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Le double engagement : une interprétation de

l’argument sceptique du Malin Génie


Guillon, Jean-Baptiste
– J’ai deux mains.
– Mais êtes-vous prêt à affirmer, par conséquent, que vous n’êtes pas une âme sans corps
manipulée par un Malin Génie ?
– Bien sûr, j’affirme que je ne suis pas une âme sans corps manipulée par un Malin Génie.
– Mais comment pouvez-vous prétendre savoir cela ?
– ??
1L’argument sceptique du Malin Génie, inventé par Descartes, est un des arguments
philosophiques les plus célèbres et les plus intrigants. Aujourd’hui, il est sans doute plus
fréquent d’utiliser la version modernisée du cerveau dans une cuve, manipulé par un
neuroscientifique, mais le principe de l’argument reste le même : il s’agit de construire un
scénario sceptique qui semble capable de remettre en cause nos connaissances les plus
communes et anodines, à commencer par nos croyances perceptives.
2Pourtant, il n’est pas si aisé de déterminer ​pourquoi​ le scénario sceptique en question
remet en cause nos connaissances. Quel est le principe épistémologique qui permet de
passer de l’hypothèse du Malin Génie à la conclusion sceptique ? Sur cette question, des
progrès ont été réalisés dans les dernières décennies, mais il n’existe toujours pas de
consensus : on a proposé un principe d’infaillibilité, différents principes de clôture
épistémique, un principe de sous-détermination, etc.
3Dans cette présentation, je compte présenter un nouveau diagnostic. Je soutiendrai que,
pour bien comprendre l’argument du Malin Génie, il faut avoir recours non pas à ​un ​principe
épistémologique, mais à deux principes épistémologiques qui sont à la fois très simples et
très puissants dialectiquement, à savoir un principe de clôture et un principe de
méta-cohérence.
4Dans la première section, je définirai les notions de connaissance et de justification dont
j’ai besoin pour pouvoir reconstruire l’argument. Dans la deuxième section, je montrerai
pourquoi les interprétations de l’argument sceptique fondées sur le seul principe de clôture
ne rendent pas compte du cœur du problème. Dans la troisième section, je défendrai, à la
suite de Duncan Pritchard, que le cœur du problème réside dans une forme de justification
réflexive​. Et cette notion de réflexivité m’amènera, dans la section 4, à ajouter le principe de
méta-cohérence au principe de clôture pour rendre compte de l’argument. Ces deux
principes seront tout d’abord présentés dans une version très basique, qui prête le flanc à
diverses critiques. C’est pourquoi, dans la section 5, je présenterai les améliorations
nécessaires à ces deux principes ; c’est-à-dire que je les reformulerai sous la forme de deux
principes d’​engagement épistémique​, forme sous laquelle il est particulièrement difficile de
les refuser.
5La bonne analyse de la notion de connaissance est une question extrêmement délicate, sur
laquelle je préfèrerais rester neutre pour cette discussion. Il me faudra tout de même
utiliser une notion de connaissance – et une notion de justification – mais les définitions que
j’en donnerai seront proposées plutôt comme des stipulations (pour les besoins de la
discussion) que comme des analyses conceptuelles.
● 1 Cette stipulation n’est pas totalement arbitraire par rapport à l’usage courant des
philosophes : e (...)
6J’utiliserai donc deux termes distincts, connaissance et justification, dans le but de séparer
clairement ce qui relève de l’évaluation externaliste d’une croyance et ce qui relève de son
évaluation internaliste. En première approximation, disons que j’emploierai le terme de
connaissance pour désigner l’évaluation externaliste d’une croyance, et le terme de
justification pour désigner son évaluation internaliste1.
