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L’espace du logement social à Alger. De la typologie des architectures à la typologie des réappropriations.

Chapitre premier
Première partie : L’espace entre théorie et pratique

CHAPITRE PREMIER
Notions préliminaires

I- La dimension spatiale

I-1- L’espace, du perçu au vécu :

S’il est admis comme axiome que toute société est en relation avec son espace, d’abord
géographique, puis urbain ou rural, et enfin domestique, il convient d’accepter la réciproque
selon laquelle c’est au travers de l’organisation spatiale que se signifie une société. Une théorie
que la psychologie de l’espace corrobore en considérant que l’espace entre dans l’expérience
individuelle et collective comme un matériau vivant qui structure la forme des conduites. Une
perspective qui veut que « … l’organisation spatiale ne soit pas seulement le reflet de
l’organisation sociale, mais également son miroir »15.

La première distinction que nous rencontrâmes au départ de nos recherches concernant le


concept d’espace, fût celle de Gaston BACHELARD, qui par la formule « espace sous
l’espace »16 distingue l’espace tel qu’il est quotidiennement vécu, de l’espace tel qu’il a été
construit. Une distinction qui dénote l’opposition de deux perceptions : celle de l’habitant qui vit,
et celle de l’architecte qui a construit. Une première note que nous mettons en relief à ce stade de
notre étude car c’est de ce conflit fondamental entre deux perceptions que s’amorce notre
réflexion. Mais plutôt que la notion avancée par BACHELARD, nous ferons notre –à ce stade de
la réflexion-, celle plus contemporaine développée par Henri LEFEVRE, similaire dans la forme
mais plus précise dans le fond. Ce dernier, introduit une distinction entre ce qui se passe « dans
l’espace » et ce qui est fait « de l’espace » par les professionnels de l’aménagement17. En ce
sens, il distingue l’espace vécu de celui qui est perçu, mais également de celui qui est conçu et
développe spatialement cette triplicité18 par :

15
PAUL-LEVY F., SEGAUD M., Anthropologie de l’espace, éd. Centre de Création Contemporaine- Centre Georges
Pompidou, Paris, 1983, p. 29.
16
BACHELARD G., La poétique de l’espace, éd. Presses Universitaires de France, Paris, 1957, Réé. 1983, p.29.
17
LEFEVRE H., La révolution urbaine, éd. Gallimard, Paris, 1970, p.46.
18
LEFEVRE H., Ouv. Cit. La production de l’espace, p.49.
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1- L’espace matériel –le conçu-:

Il se construit à partir des données d’une expérience de perception différente de celle de tout-un-
chacun. Elle est « …expérience de conception : c’est celle du concepteur. »19. Une définition
qui nous rapproche de l’espace logique d’Ernest CASSIRER ; logique car trouvant ses
fondements dans la géométrie euclidienne, ce dernier le définit tel « …un système qui repose sur
des normes, des axiomes et des opérateurs » 20.

Il convient cependant de noter la contradiction apportée par Von MEISS, qui considère que bien
que l’espace architectural puisse être synthétisé sous la forme d’un croisement de plans formant
des frontières, ces derniers ne peuvent être considérés au delà du seul aspect géométrique étant
donné les différences de valeurs entre les différents plans. Des plans qu’il définit comme
suivant21 :

a- Le sol : Elément à signification pragmatique associé à l’idée de support de la vie et des


choses, il joue le rôle de stabilisant et d’unifiant des différentes composantes spatiales.

b- Les murs : Eléments qui remplissent différentes fonctions ; ils protègent lorsqu’ils sont
extérieurs et guident et relient lorsqu’ils sont intérieurs.

c- Les plafonds : Considérés comme l’antithèse et le complément du sol, pragmatique par son
rôle d’abris, il possède de nombreuses significations métaphysiques.

Ainsi, le logement représente à la fois une géométrie tridimensionnelle et un champ de


perception saturé de différents rapports (haut/bas, droit/gauche), le premier d’entre eux étant le
rapport intérieur/extérieur22. Chaque logement offre donc un paysage interne qui peut être défini
comme un ensemble structuré relativement constant de stimuli visuels situés dans un
environnement, constituant un ordre, une permanence et une familiarité pour ceux qui y
évoluent.

