouutnirs", p. 153, 156-157.
a . HSo ufltJl irs",p. 157. 158.
55 Une manièTe de présL>n ter la ré.di lé des symboles ...sIle rêve : il sépare et un it l'ttal d'éveil el Cf... Kull', religijil i kul'tura [Culte, religio n et culturel ., in ~ Philosophjt du rultr', p. l().l.
de sommeil .• u,tvt n l ot III fois It sÎgnt du (MISSIlgt d'UM spllh"r dRns l'Ilul,." rt un ~mbolt _. "lcolI~IW,
p. 428 (Ir. fr., p. 128). Cf. " Orealizme [Su r le realisme l .., in "ŒuvrtS", t. n , p. S21·228.

222
223
Le symoole permet donc que le mystère ne reste pas tou jours caché. e" manière de connaître la personne est l'expérience immédiate, une
même temps, en se révélant, il ne cesse pas d 'être un mystère. Le sYmbo- personneUe71 •
Je est comme un vêtement qui cOuvre le corps et le révèle en même ternps
tout en conserva nt la "pud eur", le "fond mystérieux d e la vie", la "Iurni~
re de la profondeur"t.S. Sous l'explica tion rationnelle d 'un symbole reste la profonde de tout
"vie" du mystère66. Elle n'est pas perceptible par le seul entendement. À travers le symbole, se révèle l'unité profonde existant entre deux
travers les symboles, le monde mystérieux et invisible devient en quelque . Je voudrais le souligner encore et montrer quelques conséquen-
sorte "visible" et "sensible", sans pourtant perdre son caractère mysté- r&.,sues de cette unité primordiale et qui sont présentes dans l'expé-
rieux. La connaissa nce du mystère passe alors à travers tous nos sens exté- de Aorensky.
rieurs et intérieurs - dans une relation au symbole et à travers lui aveç le
mystère même. Dans cette d émarche, tout notre être est impliqué. C'est la deux mondes - pas de dualisme
raison princi pale pour laquelle Rorensky ne veut pas trop expliquer ses
propres expériences et perceptions"'. lecture superficielle des écrits de F10rensky pourrait porter à voir
un dualiste qui invite à quitter ce monde visible pour atteindre l'au-
nvisibJe, comme s' il les séparait. Je crois qu'il y a assez de témoi-
Reconnaître les choses et les phénomènes comme des symboles dans ses écrits et dans sa vie qui nous montrent combien il était
__ tout dualisme.
Même si je l'a i d éjà fait aupara vant, je voudrais encore une fois souli-
gner que, pour R orensky, toutes choses et tout phénomène peuvent être
~abord il affirme que les deux mondes sont en contact, il dit explicite-
qu'ils se "touchent"n. Tout en se rendant compte que chacun a des
considérés comme des symboles de l'''autre monde". Da ns ses études Sur
différentes, il croit que les deux ne font qu'un dans une
des cultures anciennes, il retrouvait, même dans les simples ornements,
M car il n'y a qu' une seule vie dans ces deux mondes?].
des symboles avec d 'authentiques va leurs religieuses, tout autant que
spirituelle" entre les deux mondes est comme l'âme et le corps
dans la logique formelle, dans les mathématiqu es, dans la poésie "profa-
ne"M, dans la technique, etc. font qu'un seul être humain74 •
unité des deux mondes, il l'explique aussi de la manière suivan-
Pour lui, le monde sensible retrouve dans cette perspecti ve un sens
tous les êtres connaissables, il n'en existe aucun qui soit seule-
plus profond : il représente le monde "Supérieur", il le "porte" et l'''inca r-
r- immanent (car tout immanence est symbole d' une réalité plus
ne" en lui-même, il devient symbole de l'autre monde. C'est la base d' une
pIonde) ou seulement transcendant (il faut qu'il y ait au moins un sym-
conception "symbolique" du monde : la connaissance de ce monde sensi-
ble est en même temps un "contact avec l'autre monde"?\). !Je pour pouvoir le connaître). Par conséquent, tout être est immanent et
~ndant en même temps7".