7Pour être plus précis, je m’appuierai sur une conception minimale de la connaissance,
héritée de la discussion des cas de Gettier. Ainsi que l’a remarqué (Pritchard 2005, 1-4), les
cas de Gettier, en dépit de tous les désaccords qu’ils ont suscités, ont malgré tout fait
émerger un consensus, à savoir que la notion de connaissance est incompatible avec une
certaine forme de hasard, le hasard épistémique. Si ma croyance qu’il y a un mouton dans le
champ est vraie par pur hasard, si elle ne dépend en aucune façon du fait qu’il y a un
mouton dans le champ, alors elle n’est pas une connaissance. Ce type de hasard (l’absence
de dépendance entre le fait et la croyance) a été baptisé par Pritchard « hasard épistémique
véritique », par opposition au « hasard épistémique réflexif » que nous verrons plus loin. Ce
qu’il faut noter pour l’instant, c’est que cette condition « anti-hasard » de la connaissance
est une condition purement externaliste : elle concerne le lien de dépendance entre la
croyance et le fait externe (par exemple le lien de dépendance causale) et non pas la
cohérence des croyances entre elles ou les données (​evidence​) présentes à l’intérieur de
l’esprit du sujet. Cette condition externaliste de dépendance au fait n’est sans doute pas
suffisante pour certaines notions riches de connaissance, notamment pour toutes les
notions de connaissance qui supposent une forme de réflexivité méta-cognitive, mais elle
est suffisante pour une certaine notion minimale de connaissance que Ernest Sosa a appelée
« connaissance animale » et qu’on pourrait donc définir ainsi :
S ​sait que ​p ​=​df
(i) ​S ​croit que ​p
(ii) ​p ​est vraie
● 2 Dans sa définition précise de la connaissance animale, Sosa utilise une théorie déjà
élaborée de la (...)
​ ue ​p ​est vraie2.
(iii) ce n’est pas par pur hasard que la croyance de ​S q
● 3 Cette évaluation sur les normes internes de rationalité sera totalement
indépendante de l’évaluatio (...)
8Voilà pour la notion de connaissance. Passons maintenant à celle de justification. La notion
de justification que j’emploierai est une notion strictement internaliste. Là encore, mon
intention n’est pas de prendre parti dans le grand débat entre internalistes et externalistes.
Au-delà de tout débat, il est incontestable qu’il existe certaines normes d’évaluation des
croyances qui sont purement internalistes, par exemple le principe de non-contradiction, ou
le principe de non-circularité des raisons. Il est donc possible d’évaluer une croyance comme
« correcte » ou « non correcte » selon ces normes purement internalistes de rationalité. Et il
est évident que cette évaluation en termes de rationalité internaliste sera indépendante du
fait de savoir si la croyance en question constitue une connaissance dans le sens minimal
externaliste que nous venons de définir3. La définition à retenir de la justification sera donc
la suivante :
S ​croit que ​p ​de manière justifiée =​df
(i) ​S c​ roit que ​p
(ii) ​S n ​ e viole aucune des normes strictement internalistes en croyant que ​p.​
9La terminologie que je viens de donner a pour seul but de séparer ce qui relève de
l’évaluation externe des croyances de ce qui relève de leur évaluation interne. Ce sera
important pour la discussion qui va suivre, car les considérations internalistes et
externalistes interviendront dans l’argument sceptique à des moments distincts.
10Venons-en à l’interprétation de l’argument sceptique du Malin Génie. Pourquoi
l’hypothèse du Malin Génie pose-t-elle un problème pour nos croyances communes, en
particulier pour nos croyances perceptives ?
11Une première interprétation qui a été proposée est la suivante : le scénario du Malin
Génie compromet nos connaissances perceptives parce qu’il représente une ​possibilité
d’erreur.​ Or la connaissance est incompatible avec la possibilité d’erreur. Le principe qui est
employé dans cette interprétation est le principe infaillibiliste :
S​ sait que ​p ​=> ​S​ ne peut pas se tromper à propos de ​p​.
● 4 Voir aussi (Reed 2002, 143) : « Fallibilism is virtually endorsed by all
epistemologists ».
12Mais ce principe infaillibiliste est aujourd’hui très largement considéré comme beaucoup
trop fort. Comme l’a montré (Audi 1998, 302-304), utiliser le mot « savoir » dans un sens
infaillibiliste ne correspond pas à notre usage naturel de ce mot, que nous n’avons aucun
mal à appliquer quotidiennement à des croyances dont nous avons pleinement conscience
qu’elles auraient pu être fausses4. Même Peter Unger, qui fonde son scepticisme sur une
notion infaillibiliste de connaissance, reconnaît qu’il ne s’agit là que d’​une​ notion limite de
connaissance, et que cela ne nous empêche pas d’avoir de la connaissance dans des sens
plus souples. Si l’argument du Malin Génie ne mettait en danger qu’une forme extrême de «
connaissance », il ne serait pas si intéressant ; ce qui le rend très problématique, c’est qu’il
semble compromettre la connaissance même dans des sens plus souples et plus courants, et
donc en vertu de principes épistémologiques beaucoup moins radicaux que l’infaillibilisme.
● 5 Cette idée – que le raisonnement sceptique, pour être probant, ne devrait pas
s’appuyer sur le prin (...)
