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L’EspritdesLumières,2006

LesAventuriersdel’absolu,2006

MarinaTsvetaeva–Vivredanslefeu,2005

LeNouveauDésordremondial,2003

Mémoiredumal,tentationdubien,2000

LaLittératureenpéril,2007

Devoirsetdélices,2002

L’Hommedépaysé,1996

LaViecommune,1995

Unetragédiefrançaise,1994

Dumêmeauteur

AuxÉditionsRobertLaffont

AuxÉditionsFlammarion

AuxÉditionsduSeuil

Faceàl’extrême,1991

Nousetlesautres,1989

Critiquedelacritique,1984

LaConquêtedel’Amérique,1982

MikhaïlBakhtine,leprincipedialogique,1981

Symbolismeetinterprétation,1978

LesGenresdudiscours,1978

Théoriesdusymbole,1977

Poétique,1973

Dictionnaireencyclopédiquedessciencesdulangage(avecOswaldDucrot),1972

Poétiquedelaprose,1971

Introductionàlalittératurefantastique,1970

AuxÉditionsGrasset

LaNaissancedel’individudansl’art(avecBernardFoccroulleetRobertLegros),2005

LeJardinimparfait.LapenséehumanisteenFrance,1998

LesMoralesdel’histoire,1991

AuxÉditionsHachette

BenjaminConstant,lapassiondémocratique,1997

Frêlebonheur,essaisurRousseau,1985

Élogedel’individu,2000

Élogeduquotidien,1993

AuxÉditionsAdamBiro

AuxÉditionsActesSud

GermaineTillion,uneethnologuedanslesiècle(avecChristianBrom-berger),2002

LesAbusdelamémoire,1995

Grammairedu«Décaméron»,1969

LittératureetSignification,1967

AuxÉditionsArléa

AuxÉditionsMouton

AuxÉditionsLarousse

Directiond’ouvrages

LaFragilitédubien.LeSauvetagedesJuifsbulgares,AlbinMichel,1999

Guerreetpaixsousl’Occupation(avecAnnickJacquet),Arléa,1996

Aunomdupeuple.Témoignagessurlescampscommunistes,éditionsdel’Aube,1992

Récitsaztèquesdelaconquête(avecGeorgesBaudot),LeSeuil,1983

Théoriedelalittérature.Textesdesformalistesrusses,LeSeuil,1965

TZVETANTODOROV

LAPEURDESBARBARES

Au-delàduchocdescivilisations

TZVETANTODOROV LAPEURDESBARBARES Au-delàduchocdescivilisations

©ÉditionsRobertLaffont,S.A.,Paris,2008

EAN978-2-221-12164-1

Àlamémoire

deGermaineTillion

etd’EdwardSaid

Entrepeur

etressentiment

Le XX e siècle a été dominé, enEurope, par le conflitentre régimes totalitaires etdémocraties libérales.AulendemaindelaDeuxièmeGuerremondiale,aprèsladéfaitedunazisme,ceconflitaprisla formed’uneguerrefroideglobale,renforcéeenpériphérieparquelquesconfrontations«chaudes»bien circonscrites.Lesacteursenétaientclairementidentifiés.D’uncôté,leblocdespayscommunistes, s’étalantde l’Allemagne de l’Està la Corée duNord, dominé dans unpremier temps par l’Union soviétique.Del’autrecôtédu«rideaudefer»entourantcespayssesituaitl’Occident,le«monde libre»,composéessentiellementdespaysd’Europedel’Ouestetd’AmériqueduNord,conduitparles États-Unis.Restaitendehorsdecetantagonismeuntroisièmeacteur,unensemblehétéroclitedepaysnon alignés,politiquementneutres,appelésletiers-monde.C’étaitdoncunedivisiondelaTerreselondes critèrespolitiques,mêmesid’autrescaractéristiqueslesaccompagnaient:letiers-mondeétaitpauvre, l’Occidentriche,danslespayscommunistesl’arméeétaitricheetlapopulationpauvre(maisonnelui permettaitpasdeledire). Lasituationaduréplusd’undemi-siècle.J’yétaisd’autantplussensiblequejesuisnéenEuropede l’Est,enBulgarie,etquej’yaigrandi,avantdevenirvivreenFranceàl’âgedevingt-quatreans.Cette répartitiondespaysdumondemesemblaitdestinéeàdureréternellement–ouentoutcasjusqu’àlafin

demavie.Celaexpliquepeut-êtrelajoiequej’aiéprouvéeaumomentoù,autourde1990,lesrégimes

communisteseuropéenssesonteffondréslesunsaprèslesautres.Iln’yavaitplusderaisonsd’opposer l’Estàl’Ouestnideconcourirpourladominationuniverselle,touslesespoirsétaientdoncpermis…Les anciensrêvesdesgrandspenseurslibérauxallaientenfinseréaliser,lesguerresseraientremplacéespar lenégoce,unnouvelordremondialpourraits’installer,plusharmonieuxquelemondeantérieurdela guerrefroide.Jenepensepasêtreleseulàavoircruenunetelleévolutionfavorable. Unepetitevingtained’annéesplustard,ilfautbienconstaterquecetespoirétaitillusoire;tensionset violencesentrepaysnesemblentpasdevoirdisparaîtredel’histoiremondiale.Lagrandeconfrontation entreEstetOuestavaitreléguéàl’arrière-plandeshostilitésetdesoppositionsquin’allaientpastarder àresurgir.Lesconflitsnepouvaients’évanouircommeparenchantementcarleurscausesprofondes étaienttoujourslà;onpeutmêmepenserqu’ellesserenforçaient.Lapopulationmondialecontinuede croîtrerapidement,alorsqueleterritoiresurlequelellehabiterestelemême,voireserétrécit,rongépar lesdésertsetmenacéd’inondations.Pire,lesressourcesvitales–eneau,enénergie–sontentrainde diminuer. Dans ces circonstances, la compétition entre pays est inévitable, ce qui veut dire aussi l’agressivitédeceuxquiontmoinsenversceuxquiontplusetl’inquiétudedecesderniers,quitententde préserveretdeprotégerleursavantages.

Àcesdonnéesconstantessesontajoutésquelquesdéveloppementsnouveaux.Mêmesidenombreux foyers de tensionpersistent dans le monde, certains d’entre euxdonnant lieuà des explosions de violence,leur actionresteréduitedansl’espaceetaucunconflitglobal,comparableàlaDeuxième Guerremondiale,nes’estengagédepuismaintenantplusdesoixanteans.Cetteabsencedeconfrontation majeureapermisqueseproduisesousnosyeux,pacifiquement,unevéritablerévolutiontechnologique; celle-ci,àsontour,agrandementcontribuéàcerenforcementdescontactsentrepaysquel’onappellela globalisation(oumondialisation). Lebouleversementtechnologiqueatouchédenombreuxdomaines,maiscertainesavancéesonteuun impact particulièrement fort sur les relations internationales. La plus évidente concerne la communication: devenue incomparablementplus rapide que dans le passé, elle emprunte aussi de

multiples nouveauxcanaux. Les informations sontinstantanées, portées par les mots comme par les images,etellesatteignentlemondeentier.Télévision(etnonplusseulementradio),téléphonesportables, courrier électronique, Internet: là oùl’onpouvaitdéplorer le manque d’information, onse trouve aujourd’hui submergé par son abondance. L’une des conséquences de cette mutation est que les populationsdelaplanètesefréquententdavantageentreelles.Lesmotsetlesimagesfamiliarisentlesuns aveclesautres,lesproduitsstandardiséscirculentdanslemondeentier,etlespersonnesmêmesse déplacentplusquejamais.Leshabitantsdespaysrichesserendentchezlespauvrespourymenerleurs affairesouyvivreleursloisirs;lespauvrestententd’atteindrelespaysrichespourychercherdutravail. Lesvoyages,sil’onenalesmoyens,sontdevenusbeaucoupplusrapides. Lacommunicationintenseetlafréquentationaccéléréeentrepaysetentrepersonnesontdeseffets positifsetnégatifs;maisuneautreinnovationtechnologiqueestexclusivementsourced’appréhension.Il

s’agitdelafacilitéd’accèsauxarmesdestructrices,enparticulierauxexplosifs.Toutunchacun,semble-

t-il,peutseles procurer sans difficulté.Miniaturisées,elles selaissenttransporter dans lapoche; perfectionnées, elles peuvent tuer instantanément des dizaines, des centaines ou des milliers de personnes.LesrecettesdebombescirculentsurInternet,lesproduitsquilescomposentsontenvente dans les supermarchés, un téléphone portable suffit pour déclencher une explosion. Cette «démocratisation»desarmesdestructricescréeunesituationtoutenouvelle:iln’estplusnécessairede

disposerdelapuissanced’unÉtatpourinfligerdelourdespertesàsonennemi,quelquesindividusbien décidésetpossédantunminimumdemoyensfinancierssuffisent.Les«forceshostiles»ontentièrement changédevisage. Lesgrandesinnovationstechnologiquesonteudesconséquencessurlesmodesdevie,maiselles n’ontpasentraînéladisparitionimmédiatedumondeantérieur,etellesnepouvaientévidemmentpasle faire.Cequ’ellesontproduit,enrevanche,estunejuxtapositiondecontrastes,oùl’archaïquecôtoie l’ultramoderne.Cetteprésencesimultanéeseretrouveaussibienàl’intérieurd’unpaysqu’entrepays.Le paysanrusseouchinoisestaussiéloignédesmanièresdevivreàMoscououàShanghaiquelespaysans duRifetdel’AnatolielesontdeshabitantsdeParisetdeLondres.Aumondedesuns,dominéparune communication « verticale », assurant la transmission des traditions, s’oppose celui des autres, caractériséparlaforcedelacommunication«horizontale»,celleentrecontemporainsbranchésen permanencesurunréseau.Cequiestfrappantici,c’estquecesdeuxmondesnes’ignorentpas:les imagesdesunsetdesautresfontletourdelaplanète.Etilsnefontpasquesevoir:lespaysansruinés quittentleursterresetserendentdanslesvillesdeleurspaysou,depréférence,danscellesdespays riches.Lesmétropolesmondiales,répartiessurtouslescontinents,contiennentdespopulationsd’origine diverseet,forcément,demœursextrêmementvariées.Etc’estainsiqueleniqab,ouvoileintégral,peut côtoyerlestring(maislesdeuxsontinterditsàl’écoleenFrance!). Onsedoutedesrésultatsquerisquedeprovoquercechocentrelepotdeterreetlepotdefer.Chez lesuns,ilengendreenvie,ourejet,oulesdeuxàlafois;chezlesautres,mépris,oucondescendance,ou compassion.Lespremiersontpoureuxlasupérioritédunombreetdelacolère;lesseconds,celledela

technologieetdelaforce.Lemélangeestexplosifetlesconflitssemultiplient.Leurcarte,cependant, n’estpluscellequis’étaitimposéeaulendemaindelaDeuxièmeGuerremondiale. Ilestpossibledesépareraujourd’huilespaysdumondeenplusieursgroupes,selonlamanièredont ilsréagissentàlanouvelleconjoncture.Toutefois,cenesontpluslesrégimespolitiquesquipermettent de les distinguer, comme lors de la confrontationentre communisme etdémocratie ;ni les grandes divisionsgéographiques,commeparexempleentreNordetSud,puisquel’Australieestausudetla Mongolieaunord,nientreEstetOuest,laChineetleBrésilsetrouvantsouventrapprochés;encore moinslescivilisations.Au XVIII e siècle,pour parler des passions humaines qui agitentunesociété, Montesquieuavaitintroduitunenotionqu’ilavaitappelée«principedegouvernement»:ainsilavertu en république, l’honneur dans les monarchies 1I . Aujourd’hui aussi, une passion ou attitude sociale dominanteimprègnetantlesdécisionsgouvernementalesquelesréactionsdesindividus. Jesuisbienconscientdesrisquesquel’onprendenschématisantainsietenfigeantdessituations forcémentmouvantes.Plusieurspassionssocialesagissenttoujoursenmêmetempsetaucunenetouche touslesmembresd’unepopulation;leuridentitémêmeestmobileetneprendpaslemêmevisaged’un paysàl’autre;desurcroît,leurhiérarchieévolue,etunpayspeutfacilementpasser,enl’espacede quelques années,d’ungroupe à l’autre.Leur présence estpourtantincontestable.Pour décrire cette répartition,jepartiraid’unetypologieproposéerécemmentparDominiqueMoïsi 2 ,enlacomplétantet adaptantàmonpropos,etsansoublierlessimplificationsqu’elleimpose. J’appellerailapassiondominanted’unpremiergroupedepaysl’appétit.Leurpopulationasouvent lesentimentque,pourdesraisonsdiverses,elleaététenueàl’écartdelarépartitiondesrichesses; aujourd’huisontourestvenu.Leshabitantsveulentprofiterdelamondialisation,delaconsommation, desloisirs,etpouratteindrecebutilsnelésinentpassurlesmoyens.C’estleJaponqui,ilyadéjà plusieurs décennies,aouvertcettevoie,dans laquelleil aétésuivi par plusieurs pays duSud-Est asiatiqueet,depuispeu,parlaChineetl’Inde.D’autrespays,d’autrespartiesdumondesontentrainde s’yengager:leBrésil,demainsansdouteleMexique,l’AfriqueduSud.Depuisquelquesannées,la Russiesemblesuivrelemêmechemin,transformantenavantagesadéfaitedanslaguerrefroide:son développementn’aplusàsubirdefreinsidéologiques,l’enrichissementdesescitoyensnonplus,lepays n’aplusbesoindepoursuivrelacompétitionpourl’hégémoniemondiale. Ledeuxièmegroupedepaysestceluioùleressentimentjoueunrôleessentiel.Cetteattituderésulte d’unehumiliation,réelleouimaginaire,quileurseraitinfligéeparlespayslesplusrichesetlesplus puissants.Elleestrépandue,àdesdegrésdivers,dansunebonnepartiedespaysdontlapopulationest majoritairementmusulmane,duMarocauPakistan.Depuisuncertaintemps,elleestprésenteaussidans d’autrespaysasiatiquesoudansquelquespaysd’Amériquelatine.Lacibleduressentimentsontles ancienspayscolonisateursd’Europeet,defaçoncroissante,lesÉtats-Unis,tenuspourresponsablesdela misèreprivéeetdel’impuissancepublique.LeressentimentenversleJaponestfortenChineetenCorée. Bienentendu,ilnedominepastouslesespritsnitouteslesactivités,néanmoinsiljoueunrôlestructurant danslaviesocialecar,commelesautrespassionssociales,il caractériseuneminoritéinfluenteet agissante. Letroisièmegroupedepayssedistingueparlaplacequ’yoccupelesentimentdepeur.Cesontles paysquiconstituentl’Occidentetquiontdominélemondedepuisplusieurssiècles.Leurpeurconcerne lesdeuxgroupesprécédents,maisellen’estpasdemêmenature.Des«paysdel’appétit»lespays occidentaux, etsingulièrementeuropéens, redoutentla force économique, la capacité de produire à moindrecoûtetdoncderaflertouslesmarchés,bref,ilsontpeurd’enêtredominéséconomiquement.En cequiconcerneles«paysduressentiment»,ilscraignentlesattaquesphysiquesquienproviendraient, lesattentatsterroristes,lesexplosionsdeviolence;etdesurcroîtlesmesuresderétorsiondontcespays seraientcapablessurleplanénergétique,puisquelesplusgrandesréservesdepétrolesetrouventchez eux.

Enfinunquatrièmegroupedepays,disperséssurplusieurscontinents,pourraitêtredésignécomme celuidel’indécision:grouperésidueldontlesmembresrisquentdepasserunjoursousl’emprisede l’appétitcommeduressentiment,maisquipourl’instantrestentextérieursàcespassions.Enattendant, lesressourcesnaturellesdecesterressontpilléespardesressortissantsdesautresgroupesdepays,avec la complicité active de leurs propres dirigeants corrompus ; des conflits ethniques y apportent la désolation.Certainescouchesdeleurpopulation,souventmisérables,tententdes’introduiredansles «paysdelapeur»,paysplusriches,pourygagnermieuxleurvie. Jen’aiguèrelacompétencenécessairepourdécrireendétailchacundecesgroupesdepays.J’habite enFrance,auseindel’Unioneuropéenne,doncdanslegroupedésignécommeétantdominéouentout casmarquéparlapeur;c’estaussileseulquejeconnaissedel’intérieur.Jerestreinsencoremonsujetet melimiteàl’unedesrelationsqu’onpeutyobserver,celleaveclespaysetpopulationsmarquésparle ressentiment.Sijesouhaiteapprofondirl’analysedecettepassion,c’estparcequ’ellemeparaîtsouvent avoirdeseffetsnéfastes.Lathèsequejevoudraisdévelopperpeutserésumerenquelquesmots.Lespays occidentauxontpleinementledroitdesedéfendrecontretouteagressionettouteatteinteauxvaleurssur lesquellesilsontchoisidefonderleursrégimesdémocratiques.Ilsontnotammentàcombattreavec fermetétoutemenaceterroristeettouteformedeviolence.Ilsontintérêtcependantànepasselaisser

entraîner dans une réactiondisproportionnée, excessive etabusive, car elle produiraitdes résultats contrairesàceuxquel’onescompte. Lapeurdevientundangerpourceuxquil’éprouvent,c’estpourquoiilnefautpaslalaisserjouerle rôledepassiondominante.Elleestmêmelaprincipalejustificationdescomportementssouventqualifiés d’«inhumains».Lapeurdelamortquimemenaceou,pireencore,quimenacedesêtresquimesont chers,merendcapabledetuer,mutiler,torturer.Aunomdelaprotectiondesfemmesetdesenfants(chez nous),beaucoupd’hommesetdefemmes,devieillardsetd’enfantsontétémassacrés(chezlesautres).

Ceuxqu’onaimeraitqualifierdemonstresontbiensouventagimusparlapeurpourlesleursetpoureux-

mêmes. Quand on demande aux policiers et aux militaires sud-africains pourquoi, au temps de l’apartheid,ilsonttuéouinfligédessouffrancesindicibles,ilsrépondent:pournousprotégerdela menacequelesNoirs(etlescommunistes)faisaientpesersurnotrecommunauté.«Nousn’avonspris aucunplaisiràfairecela,nousn’enavionsaucuneenvie,maisilfallaitlesempêcherdetuerdesfemmes etdesenfantsinnocents 3 .»Etunefoisqu’onaacceptédetuer,onconsentaussiauxpassuivants:on torture(pourobtenirdesinformationssurles«terroristes»),onmutilelescorps(pourtravestirles meurtresencrimescrapuleuxouenexplosionsaccidentelles):touslesmoyenssontbonspouratteindre lavictoire–et,donc,écarterlapeur. Lapeurdesbarbaresestcequirisquedenousrendrebarbares.Etlemalquenousnousferons dépasseraceluiquenousredoutionsaudépart.L’histoirenousl’enseigne:leremèdepeutêtrepirequele mal.Lestotalitarismessesontprésentéscommeunmoyenpourguérirlasociétébourgeoisedeses défauts;ilsontengendréunmondeplusdangereuxqueceluiqu’ilscombattaient.Lasituationactuelle n’estsansdoutepasaussigrave,maiselleresteinquiétante;ilestencoretempsdechangerd’orientation. Laréactionexcessiveoumalcibléedespaysdelapeursemanifestededeuxmanières,selonqu’elle seproduitsurleurpropreterritoireousurceluidesautres.Chezlesautres,celaveutdire:céderàla tentationdelaforceetrépondreauxagressionsphysiquespar undéploiementdemoyensmilitaires disproportionnésetpardesactesdeguerre.CesontlesÉtats-Unisquiincarnentexemplairementcette

réaction-là,depuislesattentatsdu11septembre2001,enintervenantdirectementouenencourageant

l’interventiondansdespayscommel’Afghanistan,l’IraketleLiban.Lespaysdel’Unioneuropéenne suiventdansl’ensemblelapolitiqueaméricainemaisàcontrecœur,enmaugréantetentraînantlespieds. Ces interventions militaires directes sont complétées par ce qu’ona appelé la « guerre contre le terrorisme»,responsableentreautresdedétentionsillégalesetd’actesdetorture,cequesymbolisent aujourd’huilesnomsdeGuantánamo,AbouGhraib,Bagram.

Orcettepolitiqueconduitàundoubleéchec:ellerendl’adversaireplusfort,etnous,plusfaibles. Toutd’abordparcequel’agressionàlaquelleellerépondn’estpaslefaitd’Étatsmaisd’individus(ilest vraiprotégésunmomentparlestalibansaupouvoir)quenepeuventatteindrelesbombardementsmassifs nil’occupationparunearmée.Maisaussiparcequ’ils’agitd’unressentimentetd’unevengeancenésde l’humiliation,quel’onnesauraitéliminereninfligeantaupaysunenouvelledéfaitemilitaire–bienau contraire.L’arméeaméricaineousesalliéspeuventdétruirelesarméesadversesmaisdecettemanière ilsnefontqu’alimenterleressentimentdelapopulation,véritablesourcedesagressionsinitiales.Les torturesinfligéesnourrissentégalementledésirdevengeance.Lesindividusresponsablesdesattaques antioccidentalesviventaveclesentimentqueleurspassionssontjustesetleursidéesvraies;or,disait Pascalilyadéjàtroiscentcinquanteans,«laviolenceetlavériténepeuventrienl’unesurl’autre 4 ». D’unautrecôté,cettepolitiquedétruitlemondeoccidentaldel’intérieur,puisque,pourdéfendreles valeursdémocratiquesquenouschérissons,noussommesamenésàyrenoncer!Commentseréjouirdela victoiresurunennemihideuxsipourlevaincreilafalludevenircommelui? Quand«toutestpermis »dans lecombatcontrelaterreur,lecontre-terroristecommenceàse confondre avec le terroriste initial.Dureste,tous les terroristes dumonde croientêtre des contre- terroristesetsecontenterderépliqueràuneterreurantérieure…Ilsnesontpaslesseuls:ontrouve toujours,etsansdifficulté,uneviolenceantérieurecenséejustifiernotreviolenceprésente.Maisàceprix laguerrenes’arrêterajamais. Cescritiquesadresséesàlaréactiondugouvernementaméricainfaceauxagressionssubiesparson paysneprocèdentnullementd’unquelconqueantiaméricanisme.Bienaucontraire,elless’intègrentàun débat intérieur aux États-Unis mêmes et sont motivées par le décalage croissant entre les idéaux proclamésetlespratiquessurleterrain.Surleplanpolitique,leschoixdesÉtats-Unisnesontpastrès différentsdeceuxqu’auraientfaitsbeaucoupd’autrespays.Ilsretiennentcependantdavantagel’attention et s’attirent plus de critiques car, sur le plan militaire, ce pays occupe une position tout à fait exceptionnelle.Sonarsenaldestructifestincomparablementplusgrandquetouslesautres,etilamoins defreinsl’empêchantdes’enservir:touslesautrespaysredoutentlaréactiondesÉtats-Unis…Cesont lesextraordinairesperformancesdeleurtechnologiemilitairequienfontlepaysleplusdangereux– pourlesautresmaisaussipourlui-même:leursarmesnucléairespourraientmettreendangerlaviedela planète. Àl'intérieurdespaysoccidentaux,etsingulièrementeuropéens,oùhabitedepuisplusieursdécennies uneimportanteminoritéprovenantdes«paysduressentiment»,onretrouvedessituationsquiillustrent laformuleduremèdepirequelemal.Cetteminoritépratiqueunereligion,l’islam,différentedecellede la majorité ; et, surtout, dans l’organisation de sa vie sociale, elle lui accorde une place qui ne correspondpasàcellequelesdémocratieslibéralescontemporainesréserventàlareligion,quelle qu’ellesoit.Ilenrésulte,surtouteunesériedequestionstouchantàlaviequotidienne,desfrictionsentre différentespartiesdelapopulation.Commentdiminuercesfrictions?C’esticiqu’apparaîtuneréaction malencontreuse,àsavoirla«fermeté»,euphémismepourl’intolérance. Personne n’est entièrement satisfait des conditions dans lesquelles il vit, on a même souvent l’impressionquecesconditionssedégradent.Àquilafaute?L’onesttentédechercheruneréponse simpleetuncoupablefacileàidentifier: c’estcettetentationqui produitlesmouvementsetpartis populistes.Lepopulismedegaucherépond:c’estlafauteauxriches,ilfautprendreleursbiensetles distribuerauxpauvres.Lepopulismededroitedéfendnonuneclassesocialemaisunenationet,àla mêmequestion,répond:c’estlafauteauxétrangers.Laxénophobieconstitueleprogrammeminimumdes partisd’extrêmedroite,quiontdûabandonnerleursautresthèmesdeprédilection,l’anticommunismeet leracisme.Depuisquelquesannées,cespartisontrenforcéleuraudiencedansunebonnemoitiédespays membresdel’Unioneuropéenne.Ilsnejouentnullepartlepremierrôlemais,icietlà,sontdevenus indispensablesauxcoalitionsqui détiennentlepouvoir.Si celles-ci veulentlegarder,ellesdoivent

satisfairelesexigencesdel’extrêmedroiteenmatièred’immigrationetdecohabitation–autrementelles risquentdeperdrelesvoixdesélecteurs. Laxénophobiegénéralesedoubledecequ’ilfautbienappeleruneislamophobie,mêmesileterme est parfois employé abusivement. Les deux formes de rejet ne se recoupent que partiellement :

l’islamophobieneconcernequ’unepartiedesimmigrés,maisellenes’arrêtepasauxfrontièresdupays; néanmoins,lamajoritédesimmigrésactuelsenEuropeestbiend’originemusulmane.Orattaquerles immigrésestpolitiquementincorrect,alorsquecritiquerl’islamestperçucommeunactedecourage; l’unpeutdoncveniràlaplacedel’autre. Lerejetdel’islamadesraisonsmultiplesetpourunepartanciennes.L’islamestlongtempsapparu commeunrivalduchristianisme.Aujourd’huiilincarneuneformedereligiositédontlesEuropéensont misbeaucoupdetempsàs’affranchir:leslaïcslerepoussentdoncencoreplusviolemmentqueles chrétiens.Lespaysmusulmansontétécolonisésparlespuissanceseuropéennesaucoursdessiècles passés ;les anciens colons ontdûrentrer chezeuxaumomentde la décolonisation, engardantun sentimentàlafoisdesupérioritéetd’amertume.Lesancienscolonisésviennentaujourd’huis’installer chezeux,mêmesicen’estpasentantquecolons:commentnepasleurenvouloir?Àquois’ajoutele ressentimentéprouvéparcesancienscolonisésetnouveauximmigrés,ouparleursdescendantsdevenus européens,quilespousseàactionnerleursbombesàLondresetàMadrid,àBerlinetàParis:ledanger qu’ils représentent n’est pas imaginaire. Enfinle hasard géographique (et géologique) a vouluque plusieursdecespaysàpopulationmusulmanedétiennentlesprincipalesréservesénergétiquesdela planète.Alorsqu’augmenteleprixdel’essenceoulanotepourlechauffageàlamaison,éprouvercette dépendanceparrapportauxancienssoumisestpénible. L’ensembledecesraisons,etquelquesautressansdoute,faitquelesactescriminelsouchoquants commisparcertainsmusulmanssontexpliquésparleuridentitédecroyants,voirederessortissantsde cespays.Àpartirdecettegénéralisation,ildevientfacile,paramalgamessuccessifs,d’introduiredansle débatpublicundiscoursdestigmatisationquenesubitaucunautregroupesocial.Despersonnages médiatiquesdéclarentunpeupartoutquel’islamexaltehaineetviolence,qu’ilestaussilareligionla plusbêtedumonde,quelesenfantsdesimmigrésparlentunfrançaiségorgé(telunmoutonégorgédansla baignoire) ouqu’ondoitêtre fier d’être islamophobe. AuxPays-Bas, unpopuliste flamboyant, Pim Fortuyn, publie Contre l’islamisation de notre culture ; au lendemain de son assassinat (par un

Néerlandaisdesouche),lepartiqu’ilafondégagne17%dessiègesdedéputésauParlement.Filip

Dewinter,ledirigeantdupartiIntérêtflamandenBelgique,déclare:«L’islamestl’enneminuméroun nonseulementdel’Europemaisdetoutlemondelibre.»Lesexpertsdel’islam,soudainmultipliés, expliquent volontiers dans les médias que cette religion est intrinsèquement mauvaise et doit être combattue.L’effetdecetteatmosphèrehostileestqueceuxquiseréclamentd’uneidentitémusulmanese sententrejetésdelasociétéoùilsviventetsereplientunpeuplussurleurstraditions,réellesourêvées. Nilesrelationsinternationales,nicellesentregroupesdepopulationauseind’unpaysnepeuvent êtrerenduesharmonieusesparuncoupdebaguettemagique.Lescausesdesfrictionsoudeshostilités sontsouventréellesetnerelèventpasdusimplemalentendu.Jenecroispascependantqu’onparvienneà debonsrésultatsenpratiquantlaguerreàl’extérieuretl’intolérancechezsoi.Ilnes’agitnullementde verserdansunquelconqueangélismepourautant,nidecesserdecombattreactivementlesmenaces terroristes.Lerecoursàlaforcearméenepeutêtreéliminédesrapportsentrenationsougroupesde nations,maisilexigeuneanalysebeaucoupplusfinedechaquesituationparticulière.Desoncôté,la démocratienesupprimepasdéfinitivementlesconflitsintérieurs,maisnousdonnelesmoyenspourles gérerdemanièrepacifique. Lesinterventionsmilitairesdecesdernièresannéesn’ontpasapportélesrésultatsescomptés.Ilen iraittrèsprobablementdemêmedecellecontrel’Iran,quepréparaientlesdiscoursdeschefsd’État

occidentauxen2007et2008.Unchoixdemoyensd’actiondifférentsn’enlèveraitrienàlacondamnation

qu’onpeutportersurunrégimethéocratique,sursapolicedesmœursetlesatteintesàlalibertédela

presse,surlesconditionsdedétentiondanslesprisonsenIranoulesdéclarationsprovocatricesdu

présidentdecepays.Plutôtquedesemettreàl’écoledesnéoconservateursdeWashington,l’Union

européennedevraitàcetégardmontrerl’exemple,enespérantquelesÉtats-Unisluiemboîtentlepas.

Renonceràl’intolérancenesignifiepasqu’ilfailletolérertout.Pourêtrecrédible,unappelàla

tolérancedoitpartird’unconsensusintransigeantsurcequi,dansunesociété,estconsidérécomme

intolérable.Cesont,engénéral,lesloisdupaysquidéfinissentcesocle;s’yajoutentcertainesvaleurs

moralesetpolitiques,nonformuléesmaisacceptéespartous.Ilfautcependantdistinguercetensemble

juridique,qu’onappelleaussilepacterépublicain,spécifiantlesdroitsetdevoirsdechaquecitoyen,des

caractéristiques culturelles des individus, multiples et changeantes, dont la religion fait partie. L’interprétationdesconflitspolitiquesetsociauxentermesdereligionoudeculture(ouencorederace) estàlafoisfausseetnocive:elleenvenimelesconflitsaulieudelesapaiser.Laloidoitl’emportersur lacoutumequandlesdeuxs’opposent–maisdanslamajoritédescasellesnelefontpas. Dans le monde d’aujourd’hui et de demain, les rencontres entre personnes et communautés appartenant à des cultures différentes sont destinées à devenir de plus en plus fréquentes ; leurs participantssontlesseulsàpouvoirempêcherqu’ellessetransformentenautantdeconflits.Avecles moyensdedestructiondontnousdisposonsactuellement,leurembrasementpourraitmettreendangerla surviedel’espècehumaine.C’estpourquoiilestnécessairedetoutfairepourl’éviter.Telleestlaraison d’êtreduprésentlivre. Ilnesuffitpaspourceladeformulerdesvœuxpieuxoudechanterlesvertusdudialogue;la

confrontationaveclesfaitsetleuranalysesontindispensables.J’aichoisidepratiquerpourcelaunva-

et-vientconstantentreprésentetpassé,politiqueetanthropologie,viequotidienneetphilosophie.Voici

quellessontlesprincipalesquestionsabordéesdanslespagesquisuivent:

1.Barbarieet civilisation.Les deuxpremiers chapitres sontconsacrés à la mise enplace des instrumentsquinouspermettrontdejugeretdedécrirelesfaitsquisedéroulentsousnosyeux.Pour commencer,lesgrandescatégoriesàl’aidedesquellesonévaluelesdifférentessociétésdumondeetles juge barbares oucivilisées.Ce qui nous permettra aussi de comprendre pourquoi les performances techniquesoulaqualitédesœuvresd’artnegarantissentpasl’éloignementdelabarbarie.

2. Les identités collectives. On peut en distinguer plusieurs grandes espèces : appartenance culturelle,solidaritécivique,adhésionàdesvaleursmoralesetpolitiques.Laculturenousvientdes autres,etchacunenaplusieurs;elleesttoujoursmélangéeetaussientransformationconstante.Les différentes identités peuvent entrer dans des conflits qu’il faut apprendre à gérer. Unministère de l’Identiténationalenoussera-t-ild’unsecoursquelconque?

3.La guerre des mondes. Cette analyse des rapports entre sociétés oupays commence par le commentaired’unouvragebienconnudeHuntington.Ilnefautpascamouflerlesconflitspolitiqueset sociauxenguerresdereligionouchocdescivilisations.La«guerrecontreleterrorisme»n’estnitoutà faituneguerrenivraimentcontreleterrorisme.Latorture,qu’ellerendlicite,estunegangrènedela démocratie.

4. Naviguer entre les écueils. Plusieurs cas particuliers de conflits intérieurs aux sociétés européennessontévoquésici:lemeurtredeTheoVanGoghàAmsterdam,lescaricaturesdanoisesdu Prophète,lediscoursdupapeàRatisbonne.Encomplément,jem’interrogesurl’évolutionactuellede l’islametdudébatdanslespaysmusulmans.

5.L’identitéeuropéenne.Ellenesedéfinitpasparuncontenu,maisparlestatutqu’elleaccordeaux

différencesentrepays,ousociétés,oucultures.Lapolitiqueétrangèredel’Unioneuropéennen’estpasà

lahauteurdesattentesdesapopulation.Jeproposeenfinuneréflexionsurlesfrontièresdel’Union.

Au-delàdesmanichéismes.Enconclusion,quelquesréflexionssurledialogueentreculturesetsurla

directiondanslaquellepourraits’engagerlapolitiquedespaysoccidentaux.

J’aicherché,endiscutantcesquestionssensibles,ausujetdesquelleschacunadéjàuneopinion,à échapper aux approximations et aux amalgames, aux manichéismes et à la désignation de boucs émissaires,ainsiqu’àlapostureavantageuseduredresseurdetorts.L’affaireesttropimportantepourse contenterdesefaireplaisir.

I-Touteslesnotessontréuniesenfind’ouvrage.

1.

Barbarieetcivilisation

«Iln’yajamaiseuunevaleurdecivilisationquinefûtpasunenotiondeféminité,dedouceur,de compassion,de non-violence,de faiblesse respectée… Le premier rapport entre l’enfant et la civilisation,c’estsonrapportavecsamère.»

RomainGARY,Lanuitseracalme

Pourparlerdesrelationsquis’établissententrepeuplesouentresociétés,nousdevonsaborderau débutunequestiondifficile:peut-onemployerlesmêmescritèrespourjugerd’actesrelevantdecultures différentes?Onasouventl’impressioniciquel’onn’échappepasàunexcèssansaussitôtretomberdans unautre.Celuiquicroitauxjugementsabsolus,donctransculturels,risquedeprendrepourdesvaleurs universelles celles auxquelles il est habitué, de pratiquer unethnocentrisme naïf et undogmatisme aveugle,convaincudedétenirpourtoujourslevraietlejuste.Ilrisquededevenirbiendangereuxlejour oùildécidequelemondeentierdoitbénéficierdesavantagespropresàsasociétéetqu’afindemieux éclairerleshabitantsdesautrespays,ilestendroitdelesenvahir.Telestleraisonnementadoptéparles idéologuesdelacolonisation,hier,maisaussi,biensouvent,parlesapôtresdel’ingérencedémocratique ou humanitaire aujourd’hui. L’universalisme des valeurs menace alors l’idée que les populations humainessontégalesentreelles,etdoncaussil’universalitédel’espèce. Cependant,celuiquicroitquetouslesjugementssontrelatifs–àuneculture,àunlieu,àunmoment del’histoire–estàsontourmenacé,quoiqueparledangerinverse.Sitoutjugementdevaleurestsoumis auxcirconstances,nefinit-onpaspars’accommoderdetout,pourvuquecelasepassechezlesautres? Admettre,donc,quelesacrificehumainn’estpasforcémentcondamnable,puisquecertainessociétésle pratiquent;oulatorture;oul’esclavage.Déciderquetelpeupleestmûrpourlaliberté,telautrenon,et finalementlaisserchacunàsonsort,ycomprissoi-même–puisquemesvaleursnesontpasforcément meilleuresquecellesdesautres.Àforcedesesystématiser,cerelativismedébouchesurlenihilisme.Et sichacun,égalparprincipeàtoutautre,choisitarbitrairementsesvaleurs,l’unitédel’espèceestde nouveauniée,quoiqued’uneautrefaçon,puisqueleshommesn’ontplusdemondespirituelcommun. CharybdeetScylladujugementtransculturel,dogmatismeetnihilismeparaissentparfoisinévitables. Noussommespourtantquotidiennementsollicitéspourcommenterdesgestesetdescoutumesrelevantde différentes cultures, et aimerions biendépasser cette alternative. Onvoudrait à la fois reconnaître l’infiniediversitédessociétéshumainesetdisposerd’uneéchelledesvaleursuniqueetfiable,permettant denousyorienter.Maiscomments’yprendre? Pouravancerunpeudanscettedirection,jemeproposedepartird’unmotancienausensfort,etde m’enservircommed’unfilconducteur:c’estceluidebarbare.

Êtrebarbare

Jen’ainullementl’intentionderacontericil’histoiredecemotetdesidéesqu’ilrecouvre,histoire quiaétédéjàétudiéepardenombreuxspécialistes 5 .Jevoudraisrelirequelquespagesdupassédansun butdifférent:partirdecertainsusagesanciensdumotpourenconstruireunsensquipourranousservir aujourd’hui.Dupasséauprésentiln’yauranirupturenistricteidentité,maisplutôtrecherched’une cohérence. Lemot,onlesait,nousvientdelaGrèceancienneoùilappartenaitàl’usagecommun,enparticulier depuis la guerre contre les Perses. Il y entrait en opposition avec un autre mot, et ensemble ils permettaientdediviserlapopulationmondialeendeuxpartiesinégales:lesGrecs,donc«nous»,etles barbares,c’est-à-dire«lesautres»,lesétrangers.Pourreconnaîtrel’appartenanceàl’unoul’autre groupe,ons’appuyaitsurlamaîtrisedelalanguegrecque:lesbarbaresétaientalorstousceuxquine l’entendaientpasetnelaparlaientpas,ouquilaparlaientmal. Onpourraitsedirequ’iln’yarienàobjecteràuntelusage,mêmesiPlatonraillait(dansLe Politique)ceuxquifontcommesitouslesnon-Grecsformaientunepopulationcohérente,alorsqueces peuplesneseressemblentpaset,pire,nesecomprennentpasentreeux.Mais,aprèstout,distinguerentre ceuxquicomprennentetceuxquinecomprennentpasnotrelanguen’estpasporterunjugement,c’est donneruneinformationutile.Seulement,etpourdesraisonssurlesquellesilfaudrarevenir,onluia attachéd’embléeunsenssecondetunjugementdevaleur,l’oppositionbarbares/Grecssedoublantde celle–disonsenpremièreapproximation–entre«sauvages»et«civilisés». Lasauvageriedubarbaren’estpasdéfinieavecprécision,d’undocumentàl’autrelesindicationsne se recoupent pas toujours. Il est néanmoins possible de dégager un ensemble de caractéristiques convergentesetsuggestives:

a)lesbarbaressontceuxquitransgressentlesloislesplusfondamentalesdelaviecommune,ne sachantpastrouverlabonnedistancedanslerapportàleursparents:matricide,parricide,infanticide d’uncôté,incestedel’autresontdessignescertainsdebarbarie.ChezEuripide,unpersonnageparlant d’Orestemeurtrierdesamèredit:«Mêmeenpaysbarbare,quiauraitcetteaudace 6 ?»Dansles premièresdécenniesduI er siècle,Strabon,géographegrec,écritunouvragedanslequelilaffirmequeles habitants de l’Irlande pratiquent un cannibalisme rituel. « Ils sont anthropophages en même temps qu’herbivores,etlesenfantssefontunevertudedévorerleurpèreaprèssamort.»Ilslefontpour recueillirsapuissance,confondantdoncproximitéspirituelleetabsorptionmatérielle; b)lesbarbaressontceuxquimarquentunevéritableruptureentreeux-mêmesetlesautreshommes. LemêmeStrabonprésentelesGauloiscommebarbarescar,dit-il,ilsontunusagequi«consisteà suspendreàl’encoluredeleurchevallestêtesdeleursennemisquandilsreviennentdelabataille,età lesrapporterchezeuxpourlesclouerdevantlesportes.[…]Onciteaussiplusieursformesdesacrifice humainchezeux.»Parextension,ceuxquirecourentsystématiquementàlaviolenceetàlaguerrepour réglerleursdifférendssontperçuscommeprochesdelabarbarie.Lecontrairedelabarbarieconsisteici àpratiquerl’hospitalité,mêmeenverslesinconnus,ouencoreàcultiverl’amitié:ondonneauxautresce qu’onaimeraitrecevoir; c)autreindicedebarbarie:pouraccomplirlesacteslesplusintimes,certainsnetiennentpascompte duregarddesautreshommes.EnIrlandetoujours,selonStrabon,«leshommess’accouplentàlavuede toutlemondeàn’importequellefemme 7 »,commesic’étaientdesanimauxetnondeshommesquiles regardaient.S’accouplerenpublic,disaitdéjàHérodote,c’estsecomportercommedesbêtes 8 .Lapudeur estuntraitspécifiquementhumain;ellesignifiequejeprendsconscienceduregarddesautres; d)lesbarbaressontceuxquiviventparfamillesisoléesaulieudeseregrouperdansdeshabitats communsou,mieuxencore,deformerdessociétésrégiespardesloisadoptéesencommun.Lesbarbares sontducôtéduchaos,del’arbitraire,ilsneconnaissentpasl’ordresocial.D’uneautremanière,sont

prochesdelabarbarielespaysoùtoussontvictimesdelatyrannied’undespote;s’enéloignentlespays oùlescitoyenssonttraitéssurunpiedd’égalitéetpeuventparticiperàlaconduitedesaffairesdelacité, commedansladémocratiegrecque.LesPerses,pourlesGrecs,sontbarbaresenundoublesens:parce qu’ilsneparlentpaslegrecetparcequ’ilshabitentunpayssoumisaurégimetyrannique.«Ôtyrannie, aiméedeshommesbarbares!»ditunfragmentancien 9 .Hélène,danslatragédied’Euripidequiporteson nom,acetteformulefrappante:«Chezlesbarbareschacunestesclave,saufleseulquicommande 10 .» Cescaractéristiquesdesbarbares,etquelquesautresencoresurlesquellesonreviendra,selaissent regrouperàl’intérieurd’uneseulegrandecatégorie:lesbarbaressontceuxquinereconnaissentpasque lesautressontdesêtreshumainscommeeux,maislesconsidèrentcommeassimilablesauxanimauxen lesconsommant,oulesjugentincapablesderaisonneretdoncdenégocier(ilspréfèrentsebattre), indignesdevivrelibres(ilsrestentsujetsd’untyran);ilsfréquententleursseulsparentsdesanget ignorentlaviedelacitérégiepardesloiscommunes(sauvagesàl’étatdispersé).Parricideetinceste,à leurtour,sontdescatégoriesinexistantespourlesanimaux;leshommesquilescommettentcommencent àleurressembler. Lesbarbaressontceuxquinientlapleinehumanitédesautres.Celaneveutpasdirequ’ilsignorent réellementleur nature humaine, ni qu’ils l’oublient, mais qu’ils se conduisentcomme si les autres n’étaientpashumains,ouentièrementhumains.Unetellesignificationdumotn’estpasattestéesouscette formepréciseenGrèceclassique,elleestnéanmoinssuggéréeparl’usage.Ellen’estpasuniverselleau sensoùelleauraitdéjàétéacceptéetoujoursetpartout;pourtant,ellepeutledevenir:commeelle n’épouselepointdevued’aucunepopulationparticulière,cettedéfinitionpourraitêtreadoptéepar toutes. SilesGauloiscoupentlatêtedeleursennemisetl’attachentàl’encoluredeleurcheval,cen’estpas parcequ’ilsprennentceshommespourdessingesoupourdesloups,c’estparcequ’ilsveulentproclamer hautetfortlavictoiresurleursrivaux–victoired’autantplusprécieusequecesrivauxsont,justement, deshumainscommeeux.Néanmoins,cefaisant,ilsrefusentdelestraitercommedesêtresquileur ressemblent,ilsleurdénientl’appartenanceàlamêmehumanitéqu’eux:ladéfaitedecesennemisneleur suffitpas,nimêmeleurmort,ilfautexposerauvudetous,auxportesdelaville,l’humiliationdeces anciensrivauxdevenussimpleproie;c’estencelaquecesGauloissontbarbares.Unepaged’Hérodote estparticulièrementclairelà-dessus.Unchefmilitairespartiate,Pausanias,aremportélavictoiresurles Perses.Untémoingrecluidonnececonseil:lesPerses,àl’issued’unebatailleprécédente,avaient coupélatêteduroideSparteetl’avaientclouéeàunpoteau;poursevenger,Pausaniasdevraitenfaire autant.Cedernierrefuseavecvéhémence:«Cetacteconvientàdesbarbaresplusqu’àdesGrecs,et chezlesbarbaresmêmenousleblâmons 11 .»S’acharnerainsisurlescadavresdesennemisvaincus reviendraitàfaireauxautrescequ’onnevoudraitpassevoirinfligéàsoi,etonressembleraitalorsaux barbares.Enrenonçantàimitersesennemis,àleurmontrerqu’ilpeutlesbattresurleurpropreterrain, celuidelaviolence,Pausaniassortdelarelationderivalitéetsecomporteenpersonnecivilisée. Les Grecs avaient fusionné deuxoppositions, l’une formée de termes à valeur morale absolue (barbare/civilisé),l’autredetermesneutres,relatifsetréversibles(maîtrisant/nemaîtrisantpasla languedupays).Leurspenseursontvitefaitdereleveretdedénoncercettefusion.AuIII e siècleavantJ.- C.,Ératosthène,auteurd’untraitédegéographieetd’ethnographieperdu(maisabondammentcitépar Strabon),raisonneainsi:«Verslafinduvolume,Ératosthènedésapprouveleprinciped’unedivision bipartitedugenrehumainentreGrecsetbarbares,etleconseildonnéàAlexandredetraiterlesGrecsen amisetlesbarbaresenennemis;mieuxvaut,dit-il,prendrecommecritèresdedivisionlavertuetla malhonnêteté:beaucoupdeGrecssontdeméchantesgensetbeaucoupdebarbaresontunecivilisation raffinée,telslesIndiensoulespeuplesdel’Ariane[enl’occurrencelesPerses],ouencorelesRomains

etlesCarthaginois,dontlesinstitutionspolitiquessontsiremarquables!»NonseulementGrecsetnon-

Grecsseressemblent,maislesvertusmoralesneserépartissentpasenfonctiondelalanguequ’onparle.

L’oppositionentre vice etvertudoitêtre maintenue, mais ne sauraitse confondre avec celle entre «nous»et«lesautres».Strabon,quiciteceslignes,n’estpasd’accordentoutavecÉratosthène,mais lui-mêmeadhèreparfoisàlaconceptionrelativistedelabarbarie:lesbarbaressontceuxquineparlent pasbienlegrec,«pasplusquenousnesaurionsparlerleurlangue 12 ».Ilsaitdoncque,auxyeuxdes «barbares»dontnousignoronslalangue,nousapparaissonscommebarbares. Onpeutsedemander,pourtant,silacohabitationchezlesGrecsdesdeuxsens,absoluetrelatif,à l’intérieurdumêmemot,relevaitdelaconfusion.Onpourraitvoir,aucontraire,unecontinuitéentrele premiersensde«barbare»–nereconnaissantpasl’humanitédesautres–etlesecond–neparlantpas lalanguedupaysoùl’onsetrouve.Unêtrequinepeutparlerapparaîtcommeincomplètementhumain. L’usagedumêmemot,logos,pourdésigneràlafoislaparoleetlaraisonfacilitecettevalorisationdela maîtrisedulangage.L’ignorancedelalangued’autruim’empêchedelepercevoircommepleinement humain ; et il en va de même pour lui à mon égard. L’impuissance linguistique devient un signe d’inhumanité,etc’estencelaquesensrelatifetsensabsolusetouchent.LesGrecsappelantlesétrangers barbaresomettentdedire,ilestvrai,qu’ils’agitlàd’une«barbarie»provisoireetfacileàguérir:il suffit pour cela d’apprendre la langue des autres, ceux chez qui l’on se trouve, ou, encore plus simplement,deretournerparmilessiens.L’ignorancepropreàl’étrangerestuneformebienpassagèrede barbarie. Onpeuttirerunpremierbilandecerapiderappeldupassé.Leconceptdebarbarieestlégitimeet l’ondoitpouvoirs’enservirpourdésigner,entouteépoqueetentoutlieu,lesactesetlesattitudesde ceuxqui,àundegréplusoumoinsélevé,rejettentlesautresendehorsdel’humanité,oulesjugent radicalementdifférentsdesoi,ouleurinfligentuntraitementchoquant.Traiterlesautresd’inhumains,de monstres, de sauvages est l’une des formes de cette barbarie. Une forme différente en est la discriminationinstitutionnelle envers les autres, parce qu’ils n’appartiennent pas à ma communauté linguistique,oumongroupesocial,oumontypepsychique.Onpourrapondérerensuitecejugementen constatantquel’impressiondebarbarieest,parfois,trompeuse:l’ignorancedelalanguedupayspeut facilement être surmontée, comme par ailleurs devenir le sort de chacun. Tous les usages dumot «barbare»necorrespondentpasànotredéfinition,ilsertparfoisàstigmatiserceuxquinousdéplaisent ounous agressent, comme à travestir la force endroit, à camoufler notre volonté de puissance en interventionhumanitaireetencombatpourlajustice.Pourtant,malgrécesabus,leconceptlui-même mérited’êtrepréservé. Cechoixnecoïncidepasavecceluiquenousaléguélatraditionchrétienne.Danssoncadre,onaeu plutôttendanceàconsidérerquelanotionde«barbare»étaitsanspertinence,carellecadraitmalavec lemessageuniverseldelareligion.SaintPaul déclare,danslaPremièreÉpîtreauxCorinthiens 13 :

«Quelquenombreusesquepuissentêtredanslemondelesdiverseslangues,iln’enestaucunequinesoit unelangue;sidoncjeneconnaispaslesensdelalangue,jeseraiunbarbarepourceluiquiparle,et celuiquiparleseraunbarbarepourmoi.»Labarbarieestdevenueiciunesimplequestiondepointde vue.Pourlevraichrétien,seulecomptel’unitédanslafoi,touteslesséparationsentrehumainssont

tenuespournégligeables.SaintJérômerésumeainsi(enl’an395)plusieursproposdel’apôtrePaul:

«DèsquenoussommesrégénérésdansleChrist,iln’yaplusparminousniGrecnibarbare,niesclave nihommelibre,nihommenifemme,maisnoussommestousenluidemêmenature 14 .»Danscette optique,lacatégoriedubarbaren’aplusderaisond’être.Danslemondequ’habitentleschrétiens, cependant,onnepeuts’enpasserpourdésigner,nonplustousceuxquiparlentmaloupasdutoutla langue locale, mais ceux parmi les étrangers lointains qui apparaissent comme une menace et se distinguentparleurférocitéetleurinhumanité.TellessontlestribusgermaniquesquidescendentduNord pourpillerl’Empireromain,ouencorecellesdesHuns,venuesdessteppesmongoles. Latensionentrelesdeuxsenspossiblesde«barbare»,lerelatif(étrangerincompréhensible)et l’absolu(cruel)redeviendraforteàpartirduXV e siècle,àl’époquedesgrandsvoyagesentreprisparles

Européens,quicherchentàclasserdespopulationsdontilsavaientjusque-làignorél’existence.Sont-ce desbarbares,ausensabsoluetnonplusrelatif?Certainsaimeraientlepenser,d’autantplusque,les considérantcommedesêtresinférieurs,ilspourraientalorslessoumettreàl’esclavage,oulesmettreà mortsanséprouvertropderemords.Enrevanche,onnes’étonnerapasdevoirBartolomédeLasCasas, chrétien fervent qui s’est proclamé défenseur des Indiens, s’opposer à toute affirmation de leur infériorité,etdoncàtouteassociationstableentre«barbares»et«Indiens».LasCasasconnaîtlesdeux sensduterme,maisaucunneluiparaîtapplicableauxpopulationsindigènesd’Amérique.LesEspagnols lessurpassenteninhumanité,d’unepart;ilssontencoreplusignorantsdeslanguesétrangères,del’autre. AprèsavoirrappelélesphrasesdeStrabonetdesaintPaul,ilconclut:«Onappelleraunhomme barbare,parcomparaisonavecunautre,parcequ’ilestétrangedanssesmanièresdeparleretqu’il prononcemallalanguedel’autre.[…]Maisdecepointdevue,iln’estpasd’hommeouderacequine soitbarbareparrapportàunautrehommeouuneautrerace.[…]Ainsi,demêmequenousconsidérons lesgensdesIndesbarbares,ilsnousjugentpareillement,parcequ’ilsnenouscomprennentpas 15 .» L’ouvragedanslequelLasCasasconsignecesréflexionsresteinéditpendantdessiècles,maisses idéesserépandentpartoutenEurope.Quelquesdécenniesplustard,enFrance,c’estentermesencore semblables que Montaigne interprète la barbarie : elle n’est qu’un effet d’optique, dû à notre incompréhensiondesautres.IlréprouvedonclesFrançaissescompatriotesqui,envoyageàl’étranger, préfèrenttoujoursresterentreeux,etconfondentvertuavechabitude,commelespersonnesqueraillait Ératosthène:«Retrouvent-ilsuncompatrioteenHongrie,ilsfestoientcetteaventure:lesvoilààse rallieretàserecoudreensemble,àcondamnertantdemœursbarbaresqu’ilsvoient.Pourquoinon barbares, puisqu’elles ne sontfrançaises ? » D’oùaussi ses célèbres formules, qui commententla rencontreaveclescannibalesd’Amérique:«Iln’yariendesauvageetdebarbareencettenation,àce qu’onm’enarapporté,sinonquechacunappellebarbariecequin’estpasdesonusage 16 .»Cetteformule estrestéedanslesmémoires,etl’ons’enréclamevolontierspourfustigerl’ethnocentrisme.Commentne pasaccepterquetraiterl’autredebarbaresimplementparcequenousneparlonspaslamêmelangueest uneattitudeinconsistante,intenable?Pourtant,danscesmêmestextes,Montaigne,pasplusqueLas Casas,nepeuts’empêcherd’avoirrecoursaussiautermedebarbariedanssonsensabsoludecruauté, pourstigmatiser,cettefois-ci,lesméchantsEuropéens.Labarbarien’existepas,maissielleexiste,nous sommesplusbarbaresquelesIndiens!L’universalismechrétienseconjugueiciavecunemiseenvaleur desbonssauvages. Pournotrepart,nousnousentiendronsdésormaisauseulsensabsolude«barbare»(sontbarbares ceuxquinereconnaissentpaslapleinehumanitédesautres);nousséparantdelaperspectivechrétienne, nousposeronsquelabarbarieexisteenelle-même,etnonseulementdansleregarddel’observateurnaïf; qu’elleforme,aussi,unecatégoriedepremièreimportance. Labarbarierésulted’untraitdel’êtrehumaindontilsembleillusoired’espérerqu’ilsoitunjour définitivementéliminé.Ellenecorrespondradoncpournousàaucunepériodespécifiquedel’histoirede l’humanité,ancienneoumoderne,àaucunepartiedespopulationsquicouvrentlasurfacedelaterre.Elle estennous comme chezles autres ;aucunpeuple ni individun’estimmunisé contre la possibilité d’accomplirdesactesbarbares.L’hommepréhistoriquetuantsonsemblabledelagrottevoisine,Caïn abattantAbel,letyrancontemporaintorturantsesadversaires–tousparticipentdelamêmepulsion barbare,celled’unsentimentderivalitémeurtrierquinousfaitrefuserauxautresledroitd’accéderaux mêmesjoiesetauxmêmesbiensqueceuxdontnoussouhaitonsprofiter. Onnepeutdirequelabarbarieestinhumaine,àmoinsdepostuler,commelefaisaitRomainGary:

«Cecôtéinhumainfaitpartiedel’humain.Tantqu’onnereconnaîtrapasquel’inhumanitéestchose humaine,onresteradanslemensongepieux 17 .»Ensecomportantdemanièreodieuse,leshommesne cessentnullementd’êtrehumains.Plusmême:leursmeilleuresqualitésetleurspiresdéfauts,cequenous appelonsleur«humanité»etleur«inhumanité»,ontmêmeorigine.Rousseaul’avaitdéjàbienvu:«Le

bienetlemalcoulentdelamêmesource»,écrivait-il,etcettesourcen’estriend’autrequenotrebesoin irréductibledevivreavecles autres,notrecapacitédenous identifier àeux,notresentimentd’une communehumanité.Lesprimatologuescontemporainsconfirmentcetteintuition.«Compassionetcruauté dépendentdelafacultéqu’aunindividud’imaginerl’effetdesonattitudesurautrui 18 .»Cettefaculténous motiveàaiderceuxquienéprouventlebesoinmêmes’ilsnoussontinconnus,àreconnaîtreladignité égaledesautresmêmes’ilssontdifférentsdenous.Maisc’estelleaussiquinousguidequandnous soumettonsl’autreàlatortureouquandnousnousengageonsdansungénocide:lesautressontcomme nous,ilsontlesmêmespointsvulnérablesquenous,ilsaspirentauxmêmesbiens,il fautdoncles éliminerdelasurfacedelaterre.Onreviendrasurcesujetàproposdelatorture.