Le symbole par excellence est la personne humaine. Elle aussi unit les
chaque être, les deux mond es s'unissent sa ns confusion et restent
"deux mondes" : son apparence extérieure et sa vie intérieure, qu i est
~cts sans séparation de fa çon très proche du mystère explicité dans le
incompréhensible. Son "contenu " ne peut pas être connu rationnellement.
de Chalcédoine qui a défini la divino-humanité du Christ.

65 Cf. ~Slm~1Jirs~, p. 158-159. Cf. L P,:uryson. c Flloso'ia ed espericnza religiosa ~,in Arrmmm
/ilosofico, l. 1958, p. 26.
66 Cf. ~SouVVlir$", p. 173-1 74.
67 O .• Na Makovœ ISor la colline MakovetsJ ,., in ~Œ.,~, t. III 0), p. 33.
68
p.124. " Naplas tovanija ègeiskoj kul' tury (Stratification de la rnltu~ de l'l:gécl . , in ~ŒUI'rt'Sw, 1. Il, Cl. WColomlt", p. 8N13 (tr. fr., p. 59).
"lamostllSt", p, 419 (Ir. fr., p. 12\).
ffl Cf. k commentaire des deux poésie. (de Miropolsky et de Bi~ly)
: ;0 Spiritîzm kak antihn-
stianstvo l!..espiritîs mecommeantk hristianisme l ", in MŒut~, I. 1. p. 129- 145.
~RAcillts dt ridhl/ismt", p. 15S- 156.
Cf. ~Souvmirs'", p. 153-154.
70 CI.;O Empireja i empiriJa /Empi~ et empirismel '", in "ŒIfVI'Cl(', I. I, p. 177-178. 74
7S Cf, ~SigniftClltion dt /'idifllismt"', p. 134- 136,
224
225
Unité entre les choses séparées ._ tension profonde, sans se mélanger, mais au contraire en s'incitant
À partir de cette unité entre les "deux mondes", d' un fondement Pri- r.'au~ ~ s'affi~er ~avantage »81. ~..
mord ial de tout, Florensky explique son intuition d e l'unité de toutes les n c'agtt bien de 1 umté de tout" qui respecte et meme affirme la dlver·
choses même celles qui sont apparemment séparées. Il s'agit d 'une Întui. les antinomies, et non pas d 'une division radicale ou d' une fu sion
tion de "l' unité de tout" qu' il avait depuis son enfance: l'unité qui vient détruirait les d ifférences. Cela restera comme une de ses intuitions
de l'intérieur, tout en conservant les d ifférences et la multiplicité extérieu_ ktamentaJesl:l. Il ira même jusqu'à affirm er qu' il n'y a qu'une seule
res76• De ceUe façon il s'est toujours senti lui-même uni à la création tout avec des visages différentsll3 •
entière" .
li se souvient des deux appartements séparés et reliés par une COUr ~ ......L __ f. .... le présellt et le passé - l'éternité
dans lesquels sa famille vivait à TIflis. Tout en réa lisa nt ceUe séparatio~ aspect particulier de sa perception de l' u~ité est l' unité entre le pré-
spatiale et le fai t qu 'il s'agissait de deux appartements, Florensky, à l'âge et le passé, une perception de l'éternité. A travers le "souvenir", le
de 2-3 ans, percevait que les d eux appartements, mystérieusement, ne fai-
__ reste tou jours présent et donne à Florensky le sens de l'éternité
saient qu' un,« notre appartement ». « Le "chez soi", la fa mille, est l'unité
tltérieuse et infinie - u ne "connaissance éternelle"M. « Le passé n'est pas
vivante ». li était persuadé que (( la division spatiale peut seulement appa_
»115, dit-il dans ses Souvenirs, en ajoutan t que cette perception a
raUre, et que malgré l'apparence extérieure, l'u nité ledinstvo l intérieure est
était claire en lui, pend ant son enfance plus encore que plus tard.
