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L'ALLIA NCE STALINE-HITLER

Du même auteur :

Yalta et la naissance des blocs, Albatros, 1982


La Question turque et l'Europe, Trident, 2009
JEAN-GILLES MALLIARAKIS

L'ALLIANCE STALINE-HITLER

Éditions du Trident
http://www.editions-du-trident.fr
ISBN 978-2-84880-045-5
EAN ISBN 9782848800455
© Tous droits réservés Éditions du Trident 2011
CARTES SUR TABLE

L
A SECONDE guerre mondiale a commencé le 23 août
1939. À Moscou, ce jour-là, le ministre des Affaires
étrangères du Reich Joachim von Ribbentrop et le
commissaire du peuple de l'Union soviétique Viatcheslav
Molotov, paraphèrent deux documents. Le premier, immé­
diatement rendu public, se présentait comme un pacte de
non-agression entre les deux États.* Personne ne s'y
trompe. Un second accord le complète et il le conditionne.
Il s'agit d'un protocole secret délimitant à l'avance les
zones d'influence respective en Europe centrale et orientale
qui résulteront du conflit immédiatement à venir.
Les choses s'enchaîneront dès lors irrémédiablement. La
lecture des Documents de la Wilhelmstrasse** ne laisse
aucun doute. Hitler attaquera la Pologne une semaine plus
tard, le 1e, septembre. Son compère Staline le suivra, frap­
pant dans le dos le frère slave, le 17. Un conflit monstrueux
allait embraser le monde pour 6 années, provoquant la mort
de 50 à 60 millions de victimes.
Il ne se terminera qu'en août 1945, à Potsdam.

* cf. textes des accords ci-dessous pp.363-366


** cf. ci-dessous pp.141 et suiv. Sur le lien avec le projet d'offensive
allemande: cf. télégramme du 21 pressant la date de signature p. 169.
8 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Le dictateur soviétique avait entre-temps changé de


camp, le 22 juin 194 1. Ce retournement s'était opéré invo­
lontairement, et sans que l'intéressé l'ait lui-même prévu. Il
fera cependant avaliser de manière définitive par ses parte­
naires ses conquêtes territoriales.
En Europe, elles remontaient à la période de son appar­
tenance au camp adverse entre 1939 et 194 1.
Ses interlocuteurs d'alors venaient d'accéder au pouvoir.
Ils s'appelaient Harry Truman, ayant succédé en avril à
Roosevelt comme président des États-Unis, et Clement
Attlee chef du parti travailliste, vainqueur des élections
législatives remplaçant Churchill le 26 juillet 1944. À Yalta
l'Amérique et la Grande Bretagne avaient implicitement
consenti à cette consolidation des acquisitions territoriales.
Les deux grands alliés occidentaux avaient en effet cosigné
le 11 février 1945 la Déclaration sur l'Europe libérée
considérant qu'en Europe de l'est, « la libération par l'ar­
mée rouge crée une situation politique nouvelle. »
En fait de nouveauté, l'état de choses allait donner aux
Soviétiques, une nouvelle fois, les fruits du partage redes­
siné le 28 septembre 1939 avec l'aval de Ribbentrop.
Les destructions immenses, les pertes humaines, les
bouleversements politiques et sociaux résultant de la défla­
gration mirent au second plan les charcutages territoriaux.
Les Français, absents des deux conférences de Potsdam et
de Yalta, libérés par les Américains mais peu soucieux de
géographie ont longtemps considéré comme points de
détails les modifications apportées à la carte de l'Europe
orientale. Aux yeux de beaucoup de décideurs nombre de
CARTES SUR TABLE 9

Finlande Carélie
prise à la
Finlande (1)

URSS
Lituanie (4)
Moscou e
', '
� , .,'
. region de
Konigsberg
Kaliningrad (5)
provinces
orientales
"t de la Pologne (6)
{ Pologne

Bessarabie (7)

Hongrie

Carte schématique des acquisitions territoriales


de l'URSS résultant du partage de 1939 confirmé en 1945
cf. ci-dessous p. 20-21 récapitulatif des territoires
10 L'ALLIANCE STALINE HITLER

frontières sont tenues pour justes dès lors qu'elles résultent


de l'histoire militaire, fixées au moment de la signature de
l'armistice.
Observons cependant que les transferts de souverainetés
territoriales de 194 5 répondaient à trois caractéristiques.
Premièrement, aucune d'entre elles ne correspondait ni à
une volonté exprimée démocratiquement et pacifiquement
par les populations, ni à la plus élémentaires des cartes lin­
guistiques.
Deuxièmement, du nord au sud, de la Carélie finnoise à
la Bessarabie roumaine, elles permettaient toutes aux for­
ces armées soviétiques de pouvoir pénétrer directement
dans chacun des pays satellisés et incorporés de force dans
l'Empire communiste.
Et enfin pratiquement toutes ces conquêtes, soit 9 terri­
toires totalisant 4 35 000 km2 , avaient été opérées pendant la
période 1939-1941.
L'un d'entre eux, le plus important par sa masse géogra­
phique, c'est-à-dire la Pologne orientale représentant
188000 km2 se verra divisée en trois parts distinctes. La
première, au nord-est, comprenait la capitale historique de
Vilnius (Wilno en polonais). Elle fut rendue à la Lituanie
dès octobre 1940 et soviétisée à partir de juin 1940 quand
les trois pays baltes furent transformés en républiques de
l'URSS. La seconde fut incorporée à la Biélorussie. La troi­
sième fut annexée au titre de l'Ukraine.
À noter aussi que si 4 de ces 9 territoires ont recouvré en
1991 leurs indépendances étatiques, et si 3 d'entre eux
CARTES SUR TABLE 11

appartiennent désormais à l'Otan et à l'Union européenne,


aucune frontière n'a fait l'objet d'un réexamen, - ce qui
constitue peut-être un moindre mal, - ni même d'un assou­
plissement des conditions de circulation et d'établissement.
On constate ainsi que l'alliance entre Staline et Hitler,
n'est pas seulement demeurée impunie mais profitable pour
l'URSS. Initiée par le dictateur soviétique, elle se traduisit
diplomatiquement par trois accords inséparables.
Cette alliance de deux ans aura profité pendant un demi­
siècle au partenaire communiste.
Elle a été transférée sans doute, de manière artificielle
au second rang de la "mémoire".
Mais elle ne doit pas, elle ne peut pas être oubliée par
!'Histoire.
Certes la question polonaise demeure, quoiqu'en
arrière-plan, présente dans la conscience historique. Les
Français, et en général les occidentaux, du moins les moins
désinformés d'entre eux, conservent encore ou redécou­
vrent le souvenir des tragiques événements que ce pays a
vécus.
Mais on doit souligner aussi que les choses ne se sont
pas arrêtées au partage de la seule Pologne en date du
28 septembre 1939.
Cet accord lui-même modifiait la ligne de partage entre
les deux sphères d'influence, en particulier la Lituanie
passa, avec l'accord donné en 48 heures par Ribbentrop, de
la zone d'expansion allemande à l'espace futur soviétique.
12 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Le Reich recevra quelques menues compensations terri­


toriales: il avait récupéré le port, alors incontestablement
allemand, de Memel*, dominant dès lors tout le golfe de
Courlande; il s'étendra dans le district de Suwalki et élar­
gira ses conquêtes en Pologne. Curieusement d'ailleurs le
ministre des Affaires étrangères de Hitler avait accepté que
toute évolution du statut juridique de la partie de la Pologne
conquise et occupée par les Allemands soit soumise à l'ac­
cord du Kremlin. Et celui-ci s'affirmait résolument hostile
à toute forme de renaissance étatique du frère slave.
Plus tard les conséquences catastrophiques de cet accord
du 28 septembre 1939 seront perçues par la diplomatie alle­
mande . Ainsi dans sa note du 17 juin 1940, le conseiller
allemand Schnurre déplorera: « l'affermissement de l'in­
fluence russe dans le pays compromettra les importations
qui nous sont nécessaires. »**
L'importance économique des pays baltes n'étaient
hélas pas seule en cause.
La satellisation de la Lituanie commencera donc comme
d'habitude, par un traité d'amitié . Celui-ci sera signé en
date du 10 octobre 1939.
Bientôt, le 3 novembre 1939 L'Humanité clandestine
allait pouvoir s'exclamer devant la suite des événements:

* Aujourd'hui Klaïpeda. Cette ville avait reçu, comme la Sarre et


Danzig, un statut autonome en vertu du traité de Versailles. Pendant 20
ans les élections y avaient donné 80% des voix aux partis allemands.
**cf.LaLituanie pendant la seconde guerre mondiale pp 122-123.
CARTES SUR TABLE 13

« Vive /'Armée rouge! Lituanie 30 octobre. L'entrée des


forces lituaniennes à Vilna a donné lieu à une cérémonie
solennelle. La joie du peuple était débordante. Le général
Wilkanskas, dans une déclaration à l'agence Tass a remer­
cié /'Armée rouge d'avoir libéré la ville et d'y avoir main­
tenu un ordre parfait. Les édifices et les services publics
ont été remis dans un état impeccable aux autorités litua­
niennes, alors que les Polonais avaient partout détruit et
saccagé ce qu'ils avaient pu.* »
Présent sur les lieux, l'envoyé spécial de l'illustration,
donne cependant un son de cloche quelque peu différent:
« Sauf en quelque cas, écrit-il dans une description plu­
tôt complaisante d'ailleurs, les Russes se sont montrés
assez corrects à l'égard des commerçants, payant comp­
tant ce qu'ils avaient acheté. Ils ne se livrèrent pas au pil­
lage individuel: le pillage a été organisé. ( ... ) Quant aux
restes, on peut affirmer ans exagération que les Russes ont
presque complètement vidé la ville. Ils transportèrent en
Russie l'installation de l'usine Elektrit - la plus grande
fabrique d'appareils de TSF de la Pologne - sans parler
des machines 'confisquées' à la fabrique de tabac et dans
les nombreusesfilatures qui se trouvent à Wilno. Ils pous­
sèrent le zèle jusqu'à transporter en Russie l'installation de
l'école communale et s'emparèrent d'un immense stock de
charbon qu'ils emmenèrent sans en laisser assez pour
chauffer l'hôpital !
Mais ce n'est pas tout: la collectivisation fut étendue
aux personnes susceptibles d'être utiles à la Russie.
*cf. coll. L'Humanité clandestine vol. !"page 58
14 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Arrêtés par le Guépéou - dont les membres coiffés d'une


superbe casquette verte parcouraient les rues désertes de
la malheureuse ville dans des voitures de luxe - une cin­
quantaine d'ingénieurs, mécaniciens, médecins, etc. durent
choisir entre 'passer un contrat avec l'État soviétique' ou
être purement et simplement déportés en Russie.
Ils sont partis avant que la ville fût évacuée, et avec eux
une centaine d'enfants de l'orphelinat de Wilno que les
Russes emmenèrent afin - dirent-ils - de 'faire de ces
enfants de bons communistes.'* »
Vilnius capitale actuelle de la Lituanie, conquise par les
Polonais en 1920 n'allait pas demeurer longtemps le siège
d'un gouvernement indépendant. Car, dès juin-juillet 1940
selon accord avec l'Allemagne l'incorporation des pays
baltes à l'URSS commence.
Pendant l'hiver 1939- 1940 l'Union soviétique tente de
mettre la main sur la Finlande. Celle-ci résiste, aux applau­
dissements des occidentaux. Charles Maurras salue « les
Thermopyles de la civilisation. » Mais pratiquement, les
Français n'interviendront pas plus au cours de la guerre
d'hiver en Finlande entre décembre 1939, les hostilités
commençant le 30 novembre, et mars 1940, qu'en septem­
bre ils n'avaient vraiment exécuté leurs engagements vis-à­
vis de la Pologne. La raison semble identique: on veut
encore voir l'URSS comme l'alliée de revers et de réserve.
La Finlande, comme avant elle la Pologne, paraît enta-

*cf.L'illustration du 11 novembre 1939 pp. 289-290 article À Wilno


avec l'armée lituanienne par Edmond Demaître
CARTES SUR TABLE 15

v
......

SUÈDE

URSS
FINLANDE

Acquisitions de l'URSS au détriment de la Finlande


résultant du traité de Moscou du 12 mars 1940
chée d'anticommunisme et d'antisoviétisme.
Le 29 décembre 1939 par exemple l'Humanité clandes­
tine titre: « Les provocateurs de guerre déchaînés contre
l'Union soviétique », à propos de cette guerre où la
16 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Finlande ose résister à l'agresseur moscovite. Et le journal


communiste poursuit:
« Bas les pattes devant l'Union soviétique ( ...) les
Travailleurs ne se battront pas contre le pays qui a réalisé
leur idéal! »*
À vrai dire les Finlandais firent face essentiellement
seuls malgré une extraordinaire disproportion de moyens.
Ils ne furent vraiment soutenus que par certains de leurs
voisins nordiques et notamment par quelque 8 000 coura­
geux volontaires suédois. Ils réussirent cependant, par leur
vaillance et par l'intelligence de leurs conceptions tacti­
ques, à infliger des pertes considérables à la glorieuse
armée rouge. L'impréparation de celle-ci sous le comman­
dement de l'incapable ivrogne et boucher stalinien
Vorochilov la conduisit à un désastre sans équivalent dans
les annales: plus de 390000 tués, 265000 blessés, 3000
prisonniers malgré un rapport de forces de 1 à 4 en leur
faveur et en équipement énorme dont les héroïques
Finlandais s'emparèrent largement.
À noter que le dernier acte de la Société des nations
consista à condamner le 14 décembre 1939 le lâche agres­
seur soviétique et de l'exclure de ses membres. Pour sym­
bolique ce testament de la sécurité collective semble avoir
entaché la Mémoire de la SDN plus encore que ses faibles­
ses des années précédentes.
Le 12 mars 1940 le gouvernement d'Helsinki fut
contraint cependant de signer le traité de Moscou, de céder

*cf. Collection deL'Humanité clandestine volume I" page 101.


CARTES SUR TABLE 17

quelque 10 % de son territoire, notamment la partie finlan­


daise de la Carélie, la ville de Viipuri (Vyborg), et certains
points stratégiques, le tout représentant environ 20 % de
son potentiel industriel.
Après la défaite française, l'été 1940 permit aussi à
L'Humanité clandestine d'annoncer à ses lecteurs une
bonne nouvelle propre à consoler les Français de la déroute
de leur armée, des difficultés du ravitaillement et de la divi­
sion de leur pays:
« L 'Armée rouge libère la Bessarabie:
Après avoir libéré 13 millions de Biélorussiens et
d'Ukrainiens du joug des seigneurs polonais, après avoir
brisé les plans criminels des gardes-blancs finlandais,
après avoir libéré les peuples des États baltes où se sont
constitués des gouvernements ouvriers et paysans, l'armée
rouge vient d'entrer en Bessarabie et en Bucovine septen­
trionale où elle libère les masses populaires qui, depuis 22
ans, subissent l'oppression des capitalistes roumains.
Le gouvernement roumain, sachant ce que vaut la
garantie britannique qui lui avait été accordée, a fait droit
aux légitimes revendications de l'URSS et, ainsi la question
de la Bessarabie a été réglée pacifiquement.
Salut à la glorieuse armée rouge qui porte la liberté des
peuples dans les plis de ses drapeaux.
Vive l'URSS de Lénine et de Staline, pays du socialisme
et rempart de la paix.»*

* cf.L'Humanité clandestine du t er juillet 1940 coll. vol. l" page 189.


18 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Or, cette nouvelle fut saluée comme il se doit à Berlin;


On y vit un éminent service rendu au Führer, personnelle­
ment. Elle allait en effet lui permettre de continuer, de son
côté le démembrement de la Roumanie, au profit des deux
anciens alliés de la première guerre mondiale.
La Hongrie et la Bulgarie n'avaient jamais accepté les
clauses territoriales imposées par les traités de Trianon
pour la première, de Neuilly pour la seconde.
Ces deux pays étaient considérés de ce fait comme
membres naturels du bloc révisionniste. Budapest avait
déjà bénéficié du premier arbitrage de Vienne en novem­
bre 1938 au détriment de la Tchécoslovaquie. Elle avait
obtenu une rectification de sa frontière nord, la Haute­
Hongrie, au détriment des Slovaques et la partie hongroise
d'un territoire stratégiquement essentiel: la Ruthénie sub-

Mer du

U)
U)
a:
:::,

Les frontières de l'Europe centrale au lendemain


du premier arbitrage de Vienne de novembre 1938
et après l'éclatement de la Tchécoslovaquie en mars 1939
CARTES SUR TABLE 19

carpathique, qui allait lui permettre de communiquer avec


la Pologne. Plus tard elle allait étendre ces acquisitions à la
suite d'une petite guerre avec les Slovaques.
Mais ceci ne représenta qu'un demi-succès pour Hitler
car le régent Horthy refusa de conclure une alliance mili­
taire avec lui.
Un deuxième arbitrage de Vienne fut dès lors rendu pos­
sible en août-septembre 1940, grâce à l'intervention sovié­
tique en Roumanie.
Celle-ci allait permettre de transformer l'essai et de bou-

URSS

.,
Cluj

'Transylvanie

r _';/"'- ✓ ---/


BUCAREST Mer Noire

''
Bulgarie
\

L'éclatement des frontières roumaines au lendemain de la conquête


soviétique de la Bessarabie qui permit le deuxième arbitrage de
Vienne de septembre 1940
20 L'ALLIANCE STALINE HITLER

der ainsi la satellisation de l'Europe centrale.


Après avoir menacé d'entrer en guerre contre la
Roumaine, la Hongrie recevra le 30 août, la moitié nord de
la Transylvanie, soit 44 000 km2 et 2 400 000 habitants dont
la moitié Magyars. Puis le 7 septembre, la Bulgarie reçoit
la partie sud de la Dobroudja, vieille ambition des conflits
balkaniques, car elle permet de contrôler la mer Noire .
Très schématiquement on peut donc récapituler ainsi les
conquêtes territoriales soviétiques de 1941, avalisées en
1945.
1. Carélie prise à la Finlande
44 000 km2 498 000 habitants
Ce territoire se trouve aujourd'hui encore incorporé
république de Carélie au sein de la Fédération de Russie
Celle-ci représente au total 180 000 km2 dont 148 000 de
forêts et 720 000 habitants dont 12 % sont recensés officiel­
lement encore comme Finnois.
2. Estonie
45 000 km2 1 418000 habitants à l'époque
aujourd'hui peuplé de 1 283 000 habitants, ce pays a
retrouvé son indépendance depuis 1991; membre de
l'Union européenne depuis 2004
3. Lettonie
64 000 km2 2 450 000 habitants
aujourd'hui 2 306000 habitants. Le pays a retrouvé son
indépendance depuis 1991; membre de l'Union européenne
depuis 2004, membre de l'Union européenne depuis 2004
4. Lituanie
56000 km2 3 257 000 habitants aujourd'hui 3 536000
CARTES SUR TABLE 21

habitants et 65 000 km2 • Agrandi en 1939 de Vilnius et en


1945 de Memel/Klaïpeda ville autrefois allemande, ce pays
a retrouvé son indépendance depuis 1991; membre de
l'Union européenne depuis 2004
5. enclave de Koenigsberg-Kaliningrad
15 000 km2 , 300 000 habitants, aujourd'hui oblast de
Kaliningrad créé en 1946 au sein de la Fédération de
Russie, compte une population de 938000 habitants.
6. Pologne orientale
188 000 km2 11 millions habitants
ces territoires ont été divisés aujourd'hui en 3 parties
a- la première: la région de Vilnius rattachée en
1939 à la Lituanie, dont Vilnius est la capitale avec 558 000
habitants;
b- la seconde avec Brest-Litovsk et Bialystock rat­
tachée en 1939 à la Biélorussie;
c- la troisième Lvov/Lemberg rattachée en 1939 à
l'Ukraine.
7. Bucovine du nord arrachée à la Roumanie
10 000 km2 500 000 habitants
8. Bessarabie 17 000 km2 3 200 000 habitants
arrachée à la Roumanie deviendra la république de
Moldavie, soviétique en 1945, aujourd'hui indépendante
9. Ruthénie subcarpathique incorporée en 1919 à la
Tchécoslovaquie. Elle deviendra l'oblast [ukrainien] de
Tanscarpahie. 13 000 km2 725 000 habitants
Ces trois derniers petits territoires assuraient une com­
munication entre l'Europe centrale et l'Union soviétique.
Pour être complet, on trouvera ci-dessous la carte du
déplacement des frontières polonaises, au détriment de
22 L'ALLIANCE STALINE HITLER

l'Allemagne, jusqu' à la ligne Oder-Neisse, qui permettra


aussi à l'Union Soviétique d'incorporer la Pologne nou­
velle dans son glacis, jusqu'en 1991. Les frontières de l'est,
résultent de l'accord de 1939, légèrement corrigé.

Frontière polono-soviétique en 1 947

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u.
Déplacement des frontières
polonaises entériné en 1945

Dans l'esprit de Staline il s'agissait de transformer la


Pologne en simple marche-pied, qu'il souhaiter arrimer de
manière définitive à l'Empire soviétique, par le déplace­
ment de ses frontières d'est en ouest.
Le droit des peuples se trouva, de la sorte, totalement
bafoué.
DE LA NATURE DU PACTE

O N A SOUTENU, de part et d'autre, mais après la rupture,


qu'il s'agissait d'un accord purement circonstanciel,
tactique et provisoire.
Le terme ambigu de « pacte » est utilisé dans ce sens,
paradoxalement contradictoire.
La lecture des documents de la Wilhelmstrasse éclaire
dès lors les relations entre les deux États. Car leurs rapports
ne sauraient être réduits seulement aux trois protocoles de
base, le pacte de non agression du 23 août, son complément
secret inséparable, puis le traité du 28 septembre : divers
accords économiques essentiels du point de vue militaire
furent mis en place, pour les matières premières mais aussi
pour certains équipements. Enfin des négociations perma­
nentes de cogestion des questions territoriales tendaient à
assurer un véritable condominium hitléro-stalinien sur
l'Europe orientale.
On se trouve en présence d'une sorte de double trahison.
On reprochera essentiellement aujourd'hui celle de
Staline, par rapport à la cause antifasciste.

* Ce traité datait du 25 novembre 1 936. Il avait été rejoint en 1937 par


l'Italie et en 1 939 par la Hongrie et par l'Espagne.
24 L'ALLIANCE STALINE HITLER

En général, il ne vient pas immédiatement à l'idée de


rappeler que son partenaire reniait, lui aussi, d'autres enga­
gements strictement inverses. N'avait-il pas signé en 1936
avec le Japon un Pacte anti-Komintern ?*.
En théorie, cet accord prétendait s'opposer à
l'Internationale communiste. Berlin et Tokyo devaient se
prêter secours et assistance militaire en cas d'attaque de
l'URSS. En mai 1939 un pacte dit d'acier avait été signé,
également, en mai 1939 à Berlin par Ribbentrop et Ciano.
Mais, déjà, ce document, institutionnalisant « l'Axe », ne
désignait plus l'empire soviétique comme adversaire.
En fait comme le soulignera le rapport de Staline au
XVIIIe congrès bolchevik de 1939, ces alliances avec
l'Italie et le Japon répondaient avant tout à un désir de
contrecarrer les bénéficiaires du traité de Versailles. Elles
ne visent pas l'Union soviétique mais principalement
l'Angleterre.
Ainsi, de part et d'autre, les pires ennemis en apparence
s'accordaient contre les puissances occidentales.
Deuxième observation : on doit considérer que, dans
l'embrasement général, non seulement que plusieurs pays
demeurèrent à l'écart, mais aussi que d'autres ne s'engagè­
rent que partiellement.
La Finlande s'engagea contre l'URSS, ou plutôt lui
résista, sans contracter d'alliance avec le Reich.
La Bulgarie au contraire s'agrandit dans les Balkans à la
faveur de l'intervention allemande mais elle ne prendra pas
la moindre part à la guerre contre Moscou.
DE LA NATURE DU PACTE 25

Même situation pour le Japon qui combat l'Empire bri­


tannique, et ses homologues français et hollandais en
Extrême Orient, puis les États-Unis dans le Pacifique, mais
s'abstient du moindre coup de fusil contre l'Empire stali­
nien.
En avril 1941, l'Empire du soleil levant signera même
un pacte analogue à celui d'août 1939, à l'initiative de
Staline et Molotov. Mais à la différence du Reich, il ne le
rompra pas. Cet accord soulagera pendant toute la guerre le
front asiatique de l'URSS. La Sibérie et la Mongolie ne
furent jamais menacées d'attaques japonaises à partir de la
Chine ou de la Mandchourie. Dans la perspective du
Kremlin ceci tendait évidemment à précipiter les Japonais
dans leur conquête du Grand Espace asiatique. Par un tel
accord, le gouvernement militaire de Tokyo trouva effecti­
vement des encouragements. Et cela contribua, en partie,
en décembre 1941 à l'attaque contre Pearl Harbour.
Parler ainsi de cette guerre, même mondiale, comme
d'un phénomène univoque dépouille de sa réalité cet
ensemble d'affrontements fort différents.
Comme on le verra, Staline tira cyniquement parti de
cette complexité.
Depuis plusieurs années les tensions s'étaient accentuées
en Éthiopie (1935), en Espagne (1936), en Chine (1937), en
Tchécoslovaquie (1938), en Albanie (1939).
Mais en réalité les facteurs de conflit n'avaient cessé de
se manifester depuis, et malgré, l'invention de la sécurité
collective en 1919.
26 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Le bloc en gestation des Alliés naturels du Troisième


Reich s'était constitué pour diverses raisons, à partir des
pays révisionnistes, spoliés ou humiliés par le système issu
du traité de Versailles. L'Italie par exemple, quoiqu'elle ait
appartenu au camp des vainqueurs trouvait insuffisants les
gains obtenus par elle.
Une partie de la propagande communiste internationale
au contraire et, notamment en France, consistera tout sim­
plement à présenter les divers régimes, démocratiques ou
non, comme tous également capitalistes, comme simple­
ment condamnés à se combattre par leurs contradictions et
leurs rivalités impérialistes.
Lorsque Staline décrit la situation du monde dans son
rapport au XVIIIe Congrès de mars 1939, il feint alors de
considérer que la guerre mondiale est déjà commencée.
Une telle affirmation entre en contradiction avec le men­
songe, propagé depuis, selon lequel les Occidentaux et
d'abord les Anglais auraient cherché à sauver la paix à tout
prix en 1938. À suivre cette accusation, le pacifisme des
« pays non-agresseurs » aurait justifié que l'Union soviéti­
que cherchât à se prémunir en pactisant avec Hitler.
Aujourd'hui encore de nombreux marxistes soutiennent
cette thèse, de manière plus ou moins explicite. À la fois ils
veulent voir dans le « fascisme » - ainsi qualifient-ils et
stigmatisent-ils l'ensemble de leurs adversaires, - la cause
unique de la guerre et, en même temps, ils cherchent à éten­
dre la condamnation à la globalité des régimes « bour­
geois ».
DE LA NATURE DU PACTE 27

La réalité, toute différente, montre, à travers les docu­


ments diplomatiques du Foreign Office, que la Grande
Bretagne savait qu'elle ne disposait pas encore en 1938 des
moyens d'entrer en guerre. Elle ne pouvait donc que tem­
poriser aussi bien au moment de l'annexion de l'Autriche
(printemps 1938), et au moment de Munich (automne
1938). En revanche, ses dirigeants, y compris le Premier
ministre Chamberlain et le ministre des Affaires étrangères
Lord Halifax savaient que l'on marchait vers le conflit.
Et contrairement aux dirigeants français ils s'y prépa­
raient activement, en vue d'une bataille conçue comme
prioritairement aérienne. Ils avaient donc depuis plusieurs
mois relancé la production de matériel militaire.
La réalité par ailleurs est que Staline avait choisi son
camp . Peut-être même l'avait-il fait dès la fin de la guerre
d'Espagne, à l'époque des grandes purges de 1937-1938
qu'on attribue toujours à la seule paranoïa du Petit Père des
Peuples.
Une rhétorique essentiellement antioccidentale, on le
verra plus loin, constituait l'argumentation du dictateur
soviétique lorsqu'en 1939 il théorisa par avance le pacte de
non-agression du 23 août .
Mais alors, pratiquement, comment qualifier un tel
accord ?
Rappelons qu'il s'agit d'abord de deux protocoles, le pre­
mier publié, le second secret, signés le 23 août . Ce dernier
sera complété peu de temps après pour préciser, et modifier
* sous le peudonyme de A. Rossi
28 L'ALLIANCE STALINE HITLER

sa conséquence directe, le partage de la Pologne. La signa­


ture de ce 3e document interviendra en date du 28 septem­
bre.
Or, quand on examine l'ensemble, il devient très difficile
de cantonner tout cela à une sorte de compromis transitoire
destiné à disparaître deux ans plus tard. Au contraire, les
intervenants hésitaient entre des durées beaucoup plus lon­
gues : 10 ans, peut-être 25 années.
L'historien antifasciste italien Angelo Tasca* a consacré
à cette période de l'alliance germano-soviétique principale­
ment deux ouvrages devenus pratiquement introuvables.
Le premier, Deux ans d'alliance germano-soviétique*
fut écrit à la suite de la publication, en 1946, par les Anglais
et les Américains des documents saisis par eux à Berlin. Il
y retrace factuellement les deux années du pacte,
entre 1939 et 194 1 , sans chercher à les interpréter.
Dans le second Le Parti communistefrançais pendant la
drôle de guerre**, il montre la docilité avec laquelle la
Section française de l'Internationale communiste, qui ne
changera officiellement de nom qu'à la faveur de sa partici­
pation à la résistance, répercutait les ordres de Moscou. Cet
ouvrage extrêmement utile rappelle, ou plutôt indique, à
quel degré de trahison de leur pays en étaient arrivés dans
la pratique les disciples de Lénine. Le chapitre consacré à
la désertion de Maurice Thorez*** mériterait d'être diffusé
dans toutes les municipalités ayant donné le nom de cet
* Fayard 1949 226 pages
** Éditions d'Histoire et d'Art 1 95 1 , rééd. Albatros en 1972, 412 pages.
*** Chapitre IX pages 80 et suivantes.
DE LA NATURE DU PACTE 29

Mda.e\ion et impttesion; 1 Soldat! aol.18 l ' un.iforae tu


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_ .J•.r llAI: a&n.iteatation Ollffil-re internationale . .. Soldate, aarins, aviateu.n, JlOQII n• ou­
� J.GD8 ]IN, IIOut. l'unifore, q_ue n.JW1 nstom des tn,.vailleun. Ftja du. eple en tenu, lli-
11�,noue 1"ft'OJ'0ft8 , fleu.n.es de drapeau:s: rouges , l"'a déaonutrahone c�rée• depuia 1111
� a:ikle au:x- reYendicat.iona <N'frières.
lotre peneée n. â tou.t cv qui nous est cher, à nos fe..,e , nos ellfant», aux vieux pa.­
nrata. aux COIIIJIIICDODB de tl"&vail avec qui now, aarch:t.ona coude â coude , urus par lu aêaea
Nllf1"nincee et le• -'!•• eapo1rs . Les -.,guet.a �t 1(>8 c<JqUel icot.e &ID. boutoDllièn-•• lee· aO!laff
éi....e. ...,.de9au, des foules , les be.nnii.>Tœ et. lea chanta, lee cla.aeun, d.es Tieux fauboup­
lllXIS � au. coeur toutus ces i�a de no'tN vie d'ava.nt-gue,.rre . ,
Pour l e p&im, le l ibforté t l a pa.il:.
Jlcm, l• flapie de 19}6 n1 eat pea @tei.nte. loua aoaaea la gjbératioa du 9 l'é•rier et de
JMn ffl6. le. soldat de 11)4() c'est l 'ouvrîer ou l e ,-yaan d*b:ier. Il M eau.vient.
1er Mai 19&0: �t notre paaaé récent nou appelle 1 'wùon contre lea f'au.teun e't pnr
4
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C'•"t. aotn: NQ&, aUtg d 1 0lllYr1.era et d.e pay-.œ qui coule pour le plus grand profit cle•
oapital Ut.s� •J.e capitalisa pane en llli la guerno ce1a1e la nuée porte l 'orap" d.1.ll&it Jean
, i... tpa:rft uec 80ft cortège de aisèn,s, d'borreu.rs et de deuil• .. Pour qu.i� pour quoi?.
Dam VD rfpae t'oadâ 11\1.T l'exploit.ati.on de l'hoa.ac par ] •bcait, 9u.1 a-vona-DCNS 1. 4éfetidn 1 aoua
qui - posaffoall rien?
lloull ae Cl'OJ'QQII plus am aens�s offic iels ., aux bobards s� "la défer&N da la l iberté
et de la oivilùat.lœ" .. b 1914 on a eu QOe aWP par la dupl�rie de• beaux principeai pNCW­
Mat f'O"Dlh aux pieU pU lett aattre• de l •be\ll'e. On ne aow. y prend.ra plue.
Cette t'oia-ci. pu: de OtlUJ"ll am: fuaila, pu 4� folie challVine, ni de fureur guerrUN.
Se.ighf,e deux foia en Yingt cinq ane, notre &WN\iori a appne à voi.r clair •
� c•eat. que 1• perra act\&elle eat u.ne erre iapfrialiate. Le& f'1.nanoiuw �ranc,
8DCl,a1• et les crocs industriels all......S. se diap11.t.ent la c:onquite 4n: •tiè:rea i»reaières et
û Dml,,.... Uboocb'9. Leur 9uerelle :n•gt pu aottt gprelle ..
C'est lf Pttf du ta noue C)'IUltlWDt Paul. h.fl'l)Jld à 1 'heu.rc où d.ea aillien de -­
rlJls IIGlibreDt dant les eem aorrie,iemw•· Or, lee aagnata rra.nç.aia, les d� Wendel et l•
Sdme:lder,. 'NIMNft'lut. l• acaoùle de Briey, b1 ont pu C&IJff. a"'ant. et. au d6but de cette
&nerN, de fou.mir du aiaen.i à leu.nt coatrèree, les ba.rona d' Ou.tro-khin. Il fut .&ae Wl
....,. oà uœ partie 4e ce fH' fnnçai.a, liffl en All�. est n'YClll.l SOWI la fom� de wwmi­
ti<ffl9 et d.'a.raes autc..;ti.quaa aceuauJ.ée• .,_.. lea Ce&oularde pour tJrer aur l es p:roleiai"'•
français tidiles à Jew- :f'roat Populai:re. Loraqu'11 a• 3«1t de sa\l..vegarder ht\1.1'& priTilègea et
t•aneni.r le peuple, tea capi'&aJiHee n' ont JI!:! d� p!l;trie..

Ci-dessus: spécimen de la propagande communiste


contre la guerre. En mai 1 940 . . .
apparatchik à un boulevard généralement bien placé
Pour la partie qui nous préoccupe ici, on se demandera
combien, au-delà de la discipline militante, cette alliance
qui nous paraît rétrospectivement contre-nature trouvait
30 L' ALLIANCE STALINE HITLER

d'appuis subjectifs.
Le parti français représentait depuis la chute de la répu­
blique de Weimar en 1933, et la guerre d'Espagne, le prin­
cipal soutien de Moscou en occident. Il recevait d'impor­
tants subsides. Mais son alignement et son application des
mots d'ordre ne représentent pas un cas isolé.
Dissous le 27 septembre 1939, il continuera à agir dans
la clandestinité. Il fait campagne pour la « paix immé­
diate » . En France un argument essentiel vise les [très
méchants] financiers de la City. C'est dans la même veine
que se situeront, un peu plus tard les citations bien connues
de L'Humanité clandestine que l'on répète jamais assez.
Le 3 novembre 1939, L'Humanité clandestine* titre:
« Une guerre du droit ? Non une guerre de capitalistes ? »
Le 30 octobre 1939, L'Humanité clandestine** affirme:
« Les communistes de tous les pays luttent contre la guerre
chez eux. Ceux de France mèneront le combat chez nous,
sans faiblir. »
La campagne Paix immédiate bat son plein. Le
29 décembre 1939 rappelons-le l'Humanité clandestine
osait arguer devant le spectacle de la guerre de Finlande
que « les Travailleurs ne se battront pas contre le pays qui
a réalisé leur idéal! » ***
Mais son homologue britannique applique exactement la
même ligne, la touche d'anglophobie en moins.
* cf. coll. L'Humanité clandestine vol. l" page 55
** cf. coll. L'Humanité clandestine vol. l"' page 58-59
*** cf. c-dessus page 15
DE LA NATURE DU PACTE 31

Le parti britannique disposait d'un porte-parole à


Westminster en la personne de William Gallacher, qui
passe aujourd'hui encore pour un antifasciste sincère, hon­
nête défenseur de l'Espagne républicaine et qui se serait
ému des purges staliniennes en 1938. Il aurait même fait
partie des dirigeants critiques lors de la réunion du comité
central de son organisation du 3 octobre 1939. Son activité,
immédiatement et étroitement alignée sur l'URSS pendant
la drôle de guerre, et ses prises de positions publiques éclai­
rent la fragilité d'une telle légende urbaine.
Gallacher représente en effet les communistes anglais et
il intervient dès le 3 octobre à la Chambre des Communes
pour réclamer des négociations immédiates avec le seul
pays alors en guerre avec l'Empire britannique, c'est-à-dire
l'Allemagne hitlérienne.
En janvier 1940 il organise même un « Congrès du peu­
ple contre la guerre impérialiste ».
Le futur dirigeant communiste de l'Allemagne de l'est
Walter Ulbricht n'hésite pas à théoriser le slogan.
Il écrit en effet : « le gouvernement allemand a proclamé
sa volonté d'avoir des relations pacifiques avec l'URSS,
tandis que l'A ngleterre et la France voulaient la guerre
contre elle. Le peuple soviétique et les travailleurs alle­
mands ont intérêt à faire échouer le plan anglais de guerre.
Le peuple soviétique et les travailleurs allemands dési­
rent une fin immédiate de la guerre.
L'impérialisme anglais a prouvé de nouveau son carac­
tère réactionnaire en rejetant la proposition allemande,
32 L'ALLIANCE STALINE HITLER

soutenue par l'URSS de rétablissement immédiat de la


paix. »*
En mars 1940 Ribbentrop se félicite de l'attitude des
communistes : « Après la conclusion du pacte il n'y a plus
en Allemagne aucune tentative d'ingérence soviétique dans
les questions intérieures allemandes. » **
On dispose aujourd'hui depuis 1979 d'un outil de travail
de premier ordre fourni par le PCF lui-même : la collection
de L'Humanité clandestine, est désormais authentifiée par
ses éditeurs historiques eux-mêmes, préfacée par Duclos.
Son contenu correspond parfaitement à tout ce que Rossi­
Tasca a pu mettre en lumière par ailleurs sur la base d'archi­
ves évidemment moins irréfutables aux yeux des commu­
nistes. Ses conclusions de 195 1 ne peuvent plus être remi­
ses en cause. C'est à cette édition, ainsi qu'aux textes sovié­
tiques et staliniens officiels traduits en français par les soins
Éditions de Moscou.
Tout ceci clarifie les choses et démontre un certain
aspect que, dans l'après-guerre , on n'osait guère souligner,
en dehors de quelques spécialistes lucides, précis et docu­
mentés comme Boris Souvarine, l'homme qui le premier
tenta d'expliquer aux occidentaux le concept soviétique de
désinformation.
Il ressort en effet de toute cette littérature que les
Soviétiques, en tout cas leur chef, éprouvaient subjective­
ment une vraie préférence pour l'allié de 1939. N'oublions
pas que le bolchevisme s'est développé dès le départ sur la
* cf. A.Rossi op. cit. page 1 1 2
* * L'Europa verso la catastrofe p . 5 1 8 cité par Rossi
DE LA NATURE DU PACTE 33

base du ressentiment vis-à-vis de la mobilisation de 1914.*


Soulignons, à titre anecdotique un détail culturel. Il cor­
respond sans doute à l'idée fausse que Woody Allen se
représente de l'humanisme de Richard Wagner: en 1940, le
théâtre Bolchoï se hâta de monter une représentation de La,
Walkyrie. Conçue par Serguï Eisenstein**, cette manifesta­
tion de l'amitié entre les peuples et du dialogue des cultu­
res sera interrompue par les incidents de juin 194 1 .
Les Soviétiques ont ressenti, et Staline en premier,
comme une trahison inexplicable, au fond une perfidie folle
et impardonnable d'avoir été attaqués en 1941, après tous
les services rendus et les excellentes affaires réalisées en
commun.
Par la suite, ils ont donc cherché à noircir tous ceux des
Occidentaux qui, avant le conflit, se méfiaient de l'alliance
avec l'URSS.
Leurs réseaux de désinformation ont su blanchir ceux
qui, au contraire, avaient choisi de fermer les yeux sur les
crimes et les mensonges du communisme. Bien entendu, ils
trouvèrent un écho auprès de gens très sincères, des victi­
mes, des idéalistes, bref tous ceux que Lénine appelait des
« utiles idiots ». Nous ne sommes toujours pas sortis des
suites de dispositif.
Croire, de ce fait, que Staline entreprenait de préparer à
* On se reportera au besoin, pour comprendre ce que le peuple russe a pu en
penser, au témoignage d'un auteur peu suspect de sympathies staliniennes,
Alexandre Soljenitsyne in La Roue rouge, Tome 1� Août Quatorze tr. fr. 1983,
** cf. Marie Seton Eisenstein ed. Seuil 1 957 p. 349
34 L' ALLIANCE STALINE HITLER

court terme une opération analogue à celle qu'il subit lui­


même, et qu'il se trouva dès lors simplement pris de
vitesse, relève au moins de la naïveté.
On doit s'inscrire en faux contre toutes les théories selon
lesquelles le grand chef soviétique préparait une attaque
similaire à court terme. Elles ne sont étayées par aucun fait.
Son homologue de Berlin porte l'entière responsabilité de
cette rupture. Les causes de celle-ci demeurent donc en par­
tie mystérieuses. Elles reposent en partie sur la dimension
irrationnelle du dictateur allemand. Elles résultent aussi
d'une multiplicité de facteurs. Plusieurs hypothèses ont été
formulées à ce sujet . Espérait-il vraiment un accord avec
l'Angleterre comme il le préconise dans Mein Kampf?
Méprisait-il les Slaves au point de sous-estimer les dangers
de son aventure à l'est ? Celle-ci représentait-elle dans son
esprit une péripétie destinée à s'assurer des matières pre­
mières que, pourtant, l'URSS lui livrait fort ponctuelle­
ment ? De telles questions demeurent largement en l'état.
Cependant les Documents tendent à établir que la déci­
sion avait été arrêtée dans l'esprit de Hitler à partir de l'au­
tomne 1940. Son entretien de novembre avec Molotov
semble contemporain de ce choix. Il peut l'avoir renforcé
dans sa détermination.
On verra que Ribbentrop annonce le 27 mars que l 'Axe
a gagné la guerre*, et que les instructions données à la
Wehrmacht en décembre 1940** prévoient une expédition
de courte durée liquidant rapidement l'URSS.