13Un grand progrès a été réalisé lorsqu’on a commencé à interpréter l’argument du Malin
Génie non plus en termes d’infaillibilité mais en termes de clôture épistémique5. L’idée est
la suivante : si le scénario sceptique nous empêche de connaître une proposition anodine,
comme par exemple « j’ai deux mains », c’est parce que la proposition anodine implique
logiquement la négation de la proposition sceptique, et qu’il faudrait donc pouvoir
connaître cette conséquence logique pour pouvoir connaître la proposition anodine. Dans sa
version la plus simple, l’argument de clôture peut s’exprimer ainsi :
Interprétation par la clôture de la connaissance :
(​Clôture de K ​) Si je sais que ​p​ et si je sais que ​p​=>​q​, alors je sais que ​q
(1) Je sais que A => ~MG
(2) Je ne peux pas ​savoir q ​ ue ~MG
(C) Je ne peux pas savoir que A.
14Ici, j’ai formulé l’argument en termes de connaissance. Mais si l’on utilise la distinction
établie plus haut entre connaissance et justification, on peut proposer un autre argument
dont la conclusion met plutôt en cause la justification internaliste de nos croyances
perceptives :
Interprétation par la clôture de la justification :
(​Clôture de J ​) Si je suis justifié à croire que ​p​ et que ​p​=>​q,​ alors je suis justifié à croire ​q
(1) Je suis justifié à croire que A => ~MG
(2) Je ne peux pas être justifié à croire ~MG
(C) Je ne peux pas être justifié à croire A.
15Ces deux formulations du problème, en termes de connaissance ou de justification, ont
fait l’objet de diverses critiques et de tentatives d’amélioration. Je n’ai pas l’intention de
résumer ici tous les débats qu’elles ont suscités. Je résumerai simplement la raison
principale pour laquelle chacune des deux versions est dialectiquement très faible. Et j’en
tirerai le même diagnostic que (Pritchard 2005, chap. 4), à savoir que le véritable argument
du Malin Génie, la vraie « source du scepticisme », ne repose ni sur des considérations
purement externalistes ni sur des considérations purement internalistes, mais sur une
combinaison des deux niveaux.
16Les deux versions de l’argument de clôture sont aussi faibles l’une que l’autre, mais pour
des raisons opposées : dans l’une, la prémisse de clôture est très faible ; quant à l’autre
version, elle renforce la prémisse de clôture mais en affaiblissant la prémisse (2). Voyons
cela plus précisément.
17Dans la version externaliste de l’argument, en termes de connaissance, la prémisse (2) est
dialectiquement très forte (bien qu’elle soit discutable) : ma croyance que je ne suis pas
manipulé par un malin génie ne semble pas pouvoir ​dépendre​ du fait extérieur. En
particulier, il n’y a pas de dépendance contrefactuelle entre le fait et la croyance :
Non dépendance contrefactuelle​ : si ​j’étais m ​ anipulé par un MG, je croirais tout de même
que je ne suis pas manipulé
En termes de dépendance contrefactuelle, la croyance ~MG est donc indépendante du fait
qui est cru et semble donc hasardeuse dans un sens qui pourrait fort bien être incompatible
avec la connaissance.
18La prémisse (2) est donc très forte. Mais la prémisse de clôture en revanche est très
douteuse, ainsi que l’ont fait remarquer (Dretske 1970) et (Nozick 1981, 204-211). En effet,
si l’on considère que la connaissance externaliste repose fondamentalement sur une forme
de dépendance contrefactuelle, on peut s’apercevoir facilement que la dépendance
contrefactuelle ne vérifie pas la clôture sous l’implication logique. Le célèbre exemple de
(Dretske 1970, 1015-1016) est celui de la proposition « ceci est un zèbre » qui implique
logiquement « ceci n’est pas une mule savamment déguisée » : dans des circonstances
normales, ma croyance que ceci est un zèbre dépend contrefactuellement du fait ; et
pourtant ma croyance que ceci n’est pas une mule savamment déguisée ne dépend pas
contrefactuellement du fait. Dretske et Nozick en ont donc conclu que l’argument du Malin
Génie échouait simplement parce que le principe de clôture de la connaissance est faux.
Mais on peut répondre à Dretske et Nozick que cette reformulation en termes de clôture
externaliste n’est peut-être pas la meilleure interprétation de l’argument du Malin Génie.
C’est en tout cas la réponse de Pritchard.
● 6 Voir notamment (Hawthorne 2005) pour l’idée que le refus de la clôture entraîne
une grave violation (...)