19
BOURDON Ph., Sur l’espace architectural. Essai d’épistémologie de l’architecture, éd. Parenthèses, Marseille,
2003, p.16.
20
CASSIRER L., La philosophie des formes symboliques, Tome II, La pensée mythique, éd. De Minuit, Paris, 1977,
p.109.
21
Von MEISS P., De la forme au lieu, éd. Mardaga, Liège, 1993, p.114.
22
ZENBOUDJI-ZAHAF S., Ouv. cit., p.23.
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2-L’espace des représentations mentales -le perçu-:

Ce concept rassemble à la fois la notion d’espace et celle de caractère. Par opposition à l’espace
conçu, il véhicule une série de symboles et d’images au mode de transmission séculaire, qui
contribuent à modeler l’espace matériel.

Vécu à travers ces iconographies mentales, c’est «…l’espace dominé, donc subi, que tente
d’approprier l’imagination. »23. Il recouvre l’espace physique en utilisant ses objets de manière à
ce qu’il tende vers des systèmes plus ou moins cohérents de symboles et de signes.

De plus, cet espace possède un centre affectif : l’Ego, matérialisé aussi bien par le lit, que par la
chambre et finalement par le logement. Il a également une portée pratique car il s’insère en les
modifiant dans des textures spatiales et possède ainsi une influence considérable et spécifique sur
la production de l’espace avec lequel il s’accorde ou interfère.

3-L’espace pratico-symbolique -le vécu-: Dont l’usage découle des modes de vie, des
systèmes de pensée et des mœurs. Il se déploie au sein de l'espace conçu.

Développé par Barker sous la terminologie behaviour seatings, un concept qui comprend les
conduites des individus à l’intérieur d’espaces particuliers et qui seraient déterminés par une
structure composée d’éléments physiques et sociaux qui interfèrent avec des données propres au
contexte socioculturel. Une articulation entre l’être humain et son environnement que Samia
Zenboudji Zahaf développe dans sa recherche selon trois axes24:

a- La socialisation : Qui constitue un ajustement au système sociétal comprenant tous les


complexes de signes ou de symboles. Elle procède d’abord par imitation des éléments culturels
(connaissance, croyance, symbole), puis par identification, cette dernière signifiant la
compréhension et l’acceptation des valeurs désignées par les signes représentatifs d’une valeur
commune. C’est au cours de la socialisation que se créent les schémas.

b- La schématisation : Un schéma est défini comme une attitude typique à une situation
donnée, son importance est telle qu’il peut être considéré comme équivalent à la perception elle-
même25. Les schémas sont considérés comme des systèmes de cohérence qui correspondent aux
objets constituants notre monde personnel. Les schémas perceptuels les plus simples résultent de

23
LEFEVRE H., Ouv. cit., La production de l’espace, p.48.
24
ZENBOUDJI-ZAHAF S., Ouv. cit. p.13.
25
NORBERG SCHULZ C., Système logique de l’architecture, éd. Mardaga, Liège, 1988, p.36.
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l’activité senso-motrice (proximité, séparation, succession, fermeture intérieure/extérieure), alors


que les schémas les plus complexes se basent sur la communication d’expériences et de
traditions culturelles.

c- La symbolisation : Si la culture peut être définie comme l’ordre commun d’une


communauté, pour être commune elle doit être comprise et dépendre ainsi de systèmes de
symboles communs. Ces symboles se qui se divisent en croyances, en idées, en symboles
expressifs ou en normes constituent des systèmes de communication qui permettent de saisir un
ordre ou une structure.

Logique spatiale liée à un modèle culturel, l’espace pratico-symbolique peut être le constituant
d’un type en formation. Il peut également découper l’espace en opposition avec un type existant
lorsqu’évoluant dans un habitat différent du modèle culturel de référence, les habitants vont
essayer d’y trouver une organisation spatiale plus conforme à leurs pratiques26.

Un parallèle peut ainsi être fait avec l'approche que fait Pierre BOURDIEU de « l'habitus », un
système de dispositions acquises, permanentes et génératrices. Produit lui-même de l’histoire,
l’habitus « …génère des pratiques individuelles et collectives conformément aux schèmes
engendrés par l’histoire et déposés en chaque individu sous forme de schèmes de perception, de
pensée et d’action qui permettent mieux que toutes les règles ou normes de garantir la conformité
des pratiques et leur constance à travers le temps. »27. L’acquisition de l’habitus est le résultat de
l’application systématique inconsciente d’un petit nombre de principes transmis à l’intérieur du
groupe et plus particulièrement au sein de la maison, donc de la famille28.

