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fr/debats/2017/01/08/l-histoire-sociale-n-est-pas-de-l-art_1539974

Par Philippe Artières, Historien au


CNRS(http://www.liberation.fr/auteur/2263-philippe-artieres) — 8 janvier
2017 à 19:26

L’exposition «Soulèvements», au Jeu de paume à Paris,


déploie des images sans jamais les contextualiser. Son
commissaire, Georges Didi-Huberman, y supprime
la violence du monde.

Les «Soulèvements» de Georges Didi-Huberman vont bientôt retomber au Jeu de


paume, à Paris. Cette exposition proposée par le philosophe, saluée unanimement
par la critique, n’est pas sans poser une série de questions quant au statut de
l’histoire et, en particulier, de l’histoire des luttes sociales.

Comme beaucoup de chercheurs de ma génération, j’ai lu les livres de Didi-


Huberman, à commencer par son travail sur l’iconographie de la Salpêtrière et les
photographies des hystériques de Charcot. Bien sûr, Didi-Huberman a contribué à
une redécouverte de l’importance de Walter Benjamin mais il fut surtout l’un des
seuls à parvenir à croiser dans son approche des images la psychanalyse et la
pensée de Foucault. En s’appuyant sur la pensée de l’iconographe Warburg, il a
tenu cet équilibre entre histoire et mémoire des images, offrant à bien des
chercheurs et à des artistes des pistes de travail.
Avec l’exposition «Soulèvements», le commissaire a enlevé les murs porteurs, nous
proposant non un soulèvement mais un flottement «sensible». Foucault se
retrouve ainsi réduit à un élégant folio manuscrit rédigé en 1971 sur la mutinerie de
Toul, loin des écrits des détenus insurgés, alors que ce même Foucault fut
précisément celui qui chercha avec la plus grande persévérance à définir le concept
de soulèvement. Dans son article «Inutile de soulever ?», paru à la suite de son
reportage d’idée en Iran en 1979, le philosophe définissait cet événement comme le
soulèvement d’une singularité, ce qu’il nomme ailleurs, un instant de
subjectivation. Un soulèvement, ce n’est ni une révolution, ni une révolte, ni une
jacquerie, ni une émotion : c’est le geste par lequel un ou des individus se
construisent en sujets historiques. Or, Didi-Huberman manque l’équilibre qu’il
avait réussi à construire dans ses textes. S’il est question de «subjectivité», ce n’est
que celle du commissaire, auxquels les sujets servent de matière, et que le visiteur
est prié de contempler.

L’exposition du Jeu de paume s’abîmant dans le modèle de l’album de Warburg, en


déployant des ensembles d’images, sans jamais les contextualiser ni les inscrire
dans l’histoire sociale et politique mondiale, au mieux, rate sa cible, au pire,
l’atteint en faisant de chaque action de résistance aux pouvoirs un acte artistique.
La barricade devient une installation artistique, le fusillé, un performer, le
manifestant, un danseur et les archives policières ou médicales, des œuvres. Il n’y a
plus d’histoire, il n’y a plus d’acteurs de l’histoire, plus de collectifs, juste des
figures, des formes, des tableaux. Le mur associant dans l’exposition les
photographies des camps d’extermination à une série de dessins de Miró est
particulièrement exemplaire de cette neutralisation de l’histoire. Tout le reste est
semblable : flottement sensible, sur le modèle marabout-bout-de-ficelle, qui
s’autorise du «geste», confusément artistique et politique. Ne reste que des
«images» qui font pauvrement écho sans enjeu ; elles sont vidées de toute
inscription subjective - ni artistique ni politique.

Georges Didi-Huberman propose, dit-il, une exposition ni d’histoire de l’art, ni


d’histoire, ni d’anthropologie mais une proposition «sensible». Pourtant, son
propos se veut politique. Il s’agit comme il le dit au terme du texte introductif de
l’exposition de redonner une place au politique, d’encourager en somme les
résistances. Or, disons-le brutalement, la proposition de Didi-Huberman ne nie pas
seulement l’histoire, elle livre de notre présent une bien étrange représentation : un
monde résolument ethnocentré, hétérocentré, masculin, urbain… un monde où le
sac en plastique et le sort des Palestiniens sont sur le même plan. Un monde dont
Didi-Huberman supprime la violence ; on en viendrait à croire qu’il n’est pas de
répressions, pas de massacres, pas de violence. C’est sans doute là le plus
problématique dans ce parcours visuel : il devient une promenade dans un jardin
bien propre, richement décoré, un lieu de l’entre-soi ou plus rien ne mérite d’être
énoncé, on se chuchote des références, on se complaît. Or, il y a une vraie
responsabilité aujourd’hui à avoir en la matière. Une telle exposition devrait nous
engager à regarder les images, à distinguer non pas seulement des types d’images,
mais leurs supports, leurs modes de circulation, le programme dans lequel elles
s’inscrivent… Il y a urgence non à être esthète mais à se faire pédagogue.

Philippe Artières Historien au CNRS(http://www.liberation.fr/auteur/2263-philippe-artieres)