19Passons donc à l’autre interprétation de l’argument, l’interprétation internaliste en
termes de justification. L’avantage de considérer l’argument en termes de justification, c’est
que la prémisse de clôture devient beaucoup plus forte. En effet, lorsqu’il s’agit de la
cohérence interne d’un système de croyances, il semble extrêmement plausible de dire
qu’un agent épistémique est irrationnel s’il n’admet pas les conséquences logiques
(reconnues) de ce qu’il croit. La contrainte d’accepter les conséquences de ce qu’on croit
semble bien être à l’origine une contrainte internaliste. Peut-être est-elle plus contestable
lorsqu’il s’agit de dépendance externaliste, mais au moins au niveau internaliste la prémisse
de clôture semble extrêmement forte6.
20Malheureusement, ainsi que l’a souligné Jim Pryor, la prémisse (2) de l’argument de
clôture devient dialectiquement très faible lorsqu’on lit l’argument en termes de
justification internaliste :
[​Prémisse (2J )​] Vous ne pouvez pas être justifié à croire que vous n’êtes pas trompé par un
malin génie à l’instant présent.
Pourquoi donc devrions-nous accepter une telle prémisse ? Même si nous ne pouvons pas
savoir avec certitude si nous sommes ou non trompés par un malin génie, n’est-il pas au
moins raisonnable de supposer que nous ne le sommes pas, en l’absence de preuve du
contraire ? Il y a des « disanalogies » importantes entre la croyance justifiée et la
connaissance qui entrent en jeu ici, et font que [(2J)] est beaucoup moins plausible que
[(2K)]. (Pryor 2000, 523)
21Peut-être est-il possible d’​argumenter​ que la croyance ~MG n’est pas justifiée. Mais
accepter comme ​prémisse​ qu’elle est injustifiable d’un point de vue internaliste, ce n’est
clairement pas une stratégie argumentative très convaincante.
22On peut résumer la situation par le tableau suivant :
Interprétation externaliste Interprétation internaliste

Prémisse 2 très forte très faible


(non dépendance contrefactuelle) (Pryor : les croyances
anti-sceptiques semblent au
moins rationnelles !)
Prémisse de très faible très forte
clôture (Dretske et Nozick : raisons (réquisit de cohérence interne)
indépendantes de refuser la clôture
de la dépendance contrefactuelle)

23Dans ce tableau, il semble que les deux prémisses vraiment fortes dialectiquement soient
une prémisse d’inconnaissabilité externaliste :
(​2K )​ ~K~MG
24et une prémisse de clôture internaliste :
(​Clôture de J ​) Si J​p​ et J(​p=>q​) alors J​q
25Mais de ces deux prémisses, il semble qu’on ne puisse pas tirer d’argument, à moins de
confondre les notions internaliste et externaliste. L’argument du Malin Génie reposerait-il
simplement sur une confusion des niveaux internaliste et externaliste de nos croyances ? Je
ne le crois pas, et Duncan Pritchard a montré, à mon avis, que le cœur du problème n’est ni
purement internaliste, ni purement externaliste, mais réside dans une combinaison des
deux niveaux.
26(Pritchard 2005, chap. 6) a montré que le hasard pouvait poser deux types de problèmes
distincts pour une croyance. Le premier type de problème est le problème externaliste que
nous avons déjà vu et qu’il appelle « hasard véritique » : le hasard véritique est l’absence de
lien de dépendance externe entre le fait et la croyance. C’est ce type de hasard qui est
manifeste dans les cas de Gettier, dans lesquels on est tenté de juger que « c’est un pur
hasard si telle croyance est vraie ». Comme on le voit clairement dans les cas de Gettier, ce
type de hasard empêche qu’une croyance constitue une connaissance, mais il n’empêche
pas qu’elle puisse compter comme justifiée d’un point de vue internaliste.
27Mais Pritchard fait observer qu’un autre type de hasard épistémique peut affecter la
justification internaliste d’une croyance :
Même lorsque le hasard épistémique véritique est éliminé, une autre forme de hasard
épistémique demeure qui peut être épistémologiquement tout aussi significatif, sinon plus.
Ce type de hasard épistémique concerne la manière dont, ​du point de vue réflexif de l’agent,​
c’est un pur hasard que sa croyance soit vraie (Pritchard 2005, 174).