Ce modèle apporte ainsi un cadre d’analyse intéressant dans la mesure où il nous permet
d’introduire une relation comportement/conception, qui montre que le premier exerce une action
sur le second29. Cette relation est sous tendue par le sens de l’habiter qui implique une prise en
considération de multiples facteurs d’influence qui lient la pratique de l’espace au mode de vie.

En somme, tout espace est donc susceptible d’une restructuration individuelle, de sorte à ce
que les éléments qui concernent l’individu sont re-disposés pour former une sorte de décor
strictement personnel dont les éléments se stabilisent dans la mesure même où l’appropriation

26
ZENBOUDJI-ZAHAF S., Ouv cit, p.25.
27
BOURDIEU P., Le sens pratique, Livre I, Chapitre 3, éd. de Minuit, Paris, 1963, p.90-91.
28
ZENBOUDJI-ZAHAF S., Ouv. cit, p.34.
29
FICHER G. N., Ouv. cit., p.10.
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s’affirme30. Ainsi ces processus ne trouvent leur pleine signification que lorsqu’ils prennent
corps par le biais des fonctions par lesquelles la représentation peut s’embrayer sur un réel et de
là devenir réalité31 ; chose qui démontre que l’action inhérente à la fonction finit par s’accorder
avec la forme qui l’accueille.

Hors, ce sont ces modifications, translations de l’espace qui donnent corps aux pratiques
d’appropriation de l’espace au sein de l’habitat. Moles suggère que pour l’individu habitant, le
monde s’établit à partir de sa maison et non le contraire, chose qui implique que toute analyse de
la perception spatiale « … part du Moi comme centre du monde »32. Une perception qui s’oppose
à celle du concepteur de l’espace pour qui l’étendue est la donnée première. En effet, « Il ne
peut y avoir de centre du monde pour celui qui est en dehors et qui se voit chargé de traiter
l’espace comme un produit… »33.

En la présente occurrence, c’est de ce conflit fondamental entre deux perceptions de l’espace


vécu – ou espace centré de l’habitant- et l’espace conçu – ou espace étendue de l’architecte- que
s’amorce notre réflexion. Car si la figuration chez le maître d’œuvre repose sur un code appris,
celle du locataire –qui se figure également son espace- est plus topologique que scientifique. Or
si en tant que concepteurs, nous sommes rompus aux processus itératifs de rationalisation des
espaces, -espaces auxquels d’ailleurs nous n’accordons, à fortiori dans le cadre du logement
social, au mieux qu’un caractère de fonctionnalité quand il ne s’agit pas d’un mercantile rapport
qualité/prix, nous demeurons loin de cette symbolique véhiculée par le perçu du locataire du
conçu dans son vécu. Une symbolique que nous nous proposons dans les lignes qui suivent
d’expliciter les éléments majeurs.

I-2- Les composantes symboliques de l’espace

Si pour PIAGET la représentation -au sens large et direct- se réduit à l’image mentale ou à
l’image souvenir, en ce qui concerne l’espace, les expériences perceptives de l’individu ne sont
ni neutres ni passives : « … elles forment le support de représentation »34, et donnent à chaque

30
FICHER G. N., Ouv. cit., p.87.
31
SANTOS M., Espace et méthode, éd. Publisud., Paris, 1989, p.07.
32
FICHER G., Ouv Cit., p.80.
33
MOLES A., ROHMER E., Psychologie de l’espace, éd. Casterman, Tournai, 1978, p.102.
34
FICHER G., Ouv Cit., p.81.
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élément constitutif de la cellule une dimension symbolique que nous nous proposons de
brièvement énumérer en nous appuyant pour l’essentiel sur les bases théoriques de LEWIN35.

1- Les portes :

Elles marquent le lieu d’interruption d’une limite en principe non-franchissable, et expriment le


contrôle des franchissements ainsi que les renforcements de fermeture qu’exige naturellement le
ménagement des ouvertures. L’entrée constitue aussi l’une des multiples zones tampon entre
espaces privé et public ; elle donne naissance à une gamme d’actions qui impliquent aussi bien
les locataires que les visiteurs des logements, mais génère également une gestion appropriée du
temps et de l’espace.

2- Les fenêtres :

Elles matérialisent l’ouverture vers l’extérieur, et définissent le niveau d’intimité du logement


déterminant ainsi le caractère « introverti » ou «extraverti » de l’architecture au sein de laquelle
s’insère ce dernier. Soignées en conséquence, elles sont tout autant une vitrine du logement et un
espace générateur de certaines impressions que les habitants veulent donner d’eux même.