possible - non pas l'union, mais l'unité »18.
il se trouvait au bord de la mer, il aimait contem pler pendant des
Cette unité dans la diversité, Florensky l'a vécue aussi pa r rapport à ses
racines culturelles, à sa double provenanceN • li sentait une fo rte unité de la stratification de la terre.
sa famHle élargie lrodI, qui était selon lui un organisme vivant où les image, Aorensky la conserve tou t au long de sa vie. En 1935, il
destins d es uns étaient considérés comme liés à ceux des a u tres~. C'est à sa mère en évoquant son enfance: «( Tout passe, mais tout reste.
peut-être ce trait d 'hérédi té, qui a porté sa pensée et ses activités vers la r...ma perception la plus chère: qu e rien ne s'en va complètement, rien
recherche d' une unité entre les aspects souvent très d ifférents et parfois lit perdu, mais tout se conserve quelque part et de quelque manière. La
contradictoires de l'existence. demeure même si nous cessons de la percevoir. Et les exploits eux
Évoquons encore un passage significa tif de ses Souvenirs: « Je suis né à __ quand bien même ils seraient oubliés de tous, demeurent de quel-
Evlakh où la steppe, regorgeant de richesses naturelles et d'u ne lourde • manière et produisent leurs fruits. Voilà pourquoi, bien qu'on regret·
abondance de splendeur, est prise en tenaille entre deux groupes de mon- passé, le sentiment vivant d e son éternité demeure ,,!IIi.
tagnes enneigées .. . Dans cette d ouble nature qui m'a form é, j'ai tendance observant le coucher du soleil, à l'occasion d' une liturgie des vêpres,
à voir l'expression de ma propre "dualité" : l'alliance du nord et du sud, llensky raconte avoir vécu l'expérience suivante : il a perçu une unité
du plus neuf et du plus ancien que j'ai dans le sang; ils s'opposent en moi IIfonde entre l'obscurité et la lumière, entre la mort et la naissance; pour
mystère du soir et d u matin était le même - l' Étoile du Soir est la
76 Cf. ~Souvtnirs", p. 87.
n Dans la nuit, il sentait que l'obscurité efface presque les limites entre lui ct la creation - il.•
le sentiment d 'une unité profonde avec la creation. Cf. " Na Makovœ ISur la colline Makovetsl ., !JI • Priroda ILa nature] ~,in ~50llvt"irs", p. 92.
~Œuvrn"' , t. III (1), p. 28-29. Dans ses 5ollvrnirs, par el<emple, il parle très souvent et avec divers exemples de cette ~unité
78 " Rannee detstvo 1Pr\.'mière enfance) ", in ~50ul/ll'nirs", p . 33. Aorensky se souvient biero qu'il . ù . w!Mnwmirs w, p. 4748, 52·54, 85-86, etc.
ne comprit cela que p lus tard , ma is qu 'il avait une perœption de cette unité dk sa première enfallCl', ù. M50llvmirs"', p. IIIH19.
qu' il la saisissait dép de quelque manière et que cette el<périenœ, même si elle n'était pas encore tJt5
précise, demeurerait indélébile. Cf. "$oullt'r/irs", p. 49-50.
wSouvmirs", p. 46. Il parle souvent des choses qui ne passent pas. Cf. ibid., p. 57, 99, etc.