28C’est ce que Pritchard a appelé le « hasard réflexif ». Le cas le plus simple et le plus
célèbre de hasard réflexif est celui des sexeurs de poussins de (Foley 1987) : les sexeurs de
poussins ont la capacité de discerner de manière fiable les poussins mâles des poussins
femelles. Leur croyance n’est donc pas hasardeuse du point de vue externaliste (pas de
hasard véritique). Mais comme ils n’ont aucune conscience de ce mécanisme fiable, on peut
tout de même dire que « ​de leur point de vue interne,​ c’est un pur hasard que leur croyance
soit vraie ». Ou pour le dire dans notre vocabulaire, la croyance des sexeurs de poussin
constitue une ​connaissance,​ mais les sexeurs n’ont aucune ​justification à​ croire qu’elle
constitue une ​connaissance.​
K​p​ ∧ ~JK​p
La notion de hasard réflexif combine donc l’aspect internaliste et l’aspect externaliste : on
pourrait dire qu’il s’agit d’un problème externaliste « internalisé » – c’est la question de
savoir si ​du point de vue internaliste​ la croyance satisfait aux réquisits ​externalistes.​
29Pour Pritchard, c’est cette notion de hasard réflexif qui permet de faire apparaître le
cœur de l’argument sceptique du Malin Génie, dans sa version la plus forte et la plus
convaincante. Si nos croyances perceptives sont compromises par l’hypothèse du Malin
Génie, ce n’est pas parce qu’elles seraient hasardeuses du point de vue externaliste, c’est
parce que, de notre point de vue internaliste, rien n’exclut qu’elles soient hasardeuses.
C’est-à-dire que nous ne sommes pas justifiés à les tenir pour des connaissances. Or pour
que nos croyances soient pleinement justifiées, il faudrait que nous puissions les tenir
réflexivement pour des connaissances. Donc elles ne sont pas pleinement justifiées.
30J’attire l’attention sur le principe épistémologique que je viens d’utiliser :
Principe de méta-cohérence : pour qu’une croyance soit pleinement justifiée, il faut que le
sujet puisse (de manière justifiée) la tenir réflexivement pour une connaissance
J​p​ => JK​p
Ce type de principe a été récemment étudié, notamment par (Huemer 2011), sous le nom
de principe de méta-cohérence.
31C’est ici que je me sépare du raisonnement de Pritchard qui, étonnamment, n’a pas vu le
lien entre l’idée de hasard réflexif et le principe de méta-cohérence de Huemer, ni le fait
que ce principe peut être utilisé pour reformuler l’argument du Malin Génie. Comment le
principe de méta-cohérence entre-t-il donc en jeu dans l’argument du Malin Génie ? Mon
idée est qu’il constitue la troisième prémisse fondamentale qui, en combinaison avec les
deux prémisses fortes de la section 2, permet de dériver une conclusion sceptique en deux
étapes.
32Voici donc comment dériver la conclusion sceptique à partir de ces trois prémisses.
33Partons de la prémisse (2K), la prémisse d’inconnaissabilité de la proposition
anti-sceptique ~MG. Ce qu’il est important de remarquer, c’est que lorsque le sujet prend
conscience du hasard épistémique qui touche la croyance anti-sceptique, le problème de
hasard véritique ou externaliste devient ​de facto u ​ n problème de hasard réflexif ou
internalisé. Donc on peut aussi bien partir de la prémisse de hasard réflexif suivante :
(HR) ~JK​~MG
Je ne suis pas justifié à tenir pour connaissance ma croyance anti-sceptique.
Ou encore : ma croyance anti-sceptique est frappée de hasard réflexif.
En application du principe de méta-cohérence, pour que ma croyance anti-sceptique soit
justifiée, il faudrait que je puisse la considérer comme une connaissance :
(MC) J​~MG​ => JK​~MG
Donc par ​modus tollens​, on peut déduire de (HR) et (MC) que ma croyance anti-sceptique
n’est pas justifiée :
(C1) ~J​~MG
Or, en application du principe de clôture de la justification, pour que ma croyance
perceptive « j’ai deux mains » soit justifiée, il faudrait que ma croyance anti-sceptique soit
elle-même justifiée, puisqu’elle en est une conséquence reconnue et justifiée :
(Clôture J) J​A​ => J​~MG
Donc par un second ​modus tollens,​ on arrive à la conclusion sceptique radicale :
(C2) ~J​A
En résumé :
Argument du Malin Génie en deux étapes
(HR) ~JK​~MG
(MC) J​~MG​ => JK​~MG
donc (C1) ~J​~MG​ (par ​modus tollens)​
(Clôture J) J​A​ => J​~MG
donc (C2) ~J​A​ (par ​modus tollens​)
34Voilà l’essentiel de l’argument. On peut en représenter les deux étapes dans le schéma
suivant :

35La première étape fait passer le problème du niveau métacognitif au niveau de premier
ordre par un principe de méta-cohérence. La seconde étape fait passer le problème de la
proposition anti-sceptique à la proposition perceptive anodine via un principe de clôture.