Êtrecivilisé

Sil’ondisposed’untermeaucontenuabsolu,«barbare»,ainsiensera-t-ildesoncontraire.Est civilisé,entouttempsettoutlieu,celuiquisaitreconnaîtrepleinementl’humanitédesautres.Deuxétapes doiventdoncêtrefranchiespourledevenir:aucoursdelapremière,ondécouvrequelesautresontdes modesdeviedifférentsdesnôtres;aucoursdelaseconde,onacceptedelesvoirporteursdelamême humanitéquenous.L’exigencemoralesedoubled’unedimensionintellectuelle:fairecomprendreàses prochesuneidentitéétrangère,qu’ellesoitindividuelleoucollective,estunactedecivilisation,caron élargitdecettemanièrelecercledel’humanité;ainsicontribuentàfairereculerlabarbariesavants, philosophes,artistes.L’idéedecivilisationseconfonddoncengrandepartieaveccequeKantappellele «senscommun»ouencorela«penséeélargie» 19 ,c’est-à-direlacapacitédeporterdesjugementsqui tiennent compte des représentations propres aux autres hommes sur terre, en échappant au moins partiellementauxdéformationségocentriquesouethnocentriques.Kantvoitdanscettecapacitédese mettreàlaplacedetouteautrepersonneunmoyenpourl’êtrehumaind’accomplirsavocation.Àvrai dire,aucunindividu,encoremoinsunpeuple,nesauraitêtreentièrement«civilisé»,encesensdumot:

ilpeutseulementl’êtreplusoumoins;etlamêmechoseestvraiede«barbare».Lacivilisationestun horizondontonpeuts’approcher,labarbarieunfonddontonchercheàs’éloigner;aucuneneseconfond intégralementavecdesêtresparticuliers.Cesontlesactesetlesattitudesquisontbarbaresoucivilisés, nonlesindividusoulespeuples. Lesformesqueprendl’avancéeverslacivilisationsontmultiples.L’uneconcernel’extensionmême donnéeàl’entitéquenousdésignonsicicomme«nous».Dansunpetittextedatantdel’annéedesamort, «Lesépoquesdelaculturesociale»,Goetheprésenteainsiuneéchelledesvaleurs.Toutenbas,auplus près de la barbarie, se tientle groupe humainoùl’onne connaîtque les individus qui vous sont apparentés.Cettedescriptionn’estpastrèséloignéedecellequeproduisentaujourd’huipaléontologues etpréhistoriens : à l’origine, les groupes humains habitaientchacununterritoire isolé, la présence d’étrangersn’étaitpasadmise,laxénophobieétaitderigueur–toutinconnuétaitunennemipotentiel.Un pasverslacivilisationestaccomplilorsquecegrouperencontred’autresgroupesetétablitdescontacts prolongésaveceux;unautreencore,quandilsformentensembledesentitéssupérieures,unpeuple,un pays, unÉtat. Enfinle degré supérieur estatteintlorsqu’ils accèdentà l’universalité, lorsqu’ils se découvrentdesidéauxcommunsaveclesautresmembresdel’espèceetqu’ilssontprêts,parexemple,à «mettretoutesleslittératuresétrangèressurunpiedd’égalitéaveclalittératurenationale 20 ». L’enfermementensois’opposeiciàl’ouvertureauxautres.Secroireleseulgroupeproprement humain,refuserderienconnaîtreendehorsdesapropreexpérience,derienoffrirauxautres,rester délibérémentenfermédanssonmilieud’origineestunindicedebarbarie;reconnaîtrelapluralitédes groupes,dessociétésetdescultureshumaines,semettredeplain-piedaveclesautresfaitpartiedela civilisation. Cette extension progressive ne se confond pas avec la xénophilie, ou préférence

systématiquepourlesétrangers,niavecunquelconquecultedeladifférence;simplement,onindique ainsilacapacité,plusoumoinsgrande,dereconnaîtrenotrecommunehumanité. Uneautremanièred’avancerdelabarbarieverslacivilisationconsisteàsedétacherdesoipour devenircapabledesevoircommedudehors,commeàtraverslesyeuxd’unautre,doncd’exercerun jugementcritiquenonseulementàl’égarddesautresmaisaussidesoi-même.Dansleséchangessociaux, enrenonçantàtoujoursprivilégiersonpointdevue,onserapprochedesautres.Lànonplus,ilnes’agit pasdepréférerledénigrementdesoiàlafiertéd’êtrecequ’onest:ceseraitoublierquenibarbarieni civilisationnequalifientdurablementlesêtres,maisseulementleursétatsetleursactions,dontcertains sontsourced’orgueil,d’autresderemords.Ongagneenrevancheàêtrecapable,quandc’estnécessaire, detournerunregardscrutateursursoi,sursacommunauté,surlepeupledontonfaitpartie,afind’être prêtàdécouvrirque«nous»sommescapablesd’actesdebarbarie. Uneformeencoredifférentedeprogressionverslacivilisationconsisteàfaireensortequeleslois dupaysqu’onhabitetraitenttouslescitoyensdemanièreégale,sansdistinctionderace,dereligionoude sexe ; les pays qui maintiennent ces différences, que ce soit sous forme de privilèges légaux ou d’apartheid,sontaucontraireplusprochesdelabarbarie.Lapratiquedel’esclavages’yapparente. L’Étatlibéralestplusciviliséquelatyrannie,carilassurelamêmelibertépourtous;ladémocratieest plusciviliséequel’AncienRégime,maisaussiquetoutÉtatethnique:celui-cimaintientunrégimede privilèges.Pourlamêmeraison,maisdansunautredomaine,lamagieestplusbarbarequelascience:

l’uneimpliqueunedifférenceirréductibleentreceluiquisaitetceluiquinesaitpas,l’autreprocèdepar observations etraisonnements qui n’ontriendesecretetquechacunpeutaccomplir àsontour.Le dialogue,quiassureunepositionéquivalenteàtouslesinterlocuteurs,estuneformedecommunication plusciviliséequelaharangue,oùl’unprofèredescertitudesalorsquelesautresécoutent;ouquela paroledel’oracle,duprophète,dudevin.Accepter unepropositionsur parole,par unactedefoi, impliquequ’émetteuretrécepteurdumessagesontinégaux;l’accepterparunactederaisonplacel’unet l’autreaumêmeniveau,parconséquentlapremièrepratiqueestplusbarbarequelaseconde. Auseind’unecommunauté,celui-làestplusciviliséquiconnaîtmieuxsescodesetsestraditions,car cetteconnaissanceluipermetdecomprendrelesgestesetattitudesdesautresmembresdesongroupe,de lesrapprocherdoncdesaproprehumanité.L’idéedecivilisationimpliquelaconnaissancedupassé.Tel autre, limité dans sa compréhension et son expression, ignorant les codes communs, se condamne fatalementànecirculerqu’àl’intérieurdesonpetitgroupeetàenexclurelesautres.Lebarbarerefuse desereconnaîtredansunpasséquiseraitdistinctdesonprésent.Lapolitesse,quiestunapprentissagede lavieaveclesautres,estàsontourunpremierpasverslacivilisation;cen’estpasunhasardsilemot «policé»avaitjadisledoublesensdepolietdecivilisé. Latorture,l’humiliation,lasouffranceinfligéesauxautressontducôtédelabarbarie.Ilenvade mêmedumeurtre,etplusencoredumeurtrecollectif,legénocide,quelquesoitlecritèrequiapermisde délimiter le groupe que l’ondésire éliminer : la « race » (oucaractéristiques physiques visibles), l’ethnie,lareligion,laclassesocialeoulesconvictionspolitiques.Lesgénocidesn’ontpasétéinventés auXX e siècle,maisl’onnepeutignorerqu’ilss’ysontperpétués,ainsidesmassacresdesArméniensen Turquie, des « koulaks » etdes « bourgeois » enRussie soviétique, des Juifs etdes Tsiganes en Allemagnenazie,deshabitantsdesvillesauCambodge,desTutsiauRwanda…Fairelaguerreestplus barbare que régler les conflits par la négociation,disaitdéjà Strabon. Mais c’estaussi unacte de barbarielorsqu’unecommunautéyézidi(habitantlenorddel’Irak)lapideunejeunefilleparcequ’elleest tombéeamoureused’unjeunehommesunnite,extérieuràlacommunauté.Lechoixd’institueruntribunal àNurembergàlafindelaDeuxièmeGuerremondiale,c’est-à-dired’unjugementconformeàlaloiplutôt qued’unrèglementdecomptes,estaucontrairesignedecivilisation,quellesquesoientlesimperfections etmêmelescontradictionsinternesdecetribunal;etdemêmepourl’établissementd’uneCommissionde

véritéetréconciliationenAfriqueduSud(ouailleurs),quipermetdenepasenfermertouslesdéfenseurs del’ancienrégimedanslacatégoriedemonstres,decriminelsoudeperverssadiques. J’aiemployéprécédemmentl’expression«pulsionbarbare»pourdésignercettecapacitéhumainede bafouerl’humanitédesautres,maisàvraidirejenecroispasqu’unetellepulsionexistedemanière autonome.L’onsaitque,dans les écrits de sa dernière période,Freuda vouluprésenter la vie de l’individucommel’arèneoùs’affrontentdeuxpulsions,l’uneducôtédelacivilisation,l’autredela barbarie.«Désormaislasignificationdel’évolutiondelacivilisationcesseàmonavisd’êtreobscure:

elledoitnousmontrerlalutteentrel’Érosetlamort,entrelapulsiondevieetlapulsiondedestruction, tellequ’ellesedérouledansl’espècehumaine»,écrit-ildansMalaisedanslacivilisation.L’agressivité «constitueunedispositionpulsionnelleprimitiveetautonomedel’êtrehumain»et«lacivilisationy trouvesonentravelaplusredoutable».SelonFreud,ilfautresterd’autantplusvigilantenverscette pulsionbarbareque,spontanément,nousavonstendanceànousladissimuler:«Ceuxquipréfèrentles contes de fées font la sourde oreille quand onleur parle de la tendance native de l’homme à la “méchanceté”,àl’agression,àladestruction,etdoncàlacruauté 21 .» Meséparanticidel’interprétationfreudienne,jenepeuxqueréitérermaconviction:cesactes trouventleuroriginedanslamême«pulsiondevie»quenosactesd’amour;ladifférencen’estpasdans lemobileinitialnidanslafinpoursuiviemaisdanslemoyenchoisipourl’atteindre.Monsentimentde manquepeutêtrecombléparl’amourquemeporteautruiouparsasoumissionintégrale.Barbarieet civilisationressemblentmoinsàdeuxforcesluttantpourlasuprématiequ’auxdeuxpôlesd’unaxe,à deux catégories morales qui nous permettent d’évaluer les actes humains particuliers. On peut en revancheaccepterl’idéedeRomainGarycitéeicienexergue:lasourcedelacivilisation,cettepriseen considérationdel’humanitédel’autre,provientdecequelesêtreshumainssontobligés,pendantune longuepériode,lesunsdeprendresoindeleurspetitsafind’assurerleursurvie,lesautresdedépendre decessoins.Àladifférencedecequiseproduitchezlesautresespècesanimales,icilapériodede protectionetdesoinsdureunedizained’années,etexigelacollaborationnonseulementdelamèremais dupère. Cette pratique prolongée d’attentionpour unêtre plus faible que soi a sûrement favorisé l’éclosiondessentimentsdebienveillancenécessairesàl’avènementdelacivilisation. J’aiillustrécescatégoriespardesexemplestirésdedifférentspays,dedifférentesépoques.Est-ceà direquelabarbarieesttoujoursetpartoutlamême?Certainementpas.Unefoisfixélesensdesmots,un travailhistoriqueettypologiquepeuts’engager;leprésentlivreajustementpourthèmelesformesque prennentbarbarieetcivilisationàl’époquecontemporaine,alorsquesemultiplientets’accélèrentles contactsentreculturesdifférentes.

Delacivilisationauxcultures

Civilisations’opposeàbarbarie.Cependant,lesensdupremiermotchangeconsidérablementsinous

lemettonsaupluriel.Lescivilisationsnecorrespondentplusàunecatégoriemoraleetintellectuelle

atemporelle,maisàdesformationshistoriquesquiapparaissentetdisparaissent,caractériséesparla

présencedenombreuxtraitsliéstantàlaviematériellequ’àcelledel’esprit.C’estencesensqu’on

parledecivilisationchinoiseouindienne,persaneoubyzantine.

Àladifférencedecequel’onpouvaitobserverconcernantlesdeuxsensdumot«barbare»,relatif

etabsolu,entrelesquelssemaintenaitunecertainecontinuitéetquiformaientunehiérarchie,lesdeux

sensde«civilisation»,illustrésparlesingulieretlepluriel,sontindépendantsl’undel’autre.Pour

levertouteambiguïté,jechoisisdoncd’employerici«civilisation»uniquementausingulier,etde

désignerlesensdesonplurielparl’undesesquasi-synonymes,porteurdurestedumêmedoublesens:

c’estlemot«cultures»,aupluriel.Cesdeuxtermes,«civilisation»et«culture»,ontétéemployés

différemmentdanslesdifférenteslangueseuropéennesetpardifférentsauteurs.Ici,lacivilisationsera toujoursune,etopposéeàlabarbarie;lescultures,plurielles. Ilfautajoutercependantque,depuisplusdedeuxsiècles,«culture»aprisunsenspluslargeque celuiquienfaisaitunsynonymede«civilisation».Cesontlesethnologuesquiensont,engrandepartie, responsables. Ils se sont aperçus en effet que les sociétés étudiées par eux, souvent dépourvues d’écriture, de monuments etd’œuvres comme celles que nous associons habituellementà l’idée de culture,possédaientnéanmoinsdespratiquesetdesartefactsquiyjouaientunrôleanalogue;ilslesont appelés, à leur tour, « cultures ». Ce sens « ethnologique » s’est imposé aujourd’hui ; du reste, l’ethnologieestaussiappelée«anthropologieculturelle».Silemotestprisdanscesenslarge,descriptif et non plus évaluatif, tout groupe humain a une culture : c’est le nom donné à l’ensemble des caractéristiquesdesaviesociale,auxfaçonsdevivreetdepensercollectives,auxformesetstyles d’organisationdutempsetdel’espace,cequiinclutlangue,religion,structuresfamiliales,modesde constructiondesmaisons,outils,manièresdemangeretdesevêtir.Deplus,lesmembresdugroupe–or ilfautgarderprésentàl’espritqu’ilspeuventêtrequelquesdizainesseulementouplusieurscentainesde millions–intériorisentcescaractéristiquessousformedereprésentationsmentales.Lacultureexiste doncàdeuxniveauxétroitementreliés,celuidespratiquessocialesetceluidel’imagequelaissent celles-cidansl’espritdesmembresdelacommunauté. Cen’estpasleurcontenuquiendéterminelecaractère«culturel»,maisleurdiffusion:lacultureest forcémentcollective.Elleprésupposedonclacommunication,dontelleestundesrésultats.Entantque représentation,laculturenouslivreaussiuneinterprétationdumonde,unmodèleminiature,unecarteen quelque sorte, qui nous permetde nous yorienter ;posséder une culture signifie qu’ontientà sa dispositionunepréorganisationdel’expériencevécue.Laculturereposeàlafois sur unemémoire commune(nousapprenonslamêmelangue,lamêmehistoire,lesmêmestraditions)etsurdesrèglesde viecommunes(nousparlonsdemanièreànousfairecomprendre,noustenonscomptedescodesen vigueurdansnotresociété);elleesttournéeenmêmetempsverslepasséetversleprésent. Telleestl’opinionpartagéedesethnologuesduXX e siècle.Laculture,écritBronislawMalinowski, est«unvasteappareil[…]quipermetàl’hommed’affronterlesproblèmesconcretsetprécisquise posentàlui».SelonClaudeLévi-Strauss,lacultureinclut«touteslesattitudesouaptitudesapprisespar l’hommeentantquemembred’unesociété».«Iln’existepasdenaturehumaineindépendantedela culture,ajouteCliffordGeertz.Sans hommes,pas de culture,évidemment;mais également,etplus significativement,sansculture,pasd’hommes 22 .»Ilestdanslanaturemêmedel’êtrehumaind’avoirune culture. Pourquoienest-ilainsi?Onpeutl’expliquerparlescaractéristiquesphysiquesdel’espècehumaine. Comparés aux autres animaux, les humains disposent d’une plus grande liberté vis-à-vis de leurs déterminationsbiologiques:d’unlieuàl’autre,ilschoisissentdesnourrituresdifférentes,organisent différemmentleurhabitatouledéroulementdeleurjournée,s’occupentdeleurprogénituredesmanières lesplusvariées,exprimentdifféremmentleursémotions.Nousserionsplongésdansledésarroietle chaossilescommunautésdanslesquellesnousnaissonsetgrandissonsn’avaientpasopéréd’avance certainschoix,etrestreintdecettemanièrel’immensechampdespossibles.Lacultureprendlerelaisde lagénétique.«Ensomme,poursuitGeertz,noussommesdesanimauxincompletsouinachevésquise complètentets’achèventparlemoyendelaculture.[…]Entrecequenotrecorpsnousditetcequenous devonssavoirpourfonctionnernormalement,ilyaunvacuumquenousdevonsnous-mêmesremplir,et quenousremplissonsavecdel’information(oudeladésinformation)fournieparnotreculture 23 .»Sans lesinstructionsquenousdonnelaculture,nousnepourrionsêtresûrsd’avoircommuniquémêmenos émotionslesplusélémentaires,depeuroudejoie.Lecasdelalangueestpeut-êtreleplusfrappant:le petitde l’homme ne naîtpas auseind’une langue naturelle etuniverselle,mais à l’intérieur d’une

communautélinguistiqueparticulière,sansl’aidedelaquelleilnepourraitacquériraucunelangue,donc aucundesinnombrablesavantagesquiendépendent;enunmot,ilnepourraitdevenirhumain. Toutêtrehumainabesoind’unensembledenormes etderègles,detraditions etdecoutumes, transmisesdesaînésauxcadets;sanselles,l’individun’accéderaitjamaisàsapleinehumanité,ilserait réduitàlaconditiondel’«enfantsauvage»,condamnéàl’anomie,c’est-à-direàl’absencedetouteloiet detoutordre:uneabsencegénératricedegravesperturbations.Ainsiviventaujourd’huicertainsenfants abandonnés,nonplusdanslaforêt,maisdanslesruesdesgrandesvilles,parlantàpeine,luttantcontre lesagressions,sevendantauplusoffrant,s’assommantdedrogues.Ladestructiondelacultureest appelée«déculturation»:laconditiond’unêtrehumainquiaperdusacultured’originesansenacquérir uneautre,etquirisqued’êtreconduit,bienmalgrélui,àl’impossibilitédecommuniquer,doncàla barbarie. Onpeutcomprendreainsi(sansl’approuver)lefaitquedenombreusespopulationsseconsidèrent commelesseulesàêtrepleinementhumaines,etrejettentlesétrangersendehorsdel’humanité:c’est que,étantincompréhensible,laculturedesétrangersestjugéeinexistante,orsansculturel’hommen’est pashumain.

UnhéritagedesLumières

Cen’estpasunhasardsicesdeuxconceptsde«civilisation»etde«cultures»,quelsquesoientles motsquilesdésignent,sontentrésdanslapenséeeuropéenneàlamêmeépoque,lasecondemoitiédu XVIII e siècle,danslesillagedelapenséedesLumières.Enfrançais,lemot«civilisation»faitson

apparition,semble-t-il,en1757dansL’AmideshommesouTraitédelapopulationdumarquisde

Mirabeau,quiavaitaussiprojeté(maissansleréaliser)unouvragecomplémentaireintituléL’Amides

femmesouTraitédelacivilisation.Lemotyalesensdeprocessusquirendleshommespolicés,c’est-

à-direàlafoispolisetbénéficiantdesprogrèsdesconnaissances.Danslesannéesquisuivent,onverra plusieursauteursopposer«barbarie»et«civilisation»,etconcevoirl’histoiredel’humanitécommeun

processusàsensunique,menantdupremiertermeausecond.D’Holbach,en1770,décritlachaînequi

conduitdel’hommesauvageàlasociétécivilisée;Diderot,en1776,opposel’étatprimitifdebarbarieà

lapossibilitédeciviliserunenation.Ilenvademêmedanslesautrespayseuropéens.EnAngleterre,en 1767,Fergussondécritle progrès de l’humanité comme unpassage de la brutalité (rudeness) à la civilisation. En 1772, Boswell défend l’usage de « civilisation » en tant qu’antonyme parfait de « barbarie ». En Allemagne, à la fin du siècle, Klopstock fait de « Kultur » (et non plus de «Zivilisation»)lesynonymede«dé-barbarisation»(«Entbarbarung») 24 .AudébutduXIX e siècle,ces termesetcessenssontdevenuscommuns. Enmême temps s’affirmera l’intérêtpour les « cultures ». Celui-ci se greffe sur une tradition ancienne,qu’onpeutfaireremonterenFranceàMontaigne,avecsoninsistancesurlapuissancedela «coutume».Pascaldiradelacoutumequ’elleestunesecondenature,préfigurantainsilesformulesdes anthropologues.LesvoyagesdesEuropéensàl’Est,auSudetàl’OuestsemultiplierontauXVII e etau XVIII e siècle,etleursprotagonistesrapporterontdesdescriptionsdétaillées,parfoisadmiratives,des mœurs et coutumes observées dans les pays qu’ils visitent, pourtant bien éloignées des pratiques collectiveseuropéennes.Àlamêmeépoques’éveillel’intérêtpourl’histoire,etdoncpourlesformes sociales anciennes,qui ne sontplus perçues comme relevantd’unâge d’or devenuinaccessible,ni commeunesimplepréparationimparfaiteduprésent;désormais,onjugequechaqueépoquedisposede sonpropreidéaletdesaproprecohérence.EnItalie,audébutduXVIII e siècle,GiambattistaVicovoudra reconnaîtreunedignitécomparableàtouteslessociétésquisesontsuccédédansl’histoiredel’humanité.

Lespenseursdecetempssedonnentlesmoyensconceptuelspourpenseràlafoisl’unitéetla pluralité.Leibnizintroduitl’idéed’unemultiplicitédesmondespossibles,indépendantsentreeuxmais structuréstousaveclamêmerigueuretconcourantaumêmeordre.C’estMontesquieu,enFrance,qui donneracorps àlapremièretentativepour décriretoutes les sociétés humaines àlafois dans leur diversitéetdansleurunité;ilveutlespensercommedesvoiesdifférentesconduisantaumêmebut.Dans

songrandouvrageDel’espritdeslois(1748),ilintroduitdeuxsériesdecatégories.Lesunessont

absoluesetintemporelles:ellescorrespondentauxloisconstitutivesdudroitnatureletàl’opposition centraleentreÉtatslégitimesettyrannies;cesontdoncdescatégoriesévaluatives.Lesautressont historiquesetlocales,cequeMontesquieuappelle«l’espritdesnations»;ellesincluentlesconditions physiquesdechaquepaysetl’ensembledenormesetcoutumesquirégissentsaviesociale.Pasde jugementdevaleurici;commel’écritMontesquieu:«Jen’écrispointpourcensurercequiestétabli dansquelquepaysquecesoit.Chaquenationtrouveraicilesraisonsdesesmaximes 25 .»Cetéquilibre vouluparluiserarecherchéégalementparsesdisciples,telJean-NicolasDémeunier,auteurd’ungros ouvrage de compilationintitulé, enhommage aumaître, L’Esprit des usages et des coutumes des

différentspeuplesetpubliéen1776,danslequelilaffirme,d’unepart,qu’ilveuty«suivrelesprogrès

delacivilisation»,mais,d’autrepart,qu’ilseproposededécrirelesmœursdetouslespeuplesdu mondesansprivilégierlacultureeuropéenneoucelledel’Antiquitéclassique.Onpourradésormais parlermêmed’unecivilisation–oud’uneculture–dessauvages… Pendantlongtemps,lapenséedesLumièresaservidesourced’inspirationàuncourantréformisteet libéral,quicombattaitleconservatismeaunomdel’universalitéetdurespectégalpourtous.Onsait qu’aujourd’huileschosesontchangé,etqueseréclamentdecettepenséelesdéfenseursconservateursde lacultureoccidentalesupérieure,quisecroientengagésdansuncombatcontrele«relativisme»,qui seraitissudelaréactionromantique,audébutduXIX e siècle.Ilsnepeuventlefaire,onlevoit,qu’auprix d’uneamputationdelavéritabletraditiondesLumières,quisavaitarticuleruniversalitédesvaleurset pluralitédescultures.Ilfautsortirdesclichés:cettepenséeneseconfondaitniavecledogmatisme(ma culturedoits’imposeràtous)niaveclenihilisme(touteslesculturessevalent);lamettreauservice d’undénigrementdesautrespours’autoriseràlessoumettreouàlesdétruirereprésenteunvéritable kidnappingdesLumières. Attardons-nousuninstantsurlecasduphilosopheethistorienallemandJohannFriedrichHerder, qu’onprésenteparfoiscommefondateurducourantrelativistecontemporain.EnréalitéHerderadopteles positionsdeMontesquieu,saufqu’illesjugetropschématiques;ilchercheraàlesrendreplusdétaillées

etplusprochesdesfaits.DansdesécritscommeUneautrephilosophiedel’histoire(1774)ouIdées

pourlaphilosophiedel’histoiredel’humanité(1784),ilpartd’unecritiquedecequ’ilcroitêtreun

penchantexcessifpourl’abstractiondesEncyclopédistesfrançaisoudeVoltaire,lequeltraiteparle méprislesépoquesantérieuresetlespeupleslointainsdèslorsqu’ilsneressemblentpasàsonpropre milieu.Orchaquesociétépossèdesespropresexigences,etlesdésirsdesindividussemodèlentselon «lepays,l’époqueetlelieu 26 ».Herderéclairecettediversitéparunecomparaisonaveclesâgesd’une vieindividuelle:onn’aimepaslesmêmeschosesàdix,quaranteousoixante-dixans.L’enfantaimait l’école,mais,devenujeunehomme,illafuit!Dansunesociététoutsetient,onnepeutenisolerun élémentetlejugerséparément:cequiestdéfautchezlesunsdevientavantagechezlesautres.Pour l’apprécier,ilfautd’abordl’examinerdanssoncontexteàlui. Conscientdelapluralitédescultures,Herdernerenoncepourtantnullementàl’unitédel’humanité. Celle-ciestfondéeàlafoisdansl’originebiologiquecommunedetousleshommes(unitédel’espèce)et danslebutcommunqu’ilspoursuivent.Ilsdisposent,pense-t-il,desmêmesidéauxdebonheur,d’amour humainetd’épanouissementdel’esprit,desmêmesnotionsdevéritéetdebien.«Surcequiestpure intelligence etmorale équitable,SocrateetConfucius,Zoroastre,PlatonetCicéronsont d’accord :

malgréleursmilledifférences,ilsonttousagisurunseulpoint,surlequelreposetoutenotreespèce 27

Toutl’effortdeHerderdanssesécritsportedoncsurcettenécessitéd’articulerpluralitédescultureset unicitédelacivilisation,ou,selonsespropresformules,depenserl’unitédesnationsdansleurdiversité, d’unir les scènes disparates sans les brouiller, de montrer les mêmes forces produisantdes formes diverses,lamêmenaturesousl’enveloppedemultiplestransformations,lemêmeprincipeagissantà traversdessociétésirréductiblesl’uneàl’autre.Loind’êtreunennemidelapenséedesLumières, Herder enprésente donc, selonl’expressionduphilosophe tchèque JanPatocka, une version plus chaleureuse.Quantàcettepenséemême,qu’onseplaîtparfoisàrestreindreàsonseulversantuniversel etabsolu,ellereprésenteaucontraireunepremièreetcourageusetentativepourpenserensemblemorale ethistoire,civilisationetcultures.

Jugerlescultures

Onsedouteque,sileterme«culture»désignel’ensembledesformesdeviecollective,soncontenu estloind’êtrehomogène.Unemanièrededistinguersesdiversélémentsseraitdesedemanders’ils suscitentounonunjugementdevaleur.J’aichoisidedonnerà«civilisation»lesensd’unjugement moralalorsqueles«cultures»sontmoralementneutres;maiscelaneveutpasdireindifférentes.Ilfaut plutôtadmettrequetousleursingrédientsnepossèdentpaslemêmestatut. De nombreuses coutumes, onpeut ainsi constater seulement qu’elles sont ce qu’elles sont. Par exemple,ilestimportantdesavoirsi,dansuneculture,c’estl’onclepaterneloul’onclematernelquijoue unrôleprivilégiéauseindelafamille;maisiln’yapasderaisondeconsidérerquel’undessystèmes est,ensoi,meilleurquel’autre.Demême,contrairementàcequepensaientlescolonisateurspénétranten AfriqueauXIX e siècle,mangeraveclesdoigtsplutôtqu’avecunefourchetteestuntraitcaractéristique d’uneculturemaisnepermetpasd’endéduirelabarbariedeceuxquilefont.Leshabitudesalimentaires sontunélémentimportantdelaculturedechacun,etparmilesplusrésistantsquisoient:onabeaugoûter auxplats les mieuxcuisinés dumonde, ongarde toujours une tendresse particulière pour les goûts auxquelsonaétéhabituédansl’enfance.Ilseraitvaindevouloirdressericiuneéchelledevaleurs unique.QueLeopoldBloommangeaupetitdéjeunerdesrognonssautés,queJeanDuponttrempesa tartinebeurréedansunboldecaféaulaitetqueKim,étudiantcoréenàParis,sesenterassuréentirantdu potqu’ilaapportédupaysquelquesfeuillesdechoufermenténepermetpasdedéclareruneculture supérieureàl’autre.Pasplusquelefaitdemangerdelaviandehalal,oucasher,ounil’unnil’autre. Biensûr,pourlessociologuesquiétudientunesociétéuntelchoixn’ariend’arbitraire,ildépenddes alimentsqu’ontrouvedanslepaysd’origine,destechniquesdetransformationauxquellesonlessoumet, descontactscommerciauxtraditionnelsavecd’autresrégionsoupays,descroyances,etainsidesuite. Cependant,ilnepeutêtredéclaré,dansl’absolu,meilleurqu’unautre;ici,toutestrelatif.Uncuisinier peutfaireunplattraditionnelmieuxquesonconcurrent,maisils’agitalorsd’unsuccèspersonnel,non d’untraitculturel. Cependant,c’estloind’êtrelecasdetouslesélémentsd’uneculture.Danstoutesociété,grandeou petite,ancienneoumoderne,certainsdesmembresconnaissentmieuxquelesautreslestraditionsetles codes;ilssont,pourcetteraison,écoutésetappréciés.Cesavoirpeutêtretransmisoralement–dansles familles,oudesaînésauxcadets,oudesspécialistesauxapprentis–ou,commedansnossociétés,dans lesécoles,ouenfinpasserparl’intermédiairedeslivresetdesordinateurs.Celuiquimaîtrisebience savoir est une personne informée, quel que soit l’objet de ses connaissances, une langue ancienne disparue depuis deuxmille ans oul’argotemployé par une bande de jeunes. Dans certains cas, il contribue,commeonl’avu,àl’avancementdelacivilisation,enrendantpossiblelacommunicationavec unnombrecroissantdemembresdelasociété,voiredel’humanité.Occasionnellement,celaluipermet degagneràdesjeuxcommeBaccalauréat,TrivialPursuitou,àlatélévision,Quiveutgagnerdes millions?…Plusgénéralement,ilaleméritedegarderenmémoiredenombreusesinformations.Cequi

estmesuréetvaloriséiciestlaquantitéd’informationstenuesàdisposition.Onpeutaussi,évidemment, prendre encompte leur qualité, etapprécier davantage les savoirs qui touchentde près ausortde

l’humanité,quelessavoirsfutilesvalorisésdanslesjeux.Fahrenheit451deRayBradburymontrait

combienpouvaitêtreprécieuselamémoiredecertainslivres,constitutifsd’unpatrimoineuniversel. Uneautremanièred’évaluerlessavoirsconsisteàjuger,nonplusleurquantitéouleurqualité,mais l’usage que nous en faisons. Une longue tradition de la culture européenne, qui commence dans l’Antiquitéclassiqueetsepoursuitdenosjours,aprèsêtrepasséeparMontaigneouRousseau,privilégie lessavoirsmisàl’œuvredemanièrecréativeparrapportauxsavoirspassivementaccumulés,doncaussi lejugementplutôtquelamémoire,latêtebienfaitequelatêtebienpleine,lesagequelesavant.Lebon ouvrier est celui qui sait transformer son savoir en savoir-faire et, éventuellement, l’adapter aux circonstances;lebonsavant,celuiquiestprêtàmettreenquestioncequ’ilaapprisàl’école,età réfléchiravecaudace.Cettevalorisationdel’autonomienepeutcependantjamaiss’émanciperdeson versantrépétitif:ilestdelanaturemêmedel’éducationdepartird’unetradition.Iln’estd’ailleurspas certainquel’onpuisseaccéderàlasagessesansaucunsavoir,etquandMontaigneditqu’ilfautpréférer lestêtesbienfaites,ilnedemandepasqu’ellessoientvides:ilindiqueunehiérarchie,lasubordination delamémoireàl’entendement,nonlaprésenceexclusivedecelui-ci.Lesavoirestindispensable,maisil restemoyen:«Notreâmes’élargitd’autantplusqu’elleseremplit 28 .»Decepointdevue,toutesles culturesneseressemblentpas:certainesinterdisentdetoucherauxtraditions,ausenslittéraldestextes sacrés,d’autresaucontraireencouragentlaremiseencauseetl’innovation;orcelle-ciapportedes avantagesincontestablesàceuxquilapratiquent,enparticulierdansledomainedelatechnique. Commentdécrirelarelationentre«lacivilisation»et«lescultures»?Ilfautd’abordinsistersur l’autonomie des deuxconcepts, qui appartiennentà deuxordres différents, le premier porteur d’un jugementdevaleurabsolu,lesecondselimitantàidentifierunsegmentdumondeinscritdansl’histoire. Ils ne sont évidemment pas incompatibles : tout groupe humainstable possède nécessairement une culture;parailleurs,certainsgroupessontpluscivilisésqued’autres.Avoirunecultureestunecondition nécessaireauprocessusdecivilisation:sansunemaîtriseminimaled’uncodeculturel,l’individuest condamnéàl’isolementetausilence,doncàlaruptureaveclerestedel’humanité.Toutefois,c’estloin d’être une conditionsuffisante ;certaines cultures (par exemple les Aztèques avec leurs sacrifices humains)nousparaissentillustrermieuxlabarbariequelacivilisation.Lamaîtrisedelacultureet l’avancéeversunétatplusciviliséneseconfondentpasmaisnesenuisentpasnonplus. Onnepeutavancerdanslavoiedelacivilisationsansavoirreconnuaupréalablelapluralitédes cultures.Lerefusdeprendreenconsidérationdesvisionsdumondedifférentesdelanôtrenouscoupede l’universalitéhumaineetnousmaintientplusprèsdupôledelabarbarie.Enrevanche,onprogressedans lacivilisationenacceptantdevoirchezlesreprésentantsd’autresculturesunehumanitésemblableàla nôtre.Lesdeuxsensdumot«civilisation»ou«culture»,selonqu’ilestemployéausingulierouau pluriel,entrenticiencontact;lejugementdevaleurtransculturelestdonclégitime.Uneculturequi incite ses ressortissants à prendre conscience de leurs propres traditions mais aussi à savoir s’en distancerestsupérieure(carplus«civilisée»,donc)àcellequisecontentedeflatterl’orgueildeses membres,enlesassurantqu’ilssontlesmeilleursdumondeetquelesautresgroupeshumainsnesontpas dignesd’intérêt.Onaccèdeàcettedistanceenexaminantsestraditionsavecunregardcritiqueouenles confrontantàcellesd’uneautreculture.Prendreenconsidérationlepointdevuedesautresnesignifie pasqu’onoptepourl’altruismeaudétrimentdel’égoïsme,oupourlaxénophiliecontrelaxénophobie:il estdansnotrepropreintérêtd’enrichirainsinotrecompréhensiondumonde.

Lestechniquesetlesœuvres

Enparlantde«civilisations»oude«cultures»,lesauteursclassiquescitentsouventunautreordre defaits,quimérited’êtreexaminéàpart.DanssadescriptiondelaGaule,Strabonconstatequeses habitantssontentraind’évoluer,ilsquittentleursgrottesetnedormentplusparterremaiscommencentà selaver:denomadeschasseursetguerriersqu’ilsétaient,ilsdeviennent,sousl’influencebienfaisante des Romains, des sédentaires qui pratiquent l’agriculture (cette description est, bien entendu, caricaturale:lesGauloisn’avaientpasattendulesRomainspoursesédentariseretcommenceràcultiver laterre).Iljugequ’ils’agitlàd’unprogrèsdanslavoiedelacivilisation.LesBretonsenrevanchelui paraissentplusbarbaresqueleursvoisinscar,bienqu’ils«disposentdebeaucoupdelait,ilsnesavent pasenfairedufromage 29 ».Herder,danslesIdées,considèrecommedesétapesdansl’acquisitiondela cultureladomesticationdesanimauxsauvages,letravaildelaterre,ledéveloppementducommerce,des sciencesetdesarts. Ilestcertainquedetellespratiquesnesontpasseulementdifférentes:ellestémoignentd’unniveau plusoumoinsélevédedéveloppement.Larévolutionnéolithique,dixmilleansavantnotreère,aucours delaquelleleshommesparviennentàdomestiquerlesanimauxetàremplacerlacueilletteetlachasse par l’agriculture,estunephasesupérieureetirréversibledans l’histoiredel’humanité.Lorsqueles croiséseuropéensduMoyenÂgerencontrentlespopulationsarabesduProche-Orient,ilssontétonnésde découvrirquecelles-cisaventsoignerunejambeblesséesansavoiràlacouper:ilsconstatent,sans aucundoutepossible,quelamédecinearabedel’époqueestsupérieureàlamédecineeuropéenne.Une sociétépratiquantl’écrituredisposeàsontourdenombreuxavantagesparrapportàuneautre,quine connaîtquelamémoireorale. Onpeutdonnerlenomde«techniques»àungrandnombredemoyensutilisésdanscesactivités,et constater donc que les techniques se laissent comparer et classer. Une hache de fer coupe incontestablementmieuxqu’unehacheenpierre.Unesociétéquiconnaîtlarouerésoutplusfacilement lesproblèmesdetransportdepoidsqu’uneautrequil’ignore;demêmepourcellequidisposede voituresàmoteurcomparéeàcellequiutiliseseulementlaforceducheval.Cettegradationn’estpas linéaire,l’évolutiondes techniques connaîtdes déviations etdes retours enarrière,ainsi quandon découvre les conséquences imprévues, les effets pervers des techniques réputées supérieures. La pollutionprovoquéepar lesmoteurspeutcontrebalancer leursavantages,laviolenced’unecertaine médecinehospitalièrepeutfaireregretterdesapprochesplustraditionnelles,moinstechnologiqueset plus«humaines»,delamaladie.Mêmel’inventiondel’agriculture,qui asupplantélesmodesde productionantérieurs,n’estpasaussibénéfiquequenoussommeshabituésàlepenser:grâceàelle,la populationpeutsemultiplier,maissesconséquencesincluentaussifamines,guerres,enfermementdes femmes.Jean-JacquesRousseauainscritcetteambiguïtédansuneformulelapidaire:«Cesontleferet lebléquiontciviliséleshommesetperdulegenrehumain 30 .»Nousapprécionslesbienfaitsdela technologiemaisnousdevenonsaussichaquejourplusconscientsdeseseffetsperversetdesdégâts qu’elleinfligeànotreenvironnementouànosmodesdevie.Iln’enrestepasmoinsque,danslamajorité descas,lestechniquespeuventêtrecomparéesetlesperformancesqu’ellespermettent,établiessans contestation. Lestechniquesformentunensembleàpartparmilescaractéristiquesd’unesociété;peut-ondire qu’ellessontunindicedecivilisation?Sinousgardonsàcederniermotlesensdereconnaissancede l’humanitédesautres,laréponsenepeutêtrequenégative,pourdesraisonsclaires:lacivilisation concernelesrapportsqueleshommesentretiennentavecd’autreshommes,alorsquelestechniquesont traitauxrapportsdeshommesaveclemondematérielquilesentoure.Ilfautdoncadmettre,àcôtédes jugementsdevaleurmorauxquidisposentlesacteshumainssurunaxebarbarie-civilisation,d’autres jugementsnonmoinslégitimesmaisquirelèventd’unordrepragmatiqueetexistentielplutôtqu’éthique. Ilsconcernentlaplusoumoinsgrandeefficacitédesinstrumentsdontondispose,oulapossibilitéde vivrepluslongtemps,oudenourrirplusdepersonnes,bref,lebien-êtredesindividus,nonleurvertu.Les

techniquesneseconfondentpasnonplusaveclescultures,puisquecelles-ciconcernentlesrèglesdevie

commune,nonlemaniementdesobjets.Lapreuve,c’estquelesunessontparessenceuniverselles:les

mêmesavions,téléphonesoumontresseretrouventsurtouslescontinents;lesautressontdistinctespour

chaquegroupehumain–autrementcelui-cin’existeraitpas.

Lapratiquedesarts,associésparHerderauxtechniques,susciteuntypeencoredifférentdejugement.

Lesœuvreslittéraires,picturales,musicalesetautresprovoquentdesappréciationsspontanéesdelapart

dechacundeleursconsommateurs,etcesréactionsnesontpasaussiarbitrairesqu’ellesleparaissentà

premièrevue.Commeonlesaitaumoinsdepuisl’époquedeKant,lesjugementsesthétiquesnesontpas

«objectifs»,nesontdoncpasmécaniquementdéductiblesdespropriétésmatériellesdesœuvres;mais

ilsnesontpaspourautant«subjectifs»,c’est-à-direlaissésaulibrechoixdel’individu.Legoûtest

«intersubjectif»,autrementditseprêteaudébatargumentéquipeutaboutirauconsensus.Certaines

œuvressontadmiréespar-delàlesfrontièresdespaysetdesépoquesdeleurcréation,carellessont

jugéesplusbellesetplusvraiesqued’autres;cettecapacitédedépasserleurcontexted’origineest

perçuecommeunindicedequalité.Ils’agitlàd’unevéritédetypeparticulier,établieàpartird’une

opinioncommuneplutôtqueparconfrontationdirecteavecdessegmentsdumonde,maisellen’estpas

moinscertaine:nousnousmettonsfacilementd’accordpourdireaujourd’huiquelesstatuesdeMichel-

AngecommelestableauxdeRembrandtnousapprennentquelquechosed’essentielsurlesêtreshumains. Pourautant,cesjugementsnecessentd’êtrerelatifs–ànotreculture,ànotreidentité–etriennegarantit quecesœuvresseronttoujoursadmirées. Cejugementesthétiqueestparfoisexercéauseind’ungenre(«ElvisPresleyestlemeilleurchanteur de rockde tous les temps !», « Tolstoï etDostoïevski sontles plus grands romanciers russes du XIX e siècle »), mais aussi entre genres au sein de la même culture : on peut plaider de manière convaincantequeGuerreetPaixestuneœuvreplusrichequelecontedeBabaYaga,ouqu’unconcerto deMozartestmusicalementplus intéressantqu’une chansonde Brassens, même si cela n’empêche personnedepréférerleconteetlachanson.Iln’yapaspourautantdediscontinuitéradicaleentreles deux:Mozartconnaissaitbienlamusiquepopulairedesontempsets’enservaitcommepointdedépart, toutcommeTolstoïpouvaitlefairepourlesrécitsetcontesquicirculaientautourdelui.La«culture savante » n’estpas le contraire de la « culture populaire », elle n’enestpas séparée par unmur infranchissable;l’uneestsouventl’épure,lacomplexification,lasublimationdel’autre.Etlesproduits desdeuxpeuventparfoisatteindrelamêmeintensité:Goethereconnaissaitautantdebeautédansles chantspopulairesserbesquedanslesœuvresdespoèteslesplusréputés.Untapistraditionnelpeutêtre plusbeauqu’untableauabstrait… Enfin,lesjugementsesthétiquestransculturelssontàleurtourlégitimes:iln’yariend’excessifà affirmerquelamusiqueinstrumentaleallemandeduXIX e siècleestsupérieureàlamusiquebulgaredela mêmepériode,ouqueHadjiMouratdumêmeTolstoïestplusprofondquetouslesrécitstchétchènes

contemporains.OnsaitquelespiècesdeShakespeareétaientcondamnéesenFranceau XVIII e siècle commetropgrossières:laculturefrançaised’alorsexigeaitlaséparationdesstylesélevéetvulgaire, quemélangeaitledramaturgeanglais;nousvoyonsaujourd’huilagrandeurdesœuvresetlapetitessedes réactionsqu’ellessuscitaientàl’époque.Iln’estpasarbitrairededirequelapeintureeuropéennea connu,entreleXV e etleXX e siècle,unepérioded’épanouissementexceptionnelquidépassetoutcequi avaitexistéauparavantcommetoutcequiaétéproduitdepuis.Detelsjugementsnes’expliquentpaspar uneappartenancedeclasseoulesnobismeoulamode,ilssefondentsurlestraitscaractéristiquesdes œuvreselles-mêmes,misenrelationaveclesattentesdesmembresdelasociétéquilesreçoit. Jeprendsunexempledansmonexpérienceimmédiate.DanslarégiondeFranceoùnouspassons l’été,noussommesallés,pendantdeuxjoursconsécutifs,écouterdelamusiquevivante.Lesamedi,dans uneéglise,unefemmejoueduviolon,desœuvresdecompositeursbaroques,dontlaDeuxièmePartita

deBach.Ledimanche,assisàl’ombredestilleuls,nousentendonsdesmusiquestraditionnelles,des bourréesduBerryetdelaBourgogne–dontlesprototypesdatentpeut-êtredelamêmeépoquequeles œuvres de Bach(qui connaissait bienles gigues et autres sarabandes contemporaines). Les pièces exécutéesicietlàappartiennentàleursculturesrespectives,allemandeetfrançaise.Onpeutdireaussi quelesunesetlesautressontbelles,chacunedanssongenre,quelesunessontfaitespouraccompagner ladanse,lesautresnon,qu’ellesméritentl’attentionetlerespectdeleursauditeurs:notreexpérience, quoiquedifférente,étaitchaquefoisgratifiante.Maisenresterlàseraitunpeucourt.Surunautreplan, celuidel’excellencemusicale,delaprofondeuretdelarichessespirituelle,ils’agitd’unepartd’undes sommetsdelatraditioneuropéenne,del’autred’unepetitemusiquetoutesimple.Nepasreconnaître l’énormedifférencedeniveauentrel’uneetl’autre,decepointdevue-là,auraitétéfairepreuved’une singulièresurdité. Ilfautadmettreenmêmetempsquecesjugementsgardentundegréd’approximationinévitableetque toutetentativepourétablirunpalmarèsuniqueetdéfinitifestvouéeàl’échec.Quandonnousdemandesi lespiècesdeTchekhovsontmeilleuresquecellesdeMolière,nousavonsenviederépondrequelesunes etlesautressontbonnesetqu’ellessont,surtout,différentes.Onpréfèredired’uneœuvrequ’elleest «grande»plutôtqu’elleest«plusgrande»ou«laplusgrande». Lesœuvresetlestechniquesentrentenrapportaveclacultured’unesociété,enportantunjugement surlesunesnousévaluonsinévitablementaussil’autre.Onpourraitpenserqu’ilyalàunecertaine injustice,danslamesureoùchaqueinventiontechnique,chaqueœuvreestleproduitd’unindividu,non de la collectivité dans sonensemble. C’est à l’individuqu’il incombe de surmonter le poids des anciennesmanièresdepenseretdevoir,pourdécouvrirdessolutionsinédites,c’estàluid’examinerla conditionhumained’unregardneuf,àluidepousserplusloinletravaildel’esprit,cequeWilhelmvon HumboldtappelaitlaBildung,ouformationspirituelledel’individu.Cependant,lacultureambiantepeut êtreplusoumoinsfavorableausurgissementdecesœuvresmajeures.Elleledevient,notamment,en mettantenvaleur la création, l’innovation, l’audace, plutôtque le respectstrictde la tradition, en chérissantl’excellenceplutôtquelaconformitéàl’ordre,encréantdoncunespaceoùpeutcirculerla librecritiquedesautresetdesoi.Elleledevientaussienréservantuneplaceappropriéeàsescréateurs etpenseurs,plutôtquedelestraiterparlemépris,oulacondescendance,ouencoredelesenfermerdans unghetto,serait-il doré.Dans laRussie stalinienne,les lecteurs éclairés s’attendaientà ce que les écrivainssoientlaconscienceetleporte-paroled’unpeupleprivédeliberté:uneexigenceredoutable maisstimulante. Cequinousfaitappréciercertainesœuvresplusqued’autresn’estdoncpasleuréloignementdela barbarieetleurcaractèrepluscivilisé.Sinouspréféronscesœuvres,c’estparcequenouslesestimons richesetprofondes,parcequ’ellesouvrentetaffinentnotreesprit,parcequ’ellesnouspermettentde mieuxcomprendre le monde etnous-mêmes, parce que grâce à leur harmonie etbeauté elles nous apportentunejouissanceunique.Lesjugementsesthétiquesnes’opposentpasauxjugementséthiques, mais ne les suiventpas nonplus.Onvoitaussi que la qualité des œuvres ne découle pas de leur appartenancestricteàunecultureetàunetradition,maispasnonplusdeleurémancipationparrapportà l’espritdelanation:laconnaissanceapprofondied’unecultureparticulièreestsouventlavoiequi conduitàl’universel,commeentémoignentleschefs-d’œuvredestraditionslesplusdiversesayant acquisuneaudiencemondiale.Deuxexemplesparmimilleautrespossibles:MuChiétaitunmoine bouddhistequivivaitauXIII e siècle,danslaChineduSud;iln’enétaitjamaissorti,etneconnaissaitrien endehorsdelatraditionlocale.Pourtantsesdessinsàl’encre,seskakis,bergeronnettesetoiessauvages, arrêtent aujourd’hui le regard de personnes provenant des quatre coins du globe. Tadeusz Kantor, l’hommedethéâtrepolonais,s’estimmergéàuntelpointdanssonWielopolenataletdanssessouvenirs d’enfancequ’il asus’adresser auxspectateursdumondeentier.Àpartir d’unecertaineprofondeur d’exploration,l’artcommelapenséedeviennentuniversels.

UnrêvedesLumières

La diffusiondes connaissances, depuis l’alphabétisationet l’adoptiondes techniques modernes jusqu’àlafamiliarisationaveclesgrandesœuvresd’artetlesacquislesplusrécentsdessciences,devait rendrel’espècehumainemeilleure:telétaitl’undesgrandsrêvesdesLumières.C’étaitlàlerôledece qu’onyappelait«civilisation».«Pluslacivilisations’étendrasurlaterre,ditunephrasesouventcitée

deCondorcetetdatantde1787,plusonverradisparaîtrelesguerresetlesconquêtes,commel’esclavage

etlamisère 31 .»Orcedernierobjectif,quejenommepourmapart«civilisation»,nedépendpas directementdeladiffusiondestechniquesetdesœuvres,commel’avaientespérécespenseursdes Lumières:telleestlaleçonquenousnepouvonsmanquerdetirerdessièclesquinousséparentdela phrasedeCondorcet.Cesderniersélémentsdesculturescirculentdeplusenplusvitesurlasurfacedu globe etdes parties de plus enplus grandes de la populationmondiale enprennentconnaissance ; pourtant, les guerres etles conquêtes ne se sontpas arrêtées, la misère n’a pas diminué etmême l’esclavagen’aétébanniquedesrèglements,nondespratiques. LeXX e siècleaétéparticulièrementinstructifàcetégard:lesplusgrandsactesdebarbarien’yont pasétéaccomplispardesêtresparticulièrementincultes.LescommandantsdesEinsatzgruppen,ces unités mobiles de tuerie qui exterminaient les Juifs derrière le front russe, avaient fait des études supérieures.Eichmannpratiquait, à ses heures perdues, la belle musique de chambre allemande du XIX e siècle.Maoconnaissaitsesclassiques,cequinel’apasempêchéd’êtrel’instigateurdesplusgrands massacres dusiècle. La causalité peut même s’exercer parfois ensens inverse : l’épanouissement artistique et intellectuel d’Athènes au V e siècle avant J.-C. dépendait sans doute de la présence d’esclavesdanslasociétégrecque,etlacourdesMédicisdeFlorence,auXV e siècle,quiafavorisé l’éclosion de la Renaissance dans les arts, n’était pas réputée pour ses tendances libérales et démocratiques.Ilsepeutqu’onaitàchoisirentrecesdiversaspectsdessociétés;danscecas,disait BenjaminConstantenparlantdelaGrèceancienne,«nousaimonsmieuxavoirmoinsdepoètes,et n’avoirplusd’esclaves 32 ». Ons’estplusouventàyvoirunparadoxerévéléparlesdésastresdu XX e siècle: labarbarie, s’exclame-t-on,ajailliducœurmêmedelacivilisationeuropéenne.Mais,àvraidire,iln’yalàriende paradoxaldèsl’instantoùl’onadmetqu’onnepeutréduirelacivilisationauxœuvresouàlapratiquedes arts,etmêmequelerapportentreellesn’estpasdirect.Lesacquisexistentiels,éthiques,esthétiquesde l’humaniténedépendentpasmécaniquementlesunsdesautres,etpourtanttoussontbienréels.Nous devons apprendre à les penser dans leur pluralité età ne pas les déduire les uns des autres, ni à transformerl’unenmoyend’atteindrel’autre,nienfinàlesconsidérercommedesopposésentrelesquels ilfautchoisir,selonlalogiqueexclusivedu«oubien–oubien».Pratiquerdetellessimplifications reviendraitàcéderauxfacilitésdelapenséemédiatiqueetàladémagogie.L’êtrehumainabesoind’une certaineaisancematériellemaisaussid’uneviespirituelleetd’uneouvertureaurestedel’humanitéqui luipermettedetournerledosàlabarbarie.Ilsepeutquecertainesépoquesetsociétéscanalisent l’énergie humaine plutôtvers le perfectionnementdes œuvres, d’autres vers l’innovationtechnique, d’autresencoreversl’aménagementdesstructurespolitiques.Ilestnéanmoinsinutiledenoussommerde préférer,commelefaisaientlesradicauxrussesduXIX e siècle,lapairedebottesàShakespeare;inutile aussidesedésoler,commeSartre,quelafaimd’unenfantnesoitapaiséeparaucuneœuvrelittéraire. Nousdépérissonsenl’absencedenourrituresterrestresetspirituelles. Ontrouveunepremièremaisdéjàfortemiseengardecontrelesillusionsentretenuesparcertains partisansdesLumièreschezleurreprésentantlepluslucideenFrance,Jean-JacquesRousseau.Dèsson premier écrit, le Discours sur les sciences et les arts, il se sépare de ses amis philosophes et Encyclopédistesenrenonçantàcroirequeladiffusiondesœuvresetdestechniquesrendral’humanité

meilleure.Loindecontribueràl’avancementdelamoraleetàunebienveillanceaccruepourlesautres, déclareRousseau,leperfectionnementdessciencesetdesartsnuitauprogrèsmoral.Lavocationde l’être humainestde vivre (bien) avec les autres, or pour cela il n’estpas nécessaire d’accumuler beaucoupdesavoirs,nid’êtrecequel’onappelleunepersonnecultivée.«Nouspouvonsêtrehommes sansêtresavants»,conclutRousseaudansl’Émile 33 .Quelquesannéesplustard,c’estprécisémentdans cette dissociationentre savoir etsagesse, entre accumulationdes connaissances etrespectpour les hommes,queKantverralegestenovateurdeRousseau.«Jesenslasoifdeconnaîtretoutentière,ledésir entierd’étendremonsavoir,ouencorelasatisfactiondetoutprogrèsaccompli.Ilfutuntempsoùje croyaisquetoutcelapouvaitconstituerl’honneurdel’humanité,etjeméprisaislepeuple,quiestignorant detout.C’estRousseauquim’adésabusé.Cetteillusoiresupériorités’évanouit,j’apprendsàhonorerles hommes 34

L’absenced’unparallélismedansl’évolutiondelacivilisationd’unepartet,del’autre,descultures, destechniquesetdesœuvres,nesignifiepas,onl’avudéjà,quelesunesetlesautresn’entretiennent aucuncontact(là-dessuslapenséedeRousseaului-mêmeestpluscomplexequ’onneledit).Reprenons l’exempledessciences.Lestatutqu’onleurréservedanslasociétéestunedescaractéristiquesdesa culture.Or,parl’appelqu’ellesfontàlaraison,ellesaffirmentl’unitédugenrehumain.Parladiffusion deleursrésultats,ellesparticipentàlacommunicationuniverselleetfontainsiavancerleprocessusde civilisation. Les œuvres d’art, à leur tour, peuventrapprocher entre euxles hommes de différentes époquesetdedifférentscontinents,ets’opposentencesensàlabarbarie,mêmesiellesneparviennent pasàl’arrêter. C’estcettemultiplicitédesactivitésdanslesquellessetrouventengagéslesmembresdetoutesociété quiexpliqueladifficultéqu’ilyadesavoirsil’histoirehumaineconnaîtunmouvementdeprogrès,siles jugements que nous portons sur les différentes époques sont absolus, ou relatifs, ou simplement arbitraires.Sinousdéfinissonslacivilisationparunemeilleurereconnaissancedesautresdansleur pleinehumanité,onpeutdirequ’àl’échellebiologiqueleprogrèsestincontestable.Àl’origine,laterre estpeupléedetribusquis’ignorentmutuellementetpartagentlaconvictionquetoutinconnuestunennemi qu’ilestpréférabledevoirmortplutôtquevif,ouesclavequelibre.Aujourd’huilesêtreshumainsdes quatrecoinsdel’universcommuniquententreeuxgrâceàdestechnologiesperfectionnées,entendentles voixetvoientlesvisagesdeceuxquihabitentauxantipodes,seserventdeproduitsetd’objetsvenus d’ailleursetserendenteux-mêmeslesunschezlesautressansforcémentcraindrepourleurvie.

Cependantcetteéchellebiologique,aussirassurantesoit-ellevueduciel,nenousapprendpasgrand-

chosesurledéroulementdel’histoirehumaine,oùnousvoyonsbarbarieetcivilisationconnaîtrehautset bas,fluxetreflux,sansqu’onpuisseytrouveraucuneraisondesesentirrassurésurl’avenir.Pourceque nousensavons,lesindividushabitantlaGrèceanciennepouvaientêtrenonmoinshospitaliers,généreux ouamicauxquelesEuropéenscontemporains.LesÉtatsd’aujourd’huisefontlaguerreavecnonmoinsde férocitéqueGrecsetPersesautempsd’Hérodote,cequiachangéestsurtoutleurcapacitédedestruction massive.Danslemeilleurdescas,onpourraitindiquerquelamanièredontlesindividussonttraitéspar leurÉtat,ainsidanslesdémocratieslibérales,connaîtuneprogressionconstante,puisqu’ilsobtiennent desdroitsdeplusenpluségaux.Maisl’ondoitajouteraussitôtque,pard’autrestraits,nossociétés contemporaines sontmoins humaines que plusieurs parmi celles qui nous ontprécédés, ainsi notre manièredetraiterlesvieux,ounotreindifférencedevantladérivedecertainsgroupesdejeunes. La science et la technique, elles, connaissent unprogrès dans leur domaine, et ce progrès est cumulatif:chaquesavants’approprielesrésultatsdesesprédécesseurs,etchercheàallerplusloin; l’étudiantenphysiqued’aujourd’huiestplussavantquelesgéniesdupassé.Lesœuvresd’artseprêtentà leurtouràdesjugementsquirestentrelatifs(parrapportàleurgenre,pays,époque)maisavecune extension très variable du cadre auquel elles se rapportent, depuis le petit cercle d’amis jusqu’à l’Occidentpendantvingt-cinqsiècles.Ici,lesréussitesdel’unneprofitentpasàceuxquiviennentaprès,

l’artcommetelneconnaîtpasdeprogrès.Enrevanche,àl’intérieurd’unsystèmedevaleurs,nousavons

ledroitdedéclarerunmomentdesonhistoiresupérieuràd’autres.Enfin,denombreuxautrestraitsdela

cultured’unpeupleneseprêtentpasauxjugementsdevaleurcollectifs,mêmesilemembreindividuelde

lasociétépeutleschérirpar-dessustoutoulesdétester.