3- Le seuil :

Médiateur, il signale et prépare le franchissement et représente le lieu d’ouverture de la limite.


Lui même limité, il fait l’objet de dispositifs matériels et symboliques particuliers qui lui
permettent selon la situation de matérialiser une hiérarchie qualitative des espaces. Dans le
même ordre d’idées, DEPAULE indique que « les pièces d’habitation sont souvent comme une
maison dans la maison, chacune de celles qui ont une certaine importance son propre seuil
marqué par une dénivellation ou une distinction dans les matériaux du sol ou un tapis »36. A
l’instar des portes, les seuils aménagent des lieux de franchissement de même qu’ils les
organisent et les contrôlent37.

4- Les espaces intermédiaires :

Externes ou internes au logement, ils sont dépositaires -à l’instar du seuil-, d’une fonction de
sélection/médiation qui permet de dégager leur caractère intermédiaire. Hall, couloir, escaliers

35
LEWIN K., La dynamique de la personnalité, éd. Du Seuil, Paris, 1935 ré-éd 1988, p105.
36
DEPAULE J. Ch., ARNAUD J., A travers le mur, éd. du Centre Georges Pompidou, Paris, 1985, p.69.
37
VIROLLE SOUIBES M., Espaces maghrébins. Pratique et enjeux. Actes du colloque de Taghit 28-29 novembre
1987, « Une figure de la limite : le seuil domestique», éd. ENAG, Oran, 1989, p.241.
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sont autant d’espaces communicants qui spatialisent l’expression des hiérarchies inhérentes aux
divers constituants spatiaux du logement.

Il convient également d'adjoindre à cette énumération, la symbolique des espaces que défend
MOLES. En effet, selon ce dernier, les objets définissent eux-aussi des sous-espaces
hiérarchiques par rapport à eux-mêmes à l’intérieur de leur espace propre38, à l'instar des:

a- Espaces contenus : intérieurs des tiroirs, des armoires ;

b- Espaces dominés : zones de rayonnement de la télévision, de l’horloge, de la radio, qui


repoussent spontanément tous les objets environnants à distance respectueuse;

c- Espaces tributaires : typiques du mobilier, quand l’accès à l’objet implique de prendre en


compte dans les champs de conscience une géométrie d’accès et par la même un « impôt sur
l’espace » exercé par l’objet sur le plan fonctionnel.

Ainsi, il apparait qu’au travers des repères topologiques de l’espace, l’expérience vécue de
la relation au lieu construit une image qui prend un sens et qui est elle-même le résultat d’une
activité perceptive complexe. Car si d’une part la représentation spatiale porte en elle la présence
d’une organisation -au sens mental du terme-, elle déploie d’autre part un champ subjectif dans
lequel s’opère une valorisation de l’espace qui acquiert une existence propre hors de la
perception empirique des structures spatiales.

La relation Habitant/Espace n’est donc jamais passive, à fortiori au sein de l’habitat social
collectif. Un habitat qui finit par susciter chez les locataires qui y furent insérés, des conduites
d’aménagement qui constituent de véritables conduites spatiales que nous traduisons ici par
pratiques d’appropriations de l’espace.

38
MOLES A., ROHMER E., Ouv. cit, p.65.
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II- A propos de l’appropriation :

L’appropriation, fait banal qui peut s’observer à travers une série de pratiques ordinaires permet
de remonter à la fois aux structures inconscientes qui les sous-tendent, mais également aux
modalités particulières et circonstanciées de leur mise en œuvre et de leur évolution. Elle nous
donne à voir ce qui fonde cette organisation de l’espace : une modalité d’actions et de réactions
régies par un ordre socioculturel flexible et évolutif. Des pratiques adaptatives ou
transformatrices qui permettent une mise en cohérence des modalités de la vie quotidienne et des
espaces où celle-ci se déploie.

II-1- Le concept d’appropriation :

Approchée d’un point de vue psychologique, l’appropriation est la reconnaissance par l’individu
de sa propre maîtrise à travers l’activité sensorielle, motrice, et perceptive ; elle le définit comme
« …le maître d’une jouissance par rapport aux choses et au monde »39. D’un point de vue
culturel cette fois ci, l’appropriation est définie par la référence aux éléments d’environnement
qui permettent à l’individu de réaliser pleinement des potentialités latentes et d’acquérir ainsi
une certaine valeur esthétique. Rapporté à l’espace par la psychosociologie, le concept
d’appropriation nous permettra ainsi, d’analyser des actions et des comportements qui impriment
des formes concrètes d’agir, de sentir, et qui permettent à la fois une emprise sur les lieux et la
production de signes culturels distincts.