* cf. ci-dessous pages 307 et suivantes.


** cf. ci-dessous pages 295 et suivantes.
COOPÉRATIONS
ET CONVERGENCES

O N NE PEUT TENIRni pour un accident de l'Histoire, ni


pour anecdotiques les coopérations qui s'instituèrent ,
en Pologne occupée, à la fin de l'année 1939 entre la
Gestapo et le NKVD.
L'accord frontalier et le traité d'amitié du 28 septembre
y conduisaient naturellement.
Les documents de la Wilhelmstrasse soulignent que
Moscou souhaitait à tout prix éviter la vague hypothèse,
présente dans les cartons de son partenaire d'un Pologne
nominale, même fictive, fantoche et réduite à un quart de
son territoire. Le bouclage supplémentaire de son accès à la
mer, via la Lituanie et la Lettonie allait dans ce sens.
Le Congrès de Vienne avait ainsi constitué en 1815 un
petit royaume, privé des territoires accordés à la Prusse et à
l'Autriche. Mais celui-ci n'avait cessé de causer du souci à
la si « bienveillante » tutelle de Moscou. Le grand frère
slave avait dû intervenir, au détriment de sa popularité
internationale pour que « l'ordre règne à Varsovie. » Même
le sultan de Constantinople en tirait argument contre
l'Europe du x1xe siècle, alors nominalement encore chré­
tienne. Pas question, par conséquent, de recommencer, sous
une forme ou sous une autre, cette erreur, cette faiblesse.
36 L' ALLIANCE STALINE HITLER

Le traité du 28 septembre imposait au Reich de soumet­


tre à son partenaire, sans doute plus expérimenté, tout pro­
jet d'évolution dans sa propre zone d'occupation.
Ribbentrop, chef d'une diplomatie ordinairement plus sour­
cilleuse quant à sa propre souveraineté, avait avalisé cette
disposition. Ainsi, dans les territoires administrés sous la
tutelle de Berlin ne fonctionna jamais un État théorique­
ment indépendant, pas même un protectorat comme dans
les pays tchèques devenus Bohême-Moravie, mais un gou­
vernement général.
Les compatriotes du jeune Karol Wojtyla étaient
condamnés au statut d'apatrides dans leur propre pays.
La coopération policière reposait d'abord sur les besoins
de la répression, sur le contrôle des migrations de ce qui
constituait un seul peuple, mais qui se trouvait divisé, non
seulement entre deux occupants mais en plusieurs entités
territoriales. Certes les Soviétiques avaient transformé en
autant de Biélorusses, Ukrainiens ou Lituaniens libérés les
ci-devant ressortissants des districts polonais orientaux. Et
l'administration du Grand Reich se préoccupait même, de
son côté, de liquider l'université Jagellonne de Cracovie
fondée par les rois de Pologne au XIVe siècle.
Mais il fallait étouffer aussi toute résistance, éradiquer la
moindre contestation, empêcher tout réseau de rébellion.
Les deux copartageants résolurent, sans états d'âme,
d'opérer en commun.
Les services respectifs de Himmler et de Beria ne sem­
blent avoir éprouvé que peu de difficultés à s'entendre pour
COOPERATIONS ET CONVERGENCES 37

harmoniser leurs besognes.


Quatre conférences semblent avoir réuni les spécialistes
des deux administrations, chargés, des deux côtés de la
ligne de démarcation, du maintien de l'ordre et de la pré­
vention des mauvaises intentions.
La première s'est tenue à Brest-Litovsk dès le 27 sep­
tembre 1939, alors que les combattants de l'Année polo­
naise tirent leurs dernières cartouches contre les
Soviétiques.
La deuxième s'est probablement déroulée à Przemysl,
ville frontalière entre les deux zones, dans les Carpates.
La plus emblématique fut organisée à partir du
20 février 1940 à Zakopane. Diverses personnalités y
échangèrent leurs expériences et arrêtèrent des lignes d'ac­
tion communes. Se rencontrèrent en cette occasion en par­
ticulier Adolf Eichmann, qu'on ne présente plus, et Rita
Zimmermann. Celle-ci dirigeait le camp pour enfants et les
mines d'or de la Kolyma, l'un des pires bagnes de l'empire
communiste.
:zakopane est ainsi devenu le nom emblématique de
cette rencontre, non fortuite, des deux sinistres régimes.
Mais on peut aussi constater que les choses ne s'arrêtent
pas là.
La conférence de Brest-Litovsk de septembre 1939 por­
tait sur la lutte commune du NKV D et de la Gestapo contre
la « conspiration indépendantiste polonaise » . Elle aboutit
à des échanges de prisonniers. Les Soviétiques livrèrent de
la sorte à leurs alliés plusieurs centaines de cadres commu-
38 L'ALLIANCE STALINE HITLER

nistes allemands ou autrichiens, souvent juifs,


Le cas le mieux connu est illustré par la figure, le témoi­
gnage bouleversant et l'œuvre éclairante de Margaret
Buber-Neuman (1901-1989). Celle-ci avait épousé en la
personne de son premier mari Rafael Buber, le fils du grand
philosophe religieux de sympathies hassidiques Martin
Buber.
Elle-même s'était engagée dès 1920 dans le mouvement
communiste en Allemagne. Après l'arrivée au pouvoir de
Hitler, elle s'était réfugiée en Union Soviétique.
Arrêtée en 1937 , condamnée en 1938 pour déviation­
nisme, elle fut déportée deux ans dans le goulag de
Karaganda dans le Kazakhstan.
Or, en 1940 , à la suite de Zakopane et en application des
accords germano-soviétiques , elle est réexpédiée en
Allemagne. Elle se voit ainsi transférée à Ravensbrück.
En avril 194 5 , devant l'avancée de l'Armée rouge, la
direction du camp décida de libérer un grand nombre de
prisonniers. Elle réussit ainsi à échapper aux Soviétiques et
à se réfugier en Bavière.
En 194 9, elle témoigne en faveur de Kravtchenko dans
le procès qui l'oppose aux communistes à Paris. Elle souli­
gne alors le parallèle entre les deux univers concentration­
naires. Cette intervention exceptionnelle d'une haute tenue
n'ébranla aucunement les admirateurs et agents de l'URSS.
Ils tenaient le haut du pavé dans les milieux intellectuels et
une partie non négligeable de la presse parisienne. Ils
demeureront sur leur position.
COOPERATIONS ET CONVERGENCES 39

Son livre de souvenirs a été publié en anglais en 1950


sous le titre de Under two dictators. Il a été édité en fran­
çais en pièces détachées sous des appellations malencon­
treusement distinctes. Le premier volume Déportée en
Sibérie est imprimé dès 1949 et Déportée à Ravensbrück
attendra 1988. Avec Hannah Arendt on peut la considérer
comme un des principaux témoins de cette question de la
convergence des deux totalitarismes qui ne saurait être éva­
cuée. On lui doit une éclairante Histoire du Komintern.
Par convention, on admet le plus souvent que, si le
régime communiste a usé de moyens comparables à ceux
du national-socialisme, il poursuivait des fins radicalement
différentes. Les uns agissaient dans le but de libérer l'huma­
nité, de faire son bonheur. Les autres au contraire ne cher­
chaient à construire que des chaînes et des instruments de
malheur. Cette distinction bien-pensante excuse tout. Elle
permet à tous les compagnons de route, à tous les anciens
adeptes, à tous ceux qui ont pactisé avec Moscou, de conti­
nuer leur carrière, de reconstituer leurs réseaux, de justifier
leurs actes, de glorifier leurs prises de position. Non seule­
ment ils peuvent relever la tête en toute impunité et ne man­
quent pas de le faire, mais ils accusent au besoin, dans la
sphère idéologique, tous leurs adversaires d'hier.
Ne nous attardons pas à la distinction chromatique entre
rouges et bruns. Si les seconds sont alors supposés s'être
voués eux-mêmes au Mal radical, on ne les créditera même
pas d'une forme de sincérité. Seuls, les premiers appartien­
draient au contraire à un monde naïf et primordial des
Hobbits.
40 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Le mot est lâché : les communistes méritent toutes les


indulgences. On doit les tenir pour des boy-scouts.
On peut certes imaginer, peut-être même constater que
certains militants sincères correspondent à une telle des­
cription. Toute leur vie, ils auront cru aux lendemains qui
chantent. Mais même en s'en tenant au catéchisme de leur
parti, les jours de lumière auront été précédés par un hypo­
thétique Grand Soir. Et celui-ci attire au moins autant que
l'espoir du jour suivant, par la perspective de règlements de
comptes avec les bourgeois, les sabreurs et les curés, mais
aussi avec le voisin de palier. La naïveté consisterait à igno­
rer ce point de détail, qui les mène à rejoindre tous les
adeptes du ressentiment, tous les épurateurs et un bon nom­
bre d'opportunistes. Se situer dans le sens de l'histoire per­
met de laver, par définition, la commission de ses crimes.
La révolution bolchevique datant de 1917, on peut diffi­
cilement l'accuser d'avoir subi l'influence de son homolo­
gue et future partenaire « brune » . Elle a mis en œuvre un
programme que Lénine développe, sans appel, dans L'État
et la Révolution. La dictature du prolétariat prend d'ailleurs
racine dans les écrits de Marx et Engels.
Le Manifeste communiste y prépare. Rappelons que ce
texte fut publié en 1848, mais qu'il ne se situe pas à la suite
de la révolution de février ou dans la perspective des jour­
nées de juin. Il fait simplement suite à l'évolution interne
d'un groupuscule appelé Ligue des Justes et à une décision
de ce mouvement en date de décembre 1847. Bien entendu,
comme tous ses prédécesseurs, il prétend donner un carac­
tère entièrement nouveau à sa vieille utopie. Cela permet de
COOPERATIONS ET CONVERGENCES 41

gommer toute référence aux crimes et aux erreurs observa­


bles au cours de l'histoire. Or, ceux-ci se révèlent imputa­
bles à l'idée invariante elle-même de « mise en commun des
biens de production. » La version recolorisée par Marx pré­
tend aboutir, scientifiquement cette fois, à la communauté
des biens. Accessoirement, cette idée s'étend à la commu­
nauté des femmes, toujours considérées en l'occurrence
comme des objets, par les hommes, même communistes.
Dès 1850 , la notion de dictature du parti prolétarien
s'inscrit dans les écrits de Marx et de Engels d'abord
comme une leçon de l'expérience militante. Les Luttes de
classes en France montrent en effet comment les événe­
ments parisiens de l'année 184 8 ont permis le retournement
des éléments petits-bourgeois de la Garde Nationale.
Engels souligne combien le prolétariat peut devenir l'ins­
trument de la révolution qu'il désire, pour des raisons phi­
losophiques.
Dans la même optique, fort subjective, dès 184 3, le
jeune Marx s'était prononcé déjà lui-même en faveur d'un
renversement total de l'ordre existant.
Les 40 années qui suivront, et les 30 ans de maturation
de son œuvre majeure Le Capital, tendent à démontrer,
notamment par ses thèses sur la paupérisation que la force
révolutionnaire de la classe ouvrière prend sa légitimité par
la vocation de celle-ci à devenir numériquement majori­
taire. De la sorte, si, encore minoritaire, elle accomplit un
coup d'État, elle ne peut qu'anticiper son rôle de peuple tout
entier.
Les paroles de l'Internationale l'exprimeront à leur
42 L'ALLIANCE STALINE HITLER

manière. Le poème écrit en 187 1 par Eugène Pottier, mis en


musique en 1888 par Pierre Degeyter, énonce fièrement un
postulat qui ressemble fort au totalitarisme: « le monde va
changer de base nous ne sommes rien, soyons tout ! »
Si l'économie démontre que toute la chaîne du raisonne­
ment craque, d'erreur en erreur, si la société de consomma­
tion a submergé, dans la seconde moitié du xx0 siècle, l'hy­
pothèse de la prolétarisation, on ne le sait peut-être pas au
moment de la révolution russe.
Cela ne justifie certes pas les méthodes totalitaires insti­
tuées par Lénine et Trotski sur le modèle de la Terreur de
1793 et, en partie, sur celui de la Commune de Paris de
187 1 . Cela explique le peu de réprobation que le bolche­
visme encourut de la part d'une cartaine gauche française.
Ne disons pas, cependant, que « personne » ne s'est
rendu compte, ou que « tout le monde » fermait les yeux.
Les débats du congrès de Tours de 1920 démontrent
exactement le contraire. De ce point de vue l'intervention
d'un Léon Blum, parfaitement lucide, ne laisse pace à
aucun doute. Dès cette époque, la tendance qui restera
socialiste, comprenait parfaitement ce que faisaient les bol­
cheviks devenus maîtres dans l'ancien empire des tsars.
Dès le début des années 1920, les socialistes révolution­
naires dénonçaient les crimes de la Tcheka qui deviendra
Guepeou, puis NKVD, puis KGB. Créé en 1920 le service
secret de l'État et du parti léninistes s'installe rapidement
au n° 2 de la rue Bolchaïa Loubianka à Moscou. Cet
immeuble à sa grande époque abritera les bureaux de 115
COOPERATIONS ET CONVERGENCES 43

commissaires enquêteurs et une prison interne pouvant


contenir jusqu'à 600 prisonniers, livrés à leurs tortionnai­
res. On n'a jamais pensé à effectuer un déménagement,
mais seulement à l'agrandir, en 1955.
Le premier livre décrivant les agissements de ces orga­
nes répressifs hors du commun parut en France en 1922,
sous le titre Tche-Ka, rédigé par des socialistes dénonçant
leur élimination par la dictature bolchevique.
Le traité de Kars de 1921 liquidait, en accord avec la
Turquie kémaliste, les deux petites républiques caucasien­
nes indépendantes.
À partir de cette date, les mencheviks géorgiens et les
dachnaks arméniens demeurèrent, en exil, les représentants
de leurs pays au sein de la Deuxième Internationale. Ils
purent y dénoncer alors le traitement de la question natio­
nale par les partisans de Lénine.
La presse bourgeoise de l'époque et les puissances occi­
dentales, certes divisées, ne restent non plus ni silencieuses,
ni myopes.
On connaît donc d'emblée le caractère criminel du
régime soviétique naissant.
On ne parle cependant pas de « totalitarisme » parce que
le mot n'existe pas. Il sera forgé, plus tard, longtemps après
la marche sur Rome, par Mussolini. À l'époque, il désigne
tout autre chose que les systèmes policiers auxquels le
terme renvoie désormais. Le président du Conseil italien
arrivé au pouvoir en 1922 par réaction contre l'agitation
révolutionnaire de la péninsule vient lui-même du monde et
44 L'ALLIANCE STALINE HITLER

de la pensée socialistes. Son petit livre La, Doctrine du


Fascisme le montre fort bien. Préfigurant toutes les prati­
ques de ce qu'on appellera dans les années 1960 la techno­
cratie, il vise essentiellement l'établissement d'un étatisme :
« tout dans l'État, rien en dehors de l'État ». Il se situe
explicitement dans la lignée de Hegel, voilà comment il en
arrive à inventer, en théorie, un « totalitarisme » de papier.
Car, dans la pratique ni la dictature italienne, ni les
homologues « fascistes » des divers pays européens où l'on
cherche à imiter Mussolini ne correspondent en revanche à
ce que nous devons entendre aujourd'hui, par totalitarisme.
On y emprisonne certes les opposants, on y bâillonne la
presse mais on n'envisage pas d'exterminer les minorités
raciales, sociales ou religieuses, les koulaks ni quiconque.
À cet égard, la ligne suivie par l'URSS ne peut faire, de
son côté, au contraire, aucun doute.
Dès le lendemain de la guerre civile, Trotski théorise
d'un pont de vue certes économique les « ciseaux ». On
s'appuie sur les thèses de Evgueni Preobrajenski sur la Loi
d'accumulation socialiste primitive . On forme des courbes,
l'une respectivement descendante pour la rémunération du
travail des agriculteurs, et l'autre ascendante pour les prix
industriels. Ce beau système d'expropriation mathématique
permettra de passer aux travaux pratiques : le massacre des
paysans, la collectivisation des terres, la dékoulakisation.
La famine en Ukraine, véritable tentative aboutissant à
l'éradication d'un peuple rebelle en marquera le caractère
monstrueux. Ne nous étonnons pas de la volonté d'occulter,
aujourd'hui encore, ce crime largement entamé en 1928. À
COOPERATIONS ET CONVERGENCES 45

l'époque même où le régime soviétique l'accomplissait, il


multipliait les rideaux de fumée pour la justifier sur la
scène internationale, en cherchant à disqualifier ses victi­
mes ukrainiennes, notamment aux États-Unis.
Certes, Trotski et Preobrajenski, dès 1923 critiquent la
dictature du bureaucrate Staline. Mais précisément celui-ci,
met en pratique leur programme. Or, il ne peut l'accomplir
que sur un mode que nous appelons, légitimement cette
fois, le totalitarisme.
De presque tous les points de vue le régime hitlérien
peut passer pour un élève du maître soviétique, quant aux
méthodes de gouvernement. Il n'a guère ajouté, de ce point
de vue que son propre délire racial, et les crimes spécifi­
ques qui en découlent. De son côté, cependant, son extrac­
tion et sa teinture idéologique petites-bourgeoises ne lui
permettaient pas de concevoir quelque chose comme la
dékoulakisation.
Mais parmi toutes les accusations que l'on peut porter
contre lui, une au moins reste sans objet. Le disciple ne s'est
pas contenté de copier le prototype. Dès son accession au
pouvoir en 1933, il a su innover, apportant une touche de
technicité sinistre dans les méthodes de mensonge, d'inti­
midation et d'assassinat.
Ainsi en juin-juillet 1934, lors de la crise opposant l'éta­
blissement hitlérien aux chemises brunes d'Ernst Rohm, la
fameuse nuit des Longs couteaux provoque, au Kremlin,
l'admiration du Politburo et de son chef. Voilà des gens
sérieux! pense le génial Staline, coryphée des sciences et
des arts.
46 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Aucun doute ne peut dès lors être entretenu, quant à ces


allers et retours des similitudes de méthodes: si les camps
de concentration léninistes se sont institués en premier, les
grandes purges staliniennes de 1937- 1938 ont très certaine­
ment subi, à leur tour, l'influence de l'expérience dictato­
riale allemande.
Le concept de parti unique lui-même mérite d'être par
ailleurs revisité. Il caractérisera aussi les régimes tiers­
mondistes, le justicialisme argentin précédant en cela tou­
tes les dictatures africaines, arabes, caraibes ou asiatiques.
Mais si Peron institue son dispositif au moment où les héri­
tiers de Mustafa Kemal s'obligent eux-mêmes à y renoncer
au profit du multipartisme, adopté par la Turquie en 1946,
il ne faut y voir aucun effet du hasard.
En Union Soviétique, comme dans le tiers-monde,
comme en Allemagne hitlérienne, le système dictatorial
relayé par un parti de masse correspond aussi à une forme
de convergence stratégique. Le régime de Napoléon
N'Krumah au Ghana peut bien faire ce qu'il veut, les baas­
sistes arabes ou les kémalistes turcs peuvent même empri­
sonner ou pendre les communistes locaux, l'URSS les tient
pour des alliés contre l'Occident, précisément parce qu'ils
exercent le pouvoir d'une main totalitaire.
Dans cette optique quel meilleur allié pour Moscou que
le chancelier Hitler ?
EXPLICATIONS DE TEXTES

U NE TELLE ALLIANCE surprend ou choque le public non


averti. Plus encore que par les traités eux-mêmes, elle
s'est pourtant concrétisée par des relations suivies, des
négociations et une entente permanentes, du moins pendant
les deux premières années de cette guerre qui deviendra
mondiale. Les documents de la Wilhelmstrasse ne laissent
place à aucun doute quant à leur intensité. Leur publication
mérite donc une explication de textes.
En fait les documents d'origine allemande les plus scan­
daleux, relativement à l'alliance entre Staline et Hitler sont
connus depuis longtemps. À ce titre le peu de cas dont ils
sont affectés pose en lui-même problème.
Ils ont été publiés dès 1946. Les Alliés occidentaux,
États-Unis et Angleterre, ont alors rassemblé, dans une
série intitulée Nazi-Soviet relations, les archives diplomati­
ques qu'ils avaient saisies à Berlin au ministère des Affaires
étrangères du Reich.
Celles-ci permettent pas à pas, de mesurer les rappro­
chements qui ont conduit au fameux pacte du 23 août 1939,
puis ceux qui l'ont complété et consolidé.
Le lecteur trouvera ces divers textes, classés par date,
tels qu'ils ont été traduits à l'époque.
48 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Nous avons souligné [en italique] à chacune des étapes


ce qu'ils illustrent de cette alliance rompue à la grande sur­
prise du Petit Père des Peuples.
Tout l'intérêt de cette documentation anglo-américaine
actuellement introuvable en français, nous a amené à la
rééditer et le lecteur les retrouvera à la fin de ce livre.*
Cependant, sans nier, bien au contraire, les révélations
qu'ils apportent, on doit remarquer qu'ils reflètent le point
de vue de la Wilhelmstrasse. Ces archives, saisies à Berlin,
nous parlent, bien évidemment, de l'alliance telle que
Hitler, Ribbentrop et leurs collaborateurs la concevaient.
Or les objectifs respectifs des deux partenaires ne rele­
vaient ni des mêmes stratégies ni des mêmes doctrines.
Quoi qu'on ait pu écrire à ce sujet, la convergence idéo­
logique en elle-même explique très peu de chose. Le pré­
tendu socialisme hitlérien n'a jamais été reconnu à ce titre
par les gestionnaires du « socialisme dans un seul pays ».
L'objectif de Hitler répondait à des vues territoriales
classiques, sinon archaïques. Il s'agissait pour lui de révi­
ser les frontières imposées à l'Allemagne par le traité de
Versailles, de rassembler les minorités allemandes et
conquérir, à terme, un espace vital à la mesure du dyna­
misme démographique, question qui l'obsède.
Cette dernière ambition, parfaitement explicite dans
Mein Kampf, représentait une menace pour l'URSS, puis­
que sa cible la plus probable se situait en Ukraine.

• ci-dessous pages 129 et suivantes. Chronologie page 353.


EXPLICATIONS DE TEXTES 49

Les moyens qu'il envisage relèvent de la tactique et de


la conquête militaires. Il mise sur des manœuvres rapides,
des opérations à court terme.
Mais le caractère irréaliste d'un tel projet d'expansion
pouvait inciter le dictateur soviétique à ne même pas pren­
dre conscience du danger.
On verra même qu'il en niait l'existence.
En effet, Sta]jne prit la décision et l 'initiative d'appro­
cher ce dangereux allié.
Les documents de la Wilhelmstrasse, et notamment ces
manœuvres d'approche du printemps 1939 se trouvent par­
faitement éclairés par le rapport Staline de mars, au XVIIIe
congrès bolchevik qui les précède, qui les justifie et qui les
rend compréhensibles.
Nous nous trouvons en présence de la pièce manquante
du puzzle.
Ce discours fleuve de mars précédant,justifiant et expli­
quant les intrigues d'avril, mai et juin et les accords négo­
ciés et signés pendant l'été, il nous a paru naturel d'inviter
le lecteur à lire l'ensemble à la suite, dans l'ordre chrono­
logique. La trame en devient parfaitement claire et précise.
Les Soviétiques et leur chef étaient essentiellement
déterminés, de leur côté, par la conception d'un boulever­
sement stratégique mondial. Cet objectif, particulièrement
présent à l'esprit du chef, poursuite la ligne Radek de
l'Internationale communiste, adoptée à la suite de l'échec
de la ligne Zinoviev, en 1920.
50 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Tout donne en effet à penser que la décision du rappro­


chement, qui fut prise à Moscou, vient du dictateur person­
nellement, quoiqu'elle ait été fortement inspirée par les
orientations du Komintern définies entre 1920 et 1922.
Dès le début de l'année 1939, par exemple, on peut com­
prendre que Hitler envisage de se couvrir très prudemment
du côté soviétique afin de régler son contentieux sur une
ligne prévue à l'avance. Les deux régimes totalitaires se
congratulent. Mais Molotov semble hésiter à endosser, à la
face du monde, la part de responsabilité de son pays, stric­
tement proportionnelle à la mesure du morceau du territoire
qu'il entend annexer, et avec quelle brutalité.
L'invasion programmée de la nation polonaise, martyre
abandonnée de ses amis français et anglais qui l'avaient
encouragée à la guerre, va conduire à l'effacement de son
État par la conjonction de ses deux voisins et bourreaux.
Cela doit être évidemment inscrit au débit de son pre­
mier agresseur, le Reich. Mais on ne peut s'en tenir là.
On n'est jamais déçu en effet par l'analyse des faits et
gestes de Staline. La volonté de faire disparaître l'appella­
tion même du pays conjointement conquis en septem­
bre 1940 vient du dictateur moscovite. Il ne veut pas voir
cet État réapparaître un jour, même sous sa forme nominale
de 1815 . L'ancien royaume voisin, pourtant son frère de
sang, ne doit pas retrouver la moindre apparence juridique.
Cette constatation d'ailleurs ne rehausse pas pour autant
l'image historique du chancelier national-socialiste, elle
l'alourdit encore plus du poids de cette complicité.
EXPLICATIONS DE TEXTES 51

Mais elle nous éclaire encore sur la pathologie spécifi­


que du stalinisme.
Aux documents allemands saisis et publiés, à l'aube de
la guerre froide, par les services américains et britanniques,
on doit au moins ajouter cet autre texte.
Il provient du camp communiste lui-même.
Évoquons par conséquent ce discours prononcé par
Joseph V. Staline en mars 1939 au XVIIIe congrès du parti
bolchevik. De telles instances ne s'étaient pas réunies
depuis 5 ans.
Le XVIIe congrès, surnommé « le Congrès des vain­
queurs » s'était tenu au Kremlin du 26 janvier au 10 février
1934. En cette occasion avaient été définies de nouvelles
orientations en politique extérieure : la non-intervention et
la neutralité, ainsi que l'apaisement vis-à-vis de
l'Allemagne et du Japon. L'ouverture vers les démocraties
occidentales était présentée comme sans illusions.
Au plan intérieur ce congrès avait adopté le ne Plan
quinquennal ( 1933-1937), ressenti comme moins irréaliste
que son prédécesseur.
Celle ligne engendrera une plus grande stalinisation.
L'intensité de celle-ci, littéralement délirante, allait justifier
l'expression utilisée plus tard, par les communistes eux­
mêmes au cours des années 1960 pour caractériser la
période antérieur comme celle du « culte de la personna­
lité. » Tous les orateurs rivalisent en effet dans l'éloge du
« grand architecte du socialisme. » Kirov, membre du
Bureau politique, déclare que Staline est « le plus grand
52 L'ALLIANCE STALINE HITLER

des chefs de tous les temps et de tous les peuples ». À par­


tir de cette époque le fantasme du complot, rencontre faci­
lement l'adhésion de la base.
Au cours du congrès, pas une seule voix critique ne s'ex­
prime. Pas un mot sur la Grande famine qui a fait plusieurs
millions <l'innocentes victimes. Dans le pays, une vague de
terreur et de purges sans précédent va décimer les élites
civiles et militaires. La nouvelle ligne du parti va donner
dès lors le signal d'une grande relève au sein même de l'ap­
pareil stalinien lui-même.
Après les grands procès des années 1936- 1939, le bol­
chevisme n'échappe pas à ce renouvellement de son propre
personnel : sur les 1 966 délégués du XVI1° Congrès de
1934, 1 108 ont disparu. 55 membres titulaires du comité
central éliminés entre 1936 et 1939, dont 47 des derniers
vieux-bolcheviks, entrés au parti avant 1917.
Pratiquement tous les diplomates russes à l'étranger ont
été épurés. Entre 1937 et 1938, 7 vice-commissaires à la
défense, 3 maréchaux 13 sur 15 des chefs d'armée, 30 sur
58 des commandants de corps, 110 des 195 commandants
de division, de 15 000 à 20 000 officiers sont révoqués et
arrêtés.
L'article 126 de la constitution de 1936, présentée pour
la plus démocratique du monde, reconnaît expressément le
rôle institutionnel du parti unique et dispose:
Les citoyens les plus conscients et les plus actifs de la
«
classe ouvrière et des autres couches de travailleurs s'unis­
sent dans le parti communiste de l'URSS, qui est l'avant-
EXPLICATIONS DE TEXTES 53

garde des travailleurs dans leur lutte pour l'affermissement


et le développement du régime socialiste et qui représente
le noyau dirigeant de toutes les organisations de travail­
leurs tant sociales que d'État. »
Comment, par conséquent, ne pas tenir pour essentielle
la réunion du XVIIIe congrès du Parti, en mars 1939.
Staline, peu pratiquant de l'art oratoire, des grands rassem­
blements et des discours liturgiques, y lançait les nouveaux
mots d' ordre auprès de 1 700 cadres du pays qui l'écoutent
le petit doigt sur la couture du pantalon.
Une lecture honnête de son propos et de sa péroraison ne
peut aboutir qu'à une seule conclusion: le dictateur mosco­
vite y annonce, 6 mois à l'avance, son alliance à venir avec
Berlin. Il la fait acclamer par les délégués présents au
Kremlin. Il la justifie sur la base d'un texte de Lénine.
Quel poids au printemps et au début de l'été 1939 les
Occidentaux, et tout particulièrement les dirigeants fran­
çais, ont-ils accordé à ce discours ?
Manifestement aucun.
La réunion du parti unique de ce pays totalitaire leur
semble une simple formalité administrative.
Seul compte aux yeux des faux lettrés des services
d'État, et, à Paris, du quai d'Orsay, ce qu'ils croient savoir
de la géopolitique de la Russie.
La plupart du temps, sous la plume des ministres, des
diplomates, des journalistes, et autres observateurs agréés
apparaît l'ombre de l'ancien pays des tsars, celle des musi­
ciens, des poètes, des romanciers, des grands-ducs et des
moujiks.
Nos dirigeants frivoles ne se préoccupent pas du rempla­
cement de leurs anciens interlocuteurs par les apparatchiks,
par les tueurs du NKVD, par les bureaucrates et les kolkho­
ziens, par les dirigeants de combinats industriels, par les
professeurs de matérialisme dialectique, par les commissai­
res politiques, par les espions, par les tortionnaires et par
les gardiens de camp.
AVEUGLEMENTS
SOVIÉTOPHILES

L 'AVEUGLEMENT des dirigeants et des élites de l'ouest


européen reste à certains égards, un sujet d'étonne­
ment. Il peut s'expliquer par des facteurs multiples.
En 1991 Pierre Rigoulot publiait un livre aujourd'hui
rare sur Les Paupières lourdes et sur l'attitude intellectuelle
étonnante des Français s'employant à nier l'expérience du
Goulag. Celle-ci ne pouvait demeurer ignorée. Et cepen­
dant, aujourd'hui encore, près de 40 ans après la publication
en occident de ['Archipel décrit par Soljenitsyne en 1974,
50 ans après la révélation en Union Soviétique de la triste
Journée d'lvan Denissovitch, certains, de plus en plus nom­
breux pourrait-on déplorer, s'exercent et s'emploient à la
négation des souffrances qu'il en résulta et à l'occultation
des crimes commis au nom de !'Utopie.
On a toujours trouvé chez les théoriciens de toutes sor­
tes des admirateurs de toutes les révolutions. Sur le papier
le renversement du monde peut et pourra toujours séduire.
Dans la chair réelle des hommes et des sociétés, les choses
se passent différemment.
Précisément, la fonction des politiques leur impose de
vivre dans cette sphère concrète.
Or, entre 1919 et 1939, après avoir dirigé le gouverne-
56 L'ALLIANCE STALINE HITLER

ment du cartel des gauches en 1924-1925, Édouard Herriot


( 1872- 1957) devint une sorte de maître à penser de la poli­
tique française , et notamment des radicaux-socialistes,
parti central de la Troisième république.
Dès 1922 , cet homme comprend tout le bénéfice qu'il va
pouvoir tirer de la remise en cause de la ligne dominante au
sein de son parti. Les radicaux étaient alors influencés par
les frères Sarraut , l'un ministre (Albert) , le second
(Maurice) dirigeant la Dépêche de Toulouse. Or, en ce
temps-là, un hétéroclite conglomérat appelé « bloc natio­
nal » détenait la majorité parlementaire , avec leur
concours. Les élections de novembre 1919 avaient amené
la chambre dite Bleu horizon. Albert Sarraut siégeait au
gouvernement depuis 1920 en qualité de Ministre des
Colonies. Le mot d'ordre avait été formulé sans périphrase:
« le communisme voilà l'ennemi! ». Et la France ne recon­
naissait pas la dictature soviétique.
Herriot avait compris, au contraire , combien la force,
alors scissionniste, des admirateurs de Lénine pouvait man­
quer à la construction d'une majorité de gauche.
Par ailleurs , pour faire l'unité de la gauche, la règle d'or
consiste à diviser la droite et à instrumentaliser ses extrê­
mes. Il fallait obtenir qu'on « flétrît les Camelots du Roy »,
ce que la Chambre fit en 1923 , marginalisant Léon Daudet,
député de Paris, et les quelque 1 5 monarchistes élus en
1919 au scrutin proportionnel sur les listes du bloc. On
rétablira aussi le scrutin uninominal à deux tours. Plus tard,
en 1926, on obtiendra même de l'Église romaine qu'elle
« mette à l'index » l'Action française, pour la plus grande
AVEUGLEMENTS SOVIETOPHILES 57

gloire de la république laïque et obligatoire.