Enconséquence,telleactionparticulièrequirelèvedeplusieurscatégoriesàlafoissusciterades

jugementscontradictoires.Ainsil’explosiondelabombeatomiqueau-dessusdeHiroshimaestàlafois

unindiceduprogrèsscientifiqueettechnique,etlapreuved’unerégressiondelacivilisation,puisque,

quellesqu’aientétélesjustificationsinvoquées,ellerésultedeladécision,prisedesang-froid,demettre

àmortplusieurscentainesdemilliersdepersonnesappartenantàlapopulationciviledel’«ennemi».

Civilisationetcolonisation

C’estlamêmepluralitédedimensionsdel’expériencequiexpliquelesjugementscontradictoires portés sur un phénomène comme la colonisation, telle qu’elle a été pratiquée par les puissances européennes au XIX e et au XX e siècle. Une phrase célèbre de Napoléon Bonaparte illustre bien la possibilité de considérer le même événement selon plusieurs perspectives. À la veille de son débarquement en Égypte, le 30 juin 1798, il harangue ainsi ses troupes : « Soldats, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables 35 .»OnpeutimaginerqueBonaparteentendpar«civilisation»ladiffusiondestechniques etdesœuvres,etàcetégardsaprédictionestjuste:lecommerceetlacirculationdesconnaissances seronteneffetrenforcésparcetteexpédition.Enrevanche,l’existencemêmed’une«conquête»est l’indice d’un recul de la civilisation vers la barbarie, puisque le général français postule que la soumissiond’unepopulationétrangèreestensoilégitime. Lamêmecontradictionsepoursuitplustard.LesFrançaissetarguentd’apporterlacivilisationaux AfricainsetauxIndochinois,etjustifientainsileursconquêtes;ilsentendentparlà,danslemeilleurdes cas, la constructionde routes, l’ouverture d’écoles, l’introductionde la médecine, c’est-à-dire des élémentsd’unetechniquesupérieure.Lesindigènescolonisésseplaignent,nondestechniquesimportées, maisdeshumiliationspersonnellesqu’ilssubissent,puisqu’ilssonttraitéscommedesêtresdecatégorie inférieure.Cequelesunsappellent«civilisation»cachepourlesautresuneincarnationdelabarbarie. Lescolonisateurscroient,oufeignentdecroire,quelesprincipesrépublicainsrevendiquéspareuxsont illustrésparl’ordresocialqu’ilsimposent;lescolonisésontl’impressionquecesprincipesserventde masqueàuneattitudedeconquêteetd’exploitation,etquecesmêmesprincipesdelibertéetd’égalité s’accordentmieuxavecleurpropreluttecontrelecolonialismeetpourl’indépendance. Onpossèdeuneamusanteillustrationdesdifférentssensquemettentdanslesmêmesmotssavantset

colonsdanslecompterendud’unerencontreorganiséeenmai1929àParis.LeCentreinternationalde

synthèse,nouvellementcréé,consacrel’unedesespremièresréunionsauthème«Civilisation,lemotet l’idée».Degrandsprofesseurssontinvités,parmilesquelsl’historienLucienFebvreetl’anthropologue MarcelMauss,quiexpliquentlonguementledoublesensdumot«civilisation»,selonqu’ilestemployé ausingulierouaupluriel.Assistentaussiaudébatquelqueshommespolitiquesfrançaisquis’intéressent

àlaquestion.Parmieux,PaulDoumer(1857-1932),présidentduConseild’administrationduCentre,qui

aétégouverneurgénéraldel’Indochine,maisaussiministreetprésidentduSénat,etdeviendraprésident

delaRépubliqueen1931.

Aprèsavoirécoutéplusieursexposéssavants,Doumermetlespiedsdansleplat.«M.Doumer:On

n’apasencoredéfinisimplementl’idéedecivilisation.Nousprétendonsapporterauxpeuplesquenous

colonisonslacivilisation.Qu’entendons-nousparlà?–M.Berr[directeurduCentredesynthèse]:

Chaquepeupleasacivilisation;ilyadoncungrandnombredecivilisationsdifférentes.C’estun problème de savoir si, malgré cette diversité, onpeut parler de “civilisation” et enquel sens. –

M.Doumer:L’espritpublicdonneàcetermeunsensassezconcret.Lacivilisation,c’estl’ordre,établi parlapolice,quigarantitlasécuritépourlespersonnesetpourlesbiens,quiprotègelalibertédutravail etdes transactions commerciales. » Marcel Mauss essaie d’introduire quelques nuances dans cette conceptionabrupte;Doumerpoursuit,imperturbable:«Lacivilisationeuropéennes’étendetgagnede plusenplusdeterrain,grâceàsapuissancematérielle,sinonparsoncôtémoral.Onreconnaîtaussiqu’il ya des peuples sauvages et barbares, chezlesquels se commettent des cruautés abominables, des horreurs.Lacivilisationadesdroitscontrelabarbarie 36

Ledébatn’estpasaussianachroniquequ’ilpourraitparaîtreàpremièrevue,puisqu’en2005le

Parlementfrançaisavotéuneloiobligeantl’écoledelaRépubliqueàreconnaître«lerôlepositifdela

présencefrançaiseoutre-mer»,c’est-à-direlesbienfaitsdelacolonisation(laloin’apasétéappliquée,

àlasuited’uneinterventionprésidentielle).Maiscen’estpasparcequ’onaabusé,danslepassé,des

termes«civilisation»et«barbarie»quenousdevonsaujourd’huirenoncerànousenservir.

Dequelquesmalentendus

Onpeutchoisird’employerlesmotsde«civilisation»,«barbarie»,«culture»,«œuvres», «techniques»dansunsensdifférentdeceluiquenousadoptonsici;mais,d’unemanièreoud’uneautre, ilfautdistinguerlesconceptsetlesréalitésauxquelsilsseréfèrent.Àdéfautdelefaire,onrisquede s’enfermerdansdesmalentendus,provoquéssoitparlesauteurseux-mêmes,soitparleurslecteursquise laissentglisserd’unsensàl’autre.Quelquesexemplestirésd’auteursdupasséouduprésent,respectés oucontestés, peuvent illustrer cette nécessité de ne pas réduire à une dimensionunique le champ complexecirconscritparcesmots. L’unedesphrasesleplusfréquemmentcitéesàcesujetestcelleducritiqueetphilosopheallemand WalterBenjamin,quiaécrit:«Iln’estaucundocumentdecivilisationquinesoitaussidocumentde barbarie 37 .»Cettephraseprovientd’untexteécriten1940maispubliédemanièreposthumeen1950, sousletitre«Thèsessurlaphilosophiedel’histoire».Danscespages,Benjaminopposedeuxmanières d’écrirel’histoire:celleappuyéesurlematérialismehistorique(le«hist-mat»desmarxistes)etcelle qu’ilappellel’«intropathie»,danslaquellel’historiens’identifieàunpersonnage,ouàungroupede personnages du passé, en adoptant leurs valeurs. Or ces personnages sont, en règle générale, les vainqueurs.Lesbiensculturelsoucivilisationnels,l’undesbutinsdecesvainqueurs,seprésentent, certes,commel’œuvredegrandsartistesmais,pourêtreréalisés,ilsexigentaussilaréuniondecertaines conditionssociales,parexempleletravaildesesclaves.Etc’esticiqu’intervientlabarbarie.«Dès qu’onsongeàleurorigine,commentnepasfrémird’effroi?Ilsnesontpasnésduseuleffortdesgrands géniesquilescréèrent,maisenmêmetempsdel’anonymecorvéeimposéeauxcontemporainsdeces génies.»Vientalorslaphrasecitée,etBenjamindeconclure:«Lamêmebarbariequilesaffecteaffecte toutaussibienleprocessusdeleurtransmissiondemainenmain.»Enallantaujourd’huiaumuséeoù sontpréservéscesbiens,peut-oncomprendre,nousparticiponsaucultedecettebarbarie. OnvoitbienpourquoilaphrasedeBenjaminrestedanslamémoire:laparadoxalecoïncidencedes contrairesnepeutmanquerdenousfaireréfléchir.Maisonvoitégalementquelemotde«civilisation» estemployédansunsensbienparticulier.Iln’estpasceluiretenuici,dereconnaissancedel’humanitéde l’autre.Celaneposeensoiaucunproblème,sicen’estquec’estleseulsensquis’opposeà«barbarie». LesensretenuparBenjaminn’estpasnonplusceluide«cultures»,entantqu’ensembledesmodeset stylesdevie.Lesbiensauxquelsilpensesont,detouteévidence,lesseulesœuvres.Mais«œuvres»ne s’opposepasà«barbarie»:lesœuvrespeuventêtrebarbaresetmisanthropes,celaestmêmebanal.Le rapprochementdecesdeuxtermesn’auraitcependantplusriendeparadoxal. Peut-ondire pour autantque toutes les œuvres dupassé sont,enmême temps,undocumentde barbarie?L’affirmations’appliquebienàdesmonumentscommelespyramidesd’Égypteoulestemples

d’Angkor oules cathédrales gothiques de France, peut-être à toute merveille architecturale, qui a demandélacollaborationd’ungénievisionnaireetd’undirigeantpolitiqueayantmisautravailunefoule d’ouvriers. Mais, face à la généralisationde cette observation, deuxobjections viennentaussitôtà l’esprit.Lapremièreestqu’onvoitmaloùestl’équivalentdecesmassesd’esclavesdanslecasde nombreuses autres œuvres : quelle corvée était imposée pour que les œuvres de Sappho, ou de Shakespeare,oudeVanGoghpuissentvoirlejour?Lasecondeestquelesconditionsd’originene déterminent pas entièrement le sens d’une œuvre, quoi qu’en pensent les adeptes du matérialisme historique.Uneœuvrecrééeàlacourd’unroipeutservird’inspirationàceuxquirenverserontcemême roi;lesœuvresdesécrivainsappartenantauxpeuplescolonisateursontpuaiderlespeuplescolonisésà selibérer. Onretrouvelamêmeréductiondelacivilisationetdelacultureauxseulesœuvreschezdenombreux autresauteurseuropéens.Lesraisonsensont,laplupartdutemps,différentesdecellesdeBenjamin. C’estque,danssonhistoire,l’entité«Europe»n’apastoujoursétéunexempledehautecivilisation,et que,danslaperspectivedescultures,d’autrestraditionspeuventêtremisessurlemêmeplan.Sien revancheons’entientauxœuvres,commentnepassesentirremplidefiertéquandonsevoitappartenirà la même tradition que quelques-uns parmi les plus grands génies de l’humanité ? Ce motif est abondammentprésentdansunlivredelajournalisteitalienneOrianaFallacipubliépeuavantsamort, sonpamphletantimusulmanLaRageetl’Orgueil. «Leseulfaitdeparlerdedeuxculturesmedérange,écrit-elle.Lefaitdelesmettresurlemêmeplan m’agace.»Pourprouverl’incommensurablesupérioritédel’unedesculturessurl’autre,Fallaciétablit deuxsériesdenomspropres.DucôtéeuropéenontrouveHomère,SocrateetPhidias,LéonarddeVinci etRaphaël,BeethovenetVerdi,GaliléeetNewton,DarwinetEinstein.Ducôtémusulman,elle«cherche etrecherche»,ellenetrouveque«MahometavecsonCoran,Averroèsavecsesméritesd’éruditetle poèteOmarKhayam».Or,tient-elleàpréciser,«DanteAlighierimeplaîtplusqu’OmarKhayam»et plusquelesMilleetUneNuits 38 .Sansdoutequecertainslecteurs,mêmes’ilssontàleurtourunpeu agacésparletonpéremptoiredeFallaciouparleracismequiaffleuredanssespropos,sesentent d’accordpourpréférerlasommedesœuvresdelapremièresérieàcelledelaseconde,etsedisentque Fallacialeméritedeclamertouthautcequechacunpensedanssonforintérieurmaissansoserledire, depeur des’attirer lesfoudresdu«politiquementcorrect»(encorequ’il s’agisselàd’unefausse impression:deslivrescommeceluideFallacietd’autresislamophobesfigurentrégulièrementdansles listesdesbest-sellers). Onpourrait,biensûr,formulerquelquesréservesdedétail.Dire,parexemple,quelesMilleetUne Nuitsdevraientêtrecomparéesàd’autresrecueilsdecontespopulaires,nonàPlatonouDantemais,par exemple,auxcontesdesfrèresGrimm;etque,decepointdevue,lerapprochementn’auraitriende choquant(maisquivoudraitchoisirl’unaudétrimentdel’autre?).Onpourraitajouterqu’Averroèsn’est pasleseulphilosophemusulman,etqueduresteiln’estpasunsimplecommentateur.Onsedemande aussipourquoilenomd’OmarKhayamestleseulàsurnagerdanslamémoiredeFallaci,alorsqueDante lui-mêmeconnaissaitlespoètesarabesquil’avaientprécédé,ouqueGoetheadmiraittantHafezqu’ilya trouvél’inspirationdesonDivanoccidental-oriental.Maissil’ons’entenaitàdetellesremarquesde méthodeetd’histoire,onpasseraitàcôtédel’essentiel,quiestlaréductiondelacivilisationetdes culturesauxseulesœuvres.J’aidéjàinsistésurl’absenced’unerelationdirecteentrecelles-cietla civilisation;ilfautreveniricisurlerapportquelesœuvresentretiennentaveclescultures. Constaterquelaculturemusulmane(àsupposerqu’ellesoituneentitéuniqueethomogène)n’aitpas produitdeMichel-Angeouquelaculturezoulouen’aitpasengendréunTolstoï(commel’aremarqué naguèreleromancierSaulBellow)n’estpasfauxmaisnenousapprendpasgrand-chose:noussavons tousquecequenousappelonsleromanausensstrictestungenrenédanslatraditioneuropéenne, contemporainà la montée de l’individualisme,toutcomme le sontla sculpture etla peinture de la

Renaissance.Réciproquement,laculturezoulouecommelaculturepersaneconnaissentdesgenresetdes formesd’expressiondontlesEuropéensignorenttout.SilacomparaisonentreHadjiMouratdeTolstoï etlesrécitstchétchènesdelamêmeépoqueaunsens,c’estparcequ’ils’agit,departetd’autre,derécits ayanttraitauxmêmesévénements:lesdeuxculturesontunminimumdetraitsencommun. Au-delà de cette évidence, on peut observer de nouveau que ce qui caractérise la tradition occidentalen’estpasseulementl’existencedegrandssavants,maisaussilapossibilitéd’établirune séparationétancheentrelarechercheelle-mêmeetsesconséquences,positivesounégatives.Lesecretde lafissiondel’atomeaétédécouvertauseindelacultureoccidentale,maisladécisiondelâcherla bombeatomiquesurquelquescentainesdemilliersdeJaponaisyaégalementétérenduepossible,grâce probablementaumêmemécanismedefragmentationetdedissociationentrefinetmoyens,entremoraleet connaissance.CommeleditJaredDiamondenparlantdelarévolutionnéolithique:«Lorsqu’onfaitle comptedesspécialistesquelessociétéshumainessontdevenuescapablesd’entreteniraprèsl’apparition del’agriculture,ilfautserappelerqu’iln’yapaseuquedesMichel-AngeoudesShakespeare,mais aussidesarméespermanentesdetueursprofessionnels 39 .»C’estpourquoilesjugementsselonlesquels telleculture,prisecommeuntout,seraitsupérieureàtelleautresontàlalimitedépourvusdesens,alors mêmequ’onpeutcondamnerdesactespourleurbarbarie,quellequesoitlaculturedontilsproviennent, etqu’onpeutplaiderqu’uneChaconnedeBachestsupérieureàlabourréebourguignonne. Unautremalentendufacilenaîtdelaconfusionentrelesdeuxsensde«civilisation»et«culture», selonqu’onlesemploieausingulierouaupluriel;uneconfusiondontonpeutsedemandersielleest toujoursinvolontaire.Unephrasecélèbred’ErnestRenan,tiréedesaconférence«Qu’est-cequ’une

nation?»(1881),dit:«Avantlaculturefrançaise,lacultureallemande,lacultureitalienne,ilyala

culturehumaine 40 .»Renanargumentelàcontrecequ’ilprésentecommelaconceptionallemandedes rapports entre communauté etindividu, oùcelui-ci estentièrementdéterminé par le groupe dontil provient ; il adhère, lui, au principe des Lumières énoncé par Montesquieu qui se disait homme nécessairementetfrançaisseulementparlehasarddesanaissanceentellieuplutôtqu’entelautre. Pourtant,unproblèmenaîtdelarépétitiondumot«culture»danslaphrasedeRenan,quiestla raisonmêmepourlaquelleelleestmémorable.Accoléàl’adjectif«humaine»,lemot«culture»n’apas lemêmesensquelorsqu’ilprécède«française».Laculturehumaineestunsynonymedescapacités intellectuellesetmoralesdesêtreshumains,laculturefrançaiseestunensembledecaractéristiquesqui sesontaffermiesaucoursdel’histoire.C’estendistinguantcesdeuxsensquel’onpeutseulement justifierlemot«avant»danslaphrasedeRenan:lecerveauhumainpossèdecertainesdispositions généralesàlaparoleavantquel’enfantn’apprenneàparler tellelangueparticulière.S’il s’agiten revanchedel’ordredanslequelsesuccèdentlelocaletl’universel,ilestclairquel’apprentissagedes droitsdel’hommevient«après»l’acquisitiondelalangueetdelaculturenationales.Aucunenfant n’apprendàparleretàraisonnerdansunelangueuniverselle,simplementhumaine,etc’estseulementune foisdevenuadultequ’ildécouvrelesloisuniversellesdelalogique.Demêmepourlamorale:la séparationentre le couple nous/euxetle couple bien/mal estune acquisitiontardive, postérieure à l’enfance.Lejeusurlesdeuxsensde«culture»permetàRenandeconstruireunejoliephrasemais brouillelesensdesonaffirmation. Onretrouve unglissementcomparable dans le sens des mots chezunautre auteur qui cherche aujourd’huiànousmettreengardecontrelesdangersdufondamentalismemusulman.DansLesReligions meurtrières,ÉlieBarnaviintitulesaconclusion«Contrele“dialoguedescivilisations”»,enemployant cetargument:«Ilyalacivilisationetilyalabarbarie,etentrelesdeuxiln’yapointdedialogue possible 41 .»Cettefois-ci,c’estlemotde«civilisation»quifaitlesfraisduparadoxe.Sil’ondit (commejelefaisaussidanscespages)que«civilisation»s’opposeà«barbarie»,ilestimpossiblede parlerdanslemêmesouffledecivilisationsaupluriel–quecesoitpourprêcherledialogueou,comme Barnavi,laguerre.C’estentrelescultures,aupluriel,queledialogue,l’échange,l’interactionsont

possibles.Plusexactement:toutecultureestfaitedéjà,aussi,delarencontredecultures,seulement

certainsdecescontactssesontétablissouslacontrainte,ontétéimposésparleglaive,d’autressont

apparusdemanièrepacifique.Encouragerceux-ciaudétrimentdeceux-làest-ilabsurde?Aucuneculture

neseréduitàlabarbarie;favoriserlaconnaissancemutuelledesculturesestmêmel’undesmeilleurs

moyenspourfairereculercelle-ci.OnadumalàimaginerqueBarnavines’aperçoivepasdudouble

sensdontilchargeicilemot«civilisation».

Untroisièmetypedemalentendusembleprovenirdecequecertainsauteursprésententlarelation

entre«civilisation»et«cultures»commeuneantinomie:sil’onchéritl’une,ondoitrenonceraux

autres,ouinversement.Dansuntextecélèbre,intitulé«Raceethistoire»etdatantde1952,ClaudeLévi-

Straussmetl’accentsurl’égalelégitimitédetouteslescultures.Ilaffirmequechacunes’estorganisée

autour de la solutiond’unproblème particulier. La culture occidentale s’estvouée depuis quelques siècles,entreautres,àtrouverdesmoyensmécaniquesdeplusenpluspuissants.LesEsquimauxetles

Bédouinsontsu,mieuxquelesautres,s’adapteràdesconditionsgéographiqueshostiles.L’Extrême-

Orientmaîtriselemieuxlesrelationsentrecorpsetesprit.Lesaborigènesaustraliensontélaboréles relationsfamilialeslespluscomplexes;etainsidesuite. Leretentissementdecetexteaétépourbeaucoup,enFrance,danslareconnaissancedeladignitédes cultures autres qu’occidentales. Mais Lévi-Strauss fait unpas de plus : il récuse la pertinence de l’oppositionentre«civilisation»et«barbarie»,etdoncl’idéemêmedecivilisation.Iln’ignorepas pourautantl’existencedelabarbarie,etladéfinitcommenousl’avonsfaitici:c’estl’attitudequi consisteàrejeterlesautreshorsdel’humanité.Maisilcroitobserveràsonégardcequ’ilappelle«un paradoxeassezsignificatif»,quirésidedansl’actemêmededésignerteloutelcommebarbare:«En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus “sauvages” ou “barbares” de ses représentants,onnefaitqueleuremprunterunedeleursattitudestypiques.Lebarbare,c’estd’abord l’hommequicroitàlabarbarie 42 .»ÀlasuitedequoiLévi-Straussserefusedeporteraucunjugementsur lesculturesetleurséléments:touteslessociétéssontégalementbonnes(oumauvaises),lesjugementsde valeursontnécessairementrelatifs,lesjugementstransculturelsimpossibles. Àvraidire,cequiestsurtoutparadoxalici,c’estleraisonnementdeLévi-Strausslui-même.Sil’on

définit,commeillefait,labarbarieparlerejethorsdel’humanitédecertainsdesesmembres,onne devientnullementunbarbareendénonçantlesactesdebarbarie:ilsuffitpourceladereconnaîtrequela barbarien’estpasinhumaine,doncdeneplusexclurelesbarbaresdel’humanité.Iln’yaparadoxequesi l’onapostuléauparavantlabontéfondamentaledel’humanité;orenqualifiantquelqu’und’humainje peuxpenseraussi,oumêmeavanttout,àsacapacitédetorturer.Lebarbaren’estpasdutoutceluiqui croitque la barbarie existe, c’estcelui qui croitqu’une populationouunêtre n’appartiennentpas

pleinementàl’humanitéetqu’ilsméritentdestraitementsqu’ilrefuseraitrésolumentdes’appliqueràlui-

même.Lesensabsolude«civilisation»nedisparaîtguèreparlefaitquechacunvoitd’abordlapaille dansl’œilduvoisinetignorelapoutredanslesien:lesactesdebarbarierestenttelssoustousles climats.Unconstatdecettenaturen’empêchepasdereconnaîtrelapluralitédescultures,commele recommandeLévi-Strauss:pourpouvoirmedirebarbarejedoisd’abordadmettrequelabarbarieexiste. Ontrouvechezd’autresauteursleraisonnementinverse,plaidantcettefois-ciquelemaintiende l’axecivilisation-barbariedoitentraînerunrefusdereconnaîtrelalégitimepluralitédescultures.Un exempledecetteposturefiguredanslelivred’AlainFinkielkrautLaDéfaitedelapensée,quidurestese présente,enpartie,commeunemiseenquestiondelapenséedeLévi-Strausssurlescultures.Après avoirtracéunehistoireunpeusommairedelapenséeeuropéennedesLumières,Finkielkrautexprimeses craintesdevoirquelareconnaissancedesculturesmultiplesmetteàmortl’idéedecivilisation.«Ne parler de culture qu’au pluriel, c’est refuser aux hommes d’époques diverses ou de civilisations éloignéeslapossibilitédecommuniquerautourdesignificationspensablesoudevaleursquis’exhaussent dupérimètreoùellesontsurgi 43 .»Ensomme,lapluralitédesculturestuel’universalitédesjugements.

Unetelleconclusionestpourtantloind’êtreinévitable.Lacivilisationnes’opposepasàlaculture,ni lamoraleàlacoutume,nilavieaveclapenséeàlaviequotidienne(lapopularitédecetteidéenesuffit paspourlarendrejuste);enréalité,l’unesenourritdel’autre.L’existencedeculturesmultiplesn’apas empêchéleurscontacts,leursinfluencesmutuelles,parfoismêmelaglorificationsystématiquedel’uneau seindel’autre.Unpasdécisifversplusdecivilisationestfaitlejouroùl’onadmetque,bienqu’humains commenous,lesautresn’ontpaslamêmeculturequenous,n’organisentpasleursociétédelamême manièrequenous,possèdentdescoutumesdifférentesdesnôtres.Avoiruneculturenesignifiepasenêtre leprisonnier;etàpartirdechaquecultureonpeutaspireràdesvaleursdecivilisation. Iln’yaensommeaucunenécessitédesuivrecesauteursdansleurrefusdel’undestermesdela relation,alorsmêmequenouspouvonsprofiterdeleurattachementpourl’autre.Insistonsencore:la pluralité des cultures (un fait incontestable) n’empêche nullement l’unité de l’humanité (autre fait incontestable),nidonclejugementquiétablitlaréalitédesactesdebarbarieetdesgestescivilisés. Aucuneculturen’estenelle-mêmebarbare,aucunpeuplen’estdéfinitivementcivilisé;touspeuvent devenirl’uncommel’autre.Telestlepropredel’espècehumaine.

2.

Lesidentitéscollectives

«Laculturefaittoujourspassercequinourritleshommesavantcequinourritlaculture.»

RomainGARY,

Odeàl’hommequifutlaFrance

Denosjours,danslespaysoccidentaux,l’identitécollectiven’aplustrèsbonnepresse.Elleyest frappéed’unsoupçon,celuid’êtreunesortedeconspirationcontrelalibertéindividuelle.Onpréfèrey mettreenvaleur,entantquetraitspécifiquementhumain,lacapacitédechacundes’opposeràtoute déterminationextérieure,àtoutehéréditéphysiqueouculturelle.Àcelas’ajoutentd’autresraisons,très diverses,decontesterlapertinencedecettenotion.Onciteenexempletousceuxquiperdentleuridentité collectivesansl’avoirvoulu,ceuxquelesbesoinséconomiquesoulescontraintespolitiquesjettentsur lesroutesetconduisentloindechezeux,dansunmondeoùlesmouvementsdepopulationsnefontque s’accéléreretsemultiplier.Àl’autreextrémitéduspectresocial,onfaitvaloirl’existenced’uneélite mondialisée,composéed’hommesd’affairesprospères,destarsdesmédiasetduspectacle,maisaussi desavantsetd’écrivainsderenom,quipassentbeaucoupdetempsdansleshallsdesaéroports,parlent avecfacilitéplusieurslanguesetdisentsesentirchezeuxpartout. Cet abandon de l’identité collective n’est évidemment pas partagé par tous, ni dans les pays occidentaux, ni, surtout, dans le reste dumonde. Pour comprendre les raisons etles enjeuxde ce désaccord,l’ondoitobservercesidentitéscollectivesd’unpeuplusprès.Carilenexistedeplusieurs espèces.Sanschercheràcouperlescheveuxenquatre,jeproposeraidedistinguer,aumoins,entre appartenanceculturelle,identitéciviqueetadhésionàunidéalpolitiqueetmoral.Celanouspermettra d’envisagerlesconflitsquisurgissentparfoisentreelles;leministèrefrançaisdel’Identiténationale, récemmentcréé,viendraillustrerleseffetsdeleurconfusion.

Pluralitédescultures

L’être humain, on l’a vu, naît non seulement au sein de la nature mais aussi, toujours et nécessairement,d’uneculture.Lapremièrecaractéristiquedel’identitéculturelleinitialeestqu’elleest imposéeaucoursdel’enfanceplutôtqued’êtrechoisie.Envenantaumonde,l’enfanthumainestplongé danslaculturedesongroupe,quiluiestantérieure.Lefaitleplussaillant,maisaussiprobablementle plusdéterminant,estquenousnaissonsnécessairementauseind’unelangue,cellequeparlentnosparents oules personnes qui nous prennentencharge.Or lalanguen’estpas uninstrumentneutre,elleest imprégnéedepensées,d’actions,dejugements,léguésparlepassé;elledécoupeleréeld’unemanière

particulière et nous transmet imperceptiblement une vision du monde. L’enfant ne peut éviter de l’absorber,etcettemanièredeleconcevoirsetransmetdegénérationengénération. L’extensiondestraitshéritésaucoursdel’enfancepeutvariergrandement.Lalangueestcommuneà desmillions,voiredesdizainesoudescentainesdemillionsdepersonnes;maisnousrecevonsaussi d’autreshéritages,plusrestreints,dugroupementhumaindanslequelnousgrandissons:lesmanièresde semouvoiretd’organiserletempsoul’espace,toutcommedeserelierauxautreshommes–bref,les modesdevie.Aucoursdel’enfance,onadopteaussidesgoûtsalimentairesquirestentennoustoutau longdenotreexistence,onintériorisecertainspaysages,onmémorisedescomptines,deschansons,des mélodiesquiconstituerontnotreuniversmental.Cetteappartenancelocaleestlaplus«chaude»,laplus affectivedetoutesetchacundenoustired’elleunepartieprécieusedesonidentité. Unpeuplustard,lecercles’élargitcarlesenfantspartentàl’école,oùilsapprennentdeséléments del’histoiredupaysqu’ilshabitent:quelquesgrandsévénementsdupassé,lesnomsdespersonnages marquants, les symboles les plus communs. Ils se familiarisentavec les œuvres littéraires qu’ony enseigne,avecles noms des savants etartistes qui fontpartiedelamémoirecollective.Lalangue commune et un ensemble de références partagées constituent ce qu’on a pu appeler la « culture essentielle 44 »,c’est-à-direlamaîtrisedescodescommunsquipermettentdecomprendrelemondeetde s’adresseràautrui–culturedebasesurlaquellesegreffentlessavoirspropresauxdifférentsdomaines del’esprit,artouscience,religionouphilosophie.Cescodessonttousdonnésd’avance,etnonchoisis librementparchacun. Un autre trait de l’appartenance culturelle de chacun saute aussitôt aux yeux : c’est que nous possédonsnonpasunemaisplusieursidentitésculturelles,quipeuventous’emboîterouseprésenter commedesensemblesenintersection.Parexemple,unFrançaisprovienttoujoursd’unerégion,mettons qu’ilestBerrichon,maisd’unautrecôtéilpartageplusieursdesestraitsavectouslesEuropéens:il participedoncàlafoisdesculturesberrichonne,françaiseeteuropéenne.D’autrepart,àl’intérieurd’une seuleentitégéographique,lesstratificationsculturellessontmultiples:ilyalaculturedesadolescentset celledesretraités,laculturedesmédecinsetcelledesbalayeursderue,laculturedesfemmesetcelle des hommes, des riches et des pauvres. Tel individu se reconnaît à la fois dans la culture méditerranéenne,chrétienneeteuropéenne. Or,etcelaestessentiel,cesdifférentesidentitésculturellesnecoïncidentpasentreelles,neforment pasdesterritoiresclairementdélimités,oùcesdiversingrédientssesuperposeraientsansreste.Tout individu est pluriculturel ; les cultures ne sont pas des îles monolithiques mais des alluvions entrecroisées.L’identitéindividuelleprovientdelarencontred’identitéscollectivesmultiplesausein d’uneseuleetmêmepersonne;chacunedenosnombreusesappartenancescontribueàlaformationde l’êtreuniquequenoussommes.Leshommesnesontnitoussemblables,nientièrementdifférents;chacun d’entreeuxétantenlui-mêmepluriel,ilpartagesestraitsconstitutifsavecdesgroupestrèsvariésmais lescombineàsafaçon.Lacohabitationdesdifférentesappartenancesculturellesenchacundenousne poseengénéralaucunproblème,cequi,àsontour,devraitsusciterl’admiration:telunjongleur,nous manionscettepluralitéaveclaplusgrandeaisance! L’identitéindividuellerésulteducroisemententreplusieursidentitéscollectives;ellen’estpasla seuleàêtredanscecas.Quelleestl’originedelacultured’ungroupehumain?Laréponse,paradoxale, est:elleprovientdesculturesantérieures.Unenouvelleculturenaîtdelarencontreentreplusieurs culturesdepluspetitesdimensions,oudeladécompositiond’unecultureplusvasteoudel’interaction avecuneculturevoisine.Nousn’accédonsjamaisàuneviehumaineantérieureàl’avènementdela culture.Etpourcause:lescaractéristiques«culturelles»sontdéjàprésenteschezd’autresanimaux,et notammentchezlesprimates. Iln’existepasdesculturespuresetdesculturesmélangées;touteslesculturessontmixtes(ou «hybrides»,ou«métissées»).Lescontactsentregroupeshumainsremontentauxoriginesdel’espèce,et

ilslaissenttoujoursdestracessurlamanièredontlesmembresdechaquegroupecommuniquententre eux.Aussiloinqu’onpuisseremonterdansl’histoired’unpayscommelaFrance,ontrouvetoujoursune rencontreentreplusieurspopulations,doncplusieurscultures:Gaulois,Francs,Romainsetbiend’autres. Onpeutobserverunexempleparticulièrementéloquentdecequeproduitlarencontredeculturesen Amérique,au XVI e siècle, aucours des années qui suiventla conquête duMexique par les soldats espagnols.Leconflitentrelesdeuxforcespolitiquesauneffetdévastateur:ilneresteriendesstructures légalesetadministratives,envigueurautempsdeMoctezuma(ou,plusausud,d’Atahualpa).Lesdeux

cultures,l’espagnoleetl’aztèque,s’ignoraienttotalementavant1519;ellesdiffèrentenlangue,religion,

mémoire collective, coutumes. La rencontre ne les laisse pas intactes, mais aucune ne disparaît entièrement.Trèsvitejouentunrôleactifdesindividusqui,issusdel’unedescultures,parviennentà connaîtrel’autredel’intérieuretassumentlerôledemédiateurs.AinsidesEspagnolsquitombententre lesmainsdesIndiensetfinissentparadopterdenombreuxtraitsdeleurmodedevie;ainsidesIndiens qui,unefoislaconquêteachevée,apprennentl’espagnol,transcriventleurlanguenataleàl’aidede l’alphabetlatinetproduisentdesécritsparticipantdesdeuxculturesàlafois. L’undesexempleslespluscomplexesdecemétissageculturelestfourniparl’œuvredudominicain espagnolDiegoDuran.Ilseproposeaudépartd’extirperlessuperstitionspaïennesdesIndiens.Pourle faire,ilsevoitobligédelesétudieràfond;or,encoursderoute,ilselaisseinfluencerparelles.Ilécrit aussiunehistoiredelaconquête,danslaquelleilpassetantdefoisdupointdevuedesEspagnolsàcelui desAztèques,etinversement,qu’àlafinsonlecteuraboutitinévitablementàcetteconclusion:c’estàun pointdevuenouveau,mexicain,qu’ilaaffaire.Partoutdanslepayslerituelchrétiensera«contaminé» parlestraditionsprécolombiennes,etc’estainsiquenaîtrauneculturenouvelle,celleduMexique 45 . Un autre trait des cultures, non moins facile à identifier, est qu’elles sont en perpétuelle transformation.Touteslescultureschangent,mêmes’ilestcertainquecellesdites«traditionnelles»le fontmoinsvolontiersetmoinsvitequecellesqu’onappelle«modernes».Ceschangementsontdes raisonsmultiples.Puisquechaquecultureenenglobed’autres,ouestenintersectionavecd’autres,ses différentsingrédientsformentunéquilibreinstable.Parexemple,l’octroidudroitdevoteauxfemmesen

France,en1944,leurapermisdeparticiperactivementàlaviepubliquedupays:l’identitéculturelle

françaiseenaététransformée.Demêmelorsque,vingt-troisansplustard,lesfemmesontobtenuledroit àlacontraception,celaaentraînéunenouvellemutationdelaculturefrançaise.Sil’identitéculturellene devaitpaschanger,laFranceneseraitpasdevenuechrétienne,dansunpremiertemps;laïque,dansun deuxième.Àcôtédecestensionsinternes,ilyaaussilescontactsexternes,aveclesculturesvoisinesou lointaines,quiprovoquentdesinfléchissementsàleurtour.Avantd’influencerlesautresculturesdu monde,lacultureeuropéenneavaitdéjàabsorbélesinfluenceségyptienne,mésopotamienne,persane, indienne,islamique,chinoise… Àcela s’ajoutentles pressions exercées par l’évolutiond’autres séries constitutives de l’ordre social:l’économique,lepolitique,lephysiquemême.Ceschangementssontd’autantplusfacilesqueles cultures–mémoirecommune,règlesdeviecommunes–seformentparagglutinationetaddition,etne possèdentpaslarigueurd’unsystème.Ellesressemblent,encesens,aulexiqued’unelangueplutôtqu’à sasyntaxe:onpeuttoujoursajouterunmotnouveau,telautrepeutfacilementtomberendésuétude.Mais l’imagelaplusparlanteestencorecelledumythiquenaviredesArgonautes,appeléArgo : chaque planche,chaquecorde,chaqueclouadûêtreremplacé,tantlevoyageaétélong;lebateauquirevientau port,desannéesplustard,estmatériellementtoutdifférentdeceluiquienestparti,etpourtantils’agit toujoursdumêmenavireArgo.L’unitédefonctionl’emportesurladifférencedesubstance,lenom identiquecompteplusqueladisparitiondetouslesélémentsd’origine.Toutefois,l’identitémouvantedes culturesnedoitpasnousameneràrenonceràlanotionmêmedeculture,commel’ontfaitcertains anthropologuesquiontdumalàpenseruneentitédontlecontenuévolueconstamment.Lesculturessont entransformationconstante –mais sans culture communeaugroupe,l’êtrehumaindépérit.Onpeut

reconnaîtrelanécessitédeparlerdesculturessanstomberdanslestraversdu«culturalisme»,ou déductiondetouslestraitsdel’individuàpartirdesonappartenanceculturelle,àlamanièredont procédaitleracismedanslepassé. Sil’ongardeprésentsàl’espritcesdeuxtraitsdelaculture,sapluralitéetsavariabilité,onvoit combiensontdéroutantes les métaphores les plus communémentutilisées à sonendroit. Onditpar exempled’unêtrehumainqu’ilest«déraciné»etonleplaint;maiscetteassimilationdeshommesaux plantesestillégitime,carl’hommen’estjamaisleproduitd’uneseuleculture,etparailleurslemonde animalsedistinguedumondevégétalprécisémentparsamobilité.Lesculturesn’ontpasd’essenceni d’«âme»,malgrélesbellespagesécriteslà-dessus.Ouencore,onparledela«survie»d’uneculture (humanisant cette fois les représentations au lieu de déshumaniser l’homme), entendant par là sa conservation à l’identique. Or la culture qui ne change plus est, précisément, une culture morte. L’expression«languemorte»est,elle,beaucoupplusjudicieuse:lelatinestmortlejouroùilne pouvaitpluschanger.Rienn’estplusnormal,pluscommunqueladisparitiond’unétatprécédentdela culture,sonremplacementparunétatnouveau. Cependant,pourdesraisonsfacilesàcomprendre,cetteévidenceadumalàêtreacceptéeparles membresdugroupe.Ladifférenceentrelesidentitésindividuelleetcollectiveestéclairanteici.Mêmesi nousrêvonsdedécouvrirunjourennousunmoi«profond»et«authentique»,commes’ilnousattendait patiemmenttapiquelquepartennotreforintérieur,noussommesconscientsdeschangements,voulusou non,quesubitnotreêtre:ilssontperçuscommenormaux.Chacunsesouvientdesévénementsmarquants desonpassé,onpeutaussiprendredesdécisionsquiinfléchissentnotreidentité,enchangeantdetravail, oudecompagnon,oudepays.Lapersonnen’estriend’autrequelerésultatdesinnombrablesinteractions quijalonnentunevie. Ilenvatoutautrementdel’identitécollective:celle-ciestdéjàtoutefaiteaumomentoùl’individula découvre,etelledevientlefondementinvisiblesurlequelestbâtiesonidentité.Mêmesi,vuedudehors, toutecultureestmixteetchangeante,pourlesmembresdelacommunautéqu’ellecaractériseelleestune entitéstableetdistincte,fondementdeleuridentitécollective.Pourcetteraison,toutchangementqui affectelacultureestvécucommeuneatteinteàmonintégrité.Iln’estquedecomparerlafacilitéavec laquellej’accepte,sij’ensuiscapable,deparlerunenouvellelangueaucoursdelavisited’unpays étranger(événementindividuel)etledésagrémentquej’éprouvelorsque,danslarueoùj’aitoujours vécu,onn’entendplusquedesmotsetdesaccentsincompréhensibles(événementcollectif).Cequ’ona trouvédanslacultured’originenechoquepas,puisquecelle-ciaserviàlaformationmêmedela personne.Enrevanche,cequichangeparlaforcedecirconstancessurlesquellesl’individun’aaucune prise est perçu comme une dégradation, car cela fragilise notre sentiment d’exister. L’époque contemporaine,aucoursdelaquellelesidentitéscollectivessontsomméesdesetransformerdeplusen plus vite, est donc aussi celle oùles groupes adoptent une attitude de plus enplus défensive, en revendiquantfarouchementleuridentitéd’origine.

Laculturecommeconstruction

Lesmêmesdeuxcaractéristiquesdesculturespermettentdecomprendrepourquoilareprésentation quelesmembresd’unecommunautéontdeleurculturen’ariend’automatique,maisqu’elleest,àtout moment,leproduitd’uneconstruction.Lespratiquessocialesd’ungroupesontmultiplesetchangeantes; orpourconstruireunereprésentation,l’ondoitprocéderàdeschoixetdescombinaisons,opérationsqui ne reflètentpas passivementla nature des choses, mais les organisentd’une certaine manière. Par conséquent,lesindividussontimmergés,nondansdescontactspurementphysiquesaveclemonde,mais dansunensembledereprésentationscollectivesqui,àunmomentdonné,occupentuneplacehiérarchique dominante auseinde la culture. Ces représentations constituent unsavoir oral qui se transmet de

générationengénération,oubiensetrouventaussiconsignéesparécrit;cesontellesquidonnentsens auxdifférentsévénementsconstituantlavied’unepersonne.Encesens,laculture,c’estl’imagequela sociétésefaitd’elle-même.C’estàcettereprésentationquelesindividuscherchentàs’identifier–ou dontilsaspirentàselibérer;ellenedécoulepasmécaniquementdesfaitseux-mêmes.Prenonsun exemple:tousleshabitantsdeFrancenesontpasdevenuschrétiensdujouraulendemain.Unjour pourtantl’images’estimposéeselonlaquellelaculturefrançaiseétaitchrétienne;etdemêmepourle jouroù,dessièclesplustard,laFranceaétédéclaréelaïque.Lesreprésentationsnesontpasdesimples refletsdesfaits,niseulementdesapproximationsstatistiques,ellesrésultentdechoixetdecombinaisons quiauraientpuêtreautres. Lahiérarchieinternedesdifférentsingrédientsd’uneculturesefixeousemodifieenraisonde conflitsentrelesgroupesquilesportentauseindelasociété,ouentrelasociétéentièreetsespartenaires externes.Ainsilareligiondevientletraitdéterminantlorsquelevoisinenvahissantenauneautre,comme pourlesIrlandaisparrapportauxAnglaisenIrlande,ouencorepourlesBosniaquesetlesCroatesface auxSerbes.Maisc’estlalanguequiledevientdanslecasdesBasquesenEspagne,puisqu’ilssontaussi catholiquesquelesEspagnolsquilesentourent.LecasduQuébecestégalementrévélateurici.Tantque l’autreparrapportauquelseconstituaitl’identitéquébécoiseétaitlapopulationanglophoneduCanada, letraitdominantdecetteidentitéétaitlalanguefrançaise.Lapolitiquequienadécoulé,danscepays d’immigration,a favorisé l’arrivée de groupes enprovenance des anciennes colonies françaises,en AfriqueduNordetenAfriquenoire.Enconséquence,l’équilibreentrenouveauxarrivantsetautochtones aétémodifiéetceux-cisontdevenusconscientsd’unautreélémentdeleuridentitécommeaussidela nécessitédelemettreenévidence,àsavoirlareligion.LesQuébécoiscatholiquesouathéesnese reconnaissent pas dans les musulmans dévots devenus leurs concitoyens, ils construisent donc différemmentleuridentité. Bienentendu,lesreprésentationssontdéterminéesparlespratiques;mais,àleurtour,ellesagissent puissammentsurlescomportements.Elleslefontentantquenormeadoptéeexplicitementparlasociété, maisaussientantqu’imagedumonde–forcémentincomplète,etdoncinfidèle,maispartagéeparla majoritédelapopulation.Touteperception,onlesait,estdéjàuneconstruction:nonparcequelemonde objectifn’existepas,maisparcequ’ilestnécessairedechoisirparmisesinnombrablespropriétés,en fonctiondeschèmespréétablis,pouridentifierobjetsetévénementsquiseprésentent«sousnosyeux». La perceptionmêle toujours « réalités » et« fictions ». Ces schèmes à leur tour sontd’anciennes constructionssélectives:l’imagepasséeinfléchitlaperceptionprésente. On connaît bien aussi, dans la psychologie de l’individu, le mécanisme de la « prophétie autovalidante»ou«autoréalisatrice».Sil’onditsouventàunenfantqu’ilestméchant,ilreprendraàson comptecetteimagenégativeets’engageradansunesurenchère:ildeviendraencoreplus«méchant» qu’onneluireproched’être.Estimantqu’ilnedoitrienàlasociétédontilsesentrejeté,illarepousseà sontouretjubiledesadestruction.Lemêmephénomènepeutêtreobservédanslaconduitedesgroupes auseind’unecommunautépluslarge.Lapopulationimmigréedetelleorigineethnique,parexemple,sera àlafoisidentifiéecommedistinctedelamajorité(sesmembresontuneapparencedifférente,parlentune autrelangue,ontdescoutumesquileursontpropres)etdépréciée(parcequ’ilsnemaîtrisentpasbienles codesenvigueurdanslasociétéglobaleetqu’ilsréussissentmoinsbienquelesautres).C’estensomme lamêmecontinuitéqu’entrelesdeuxsensdumot«barbare»chezlesGrecs:cesindividusneparlent pasnotrelangue,ilsnesontdoncpascivilisés.Àleurtour,ilsintériorisentcetteimagedesingularité négative,etmoulentlà-dessus uncomportementqui,perçucomme agressif,provoque la répression, exercéeparles«forcesdel’ordre»,etl’attitudehostiledurestedelapopulation.Cetterépressionest alorsressentieparlegroupediscriminécommeuneprovocationetelleleconduitàl’émeute.Ainsi s’enclencheuncerclevicieux:l’imagequesefontlesvoisinsd’ungroupeinfléchitcellequelegroupese

faitdelui-même,laquelleàsontour orientelaconduitedesesmembres,etfinalementdenouveau l’imagedesvoisins. Àlabasedechaqueculturesetrouvelamémoirecollectivedugroupequilaporte.Orunemémoire estenelle-mêmenécessairementuneconstruction,c’est-à-direlasélectiondesfaitsdupasséetleur dispositionselonune hiérarchie qui ne leur appartientpas enpropre mais leur vientdes membres présentsdugroupe.Cettemémoirecollective,commetoutemémoirehumaine,opèreuntriradicalparmi lesinnombrablesévénementsdupassé,c’estpourquoil’oubliestnonmoinsconstitutifdel’identitéquela sauvegardedessouvenirs.Letridesfaitsetleuragencementhiérarchiquenesontpasopéréspardes savantsspécialistes(leshistoriensdeviennentmêmehabituellementdes«empêcheursdetourner en rond»parrapportauxgardiensdelamémoire!),maisplutôtpardesgroupesd’influenceàl’intérieurde lasociété,quicherchentàdéfendreleursintérêts.Lebutdecesgroupesn’estpastantlaconnaissance exactedupasséquelareconnaissanceparlesautresdeleurplacedanslamémoirecollectiveet,partant, danslaviesocialedupays. Unexempleéloquentdelaconstantereconstructionàlaquelleestsoumiselamémoirecollective,et doncaussilaculturedupays,setrouvedanslesaspirationsrécentesdediversgroupes,enFrancecomme dansd’autrespaysoccidentaux,d’assumerlerôledeprincipalevictimedanslepassé.Alorsmême qu’êtrevictimedeviolencesconstitueunsortdéplorable,ilestdevenudésirable,dansunedémocratie libéralecontemporaine,d’obtenirlestatutd’anciennevictimedeviolencescollectives,unstatutquise transmettraithéréditairementdegénérationengénération. Ilestsignificatifàcetégardqu’unemutationsesoitproduitedanslamémoirecollective,etquece sontaujourd’hui les anciennes victimes plutôtque les anciens héros qui fontl’objetd’unmaximum d’attentions et de sollicitations : les torts subis pèsent plus lourd que les exploits accomplis. Au lendemaindelaDeuxièmeGuerremondiale,onparlaitavecleplusderespectdesdéportéspolitiques, anciensrésistants:ilsavaientagi,ilsméritaientdonclareconnaissancedelapatrie.L’existencemême desdéportés«raciaux»,c’est-à-direjuifs,étaitsouventpasséesoussilence:ilsn’avaientrienfait,il n’yavaitpasderaisond’enparler.Trenteansplustard,lasituations’étaitinverséeetlesanciens résistantss’étaientsentisnégligés,carl’attentions’étaitdéplacéeverslesvictimesdelapersécution antisémite,objetducrimesuprême,lecrimecontrel’humanité.Cesvictimes-làn’avaientpasagi,lemal qui leur était infligé était donc encore plus grand. Cette consécration, ausommet d’une hiérarchie symbolique,durécitvictimaireàlaplacedurécithéroïque,témoigneindirectementd’unrenforcement parminousdel’idéedejustice:quiauraitl’idéedeseréclamerdelaplacedevictimes’iln’avaitpas l’espoirdevoirreconnuesasouffranceetd’obtenirréparation? Pendantquelques décennies, la victime par excellence a donc été identifiée auxdéportés juifs, victimesdunazisme.Cependant,depuisplusieursannées,ceprivilègepeuenviableasuscitéledésir d’unereconnaissancesemblabledelapartdenouveauxgroupesayantsubidanslepassédesinjusticeset desmauvaistraitements,cequiacrééunphénomènedeconcurrencedesmémoires.Cesrevendications sontsouventportées par les enfants, petits-enfants oudescendants plus lointains d’autres anciennes victimes:lespeuplescolonisésduXIX e etduXX e siècle,lespopulationsréduitesàl’esclavage,auXVII e etauXVIII e .Ellesprennentparfoislaformed’unedemandederepentir,oudumoinsdereconnaissance publiquedelafautecommise,delapartdesautoritésdel’État,présidentouparlement.EnFrance,onl’a vu,cescritiquesontpourcontrepartielademande,delapartd’autresgroupesdanslapopulation,devoir reconnaîtrepubliquementlerôlepositifdelacolonisationfrançaise,ouencored’érigerdesmonumentsà lamémoiredesanciensdel’OAS. Ces luttes pour réécrire la mémoire collective illustrent les processus de construction et de reconstructionauxquelslepasséestsoumisenpermanence,etquiontdesrésultatspalpables:depuis quelquetemps,Napoléonestentraindequittersaplacedehérosnational,caronprêteuneoreilleplus attentiveàlavoixdesesvictimes(portéeparcelledeleursdescendantsoudeleursdéfenseurs).Du

point de vue de la civilisation, comme dureste de celui de l’histoire, il faut proscrire la lecture manichéennedupassé,laréductiondesociétésetdeculturesentièresaurôledebourreauoudevictime. Enrevanche,ilconvientdevaloriserlemomentoùl’individuprendconsciencedel’identitédeson propregroupeetdevientcapabledel’observercommedelaplaced’unautre;ilyacquiertlapossibilité mêmedescruterd’unregardcritiquesonpassépouryreconnaîtretantlesanciennestracesd’humanité quecellesdebarbarie.Onnepeutconnaîtresesproprestraditionsetsapropreculturesil’onnesait prendreunecertainedistanceparrapportàelles,cequineseconfondnullementavecl’autodénigrement systématiqueetlafustigationpublique,maispasdavantageavecl’assurancetranquilled’avoirtoujours euraison.Ils’agitplutôtderemplacerlescrisdefiertéetleslarmesderepentanceparuneinterrogation surlescausesetlesensdesévénementspassés.

Fonctionsdelaculture

Àquoisertlaculture?Selonlepointdevueauquelonseplace,onpeutdonnerdesréponses différentesàcettequestion.Ellejouelerôle,jel’aidit,d’imageetdeclédecompréhensiondumonde, sanslaquellechacunauraitl’impressiond’êtreplongédansunchaosangoissant.Ellesertdelienàla communautéquilapartageetpermetàsesmembresdecommuniquerentreeux.Unêtresansaucune culturen’estpascomplètementhumain.Maiselleaaussidesfonctionsd’unautreordre.Ellefournitla matièreetlesformesdontabesoinchaqueindividupourconstruiresaproprepersonnalité.L’êtrehumain nesecontentepasd’uneviebiologique,ilabesoindesesentirexister,cequinepeutprovenirquede soninsertiondanslasociétéspécifiquementhumaine:celle-ciconstituelemilieudontilnepeutse passer,carcen’estpasenlui-mêmequ’iltrouvelespreuvesdecetteexistence.Laconsciencedesoinaît danslareconnaissanceparlesautres,l’interhumainprécèdeetfondel’humain 46 . Cetteinsertionprendplusieursformes,certainesindividuelles–l’enfantrechercheleregarddesa mère,l’amoureuseceluidesonbien-aimé–,d’autressociales,àtraversl’appartenanceaugroupe:jeme sensconfirmédansmonexistencesijepeuxmedirequejesuisunécolier,ouunpaysan,ouunFrançais, sijepeuxmereconnaîtredansungroupequelconquedontl’existenceestincontestable.L’archevêque sud-africainDesmondTutu,ancienprésidentdelaCommissiondevéritéetréconciliation,rappelleainsi l’interprétationtraditionnelleafricainedel’identité:«C’estaussiunefaçondedire:“Monhumanitéest liéeinextricablementàlavôtre.”Nousappartenonsaumêmefaisceaudevie.Nousdisons:“Unêtre humainn’existequ’àtraversd’autresêtreshumains.”Cen’estpas“Jepensedoncjesuis”.Celasignifie plutôt:“Jesuishumainparcequej’appartiens.Jeparticipe,jepartage.”»(LepoèteWystanAuden,en Occidentaltypique,révisel’adagecartésiendansunsensplusindividualiste:«Jesuisaimé,donc j’existe 47 .») Lareconnaissancesocialepeutvenirsouslaformed’unedistinction,oucommesimpleappartenance àuneidentitécollective,celledugroupedontonpartagelaculture.Sileregarddesautresnegratifiepas monexcellenceindividuelle,jerecherchelaconfirmationdemonêtredanslacommunauté(depréférence valorisée)dontjefaispartie.C’estcequ’onappellelebesoind’appartenance:unsentimentquin’est nullementunanachronisme,maisbienuntraitconstitutifdelapersonnehumaine.C’estpourquoi le souhaitformuléparfoisdeselibérerdupoidsdetouteidentitécollectiveneseréaliserajamais.Ilest vraiquelesidentitéstraditionnelless’affaiblissentsouventdenosjours:jusqu’àuncertainpointcelle deshabitantsd’unpays,obligésd’avoirplusdedéplacementsetdecontactsaveclesétrangers;plus encorecelledesmembresdesgroupes,territoriauxousociaux,àl’intérieurdupays,condamnésàla mobilitéetàlasouplesses’ilsveulentréussirdansleurcarrière.Toutefois,leplussouvent,laréactionà ces contraintes est la constitution ou la redécouverte d’autres identités collectives, fussent-elles imaginairesouprovisoires,cequiillustrebienlebesoinvitalquenousenavons.Cetteappartenancene

sertpasforcémentnotreintérêtimmédiat,enrevancheellenousapporteunesatisfactionprofondeen

apaisantnosinquiétudes.