Si d’un point de vue anthropologique, toute activité humaine reflète une appropriation par les
différents modes de perception, d’orientation et d’action ; d’un point de vue spatial elle constitue
un schéma spécifique de conduites développé par l’homme dans le rapport qu’il entretient avec
son environnement. Elle est la projection de la présence humaine sur l’espace40 et constitue un
schéma spécifique de conduite; une dynamique spécifique du comportement humain qui peut
s’exprimer par :

1- L’aménagement de l’espace autour d’une personne -ou d’un groupe de personnes- qui se
constitue au centre d’un espace immédiatement appréhendé, introduit et oriente une relation plus
ou moins privilégiée à cet espace. En psychologie de l’environnement, il a été établi une relation

39
FICHER G. N., Ouv. cit, p.87.
40
Id., p.85.
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réciproque entre comportement social et cadre de vie ; deux notions d’intimité y sont
abordées notamment par MORVAL à savoir : l’intimité désirée et l’intimité atteinte41.

2- Par la délimitation concrète qui permet de différencier les espaces publics et privés. Cette
délimitation se manifeste notamment par la fermeture topologique. Ainsi, pour obtenir le niveau
d’intimité désiré, des mécanismes sont utilisés afin de contrôler et de régulariser les interactions
avec le milieu de vie, ils peuvent prendre la forme d’adjonction de murs ou de portes, de rideaux
ou de tout autre outil d’obturation. L’intimité culturellement spécifique permet de donner aux
espaces leur caractère sociofuge ou sociopète. Cette fermeture topologique est la traduction du
désir de posséder, d’occuper des portions d’espace et de les défendre contre toute intrusion. Il
implique donc un contrôle de l’espace qui se manifeste chez l’homme par une possession
effective ou potentielle42;

3- Par l’exploration qui réside dans la possibilité d’étendre son champ d’action y compris dans
des zones interdites ; dans ce cas l’appropriation prend la forme de transgression.

Ainsi, le concept d’appropriation définit tantôt les utilisateurs de l’espace, tantôt la manière dont
les individus définissent leurs modes d’action ; il peut aussi représenter un processus
intentionnel et volontaire concrétisant des compétences individuelles ou collectives dans le
façonnement d’un espace. L’appropriation peut également apparaitre comme conséquence non-
intentionnelle de pratiques particulière qui modifient l’espace.

II-2- La nidification ou la construction du point ici

La prise en compte de facteurs tels que les processus de déplacement, la répartition des
individus dans l’espace ainsi que l’agencement de ce dernier, a permis à Abraham Moles
d’expliquer certains phénomènes de la vie sociale. En effet ce dernier considère que
l’appropriation de l’espace en un lieu, s’établit par la construction du « point ici »43, ce dernier
étant une complexion originale de stimuli, de décors et d’actions susceptibles de se perpétuer ou
de se renouveler à travers la vie.

Si l’appropriation correspond à la construction du point ici, ce dernier sera conditionné par


l’ensemble des expériences qu’il a proposées. L’expérience du « point ici » devrait donc se
transformer en une donnée quantitative attachée à l’être, à « …la somme des actes, des
41
MORVAL J., Introduction à la psychologie de l’environnement, éd. Mardaga, Bruxelles, 1981, p.100.
42
HALL E.T., Ouv. cit, p.22.
43
MOLES A., ROHMER E., Ouv. cit., p.59.
21
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perceptions, des modifications de comportement contribuent à la création du point ici »44 . Des
expériences que Moles divise en cinq classes d’analyse45 :

1- L’expérience d’actes (wirkungschfarung, action expérience) assimilée à l’espace vécu, selon


laquelle l’individu identifie d’autant mieux le point ici que la somme de ses actes en ce lieu
occupe un pourcentage plus grand de son flux comportemental.

2- L’impact cognitif, celui par lequel l’individu a fourni une dépense cognitive à un
quelconque titre, c'est-à-dire à une mobilisation des cellules de son cerveau attaché à l’image du
lieu.