Herriot n'hésita pas à aller plus loin en se faisant aussi
l'apologiste du régime moscovite. Il n'éprouvait probable­
ment pas plus qu'un autre de vraie sympathie pour le com­
munisme. Il voulait simplement, comme plus tard un
Mitterrand, le pouvoir, enrobant de littérature son accom­
pagnement de la décadence et de la gabegie.
Il publia donc d'abord dès 1922 un ouvrage à la gloire de
la Russie nouvelle où, certes, en bon radical, il sut faire
semblant de s'ouvrir aux arguments des adversaires du bol­
chevisme, mentionnant même sans en développer les cau­
ses et les conséquences, pourtant prévisibles, le traité de
Rapallo. N'oublions pas que le contentieux franco-bolché­
vique ne portait pas seulement alors sur les emprunts rus­
ses. Il résultait surtout de la lutte ouverte du Komintern
contre « la paix des Alliés ».
Pendant cette même année 1922 , lors du IV < congrès de
l'Internationale communiste, Radek insistait tout particuliè­
rement sur les méfaits de l'impérialisme français en Europe
centrale et orientale.
Plus tard le maire de Lyon arriva donc, à la tête du car­
tel des gauches, au pouvoir de juin 1924 à avril 1925 , avec
un très bref cabinet en juillet 1926. De juin à décem­
bre 1932, l'union des gauches ayant à nouveau repris le des­
sus il dirigea encore le gouvernement. Mais à l'époque le
caractère désastreux d'une gestion était vite sanctionné par
une presse libre et par le régime parlementaire lui-même.
Notre homme parlera du mur d'argent. Heureusement,
Herriot ne demeura pas longtemps président du Conseil.
58 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Sa carrière, cependant, permet de mesurer la portée de


son ombre. Celle-ci persistera à planer sur la vie politique
française, en partie dans le domaine des relations interna­
tionales. Dernier président de la chambre en 1939, il inter­
viendra une dernière fois en 1954. On le fit prononcer un
discours contre la Communauté européenne de défense où
gaullistes et communistes s'étaient alors alliés, une fois de
plus, pour faire échouer le projet.
Cette continuité aussi mérite examen.
Qu'écrivait donc le vieux Normalien radical socialiste
dès 1922, au retour de son voyage dans le paradis des idées
de gauche ? Nous devons extraire de tout un fatras d'enfu­
mage, parfois intéressant, prémonitoire et habile d'ailleurs,
les deux vraies phrases clefs:
Page 288 : « L'ancienne Russie est morte, morte à jamais. »
Page 297 : « Il faut travailler à réconcilier la République russe
et la République française ». Phrase finale du livre* ...
Et il œuvra en effet tout au long de sa vie à un tel rap­
prochement.
En 1933 il se rendit en URSS pour un voyage aux dou­
bles perspectives. L'opération servait à la fois de propa­
gande extérieure en faveur du régime stalinien et il contri­
buait à préparer la grande idée stratégique de la Troisième
république.
Celle-ci allait aboutir en 1935 à la signature du pacte

* Cette conclusion de La Russie nouvelle est datée du 15 novembre


1922 ed. Ferenczi, Paris.
AVEUGLEMENTS SOVIETOPHILES 59

franco-soviétique. Or, une telle alliance de revers supposait


que l'on abandonnât, d'une manière ou d'une autre, la
Pologne stigmatisée dans tout un secteur de l'opinion
comme réactionnaire.
À noter en effet que, dans le système démocratique fran­
çais, depuis le jacobinisme de 1792, il faut toujours présen­
ter l'allié comme bénéficiant d'un régime politique envia­
ble. Les motivations géopolitiques ou strictement mercan­
tilistes doivent toujours être camouflées. Le régime répu­
blicain se présente comme le pouvoir du peuple, mais il
craint le peuple. Il se réclame du gouvernement d'opinion,
mais il la méprise.
Dès lors on ne doit reculer devant aucun mensonge pro­
pagandiste.
Et voici ce que, maire de Lyon revenu dans sa bonne
ville, le maître à ne pas penser du système déclara en sep­
tembre 1933 à l'agence Havas lorsqu'on lui pose la question
de la famine en Ukraine:
« Certes là-bas, la courbe de la consommation croît rapide­
ment pour certaines denrées alimentaires, le lait notamment.
Quant à l'Ukraine, dont on parle parfois, mais c'est la Beauce ! Je
me suis fait conduire dans un village indiqué comme très éprouvé.
J'ai vu là des jardins, des vergers, des moissons faites avec un
outillage mû électriquement. Une population laborieuse, mais pas
misérable, de beaux enfants, bien portants. »
« Non, poursuit-il avec emphase, voyez-vous tous ces problè­
mes ont été étudiés des deux côtés avec passion. Mais si l'on
observe avec calme et impartialité, on est obligé de reconnaître
que la Russie est un pays qui tend vers une puissance qui sera de
l'ordre des États-Unis. »
60 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Ce qui l'intéresse semble d'ailleurs bien plus la puis­


sance que la prospérité. Finalement l'URSS n'atteindra
jamais le niveau de vie prophétisé plusieurs fois par de
faux témoins comme ce personnage. Et par ailleurs, sa
force militaire elle-même ne reposera jamais que sur un
leurre et sur une forme moderne de l'esclavage.
La négation de la famine ukrainienne ne saurait être
tenue pour un point de détail. Plusieurs millions de préten­
dus "koulaks" et d'enfants moururent dans les campagnes
entre 1929 et 1933*. Guillaume Malaurie, 50 ans plus tard,
rappellera que le public auquel s'adressait Herriot avait été
alerté sur cette affaire à peine un mois auparavant :
« C'est le témoignage d'une Ukrainienne naturalisée améri­
caine, Martha Stebalo, qui, après un séjour en URSS sensibilisera
quelque peu l'opinion française . Publié par Le Matin en
août 1933, son récit décrit des populations rurales hagardes,
mâchonnant des tiges de maïs, l'écorce des arbres ou de la sciure
mélangée aux herbes sauvages. ( ... ) Refusant la fatalité
ambiante, M. Stebalo demande aux survivants si l'État a pris des
mesures. Non, lui rétorque+on, ce sont les autorités elles-mêmes
qui manifestent le plus d'acharnement à nous détruire, c'est une
famine organisée. »**
Or, nous devons retenir l'explication de l'attitude fran­
çaise officieuse dans cette affaire que donne par ailleurs
Guillaume Malaurie:
« depuis [afin du XIX' siècle, la Russie a représenté l'alliée pri­
vilégiée de la France contre son rival prussien »***

* cf. Miron Dolot Les affamés 332 pages, 1986, ed. Ramsay
** Article Le génocide la faim in Le Monde du 29 août 1983.
*** cf. préface à la trad. française du livre Les affamés page 10
AVEUGLEMENTS SOVIETOPHILES 61

Herriot n'avait-il pas écrit pourtant que la vieille Russie


« était morte, morte à jamais » ? Ce qui semblait un pléo­
nasme en 1922 avait désormais perdu toute signification.
Tous les détails du voyage du dirigeant radical socialiste
et négociateur du futur pacte d'alliance, signé en 1935, avec
le Kremlin accablent d'ailleurs en lui le propagandiste au
bénéfice de ses interlocuteurs. Ils expriment hélas aussi une
certaine forme de la frivolité des dirigeants parisiens. Il
était arrivé le 26 juillet à Odessa et, pendant 5 jours traversa
l'URSS sur une distance de 3 000 km. Il séjournera dans la
capitale du 2 au 9 septembre. Et à son retour on apprendra
que « le gouvernement soviétique a décidé de faire réunir en un
seul film sonore tous les films pris au cours du voyage de
M.Herriot. Le film sera sonorisé en français en russe et en
anglais »* On ne doit pas lésiner pour enfumer à l'opinion.
Cette soviétophilie revendiquée se prolongera jusqu'au
bout. La politique et la propagande soviétiques ont su
admirablement, pendant 70 ans, jouer sur un clavier de cor­
des sentimentales parfaitement contradictoires. On ne doit
donc pas s'étonner, par exemple, qu'elle ait simultanément
« inventé » l'antifascisme et méthodiquement liquidé, un à
un, tous les antifascistes réels qu'elle avait attirés dans ses
rets. Le processus commence avec la liquidation de Nin en
Espagne (20 juin 1937). Il continue jusqu'aux procès de
Prague de l'après-guerre (Slansky, 1952).
Dans les minutes du procès du Maréchal Pétain il faut
lire avec attention les interventions de Paul Reynaud. Le
désaccord fondamental entre les deux hommes ne porte en
* cf. Le Temps du 14 septembre 1933
62 L'ALLIANCE STALINE HITLER

effet ni sur l'armistice, ni sur les relations avec les alliés


occidentaux mais sur la stratégie de l'alliance de revers.
Paul Reynaud et Charles De Gaulle misaient sur l'apport
soviétique. Weygand et Pétain n'en attendaient rien. Le
vainqueur de Verdun espérait, comme en 1917 , l'arrivée des
Américains.
On a donc éclipsé en France toute interprétation de la
période pendant laquelle a fonctionné l'alliance effective
entre Staline et Hitler. On a estompé, à l'exception de quel­
ques rares ouvrages, le partage de la Pologne.
L'une des manières les plus subtiles de sous-estimer le
découpage totalitaire de ce pays consiste à y voir une sorte
de fatalité historique et géopolitique.
Et de ce point de vue, l'oubli des événements des années
1920 , le refus de prendre en compte la dimension commu­
niste internationale de la politique du Kremlin brouille sin­
gulièrement la vision des occidentaux.
Leur aveuglement explique donc, lui aussi, pourquoi le
discours de Staline de mars 1939 était passé inaperçu en
France. À Moscou, devant plusieurs centaines de délégués,
il avait annoncé et expliqué pourquoi il allait renouer avec
la ligne Radek de 1920 et le traité de Rapallo de 1922, en
s' alliant avec le Reich. Les démarches s'étaient dévelop­
pées à partir d'avril.
Mais en juillet 1939, fêtant le 150 e anniversaire de la
Révolution française, Paris pensait encore pouvoir compter
sur l'URSS.
LE KOMINTERN ET
LA LIGNE RADEK

E N PASSANT de la Deuxième Internationale, demeurée


socialiste, à la Troisième Internationale communiste,
ou Komintern, le système piloté désormais depuis Moscou,
va consciemment dépasser les patries. Les 2 1 conditions
posées par Lénine vont faire de chaque section un rouage
au service d'une ligne unique et centralisée.
On ne saurait réduire, en effet, ce phénomène mondial à
la simple somme de ses dimensions nationales. Or, la plu­
part des travaux consacrés au communisme l'envisagent
sous l'angle de tel État ou de tels pays. Cela peut se com­
prendre, et même s'admettre en partie, s'agissant de l'Union
Soviétique. Celle-ci s'est elle-même pensée et définie pen­
dant une assez longue période comme la fédération des
pays révolutionnaires eux-mêmes issus de l'ancien empire
des tsars. La langue commune sert de lien, sans aucune
référence à l'identité des locuteurs.
En 1940, par exemple, elle n'hésite pas à feindre de
considérer qu'elle enregistre l' adhésion volontaire des
républiques baltes, comme elle avait absorbé celles du
Caucase du sud après la victoire du kémalisme, et en
accord avec lui, scellé par le traité de Kars de 1921.
En 1940 et en 1944, elle invente aussi une république de
64 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Moldavie, donnant ce nom aux territoires de Bessarabie et


Bucovine du nord arrachés à la Roumanie en juin 1940 ,
idem pour la république carélo-finnoise etc.
Après 194 5, la question théorique aurait pu se poser. Et
certains staliniens comme Jdanov l'ont formulée pour y
répondre aussitôt: les pays satellites, que l'on imaginera
d'appeler des démocraties populaires, devaient-ils ou non
rejoindre l'assemblage étatique transnational quadrillé par
le pouvoir moscovite ? Et, en doctrine, si elles conservaient
nominalement leurs apparences de souverainetés respecti­
ves, on prétendit tenir compte, non de leur droit ethnique à
l'indépendance, mais du niveau inégal de leur développe­
ment social.
En France le phénomène gaulliste, et la fiction juridique
sur laquelle il reposait, mais aussi l'alliance très concrète
nouée avec Moscou, entraînèrent une fabuleuse désinfor­
mation. Il fallait à tout prix réécrire !'Histoire la plus
récente, et la plus blâmable, du parti et de son appareil,
pour l'habiller de couleurs patriotiques. L'illusion court
encore, malgré les ravages qu'elle a occasionnés.
On aime à souligner par exemple qu'en 194 3 Staline
procéda à la dissolution du Komintern. À cette décision est
artificiellement associé le nom de Maurice Thorez, puisque
celui-ci séjourna durant toute la guerre en Union
Soviétique, après avoir déserté en 1939. L'organisation
mondiale n'existant plus juridiquement, la structure mili­
tante agissant dans l'Hexagone ne pouvait plus être appelée
sa section française. Ainsi naquit le sigle du PCF.
Ceci ne doit rien au vrai patriotisme.
LE KOMINTERN ET LA LIGNE RADEK 65

La propagande de celui-ci avait viré lof pour lof en


juin 194 1, pour devenir sauvagement « antiboche ». Elle
comportait d'incroyables couplets chauvins, on a voulu y
voir une forme de ralliement au nationalisme. L'écriture
d'un Louis Aragon ne prolongeait-elle pas celle de Maurice
Barrès ? Depuis 1936 n'avait-on pas cherché à récupérer
Jeanne d'Arc fille du peuple ?
Les faits démentent cependant cet angle de vision.
En 1949, par exemple Thorez, chef du PCF, en vient à
proclamer dans un texte daté du 23 février :
« . . .si l'armée soviétique défendant la cause des peuples, la
cause du socialisme, était amenée à pourchasser les agresseurs
jusque sur notre sol, les travailleurs, le peuple de France pour­
rait-il se comporter envers l'armée soviétique autrement que les
travailleurs, que les peuples de Pologne, de Roumanie, de
Yougoslavie, etc. ? »*

Jusqu'en 199 1, jusqu'à la disparition de l'URSS, ce pays


est demeurée dans la doctrine et dans l'action de tous les
partis qui s'y rattachent la seule « patrie des travailleurs ».
Or, au cours de l'année 1920 s'était produit un renverse­
ment essentiel de la politique du Komintern. Et jusqu'en
199 1 ce tournant déterminera toutes les décisions imposées
depuis Moscou.
En août 1920 se produisait devant Varsovie ce que l'on
a considéré comme le miracle de la Vistule : la victoire des
soldats de Jozef Pilsudski sur les rouges commandés par
Mikhaïl Toukhatchevski. Sauvant son indépendance, la

* Ce texte figure en première page dansL'Humanité du 24 avril 1949.


66 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Pologne brisait pour 20 ans en Europe occidentale la pro­


gression de la révolution bolchevique. En janvier 1919 la
révolte spartakiste avait été écrasée à Berlin, en mai dispa­
raissait à Munich l'éphémère république des conseils de
Bavière, en août 1919 Bela Kuhn était balayé en Hongrie.
L'une après l'autre, les tentatives d'exporter la dictature
léniniste vers les centres industriels de l'occident avaient
donc échoué. La guerre polono-soviétique mettait un terme
à la ligne qu'avait cherché à imposer Zinoviev. Au sein de
l'Internationale communiste apparue en 1919, on allait être
mettre en 1920 sous le boisseau l'ambition d'une révolu­
tion socialiste en Europe. Les idées du président du Soviet
de Petrograd, certes, réapparaîtront en 1926 dans le cadre
de la « troïka des purs » . Celle-ci se constituera, au lende­
main de la mort de Lénine, avec Trotski et Kamenev. Elle
se voudra dirigée contre la NEP. Mais elle échouera à nou­
veau. Favorable à l'instauration du « socialisme dans plu­
sieurs pays » le groupe sera vaincu par Staline au nom du
« socialisme dans un seul pays. »
Or, Lénine considérait comme nécessaire « la subordi­
nation des intérêts de la lutte prolétarienne dans un pays à
l'intérêt de cette lutte dans le monde entier. » Cette théorie
constitue la base même de la discipline au sein du
Komintern, dissous en 1943 officiellement, mais auquel
succédera le Kominform. De la sorte dans le mouvement
communiste international Moscou dirige.
La « solidarité internationale » reste posée comme
condition de l'appartenance au mouvement communiste
mondial.
LE KOMINTERN ET LA LIGNE RADEK 67

En 1920 certes Zinoviev préside toujours le Komintern.


Mais Karl Radek secrétaire général va imposer une nou­
velle ligne d'action.
En avril 1920 le comité exécutif de la Troisième
Internationale convoque à Moscou les révolutionnaires de
40 pays. Or, pour représenter des nations aussi importantes
que le Japon, la Chine, la Perse ou l'Inde ce sont les prove­
nances qui sont citées, non les organisations. Par exemple
un « manifeste du parti révolutionnaire des Indes » , en ges­
tation, signé de trois personnalités dont Manabendra Nak
Roy, est supposé représenter le sous-continent.
On peut situer à cette époque la naissance du tiers-mon­
disme tel que nous l'avons connu à partir de l'époque de la
décolonisation.
Le 11, congrès de l'Internationale communiste, qui se
réunit en juillet 1920 développe ainsi la théorie suivante :
« Les colonies constituent une des principales sources des for­
ces du capitalisme européen.
C'est par l 'esclavage de centaines de millions d 'habitants de
l 'Asie et de l 'Afrique que l'impérialisme anglais est arrivé à main­
tenir jusqu'à présent le prolétariat britannique sous domination
bourgeoise.
La plus value obtenue de l'exploitation des colonies est un des
appuis du capitalisme moderne.
Aussi longtemps que cette source de bénéfices ne sera pas sup­
primée, il sera difficile à la classe ouvrière de vaincre le capita­
lisme. »

On demeure encore dans un mode de raisonnement


marxiste. Mais la ligne Radek va encore plus loin dans la
68 L'ALLIANCE STALINE HITLER

définition d'une géostratégie de subversion mondiale. Voilà


ce que le secrétaire général du Komintern écrit à cette
même date de juillet 1920 :
« Les Alliés ont condamné à mort la Russie des Soviets et la
Russie des Soviets vit, elle se libère, elle brise ses chaînes dans la
lutte pour son existence, et elle détruit les fondements de la réac­
tion occidentale.
« Les Alliés n'ont pas condamné à mort l'impérialisme alle­
mand, qui est déjà vaincu devant /'Histoire, mais ils ont condamné
le peuple allemand aux travaux forcés. Des cruautés de la guerre
civile, un nouveau peuple allemand est né, un prolétariat alle­
mand devenu force révolutionnaire, comme une Samson à qui
jamais nulle Dalila ne coupera la chevelure, comme un Samson
qui lorsqu'il se lèvera ébranlera les piliers sur lesquels repose
entièrement la paix des Alliés.
Les Alliés ont condamné à mort, non pas le vieux nationalisme
turc, mais le peuple turc lui-même. Ils voulaient en faire un peu­
ple sans pays. Mais ce peuple, composé de paysans que n 'a pas
touchés la culture moderne s'est soulevé et .a pris les armes. » *

Cette ligne Radek a dominé en fait, et jusqu'en 1941, la


conduite de l'Empire communiste. Elle assignait en son
temps essentiellement deux alliés à l'URSS :
1° la Turquie kémaliste avec laquelle elle signera le
traité de Kars en 1921 et se partagera le Caucase.** Elle
liquidera de la sorte au passage les républiques indépen­
dantes de Géorgie et d'Arménie, coupables d'adhérer à l'hé­
résie menchevique.
2° L'Allemagne avec laquelle elle signera le traité de

*cf. Bulletin communiste N° 21 du 29 juillet 1920 p. 15


** cf. JG Malliarakis La Question turque et l'Europe Trident 2009
LE KOMINTERN ET LA LIGNE RADEK 69

Rapallo en 1922. Elle partagera avec elle l'Europe centrale


et orientale à la faveur des deux années de l'Alliance entre
Staline et Hitler, entre 1939 et 1941, dont tous les acquis,
du côté soviétique, seront confirmés par les accords de
Yalta et de Potsdam en 1945.
Dès 1922 le traité de Rapallo avait permis la mise en
place d'une coopération militaire germano-soviétique.
Pour contourner les clauses du Traité de Versailles, la
Reichswehr allait pouvoir s'entraîner et s'équiper à l'est, les
effectifs de cette petite armée avaient été limités aux
besoins évalués pour le maintien de l'ordre inférieur, soit
96000 soldats et sous officiers engagés pour 12 ans et 4 000
officiers engagés pour 25 ans. La Reichsmarine pouvait
atteindre de son côté 25 000 hommes.
Or l'accord conclu entre Walter Rathenau et Tchitcherine
va développer une armée qui pourra donner naissance à la
Wehrmacht hitlérienne de 1935. Les usines Krupp ou
Daimler auront pu expérimenter sur le sol russe les blindés
que ses ingénieurs mettent au point. Le territoire du
Tatarstan abrite à Kama des terrains d'entraînement.
Ailleurs sont perfectionnés les gaz de combat (à Saratov)
ou l'aviation (à Lipesk).
Il sortira de cette coopération les cadres d'une armée
révolutionnaire allemande effectivement redoutable.
N'oublions pas qu'à de nombreux égards l'Armée rouge dis­
posait de stratèges d'avant-garde. Techniquement, pour ne
citer qu'un exemple, en 1939 elle avait mis en place des
unités parachutistes hors pair. L'armée française réputée
invincible n'en avait formé aucune.
70 L'ALLIANCE STALINE HITLER

En 1926 le traité de Rapallo sera complété par un traité


d'amitié entre les deux pays.
En 1933 l'arrivée au pouvoir de Hitler ne mettra pas un
terme à ces accords, du moins du côté soviétique. Après un
refroidissement, provoqué par la partie allemande, et non
par le Kremlin, le chemin menant au pacte de non-agres­
sion de 1939 ne fera qu'en reprendre la suite.
Tel est le sens du premier de ces documents de la
Wilhelmstrasse.
Si l'on se réfère à l'article prophétique de Radek de
1920, quel meilleur moyen de balayer la paix des Alliés que
de déclencher, tout simplement, la guerre ?
POURQUOI KATYN

E N AVRIL 200 9, sortait dans quelques très rares salles


del'Hexagone un film magnifique de Wajda. Très vite
il allait rencontrer un succès imprévu. Rappelons pourtant
qu'il s'agit non seulement du plus grand réalisateur de son
pays, véritable fondateur d'une école nationale dans les
années 1950 , honoré depuis 1994 du titre de sénateur mais
également que cette nouvelle œuvre fut nominée aux
oscars en 200 8.
Répondant au poids historique du mensonge et du crime
le cinéaste s'inscrit dans un certain contexte mémoriel et
politique. Comme il le déclare lui-même: « il ne pouvait
être réalisé plus tôt, tant que la 'Pologne populaire' exis­
tait. » Sous cette appellation, mensongère mais essentielle,
à laquelle on doit ajouter les guillemets qui s'imposent, on
a désigné pendant un demi-siècle le régime dictatorial
communiste imposé par le [faux]-frère de l'Est.
Début 1959, Khrouchtchev dirigeait l'URSS; il agissait
selon une ligne définie par la XX< congrès du parti commu­
niste. Et le monde communiste imaginait à l'époque pou­
voir faire endosser à la mémoire désormais honnie du seul
Staline, le crime de Katyn. Ceci aurait permis de consoli­
der son propre mythe de la « déstalinisation » , favorisant
la « détente » avec l'Occident. L'objectif ne correspondait
72 L' ALLIANCE STALINE HITLER

à aucune recherche de la vérité: on la connaissait. Il s'agis­


sait seulement alors de faciliter la propagande soviétique en
général. Et, en particulier, il fallait renforcer le contrôle sur
la prétendue Pologne populaire, le rendre un peu moins
odieux à la conscience nationale d'un peuple dont on avait
déplacé les frontières de manière inouïe en 1945.
Depuis 1958, le KGB était dirigé par Chelepine ( 19 18-
1994). Membre du comité central depuis 1952, ce chef du
Komsomol était passé à la direction des organes chargés à
la fois de la répression, du renseignement et de la désinfor­
mation. Plus tard, à l'époque brejnévienne, il dirigera les
syndicats soviétiques.
Le 3 mars 1959, il adresse ainsi au chef nominal du pou­
voir la réponse du système bureaucratique. Niet.
Ceci bloquera pendant toute la durée de vie de l'URSS
tout aveu, toute révélation sur le massacre par les exécu­
teurs du NKVD de quelque 25 000 officiers et résistants
polonais que nous désignons emblématiquement du nom de
« Katyn. »
Le toponyme de cette forêt de Biélorussie, d'où l'on
exhuma plus de 4 000 cadavres d'officiers, liquidés d'une
balle dans la nuque, recouvre en effet pour l'éternité l'en­
semble de ce crime rouge, indiscutablement motivé par la
volonté d'éliminer l'élite d'une nation.
Aujourd'hui encore 1 1 6 volumes et documents d'archi­
ves, restent classés « secrets d'État ». Ils demeurent inac­
cessibles en vertu d'une décision de la Cour suprême de
Moscou, datant de 2005, sous la présidence de Poutine.
POURQUOI KATYN 73

Et ceci demeure, bien que Gorbatchev, en 1990, ait offi­


ciellement présenté au peuple polonais l'aveu de la culpabi­
lité de l'URSS, et que Boris Eltsine, en 1992 , ait fait trans­
mettre à Varsovie les preuves matérielles irréfutables de
l'origine soviétique du crime commis.
L'ordre de ces assassinats émanait en effet du Politburo
réuni le 5 mars 1940. Sont présents et signent: Staline,
Molotov, Vorochilov, Beria. Sont absents, mais approu­
vent : Kaganovitch et Kalinine.
Dans l'exécution de cette décision on ne se bornera pas
au charnier de Katyn proprement dit . En août 194 1 , un
décret du même Politburo N°P 34/333 donnera l'ordre de
libérer les Polonais prisonniers. Ils étaient amnistiés, puis­
que l'URSS se retrouvait alliée à la Grande-Bretagne, et au
gouvernement polonais légal de Londres. Hélas, d'au
moins trois camps, il ne revint aucun de ces malheureux:
Kozielsk, Starobielsk et Ostalchok.
Mais voilà ce que dit le rapport Chelepine du 3 mars
1959, apparemment toujours en vigueur:
« Pour les organes soviétiques, toutes ces affaires ne présen­
tent ni intérêt opérationnel, ni valeur historique ...
Au contraire, un retour sur cette affaire peut amener à décons­
pirer l'opération menée avec toutes les conséquences pour notre
gouvernement.
D 'autant plus que, dans le cas des fusillés dans le bois de
Katyn, il existe une version officielle confirmée, sur l 'initiative des
organes du gouvernement soviétique, par notre commission spé­
ciale de 1 944 concernant le crime des fascistes allemands contre
les officiers polonais prisonniers de guerre ... Les conclusions de
notre commission sont fermement implantées dans l 'opinion
74 L'ALLIANCE STALINE HITLER

publique mondiale. »
En langue de bois cela veut dire que la propagande com­
muniste ne pouvait pas revenir sur cet acquit de son travail
de falsification de l'Histoire. Il fallait coûte que coûte s'ac­
crocher à la légende, à laquelle aucun Polonais n'a jamais
vraiment cru, mais dans laquelle ont barboté, pendant des
années la plupart des historiens officiels en occident.
Certes on peut dire, on peut prétendre que « les
Occidentaux savaient. »
Indiscutablement la résistance polonaise a fait parvenir
en Grande-Bretagne et aux États-Unis toutes les informa­
tions nécessaires. Le général Sikorski, chef du gouverne­
ment polonais en exil à Londres, la Croix-Rouge etc.
avaient pris une position sans ambiguïté.
Le rapporteur américain nommé en 194 4 par Roosevelt,
le capitaine George Earle, conclut à l'évidence des respon­
sabilités soviétiques. On l'éloignera aux îles Samoa.
Son homologue britannique l'ambassadeur O'Malley
opinait de la même manière : on refusa d'en tenir compte.
Toutes ces voix ont été étouffées, écartées, éliminées
pendant un demi-siècle.
Mais, une rumeur doit être démentie : non, le verdict de
Nuremberg du 1er octobre 194 6 ne met nullement le crime
de Katyn sur le compte, suffisamment chargé, des nazis.
Bien au contraire. L'accusation soviétique avait tenu à le
faire figurer dans le réquisitoire introductif. On prit en
compte le pseudo-rapport de la commission stalinienne
Burdenko (URSS-54 conformément à l'article 21 des sta-
POURQUOI KATYN 75

tuts du Tribunal) signé du président de l'Académie des


sciences médicales de l'URSS . Or, tendant à accuser
l'Allemagne de ce crime qu'elle n'avait pas perpétré, et
l'ayant finalement écarté du jugement de Nuremberg, celui­
ci prouve donc, en lui-même, par l'absurde, - les victimes
ne s'étant pas suicidées - la culpabilité communiste. De la
sorte, on pourrait même envisager, en pure théorie, de pour­
suivre au titre de la Loi Gayssot toute diffusion des men­
songes, qui, ne prêtant qu'aux riches, imputent à Hitler ce
forfait de Staline. La lettre stricte de cette loi mémorielle
étrange n'y encourage pas. Mais une interprétation honnête
pourrait, éventuellement, y conduire. Hélas, dans la prati­
que , cela ne fonctionne pas ainsi.
Le rapport Chelepine défendait l'ancêtre de son service,
le NKVD. Devenus aujourd'hui le FSB, sans délocalisation
au siège social inchangé place Loubianka , ni licenciement
sec des personnels, les « organes » s'accrochent à cette
même version. On le retrouve dans l'article révélateur,
signé par Poutine, imprimé par Le Figaro le 7 mai 2005 qui
osait encore évoquer le « village martyr de Katyn. »
Le jeu consiste aussi à discréditer, en les amalgamant
aux nostalgiques du Ille Reich, tous ceux qui souhaitent
rétablir la vérité sur Katyn. La propagande allemande avait,
en effet, cherché à instrumentaliser dans le reste de
l'Europe le crime à son profit. Elle n'y était pas parvenue.
Aux yeux de l'occupant soviétique il fallait en effet en
1940 détruire les élites et la société polonaises en redessi­
nant la carte de l'Europe orientale.
La réunion exceptionnelle du Soviet suprême du
76 L'ALLIANCE STALINE HITLER

3 1 octobre 1939 avait ratifié le partage du 28 septembre.


En 10 jours l'URSS avait pris à la Pologne ses provinces
orientales, quelque 190 000 km2 • Elle allait façonner une
identité soviétique de force à 13 millions d'hommes. Les
staliniens organiseront ainsi le 22 octobre un simulacre
d'élections en Ukraine occidentale (Lvov/Lemberg) et dans
le territoire de Bialystock qu'ils affectent de transférer à la
Biélorussie. Les communistes s'adjugent 91 % des voix. Et
les 927 et 1 486 élus composant les deux assemblées, pro­
clament à l'unanimité le 28 octobre leur rattachement à
l'URSS .
Molotov parle alors d'une « adhésion spontanée à la
grandefamille des peuples soviétiques » .
I l se trouve qu'après une rectification de la frontière,
Bialystock sera rendu à la Pologne nouvelle en 1947.
L'adhésion n'en sera pas moins unanime et spontanée, cela
va sans dire.
Dans le discours de Molotov le commissaire du Peuple
reconnaît que l'armée rouge a dû soutenir des engagements
sérieux se traduisant par 737 tués et 1 862 blessés. Ces
morts, « scellent dans le sang » l'alliance avec Hitler.
Il convient de la sorte d'éradiquer à l'avenir toute base
sociale à la résistance nationale des Polonais, destinés à
demeurés satellisés par le grand frère. Il faut donc massa­
crer les officiers et les cadres de l'ancien régime. On le fera
aussi dans le reste de l'Europe occupée après la guerre.
Le crime dont Katyn est devenu la métaphore sanglante,
commis au détriment des victimes polonaises, ne doit être
POURQUOI KATYN 77

tenu ni pour isolé, ni pour accidentel, ni même pour spéci­


fique au martyre d'une seule nation. Le massacre des élites
réputées bourgeoises, opérées par l'occupant rouge com­
plice de ses partenaires, laissa des traces profondes dans
toute l'Europe de l'est.
On s'emploiera également à salir l'image de la vieille
Pologne et de l'Europe centrale en général dans l'esprit des
occidentaux. Et cela marchera particulièrement, on ne peut
que le déplorer, dans de larges secteurs de l'opinion se vou­
lant en France « éclairée ».
L'auteur de ces lignes reconnaît s'être fourvoyé en partie
à propos de Yalta, au moins sur un point : celui du fonction­
nement de l'amitié franco polonaise. Elle nous semblait une
évidence. Il nous avait toujours été enseigné que ce pays
constituait l'amie par excellence de la France au cœur de
l'Europe centrale. Ceci remontait au mariage de Louis XV
avec Marie Leczinska et aux amours de Napoléon avec la
comtesse Walewska. Les lanciers engagés dans la Grande
Armée par ce peuple ami des Français appartiennent à notre
beau chansonnier militaire. Le règne trop bref du futur
Henri III à Varsovie n'est pas oublié comme référence. On
doit souligner cependant que ce type de références renvoie
à la chronique des États, des princes ou des littérateurs.
Celle des peuples fonctionne un peu différemment ; on peut
donc évoquer aussi les migrations ouvrières, éléments d'un
rapprochement profond très réel entre les deux peuples, du
moins à terme.
Tout cela mérite hélas d'être revisité comme partielle­
ment légendaire, dès lors qu'on envisage l'histoire politique
78 L'ALLIANCE STALINE HITLER

et militaire concrète à partir de 1918.


En fait la diplomatie française aussi bien lorsque, sous la
Troisième république, le grand-maître du quai d'Orsay
s'appelait Alexis Léger, que, plus tard, lorsque la politique
extérieure sera conduite par le général De Gaulle.
Dès 1926, le maréchal Pilsudski prend acte des consé­
quences de plus en plus visibles du traité de Locarno signé
en octobre 1925 . Gouvernant à Varsovie, il mesure le leurre
de la sécurité collective en Europe et redoute singulière­
ment l'inconséquence des dirigeants de Paris . Nous dispo­
sons à cet égard d'un témoignage de première importance
livré par son principal collaborateur le colonel Beck*, qui
lui succédera, après sa mort, en tant que ministre des
Affaires étrangères. Après le désastre, il trouvera refuge en
Roumanie avant de mourir en 1941.
Pendant 15 ans il observera de la sorte toutes les évolu­
tions de cette région du monde, essentielle pour la compré­
hension des relations germano-soviétiques , puisqu'elle en
constitue l'enjeu fondamental.
Le colonel Beck fait l'objet en France d'une légende
noire. Quand on l'évoque, on le présente toujours comme
un félon par rapport à notre glorieuse diplomatie.
Or, le drame du regard que l'on porte depuis Paris
consiste à se baser sur les informations partiales et les
orientations incertaines du Quai d'Orsay. On gagne donc à
prendre ses distances avec ce point de vue naïf et biaisé.

* Colonel Joseph Beck Dernier Rapport. Politique polonaise 1926-


1939 Neuchâtel 195 1 364 pages,
POURQUOI KATYN 79

Que nous révèle en effet le livre de Joseph Beck ? Tout


simplement les aléas, les insuffisances pour ne pas dire les
trahisons de la diplomatie française entre les deux guerres.
La politique de Paris oscille en permanence entre les
conceptions d'Aristide Briand qui recherche l'apaisement
avec l'Allemagne, sans jamais s'en donner les moyens, et
l'ombre d'Édouard Herriot qui mise tout simplement sur
l'URSS.
De telles tergiversations dépouillent l'alliance avec la
France de toute crédibilité pour ses partenaires. Ceci vaut
particulièrement pour la Pologne, mais aussi pour l'ensem­
ble de ses alliés de l'est.
Tous avaient été recrutés sur les décombres des empires
centraux et particulièrement de l' Autriche-Hongrie.
Un cordon sanitaire était supposé courir, depuis la
Yougoslavie et les Balkans jusqu'à la Pologne et à la
Baltique, en passant par la Roumanie et la
Tchécoslovaquie. Ces deux derniers pays, points d'appui
les plus désirés au quai d'Orsay se trouveront eux-mêmes
abandonnés à leur triste sort.
De plus, à Prague comme à Bucarest, les homologues et
correspondants des radicaux-socialistes de la Ille républi­
que, Titulesco comme Benès jouent eux-mêmes le jeu trou­
ble de leurs protecteurs. Voilà la réalité.
À ceci on doit ajouter, comme conséquence directe et
comme illustration de l'aveuglement français, le peu de
solidité et l'absence de réalisme de la coopération militaire.
Au lieu de disposer clairement d'une alliée solide, de
80 L' ALLIANCE STALINE HITLER

contribuer à l'équipement de son année, de continuer à lui


insuffler des vues fécondes et partagées, pour d'innombra­
bles raisons, ni le gouvernement ni l'État-major de la répu­
blique jacobine ne se sont donnés les moyens d'une politi­
que durable d'entente franco-polonaise.
Au contraire, on se défie de l'ami le plus solide parce
qu'il manifeste une identité certaine et non des courbettes
devant des protecteurs.
Le partenaire de l'est souffrait, comme le défunt empire
austro-hongrois, de son image de marque catholique : poli­
tiquement incorrecte par conséquent pour le cartel des gau­
ches de 1924 et le front populaire de 1936. Après cet épi­
sode, les choses ne s'améliorent pas. Les radicaux, très
rapidement, reprennent le pouvoir au gré des gouverne­
ments Chautemps (en 1937 et jusqu'en mars 1938) puis
Daladier (d'avril 1938 à mars 1940).
Tout cela prédisposera sans doute plus tard, de toute
manière, le comité gaulliste de Londres et son chef à négli­
ger, c'est le moins qu'on puisse dire, la cause des frontières
polonaises au nom desquelles on prétendait être entré en
guerre en septembre 1939.
Sur cette période on doit recourir aux travaux
d'Alexandra Viatteau*. Elle souligne plusieurs points extrê­
mement importants et éclairants à cet égard.
Car à partir de 194 1, lorsque l'alliance entre Staline et
Hitler éclate, par le revirement du seul dictateur allemand,

* soit notamment Staline assassine la Pologne (1939-1947) par


Alexandra Viatteau Seuil 348 pages 1999.
POURQUOI KATYN 81

l'allié « sérieux » aux yeux de Charles De Gaulle se trouve


à Moscou. C'est dans cette capitale qu'il finira par se rendre
en décembre 1944 pour nouer ce qu'il appellera une « belle
et bonne alliance ». Son envoyé permanent, René Garreau,
comme Dejean qui fera fonction d'ambassadeur en URSS,
expriment leur peu de préoccupations pour la cause de la
vieille nation amie , traîtreusement envahie par les
Soviétiques.
Ces derniers se font d'ailleurs une idée très précise du
rôle qu'ils assignent à la France:
« Il nous faut sur le continent de l 'Europe un contrepoids à
l'Angleterre et aux États-Unis. L 'unique pays qui peut jouer ce
rôle est la France. (...) Si l'on n 'a pas besoin d'une France faible,
nous n'avons pas besoin non plus d'une France trop forte, parce
qu'une puissante France bourgeoise deviendrait à nouveau un
organisateur de toutes les forces antisoviétiques et, dans un bloc
avec l'Angleterre et les États- Unis, elle pourrait porter un sérieux
préjudice à l'Union soviétique. »*
Doit-on s'étonner dans ce contexte de la complaisance
de trop de dirigeants et d'intellectuels français à propos du
processus conduisant à la Pologne popula ire ?
Mme Viatteau consacre un chapitre fort troublant** de son
livre à cette Complicité politique et morale. On remarque
dès lors que les autorités gaullistes d'Alger firent la part
belle au comité de Lublin créé par les Soviétiques pour pré­
parer ce qui allait devenir non pas la libération par l 'Armée
rouge mais l'occupation soviétique de la Pologne .

* Note des archives soviétiques Fonds Lozovsky en date de 1943 cité


par Viatteau op. cit. page 196
** Viatteau op. cit. Chapitre IX pages 194 et suivantes.
LA LIQUIDATION
DE L' ANTIFASCISME

P ENDANT l'été 1940, des chasseurs retrouvèrent par


hasard, dans la campagne française, un cadavre mysté­
rieux. Il s'agissait d'un Allemand évadé du camp où le gou­
vernement Daladier l'avait interné. La police de Vichy
découvrit rapidement qu'elle avait affaire à un assassinat.
La victime s'appelait Willi Münzenberg*. Il était né en
1889 et avait milité avant la Première guerre mondiale au
sein du parti social-démocrate. En contact avec Lénine et
les bolcheviks à Zurich dès 1916, il se ralliera en 1918 au
mouvement que l'on appelle alors spartakiste.
En 1920 il représente les jeunesses internationales au
Deuxième Congrès de l'IC.
En 192 1 , alors âgé de 32 ans, il se rend à Moscou.**
Dès 1922, lors du Quatrième Congrès de l'IC il évalue à
hauteur de 40 millions les « êtres humains exposés directe­
ment » et de 3 millions de morts les conséquences de la
famine en URSS. Le nombre réel de décès semble avoir été
en fait plus proche de 5 millions. Mais son rôle de propa­
gandiste habile et acharné consistera à s'impliquer alors

* cf. Jean-Louis Panné Boris Souvarine Robert Laffont 1993 p 115


84 L'ALLIANCE STALINE HITLER

dans une Commission internationale de secours aux affa­


més, dissimulant les responsabilités et entravant la mise en
cause du système affameur.
À partir de 1924 et jusqu'en 1933, de retour en
Allemagne, il siège au Reichstag élu sur les listes du KPD.
Lorsque le brillant essayiste Philippe Muray le décrit
comme un « compagnon de route du bolchevisme », et le
plus talentueux de l'espèce, une telle litote introduit donc
un grave contresens. Simple et naïf « compagnon de
route » ? Non: militant stalinien, agent du Komintern et du
NKVD.
Plus réaliste, Stephen Koch souligne au contraire (*)
que Münzenberg met tout simplement en œuvre les directi­
ves de Staline :
« Son objectif était de susciter chez les Occidentaux non
communistes et bien pensants le préjugé politique qui allait
dominer toute l'époque : la conviction que toute opinion
favorable à la politique étrangère de l'union soviétique
étaitfondée sur les principes de l'honnêteté la plus élémen­
taire. »
Créateur de multiples organisations, comme la « ligue
contre !'Impérialisme » il apparaît dès 1926 comme l'inspi­
rateur de la fameuse campagne en faveur de Sacco et
Vanzetti. Mais divers témoignages permettent de le situer,
comme apparatchik stalinien, au centre de la manipulation

* cf. Stephen Koch: The End of Innocence New-York, 1994, La fin


de l'innocence, les intellectuels d'Occident et la tentation stalini­
enne : 30 ans de guerre secrète, Grasset, Paris , 1995
LA LIQUIDATION DE L'ANTIFASCISME 85

d'ensemble.
L'écrivain alors communiste Manès Sperber qui colla­
bora avec lui de 1927 à 1937 décrit de la sorte son rôle:
« Münzenberg poussait des écrivains, des philosophes,
des artistes de tout genre à témoigner, par leur signature,
qu'ils se plaçaient au premier rang de combattants radi­
caux [...] constituant ainsi des caravanes d'intellectuels
qui n 'attendaient qu'un signe de lui pour se mettre en
route; il choisissait aussi la direction. »
Comme on ne prête qu'aux riches on lui a aussi attribué
l'inspiration de l'école de Francfort, le recrutement de Kim
Philby, le traitement d'André Breton pape infaillible du sur­
réalisme, etc. Mais son indiscutable et majeure invention
s'identifie à « l'antifascisme ». Non qu'en Italie les militants
communistes n'aient eu à souffrir du gouvernement de
Mussolini, souvent en prison ou en exil. Mais d'une part les
relations d'État entre Rome et Moscou ont parfaitement
fonctionné jusqu'en 194 1. D'autre part jamais jusqu'au
milieu des années 1930 les communistes n'avaient accepté
d'opérer de distinction entre leurs adversaires effectivement
facsistes, et les démocrates, a fortiori leurs rivaux
« sociaux-traîtres » . « Feu sur le Blum » écrit [le poète]
Aragon. Et surtout la confusion entre les diverses formes de
ce qu'on désigne du terme générique de « fascismes » n'a
été mise en œuvre que très tardivement, et artificiellement,
par la propagande soviétique. Que la bureaucratie mosco­
vite* persiste à affubler, aujourd'hui encore l'Allemagne

* Cf. la tribune libre signée de Vladimir Vladimirovitch Poutine in


Le Figaro en mai 2005 pour le 60< anniversaire de la victoire alliée.
86 L'ALLIANCE STALINE HITLER

hitlérienne de cette épithète, qui devient, dans le cas précis


dérisoire, en dit long sur le retard à l'allumage.
L'idée géniale d'un front commun antifasciste, considère
le fascisme d'un point de vue générique. On confond sous
une même dénomination le gouvernement de Rome, la dic­
tature allemande, Franco, etc. Cela va fonctionner à plein
régime à l'occasion de la guerre d'Espagne, entre 1936
et 1938, lorsque les relations germano-soviétiques parais­
sent glaciales.
En réalité, le point essentiel découle de la ligne définie
par Radek, succédant au projet révolutionnaire de
Zinoviev, en 1920. Celle-ci dominera presque constam­
ment la politique extérieure de Moscou. Elle inspire donc
sans mystère la conduite du Komintern, en vertu de l'obli­
gation statutaire de « solidarité internationale ». Vis-à-vis
de l'Allemagne, elle avait donné naissance au traité de
Rapallo de 1922.* Cet accord fut appliqué à la lettre. Il fut
même renforcé, notamment par un traité d'amitié germano­
soviétique, signé en 1926 par Stresemann et Krestinski. Or
à partir de 1933 le gouvernement de Berlin prendra, seul, et
de manière provisoire, l'initiative du ralentissement des
relations. Jamais le Kremlin, de son côté n'a varié dans sa
remise en cause du traité de Versailles, ce que ses stratèges
appellent « la paix des Alliés » et ce que les hitlériens et les
nationalistes allemands dénoncent comme le « diktat » .
E n 1933 le procès de Leipzig consécutif à l'incendie du
Reichstag avait donné à Münzenberg l'opportunité d'expri-

* Cf. ci-dessus pages 68-69.