L’êtrehumainnaîttoujoursauseind’uneculture,maiscelanesignifiepasqu’ilestdestinéàenrester

leprisonnier.Iln’yapaslieudechoisirentre«apparteniràuneculture»et«agirenindividulibre»:

l’unn’empêchepasl’autre.Aucontraire,maîtrisersaculturefavorisel’inventionindividuelle–mais «maîtriser»nesignifiepas,commeleveulentlesintégristesdetouteobédience,«suivreaveuglément». Lesconservateursquirefusentl’idéedel’hommecommepageviergeoucommepâteinformeontraison, carnousdisposonstoujoursd’unecultureinitiale;maisn’ontpastortpourautantlesréformistesou révolutionnairesaffirmantquelechangementestpossible.Lesculturesexistent,maisellesnesontni immuables ni imperméables les unes auxautres. Il fautpasser outre l’oppositionstérile entre deux conceptions:d’uncôté,celledel’individudésincarnéetabstrait,existanthorsculture;del’autre,celle del’individuenferméàviedanssacommunautéculturelled’origine.Parmilesautresespècesanimales, lanôtresecaractériseparlerôleaccrudesmécanismesculturelsetenmêmetempsparnotreplusgrande capacitéd’adaptationàdesconditionsnouvelles,doncaussid’arrachementàsonmilieud’origine. Onpeutl’observerdéjàchezlepetitdel’homme.Dèslapremièreannéedesavie,l’enfantestanimé depulsionscontradictoires.Card’unepartilveutêtreréconforté,cequiveutdireseretrouverdansun environnementphysiqueethumainfamilier:sachambre,sesjouets,samère,sonpèrelerassurent.Mais d’autrepartilveutêtreétonné,c’est-à-direqu’ilessaiededécouvriretdes’approprierdenouvelles posturespoursonproprecorps,d’élargirpardesexplorationssonespace,desefamiliariseravecde nouvellespersonnes.Unenfantquinechercheraitquelasécuritéseraitunhandicapémentaletphysique; unenfantquineconnaîtraitquelanouveautéseraitunêtreinstableettourmenté.Nousretrouvonsdoncce besoind’équilibre chezl’adulte, même s’il estmoins facile à observer : les individus recherchent l’appartenance,certes,etlaconfirmationdel’identitéqu’ilspossèdentdéjà;maisenmêmetempsilssont mus par la curiosité, la capacité d’étonnementetd’admiration, le désir de s’annexer des domaines nouveauxetdoncdetransformerleurcultureoriginelle.Cesdeuxingrédientsdupsychismehumainlui sontaussinécessairesl’unquel’autre,etl’onnesauraitchoisirentreeux,pasplusqu’onnepourrait trancherl’antinomiedudéterminismeetdelaliberté,oudel’unitéetdeladiversité. Aumomentdeladécolonisation,unconflitapusurgirentredeuxchoix.Suffisait-ilderemplacerle nationalismebritanniqueparlenationalismekényan,ouceluidesFrançaisparceluidesAlgériens?La culturedominanteducolonisateurauraitétéévincéeparuneautreculturehégémonique,d’originelocale, maisl’individuseraitrestétoujoursaussisoumisàlacollectivité,voiredavantage.Oupouvait-onrêver aussiàunelibérationplusradicale,nonseulementcelledugroupeparrapportàunautregroupe,mais aussicelledel’individuparrapportàsonpropregroupe? Vouloirenfermerl’individudanssongrouped’origineestillégitime,carcelarevientàniercette caractéristiqueprécieusedel’espècehumaine,lapossibilitédes’arracheraudonnépourluipréférerce qu’onasoi-mêmechoisi.LesnazisinscrivaientlemotJudesurlacarted’identitédechaqueJuif,enlui interdisantd’oublierunseulinstantquelleétaitsonorigine.LapolicepolitiqueenURSSvousmarquait danssesdossiersparlesstigmatesdevotreorigine«bourgeoise»,dontvousnepouviezjamaisvous émanciper.Voltaireécrivait:«Touthommeestnéavecledroitnatureldesechoisirunepatrie 48 »,cequi estunevuedel’esprit–lespatriesontaussileurmotàdirepouraccueillirleshommes;maisilestvrai qu’empêcherl’individudechangerdeculture,oupunirlechangementdereligioncommeuneapostasie, nousramèneverslepôledelabarbarie.Nousnepourronsjamaisnouslibérerdecertainstraitsdécidés parlagénétique:àmoinsd’uneopérationproblématique,jesuiscondamnéàgardermonsexe,mon apparencephysique,laconfigurationindividuelledemoncorps.Maisjustement,àcetégard,laculturene seconfondpasaveclanature. Certainesconditionsextérieuress’avèrentfavorablesàunetelleprisededistance.Si legroupe porteurd’unecultureestpersécutéoudiscriminé,l’éloignementparrapportàsestraditionspeutêtrevécu

commeunetrahison,etdoncrefusé.LespersécutionsnaziesontamenédenombreuxJuifs,auparavant «assimilés»,àdécouvrirouredécouvrirlestraditionsjuives.Denosjours,lesdiscriminationsdont souffrentparfoislesMaghrébinsdanslespaysoccidentauxprovoquentchezcertainsd’entreeuxune revendicationfièredel’identitéd’origineetundésird’enreveniràleurstraditions.Sil’onm’insulteou metientensuspicionparcequejesuisd’originealgérienneoumarocaine,jemesensagressédansune partiedemonidentité,vouloirm’endétacheràcemoment-làseraitrejoindremesagresseursetaffaiblir monsentimentd’exister.Ilestbeaucoupplusfaciledes’engagerdanslavoiedel’«arrachement»sima culture,oulacommunautéquilaporte,nesontpasmisesenquestionàcemomentprécis. D’un autre côté, le détachement est plus aisé lorsque je reçois par ailleurs des gratifications personnellesquirenforcentmonsentimentd’exister–qu’ellessoientliéesàmontravail,àmafortune,à monapparencephysiqueouàmonpouvoir.L’élitedupays,danslemondedesaffaires,delapolitiqueou desarts,adoptefacilementunpointdevuecosmopolite.Quandenrevancheonmanqued’éducation,de travail,deperspectivederéussite,l’appartenanceaugrouperesteunrecoursefficace:j’appartiens,donc jesuis.Pourpouvoirs’arracheràuneidentité,ilfautdéjàlaposséder. Nenousétonnonspas:tousneviventpasleurbesoind’identitéetd’appartenancecollectivedela mêmemanière,car,remarquaitjadisBenjaminConstant,«l’objetquivouséchappeestnécessairement toutdifférentdeceluiquivouspoursuit 49 ».Sil’onm’avaitinterditunjourdeparlerlebulgare,ma languenatale,j’auraisvécucetterestrictioncommeuneagressioninsoutenablecontremonidentité.J’ai choisi,librementetprogressivement,defairedufrançaismalanguedetouslesjours:lanouvelleidentité s’estmiseàlaplacedel’anciennesansheurtsniviolence.L’individuabeauêtretraversépardesforces qu’ilnepeutcontrôler,pulsionsinconscientesoudéterminationssociales,sonchoixetsavolontépeuvent donner un sens nouveau à l’événement : l’exil désiré ne sera pas vécu de la même manière que l’expulsioninfligéeparunoccupant. Nous savons bien que les identités peuvent devenir meurtrières. Une condition nécessaire à l’irruptionde la violence est, comme le montre Amartya Sen, la réductionde l’identité multiple à l’identitéunique.Avantdetuermonvoisinparcequ’ilestunTutsi,jedoisoubliertoutessesautres appartenances:àuneprofession,unâge,unmilieu,unpays–ouàl’humanité.Laviolenceexercéeau nomdel’identitén’estpasmoindreparcequelesgroupesquilapratiquentseconsidèrent,àtortouà raison,commelesvictimesd’autresgroupes,menacésdansleurexistencemêmeoudanscelledeleurs proches.Beaucoupdefemmesetd’enfants,onl’adit,ontétémassacrésaunomdeladéfensede«nos» femmesetde«nos»enfants.Maisl’identitéentantquetellen’estpasmauvaiseet,ditAminMaalouf 50 , nousnesommespasacculésauchoixentrel’intégrismedel’identitéetsadésintégration. Vivrehorsdetoutecultureestimpossible,perdresacultured’originesansenacquériruneautreest unmalheur.Vivreauseindesaculturesansavoiràenrougirestlégitime,toutcommedequittersa cultureinitialeetd’enadopterunenouvelle:lesdeuxsituationspermettentdesesentirexisteretde gardersadignité.Toutefois,acquérir,parunmoyenouunautre,lacapacitédesereconnaîtredansdes hommesdifférentsdesoi,lestraitercommes’ilsétaientmessemblables,c’estfaireunpasdeplus. L’idéed’unetellehiérarchien’étaitpasétrangèreàladoctrinechrétienne.Ainsi,dansleSermonsurla montagne,Jésusdéclarequeleprochain,ausensévangélique,estprécisémentlelointain,entermesde culture:«Sivousaimezceuxquivousaiment,quelsalaireaurez-vous?lespercepteursmêmesn’en font-ilspasautant?Etsivousnesaluezquevosfrères,quefaites-vousdeplus?lespaïensmêmesn’en font-ilspasautant 51 ?»L’aspirationàl’identité,l’acquisitiond’uneculturefournitlaconditionnécessaire àlaconstructiond’unepersonnalitépleinementhumaine;maisseulel’ouvertureàl’altéritéavecpour horizonl’universalité,donclacivilisation,nousenlivrelaconditionsuffisante.

LesÉtatsetlesnations

DanssondialogueDeslois,écriten52avantJ.-C.,Cicéron,hommepolitiqueetphilosopheromain,

aformuléunedistinctionquiamarquélaréflexioneuropéennesurlesujet.Voicicesphrases:«Tousles citoyensont,jecrois,deuxpatries,l’unenaturelle,l’autrepolitique.AinsiceCatondonttuparles:néà Tusculum,ilavaitdroitdecitéàRome.DoncTusculand’origine,Romainpardroitdecité,ilavaitune premièrepatrie,lelieudesanaissance,etuneautredeparledroit.Demêmenousregardonscomme notrepatrieetlelieuoùnoussommesnés,etlacitéquinousaconférélaqualitédemembres.Cette dernièreestnécessairementl’objetd’unplusgrandamour,elleestlarépublique,lacitécommune;pour ellenousdevonssavoirmourir,nousdevonsnousdonneràelletoutentiers,toutcequiestdenouslui appartient,ilfauttoutluisacrifier.Maislapatriequinousaengendrésn’enapasmoinsunedouceur presqueégale,etcertesjenelarenieraijamais 52 .» Lapremièredecesdeux«patries»setrouvedumêmecôtéquenotre«culture».J’yappartienssans avoireuàlachoisir,c’estlaterredemesancêtres,desimpressionsquiontbercémonenfance,ony trouve,ditaussiCicéron,quelquechosedemystérieuxquirendcelieuparticulièrementprécieux.«Ne dit-onpasque,pourrevoirIthaque,letrèssageUlyssearefusél’immortalité?»Laseconde«patrie», enrevanche,c’estnotreÉtat,lepaysdontnoussommeslescitoyens.PrèsdetroissièclesaprèsCicéron,

enl’an212,uncélèbredécretdel’empereurCaracalladéclareracitoyensaumêmetitretousleshabitants

del’Empire,del’AfriqueduNordàl’Angleterre,alorsqu’ilssontporteursdeculturestrèsdifférentes. L’État n’est pas une « culture » comme les autres, c’est une entité administrative et politique aux frontières bien établies, qui contient évidemment des individus porteurs de nombreuses cultures, puisqu’onytrouve hommes et femmes, jeunes et vieux, de toutes les professions et de toutes les conditions, provenant de nombreuses régions, voire pays, parlant des langues variées, pratiquant plusieursreligions,respectantdiversescoutumes. L’idéemodernedenation,néeau XVIII e siècle,adeuxfacettes:lepouvoirs’ytrouveattribuéà l’ensembledescitoyensplutôtqu’àunmonarquededroitdivin;etl’Étatestcensécoïncideravecun groupehumainayantmêmelangueetmêmestraditions(dontreligion),cequ’onappelleparfoisune ethnie.Cetteconjonctionproduitl’État-nation.Enréalitélasecondeconditionn’estjamaisentièrement satisfaite.Lespopulationshumainessesontmélangéesetdéplacéesàdetrèsnombreusesrepriseset l’établissementd’autantd’Étatsqu’ilyad’ethniesestmatériellementimpossible;deplus,l’identité mêmedel’ethnieestsouventproblématique.Iln’existepasdenationethniquementpure.Unrappeldes chiffresenapportel’illustration:ontrouveaujourd’huidanslemondeenvironsixmillelangues(la langueétantl’élémentleplusfacileàidentifierdansuneculture)maismoinsdedeuxcentsÉtats. Onpeutsouteniraussiqu’unetellecoïncidenceentreÉtatetcultureuniqueestpeusouhaitable:àla foisparceque,danslemondecontemporain,unÉtatmicroscopiquen’estpasvraimentviableetparce quelaprésenced’élémentshétérogènesassureledynamismedelasociété.Unedémocratiemodernen’est jamaisuneethnocratie,c’est-à-direunÉtatoùl’appartenanceàuneethnievousassuredesprivilègessur lesautreshabitantsdupays;dansunedémocratie,touslescitoyens,quellesqu’ensoientl’origine,la langue,lareligionoulescoutumes,ontmêmesdroits. Malgréladifficulté,voirel’impossibilitéqu’ilyaàétablirunvraiÉtat-nation,unÉtatmonoethnique, les tentatives pour le faire n’ont pas manqué au cours de ces derniers siècles. Les mouvements nationalistesquilesontportéesontpuservirlacausedelaliberté,enrenversantunrégimetyranniqueou unetutelleétrangèreoppressante.Cependant,riennegarantitquelesnationalistesétablirontunesociété justeunefoisaupouvoir:l’oppressionnationalepeutêtreremplacéeparuneoppressionreligieuseou politique,declasseoudeclan,pirequelaprécédente.Etc’estaunomdeleurprincipeexplicitement affirmé–lapréférencepourlessiensaudétrimentdesautres–quelanouvelleinjusticepeuts’instaurer. Ilesttoutàfaitpossible–etmêmefréquent–que,aprèsavoirrejetélatutelleétrangère,lanouvelle majoritéqui détientlepouvoir opprimesespropresminoritésethniquesouculturelles.Sapolitique consistealorsàlesplacerdevantlechoixbrutalentreassimilationetexpulsion.Siellesrestentsurplace,

elles risquentde souffrir de discriminations etpersécutions diverses, de se voir imposer inégalités légalesetapartheid. LafindelaDeuxièmeGuerremondialeavuseproduiredesdéplacementsmassifsdepopulations, illustrantleprincipederecoupemententreÉtatetethnie.AinsidesmillionsdePolonaisont-ilsdûquitter desterresattribuéesàl’Ukraine(etdoncàl’Unionsoviétique),pourquecelles-cipussentêtrehabitées pardesUkrainiens;desmillionsd’AllemandsontétéexpulsésdePologne,deTchécoslovaquieetdes terresprécédemmentallemandes.Plustard,lesPalestiniensontétéamenésàquittercequiétaitdevenu l’Étatd’Israël.Plusrécemmentencore,lemêmeprincipedepurificationethniqueaentraînélesguerres civilesenYougoslavie.Lepouvoircommunisteserbe,sesentantfaibliràlasuitedeladésaffection générale pour ses idéaux, a choisi de jouer la carte nationaliste, de remplacer donc sonidéologie défaillanteparunepassionbienéprouvée,lapréférencepourlesnôtressurlesautres.Àleurtour,etau nomdumêmeprincipenational,lesanciennesminoritésyougoslavesontréclaméleurindépendance politique.Dansleconflitmilitairequienarésulté,l’arméeetlessupplétifsserbes,mieuxarmés,ont réussiàcommettreplusdemassacresqueleursadversaires. Le dernier épisode de cette guerre civile, le conflitduKosovo, a vul’interventiond’unagent supplémentaire.Audépart,unschémafamilier : lepouvoir serbepersécuteuneminoritédeculture différente,àquoirépondlaconstitutiond’unmouvementindépendantistealbanophone;lesunscommeles autresaspirentàgouvernerdesentitéshomogènes,àfairesesuperposerleschampsdel’actionpolitique etdel’identitéculturelle.Lasurpriseestvenuecettefoisdutiersparti,AméricainsetEuropéens,qui,à l’inversedecequis’étaitpasséenBosnie,ontnonseulementacceptémaisaussipuissammentrenforcé cettemutationdansledestindupays,enintervenantmilitairementdansleconflit.Eneffet,laforme d’interventionchoisie,lebombardementdel’undesgroupesaunomdel’autre,nepouvaitaboutirqu’àun résultatfacileàprévoir:uneaccélérationdelapurificationethnique.Enréponseauxbombardements,les SerbesontmultipliélesexactionscontrelesKosovarsalbanais,perçuscommelesalliésdeleurennemi etlacausedeleurmalheur;àlasuitedelavictoiremilitairedel’OTAN,laminoritéalbanaises’est lancéeàsontourdanslapersécutiondesSerbes,devenussapropreminorité,sousl’œilcomplaisantde lacommunautéinternationale. Lapurificationethnique,condamnéesurlestribunesofficielles,aétéleprinciped’actionaccepté tacitementpar tous,avec unrésultatque l’onhésite à approuver.De ce pointde vue,l’expérience inauguréeauKosovoauraservidemodèleauxingérencesoccidentalesdanslesannéessuivantes.Ainsi laguerreconduiteenIraksemble-t-elleviseràlaconstitutiondegroupeshomogènesquinesemélangent pas(unmurmatériellesséparedésormaisdanscertainesvilles)etquientrentforcémentenrivalité:ici lesArabessunnites,làlesArabeschiites,là-baslesKurdessunnites. La non-coïncidence entre États et cultures, sans parler de celle entre différentes formes d’appartenanceculturelle,estlarègle,nonl’exception.Lorsqu’uneminoritéestoppriméeoudiscriminée, deuxsolutionsthéoriquesseprésentent:rétablirsesdroitsauseindel’ancienÉtatoucréerunnouvel État dans lequel l’ancienne minorité sera majoritaire. Cette seconde voie s’impose parfois avec évidence:la«minorité»algérienneauseindel’Empirefrançaisdevaitaccéderàl’indépendance.Dans denombreusesautrescirconstances,c’estlapremièrevoiequiestpréférable;ilestvraiqu’ellen’apas lasimplicitédecetteautremesure,unavionquilâchesesbombessurl’ennemi.

Ébranlementsdel’État

Aujourd’huil’Étatnationalsevoitcontestédeplusieurscôtés.Lapremièremiseencauseestàvrai direassezancienne,puisqu’ellerésultedustatutnouveauauquelaspirel’individudepuisl’époquedes Lumières.SeréférantautextedeCicéronsurlesdeuxpatries,BenjaminConstant,audébutduXIX e siècle, avaitdéjàconstatélamutation:l’individucontemporainnevoulaitplus«toutsacrifier»àl’État,les

tempsavaientchangé.«Lapatriecontenaitalors[autempsdeCicéron]toutcequ’unhommeavaitde pluscher.Perdresapatrie,c’étaitperdresafemme,sesenfants,sesamis,toutessesaffections,etpresque toutecommunicationettoutejouissancesociale:l’époquedecepatriotismeestpassée;cequenous aimonsdanslapatrie,commedanslaliberté,c’estlapropriétédenosbiens,lasécurité,lapossibilitédu repos,del’activité,delagloire,demillegenresdebonheur 53 .»Saufpendantlesmatchsinternationaux defootball,lapatrie«politique»ausensdeCicéron,c’est-à-direl’État,n’estplusobjetd’affectionen Europe,cessentimentsseportentdepréférencesurunensembleplusrestreint,faitd’élémentsproches:

famille,amis,lieux,habitudes.Celasecomprend:l’État,àlesupposermêmeprotecteur,estlointainet froid–distanceetfroideurpromisesàcroîtretouslesans;alorsquelacommunautédontjesuisissuet quimemanquesijesuisunémigréestplusprocheetchaleureuse.Lareconnaissancedesmiensmefait existerdemanièreplusintensequelaconscienceabstraited’êtreuncitoyencommelesautres. Uneseconderaisondevoirreculerl’Étatnationalvientdurenforcementdescommunautésquile constituent,communautésd’origineethnique,oud’inclinationssexuelles,oud’autreschoixculturels; mouvementqu’enFrance onappelle (péjorativement) le « communautarisme ». Onpose parfois la question:faut-ilallerversunesociétémulticulturelle?Maislestermesdudébatsontmalchoisis.De fait,onl’avu,toutesociétéettoutÉtatsontmulticulturels(oumétissés),nonseulementparcequeles populations se sont mélangées depuis des temps immémoriaux, mais aussi parce que les groupes constitutifs de la société, hommes, femmes, jeunes, vieux, etc., possèdent des identités culturelles distinctes.Ladifférencen’estpasentresociétéspluriculturellesetsociétésmonoculturelles,maisentre cellesqui,dansl’imagequ’ellessefontdeleuridentité,acceptentleurpluralitéintérieureenlamettant envaleuretcellesqui,aucontraire,choisissentdel’ignoreretdeladéprécier.Àcetégard,lemépris danslequelontététenuespendantlongtempslesréalitésdésignéespardestermescomme«métis»ou «hybride»estrévélateurd’undésirde«pureté»,nondesaprésenceréelle.Ilestparfaitementvain d’êtrecontrelemulticulturalisme,encesensdumot,iln’existeriend’autre–orlaluciditéetleréalisme sontpréférablesàl’entretiendesillusions. Lemotapris toutefois unautresens aussi,notammentauxÉtats-Unis, nonplus descriptifmais prescriptif:ilvaloriselaséparationdescommunautéset,enmêmetemps,lasoumissiondel’individu aux traditions du groupe. Je suis un Afro-Américain, je préfère rester parmi les miens, et cette appartenanceestresponsabledesgrandesorientationsqueprendmoncomportement.Untelsensattribué aumot«multiculturalisme»,ilfautbienledire,estassezparadoxal,puisqu’ilenjointàchaqueindividu derester,justement,monoculturel,etAmartyaSenaraisondeparleràlaplaced’un«monoculturalisme pluriel 54 ».Aunomdece«multiculturalisme»-là,dansd’autrespays,oninterdiraàunejeunefillede fréquenterungarçond’uneautrereligion,sousprétextequ’elleoffenseainsil’honneurdesongroupe. Untelchoixdoiteneffetêtrecontesté.Condamnerl’individuàresterenfermédanslaculturedeses ancêtresprésupposequelacultureestuncodeimmuable,cequi,onl’avu,estempiriquementfaux:tout changement n’est peut-être pas bon, mais toute culture vivante change. Il n’ya aucundrame pour l’individudanslaperted’uneculture,àconditionqu’ilenacquièreuneautre;c’estd’avoirunelangue qui estconstitutifde notre humanité, nond’avoir telle langue ;c’estd’être ouvertauxexpériences spirituelles,nondepratiquertellereligion.Lecommunautarismeaboutitàunrésultatcontraireàcelui qu’ilseproposait,défendreladignitédesmembresdugroupe:chaqueindividusetrouveenferméà l’intérieurdesapetitecommunautéculturelle,aulieudeprofiterd’échangesavecdesêtresdifférentsde lui,commeleluipermetl’intégrationnationale.Bienconnaîtreunetradition,encoreunefois,nesignifie pasluiobéirdocilement. Enfinl’État-nationestégalementaffaibliaujourd’hui,enparticulierenEurope,parlerenforcement desréseauxtransnationaux.Ils’agit,enpremierlieu,desinstitutionsdel’Unioneuropéenne,quipeuvent contraindrelesgouvernementsnationauxàmodifierleurpolitique.Àcelas’ajoutentleseffetsdela mondialisationéconomique,quifontqu’échappeaugouvernementdupayslecontrôled’unebonnepartie

de la vie de ses citoyens, celle qui est soumise à des agents économiques transnationaux. Cet affaiblissementestcertain,pourtantilestloindesignifierquelesÉtatsàl’anciennesontentrainde dépérir.L’Unioneuropéennen’éliminepaslesstructuresétatiquesdespaysmembres,ellelescoordonne; iln’yaurajamaisdenationnidepeupleeuropéen.Témoinl’engagementdesténorsdechaqueparti politiquedanslaluttepourlepouvoiràl’intérieurdupays:ilestclairqu’auxyeuxdelapopulationles grandsenjeuxpolitiquesrestentliésàl’Étatnational.Etsicelui-cinepeutpluscontrôlerentièrementle pouvoiréconomique,iln’estpaspourautantprivédetoutmoyend’intervention,loindelà. L’Étatnationaladoncperdunombredesesattributions,iln’estpasdevenusuperflupourautant. C’estauseindelanationqueseplacentlesgrandessolidaritéssociales.Cesontlescotisationsdetous lescitoyensquirendentl’aidemédicaleaccessibleàceuxquin’enontpaslesmoyens.C’estletravail descitoyensactifsquipermetauxretraitésdetoucherleurspensions.Cesontleurscontributionsaussi quialimententunfondsdestinéàaiderleschômeurs.C’estgrâceàlasolidariténationalequetousles enfantsdupaysbénéficientd’uneéducationgratuite.Orsanté,travail,retraites,étudesformentunepart essentielledel’existencedechacun.Iln’enrestepasmoinsquel’attachementaupaysdontonestcitoyen estciviqueplutôtquesentimental.Enémigrant,jepeuxchangerdepaysetdoncdesolidarités;en revanchejenepourraijamaisavoiruneenfanceautrequelamienne.Nosréactionsspontanéesdevantles deuxnesontpassemblables:onaime(ouondéteste)salangue,lelieudesonenfance,lacuisineque l’onpréparaitàlamaison;maisonn’«aime»passaSécuritésociale,saCaissederetraiteoule ministèredel’Éducationnationale,onleurdemandesimplementd’êtrefiables. Demême,l’individunepeutrevendiquersesdroitsquedanslamesureoùunÉtatlesgarantitet,en casdebesoin,intervientpourlesdéfendre.Onpeutsesentirl’âmeprofondémentcosmopolite,onn’est jamais citoyendumonde. Dans une page émouvante duMonde d’hier, StefanZweigraconte cette révélation:lui,leJuifviennoisdebonnefamille,parlantcourammentplusieurslangues,aiméetcélébré danstouslespaysoùl’onlisaitdeslivres,avaitl’habitudedesepenserenEuropéen,encosmopolite,en homme sans attaches – jusqu’aujour oùles persécutions antisémites nazies l’ont renduréellement apatride;orcetteexpérienceétaittraumatisante.Pourdenombreusespersonnesdanslemondemoderne, l’identitéciviqueestcommel’air:onn’enressentlebesoinquelorsqu’elleestmenacée;maiscejour-là ellereprendtoussesdroits. Ilseraitbond’avoircetteluciditéavantquel’onnesetrouvedansunesituationoùilfautfuir,fuirde plusenplusloin.Loind’êtreseulementunemenace,commeleveutunevisionindividualisteetanarchiste dumonde,lesÉtatssontaussiunesourcederéconfort,nonseulementsouslaformedel’État-Providence, doncredistribuantsesrevenusdefaçonàassureruncertainconfortpourtous,éducation,santé,logement, maisaussiparcequinousprotègecontrelesagressions,quipeuventprovenirdelaparttantd’individus quedegroupes.

UnÉtatsansculture?

Il reste une question : peut-on s’en tenir à un État réduit pour l’essentiel à ses structures administrativesetauxsolidaritésnationales,àl’exercicedesdroitspolitiquesetauxluttespartisanes pourlepouvoir?Pouraccepterd’êtresolidairesentreeux,doncdesepriverd’unepartiedeleurs revenusaubénéficedeceuxquienontmoins,leshabitantsd’unpaysdoiventaussiéprouverunsentiment deproximitélesunsaveclesautres,autrementditposséderunecertaineidentitéculturelleencommun. Nousvenonsdeconstaterquecetteidentiténeserapaslaseule,qu’elleauraàsescôtésdesculturesde moindre étendue,régionales oudupays d’origine,oudugroupe social auquel onse sentfortement appartenir;etdeplusgrandeétendue,carjepeuxaussimesentiressentiellementEuropéen,Occidental ouencorechrétien.Celan’empêchepasqu’existeaussiuneculturenationale.Quelenestlecontenu,à

l’heuredeséchangesinternationauxaccrus,desmouvementsdepopulationaccéléréset,enmêmetemps, dubesoindereconnaîtreladignitédesautrescultures? Onpourraitsituercettequestiondansunmilieuconcret,celuidel’école.Dansunpayscommela France,toutes les écoles publiques suiventunprogramme communetl’enseignementestobligatoire jusqu’àl’âgedeseizeans.Àlafindecettepériode,toutlemondeauradoncétémisencontactavecun ensembled’informationsformantlaculturescolaire.Onnesaitplustrèsbien,aujourd’hui,comment s’adresseràunepopulationaussivariéequecellequifréquentelesécolesdesgrandesvilles.Leschoses étaientsansdouteplussimplesàl’époquedelaFrancecoloniale,lorsquelespetitsSénégalaisetautres Vietnamiensapprenaient,commelespetitsFrançaisdel’Hexagone,l’histoirede«leurs»ancêtresles Gaulois!Lahiérarchiesocialedissimulaitlapluralitéculturelle.Maisaujourd’hui?Onrecommande parfoisdefairedel’école,denouveau,«lelieuoùlesenfantsapprennentàsereconnaîtredansunpassé commun 55 ».Quefaire,cependant,sicepassécommunn’existepas,parcequedanslaclasseilyades enfantsdedix,oudequinze,oudevingtnationalitésd’origine,etqu’ilsnesouhaitentpasignorerleur appartenanceculturelleinitiale? Leproblèmeestréel:lesenfantsissusdel’immigrationontdumalàseprojeterdansleshéros françaistraditionnels,alorsqu’unetelleidentificationfière,unetellerevendicationd’unhéritagede figurespositivesestutilepourlaconstitutiond’unesaineimagedesoi,elle-mêmeindispensableàtoute viesocialeharmonieuse.Quivitaveclahaineouleméprisdesoi,d’autantpluspuissantsqu’ilssont inconscients,nepeutquerejeteraussilasociétéquil’entoureetdanslaquelleilnesereconnaîtpas. Commentfairesil’onveutàlafoistenircomptedeladiversitéculturelled’origine,propreauxélèves d’uneclasse,etœuvrerenvued’uneculturepartagéepartouslesfuturscitoyens? Pour sortir decetteimpasse,onaproposéparfoisd’enrichir l’étudedel’histoirenationalepar certainsépisodestirésdecelledespeuplesdontsontissuslesenfantsaujourd’huiinstallésenFrance,en particulier les épisodes qui illustrent les influences subies par la culture française oueuropéenne. L’exempledeslettrésarabesduMoyenÂge,telsAvicenneouAverroès,vientfacilementàl’esprit.On peutpourtanthésiteràs’engagerdanscettevoie.Ilseraitdifficiledetrouverdansl’histoiredechaque peupledontlesdescendantsactuelssetrouventenFrancedesfigureshéroïquesappropriées;difficileet, àvraidire,pernicieux:cen’estpasparcequeleursancêtresontcontribuéàl’épanouissementculturel européen(ouàcelui deleur paysd’origine) quenousdevonsrespecter aujourd’hui lesenfantsdes immigrésmaliensoumarocains,roumainsouturcs;c’estparcequ’ilssontdesêtreshumainsaumême titrequelesautres.Lerespectpourladignitéhumaineneseméritepas,ilestunedonnéepréalable. Onpeuttoutefoisimaginerunautretyped’intervention,dontleprincipeseraitmoinslamultiplication desréférencesculturellespositivesquel’incitationàuneréflexioncritiquesurlanotionmêmed’identité culturelle, sur la pluralité de nos appartenances qui ne se recoupent que très partiellement, sur le caractèreproblématique,etnontoujourspositif,dechaquecultureetdechaquehistoirenationale.Ainsi, danslescoursd’éducationcivique,donnésenFrancedèsl’écoleprimaire,onpeutmontrer,àl’aide d’exemplesetderécits,quesilacitoyennetéresteune,lesidentitésculturellesdechacunsontmultiples etchangeantes;quecertainsélémentsdelaculturenationalesontgouvernésparleprinciped’unité(ainsi avanttoutlalangue,dontlamaîtriseassurel’accèsdetousaumêmeespacesocial),alorsqued’autres éléments,telleslesreligions,lesontparleprincipedelaïcitéetdetolérance. Aucollège,c’est-à-diredanslatranched’âgeentreonzeetquinzeans,lesélèvessuiventuncourssur l’histoireentièredelaFrance;oronnepeutenseignerl’histoiresansenmêmetempstransmettredes valeurs.Maisévoquerdesconduitesquiillustrentlesnotionsdebienetdemalnesignifiepasqu’on doive favoriser le manichéisme. Sans verser dans la critique systématique, le cours peut devenir l’occasiondemontrer(commec’estparfoisdéjàlecas)quecepaysn’apastoujoursjouéunrôledevant susciterl’admirationoulacompassion,celuiduvaillanthérosapportantlesbienfaitsduchristianismeet delacivilisationauxpeupleslointains,ouceluidel’innocentevictimesubissantlesagressionsinfâmes

desesvoisinsmalintentionnés.Denombreuxépisodesdel’histoirepeuventêtreéclairésparlerappelde laperceptionqu’enonteueles«ennemis»d’antan.Ilfaudraparvenir,commel’écritlesociologue allemandUlrichBeck,«par-delàl’arroganceetledénidesoi»,à«uneculturedel’ambivalence partagée 56 ». Les épisodes des croisades et des grandes découvertes géographiques suivies de l’intensificationdelatraitedesnègres,desguerresnapoléoniennes,delacolonisationauXIX e siècleetde ladécolonisationauXX e ,permettraientauxélèvesdedissocierleurjugementsurlebienetlemaldeleur sentimentd’identitécollective. Enfinaulycéeonpeutimaginerqueleursétudesdelettreslesmettentencontactavecdegrandes œuvresprovenantdediversesculturesmondiales,etnondelaseuletraditionfrançaise,montrantparlà quel’épanouissementdel’espritpeutprendrelesformeslesplusvariées.L’ensembledecesmesures modestes,etd’autresdumêmetype,faciliteraituneprisedeconscience:celledel’identitépluriellede chacun,celleaussidenotreappartenanceàunemêmehumanité.

Valeursmoralesetpolitiques

Lorsqu’on débat de l’identité nationale, l’un des textes les plus fréquemment évoqués est la conférenced’ErnestRenandéjàmentionnée,«Qu’est-cequ’unenation?»,issuedesesréflexionssurla

guerrefranco-prussienneetpubliéeen1882.Elleanotammentpourbutderevendiquerl’appartenancede

l’AlsaceetdelaLorraineàlaFrance,àcausedelavolontéclairementexpriméeparlapopulationdeces régions,etmalgréleurplusgrandeproximitéculturelleaveclerestedel’Allemagne.Cequerésumeune célèbrephrase:«L’existenced’unenationest[…]unplébiscitedetouslesjours.»L’expressiondela volontéqu’estceplébiscitesignifiel’adhésionàunensembledevaleurs:«Unenationestunprincipe spirituel », ajoute Renan. Ce qu’on oublie parfois, cependant, est que dans le même texte Renan mentionneunsecondcritèrenécessairepourdéciderdel’appartenanceàunenation;critèrequi,lui, repose bel etbiensur l’existence d’unfonds culturel commun. « La nation, comme l’individu, est l’aboutissantd’unlongpasséd’efforts,desacrificesetdedévouements.Lecultedesancêtresestdetous lepluslégitime;lesancêtresnousontfaitscequenoussommes.[…]Onaimelamaisonqu’onabâtieet qu’ontransmet 57 .» PeunousimporteicidesavoircommentRenanparvientàréconciliercesdeuxcritèreslorsqueleurs résultatsnevontpasdanslamêmedirection;c’estleurdistinctionmêmequiestprécieuse.D’uncôté donc, ce qui vient du passé et que l’on ne peut choisir, qu’on aime aussi sans réfléchir : nous reconnaissonslàlestraitsdecequenousappelons«culture».Del’autre,nonplusunpassécommun, maisunavenircommun,unprojetpolitique,l’adhésionàunensembledeprincipesetdenormesauquel onchoisitdesesoumettre.Ilnes’agitdoncpasdelasimpleappartenanceadministrativeàunÉtat,dufait quejesuis lecitoyendetel pays plutôtquedetel autre,mais biend’unchoixd’idéaux–qui me permettent,lecaséchéant,decritiquerlaréalitédemonpays.Untroisièmetyped’identitécollective apparaîtici,aprèsl’appartenanceàunecultureetunÉtat: nousnousreconnaissonsdanscertaines valeursmoralesetpolitiques. Ainsi,aujourd’hui,danslespaysdel’Unioneuropéenne,toussontattachésaurégimedémocratique, ausuffrageuniversel,auxdroitségauxdesindividus,àl’Étatdedroit,àlaséparationdupolitiqueetdu théologique, à la protection des minorités, à la liberté de chercher la vérité comme d’aspirer au bonheur…L’idéedecivilisation,danslesensquipermetdel’opposerà«barbarie»,faitpartiedeces valeurs.Nousleschérissonsparcequenouslescroyonsbonnes,nonparcequ’ellessontnotrepropriété exclusive.Dureste,teln’estpaslecas:toutescesvaleurspossèdentunevocationuniverselleetsont effectivementrevendiquées,dansdescombinaisonsvariables,toutautourduglobe. L’ensembledecesvaleursnousestprécieux;saprotectionpourraitmêmejustifierquel’onrisque notreexistence,commelevoulaitCicéronpourlapatrie.L’attachementauxvaleursfondeuneidentité

différentedecellesprécédemmentenvisagées.Personnenepeutarracherennousl’héritagequenous avonsreçuaucoursdenotreenfance;onpeutchangerdeloyautécitoyennesansforcémentensouffrir.De leurcôté,lesprincipesmorauxetpolitiquesauxquelsnoussommesattachéssontàlafoisfragileset irremplaçables. C’est au nomde ces principes, partageables par tous les peuples mais propres à quelques-unsseulement,etindépendantsdenotrecultureparticulièrecommedel’Étatdontnoussommes citoyens, que, pour prendre quelques exemples dans l’actualité, nous sommes prêts aujourd’hui à défendredemanièreintransigeantelalibertédesfemmesd’organiserleurviepersonnellecommeelles l’entendent;oulalaïcité,comprisecommeséparationduthéologiqueetdupolitique,cequienferme l’exercicedelafoidanslaseulesphèrepersonnelle,dontlecorollaireestlalibertédecritiquerles religions ; ouencore la prohibitionde la violence physique, qu’elle soit domestique oupratiquée illégalementaunomdelaraisond’État,ainsilatorture. CesprincipessetrouventintégrésàlaConstitutionouauxloisetinstitutionsdenombreuxpays,mais ilsneleurappartiennentpasenpropre.Ladissociationentrecetensembledevaleursetlecadrenational estd’autantplussensibleaujourd’huienEuropequelamajoritédelapopulationdel’Unioneuropéenne manifestesonattachementpourelles,alorsquelesÉtatseux-mêmespréserventleursfrontièresetleur souveraineté.Onpeutallerplusloin:bonnombredecesidéauxfigurentaujourd’huidanslaDéclaration universelledesdroitsdel’hommeetinspirentlalégislationdepaysd’autrestraditionsculturellesou nationales;réciproquement,ilfautrappelerquel’héritageeuropéencontientbiend’autresélémentsque ladéfensedesdroitsdel’homme. DanssonouvrageinfluentLeChocdescivilisations,SamuelHuntingtonillustrelaconfusionentre projetpolitiqueetcequ’ilappelle«lecœurdelacivilisationoccidentale 58 ».Voici,selonlui,lestraits constitutifsdecettedernière:héritagedelacultureclassiquegrecqueetromaine;variantescatholiqueet protestante du christianisme ; langues multiples, mais pour l’essentiel romanes et germaniques ; séparation des pouvoirs spirituel et temporel ; État de droit ; pluralité des groupes sociaux ; représentationpolitique,commeauparlement;l’individuconsidérécommeunevaleur.Sansmêmese préoccuperdelajustessedechaquetrait,onvoitaussitôtquecettedescriptionmélangelibrementdes caractéristiquesculturelles,surlesquellesl’individun’aaucuneprise,commel’héritageclassique,la religion,lalangue,avecdeschoixpolitiquescommelalaïcitéoulepluralisme–oubliantaupassageque deschoixcontrairessontapparuségalementaucoursdel’histoireoccidentale.Àcelas’ajouteuntrait anthropologiquecommel’individualisme,quiaunstatutencoredifférent.Untelamalgameestdéroutant:

vouloir partager avec les autres un idéal moral et politique est légitime, le présenter comme indissolublementliéàdestraitsculturelsparticuliersl’estbeaucoupmoins. Résumons:mêmesil’individun’enestnullementleprisonnier,qu’ilpeuttoujourss’enévaderet qu’ilnemanquepasdelefaire,lesidentitéscollectivesexistentetl’onnepeutlesignorerqu’àses propresdépens.Chaqueindividuparticipeàdenombreusesidentitésàl’extensionvariable.J’enai distinguéicitroisgrandstypes:lesidentitésculturelles,elles-mêmesdéjàmultiples;l’identitécivique, ouappartenanceàunpays;enfinl’identitécommeadhésionàunprojetcommun,àunensemblede valeursdontlavocationestsouventuniverselle,mêmesicertainspaysseulementlesontintroduitesdans leurlégislation. Ladissociationdecesdifférentesidentitésdanslespayseuropéenscontemporainscréeunesituation nouvelle, dontnous commençons seulementà entrevoir les conséquences. Dans le passé récent, on pouvaitcroire,mêmesicelan’avaitjamaisétéentièrementvrai,quenosdifférentesappartenances,et doncnosloyautés,coïncidaiententreelles.L’État-nationavaitl’ambitiondefusionnerentitéculturelleet entitéadministrative;enmêmetemps,lanationétaitcenséefournirlabasedetouteslesvaleurs.La nationestl’originedetout,disaitl’abbéSieyèsàlaveilledelaRévolution,elleestlaloielle-même.Or aujourd’hui,pouruncitoyendel’Unioneuropéenne,cestroisplanssesontséparés.Unhabitantde Barcelonepeutseréclamersimultanémentdelaculturecatalane,delanationespagnoleetdesvaleurs

européennes. Cette séparation en elle-même ne pose pas de problème : l’être humain, on l’a vu, s’accommodeaisémentdesappartenancesmultiples,detouteslesfaçonsinévitables.Maislaquestionse pose : à laquelle de ces trois entités va sa principale loyauté ? Ou, pour le dire entermes plus dramatiques:pourlaquelled’entreellesserait-ilprêtàmourir? Quiestdésireuxaujourd’huide«mourirpourlapatrie»?TouteslesenquêtesconduitesenEurope montrentquecesentimentestdemoinsenmoinsrépandu.Dureste,lesÉtatsmodernesnedemandentplus àleurpopulationcetyped’engagement:l’arméedeconscription,quiimpliquaitlaréuniondetousles mâlesd’unpeuple,estremplacéeaujourd’huiparunearméedeprofessionnels.Êtremilitaireestdevenu unmétier,avecsesavantagesetsesinconvénients.Certainestâchessontmêmesouventconfiées(ainsi parlesÉtats-UnisenIrak)àdesmercenaires,c’est-à-diredesgroupesarmésprivés,commeàl’époque antérieureàl’État-nation,quandonrejoignaitl’arméetentéparl’appâtdugain,oucontraintparlaforce, ouobéissantàl’appeldeDieu–maisnonpourdéfendresanation. Celaneveutpasdirequel’individucontemporainnevoudraitplusjamaissacrifiersonexistenceou sessatisfactionspersonnelles:untelrenversementauraitsignifiéunemutationradicaledenotreespèce; mais l’objetde sonattachementn’estplus le même. Se sacrifier pour ses proches estune attitude compréhensiblepourtous,mêmesitousnesontpasprêtsàl’assumer.Vouloirrisquersaviepourl’État oupourladémocratieestplusrare,maisnoninexistant.Ilestprobablequelaloyautéenverslesautres, naguèredirigéeuniquementenverslanation,nedisparaîtrapas,maisserépartira,danslemondeàvenir, entre ces différentes entités collectives, en fonction des penchants personnels et des menaces qui surgissent.Cequiétaitnaguèrelesortdecertainesminoritésauseindel’État-nation–parexemplejuifs parculture,françaisparloyauté,cosmopolitesparconviction–deviendradonclarèglegénérale.

Unministèredel’Identité

Sil’onneveutpass’interdiredecomprendrelemondedanslequelnousvivons,ilestindispensable degarderprésentesàl’espritlesdistinctionsquel’onvientderappeler,quelquesoitlenomqu’onleur

donne.Onneserapasétonné,danscecontexte,dutroublequ’ajetéenFrance,enmai2007,lacréation

d’unministèredel’Identiténationale.L’idéeenavaitétélancéeaucoursdelacampagneprésidentielle desmoisprécédentsparlecandidatNicolasSarkozy.Iln’étaitpasfaciledesavoirexactementàquoise référaitcetteexpression,«identiténationale»,nipourquoiilfallaitlaconfieràunministère.Lecandidat disait:«LaFrance,c’esttousleshommesquil’aiment,quisontprêtsàdéfendresesidées,sesvaleurs… ÊtreFrançais,c’estparleretécrirelefrançais.»Maiscesmotsnepouvaientêtreprisàlalettre:onsait hélasqueprèsd’unquartdelapopulationfrançaiseadumalàmaîtriserlectureetécriture,alorsquede nombreuxétrangers,habitantsd’autrespays,s’exprimentenfrançaissansdifficulté…Quantauxvaleurs– lecandidatcitaitlalaïcitéoul’égalitéhomme-femme–ellesappartiennent,nonàl’identitéfrançaise maisaupacterépublicainauquelsontsoumislescitoyensetlesrésidentsdupays.Cen’estpasparce qu’elleestcontraireàl’identitéfrançaisequelasoumissiondesfemmesestcondamnable,c’estparce qu’elletransgresselesloisoulesprincipesconstitutionnelsenvigueur. Maislebutducandidatétaitvisiblementloindecessoucisterminologiques:parcetteformule,il cherchaitàcapterunepartieduvotepopulaire.Danssonlivresurlacampagneélectorale,YasminaReza rapportecesproposlancéssurlemoment:«Sionn’avaitpasl’Identiténationale,onseraitderrière Ségolène…Sijesuisà30%,c’estqu’onalesélecteursdeLePen 59 .» Depuis l’élection du candidat, l’organisme a bien été créé ; il porte le nomde ministère de l’Immigration,del’Intégration,del’IdentiténationaleetduCodéveloppement.L’élémentdanssonintitulé quiposeunproblèmeest,biensûr,«identiténationale».Dansuneréponseauxcritiquesquiluiavaient étéadressées,lepremiertitulairedeceposte,leministreBriceHortefeux,avoulupréciserlesensqu’il entendaitdanscetteformule 60 .Àlalirepourtant,onnesesentpasvraimentéclairé.«Savoirquil’onest,

c’estaussicomprendreoùl’onva»,pose-t-ilaudépartdesonraisonnement.C’estlàunpostulatbien contestable,selonlequellepasséetleprésentdéterminentl’avenir,commesil’onnepouvaitjamais s’arracheràcequel’onest,pourallerailleurs.Onaentoutcasl’impressionquel’identitéestd’abord denatureculturelle,puisqueleministresuggèreplusloinquedanslepasséelleavaitétéinculquéeparla télévisiond’État,alorsqu’ellesetrouveaujourd’huiébranléeparlamondialisationdel’information, apportéeparInternet.Leministrepoursuitcependant:«ÊtreFrançaissevitdésormaiscommeunchoix plutôtquecommeunecondition.LaFrancesuscitel’adhésionplusquelasoumission.»Oronn’adhère qu’àdesvaleurs:nousavonsdoncaffaireiciàunautretyped’identité,oùl’onchoisitsesprincipes morauxetpolitiquesplutôtqu’onnes’attacheaffectivementàunterroir.Leministreajouteenfinquetout Françaisaurale«devoirdeservir»sonpays:nouspassonsalorsdansleregistreducitoyen,auquelson appartenanceàl’Étatattribuedesdroitsmaisquienmêmetempsimposedesobligations. Sijem’emploieiciàdistinguercesdifférentsingrédientsdel’«identiténationale»,cen’estpaspar unplaisirpédant,c’estplutôtque,lorsqu’onveutlesmodifier,l’ondoitrecouriràdifférentesformes d’intervention.Iln’existepasdeculturefrançaiseuniqueethomogène,maisunensembledetraditions diverses, voire contradictoires, en état de transformation permanente, dont la hiérarchie varie et continueradelefaire.Leministèredel’Éducationnationale,àtraverslesprogrammesdecequ’onétudie aucoursdelascolaritéobligatoire,estdéjàchargédeproduireuneimage,elle-mêmechangeante,dece quetoutenfantdoitconnaîtredelaculturedesonpays.Pourautant,cetteimageschématiquen’épuise évidemmentpastoutcequ’onpeutmettresousl’étiquette«culturefrançaise».Endeuxièmelieu,iln’ya pasdevaleursfrançaises,maisdesvaleursmoralesetpolitiques,potentiellementuniversellesetentout casadoptéesofficiellementpartouslespaysdel’Unioneuropéenne.Ilexisteenrevanchebienune identité civique française, qui dépend des lois envigueur dans ce pays et qui, elle, relève de la responsabilitéparlementaireetgouvernementale.Onpeutexigerd’unnouveauvenuaupaysderespecter sesloisoulecontratsocialquilietouslescitoyens,maisnondel’aimer:devoirspublicsetsentiments privés,valeurs ettraditions ne se situentpas sur le même plan.Seuls les États totalitaires rendent obligatoirel’amourdelapatrie. Levocable«identiténationale»confondcesdifférentsplans,etinciteàtransposersurunplancequi

vautsurunautre.Ainsi,parledécretdéfinissantsescompétences(du31mai2007),lenouveauministère

sevoitchargédedéfinir«unepolitiquedelamémoire»,dontletexteduministrelaisseentrevoir l’orientation:neplusprivilégierlesmorts«àcausede»laFrance(enclairlesvictimesdel’esclavage etdelacolonisation)audétrimentdeceuxquisontmorts«pour»laFrance(lessoldatsfrançais).Cette soumissiondelamémoireaubesoindeglorifiercequiestjugéméritoireàunmomentdonné,soumission doncdelarecherchedevéritéàcequel’oncroitêtrelebien,contreditpourtantleprincipedelaïcité, partieintégrantedesvaleursauxquelleslesFrançaisdéclarentadhérer,puisqu’elleconfieaupouvoir politiquelesoindedéfinircequelescitoyensdoiventpenseretcroire(c’étaitdéjàleproblèmedelaloi Gayssot,punissantlanégationdujudéocide,etdesautresloismémorielles).Réserveràunministère spécifique la politique de la mémoire rappelle les pratiques dont étaient familiers les défunts gouvernements communistes d’Europe de l’Est. Les valeurs auxquelles onadhère doivent-elles être décidées uniquement en fonction du patriotisme ? Le soldat français qui était amené à torturer et massacrerlesvillageoisalgériensetquiyaperdulaviedoit-ilêtrecélébréautantquelerésistantquia défendusapatriecontrelesenvahisseursetladémocratiecontrelenazisme?Leshabitantsdel’Algérie tuésàcemoment,quiduresterelevaientdelajuridictiondel’Étatfrançais,doivent-ilsêtrepasséssous silencesimplementparcequ’ilsn’étaientpasnésdansl’Hexagone? D’autresinitiativesengagéesdanslecadredunouveauministèrenesontpasmoinsproblématiques.

Ainsideladécisiond’expulsertouslesans25000étrangers«sans-papiers»,deseplacerdoncdans

uneperspectivequantitativeplutôtquequalitative,enposantunchiffrearbitraireàatteindre,quelsque

soientlescasindividuels.OuencoredelaloisoumettantleregroupementfamilialàdestestsADN,ce

quirevientànelaisservenirlesenfantsdesétrangersvivantenFrancequesicesderniersensontles géniteursbiologiques.N’est-ilpastroublantdevoirl’identitéphysiqueprendrelepassurl’identité civile, comme pour les animaux ? Le long processus au cours duquel le nouveau-né parvient à l’autonomiedel’adulte,conduitsouslaresponsabilitédesparents,qu’ilssoientounonbiologiques,ne mérite-t-ilpasd’êtreprisenconsidération?Chaquefois,lesétrangerssontassociésauxcriminels, puisquecesontcesderniersqu’onenfermeetqu’onexpulse,ouencorequ’onidentifieparleurADN.Il s’agitdoncd’unevéritableleçondexénophobie–ou,sil’onpréfère,debarbarie. Sicertainespersonneshabitantaujourd’huilaFrancerefusentl’Étatdedroit,opprimentleursfemmes ourecourentsystématiquementàlaviolencephysique,ellesdoiventêtrecondamnéesnonparcequeces comportementssontétrangersàl’identitéfrançaise(audemeurantilsnelesontpas),maisparcequ’ils transgressentlesloisenvigueur,lesquellesàleurtours’inspirentd’unnoyaudevaleursmoraleset politiques. C’està chaque individude s’occuper de ses choixaffectifs ;ni le gouvernementni le Parlementn’ontàs’ymêler.C’estencelaquenotredémocratieestlibérale:l’Étatnecontrôlepas entièrementlasociétécivile,àl’intérieurdecertaineslimiteschaqueindividurestelibre.Àsontour, l’identité nationale échappe auxlois, elle se faitetdéfaitquotidiennementpar l’actionde millions d’individushabitantcepays,laFrance. Auxinconvénientspropresàl’expression«identiténationale»s’ajouteceluidelavoirjointeàtrois autrestermes,ayanttousrapportauxétrangers:immigration,intégration(quandilssontcheznous), codéveloppement(quandilsrestentchezeux).Ilestdifficiledenepassentir,ici,quelesétrangerssont perçuscommeunemenacepourl’identitéfrançaise.Or,autantilestnormalquetoutÉtatétablisseune politiquedecontrôledesfrontières,d’attributiondevisasoudeprojetsinternationaux,autantil est infondédeprésenter lesétrangerscommeunproblèmeensoi etcommeunemenacepour l’identité nationale.Faut-ilrappelerencoreunefoisquetouteslesnationsmodernessontlarésultantederencontres entrepopulationsd’originesdifférentes,enFrancecommeailleurs,depuisletempsdesGaulois,Francs etRomainsjusqu’aujourd’hui?Ouquelesnouveauxvenussont,enrèglegénérale,plusentreprenantsque les autochtones et donc particulièrement précieux pour le pays ? Enfin, pour ce qui est des transformationsdel’identiténationale,onpeutconstaterqu’ellesproviennentmoinsdel’impactdes étrangersquedelaconcurrenceentregroupesappartenantàlamêmesociété:lesinférieursdelaveille s’emparentdespremièresplaces,enévinçantlesanciensprivilégiés.Fairecesconstatsnesignifiepas qu’onversedansl’angélismeouqu’onoublielesdifficultésqueprésentel’intégration.

Cultureetvaleurs

Laspécificitédel’identitéciviqueestrelativementfacileàétablir(onestcitoyend’unpaysouonne l’estpas),mais il n’enva pas toujours de même des traditions culturelles,d’une part,des valeurs spirituelles,del’autre.Onavuquedenombreuxtraitsdescultureséchappaientauxjugementsdevaleur; cen’esttoutefoispaslecasdetous.Lesvaleurselles-mêmesnaissentauseindesculturesparticulières avantd’êtreexportéesailleurs.Danscederniercas,ellespeuvententrerenconflitaveccellesquiont cours dans le nouveaupays. Ons’enaperçoitaujourd’hui, avec la multiplicationde contacts entre ressortissantsdeculturesdifférentes,etnotammentlessociétéspaysannesdeplusieurspaysmusulmanset lesgrandesvilleseuropéennes. Lepointsurlequelleheurtestleplusbrutalconcernelestatutdelafemme,considéréedanscertaines culturescommeunêtreinférieurnedevantjamaisjouird’unelibertécomparableàcelledeshommeset méritantdesubirunepunitionphysiqueencasdedésobéissance.Ils’agitlàd’unhéritageculturelqui s’opposedirectementauxprincipesfondamentauxdesdémocraties,établissantl’égalitédevantlaloi,la libertéindividuelleoul’interditdelaviolence–mêmesi lespratiquesrestentsouventàlatraîne. Plusieurs cas ontdéfrayé récemmentla chronique, liés notammentà ce qu’onappelle les « crimes

d’honneur».Cesontlespèresdefamilleoulesfrèresquidécidentdepunirleursfillesousœursenles enfermant,enlesbrutalisant,voireenlesmettantàmort.Ces«crimesd’honneur»sontsouventdécrits commedesfaitsdiversetpassentinaperçusauxyeuxdupublic;d’autresfoisilssontbienidentifiés

commetels.En2005,unejeunefemmed’origineturque,HatunSürücü,aététuéeàBerlinparsesfrères

pouravoircessédeporterlevoile,deserendrerégulièrementauprèsdesafamilleetdefréquenterles amisquiluiavaientétéimposés 61 .En2006,unejeunefilledeBresciaenItalieélevéedansunefamille pakistanaise,HinaSaleem,aétéégorgéeparsonpèreparcequ’elleavaitchoisidegagnerelle-mêmesa vie,devivreloindesafamille,des’habillerselonsonpropregoût:unmodedevieàl’occidentale

considéréparlepèrecommedéshonorant.En2007,SadiaSheikh,jeunefilled’originepakistanaise

habitantàCharleroienBelgique,aététuéeàboutportantparsonfrère,carellerefusaitunmariage arrangéparsesparentsetvoulaitdéciderparelle-mêmeducoursdesavie.Touslespaysd’Europe occidentaleconnaissentdescassemblables;quantauxviolencesphysiquesplusbénignes,ellessontbien plusnombreuses. Ilfautpréciserd’abordquecescoutumesviolentesneproviennentpasdel’islammaisdetraditions antérieures,répanduesdansunespacequivadelaMéditerranéejusqu’enIndeetjusqu’enAfriquedu Sud,persistantestantchezdeschrétiensoudespaïensquechezdesmusulmans.Ilfautrappeleraussique lesbrutalitésinfligéesauxfemmesnemanquentpasauseindelapopulationautochtonedepayscommela France,l’Espagneoul’Italie,ouencoresurlecontinentaméricain(enFrance,unefemmemeurttousles troisjoursàlasuitedeviolencesinfligéesparsoncompagnon).Ouquel’égalitédesfemmesdevantla loiyestuneconquêterécente:jusqu’àlafindelaDeuxièmeGuerremondialeenFrance,ellesétaient considéréescommedesêtresàcertainségardsinférieurs,puisqu’ellesn’avaientpasledroitdevoter;

c’esten1965seulementquelesfemmesmariéesonteuceluidedisposerd’uncompteenbanqueséparé–

autrementditd’avoir une autonomie financière. Mais ces rappels une fois formulés, il fautsurtout demanderquedetelscrimes,violencesoumeurtressoientpunisavectoutelarigueurdelaloi,sansque leurabsolutiondanscertainestraditionsvailleàleursauteursdescirconstancesatténuantes.Ilenvade mêmed’autrescoutumes,commel’excision,lesmariagesforcésoularéclusionimposéeauxfemmes.Or

lestribunauxhésitent:pendantl’été2007,laCourdecassationitalienneaannulélacondamnationdes

parentsd’unejeunefillepourséquestrationettorture,sousprétextequ’ilsavaientcruagirpourlebiende leurenfant.Descassimilairessesontégalementproduitsdansd’autrespays. Commentdistinguerentrecequiestacceptableentantquepartied’unetraditionetcequinel’estpas carcontredisantlesvaleursconstitutivesdeladémocratie?Laréponsedeprincipen’estpasdifficile, mêmesisonapplicationàdescasparticulierspeutposerunproblème:dansunedémocratie,laloidoit l’emportersurlacoutume.Cettepréséancenemetpasenjeulacultureoccidentale,oueuropéenne,ou encorefrançaise,maislesocledeprincipesauqueladhèrelepays.Lesvaleursd’unesociététrouvent leurtraductiondanslaConstitution,lesloisoulastructuremêmedel’État;silacoutumelestransgresse,

elledoitêtreabandonnée.LaDéclarationuniverselledel’UNESCO,adoptéeen2001etconfirméepar

l’ONUen2002,ditensonarticle4:«Nulnepeutinvoquerladiversitéculturellepourporteratteinte

auxdroitsdel’hommegarantisparledroitinternational,nipourenlimiterlaportée.»Onpourrait ajouter:«nipourporteratteinteàtouslesdroitsgarantisparlesloisd’unpaysdémocratique».Silaloi n’est pas enfreinte, cela veut dire que la coutume enquestionest tolérable : onpeut la critiquer publiquement,onnepeutl’interdire.Parexemple,lesmariagesoùlechoixduconjointestimposéparla familledeviennentundélituniquements’ilssontimposésdeforce;s’ilss’accompagnentduconsentement delamariée,onpeutlesregrettermaisnonlescondamnerenjustice. Alorsque,decepointdevue,lescasdemauvaistraitementsoudemeurtreselaissentfacilement classer,d’autressituationsdemandentuneréponseplusnuancée.Peut-onexigerd’uneassistantemédicale musulmanequ’elleenlèvesonvoilequandellerencontredespatients?Faut-ilcouperlesaidessociales àcethommequirefusedeserrerlamaindelafemmequilesluioctroie?Doit-onadmettrequelemari

reste toujours présent pendant l’examenmédical de sonépouse musulmane ? Peut-onaccepter que certainesplagessoientréservéesauxmusulmanspourqu’ilsnesoientpascontraintsdecôtoyerdes femmesenmaillotdebain?Laréponsedemandeicidetenircompteducontextedechaqueacte,desa fréquence,desréactionsqu’ilsuscite,desesconséquences.Maisilestprobablequel’existencederègles claires,énoncéesàl’avance,permettradedésamorcermaintsconflits.Telleestl’unedesleçonsquel’on peuttirerdel’«affaireduvoile»enFrance:alorsque,dansl’abstrait,onpouvaitplaideraussibien pourl’autorisationduvoilequepoursoninterdictiondansl’enceintedel’écolepublique,lechoixde légiférerlà-dessusafinalementpermisd’éliminerlatensionquientouraitchaquecasparticulier,oùles décisionsdesprofesseursoudesdirecteursd’écolepouvaientparaîtrearbitraires. Ilresteque,poursesoumettreàlaloi,ilfautdéjàlaconnaître.«Nuln’estcenséignorerlaloi», certes,maisenpratiquenombreuxsontlesadultesquilefont,etquilatransgressentsanslesavoir, d’autant plus facilement qu’ils agissent en accord avec une coutume ancestrale. Dans le monde contemporain,ilrevientàl’Étatdes’assurerqueleshabitantsdupays,quellequ’ensoitl’origine,aient uneidéedesgrandsprincipessurlesquelsreposentleslois.L’éducationdebasedoitêtregratuiteet obligatoire pour eux, comme elle l’estpour les enfants autochtones. Ce qui, à sontour, exige une connaissancedebasedelalanguedupays.Réfléchiràlamanièrederépondreàcesexigences,aux contrepartiesqu’ilestpossiblededemander,pourraitêtrelatâched’unservicedel’immigrationetde l’intégration,quiseseraitlibérédecetobjectifirréalisable,contrôlerl’identiténationale.