3- La référence au lieu : dans le flux communicationnel de l’être, dont la définition s’affine avec
la fréquence des allusions (exemple de bit lekaâd, un lieu qui apparait comme référentiel) ;

4- La référence sémiotique : le lieu comme signe et par là le lieu comme nom (exemple de bit
lekaâd, chambre où l’on s’assoit). Un acte de dénomination de l’espace qui selon
HEIDEGGER constitue une véritable signature car « le langage est la maison de
l’être…Quand on les nomme, les choses nommées sont appelées à leur réalité »46. Par
conséquent, le langage ne sert pas seulement à la communication mais révèle les structures
fondamentales de l’existence, et de l’habiter par inférence.

5- L’appropriation esthétique : un lieu se met à exister dans la mesure où il est source de


perceptions esthétiques, que celles-ci soient ou non sources de beauté.

Ainsi, dans une réaction spontanée d’appropriation de son environnement immédiat contre
l’organisation imposée et froidement fonctionnelle de l’espace, l’individu habitant aura tendance
à humaniser son environnement en mettant en place une série d’artifices que GAUFFMAN
regroupe quant-à lui sous le terme de nidification 47. Cette nidification débute par le marquage et
la délimitation de l’ensemble des espaces que l’habitant peut marquer d’un caractère particulier,
et dont il entend contrôler l’accès. Elle revêt souvent les aspects extrêmement subtils d’une
esthétique personnalisée, matérialisée par des artifices d’humanisation de l’environnement
proche. Des éléments d’affirmation de soi, témoins tantôt d’un intérêt esthétique de l’individu,
tantôt de son désintérêt pour le monde extérieur.

44
Id., p.68.
45
Ibid.
46
HEIDEGGER M., Bâtir, habiter, penser. Essais et conférences, éd. Gallimard, Paris, 1964, p.104.
47
GOFFMAN E., La mise en scène de la vie quotidienne, Tome II, éd. De Minuit, Paris, 1973, p.55.
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Dans le même ordre d'idées, Abraham Moles explique que ce processus d'aménagement obéit
également à un certain nombre de règles parmi lesquelles nous citons48 :

1- La clôture topologique :
Qui constitue un obstacle au regard de l’autre et implique donc une domination visuelle à
l’intérieur de l’espace délimité. La clôture, la cloison, la partition restent l’outil fondamental
de l’appropriation de l’espace. Sur le plan psychologique, la fermeture topologique
décompose l’espace entre un « dedans » et un « dehors » ; entre « ici » et « ailleurs », sans
pour autant définir « l’ici »49. La paroi est considérée comme une condensation de l’espace
qui établit la disparité entre le biologique et le construit en situant la rupture. La paroi crée
des phénomènes de concentration d’objets et d’éléments de part et d’autre. C’est
précisément la fonction topologique de fermeture qui crée l’appropriation, chose qui
implique qu’elle n’a d’existence humaine que dans la mesure où elle est perçue, et qu’elle
entre d’une quelconque façon dans le champ de conscience de l’être50.

2- Le nombre d’activités :
L’expérience d’un lieu peut être évaluée à partir de l’activité qui s’y déroule et du temps que
l’on y passe.

3- Le nombre d’objets personnels entassés :


Car un lieu ne se met à exister qu’à partir du moment où l’on peut y disposer des choses à soi. La
cristallisation des objets se fait à partir de l’idée que le « point ici » de Moles, existe d’autant
plus qu’il a été modifié dans son environnement immédiat d’une façon plus grande ou plus
durable par les objets que l’occupant y a placé à demeure.

En définitive, comme la création du point ici, la nidification peut être définie comme un
processus d’aménagement spatial donnant lieu à de multiples formes « d’installations »
destinées à créer un « chez-soi » . L’individu n’aménage donc pas simplement son lieu de vie,
son habitat ; il y dispose les choses d’une certaine manière et y ajoute intentions et intensités
personnelles. La corrélation avec la décomposition que fait GAUFFMAN de ces « instruments »
de marquage sur le plan pratique est donc rapidement établie. En effet ce dernier les identifie au
Moi de l’habitant, et en distingue trois catégories51:

48
FICHER G. N., Ouv. cit., p.92.
49
MOLES A., ROHMER E., Ouv. cit, p.58.
50
Id., p.61.
51
FICHER G. N., Ouv. cit., p.91.
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1- Les marqueurs frontières ou bornes :

Qui ont pour fonction de marquer la ligne de démarcation entre deux espaces adjacents.
GAUFFMAN rejoint ainsi MOLES qui explique que la perception de fermeture, le seuil de
tolérance, le contrôle par la clôture et domination visuelle impliquent également la maîtrise
cognitive des éléments présents dans le champ de perception52 .

