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(JEAN-MICHEL COUNET LA MORALE D’ECKHART Les considérations morales dans l’ceuvre eckhartienne ressortissent 4 deux points de vue différents. Tout d’abord il y a Péthique qu’il professe personnellement : les invita- tions 4 un perfectionnement spirituel et moral, les conseils pratiques sur les moyens de progresser, les encouragements, les mises en garde sont légion. Quoi de phus naturel chez un prédicateur et un directeur de conscience comme il entend ien P’étre ? Mais il y a aussi chez lui des rappels constants de la tradition morale, telle qu’elle s’est formée 4 partir @Aristote (’Ethique a Nicomague exergant une influence déterminante), d’auteurs tels que Sénéque, Cicéron qu’il cite volontiers, d’Augustin et de Grégoire pour ne citer que les Peres les plus influents, et telle qu’on la trouve systéma- tisée et explicitée dans la doctrine morale des théologiens médiévaux, en particulier Thomas d’Aquin. Qu’Eckhart se référe 4 ces auteurs et 4 leurs doctrines ne signifie pas qu’il partage absolument leurs vues, mais qu’elles ont pour lui valeur de lieux communs et qu’il leur préte une valeur para- digmatique : ces doctrines morales font signe vers la doc- trine qu’Eckhart considére comme la plus essentielle de la théologie et de la philosophie, qui donne sens 4 toutes les autres : la doctrine de la naissance en Dieu ou de la nais- sance de l’homme en l’Ame. Un peu 4 la maniére du texte de lAncien Testament qui préfigure les réalités exposées par le Nouveau Testament, la philosophie morale scolas- tique, en particulier sa doctrine des vertus, annonce, préfi- pure la doctrine de la naissance, 4 l’instar de sa consceur, la philosophie naturelle, laquelle contient, elle aussi, en fili- 164 JEAN-MICHEL COUNET grane, la doctrine de la naissance en Dieu, a travers la doc- trine de la transformation substantielle. Aussi Eckhart peut-il affirmer sans aucune exagération que toute la philosophie et toute la théologie n’ont en fait qu’un seul objet, la nais- sance de Dieu en Pame qu’elles traitent simplement avec un degré d’explicitation différent. En un certain sens, l’éthique des vertus n’a pas sa vérité en elle-méme, mais en quelque chose de plus élevé dont elle témoigne 4 sa maniére. Le fait que la morale des vertus a une portée symbolique quelle partage avec la philosophie de la nature va conférer & la morale eckhartienne un enracinement cosmologique particuliérement fort. Pour le dire en d’autres termes, le iien entre éthique et philosophie de Ja nature s’avére beau- coup plus étroit chez Eckhart que chez Aristote ou Thomas d@’Aquin par exemple. L’entreprise actuelle d’un Alasdair McIntyre qui, dans ses deux grands ouvrages, After Virtue et Whose Justice ? Which Rationality 2, entend reprendre dans ses grandes lignes l’éthique aristotélicienne et thomasienne sans pour autant adhérer 4 la vision de la nature sur laquelle elle se fondait, est assez révélatrice de la relative autonomie de l’éthique par rapport 4 la philosophie naturelle chez ces penseurs. Une telle entreprise avec |’éthique eckhartienne serait beaucoup plus problématique, tant est profonde chez Jui Pintrication des questions de cosmologie, de philosophie de la nature et des problémes éthiques. Matthew Fox! a insisté avec raison sur cet enracinement cosmologique de la doctrine d’Eckhart et en particulier de sa doctrine ‘chris- tologique. I y a chez notre auteur 4 la fois confirmation de la vali- dité de la doctrine morale traditionnelle et relativisation de celle-ci par son insertion dans un cadre nouveau. III n’est pas étonnant qu’Eckhart ait été critiqué pour certaines de ses prises de position éthiques qui semblent prendre leurs distances 4 l’égard de la doctrine couramment recue. Il faut toutefois bien voir que la transgression, le dépasse- ment eckhartien n’ont de sens qu’ Y'intérieur du paradigme 1, Voir son ouvrage Le Christ cosmigue, trad. de l'anglais par J.-P. Denis, Paris, Albin Michel, 1988, p. 184-188. LA MORALE D’ECKHART 165 de la théologie chrétienne médiévale et que toute volonté daborder Eckhart et de le comprendre sans prendre en compte le lien organique de sa doctrine au dogme chré- tien qui le sous-tend et a la philosophie scolastique dont elle entend néanmoins se démarquer est vouée a |’échec. La doctrine scolastique des vertus et sa portée éthique. Avant d’entreprendre l’examen de la doctrine eckhar- tienne elle-méme, il est bon de rappeler la doctrine sco- lastique des vertus, telle qu’Eckhart pouvait la trouver thématisée chez Thomas d’Aquin. Les vertus humaines sont des habitus, c’est-a-dire des dispositions stables, ren- dant apte 4 produire des actes d’un certain type. Pour prendre un exemple relativement simple, savoir jouer du violon est un habitus. Celui qui posséde une telle disposi- tion est 4 méme de jouer quand ifte veut de cet instrument pour son plus grand profit et celui de son entourage. Cette capacité, qui le distingue des autres hommes qui en sont dépourvus, a été acquise 4 la suite d’un apprentissage, sou- vent long et pénible, au cours duquel les actes musicaux ont di étre répétés un greed nombre de fois pour qu’au bout du compte aptitude et l’excellence qu’elle porte en elle soient effectivement acquises. Comme le dit Padage popu- laire : « Cest en forgeant qu’on devient forgeron. » Le fait que les exécutions musicales soient produites avec une qua- lité suffisante, avec facilité et avec plaisir est un signe sans équivoque de acquisition de lhabitus. Une fois acquis et entretenu, celui-ci est mobilisable 4 volonté, il peut se com- parer 4 une nouvelle faculté que le sujet s’est adjointe, qu’il a ajoutée 4 son organisme spirituel en la greffant pour ainsi dire sur celles dont il disposait déja. L’acquisition d’un habitus se traduit en fait du point de vue de ta philosophie naturelle par Pacquisition par le sujet dune certaine qualité ou forme, analogue a la blancheur, ou, plutét comme il s’agit d’une puissance, d’une forme ana- logue 4 celle d’une faculté comme la vue. Une qualité nou-