3.

Laguerredesmondes

«LesAméricainsnepeuventsupporterl’idéed’unproblèmesanssolution.Ilssontmoinsquetout

autrepeuplecapablesdecoexisterpacifiquementaveccequ’ilyad’insolubleautourd’euxeten

eux-mêmes.La“conditionhumaine”,ausensdel’irrémédiableetdel’échec,lesprécipitechezles

psychiatresoudansunecourseeffrénéeverslessubstitutsdepuissance,argentetrecordsdu

monde.Leplusgranddangerpourlemondeseraitl’impuissanceaméricaine.»

RomainGARY,

Au-delàdecettelimitevotreticketn’estplusvalable

Toutêtrehumainparticipantsimultanémentdeplusieurscultures,lapossibilitédeleurcoexistence

pacifiquenesauraitêtremiseenquestion.Maisonpeutimaginerquelasituationchangelorsquenous

passonssurleplancollectif,enparticulierlorsquelaculturecoïncidedanssonextensionavecunou

plusieursÉtats.TelétaitdéjàlecasdesÉtats-nationsenEurope,etonabeaucoupglosédanslepassésur

laspécificitédestraditionsallemandesouanglaises,desmanièresespagnolesouitaliennes,del’esprit

françaisetdel’âmepolonaise,etsurl’impossibilitédelesréconcilier.Depuisquecespaysfontpartie

d’unemêmeentitépolitique,l’Unioneuropéenne,lamêmequestionsetrouveposéeàunniveauplus

élevé:onsedemandesilesdifférencesculturellesentreEuropéensetAméricains,ou,encoreplus

globalement,entreOccidentauxetChinois,ouIndiens,oumusulmans,nerisquentpasdeconduireàdes

conflitslarvés,voireouverts.Letitred’unouvragerécentafournilaformulequipermetdedésignerce

typedeconflitdemanièreabrégée:c’estLeChocdescivilisationsdeSamuelHuntington.Sesthèsesont

connuunegrandediffusionetinspirécertainschoixpolitiques;pourcetteraison,ellesméritentde

constituerlepointdedépartd’uneréflexionsurlarencontredescultures.

Fairelaguerreoul’amour?

LelivredeHuntington,paruen1996,présenteuncurieuxparadoxe.Issud’unarticlepubliésousle

mêmetitreen1993,etquiavaitdéjàsuscitéunéchoretentissant,ilessaiedetenircomptedesmultiples

critiquesformuléesàl’occasiondecetteparutionetdese«couvrir»detouslescôtés.Ilapparaîtcomme

unouvragedesciencepolitiqueassezindigeste,farcidestatistiquesetderésultatsdesondages,reposant

pourl’essentielsurd’autreslivresdesynthèse,etdontlesdifférentesaffirmationsnesontpastoujours

facilesàcoordonnerentreelles.Lescritiquesdulivre(etdéjàdel’article)n’ontpasmanquédemettreen

évidencesesfaiblesses.Onauraitdoncpuimaginerqu’ilseraitrestésanslecteursetsansimpactsur

l’opinionpublique.Orc’estlecontrairequis’estproduit,aupointquesontitre–empruntéenréalitépar

Huntingtonàunautreuniversitaireinfluent,l’islamologueBernardLewis–afaitletourdumondeet appartientaujourd’huiauvocabulairedepersonnesinfinimentplusnombreusesqueleslecteursdulivre. Commentexpliqueruntelsuccès?Parlefaitquetitre,articleetouvrageproposentuneexplication simpleetaccessibleàtousdelacomplexitédumondeinternational,enmêmetempsqu’ilsindiquentde quellemanièreonpeutempêcherdeseproduirelesconséquencesindésirablesdelasituationactuelle. Concrètement,Huntingtonaffirmequelebien-êtredesOccidentaux,c’est-à-direAméricainsduNordet Européensdel’Ouest,estmenacéetilsuggèreunremèdeàcemal.Deuxphrasesaudébutdulivreen résument la thèse. La première se présente comme unconstat : « Les conflits les plus dangereux aujourd’huisurviennentdepartetd’autredeslignesdepartagequiséparentlescivilisationsmajeuresdu monde.»Lasecondeestunerecommandation:«Lasurviedel’Occidentdépenddelaréaffirmationpar lesAméricainsdeleuridentitéoccidentale;lesOccidentauxdoivent[…]s’unirpourredonnervigueurà la civilisation occidentale contre les défis posés par les civilisations non occidentales 62 . » Les civilisationss’entrechoquent,noussommesendangermorteletilfautnousdéfendre.Voilàquiestclairet facileàsaisir:onvoitd’oùvientlaséductionexercéeparunetellethèse.Maiscequiestséduisantn’est pasnécessairementjuste.Lemondecontemporainest-ilaussisimplequenousledépeintHuntington? Lepointdedépartdel’analysequeproposelelivreestlachutedumurdeBerlin.Jusque-là,les chosesétaientclaires:deuxsuperpuissances,lesÉtats-Unisetl’Unionsoviétique,s’opposaiententout maissansentrerdirectementenguerre,lesautrespaysserangeantàplusoumoinsgrandedistancepar rapportàl’unoul’autregéant.Aveclafindelaguerrefroide,lasituationchangeforcément.Désormais, diagnostiqueHuntington,cesontnonplusdesblocsidéologiquesetpolitiquesquis’affrontent,maisdes airesculturelles,desgroupesdepaysappartenantàlamêmecivilisation.Cesgroupesseraientaunombre dehuit:civilisationchinoise,japonaise,hindoue,musulmane,orthodoxe,occidentale,latino-américaine et,potentiellement,africaine.Leursrelationsconsistentenrivalitésconduisantinévitablementauchoc;le plus grand danger pour nous, Occidentaux, provientdonc des autres civilisations. Concrètement, la menaces’incarnesurtoutdansdeuxtraditionsparticulières,incarnéesparlaChineetl’islam. L’élément dont la fragilité saute d’abord aux yeux, ce sont les « civilisations » elles-mêmes. Employantlemotaupluriel,Huntingtonluidonnedonclesensde«grandescultures»,dansl’espace et/oudansletemps.Cependant,rienqu’àlirel’énumérationdeshuitcandidats,onvoitqu’onglissed’un critèreàl’autre:tantôtc’estlareligionquidécide,tantôtlalangue,tantôtlagéographie.Résultat,ces civilisationsneformentpasunsystèmecohérent:certainescorrespondentàungrandpays,d’autres rassemblentdespopulationsextrêmementhétérogènes.Ledénominateurcommundeplusd’unmilliardde musulmans,parexemple,àsavoirlemêmelivresaint,neparaîtpassuffisantpourassurerl’unitédecette «civilisation»quis’étenddel’IndonésieauSénégal.L’islamlui-mêmen’apasétéinterprétédelamême manièretoutaulongdessièclesdesonexistence,nidanslesdifférentesécolesexégétiques,nisurtelou telterritoire. Lescaractéristiquesdechaquecivilisation,onvientdelevoirpourla«civilisationoccidentale»,

ont des statuts très différents, certaines sont purement culturelles, d’autres attachées à des valeurs, certainessontspécifiques,d’autrespartageablespartous.Deplus,Huntingtonfaitcommesil’onpouvait identifierunefoispourtouteslenoyaudur,ouessence,dechaquecivilisation,qu’elleauraitpourdevoir sacrédenejamaistrahir;lemêmenombredecivilisationssemaintientdepuistoujours.Ilsuffitpourtant d’unregardmêmerapidesurl’histoiredumondepourconstaterqu’iln’enestrien:lacivilisation occidentale,àsupposerqu’unetellegénéralisationaitunsens,s’estprofondémenttransforméeentrel’an

zéro,l’anmilleetl’andeuxmille.Onlesaitaussi,lareprésentationqu’ellechoisitdedonnerd’elle-

mêmeestlerésultatd’âprescombatsentregroupesd’influenceetdecompromisquichangentd’une générationàl’autre. Nonseulement les cultures vivantes sont enconstante transformation, mais chaque individuest porteurdeculturesmultiples.Orcettecohabitationpacifiqueetlesinteractionsqu’elleengendrepeuvent

êtreobservéeségalementsil’onseplacedanslaperspectivedescultures.Àforcedesecôtoyer,celles-

cisesontinfluencéesmutuellement,sesontempruntédesélémentsetontproduitdesformeshybrides– qui,auboutdequelquessiècles,apparaissentcommelestraitslesplusauthentiquesdechacune.Le christianismequiprospèreenEuropeestuneimportationduMoyen-Orient,toutcommelebouddhisme, néenInde,marquerasurtoutlespaysdelapéninsuleindochinoise,laChine,leJapon.Maisauxyeuxde Huntingtoncesempruntsetmélangesn’entamentpasenprofondeurl’originalitédechaquecivilisation. Peut-êtresousl’influenced’OswaldSpengleretsadéplorationdu«déclindel’Occident»,l’auteurdu Chocdescivilisationsimaginelesculturescommedesêtresvivants:ellesnaissentets’épanouissent, avantdedevenirdesvieillardsdébiles.Ellesressemblentplusencoreàdesindividushumains,telsque peutles représenter une psychologie individualiste extrême : des personnages autosuffisants qui ne pensentqu’às’affranchirdetoutedépendanceetàétendreleurdomination. Unmodèleguerrier,peut-êtreinconscient,etentoutcasantérieuràsarechercheempirique,semble avoirorientéladescriptionquefaitHuntingtondelarencontreentrecultures:telsdejeunescombattants persuadéschacundesasupériorité,elless’affrontentjusqu’autriomphedel’une,lamortdel’autre. Anthropomorphismepouranthropomorphisme,onpeutsedemandersiunmodèlesexuelneconviendrait pasmieuxpourdécrirelarencontredescultures.Plutôtquecommedeuxjeunesmâlesprêtsàtoutpour vaincre,ellesseconduisentcommeunhommeetunefemmequiserapprochentetse«mélangent», donnantainsinaissanceàuneprogéniture;celle-cigardecertainstraitsdel’unetdel’autre.Larencontre habituelleentrecultures neproduitpas lechoc,leconflit,laguerre,mais,onl’adit,l’interaction, l’emprunt,lecroisement.

Guerresreligieusesetconflitspolitiques

Onpourraitlaisserdecôtélasignificationprécisede«civilisation»qu’auraitenvueHuntington,

quellesquesoientlesdifficultéssoulevéesparsadéfinition,pourexamineruneautrepartiedesathèse,à

savoirquelesconflitsmondiauxactuelssontprincipalementdenature«civilisationnelle»ouculturelle.

Cequiveutdire,enclair,quecesconflitstrouventleuroriginedanslesdifférencesdereligion.«La

religion,écritHuntington,estlaprincipalecaractéristiqueidentitairedescivilisations»,elleest«la

différenceentrelespeupleslaplusprofondequisoit».Cesontparconséquentlesguerresreligieusesqui

représententleplusgranddangeraujourd’hui,etlefoyerdecettemenacepeutêtreclairementidentifié:

ilya«dusangauxfrontièresdel’islam 63 ». DenombreuxautrescommentateursontemboîtélepasàHuntingtonetannoncéquel’islamétaitentré enguerrecontrel’Occident.OrianaFallaciécritparexempledanssonpamphlet:«Nousavonsaffaireà uneCroisadeàl’envers.[…]Ils’agitd’uneguerredereligion[…]quicertainementviseàlaconquête denosâmes.Àladisparitiondenotrelibertéetdenotrecivilisation 64 .»OuÉlieBarnavi : «Une internationaleterroristemusulmaneadéclaréuneguerresansmerciàl’Occident“athée”.»L’auteurdes Religions meurtrières cherche à se distancier de Huntington, qu’il qualifie d’« arrogant patricien wasp 65 »,maisàvraidireiln’yaqu’unpasdescivilisationsquis’entrechoquentauxreligionsqui s’entretuent.Telleestaussilathèsedugouvernementaméricainactuel:lesattaquescontresonpaysne s’expliquentpaspardesrevendicationsdeleursadversairesquipourraientêtreprisesenconsidérationet éventuellementsatisfaites,ellessontlepurproduitd’uneidéologieradicaleethostile. Cettethèsesoulèveplusieursobjections.Ilfaudraitd’abordremarquerque,sic’estbiend’uneguerre dereligionoud’idéologiequ’il s’agit,ceseraitunegrandenouveautédansl’histoiremondialedes guerres.Auparavant,lesguerresonttoujourseudesraisonsessentiellementpolitiques,économiques, territoriales,démographiques.HitlerenclenchelaDeuxièmeGuerremondialepourassurersadomination surl’Europeetsesressources,nonpourenrayeruneidéologiehostile;etdemêmepourleJaponqui attaqueetoccupelaChine.LachoseestplusclaireencorepourcequiconcernelaPremièreGuerre

mondiale,ou,sil’onreculedansletemps,laguerrefranco-prussienne,oulesguerresnapoléoniennes,ou laguerredeTrenteAns…Etmêmelescroisades,exempleemblématiquedeguerredereligion,sontloin d’avoircommemotivationexclusivelalibérationdeJérusalem:c’estpeut-êtrecequecroientlessoldats embrigadés,maisiln’envapasforcémentdemêmepourceuxquilesenvoient.Onsaitbienaujourd’hui quecesexpéditionsmilitairesseproduisaientdanslecadred’unereconquêtedesterresperduesnaguère aubénéfice des musulmans (les Omeyyades enEspagne etenAfrique duNord, les Turcs enAsie Mineure)etqu’ellesétaientaimantéesparlesrichessessupposéesfabuleusesdel’Orient. Lesguerresdereligion,quandellesontlieu,seproduisenthabituellementàl’intérieurd’unpays,non entrepays.Lareligionaétéresponsable–entreautres–debeaucoupdeviolences(ainsichezles chrétiens:persécutiondeshérétiques,chasseauxsorcières,attaquescontrelesjuifs),maisdepeude guerres.Pourimposersavolonté,elleabesoindes’appuyersurunbrasséculieretsurdeslois,oren temps de guerre les lois sont suspendues. C’est peut-être le point de départ dans la réflexionde Huntingtonquiluifaitnégligercetteévidence.Saquestioninitiale:«Qu’est-cequiremplaceaujourd’hui laguerrefroide?»présupposequecelle-ciétaitl’incarnationponctuelled’unétatpermanent;orrien n’estmoinssûr.Leconflitidéologiqueentrerégimestotalitairesetdémocratieslibérales,àlabasedela guerrefroide,créaitplutôtunesituationexceptionnelle.Et,nel’oublionspas,ils’agissaitprécisément d’uneguerrefroide:tantqued’autresintérêtsn’entraientpasenlignedecompte,lesarmesrestaient silencieuses.LesÉtats-Unisetl’Unionsoviétiqueintervenaientdemanièreimpériale,etnonreligieuse, chacundanssasphèreréservée,l’Amériquelatineoul’Europedel’Est;leursforcesmilitairesnese combattaientpasdirectement. D’unautrecôté,l’idéed’uneguerreglobaleentrel’islametl’Occidentimpiecadrebienavecles déclarations des chefs jihadistes eux-mêmes, qui s’enserventpour recruter de nouveauxadhérents. Huntingtonpouvait-il se douter qu’il trouveraitunpartisande ses théories enla personne duplus

populaired’entreeux?Le20octobre2001,lejournalisted’Al-Jazirademandeàsoninterlocuteur:

«Quelleestvotreopinionsurcequ’onditdu“chocdescivilisations”?»OussamaBenLadenrépond:

«Jedisqu’iln’yaaucundoutelà-dessus.Le“chocdescivilisations”estunehistoiretrèsclaire,prouvée parleCoranetlestraditionsduProphète,etaucunvraicroyantquiproclamesafoinedevraitdouterde

cesvérités.»D’autresislamistesontpublié,en2002,unebrochureintituléeL’Inévitabilitéduchocdes

civilisations;depuis,lathèsedu«choc»faitfureurdansleurmilieu.

Cesdéclarationsneprouventcependantpasquelesexplicationsreligieusesdesconflitssontjustes.

Àvraidire,lefaitmêmequ’ellesserventsibienlapropagandedeceschefslesrendsuspectes.La

théorieduchocdescivilisationsestadoptéepartousceuxquiontintérêtàtraduirelacomplexitédu

mondeentermesd’affrontemententreentitéssimplesethomogènes:OccidentetOrient,«mondelibre»

etislam.Ilestdansl’intérêtdeBenLadendereprésenterl’Occidentcommeunetraditionuniqueet

cohérente,engagéedansuncombatmortelcontrelespaysmusulmans:sicelaétaitvrai,chacunserait

obligédechoisirsonpartiettouslesmusulmansserangeraientderrièrelui.Ilestdansl’intérêtdes

gouvernementsdepayscommelaSyrieoul’Irandefairedel’Occidentunboucémissaire,civilisationet

blocpolitiquehomogène,uniqueresponsabledetoutcequinevapassurplace:celapermetdecontenir

lafrustrationetlacolèredelapopulationenladétournantdecequipourraitdevenirsacible,àsavoirun

régimedictatorialoucorrompudontellesubitlejoug.Detellesdescriptionsdumondeontbeauêtre

faussesaumomentoùellessontformulées,ellesincitentleshommesàagircommesiellesétaientvraies:

ellesvoudraientdevenirdesprophétiesautoréalisatrices.

Lorsqu’onexamine,nonlesdiscoursdepropagande,maisletémoignagedescombattantseux-mêmes,

lareligionnevientpasenpremièreplace.Leursmotivationssontplussouventséculières:ilsévoquent

leurssympathiespourlapopulationréduiteàlamisère,victimedel’arbitrairedesclassesdirigeantes

vivantdansleluxeetlacorruption,etquinesemaintiendraientaupouvoirquegrâceausoutiendu

gouvernementaméricain(ainsiauPakistan,enArabieSaoudite,enÉgypte).Ilsparlentdemembresde

leurfamilleoudeleurentouragequiontsouffertousontmortsparlafautedecesgouvernementsetdonc aussideleursprotecteurs;etilsveulentlesvenger.Lasoifdevengeancen’apasattendul’islampour veniraumonde,l’appelàlaloidutalionestuniversel.AinsiseformeprogressivementcequeStephen Holmes appelle, dans son analyse fouillée des motivations que pouvaient avoir les kamikazes du 11Septembre,«unrécitparticulier deblâme 66 »,unscénariode ressentimentqui rendlégitime la

punitiondel’ennemiaméricain.Enseptembre2007,onarrêteenAllemagneunterroristepotentiel;le

chefdelapoliceallemandetirecetteconclusiondeslongsinterrogatoires:samotivationprincipaleest la«hainecontrelecitoyenaméricain 67 ».Onn’estdoncpasvraimentcontraintd’opterpourlesraisons religieuses afind’expliquer les actes d’agression: ce faisant, onrisquerait d’oublier les passions politiques,ausenslargedumot. Voicileportraitd’unautrejihadiste,ChakerAl-Absi,esquisséparsonfrère.Àl’âgededouzeans, ditcelui-ci,legarçonavaitdéjà«cecaractèrecommunàlajeunessepalestiniennedescampsquiavu ses parents humiliés et dépossédés : la colère et la frustration qui conduisent à l’activisme ». L’humiliationetledésirderevanchedeviennentl’expériencefondatricedetellespersonnes;demême quel’esclaveselibérantdesonmaître,ellescherchentàs’enaffranchirdansuncombatd’égalàégal contreceuxqu’ellestiennentpourresponsablesdeleurétat.Cecombatleurprocureeneffetleseul espace dans lequel elles ontle sentimentde se trouver sur le même planque leurs ennemis.Etla religion?«LesPalestiniensontessayélemarxismeetlenationalismearabe.Toutaéchoué.PourChaker, l’islamismeétaitlasolutionultime 68 .»Lesfrustrationsetlescolèrespersonnellesontbesoind’uncadre etd’unrécitdelégitimation.Ceuxoffertsparlesdoctrinesséculières–marxisme,nationalisme–sesont révélésinefficaces;ilrestelareligiontraditionnelle,transforméedésormaisenidéologiedeguerre. Autreexemple,celuid’unjihadisteindonésien,AliGhufron,quiattendsonexécutionenprison.«Il ditquec’estuneguerre,racontesonbeau-frère.L’AmériqueatuénoscivilsenTchétchénie[sic]eten Afghanistanetailleurs,doncnousnousvengeonssureux 69 .»Detelsrécitssontlégion.«Leurreligion, dit du reste Barnavi des jihadistes européens, est un prétexte, un outil de pouvoir et un rêve d’appartenance.[…]Cesontenfaitdesanalphabètesreligieuxqueseuleintéressel’actiondirecte 70

Aulendemaindel’attentatdu11septembre2001,l’écrivainturcOrhanPamuk(futurprixNobel)

observe, dans la ville d’Istanbul, de la part des habitants ordinaires et paisibles de la ville, les manifestationsdejoiedevantl’effondrementdestours.Commentlescomprendre?«Cen’estnil’islam, nimêmelapauvretéquiengendredirectementlesoutienpourlesterroristesdontlaférocitéetl’habileté sontsansprécédentdansl’histoirehumaine;c’estplutôtl’humiliationécrasantequiacontaminélespays dutiers-monde 71 .» Pourquoi, alors, avons-nous si souvent cette impression qu’il s’agit de guerres religieuses ou culturelles?Toutd’abord,parcequecelangage-làestàladispositiondetousetpermetd’affirmerson appartenance à une communauté respectable. Lorsqu’une foule en colère demande la mort d’une institutrice anglaise qui aurait offensé le Prophète, comme cela s’est produit au Soudan en

novembre2007,l’objectifvéridiqueest,nonladéfensedel’islam,maiscelledel’honneur,quel’onjuge

bafouédepuisdelonguesannéesparlespuissancesoccidentales.Àcetusage«spontané»delareligion s’ajoutesoninstrumentalisationdélibéréeparceuxquipoursuiventd’autresobjectifs,maispréfèrentcet habillage.Lescroisadesmêmes,jel’aidit,avaientdenombreuxmotifsautresquereligieux,simplement ilsétaientmoinsavouables;onadoncpréférédéclarerqu’ilfallaitlibérerJérusalem.Unetellecause paraîtplusnobleet,deplus,l’appelàl’identitéculturellepermetdemobiliserdesressourcesintérieures pluspuissantes.Cetteidentitéseforgeaucoursdel’enfance,onl’avu,etpossède,pourcetteraison,une chargeémotivebiensupérieureàcelledesdécisionsconcernantnosintérêts,quis’appuientsurlesseuls argumentsd’utilité.Lamotivationreligieusetransformelapoursuitedel’intérêtenpassion. C’estpourlamêmeraisonque,pendantlesguerres,onfaitsiabondammentappelàlarhétorique

patriotique.AinsiStaline,attaquéparHitleren1941,metaussitôtàl’écartlaphraséologiecommuniste,

pourneplusparlerquede«GrandeGuerrepatriotique»,delanécessitépourlespeuplessoviétiquesde défendreleurvie,leurterreetleurdignité.Decettemanière,leschefsdeguerredisposentdesoldats sinonfanatisés,dumoinsprêtsausacrificedesoi:unétatd’espritassurantl’efficacitéducombattant. Pourautant,cenesontpaslesidentitésenelles-mêmesquicausentlesconflits,cesontlesconflitsqui rendentlesidentitésdangereuses. Destensionsexistentparfoisaujourd’huientrecertainspaysoccidentauxetcertainssegmentsdes populationsmusulmanesicioulà.Maisiln’estnullementévidentqu’ils’agissedanscescasd’uneguerre dereligionnid’unchocdescivilisations,plutôtquedeconflitspolitiquesetsociauxplusfamiliers.Dans lesrares casoùtoutsembleindiquer quel’élémentreligieuxjouebienunrôledepremier plan,il conviendraitd’identifierunacteurnouveau,lesmouvementspolitiquesaniméspardescroyants,etde tracer une ligne de séparationclaire entre l’islam, une religion, et l’islamisme, unparti. Or cette distinctionestinacceptablepourHuntington,carelleruineraittoutesathèse.Ilpostuledonc:«Le problèmecentralpourl’Occidentn’estpaslefondamentalismeislamique.C’estl’islam 72 .»Ou,dansle langageplusimagédeFallaci:«Derrièrechaqueterroristeislamiqueilyanécessairementunimam 73 .» Ceproposestreprispardenombreuxcommentateurs,cequiaeupoureffetdedonnerunsenspéjoratif auxmots«musulman»et«islam».Sil’onveutleneutraliser,onestobligé,enOccident,d’ajouterle qualificatif«modéré»,commesi l’islamenlui-mêmeétaitintrinsèquementextrémiste.Pourtant,la répétitiondececliché,aussifréquentesoit-elle,nelerendpasplusvrai. Silafouledesmiséreux,dansplusieurspaysdutiers-monde,manifestesasympathiepourBenLaden, cen’estpasparcequ’ellelejugebonmusulman,maisparcequ’ellevoitenluil’hommequidéfiela puissancedel’Occident.Laprésencedel’idéologieoudelareligionn’estpasànégliger,maisellene suffitpaspourproduireuneguerrereligieuseouidéologique.Cenesontpaslesculturesquientrenten guerre,nilesreligions,cesontlesentitéspolitiques:États,organisations,partis.Et,enunsens,ilest heureuxqu’ilenailleainsi:lesconflitspolitiquespeuventêtrerésoluspardespourparlers,lesguerres entrecivilisationsétanches,siellesexistaient,seraientimpossiblesàarrêter.EnIrlandeduNord,onne parviendrapeut-êtrejamaisàréconciliercatholicismeetprotestantisme,maisonpeutassureràtousune égaledignitéetuneégalejustice;sil’onyparvient,lesangnecouleraplus.

Deshommescommenous?

Onpourraitexaminerdanslamêmeperspectivelesémeutesquiontagitélesbanlieuesdesgrandes

villesenFrance,ennovembre2005(suiviesdepuispard’autres,ainsiennovembre2007).Quelques

analysteshâtifsavaientaussitôtconcluqu’ils’agissaitlàd’uneattaquecontrelaFranceetsesvaleurs, d’unpogromantirépublicain,àinscriredansleprolongementdesmenacesquel’islamterroristefait planersurl’Occident.Pourtant,lesobservateursplusprèsdel’actionn’ontrienvudetel.Leprocureur

généraldeParisaannoncé,enjanvier2006,queparmilespersonnesarrêtéespouractesdeviolence,

63%étaientdesmineurs,87%denationalitéfrançaise,50%inconnusdesservicesdejusticeet50%

déscolarisés.Quantàleurmotivation,«nulletracederevendicationdetypeidentitaire.Nulstigmate d’uneimpulsionoud’unerécupérationpolitiqueoureligieuse.»Eneffet:pendantlesévénements,les seules voix islamiques qu’on pouvait entendre étaient celles des personnalités religieuses qui demandaientauxjeunesderentrerchezeux.Jean-MarieLePen,toujourspromptàattiserlesconflitsde typeculturelouracial,adûlui-mêmel’admettre:ils’estdéclaré«endésaccordcomplet»avecceuxqui voyaientdesraisons«ethniquesetreligieuses»àcesviolences,produitescettefois-ciparun«jeupas dutoutrévolutionnaire».Unefoisdeplus,le«chocdescivilisations»étaitinconnuaubataillon. Ilnesuffitpasdecondamnerlaviolence.Sil’onveutempêchersonretour,ilfauttenterdela

comprendre:ellen’explosejamaissansraison.Cellequis’estmanifestéeen2005,ouplusrécemment,

nefaitpasexception.Sonoriginesetrouvenontantdansleconflitentredeuxculturesquedansl’absence

decettecultureinitialeminimaledonttoutêtrehumainabesoinpourconstruiresonidentité.Sesacteurs souffrentnondumulticulturalismemaisdecequelesethnologuesappellentladéculturation.Lesenfants descitéssontissussouventdefamillessanspèreprésent,oualorsavecunpèrehumilié,sansgrand prestige.Lamèreétantautravailtoutelajournée,ouprivéeelle-mêmedetouteintégrationsociale,ilsne disposentpasd’uncadreoùilspourraientintérioriserlesrèglesdelaviecommune.Dèslespremières classesdel’école,ilssesententexclus.Provenantsouventdel’immigration,maiséloignésd’uneoude plusieursgénérationsdecetteorigine,ilsnedisposentpasd’uneidentitéantérieurequ’ilspourraient mettreàlaplacedecellequ’ilsontdumalàconstruiresurplace.Nemaîtrisantpastoujoursparfaitement lalangue,ilsnetrouventpasnonpluslesconditionsnécessairesautravailsereinàlamaison,oùl’on manquedeplace,oùlatélévisionrestealluméetoutelajournée.Parvenusàl’âgedetravailler,ilsne réussissentpasàsefaireembaucher:ilsnepossèdentpasdecompétenceparticulière,leurapparence physiquen’estpasjugéerassurante.Aucunedesautresvoiesconduisantàlareconnaissancesocialene leurétantaccessible,uncertainnombreparmieuxsetournentverslaviolenceetladestructionducadre socialdanslequelilshabitent. Lesétrangersqu’ilschoisissentd’imiternesontpaslesimamsduCairemaislesrappeursdeLos Angeles.Leursinspirateurshabitentlepetitécran,eux-mêmesconfondentfacilementfictionetréalité,tant ilssontnourrisd’imagestélévisuelles.PlutôtqueduCoran,ilsrêventdetéléphonesportablesderniercri, debasketsdemarqueetdejeuxvidéo.Onleurmontrelarichesse,tandisqu’ilsviventdansdescités dépourvuesdetout,coincéesentreautoroutesetvoiesdechemindefer,sansbellesrues,sansmagasins, sansservices;leursHLMtombentenruine.Autantymettrelefeu!Àproposdesémeutesdansles quartiers noirs des villes aux États-Unis, en 1968, Romain Gary parlait de notre « société de provocation»,unesociétéqui«pousseàlaconsommationetàlapossessionparlapublicité[…],touten laissantenmargeunefractionimportantedelapopulation».Comments’étonner,concluait-il,«sice jeunefinitparserueràlapremièreoccasionsurlesétalagesbéantsderrièrelesvitrinesbrisées 74 »?S’il nefautévidemmentpasl’excuser,ilesturgentetcrucialdelecomprendre:seuleladémagogielaplus veuleconfondentreeuxcesdeuxactes. Ilestvraiquel’impuissanceajoutéeàl’enviecontribueàl’explosionsociale,nonseulementdansles banlieuesdesgrandesvilleseuropéennesouaméricaines,maisaussidanslespayspauvresdurestedu monde.Ladistanceestsigrandeentrelerêvenourriparlesimagesderichesse,diffuséestoutautourde laplanète,etlamisérableréalité,queseulelaviolencephysiquesemblepouvoirlaréduire.C’estce sentimentdefrustration,éprouvéenparticulierparlesjeuneshommes,quecesdernierstravestiront parfoisenfidélitéauxprescriptionsreligieuses(c’esttoutcequ’ilsretiennentdelareligion):sesentant dépossédésetimpuissantsfaceaumondeextérieur,ilsvoudrontdomineretenfermerleursfemmes,sœurs oufilles.Lafiertémasculine(qu’exaltelaculturetraditionnelleméditerranéenne),conjuguéeausentiment d’humiliation,motiveleurintérêtsoudainpourunislamfantasmatiquecomme,àd’autresmoments,leur ragedestructrice. Lesexplicationsdesconduitesparl’appartenancedesindividusàleurgroupe,plutôtquepardes causes chaque fois particulières, sont commodes : on ne se fatigue pas à explorer les situations singulières,onpossèded’avancelaréponse–qui,deplus,estfacileàcomprendreetàretenirpourle grandpublic.Enoutre,unetelleexplicational’avantagedepostulerl’inférioritédecesêtres:nous savons exercer notre liberté et choisir nos actes, qui relèvent donc d’une analyse politique ou psychologique,euxobéissentaveuglémentauxcoutumesdeleurgroupeetappartiennentaudomainede l’ethnologieoudesculturalstudies.Sicesjeunesdesbanlieuesbrûlentlesvoituresdeleursvoisins,ou lesbusquilesrelientaurestedelaville,oulesécolesfréquentéesparleurspetitsfrèresetsœurs,c’est parcequ’ilsobéissentàleurADNculturel : inutiledeseposerdavantagedequestions.Laculture d’originejouealorslerôleréservéàlaraceauXIX e siècle.

Ce déterminisme rigide concerne plus particulièrement les ressortissants des pays à majorité musulmane.Touslesautresêtreshumainsagissentpourunevariétéderaisons:politiques,sociales, économiques,psychologiques,physiologiquesmême;seulslesmusulmansseraienttoujoursetseulement musparleurappartenancereligieuse.CommechezHuntington,lesstéréotypesorientalistesdeviennent uneexplicationuniverselledescomportementslesplusvariés,censéscaractériserlemilliardd’hommes etdefemmeshabitantdesdizainesdepaysenAfrique,enEuropeetenAsie.Lalibertédel’individu, revendiquéepourlapopulationdel’Occident,leurestrefusée:euxobéissententoutàleuressence immuableetmystérieusedemusulmans. De ce pointde vue,les auteurs de la violence dans les quartiers déshérités des grandes villes européennessevoientrapprochésdesterroristesinternationaux,euxaussimusparleurseuleidentité culturelleetreligieuse,doncparleurappartenancecollective.Nosactesontdesraisons,lesleursn’ont quedescauses.«Afinderesterdanslecercledelaraison,[…]ilnousfautàtoutprixprêterdes argumentsauxtueurs»,écritPascalBruckner 75 :enfait,donc,ilsn’auraientpasd’arguments,seulement despulsionsmeurtrièresquilesagissentàleurinsu.ÉlieBarnaviajoute:«Ceterrorisme-ci,nousnele comprenonspas,carilnousestradicalementétranger.»Laformuledevraitêtreretournée:c’estparce que nous postulons au préalable que ces êtres-là nous sont radicalement étrangers – nous libres, rationnels,c’est-à-direpleinementhumains,euxdéterminés,irrationnels,doncincomplètementhumains– quenousneparvenonspasàlescomprendre.Carcen’estpasuneexplicationsuffisantequedeconclure:

«Onignorecequ’ilsveulent,sinontuerleplusdegenspossible,voilàtout 76 .»Vraiment? Lesguerressontmotivéesparlebesoindes’emparerdesrichessesdesvoisins,d’exercerlepouvoir, deseprotégerdesmenacesréellesouimaginaires;bref,ellesont,onl’adit,desraisonspolitiques, sociales, économiques, démographiques. On n’a pas besoin d’évoquer l’islam ou le choc des civilisations pour expliquer pourquoi des Afghans ou des Irakiens résistent aux forces militaires occidentalesoccupantleurterritoire.Nideparlerd’antijudaïsmeoud’antisémitismepourcomprendre lesraisonsdesPalestiniensdenepasseréjouirdel’occupationisraéliennedeleursterres.Nideciter lesversetsduCoranpour donner unsensauxréactionsdesLibanais qui,en2006,résistaientà la destructiondesinfrastructuresdeleurpays. L’argumentselonlequelcesêtressontirrationnelsetimprévisibles,sibienquenousdevonsles réduirepréventivementàl’impuissance,aégalementcoursdanslescerclesconservateursaméricains.En

novembre2007,unrapportdesservicesderenseignementsaméricainsadoncéprouvélebesoinde

préciser : le régime iranienetses dirigeants sontcapables de réfléchir rationnellement… Onpeut pourtantseposer cettequestion: est-ceOussamaBenLadenqui estirrationnel,lui qui envoieune missionsuicidesurlestoursjumellesdeNewYorketsurlePentagoneenespérantquelaréaction violentedesAméricainsrévéleraauxyeuxdurestedumondelanature«impérialiste»et«sanguinaire» deleurrégime?Ouest-celeprésidentdesÉtats-Unis,quiprésentesapolitiqued’occupationmilitaire d’unpaysmusulmancommeunmoyend’entraînerl’adhésiondelapopulationauxvaleursoccidentales? C’estvisiblementlepremierquiamieuxchoisilemoyenappropriéàsonbut.Oufaut-ilsupposerquele butréeldusecondétaittoutautre?Mais,àvoirlasituationcatastrophiqueprovoquéeparl’intervention enIrak,onsedemandesiuntelbutexistaitous’ilnes’agissaitpas,danscecasaussi,àcôtédesraisons électoralesetéconomiques,d’un«récitparticulierdeblâme»,dudésir«irrationnel»d’effacerparune blessurequesoi-mêmeoninfligelesséquellesdelablessuresubie. Larationalitéinstrumentale,cellequipermetdetrouverdesmoyensadaptésauxfinsvisées,estle propredetouslesêtreshumains,desmusulmanscommedeschrétiensoudesathées,mêmesicertains individussontplushabiles,meilleurscalculateursquelesautres.Decepointdevue,Staline,Hitleret Maosontdesindividusparfaitementrationnels.Enrevanche,tousnesontpassages,loindelà:la sagesse concerne le choix des fins, non des moyens. Nous pouvons contester les valeurs au nom

desquellessontconduitscertainscombats,nousn’avonspasbesoindedénier auxcombattantstoute raisonettouteliberté,nideprétendrequenous-mêmessommesdépourvusdepulsionsinconscientes. Danslapréfacedesonlivre,Huntingtonformulelaquestionqu’ondevraitseposerpourjugerdela valeurdesonouvrage:«Ondoitsedemanders’ilfournitunelentilleplussignifianteetplusutileque toutautreparadigmepourconsidérerlesévolutionsinternationales 77 .»Laréponse,àmonsens,serait négative.

Lavisionmanichéenne

Onpeutconclurequeles«civilisations»,enserencontrant,neproduisentpasdeschocs,etqueles «chocs»concernentdesentitéspolitiquesplutôtqueculturelles.Ilresteuntroisièmeaspectdupropos deHuntington,àsavoirquelechoc,leconflitetlaguerredisentlavéritédesrelationsinternationales.Le pointdedépartdesonenquête,onl’avu,estdecherchercequidanslemondecontemporainaremplacé l’ancien ennemi soviétique ; l’idée ne lui vient pas à l’esprit que cette articulation du monde en ami/ennemi n’estpeut-êtrepassatisfaisanteetquec’étaitlasituationprécédente,celledelaguerre froide,quiavaitquelquechosed’exceptionnel.Ouplutôtl’idéeluivientàl’esprit,maisseulementpour êtrerejetéeaunomd’unesortedepostulatanthropologique:«Haïrfaitpartiedel’humanitédel’homme. Pournousdéfiniretnousmobiliser,nousauronsbesoind’ennemis 78 .» CetélémentdelathèsedeHuntingtonaconnuàsontourunlargesuccès,enparticulieraprèsles

attentatsdu11septembre2001.Nombreuxsontlescommentateursayantproclaméquelatroisième(oula

quatrième) guerre mondiale était déjà en marche, et qu’elle opposait l’Occident à l’islam. La dénonciationde ce danger venud’ailleurs,que désigne parfois le terme d’«islamo-fascisme »,est traditionnelledanslediscoursdel’extrêmedroite.Onlatrouvecependantaujourd’huidansdescercles pluslarges,politiquesouintellectuels,oùl’onfustigel’angélismeetlanaïvetéd’uneautrepartiede l’opinionpublique,quiconduiraientàunepassivitéetunetoléranceexcessives,comparablesàcellesqui ontpermis,entre les deuxguerres mondiales,lamontée de l’autrefascisme,celui des nationalistes européens:enrefusantlaguerre,onpréparesapropredéfaite.«L’Occidentdémocratiqueestenguerre contreuneidéologieglobalequientenduserduterrorismeàuneéchelleinéditeafindelemettreà mort 79 .»Lespartisansd’attitudesplustolérantessontstigmatiséscommedes«multiculturalistes»et assimilésàdescollaborateurs,sinondestraîtres.Cettevisiondumondeaégalementfaitsonchemindans lescerclesdirigeantsdesÉtats-Unisquiontdéclaréla«guerreauterrorisme». Cen’estévidemmentpaslapremièrefoisquel’ondécritlemondecommedivisédefaçontranchée endeuxparties,lesamisetlesennemis.Letermed’«ennemi»aunesignificationclaireetsimple lorsqu’ilestappliquéàunesituationdeguerre:ildésignelepaysdontl’arméetentedeconquérirle nôtreetquiestparconséquentprêteànousanéantir;enréponse,nous-mêmescherchonsàneutraliseret détruirel’ennemi.Lemeurtrecessealorsd’êtrecrimeetdevientdevoir.Ontrouvaitcependantunusage bienpluslargedutermedanslesrégimestotalitairesduXX e siècle.Dansmonenfancecommuniste,on entendait parler d’ennemis tous les jours, alors même qu’onvivait enpaix. Le manque de succès économiques était invariablement imputé aux ennemis extérieurs, dont les principaux étaient les impérialistesanglo-américains,etauxennemisintérieurs,espionsetsaboteurs,nomdésignanttousceux quinemanifestaientpasassezd’enthousiasmepourl’idéologiemarxiste-léniniste.Lerégimetotalitaire imposait donc le vocabulaire guerrier auxsituations de paixet n’admettait pas de nuances : toute personnedifférenteétaitperçuecommeunadversaire,toutadversairecommeunennemi–qu’ilétait légitime,voirelouable,d’exterminertelleunevermine. Onnepeutdirenonplusquelavisiontotalitaireétaitd’unenouveautéabsolue.Enunsens,ellene faisaitquesystématiseretconcrétiserunetraditionbienanciennequedésignentemblématiquementdes formulescomme«l’hommeestunlouppourl’homme»(Plaute),«quin’estpasavecmoiestcontre

moi»(lesÉvangiles)ou«laguerredetouscontretous»(Hobbes)–traditionqu’àsontouronpeutfaire remonterauxoriginesdel’humanité.Demanièrepluspertinente,onpeutlarattacheràceshérésies chrétiennes des premiers siècles de notre ère, qu’on appelle manichéennes ou gnostiques, et qui divisaientlemondeendeuxpartiesétanches,lemalici-bas,lebiendansl’au-delà.Projetéesurles affairesterrestres,cetteoppositionmoraleseconfondaveccelleentrenousetlesautres,etellefondele désirdedétruirelemal,doncl’ennemiquil’incarne.Puisque,êtresanimésexclusivementdebonnes intentions,noussommesentièrementdifférentsdeluietquedeplusnousrisquonsd’êtrelesvictimes innocentesdesesviséescriminelles,commentnepassouhaitersadisparition?Quandéliminerlemalde lasurfaceterrestreestàlaportéedelamain,faut-ilencorehésiter?Lerêved’unefinaussisublimerend licites tous les moyens y conduisant. La propagande communiste ne se servait pas souvent de ce vocabulairemoral;ilafaitenrevanchesaréapparitionchezlesprésidentsaméricains,cequileur permetdespéculersurlesconvictionsreligieusesdeleurscitoyens.Ilsseproposentdoncdecombattre l’«empiredumal»oul’«axedumal». Lavisionmanichéennedumondepossèdetoutefoisuneautreincarnationcontemporainebienplus complète:c’estcelledel’islamismelui-même.Convenonsd’appelerainsiunmouvementpolitique,et nonplusreligieux,quiseréclamedel’islam.Lesbasesdel’islamismeactuelontétéposéesentreles deuxguerres,d’unepartenÉgypte,parlefondateurdesFrèresmusulmans,HassanAl-Banna,etd’autre partdanslesous-continentindien,parlePakistanaisAbulAlaMaududi.Cemouvementestnéàlafindes annéesvingtduXX e siècleenréactionàl’abolitionducalifatparAtatürken1924,doncàlafindela fictiond’unÉtatcommunàtouslesmusulmans,etaudébutdesÉtatsnationaux.Lemouvements’est renforcégrâceauxphénomènesd’exoderuraletd’urbanisation,d’industrialisationetdemondialisation, quiontentraînéladestructiondesculturestraditionnelles.Pourysuppléer,lesislamistesproposentune versionextrêmementschématiséeetdurciedel’islam,qu’ilsinsèrentdansunprojetpolitique,censé mettrefinàtouteslesfrustrationsethumiliationssubies. Onpeutidentifierplusieurstraitscommunsàlanébuleusedegroupespolitiquesquiserattachentà l’islamisme 80 .C’estd’abordleurmanichéisme:iln’yaquedeuxpartis,celuideDieu(leleur)etcelui de Satan, engagés dans une lutte impitoyable. Toute souveraineté appartientà Dieu, par conséquent démocraties,monarchiesetdictaturessontcondamnéesd’unmêmemouvement,puisquetouteslaissentle pouvoirentrelesmainsdeshommes.LeCoran,contenantlaparoledeDieu,doitêtreconsidérécommela Constitutiondel’Étatislamique;aussi bienledroitqueles institutions administratives doivents’y soumettre. La justice sociale régira les relations économiques entre personnes. Les États actuels se fondrontdansunnouveaucalifat,lequelaurapourvocationdes’étendre,enmêmetempsquelareligion musulmane, sur le reste dumonde : l’islamisme estinternationaliste. Ce projetesttrès loinde sa réalisation,est-il besoindelepréciser,mais il nedessinepas moins l’horizonqui orientel’action présentedel’islamisteindividuel.Ilestrongéenmêmetempsparunecontradictionstructurelle:cette tentativedesoumettrelepolitiqueaureligieuxaboutitàlaformationd’unmouvementpolitique,oùla religionfinitforcémentparluiêtresoumise. Aumilieudusiècle,l’islamismeprenduntournantplusradicalencoredanslesécritsd’undesFrères

musulmans,l’ÉgyptienSayyidQotb(ouQutb),quiseraexécutéparNasseren1966,ainsiquedansla

doctrineprofesséeparl’ayatollahiranien(etchiite)Khomeiny.Cesderniersrenforcentlecôtéguerrier

deladoctrine:laviolencen’estpasseulementlicite,elleestrecommandée.Leconceptdejihad,qu’on

pourraittraduirepar«effort»ou«lutte»,voitsonsensrestreintàceluideguerresainte;laconduire

seraconsidérécommeuneobligationpourchaquemusulman,aumêmetitrequelepèlerinageoulaprière

(cequin’estguèreconformeauCoran).L’islametl’Occident,enseigneSayyidQotbquaranteansavant

Huntington,sontdestinésàs’engagerdansunelutteimpitoyable.

Cemouvement,enparticuliersoussesformesactuelles,neconstituenullementunretourenarrière,

unerésurrectiondel’islamdesorigines,maisreprésenteplutôtuneréactionàlatransformationdeplusen

plusrapidedumondedanslequelviventlesmusulmansaujourd’hui–cequiestdéjàuneraisonpour

renonceràchercherlessourcesdelaviolencecontemporainedansleCoran.Ce«modernisme»seradu

restelaraisonpourlaquellelarévolutiondeKhomeinyenIranseracondamnéeparleclergéchiite

traditionnel.Cen’estpasunhasardsilesislamistesrecrutentleursmilitantsessentiellementenEurope,

parmilesmusulmansquisontnéssurplace:leursparentsougrands-parentsimmigrésdisposaientd’une

identitéculturelle,euxdoivents’enconstruireune,puisqu’ilsn’ontnicelled’unpaysd’originenicelle

dupaysd’accueil.

Islamismeettotalitarisme

Ilnefautpasconfondreislamismeetterrorisme.Nonseulementtouslesterroristesnesontpasdes islamistes,maisl’inversen’estpasnonplusvrai.L’islamismeestuneidéologiequineconduitàdes actionsviolentesquedanscertainescirconstancesparticulières;leterrorismecontemporainestunmode d’actiondontlesoriginesetobjectifsnesontnullementreligieux.Ilsembleplutôts’inscriredansla lignéedesterroristesrussesduXIX e siècle,dontilaadoptélatechniqued’attentatsàl’explosifetde meurtresindividuels.Ill’aacquisesansdouteparl’intermédiairedesgroupusculesd’extrêmegauche agissantenEurope,danslesannéessoixanteetsoixante-dix(etquidurestesemettaientsouventau servicedelacausepalestinienne). Onaparfoiscomparélesislamistesauxcommunistes,dutempsoùcesderniersn’avaientpasencore pris le pouvoir, et les ressemblances ne manquent effectivement pas. Comme les communistes, les islamistesdéplorentl’injusticesocialequirègnedansleurpays,lacorruptionetl’arrogancedesriches, ilsseposentendéfenseursdespauvresetdessoumis;surleplanmondial,ilsseréclamentdesidéaux tiers-mondistes etde la lutte contre l’impérialisme. Combattants d’une cause qu’ils jugentjuste, ils n’aspirentpasàdesavantagespersonnelsmaissontprêtsàsesacrifierpourlebiencommun;parleur honnêtetéetleurintégritépersonnelle,ilstranchentsurlesreprésentantsdupouvoir.Poursuivisparles autoritésenplace,ilsadoptentlesmêmestechniquesconspiratricesquelescommunistes,enformantune hiérarchie qui va des cellules étanches auGuide dumouvement. À l’instar des bolcheviks, ils se perçoiventcommeuneavant-garde(ici,delacommunautéreligieuseplutôtquedelaclasseouvrière:les musulmansontprislaplacedesprolétaires),et,commeeux,ilspratiquentl’internationalisme:l’unité idéologiquel’emportesurladiversitédespaysd’origine.Ilscroientaussiàlanécessitéd’unerévolution permanente,jusqu’àlavictoirefinale.«DéclarerqueseulDieuestDieupourl’ensembledel’univers signifielarévolutionglobalecontretouteattributiondepouvoiràl’êtrehumainsousquelqueformeque cesoit,larévoltetotale,surl’ensembledelaterre,contretoutesituationoùlepouvoirappartientaux hommes,dequelquemanièrequecesoit»,martèleSayyidQotb 81 . Àcôtédecesressemblances,lesdifférencessontégalementbienvisibles.Lapremièreestévidente maispeut-êtremoinsdécisivequ’iln’yparaît.LecommunismenieDieuetlareligion,l’islamismeles vénère,etpourcetteraisoncombatvigoureusementlecommunismequandl’occasionseprésente(ainsi en Afghanistan dans les années quatre-vingt du XX e siècle). On se souviendra toutefois que le communismeestlui-mêmeunereligionpolitique:lesempruntssontallésdansunsensavantderevenir dans l’autre. Théocraties et États communistes sont à cet égard deux espèces d’un même genre, l’idéocratie;ceneseraitpaslapremièrefoisdansl’histoirequelesfrèresdeviennentennemis.Ilreste quelestatutdesdeuxdoctrinesn’estpasdutoutlemême.Lesislamistesprétendents’appuyersurune doctrinereligieusevieilledequatorzesièclesquiestdevenueunmodedevie;lescommunistesse réclamentd’unedoctrinerévolutionnaire(et«scientifique»),quifaitfidetoutetradition.Danslespays communistes,l’exigenced’unepuretéidéologiqueétaitvitedevenueunvoilejetésurdepuresluttespour lepouvoir,slogansetprincipesn’étaientplusquedesformulescreuses,desmotsvidesdesens.LeParti etsonchefexigeaientlasoumissionabsolueàleursdécisionsdumoment,alorsqueladoctrineétait

adaptéeaugrédescirconstances.Dansl’Étatislamiste,pourl’instantpurementhypothétique,lepouvoir politiqueestcensésesoumettreàlaloi(religieuse). Uneautredifférencelourdedeconséquencesconcernelerapportauxstructuresétatiquesdansles deuxtraditions.Lecommunismeestunmouvementquiacherchéàs’emparerdupouvoiretquiyaréussi, d’abordenRussie,puisdansd’autrespays;celaluiapermisdecréerl’Étattotalitaire.Onnepeutparler dutotalitarismecommuniste,ounazi,endehorsdelamachinedel’État.Lareligionmusulmaneestnée dansunpayssansÉtat(l’Arabie)etellen’enfaitaucunemention;l’islamismeaspireàfonderune communautédecroyants,nonunÉtat.C’estpourquoiilestabusifd’assimileraujourd’huil’islamismeau totalitarisme.LesÉtatsislamiquesexistants,l’Iranoul’ArabieSaouditeouleSoudan,neréalisentpasle projetislamistelui-même,mais,enétablissantunÉtatfort,formentdesrégimesdecompromis. Une troisième grande différence est une conséquence du moment historique dans lequel s’épanouissent l’un et l’autre mouvements. L’islamisme bénéficie fortement de la mondialisation contemporaine,delarapiditéaveclaquelles’établitlacommunication,qu’ils’agissedeladiffusion d’imagesdepropagande,oudecellederecettesdefabricationd’armes,ouencoredecelledescapitaux. Cettefacilitédecommunicationcompensel’extrêmedispersionterritorialedumouvementislamiste. L’islamismeconstitueenrevancheuneincarnationcontemporaineassezparfaitedumanichéisme,où lesadversairesdeviennentl’incarnationdumal:tousnosmalheurs,proclame-t-il,proviennentduPetitet du Grand Satan, Israël et son protecteur les États-Unis. Cela ne fait pas pour autant ressembler l’islamismeàl’empiresoviétique,institutionhautementhiérarchiséeetcentralisée,nilesréseauxlâches desislamistesauKomintern.Decefait,ilneconvientpasvraimentaurôlequeveulentluifairejouerles cercles conservateurs américains ou Huntington (un candidat pour la place de l’URSS). Le terme d’« islamo-fascisme » est tout aussi déroutant : ce rapprochement des tendances islamistes contemporainesaveclesmouvementsd’extrêmedroiteentrelesdeuxguerresmondialesn’éclaireniles unesnilesautres.S’ilapporteuneinformation,elleconcerneuniquementl’auteurquifaitusagedumot(il estducôtédubienetcondamnelemal!).Lestentativespourinterpréterl’islamismeàlalumièredes mouvementstotalitaireseuropéensillustresurtoutladifficultéquel’onéprouveàpenserunfaitnouveau. Releverlesdifférencesentrepasséetprésentestimportantcarlesréactionsfaceàlamenaceen dépendent. Pour contenir l’agression soviétique, la supériorité militaire était efficace : le danger provenaitd’unÉtat,elleaeffectivementpermisd’évitertouteescaladedanslestensionsentrelesdeux «Grands».Lesattaquesterroristes,d’oùqu’ellesviennent,constituentàleurtourunevéritablemenace; ainsi,onnedoitpasprendreàlalégèrelesappelsdeBenLadenoud’autreschefsjihadistesàtuerles Américainspartoutoùonlestrouve.Maispourlesneutraliser,lapuissancemilitaireestd’unfaible secours:l’ennemin’estpasunearméemaisdesindividusanonymesqueriennedistinguedurestedela population.Lesmoyensdelescombattresontdonctoutautres.Cecombatdoitêtre,d’abord,idéologique etpolitique:lespouvoirspublicsdoivents’efforcerdemontrerlesconséquencesinacceptablesdecette idéologieobscurantiste,ycomprispoursesproprespartisans;enmêmetemps,etpourendétournerles cerclespluslargesdesympathisants,s’attaquerauxsourcesdecettesympathie,doncauxinjusticesbien réellesquilanourrissent.Àcelas’ajouteuneripostedetypepolicier:infiltrationdesréseaux,écoutes téléphoniques,filatures,contrôledesfluxfinanciers(cequiimpliqueraitlasuppressiondes«paradis fiscaux »), protection des informations sensibles, identification des terroristes particulièrement importantsoudeceuxsusceptiblesdechangerd’avis,surveillancediscrète–autantdegestesquiexigent uneconnaissanceapprofondiedelaculturedesautres. Lerisque,certain,seraitdesuccomberàlaparanoïaetdetransformerlesdémocratiesenautant d’Étatspoliciers.Voiciunexempledecettedérivepossible,tirédel’histoirerécente 82 .MouloudSihali

estnéenAlgérieen1976;bonélève,ilsuitdesétudessupérieures.En1997,ildécidedefuirsonpays

carilrisqued’êtreappelédansl’arméeetd’avoiràcombattrelesislamistesinsurgés.Ilpartavecunvisa

touristique,seprocureensuitedesfauxpapiersquiluipermettentdeserendreàLondres.Aucoursdes

cinq années suivantes, il mène une vie marginale mais heureuse : il apprend vite l’anglais, trouve facilementdutravailet,commeilestbeaugarçon,adenombreusespetitesamiesdetoutesorigines.En

septembre2002saviebascule.Illogeaitchezdesamisalgériensquisetrouventimpliquésdansunprojet

terroriste;ilestarrêtéet,commeilal’airplusintelligentquelesautres,accuséd’êtrelatêtepensantedu groupe.Lapeinequ’ilrisqueestlourde,trenteansdeprison.Aprèsdeuxansetdemipassésdansles

quartiersdehautesécurité,lejugementtombeenavril2005:enl’absencedetoutepreuvedecomplicité,

ilestacquitté.