LA LIQUIDATION DE L'ANTIFASCISME 87

mer tout son talent. Il orchestre une campagne visant à


décrédibiliser l'enquête menée de façon expéditive sous la
houlette de Goring, ministre de l'Intérieur de Prusse.
L'incendiaire Van der Lubbe, militant d'extrême gauche
hollandais, est ainsi présenté, tour à tour, comme un « nazi
puisqu 'homosexuel » ou malheureux fantoche conduit sur
les lieux de son forfait par des provocateurs policiers. Le
procès tournera à la confusion de la dictature allemande , et
permettra au dirigeant communiste bulgare Dimitrov,
accusé de complicité, de quitter le pays. En fait, protégé
par le Guépéou, il sait que sa propre libération a été négo­
ciée en coulisse avec la Gestapo, et il se montre étonnam­
ment combatif lors des audiences.*
En 1935 à Paris, Münzenberg organise encore « en
sous-main » à la demande d'André Malraux** le Congrès
des écrivains pour la défense de la culture. Il fait venir de
Moscou, le temps d'une intervention, Isaac Babel. Celui-ci
sera arrêté après son retour, et assassiné par la police en
1940.
Durant la guerre civile espagnole, à partir de 1936, cer­
tes l'Internationale communiste s'engage aux côtés des
républicains. Mais en fait elle soutient les Rouges comme
la corde soutient le pendu. La grande épuration des « anti­
fascistes » commence dès cette époque . Elle se prolongera
pendant 15 ans, selon les pays, à partir de la guerre, pen­
dant les luttes secrètes au sein de la résistance ou après le
partage de Yalta et Potsdam de 1945 , qui transforment la

* Cf. Panné page 213


** Cf. Panné page 221
88 L'ALLIANCE STALINE HITLER

libération en occupation soviétique de l'Europe centrale et


orientale. À partir de 1939, au Kremlin, on souhaite avant
tout que le conflit abatte l'immense puissance maritime de
la Grande Bretagne. Certes les radicaux socialistes fran­
çais, conduits par Daladier président du Conseil, imaginent
encore de finasser. Dès lors le grand manipulateur de l'an­
tifascisme Münzenberg n'apparaît plus comme un rouage
nécessaire. Il devient encombrant. Et au lendemain du
pacte du 23 août 1939, il se rebellera. Voici ce qu'il écrit le
6 octobre en direction des communistes français. Ceux-ci
appliquent encore sans broncher les directives soviétiques
et, au lendemain du partage de la Pologne du 28 septembre
demandent dès le 1e, octobre la « paix immédiate ».
« Vous cherchez des arguments pour expliquer les change­
ments à Moscou et leur donner une signification 'socialiste' ?
écrit-il. Il n 'y en a pas ( ...) le grand fauteur de guerre se trouve
aujourd'hui à Moscou et s'appelle Staline * » .
L'inventeur de l'antifascisme à la mode stalino-soviéti­
que avait fait son temps. Le citron avait été pressé, il restait
à le jeter. Pendant la drôle de guerre, Münzenberg fut
interné par le gouvernement Daladier. Un de ses codétenus,
agent du NKV D, organisa une évasion et le liquida.
Il sera suivi de bien d'autres victimes de ce retourne­
ment.

* Cité in A. Viatteau Staline assassine la Pologne Seuil 1999 coll.


Archives du communisme pp 308-309 et par le Dossier Münzenberg
Revue Communisme N° 38-39 1994 .
LES DÉFAITES ET LEURS
SOUVENIRS CUISANTS

U NE LÉGENDE bien construite peut embellir certains faits


historiques. L'invasion de la Mémoire les dénature au
contraire toujours. Celle-ci demeure tributaire du titre
ambigu de Marc Bloch : L'Étrange défaite. Son autorité
tend à corrobore l'idée que seule la trahison expliquerait la
déroute des armées françaises en mai , juin 1940. Et celle-ci
ne pouvait venir que de la cinquième colonne, de la synar­
chie, des fascistes, donc de l'extrême droite.
Cette mythologie a creusé des ravages d'autant plus
croissants que disparaissaient progressivement les témoins.
Les combattants, les prisonniers, les acteurs, les contempo­
rains sont morts les uns après les autres. La censure
constante, souvent insidieuse, et les autocensures pires
encore, assurent le verrouillage de toute réflexion.
Aujourd'hui par exemple une certaine droite se préoc­
cupe de surmonter les fractures héritées de la guerre puis de
la décolonisation. Il devient aussi urgent pour elle de les
nier qu'il lui semblait hier fécond d'en creuser les tranchées.
De telles considérations politiques, à peine justifiées dans
leur sphère, nuisent, elles aussi, à l'avancement de la vérité.
Un dogme indémontré présente ainsi le colonel De
Gaulle des années 1930 pour un prophète des combats de
90 L'ALLIANCE STALINE HITLER

1940 . Le général puis le chef politique qu'il devint y contri­


bua fort peu sur le terrain, mais parses écrits il avait plaidé
en faveur du rôle des blindés. Beaucoup de Français croient
que les unités de chars auraient joué, étonnamment seuls,
un rôle absolument décisif. Et certes une manœuvre bril­
lante fut opérée le 16 mai par le général Guderian entre la
2e et la 9e armées françaises. Cette avancée dépassait d'ail­
leurs les ordres reçus de son État-major. De formation
soviétique, il contribua indiscutablement au succès de l'at­
taque hitlérienne.
Il se trouve cependant que la maîtrise de l'air représenta,
plus encore, dans ces jours tragiques, l'avantage stratégi­
que fondamental. L'ancien ministre de l'industrie Alfred
Speer, par exemple, impute la défaite finale du Reich à la
légèreté insoupçonnée de Hermann Goring. Gérant la pla­
nification de la production d'aéronefs, il porte ainsi la res­
ponsabilité de l'affaiblissement de la Luftwaffe. Celle-ci
apparaîtra dès la bataille d'Angleterre de l'été 1940 . Par la
suite, cette infériorité de son pays, deviendra un élément
essentiel de la défaite.
À l'inverse, curieusement, trop peu d'auteurs français
semblent s'être intéressés aux défaillances dans ce domaine
des dirigeants de notre Troisième république si souvent
affiliés au parti radical. À celui-ci appartenait notamment
Daladier, président du Conseil, dont le protégé politique, le
général Gamelin, dirigea si brillamment l'armée française.
Considérons la liste des ministres qui se sont succédés
aux commandes des questions militaires, à partir de 1938 :
Cabinet Chautemps (IV) (18 janvier 1938-12 mars
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 91

1938) défense nationale : Édouard Daladier ; Marine mili­


taire : William-Gaston Bertrand ; Air : Guy La Chambre
Cabinet Blum (Il) ( 13 mars 1938-9 avril 1938) défense
nationale et guerre : Daladier ; marine militaire : César
Auguste Campinchi ; Air : Guy La Chambre
Cabinet Daladier (Ill) (10 avril 1938- 2 mars 1940)
défense nationale et guerre Daladier ; marine militaire :
Campinchi ; Air : Guy La Chambre. Le 13 septembre 1939
Raoul Dautry devient ministre de !'Armement, titre qui
n'existait pas jusque-là.
Cabinet Paul Reynaud (21 mars 1940-15 juin 1940). Le
18 mai Paul Reynaud prend la responsabilité de la Défense
nationale et de la Guerre assumées jusqu'à cette date par
Édouard Daladier, qui passe aux Affaires étrangères.
Armement : Raoul Dautry ; Marine militaire: Campinchi ;
Air : Laurent Eynac. De Gaulle deviendra sous-secrétaire
d'État.
On notera le fouillis de ces 4 gouvernements en 28 mois.
Chacun dure en moyenne 200 jours. Malgré cela, le jeu de
chaises musicales au sein des ministères en charge des
armées demeure extrêmement restreint. Les principales
figures s'appellent Daladier, La Chambre et, très briève­
ment, Dautry. Seule la Marine en 1939 se trouve dans une
situation favorable. Les deux ministres qui se succédèrent à
la tête de ce département William-Gaston Bertrand puis
César-Auguste Campinchi peuvent donc être entièrement
exonérés du poids de la défaite.
Il n'en va évidemment pas de même ni pour Daladier, ni
92 L'ALLIANCE STALINE HITLER

pour Guy La Chambre. On n'oubliera pas non plus le géné­


ralissime Gamelin.
On a enseigné aux jeunes générations la trahison du
maréchal Pétain. Celui-ci fut appelé le 1 6 juin par les radi­
caux-socialistes eux-mêmes, alors que tout était perdu. On
les a guère instruites des fautes commises par les gouver­
nants et le chef militaire qui ont conduit à cette situation .
Certes, on ne saurait considérer Daladier et Gamelin
comme complices le moins du monde de l'ennemi : simple­
ment des incapables, tragiquement velléitaires.
L'impréparation mérite d'être rappelée.
Au lendemain des accords de Munich, les deux alliés,
Français et Britanniques étaient parfaitement conscients,
quoiqu'on persiste à le dire, de l'imminence du danger. Le
président du Conseil, « taureau du Vaucluse », un taureau à
cornes d'escargot, est accueilli triomphalement à Paris. La
foule le remercie d'avoir sauvé la paix. Il déplore lui-même
l'imbécillité de ces admirateurs d'un jour. Plus tard, en
1940, les Français cessèrent de croire aux radicaux socia­
listes. Ce parti avait sans doute exercé le rôle central tout
au long de la Troisième république. Il se trouvera laminé
par le suffrage des électeurs, contemporains du désastre,
dès le début de la Quatrième. Comment qualifier l'impu­
nité de ses dirigeants dans le jugement des historiens ?
D'autre part, on peut savoir pratiquement quand la déci­
sion de ne plus céder aux pressions hitlériennes fut prise
par les Occidentaux. On entend souvent dénigrer, à ce sujet,
la politique extérieure Royaume-Uni. Rétablissons les
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 93

faits. En 1949 furent publiés à Londres les Documents on


British Foreign Policy 1919-1939. Assurée par d'éminents
universitaires, sous la direction de William Norton
Medlicatt* les deux gros volumes, 355 et 692 pages, répon­
dent à une décision prise alors par le gouvernement travail­
liste. Bevin étant secrétaire au Foreign Office ne cherchait
certainement pas à réhabiliter spécialement les gouverne­
ments tories de l'avant-guerre.
A partir de ces quelque 1 231 documents on mesure
mieux le drame de 1938. Deux traits se distinguent d'em­
blée : la volonté d'un contact étroit avec le gouvernement
français, et la modestie des relations avec les Soviétiques
dont Lord Halifax et le Premier ministre Chamberlain se
méfient.** L'ambassadeur à Berlin , Sir Neville Henderson,
à la suite de son entretien avec Goring le 12 mars met en
garde*** au moment l' annexion de l'Autriche en mars (9-
16) : « l'Allemagne se comporte de manière tyrannique et
elle cherche à imposer son hégémonie aux autres pays » .
Jusque-là les revendications à l'endroit du traité de
Versailles trouvent un écho plutôt sympathique à Londres.
On juge seulement que le gouvernement de Berlin tire parti
un peu trop brutalement d'injustices réellement subies par
les Allemands.
À partir de cette date au contraire les choses changent.
* Celui-ci enseigna de 1953 à 1967 l'Histoire des Relations internatio­
nales à la London School of Economies. cf son article La politique bri­
tannique et la crise de la Tchécoslovaquie in Revue d 'Histoire de la
Seconde Guerre Mondiale n ° 7 juillet 1952 p . 30
** cf. K. Feiling, TheLife ofNeville Chamberlain Londres, 1970
*** Documents on British Foreign Policy 1919-1939 doc. 46.
94 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Dès le début de 1938 avait commencé le réarmement bri­


tannique. En revanche, on mesure à Londres que la France
et la Grande Bretagne ne se trouvent pas encore en situa­
tion de combattre. En mai 1938, Henderson fait état d'une
entrevue très orageuse avec Ribbentrop. Celui-ci lui
déclare que « les Tchèques sont fous et s 'ils persistent dans
leur attitude ils seront détruits. »* Il est horrifié.
Hélas, du côté des alliés continentaux le 25 août l'am­
bassadeur Cambon se montre encore incapable de dire ce
que la France ferait en cas de crise.**
Quand on évoque les accords de Munich du 30 septem­
bre on tend à oublier qu'il s'agissait au départ d'un arbi­
trage proposé par l'Italie mussolinienne. Son application fut
confiée des lendemains à des commissions dirigées par des
officiels allemands. Or ceux-ci se comportèrent à l'égard
des Tchèques avec une rudesse inqualifiable; et c'est très
exactement cette attitude qui fit basculer la Grande
Bretagne. Elle n'avait plus seulement affaire à la rectifica­
tion des injustices subies par les minorités allemandes mais
à un retour de manivelles violent. Aux excès des uns après
1918 allait succéder la revanche des autres.
Jusque-là les territoires revendiqués par le Reich étaient
indiscutablement peuplés d'Allemands : ils n'ont pas
« occupé » la Rhénanie en y faisant pénétrer la Wehrmacht.
Ce qu'on appelle l'Anschluss fut, en fait, plébiscité par la
majorité indiscutable des Autrichiens. La question des

* cf. sir Neville Henderson Échec d'une mission 1940 pp 137- 138.
** Documents on British Foreign Policy 1919-1939 doc. 69 1 .
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 95

Sudètes avait pu paraître comme ressortissant de la même


logique. En revanche son traitement à Berlin, par les servi­
ces de Ribbentrop, ne laissa plus aucun doute quant au rap­
port, parfaitement unilatéral, que, désormais, la
Wilhelmstrasse entretenait à son tour avec le droit des peu­
ples à disposer d'eux-mêmes, principe hautement affirmé
mais non réalisé par le système du traité de Versailles.
À la question si délicate évidemment du découpage
entre communes, districts, régions « majoritairement » alle­
mandes ou tchèques la révision territoriale, telle qu'elle
allait prévaloir entrait dans la même logique que les hitlé­
riens avaient tant reprochée aux vainqueurs de 1918 et dont
les populations des empires vaincus avaient elles-mêmes
souffert: le diktat.
Or si l'on se base jour après jour, sur ce que l'on peut
vraiment savoir du processus de décision ministérielle dans
une démocratie, ce fut probablement le 6 octobre 1938, soit
à peine une semaine après la fameuse conférence de
Munich que Lord Halifax arrête, pour la première fois, la
volonté de l'Angleterre, l'obligation de faire face à la
guerre. Ministre des Affaires étrangères il arrête sa détermi­
nation en accord avec Chamberlain, alors Premier ministre.
Et cette orientation va se traduire dans les faits, dès octo­
bre, par des investissements militaires.
Pour plusieurs raisons cette chronologie mérite d'être
prise en considération : d'abord parce que l'on a toujours
présenté le chef du gouvernement anglais de l'époque,
conseillé par son ministre, comme une dupe. On les a
dépeints comme résignés, l'un comme l'autre, à capituler
96 L'ALLIANCE STALINE HITLER

devant Berlin. On a reproché, au Foreign Office, l'usage,


diplomatique, de l'expression apaisement : ce mot d'ordre
avait été lancé en 1934 à Moscou lors du XVIIe congrès...
A partir d'octobre , les événements tragiques se sont
rapidement enchaînés peu après : assassinat du diplomate
allemand Von Rath à Paris par un jeune juif (le 7 novem­
bre) , Nuit de Cristal (du 9 au 10 novembre) etc.
Quoiqu'il en soit, Lord Halifax et Chamberlain vont
impulser dès le début de l'automne un plus important pro­
gramme de réarmement et à l'axer d'abord sur l'aviation.
La Grande-Bretgane décide de porter sa production à
400 avions de guerre par mois et elle demande en octobre
à l'allié français d'en mettre en fabrication au moins 250. Le
cabinet de Londres redoute alors que la guerre commence
par une attaque de la Lufwaffe. La Hollande et la Belgique
étant neutres, la France se croit elle-même protégée par sa
fameuse ligne Maginot édifiée le long de la frontière en vue
de l'offensive terrestre alors prévisible. Les Stukas et les
Panzers choisiront certes un autre chemin qui les conduisit
en 1940 à la victoire, faisant fi de toutes les programma­
tions rationnelles et polytechniciennes de leurs malheureux
adversaires, une fois de plus sacrifiés sur l'autel de la
Déesse Raison. Or, Jupiter rend fous ceux qu'il veut perdre .
Et on mesurera les responsabilités de Gamelin aux instruc­
tions qu'il donnait au représentant français lors des entre­
tiens d'État-major franco-britannique de 1936:
« s 'adresser aux Anglais et aux Belges [Les Belges se replie­
ront dans la neutralité en décembre 1936. ndla] en offrants et non
en demandeurs. Marquer que si un détachement symbolique, ame-
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 97

nant un drapeau britannique sur notre sol nous ferait plaisir, nous
n 'avons besoin d'aucun concours pour défendre la frontière
franco-allemande. »
Pendant toute la période qui va de l'automne 1938 au
printemps 1939 , Hitler a compris, quant à lui, que le mail­
lon faible de l'alliance occidentale se situe à Paris. Il estime
Daladier à sa juste non-valeur.
Les radicaux-socialistes vont d'ailleurs ruser avec lla
fabrication d'avions que la Perfide Albion demande au gou­
vernement français de s'imposer. En gros, on peut estimer à
quelque 12 mois le décalage entre la réalisation de leur pro­
gramme par les Anglais et par les Français. La production
britannique d'avions de guerre atteint le niveau mensuel de
400 fin 1938 , équivalent à celui de l'adversaire. De ce côté­
ci de la Manche on n'en fabriquera 250 par mois qu'en
novembre 1939. Le résultat se mesurera dans le ciel de
Flandres, de Picardie, de Champagne le 10 mai 1940.
À ce moment précis, le rapport de forces, moins défavo­
rable qu'on ne se le représente au plan matériel fait apparaî­
tre une relative égalité dans le domaine des blindés (3 000
chars franco-anglais contre 2 800 allemands) et un nombre
comparable de forces terrestres: environ 2 millions d'hom­
mes des deux côtés, 144 divisions pour l'occident y com­
pris Belgique et Hollande, 14 1 pour l'Allemagne. La répar­
tition, et surtout la mobilité de ces forces poseront certes
évidemment problème. Mais la supériorité décisive appar­
tient la Luftwaffe et à ses 3 000 bombardiers.

*cf. Documents diplomatiquesfrançais 2e série Page 47


98 L'ALLIANCE STALINE HITLER

Deux autres facteurs entrent en ligne de compte dans la


défaite française: le commandement et les campagnes de
démoralisation et de sabotages.
Personne ne peut ignorer les faiblesses du généralissime
Gamelin, son attentisme, son peu de coopération avec son
adjoint, le général Georges. Face à un Hitler au zénith de sa
pugnacité, les Alliés occidentaux, sous sa direction infor­
melle parviennent difficilement à élaborer une stratégie
improbable . Inexplicablement le 1er septembre 1939 on fait
évacuer 430000 Alsaciens. Les conséquences psychologi­
ques se révéleront catastrophiques. Strasbourg sera une
ville morte jusqu'en juillet 1940.
«A la guerre le chef est tout » disait Foch . Gamelin
n'était pas grand chose. Le 7 septembre, alors que la
Wehrmacht envahit la Pologne l'État-major français décide
de pénétrer en Sarre. L'offensive commence le 9. L'ennemi
a dégarni sa frontière occidentale et n'oppose aucune résis­
tance. La Ligne Siegfried est loin d'être achevée.
Cependant le généralissime Gamelin donne l'ordre de
retraite en direction de la Ligne Maginot le 2 1 septembre.
Pendant toute la « drôle de guerre », la principale raison
de cette inaction, celle pour laquelle il n'est pas intervenu
pour aider la Pologne à l'automne 1939, ni encore moins
aux côtés de la Finlande, pendant la « guerre d'hiver »
1939-1940, s'explique peut-être aussi par des raisons polit­
qiues : par l'espoir d'une rupture rapide entre hitlériens et
staliniens. L'erreur essentielle vient dès lors de l'évaluation
du calendrier et de la sous-estimation du caractère véritable
de l'alliance nouée entre Staline et Hitler.
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 99

Le dictateur allemand cherche à étendre son territoire en


Europe centrale. Son partenaire, lui, vise la destruction de
la puissance anglo-américaine dans une perspective révolu­
tionnaire mondiale et, secondairement, une lente avancée
en Europe. En avril 1941 il va jusqu'à conclure un accord
avec le Japon, poussant celui-ci à la guerre dans le
Pacifique. L'Empire du soleil levant en observera d'ailleurs
les dispositions jusqu'en 1945. Les données archaïques de
la géopolitique sont bouleversées par la nouvelle donne
apparue avec la révolution de 1917. Aux yeux de ses diri­
geants, la Russie n'existe plus : elle est devenue la patrie
d'une idéologie, le lieu d'une expérimentation. Voir en
Staline le reconstructeur de l'empire des tsars, voué à
reprendre la politique de ceux-ci, aura induit en erreur tous
les politiciens occidentaux pendant les 70 années d'exis­
tence de l'Union soviétique. Tous, de Ribbentrop à De
Gaulle, de Churchill à Roosevelt, dans leurs mémoires
comme dans leurs correspondances privées, écrivent et
conçoivent « Russes », « Russie », là où il faut entendre
« URSS », « Soviétiques », « communistes ». Ils le font sin­
cèrement, ils le pensent, ils se trompent.
Le Kremlin de son côté n'a jamais pensé voler au
secours de l'Occident. Bien au contraire. Il en souhaite la
destruction. Il applaudit à la chute de Paris, et au lendemain
de l'armistice de juin 1940 il félicite son allié, vainqueur du
jour. Et il va s'emparer rapidement de ses gages. Quelques
semaines après l'armistice de l'ouest, la vaillante URSS
poursuit ses prises de gages. Elle absorbe les trois pays bal­
tes qu'elle transforme en républiques soviétiques de
Lettonie, Estonie et Lituanie. L'armée rouge envahit les
100 L' ALLIANCE STALINE HITLER

trois petits pays en juin. En août 1940 l'indépendance balte


prend fin. Elle ne fut rétablie qu'après 199 1.
Les partisans parisiens de l'entente avec l'URSS ont sans
doute trouvé, après juin 194 1, un argument en faveur de
leur prophétie du retournement. Le malheur pour leur rai­
sonnement tient à ce que la rupture de l'alliance n'est pas
venue de Staline mais de Hitler. Et pas une seule seconde,
la conduite soviétique de la guerre n'aura pris en considé­
ration la liberté d'aucun peuple.
Sur le premier point on entretient maintenant une sorte
de rideau de fumée. L'opération Barbarossa, nom de code
pour l'attaque allemande du 22 juin 194 1, répondait-elle à
une menace potentielle à court terme ? Telle est la thèse
implicitement avalisée par les Mém oires du général
Joukov, thèse du Brise-Glace* du pseudo-Suvorov et de
quelques auteurs. En Allemagne Der Spiegel avait consacré
en juin 199 1 un numéro spécial anniversaire pour la corro­
borer. Finalement, cette présentation arrange bien des gens
pour des raisons symétriquement opposées.
Les bureaucrates de la désinformation ont fabriqué cette
thèse de l'attaque préventive et d'une prétendue Opération
Tonnerre. Mais ils n'ont pas fait preuve de beaucoup d'in­
ventivité. Ils ont tout simplement repris le mensonger pré­
texte hitlérien. Quand l'ambassadeur du Reich informe que
son gouvernement a déclaré la guerre « il a consulté le
papier qu'il tenait à la main et a ajouté le prétexte incon­
gru, dit Molotov : l'Allemagne nationale-socialiste a décidé
de prévenir l'attaque que préparaient les Russes. »*
Ne s'appuyant sur aucun élément matériel, elle se
LES DEFAITES ET LEURS SOUVENIRS CUISANTS 1Ü1

heurte, malheureusement, aux faits, à l'absence de faits.


Quelques jours avant la rupture avec son partenaire l'at­
titude de Staline dément de manière totale l'idée qu'il s'y
préparât. En juin 1941 sur son instruction on donna par
exemple aux troupes soviétiques des régions occidentales
un ordre supplémentaire: ne pas faire usage de leurs armes
contre les avions allemands qui violeraient les frontières.
On envoya simultanément une directive analogue aux gar­
des frontières.* Quelle ruse !
Au matin de l'attaque quand le chef de l'Etat major qui
vient de lui annoncer l'attaque allemande demande
« Camarade Staline vous m'avez compris ? Le dictateur respirait
péniblement dans le combiné et restait muet. Une pesanteur
énorme, une véritable paralysie s'était abattue sur ses épaules.»
Six mois auparavant Molotov, retour de son voyage à
Berlin, avait analysé la situation de la manière suivante :
« Hitler cherche notre appui pour lutter contre l 'Angleterre et
ses alliés. Il faut s'attendre à ce que leur lutte s'aiguise. Hitler se
démène. Une chose est claire : il ne se résoudra pas à mener une
guerre sur deux fronts. Je pense que nous avons le temps de ren­
forcer nos frontières occidentales.»
Les dirigeants soviétiques membres du passèrent le pre­
mier jour à faire antichambre en attendant le génial stratège
en chef du communisme. Dans la nuit du 22 au 23 juin,
Staline convoque le Politburo. Mais dans la pratique il n'a
rien prévu pour faire face à la situation. L'impréparation
totale produit ses conséquences. Le 28 juin les Allemands

* Dimitri Volkogonov Staline Flammarion 1 99 1 p. 3 1 0-31 6


102 L'ALLIANCE STALINE HITLER

prennent Minsk. Commence alors une véritable prostration


du maître . Celui-ci craint que les autres membre de la
direction ne fasse de lui un bouc émissaire.*
Le désastre s'accentue. Dans la seule journée du 22 juin
les Allemands avaient détruit 1 200 avions. En moins d'une
semaine les troupes allemandes ont pu pénétrer de 150 à
200 km à l'intérieur de l'URSS. Le 17 juillet la Wehrmacht
prend Smolensk. Trois semaines après le 22 juin les
Allemands tiennent les pays baltes, la Biélorussie , une par­
tie de l'Ukraine et presque toute la Moldavie. En août ils
prennent Kiev. Comment croire à la préparation du côté
soviétique ?
La responsabilité de ce désastre militaire stalinien
résulte aussi de la folie répressive de 1937- 1938 . On a
décapité sans raison apparente l'armée rouge . Les tribu­
naux militaires avaient fait fusiller 30 5 1 4 officiers. Jusqu'à
45% du commandement et du personnel de l'armée rouge
avait été liquidé. Près de la moitié. Il est vrai que les auto­
rités civiles subissent la même purge. À la fin de l'année
1938, sur 1 39 membres et suppléants du comité central de
1934, plus des deux tiers ont disparu. Ces affreuses purges
préfigurent les pertes humaines de l'URSS du fait de la
Guerre: environ 20 millions de morts. La faute en incombe
au régime communiste, à son chef et à son alliance avec
Hitler. On comprend mieux pourquoi certains cherchent à
faire oublier tout cela.

* cf. Beria mon père Plon 1999 note 4 page 117. Ce livre signé de
Sergo Beria vaut particulièrement par l'appareil critique mis en place
par la traductrice Françoise Thom.
LA TRAHISON

A u LENDEMAIN de l'attaque allemande contre la Pologne,


le 2 septembre 1939, à Paris, la Chambre des députés
organisait une séance solennelle. Deux éminentes figures
du parti radical-socialiste, Édouard Herriot président de
l'assemblée puis Édouard Daladier chef du gouvernement
prirent la parole au nom de la république. Voici comment
l 'Illustration* décrit cette « séance historique du 2 septem­
bre à la Chambre des députés » :
« On sent pleinement combien, à cette heure, M. Édouard
Daladier incarne la France et sa volonté.
« Que vont faire les communistes qui s'étagent en une masse
profonde sur la gauche de l'assemblée ? Ils demeurent muets et
vainement tous les autres députés leur crient-ils : debout !
« Cependant M. Herriot ouvre la séance par un discours, à la
fois mesuré et vibrant, où au passage - allusion acclamée par tous
les groupes, de l 'extrême droite aux socialistes - est flétri le pacte
germano-soviétique.
« Puis le président du Conseil monte à la tribune (...)
L 'unanimité française s'affirme (...) D'aucuns se sont étonnés de
ne pas trouver dans les paroles de M. Édouard Daladier une allu­
sion au pacte fameux qui a dévoilé la secrète collusion de la
Russie des Soviets et de l'Allemagne. Il semble, considère

* Cf. N ° 5036 du 9 septembre 1 939


104 L' ALLIANCE STALINE HITLER

L'illustration, que le président du Conseil ait eu raison ( ...) »


Le numéro du 16 septembre présente encore, sur une
grande carte d'Europe, l'URSS parmi les « pays neutres
n'ayant pas mobilisé. »
Hélas le 17 septembre les troupes soviétiques pénètrent
en Pologne. Dès lors, le même journal précise dans sa
livraison suivante :
« Depuis quelque temps les renseignements les plus sûrs lais­
saient prévoir cette éventualité. La Russie avait procédé à une
mobilisation massive - d 'après le correspondant du Daily
Telegraph à Moscou elle aurait quatre millions d'hommes sous les
armes - et concentré la majeure partie de ses forces tout le long
de ses frontières depuis la Finlande jusqu'à la Roumanie. * »

L'Humanité avait été interdite au lendemain du Pacte, le


27 août. Mais il faudra attendre le 26 septembre pour que
Daladier signe le décret de dissolution du parti commu­
niste. Ses élus furent alors démis de leurs fonctions** par
la Troisième république des radicaux-socialistes.
Faut-il penser que cette décision fut prise à contrecœur ?
Le 15 juin 1935 Daladier était venu déclarer à la
Mutualité son attachement au parti communiste et il lançait
la formule du Front Populaire. À la même époque, les diri­
geants du régime misaient sur l'alliance de revers à l'est, à
laquelle ils crurent, pour certains d'entre eux, probable­
ment, jusqu'au bout.

* cf. N° 5038 du 23 septembre 1939


** De Gaulle à Alger réunira une Assemblée consultative en novem­
bre 1943. Les communistes y siègent. Ils avaient rallié la résistance.
LA TRAHISON 105

La trahison du PC dut les décevoir d'autant plus.


Le caractère éclatant de l'alignement sur les directives
du Kremlin ne peut échapper à personne. Elle se vérifie
non seulement pendant la drôle de guerre mais également
aux premiers temps de l'occupation. Les travaux d'Angelo
Rossi-Tasca le soulignent.* On ne peut donc que s'étonner,
70 ans après ces faits scandaleux, théoriquement archicon­
nus, que l'on persiste à conseiller à des hommes politiques,
quoi que puissent penser leurs électeurs, de rendre un hom­
mage particulier à Guy Môquet.
L'épisode de la négociation avec la Kommandantur,
entre le 20 et le 25 juin 1940, aux fins de faire reparaître
l'Humanité mérite certes d'être rappelé. On peut presque
regretter pour la clarté de l'histoire, qu'il ait échoué, du fait
des autorités de Vichy, et non des occupants. Mais la publi­
cation en 1979 de la collection de L'Humanité clandestine,
préfacée par Duclos authentifie après coup la ligne du parti
pendant cette période d'alliance de l'URSS, et du commu­
nisme international, avec l'Allemagne hitlérienne. Duclos
dirigeait l'appareil en l'absence de Thorez. Il était arrivé à
Paris le 15 juin, lendemain de l'entrée des troupes alleman­
des ( 14 juin), venant lui-même de Bruxelles. Les démar­
ches de Maurice Tréand pour réimprimer le journal ont été
entreprises sous son autorité. Elles relayaient une consigne
venue de Moscou, reçue à Bruxelles. Elles ne s'interrom­
pront qu'en août, après que le même Duclos en ait reçu lui­
même l'ordre, de la même provenance.
Sur l'application des consignes de sabotage dans les usi-
*cf. Sa Physiologie du parti communiste 1948, ed. Self
106 L'ALLIANCE STALINE HITLER

nes la Revue d'Histoire de la dernière guerre écrivait en


mars 2010 : « L'ampleur et les mécanismes ayant mené à
des sabotages ponctuels de l'effort de guerre de la part de
militants communistes sont encore à ce jour très mal
connus. » [Mais leur existence ne fait aucun doute.]
Car il y a, du point de vue de l'Alliance Staline Hitler,
plus significatif encore. Du 3 septembre 1939 au 25 juin
1940 fonctionna, sous l'appellation de Radio Humanité,
techniquement un poste allemand, directement rattaché la
section étrangère de la Radiodiffusion du Reich. Or, il ne
cessa de se prétendre « émetteur clandestin du parti com­
muniste. » Soulignons qu'en réalité son responsable admi­
nistratif, qui mourut accidentellement le 8 novembre 1940 ,
le Dr Adolf Raskin dirigeait un service officiellement
dénommé Bureau Concordia. En juin avait été recruté
comme rédacteur principal l'ancien député communiste
allemand Ernst Trogler. Celui-ci avait été accusé au procès
de l'incendie du Reichstag , et acquitté, puis interné
jusqu'en 1935 . Il sera dénazifié après guerre et mourut dans
l'anonymat en 1963 à Hanovre, après avoir tenté vainement
de réintégrer le parti. Si les autorités françaises ont effecti­
vement archivé les productions de l'émetteur Radio
Humanité et celles d'une autre source appelée La Voix de la
Paix, elles semblent bien s'être gardées depuis la guerre, à
ce jour, de rendre public leur contenu. On connaît celui-ci
depuis 1984 grâce au travail de deux historiens allemands.*
Le point à retenir est que la prose de cette officine ne fait
*Ortwin Buchbender et Reinhard Hauschild. Leur livre Geheimsender
gegen Frankreich publié en 1984 a été édité en français sous le titre
Radio Humanité France Empire 1986 232 p
LA TRAHISON 107

que refléter et amplifier les mots d'ordre que l'on retrouve


dans les publications clandestines effectives du parti com­
muniste français.
Il est frappant de constater que la propagande allemande
utilise beaucoup d'arguments de la rhétorique communiste
et très peu des thèmes originaux du national-socialisme.
Le 31 octobre 1939, des avions allemands lancèrent au­
dessus du territoire français des copies du discours de
Molotov indiquant les lignes directrices de la politique
russe. Le tract est intitulé Le but de guerre des puissances
occidentales est criminel. Molotov y déclare que la des­
truction l'hitlérisme est un but criminel.
Les cadres communistes éprouvent eux-mêmes un cer­
tain doute puisque L'Humanité clandestine attend son
N° 23 daté du 2 février 1940 pour publier un petit démenti :
« Mise en garde : Le poste de TSF fonctionnant sur grandes
ondes 1 180 mètres s'intitulant Radio Huma n 'a aucun rapport ni
avec notre journal ni avec le Parti. Tous les camarades tant soit
peu éduqués auront d'ailleurs déjà compris qu 'il 'agit d'un poste
soit allemand, soit monté par la police française dans un but de
provocation. Mettez en garde ceux qui seraient tentés de s'y lais­
ser prendre ! » *

Ersatz sans doute, mais l'ersatz ressemblait comme un


frère à l'original. Sans ce détail troublant, leur efficacité
serait demeurée purement virtuelle.
Voici quelques exemples de la ressemblance:
L'Humanité clandestine: « pour annoncer à l'opinion

* cf. Collection de L'Humanité clandestine vol. 1" page 120


108 L'ALLIANCE STALINE HITLER

que lesfinanciers de la City de Londres avaient définitive­


ment mis la main sur la direction et les Finances de notre
pays Paul Raynaud a dit et fait écrire que les alliés met­
taient leurs ressources en commun... » * L'Humanité clan­
destine attaque encore « le gouvernement qui gère à Paris
les intérêts des banquiers de Londres. »* *
Radio Humanité amplifie, et se félicite dans son émis­
sion du 3 mai de la défaite anglaise. Le 4 mai elle titre :
finie la maîtrise des mers. Le 8 mai Chamberlain est traîné
dans la boue comme larbin de la City de Londres.
L'Humanité multiplie les attaques contre Léon Blum,
tête de Turc du parti depuis 1920: « Syntaxe: Ne dites pas
le citoyen Blum mais dites: le City-oyen Blum. » ***
On retrouve la même charge dans les textes de Radio
Humanité qui revient à plusieurs reprises sur ce sujet quand
le dirigeant socialiste se rend au congrès travailliste les 16
et 17 mai 1940. On parle de Léon Blum le traître ( 16 mai)
et de la trahison des socialistes anglais (17 mai).
Or il ne s'agit pas seulement de jeux de l'esprit. Ces
écrits polémiques fonctionnent à balles réelles. La stratégie
allemande comportait en effet une part importante de
démoralisation de l'adversaire. Une section de propagande
de l'OKW* , fut créée le t er avril 1939 sous la direction du
lieutenant colonel Hasso von Wedel. En 1943 ses effectifs

*N° 22 du 28 janvier 1940 Coll. L'Humanité clandestine vol. I"' p. 118


** N° 25 daté du 9 février 1940 ibidem p. 123
*** N° 24 daté du 5 février 1940 ibidem p. 122
**** Oberkommando der Wehrmacht, nom donné au commandement
suprême des forces armées allemandes de 1938 à 1945
LA TRAHISON 109

compteront jusqu'à 15 000 hommes, disposant d'un uni­


forme spécial. La manipulation des masses répondait à des
objectifs précis, liés aux opérations militaires. Il fallait
introduire la méfiance entre les Alliés, ébranler psychologi­
qument l'occident. Dès le 5 septembre était diffusée par
exemple une Information confidentielle pour la presse: «
Comme d'habitude la presse ne doit pas attaquer la
France, car ce n'est pas par hasard quejusqu'à présent pas
un seul coup de feu n'a été tiré sur le front franco-alle­
mand. »
La campagne communiste pour la Paix immédiate
tombe à point nommée. Le 6 octobre 1939 l'ordre du jour
N° 6 de Hitler prévoit en effet une offensive à l'ouest au cas
où les Alliés occidentaux refuseraient ses propositions de
paix, que soutient Moscou. La date sera repoussée 29 fois.
Radio Humanité, quand l'offensive se déclenche ne
cesse d'inciter les habitants des régions françaises dévas­
tées à fuir afin d'entraver les mouvements de troupes
alliées .
« Fuyez ! Fuyez ! les capitalistes prennent les trains
d'assaut et vous, misérables et sans argent, vous restez sur
les quais, impuissants contre la lâcheté des riches. Prenez
vos enfants et fuyez ! car Paris est perdu. Paris ne sera
bientôt plus comme Varsovie qu'un tas de ruinesfumantes!
Fuyez,fuyez vers l'ouest » lance encore Radio Humanité le
11 juin 1940.
Or, « cesfuyards rencontrent sur toutes les routes du sud
des armées qui montent défendre leursfoyers. Ils les retar­
dent, les confondent dans leur grande cohue et leur com-
1 10 L'ALLIANCE STALINE HITLER

muniquent les réflexes de la panique. » (Fabre-Luce in


Journal de la France). André Maurois décrira ainsi la situa­
tion à Amiens: « Nous étions tombés alors dans le flot
tumultueux des réfugiés. Ils avaient submergé la ville
entière. Tout autour de la gare des gens au teint gris étaient
assis sur des sacs, sur les trottoirs et même sur les pavés.
Ils avaient, tels des insectes nécrophages appliqués à dévo­
rer un cadavre, vidé radicalement les réserves des épice­
ries, les fours des boulangers, les boutiques des comesti­
bles... ». « Un coup d'œil sur les documents saisis en
France, sur les ordres aux armées etc démontre de façon
indubitable que la radiodiffusion allemande a contribué
largement à la défaite française... » *.
L'historien anglais Alistair Home indique dès lors :
« Les colonnes de fuyards sur les routes ont représenté
pour les forces alliées un problème quasiment insoluble.
Les renforts qui étaient attendus impatiemment sur le front
furent retardés pendant des heures. Les blessés agonisaient
dans les ambulances arrêtées par les embouteillages. » **
Un autre spécialiste, Setfon Delmer, joua un rôle symé­
trique du côté britannique, de 1940 à 194 5.
Il va jusqu'à conclure, sans appel: « c'est lapropagande
révolutionnaire des communistes qui a exercé l'influence
décisive ayant entraîné la catastrophe militaire de la
France ».*** Osera-t-on un jour évoquer cette question ?