Ainsi, en utilisant une prémisse d’inconnaissabilité externaliste et une prémisse de clôture
internaliste, on a pu, grâce au principe de méta-cohérence, dériver la conclusion sceptique.
36L’intérêt de ce schéma est qu’il permet de bien voir en quoi la reconstruction habituelle
de l’argument sceptique par la clôture de la connaissance manque totalement le problème.
On pourrait représenter la reconstruction habituelle, celle de Dretske et Nozick ainsi :
37Ici, la procédure consiste à appliquer d’abord la clôture de ​connaissance​ (externaliste),
pour arriver à la conclusion que nos croyances perceptives anodines ne sont pas des
connaissances (et ceci peut ensuite, éventuellement, être considéré comme un problème
pour la rationalité des croyances perceptives). Dretske et Nozick croient tenir une réponse
au scepticisme en rompant le lien logique de la clôture de connaissance. Mais le problème,
c’est que, quand bien même on rompt ​ce chemin v​ ers la conclusion sceptique (le chemin
Nord-Est sur le schéma, celui qui passe par la case « KA »), il reste ​l’autre c​ hemin (le chemin
sud-ouest, celui du schéma 1), celui qui applique d’abord la méta-cohérence et ensuite le
principe de clôture de justification. Cet autre chemin vers le scepticisme reste entièrement
ouvert puisque Dretske et Nozick n’ont aucun argument contre la clôture de la ​justification.​
38Dans la dernière section, je m’appuierai sur les récentes améliorations apportées au
principe de clôture et au principe de méta-cohérence pour donner à ces deux principes leur
formulation la plus forte et montrer toute la force dialectique de l’argument du Malin Génie.
39Dans la discussion récente, John Hawthorne et Michael Huemer ont apporté aux principes
de clôture et de méta-cohérence (respectivement) des améliorations tout à fait
comparables, bien que les deux discussions soient indépendantes. On peut résumer ces
améliorations en disant qu’ils ont présenté ces deux principes comme des ​principes
d’engagement épistémique,​ pour éviter certaines objections qu’on peut faire contre les
versions plus simples de ces principes.
40L’objection principale qu’on peut faire au principe de clôture tel que je l’ai présenté pour
l’instant est de dire qu’il est impossible d’avoir une justification pour ​toutes​ les
conséquences logiques de toutes nos croyances, car cela semble impliquer une infinité de
justifications. De même, contre le principe de méta-cohérence, il est impossible d’être
justifié pour la proposition « je sais que ​p​ » dès qu’on est justifié pour une proposition ​p​, car
cela m’obligerait en même temps à justifier la proposition de deuxième ordre « je sais que je
sais que ​p​ », puis celle de troisième ordre, etc. à l’infini.
41L’idée d’engagement épistémique permet d’éviter un tel réquisit de justifications infinies.
Dans le cas de la clôture, l’idée consiste à dire ceci :
● 7 Formulation de (Hawthorne 2005, 29) : « If one knows P and competently deduces
Q from P, thereby co (...)
(Engagement de Clôture) Si je suis justifié à croire que ​p​ ​et si je prends conscience de pouvoir
en déduire​ ​q​, alors je suis engagé à croire ​q​, faute de quoi je perds ma justification initiale
pour ​p7 ​ .
Je n’ai ​pas​ besoin d’avoir à un instant ​t t​ outes les justifications pour toutes les conséquences
logiques de ma croyance ; mais si la question de telle conséquence est soulevée, alors je suis
engagé​ à croire la conséquence ; et si je ne peux pas la croire de manière justifiée, alors je
perds ma justification initiale pour l’antécédent.
42Pour la méta-cohérence, le principe est le suivant :
● 8 Formulation exacte de (Huemer 2011, 1) : « Categorically believing that P commits
one, on reflectio (...)
(Engagement MC) Si je suis justifié à croire que ​p​ ​et si je considère la question métacognitive
K​p,​ alors je suis engagé à croire que je sais que ​p,​ faute de quoi je perds ma justification
initiale à croire que ​p​8.
Là encore, je n’ai pas besoin d’avoir pour chaque croyance une justification métacognitive,
mais ​lorsque​ la question métacognitive se pose explicitement, je suis engagé à croire que
ma croyance est une connaissance ; et si je ne le peux pas, je perds ma justification initiale
pour ma croyance de premier ordre.