Cependant,aulendemaindesattentatsdejuillet2005danslemétrodeLondres,ondécidedemettreà

l’ombrelessuspectshabituels.Enaccordaveclesnouvellesloisantiterroristesvotéesàlahâteau

lendemaindu11Septembre,toutepersonnesurlaquellepèseune«suspicionraisonnable»d’activité

terroristepeutêtredétenuesansjugementpouruneduréeindéterminée–unprincipecontraireàtoutesles

traditionslibéralesetdémocratiques.Arrêtéenseptembre2005,Sihaliseralibéréquatremoisplustard,

maisenrestantsoumisàuncontrôlesévère:pourvud’unbraceletélectronique,iln’apasledroitde quitterunezonede2km 2 ,deposséderuntéléphoneouunordinateur,dequittersonlogementaprèsseize heures,derencontrerdesinconnusdanslarueouderecevoirchezluisansautorisation.Sonnouveau

procèsalieuenmai2007;Sihaliestdenouveauacquitté.IlvitdepuisàLondres,enattendantd’êtreou

expulsé,oulégalisé. Reconnuinnocent,ilauranéanmoinspasséprèsdecinqansenprison,victimedel’atmosphèrede peur,entretenueparlegouvernementdeTonyBlairetparlapresseàsensation;cetenfermementaura laissésurluiunemarqueindélébileetbrisésavie.Onpeutpourtantcomprendrel’originedelapeur:les

attentatsdejuillet2005àLondrescoûtentlavieàcinquante-sixpersonnes;d’autresattentats,plus

meurtriersencore,ontsansdouteétédéjoués.Telleestlacomplexitédelasituationactuelle:lalutte antiterroristeestindispensable,cependantcelanesignifiepasquetoutestpermis.Lesloisd’urgence, votéessouslecoupdel’émotion,doiventêtreabrogées.Unefoiscelafait,ilincomberaauxreprésentants delajusticedeveilleràcequelesplusbellesconquêtesdeladémocratienesoientpassacrifiéesau nomdel’effortpourladéfendre.Entoutescirconstances,mêmelesplusgraves,ilfautsavoirraison garder. L’imagedumondecommeuneguerredetouscontretousn’estpasseulementfausse,ellecontribueà rendrecemondeplusdangereux.Plutôtquedesechercherunennemiàvaincre(avant-hierlecapitalisme mondial, hier le communisme, aujourd’hui l’« islamo-fascisme »), comme le fontenparticulier les anciensgauchistesdevenusfaucons,défenseursagressifsdu«mondelibre»,onpeutessayerdesortirde lapenséemanichéenneelle-même.Unmoyenpouryparvenirconsisteàfocalisersonattentionsurl’acte, nonsurl’acteur:plutôtquedefigerlesidentitéscollectivesenessencesimmuables,ons’attacheraà analyserlessituations,toujoursparticulières.Lesguerresobligentlespeuplesàquitterleuridentité multipleetmalléable,etlesréduisentàunedimensionunique,chacunengageantsonêtretoutentierdans laluttepourvaincrel’ennemi.Lessituations,elles,neselaissentpasenfermerdansdesoppositions simplistesetrestentirréductiblesauxcatégoriesdubienetdumal.

Laguerrecontreleterrorisme

Faut-ilparler,danslemonded’aujourd’hui,d’uneguerreencours,d’uneguerrepermanente?On

peuthésiteràacceptercetteidéeetcequ’elleimplique.Pourcommencer,l’anthropologiesous-jacenteà

unetellevisionn’offrequ’uneimagetroppartielledel’humanité.Quoiqu’endiseHobbes,lapeurn’est

pas,toujoursetpartout,lesentimentdominantlesrapportsentreindividus;bienplusfondamentalestle

besoind’êtreaveclesautres,decapterleurregardpoursesentirexister.Commelapeur,lahaineest

certesunsentimenthumain,maisilnes’ensuitpasqu’unennemiestindispensableàtouteaffirmationde

l’identité–niindividuellement,nicollectivement.Poursedéfinir,etd’ailleurspourvivre,toutêtre

humainadûsesituerparrapportauxautreshommes,maiscetterelationneseréduitpasàl’hostilité:

aimer,respecter,demanderlareconnaissance,imiter,envier,rivaliser,négociern’estpasmoinshumain quehaïr.Commetoutevisionmanichéennequiexclutlespositionstierces,larépartitionexclusiveen amis et ennemis simplifie excessivement le monde des relations humaines. Elle a pour effet de transformerlegroupehumainadverseenboucémissaire,responsabledetouslesmaux.

Lapolitiqueengagéeparlegouvernementaméricainàlasuitedesattentatsdu11septembre2001

illustrecettesituation.Uneexpressioncomme«guerrecontreleterrorisme»,utiliséeparleprésident desÉtats-Unispourdésignerlasituationactuelle,aplusieursinconvénients.Ilestclaird’embléequ’il s’agitlàd’uneguerremétaphorique,commela«guerrecontrelapauvreté»oula«guerrecontrela drogue»,encesensque,àladifférenced’uneguerreclassique,onnecombatpasunennemihumainmais uneplaiequirisquedenejamaisêtredéfinitivementrefermée. Orcettemétaphoreboiteuserisqued’entraîneravecelled’autresconséquences.Laguerreales mêmesobjectifsquelapolitique,selonlafameuseformuledeClausewitz,maisellereprésenteenmême tempslanégationdupolitique,puisquetouteinteractionestréduiteàuneépreuvedeforcesarmées.Elle apportemortetdestructionàl’adversairemaisaussiàsonproprecamp,sansfairededistinctionentre coupablesetinnocents.Remporterunevictoiremilitairesurl’enneminegarantitpasqu’ongagneun

peupleàsacause:telleestlaleçondutraitédeVersaillesen1919,delabatailled’Algeren1957,de

l’occupation de Bagdad en ce début du XXI e siècle. Comme le remarquait lucidement Alexis de Tocquevilleaumomentdelaconquêtedel’AlgérieparlaFrance,«ilnesuffitpaspourgouvernerune nationdel’avoirvaincue 83 ».Uneguerrecontreleterrorisme,ouencorecontrelemal,aledouble inconvénientd’êtreillimitéedansletemps(cetteguerre-làneseterminerajamais)etdansl’espace (l’ennemin’estpasidentifié,ilestuneabstractionquipeuts’incarnern’importeoù). Unautreinconvénientdecetteexpressionestsoncaractèreindéterminé.Ellenousapprendquetel individu ou telle organisation n’agissent pas au nom d’un État et qu’ils attaquent et détruisent indifféremmentlescivils,lesmilitaires,lesbâtimentsetlesmoyensdetransport.Maisellenenousdit riende l’objectif global que poursuivent ces militants, ni de leurs motivations particulières. Cette absencedetoutindicesurlesraisonsdelalutten’estpasfortuite,bienentendu:enlesidentifiantpar leursseulsmoyensd’action,onempêchetouteempathieet,àplusforteraison,toutesympathiepources individus.Danslemêmebutétaientqualifiésde«terroristes»lescombattantspourl’indépendanceen Algérie,lesennemisdel’apartheidenAfriqueduSud.Unetelledésignation,cependant,n’estd’aucun secoursdanslaluttecontreeux;pourconnaîtreunennemi,ilnesuffitpasdenommerlesarmesdontilse sert. Même si l’on limite son application aux seuls terroristes islamiques, l’appellation reste une généralisationexcessive,nepermettantpasdedistinguer,parexemple,entrelesterroristestchétchènesou palestiniens,quiluttentpourl’indépendancedeleurpatrie,etlesterroristesinternationauxseréclamant d’Al-Qaida,qui prétendentcombattrepour ladéfaitedescroisésetlavictoiredel’islam.Or,sans prendre encompte ces motivations fort divergentes, il est biendifficile d’agir sur les réseauxde sympathisantsqui,seuls,assurentlapersistanceduterrorisme. Parlerde«guerre»danscecombatrisqueaussideconduireàdeschoixstratégiquescontestables. Laguerreestaffairedemissilesetdebombes,orlecombatcontreleterrorismedemandedetoutautres moyens.Silesinvestissementssontconcentréssurlesarmes,l’étudeapprofondiedel’adversairerisque

demanquerdemoyens.CommelerappelleHolmes,en2006,dansl’ambassadeaméricaineàBagdad,sur

les mille employés sixseulementparlentcourammentl’arabe… Les soldats américains ontsouvent l’impressionquelesIrakiensnecomprennentquelelangagedelaforce,«pourtanteux-mêmesneparlent pasunmotd’arabe 84 ».D’unautrecôté,lesforcesd’occupationaméricainesontperdulaguerrede propagande,décisivepourconquérirlasympathiedelapopulationetaffaiblirlesterroristes.Lesimages delatorturepratiquéedanslaprisonirakienned’AbouGhraib,diffuséestoutautourduglobe,ontporté

uncoupdur à la réputationdes États-Unis comme défenseur des droits de l’homme etdes valeurs démocratiques. Surleplanintérieur,lesdégâtsnesontpasmoinsgraves.Déclarerl’étatdeguerrepermeteneffetde suspendre libertés et garanties personnelles dans le pays, de renforcer l’exécutif au détriment du législatif,sansparlerdel’éducationmanichéennequel’oninfligeàsaproprepopulation.Toutecritique delapolitiquegouvernementaleestqualifiéedetrahisondelapatrie,decoupbascontrelemoraldes troupes;orlalibrecritiqueestuneacquisitionprécieusedeladémocratie.Leseffetsd’une«guerre contreleterrorisme»sontparticulièrementdangereuxparcequecelle-cipourraitnejamaiss’arrêter;la suspensiondesloisrisquedoncdedurerindéfiniment.L’unedesconséquenceslesplusnuisiblesdecette situationestl’atteinte portée austatutde la vérité dans la vie publique dupays. Le rapportde la commission Baker-Hamilton, publié à l’automne 2006, constate que, depuis la guerre d’Irak, le gouvernementaméricainasouventcherchéàécarterlesinformationsquiallaientàl’encontredesa politiqueetquecerefusdetenircomptedelavéritéaeudeseffetsnéfastes.Lerapportleditentermes mesurés mais fermes : « Il est difficile d’établir une bonne politique quand l’information est systématiquement réunie de manière à minimiser les divergences avec les objectifs politiques. » Autrementdit,dansnombredecaslegouvernementaméricainaconsidérélavéritécommequantité négligeable,quel’onpeutsacrifiersanshésiteràlavolontédepuissance. Ceconstatn’estpasvraimentunesurprise,sicen’estparsasource,unecommissionofficielle bipartite;lesexemplessusceptiblesdel’illustrernemanquentpas.Lapréparationetledéclenchementde laguerrecontrel’Irakreposaientsurundoublemensongeouunedoubleillusion,àsavoirqu’Al-Qaida étaitliéaugouvernementirakienetquel’Irakpossédaitdesarmesdedestructionmassive,nucléaires, biologiquesouchimiques.DepuislachutedeBagdad,cetteattitudedésinvolteàl’égarddelavéritén’a pasdisparu.Aumomentmêmeoùlemondeentierdécouvraitlesimagesdetortureetlesrécitsdemiseà mortdanslaprisond’AbouGhraib,legouvernementaméricainaffirmaitqueladémocraties’installait solidementenIrak.Alorsquedescentainesdeprisonnierscroupissentdepuisdelonguesannéesdéjà dans le camp de Guantánamo, sans jugement ni possibilité de se défendre, soumis auxtraitements dégradants,ildéclarequelesÉtats-Unismettentleursforcesauservicedesdroitsdel’homme. Ilyadequoiêtreinquietdevantcetteévolution,carelleseproduitnondansunpayssoumisàla dictaturetotalitaireouàunordretraditionnelrépressif,maisdanslapremièredémocratiedumonde.Il estdoncpossible,malgrélepluralismedespartisetlalibertédelapresse,deconvaincrelapopulation d’unedémocratielibéralequelevraiestfaux,etlefaux,vrai.Lesresponsablesdecettesituationsont,en premierlieu,lesinstitutionsoùseforgel’opinionpublique:gouvernement,parlement,grandeschaînes detélévision,journaux.L’actionpolitiqueseréduisantdeplusenplusàlacommunicationpolitique,la majoritédelapopulations’estlaisséemporterparlesentimentdepeur.Lebesoindeprotégersavie, d’assurerlasécuritédessiens,d’éliminerlesmenacesjugéesimminentesafaitoublierlesprécautions habituelles,légalesoumorales.Contrôleretévaluerlesinformations,argumenteretraisonner,tousces actesontétéperçuscommel’indiced’unmanquedecourageetdesensdesresponsabilités. Ladescriptionhobbesiennedesrapportshumainscommedominésessentiellementparlapeurn’est pasvraieengénéral,maisellepeutledevenirsiceuxquicontrôlentlacommunicationpubliquenous persuadentquenoussommesentourésd’ennemisetdoncengagésdansuneguerreimpitoyable;ceserait làunnouvelexempledeprophétiequicréelaréalitéparelleannoncée.Faceaudangerdemort,tousles coupssontpermis.Orlapeurestmauvaiseconseillèreetilfautavoirpeurdeceuxquiviventdansla peur.Unfilmrécent,LesEnfantsdel’homme,duréalisateurAlfonsoCuaron,illustraitbiencedanger:si lapopulationpensequetouslesétrangersreprésententunemenace,elleneverraaucuninconvénientàce qu’onlesparquedansdescampsdeconcentration.Ontrembleàl’idéedecequepourraitêtrelaréaction

dugouvernementaméricainàunnouvelattentatcomparableàceuxdu11septembre2001:ramenerà

l’âgedepierrelepaysdontondécidequ’ilestresponsable,commeonavaitmenacédelefairepourle Pakistan?Lâcherdesbombesnucléairessurlesprésuméscoupables? Danslespaystotalitaires,lavéritéestsystématiquementsacrifiéeàlaluttepourlavictoire.Mais dansunÉtatdémocratique,lesoucidevéritédoitêtresacré:sontenjeulesfondementsmêmesdu régime.Cequ’avaitbiencomprisGermaineTillion;membre,àParis,d’undespremiersréseauxde

résistancecontrel’occupationallemande,elleavaitrédigéen1941untractdanslequelelleappelaitses

compagnonsdecombatànejamaistransigeraveclavérité,mêmesicelanedevaitpasimmédiatement contribueràlavictoire:«Carnotrepatrienenousestchèrequ’àlaconditiondenepasdevoirlui sacrifierlavérité 85

Lafinetlesmoyens

Cen’estpasseulementsurleplandel’efficacitémilitairequelesrésultatsd’unetellestratégie restentdouteux;deplus,laréductiondesrapportsinternationauxaucouple«amis-ennemis»estloin d’assurerlavictoiredel’idéalqu’onvoulaitdéfendre.Àsupposermêmequ’onsoitparvenuàéliminer lesporteursdumal,comments’enréjouir,sipourcelailafalluendevenirunsoi-même?C’estunautre dilemmeanciendesguerresconduitesaunomd’unbiensupérieur.PourapporterauxIndienslareligion chrétiennequienseignel’égalitédetousetl’amourduprochain,lesconquistadoreslessoumettentparla guerreetapprennentàhaïretàmépriserleursadversaires:lamoralechrétiennen’ensortpasgrandie. PourtransmettreauxAfricainslesbienfaitsdelacivilisationoccidentale,lesvaleursdeliberté,égalitéet fraternité,lescolonisateurseuropéensleurfontlaguerreetleurimposentunordrevenud’ailleurs,ils s’arrogentledroitdecommanderlesvaincusetbafouentleurdignitépersonnelle:lacivilisationn’en sortpasgrandie.PendantlaDeuxièmeGuerremondiale,lesbombardementsmassifsdespopulations civiles par l’aviationallemande suscitentl’indignationcar ils illustrentune fois de plus la logique manichéenneselonlaquellechezlesautrestoussontcoupables.VientlejouroùlesAlliésrecourentàla mêmetactique,escomptantbriserainsilarésistanceallemande:labarbaries’étendunpeuplusdansle monde. Quandl’inhumanitédel’unestsuppriméeauprixdeladéshumanisationdel’autre,lejeun’envaut pluslachandelle.Sipourvaincrel’ennemionimitesesacteslesplushideux,c’estencorelabarbariequi gagne.Lemanichéismenepeutcombattrelemanichéisme.Lastratégiequiessaiedecontrerlaviolence del’ennemiparuneviolencecomparableestcondamnéeàl’échec. Iln’estd’ailleurspasrarequelariposteàlaviolenceatteigneundegrésupérieuretnonseulement égalauchocquil’aprovoquée.«Laviolencen’engendrequelaviolence,dansunmouvementpendulaire quigranditavecletempsaulieudes’amortir»,écrivaitPrimoLevi 86 :constatqui,s’iln’estpasoriginal, n’enestpasmoinsjuste.Desexpériencesconduitesparlespsychologuesmontrentquelesêtreshumains onttoujourstendanceàrépondreauxagressionsparuneagressiond’undegréplusélevé,carlemalsubi leurparaîttoujoursplusgrandquelemalinfligé.Ontrouvefacilementdansl’histoiredesillustrationsde cetteamplification.Hitlerredoutait,nonsansraison,lamenacebolchevique;lesmoyensmisenœuvre pourlaneutralisersesontavérés,mêmepourlapopulationallemande,unremèdepirequelemal.Au

coursdelamanifestationdeSétif,enAlgérie,enmai1945,unecentainedeFrançaisontétémassacrés.

Lepouvoircolonialaréponduparunerépressiondontlesvictimessontestimées,selonlessources,entre

1500et45000,soitentre15et450AlgérienstuéspourchaqueFrançais.Lesbombesd’Hiroshimaetde

Nagasaki,siellesontpermisdepunirlesJaponaisdeleurpolitiquemilitaristeetdesinnombrables cruautésdontilss’étaientrenduscoupablesdanslaguerred’Asie,n’enconstituentpasmoinsuncrimede guerred’unemagnitudeinconnuejusqu’alors. Autreexemple,lacampagnemenéepar lesénateur McCarthycontrel’influencecommunisteaux États-Unis,danslesannéescinquante.Pourêtresûrdevaincrel’ennemi,lesmaccarthistesn’ontpas

hésitéàimitercertainesdesespratiques.Parmilesplusvirulentsanticommunistesfiguraientdurestedes ex-communistes : après avoir remplacé leur choixde cible par soncontraire,ils avaientgardé les habitudesstratégiquesléninistes.Dansplusieurspaysd’Amériquelatine,ledangerd’uncoupd’État provenantdel’extrêmegaucheaéténeutraliséauprixd’unedictaturemilitaire–responsable,elle,de

30000«disparitions»d’opposantsenArgentine,de35000casdetortureavérésauChili,del’abandon

desprincipesdémocratiqueslesplusélémentairesailleurs. EncedébutduXXI e siècle,lesattentatscontrelestoursjumellesdeNewYorkontprovoquéenviron

3000morts.Laguerred’Irak,déclenchéesousleprétexte(entièrementfallacieux,nel’oublionspas)de

punirlescomplicesdesattentats,acauséenquatreanslamortd’unnombresensiblementplusélevé

d’Irakiens,estiméen2007entre60000(parleIrakBodyCount)et600000(parlejournalmédicalThe

Lancet),soitentre20et200IrakienspourchaqueAméricaintué.Àforcedevoirl’ennemipartout,ilse

produitunesurenchèremalsainedanslechoixdemoyens,queGermaineTillionavaitstigmatiséeà l’époquedelaguerred’Algériedansunlivreautitrerévélateur,LesEnnemiscomplémentaires;le mêmescénarioserépèteaujourd’hui.Àl’époque,«labonneconsciencedeMassu[ledirigeantfrançais delarépression],c’estAliLaPointe[leposeurdebombesalgérien].Inversementlabonneconscience d’AliLaPointec’estMassu.Rigoureusementsansissue 87 .»Àlatorturepratiquéeparlesunsrépondent lesattentatsaveuglescommispardesindividusmanipulés,faiblesd’espritetenfantsdresséspourtueret mourir–etinversement.Oùs’arrêtelabarbarie?Bombarderceluiqu’ontientpoursonennemiest-il plus–oumoins–civiliséquedel’égorger? DanssonDiscourssurl’originedel’inégalité,Rousseaudécrivaitlamenacequiplanesurles hommeslorsqu’ilsrèglententièrementleurconduitesurl’idéequ’ilssefontdelamanièredontlesautres lesperçoivent.Musparune«ambitiondévorante»,parl’ardeurdes’élever«au-dessusdesautres», parlajalousieetlarivalité,ilsacquièrent«unnoirpenchantàsenuiremutuellement».L’avancéedela démocratieetlaglobalisationcontemporaineonteupoureffetd’uniformiserlafaçondontchacunsevoit etdontilvoitlesautres–cequiaenrichileterreaudel’envie,delajalousieetduressentiment.Le «noirpenchant»serenforceencorelorsquel’acteinitialestuneagression:lecycledesvengeanceset descontre-vengeances,quiseprésententsouventcommedesactesdejusticeoudejustesguerres,n’a aucuneraisondes’arrêter.Leseulmoyend’interromprelecyclec’est,commel’ontfaitTutuetMandela enAfriqueduSud,derenonceràpunirl’offensesubieparuneoffenseéquivalenteousupérieure.Ou encore,commeGermaineTillionenAlgériejustement,denepascombattrepourfairetriompherl’uneou l’autre cause, chacune juste auxyeuxde ses partisans, mais de rompre la « sombre bêtise de la mécanique 88 »etdesauverdesvieshumaines,enlesarrachantàlatorture,auxexécutions,maisaussiaux attentatsaveugles. Onpeutdouterqu’ilsoitpossibled’imposerlebienparlaforce.Plutôtqueparlamaxime«Lafin justifielesmoyens»,lesrelationsinternationalessemblentgouvernéesparcetteautre:«Lesmoyens l’emportentsur lafin».Karl Jaspers remarquaitqu’unedémocratiesechangeimmanquablementen dictaturelorsqu’ellechercheàconquérirlesautrespayspouryimposersesgénéreuxprincipes.«Ainsi laRévolutionfrançaisedevintladictaturedeNapoléon.Unedémocratieengagéedansdesconquêtes renonceàelle-même 89 .»Aujourd’hui,legouvernementdesÉtats-Unisetquelques-unsparmisesalliés souhaitentapportercertainesvaleurspolitiquesauxpeuplesduMoyen-Orientenoccupantetsoumettant

leur pays. Or la longue histoire des relations avec cette partie du monde risque de suggérer aux

populationsarabesetmusulmanesqu’ils’agitunefoisdeplusd’unprétexteetd’uncamouflage:nevient-

onpaschezeuxplutôtpours’assurerducontrôledesressourcespétrolièresoudesbasesmilitaires?Il

estnaïf,parailleurs,depenserqu’onpeutplaquerdesrèglesdevie«occidentales»dansn’importequel

pays:lavied’unesociétéestuntoutcohérent,unchangementicientraînesouventlàdesconséquences

indésirables.Enfin,soumettrelepaysaprèsl’avoirbombardé,aprèsavoirtuédesmilliersdepersonnes

etlaissésansabridesdizainesdemilliersd’autres,pratiqueremprisonnementsarbitraires,brutalitéset torture,cesontlàdesmoyensd’exporterles«valeursoccidentales»quilescompromettentdurablement. Ilexistepourtantunautremoyen,bienplusefficace,dediffuserlesvaleursquel’onchérit.C’estde lesproclamerhautetfort,etdelesincarnerpleinement:lesidéesetlesprincipesontunepuissance redoutable.Témointouslesrenversementsderégimeauseind’unÉtat.Lesgouvernementsdisposent toujoursd’uneforcemilitaireetpolicièrebiensupérieureàcelledesquelquesrévoltésquilesdéfient. Maiscesderniersincarnent,auxyeuxdepartiesimportantesdelapopulation,unidéaldelibertéetde justice,unepromessedevieplusdigneetplusheureuse.Lavaguedesoulèvementpopulairepermetdonc deneutraliserlaforcebrutedesgouvernants.Exportéeschezlesautres,cesidéespeuventégalement assurerlavictoiredesfaiblessurlesforts,commecelas’estproduitlorsduprocessusdedécolonisation auXX e siècle,animésouventpardesidées«occidentales»delibertéetd’égalité,maisdirigécontreles puissances coloniales de l’Occident. Malheureusement, les professionnels de la guerre par tous les moyenssous-estimenthabituellementlapuissancedesidéesetdesvaleurs.

Torture:lesfaits

Rienn’illustremieuxlesdégâtsd’uncombatillimitécontrel’«ennemi»quel’adoptiondelatorture

aurangdepratiquelégitime,commecelas’estproduitàlasuitedesattentatsdu11septembre2001.

Lesactesdetortureontétéattestésdansl’histoiredepuisl’Antiquité,etl’onpeutmêmeconstaterque cettepratiques’estrenforcéeaufuretàmesureques’affirmaitnotreidentitéhumaine.Pourinfliger délibérémentdelasouffranceàunêtresemblableàsoi,ilfautpouvoirsemettrementalementàsaplace, cequiestunecapacitéplusdéveloppéechezleshumainsquedanstouteautreespèce.Mêmesil’onen trouvelesprémisseschezlesprimates,seulslesêtreshumainspoussentàcepointlaprisedeconscience delaconscienced’autrui,imaginentautantcequel’autreimagine. Toutefois, l’omniprésence de ces actes a provoqué en réaction des tentatives pour les rendre légalementinadmissibles.Danslespayseuropéens,latortureaétéinterditeaucoursduXVIII e siècle;

danslemonde,parlaDéclarationdesdroitsdel’homme,en1948.Cetteinterdictionaétépréciséeet

codifiéeparlesConventionsdeGenèvede1949etconfirméesolennellementparuneautreConvention

desNationsunies,en1984,concernantla«tortureetautrestraitementsoupunitionscruels,inhumainsou

dégradants».Torturer,seloncesdocuments,signifieinfligeràquelqu’ununefortedouleurousouffrance, physiqueoumentale.Lasignatureaubasdesconventionsn’apasempêchélesgouvernementsdedivers paysderecouriràlatorturequandilsl’ontjugéenécessaire;cependant,ilsontfaitdeleurmieuxpour dissimuler cespratiquesetnier publiquementleur existence.L’interdictionn’estdoncpasrespectée strictement, les actes de barbarie n’ont pas disparu comme par enchantement ; mais un idéal de civilisationaétéposé,quiexerceuneffetdemodérationetdiminuefortementlenombredesviolences infligées. Plusieursformesdetorturefontpartiedel’arsenalrépressifdespaystotalitaires,commeaussides dictaturesmilitairesoudesÉtatspeusoucieuxdeprotégerleslibertésindividuelles.D’autrespaysn’y recourentqu’ensituationexceptionnelle,ainsientempsdeguerre.Commeonlesait,l’arméefrançaisea pratiquésystématiquementlatorturependantlaguerred’Algérie,mais,malgrélesnombreuxtémoignages

qui,dès1954,attestentcefait,ellenel’ajamaisofficiellementpréconisée.Seulsquelquesindividus

isolésontfaitouvertementl’élogedelatorture,ainsilejournalisteJeanLartéguydanssonromanLes

Centurionsen1960,lecolonelRogerTrinquierdanssonouvrageLaGuerremoderneen1961,ou,

beaucoupplustard,legénéralAussaressesdanssonlivreServicesspéciaux,en2001.Lanouveautédela

situationactuellerésideencequec’estlegouvernementaméricainlui-mêmequiproclamelanécessitéde

latorture.Àlasuitedecetterupture,lesujets’esttrouvéintroduitdansledébatpublic,oùl’ona

commencéàéchangertranquillementdesargumentspouroucontre…

Lepasdécisifaétéfranchile1 er août2002parundocument,appelécourammentTortureMemo,un mémorandumétabliparleServicedeconseillégalauprèsduDépartementdelaJusticedesÉtats-Unis. Faceàlamultiplicationdesprotestationscontrelestorturesinfligéesauxprisonniersparlesagentsdu gouvernementaméricain,faceaussiàlamenacedepoursuitesjudiciairescontrelestortionnaires,ce mémorandumpréciselesraisonslégalespourlesquelleslesactescommisrestentlicitesetnerelèvent pasdelatorturetellequ’interditeparlesconventionsinternationalesetlecodelégaldesÉtats-Unis,

section2340A.LetexteestsignéparJayBybeemaisilaétérédigéparJohnYoo,professeurdedroità

l’université de Californie à Berkeley. Il est adressé à Alberto Gonzales, alors conseiller légal du présidentdesÉtats-Unis. La stratégie dudocument consiste à admettre les violences subies par les prisonniers, mais à contesterleurqualificationde«torture»:ils’agitdoncd’unesortederedéfinitiondusensdecedernier mot,quipourtantnesemblaitpasposerdeproblème.«Certainsactes,ditleTortureMemo,peuventêtre cruels,inhumainsoudégradants,maisnéanmoinsnepasproduiredouleuretsouffrancedel’intensité exigée»pourêtrequalifiésdetorture.«Pourqu’unacteconstituedelatorture[…],ildoitinfligerune douleurdifficilementsoutenable.Ladouleurphysiquesequalifiantcommetorturedoitêtreéquivalenteen intensité à la douleur qui accompagne les blessures physiques sérieuses, entraînantl’incapacité des organes,ladétériorationdesfonctionscorporellesoumêmelamort.Pourqueladouleuroulasouffrance mentalesequalifiecommetorture[…],elledoitprovenird’undommagepsychologiquesignificatif, d’uneduréesignificative,c’est-à-direseprolongeantpendantdesmois,voiredesannées.»Latechnique de«privationsensorielle»,parexemple,largementutiliséedanslesinterrogatoiresdesprisonniers,n’en relève pas : «Alors que beaucoupde ces techniques représententuntraitementcruel,inhumainou dégradant,ellesneproduisentpasdouleursousouffrancesdel’intensitérequisepour convenir àla définitiondelatorture 90 .» Cedébatpurementterminologiques’estpoursuiviplusrécemment,aprèsqueleCongrèsainterdit,en décembre 2005, nonseulementl’usage de la torture mais aussi les traitements cruels, inhumains et dégradants.ParunnouveauMemo,leDépartementdeJusticeaautorisélesagentsdelaCIAàfrapperles prisonniers,à les exposer aufroidetà la chaleur extrêmes,à simuler leur noyade (supplice de la baignoire,water-boarding),cardetellespratiques,déclareledocument,n’ontriendecruel,d’inhumain oudedégradant.Cemêmesuppliceadéfrayélachroniqueàuneautreoccasion:troisjihadistes,parmi

lesquelsle«cerveau»du11Septembre,KhaledSheikhMohammed,ontétécapturésen2002,conduits

dansunebasemilitaireaméricaineenThaïlandeetsoumispeuaprèsàcettetorture.Cescombattants endurcisn’ontpurésisterquependantuneoudeuxsecondesavantdedemandergrâce;cesséancesde

tortureontétéfilmées.En2005,ledirecteurdelaCIAresponsabledesopérationssecrètesadécidéde

détruirecesbandespourqu’onnepuissepoursuivresessubordonnés,admettantdonctacitementqu’il s’agissaitbiendetorture 91 .Néanmoins,ennovembre2007,interrogéparunecommissionduSénat,le futurAttorneyGeneral (équivalentduministredelaJustice),Michael Mukasey,aencorerefuséde qualifierde«torture»lesupplicedelabaignoire,carcettepratiquefaittoujourspartiedesméthodes utiliséesdanslescentresd’interrogatoire.L’exécutifaméricainproscritdonclemotmaisadmetlachose. Cen’estpascedocumentquiintroduitlesactesdetorture;maisc’estluiquilesrendlicitesetparlà inciteàlesgénéraliser.Leprésidentl’aapparemmentconsidérécommeunéclairageutiledesprincipes juridiquesetilaexprimésagratitudeenassurantlapromotiondeBybeeetennommantGonzales,après

sapropreréélectionen2004,auposted’AttorneyGeneral.Ildevientàpartirdelàcourantdevoiret

d’entendrelescommentateursdesmédiasaméricainsdéfendreouvertementl’usagedelatorture,faisant paraîtredesarticlessousdestitresalléchantsdugenre«Çamarche!»,sanssepréoccuperdavantage desjustificationslégales.Plusieurscandidatsrépublicainsàl’investiture,pourl’électionprésidentielle

de2008,sesontdéclarésenfaveurdelatorture.Lesujetentreaussidansledébatacadémique,etilse

trouvedesprofesseursderenompourfournirdesargumentsjuridiques,politiquesetmorauxenfaveurde

latorture.OnpeutenlireunéchantillondanslevolumecollectifTorture:ACollection 92 : cesont, notamment,AlanDerschowitzdeHarvard,JeanBethkeElshtaindel’universitédeChicago,OrenGross del’universitéduMinnesota,SanfordLevinsondel’universitéduTexas,RichardPosnerdelaChicago LawSchool.Lacondamnationdelatorturecessed’êtreuneévidenceetdevientunequestionsurlaquelle lesavisdivergent,commeentémoigneletitreduvolumeTheTortureDebateinAmerica 93 .Onpeut imaginerqueserontbientôtcréésdeschairesetdesdépartementsenseignantlepourquoietlecommentde latorture… LadiffusiondesphotographiesprisesàAbouGhraibapermisdemesurerl’undeseffetsdecette acceptationouvertedelatorturedanslesinstructionsgouvernementalesetdansl’opinionpublique.Ce querévèlentcesimagesn’estpaslasimpleexistencedelatortureinfligéeparlepersonnelaméricainde laprison:l’informationétaitconnuedepuislongtemps.Lanouveauté,c’estlefaitmêmequedesphotos aientétéprisesetqu’ellesaientcirculéassezlibrement.Ilreflète,biensûr,labanalisationdelaphoto numérique;maisilcomporteaussid’autressens.Certains«photographes»cherchentàseprotégerainsi detoutepunitionfutureetcommuniquentlesimagesàleurssupérieurs(maisceux-cilesrassurent:ils fontdubontravail!).D’autresparmicessoldatsdevenusgardiensdeprisonvoudraientpouvoirse souvenirdesexpérienceslesplusextrêmesauxquellesilsontétéconfrontés,etlesmontrerunjouraux amis.«Ilfautquetuvoieslesphotos!»écritàsonamiel’unedesphotographes 94 . Lesimagessonteneffetpeubanales.Unefemmesoldatconduitunhommenuavecunelaissede chien,uneautreposeàcôtéduvisagecouvertd’ecchymosesd’unhommemort,desprisonniersnusàla têteencapuchonnéesontentasséslesunssurlesautresenunepyramidehumainesousleregardenjoué d’unhommeetd’unefemme;etainsidesuite.Lesphotosn’ontpasétéprisesencachette,bienau contraire:cequ’ellesmontrentestperçucommenormal.Ilestclairquecessoldats,quifigurentsouvent dansl’image,n’ontnullementl’impressiond’accomplirdesactesdignesdereproche;etilnes’agitde touteévidencepasd’écartssadiquesindividuels.Labanalisation,voirelavalorisationdelatortures’est

produiteàunevitesseremarquable(noussommesen2004).

Ondoitdistinguericientrel’attitudedesapologistesdelatorturedanslesmédiasouàl’universitéet celledesreprésentantsofficielsdugouvernement.Cesderniersneveulentpasadmettrequedesactesde torturesontcommissurleterritoiredesÉtats-Unis.C’estpourquoiilspréfèrentqueles«interrogatoires musclés»desprisonniersennemisaientlieunonsurplacemaisàl’étranger,soitdanslesgeôlesdespays alliés,telsAbouGhraibenIrakouBagramenAfghanistan,soitdanslesprisonssecrètesdelaCIA,ou encoredanslesbasesmilitairesaméricaines,commeauKosovo(dit-on)ouàGuantánamo.Unesorte d’ironiesinistrevientdufaitquecettedernièrebaseestsituéeàCuba,paysconnupoursestransgressions desdroitsdel’homme;c’estgrâceàcettesituationhorsdeleurpropreterritoirequelesÉtats-Unis peuventyenfreindrelibrementcesmêmesdroits.Ilsemblebienaussique,commel’établitunrapportdu Conseildel’Europe,desprisonssecrètesdanslesquellesonaenferméettorturédessuspectsaientété installéesenPologneetenRoumanie.Lechoixdulieuestprobablementdûaupassétotalitairerécentde ces deux pays et à la plus grande tolérance envers les transgressions de la loi qu’y ont acquis gouvernementetfonctionnaires,ouencoreàleuralignementsystématiquesurlapolitiqueaméricaine, perçucommenécessairefaceauvoisinrusse(onadumalàimaginerquedetellesprisonspuissent passerlongtempsinaperçuesenGrande-BretagneouenFrance).Maiscelasignifieaussiquelesservices secretsaméricainsnerépugnentpasauxpratiquestotalitaires. Pourlamêmeraison,legouvernementaméricainainventéunecatégoriejuridiqueinédite,celledes «ennemiscombattantsillégaux».Engénéral,lesauteursdeviolencedirigéecontrelapopulationse répartissentclairementendeuxgroupesqui,unefoisarrêtés,relèventdelégislationsdifférentes,mais possèdenttoujourscertainsdroits.Entempsdepaix,cesontdescriminels,protégésdanstoutÉtatde droitparcequ’onappellel’habeascorpus,défenduspardesavocats,jugésenaccordavecleslois.En tempsdeguerre,cesontdessoldatsennemisqui,encasdecapture,doiventêtretraitésenaccordavec

lesconventionsinternationales.Dansquellecatégorieclasserlesterroristesd’Al-Qaida?Commeils n’appartiennentpasàl’arméerégulièred’unpaysquiauraitsignélesConventionsdeGenève,ilsne peuventdoncseréclamerdeleurprotection.Relèvent-ilsalorsdelalégislationordinaire?C’esticique laformule«guerrecontreleterrorisme»montretoutesonutilité:puisqu’ils’agitd’une«guerre»,les loisdutempsdepaixnes’appliquentpas;maispuisqu’ellen’estpasdirigéecontreunautrepays,les conventionsinternationalesn’entrentpasnonplusenlignedecompte!Etcommecette«guerre»peutne jamaiss’arrêter,legouvernementquiladéclareseplacepouruneduréeindéfinieau-dessusdeslois nationalescommedesnormesinternationales. La nouvelle catégorie d’« ennemis combattants illégaux» permetprécisémentde soustraire les individusappréhendésàtoutrèglement,àtoutenorme,doncdepratiquerlatorture.LeTortureMemo tenaitcomptedecetteopportunitéet,aprèsavoirénumérélesautresdéfensescontrelesaccusationsde torture,concluait:«Danslescirconstancesactuelles,lanécessitéoul’autodéfensepeuventjustifierdes

méthodesd’interrogatoirequiviolentlaSection2340A.»LaConventiondel’ONUde1984précisait

pourtant:«Aucunecirconstanceexceptionnelle,quecesoitl’étatdeguerreoulamenacedeguerre, l’instabilitéintérieureoud’autresurgencespubliques,nepeutêtreinvoquéecommejustificationdela torture.» Cette(grosse) exceptionmiseàpart,lemémorandumniequelesactesobservésrelèventdela torture.Pourqu’ilyaittorture,suggère-t-ilcommeonl’avu,ilfautqueleprisonnierperdeunejambeou unbras, qu’il ne puisse plus jamais se tenir debout, que sonfoie éclate ouqu’il devienne à vie incontinent,ouencore,ditleMemosansrire,qu’ilsoitmort!Latorturequiconsisteàfairesouffrir devantleprisonniersesêtresproches,parexemplesafemmeousesenfants,nesequalifiepas,puisque luin’yperdaucunorganevital.Surleplanmental,ilfautquelafolieprovoquées’installepourdebon:

c’estseulementsiellenes’atténuepasauboutdequelquesannéesqu’onpourra,rétrospectivement, constaterlatorture.Danstouslesautrescas,iln’yapasdetorture,etlesÉtats-Unisaurontrespectéles conventionsinternationales. Rappelonsenquelquesmotsenquoiconsistentlestraitementsinfligésauxprisonniers,qui«nese qualifientpascommetorture»,telsqu’ilsontétérapportésparlapresseinternationale.Danslesprisons disséminéesdansdiverspaysdumondemaisendehorsdesÉtats-Unis,lesprisonnierssontrégulièrement violés,suspendusàdescrochets,noyésdansunebaignoire,brûlés,attachésàdesélectrodes,privésde nourriture,d’eauoudemédicaments,attaquéspardeschiens,battusjusqu’àavoirdesosbrisés.Dansles basesmilitairesousurleterritoireaméricain,ilssontsoumisàlaprivationsensorielleouàd’autres traitementssensorielssystématiques.Onleurposeuncasquepourqu’ilsn’entendentrien,unecapuche pour qu’ils ne voientrien, des masques chirurgicauxpour empêcher l’odorat, des gants épais pour neutraliserletoucher.Ouonleurinfligeun«bruitblanc»permanent,ouonalterneirrégulièrementbruit violentetsilencetotal.Onlesempêchededormir,soitengardantalluméejouretnuitunefortelumière électrique,soitenlessoumettantàdesinterrogatoiresquipeuventdurerjusqu’àvingtheuresd’affilée, pendantquarante-huitjoursdesuite.Ouonlesfaitpasserd’unfroidextrêmeàunechaleurextrême,et inversement. Aucune de ces techniques, on le voit, ne provoque la « détérioration des fonctions corporelles». Unterroristecitoyenaméricainquis’estconvertiàl’islam,JosePadilla,accuséd’avoircomploté contrelesÉtats-Unis,aétédétenudansuneprisonmilitaireaméricaineàCharleston,enCarolineduSud. Pendantlesdeuxpremièresannées,ilestprivédetoutcontactaveclemondeextérieur.Ilnerencontreni les membres de sa famille, ni des avocats (puisqu’il n’est pas un criminel mais un « ennemi combattant»),nimêmesesgeôliers.Ilnevoitpasquiluiapportelanourriture,ilestenfermédansune cellulededeuxmètressurtroissansaucunefenêtre,auxmurscapitonnés.Pendantplusieursjoursetnuits, unefortelumièrel’éclaire,ensuiteilestplongédansl’obscuritétotale.Iln’aaucunemontre,nepeut mesurerletempsquis’écoule.Iln’arienàlire,rienàregarderetnepeutparleràpersonne.Quandil

essaiededormir,ilestréveillépardesbruitsviolents.Onleconduitauxinterrogatoiresencapuchonné, lesoreillesbouchées,ensuiteildoitresterdeboutpendantdesheures,toujoursaveuglé.Onneserapas étonnéd’apprendrequesonentendementparaîtaujourd’huialtéré:ilestdansunétatpermanentde

passivitéetdepeur,«commeunmeuble»,disentsesavocatsactuels.Àsonprocèspendantl’été2007,à

laquestiondesavoirs’ilaététorturé,ilrépètemécaniquementcetteréponse:«C’estunsecretd’Étatet onm’ainterditdevousenparler.»Onsedemandesidetelstraitementsdoiventêtreconsidéréscomme physiquesoumentaux,ous’ilestmêmepossibledeséparerlesdeuxespèces. Ajoutons enfin que, si la torture est plus ou moins ouvertement assumée par le gouvernement américain,lesdirigeantsdespaysalliésauxÉtats-Unis,etnotammentceuxdel’Unioneuropéenne,ne peuventconsidérerqueleurpropreresponsabilitén’entrepasenjeu.Lesservicessecretsdeleurspays

collaborent activement avec les services américains correspondants, et leur livrent informations et contactsconduisantàdesarrestations,doncéventuellementàlatorture.Cegenredepratiques,pourtant avéré, n’a provoqué aucune condamnation officielle de la part des gouvernements français, ou britannique,ouallemand;orquineditmotconsent.Oncomprendduresteleurréticence:lesalliés,

qu’ilssetrouventenEurope,enAsieoudanslesAmériques,dépendentpourleursécuritédesÉtats-

Unis;ilsn’ontdoncpasledroitmoraldecondamnercesméthodessienmêmetempsilsbénéficientde

leursrésultats.Etlesgouvernementsnesontpasseulsencause:danslamesureoùlapopulationdetous

cespays–vousetmoi–neréagitpascontrelatorture,elleserendcomplicedesaperpétuation.

Torture:ledébat

Ons’indignesouvent,etàjustetitre,qu’onaitputorturerdesinnocents.Ilfautpréciserque,dansun certainnombredecas,lespersonnestorturéessontbiencoupablesdediverscrimesoud’intentions criminelles,qu’ellesonteffectivementtuéouvoulutuer.Commepourlapeinedemort,sil’onveut s’opposeràlatorturecommetelle,ilfautévidemmentpartirdecescas-là. Pourconfronterlesjustificationsdonnéesauxactesdetorture,ondoitd’abordmettredecôtéles faux-semblantsduTortureMemo.Celui-ciprocède,paradoxalementpourundocumentlégalrédigépar desjuristescompétents,d’uneformedepenséemagique:ilfaitcommesil’onpouvaitagirsurleschoses enenchangeantlenom.Cen’estpasparcequ’onaditqu’onn’appelleraitpas«torture»ladestruction systématiqued’unepersonnecommePadillaquecesactescesseraientd’êtreunetorture.L’usagecommun comme les textes des conventions internationales désigneraientces pratiques comme relevantde la torture,laréalitén’enestnullementmodifiéeparleurnouvelleappellation.Ilenvademêmepourles tentativesplusrécentes,dansd’autresdiscoursduprésidentdesÉtats-Unis,d’exclurecertainsactesdela catégorie«traitementcruel,inhumainoudégradant».L’excusequiconsisteàdirequ’ilsneseproduisent passurlesolaméricain,alorsmêmequ’ilssontl’effetdedécisionsgouvernementalesaméricaines,est égalementunartificepurementformelquichercheàseconformeràlalettredelaloipourmieuxcacherà quelpointiltrahitsonesprit. Pourcomprendrelesraisonsdelatortureilfautdoncsetournernonverslestexteslégauxmaisvers les propos de ses défenseurs, qui à la fois reflètent et forment l’esprit des décideurs politiques. L’argumentqu’onrencontreleplussouvent,déjàélaboréparlesdéfenseursfrançaisdelatorturecomme LartéguyouTrinquier,aétéappeléauxÉtats-Unis«tickingbomb»,labombe-qui-va-exploser;ilaété popularisérécemmentparlasérietéléviséeaméricaineVingt-quatreHeures.Leschémaestlesuivant:

imaginezquevousarrêtiezunterroristequiainstalléunebombe,voussavezqu’ellevaexploserdansune

heuremaisnonoùellesetrouve.Acceptez-vousdelaissermourirmillepersonnesdansl’explosion(cent

milledanslecasd’unebombenucléaire!)pournepasavoirvouluentortureruneseule?Sivous

répondezparlanégative,vousdécidezquelatortureestadmissible,voirerecommandabledanscertains

cas.Àpartirdelà,ilsuffitdeselivreràuncalculdesgainsetdespertes:mêmeuneseuleviehumaine

estirremplaçableetinappréciable,ellelégitimedonclatorture–surtoutqu’ils’agitd’unméchant…

Auvrai,cecasn’estfréquentquedanslesplaidoyerspourlatorture,guèredanslemonderéel.Il

demandelaconjonctiond’untelnombredecirconstancesquelasituationdevienthautementimprobable:

connaîtrel’existencedelabombeetl’heuredesonexplosion,savoirquiestlecoupableetl’attraper exactementaubonmoment,s’assurerquecettecaptureresteignoréedesescomplicespourqu’ilsne déplacentpaslabombe,obtenirlesbonsaveuxdupremiercoup,etainsidesuite.Cescénarioconvient bienauxfilmsàsuspenseoupeut-êtreauxcoursdephilosophiepremièreannée,oùl’onétudielamorale utilitariste.Ils’agitd’uncasdeconsciencesuggestif–maisquinecorrespondnullementàlapratiquede latorturetellequ’onpeutl’observer.EnAlgérie,l’arméearrêtetoutepersonnequiluiparaîtsuspecte pourquelqueraisonquecesoit,noncellesdontellesaitqu’ellesontdéjàplacéleurbombe;elleles torturepourdécouvrirquisontsesennemisetoùilssecachent. Danslalittératureaméricainesurlaquestion,onciterégulièrementlecasd’AbdulHakimMourad,

torturéàManilledanslesPhilippines,entrele7janvieretlami-avril1995,commeuncasoùlatorture

auraitpermisd’empêcherunattentat:celuiquidevaitviserlepapeJean-PaulIIaucoursdesavisite

danscettevillele12janvier.Onvoitaussitôtquecetenchaînementnepermetguèredejustifierlatorture

pendantlestroismoissuivantl’aveu,moisaucoursdesquelsMourad«avoue»d’autresplans,restésà l’étatd’ébauche.Mêmel’attentatcontrelepapeestempêchégrâcenonàlatorture,maisàl’arrestation deMourad.Etcommentutilisercetargumentdel’urgencepourdesdétenuscommeceuxdeGuantánamo, qui croupissent depuis des années dans leur geôle ? De plus, tout le raisonnement repose sur un événementfutur,oronsaitquelaprédictiondel’avenirn’estpasunescienceexacte.Ya-t-ilvraiment unebombe?Va-t-elleexploser? Laissonsdoncdecôtécecasimaginaire,etpartonsdelapratiquedelatorture.Celle-ciestutilisée en particulier lorsqu’une armée affronte une guérilla. Le but de la torture, c’est de collecter des informationssurl’ennemi,qu’onnepourraittrouverd’aucuneautremanière,puisquesouventonignore mêmequiestennemietquinel’estpas.C’estenfaitlagranderaisondonnéepoursajustification:cette guerren’estpascommelesautres,dit-on,elleestparticulièrementféroce,etcetennemiestsiaffreuxque, s’ilgagne,nousrisquonsdeperdrenosbienslesplusprécieux.Onneparviendraàlevaincrequ’ennous servantànotretourdemoyensillégaux.C’estàpeuprèslapositionassuméeouvertementparleprésident desÉtats-Unisqui,enréponseauxcritiquessurlesméthodesd’interrogatoirepratiquéesparlaCIA, répond:«Lepeupleaméricains’attendàcequenoustrouvionsl’information,desrenseignementsqui peuventservirl’action,pourqu’onpuisseleprotéger.C’estnotreboulot(job) 95 .» Onpeuttrouverinhumainetdégradantd’avoiràentrerdanscedébat,commes’iln’existaitplus d’intuitioncommuneàtouslesêtreshumainsselonlaquellelatortureestinadmissible.Mais,puisquele débatestouvert,acceptonsprovisoirementd’argumenterdanssoncadre. CommelemontreHolmesdanssonlivre 96 ,chacundesélémentsdeceraisonnementpeutêtremisen question.D’abordrienneprouvequel’informationobtenuesouslatorturesoitvraie.Ainsiquel’ont remarquélesphilosophesdetoutel’histoireoccidentale,d’AristoteàBeccariaenpassantparMontaigne etHobbes,cesaveux(ouleurabsence)nousrenseignentbiensurlescapacitésderésistancedusupplicié, maisrestentpeufiablespourcequiconcernelecontenudel’interrogatoire.Témoinlesinnombrables aveuxextorquésaucoursdesprocèsdesorcellerie,auXVI e siècle,touspourtantplusfantaisisteslesuns quelesautres.OnaremarquédurestequelesaveuxétaientparticulièrementnombreuxenAllemagne– nonparcequelediableyavaitéludomicile,maisparcequelesméthodesdetortureétaientplusdures. Laconditionprésentéeaujourd’huicommeindispensable,n’avoirrecoursàlatorturequesitousles autresmoyenspourcollecterdel’informationsontépuisés,nepeutêtreclairementdéfinie:lesmoyens d’ungrandÉtatmodernesontinnombrables,onnepeutjamaisêtresûrqu’ilsonttousétéutilisés.Defait, pourquelesinformationsrecueilliespuissentserecouper,ilfautratisserlarge,etilestcertainquel’on

tortureraaussidesinnocents.Ortorturerrevientàpunirquelqu’unavantdesavoirs’ilestcoupable,ce quicontrevientauxplusélémentairesprincipesdudroit:unsoupçonn’estpasunepreuve,tandisquela punition,elle,estbienréelle. Examinonsl’argumentsurleterrainoùilachoisideseplacer.Latortureestnécessaire,dit-onen substance,pourgagnerlaguerre:c’estunejustificationparl’utilité.Onestpourtantloinducompte. L’exemplefrançaisdelaguerred’Algérieestparlantàcetégard.Latortureyétaitpratiquéeparl’armée pourcombattrelesattentatsterroristes.ElleluiapermiseneffetdedémantelercertainsréseauxduFLN etdegagnerla«batailled’Alger»;pourtantelleaamenéaussilaFrance,indirectement,àperdrela guerre.Lesrécitsdetorturesinfligéesontsoudélasolidaritédelapopulationmusulmane;àlaplacede chaquecombattantarrêtéplusieursnouveauxsesontlevés,biendécidésàlevenger:lapartiedela populationindigènequijusque-làrestaitneutreabasculédansl’opposition.L’hostilitéàlaguerredansla métropole même a été largement motivée par ces mêmes récits. À son tour, l’opinion publique internationaleetlesgouvernementsdeplusieurspaysinfluentsontbasculéducôtédesindépendantistes algériens : la déterminationfrançaise de maintenir unÉtat de droit étant mise endoute, la cause n’apparaissaitpluscommejuste. Lesmoyensillégauxutilisésaujourd’huiparlegouvernementaméricainpourcombattrelesterroristes n’ontpasdiminuéleurnombrenileurviolence;bienaucontraire,ilssontdevenusunargumentpour recruterdenouveauxjihadistesquiserévèlentencoreplusnocifs:sachantque,s’ilssefontprendre,ils risquentlatorture,ilschoisissentdemourirenkamikazes.Enmêmetemps,lesmaigresavantagesobtenus grâceauxinterrogatoiresmusclésd’AbouGhraibontétéréduitsànéantparl’effondrementduprestige moralaméricain;cequidevaitrapprocherlavictoirefinalel’arendueencorepluslointaine.Carpour gagnercecombat-là,legouvernementestobligéd’avoirdesoncôtélasympathiedelapopulationdans lespaysmusulmans;orilestdifficiled’yparvenirsil’onestprécédéd’uneréputationdetortionnaire.

CequesembleavoircomprislecommandantdesforcesarméesaméricainesenIraken2007,legénéral

DavidPetraeus,quiadéclaréàsestroupes:«Au-delàdufaitquedetelsactessontillégaux,l’histoire montrequ’ilsnesontsouventniutilesninécessaires 97 .»Maiscettedéclarationn’apaseud’effetnotable surlapolitiquedupays. L’argument«utilitariste»échoueàjustifierlatorture.Peut-onimaginerqueceuxquis’enserventne s’ensoientpasaperçus?Difficilement.Maisalors,uneautreraisondoitmotiversonusage,uneraison qu’ilestplusdifficiled’admettreenpublicoumêmesimplementdevantsoi.Cetteraisonestpourtant assez bien exprimée par la formule « il faut terroriser les terroristes ». Ils nous ont fait un mal épouvantableentuantdesinnocents,eninstillantlapeurpartout,enmenaçantnosvaleurslespluschères; ilfautvengercetaffrontenlesfaisantsouffrirautantquenous,voiredavantage.Ilfautleurmontrerque noshabitudesdémocratiquesn’ontpasentaménotredureté.Ils’agitàlafoisderéparersymboliquement lepassé,enleurinfligeantcemalcomparable(loidutalion),etdeleurenvoyerunmessageconcernant l’avenir,pourqu’ilssachentàquois’attendre.Terroriserlesterroristes,celasignifieaussiquenous sommesprêtsàdevenirleurimageenmiroir,desterroristesencoreplusdécidésqu’eux. C’estcebesoindepunirlesauteursdumalquel’onasubiquiexpliquedenombreuxcasdetorture au cours de l’histoire, et c’est là qu’on trouve la véritable raison de la torture assumée par le gouvernementaméricain,comme,pluslargement,del’appuiqu’ilatrouvéauprèsdesapopulationpour engagerlaguerreenIraketl’embarquerdansune«guerreauterrorisme»généralisée.Ilss’expliquent nonparlesargumentsjuridiquesinvoquésniparlebesoindedéfendrelesprincipesdeladémocratieet lesacquisdelacivilisationoccidentale,maisparlapeurquis’estemparéedesdirigeantsdupayset qu’ils ont communiquée à leurs concitoyens. La menace de mort, réelle ouimaginaire, entraîne la conclusion«toutestpermis». Lechoixdelatorturecommeterreurderétributionapporteunesatisfactionintérieureàceluiquila pratique,mêmes’iladumalàl’admettre.Aprèsavoirétéblesséethumiliéparl’agression,ilpeut

maintenanthumilier àsontour ceuxqu’il assimileàsesagresseurs,etretrouver sonestimedesoi. Commel’expliqueunanciendelaguerred’Algérie,quaranteansaprèslesfaits:«Onpouvaitressentir unecertaineformedejubilationàassisteràdesscènesaussiextrêmes…Faired’uncorpscequ’ona enviedeluifaire 98 …»Réduirel’autreàl’étatd’impuissancecomplètevousdonnelesentimentd’une puissancesuprême.Sentimentqueprocurelatorturebienplusquelemeurtre,quinedurepas:aussitôt mort, l’autre devientobjetinerte etne permetplus cette jubilationqui vientde ce qu’ontriomphe pleinementdelavolontéd’autrui,sansqu’ilcessed’existerpourautant.Violerunefemmedevantson mari,sesparentsousesenfants,torturerunenfantdevantsonpère,celaproduitenrevancheuneillusion d’omnipotence,unesensationd’atteindreàlasouverainetéabsolue.Transgresserainsilesrèglements humainsvousfaitvoussentirprochedesdieux. Cenesontpasquelquessadiquesisolésqui éprouventcesentiment;cesontdetrèsnombreux individus,maisseulementdanslesconditionsexceptionnellesdelaguerre–nouvelleraisonpournousde nepas interpréter laluttecontreleterrorismecommeuneguerre,c’est-à-direunesituationoùl’on suspendtouteslesnormeslégales.Iln’estpasvraiquelaguerrerévèlecequiexistaitavantelle;elle créequelquechosedeneuf.Ledésirdetorturer,violer,humiliern’exigepas,pourêtrecompris,de postulerunehypothétique«pulsiondetorture»(ou«pulsiondemort»),ilprovientdelamêmesource quenosautresdésirs;maisilprendcetteformeviolentequand–ainsidanslaguerre–lesautresvoies delareconnaissancesocialesetrouventbouchées. Lapulsionquiconduitlessoldatsàtorturerpourévacuerlatensionquileshabiteetleurpermettrede triompher deleur proprefaiblesseestcompréhensible;lecalcul par lequel ellesejustifieàleurs propresyeuxestfaux.Lemalsubidanslepassén’estpaséliminéparlemalinfligédansleprésent, l’apaisementrecherchédanslavengeanceestuneillusion.Lagarantieconcernantl’avenirl’estaussi:la terreurn’effraiepastoujourslesterroristes,parfoisellelesmotiveaucontraireàfrapperencoreplus fort.Ainsi,c’estparunesurenchèredanslaviolencequ’aréagilegouvernementaméricain,endéjouant lesespoirsdesterroristesquicroyaientleparalyseretlefairereculer.Pourquoicesterroristesn’en feraient-ilspasautant?C’estpourquoisontsanseffetspositifsl’autorisationdetorturerdonnéeparle gouvernementetl’encouragementprodiguéparlesmanipulateursdel’opinionpublique. Ilesttempsdequitterlecadreutilitaristedanslequelnoussommesentréspourlesbesoinsdudébat. Latorturen’estpasseulementcondamnableparcequ’elleneproduitpaslesrésultatsqu’onattendd’elle; ellel’estavanttoutparcequec’estuneatteinteinadmissibleàl’idéemêmed’humanité.Elleestl’indice le plus sûr de la barbarie, de ce pôle extrême dans le comportementhumainqui nous faitbafouer l’humanitédel’autre.Unefoisdeplus,latorturel’emporteàcetégardsurlemeurtre,puisqu’enle torturantjenemecontentepasd’éliminerceluiquimegêne,jetireunesatisfactiondesasouffrance,de sonexclusiondel’humanité,etquecettejouissanceduretantqu’ilresteenvie.Latorturelaisseune marqueindélébilesurletorturémaisaussisurletortionnaire. Latortureinstitutionnelleestpireencorequelatortureindividuelle,parcequ’ellesubvertittouteidée dejusticeetdedroit.Sil’Étatlui-mêmedevienttortionnaire,commentcroireàl’ordrequ’ilprétend apporteroucautionner?Latorturelégaleétendl’actiondestructricequ’elleexerce,quines’arrêtepasau bourreauetàlavictimemaisatteinttouslesautresmembresdelasociété,puisqu’ilssaventquelatorture sepratiqueenleurnom,etpourtantdétournentlesyeuxsansrienfairepourl’arrêter.Enrèglegénérale, lescitoyensdesdémocratieslibéralesméprisentetcondamnentsanshésiterlespratiquesviolentesdes Étatsquilatolèrent,àplusforteraisoncellesdesÉtatsquilasystématisent,telslesrégimestotalitaires. Nousdécouvronsaujourd’huiquecesmêmesdémocraties,sanschangerleurstructureglobale,peuvent adopterdesattitudestotalitaires.Lecancernerongeplusunseulêtre,sesmétastasesseretrouventchez ceuxquicroyaientl’avoirvaincuchezlesautresets’enestimaienteux-mêmesindemnes.Lapuissance concentréeentrelesmainsdenosgouvernantsesttellequ’ellefaitpeuràtous:laguerredesmondes risqued’êtreaussilafindumonde.