* Rapport de la Wilhelmstrasse cité in Radio Humanité op. cit. p. 51


** cf. A. Horne Comment perdre une bataille : mai 1940 Paris 1969
*** cité par Radio Humanité op. cit. p. 55
RAPPORT DE STALINE
MOSCOU MARS 1 939
STALINE au XVIIIe CONGRÈS
en MARS 1 939
I - La situation internationale de l'Union Soviétique
Camarades, cinq années se sont écoulées depuis le XVII• congrès
du Parti. Période assez longue, comme vous le voyez. Pendant ce temps
d'importants changements se sont produits dans le monde. Les États et
les pays, leurs rapports entre eux sont devenus tout autres sur bien des
points. Quels sont précisément les changements survenus pendant cette
période dans la situation internationale ? Qu'est-ce donc qui a changé
dans la situation extérieure et intérieure de notre pays ?
Pour les pays capitalistes, cette période a été une période de graves
perturbations, tant dans le domaine économique, que politique. Dans le
domaine économique, ces années ont été des années de dépression ;
puis , à partir de la seconde moitié de 1937 , des années d'une nouvelle
crise économique, d'un nouveau déclin de l'industrie aux États-Unis, en
Angleterre, en France, par conséquent, des années de nouvelles com­
plications économiques. Dans le domaine politique, ces années ont été
marquées par de sérieux conflits et perturbations politiques. Voilà plus
d'un an que la nouvelle guerre impérialiste est déchaînée sur un terri­
toire immense qui va de Shanghaï à Gibraltar, englobant plus de
500 millions d'hommes. La carte de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie
est remaniée par des moyens violents. Tout le système du régime
d'après-guerre, dit régime de paix, a été ébranlé jusque dans ses fonde­
ments.
Pour l'Union soviétique, au contraire, ce furent des années de crois­
sance et de prospérité, des années d'un nouvel essor économique et cul­
turel, des années d'un nouvel accroissement de sa puissance politique
et militaire, des années de lutte pour le maintien de la paix dans le
monde entier. Tel est le tableau d'ensemble.
114 MOSCOU 1939

Examinons les données concrètes relatives aux changements surve­


nus dans la situation internationale .
l . Nouvelle crise économique dans les pays capitalistes. Aggravation
de la lutte pour les débouchés, pour les sources de matières premières,
pour un nouveau partage du monde.
La crise économique, qui a commencé dans les pays capitalistes
pendant la seconde moitié de 1929, a duré jusqu'à la fin de 1933. Puis
cette crise a évolué en dépression, après quoi une certaine animation,
un certain essor a commencé dans l'industrie. Mais cette animation
industrielle ne s'est pas transformée en prospérité comme cela arrive
ordinairement en période de reprise. Au contraire, à partir de la seconde
moitié de 1937 , une nouvelle crise économique a commencé, qui gagna
d'abord les États-Unis, puis l'Angleterre , la France et nombre d'autres
pays.
Ainsi, avant même de s'être remis des atteintes de la récente crise
économique , les pays capitalistes se sont trouvés devant une nouvelle
crise économique.
Cette circonstance a naturellement entraîné un accroissement du
chômage. Le nombre des sans-travail qui avait diminué dans les pays
capitalistes, de 30 millions en 1933 à 14 millions en 1937, est remonté,
par suite de la nouvelle crise, à 18 millions.
La nouvelle crise a ceci de particulier qu'elle diffère à beaucoup
d'égards de la crise précédente, et cela non pas dans le bon, mais dans
le mauvais sens.
Premièrement, la nouvelle crise a commencé non pas après une
période de prospérité industrielle, comme ce fut le cas en 1929, mais
après une dépression suivie d'une certaine reprise qui ne s'était cepen­
dant pas transformée en prospérité. Cela signifie que la crise actuelle
sera plus pénible, et qu'il sera plus difficile de la combattre que la crise
précédente.
Ensuite, la crise actuelle n'a pas éclaté en temps de paix, mais dans
une période où la deuxième guerre impérialiste a déjà commencé ; où
le Japon, qui en est à sa deuxième année de guerre avec la Chine , dés-
RAPPORT STALINE 1 15

organise l'immense marché chinois et le rend presque inaccessible aux


marchandises des autres pays ; où l'Italie et l'Allemagne ont déjà
engagé leur économie nationale dans la voie de l'économie de guerre ,
engloutissant à cet effet leurs réserves de matières premières et de
devises-or ; où toutes les autres grandes puissances capitalistes com­
mencent à se réorganiser sur le pied de guerre. Cela signifie que pour
sortir normalement de la crise actuelle, le capitalisme aura beaucoup
moins de ressources que pendant la crise précédente.
Enfin , à la différence de la crise précédente, la crise actuelle n'est
pas une crise générale ; pour l'instant elle frappe surtout les pays forts
au point de vue économique et qui ne se sont pas encore engagés dans
la voie de l'économie de guerre. En ce qui concerne les pays agresseurs
tels que le Japon , l'Allemagne et l'Italie , dont l'économie se trouve déjà
sur le pied de guerre, ces pays, du fait même qu'ils intensifient leur
industrie de guerre , ne connaissent pas encore la crise de surproduction
dont ils approchent cependant. Cela signifie que, au moment où les
pays économiquement forts et non agresseurs commenceront à se tirer
de la crise, les pays agresseurs ayant épuisé dans leur fièvre guerrière
leurs réserves d'or et de matières premières, entreront dans une période
de crise atroce.(...)
Voici quelques chiffres illustrant l'état de crise de l'industrie dans
les pays capitalistes pendant les cinq dernières années, ainsi que l'es­
sor de l'industrie* en URSS.
Volume de la production industrielle
pourcentages par rapport à 1929
1934 1935 1936 1937 1938
États-Unis 66,4 75,6 88,1 92,2 72,0
Angleterre 98,8 105,8 115,9 123,7 1 12,0
France 7 1 ,0 67,4 79,3 82,8 70,0
Italie 80,0 93,8 87,5 99,6 96,0
Allemagne 79,8 94,0 106,3 1 17,2 125,0
Japon 128,7 141 ,8 1 5 1 ,1 170,8 165,0
URSS 238,3 293,4 382,3 424,0 477,0

* [Une telle présentation mensongère était prise au sérieux à l'époque ...]


1 16 MOSCOU 1 939

Ce tableau montre que l'Union soviétique est le seul pays au monde


qui ignore les crises et dont l'industrie progresse constamment. Ce
tableau montre ensuite qu'aux États-Unis, en Angleterre et en France,
a déjà commencé et se développe une grave crise économique. Ce
tableau montre ensuite qu'une période de régression industrielle a
commencé dès 1938 en Italie et au Japon, lesquels avaient plus tôt
que l'Allemagne engagé leur économie nationale dans la voie de
l'économie de guerre. Ce tableau montra enfin qu'en Allemagne, pays
qui a réorganisé son économie sur le pied de guerre après l'Italie et le
Japon, l'industrie marque encore pour le moment un progrès, peu sen­
sible il est vrai, mais tout de même un progrès, - comme on l'a vu
jusqu'à ces derniers temps au Japon et en Italie.
Sans aucun doute, à moins qu'il ne survienne quelque chose d'im­
prévu, l'industrie de l'Allemagne s'engagera dans la voie de la régres­
sion que suivent déjà le Japon et l'Italie. En effet, que signifie engager
l'économie nationale dans la voie de l'économie de guerre ? C'est orien­
ter l'industrie dans un sens unique, vers la guerre ; c'est élargir par tous
les moyens la production des objets nécessaires à la guerre, production
qui n'est pas liée à la consommation nationale, c'est rétrécir à l'extrême
la production et surtout le ravitaillement du marché en objets de
consommation ; c'est, par conséquent, restreindre la consommation de
la population et placer le pays en face d'une crise économique.
Tel est le tableau concret du mouvement de la nouvelle crise écono­
mique dans les pays capitalistes.
On conçoit que le tour défavorable pris par les affaires économiques
ne pouvait manquer d'entraîner une aggravation des rapports entre les
puissances. Déjà la crise précédente avait brouillé toutes les cartes et
amené une aggravation de la lutte pour les débouchés, pour les sources
de matières premières. La conquête de la Mandchourie et de la Chine
du Nord par le Japon, la conquête de l'Éthiopie par l'Italie, autant de
faits illustrant l'acuité de la lutte entre les puissances. La nouvelle crise
économique devait conduire et conduit effectivement à une nouvelle
aggravation de la lutte entre impérialistes. Cette fois il ne s'agit plus ni
de la concurrence sur les marchés, ni de la guerre commerciale, ni du
dumping, Ces moyens de lutte sont depuis longtemps reconnus insuffi-
RAPPORT STALINE 117

sants. Il s'agit maintenant de repartager le monde, les zones d'influence,


les colonies, au moyen de la guerre.
Pour justifier ses actes d'agression , le Japon prétendait que, lors de
la signature du traité des neuf puissances, on l'avait lésé, on ne lui avait
pas permis d'élargir son territoire aux dépens de la Chine, alors que
l'Angleterre et la France possèdent d'immenses colonies. L'Italie s'est
rappelée qu'on l'avait lésée lors du partage du butin après la première
guerre impérialiste, et qu'elle devait chercher une compensation aux
dépens des zones d'influence de l'Angleterre et de la France.
L'Allemagne, gravement éprouvée par la première guerre impérialiste
et le traité de Versailles, s'est jointe au Japon et à l'Italie et a exigé l'ex­
tension de son territoire en Europe, la restitution des colonies que lui
avaient enlevées les vainqueurs lors de la première guerre impérialiste.
C'est ainsi que s'est formé le bloc des trois États agresseurs.
La question d'un nouveau partage du monde au moyen de la guerre
s'est inscrite à l'ordre du jour.
2. Aggravation de la situation politique internationale, faillite du sys­
tème d'après-guerre des traités de paix, début d'une nouvelle guerre
impérialiste.
Et voici les événements les plus importants de la période envisagée,
qui ont marqué le début de la nouvelle guerre impérialiste. En 1935,
l'Italie a attaqué l'Éthiopie et s'en est emparés. Pendant l'été de 1936,
l'Allemagne et l'Italie ont entrepris en Espagne une intervention mili­
taire , au cours de laquelle l'Allemagne a pris pied dans le nord de
l'Espagne et dans le Maroc espagnol, et l'Italie dans le sud de l'Espagne
et dans les îles Baléares. En 1937, après s'être emparé de la
Mandchourie, le Japon envahit la Chine centrale et du Nord, occupe
Pékin, Tientsin, Shanghaï ; il évince de la zone occupée ses concurrents
étrangers. Au début de 1938 , l'Allemagne s'est annexé l'Autriche, et, à
l'automne de 1938, la région des Sudètes de Tchécoslovaquie. À la fin
de 1938, le Japon s'est emparé de Canton et, au début de 1939, de l'île
de Haïnan.
C'est ainsi que la guerre, qui s'était imperceptiblement glissée vers
les peuples, a entraîné dans son orbite plus de 500 millions d'hommes
1 18 MOSCOU 1939

et étendu la sphère de son action sur un immense territoire, depuis


Tientsin, Shanghaï et Canton jusqu'à Gibraltar, en passant par l'Éthio­
pie.
Après la première guerre impérialiste, les États vainqueurs, princi­
palement l'Angleterre, la France et les États-Unis, avaient créé un nou­
veau régime de rapports entre les pays, le régime de paix d'après­
guerre. Ce régime avait pour bases principales, en Extrême-Orient, le
pacte des neuf puissances et, en Europe, le traité de Versailles et toute
une série d'autres traités. La Société des Nations était appelée à régler
les rapports entre les pays dans le cadre de ce régime, sur la base d'un
front unique des États, sur la base de la défense collective de la sécu­
rité des États. Cependant, les trois États agresseurs et la nouvelle guerre
impérialiste déclenchée par eux ont renversé de fond en comble tout ce
système du régime de paix d'après-guerre. Le Japon a déchiré le pacte
des neuf puissances ; l'Allemagne et l'Italie, le traité de Versailles. Afin
de se délier les mains, ces trois États se sont retirés de la Société des
Nations.
La nouvelle guerre impérialiste est devenue un fait.
Mais il n'est guère aisé , à notre époque, de rompre d'un seul coup
les entraves et de se ruer droit dans la guerre, sans compter avec les
traités de toute sorte , ni avec l'opinion publique. Les politiques bour­
geois le savent bien. Les meneurs fascistes le savent de même. C'est
pourquoi, avant de se ruer dans la guerre, ils ont décidé de travailler
d'une certaine manière l'opinion publique, c'est-à-dire de l'induire en
erreur, de la tromper.
Un bloc militaire de l'Allemagne et de l'Italie contre les intérêts de
l'Angleterre et de la France en Europe ? Allons donc, mais ce n'est pas
un bloc ! « Nous » n'avons aucun bloc militaire. « Nous » avons tout au
plus un innocent « axe Berlin-Rome », c'est-à-dire une certaine formule
géométrique de l'axe. (Rires.)
Un bloc militaire de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon contre les
intérêts des États-Unis, de l'Angleterre et de la France en Extrême­
Orient ? Jamais de la vie ! « Nous » n'avons aucun bloc militaire.
« Nous » avons tout au plus un innocent « triangle Berlin-Rome-
RAPPORT STALINE 119

Tokyo » , c'est-à-dire un léger engouement pour la géométrie . (Hilarité.)


Une guerre contre les intérêts de l'Angleterre, de la France, des
États-Unis ? Des bêtises ! « Nous » faisons la guerre au Komintern, et
non à ces États. Si vous ne nous croyez pas, lisez le « pacte antikomin­
tern » conclu entre l'Italie, l'Allemagne et le Japon.
C'est ainsi que messieurs les agresseurs pensaient travailler l'opi­
nion publique, bien qu'il ne fût pas difficile de voir que toute cette mal­
adroite comédie de camouflage était cousue de fil blanc . Car il serait
ridicule de chercher des « foyers » du Komintern dans les déserts de la
Mongolie, dans les montagnes de l'Éthiopie, dans les brousses du
Maroc espagnol. (Rires.)
Mais la guerre est inexorable . Il n'est point de voiles qui puissent la
dissimuler. Car il n'est point d'« axes » , de « triangles » et de « pactes
antikomintern » capables de masquer ce fait que , pendant ce temps, le
Japon a conquis un immense territoire en Chine ; l'Italie - l'Éthiopie ;
l'Allemagne - l'Autriche et la région des Sudètes ; l'Allemagne et
l'Italie ensemble - l'Espagne. Tout cela contre les intérêts des États
non agresseurs. La guerre reste la guerre ; le bloc militaire des agres­
seurs, un bloc militaire, et les agresseurs restent des agresseurs.
La nouvelle guerre impérialiste a ceci de caractéristique qu'elle n'est
pas encore devenue une guerre universelle, une guerre mondiale. Les
États agresseurs font la guerre en lésant de toutes les façons les intérêts
des États non agresseurs et, en premier lieu, ceux de l'Angleterre, de la
France, des États-Unis, qui, eux, reculent et se replient en faisant aux
agresseurs concession sur concession .
Ainsi nous assistons à un partage déclaré du monde et des zones
d'influence aux dépens des intérêts des États non agresseurs, sans
aucune tentative de résistance, et même avec une certaine complai­
sance de leur part. Cela est incroyable, mais c'est un fait. Comment
expliquer ce caractère unilatéral et étrange de la nouvelle guerre impé­
rialiste ?
Comment a-t-il pu se faire que des États non agresseurs disposant
d'immenses possibilités , aient renoncé avec cette facilité et sans résis­
tance à leurs positions et à leurs engagements pour plaire aux agres-
120 MOSCOU 1939

seurs ? La raison n'en serait-elle pas dans la faiblesse des États non
agresseurs ? Évidemment non ! Les États démocratiques non agres­
seurs, pris ensembles, sont incontestablement plus forts que les États
fascistes tant au point de vue économique que militaire .
Comment expliquer alors les concessions que ces États font systé­
matiquement aux agresseurs ? On pourrait expliquer la chose , par
exemple , par la crainte de la révolution , qui peut éclater si les États non
agresseurs entrent en guerre, et si la guerre devient mondiale . Certes,
les politiques bourgeois savent que la première guerre impérialiste
mondiale a abouti à la victoire de la révolution dans un des plus grands
pays. Ils craignent que la deuxième guerre impérialiste mondiale ne
conduise de même à la victoire de la révolution dans un ou plusieurs
pays.
Mais pour le moment, ce n'est pas l'unique motif, ni même le motif
principal. La principal motif, c'est que la majorité des pays non agres­
seurs et, en premier lieu, l'Angleterre et la France, ont renoncé à la poli­
tique de sécurité collective, à la politique de résistance collective aux
agresseurs ; c'est que ces pays ont passé sur les positions de la non­
intervention , de la « neutralité ».
Formellement, on pourrait caractériser la politique de non-interven­
tion comme suit : « Que chaque pays se défende contre les agresseurs,
comme il veut et comme il peut, cela ne nous regarde pas ; nous ferons
du commerce et avec les agresseurs et avec leurs victimes ». Or, en réa­
lité, la politique de non-intervention signifie encourager l'agression,
donner libre cours à la guerre et, par conséquent , la transformer en
guerre mondiale . La politique de non-intervention trahit la volonté, le
désir de ne pas gêner les agresseurs dans leur noire besogne , de ne pas
empêcher, par exemple, le Japon de s'empêtrer dans une guerre avec la
Chine et mieux encore avec l'Union soviétique ; de ne pas empêcher,
par exemple , l'Allemagne de s'enliser dans les affaires européennes , de
s'empêtrer dans une guerre avec l'Union soviétique ; de laisser les pays
belligérants s'enliser profondément dans le bourbier de la guerre ; de les
encourager sous main ; de les laisser s'affaiblir et s'épuiser mutuelle­
ment, et puis, quand ils seront suffisamment affaiblis, - d'entrer en
scène avec des forces fraîches, d'intervenir, naturellement « dans l'inté-
RAPPORT STALINE 121

rêt de la paix », et de dicter ses conditions aux pays belligérants affai­


blis.
Et ce n'est pas plus difficile que cela ! Prenons, par exemple, le
Japon . Chose caractéristique : dès avant son invasion dans la Chine du
Nord, tous les journaux français et anglais influents proclamaient hau­
tement que la Chine était faible, incapable de résister ; que le Japon
pourrait , avec son armée, subjuguer la Chine en deux ou trois mois.
Ensuite, les politiques d'Europe et d'Amérique se sont mis à attendre, à
observer. Lorsque plus tard le Japon eut développé ses opérations mili­
taires, on lui céda Shanghaï, le cœur du capital étranger en Chine. On
lui céda Canton, le foyer de l'influence exclusive de l'Angleterre dans
la Chine méridionale ; on lui céda Haïnan ; on le laissa cerner Hong
Kong. N'est-il pas vrai que tout cela ressemble beaucoup à un encoura­
gement de l'agresseur : autrement dit , engage-toi plus à fond dans la
guerre, et puis on verra.
Ou bien prenons l'Allemagne. On lui a cédé l'Autriche malgré l'en­
gagement de défendre son indépendance ; on lui a cédé la région des
Sudètes ; on a abandonné à son sort la Tchécoslovaquie en violant tous
les engagements pris à son égard. Ensuite, on s'est mis à mentir tapa­
geusement dans la presse au sujet de la « faiblesse de l'armée russe » ,
de la « décomposition de l'aviation russe » , des « désordres » en Union
Soviétique, en poussant les Allemands plus loin vers l'Est , en leur pro­
mettant une proie facile et en leur disant : Amorcez seulement la guerre
avec les bolcheviks, et pour le reste tout ira bien. II faut reconnaître que
cela aussi ressemble beaucoup à une excitation, à un encouragement de
l'agresseur.
Caractéristique est le tapage que la presse anglo-française et nord­
américaine a fait au sujet de l'Ukraine soviétique. Les représentants de
cette presse ont crié jusqu'à l'enrouement que les Allemands marchaient
contre l'Ukraine soviétique, qu'ils avaient maintenant entre les mains ce
qu'ils appellent l'Ukraine carpatique avec une population d'environ
700000 habitants ; qu'au plus tard au printemps de cette année, ils réu­
niraient l'Ukraine soviétique , qui compte plus de 30 millions d'habi­
tants, à ce qu'ils appellent l'Ukraine carpatique. II semble bien que ce
tapage suspect ait eu pour but d'exciter la fureur de l'Union soviétique
122 MOSCOU 1939

contre l'Allemagne , d'empoisonner l'atmosphère et de provoquer un


conflit avec l'Allemagne, sans raison apparente.
Certes, il est fort possible qu'il y ait en Allemagne des fous qui
rêvent de réunir l'éléphant, c'est-à-dire l'Ukraine soviétique, au mou­
cheron , c'est-à-dire à ce qu'ils appellent l'Ukraine carpatique. Et si réel­
lement il y a là-bas de ces déséquilibrés, on peut être sûr que dans notre
pays il se trouvera des camisoles de force en quantité suffisante pour
ces aliénés. (Rafale d'applaudissements.) Mais si on laisse de côté les
aliénés et qu'on s'adresse aux gens normaux, n'est-il pas clair qu'il serait
ridicule et stupide de parler sérieusement de la réunion de l'Ukraine
soviétique à ce qu'on appelle l'Ukraine carpatique ? Songez un peu. Le
moucheron vient trouver l'éléphant, et, les poings sur les hanches, il lui
dit : « Ah ! mon cher frère , comme je te plains... Tu te passes de grands
propriétaires fonciers, de capitalistes, d'oppression nationale , de
meneurs fascistes, ce n'est pas une vie ... Je te regarde, et je ne puis
m'empêcher de me dire : ton seul salut, c'est de te réunir à moi. ..
(Hilarité.) Allons, soit ! Je te permets de réunir ton petit territoire à mon
territoire immense... » (Hilarité, applaudissements.)
Fait encore plus caractéristique : certains politiques et représentants
de la presse d'Europe et des États-Unis, ayant perdu patience à attendre
la « campagne contre l'Ukraine soviétique », commencent eux-mêmes
à dévoiler les dessous véritables de la politique de non-intervention. Ils
parlent ouvertement et écrivent noir sur blanc que les Allemands les ont
cruellement « déçus » ; car, au lieu de pousser plus loin vers l'Est,
contre l'Union soviétique, ils se sont tournés, voyez-vous, vers l'Ouest
et réclament des colonies. On pourrait penser qu'on a livré aux
Allemands les régions de la Tchécoslovaquie pour les payer de l'enga­
gement qu'ils avaient pris de commencer la guerre contre l'Union
soviétique ; que les Allemands refusent maintenant de payer la traite, et
envoient promener les souscripteurs.
Je suis loin de vouloir moraliser sur la politique de non-interven­
tion, de parler de trahison, de félonie, etc. Il serait puéril de faire la
morale à des gens qui ne reconnaissent pas la morale humaine. La poli­
tique est la politique, comme disent les vieux diplomates bourgeois
rompus aux affaires. Toutefois, il est nécessaire de remarquer que le
RAPPORT STALINE 123

grand et périlleux jeu politique, commencé par les partisans de la poli­


tique de non-intervention , pourrait bien finir pour eux par un sérieux
échec.
Tel est l'aspect véritable de la politique de non-intervention qui
domine aujourd'hui. Telle est la situation politique dans les pays capi­
talistes.. . (... )
Lénine a parfaitement raison quand il dit :
« Les formes des États bourgeois sont extrêmement variées, mais
leur essence est une : tous ces États sont d'une manière ou d'une
autre, mais nécessairement, en dernière analyse, une dictature de la
bourgeoisie. Le passage du capitalisme au communisme ne peut
évidemment pas ne pas fournir une grande abondance et une diver­
sité de formes politiques ; mais leur essence sera inévitablement
une : la dictature du prolétariat. »
L'État et la Révolution, p. 393 , éd. russe. (. . . )
Camarades, je termine mon rapport. J'ai esquissé dans ses traits
généraux le chemin que notre Parti a parcouru pendant la période écou­
lée.
Les résultats du travail du Parti et de son Comité central, au cours
de cette période, sont connus. Nous avons enregistré des insuffisances
et des fautes. Le Parti et son Comité central ne les ont pas cachées, ils
se sont efforcés de les corriger. Nous comptons aussi de sérieux succès
et de grandes réalisations, mais il ne faut pas qu'ils nous donnent le ver­
tige.
Le principal résultat, c'est que la classe ouvrière de notre pays,
après avoir supprimé l'exploitation de l'homme par l'homme et solide­
ment établi le régime socialiste, a prouvé au monde entier le bien-fondé
de sa cause. C'est là le résultat principal, puisqu'il affermit la foi dans
les forces de la classe ouvrière et dans sa victoire certaine, définitive.
La bourgeoisie de tous les pays prétend que le peuple ne peut se
passer des capitalistes ni des grands propriétaires fonciers, des mar­
chands et des koulaks. La classe ouvrière de notre pays a démontré, en
fait, que le peuple peut fort bien se passer des exploiteurs.
124 MOSCOU 1939

La bourgeoisie de tous les pays prétend que la classe ouvrière, après


avoir détruit le vieux système bourgeois, est incapable de construire un
ordre nouveau en remplacement de l'ancien. La classe ouvrière de notre
pays a démontré en fait qu'elle est parfaitement capable non seulement
de détruire l'ancien régime, mais de construire un régime nouveau,
meilleur, le régime socialiste , qui ne connaît ni crises ni chômage.
La bourgeoisie de tous les pays prétend que la paysannerie n'est pas
capable de s'engager dans la voie du socialisme. La paysannerie kol­
khozienne de notre pays a montré en fait qu'elle peut marcher avec suc­
cès dans la voie du socialisme.
Mais ce que la bourgeoisie de tous les pays et ses laquais réformis­
tes veulent surtout, c'est enlever à la classe ouvrière la foi en ses pro­
pres forces, la foi dans la possibilité et la certitude de sa victoire , et per­
pétuer ainsi l'esclavage capitaliste. Car la bourgeoisie sait que si le
capitalisme n'est pas encore renversé et subsiste toujours, il le doit non
pas à ses bonnes qualités, mais au fait que le prolétariat n'a pas encore
une foi suffisante en la possibilité de sa victoire. On ne saurait dire, que
les efforts de la bourgeoisie, dans cet ordre d'idées, demeurent absolu­
ment sans succès. Il faut reconnaître que la bourgeoisie et ses agents au
sein de la classe ouvrière ont réussi, dans une certaine mesure, à intoxi­
quer l'âme, de la classe ouvrière par le poison du doute, par le scepti­
cisme. Si les succès de la classe ouvrière de notre pays, si sa lutte et sa
victoire contribuent à relever le moral de la classe ouvrière des pays
capitalistes et à consolider sa foi en ses propres forces, la foi en sa vic­
toire, notre Parti pourra dire qu'il ne travaille pas en vain. On peut ne
pas douter qu'il en sera justement ainsi. (Vifs applaudissements prolon­
gés.)
Vive notre classe ouvrière victorieuse ! (Applaudissements.) Vive
notre paysannerie kolkhozienne victorieuse ! (Applaudissements.) Vive
notre intelligentsia socialiste ! (Applaudissements.) Vive la grande ami­
tié des peuples de notre pays ! (Applaudissements.) Vive le Parti com­
muniste bolchevik de l'U.R.S.S. ! (Applaudissements.) (Tous les délé­
gués, debout , acclament le camarade Staline et lui font une longue ova­
tion. Des acclamations partent : « Hourra ! Vive le camarade Staline !
Au grand Staline, hourra ! A notre bien-aimé Staline, hourra !»)
LES DOCUMENTS
DE LA WILHELMSTRASSE
BERLIN 1 939- 1 945
UN PRINTEMPS 1939

DOCUMENT 1
Mémorandum du Secrétaire d'État
au Ministère allemand des Affaires Étrangères (Weizsacker)

Affaire d'État N° 339


Berlin, le 17 avril 1939

L'ambassadeur de Russie m'a rendu visite aujourd'hui pour la pre­


mière fois depuis qu'il a pris possession de son poste à Berlin' en vue
de s'entretenir avec moi de questions d'ordre pratique. Il s'est finale­
ment arrêté à un sujet qui, m'a-t-il dit, présentait pour lui un intérêt par­
ticulier, à savoir l'exécution par les Usines Skoda de certains contrats
relatifs à la livraison de matériel de guerre.
Bien que les fournitures prévues n'offrent de toute évidence qu'une
importance assez minime, l'ambassadeur a estimé que l'exécution des
contrats en question constituait le criterium destiné à déterminer si,
conformément à une déclaration qui lui avait été faite récemment par le
Directeur Wiehl2 , nous étions réellement désireux de cultiver et
d'étendre nos relations économiques avec la Russie.
La question de ces contrats de fournitures est examinée d'autre part.
Vers la fin de la discussion, je fis observer fortuitement à l'ambas­
sadeur que, en admettant même qu'il existe de la bonne volonté de la
part de l'Allemagne, les bruits concernant un pacte aérien franco-anglo­
soviétique et d'autres projets n'étaient pas précisément de nature à créer

' L'ambassadeur Merekalov avait présenté ses lettres de créance le 5 juin 1 938.
' Directeur des Relations Commerciales au Ministère allemand des Affaires
Étrangères.
128 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

une atmosphère favorable à la fourniture de matériel à la Russie sovié­


tique.
M. Merekalov saisit ces paroles au vol pour enchaîner avec des
questions d'ordre politique. Il s'informa de l'opinion des milieux alle­
mands concernant la situation actuelle en Europe Centrale. Lorsque je
lui dis que, pour autant que je sache, l'Allemagne était le seul pays
d'Europe qui ne prît aucune part aux rodomontades actuelles, il m'inter­
rogea sur nos relations avec la Pologne et sur les soi-disant collisions
qui se seraient produites entre soldats à la frontière germano-polonaise.
Après que j'eus nié l'existence de telles collisions et fait quelques
commentaires plutôt réticents sur les relations germano-polonaises , le
Russe me demanda sans ambages ce que je pensais des relations ger­
mano-russes.
Je répondis à M. Merekalov que, ainsi que chacun le savait, nous
avions toujours eu le désir de voir s'établir des relations commerciales
satisfaisantes avec la Russie.
Il m'avait semblé que, récemment encore, la presse russe n'avait pas
entièrement adopté le ton germanophobe de la presse américaine et de
quelques-uns des journaux anglais. Pour ce qui était de la presse alle­
mande, M. Merekalov pouvait se faire une opinion personnelle, étant
donné qu'il la suivait certainement de très près.

C'est alors que l'ambassadeur me fit à peu près les déclarations sui­
vantes : « La politique russe n'a jamais dévié de la ligne droite. Les
divergences idéologiques n 'ont pour ainsi dire exercé aucune influence
sur les relations russo-italiennes et elles n'ont pas, pour l'Allemagne
non plus, constitué dans le passé une pierre d'achoppement. La Russie
des Soviets n 'a pas exploité contre l'Allemagne les désaccords qui exis­
tent aujourd'hui entre elle et les démocraties occidentales et elle n'en a
jamais éprouvé le désir. La Russie ne voit aucune raison de ne pas
entretenir avec l'Allemagne des relations normales, relations qui pour­
raient aller en s'améliorant sans cesse. »
C'est par cette remarque, vers laquelle le Russe avait orienté la
conversation , que M. Merekalov termina l'entretien.
Il a l'intention de se rendre à Moscou au cours des jours prochains.
WEIZSACKER
UN PRINTEMPS 1 939 129

DOCUMENT 2
Le Chargé d'Affaires allemand en URSS (Tippelskirch) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme N° 61 du 4 mai
Moscou, le 4 mai 1939
8 h 45 du soir
Reçu le 4 mai 1939
10 heures du soir

L'oukase du Praesidium du Conseil Suprême en date du 3 mai, en


vertu duquel M. Molotov est nommé aux fonctions de Commissaire aux
Affaires Étrangères et, simultanément, confirmé dans son poste de pré­
sident du Conseil des Commissaires du Peuple, est publié à son de
trompe par la presse soviétique.
Le renvoi de Litvinov fait l'objet d'une petite insertion en dernière
page, à la rubrique des « Chroniques ».
Ce changement soudain a causé une grande surprise à Moscou,
d'autant plus que Litvinov était en pleines négociations avec la déléga­
tion anglaise , qu'il s'était montré, lors de la grande revue du 1er mai,
immédiatement à la droite de Staline dans la tribune d'honneur et qu'il
n'y avait eu ces jours-ci aucun signe positif d'affaiblissement de sa posi­
tion.
La presse soviétique ne publie pas de commentaires. Le
Commissariat aux Affaires Étrangères ne fournit aucune explication
aux représentants de la presse.
Comme Litvinov avait encore reçu l'ambassadeur anglais à la date
du 2 mai et que son nom avait figuré dans la presse d'aujourd'hui en
qualité d'invité d'honneur à la revue, son renvoi apparaît comme la
conséquence d'une décision spontanée de Staline. Cette décision est
manifestement liée au fait que des divergences d'opinion se sont éle­
vées au Kremlin au sujet des négociations conduites par Litvinov. Il y
a lieu de croire que les motifs de ces divergences d'opinion résident
dans la méfiance que Staline nourrit pour tout l'univers capitaliste
environnant.
Au dernier Congrès du Parti, Staline a préconisé une grande cir-
130 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

conspection pour éviter que l'URSS ne fût entraînée dans des conflits.
Molotov (qui n'est pas juif) est considéré comme « l'ami intime et le
collaborateur direct » de Staline.
Sa nomination est manifestement destinée à fournir la garantie que
la politique étrangère restera à l'avenir strictement conforme aux vues
de Staline.

TIPPELSKIRCH

DOCUMENT 3
Mémorandum de l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

N° A/ 1023 Moscou, le 20 mai 1939

Cet après-midi à 4 heures, j'ai été reçu par M. Molotov, président du


Conseil des Commissaires du Peuple et Commissaire aux Affaires
Étrangères. L'entretien a eu lieu au Commissariat aux Affaires Étran­
gères. Il a duré plus d'une heure et s'est déroulé dans une atmosphère
de très grande cordialité. M. Molotov, qui ne parle que le russe, avait
demandé qu'aucun interprète ne fût amené, se réservant d'en procurer
lui-même un excellent. Ce dernier, un homme plutôt jeune, traduisait
très correctement mais lentement, du français, c'est ce qui explique en
partie la durée de la conférence.
J'engageai la conversation en disant à M. Molotov que les dernières
propositions de M. Mikoyan, relatives à nos négociations économiques
avaient rencontré un certain nombre de difficultés, qu'il n'avait pas été
possible d'écarter sur le champ. Mais nous pensions aujourd'hui qu'un
moyen avait été trouvé d'arriver à un arrangement et nous avions l'in­
tention d'envoyer très prochainement à Moscou le docteur Schnurre ,
Conseiller secret , en vue de savoir si un accord pourrait intervenir sur
la base de nos propositions. Je lui demandai si M. Mikoyan était dis­
posé à conférer avec M. Schnurre.
M. Molotov répondit que le déroulement de nos dernières négocia­
tions économiques avait laissé au Gouvernement soviétique l'impres­
sion que nous n'avions pas pris l'affaire au sérieux et que nous avions
seulement cherché à jouer aux négociateurs pour des raisons politiques.
UN PRINTEMPS 1939 131

Tout d'abord, le bruit avait circulé qu'une délégation allemande était en


route pour Moscou en vue d'engager des négociations économiques (je
suggérai que ce bruit n'émanait pas de nous, mais de la presse polonaise
et française), puis on finit par déclarer que M. Schnurre devait venir
seul.
En fait, M. Schnurre n'était pas venu, mais avait été remplacé par
M. Hilger 1 et c'était moi-même qui avais dirigé ces négociations, les­
quelles avaient traîné en longueur pour s'évanouir tout à fait comme les
précédentes. Le Gouvernement soviétique ne pourrait accepter de
reprendre les négociations que lorsque les « bases politiques » requises
à cet effet auraient été créées.
Je déclarai à M. Molotov que, loin d'avoir jamais considéré les dis­
cussions économiques comme un jeu, nous les avions toujours menées
le plus sérieusement du monde. Nous avions toujours eu, et nous avions
encore le désir le plus sincère d'aboutir à un accord et, si j'entendais
bien, Berlin était d'avis qu'un heureux aboutissement des discussions
économiques contribuerait également à créer une atmosphère politique
favorable. Seules des raisons d'ordre technique avaient motivé l'ab­
sence de M. Schnurre et l'ajournement des négociations. La situation
économique actuelle de l'Allemagne rendait très difficile la réalisation
des exigences de M. Mikoyan. Je demandai à M. Molotov ce qu'il
entendait par la création de bases politiques. J'avais eu le sentiment que
le climat germano-soviétique s'était amélioré au cours de l'année der­
nière ou vers cette époque, et j'étais étonné qu'il fût impossible de
mener aujourd'hui des négociations économiques alors que des négo­
ciations de même nature avaient eu lieu antérieurement à diverses
reprises dans des conditions moins favorables et avaient été menées à
bonne fin. M. Molotov me déclara alors que le moyen le plus propre à
créer des bases politiques plus favorables était une chose à laquelle les
deux gouvernements devraient réfléchir. Tous mes efforts et toute l'in­
sistance que je mis à amener M. Molotov à définir et à préciser davan­
tage ses desiderata, furent vains. Il était manifeste que M.Molotov
s'était assigné d'avance une limite et qu'il n'ajouterait pas un mot de
plus. On connaît son caractère quelque peu obstiné. J'arrêtai là la

' Membre de l'ambassade d'Allemagne à Moscou


132 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

conversation en déclarant que j'informerais mon gouvernement.