43Les principes de clôture de la justification et de méta-cohérence, lorsqu’on les présente
comme des principes d’engagement épistémique, sont extrêmement difficiles à rejeter pour
des raisons qu’ont bien exposées Hawthorne et Huemer. Rejeter l’engagement de clôture
pour la justification reviendrait à accepter une forme très problématique d’inconséquence,
que Hawthorne expose de la manière suivante :
Problème de l’inconséquent :
Supposez que Q est une conséquence « lourde » de P, et S sait que P et sait également que
P implique logiquement Q. Je demande à S si elle est d’accord avec P. Sa réponse est
affirmative : « Oui », dit-elle. Puis je demande à S si elle a conscience que Q s’ensuit
logiquement de P. « Oui », dit-elle. Puis je lui demande si elle est d’accord avec Q. « Je ne
suis pas d’accord avec ça », dit-elle. Je lui demande si elle souhaite à présent revenir sur une
de ses déclarations précédentes. « Oh non, dit-elle. Je maintiens ma déclaration que P, et
ma déclaration que P implique logiquement Q. Simplement, je me refuse à soutenir que Q. »
Notre interlocutrice ressemble très exactement à la Tortue de Lewis Carroll, ce célèbre objet
de dérision qui était tout à fait prête à accepter les prémisses d’un argument en ​modus
ponens​ mais se refusait à accepter la conclusion (Hawthorne 2005, 32).
L’interlocuteur inconséquent semble clairement irrationnel d’un point de vue internaliste :
s’il a conscience de la conséquence logique, soit il est justifié à accepter le conséquent, soit il
devrait revenir sur l’antécédent.
44Un problème exactement parallèle se pose si l’on essaye de refuser l’engagement de
méta-cohérence.
Problème de l’incohérent :
Supposez que je demande à S si elle est d’accord avec ​p​. Sa réponse est affirmative : « Oui »,
dit-elle. Puis je demande à S si elle est d’accord avec « je sais que ​p​ ». « Je ne suis pas
d’accord avec ça », dit-elle. Je lui demande si elle souhaite à présent revenir sur sa
déclaration que ​p​. « Oh non, dit-elle. Je maintiens ma déclaration que ​p​. Simplement, je me
refuse à soutenir que c’est quelque chose que je sais. Ce que je dis, c’est que ​p e​ st vrai, mais
que je ne le sais pas, ou qu’il est bien possible que je ne le sache pas ; et il n’y a là aucune
contradiction logique. »
L’interlocuteur incohérent a raison de souligner qu’il n’y a aucune contradiction ​logique​ à
affirmer à la fois ​p​ et ~K​p​. Mais, malgré l’absence de contradiction logique, une conjonction
du type « ​p​ mais je ne sais pas que ​p​ » est paradoxale pour le même genre de raisons qui
rend inacceptables les fameux « paradoxes de Moore » tels que « ​p​ mais je ne crois pas que
p​ ». Moore lui-même donne un exemple de type ​p​ et ~K​p ​:
« Les chiens aboient, mais je ne sais pas qu’ils aboient » (Moore 1962, 277).
Pour éviter d’être en situation de paradoxe mooréen, l’interlocuteur devrait donc, lorsqu’on
lui fait considérer la question métacognitive K​p​, soit accepter qu’il sait que ​p,​ soit revenir sur
sa déclaration initiale que ​p.​ Il ne peut pas être justifié à croire que ​p​ s’il persiste à rejeter la
croyance justifiée K​p.​
45Pour ces deux raisons, inspirées de Hawthorne et de Huemer, je crois que les principes
d’engagement de clôture et d’engagement de méta-cohérence sont des principes de sens
commun qui sont extrêmement forts dialectiquement et presque impossibles à rejeter.
46Si l’on reformule l’argument du Malin Génie à partir de ces deux principes, le
raisonnement est le suivant :
Argument sceptique du Double Engagement :
(1) Je crois de manière justifiée à t​0​ que j’ai deux mains (​A)​ .
(​Engagement de Clôture​) Lorsqu’on me fait considérer à t​1​ le scénario du Malin Génie, je
reconnais que sa négation est impliquée par ​A​ et je suis donc engagé épistémiquement à
accepter ​~MG​, faute de quoi ma justification pour ​A s​ era défaite.