4.

Naviguerentrelesécueils

«Rienn’estblancounoir,etleblanc,c’estsouventdunoirquisecacheetlenoir,c’estparfoisle

blancquis’estfaitavoir.»

«Jen’étaispasencoresûrsij’allaisêtredanslapoliceoudanslesterroristes,jeverraiçaplustard

quandj’yserai.»

RomainGARY,LaViedevantsoi

Lafinnejustifiepaslesmoyens,ellenenousapprendpasnonplusquelsmoyensnouspermettraient del’atteindre.AdmettonspouruninstantqueleprésidentdesÉtats-Unisaitsincèrementvouluaffaiblirle terrorismeenenvahissantl’Irak;forcenousestdeconstaterque,contrairementàcequ’ilpromettait,àla suitedecetteinvasionleterrorismes’estrenforcé.Cetéchecnerendpasleterrorismeplusdéfendable maismontrequesanociviténejustifiepasl’usageden’importequelmoyenpourlecombattre:certaines initiativesontuneffetcontraireàceluiescompté. Quetouslesêtreshumainspuissentvivredansladignité,quelsquesoientleursexe,leurreligionou leurconditionsocialeestàsontourunefinquimérited’êtrepoursuivie.Maisnousignoronsquelestle

meilleurmoyenpouryparvenir.Onretrouveiciladifficulté,entrevueauchapitre1,d’échappertantau

dogmatismequ’aunihilisme,aujugementethnocentriquequ’aurelativismeradical.Chacunsetrouve amenéànaviguerentredeuxécueils(etparfoisplus),celuiquiconsisteàrestertroptolérantenversces différencesdeculturesouventassezdérangeantes,etceluiquinousamèneàlescombattreavecunetelle intransigeance qu’elles enressortent renforcées. C’est ce qu’illustrent plusieurs épisodes de la vie publiquerécente,présentéscommedesconflits,oudes«chocs»,entrelemodedeviedesEuropéenset celuidesmusulmansdumondeentier:meurtred’uncinéasteetmenacesproféréescontresascénariste, auxPays-Bas;caricaturesduprophèteMohammed,publiéesauDanemark;discoursdupape,comparant christianismeetislam.Plutôtqued’érigerdesrèglesgénéralesapriori,ons’attacheraàl’analysede chacundecescas,avantdes’interrogersurl’évolutiondel’islamaujourd’huietdesréactionsqu’il suscite.

MeurtreàAmsterdam

Le2novembre2004,unhommeroulantàbicyclettedanslesruesd’Amsterdamestabattu,puis

égorgéparunautreindividu,circulantégalementàvélo.LavictimesenommeTheoVanGogh,ilest

animateurderadioetdetélévision,etégalementl’auteurdeplusieursfilms.L’und’euxporteletitre

Soumission.Premièrepartie;ilaétéréaliséd’aprèsunprojetd’AyaanHirsiAli,jeunefemmed’origine

somalienne,àl’époquemembreduparlement.Lefilmdécritlessévicessubisparlesfemmesdansla

sociétéislamique.Ilasuscitél’indignationdecertainsmusulmansauxPays-Bas,etl’und’entreeux, MohammedBouyeri,jeuneNéerlandaisd’originemarocaine,estpasséàl’acteentuantVanGogheten laissantsursoncadavreunelettredemenacedemortpourHirsiAli.Bouyeriestaussitôtarrêté;depuis, ilaétécondamnéàlaprisonàvie. Cemeurtreettoutcequil’entourefrappentvivementl’espritdelapopulationnéerlandaise,comme onapuleconstaterdansuneenquêted’opinionconduitequelquessemainesplustard.Àlaquestionde savoirquelleestlapersonnalitélaplusimportantedeleurhistoire,unemajoritédesNéerlandaisont répondunonpas,commeonpouvaits’yattendre,ÉrasmeouSpinoza,RembrandtouVermeer,maisPim Fortuyn,unpoliticienassassinédeuxansplustôt,dontleprogrammeseréduisaitpourl’essentielà exprimersaxénophobieetsondésirdevoirlesmusulmansquitterlepays(sonlivres’intitulaitContre l’islamisationdenotreculture).L’actedeBouyeriestdoncrapprochéuniquementdel’espritdel’islam mais non de celui, par exemple, de l’assassin de Fortuyn lui-même (un Néerlandais de souche, d’éducationchrétienne,défenseurdesdroitsdesanimaux).Depuis,cethèmerestetrèsprésentdansle débatpublic auxPays-Bas : en2007, le chefd’unnouveauparti d’extrême droite, GeertWilders, désireuxderécupérerlamouvancedeFortuyn,réclamel’interdictionduCoran(unlivreaussidangereux queMeinKampf,clame-t-il,dontilfautarracherlamoitiédespagesetlesjeter)etannoncequ’ilafait,

lui aussi,unfilmsur l’islampour enrévéler la nature pernicieuse. L’ancienne ministre libérale de l’Intérieur,RitaVerdonc,afondédesoncôtéunautrepartinationaliste,appelé«FiersdesPays-Bas»,

dontl’objectifprincipalestdedurcirlapolitiqued’immigration.Lethèmed’un«jihadlibéral»,anti-

islamique,estlancé. Pourquoiavoirtuélemetteurenscènedufilmplutôtquel’auteurduscénario,quienaeul’idée? Parcequelepremierétaituneciblebienplusfacileàatteindrequelaseconde.HirsiAli,ancienne musulmanedevenuecritiqueàl’égarddel’islam,étaitrégulièrementmenacéemaisbénéficiait,depuis deuxansdéjà,d’uneprotectionpolicière.VanGoghavaittoujoursrefusél’idéed’unetelleprotectionet avaitcontinuéàsedéplaceràvélo.Ilétaitluiaussihabituéàrecevoirdesmenaces,maisnelesprenait pasausérieux.Danslesémissionsqu’ilprésentaitàlatélévisionetdanssespropospublics,ilavait choisi de jouer les provocateurs : il tenaitvolontiers des propos antisémites (« les étoiles jaunes copulaientdans les chambres à gaz»), islamophobes (les musulmans sontsimplementpour lui des «fouteursdechèvres»)ouhostilesauxpouvoirsenplace.Lavéritablecibledel’actemeurtrierde Bouyeriétait,onl’asurapidement,HirsiAli,quiavaitfaitdelaluttecontrel’islamlecentredeson activitépublique.

En2006,deuxansaprèslemeurtredeVanGogh,HirsiAlipubliesonautobiographie,intitulée(en

français) Ma vie rebelle, unlivre passionné et passionnant, qui permet de mieuxcomprendre son cheminementetsesidées.NéeenSomaliedansunefamillemusulmane,elleestéduquéeparsamèreetsa grand-mère;sonpère,opposantpolitiqueaugouvernement,estréfugiéàl’étranger.L’éducationqu’elle reçoitestcelledel’islamtraditionneletpopulaire,mêléàbeaucoupdesuperstitions.Contrel’avisde sonpère,elleestexcisée;samère,trèscroyante,lafrappeimpitoyablementlorsqu’ellen’obéitpas strictementauxrèglesinculquées.Sonprofesseurd’étudescoraniqueslabattrèsviolemmentaussipour punirsoninsoumission,aupointdemettresavieendanger. Devenueadolescente,elles’enthousiasmepourlesidéesdesFrèresmusulmans.Cemouvement,à l’origine de l’islamisme contemporain, rejette l’islampopulaire et aspire à retrouver, par-delà les concessionssuccessivementfaitesàl’espritdutempsetdulieu,lapuretéoriginelledeladoctrine.Ilest une sorte de Contre-Réforme et rappelle également le renouveau évangéliste chez les protestants contemporains,celuidesbornagain.Ilaconnuunregaindepopularitédanslesannéessoixante-dixdu

XX e siècle,grâceauxpétrodollarsqueluienvoyaientlesfondamentalistesdespaysdugolfePersique. C’esteneffetlaconsommationeffrénéed’énergie,caractéristiquedespaysoccidentaux,quirenforce

ceuxquisedéclarerontennemismortelsdel’Occident(c’estunevariantedel’histoiredumarchandqui nepeuts’empêcherdevendrelacordeaveclaquelleilserapendu…). LesFrèresmusulmansquerencontreHirsiAlinesontpasseulementplussincèresdansleurfoiet plusintelligentsquelesprédicateurstraditionnels;cesontdesindividushonnêtes,intègresetcourageux, ilscombattentlacorruptiondesgouvernants,aidentlespauvresetlessouffrants,convainquentlesjeunes dequitterladrogueoulecrime.Jugeantenmêmetempsquel’Occidentmèneunecroisadecontreeux,ils veulents’engagerdanscetteguerrepourlagagneretétablirungouvernementislamiquemondial.Les

ennemisdel’islamdoiventpérir:en1989,âgéededix-neufans,HirsiAlin’aaucundoutequeSalman

Rushdieméritelamortquerecommandelafatwadel’ayatollahKhomeiny. D’autres doutes l’assaillent pourtant. Très jeune, elle a commencé à lire : d’abord des livres occidentauxpourenfants,ensuitedesromansd’amouràl’eauderosequicirculentparmisescamarades declasseauKenyaetenÉthiopie,oùellehabite.Plustardencore,elledécouvrelesclassiquesanglais, russesouaméricains.Lacomplexitédumonderévéléeparlalittératurecontrasteavecleschématismede lapenséereligieusequ’elleafaitesienne.Sonattraitpourlamusiqueetladanse,ladécouvertedesa propre sexualité contredisent également l’enseignement rigoureux des Frères musulmans. C’est l’impossibilitéderéconciliercesdeuxpôlesd’attractionquilaconduitfinalementàl’affirmationdeson autonomiepersonnelle:elleveutêtrefinancièrementindépendantepourpouvoirdéciderducoursque

prendra sa vie, réfléchir par elle-même, se comporter enindividu. Mariée sous la contrainte à un

SomalienquirésidehabituellementauCanada,ellequittesonpayspourlerejoindreen1992mais,lors

desonescaleenAllemagne,fuitauxPays-Bas,payshospitalierpourlesréfugiés.

Grâceàsesdonspourleslanguesetàsesefforts,elletrouverapidementdutravailcommeinterprète,

etsonintégrationdanslasociéténéerlandaisesepassesansproblème.Elleestéblouieparlaqualitéde

viequ’elledécouvredanssonnouveaupays,parlerespectdesnormescommunescommedeschoixde

chacun.Lacomparaisoninévitableentrelesdeuxsociétésluifaitpenserquetouteslesculturesnese

valentpas:ellepréfèretrèsclairementcelleoùl’onrèglelesdifférendsparlanégociationplutôtquepar

l’épreuvedeforce,oùl’onrespecteleschoixindividuelsaulieudelespunir,oùl’oncultivel’esprit

critiqueplutôtquelasoumissionaveugleàlatradition,oùl’onn’attaquepasleshomosexuelset,peut-

êtreplusquetout,oùl’onnetraitepaslesfemmesenêtresinférieurs.Pourcetteraison,elledevientelle-

mêmecritiqueenverscertainesidéesbienvuesenOccidentsurlarelativitédesvaleursetl’équivalence

descultures;elleregretteaussil’enfermementdenombreuximmigrésdansleurcultured’origine,cequi

transformelasociétéenunejuxtapositiondecellulesétanchesnecommuniquantpasentreelles(ce

qu’elleappellele«multiculturalisme»).

Jusque-làleparcoursdeHirsiAlipeutselirecommeuneillustrationéloquentedesidéauxdes

Lumières,mettantenvaleurl’universalité,lesdroitsdel’individuetl’espritcritique;ilrappelleceluide

nombreuxhérosethéroïnesderomanseuropéensduXIX e sièclequichoisissentdes’émanciperdela tutellepesantedelareligionetdelafamillepourmenerleurviecommeilsl’entendent.Cesontles

attaquesterroristesdu11septembre2001quiluifontfranchirunnouveauseuil.Impressionnéeparla

gravitédel’événement,ellesedécouvreunemission:ouvrirlesyeuxdesOccidentauxsurlanocivitéde l’islam.Carelleestconvaincue,dèslepremierjour,quelesattentatssontunpureffetdelareligion musulmane.«C’estlafautedel’islam.Cetteattaque,c’estunactedefoi.C’estça,l’islam»,dit-elleà

sesamisle12septembre.Toutsepassecommesilefaitd’avoircettereligionencommunavecles

auteurs des attentats l’obligeaitàêtreparmi les premiers àladénoncer.Cesoupçondecomplicité involontaire et de culpabilité doit être éradiqué. « Est-ce que ma religion autorisait, et même encourageait,cegenredecarnage?Est-cequemoi,entantquemusulmane,jetrouvaiscetteattaque justifiée 99 ?»Déjàfortementébranléedanssafoi,ellesedéclaredésormaisathée. Pourmieuxfondersonjugement,ellesetourneverslalittératureconsacréeàl’islametauterrorisme, maisn’yrelèvequecequilaconfortedanssesvuesnouvelles.«J’ailudespagesetdespagesde

commentairesdogmatiquesd’unebêtiseaffligeante,écritespourl’essentielpardeprétendusarabisants», écrit-elle.Enrevanche,leslivresdeBernardLewisetdeSamuelHuntingtonquistigmatisentl’islamet correspondentdoncàsesconvictionstrouventgrâceàsesyeux;ellevoitdésormaislemondeàtraversle prismed’uneguerredesreligions.Aucuneautrecausen’aprésidéàl’actiondesterroristes:«Seulela foilesanimait.Nilafrustration,nilapauvreté,nilecolonialisme,nilaPalestine:rienquelafoi.Ils voulaientgagnerunallersimplepourleparadis.»Levéritableresponsablen’estpasl’islamismemais bienl’islam;nonBenLadenmaisleprophèteMohammed.L’islamestcontraireàlaraisonetauxdroits del’homme,ilesttotalitaireetmanichéen.«L’acteinhumaindesdix-neufpiratesdel’airétaitlefruitde cemonstrueuxsystèmederégulationdelaviehumaine 100 .» En2003,Hirsi Ali estélueauparlement,sur leslistesduparti libéral.Elles’yconsacreplus particulièrementà la lutte contre l’influence pernicieuse de l’islam.La plupartdes mesures qu’elle chercheàintroduirevisentlaprotectiondesfemmes,ainsilerecensementdescrimesd’honneur,premier pasdansl’effortpourlessupprimer.D’autresconcernentdescoutumesliéesàlareligion:ilfautrompre avecle«multiculturalisme»,cesserdesubventionnerlescimetièresséparés,lesabattoirshalalou, comme le prévoit la loi néerlandaise, la construction des mosquées et l’entretien des écoles confessionnelles.«Jeproposaisqueleslibérauxseprononcentenfaveurdelafermetureetl’interdiction des écoles musulmanes. » Plus généralement, elle décide d’enclencher une attaque frontale contre l’islam:«Mohammedestunperversetuntyran»,déclare-t-elleaucoursd’undébatpublic 101 .C’est danscetespritaussique,encollaborationavecVanGogh,elleréaliselefilmSoumission.Onyvoitle dosnud’unefemmequiportelestracesdecoupsdefouet,etsurlequelsontécritslesversetsduCoran justifiantlapunitiondesfemmes:ellessontcoupablesd’avoiraiméunhommeendehorsdumariage,ou derésisteràleurmari,oudes’êtrelaissévioler.

Lecombatanti-islamique

Cequiposeunproblèmedansl’actiondeHirsiAlin’estpassonobjectifultime:leconsensus s’établitfacilementenEuropeautourdevaleurscommeladémocratie,l’autonomiedel’individu,l’esprit critique,lesdroitsdel’homme–et,plusspécifiquement,ceuxdelafemme.Lamanièrequ’elleadopte pouratteindrecetobjectifestenrevanchemoinsconvaincante.Sadescriptiondumonde,àl’originede sonaction,frapped’abordparsonschématisme.C’estaumomentmêmedesattentats,avantd’avoireule tempsoul’opportunitéd’étudierlesélémentsdudossier,qu’elledécidequel’islamestl’uniquecausede cetteagression.Parlasuite,elleécarteaussitôttouteinformationallantdansunautresensetneretient quecequilaconfirmedanssesvues.L’idéed’unemotivationpolitique,d’uneformedevengeance destinéeàeffacerl’humiliationcollectiveneretientpassonattention.Seslecteurssontinvitésàaccepter surparolecetteresponsabilitéexclusivedel’islam:c’estentantqu’anciennemusulmanequ’elledoit êtrecrue.Maisnilasincéritéd’unauteurnisessouffrancespasséesneprouventlavéritédesathèse. Ilenvademêmedesonjugementglobalsurl’islam,accuséd’êtrelaraisondel’arriérationdu mondemusulmancommedelasouffrancedesfemmesquiyvivent.Lesfondamentalistescontemporains refusentdesituerleCoranetl’actionduprophèteMohammeddansl’histoire,ilsveulentyvoirune révélation divine à valeur éternelle, qui doit donc être appliquée telle quelle dans le monde contemporain.Mais,àsafaçon,HirsiAliesttoutaussirétiveàadopteruneperspectivehistorique.Bien desélémentsdelareligionmusulmanequiparaissentaujourd’huiinacceptablesàunEuropéennelui appartiennentpasenpropremaissontreprisparelleauxtraditionsantérieures.Danssontravailpionnier, la grande anthropologue Germaine Tilliona démontré que la positioninférieure des femmes estla conséquenced’unemutationquis’estproduiteàl’époquedelarévolutionnéolithique,aumomentdela

sédentarisationetdelamaîtrisedestechniquesagricoles.SonlivreLeHaremetlesCousins(1966)

montrepourquoietcommentl’endogamieetl’enfermementdesfemmessesontimposéstoutautourdela

Méditerranée.Parrapportauxusagesencoursdanslescivilisationsplusanciennes,ladoctrineislamique estplutôtfavorableauxfemmes:làoùcelles-cin’avaientaucunepartd’héritage,elleenseignequ’ilfaut leur réserver une demi-part. Une telle prescriptionest certes choquante si onla compare à notre législation égalitaire ; bien moins, si on la replace dans son contexte. On peut en dire autant de nombreusesautrescaractéristiquesdel’islam. Surlabasedecesavoirschématiqueetmonolithique,quin’estpassansrappelerlemanichéisme qu’ellecondamne,HirsiAliengageuneactionégalementproblématique.AudébutduXX e siècle,Max Weberavaitformuléunedistinctionsouventreprisedepuis,entreéthiquedelaconvictionetéthiquedela responsabilité.Lapremièreestcelledumoraliste.Elleconsisteàdéfendrecequ’onpensesansse soucierdeseffetsprovoquésparcesparoles.Lasecondeestcelledupolitiquequiadoptelaperspective inverse : ce qui compte pour lui n’estpas la sincérité de ses propos mais leur efficacité. Or les interventionsdeHirsiAlisejustifientmieuxcommeexpressiondesessentimentsquecommeaction politique;elledonnel’impressiond’avoiruncomptepersonnelàrégleravecl’islam,commesielle voulaiteffacerparsavirulenceactuellesespropresengagementsantérieurs. Selonlesoccasions,sesinterventionsoscillententreunepositionmodérée,ainsiquandelleinciteles musulmansàaccepterladémocratie,etunepositionradicale,lorsqu’elleappelleàl’éradicationde l’islam, qu’elle rend responsable de tous les maux. C’estdésormais cette dernière positionqui est associéeaunometàl’imagedeHirsiAli.Pourtant,s’attendreàcequetouslesmusulmansdumonde, aujourd’huiplusd’unmilliard,suiventsoncheminàelleetembrassentl’athéismen’estpasvraimentun espoir réaliste. Se voir nié dans ce qu’on se représente comme son identité collective provoque crispationethostilité;onaccepted’évoluerd’autantplusvolontiersqu’onaledoublesentimentderester fidèleàsoietd’êtrerespectéparlesautrespourcequ’onest.Silerenoncementàl’islamestlacondition nécessaireàcetteévolutionmaisquelescroyantsrefusentdes’yengager,faut-illancerunenouvelle croisadepourlesyamenerdeforce?Cemoyenannuleraitlebutpoursuivi:rendrecettepopulationplus autonomedanssamanièredepenser,lalibérerdelatutelled’undogmevenud’ailleurs.Onvoitdans l’Irakcontemporainles exemples des dégâts provoqués par cette méthode : la liberté ne peutêtre apportéeparlacontrainte. Attaquer frontalement l’islam n’est du reste pas indispensable si l’on souhaite favoriser son intégrationdansladémocratie:ilsuffitdedéfendrelaséparationduthéologiqueetdupolitiquequi,ony reviendra,n’estpasétrangèreàlareligionmusulmane.Dansl’interprétationdumessagereligieux,on peuts’appuyer,parmitouteslesaffirmationscontenuesdansleCoran,surcellesquisontcompatibles avecl’espritdémocratiqueetinfléchirl’interprétationdesautresdanslemêmesens.Lesmusulmans peuventvivresereinementleurfoidansunedémocratiemaisàconditiondenepasréduirel’islamà l’islamisme.C’estpourtantcequefontaussibienlesislamistes(quiseprétendentlesporte-paroledela communautéentière)queleursvirulentscritiques(quileurrendentainsiungrandservice).Danssesactes les plus spectaculaires, Hirsi Ali a choisi de privilégier la provocation plutôt que de faciliter l’adaptation:ellenepeutvraiments’attendreàcequesesdéclarationssurlaperversitéduProphète deviennentunsujetdedébataveclescroyants.Lesréactionshostilesàsespropossemblentàleurtour radicalisersadémarche,commesisonbutétaitlaguerrecivile.Orpourengagerledébat,pourfaire entendresesargumentsàsoninterlocuteur,ilfautdisposerd’uncadrederéférencescommun. Faut-il blâmer le modèle « multiculturaliste » pour l’échec de l’intégrationqui frappe certains groupesdemusulmans?LaréponseestmoinsévidentequeneleditHirsiAli.Quetousleshabitantsdes paysoccidentauxnepossèdentpaslamêmecultureestunconstatdefait,nonunjugementdevaleur.Les États-Unis sontunpays oùcette diversité a été prise encompte ;c’estpourtantaussi celui oùla population proclame le plus fortement ses sentiments patriotiques (américains). La possibilité de pratiquersacultured’originesanssubirdediscriminationsn’empêchepaslaloyautéenverslepaysque l’onhabite.Lessolidaritésculturelle,nationale,idéologiqueneseconfondentpasentreelles:«une

mêmeloi»nesignifiepas«unemêmeculture».Lasituationdespayseuropéensn’estpaslamême,mais celanedisqualifiepasd’avancele«multiculturalisme».Iln’existepasd’humanitéuniverselle:sil’on privaitlesêtreshumainsdetoutecultureparticulière,ilscesseraientsimplementd’êtrehumains. LesinterventionsdeHirsiAlisoulèventtroisquestionsgénéralesqu’ondoits’efforcerdegarder distinctes,carellessuscitentdesréponsesdifférentes.Lapremièreestcelledesmenacesquipèsentsur

saviedepuis2002,etdoncdudroitdecritiquerlesreligionsoudelesrejeter,undroitinhérentàtout

régimedémocratique.Pasdedoutelà-dessus:proférerdesmenacesdemortouinciteràlaviolence contreceluidontlesopinionsvousdéplaisentestuncrimequidoitêtrepuni.Auxyeuxdelaloicomme delamorale,laviolencephysiquepèsepluslourdquelaviolencesymbolique.Ladeuxièmequestion concernelestatutdesfemmesdanslessociétéstraditionnelles,etenparticuliermusulmanes,etdes violencesqu’ellessubissent:lecombatqu’ilyaàmenerlàestjusteetnécessaire,mêmesilesmoyens choisisparHirsiAlines’avèrentpastoujoursappropriés.Enfinlatroisièmeconcernelesexplications globales,géopolitiquesethistoriquesqu’elledonneauxévénementsrécents,etlessolutionsradicales qu’ellepréconise:surceplan,ilestpermisdejugersespropospeuconvaincants. Desoncôté,HirsiAliracontequ’elleavaitfixéàsonactiontroisobjectifsprécis.Lepremierétait desensibiliserl’opinionpubliqueauxPays-Basàlasouffrancedesfemmesmusulmanes,enfermées, battues,contraintesd’obéirauxdécisionsfamilialesetparfoismême,encasdedésobéissance,misesà mort.Onpeutdirequ’elleasuattirer l’attentionsur cessouffrancesetrappelélanécessitédes’y opposer ; de ce point de vue, son action a été efficace, même si le combat n’est pas terminé. Deuxièmement,ellevoulaitsusciterdanslacommunautémusulmaneundébatsurlaréformedel’islam.À cetégard,soninterventionaétéunéchec,caronl’aperçuecommeextérieureethostileàlareligion, constituantdoncunappelnonpasàlaréforme,maisaurejet;oronnedébatpasavecceluiquinievotre identité.Troisièmement,HirsiAlisouhaitaitinciterlesfemmesmusulmanesàdénoncerleurssouffrances commeinacceptables.Surceplan,lesrésultatssontmitigés:certainesfemmesluiontsugrédeson franc-parler,maisbiend’autresmusulmanesnéerlandaisesnesesontpasreconnuesdanslespersonnages deSoumission. Danslelivrequ’ilconsacreauxévénementsrécentsauxPays-Bas,OnatuéTheoVanGogh,Ian Buruma décrit une émissionde télévisionaucours de laquelle, enprésence de Hirsi Ali, le film Soumissionestprojetédansunfoyerpourfemmesbattues.L’uned’ellesluidit:«Vousnousinsultez, simplement.Mafoim’adonnédesforces.C’estcommeçaquejemesuisaperçuequemasituationne pouvaitplusdurer 102 .»Cettefemmesimplesemblecomprendremieuxquelesathéesmilitantsàquoisert lareligionetcomment,par-delàtelledescriptionfantaisistedumondeoutel précepteanachronique qu’ellecontient,ellepeutapporterunsoutienexistentielàceuxquisouffrent.Danssonproprelivre,Hirsi Aliadmetcettedifficultédesefaireentendreparcertainesfemmesqu’ellesouhaitedéfendre,maisse contentedel’expliquerparleurlonguepratiquedesoumission.Mêmesicelaétaitlecas,l’invitationà quittersareligionrisquedenepasêtresuivied’effet:unefoisdeplus,onnepeutforcerquelqu’unàêtre libre.MaisHirsiAlineparaîtpass’ensoucier:elleperçoitsapropreactioncommeunprolongementde lalutteanticléricaleengagéedepuislesLumières,uneguerredelaraisoncontrelespréjugés,ouencore, enaccordaveclemodèleléniniste,commelecombatd’uneavant-gardeéclairéeaubénéficedesmasses incapablesdeselibérerelles-mêmes. ÀdéfautdesefaireacceptercommeuneréformisteparlesmusulmansdesPays-Bas,HirsiAlia

trouvédepuisd’autresoreillesattentives.Depuis2006,ellen’estplusdéputéedecepays,maistravaille

pourunthink-tankdeWashington,AmericanEnterpriseInstitute,prochedesmilieuxnéoconservateurs quiontconduitlegouvernementaméricainàlaguerred’Irak,doncaussiaucampduGuantánamoetàla prisond’AbouGhraib, etqui l’amènerontpeut-être demainà bombarder l’Iran. Dans ce cadre, les parolespeuventprovoquerdesactionsnonmoinsmeurtrièresquecellesdesterroristes.Sera-celepoint finaldel’évolutiondecettefemmesortantdel’ordinaire?Àlalecturedesonautobiographieonpeut

estimerquenon:lapersonnalitéricheetcomplexequienressortnedevraitpassesatisfairelongtemps

decesimpleappelàlaguerrecontrel’islam.

Lescaricaturesdanoises

Le30septembre2005,lepremierquotidiendanoisJyllands-Postenpubliedouzedessinsdepresse

surlethèmeduprophèteMohammed.L’affaireVanGoghestprésenteàl’arrière-plandecetteinitiative:

sesouvenantdudestintragiqueducinéaste,lesdessinateursdupayshésitentàs’avancersurceterrain dangereux,orlejournalvoudraitlesinciteràsurmonterleurpeur.Laréactiondequelquesporte-parole delacommunautémusulmaneàcettepublicationestvivemais,audébut,sansconséquences.Ceux-cifont alors appel aux médias comme aux autorités religieuses et politiques des pays musulmans, et les

protestationsdanscespaysprennentuntoureffrayant:finjanvier2006,lesmanifestationsantidanoises

semultiplient,legouvernementdanoisestsommédeprésenterdesexcuses.Aucoursdecesévénements, plusieurspersonnessonttuées,enAfghanistan,enLibye,auNigeriaetailleurs;selonundécompte, 139 morts ontété recensés. Le gouvernementdanois s’efforce de calmer les esprits, d’autres pays européensinterviennentdanslemêmesens,ainsiqueplusieurspersonnalitésmusulmanes;lacontroverse s’apaisedanslecourantdumoisdefévrier.Ellelaissecependantdestracesdurables:ons’yréférera désormaischaquefoisquelaplacedel’islamenEuropeestmiseenquestion.Examinonsdonclesfaits d’unpeuplusprès 103 . Il faut rappeler d’abord le contexte national dans lequel se produit cette « affaire ». Jusque récemment,leDanemarkn’aeuquetrèspeud’étrangerssursonsol.Lespremiersgroupesquiyarrivent, danslesannéessoixante-dixduXX e siècle,sontcensésretournerchezeuxunefoisletravailterminé;ce sont,commeenAllemagne,des«travailleursinvités».Lalégèreaugmentationdeleurnombrefaitsurgir despartisd’extrêmedroitequidécriventlesimmigréscommelesacteursd’unenouvelleoccupation (aprèscelleparlesAllemandspendantlaDeuxièmeGuerremondiale)etcommeunemenacepourles «valeursdanoises».Eneffet,commeailleursenEurope,depuislamortducommunismeleprogramme del’extrêmedroiteseréduitàdeuxchoixnationalistes:renvoyerlesimmigréschezeux,s’opposerà l’intégrationeuropéenne.Lesimmigrésmusulmanssontparticulièrementvisibles,ilssuscitentdoncle rejetleplusfort.L’administrationacréélacatégorieparticulièrede«descendants»pouryplacerles enfants des immigrés, même quand ils sont nés sur le sol danois. Le combat contre le «multiculturalisme»estdevenul’undesgrandsthèmesdudébatpublic.Parailleurs,leDanemarkaune religionofficielle,leprotestantismeluthérien,lesserviteursduculteontunstatutdefonctionnaires,les coursdechristianismesontobligatoiresàl’écolepublique.

En2001,auxélectionslégislativesseprésenteunparticrééquelquesannéesauparavantàpartir

d’unescissiondansl’extrêmedroite,lepartiduPeupledanois,avecàsatêtePiaKjærsgaard,une infirmièreauparlerdirect.SapropagandeélectoraleprésentelesblondesDanoisesmenacéesparles brutes bronzées duSud, responsables de viols de masse, de mariages forcés et de gangs de rue. Kjærsgaardprône«leDanemarkauxDanois»;l’islamestuncancer,dit-elleàsescompatriotes,une organisationterroriste,sesfidèlesattendentl’occasionpournousassassiner.Elledéclareaussi:«Iln’y a qu’une civilisation, la nôtre », se rangeant donc derrière Oriana Fallaci plutôt qu’aux côtés de Huntington.Unautreleaderduparti affirme: «Il yabeaucoupdepointscommunsentreHitler et l’islam.»Lereprésentantd’unautrepartid’extrêmedroitedemande:«Savez-vousladifférenceentreun ratetunmusulman?Leratnereçoitpasd’aidesociale.»Cespropospublicslaissentdestracesdansles esprits.

Lesélections,tenuespeuaprèsle11septembre2001,amènentaupouvoirunecoalitionforméede

libérauxetdeconservateurs,appuyéeparlepartiduPeupledanois.L’unedesurgencesdunouveau

parlementestd’adopteruneloiconçuepourdécouragertoutcandidatàl’immigration.Lesconditionsdu

regroupementfamilialsontdurcies:pourqu’unétrangerpuissevenirvivreavecsonconjointdanoisil doitprouverunlienplusimportantauDanemarkqu’aupaysd’origineetlesdeuxdoiventêtreâgésde vingt-quatreansaumoins.Laministredel’Intérieur,l’anciennegauchisteKarenJespersen,proposeque lesdemandeursd’asiledélinquantssoientinternéssuruneîledéserte.Résultat,enquatreanslenombre depermisdeséjourautitredelaréunificationfamilialediminuedrastiquement. C’estdanscecontexte,oùlacondamnationdel’islamsertsouventdefaçadeaurejetdesimmigrés, qu’intervient l’affaire des caricatures. Unauteur ne trouve pas d’illustrateur pour sonlivre sur le prophèteMohammed,ils’enplaintpubliquement;FlemmingRose,lerédacteurdespagesculturellesde Jyllands-Posten,décided’enquêtersurd’autrescasdecequ’ilappellel’autocensureetcommandeles dessins.Leurpublicationestaccompagnéed’untextedanslequellejournalisteexpliquequelamodernité seconfondaveclechristianismealorsquel’islamincarnelesténèbres,quelaguerredescivilisationsest inévitableetqu’ilfautsurmontersespeurs,doncs’engagerdanslecombatdubiencontrelemal.En l’occurrence,ils’agitdeprouversonattachementàlalibertéd’expression,lapremièredes«valeurs danoises»,quisuppose,d’aprèslui,quechacunsoit«prêtàsefairemépriser,tournerendérision, ridiculiser»,dispositionqu’ilrecommandeaussiauxmusulmans.L’objectifimmédiatestdeprouver qu’onpeutdiredumaldel’islamsansavoirpeurdesubirledestindeVanGogh.Lerédacteurenchefdu journalprésentel’ensembleparunéditorialintitulé«LamenacevenuedesTénèbres»,danslequelil déplorela«sensibilitéexacerbée»desmusulmans. Lesdessinseux-mêmesnesontpasparticulièrementagressifs.Cinqd’entreeuxévitentderépondreà lacommande,etnereprésententpasMohammed.Deuxautressontdesimplesimagesnesuggérantaucun jugement.Lescinqdernierspeuventêtrequalifiésdecaricatures:l’unmontreleProphèteavecdes cornes,troisautressemoquentdesattitudesmusulmanesenverslesfemmes,ledernier,leplussouvent cité,montreMohammedavecunebombeàlaplaceduturban.Cequileurdonneunsensparticulierestle cadredanslequelilssontpubliés:cesdessinsillustrentmoinsledroitàlalibreexpressionquecelui d’attaquerl’islamensemoquantduProphète,tenupourtantparlesmusulmanspourunpersonnagesacré. Passonssurl’étrangeconceptiondelalibertéd’expressiondéfendueparlerédacteurdujournal:il laréduitàundroitàladérisionetàlamoquerie(àceprix,cen’estplusSpinozaquiseraitl’incarnation exemplairedecettevertu,maisdesémissionsdetélévisioncomme,enFrance,LesGuignolsdel’info). Partonsplutôtdesonbutaffiché:défendrelalibertéd’expressionencritiquantouenridiculisantl’islam. Deuxquestionsseposent.Lapremièreconcernelecontenudelacible:pourquoiretenircetexemplede «censure»parmitouslesautrespossibles?Cechoixnepeutêtredûauhasard.Silerédacteuravait demandéqu’onsemoquedeshommesnoirsoudesfemmesobèses,laréponsedesdessinateursaurait égalementétéunexempledelibertéd’expression,puisquedetellesmoqueriessontjugéesengénéral inconvenantes.S’ilnel’apasfait,s’ilestpartidulivrequinetrouvepasd’illustrateur,c’estqu’ilavait aussiousurtoutunautreobjectif:mettreendoutelalégitimitédespréceptesislamiqueset,enfinde compte,démontrerquelesmusulmanssontintolérants. Lasecondequestionconcernelaplacedecethèmedanslasociétéoùsedéroulel’expérience.Dans unepopulationaussiperméableauxdiscoursetauxvaleursxénophobesetanti-immigrésquelasociété danoisedumoment,onnechoquepersonneeninsinuantquel’islamestintrinsèquementmisogyneet terroriste.Onconfirmebienaucontrairelessentimentsdelamajorité,qui,plutôtquedeseplieraux dogmes«multiculturalistes»dupolitiquementcorrect,voitenfinlibrementexprimécequ’ellepense.Si l’onavaitvouluvraimentprouverquelalibertéd’expressionestbonneensoi,quelquesoitlecontenu exprimé,ilauraitfalluchoisirdesaffirmationsallantàl’encontredel’opinioncommuneettransgressant desinterditsauxquelsadhèrelamajoritédescitoyens:tenir,parexemple,desproposantisémites.Si l’idéededéfendrelalibertéd’expressiondecettemanièrenevientàpersonne,c’estque,contrairementà cequ’onentenddanscertainsplaidoyers,cetteliberté-làn’estnilaseulenilaplusfondamentaleparmi les valeurs d’une démocratie libérale ; elle y figure, certes, mais à côté d’autres, dont elle doit

s’accommoder.Tousacceptenttacitementcettehiérarchie,etl’onneparlepasdecensurequandon

interditl’incitationàlahaineraciale.

Lalibertéd’expressionn’estpasunevaleurordinaire,carellepermetdes’affranchirdetouteautre

valeur;c’estuneexigencedetoléranceintégrale(riendecequ’onditnepeutêtredéclaréintolérable),

doncunrelativismegénéralisédetouteslesvaleurs.Jeréclameledroitdedéfendren’importequelle

opinion,commededénigrern’importequelidéal.Orchaquesociétéabesoind’unsocledevaleurs

partagées;lesremplacertoutespar«j’ailedroitdediretoutcequejeveux»nesuffitpaspourfonder

uneviecommune.Detouteévidence,ledroitdesesoustraireàcertainesrèglesnepeutêtrel’unique

règleorganisantlavied’unecollectivité.«Ilestinterditd’interdire»estunejolieformule,maisaucune

sociétéaumondenes’yconforme.

Lefondementdeladémocratielibéraleestlepouvoirdupeupleetlaprotectiondel’individu.Àcôté

delalibertédechoixqu’elleménageauxindividusquilacomposent,l’Étataaussid’autresobjectifs:

protégerleurvie,leurintégritéphysiqueetleursbiens,combattrelesdiscriminations,œuvrerenvuede lajustice,delapaixetdubien-êtrecommuns,défendreladignitédetouslescitoyens.Cen’estpasparce quel’individuadesdroitspropresqu’ilcessedevivreensociété.Sesactesontdesconséquencespour lesautresmembresdugroupe,orlaparolen’estpasseulementuneexpressiondelapensée,elleesten même temps action et prend place dans l’espace social. Plus exactement, certaines paroles «performatives»sontenelles-mêmesdesactionsautonomes,ainsicalomnieroudiffamer:dire,alors, c’estfaire.D’autressont,enplus,desincitationsàd’autresactions:ordres,appels,supplicationsqui engagent la responsabilité de celui qui les profère. Entre avoir le droit d’accomplir un acte et l’accomplir,ilyaunedistancequ’onparcourtentenantcomptedesconséquencespossiblesdecetacte danslecontexteprésent.Àcetitre,laparoleoulesautresformesd’expressionsubissentdesrestrictions, imposées enraisondes valeurs auxquelles adhère la société. Ainsi, la plupartdes pays européens disposent de lois antiracistes, oude lois punissant la diffamationdes groupes, quel qu’ensoit le caractère,etmêmedeloisantiblasphème.AuDanemarkaussi,maisellesconcernent,ilestvrai,leseul culteluthérien… Lesgouvernementsdecespaysn’hésitentpasàrecouriràceslois.Aumomentmêmeoùl’affairedes

caricaturesprendtoutesonampleur,enfévrier2006,l’historiennégationnisteanglaisDavidIrvingest

condamnéenAutricheàtroisansdeprisonfermepouravoircontestél’existencedeschambresàgaz d’Auschwitz.Àlamêmeépoque,lesévêquesfrançaisparviennentàfaireinterdireparlajusticeune publicitécalquéesurLaCènedeLéonarddeVincietjugéeoffensantepourlessentimentsdeschrétiens,

cartournantendérisionl’imageduChrist.Toujoursenfévrier2006,ledirigeantdel’Unionchrétienne

socialeallemandeEdmundStoiberdemandeladéprogrammationdufilmturcLaValléedesloups,le qualifiantde«filmdehaine,racisteetantioccidental ».Enjuindelamêmeannée,leministrede l’IntérieurfrançaisNicolasSarkozyengageunprocèsdevantlaCourdecassationcontreungroupede rapdontlespropossontperçuscommeuneatteinteàl’honneuretunediffamationdelapolicenationale. AuDanemarkmême,ondécidedesuspendrependanttroismoisRadioHolger qui,enjuillet2005, incitaità«exterminertouslesmusulmansfanatiques,c’est-à-diretuerunebonnepartiedesimmigrants musulmans».Ilyadoncbiendeslimitesàlalibertéd’expressionquel’onchoisitdenepastransgresser. Entrelasphèrelégale,quireposesurdesinterdits,etlasphèrepersonnelle,oùlalibertéestétendue, s’insèreunesphèrepubliqueetsociale,imprégnéedevaleurs.L’ordrelégal,cesontnonseulementles lois,maisaussitouslesrèglementsetmêmelesinstitutions,danslamesureoùcelles-cisontcommeune sédimentationdesloisetdesrègles.Legrandprincipeauquelilobéitestceluidel’égalité.Lavie sociale,elle,sedérouledanscecadrelégal,sanss’yréduire;etsonprincipeàellen’estnullement l’égalité(quivoudraitvivredansunesociétéoùtousseraienttraitésdelamêmemanière?),maisla reconnaissance,quel’onobtientensemontrantplusbrillant,ouplusaimant,ouplusloyal,ouplus courageuxquelesautres,brefensemontrantsupérieuretnonégal;cequ’onydemanden’estpas

l’égalitémaisladistinction,lagratification,larécompensed’exception.Cetespacesocialn’estlui-même pashomogène:l’imagen’estpasleverbe,l’affichegéanten’estpasl’illustrationdansunlivre,la caricature de presse n’estpas le tableauaccroché dans une galerie. Unsloganlancé d’une tribune politiquenerépondpasauxmêmesexigencesqu’unethèseuniversitaire.Ilyaaussiunedifférenceentre critiqueruneidéologiegénéralementpartagée(c’estunactecourageux)ouungroupemarginaliséet discriminé(c’estunactehaineux),semoquerdesoioudesautres. Leconsensussocialquirégitcettesphèrepubliquelimiteàsontourlalibertéd’expression.Ainsi, l’onévitedesemoquerenpublicdesobèses,mêmesiaucuneloinel’interdit,etl’onprendsoin,dansle cinémacontemporain,denepasreprésentertouslesNoirscommedesvioleursnitouslesJuifscomme desbanquiersvéreux.C’estpourcetteraisonaussique,mêmes’ilsnesontpasinterditsparlaloi, certains écrits transgressantle consensus établi ontdumal à trouver unéditeur : tous craignentle «lynchagemédiatique».Cetteprécautionnesemblepass’étendretoutefoisauxArabesmusulmans. Pousséeàl’extrême,elleproduitle«politiquementcorrect»;entièrementabandonnée,ellelaissela placeàcequ’onpourraitappelerlepolitiquementabject,présentésouscouvertdu«parlervrai».Orsi larecherchedelavéritéetlamanifestationdesopinionssontdeslibertésprécieuses,ellesnesontpas lesseulesàrégirnotreexistence. Pourrésumer:lescaricaturesdel’islamn’illustrentpasbienleprincipedelalibertéd’expression; etceprincipemêmen’apas,danslaviesociale,laforced’absoluqueluiprêtentsesdéfenseurs.La justificationdelapublicationdeJyllands-Postenparlaseuledéfensedeceprincipenesemblepas suffisante. La suggestionselonlaquelle il s’agiraitd’aider les masses musulmanes à sortir de leur ignorance et de leur soumission passive aux dogmes ne paraît pas davantage convaincante : la stigmatisation publique est rarement un bon outil pédagogique. Mais alors, quelles raisons supplémentairesontmotivécettepublication? Ilnefautpasnégliger,d’abord,lesbénéficesqu’onobtientpoursoi-mêmeenassumantlerôled’un preuxchevalierdéfenseurdelaliberté,d’unapôtredubien:ilsfontpartiedesattraitsdumanichéisme. Ontireunesatisfactioncertainedesesentirredresseurdetorts,d’êtreaniméparcequ’onappelleen anglaisrighteousindignation.Onavuquelesrédacteursdujournals’accordaienttranquillementla gratification d’être les représentants du bien luttant courageusement contre les forces du mal, des LumièrescontrelesTénèbres.Maisonnepeutignoreruneautreexplicationpossible,suggéréedèsle lendemainde la publication. Selonl’undes douze dessinateurs, « le journal voulaitdès le départ uniquementprovoquer»;telleestaussil’appréciationportéeparlesautresgrandsquotidiensdanois. Onpeutavoireneffetl’impressionquelesjournalistessontconvaincusd’unechose:àladifférence de«nous»,quisommespourvusdesmeilleuresvertus,lesmusulmanssontincapablesd’adopterune attitudecritiqueenversleursdogmesreligieux;pourenfaireladémonstration,ilsuffitd’agitersousleurs yeuxunchiffonrouge.Silebutdesrédacteursavaitétédeprovoqueruneréactionviolentedelapartde certainsmusulmanset,enconséquence,unrejetparlepaysdesaminoritémusulmane,déjàenbutteaux attaquesdupartid’extrêmedroiteassociéaugouvernement,ilsnes’yseraientpasprisautrement.Le résultat,vouluounon,aétéuneexacerbationdestensionsentourantlesimmigrés,nonleurconversionaux «valeursdanoises».Ducoup,onpeuttrouverdiscutablelaformulationmêmedudilemmeauquelse trouventconfrontéslesintervenantsdansledébatpublicauDanemark.Plutôtque:défendrelebienetla libertéoucéderàl’autocensure,onpourraiténoncerainsilavraiealternative:contribueràtendreles relationsentregroupesauseindelasociétéoufaciliterleurintégrationmutuelle.Unefoisdeplus,on constate que l’éthique de responsabilité conviendrait mieux à l’action politique que l’éthique de conviction.

Lesréactions

Les réactions à la publication des dessins viennent au début de quelques imams installés au Danemark,quiyvoientuneoccasionderanimerlasensibilitéreligieused’unepopulationd’origine musulmaneetdel’attirerverslesmosquéesoùilsprêchentunislamd’espritfondamentaliste.Ilsse tournentd’abordverslejournalpourexigerdesexcuses;devantlerefusdecelui-ci,ilsorganisentune manifestationdanslesruesdeCopenhagueet,parunepétitionsignéedenombreuxmusulmans,demandent auPremierministred’intervenir.Lesdessinateursreçoiventdesmenacesdemort,dontlapoliceidentifie etarrêterapidementl’auteur,ungarçonâgédedix-septans,considérécomme«psychologiquement instable».Les imams décidentensuitededonner uneplus granderésonanceàleur démarcheetse tournentvers l’Organisationde la conférence islamique (OCI), organisme regroupantcinquante-sept États,ainsiqueverslesambassadeursdespaysmusulmansenposteàCopenhague.Ilsconsidèrentdonc quelesinstancesreligieusesinternationalesoulespaysmusulmansontleurmotàdiresurlaconduitedes affairespubliquesàl’intérieurduDanemark.Àlami-octobre,l’OCIetonzeparmilesambassadeurs adressentauPremierministredanoisdeslettresexprimantleurinquiétude;lesambassadeursdemandent enoutreàêtrereçusparlui. LePremierministreopposeunrefuscatégoriqueàcettedernièredemande,eninvoquantleprincipe delibertéd’expressionetenrappelantque«legouvernementdanoisn’aaucunmoyend’influersurla presse».Cetteréponseest,àvraidire,unpeucourte.L’actiond’unhommepolitiqueneselimitepasà l’applicationdelaloi,ilaunemargedemanœuvrebienplusgrandeetriennel’obligeàignorerles autresobjectifsdesonaction,telsquelaviepaisibleetharmonieusedesdifférentescomposantesdesa société. Lorsqu’unnombre importantd’individus disentse sentir offensés, il peutles recevoir, leur montrerrespectetsollicitude,leurexpliquerpourquoiilneveutpastoucheràlalibertédelapresseet leurindiquerlaformelégalequepourraitprendreleurprotestation. Àcetégard,ilfautdistinguerentrelesraisonspossiblesdelaprotestation:nepasreprésenterle Prophèteestuneexigencepurementthéologique(iconophobe),dontlesmédiaseuropéensn’ontpasà tenircompte;enrevanche,représenterleProphèteavecunebombeàlaplaceduturbanpeutoffenser, nonlathéologie,maislesmusulmanseux-mêmes,puisqu’oninsinueainsiqu’ilssonttousdesterroristes ouquelapratiquedeterreurdécouledel’islam(cequiestpeut-êtrelaconvictiondeBenLaden,mais certainementpascelledescroyantsordinaires).Unetelleréactiongouvernementale,sansriencédersur lesprincipes,auraitpermisd’apaiserlestensionsentrecommunautéssurplace.Audemeurant,quelques moisplustard,desvoixnonmusulmaness’élèverontauDanemarkpourregrettercettenon-intervention. Vingt-deuxanciensambassadeursdanoisfontpartdeleur déception;lecommissaireeuropéenàla Justice,FrancoFrattini,exprimesaréprobationpersonnelledelapublicationdesdessins.Cen’estque danssesvœuxpourlanouvelleannéequelePremierministreprésenteunepositionplusconciliante. Maisdeuxmoisetdemisesontécoulés,etlesdégâtssontfaits. Lesimamséconduitsdécidententre-tempsd’enappelerdirectementauxmusulmansdeleurspays d’originerespectifs.Ilsconstituentundossiercontenantlesdouzedessinsoriginaux,auxquelsilsen ajoutentneuf,publiésdansunautrejournal,ettrois,particulièrementagressifs,prélevéssurInternet.Ils serendentdébutdécembreenÉgypte,enArabieSaoudite,auLiban,enSyrieetailleurs;partoutilsse plaignentauprèsdesautoritésreligieusesmaisaussidesministresetautrespersonnagesofficiels.Dans chaquepays,leur demanded’aideserainstrumentaliséeselonlesbesoinspolitiquesdumoment.En Égypte,par exemple,lesFrèresmusulmansrisquentd’attirer denombreusesvoixauxélections;le gouvernementvoitdanslademandedesimamsunebonneoccasionpourprouveràsapopulationquelui aussi veille à la protection de l’islam. En Syrie, où le gouvernement est soupçonné d’interférer grossièrementdanslaviepolitiquelibanaise,l’affairearriveàpointnommépourdétournerl’attention. EnPalestine,leFatahyvoitlemoyendeseprésentercommeledéfenseurdescroyancespopulaires,et doncderivaliseravecleHamas.Ladélégationdesimamsétablitaussiuncontactavecleschaînesde

télévision ; les millions de spectateurs d’Al-Jazira prennent connaissance d’une version fortement orientéedel’histoiredesdessins. Riennesemblepluspouvoirarrêterlemouvementdeprotestationdanslespaysmusulmans,renforcé parunenouvellepublicationdesdessins,cettefoisdansunpetitmagazinenorvégien.Orchestréaudébut parlesgouvernementsetlesinstitutionsreligieuses,ilentraînedesmanifestationsderue;unboycottdes produitsdanoiss’organise,lesmenacesdemortfusentdepartout.Débutfévrier,lemouvementcommence à échapper auxautorités, mais celles-ci ne fontrienpour l’arrêter. Les ambassades danoises dans plusieurs pays sont attaquées, voire incendiées. La violence s’installe, les morts et les blessés se multiplient. Laconduitedesmusulmansimpliquésdanscesréactionsn’estévidemmentpasau-dessusdetoute critique.Ilestd’abordinappropriéd’allersolliciterlesambassadeursétrangersou,pireencore,les ministresdepaysétrangers,pourqu’ilsinterviennentdanslesaffairesintérieuresdanoises:c’estfairefi delasouverainetédechaquepays,etenmêmetempss’excluredelacommunautéquel’onchercheà réformer. L’appel auxinstances religieuses étrangères, comme auxstations de télévision, relève du chantage:sivousn’accédezpasànotredemande,semblentinsinuerlesimams,lesfoulesdéchaînées pourraientvouscauserungrandtort;onbrûleravosambassades,onboycotteravosproduits.Lesimams nemontrentdoncaucunrespectpour les pouvoirs dupays qu’ils habitent,toutendemandantàson gouvernementdelestraiteravecménagement.Lemélange,dansledossierqu’ilsprésententdanslespays musulmans,desdouzedessinsoriginauxavecd’autres,provenantdesourcesdifférentes,illustreleur désird’obtenirlavictoire,nonceluidefairerégnerlajustice. Les journalistes de la presse écrite etde la télévisionproduisentla versiondes faits qui leur convient;nuancesetcomplexitésontrarementleurpremiersouci.Lesgouvernementsdecespays,àleur tour,nesontpasdupesdesmanœuvresqu’ilsmènent:souscouvertd’indignationvertueuseenvoyéeau gouvernementdanois,ilss’adressentenréalitéàleurproprepopulation.Enfin,laviolencedesfoules danslesruesestd’autantplusparadoxalequ’elleestcenséedémentirlaviolenceislamiquesuggéréepar les dessins : à la place de l’unique bombe tenant lieude turbanduProphète, les manifestants en brandissentcent,commes’ilschérissaientsecrètementl’imagequ’ilsjugentoffensante!Conséquence paradoxale:lesatteintesportéesàl’imagedel’islamparsespartisanszéléssontplusgravesencoreque cellesinfligéesparsesdétracteurs… Ilestclairquelesmanipulateursdecesmanifestations,chefspolitiquesoureligieux,ytrouventleur compte : ils renforcent leur prestige auprès des croyants ense présentant comme leurs défenseurs intransigeants(euxaussisontdesapôtresdubien!)etdétournentenmêmetempsleurattentiondecequi vamalchezeux,endésignantunboucémissairecommode.L’exacerbationduconflitetl’impressiond’un chocinévitabledescivilisationssontpoureux,sil’onpeutdire,dupainbénit:ellesleurpermettentde gommer la frontière entre islam et fondamentalisme islamique. Les propagandistes d’Al-Qaida en profitentpourétofferletissudesympathisantsdontilsontbesoinpourfomenterdenouveauxactes terroristes. Enmêmetemps,ilnefautpassurestimerl’importancedecesmeneurs.Sidesmilliersdepersonnes sontprêtes à les écouter, ce n’estpas seulement, ni même principalement, à cause des caricatures danoises,c’estqu’ellesytrouventl’occasiond’exprimerleurressentimentcontreceuxqu’ellestiennent pourresponsablesdeleursmalheurs,lesarrogantespuissancesoccidentales.L’humiliationquienestle véritable pointde départse nourrità plusieurs sources : la présence d’armées occidentales sur le territoiredepaysmusulmanscommel’Afghanistanetl’Irak(dontuncontingentdanois),lesinjustices infligées aux Palestiniens, les images de torture dans les camps et les prisons. Ces événements surviennentdansuncadreprécis,celuideseffetsnégatifsdel’urbanisationetdelamondialisationsur l’identitétraditionnelle,présentésàleurtourparleursgouvernementscommeprovoquésparl’Occident. Rappelonsenfinl’existencemêmed’unecertaineopulenceoccidentalesurlesécransdetélévision,alors

quel’accèsauxpaysoùelles’étaleetdoncàcetterichesseestinterdit.Deleurcôté,lesdiscours vertueuxsurlesdroitsdel’hommequ’entendentleshabitantsdecesterresduressentiment,formuléspar ceuxqu’ilscroientresponsablesdeleurdétresse,n’arrangentrien.Danslapublicationdescaricaturesils nevoientdoncqu’uneincitationàlahaine.Touscesingrédientsréunisformentunmélangeexplosifqui doitsonvocabulaireàlareligion,maisdontlescausessontpolitiques.