2- Les marqueurs centraux :

Sous la forme d’objets ou de mobilier. Placés au centre d’un espace et ils en annoncent la
revendication. Nous retrouvons là aussi une approche similaire à celle de MOLES qui
attribue aux objets le statut d’« …éléments culturels, images de l’homme : il s’y projette et
s’y reconnait. Passifs et dominés, ils sont à son échelle » 53. Il en propose une classification
concise et pertinente qu’il établit en fonction du mouvement réactif de l’individu à leur
rapport 54:

a- Micro-objets : tels que les pierres précieuses ;

b- Mini-objets : telle qu’une plume ;

c- Objets à échelle du geste : à l’instar du téléphone ;

d- Maxi-objets : à l’échelle d’éléments mobiliers ;

e- Macro-objets : qui représentent le cas limite des objets dans lesquels on rentre.

3- Les marqueurs signets :

Egalement sous la forme d’objets généralement de décor ou d’agrément ils développent une
dimension personnelle et représentent une véritable signature.

De ces deux approches, nous pouvons déduire que le processus d'appropriation est assuré par des
formes d’enracinement exprimant l’injection de significations privées dans un territoire qui –
dans le cas particulier du logement collectif social- est souvent un espace impersonnel. Un
environnement que l’habitant essaye par le marquage, par l’entassement, par la construction de
frontières, de sauvegarder comme espace personnel. Ainsi, l’appropriation revêt des aspects
extrêmement subtils, des conduites qui constituent un langage spécifique et révèlent une forme

52
Ibid.
53
MOLES A., ROHMER E., Ouv. cit., p.65.
54
Ibid.
24
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Première partie : L’espace entre théorie et pratique

d’implication par laquelle l’individu « s’engage » dans l’univers social où il se trouve inséré.
L’espace produit ou plutôt « reproduit » par l’habitant – même s’il parait dans le cadre particulier
de cette réflexion témoigner d’un intérêt de l’individu pour son intérieur et d’un désintérêt pour
le monde extérieur-, devient à partir de ce moment précis un produit humain qui au travers d’une
« esthétique », évolue en vecteur de signification. Pensant à la notion de phénomène social55
développée par Mauss56, nous pourrions soutenir, à ce stade premier de notre réflexion, l’idée
que les éléments de l'appropriation de l'espace, les relations qu'entretiennent ces élément à leurs
différents niveaux, leurs combinaisons, leurs structures ou leurs mises en œuvre par l’habitant
dans ses geste ainsi que dans ses pratiques quotidiennes ou exceptionnelles, sont dans leur
ensemble garants de cette identité propre, affirmée au travers de l’espace du logement.

55
Selon Marcel Mauss, le phénomène social total est un prolongement de la doctrine du fait social qui met en valeur la
nécessité de décrire complètement et dans leur totalité les formes dans lesquelles le phénomène apparaît pour révéler
leur secret.
56
MAUSS M., Représentations collectives, Œuvres complètes, Tome II, éd. De Minuit, Paris, 1974, p.56.
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III- A propos du type d’habitat

III-1- Présentation du type :

Le type est la reconnaissance d’un modèle à postériori. Il résulte d’un acte de classification, ou
de recoupement de modèles ayant des caractères analogues. Selon PINON, le type est une
« …abstraction des propriétés spatiales communes à une classe d’édifices, qui est une structure
de correspondance entre un espace projeté ou construit et les valeurs différentielles que lui
attribue le groupé social auquel il appartient. »57.

Selon FREY, il existerait quatre acceptions du mot type58 :

1- Le type à priori : Le type selon le sens commun ; premier moment de l’approche


phénoménologique de la typologie architecturale ;

2- La typologie spontanée : Qui explicite l’existence objective de systèmes distinctifs. Elle est
basée sur les systèmes culturels relatifs aux sociétés analysées, et permet ainsi un découpage du
réel ; la compréhension de ce dernier étant conditionnée par celle des rapports que les groupes
sociaux entretiennent entre eux par l’intermédiaire de ces objets ou espaces ;

3- La typologie savante : Proposée par les architectes ;

4- Le type architectural à proprement parler : Qui évoluant du type à priori devient concret.
N’étant plus un type à priori de départ, il devient un type pour soi par la conceptualisation dont il
fait l’objet dans le cadre d’une théorie qui rend compte des conditions sociales de son existence.