(2) (admettons que) je suis en mesure d’admettre le conséquent ~MG de manière justifiée à
t​1
donc (3) je crois de manière justifiée à t​1​ que ~MG
(​Engagement de Méta-cohérence​) Lorsqu’on me demande ensuite, à t​2​, si je ​sais​ que ~MG
(question métacognitive), je suis engagé à admettre que je le ​sais,​ faute de quoi ma
justification initiale à croire ~MG sera défaite
(4) Je ne suis pas en mesure de croire de manière justifié que la croyance ~MG constitue une
connaissance​ (prémisse de hasard réflexif)
(C) Donc ma justification initiale à croire ~MG (en 3) est défaite, et par contrecoup ma
justification initiale à croire A (en 1) est défaite également (en vertu de l’engagement de
clôture).
47Ce sont ces deux engagements successifs que j’ai résumés dans le petit dialogue en
exergue de cette présentation :
– J’ai deux mains
– Mais êtes-vous prêt à affirmer par conséquent que vous n’êtes pas une âme sans corps
manipulée par un Malin Génie ?
– Bien sûr, j’affirme que je ne suis pas une âme sans corps manipulée par un Malin Génie.
– Mais comment pouvez-vous prétendre ​savoir c​ ela ?
– ??
Ce bref dialogue d’apparence très simple exprime à mon sens le cœur du problème du
Malin Génie.
48L’intérêt de l’argument en deux étapes à mes yeux est de montrer que l’argument du
Malin Génie repose sur de principes épistémologiques qui sont à la fois très simples,
motivés indépendamment, et très forts dialectiquement. Je rejoins ainsi Barry Stroud
lorsqu’il dit que la force de l’argument sceptique vient du fait qu’il repose sur des principes
élémentaires du sens commun et non sur des exigences épistémiques élevées.
49Ma reformulation permet de voir également pourquoi le recours à l’idée de clôture était
une très bonne idée, bien qu’elle soit insuffisante. Le principe de méta-cohérence, qui attire
de plus en plus l’attention des épistémologues, permet d’apporter la pièce manquante à
l’argument sceptique.
50Cette reformulation permet de voir enfin pourquoi la réponse des externalistes tels que
Dretske et Nozick manque le cœur internaliste de l’argument.
51Dans cette présentation, je n’ai pas eu le temps d’envisager les réponses qu’on pourrait
apporter à l’argument sceptique. Et de fait, je pense que l’on peut répondre à l’argument,
mais pas en refusant le principe de clôture de la justification ni le principe de
méta-cohérence – pas en tout cas dans leur version d’engagement épistémique. Par
conséquent, la solution que je suis prêt à défendre, c’est que nous sommes en mesure de
tenir nos croyances anti-sceptiques pour des connaissances, parce qu’elles peuvent éviter le
hasard épistémique grâce à une condition de ​sûreté​ – c’est la solution de Pritchard
lui-même au problème externaliste, ou encore celle de (Williamson 2000). Mais dans les
limites de cette présentation, je me suis proposé simplement de présenter l’argument dans
ce qui est à mon avis la version la plus forte, afin de pouvoir écarter les ​fausses ​résolutions.
Audi, R., 1998, Epistemology : A Contemporary Introduction to the Theory of Knowledge,
London, New York, Routledge.
Dretske, F., 1970, « Epistemic Operators », The Journal of Philosophy 67(24), p. 1007-1023.
Foley, R., 1987, The Theory of Epistemic Rationality, Cambridge, Mass., Harvard University
Press.
Hawthorne, J., 2005, « The Case for Closure », Matthias Steup et Ernest Sosa (dir.),
Contemporary Readings in Epistemology, Malden, MA, Blackwell Pub., p. 26-43.
Huemer, M., 2011, « The Puzzle of Metacoherence », Philosophy and Phenomenological
Research 82(1), p. 1-21.
Moore, G. E., 1962, Commonplace Book, 1919-1953, Londres, New York, Allen & Unwin,
Macmillan.
Nozick, R., 1981, Philosophical Explanations, Cambridge, Mass., Harvard University Press.
Pritchard, D., 2005, Epistemic Luck, New York, Oxford University Press.
Pryor, J., 2000, « The Skeptic and the Dogmatist », Noûs 34(4), p. 517–549.
Reed, B., 2002, « How to Think about Fallibilism », Philosophical Studies 107(2), p. 143–157.
Sosa, E., 1991, Knowledge in Perspective : Selected Essays in Epistemology, Cambridge, New
York, Cambridge University Press.
Williamson, T., 2000, Knowledge and Its Limits, Oxford, New York, Oxford University Press.

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