M. Molotov me dit alors adieu sur un ton extrêmement cordial.
Aussitôt après avoir rendu visite à M.Molotov, je me fis annoncer
chez M . Potemkine. Je lui rapportai la façon dont s'était déroulé mon
entretien avec le Président du Conseil des Commissaires du Peuple, et
j'ajoutai que je n'avais malheureusement pas été capable de deviner au
cours de la conversation quelles étaient au juste les intentions de
M. Molotov, car il devait certainement avoir une idée en tête. Je
demandai à M. Potemkine d'examiner la question de savoir s'il ne lui
serait pas possible de me faire connaître la ligne de conduite vers
laquelle M. Molotov était en train de s'orienter.
Je feignis d'ignorer absolument les suggestions que je transmettrais
à mon Gouvernement. Il ne pouvait être rien changé aux grandes lignes
de la politique allemande. Dans ces conditions, mon opinion était que
l'Allemagne persévérerait dans la politique engagée en Extrême­
Orient. Toutefois, j'étais en mesure d'ajouter que cette politique n'était
en aucune façon dirigée contre l'URSS.
COMTE VON DER SCHULENBURG

DOCUMENT 4
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Secrétaire
d'État au Ministère allemand des Affaires Étrangères (Weizsiiker)

N° A/ 1023 Moscou, le 22 mai 1939


Cher Monsieur Von Weizsacker,
J'ai l'honneur de vous transmettre en annexe une copie du mémo­
randum' relatant le sujet et le déroulement de mon entretien du 20 mai
avec M. Molotov. J'ai également joint le mémorandum à mon rapport .
Le Ministre du Reich m'a invité à garder une extrême circonspec­
tion au cours de ma conférence avec Molotov. En conséquence , je me
suis contenté de parler le moins possible, observant cette attitude avec
d'autant plus de soin que celle de M. Molotov m'a semblé plus suspecte.
La seule façon d'expliquer l'attitude de M. Molotov est de supposer que
la reprise de nos négociations économiques ne lui donne pas satisfac-

' cf. ci-dessus page 1 30


UN PRINTEMPS 1 939 133

tion en tant que geste politique et qu'il désire que nous lui fassions des
propositions politiques de plus grande envergure. Nous devons être
d'une extrême circonspection sur ce point , tant qu'il n'est pas certain
que des propositions éventuelles de notre part ne seraient pas utilisées
par le Kremlin exclusivement en vue de faire pression sur l'Angleterre
et la France. D'un autre côté, si nous sommes désireux d'aboutir ici à un
résultat, il est inévitable que nous prenions tôt ou tard une initiative
quelconque.
Il est extraordinairement difficile d'apprendre ici quoi que ce soit
sur le déroulement des négociations anglo-franco-soviétiques. Mon
collègue britannique qui est manifestement le seul à Moscou à déployer
une activité à cet égard (il se faisait précisément annoncer chez
M. Potemkine au moment où je rendais visite à ce dernier) est discret
comme la tombe. Les diplomates neutres eux-mêmes n'ont rien pu
apprendre.
Mon collègue français s'est absenté quelque temps. Le Conseiller
d'ambassade, chargé d'Affaires par intérim, nous a demandé ces jours­
ci un visa de transit, ce qui semble indiquer qu'il va lui aussi quitter
Moscou à bref délai. S'il est exact que la France ait maintenant l'inten­
tion de renouer les négociations relatives à l'« alliance » franco-anglo­
soviétique , ces négociations pourraient bien avoir lieu non point à
Moscou, mais à Paris.
Mon collègue italien est d'avis que l'URSS n'aliénera pas sa liberté
de mener des négociations indépendantes que si l'Angleterre et la
France lui accordent un traité d'alliance totale.
On entend souvent dire à Moscou (j'ignore si ces bruits sont exacts),
que l'une des principales raisons qui font hésiter l'Angleterre à accepter
les propositions soviétiques relatives à une alliance militaire, a trait à la
question japonaise.
Londres craint, en garantissant la défense de toutes les frontières
soviétiques, de précipiter le Japon dans nos bras. Si le Japon se jetait
dans nos bras de son propre gré, cette considération deviendrait sans
objet en ce qui concerne l'Angleterre.
Veuillez agréer, Monsieur Von Weizsacker, les assurances de mes
sentiments les plus respectueux. Heil Hitler !
SCHULENBURG
134 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT S
le Secrétaire d'État au Ministère allemand des Affaires Étrangères
(Weizsacker) à l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg).

Télégramme
Très urgent N° 101
Berlin, le 30 mai 1939.
Pour l'ambassadeur
Pour information.
Contrairement aux plans politiques précédemment établis, nous
avons maintenant résolu d'engager des négociations précises avec
l'Union Soviétique. En conséquence, en l'absence de l'ambassadeur. j'ai
demandé à Astakhov, le Chargé d'Affaires, de passer me voir aujour­
d'hui. La requête des Soviets demandant le maintien de leur mission
commerciale à Prague en tant qu'organisme rattaché à la Mission com­
merciale de Berlin a fourni le point de départ de notre entretien. Étant
donné que la demande russe soulève une question politique, le Ministre
des Affaires Étrangères du Reich l'a examinée de son côté et il a étudié
l'affaire avec le Führer. Comme je lui demandais si le maintien de la
mission commerciale à Prague impliquait un établissement permanent
ou seulement une prolongation pour une période déterminée, le Chargé
d'Affaires fit observer que, de son point de vue personnel, il semblait
extrêmement probable que le Gouvernement des Soviets ait en vue un
arrangement présentant un caractère permanent. Je répondis que ce ne
serait pas chose facile pour nous que d'accorder l'autorisation relative
au maintien de la mission commerciale à Prague, étant donné que l'am­
bassadeur comte Schulenburg venait précisément de recevoir de
Molotov une déclaration assez peu encourageante au sujet de l'état de
nos relations en général. Le Chargé d'Affaires, manquant d'instructions
plus précises, interpréta le sens de l'entretien qui avait eu lieu entre le
comte Schulenburg et Molotov, dont il était informé, comme l'indica­
tion du fait que l'on était désireux, à Moscou, d'éviter un retour des évé­
nements tels qu'ils s'étaient déroulés en janvier dernier. Dans l'esprit de
Molotov, les questions politiques et économiques faisant l'objet de nos
relations ne pouvaient être complètement scindées.
Entre les deux questions considérées d'un point de vue positif, il
UN PRINTEMPS 1 939 135

existait un rapport précis.


Après avoir fourni quelques éclaircissements sur les événements de
janvier, je dis au Chargé d'Affaires que , à notre avis également , les
questions politiques et économiques faisant l'objet des relations russo­
allemandes ne pouvaient être entièrement scindées et que si , précisé­
ment, je m'entretenais avec lui en ce moment, c'était pour la raison par­
ticulière que les efforts déployés par les Britanniques en vue d'attirer la
Russie dans leur orbite, révélaient une orientation politique de la part
de Moscou dont il nous faudrait tenir compte jusque dans des questions
relativement secondaires, comme par exemple celle de la mission com­
merciale à Prague. En conséquence, j'aurais à réitérer ma question rela­
tive au délai que l'Union Soviétique souhaitait obtenir pour le maintien
de sa mission commerciale à Prague. À ce point de la conversation, le
Chargé d'Affaires déclara qu'il devait interroger Moscou sur ses inten­
tions relativement à la Mission commerciale à Prague et sur le sens des
déclarations que M.Molotov, Commissaire aux Affaires Étrangères,
avait faites au comte Schulenburg. Selon lui, Molotov avait , pour tout
dire, prononcé des paroles empreintes de la méfiance coutumière aux
Russes, mais non toutefois dans l'intention de faire échec aux discus­
sions russo-allemandes qui pourraient avoir lieu par la suite.
Je rappelai, à ce propos, au Chargé d'Affaires, certaines conversa­
tions qu'il avait eues lui-même au Ministère des Affaires Étrangères, et,
en particulier, certaines déclarations que l'ambassadeur de l'URSS
m'avait faites vers le milieu d'avril au sujet de la possibilité de norma­
liser et peut-être même d'améliorer ultérieurement les relations poli­
tiques russo-allemandes ; puis, je fis ensuite allusion au ton plus
modéré des déclarations officielles publiées des deux côtés au cours
des derniers mois, et par-dessus tout , au fait que l'évolution de nos rela­
tions avec la Pologne avait conféré à notre politique orientale, jus­
qu'alors contrariée, une souplesse plus grande. Pour répondre à des
marques d'approbation de la part du Chargé d'Affaires, je déclarai que,
de mon point de vue personnel, l'Allemagne ne manifestait aucune
étroitesse d'esprit à l'égard de la Russie soviétique, mais qu'elle ne vou­
lait pas non plus se montrer importune. Le communisme continuerait à
être rejeté par l'Allemagne, étant donné que, d'un autre côté, nous n'at­
tendions aucun enthousiasme de la part de Moscou pour le national-
136 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

socialisme. Le Chargé d'Affaires souligna fortement à ce propos, la


possibilité d'établir un cloisonnement très net entre les principes direc­
teurs de la politique intérieure d'une part, et l'attitude adoptée en poli­
tique étrangère d'autre part. Je poursuivis en déclarant que, en dehors
de la normalisation de nos relations, à laquelle l'ambassadeur de Russie
avait fait allusion , la Russie pourrait choisir ses voies propres en évi­
tant tout antagonisme irréductible , encore que beaucoup de gens,
comme par exemple le Ministre des Affaires Étrangères de Pologne ,
aient intérêt à contrarier cette normalisation.
Quoi qu'il en soit, la meilleure façon de réfuter l'interprétation que
Beck donne de la politique ukrainienne de l'Allemagne est de souligner
l'attitude même que l'Allemagne observe à l'égard de l'Ukraine subcar­
patique.
Je déclarai ne pas savoir si, étant donné que Moscou avait peut-être
déjà prêté l'oreille aux séductions de Londres, il restait encore place
pour une normalisation progressive.
Toutefois, après que le Chargé d'Affaires et l'ambassadeur eussent
fait au Ministère des Affaires Étrangères des déclarations non équi­
voques, nous étions désireux d'éviter le reproche d'avoir gardé le
silence sur notre propre position. Nous nous informions, sans rien
demander à Moscou ; toutefois, nous ne voulions pas que Moscou pût
nous reprocher par la suite d'avoir creusé entre nous un infranchissable
abîme de silence.
Le Chargé d'Affaires répondit qu'il pensait que son gouvernement
était toujours d'avis que la politique extérieure et la politique intérieure
n'avaient pas à se contrarier mutuellement.
Il rendrait compte de cet entretien et demanderait des instructions à
son Gouvernement, à la fois sur ses intentions concernant la mission
commerciale à Prague et sur le point de savoir s'il avait lui-même cor­
rectement interprété les déclarations de Molotov en ne leur prêtant en
aucune façon le sens d'un refus.
L'entretien m'a laissé le sentiment que les déclarations de Molotov
ne devaient pas être considérées comme un refus délibéré.
Des instructions relatives à une reprise éventuelle de la présente
question sont tenues en réserve.
WEIZSACKER
UN PRINTEMPS 1 939 137

DOCUMENT 6

L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Secrétaire


d'État au Ministère allemand des Affaires Étrangères (Weizsiicker)1.

Moscou, le 5 juin 1939.

Cher Monsieur Von Weizsacker,


Permettez-moi de vous exprimer tous mes remerciements pour
votre aimable lettre du 27 mai dernier, qui m'a beaucoup intéressé.
Il est évident que le Japon verrait avec déplaisir le moindre arran­
gement intervenir entre nous-mêmes et l'URSS. Moins notre pression
sur les frontières occidentales de la Russie sera forte, plus la puissance
de l'URSS se fera sentir en Extrême-Orient. Les Italiens ont vraiment
toutes les raisons d'accueillir favorablement un accord germano-russe ;
ils ont eux-mêmes toujours évité d'entrer en conflit avec Moscou et le
Reich pourrait adopter une attitude plus ferme envers la France si la
Pologne était tenue en respect par l'Union Soviétique, qui couvrirait
alors notre frontière occidentale. Si les Italiens, néanmoins sont « pas­
sablement réservés », la raison en est sans doute qu'ils n'éprouveraient
aucun plaisir à voir s'accroître l'importance du Reich, leur partenaire de
l'Axe, par suite d'une amélioration des relations germano-soviétiques et
de l'accroissement de la puissance allemande qui en découlerait auto­
matiquement.
Il me semble que l'on a eu l'impression à Berlin que M. Molotov
avait, au cours de la discussion qu'il a eue avec moi, rejeté l'idée d'un
accord germano-soviétique.
J'ai relu encore une fois mon télégramme en le comparant à la lettre
que je vous ai adressée et à mon Mémorandum. Je ne puis découvrir ce
qui a pu donner prise à cette interprétation à Berlin'. En fait, c 'est
M.Molotov qui a presque suggéré l'idée de discussions politiques.
Notre proposition relative à l'ouverture de négociations purement éco­
nomiques lui apparut insuffisante. Certes, le danger existait et existe
encore de voir le Gouvernement soviétique utiliser les propositions

' Mention marginale « F » (Transmis au Führer).


138 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

allemandes en vue d'exercer une pression sur l'Angleterre et la France .


Dans son discours, M. Molotov a fait un usage tactique immédiat de
notre invitation à entamer des négociations économiques.
En conséquence , il convenait et il convient toujours d'user de cir­
conspection, mais il me semble clair qu'aucune porte n'a été fermée et
que la voie reste ouverte à des négociations ultérieures.
C'est avec le plus grand intérêt que nous avons entendu parler de
votre conversation avec M .Astakhov et que nous avons lu les commen­
taires qui s'y rapportent. J'ai eu incidemment l'occasion, plusieurs jours
après vous avoir expédié ma dernière lettre, de m'entretenir de nouveau
des relations germano-soviétiques avec M. Potemkine .
Je lui ai dit que je m'étais creusé la cervelle pour imaginer les
démarches positives susceptibles de répondre aux suggestions de M.
Molotov. Il n'existait aucun point de friction , aucune question pendante
entre l'Allemagne et l'Union Soviétique. Nous n'avions aucun incident
de frontière, aucun différend à régler. Manifestement, nous ne deman­
dions rien à l'Union Soviétique et l'Union Soviétique ne nous deman­
dait rien. Je demandai à M. Potemkine, avec lequel je puis, en privé,
m'entretenir beaucoup plus librement, s'il était maintenant en mesure de
me donner quelques éclaircissements sur les vues de M. Molotov.
M. Potemkine répondit par la négative ; malheureusement, il ne pouvait
rien ajouter aux déclarations de M . Molotov, qui avait parlé au nom du
Gouvernement Soviétique2 • Je suis curieux de savoir si votre conversa­
tion avec Astakhov jettera quelque jour sur cette affaire. M. von
Tippelskirch n'avait pas tort , à mes yeux, d'attirer l'attention sur ce que,
du fait de nos traités de non-agression avec les Pays Baltes, la Russie a
vu, grâce à nous et sans aucune obligation de sa part, s'accroître sa
sécurité et a, par là même, reçu de l'Allemagne, et au comptant, une
valeur politique . Je serais désireux d'attirer l'attention sur le fait que,
dans son discours, M. Molotov a fait état de trois conditions qui doi­
vent se trouver réalisées en toute hypothèse pour aboutir à la conclu­
sion de l'alliance anglo-franco-soviétique.

' Cette phrase est soulignée et il existe une mention marginale de la main de
Ribbentrop « Affaire classée ».
2
Cette phrase est soulignée et elle est commentée en marge par deux points
d'exclamation « ! ! » .
UN PRINTEMPS 1 939 139

Dans aucun de ces trois points , il n'est indiqué que les prétentions
de l'Union Soviétique portent exclusivement sur l'Europe. Quant à
!'Extrême-Orient, à la vérité, il n'en est pas fait mention , mais il n'est
pas impossible qu'il soit inclus dans un règlement. Pour autant que je
sache, néanmoins, la Grande-Bretagne est désireuse de n'assumer de
nouvelles obligations qu'en Europe seulement. De nouvelles polé­
miques peuvent résulter de cette prétention, si la garantie des États
Baltes est réalisée. La Russie soviétique est pleine de méfiance à notre
endroit, mais elle n'a pas non plus une confiance illimitée dans les puis­
sances démocratiques. La méfiance s'éveille facilement à Moscou et,
une fois éveillée, il est extrêmement difficile de l'endormir de nouveau.
Il est significatif que Molotov, parlant des relations avec
l'Angleterre, n'ait pas fait état des invitations adressées par le
Gouvernement britannique à Mikoyan et, récemment, également à
Vorochilov, à la suite de la visite à Moscou de M. Hudson.
Je tiens d'une source généralement bien informée que si
M. Potemkine a été envoyé à Ankara avec cette précipitation, c'était
pour empêcher la Turquie de signer un accord avec l'Angleterre.
M. Potemkine a empêché la signature du traité, mais non point sa
« déclaration ». On dit que le Gouvernement soviétique n'est pas hos­
tile, en principe, à un accord anglo-turc, mais qu'il attache de l'impor­
tance à ce que la Turquie, au lieu de se précipiter tête baissée, agisse
dans le même temps et dans les mêmes formes que l'Union Soviétique.
Les tout derniers incidents à la frontière de la Mongolie et de la
Mandchourie semblent avoir présenté un certain caractère de gravité.
Selon des nouvelles de source japonaise, les « Mongols » ont mis, le
28 mai, cent avions en action, et les Japonais prétendent en avoir abattu
quarante-deux. Ils déclarent en avoir abattu auparavant dix-sept autres.
À mon sens, les Soviets portent la responsabilité de ces graves inci­
dents, derrière lesquels se dissimule l'aide apportée à la Chine, car ils
ont pour but d'empêcher les Japonais de retirer de Mandchourie leurs
très forts contingents de troupes pour les transporter en Chine.
Veuillez agréer les assurances de ma respectueuse considération et
me croire, Mon Cher Monsieur von Weizsacker, Votre bien dévoué,
Heil Hitler !
SCHULENBURG
140 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT ?

Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères

Berlin, le 15 juin 1939.

Le Ministre de Bulgarie s'est présenté chez moi aujourd'hui pour


m'informer confidentiellement des faits suivants :
Le Chargé d'Affaires russe , avec lequel il n'avait pas de relations
suivies, s'est présenté hier chez lui, sans motif apparent, et il est resté
avec lui pendant deux heures. Ce long entretien , dont on ne peut dire
avec certitude s'il reflétait les opinions personnelles de M. Astakhov ou
les opinions du Gouvernement soviétique, pourrait être résumé à peu
près dans les termes suivants :
En face de la situation mondiale actuelle, l'Union Soviétique était
indécise.
Elle oscillait présentement entre trois possibilités, à savoir la
conclusion du pacte avec l'Angleterre et la France , de nouveaux ater­
moiements en ce qui concerne les négociations relatives au pacte , et un
rapprochement avec l'Allemagne.
C'est cette dernière possibilité, qui n'aurait eu à tenir compte d'au­
cune considération idéologique, qui se rapprochait le plus des désirs de
l'Union Soviétique. En outre, il existait d'autres points importants, par
exemple le fait que l'Union Soviétique ne reconnaissait pas la souve­
raineté roumaine sur la Bessarabie.
En tout état de cause, la crainte d'une attaque allemande , soit à tra­
vers les Pays Baltes, soit à travers la Roumanie, constituait un obstacle.
À ce propos, le Chargé d'Affaires s'était également référé à Mein
Kampf. Si l'Allemagne déclarait s'engager à ne pas attaquer l'Union
Soviétique ou à conclure avec elle un pacte de non-agression, l'Union
Soviétique s'abstiendrait vraisemblablement de conclure un traité avec
l'Angleterre. Toutefois, en dehors de quelques allusions extrêmement
vagues, l'Union Soviétique ignorait les véritables intentions de
l'Allemagne.
Plusieurs circonstances, d'autre part, plaidaient en faveur de la
deuxième possibilité, à savoir la reprise, avec atermoiements, des négo-
UN PRINTEMPS 1 939 141

ciations relatives au pacte avec l'Angleterre.


Dans ce cas, l'Union Soviétique continuerait à garder les mains
libres si un conflit quelconque venait à éclater.
M. Draganoff m'a alors déclaré qu'il avait répondu au Chargé
d'Affaires soviétique que, à son avis, l'Allemagne ne pouvait être
animée d'intentions agressives envers l'Union Soviétique et il a sou­
ligné que la situation s'était aussi modifiée relativement à d'autre pays
depuis la parution de Mein Kampf.
Il reprochait à la Russie d'avoir aidé la Roumanie à acquérir la
Dobroudja, reproches dont le Chargé d'Affaires essaya de faire
retomber le poids exclusivement sur le Gouvernement tsariste.
Pour finir, M. Draganoff me répéta encore qu'il ne soupçonnait
aucunement les motifs qui avaient poussé M. Astakhov à lui fournir ces
renseignements. M. Draganoff supposait que M.Astakhov avait proba­
blement agi ainsi en pensant qu'il nous rapporterait les détails de leur
entretien.

WÔRMANN

DOCUMENT 8
Ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères.
Télégramme
N° 113 du 27 juin Moscou, le 27 juin 1939 5 h 42 du soir
Reçu le 27 juin 1939 8 h 30 du soir.
Référence : votre télégramme du 26, N° 132 1

Comme je puis m'en rendre compte, la tactique de Mikoyan peut


être interprétée de la façon suivante : Mikoyan ne souhaite pas assister
à la rupture de nos négociations, mais il est désireux de les avoir bien
en main, afin d'être en mesure de diriger leur évolution au moment qui
lui semblerait opportun.
Il est évident que le caractère sensationnel qu'affecteraient la reprise
des négociations commerciales et surtout les allées et venues d'un plé-

1
Mention manuscrite
142 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

nipotentiaire extraordinaire entre Berlin et Moscou ne cadreraient pas,


très bien avec la politique générale de l'Union Soviétique. Le gouver­
nement soviétique croit manifestement que, en reprenant les négocia­
tions commerciales à ce moment précis, nous essayons d'influer sur
l'attitude de l'Angleterre et de la Pologne , en vue d'obtenir par ce
moyen certains avantages politiques. Il craint que, après avoir obtenu
ces avantages, nous ne laissions une fois de plus les négociations
traîner en longueur.
Voici quels sont, à mon sens, les moyens propres à rétablir la
confiance :
Des instructions me seront adressées m'enjoignant de proposer à
Mikoyan l'envoi à Berlin d'un délégué spécial compétent, muni de tous
les pouvoirs nécessaires, en vue d'y poursuivre et, le cas échéant, d'y
conclure les négociations. Étant donné la tactique de Mikoyan, il me
semble que l'utilisation de ce procédé nous assure de bien meilleures
chances de succès. Pour le cas où Mikoyan déclinerait cette proposi­
tion, il resterait encore la possibilité de me confier la direction ulté­
rieure des négociations commerciales à Moscou.
Je me propose de compléter ces considérations lorsque j'aurai eu
l'occasion de conférer avec Molotov.

SCHULENBURG

DOCUMENT 9
Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères

Pour le Cabinet du Ministre.


Relativement au télégramme du comte Schulenburg concernant
l'entretien Hilger-Mikoyan, le Führer a pris les décisions suivantes :
Les Russes seront informés que leur attitude nous a donné à
entendre qu'ils subordonnaient la poursuite des conversations à l'accep­
tation des bases réglementant nos discussions économiques, telles
qu'elles ont été définies en janvier. Étant donné que, de notre point de
vue , ces bases étaient inacceptables, la reprise des discussions écono­
miques avec la Russie ne nous intéressait pas pour le moment.
Le Führer a accepté que la notification de cette réponse fût différée
UN PRINTEMPS 1 939 143

de quelques jours.
J'ai mis, par téléphone, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
au courant de ces faits et je transmets la présente note uniquement pour
servir d'aide-mémoire au fonctionnaire compétent qui s'entretiendra de
cette question avec le Ministre.

Berchtesgaden, le 29 juin 1939.


Respectueusement soumis
à l'attention de M. von Weizslicker,
Secrétaire d'État, le 29 juin 1939.

HEWEL
DOCUMENT 10
Le Conseiller à l'ambassade d'Allemagne en URSS (Tippelskirch) à
l'ambassadeur de l'URSS (Schulenburg).

Berlin, le 12 juillet 1939.

Mon Cher Ambassadeur,

M. Lamla 1 que j'ai prié de me rappeler à votre bon souvenir, vous


,

a probablement déjà mis au courant de certains détails. Toutefois, je


voudrais encore vous rendre compte des impressions que j'ai éprouvées
ici. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich était occupé à rece­
voir les officiels bulgares et n'a pas pu me voir. Par ailleurs, toutefois,
à l'exception de Gaus et de Selchow, qui étaient en congé, je me suis
entretenu avec toutes les personnalités intéressées. Le Secrétaire d'État
a pris de l'intérêt à entendre formuler un avis sur les résultats possibles
des négociations relatives au pacte anglo-franco-soviétique. Il déclara
qu'il ne pouvait imaginer que l'Union Soviétique, après avoir engagé
les négociations, les laissât se dérouler sans résultats pour retomber
ensuite dans l'isolement. Il a également témoigné de l'intérêt pour nos
conversations avec Molotov et fait observer que, à son avis, nous étions
allés assez loin, pour le moment, sur le terrain politique. Nous pas-

1
Membre de l'ambassade d'Allemagne à Moscou.
144 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

sâmes ensuite à la discussion des instructions concernant la réponse à


adresser à Mikoyan et j'émis une opinion favorable à la transmission de
ces renseignements (les instructions furent soumises au Führer par le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich et expédiées après que le
Secrétaire d'État eOt ajouté quelques détails). Le Secrétaire d'État était
d'avis que nous pourrions essayer d'avancer un peu sur le terrain éco­
nomique, mais lentement et pas à pas. Il était manifeste que le
Secrétaire d'État n'était pas désireux d'entrer davantage dans le détail
des clauses du « Traité de Berlin » ; il s'informa du résultat de la discus­
sion avec Molotov sur ce point. Je me référai à votre deuxième télé­
gramme et déclarai que vous n'aviez fait qu'aborder la question. La
durée de mon congé lui a semblé un petit peu longue ! Aussi serai-je de
retour au début d'août.
M. Schnurre n'était pas d'excellente humeur. Il a souligné à diverses
reprises que, en l'absence de toute réaction positive de la part de
Molotov, il serait difficile de réaliser un progrès quelconque. Il me
montra un ordre du Führer, qui lui avait été transmis par téléphone le
30 juin, et aux termes duquel toute notre activité à Moscou devrait
cesser à l'avenir, étant donné l'attitude observée par les Russes. Il me
montra alors un mémorandum et l'ordre en question. Je lui expliquai
que l'ambassade et surtout vous, personnellement, aviez fait tout ce
qu'il était possible de faire, mais que nous ne pouvions pas traîner
Molotov et Mikoyan sous la Porte de Brandebourg.
Par malchance, je ne suis resté que peu de temps avec Wôrmann,
car le Secrétaire d'État me fit appeler. Il attachait de l'importance à ce
que les Soviets, par l'intermédiaire d'Astakhov, aientfait le premier pas
en vue du rapprochement. Je ne niai pas le fait, mais j'attirai son atten­
tion sur la dépêche Fournier publiée par le Temps, relative aux déclara­
tions négatives faites par l'ambassade des Soviets à Berlin et qui lui
avait échappé. Il fit incidemment une remarque intéressante au sujet du
Traité de Berlin, de laquelle il ressortait qu'il s'avérait opportun de ne
pas aborder de nouveau le sujet sans instructions. Je vous en dirai plus
long de vive voix Je me suis entretenu avec Schliep des membres du
Komsomol et je l'ai engagé à effectuer maintenant de nouvelles
démarches pour obtenir leur rappel.
Bien entendu, nous avons conféré avec chacun des autres inté-
UN PRINTEMPS 1 939 145

ressés, y compris Meyer-Heydenhagen. J'ai également monté


M. Schwendemann contre les membres du Komsomol. Puis j'ai eu avec
Braun Stumm (en l'absence du docteur Schmidt), sur toutes les ques­
tions concernant la presse, et dans le sens indiqué dans votre lettre à
Seibert (que Schmidt, soit dit en passant, possède encore), une discus­
sion qui portera ses fruits.
À la Direction du Personnel, j'ai causé avec MM. Kriebel,
Schrœder, Dienstmann et Dittmann.
Conformément à vos instructions, je me suis déclaré opposé à ce
que l'un ou l'autre d'entre nous fût de nouveau affecté au même poste.
Il me semble que l'on éprouve encore ici l'intérêt le plus vif pour le pro­
blème posé par l'Union Soviétique.
Les opinions, toutefois, sont flottantes et indécises. La formation
d'une opinion politique définie ne s'est pas encore matérialisée.
Je dois me rendre ce soir à Badgastein, Hôtel Kaiserhof.
Veuillez agréer, Mon Cher Ambassadeur, les assurances de ma res­
pectueuse considération.
Cordialement à vous, Heil Hitler !
W. VON TIPPELSKIRCH

DOCUMENT 1 1
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères.
Télégramme,
Urgent
N° 1 36 du 22 juillet.
Moscou, le 22 juillet 1 939 1 h 07 du soir.
Reçu le 22 juillet 1 939 1 h 35 du soir.
Toute la presse soviétique d'aujourd'hui publie le compte rendu sui­
vant sous le titre Au Commissariat au Commerce extérieur :
« Les négociations germano-soviétiques relatives au com­
merce et au crédit ont récemment repris. Les négociations sont
dirigées par Babarine, Représentant commercial Adjoint à Berlin,
pour le Commissariat au Commerce extérieur, et par Schnurre
pour les Allemands. »
SCHULENBURG
146 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 1 2

Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères

Secret 1216 g Berlin, le 27 juillet 1939.


Conformément aux instructions reçues . j'ai invité à dîner hier soir à
Ewest, MM. Astakhov, Chargé d'Affaires soviétique, et Babarine, Chef
de la Mission commerciale soviétique à Berlin. Les Russes sont restés
jusqu'à minuit et demi passé. Ils ont entamé la conversation en parlant
des problèmes politiques et économiques qui nous intéressent sur un
ton si vivant et si passionné qu'une discussion franche et directe a pu
s'engager sur les divers sujets mentionnés par le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich . Voici les points de la conversation qui méritent
d'être soulignés :
1 ) Me référant à des remarques de Astakhov sur la collaboration
étroite et la communauté d'intérêts en matière de politique étrangère
qui existaient antérieurement entre l'Allemagne et la Russie. j'expliquai
qu'une telle collaboration me paraissait être actuellement réalisable
pourvu que le Gouvernement soviétique l'estimât désirable. Il était pos­
sible, à mes yeux, d'envisager trois stades.
Premier stade : rétablissement de la collaboration dans les affaires
économiques par le futur traité relatif au crédit et au commerce .
Deuxième stade : normalisation et amélioration des relations poli­
tiques. Ces termes impliquent, entre autres, le respect des intérêts de
l'autre partie en matière de presse et d'opinion publique et le respect des
activités d'ordre scientifique et culturel de l'autre État. La participation
officielle d'Astakhov à la journée de !'Art allemand à Munich, ou l'in­
vitation de délégués allemands à !'Exposition agricole de Moscou, dont
il toucherait un mot au Secrétaire d'État, pourraient, par exemple, ren­
trer dans le cadre de la normalisation.
Troisième stade : ce stade serait celui du rétablissement de relations
politiques amicales,
- soit par un retour au statu quo ante (Traité de Berlin)' ,
- soit par un nouvel accord tenant compte des intérêts politiques
' Traité d'amitié et de neutralité conclu entre l'Allemagne et l'Union Soviétique
et signé à Berlin le 24 avril 1926
UN PRINTEMPS l 939 147

vitaux des deux parties. Ce troisième stade ne me paraît pas hors d'at­
teinte, car il n'existe à mon sens, sur tout l'espace qui s'étend de la
Baltique à la Mer Noire et jusqu'à !'Extrême-Orient, aucun différend
relatif à des questions de politique étrangère susceptible d'empêcher
l'existence de relations amicales entre les deux pays. En outre, en dépit
de toutes les divergences de conceptions philosophiques, il existait un
lien entre les idéologies allemande, italienne et soviétique : l'opposition
aux démocraties capitalistes. Ni l'Allemagne, ni l'Italie ne présentaient
aucun trait commun avec le capitalisme occidental. En conséquence, il
nous semblerait tout à fait paradoxal que l'Union Soviétique, État
socialiste, se rangeât du côté des démocraties occidentales.
2) Chaleureusement approuvé par Babarine, Astakhov définit le
rapprochement avec l 'Allemagne comme le seul moyen susceptible de
servir les intérêts vitaux des deux pays. Toutefois, il souligna que l'évo­
lution serait probablement très lente et progressive. L'Union Soviétique
avait nécessairement senti peser sur elle une très grave menace du fait
de la politique étrangère du national-socialisme. Nous avions à juste
titre défini notre situation politique actuelle comme un encerclement.
C'est exactement sous cet aspect que l'Union Soviétique avait envisagé
la situation politique après les événements de septembre dernier.
Astakhov fit allusion au Pacte anti-Komintern et à nos relations avec le
Japon, aux accords de Munich, qui nous laissaient les mains libres en
Europe Orientale, et dont les conséquences politiques ne manqueraient
pas d'atteindre l'Union Soviétique. Le fait que nous affirmions haute­
ment que les Pays Baltes et la Finlande se trouvaient, comme la
Roumanie, situés dans notre sphère d'intérêts, finissait de donner au
Gouvernement soviétique le sentiment d'être menacé.
Moscou ne pouvait pas croire sincèrement à un renversement de la
politique allemande à l'égard de l'Union Soviétique. On ne pouvait s'at­
tendre qu'à une évolution progressive.
3) Je fis ressortir dans ma réponse que la politique orientale de
l'Allemagne avait pris dans l'intervalle un cours totalement différent.
De notre côté, il ne pouvait être question de menacer l'Union
Soviétique ; nos aspirations étaient orientées dans une tout autre direc­
tion. C'est Molotov lui-même qui, dans son dernier discours, avait
défini le Pacte anti-Komintern comme le camouflage d'une alliance
148 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

dirigée contre les démocraties occidentales.


M. Astakhov était au courant de la question de Dantzig et de la
question polonaise qui s'y rattachait.
Pour ma part, je ne voyais là rien moins qu'un conflit d'intérêts entre
l'Allemagne et l'Union Soviétique.
Nos pactes et nos offres de pactes de non-agression avaient suffi­
samment démontré que nous entendions respecter l'intégrité des États
Baltes et de la Finlande.
Nos relations avec le Japon étaient fondées sur une amitié bien
entendue et ne visaient d'ailleurs aucunement la Russie.
La politique allemande était dirigée contre l'Angleterre, c 'était là le
facteur décisif.
Ainsi que je l'avais suggéré tout à l'heure, je n'avais aucune peine à
imaginer un compromis de grande envergure conciliant nos intérêts
mutuels et tenant pleinement compte des problèmes qui présentaient un
intérêt vital pour la Russie. Toutefois ces perspectives s'évanouiraient
le jour où l'Union Soviétique, en signant un Traité, se rangerait aux
côtés de l'Angleterre contre l'Allemagne ; l'Union Soviétique aurait
alors fait son choix et ne pourrait dès lors que partager avec
l'Angleterre l'hostilité envers l'Allemagne.
C'était là l'unique raison qui m'incitait à élever des objections contre
la façon de voir de M. Astakhov, selon laquelle un accord éventuel
entre l'Allemagne et l'Union Soviétique aurait une évolution nécessai­
rement lente.
L'occasion était favorable aujourd'hui, mais cesserait de l'être après
la conclusion d'un pacte avec Londres. Voilà ce dont il faudrait tenir
compte à Moscou. Et que pouvait donc offrir l'Angleterre à la Russie ?
Au plus, la participation à une guerre en Europe et l'hostilité de
l'Allemagne, sans un seul objectif intéressant pour la Russie.
Que pouvions-nous offrir, de notre côté ?
La neutralité et la possibilité de rester en dehors d'un conflit euro­
péen avec si Moscou le désirait, un accord germano-russe conciliant
nos intérêts mutuels qui, de la même façon que par le passé, produirait
des résultats avantageux pour nos deux pays.
4) Au cours de la discussion qui suivit, Astak:hov revint encore à la
question des États Baltes et me demanda si, en dehors de la pénétration
UN PRINTEMPS 1939 149

économique, nous avions des visées politiques d'une plus grande portée
sur ces pays.
Il reprit aussi avec insistance la question roumaine.
Quant à la Pologne, il déclara que Dantzig ferait, de toute façon,
retour au Reich et que la question du Couloir devrait être, d'une façon
ou d'une autre, résolue en faveur du Reich.
Il me demanda si les territoires ayant appartenu à l'ancienne
Autriche n'inclinaient pas également vers l'Allemagne, en particulier la
Galicie et les territoires de l'Ukraine.
Après avoir exposé l'état de nos relations commerciales avec les
Pays Baltes, je me bornai à déclarer qu'aucun conflit d'intérêts entre
l'Allemagne et la Russie ne résulterait de toutes ces questions.
Bien plus, le règlement de la question ukrainienne avait montré que
nous n'avions dans ce domaine aucune visée susceptible de menacer les
intérêts soviétiques.
5) Il y eut une discussion assez longue sur la question de savoir
pourquoi le national-socialisme avait cherché à s'attirer l 'inimitié de
l'Union Soviétique en matière de politique extérieure. Voilà ce que l'on
n'avait jamais pu comprendre à Moscou, où l'on avait toujours eu la
plus grande compréhension pour l'opposition au communisme sur le
plan intérieur.
Je saisis l'occasion pour exposer en détail nos vues sur l'évolution
du bolchevisme russe au cours des dernières années.
L'antagonisme du national-socialisme découlait tout naturellement
de la lutte contre le Parti communiste allemand, qui prenait ses ordres
à Moscou et n'était qu'un instrument du Komintern.
Il y avait longtemps que la lutte contre le Parti communiste alle­
mand était achevée.
Le communisme avait été extirpé d'Allemagne. L'importance du
Komintern avait été rejetée dans l'ombre par le Bureau politique, au
sein duquel on suivait aujourd'hui une politique entièrement différente
de celle qui inspirait le Komintern à l'époque de sa prépondérance.
L'intégration du bolchevisme dans le processus historique de la
nation russe, qui trouvait son expression dans la glorification des
grands hommes et des grandes dates de la Russie (célébration de la
bataille de Poltava, de Pierre le Grand, de la bataille du lac Peïpous,
150 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

d'Alexandre Nevsky), avait réellement changé le visage du bolche­


visme sur le plan international, comme nous pouvions le constater, sur­
tout depuis que Staline avait ajourné sine die la révolution mondiale .
À ce point des choses, nous envisagions des possibilités que nous
n'avions pas aperçues auparavant, sous réserve qu'il ne fût fait aucune
tentative pour développer en Allemagne aucune sorte de propagande
communiste.
6) Finalement, Astakhov souligna tout le profit qu'il avait retiré de
cette conversation.
Il en rendrait compte à Moscou et il espérait qu'elle aurait des réper­
cussions tangibles sur la suite des négociations en cours à Berlin.
La question du Traité de commerce et de crédit était discutée de
façon approfondie.
7) Les déclarations faites par les Russes me donnèrent l'impression
que Moscou n'avait pas encore décidé dans quelle voie s'engager. Les
Russes avaient gardé le silence sur l'état et les chances de succès des
négociations relatives au Pacte avec l'Angleterre.
Tout bien pesé, il semble que Moscou soit, pour l'instant, en train de
suivre une politique de temporisation et d'atermoiements, aussi bien à
notre endroit qu'à l'endroit de l'Angleterre, en vue de différer une déci­
sion dont l'importance ne lui échappe aucunement.
De là, l'attitude cordiale des Russes, et en particulier de Molotov, à
la suite des divers entretiens ;
de là leurs procédés dilatoires dans les négociations économiques,
dont ils veulent, à toute force, déterminer eux-mêmes l'évolution ;
de là, très probablement aussi, le fait que l'ambassadeur Merekalov
est retenu à Moscou.
Ce qui constitue un autre handicap, c'est la méfiance excessive dont
la Russie fait preuve, non seulement envers nous, mais aussi envers
l'Angleterre.
On peut estimer que le fait que Moscou hésite encore, après des
mois de négociations avec l'Angleterre, sur la décision qu'elle pourrait
être amenée à prendre, constitue pour nous un succès notable.