Àpartirdefévrier2006,lapresseoccidentales’engagedansladéfensedelalibertéd’expression;

lesgouvernementseuropéensetlesorganisationsinternationalesinterviennentauprèsdesdirigeantsdes paysmusulmanspourlesinciteràempêcherlesviolences;ceux-ci,déjàinquietsdevoirlemouvement leur échapper, l’arrêtent rapidement. Quelques chiffons rouges seront encore agités dans les pays européens,quivoudraientquesevérifiedenouveaulethéorèmeétabliaumomentdel’affaire:pour démontrerquelesmusulmanssontdesextrémistes,ilsuffitdetraitersansménagementleurProphète,ils ledeviendront.UngroupusculedanoisdiffuseuneimagedeMohammedendromadaire,buvantdela bière.Unautregroupeannoncesonintentiondebrûler publiquementleCoran.En2007,unjournal suédoispublieundessinduProphèteavecuncorpsdechien;desindividusseréclamantd’Al-Qaida profèrentimmédiatementdesmenacescontrelesjournalistes.Aucoursdelacampagneélectoralede

2007,lepartiduPeupledanoismetsursesaffichesunportraitdeMohammedavecceslogan:«La

libertéd’expressionestdanoise,lacensurenel’estpas»;àlasuitedesélections,cepartiresteassocié augouvernement. On mentionnera pour mémoire deux derniers épisodes liés à ce thème. À l’automne 2006, un professeurfrançais,RobertRedeker,apubliédansLeFigarounediatribeantimusulmane,àlasuitede quoiilareçudesmenacesdemortetaétécontraintdesolliciterlaprotectiondel’État.Menacer quelqu’undemortpoursesopinionsest,unefoisdeplus,uncrimequidoitêtrepuni.Ceprincipeétant réaffirmé,ilestpossibleaussidenepasapprouverlapublication,dansungrandjournalparisien,decet article haineuxet violent, qui décrit la religionmusulmane comme animée par les seules haine et violence,censéesêtreabsentesdu«mondelibre».Quepouvait-ilapporterd’autrequ’une(redoutable) notoriétéàsonauteuretlapreuveque,sil’onprésentelesmusulmanscomme«unefoulehystérisée flirtantaveclabarbarie»,ils’entrouveratoujoursparmieuxaumoinsunquivoudrapunirl’auteurdela déclaration?N’est-cepasl’illustrationéloquentedecetteposturequi,souscouvertdecritiquerune religion(larevendicationd’un«droitaublasphème»,placéesouslaprotectiondeVoltaire),permetde stigmatiser ses fidèles ? La responsable de la même rubrique auMonde a formulé de soncôté ce commentairedelatribunedeRedeker:«Nousnel’aurionscertainementpaspubliée.LespagesDébats nesontpasunlieudevociférationsmaisd’analyse.»Denosjours,enEurope,lesmusulmanssontla principalecommunautéquel’ons’amuseimpunémentàprovoquer ainsi dans des organes largement diffusés,etcesprovocationss’ajoutentauxbrimadesquotidiennessubiesparcesimmigrésetdescendants d’immigrésdontl’apparencephysiqueoulenomtrahituneorigineétrangère. Àcetégard,unecomparaisonpeutêtreétablieavecunautregroupeethniquetraditionnellement discriminéenEurope,celuidesJuifs.LeurtragiquedestinaucoursdelaDeuxièmeGuerremondialea créédanslespayseuropéensunconsensusgrâceauqueltoutemanifestationd’antisémitismeestdevenue intolérable.Lesnégationnistessontrégulièrementtraînésenjusticeetcondamnés,s’ilstravaillentdansla fonctionpubliqueilsrisquentaussideperdreleuremploi.Lesrarespersonnagesquisepermettentdes remarquesdésobligeantessurlesJuifsenpublicsontimmédiatementetunanimementstigmatisés.Les groupuscules néonazis ou sataniques qui ont profané des sépultures juives (et d’ailleurs aussi musulmanes) ontétélourdementcondamnés,chaquefoisqu’ilsontétéarrêtés.Il estvrai que,dans certainsquartiersdelabanlieue,lesadolescentsd’originemaghrébine,s’identifiantfantasmatiquementà la populationpalestinienne, ontpupasser de l’hostilité à l’égard de la politique israélienne à des sentimentsantisémites;maisleurexpressiondansl’espacepublicestsystématiquementréprimée.Cette vigilance va même au-delà et crée un climat nuisible au débat public, dans lequel toute critique

ponctuelledugouvernementisraélienesttenuepourunemanifestationd’antisémitisme;témoinlerécent procèsintentécontreEdgarMorin,DanièleSallenaveetSamiNaïr,auteursd’unetribunelibreparue dansLeMonde. Enfévrier 2006,lejournal satiriqueCharlie-Hebdopublieàsontour les dessins controversés, accompagnésdequelquesautres.Letiragedunuméroenseradécuplé:ilpassed’unemoyennede

60000exemplairesàprèsde600000.Deuxorganisationsmusulmanesl’assignentenjustice;l’affaire

estportéedevantlestribunauxenfévrier2007.Lerédacteurenchefdéclareauprocèsqu’ilavouluàla

foisdéfendrelalibertédelapresseetluttercontrel’intégrisme,ilsevoitenincarnationdesLumières

dissipantlesTénèbres,auxcôtésdeDescartesetdeSpinoza.LaFranceestencampagneélectorale

présidentielle;lesténorsdesdifférentspartisviennenttémoignerdevantletribunalqu’ilspréfèrentla

libertéàlasoumission.NicolasSarkozy,alorsministredel’Intérieur,envoieàlajusticeunelettredans

laquelleilexprimesonclairsoutien:«Jepréfèrel’excèsdecaricatureàl’absencedecaricature.»Sans

surprise,lejournalseraacquittéunmoisplustard.Jenesuggèrepaspourmapartqu’ilauraitdûêtre

condamné,maisquelajustice,encetteoccasion,aéchouéàresterindépendantedupouvoirpolitique,et

aperdusonautoritépropre.

Quelquesréflexions

Quellesconclusionstirerdecetteaffairedescaricatures?Elleaincontestablementétabliunmodèle pourl’interprétationd’incidentspassésetsansdouteàvenir.Eneffet,l’«affaireRushdie»dontonla rapprocheparfoisneluiressemblequepartiellement:silafatwadeKhomeinyetlesmanifestationsdans lemondemusulmanrappellentlesévénementsrécents,leromanLesVersetssataniquesn’arienàvoir aveclapublicationdesdessins.Enl’écrivant,SalmanRushdienecherchaitniàdéfendrelalibertédela presse,niàfairetomberlemasquedufanatismemusulman. Lescaricaturesontrévéléunconflit,intérieurauxpayseuropéens,entredeuxattitudesparrapportà leurspopulationsmusulmanesetauxvelléitésfondamentalistesdecelles-ci:pousseràlaconfrontation enexacerbantleconflitouchercheravanttoutàménagerlessusceptibilités.Onsepermettradenepas approuver sansréservelapremièreattitude,illustréepar lesjournalistesdeJyllands-Posten. Il est fallacieuxdeprésentercespéripétiescommeuncombatentrecensureetlibertéd’expression,comme l’ontfaitles démagogues duparti duPeuple danois, enfaisantabstractionducontenudes paroles proférées, alors qu’est enjeule rejet oul’accueil de ceuxqui ne ressemblent pas à la majorité. Aujourd’hui,lademanded’unelibertéd’expressionintégraleestlafaçadehabituelledelaxénophobie,le thèmecommundemouvementscommelepartiduPeupledanois,l’IntérêtflamandenBelgiqueouleparti de la Liberté en Autriche. Quand le chef de l’extrême droite suisse Christoph Blocher défend la propagandedesonparti,quiprésentelesétrangersenmoutonsnoirsàbouterhorsdupays,ilprétend simplementouvrirunediscussion;quiconqueleluireprocheestuncenseur.«Lesaffichessontfaites pourprovoquer,poursusciterledébat.Ilfautarrêterdevoirduracismepartout 104 .»Unprécédent significatifvientàl’esprit:àl’époquedel’affaireDreyfus,l’organeleplusvirulentdel’antisémitisme, animéparÉdouardDrumont,s’appelait,déjà,LaLibreParole… IlestnonmoinsabusifdesituercetteattitudedanslesillagedeVoltaire,luttantauXVIII e sièclecontre lesabusdel’Églisecatholique.Ceuxquilefontsegardentbienderappelerunedifférencedetaille:

Voltaire etses compagnons de combats’opposaientauxinstitutions dominantleur société, l’Étatet l’Église,alorsquelesmilitantsactuelsreçoiventl’appuietl’encouragementdesministresetdeschefsde

partisaupouvoir.L’amalgamedevientchoquantlorsquecescombattantspourlalibertés’assimilenteux-

mêmesauxdissidentsdespayscommunistesenEuropedel’Est:ceux-cipouvaientpayerleuraudacepar

plusieursannéesdedéportationaugoulag,ceux-là«risquent»desevoiraccueillisàlatableduchefde

l’État.Il estunpeuexcessif,avouons-le,devouloir bénéficier àlafoisdeshonneursréservésaux persécutésetdesfaveursaccordéesparlespuissants. Les populations autochtones des pays européens sont devenues plus intransigeantes avec les immigrés,enparticulier musulmans.Lapeur decespopulationss’accroît,commeentémoignecette propositionsaugrenue:lesautoritésdeRotterdamonteul’intentiond’interdirequel’onparledansles ruesdelavilleunelangueautrequelenéerlandais!Orlapeurapourconséquencefâcheusederenforcer lesraisonsd’avoirpeur:larépressionetladiscriminationnourrissentleressentimentetprovoquentà leur tour des actes violents. L’extrême droite xénophobe s’est renforcée en Autriche, en Belgique flamande,auDanemark,enFrance,enItalie,auxPays-Bas,enSuisse…Lemotd’«islamophobie» correspondbienàuneréalité,diredumaldel’islamn’estpasseulementlicite:c’estdebonton.En Occident,onsecroitdanssonbondroit:«nous»défendonslaliberté,serait-cedemanièreunpeu irrévérencieuse,«eux»répondentànosparolesparlaviolenceetlemeurtre.Cefaisant,onoublieque nos paroles peuvent, elles aussi, avoir des conséquences néfastes : si grâce à elles les décideurs politiquesacquièrentlaconvictionquelesmusulmanssontintrinsèquementviolentsetdéraisonnables,ils n’hésiterontpasdemainàenvoyersureuxbombardiersetmissilesafindelesraisonner…Laviolence n’estpasseulementlàoùl’oncroit. Deleurcôté,lesimamsfondamentalisteseuropéensontacquisunenotoriétépubliquequ’ilsn’avaient pasauparavant.Danslespaysmusulmans,lesmassesmanipuléesontraffermileurconvictionqueles Occidentauxlesméprisentetleshumilient,ellessontprêtesàcherchertouteoccasionpoursevenger; l’emprisesurellesdesfondamentalistess’estaccrue.Plusieursdizainesd’hommesetdefemmessont mortsàlasuitedelapublicationdescaricatures;mêmesil’onnepeutenblâmerlesjournalistes,ilfaut désormaisadmettrequ’untelenchaînementdecausesetd’effetsestdevenuprobable.Lesgouvernements dictatoriauxetdémagogiquesdeplusieurspaysmusulmansenprofitentpourorienterlemécontentement deleurpopulationdansladirectionquileurconvient.Onenconcluraqu’agiterunchiffonrougen’estpas unmoyenappropriépourfairecoexisterpaisiblementdescommunautésdifférentes. Laréactionprovenantdespaysmusulmans,mêmesielleaétéencadréeetmanipuléeparlesautorités politiques,montreaussiquel’expériencereligieuseyprenduneformeàlaquellelesEuropéensnesont plushabitués.Ilvadesoipourcesderniersquelareligionestuneaffaireprivéequinedoitpasempiéter sur l’organisationde la vie sociale ; à cet égard, même les fidèles catholiques se comportent en protestantsindividualistes…C’estlecontrairequiestvraidanslespaysmusulmans.Pourcetteraison, toucheràlaplacedelareligiondanslasociétérevientàmettreenquestionl’imagequechacunsefaitde sonidentitécollectivemaisaussidesonidentitéintime,uneopérationqu’onn’entreprendpasàlalégère. Les croyants musulmans viventdans unmonde mental structuré différemmentde celui des croyants chrétiens,etilssententquecemondeestaujourd’huifragileetmenacé.Danslespayseuropéens,lesuns etlesautressontamenésàvivrecôteàcôte,danslecadred’unÉtatséculier;pourlesmusulmans, provenantsouventdefamillespaysannestraditionnelles,iln’estpastoujourssimpledes’yadapterdu jouraulendemain.Leursentimentdemarginalitélesamèneàseréfugierunpeuplusdansuneidentité traditionnelle.Àlagénérationsuivante,lasituations’aggraveaulieudes’atténuer:ceuxquisontnésen Occidentnedisposentplusdecetteidentité-là,etquelques-unssonttentésparlesschémassimplistes proposésparlesprédicateursislamistes,unetraditionfantasméedevenantleurcadremental. Uneautreleçondecesévénementsconcerneledegréd’interconnexiondeshabitantsdelaplanète. Celanes’étaitjamaisvuauparavant:unepublicationdansunquotidiendeCopenhagueprovoquele surlendemainuneémeutemeurtrièreauNigeria!Quiauraitpul’imaginer?Ladiffusioninstantanéede l’information,avecenparticulierlacirculationd’imagesàlatélévision,estentraindebouleversernotre rapportaumonde,etinfluenceenprofondeurlecomportementdetous.Cettediffusionestplanétaire (grâceauxantennesparaboliquesetàl’Internet);provenantdesourcesmultiples,elleéchappeàtout contrôlecentralisé.Al-JaziraconcurrenceCNN,cequifaitquelesévénementsdeGazaontaujourd’hui

unimpactimmédiatsurlesquartiersdeLondresetdeParis.Ondécouvredoncquenosactespeuvent avoir des conséquences bien plus étendues que nous ne l’avions prévu – il est temps pour nous d’intériorisercettenouvelledonne.Ceconstatestinquiétant:celaveutdire,parexemple,quedansle milliard de musulmans habitant la Terre, il s’en trouvera toujours quelques-uns, fanatiques ou déséquilibrés,prêtsàexécuterceluiquileurapparaîtracommeunennemideleurfoi.Lesarmesneseront pasdifficilesàtrouver.Aucunepolicedumondenepeutgarantiràtousuneimmunitécontrecettemenace nouvellequitraverselesfrontièresaveclafacilitéd’unmessagesurInternet.Ilfaut,ensomme,s’habituer àvivreaveclaprésencedecedangerinédit.Lalibrecirculationdel’informationincite,paradoxalement, àunerestrictiondelalibreexpression. Lesréservesquej’aipuformulerausujetdel’affairedescaricaturesn’impliquentnullementqu’il faillerenoncerauxprincipesfondateursdeladémocratielibérale.Lethéologiquenedoitpassemêlerdu politique,lalibertéetlapluralitédesmédiasdoiventêtreprotégées,ledroitdesfemmesaulibrechoixet àladignité,défendu.Latoléranceenverslesautress’exercerad’autantplusfacilementqu’elles’appuiera surunsocled’intransigeanceenverstoutcequiestintolérable.Cesexigencesseprolongentdansla sphèreinternationale:ilestinadmissiblequel’ons’attaqueauxambassadesou«condamneàmort»les citoyensd’autrespays;cesrèglesdoiventêtrerappeléesàtouslesgouvernements.Ilnes’agitdonc aucunementd’exigerl’instaurationd’unecensureoulerenoncementàlalibrecritique.Ilfautenrevanche sesouvenirquenosactionspubliquesneprennentpasplacedansunespaceabstrait,maisnécessairement àl’intérieurd’uncontextehistoriqueetsocial.C’estpourquoiilfauttenircompte,enmêmetempsque desprincipesjuridiques,delareconnaissancedontontbesoinlesimmigréshabitantenEurope.Onpeuty parvenirenmontrantsonrespect–nonpourlescroyancesmaispourlescroyants,nontantpourle prophèteMohammedquepourleshumblestravailleursimmigrésAbdallahetMoustafa… Unedernièreremarque.Dèslorsquel’onexercedesresponsabilitéspubliques,ilnesuffitplusdese réclamerdesesseulesconvictionsetdudroitdelesexprimer;s’yajoutel’exigencedelefaireen individuresponsable,quitientcomptedesconséquencesprévisiblesdesesactes.Cetteresponsabilité n’estpaslamêmepourtous,elleaugmenteàmesurequecroîtlepouvoirdontondispose.Unrôledécisif incombedoncàtousceuxquiparticipentàl’organisationdelasphèresociale.Lespoliticiensenfont partie–maisplusencore,peut-être,ceuxquiontpourtâchedegéreretd’orienterlesgrandsmédias:

directeursetrédacteursdeschaînesdetélévisionetdesstationsderadio,desjournauxetdesmagazines. L’hommedelaruedisposed’uneplusgrandelibertéquelePremierministre,unjournalsatiriqueet provocateur comme Charlie-Hebdo qu’un quotidien influent comme Jyllands-Posten, l’enceinte de l’universitéqueleschaînesdetélévision,carlaresponsabilitélimitelaliberté.Maiscetterèglene connaîtqueleplusetlemoins,etsonapplicationn’ariendemécanique;desexcèssurviennent,tantdans laprovocationquedansl’autocensure. Unechoseestcertainepourtant:sansqueleurpouvoirsoitissudelavolontépopulaire,lesmédias influencentl’opinionpubliquedemanièredécisive.Pouracquérirunelégitimitédémocratique,uneseule voieleurestouverte:celledes’imposeràeux-mêmesdeslimites.Lalibertéillimitéetuelaliberté.

Lediscoursdupape

Le12septembre2006,lepapeBenoîtXVIaprononcéundiscoursàl’universitéallemandede

Ratisbonnesurlesrapportsdelafoiaveclaraison.Quelquespassagesdecediscours,concernantla connexionentreislametviolence,ontprovoquéimmédiatementdefortesréactionsdanslemondeentier, etenparticulier danslespaysmusulmans.Onapuavoir l’impressionquel’affairedescaricatures danoisesétaitentraindesereproduire,undéchaînementdeviolencessemblantconfirmerlavéracitédes insinuationspapales.BenoîtXVIlui-mêmeenaparugêné,iladoncadressésesregretsàtousceux qu’auraitblesséssonmessageinitial.Sesproposconciliantsontindignéàleurtourd’autresmilieux,ceux

quiavaientapprouvélediscoursoriginal.Telleétaitenparticulier,àencroirel’éditorialisteduNew YorkTimesDavidBrooks,laréactiondupeupleaméricain:«Cesmillionsd’Américainscroientquele papen’aaucuneraisondes’excuser.Ilsconsidèrentlaviolenteréactionexcessiveàsondiscours,comme laviolenteréactionexcessiveauxcaricaturesdanoises,commeunautresignequ’unesortedemaladie intellectuelleenvahitlemondearabe 105 .» Qu’enest-ilaujuste?Lediscoursdupape«Foi,raisonetuniversité»aétépubliédepuis 106 ettout unchacunpeutlelireetleméditeràloisir.Ladescriptiondel’islamn’ytientqu’unefaibleplace. L’essentieldudiscoursporte,commel’indiquedéjàsontitre,surlesrelationsentrefoietraison.Lathèse deBenoîtXVIestquelareligionchrétienneaabsorbél’héritagegrecdelaraisonetqu’encelaelle montrelavoieàsuivrepourtoutepratiquereligieusedanslemondecontemporain.Commeonpeut l’imaginer,cettevisionsyncrétiquedelareligionchrétienneaffrontedeuxadversaires.D’uncôté,les défenseursdelapureraison,quitiennentàplacerlesquestionsdefoiendehorsd’elle.Del’autre,les partisansdelapurereligion,quinevoientpasderapportintrinsèqueentreelleetlaraison,etqui,en conséquence,acceptentaussilapropagationdelareligionpardesmoyenspeuraisonnables,telsquela violenceetlaguerre. C’esticiqu’intervientl’islam.BenoîtXVIneformulepassesappréciationsensonnompropre,mais secontentedeciterdeuxauteursanciens.L’unestl’empereurbyzantinManuelIIPaléologuequi,àlafin duXIV e siècle,aécritunouvragedanslequelilsemontreentraindedialogueravecunsavantpersansur les mérites respectifs des religions. « Mohammed n’a apporté, dit-il, que des choses mauvaises et inhumaines,commeledroitderépandreparl’épéelafoiqu’ilprêchait.»LeDieuchrétienenrevanche «n’aimepaslesang,etnepasagirselonlaraisonestcontraireàlanaturedeDieu».L’âmeest raisonnable,ilfautdoncl’approcheravecdesmoyensdelaraison–lesmots,nonlesarmes.Lesecond commentateurestunthéologienarabo-andalouduXI e siècle,IbnHazm,quiauraitécritqueDieuestsans rapportaveclemondeici-bas,qu’ilestabsolumenttranscendant,au-dessusdetoutecatégorie,ycompris celledelaraison.L’islamestdoncsimplementconvoquéicicommel’exempled’unereligionquirefuse decomposeraveclaraison;etencore,lepapen’exprime-t-ilpaslàuneopinionpersonnelle. Demandons-nousd’abord,mêmesicen’estévidemmentpaslepointquiaprovoquélacontroverse, dansquellemesurecesimagesdesreligionschrétienneetmusulmanecorrespondentàlaréalité.Des doutessérieuxs’élèventaussitôtquantàlajustessedutableau.L’islams’estpropagéparfoisparlefer, d’autresfoisparleverbe;certainsdesesreprésentantsontrejetétouterelationentrefoietraison, d’autres, au contraire, ont voulu défendre leur solidarité. Comme tous les commentateurs de la controversel’ontrappelé,ilestdifficile,danscecontexte,denepasévoquerlafiguredeceluiqueles EuropéensappellentAverroès,lepenseur arabedu XII e siècle,dontle manifeste doctrinal s’intitule Discoursdécisifsurl’accorddelareligionetdelaphilosophie.C’estdurestegrâceàAverroès,età d’autreslettrésmusulmanscommelui,quel’héritagedelapenséegrecqueaététransmisauxthéologiens etphilosophes européens,etnotammentàThomas d’Aquinqui,au XIII e siècle,formulera sa propre synthèseentrephilosophie(aristotélicienne)etreligion(chrétienne).BenoîtXVIs’inspiredeThomas d’Aquin,maisThomasd’Aquinn’ignoraitpaslemusulmanAverroès… Onnepeutdirenonplusquelechristianismesesoittoujoursréclamédel’unitéentrefoietraison. Les critiques grecs de la nouvelle religion, dans les premiers siècles après J.-C., lui reprochaient précisémentdevouloirgarderDieuhorsdetoutrapportaveclesloisdelanatureetdelaraison.Au II e siècle,Gallienécrivait:«MoïsepensequetoutestpossibleàDieu,maisnous,lesGrecs,affirmons qu’ilyadeschosesparnatureimpossibles.»EtPorphyre,unsiècleplustard:«Dieunepeutpastout.Il nepeutfairequedeuxfoisdeuxfassentcentetnonpointquatre.Carsapuissancen’estpasl’uniquerègle desesactesetdesavolonté.»LesGrecsreprochaientdoncauxchrétiensprécisémentcequeBenoîtXVI imputeauxmusulmans.

Sansvouloirentrerdansledétaild’unequestioncomplexeàlaquelleontétéconsacrésdenombreux volumes 107 ,onpeutremarquerquelafusionharmonieuseentrefoietraisonchezleschrétiensestloin d’êtreévidente.Onnepeutaffirmer,surlabased’unmot,quelelogosdePlatonsoitlemêmequecelui desaintJean,niquesaintPaulaitchoisideprêcherenGrèceparamourpourlaphilosophie;etsic’était, plussimplement,parcequ’onl’avaitempêchédetransmettrelaparoledivineenAsie?Nombreuxsont lesauteurschrétiens,endehorsdesprotestantsetdespositivistesmodernesmentionnésparlepape,qui ontrenoncéàconcilierDieuaveclaraisonhumaine,enaffirmantqueceseraitlediminuer:«Jecrois parcequec’estabsurde»,disaitTertullien.Lechristianismeestunereligionauxaspirationsuniverselles, quiamisenvaleurl’amourhumain;cen’estpaspourautantquelacréationdivinedumonde,ou l’arrivéedel’homme-Dieu,oul’ImmaculéeConception,oulaTrinité,oulatranssubstantiation,oula résurrectionsontdescroyancesfondéesenraison. Le rapportentre doctrine chrétienne etphilosophie grecque estplus complexe que ne le laisse entendreBenoîtXVI,maislepapeabesoindeleprésentercommeharmonieuxpouravancerdeuxthèses contestables,àsavoirque,parmilesgrandesreligions,seullechristianismeapartieliéeaveclaraison; etquel’identitédel’Europeprocèdedelarencontreentretraditiongrecqueettraditionchrétienne,avec l’additionplustardived’uningrédientromain.Orpourappuyersapremièrethèselepapeestobligéde jouersurlesensdumot«raison»,tantôtlerestreignant,tantôtl’élargissant(laraisondesscientifiques estjugéetropétroite,celledesautresreligionstroplâche,c’estcelledeladoctrinechrétiennequiala bonneextension–etquicoïncideparchanceaveccelledesphilosophesgrecs…).Pourcequiconcerne lasecondethèse,c’estl’idéequesefaitlepapedel’identitécollectivequiestproblématique:celle-ci n’estpasfigéeunefoispourtoutes,elleestfaitederencontresavecl’extérieuretdeconflitsintérieurs; lesunesetlesautresnes’arrêterontqu’àlamortdelacollectivité.Lesingrédientsgrecsetchrétienssont certesprésentsdansl’identitéeuropéenne,maisilsnesontpaslesseulset,tantquel’Europevivra,elle continuerad’enabsorberd’autres. L’enseignementoriginelduChristneglorifiepaslapromotionguerrièredelafoi;lesluttesqu’il annoncesontpurementspirituelles.Maisleschrétiensnes’ensontpastoujourstenuslà.Laformulede l’Évangile«Contrains-lesd’entrer»(danslamaisondeDieu) 108 aservidejustificationàdenombreuses violences.Onnesesentpasendroitderappeleraupapeleslongssièclesd’histoire,aucoursdesquels laguerre,etmêmelaguerresainte,aétéconsidéréecommeunmoyenparfaitementlégitime,voire raisonnable,pourrépandreladoctrineduChrist,outelledesesversionscontretelleautre.Onaurait l’embarrasdechoixentrecroisades,conquêtescolonialesetguerresdereligion. Moyenspacifiquesetmoyensguerriersseretrouventbienreprésentésdanschacunedecesdeux grandesreligionsmonothéistes.Onpeutmême,sanstropdemal,découvrirdansquellescirconstanceson penchedepréférenceverslesunsouverslesautres.Rappelonsquel’empereurManuel,tantappréciépar lepape,rédigesondialogueàunmomentoùsacapitaleestassiégéeparl’arméeottomaneetlachutede saville,imminente.Ondiraitquec’estquandilsn’ontplusl’occasiondes’imposerparlaforcequeles hommesdeviennentraisonnables…SilesapôtresduChristnepréconisentpasl’usagedesarmes,c’est aussique,contreleslégionsromaines,ilssaventn’avoiraucunechance;ilspréfèrentdonclaparole,et lapersuasionpacifique.IleniratoutautrementauMoyenÂge.Leschoseschangerontencorequandles roisaccaparerontlatotalitédupouvoirséculierenEurope: l’Églisechrétiennefavoriseraalorsde nouveaulavoiespirituelle. Ilenvaprobablementdemêmepourl’islam.Lesexégètesontrelevédepuislongtempsque,pendant qu’ilhabiteLaMecque,leProphèteestpacifique,alorsquequandilestinstalléàMédine,ilappelleàla guerresainte.C’estqued’autresévénementssesontdéroulésentre-temps,etlecontexten’estplusle même.Résultat,iln’estqu’unprêcheuràLaMecque;àMédine,assumantàlafoisautoritéreligieuseet pouvoir politique, il devient unchef guerrier. Mais le pape se trompe lorsqu’il attribue unverset

pacifiqueduCoran,«Pointdecontrainteenreligion»(II,256),àlapériodemecquoise;ildateau

contrairedutempsdeMédine,cequiluidonnetoutsonsens:mêmelorsquevousêtesenpositionde force,vousnedevezpasimposerlaconversion. Lepapeauraitpupuisersesexemplesdeviolenceoudenon-violenceaussibienchezleschrétiens quechezlesmusulmans.Comparablessurleplanhistorique,lesdeuxchoixnelesontcependantpassur celuidelamorale–carlepapelui-mêmeestchrétien.L’exigencemorale,onlesait,neseformulequ’à lapremièrepersonne.Ilyaunmériteàsecomportervertueusement(parexemple,àrenonceràla violence),iln’yenaaucunàexigerdesautresqu’ilslefassent.Telestdurestel’undesenseignementsdu Christ:«Quoi!turegardeslefétuquiestdansl’œildetonfrère,maistuneconsidèrespaslapoutrequi estdansletien 109 ?» Danslesexplicationsfourniesaulendemaindesprotestationsmusulmanes,lepapeaplaidélabonne foi:iln’avaitpasexprimésessentiments,ils’étaitcontentédeciterdeuxauteursanciens,l’unduXI e , l’autreduXIV e siècle.Maiscetargumentneconvaincpas:rienn’empêchaitBenoîtXVIdesignalerson désaccordaveclesauteurscités.Onaplutôtl’impressionqu’ilapréféréutiliserceprocédéindirectpour seprotéger,aucasoùonluireprocheraitcetteopinion(unpeucommeBrooksqui,danslatribunecitée plushaut,neditpasdirectementsonopinion,maisseretranchederrière«lamanièredontlesAméricains ordinairesvoientlemondearabe»).Lasubtilitéduprocédéatoutefoisétéannuléeparlasimplification propreaumondemédiatique:c’estbienaupapequ’ontétéattribuéeslesopinionsdesauteursanciens! BenoîtXVIavait-iloubliéqu’ilnes’adressaitpasauxseulsparticipantsd’unséminaireuniversitaire maisquesaparole,abrégéeetsimplifiée,allaitêtreimmédiatementdiffuséeautourduglobe? Onadumalàimaginer,parailleurs,quelepape,citantl’empereurbyzantin,n’aitpasenvisagé d’avancelaréactionhostileàl’imagequ’ildonnedel’islam(«Mohammedn’aapportéquedeschoses mauvaisesetinhumaines»).Cen’estcertespasàuneguerredescivilisationsqu’ilnousincite,maisson discours,parsessimplificationsetomissions,contribueaufameux«choc»quepromeuventaussiles prédicateursmusulmansintransigeants. Lepapearaisondecondamnerlaviolencemiseauservicedesidées,celles-ciseraient-elleslesplus justesdumonde;ilaégalementraisond’adressercetappelauxmusulmanspuisquecertainsd’entreeux sontaujourd’huitentésparlaguerresainte.Maissonargumentauraitétébienplusconvaincantsi,plutôt

que de rappeler la violence musulmane du XIV e siècle, il avait commencé par évoquer celle des

chrétiens:nousavonsrenoncéàlaviolencequenouspratiquions,aurait-ilpudire,pourquoin’enferiez-

vouspasautant?IlestvraiqueMohammedaétéunguerrierviolent,maisilnel’apasététoujours,les

partisansd’autresidéologiesl’ontétéaussi:l’affirmationabesoindetantdequalificationsqu’elleperd

saraisond’être.D’autantplusquesi,denosjours,leschrétiensnepropagentplusleurreligionparle

moyendelaguerre,lesÉtatsdanslesquelsilsviventn’ontpasrenoncéàseservirdelaforcepour

imposerleursidéesetl’ordresocialqu’ilsjugentêtrelemeilleur:ainsidanslaguerred’Irak,justifiée

aunomdesvaleursdémocratiques(expriméessouvent,dureste,dansunvocabulairereligieux).

Onpeutdoncéprouverquelquesdoutesquantàlajustesseetl’utilitédel’interventionpapale.Doit-

onpourautantjugerlégitimelaréactionqu’elleasuscitéedanscertainspaysmusulmans?Unefoisde

plus,onaentendulesprédicateurs,cesagitateursetmanipulateursprofessionnels,proférerdesmenaces,

provoquerlaviolencephysique,appeleràlaguerresainte.Toutsepassaitcommes’ilscherchaientà

défendreparlaviolencel’idéequel’islamn’estpasintrinsèquementviolent!Àleurtour,ilsneveulent

voirquelestortsdesautresetévitentdes’interrogersurleurspropresinsuffisances.Ilspréfèrentse

draperdanslerôledevictimepourlégitimerlesviolencesqu’eux-mêmesinfligentauxautres.Certes,

l’appelàlaviolenceestprésentdansd’autresgrandesreligions,etpasseulementdansl’islam;mais,

aujourd’hui,seull’islamestinvoquécommejustificationreligieused’actesmeurtriers.S’ils’agitd’un

abus(commejelepense),ilincombeauxmusulmansmêmesdelecondamneretdel’empêcherdans

l’avenir.

Ilfautsignalertoutefoisqu’uneautreréactionestégalementvenuedumondemusulman.Celle-cia

prislaformed’unelettreouverteaupape,publiéedanslapressele15octobre2006,signéepartrente-

huitoulémas(outhéologiensislamiques),issusdenombreuxpaysasiatiques,africainseteuropéens. Écritesuruntondedéférencepolie,lalettrepointelesnombreusesinexactitudeshistoriquesdansle discoursdeRatisbonne,chercheàprésenteruneimagebeaucouppluspacifiquedel’islam(l’attributle plusfréquentdeDieun’est-ilpas«leMiséricordieux»?)etplaideenfaveurd’un«dialoguefrancet sincère».Onpeutnéanmoinsregretterque,cefaisant,lesoulémasn’expliquentpascommentréconcilier lesversetspacifiquesduCoranavecd’autresversets,quiprêchentlaconversionparlaforceoumêmele meurtreencasderefus(ilslespassentsoussilence).Ilestencoreplusregrettablequ’ilsnes’adressent pasavecautantsinonplusd’insistanceàceuxquibafouentquotidiennementleurinterprétationdel’islam, c’est-à-direlesislamistes,ces«agitateurs,commel’écritAbdelwahabMeddeb,quiontchangéune traditionouvertesurl’expériencedel’Absoluetdel’Invisibleenuneidéologiesanglanterassemblant touslesexclusetlesfrustrésdelaTerre 110 ». Le discours dupape étaitune maladresse,peut-être même une faute,mais les réactions qu’il a suscitéesontfranchilafrontièreducrime.Lepremiern’excusepaslessecondes,mêmes’ilmontre,une fois de plus, que déclarer péremptoirementque les autres sontirrationnels etviolents n’estpas le meilleurmoyenpourlesameneràunpeuplusderaisonetunpeumoinsdeviolence.

Ducôtédel’islam

Onpeuttrouverunterraind’ententeàceuxqui,enEuropeouailleurs,souhaitentques’établisseun échangeconstructifentremusulmansetnon-musulmans.Ilsuffitpourcelad’accepterdeuxpostulats,qui enEuropeappartiennentàl’héritagedesLumières.Lepremierestd’ordrejuridiqueetpolitique.Ilpose quelessociétéshumainessontgouvernéesàl’aidedeloisétabliesparleurscitoyensetque,danslavie publique,celles-cil’emportentsurtouteautrecontrainte.C’estleprincipemêmedeladémocratie,ou souverainetédupeuple(combattuparSayyidQotbetlesislamistesaunomdela«souverainetéde Dieu»),quiapourcorollairelareconnaissanced’unedignitéégaledetousceuxquiformentlepeuple, parconséquentleurégalitédevantlaloi,qu’ilssoienthommesoufemmes,NoirsouBlancs,detelleou tellereligion.DansuntelÉtatdedroit,ilestinterditdesefairesoi-mêmejustice:aucunecirconstance atténuante ne peutêtre reconnue aux« crimes d’honneur », ni auxviolences commises pour motifs religieux.Parlaforcedecemêmeprincipe,onn’aaucundroitd’imposeruncomportementauxhabitants d’autrespays:lafatwadeKhomeiny«condamnant»àmortuncitoyenbritanniquebafoueelle-mêmele codedesnations.Ceprincipeconsacredonclaséparationdupolitiqueetdureligieux. Lesecondpostulatestd’ordreanthropologique.Ilaffirmeladiversitédessociétésetdescultures humaines,alorsmêmequetousleshommesappartiennentàlamêmeespèce,participentd’unemême humanité.Cettepluralitésedéploieàlafoisdansletempsetdansl’espace.Celasignifiequ’ilfaut accepterunregardhistoriquesurlepasséetconstaterlatransformationdesmentalités.L’ethnologieet l’étudedesculturescomplètentlacontributiondel’histoire:ellesnousmontrentquelespeuplesdela Terreorganisentleurexistencedemillemanièresdifférentes,chacunchérissantsareligion,sescoutumes, sespratiques.Telleétantlavéritédenotreespèce,lasociétéquiaccueillefavorablementcettepluralité setrouveavantagéeparrapportauxautres.Cen’estpasunhasardsil’âged’ordelaculturemusulmane correspondaussiàunepérioded’ouverturemaximaleauxautrescultures:grecqueetromaine,persaneet indienne,juiveetchrétienne.Persécuterlesadeptesd’uneautrereligion,qu’ilssoientdes«gensdu Livre»(monothéistes)oupaïens,condamnerlesapostatsquichangentdefoioulesathéeséquivautà méconnaîtrecettecaractéristiqueconstitutivedel’humanité. Pouracceptercesdeuxpostulats,préalablesàtoutdialoguequineseraitpasunsimpleéchangede politesses,pointn’estbesoinpourlesmusulmansderenonceràl’islam.Toutd’abordparcequelefait

d’êtrecroyantn’impliquepasquedisparaissentvosautresidentitésetqu’oncessed’être,enmêmetemps, lecitoyend’unpays,respectueuxdeseslois.Contrairementàcequeprétendentlesintégristes,lareligion n’ajamaisrégil’intégralitédel’existence.Contrairementaussiàcequ’annoncentlesexpertsmédiatiques del’islam,nouvellementapparusenOccident,lesmusulmansnesontpasuneespèceexceptionnelleau seindugenrehumain,dontlemoindregesteseraitdictéparleurappartenanceculturelle,doncleur religion,àl’exclusiondetouteautredétermination.Àreboursdecequ’imaginentlesunsetlesautres,les normesmoralesetreligieuses,quandellesexistent,n’engendrentpasmécaniquementlesactes.«Un dogmereligieuxn’ajamaisd’effetdirectenpolitique»,remarquejudicieusementOlivierRoy 111 .Comme touslesautresêtreshumains,lesmusulmansmodèlentleurcomportementsouslapressiond’unefoulede facteurs–dontaussilesprincipestirésdelareligion.Toutaulongdel’histoire,lescitoyensdespays musulmans ont,comme toutle monde,obéi auxlois –audemeurantfortvariées –des pays qu’ils habitaient. Il faut donc, pour commencer, cesser d’imaginer que le Coran délivre la clé unique des comportementsdesmusulmansd’aujourd’hui.Ceconstatn’interditévidemmentpasdesedemanderpar ailleurs quel est,àcetégard,lemessagedes textes fondateurs islamiques.Mais laréponseàcette questionestloind’êtresimple.Commetouttexteàl’origined’unereligionmondiale,leCoranetles autresécritsislamiquessacréscontiennentdesaffirmationsquivontdansdesdirectionsdifférentes,ouse prêtentàplusieursinterprétations.Desécolesexégétiquesmultipless’affrontentsurceterraindepuisdes siècles:iln’yapasunedoctrineislamiqueunique–pasplusqu’uneversionuniqueduchristianisme–, maisunepluralitédetraditions.Cen’estcertainementpasunétrangeràcedomainecommemoiquipeut formuleruneopinionautoriséelà-dessus;toutaupluspourrais-jerésumerlesimpressionsquejetirede meslectures. Jenerisquesansdoutepasdesouleverbeaucoupd’objectionssijeparsdececonstat:parmiles lecteurs du Coran aujourd’hui, deux grandes tendances s’opposent. La première est celle des fondamentalistes,qui voudraientque le sens littéral des textes soitétabli comme vrai etjuste pour l’éternité;ilsrefusentdoncdevoirquecestextessontapparusàunecertaineépoquedontilsgardentles traces. Par conséquent, engagés dans leur Contre-Réforme, ils aspirent à soumettre les mœurs d’aujourd’huiauxprincipesd’antan.Cesexégètesfondamentalistes,qu’ilssoientdesconservateursou desréformateurs,nedoiventévidemmentpasêtreconfondusaveclesislamistes,dontleprogrammeest proprementpolitique. La seconde tendance estcelle ducourantlibéral d’interprétation, ouvertà la modernité,etplusgénéralementaupassagedutemps,doncàlapluralitéetàlamobilitédessociétés humaines.Danssonoptique,leCoranetlesautrestextessacréscontiennentdesformulesdontlesens n’apparaîtqu’enrapportaveclecontextehistoriquedel’époque;par conséquent,dansuncontexte différent,cesensdoitêtrereformulé. Denombreuxspécialistesdel’islamontillustrécettepossibilitédelireleCoranentenantcompte des circonstances desacréation.Dans sonlivreIslamet Liberté,MohamedCharfi a présenté une synthèse de leurs arguments etune plaidoirie pour l’islammoderne.Il rappelle l’étatde la société antérieure, qui permet de comprendre l’esprit général des innovations coraniques, comme celle concernantl’héritage.Parfois il suffitde bienlire ce qui estécrit.Ainsi l’unité dupolitique etdu théologique,revendiquéeparlesislamistesmaisaussiincriminéeparbonnombred’orientalistes,n’est pas affirmée par le Coran. L’un des premiers représentants de ce courant libéral d’interprétation,

l’ÉgyptienAliAbderraziq(1888-1966),alancéundébatsurcesujet,quisepoursuitdenosjours.Dans

sonlivreL’IslametlesFondementsdupouvoir(1925),ilpartdel’affirmation,récurrentedansleCoran,

quelarévélationrapportéeparluiestcomplète,nelaissantaucunnon-dit;oriln’yestjamaisquestion

decalifat,nid’unquelconqueÉtatislamique.Lesstructuresétatiquespostérieuresn’ontaucunebasedans

ladoctrinereligieuse,ellessontl’œuvredegouvernantsquipoursuiventleurspropresintérêts.«Cequi

estappeléuntrônenes’élèvequesurlatêtedeshommes,ilnesemaintientqu’enpesantsurleur

échine 112 .»Ladifférencedesfinalitésexpliquecetteséparation:lareligion(musulmane)estuniverselle, l’Étatestforcémentparticulier.Silescalifesouleschefsd’Étatmodernesseréclamentdel’islam,c’est qu’ilsrecherchentlesavantagesdelalégitimitédivine:onalàunexempledelasoumissiondureligieux parlepolitique,plutôtquedel’inverse.Lareligionestunefaçade,nonlaréalitédecesrégimes. Charfiàsontourrappelleplusieursversetsallantdanscesens,ainsicesinjonctionsadresséespar

DieuàMohammed:«Tamissionn’estpasdelescontraindreàlafoi»(L,45).«Tun’eslàquepour

rappelerlaparoledeDieu.Tun’asnulleautoritécontraignanteàexercersureux»(LXXXVIII,21-22).

Cela se comprend : la société contemporaine de Mohammed ne connaît pas d’État, seulement une communautéreligieusedefidèles.C’estl’imamKhomeinyetd’autresislamistesquiimposenticiune lectureanachroniqueet,pourrait-ondire,hérétiquedestextessacrés,entraitantleCorancommes’il s’agissait de la Constitutiond’unÉtat moderne. Toute l’histoire des pays musulmans illustre cette instrumentalisationdel’islamparleschefsd’Étatqui,monarqueshéréditairesoudictateurs,poursuivent avanttoutleurspropresbuts.Unautreindicedecequelepolitiqueetlereligieuxrestentdistinguésest fourniparl’attitudedespartisd’obédienceislamiqueàl’époquecontemporaine,quisontplacésdevant unchoixradical:oubienilsprêchentlafusiondesdeuxmaisalorssecondamnentàlamarginalité(ainsi

auPakistan,oùlespartisreligieuxn’ontjamaisdépasséles10%duvotepopulaire),oubienilsaccèdent

aupouvoir,maisc’estàunprixélevé:ilsrenoncentàislamiserledroitetlesinstitutionsdel’État(ainsi enTurquie). Enmêmetempsqu’ildemandelaséparationdupolitiqueetdureligieux,leprophèteMohammed admetlapluralitédespeuplesetladistinctionentrecequiestjuste(encebasmondehumain)etcequi estconformeàlafoi(danslesrapportsavecDieu).Lajusticeconsistenonpasàrépandrel’islam,maisà nepasmaltraiterlesautres,seraient-ilsdesnon-musulmans.«Dieunevousinterditpasd’êtrebonset

justesenversceuxquirespectentvotrereligionetnevouschassentpasdevosfoyers»(LX,8).La

coexistencepacifiqueestparfaitementadmise,etmêmerecommandée.«Necommettezpasd’injusticeen

attaquantlespremiers,carDieun’aimepointlesinjustes»(II,186).

PourinterpréterletexteduCoranau-delàdusenslittéraldesmots,ilsuffitparfoisderappelerun élémentducontexte. Ainsi l’heure à laquelle sera rompule jeûne a-t-elle été décidée d’après les conditionsgéographiquesdel’Arabie.«Maisquefairepourleshabitantsdeszonespolairesoùlesjours sontparfois interminables ? » se demande ingénumentCharfi 113 . Il va de soi qu’il faut adapter la prescriptionauxcirconstances;auvrai,cetteadaptationestexigéeparungrandnombredepréceptes. D’autresfoisencore,lestextessecontredisent.L’écolefondamentalistesuggèredetranchercescassans teniraucuncomptedusens,enrecourantàlaseulechronologie:lessouratestardivesabrogeraientles souratesplusanciennes.Or,onl’avu,leProphèteaétépacifiquedanslespremièresannéesdeson prêche,etilestdevenuunguerrierdansladernièrepartiedesavie.Lesfondamentalisteschoisissent doncd’adhéreràl’interprétationmilitairedesonenseignement.Charfirappelleetdéfendlasuggestion différented’unspécialistesoudanaisdel’islam,MahmoudMohammedTaha:unerecommandationplus universelledoitl’emportersurcellequil’estmoins,carl’horizonultimedel’islamestbienl’humanité toutentière 114 .Danscecas,cesontaucontrairelessouratespacifiquesquil’emportent,carseulelapaix exerceunattraituniversel. Taha est le martyr de l’école libérale d’interprétation : cet animateur du cercle des Frères républicainsseraaccuséd’apostasiepoursesconceptions.Ayantrefusédelesabjurer,ilserapenduen

1985,àl’âgedesoixante-quinzeans.L’espritdecetteécoleinterprétativeestdonctoutàlafoisplus

historiqueetplusuniverselqueceluidesfondamentalistes–uneconjonctionquilerapprochedel’esprit

desLumières,affirmantàlafoislapluralitédesculturesetl’unicitédelacivilisation.

Iln’estdetoutefaçonpasnécessaired’abjurerl’islampourentrerdanslamodernité,adhéreràla

démocratieetpratiquerunéchangefécondavecceuxquinesontpascommevous:êtrecroyantnevous

empêchepasd’accomplirvosdevoirsdecitoyen.Maisilestdepluspossiblederenonceraulittéralisme

fondamentalistedanslalecturedestextessacrés,commeledemandentAbderraziq,Tahaettantd’autres

auteurscontemporains,éduquésoriginellementdanslaculturemusulmane.Àsontour,laluttecontreles

basesidéologiquesdel’islamismepourraêtremenéeàpartird’unelecturenondogmatiquedel’islam

lui-même;aucunbesoinpourceladeforcerlesensdelatradition,ilsuffitdelaprendredanstouteson

ampleur.Cechoixestàtouségardspréférable:c’estlàunemanièrebienplusprometteusedecombattre

lesextrémistesquenel’estl’amalgameentreislamismeetislam.Pourportervraimentsesfruits,ildoit

êtredéfendu,plusqu’ilnel’estpourl’instant,parlesélitesintellectuelles,spirituelles,politiquesdes

paysàmajoritémusulmane,depréférenceauxpersonnalitésoccidentales.Ilesttempsqu’onentende

davantagelavoixdelamajoritésilencieuseetpaisibledesmusulmansdecespays,plutôtquelesappels

àlaguerreetàl’intolérance,lancésparlesagitateursislamistes.SileschaînesdetélévisioncommeAl-

Jaziraengageaientdesprédicateursouvertsaumondecontemporainetaudialogueavecceuxquinesont pascommeeux,ellescontribueraientgrandementàl’évolutionfavorabledespartiesdumondeauxquelles elless’adressent. L’évolutionversunislamlibéralnepeutêtrel’œuvrequedesmusulmanseux-mêmes,ellenesaurait leurêtreimposéedudehors:l’identité,positivecettefois,deceluiquiapportelemessageestessentielle pourlamanièredontilserareçu.EnFrance,larivalitéetleconflitavecl’Allemagneontdurédes centainesd’années,conduisantàdesguerresàrépétitionetàd’innombrablessouffrances;onauraitpu croirequelahaineseraitinextinguible.Elleapourtantétésurmontéegrâceàl’identitédeceluiquia assumélemessagederéconciliation,legénéraldeGaulle.Lemêmemessagedéfenduàl’époqueparun anciencollaborateurousimplementparunplanquéauraitétérejetéavecindignation;venantdugrand hérosdelaguerre,decelui qui avaitdit«non»dèslepremierjouretavaitplusderaisonsque quiconquedetenirrigueurauxanciensennemis,cemessage,relayépard’autresancienscombattants, résistants, déportés, ne pouvaitêtre ignoré. Le résultat, inconcevable une générationplus tôt, a été l’instaurationd’une entente exemplaire entre les deuxpeuples ; pourtant, les passions nationalistes suscitentuneferveurquinelecèdeguèreàlapiétéreligieuse.Defaçonanaloguedonc,ceuxdontlafoi esthorsdedouteontlesmeilleureschancespourconduirel’islamverssaréconciliationaveclemonde moderne.

Unetelleévolutiondeladoctrineislamiqueestsouhaitable;ilnefaudraitpaspourautantyvoirune conditionnécessaireàlatransformationdespaysmusulmans.Lavéritablesourcedestensionsneréside pasdanslesimpassesdel’exégèsethéologique,maisdanslesentimentdefrustrationetd’humiliation éprouvéicietlàparlapopulation.Sonremèden’estnireligieuxniculturel,ilestpolitiqueetilimplique quecespaysparviennentànégocierleurentréedanslamodernité.Enréalité,celle-cineseconfondpas, ouplus,avecl’Occidenteuropéenetnord-américain,etlespaysmusulmansontsansdouteintérêtàsortir dutête-à-têtedouloureuxaveccefrèreennemi,d’autantplusirritantqu’ilestaussidétenteurdebiens désirables.LeJapon,certainspaysdel’AsieduSud-Est,l’Inde,leBrésilillustrentaujourd’huid’autres voiesd’accèsàuneexistenceplusprospèreetplusdémocratique.LaChineetlaRussies’engagentavec davantagededifficultésdanslavoiedesréformespolitiques,maisellesaussiéchappentàl’emprisedu ressentimentetrendentpossiblel’enrichissementdeleurpopulation. LesÉtatsàpopulationmajoritairementmusulmanepourraients’inspirerdecesautresmodèleset quitterainsila«rivalitémimétique»,pourparlercommeRenéGirard.Maisilfaudraitpourcelaqueles dirigeants des pays riches de cette partie dumonde utilisentmieuxles immenses revenus que leur procurentleursressourcesnaturelles,gazetpétrole.Plutôtquedelesinvestirdanslaseuledéfenseet promotiondel’islam,doncdeleuridentitéculturelletraditionnelle,ilsdevraientencouragerl’éducation dehautequalité,tantensciencesnaturellesqu’ensciencessociales,uneéducationouverteàtous– hommesoufemmes,croyantsounon.S’ilsdésirentlebien-êtredeleurpeuple,ilsdevraientrendre possibleunemeilleureconnaissancedesautrescultures,doncaussil’apprentissaged’autreslangues,des

traductionsabondantes,tantscientifiquesquelittéraires,defréquentsvoyagesetséjoursàl’étranger. Nousensommesloinpourl’instant. Prendreconsciencedecemondemultipolairequisemetaujourd’huienplacepermettraitausside cesser d’attribuer toutes ses difficultés auxforfaits passés ouprésents de l’Occident, de sortir du ressentimentetdetournerunregardcritiqueverssoi.Commel’écritCharfi:«C’esttellementplusfacile d’accuserlesautres,defaireporterlaresponsabilitésurautruisurtoutquand,effectivement,iln’estpas innocent 115 .»Maismieuxvautnepascéderàcettefacilité.Plutôtquedes’entenirauxseulescauses externes d’une situation déplorable, sur lesquelles on n’a la plupart du temps aucune prise – les vociférationscontrel’injusticen’ontjamaisentamél’égocentrismedespuissants–,l’ondoits’attaquer auxfacteurs internes dumal-être dans chaque société, qui enportentune responsabilité nonmoins grande : inégalités sociales criantes, manque d’éducation, absence de presse libre, défaillance des contre-pouvoirs,régimespoliciers,voldel’Étatparceuxquisontcensésleservir.Ilfautincrimineren premier lieules dirigeants politiques corrompus etcyniques qui se soucientde leur enrichissement personneltoutenprêchantlavertuauxautres,etmanipulentlesmassesdéroutéesenleurfaisantcroire quetoutestdelafautedel’Occident. L’humiliationquinourritleressentimentdecespopulationsmusulmanesaplusd’unesource.Cen’est pas seulementla présencesur leur sol d’armées étrangères qui lamotive,oud’autres interventions musclées;c’estaussilanécessitédevivredansunmondeformé,matériellementetconceptuellement,par desexpériencesquineleursontpaspropres.Lespaysoccidentauxpeuventretirerleursarméesdespays musulmansouconduireunepolitiquepluséquitableenversl’ensembledesÉtatsdelarégion.Maisc’est à la population musulmane elle-même qu’il incombe de sortir de la confusion entre modernité et Occident,d’accueillirsereinementlesvaleursdémocratiquesencessantdelesinterprétercommelesigne d’une allégeance auxpays occidentaux, sous prétexte que ses valeurs ysontnées : l’origine d’une pratiqueneseconfondpasavecsonsens.

DansquelquespagesdesonlivreAveuglantesLumières,RégisDebraydécritunvoyagequil’a conduitauCaire,àl’occasiond’unerencontredestinéeàfavoriserle«dialoguedescivilisations».Il constateàregretquechacunyavaitpréférélachaleuretleconfortdesespropresconvictions,touten s’étonnantdel’égarementdesautres.«Chaquecôtécampesursescertitudes,nonsansexigerquel’autre s’inclinedevantelles.»Cefaisant,ons’enivredesaproprevertuetserassuresurlanocivitéde l’adversaire.«Ilyalejour,nous,etlanuit,eux.Quioseraitchercherdespouxdanslatêteauxcroisés duBien?»Deplus,Debrayconstateque,nepouvantsereconnaîtrepleinementdansaucuneopinion tranchée,ilchangedepositionenfonctiondesesinterlocuteurs.«Faceauximams,jefonce,memueen voltairienfurieux,renaisencombattantdelalibrepensée.ÀParis,faceauxmiens,dontlescertitudes m’irritent,jefaisdemi-touraussitôt.»Ou,ensevoyantàtraverslesyeuxdesautres:«Orientalisant cafouilleux, complaisantetbaissantculotte devantles oulémas, auxyeuxde l’orthodoxe lecteur du Nouvel Obs,jemeretrouveauxyeuxdel’orthodoxesunniteduCaire enoccidentaliste arrogantet buté 116 .» Renoncer aurôledechevalier dubienn’impliquepasquel’ontiennetouteslespositionspour équivalentes.OnpeutavoirdefortesréservessurlefilmdeVanGoghetHirsiAli,ousurl’initiativedu journaldanois;iln’yapourtantpasdedoutequelemeurtreetlesviolencescollectivessontdesactes autrementplusgraves.Pourtant,l’onn’arienàgagneràprésenterles«autres»commedesennemisetles rencontresaveceuxcommeuneguerre;lareprésentationinfléchissanttoujourssonobjet,onrisquealors derenforcerlemalquel’onvoulaitcombattre. Pourquel’intégrationdansunensembleuniquesoitfacile,ilestnécessairedereconnaîtreunemême dignitéauxdifférentsmembresdelasociété.Sesentirrespectédanscequel’onconsidèrecommeson identitécollectiveconduitàl’ouvertureauxautres,nonàl’enfermementdéfensifaumilieudessiens.On

connaîtbienceprincipeéducatif:unenfantprogresseplusvitepardesencouragementsquepardes reproches ; les adultes ne sont pas très différents à cet égard. Il ne suffit pas de dénoncer les discriminationsparrapportàlaloietauxnormesofficielles,quecesoitdanslarecherched’untravailou d’unlogement,ilfautprendreaussidesmesurespositivesd’encouragement.C’estpourcetteraisonqu’il estsiutiledevoirdanslemondepolitiqueetlesmédiasdesvisagesetdesnomsévoquantlesminorités dupays,cesdeuxsphèresétantexposéesauregarddetous. Onpeutimaginerdetellesmesuressymboliques,contribuantàmettreenvaleurcettedignitéégalede tous,danslesdomaineslesplusdiversdelaviesociale.Ilneseraitpasscandaleux,parexemple,dans unpayslaïccommelaFrance,oùl’ondisposedesixjoursfériésliésàdesfêtescatholiques(Pâques, Ascension,Pentecôte,Assomption,Toussaint,Noël),qu’ilyenaitunliéàlasecondereligiondupays, l’islam;il n’ya riende choquantà ce que les règles de vie commune prennentenconsidération l’évolutiondelapopulation.Niàproposerd’enseignerpluslargementl’arabeàl’école,nonpoury confinerlesenfantsdontlesparentsleparlent,maispourenfaireunelanguecommelesautres.Siles femmesledemandentvraiment,pourquoinepasréserveraussideshorairesnonmixtesdanslespiscines municipales:lapromiscuitédescorpsdénudésdesdeuxsexesestcertesunecaractéristiquedelaculture occidentalecontemporaine,maisellen’estpasuneconséquenceintangibledesprincipesdémocratiques. Iln’estpasnécessairepourceladechangerleslois,maisilnesuffitpasnonplusdedirequechacunpeut fairecequ’ilveutdanssasphèreprivée:c’estqu’entrelelégaletlepersonnels’insèreunetroisième zone,celledelaviesociale,régiepardesnormesadoptéesparconsensusplutôtquesouslacontrainte.Il fautdoncdiscuterdesproblèmesquiseposentaucasparcas.

5.

L’identitéeuropéenne

«Ilneconnaissaitquetropcescrimesdel’Europe,dontl’obscénité,l’odieusepornographieavait pourla première fois,en1945,éclairé le monde surce quin’étaitque mensonge,ettémoigné crûment de l’implacable dualité,de la séparationtotale sisavamment dissimulée aucours des siècles,del’EuropeavecsatrèsbelleNarration.»

RomainGARY,Europa

L’Unioneuropéenneconstitueaujourd’huiuneréalitétantéconomiquequejuridiqueetadministrative. Noussavonspourtanttousque,pourl’instant,cetensemblenejouepasunrôlepolitiqueinternationalde premier planet que l’essentiel de la vie politique yreste réservé auxnations qui le forment. De nombreuses voixontdéjà exprimé leur déceptionde voir que les hommes politiques européens se soucient volontiers de la levée des barrières douanières et de ses conséquences, ou des diverses réglementationsbureaucratiques,maisontperdudevueleprojeteuropéenlui-même.Ons’estdonc demandésil’actionpolitiquedel’Unionnepouvaitpasrecevoiruneimpulsionsupplémentaired’une miseenévidenceetd’unrenforcementdesonidentitéculturelle(ou«civilisationnelle»),laculture devenantletroisièmepilierdelaconstructioneuropéenne,auxcôtésdel’économieetdesinstitutions juridico-politiques. On espère aussi y trouver un supplément d’âme, une dimension spirituelle et affective,absentsailleurs.Tâchequ’onimagineaisée,puisquel’onsaitqueleconsensussefaitplus facilement aujourd’hui en Europe sur les grands monuments culturels qu’autour des règlements administratifsoudesdécisionséconomiques.TouslesEuropéenssontfiersdeseréclamerd’unepartie dumondeoùontvulejourMontaigneetMichel-Ange,ShakespeareetCervantès,MozartetGoethe,ou encore,desprincipessociauxetpolitiquesauxquelsseréfèrel’expression«droitsdel’homme».(Ona vuaussi,avecl’exempled’OrianaFallaci,quecettefiertépouvaitfrôlerlacaricature.) Onpeutcomprendrelesraisonsd’untelappel:lesentimentd’uneidentitécommunedonneraitplus deforceauprojeteuropéen.EnemployantlevocabulaireduXVIII e siècle,ondiraitqu’uneidéepolitique accroîtsonefficacitésielleestportéenonseulementpardesintérêtscommuns,maisaussipardes passionspartagées;orlespassionsnesedéclenchentquesinousnoussentonstouchésdansnotreidentité même.Ilfaudraitdonc,pourcommencer,préciserlecontenudecetteidentité:nousretrouvonsicila questiondelapluralitédesculturesetdesformesdeleurcoexistence.

Àlarecherched’uneidentité

Les tentatives n’ontpas manqué dans le passé pour rendre explicite la dimensionspirituelle et culturelledel’Europe.Ainsi,aulendemaindelaPremièreGuerremondiale,lepoèteetessayistePaul