La sémiotique quant-à-elle considère le type comme une configuration spatiale vide, un


signifiant chargé de signifiés changeants. Ainsi, DEVILLERS le présente comme « …un
signifiant reconnu globalement et dont les signifiés sont divers et contradictoires. »59.

Enfin chez Platon, le type est un objet abstrait séparé de l’existence matérielle. En le
paraphrasant : le type peut être défini comme étant un schéma abstrait qui prend en charge tous
les aspects de l’architecture du logement: forme, fonction et distribution. Il est également un
exemple unitaire des définitions qui concourent mutuellement à définir cet habitat aux travers de

57
CROIZE J. C., FREY J. P., PINON P., Recherches sur la typologie et les types architecturaux, éd. L’Harmattan,
Paris, 1991, p. 40.
58
Id., p. 50.
59
DEVILLERS Ch., « Typologie de l’habitat et morphologie urbaine », Architecture d’aujourd’hui, n°174, 1974, p.19.
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ses composantes : structure, distributivité et expression, qui rejoignent le FIRMITAS (solidité) -


UTILITAS (commodité) - VENUSTAS (beauté).

Le type n’est donc pas figé, il s’agit d’un modèle dynamique dont les éléments se transforment
selon des rythmes différents d’après leur niveau d’articulation à un noyau symbolique de base60.
Le type peut ainsi également être défini comme étant la solution constructive reflétant le plus
parfaitement l’état des exigences d’usage en vigueur à une certaine époque et dans une aire
culturellement donnée ; de même qu’il constitue la synthèse de traits innovateurs qui ont réussi à
s’imposer comme valeurs collectives61.

III-2- Trois grandes formes de configuration interne d'habitat:

Parlant de typologies de logements, voici trois expressions majeures de type d’habitat:

1-Première forme : Type d’habitat intraverti :

Figure 05 : Schéma d’organisation intravertie.

La forme intravertie correspond aux habitations dont la conception est axée sur le principe de
l’espace central collectif. Ce dernier, autour duquel s’organise l’espace habité, au-delà de sa
fonction d’espace de transition, de puits de lumière et d’aération, est également un endroit
communautaire et un champ d’activités ; c’est sa position centrale qui définit le caractère
60
NAVEZ-BOUCHANINE F., Habiter la ville marocaine, éd. L’Harmattan, Paris, 1997, p.02.
61
CANIGGIA G., MALFROY S., L’approche morphologique de la ville et du territoire, éd. Presses Universitaires de
Zurich, Zurich, 1992, p.60.
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intraverti de l’habitation. De même, pour des raisons d’intimité, un espace d’accueil au niveau
duquel s’effectue l’entrée, est aménagé au devant de l’habitation. La cuisine, est généralement
localisée au fond de l’habitation, de la même manière que les chambres.

2-Seconde forme : Type d’habitat mixte :

Figure 06 : Schéma d’organisation mixte.

L’habitation est divisée en deux parties distinctes selon les notions du dehors/dedans, et du
sale/propre. La conjugaison de ces deux notions a provoqué le regroupement de la cour, de la
cuisine, de la salle d’eau et des toilettes qui se retrouvent isolés au fond de l’habitation. La cour
qui était dans le type précédent considérée comme le cœur du logement, se retrouve amputée de
cette fonction et deviens « l’extérieur de l’intérieur ». Ces notions se retrouvent également dans
la disposition des chambres et de l’espace d’accueil, qui sont regroupés et occupent
généralement le devant de l’habitation. Il convient toutefois de noter que l’espace d’accueil
localisé prés de l’accès principal, devance les chambres ; cette répartition des espaces permet
l’isolement du fond de l’habitation, considéré comme l’espace de déroulement des activités
journalières de la famille

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3- Troisième forme : Type d’habitat extraverti :

Figure 07: Schéma d’organisation extravertie.

Ce type est purement occidental et régi par des principes de fonctionnalité :

-Le zoning jour/nuit : qui permet la distinction entre les espaces à usage journalier ou diurne.

-La notion commun/privé : qui distingue les espaces privés et spécialisés, des espaces communs.

-La notion sale/propre : une distinction qui repose sur l’existence ou non de points d’eau dans les
espaces. C’est ainsi que la cuisine, la salle d’eau, les toilettes sont considérés comme des espace
sales ; alors que les chambres et les espaces d’accueil sont considérés comme des espaces
propres.

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