SCHNURRE
UN PRINTEMPS 1 939 15 1

DOCUMENT 13
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme

N ° 158 du 3 août. Moscou, le 4 août 1939 0 h 20

Concerne : Instructions W 1216g du 29 juillet


et directives télégraphiques du 31 juillet 1 •

Au cours d'une conférence qui a eu lieu aujourd'hui et qui a duré


1 h 1/4, Molotov s'est départi de sa réserve coutumière et s'est montré
particulièrement ouvert.
Faisant allusion à mon dernier entretien avec Molotov, je lui dis
que, dans l'intervalle, les négociations économiques avaient repris à
Berlin et qu'elles avaient toute apparence de se dérouler d'une façon
encourageante.
Aussi nous attendions-nous à une conclusion rapide.
Il avait été procédé auparavant à un échange de vues entre Schnurre
et les représentants soviétiques à Berlin, dont l'objet avait certainement
été porté à la connaissance de M. Molotov, qui me confirma qu'il était
au courant de l'affaire « en long et en large ». Faisant allusion à la ques­
tion posée par Astakhov de savoir si les déclarations de Schnurre
seraient, le cas échéant, appuyées par un personnage allemand officiel,
je déclarai que j'étais autorisé à confirmer la thèse développée par
Schnurre.
J'exposai alors comment, en prenant pour point de départ les trois
stades mentionnés par Schnurre, nous envisagions la normalisation et
l'amélioration de nos relations avec l'Union Soviétique.
Puis je déclarai ensuite que, de la Baltique à la Mer Noire, il n'exis­
tait à notre avis aucun conflit d'intérêts entre l'Allemagne et l'Union
Soviétique, que le Pacte anti-Komintern n'était pas dirigé contre
l'Union Soviétique, que la conclusion de pactes de non-agression avec

' Cette dernière date est portée à la main.


152 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

les Pays Baltes avait établi la preuve que nous étions décidés à res­
pecter leur intégrité et que nos revendications bien connues sur la
Pologne ne portaient aucun préjudice aux intérêts soviétiques.
En conséquence, nous pensions qu'il était tout à fait possible de
concilier nos intérêts et nous demandions au Gouvernement soviétique
de nous donner son opinion sur cette question.
Molotov répondit point par point, et avec assez de détails.
Il déclara que le Gouvernement soviétique avait toujours été dési­
reux de conclure un accord économique et que, si l'Allemagne était
animée d'un pareil désir, il estimait que les perspectives d'aboutir à un
accord économique étaient entièrement favorables.
Pour autant que l'attitude de la presse soviétique fût mise en ques­
tion, il considérait nos reproches, à quelques exceptions près , comme
injustifiés.
Toutefois, il était d'avis que la presse des deux pays devait s'abstenir
de toute initiative susceptible d'envenimer leurs relations. Il estimait
nécessaire et opportune la reprise progressive des relations culturelles
et pensait qu'un grand pas avait déjà été fait dans la voie de l'améliora­
tion.
Passant alors à la question des relations politiques, M. Molotov
déclara que le Gouvernement soviétique désirait lui aussi une normali­
sation et une amélioration de nos relations mutuelles.
Ce n'était pas de sa faute si les relations avaient empiré de la sorte .
La principale cause à ses yeux en résidait dans la conclusion du
Pacte anti-Komintern et dans tout ce qui avait été dit et fait à ce propos.
Comme j'objectai que le Pacte anti-Komintern n 'était pas dirigé
contre l'Union Soviétique et avait été défini le 31 mai par Molotov lui­
même comme une alliance contre les démocraties occidentales,
Molotov répliqua que le Pacte anti-Komintern n'en avait pas moins
encouragé le Japon dans son attitude agressive à l'endroit de l'Union
Soviétique.
En second lieu, l'Allemagne avait soutenu le Japon et, en troisième
lieu, le Gouvernement allemand avait montré à diverses reprises qu'il
ne participerait à aucune des conférences internationales auxquelles
participait l'Union Soviétique.
À l'appui de ses assertions, M. Molotov cita la rencontre de Munich.
UN PRINTEMPS 1 939 153

Je fis à Molotov une réponse détaillée, soulignant qu'il ne s'agissait


pas de discuter Je passé, mais bien d'ouvrir des voies nouvelles.
Molotov répondit que le Gouvernement soviétique était disposé à
participer à la recherche de ces voies.
Mais pour l'instant, il était obligé d'insister sur la façon dont mes
déclarations d'aujourd'hui pouvaient être rendues compatibles avec les
trois points dont il avait fait mention.
Les preuves du changement d'attitude du Gouvernement allemand
restaient encore à faire.
C'est alors que je soulignai de nouveau l'absence de tout conflit d'in­
térêt en matière de politique étrangère et déclarai que dans la question
des États Baltes, l'Allemagne était prête, le cas échéant , à concilier son
attitude avec la sauvegarde des intérêts vitaux des États soviétiques de
la Baltique.
À propos de cette allusion aux États Baltes, Molotov manifesta Je
désir de savoir quels États nous entendions par ce terme, et si la
Lituanie en faisait partie.
Au sujet de la question polonaise, je déclarai que nous persistions
dans nos revendications bien connues à l'égard de la Pologne, mais que
nous nous efforcions d'obtenir une solution pacifique.
J'ajoutai que si , par ailleurs, une solution différente nous était
imposée, nous étions prêts à sauvegarder tous les intérêts soviétiques et
à nous entendre sur cette question avec le Gouvernement soviétique.
Molotov manifesta un intérêt évident.
Mais il dit que c'était de nous que dépendait avant tout une solution
pacifique.
Je démentis vigoureusement cette assertion.
Je signalai que la garantie britannique avait malheureusement eu
pour résultat de faire dépendre des autorités polonaises la décision dans
cette affaire.
Je m'élevai ensuite contre l'assertion de Molotov selon laquelle
c'était à l'Allemagne seule qu'incombait la responsabilité de l'enveni­
mement des rapports germano-soviétiques.
Je lui rappelai les funestes conséquences de la conclusion du Traité
de 1935 avec la France.
J'ajoutai que la nouvelle participation éventuelle de l'Union
154 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Soviétique à une combinaison hostile à l'Allemagne pourrait jouer un


rôle analogue.
Molotov répondit que la ligne de conduite actuellement adoptée par
l'Union Soviétique avait pour objectif des fins purement défensives et
le renforcement d'un front défensif contre l'agression.
Il ajouta que, contrairement à cela, l'Allemagne avait soutenu et
encouragé l'attitude agressive du Japon par la conclusion du Pacte anti­
Komintern et que, dans son alliance militaire avec l'Italie, elle poursui­
vait des objectifs aussi bien offensifs que défensifs.
En conclusion, Molotov m'assura qu'il informerait son
Gouvernement de mes déclarations et répéta que le Gouvernement
soviétique désirait également la normalisation et l'amélioration des
relations avec notre pays.
Il ressortait manifestement de toute l'attitude de Molotov que le
Gouvernement soviétique était en fait plus disposé à envisager une
amélioration des relations germano-soviétiques, mais que la vieille
méfiance à l'égard de l'Allemagne persistait.
Mon impression dominante est que le Gouvernement soviétique est
actuellement décidé à conclure un accord avec l'Angleterre et la
France, si elles satisfont tous les désirs soviétiques.
Les négociations pourraient, certes, durer encore longtemps,
notamment parce que la méfiance à l'égard de l'Angleterre est égale­
ment grande.
Je crois que mes déclarations ont fait impression sur Molotov.
Néanmoins cela demandera de notre part un effort considérable
pour amener le Gouvernement soviétique à faire volte1ace.
SCHULENBURG

DOCUMENT 14
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Conseiller de
Légation Schliep, du Ministère allemand des Affaires Étrangères
Moscou, le 7 août 1939
Cher Conseiller de Légation Schliep,
Mes plus sincères remerciements pour votre lettre du 2 courant
[Non imprimée] et l'intéressante pièce qui y était jointe.
En fait, j'ai reçu, dans l'intervalle, les instructions télégraphiques
UN PRINTEMPS 1 939 155

suivant lesquelles je dois assister au Congrès du Parti. Le 1er septembre,


revêtu du nouvel uniforme gris, je dois me rendre de Berlin à
Nuremberg avec les autres personnalités du Ministère des Affaires
Étrangères. Il en résulte que je dois être à Berlin le 27 août au plus tard.
Un dernier essayage et l'achat d'un certain nombre d'accessoires sont
inévitables.
Vous savez par notre télégramme que les négociations politiques
des Britanniques et des Français sont pour le moment interrompues.
M. Strang est parti ce matin en avion pour Londres, où une grande
quantité de travail se serait soi-disant accumulée à son intention. Les
officiers britanniques et français arriveront à la fin de la semaine. Les
militaires britanniques qui sont ici considèrent également avec beau­
coup de scepticisme les perspectives des négociations qui vont s'ouvrir.
Parmi les membres de la Mission militaire britannique, se trouve
Collier, ancien Attaché de !'Air à Moscou. Collier est un homme très
posé et très calme qui connaît bien les questions soviétiques.
À l'époque de l'intervention , il était à Arkhangelsk. Les
Britanniques qui sont ici ont accueilli avec joie la nouvelle de sa dési­
gnation parce qu'il ne se laissera pas duper par les Russes et qu'il
connaît leurs méthodes de négociation.
En ce qui concerne les négociations politiques qui se sont déroulées
jusqu'à ce jour, nous entendons dire que, du commencement à la fin ,
M. Molotov était resté figé sur son siège 1 • C'est à peine s'il ouvrait
jamais la bouche et quand il lui arrivait de le faire, c'était pour lancer
cette brève remarque : « Vos déclarations ne m'apparaissent pas entiè­
rement satisfaisantes. J'informerai mon Gouvernement. »
On dit que les ambassadeurs de Grande-Bretagne et de France sont
tous les deux exténués et heureux d'avoir maintenant devant eux un peu
de temps pour souffler.
Le Français a dit à l'un de mes informateurs : « Dieu merci, ce
gaillard 2 ne prendra pas part aux négociations militaires ! »
Pour ce qui est de mes conversations avec Molotov, vous êtes, natu­
rellement, au courant. Je crois qu'en tout cas nous avons sérieusement
1
Il a été très différent dernièrement à l'égard de Hilger et de moi-même ; très
communicatif et aimable (note marginale dans l'original).
' Molotov (Note au bas de la page).
156 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

mis la puce à l'oreille des Soviets.


À chaque mot et à chaque pas, on peut se rendre compte de la
grande méfiance qu'ils éprouvent à notre égard.
Nous savons depuis longtemps qu'il en est ainsi. Le malheur, c'est
qu'on excite facilement la méfiance de ces gens-là, mais qu'on ne peut
la dissiper que lentement et avec difficulté.
Je vous ai récemment rendu compte des bruits qui couraient au sujet
d'un échange de coups de poing entre M.Apaydin, ambassadeur de
Turquie (qui est parti d'ici très brusquement) et son attaché militaire.
À ce moment-là, je ne croyais pas à ces bruits, mais il semble qu'ils
correspondent à la vérité. J'ai maintenant appris de source sérieuse que
l'altercation a même eu lieu en présence de témoins. Tout d'abord, l'at­
taché militaire a également été rappelé, mais cette mesure disciplinaire
a ensuite été rapportée, manifestement afin de ne pas donner plus de
prise aux bruits qui circulaient ici au sujet du pugilat.
Ma vieille connaissance, le Ministre ldman, qui dirige actuellement
la Légation de Finlande, m'a dit que lorsqu'il a rendu visite à Molotov,
celui-ci lui a déclaré être très mécontent de l'attitude hostile de la presse
finlandaise à l'égard de la Russie. ldman dit lui avoir répondu que la
presse finlandaise était libre d'écrire ce qui lui plaisait et que si elle
publiait des articles antirusses, l'Union Soviétique lui en avait certaine­
ment donné l'occasion.
Le Ministre du Danemark à Moscou a fait récemment sa première
visite à Molotov. Le Président du Conseil des Commissaires du Peuple
souleva la question du Pacte de non-agression germano-danois. Il prit
note, sans faire aucun commentaire, de la déclaration du Ministre sui­
vant laquelle le Danemark était très rassuré par la conclusion de ce
pacte.
Au cours d'une conversation avec Molotov, les Ministres de
Lettonie et d'Estonie à Moscou déclarèrent également que les Pactes de
non-agression avec l'Allemagne constituaient des garanties de paix et
firent observer que la conclusion de ces pactes avait été tout à fait natu­
relle, étant donné que la Lettonie et l'Estonie avaient signé des pactes
de non-agression analogues avec l'Union Soviétique. Mais Molotov
avait adopté ce point de vue que ces pactes dénotaient une orientation
favorable à l'Allemagne et il ne fut pas possible de lui faire abandonner
UN PRINTEMPS 1 939 157

cette question.
Parlant de l'attitude des Soviets à l'égard des questions baltes, le
Chargé d'Affaires d'Estonie à Moscou évoqua la possibilité pour
l'Allemagne de garantir l'indépendance de la Lettonie et de l'Estonie,
ainsi qu'elle l'avait fait pour la Belgique.
Je suis d'avis que les Soviets ne désirent plus nous voir donner une
telle garantie.
Le Général Kôstring, qui est allé passer quelques jours à Berlin ,
vous rendra visite et vous donnera les nouvelles d'ici. J'espère qu'il l'a
déjà fait.
Nous sommes très curieux de savoir quelles nouvelles il nous
apportera de Berlin.
Nous attendons avec la même impatience l'arrivée de M. von
Tippelskirch.
J'espère que les trois Allemands qui doivent visiter l'exposition
agricole de Moscou, sur l'invitation du Gouvernement soviétique , arri­
veront sous peu.
L'exposition vaut réellement la peine d'être vue (d'un grandiose stu­
péfiant).
Ne conviendrait-il pas d'inviter le Gouvernement soviétique à la
Foire de Kônigsberg qui doit se tenir à Pâques ?
Il est évidemment trop tard pour que l'Union Soviétique y participe
et envoie des articles à exposer à la Foire ; mais en remerciement de
l'invitation à !'Exposition agricole, nous pourrions au moins inviter
deux représentants soviétiques à visiter la Foire. Ici , il continue à faire
une chaleur effrayante.
J'aime encore mieux cela que la pluie et la boue habituelles.
Avec tous mes hommages pour votre femme et mes salutations pour
vous-même, je reste , Cher Monsieur Schliep,

Sincèrement vôtre.
Heil Hitler !
COMTE VON DER SCHULENBURG
LA SIGNATURE

DOCUMENT 1 5
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg).

Télégramme
Extrême urgence
N° 1 75 du 14 août.
Berlin, le 14 août 1 939
1 0 h 53 du soir.
Reçu à Moscou le 1 5 août 1 939
4 h 40 du matin.

Pour l'ambassadeur personnellement.

Je vous prie d'aller voir M. Molotov personnellement et de lui faire


la communication ci-après :
1 ) Les divergences idéologiques entre l'Allemagne Nationale­
Socialiste et l'Union Soviétique ont été, au cours des années passées,
l'unique raison pour laquelle l'Allemagne et l'URSS étaient opposées
l'une à l'autre dans deux camps isolés et hostiles. Les développements
survenus au cours de la période récente semblent montrer que des
divergences de conceptions idéologiques n'excluent pas l'existence de
relations raisonnables entre les deux États, ni le rétablissement d'une
coopération amicale d'un genre nouveau. La période d'opposition dans
le domaine de la politique étrangère peut être close une fois pour toutes
et la voie est ouverte à de nouvelles perspectives d'avenir pour les deux
pays.
2) Il n'existe pas de réels, conflits d'intérêt entre l'Allemagne et
l'URSS. L 'espace vital de l'Allemagne et celui de la Russie sont
LA SIGNATURE

DOCUMENT 15
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg).

Télégramme
Extrême urgence
N° 175 du 14 août.
Berlin, le 14 août 1939
10 h 53 du soir.
Reçu à Moscou le 15 août 1939
4 h 40 du matin.

Pour l'ambassadeur personnellement.

Je vous prie d'aller voir M. Molotov personnellement et de lui faire


la communication ci-après :
1) Les divergences idéologiques entre l'Allemagne Nationale­
Socialiste et l'Union Soviétique ont été, au cours des années passées,
l'unique raison pour laquelle l'Allemagne et l'URSS étaient opposées
l'une à l'autre dans deux camps isolés et hostiles. Les développements
survenus au cours de la période récente semblent montrer que des
divergences de conceptions idéologiques n'excluent pas l'existence de
relations raisonnables entre les deux États, ni le rétablissement d'une
coopération amicale d'un genre nouveau. La période d'opposition dans
le domaine de la politique étrangère peut être close une fois pour toutes
et la voie est ouverte à de nouvelles perspectives d'avenir pour les deux
pays.
2) Il n'existe pas de réels, conflits d'intérêt entre l'Allemagne et
l'URSS. L'espace vital de l'Allemagne et celui de la Russie sont
LA SIGNATURE 161

de l'Allemagne et de l'URSS , dont profiteraient seules les démocraties


occidentales.
6) La crise qui a été provoquée par la politique anglaise dans les
relations germano-polonaises de même que l'excitation anglaise à la
guerre et les tentatives d'alliance qui sont liées à cette politique, rendent
désirable une clarification rapide des relations germano-russes.
Autrement, ces questions pourraient, sans qu'aucune initiative inter­
vienne de la part de l'Allemagne, prendre une tournure qui enlèverait
aux deux Gouvernements la possibilité de rétablir l'amitié germano­
soviétique et, peut-être, de résoudre d'un commun accord les questions
territoriales qui se posent en Europe orientale. En conséquence, les diri­
geants des deux pays ne devraient pas laisser les choses aller à la
dérive, mais devraient agir au moment opportun. Il serait funeste que,
par suite de notre ignorance mutuelle au sujet de nos vues et de nos
intentions, nos peuples dussent être finalement divisés.
Ainsi que nous en avons été informés, le Gouvernement soviétique
désire également une clarification des relations germano-russes. Mais,
étant donné que, comme l'expérience du passé le prouve, cette clarifi­
cation ne pourra être réalisée que lentement par la voie diplomatique
habituelle, M. von Ribbentrop, Ministre des Affaires Étrangères du
Reich , est prêt à faire un court voyage à Moscou afin d'exposer à M.
Staline les vues du Führer au nom de ce dernier. Selon l'opinion de M.
von Ribbentrop, c'est seulement par une discussion directe de ce genre
qu'un changement pourra être opéré et il ne devrait pas être impossible,
de cette façon, de jeter les bases d'une nette amélioration des relations
germano-russes.
Annexe : Je vous prie de ne pas remettre ces instructions par écrit à
M. Molotov, mais de les lui lire.
Je considère qu'il est important qu'elles parviennent à M. Staline
sous une forme aussi exacte que possible, et je vous autorise en même
temps à demander de ma part à M. Molotov à être reçu en audience par
M. Staline de manière à pouvoir faire, aussi , directement à ce dernier,
cette importante communication.
Outre une conférence avec Molotov, une conférence étendue avec
Staline serait une condition dont dépendrait mon voyage.
RIBBENTROP
162 DOCUMENTS DE LA W[LHELMSTRASSE

DOCUMENT 16
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Secrétaire
d'État aux Affaires Étrangères (Weizsacker).

Moscou, le 16 août 1939

Mon Cher Secrétaire d'État,

Relativement à ma conversation d'hier avec M. Molotov, je désire­


rais sans délai insister spécialement sur les points suivants :
M. Molotov était accommodant et sincère d'une façon tout à fait
exceptionnelle. J'ai eu l'impression que M. Molotov était personnelle­
ment très flatté du projet de visite du Ministre du Reich et qu'il consi­
dérait cette proposition comme une preuve tangible de nos bonnes
intentions. (Je rappelle que, suivant les dépêches d'agence, Molotov
avait demandé que l'Angleterre et la France envoient ici un Ministre de
leur Cabinet, alors que seul M. Strang est venu parce que Londres et
Paris avaient été irrités que M. Vorochilov n'ait pas été autorisé à
accepter l'invitation qui lui était faite d'assister aux manœuvres britan­
niques, ce qui, en fait, est une tout autre affaire, étant donné que les
hauts dignitaires soviétiques ne se sont jusqu'à ce jour jamais rendus à
l'étranger.)
Dans les déclarations faites hier par M. Molotov, la modération sur­
prenante de ses exigences à notre égard semble également digne d'être
notée . Il n'a pas une seule fois employé les termes de « Pacte anti­
Komintern », et il n'a plus exigé de nous, ainsi qu'il l'avait fait au cours
de la dernière conversation, la « suppression » du soutien que nous
apportons à l'agression japonaise. Il s'est borné à souhaiter que nous
puissions mettre sur pied un arrangement soviéto-japonais.
Plus important est le désir très nettement exprimé par lui de
conclure avec nous un pacte de non-agression.
En dépit de tous nos efforts, nous n'avons pas réussi à tirer complè­
tement au clair ce que M. Molotov désire en ce qui concerne les États
Baltes. Il est de fait qu'il a mentionné la question d'une garantie
conjointe des États Baltes comme étant seulement un point du rapport
de M . Rosso , mais il n'a pas expressément exigé que nous donnions
LA SIGNATURE 163

cette garantie. Une telle garantie conjointe me semble être en désaccord


avec l'attitude du Gouvernement soviétique dans les négociations avec
la France et la Grande-Bretagne.
Pour le moment, il semble réellement que nous devions obtenir les
résultats désirés dans les négociations engagées ici.

Avec mes cordiales salutations et un Heil Hitler, je suis,


M. le Secrétaire d'État,
Votre toujours dévoué,

COMTE VON DER SCHULENBURG

DOCUMENT 1 7

Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur


d'Allemagne en URSS (Schulenburg).

Télégramme
Urgent
N° 1 79 du 16 août,
Berlin, le 16 août 1 939
4h 15 du soir.
Reçu à Moscou le 1 7 août 1 939
l h du matin.

Pour l'ambassadeur personnellement.


Je vous prie de rendre à nouveau visite à M. Molotov pour lui dire
que vous avez à lui communiquer, en addition au message d'hier
adressé à M. Staline, une instruction complémentaire que vous venez
de recevoir de Berlin et qui concerne les questions soulevées par
M. Molotov. Je vous prie de faire alors à M. Molotov la déclaration sui­
vante :
1) Les points mis en avant par M. Molotov concordent avec les
désirs allemands. C'est-à-dire que l'Allemagne est prête à conclure avec
l'Union Soviétique un pacte de non-agression qui, si tel est le désir du
164 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Gouvernement soviétique, ne pourrait être dénoncé pendant une durée


de vingt-cinq ans. En outre, l'Allemagne est prête à garantir les États
Baltes conjointement avec l'Union Soviétique. Enfin, et ceci est entiè­
rement compatible avec la position allemande, l'Allemagne est prête à
exercer une influence en vue d'améliorer et de consolider les relations
russo-japonaises.
2) Le Führer estime que, eu égard à la situation actuelle et au fait
que des incidents sérieux peuvent se produire d'un jour à l'autre
(veuillez alors expliquer à M.Molotov que l'Allemagne est déterminée
à ne pas tolérer indéfiniment la provocation polonaise), il est désirable
de procéder à une mise au point fondamentale et rapide des relations
germano-russes et à un règlement mutuel des questions urgentes. Pour
ces motifs, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich déclare être
disposé à se rendre en avion à Moscou à n'importe quelle date après le
vendredi 18 août pour traiter, en vertu de pleins pouvoirs du Führer,
tout l'ensemble des questions germano-russes et, le cas échéant, pour
signer les traités appropriés.
Annexe : Je vous prie de lire ces instructions à M. Molotov, et de lui
demander de vous faire connaître les réactions du Gouvernement russe
et de M. Staline.
À titre absolument confidentiel, il est ajouté, pour votre informa­
tion, que nous aurions un intérêt tout particulier à ce que mon voyage à
Moscou pût avoir lieu la fin de cette semaine ou au commencement de
la semaine prochaine.
RIBBENTROP
DOCUMENT 18
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères du Reich
Télégramme
Très urgent. Secret. N° 182 du 17 août.
Moscou, le 18 août 1939, 5 h 30 du matin
Référence à votre télégramme N° 179 du 16 août.
Après que j'eus lu à Molotov les instructions complémentaires,
Molotov déclara, sans entrer plus avant dans le détail de leur contenu,
qu'il pouvait me donner aujourd'hui la réponse du Gouvernement
Soviétique à ma communication du 15 août. Staline, ajouta-t-il, suivait
LA SIGNATURE 165

les conversations avec beaucoup d'intérêt , il avait été tenu au courant


de tous leurs détails et il était complètement d'accord avec Molotov.
Molotov lut alors la réponse du Gouvernement soviétique dont je
reproduis ci-après le texte qui m'a été remis:
« Le Gouvernement soviétique, a pris connaissance de la
déclaration du Gouvernement allemand transmise le 15 août par
le comte Schulenburg relativement au désir qu'a le Gouvernement
allemand d'améliorer véritablement les relations politiques entre
l'Allemagne et l'URSS.
Eu égard aux déclarations officielles de représentants indivi­
duels du Gouvernement allemand qui ont eu bien souvent un
caractère inamical et même hostile à l'égard de l'URSS, le
Gouvernement soviétique a eu, jusqu'à ces tout derniers temps,
l'impression que le Gouvernement allemand cherchait le prétexte
d'un conflit avec l'URSS, se préparait à ce conflit et justifiait la
nécessité où il se trouvait de renforcer constamment ses arme­
ments par le caractère inévitable de ce conflit. Sans parler du fait
que, au moyen du Pacte anti-Komintern, il cherchait à édifier un
front uni d'un groupe d'États contre l'URSS et s'efforçait avec une
ténacité extraordinaire de faire adhérer le Japon à ce pacte.
Il est compréhensible qu'une telle politique de la part du
Gouvernement allemand ait obligé l'URSS à prendre des mesures
sérieuses en ce qui concerne la préparation de la défense contre
une agression éventuelle de l'Allemagne contre l'URSS.
Si toutefois le Gouvernement allemand modifie désormais
son ancienne politique et cherche sincèrement à améliorer ses
relations politiques avec l'URSS , le Gouvernement soviétique ne
peut voir un tel changement qu'avec plaisir et est prêt , pour sa
part , à modifier sa politique dans le sens d'une sérieuse améliora­
tion de ses rapports avec l'Allemagne.
Si l'on ajoute à cela que le Gouvernement soviétique n'a
jamais eu aucune intention agressive d'aucune sorte à l'égard de
l'Allemagne et que, aujourd'hui comme hier, le Gouvernement
soviétique considère qu'une solution pacifique des questions liti­
gieuses dans le domaine des relations germano-soviétiques est
entièrement possible, et que le principe de la coexistence paci-
166 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

fique de différents régimes politiques est un principe, depuis


longtemps établi, de la politique étrangère de l'URSS, on en
arrive à cette conclusion que, pour l'établissement de nouvelles et
meilleures relations politiques entre les deux pays, non seulement
il existe maintenant une base réelle, mais encore que les condi­
tions requises pour prendre des dispositions sérieuses et pratiques
dans ce sens sont effectivement remplies.
Le Gouvernement de l'URSS est d'avis que la première
mesure en vue d'une telle amélioration des relations entre l'URSS
et l'Allemagne pourrait être la conclusion d'un accord commercial
et financier.
Le Gouvernement de l'URSS estime que la seconde mesure,
qui devrait être prise peu de temps après la précédente, pourrait
être la conclusion d'un pacte de non-agression ou la confirmation
du pacte de neutralité de 1926, avec la conclusion simultanée d'un
protocole particulier qui déterminerait les intérêts des parties
signataires dans telle ou telle question de politique étrangère et
qui serait partie intégrante du pacte. »
Puis Molotov m'a fourni les informations complémentaires ci­
après :
1) Des accords économiques doivent être conclus en premier lieu.
Ce qui a été entrepris doit être mené complètement à bonne fin.
2) Pourront suivre ensuite après un court délai, au choix des
Allemands, soit la conclusion d'un pacte de non-agression, soit la
confirmation du pacte de neutralité de 1926. Dans un cas comme dans
l'autre, on devra ensuite conclure un protocole dans lequel seraient
incluses, entre autres choses, les déclarations allemandes du 15 août.
3) En ce qui concerne le projet de voyage à Moscou du Ministre des
Affaires Étrangères du Reich, il (Molotov) a déclaré que le
Gouvernement soviétique était très satisfait de cette proposition, étant
donné que l'envoi d'une personnalité officielle, qui était un homme
d'État aussi éminent, faisait ressortir le sérieux des intentions du
Gouvernement allemand. Cela constituait, ajouta-t-il, un contraste
appréciable avec la façon de procéder de l'Angleterre qui, en la per­
sonne de Strang, n'avait envoyé à Moscou qu'une personnalité de
second plan. Toutefois, un voyage du Ministre des Affaires Étrangères
LA SIGNATURE 167

du Reich exigeait, dit-il, une préparation parfaite. Le Gouvernement


soviétique, poursuivit-il, n'aimait pas la publicité qu'un tel voyage pro­
voquerait. Il préférait que le travail pratique s'accomplisse sans autant
de cérémonie. Comme je lui faisais remarquer que c'était précisément
le voyage du Ministre des Affaires Étrangères du Reich qui permettrait
d'atteindre rapidement le but positif, Molotov répliqua que le
Gouvernement soviétique préférait néanmoins l'autre route sur laquelle
le premier pas avait déjà été fait.
Comme je lui demandais quelles étaient les réactions du
Gouvernement soviétique en face de sa communication de ce jour,
Molotov déclara que la réponse favorable d'aujourd'hui émanant du
Gouvernement allemand n'était pas encore connue du Gouvernement
soviétique lorsque ce dernier avait préparé sa réponse et qu'elle devrait
encore être examinée, mais que la réponse soviétique de ce jour conte­
nait déjà l'essentiel. Il proposa que, du côté allemand, nous entrepre­
nions immédiatement la préparation d'un projet de pacte de non-agres­
sion ou de confirmation du traité de neutralité, selon le cas, ainsi que la
préparation d'un projet de protocole ; il en serait fait de même du côté
soviétique.
Je déclarai que je rendrais compte de ces propositions à mon
Gouvernement. En ce qui concerne le protocole, il serait désirable
d'avoir des renseignements plus précis sur les désirs du Gouvernement
soviétique.
La conversation prit fin sur le désir qu'exprima Molotov de se voir
communiquer nos projets le plus tôt possible.

SCHULENBURG

DOCUMENT 19
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère des Affaires Étrangères du Reich
Télégramme
Très urgent. N° 187 du 19 août.
Moscou, le 19 août 1939, 5 h 50 du soir
Référence à votre télégramme N° 185 du 18 août
Le Gouvernement soviétique accepte que le Ministre des Affaires
168 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Étrangères du Reich vienne à Moscou une semaine après la proclama­


tion de la signature de l'accord économique. Molotov a déclaré que si
la conclusion de l'accord économique était proclamée demain, le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich pourrait arriver à Moscou le
26 ou le 27 ao0t.
Molotov m'a remis un projet de pacte de non-agression.
Je vous fais parvenir immédiatement par télégramme un compte
rendu détaillé des deux conversations que j'ai eues aujourd'hui avec
Molotov, ainsi que le texte du projet soviétique.

SCHULENBURG
DOCUMENT 20
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères du Reich

Télégramme
Très urgent. Secret. N° 190 du 19 ao0t.
Moscou, le 19 aoOt 1939,
11 h30 du soir

Complément de mon télégramme N° 189 du 19 ao0t.


Le projet soviétique de pacte de non-agression est ainsi conçu :
« Le Gouvernement de l'URSS et le Gouvernement allemand,
désireux de renforcer la cause de la paix parmi les nations et se
basant sur les dispositions essentielles de l'Accord de Neutralité
conclu en avril 1926 entre l'URSS et l'Allemagne, ont réalisé l'ac­
cord suivant :
ART. l : Les deux Hautes Parties Contractantes s'engagent à
renoncer réciproquement à tout acte de violence et à toute action
agressive, de quelque nature qu'ils soient, à l'égard l'une de
l'autre, ainsi qu'à une attaque de l'une contre l'autre soit indivi­
duellement, soit conjointement avec d'autres puissances.
ART. 2 : Au cas où l'une des Hautes Parties Contractantes serait
l'objet d'un acte de violence ou d'une attaque de la part d'une
tierce puissance, l'autre Partie Contractante ne donnerait, en
aucune manière, son appui à de tels actes de ladite puissance.
LA SIGNATURE 169

ART . 3 : Si des différends ou des conflits surviennent entre les


Hautes Parties Contractantes relativement à des questions d'une
nature quelconque , les deux Parties s'engagent à régler ces diffé­
rends et conflits exclusivement par des moyens pacifiques par
voie de consultation mutuelle ou, en cas de nécessité, par la créa­
tion de commissions arbitrales appropriées.
ART. 4 : Le présent Traité sera conclu pour une période de cinq
ans étant entendu que si l'une des Hautes Parties Contractantes ne
le dénonce pas un an avant l'expiration de cette période, la vali­
dité du Traité sera automatiquement prolongée pour une nouvelle
période de cinq ans.
ART. 5 : Le présent Traité sera ratifié dans le plus bref délai
possible, à la suite de quoi le Traité entrera en vigueur.
Post-scriptum. Le présent Pacte ne sera valable que si un pro­
tocole particulier, comprenant les points auxquels les Hautes
Parties Contractantes sont intéressées dans le domaine de la poli­
tique étrangère, est signé simultanément.Le protocole sera partie
intégrante du Pacte. »
SCHULENBURG

DOCUMENT 21
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
à l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme
Très urgent
N° 189 du 20 août. Berlin, le 20 août 1939, 4h35 du soir
Reçu à Moscou le 2 1 août 1939, 0h45 du matin
Pour l'ambassadeur personnellement.
Le Führer vous autorise à vous rendre immédiatement chez Molotov
et à lui remettre le télégramme suivant du Führer à M. Staline :
« Monsieur Staline, Moscou.
1) C'est avec un sincère plaisir que j'accueille la signature du
nouvel Accord Commercial germano-soviétique comme le pre­
mier pas vers la normalisation des relations germano-soviétiques.
2) La conclusion d'un pacte de non-agression avec l'Union
Soviétique signifie pour moi l'établissement d'une politique alle-
170 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

mande de longue portée. Ce faisant, l'Allemagne reprend une


orientation politique qui fut profitable aux deux États au cours
des siècles passés. Par suite , le Gouvernement du Reich est
résolu, en l'occurrence, à agir d'une manière qui corresponde
entièrement à ce changement d'orientation d'une grande portée.
3) J'accepte le projet de pacte de non-agression que votre
Ministre des Affaires Étrangères, M. Molotov, m'a remis, mais je
considère qu'il est de la plus haute nécessité d'élucider le plus tôt
possible les questions qui s'y rattachent.
4) Le protocole complémentaire désiré par le Gouvernement
de l'Union Soviétique pourra, j'en suis convaincu, être considéra­
blement clarifié dans le plus bref délai possible si un homme
d'État allemand responsable peut venir en personne à Moscou
pour négocier. Autrement, le Gouvernement du Reich ne voit pas
comment le protocole complémentaire pourrait être mis au point
et réglé à bref délai.
5) La tension entre l'Allemagne et la Pologne est devenue
intolérable. L'attitude de la Pologne à l'égard d'une grande puis­
sance est telle qu'une crise peut survenir d'un jour à l'autre. Quoi
qu'il en soit, en présence d'une telle arrogance, l'Allemagne est
décidée à sauvegarder dès maintenant les intérêts du Reich par
tous les moyens en son pouvoir.
6) À mon avis, étant donné les intentions qu'ont les deux États
de nouer ensemble de nouvelles relations, il est désirable de ne
perdre aucun temps. En conséquence, je vous propose à nouveau
de recevoir mon Ministre des Affaires Étrangères, le mardi 22
août, ou, au plus tard, le mercredi 23 août. Le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich a pleins pouvoirs pour établir et
signer tant le pacte de non-agression que le protocole. En raison
de la situation internationale , il est impossible que le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich séjourne à Moscou plus d'un jour ou
deux au maximum.
Je serais heureux de recevoir promptement votre réponse.
ADOLF HITLER »
Veuillez remettre par écrit à M.Molotov, sur une feuille de papier
sans en-tête, le présent télégramme du Führer à Staline. RIBBENTROP
LA SIGNATURE 171

DOCUMENT 22
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère des Affaires Étrangères du Reich
Télégramme
Très urgent. Secret. N° 199 du 21 août
Moscou, le 21 août 1939
En complément de mon télégramme N° 197 du 21 août, Molotov
m'a remis à 5 heures du soir la réponse de Staline, conçue dans des
termes très conciliants, au message du Führer. Staline fait savoir que le
Gouvernement soviétique accepte que le Ministre des Affaires Étran­
gères du Reich arrive le 23 août.
Molotov a déclaré que le Gouvernement soviétique désirait que fût
publié à Moscou, demain matin au plus tard , un bref communiqué
objectif, relatif à la conclusion projetée d'un pacte de non-agression et
à l'arrivée « imminente » du Ministre des Affaires Étrangères du Reich.
Molotov demandait que le Gouvernement allemand fit parvenir avant
minuit son accord à ce sujet. Je conseille de donner notre consente­
ment, étant donné que par cette publication, le Gouvernement sovié­
tique prend officiellement position.
Je transmets immédiatement par télégramme le texte de la lettre de
Staline.
SCHULENBURG

DOCUMENT 23
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères du Reich.
Télégramme
Très urgent. Secret. N° 200 du 21 août
Moscou, le 21 août 1939,
7h30 du soir
En complément de mon télégramme N° 199 du 21 août
Texte de la réponse de Staline :
« 21 août 1939. Au Chancelier du Reich allemand, Adolf
Hitler. Je vous remercie de votre lettre. J'espère que le pacte de
non-agression germano-soviétique marquera un tournant favo­
rable dans les relations politiques entre nos deux pays.
172 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Les peuples de nos pays ont besoin d'entretenir l'un avec


l'autre des relations pacifiques. Le consentement de l'Allemagne à
la conclusion d'un pacte de non-agression jette des bases permet­
tant d'éliminer la tension politique et d'établir la paix et la colla­
boration entre nos pays.
Le Gouvernement soviétique m'a autorisé à vous informer
qu'il accepte que M. Von Ribbentrop arrive à Moscou le 23 août.
JOSEPH STALINE . »
SCHULENBURG

DOCUMENT 24
Mémorandum au sujet d'une conversation qui s'est déroulée dans la
nuit du 23 au 24 août entre le Ministre des Affaires Étrangères du
Reich d'une part, et M. Staline et Molotov, Président du Conseil des
Commissaires du Peuple, d'autre part

Très secret. Secret d'État.