79 À travers ses parents, deux familles, de deux nationalités (russe et arménienne) et de deu%
Églises (orthodoxe et arménienne apostolique) s' unissent. Même si ces provenances n'étaierot J>'5 .. Lettre à Sil mère (6.-12.4 .1935l, ln ~Œllvrn"', t. IV, p . 2tXl • Le passé n'est pas passé : il se con·
loujou~ el<primées et explkité('S, Aorensky en porte dans Sil vie des traœ!l qui l'on t marqué. "'et
il dclT\t'Uœ éternellement, mais nous l'oublions, nous nous éloignons de lui, puis au gré des
~nœs, il s'ouvre à nouveau comme un éternel présent -. Lettre à sa felJlIDl.'! (27.5.-5.6.19351. in
80 Cf.• Pristan' i bul' va r !Port et boulevard l ", in ~Souvmirs", p. 67.

226 227
même que l'Étoile du matin ; le Chris~. C'est Lui, au fond, qui unit tOUt du monde empirique, d 'abord dessinées (les vrais dessins ou
et en qui tout peut entrer dans l'éternité. d'images) et seulement plus tard décrites dans les mythes tels
les connaissons aujourd'hui 90• Us restent pourtant des "images"
Le langage symbolique langage poétique et pittoresque, avec des références concrètes à
C'est à partir des mythes que commence la philosophie - ils sont
Les expériences, parce qu'elles sont fugitives, si elles doivent rester, Ont philosophie: pour Florensky cette philosophie est plus authenti ~
besoin d' un "corps", de paroles et de gestes. Toutefois, ces paroles et ces que la philosophie rationaliste, empirique de l'époque moderne.
gestes n'ont de sens que dans le rapport à l'expérience, dont elles SOnt même les mythes perdent bientôt leur vrai sens, leur sens sacré
devenu es l'expression8ll• L'expérience reste toujours essentielle dans la sécularisent, s'ils perdent le contact avec leur source, le culte91 •
connaissance et a la priorité sur ses expressions. Elle est la d é de la COm~
son enfance, Florensky aimait beaucoup les contes et les
préhension de toute formulation, qui ne devrait jamais se séparer de sa
les "mythes" popula ires. li préféra it ces mythes plus récents qui
source, autrement elle peut dévier vers un "dogmatisme" sans vie, qui
n' inspire plus la vie. à s'approcher du mystère9!. Plus tard, il s'est mis à aimer les
des vies de saints. Il avait compris que leur vraie valeur ne se
Nous pouvons exprimer l'expérience par des moyens très différents :
d 'abord par des gestes et des paroles, puis par des dessins, des images, et pas dans les détails de leur prouesses: le récit est seulement le
finalement aussi par des écrits. Le sens de ces moyens est double: ils le symbole du vrai miracle de leur vie9:l .
aident à revivre l'expérience, à l'approfondir et à la communiquer aux
autres. Le but premier du langage qui transmet une expérience, su rtout et le genre comme deux exemples
religieuse, n'est donc pas un "savoir" rationnel concernant des choses
mystérieuses, mais une relation intérieure avec la réalité même du mystè- les idées de Platon, F10rensky reconnaît aussi des symboles.
re. Cela vaut aussi bien pour celui qui vit l'expérience que pour celui tout symbole les idées sont en même temps les moyens de la co n ~
auquel on veut la communiquer. et les réalités connues. Il y a, en effet, un lien fort entre l'idée et
L'expression qui vient d' une expérience du mystère est symbolique et ~omène : dans le phénomène, l'idée est déjà "présente" comme sa
ne peut être que telle. L'expérience qui en est à l'origine est ineffable, ne intérieure. L'idée et ses phénomènes ne font qu'une seule réalité,
peut ja.mais être totalement saisie par l'entendement. Le symbole est le que, pourtant, leur distinction soit perdue'''\
moyen le plus apte à l'exprimer ou, si on veut le dire d'une autre façon:
chaque expression d'une expérience devrait être prise comme un symbole.
Cf. « Empi reja i empirija [Empirée et empirisme! .. , in "ŒuvrtS", t. l, p. 194.
Dans son écri t Symbolarium Wl, une espèce de "dictionnaire des symbo-
,. Déjà à l'époque de leur origine, les mythes rommenœnt à perdre leur vrai sens; pourtant, on
les", Florensky a proposé une méthode pour s'approcher du langage