Les problèmes suivants ont été discutés :
1) Japon :
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich déclara que l'amitié
germano-japonaise n'était en aucune manière dirigée contre l'Union
soviétique. Il ajouta qu'au contraire, nous étions en mesure, grâce à nos
bonnes relations avec le Japon, de contribuer efficacement à aplanir les
différends existant entre l'Union Soviétique et le Japon. Le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich dit que, si M. Staline et le Gouvernement
soviétique le désiraient, il était prêt à travailler dans ce sens. Il déclara
qu'il userait, à cet effet, de son influence, auprès du Gouvernement
japonais et qu'il se tiendrait en contact à ce sujet avec le représentant
soviétique à Berlin.
M. Staline répondit que l'Union Soviétique désirait, en vérité, une
amélioration dans ses relations avec le Japon, mais que sa patience
avait des limites à l'égard des provocations japonaises. Il dit que si le
Japon désirait la guerre, il pourrait l'avoir.
Il ajouta que l'Union Soviétique ne la redoutait pas et était préparée
à cette éventualité. Si le Japon désirait la paix, tant mieux. M. Staline
estimait que le concours de l'Allemagne pour amener une amélioration
LA SIGNATURE 173

dans les relations soviéto-japonaise était utile, mais qu'il ne voulait pas
que les Japonais eussent l'impression que l'initiative dans ce sens avait
été prise par l'Union Soviétique.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich se déclara d'accord à
ce sujet et insista sur le fait que sa coopération consisterait simplement
à poursuivre les conversations qu'il avait depuis des mois avec l'ambas­
sadeur du Japon à Berlin en vue d'une amélioration des relations
soviéto-japonaises. En conséquence, il n'y aurait, du côté allemand,
aucune initiative nouvelle à ce sujet.
2) Italie :
M. Staline s'informa auprès du Ministre des Affaires Étrangères du
Reich, des objectifs de l'Italie. L'Italie, demanda-t-il, n'avait-elle pas de
visées allant au-delà de l'annexion de l'Albanie, peut-être sur le terri­
toire grec ? La petite Albanie, montagneuse et peu peuplée, ne présen­
tait, à son avis, aucune utilité particulière pour l'Italie.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich répondit que l'Albanie
était importante pour l'Italie du point de vue stratégique. Il ajouta qu'en
outre, Mussolini était un homme énergique qui ne se laisserait pas inti­
mider.
Il l'avait démontré lors de la guerre d'Éthiopie dans laquelle il avait
atteint ses objectifs par ses propres moyens contre une coalition hostile.
L'Allemagne elle-même n'était pas encore en mesure, à cette époque,
d'apporter à l'Italie une aide appréciable.
Le Ministre allemand signala que Mussolini accueillait chaleureu­
sement le rétablissement de relations amicales entre l'Allemagne et
l'Union Soviétique. Il s'était déclaré enchanté de la conclusion du Pacte
de non-agression.
3) Turquie :
M. Staline demanda au Ministre des Affaires Étrangères du Reich
ce que l'Allemagne pensait de la Turquie.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich s'exprima à ce sujet
dans les termes suivants : il avait déclaré, plusieurs mois auparavant, au
Gouvernement turc que l'Allemagne désirait entretenir des relations
amicales avec la Turquie. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
avait lui-même tout fait pour atteindre ce but. Le résultat avait été que
la Turquie avait été l'un des premiers pays à adhérer au pacte d'encer-
174 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

clement contre l'Allemagne et n'avait pas même jugé nécessaire d'en


aviser le Gouvernement du Reich.
Là-dessus, MM. Staline et Molotov firent observer que l'Union
Soviétique avait également fait une expérience analogue avec la poli­
tique hésitante des Turcs.
Le Ministre des Affaires étrangères du Reich mentionna en outre
que l'Angleterre avait dépensé cinq millions de livres sterling en
Turquie pour la diffusion de propagande contre l'Allemagne.
M. Staline dit que, selon ses informations, la somme que
l'Angleterre avait dépensée pour acheter des politiciens turcs était de
beaucoup supérieure à cinq millions de livres.
4) Angleterre :
MM. Staline et Molotov parlèrent en termes hostiles de la Mission
Militaire Britannique à Moscou qui n'avait jamais dit au Gouvernement
soviétique ce qu'elle voulait effectivement.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich déclara à ce propos
que l'Angleterre s'était toujours efforcée et s'efforçait encore de s'op­
poser au développement de bonnes relations entre l'Allemagne et
l'Union Soviétique. Il déclara que l'Angleterre était faible et voulait
amener d'autres nations à se battre pour réaliser son arrogante préten­
tion de dominer le monde.
M. Staline approuva ces paroles avec empressement et fit observer
que l'armée britannique était faible , que la marine britannique ne méri­
tait plus sa réputation antérieure et que l'armée de l'air de l'Angleterre
avait, certes, été augmentée, mais qu'elle manquait de pilotes. Il ajouta
que si, malgré cela, l'Angleterre dominait le monde , cela était dû à la
stupidité des autres pays qui se laissaient toujours berner. Il souligna
qu'il était ridicule , par exemple , de voir quelques centaines de
Britanniques dominer l'Inde.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich approuva cette décla­
ration et fit savoir confidentiellement à M. Staline que l'Angleterre
avait récemment lancé un nouveau ballon d'essai basé sur certaines
allusions à 1914. Il dit qu'il s'agissait là d'une stupide manœuvre, typi­
quement anglaise. Il précisa que le Ministre des Affaires Étrangères du
Reich avait proposé au Führer d'informer les Britanniques qu'à tout
acte hostile de leur part, en cas de conflit germano-polonais, il serait
LA SIGNATURE 175

répondu par un bombardement de Londres.


M. Staline fit observer que le ballon d'essai était manifestement la
lettre de Chamberlain au Führer, que l'ambassadeur Henderson avait
remise le 23 août à l'Obersalzberg. Staline exprima, en outre, cette opi­
nion que l'Angleterre, en dépit de sa faiblesse, ferait la guerre avec ruse
et opiniâtreté.
5) France :
M. Staline dit qu'à son avis la France avait tout de même une armée
digne de considération.
Le Ministère des Affaires Étrangères du Reich attira, pour sa part,
l'attention de MM . Staline et Molotov sur l'infériorité numérique de la
France. Il précisa qu'alors que l'Allemagne disposait d'un contingent
annuel de plus de 300000 soldats, la France pouvait seulement appeler
150000 recrues par an. Il poursuivit en disant que la « ligne Siegfried »
était cinq fois plus puissante que la ligne Maginot et que si la France
essayait de faire la guerre à l'Allemagne, elle serait certainement
vaincue.
6) Pacte Anti-Komintern :
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich fit observer que le
Pacte Anti-Komintern était essentiellement dirigé non pas contre
l'Union Soviétique, mais contre les démocraties occidentales. Il ajouta
qu'il savait et pouvait déduire du ton de la Presse russe que le
Gouvernement soviétique reconnaissait pleinement ce fait.
M. Staline intervint en disant que le Pacte Anti-Komintern avait, en
fait, principalement épouvanté la Cité de Londres et les petits commer­
çants britanniques.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich l'approuva et fit
observer en plaisantant que M. Staline était certainement moins épou­
vanté par le Pacte anti-Komintern que ne l'étaient la Cité de Londres et
les petits commerçants britanniques. Il dit que l'opinion du peuple alle­
mand à ce sujet ressortait d'une manière évidente d'un bon mot qui,
lancé par les Berlinois, bien connus pour leur esprit et leur sens de l'hu­
mour, circulait partout depuis plusieurs mois sous la forme suivante
« Staline finira bien par adhérer au Pacte anti-Komintern. »
7) Attitude du peuple allemand à l'égard du Pacte de non-agression
germano-russe
176 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich déclara avoir été en


mesure de se rendre compte que toutes les couches de la population
allemande, et spécialement les gens de condition modeste, accueillaient
avec la plus grande chaleur l'accord avec l'Union Soviétique. Il exposa
que le peuple sentait instinctivement qu'il n'existait pas de conflits
naturels d'intérêts entre l'Allemagne et l'Union Soviétique et que le
développement de bonnes relations avait été, jusqu'à présent contre­
carré seulement par des intrigues étrangères, en particulier de la part de
l'Angleterre.
M. Staline répondit qu'il le croyait volontiers. Il ajouta que les
Allemands désiraient la paix et se félicitaient de l'établissement de rela­
tions amicales entre le Reich et l'Union Soviétique.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich l'interrompit alors
pour dire qu'il était certainement vrai que le peuple allemand désirait la
paix mais que, d'un autre côté, l'indignation contre la Pologne était si
grande que chaque Allemand, pris isolément, était prêt à se battre. Il
ajouta que le peuple allemand ne tolérerait pas plus longtemps la pro­
vocation polonaise.
8) Toasts :
Au cours de la conversation, M. Staline porta spontanément un
toast au Führer, dans les termes suivants : « Je sais combien la nation
allemande aime son Führer ; en conséquence, je voudrais boire à sa
santé. »
M. Molotov but à la santé du Ministre des Affaires Étrangères du
Reich et de l'ambassadeur, le comte von der Schulenburg.
M. Molotov leva son verre à la santé de Staline en faisant observer
que c'était Staline qui, par son discours de mars dernier qui avait été
bien compris en Allemagne, avait amené le retournement intervenu
dans les relations politiques.
MM. Molotov et Staline burent à plusieurs reprises pour célébrer le
Pacte de non-agression, la nouvelle ère dans les relations germano­
russes, et la nation allemande.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich porta à son tour un
toast à M. Staline, et des toasts au Gouvernement soviétique et au déve­
loppement favorable des relations entre l'Allemagne et l'Union
Soviétique .
LA SIGNATURE 177

9) En prenant congé, M. Staline fit au Ministre des Affaires Étran­


gères du Reich la déclaration suivante :
Le Gouvernement soviétique prend le nouveau Pacte très au
sérieux. Il peut garantir sur son honneur que l'Union Soviétique ne tra­
hira pas son partenaire.

Moscou, le 24 août 1939.

HENCKE
LA MISE EN ŒUVRE

DOCUMENT 25
Lettre de Hitler à Mussolini, en date du 25 août 1939
Duce,
Depuis un certain temps, l'Allemagne et la Russie procèdent à un
échange de vues concernant une nouvelle attitude de part et d'autre
relativement à leurs relations politiques.
La nécessité de parvenir à des conclusions de ce genre a été accrue
par :
1) La situation générale de la politique mondiale en tant qu'elle
affectait chacune des deux Puissances de l'Axe.
2) La nécessité d'obtenir du Cabinet japonais une nette prise de
position. Le Japon consentirait probablement à conclure une alliance
contre la Russie, ce qui, dans les circonstances présentes, présenterait
seulement un intérêt secondaire pour l'Allemagne , et, selon moi , aussi
pour l'Italie. Mais il n'assumerait pas d'obligations précises à l'encontre
de l'Angleterre, ce qui, du point de vue non seulement de l'Allemagne,
mais aussi de l'Italie, avait une importance décisive. L'intention des
militaires d'obliger, à bref délai , le Gouvernement japonais à adopter
une attitude aussi claire à l'égard de l'Angleterre avait été exprimée il y
a des mois, mais elle n'a jamais été réalisée dans la pratique.
3) Les relations de l'Allemagne avec la Pologne sont, sans que la
faute en incombe au Reich , mais du fait de l'activité de l'Angleterre,
devenues considérablement plus mauvaises depuis le printemps, et, au
cours de ces dernières semaines, la situation est devenue absolument
intolérable. Les rapports relatifs aux persécutions infligées aux
Allemands dans les zones frontières ne sont pas des rapports de presse
inventés, mais ne constituent au contraire qu'une fraction de la terrible
vérité. La politique douanière de la Pologne , aboutissant à l'étrangle-
180 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

ment de Dantzig, a provoqué un arrêt complet de toute la vie écono­


mique de Dantzig au cours des quelques semaines qui viennent de
s'écouler et entraînerait , si elle se poursuivait même pendant un court
laps de temps seulement, la ruine de la ville.
Ces raisons m'ont amené à hâter la conclusion des conversations
germano-russes.
Je ne vous ai pas tenu informé dans le détail, Duce , parce que je
n'avais aucune idée de l'étendue possible de ces conversations, ni
aucune assurance en ce qui concernait la possibilité de les faire aboutir.
L'empressement apporté par le Kremlin pour parvenir à donner une
nouvelle orientation à ses rapports avec l'Allemagne, empressement qui
devint manifeste après le départ de Litvinov, est devenu toujours plus
marqué au cours de ces dernières semaines et m'a permis, à l'issue d'une
préparation couronnée de succès, d'envoyer mon Ministre des Affaires
Étrangères à Moscou, en vue de la conclusion d'un traité qui constitue
le plus étendu des pactes de non-agression existants et dont le texte sera
rendu public.
Le pacte est inconditionnel et comporte également l'obligation de se
consulter sur toutes les questions affectant la Russie et l'Allemagne.
Je puis vous dire, Duce, que, grâce à ces arrangements , une attitude
favorable de la Russie en cas de conflit est assurée et que la possibilité
de la participation de la Roumanie à un tel conflit n'existe plus désor­
mais.
Dans ces conditions , la Turquie elle-même ne peut qu'envisager de
réviser sa position antérieure.
Mais je répète une fois de plus que la Roumanie n'est plus en
mesure de participer à un conflit contre l'Axe !
Je crois pouvoir vous dire, Duce, que les négociations avec la
Russie soviétique ont créé dans la politique mondiale une situation
entièrement nouvelle qui doit être considérée comme constituant
l'avantage le plus important possible pour l'Axe.
En ce qui concerne la situation à la frontière germano-polonaise, je
puis seulement faire savoir à Votre Excellence que nous sommes depuis
des semaines en état d'alerte , que, par suite de la mobilisation polo­
naise, les préparatifs allemands ont naturellement été également accrus
et que, en cas d'action intolérable de la part de la Pologne, j'agirai
LA MISE EN ŒUVRE 1 81

immédiatement.
La déclaration du Gouvernement polonais selon laquelle il ne serait
pas responsable de ces procédés inhumains ni des nombreux incidents
de frontière (la nuit dernière seulement, les Polonais ont commis vingt
et une violations de frontière), ni du tir ouvert sur les avions allemands
qui, afin d'éviter des incidents, avaient déjà reçu l'ordre de survoler la
mer pour se rendre en Prusse Orientale, montre seulement que le
Gouvernement polonais n'a plus d'autorité sur sa soldatesque surexci­
table.
Depuis hier, Dantzig est bloquée par des troupes polonaises, ce qui
constitue une situation intolérable.
Dans ces conditions, personne ne peut dire ce que l'heure qui vient
peut apporter.
Je puis seulement vous assurer qu'il y a une limite au-delà de
laquelle je ne me laisserai entraîner en aucun cas.
En conclusion, je puis vous affirmer, Duce, que dans une situation
analogue, j'aurais à l'égard de l'Italie une entière compréhension et que,
dans n'importe quel cas de ce genre, vous pouvez être sOr de mon atti­
tude.

ADOLF HITLER
DOCUMENT 26
Lettre de Mussolini à Hitler, en date du 25 août 19391

Führer,

Je réponds à votre lettre qui vient de m'être remise par l'ambassa­


deur von Mackensen.
1) En ce qui concerne l'accord avec la Russie, je l'approuve entière­
ment. Son Excellence le Maréchal Goring vous dira qu'au cours de la
discussion que j'ai eue avec lui en avril dernier, je lui ai déclaré qu'un
rapprochement [en français dans le texte] entre l'Allemagne et la Russie
était nécessaire afin d'éviter l'encerclement de la part des démocraties.
2) Je considère qu'il est désirable d'essayer d'éviter une rupture ou
1
Traduit d'après la traduction de l'original italien établie par le Ministère alle­
mand des Affaires Étrangères.
1 82 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

une tension quelconque des relations avec le Japon parce que cela
entraînerait le retour du Japon à une position toute proche de celle des
puissances démocratiques. Obéissant à cette préoccupation ,j'ai télégra­
phié à Tokyo et il apparaît que, une fois la première surprise de l'opi­
nion publique passée , un meilleur état d'esprit prévaut.
3) Le traité de Moscou bloque la Roumanie et peut modifier la posi­
tion de la Turquie qui a accepté le prêt anglais mais qui n'a pas encore
signé le traité d'alliance. Un changement d'attitude de la part de la
Turquie bouleverserait tous les plans stratégiques des Français et des
Anglais en Méditerranée orientale.
4) En ce qui concerne la Pologne, j'ai une entière compréhension
pour la position allemande et pour le fait que des relations aussi tendues
ne peuvent durer indéfiniment.
5) En ce qui concerne la position pratique de l'Italie en cas de
conflit militaire, mon point de vue est le suivant :
- Si l'Allemagne attaque la Pologne et que le conflit reste localisé,
l'Italie prêtera à l'Allemagne toute forme d'assistance politique et éco­
nomique requise.
- Si l'Allemagne attaque et que les Alliés de la Pologne déclenchent
une contre-attaque contre l'Allemagne, je désire vous faire connaître à
l'avance qu'il vaudrait mieux que je ne prenne pas l'initiative en matière
d'activités militaires, étant donné l'état actuel des préparatifs de guerre
italiens, chose que nous avons antérieurement exposée à plusieurs
reprises à vous-même , Führer, et à M. von Ribbentrop.
Par conséquent, notre intervention pourra se produire immédiate­
ment si l'Allemagne nous livre sans délai le matériel militaire et les
matières premières nécessaires pour résister à l'attaque que les Français
et spécialement les Anglais déclencheraient contre nous.
Lors de nos entrevues, la guerre était envisagée pour une date pos­
térieure à 1942 et à cette époque, j'aurais été prêt sur terre, sur mer et
dans les airs, conformément aux plans qui avaient été adoptés.
Je suis également d'avis que les préparatifs purement militaires qui
ont déjà été réalisés et les autres préparatifs qui seront entrepris en
Europe et en Afrique auront pour effet d'immobiliser d'importantes
forces françaises et britanniques.
Je considère qu'en tant que votre ami fidèle , il est absolument de
LA MISE EN ŒUVRE 183

mon devoir de vous dire toute la vérité et de vous informer à l'avance


de la situation réelle. Si je ne le faisais pas, cela pourrait avoir des
conséquences désagréables pour nous tous. Tel est mon point de vue et,
comme d'ici peu de temps je dois convoquer les plus hauts organismes
gouvernementaux du royaume, je vous prie de me faire connaître éga­
lement le vôtre.
MUSSOLINI

DOCUMENT 27
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme Très urgent !
Rigoureusement secret. N° 253 du 3 septembre
Berlin, le 3 septembre 1939,6h 50 du soir
Reçu à Moscou le 4 septembre 1939 0h30 du matin
Pour l'ambassadeur exclusivement. Pour le Chef de Mission ou son
représentant personnellement.
Secret absolu. Doit être déchiffré par ses propres soins. Secret le
plus absolu. Nous comptons fermement avoir battu l'Armée polonaise
d'une manière décisive dans quelques semaines. Nous occuperons alors
militairement la zone qui a été fixée à Moscou comme zone d'intérêts
de l'Allemagne. Mais il nous faudrait aussi, naturellement, pour des rai­
sons d'ordre militaire, poursuivre notre action contre les forces mili­
taires polonaises qui se trouvent actuellement dans la partie de la
Pologne comprise dans la zone d'intérêts de la Russie.
Veuillez discuter immédiatement cette question avec Molotov et
voyez si l'Union Soviétique n'estime pas désirable que les forces russes
marchent, en temps opportun, contre les forces polonaises se trouvant
dans la zone de la Russie et occupent ce territoire pour le compte de la
Russie. À notre avis, cette façon de procéder, non seulement constitue­
rait une aide pour nous, mais encore correspondrait également aux inté­
rêts soviétiques, au sens des accords de Moscou.
À cet égard, veuillez vous informer sur le point de savoir si nous
pouvons discuter cette question avec les officiers qui viennent d'arriver
ici et quelle position le Gouvernement soviétique se propose d'adopter.
RIBBENTROP
184 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 28
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Pol. V 8924.
N° 279 du 6 septembre.
Moscou, le 6 septembre 1 939,
5 h46 du soir
Reçu le 6 septembre 1 939,
8 h 1 5 du soir
Référence à votre télégramme N° 267 du 5.
Étant donné que la crainte de la guerre, et plus particulièrement la
peur d'une attaque allemande, avaient fortement influencé ici la popu­
lation au cours de ces dernières années, la conclusion d'un pacte de
non-agression avec l'Allemagne a été généralement accueillie avec
beaucoup de soulagement et de satisfaction.
Toutefois, le brusque changement intervenu dans la politique du
Gouvernement soviétique, après des années de propagande dirigée
contre les agresseurs allemands, n'est pas encore bien compris de la
population.
En particulier, les déclarations d'agitateurs politiques, selon les­
quelles l'Allemagne n'est plus désormais un agresseur, sont accueillies
avec énormément de doute.
Le Gouvernement soviétique fait tout pour modifier ici les senti­
ments de la population à l'égard de l'Allemagne. La presse est comme
transformée.
Non seulement les attaques contre la conduite de l'Allemagne ont
complètement cessé, mais encore l'analyse des événements en matière
de politique étrangère est basée dans une très large mesure sur des
comptes-rendus allemands et les publications anti-allemandes ont été
retirées du commerce, etc.
L'ouverture des hostilités entre l'Allemagne et la Pologne a forte­
ment affecté l'opinion publique de ce pays et a suscité dans beaucoup
de milieux une nouvelle crainte de voir l'Union Soviétique éventuelle­
ment entraînée dans la guerre.
LA MISE EN ŒUVRE 185

En dépit d'une contre-propagande efficace que l'on fait actuellement


dans les réunions du parti et des entreprises, il n'est pas possible de
faire disparaître aussi rapidement la méfiance répandue des années
durant à l'égard de l'Allemagne.
La population exprime la crainte que l'Allemagne, après avoir
vaincu la Pologne, se retourne contre l'Union Soviétique.
Le souvenir de la force allemande au cours de la guerre mondiale
est encore partout vivace .
Pour juger la situation de ce pays, il est important de se rendre
compte que le Gouvernement soviétique a toujours, dans le passé, été
en mesure d'influencer d'une façon magistrale l'attitude de la popula­
tion dans le sens qu'il désirait, et il n'épargne cette fois aucun des
moyens de propagande nécessaires.

SCHULENBURG

DOCUMENT 29
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
N° 300 du 8 septembre

Moscou, le 9 septembre 1939,


0 h 56 du matin
Reçu le 9 septembre 1939,
5 heures du matin

Je viens de recevoir de Molotov le message téléphonique suivant :


« J'ai reçu votre communication concernant l'entrée des
troupes allemandes à Varsovie. Veuillez transmettre mes félicita­
tions et mes salutations au Gouvernement du Reich allemand.
Molotov. »

SCHULENBURG
186 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 30
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement secret.
N° 308 du 9 septembre.
Moscou, le 9 septembre 1939,
4 h 10 du soir.
Référence à votre télégramme N° 300 du 8 septembre.
Molotov m'a dit aujourd'hui à 3 heures de l'après-midi, qu'une
action militaire soviétique aurait lieu au cours des prochains jours. La
convocation à Moscou de !'Attaché militaire était effectivement en cor­
rélation avec l'action prévue. De nombreux réservistes seraient égale­
ment rappelés.
SCHULENBURG
DOCUMENT 31
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement secret.
N° 3 17 du 10 septembre.
Moscou, le 10 septembre 1939,
9 h 40 du soir

En complément de mon télégramme N° 3 10 du 9 septembre et en


relation avec la conversation téléphonique de ce jour avec le Ministre
des Affaires Étrangères du Reich.

Au cours de la conférence qui s'est tenue aujourd'hui à 4 heures de


l'après-midi, Molotov a modifié sa déclaration d'hier en disant que le
Gouvernement soviétique était pris complètement au dépourvu par la
rapidité inattendue des succès militaires allemands. D'après notre pre-
LA MISE EN ŒUVRE 1 87

mière communication, !'Armée Rouge avait compté sur un délai de plu­


sieurs semaines qui s'était maintenant réduit à quelques jours.
Les autorités militaires soviétiques étaient, de ce fait, dans une
situation difficile parce que, en raison des conditions particulières à ce
pays, elles avaient peut-être besoin de deux à trois semaines de plus
pour leurs préparatifs.
Plus de trois millions d 'hommes étaient déjà mobilisés.
J'expliquai avec insistance à Molotov quelle importance décisive
une action rapide de !'Armée Rouge avait en cette conjoncture.
Molotov répéta que l'on faisait tout ce qui était possible pour activer
le mouvement.
J'eus l'impression que Molotov avait promis hier plus que !'Armée
Rouge ne pouvait tenir.
Puis Molotov aborda le côté politique de la question, et dit que le
Gouvernement soviétique avait eu l'intention de saisir l'occasion de la
nouvelle avancée des troupes allemandes pour déclarer que la Pologne
se désagrégeait et que, par suite, il était nécessaire pour l'Union
Soviétique de venir au secours des Ukrainiens et des Biélorusses
« menacés » par l 'Allemagne.
Cet argument était destiné à justifier l'intervention de l'Union sovié­
tique aux yeux des masses et à éviter en même temps à ce pays de faire
figure d'agresseur.
Cette voie avait été fermée au Gouvernement soviétique par un rap­
port du DNB [Agence allemande d'informations] en date d'hier aux
termes duquel, selon une déclaration du Général d'armée Brauchitsch,
une action militaire n'était désormais plus nécessaire sur la frontière
orientale de l'Allemagne.
Ce rapport avait donné l'impression qu'un armistice germano-polo­
nais était imminent. Si toutefois l'Allemagne signait un armistice,
l'Union Soviétique ne pourrait pas déclencher une nouvelle guerre.
Je déclarai que je n'étais pas au courant de ce rapport, qui ne
concordait pas avec les faits.
J'ajoutai que je m'informerais immédiatement de cette question.

SCHULENBURG
188 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 32

L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)


au Ministère allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement confidentiel.
N° 350 du 14 septembre.
Moscou, le 14 septembre 1939,
6 heures du soir

Référence à votre télégramme N° 336 du 13 septembre.

Molotov m'a convoqué aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi et


m'a dit que !'Armée Rouge avait achevé ses préparatifs plus tôt que
prévu.
L'action soviétique pourrait, en conséquence, se produire plus tôt
qu'il ne l'avait supposé au cours de notre dernière conversation (cf. mon
télégramme N° 137 du 10.9).
Molotov ajouta qu'en raison des motifs retenus pour justifier sur le
plan politique l'action soviétique (l'effondrement de la Pologne et la
protection de « minorités » russes),
il était de la plus grande importance de n'entreprendre aucune action
avant que le centre gouvernemental de la Pologne, la ville de Varsovie,
soit tombé.
En conséquence, Molotov demanda à être informé avec le plus de
précision possible de la date à laquelle on pouvait escompter la prise
de Varsovie.
Veuillez m'envoyer des instructions.
Je me permets d'appeler votre attention sur un article paru aujour­
d'hui dans la Pravda et transmis par le DNB, qui sera suivi d'un article
analogue dans les /zvestia de demain.
Ces articles sont destinés à préparer la justification politique de l'in­
tervention soviétique, mentionnée par Molotov.
SCHULENBURG
LA MISE EN ŒUVRE 189

DOCUMENT 33
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement confidentiel.
N° 360 du 15 septembre. Berlin, le 15 septembre 1939,
8 h 20 du soir.
Reçu à Moscou, le 16 septembre 1939,
7 h 15 du matin

Pour l'ambassadeur personnellement.


Veuillez communiquer immédiatement ce qui suit à M. Molotov :
1) L'anéantissement de l'Année polonaise approche rapidement de
sa fin, ainsi qu'il apparaît d'un examen de la situation militaire à la date
du 14 septembre, qui vous a déjà été communiqué. Nous comptons
occuper Varsovie dans les tout prochains jours.
2) Nous avons déjà dit au Gouvernement soviétique que nous nous
considérions comme liés par la délimitation des zones d'influence sur
laquelle l'accord s'est fait à Moscou, indépendamment de toutes opéra­
tions purement militaires, et ce point de vue vaut aussi naturellement
pour l'avenir.
3) D'après la communication que Molotov vous a faite le 14 sep­
tembre, nous présumons que le Gouvernement soviétique va intervenir
militairement et qu'il se propose de commencer maintenant cette opé­
ration. Nous nous en réjouissons. Le Gouvernement soviétique nous
dispense ainsi de l'obligation d'anéantir les restes de l'Année polonaise
en les poursuivant jusqu'à la frontière russe. Par là, se trouve tranchée
la question de savoir si, en cas de non-intervention de la part des
Russes, un no man 's land politique ne pourrait pas se créer dans la
région située à l'est de la zone d'influence allemande. Étant donné que
nous n'avons pour notre part, nullement l'intention de nous livrer à des
activités politiques ou administratives quelconques dans ces régions, en
dehors des mesures exigées par les opérations militaires, de nouveaux
États pourraient s'y constituer en cas de non-intervention de la part du
190 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Gouvernement soviétique.
4) Pour justifier sur le plan politique l'intervention de l'armée sovié­
tique, nous proposons la publication du communiqué commun ci­
après :
« Eu égard à l'effondrement complet de l'ancien régime de
gouvernement en Pologne , le Gouvernement du Reich et le
Gouvernement de l'URSS, considèrent qu'il est nécessaire de
mettre fin aux intolérables conditions politiques et économiques
qui existent dans ces territoires. Ils considèrent qu'il est de leur
devoir commun de rétablir la paix et l'ordre dans ces régions qui,
naturellement, présentent un intérêt pour eux, et d'instaurer un
ordre nouveau en créant des frontières naturelles et des organisa­
tions économiques viables. »
5) En proposant ce communiqué, nous présumons que le
Gouvernement soviétique a déjà abandonné l'idée, exprimée par
Molotov dans une conversation antérieure avec vous, de justifier l'ac­
tion soviétique en alléguant que les populations ukrainiennes et biélo­
russes sont menacées par l'Allemagne. Le recours à un motif de ce
genre serait hors de propos dans la pratique. Il serait directement
contraire aux intentions réelles des Allemands, lesquelles visent exclu­
sivement à établir les zones d'influence allemande qui sont bien
connues. Cette façon de procéder serait également en contradiction
avec les accords de Moscou et aurait, finalement, pour résultat, contrai­
rement au désir exprimé par les deux pays de voir s'établir entre eux des
relations amicales, d'opposer les deux États à la face du monde en
ennemis.
6) Étant donné que les opérations militaires doivent être terminées
le plus tôt possible en raison de l'état avancé de la saison, nous serions
heureux que le Gouvernement soviétique veuille bien fixer le jour et
l'heure auxquels son armée entrera en action, de telle sorte que nous
puissions prendre nos dispositions en conséquence. En vue de la coor­
dination des opérations militaires de part et d'autre, il est également
nécessaire qu'un représentant de chaque Gouvernement, ainsi que des
officiers allemands et russes en service dans la zone d'opérations, se
réunissent pour prendre les mesures nécessaires, et nous proposons que
la réunion se tienne à Bialystock où les intéressés se rendront par avion.
LA MISE EN ŒUVRE 191

Veuillez me répondre immédiatement par télégramme.


La modification du texte sur laquelle Gaus et Hilger se sont mis
d'accord a déjà été prise en considération.

RIBBENTROP

DOCUMENT 34

L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère


allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement secret.
N° 371 du 16 septembre.
Moscou, le 16 septembre 1939

Référence à votre télégramme N° 360 du 15 septembre

J'ai vu Molotov aujourd'hui à 6 heures et j'ai exécuté les instruc­


tions. Molotov a déclaré qu'une intervention militaire de l'Union
Soviétique était imminente ; qu'elle aurait peut-être même lieu demain
ou après-demain.
Il a précisé que Staline était actuellement en conférence avec les
Chefs militaires et qu'il m'indiquerait cette nuit même, en présence de
Molotov, le jour et l'heure de l'action soviétique.
Molotov ajouta qu'il présenterait ma communication à son
Gouvernement mais qu'il croyait qu'un communiqué commun n'était
plus nécessaire ; le Gouvernement soviétique se proposait de motiver
son intervention en disant que l'État Polonais s'était effondré et n'exis­
tait plus ; que, par suite, les accords conclus avec la Pologne étaient
devenus caducs ; que de tierces puissances pourraient tenter de profiter
du chaos qui s'était produit ; que l'Union Soviétique se voyait dans
l'obligation d'intervenir pour protéger ses frères Ukrainiens et
Biélorusses et permettre à ces peuples infortunés de travailler en paix.
Il déclara que le Gouvernement soviétique avait l'intention de dif-
192 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

fuser par la radio, la presse , etc., les arguments ci-dessus, dès que
l'Armée Rouge aurait franchi la frontière, et de les communiquer en
même temps, dans une note officielle, à l'ambassadeur de Pologne à
Moscou et à toutes les autres missions diplomatiques de cette ville.
Molotov admit que l'argument que le Gouvernement soviétique se
proposait d'invoquer contenait un point qui heurtait les sensibilités alle­
mandes, mais demanda que, eu égard à la situation difficile du
Gouvernement soviétique, nous ne nous laissions pas arrêter par une
futilité de ce genre.
Il dit que le Gouvernement soviétique ne voyait malheureusement
aucune possibilité de motiver autrement son intervention, étant donné
que l'Union Soviétique ne s'était pas jusqu'alors préoccupée du sort de
ses minorités en Pologne et qu'il lui fallait justifier à l'étranger, d'une
façon ou d'une autre, son intervention actuelle.
En conclusion, Molotov demanda avec insistance, à être informé du
sort qui serait réservé à Wilno.
Il précisa que le Gouvernement soviétique tenait absolument à
éviter des heurts avec laLituanie et qu'il désirerait, par suite, savoir si
un accord avait été réalisé avec ce pays au sujet de la région de Wilno,
et apprendre, en particulier, qui devait occuper la ville.

SCHULENBURG

DOCUMENT 35
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères,
Télégramme
Très urgent.
Secret.
N° 372 du 17 septembre. Moscou, le 1 7 septembre 1939

Référence à mon télégramme N° 37 1 du 16 septembre


Staline m'a reçu à 2 heures du matin en présence de Molotov et de
Vorochilov et m'a déclaré que ['Armée Rouge franchirait la frontière
soviétique ce matin à 6 heures tout le long d'une ligne allant de Polozk
LA MISE EN ŒUVRE 1 93

à Kamenetz-Podolsk.
Staline demanda avec insistance, afin d'éviter des incidents, que
nous veillions à ce qu'à partir d'aujourd'hui les avions allemands ne sur­
volent pas les territoires situés à l'Est de la ligne Bialystok-Brest
Litovsk-Lemberg.
Il ajouta que les avions soviétiques commenceraient aujourd'hui à
bombarder la région située à l'Est de Lemberg.
Je promis de faire tout mon possible pour informer-l'Armée de l'Air
allemande, mais je demandai qu'en raison de la brièveté du délai qui
m'était imparti, les avions soviétiques ne s'approchent pas aujourd'hui
trop près de la ligne susmentionnée.
La commission soviétique arrivera à Bialystok demain ou après­
demain au plus tard.
Staline me lut une note qui doit être remise ce soir à l'ambassadeur
de Pologne et dont une copie doit être envoyée dans le courant de la
journée à toutes les missions, et ensuite publiée. La note comprend une
justification de l'action soviétique. Le projet qui m'a été lu comporte
trois points qui sont inacceptables pour nous.
En réponse à mes objections, Staline a, avec la plus extrême bonne
volonté, modifié le texte de telle sorte qu'il paraît maintenant satisfai­
sant pour nous. Staline déclara que la publication d'un communiqué
germano-soviétique ne pourrait pas être envisagée avant deux ou trois
jours.
À l'avenir, toutes les questions militaires qui se poseront devront
être traitées par le Général d'Armée Kôstring, directement avec
Vorochilov.
SCHULENBURG

DOCUMENT 36
Mémorandum du Conseiller de Légation Hilger,
membre de l'ambassade d'Allemagne en URSS
Concerne : Publication d'un communiqué conjoint germano-soviétique
Le 17 septembre, à 3 heures du soir, le texte d'un projet de commu­
niqué conjoint germano-soviétique était transmis par téléphone en
même temps que des instructions tendant à obtenir du Gouvernement
soviétique qu'il consente à publier ledit communiqué le 1 8 septembre.
194 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Le texte du projet est joint au présent Mémorandum (Pièce jointe N° 1).


Le 17 septembre, à 11 h 30 du soir, l'ambassadeur soumettait le
projet à M. Molotov pour approbation. Celui-ci déclara qu'il lui faudrait
se consulter à ce sujet avec M. Staline.
Appelé au téléphone par M. Molotov, M. Staline déclara qu'il était
également d'avis de publier un communiqué conjoint , mais qu'il n'était
pas entièrement d'accord sur le texte que nous proposions, étant donné
que les faits y étaient exposés avec beaucoup trop de franchise. C'est
alors que M. Staline rédigea entièrement un nouveau projet de sa propre
main et demanda que l'accord du Gouvernement allemand fût obtenu
sur ce nouveau projet (cf. pièce jointe N° 2).
Le 18 septembre, à 12 h 30 du matin, je transmettais à M. Gaus,
Sous-Secrétaire d'État , le texte du projet soviétique. M. Gaus déclara
qu'il ne pouvait prendre la responsabilité de se prononcer sur cette
question et qu'il devait s'informer de la décision prise par le Ministre
des Affaires Étrangères du Reich.
Le 18 septembre à midi , M. Kordt , Directeur du Cabinet du
Ministre, m'appela au téléphone pour me transmettre la communication
suivante : « Nous acceptons la proposition russe relative au commu­
niqué ; nous publierons le communiqué sous cette forme mardi, dans
les journaux du matin. Ribbentrop. »
Je transmettais sur-le-champ par téléphone cette communication au
Secrétaire de M. Molotov. Le 18 septembre , à 2 h 05 du soir , M. Kordt
était de nouveau au téléphone pour transmettre à M. von Tippelskirch,
Conseiller d'ambassade, la communication suivante : « Nous publierons
le communiqué dans quelques journaux du soir. Veuillez aviser les ser­
vices intéressés. »
J'informai immédiatement le Secrétaire de M. Molotov de la com­
munication mentionnée. Deux heures plus tard, le texte du commu­
niqué apparaissait sur le téléscripteur et était également diffusé sur les
ondes courtes par la Radio allemande.
Respectueusement soumis à l'attention de l'ambassadeur, du
Conseiller d'amba�sade,

Moscou, le 18 septembre 1939


HILGER
LA MISE EN ŒUVRE 195

Le 18 septembre, à 7 h 1 5 du soir, M. Gaus m'appelait au téléphone


pour me demander si le communiqué serait publié aujourd'hui par la
presse russe du soir. Dans la négative , il devrait être diffusé aujourd'hui
par la Radio soviétique. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
tenait beaucoup à ce qu'il en fût ainsi.
Je déclarai à M. Gaus que les journaux du soir n'avaient pas paru,
étant donné que c'était aujourd'hui dimanche en Russie, mais que je
tiendrai Berlin au courant en ce qui concernai\ la Radio. À 8 heures du
soir, j'étais en mesure d'informer M. Gaus que la Radio soviétique avait
diffusé le communiqué à plusieurs reprises à partir de 4 heures du soir.
18 septembre
(Pièce jointe N° ])
Projet de communiqué conjoint germano-soviétique.
Étant donné l'incapacité juridique dont se trouve frappé l'État polo­
nais et les dissensions qui règnent au sein des populations vivant sur
son ancien territoire, le Gouvernement du Reich et le Gouvernement de
l'URSS estiment qu'il est nécessaire de mettre fin à la situation poli­
tique et économique intolérable qui existe dans ces territoires. Ils
considèrent qu'il est de leur commun devoir de rétablir la paix et l'ordre
dans ces régions, qui présentent pour eux un intérêt manifeste, et d'ins­
taurer un ordre nouveau par la création de frontières naturelles et d'or­
ganismes économiques viables.
(Pièce jointe N° 2) 1
En vue de couper court à toutes sortes de rumeurs dénuées de fon­
dement qui circulent au sujet des objectifs respectifs des forces alle­
mandes et soviétiques opérant en Pologne , le Gouvernement du Reich
allemand et le Gouvernement de l'URSS déclarent que les opérations
<lesdites forces n'impliquent la poursuite d'aucun objectif contraire aux
intérêts de l'Allemagne et de l'Union Soviétique ou à l'esprit ou à la
lettre du Pacte de non-agression conclu entre l'Allemagne et l'URSS.
Bien au contraire, le but <lesdites forces est de restaurer la paix et l'ordre
en Pologne, lesquels ont été détruits à la suite de l'effondrement de
l'État polonais, et d'aider la population polonaise à rétablir les condi­
tions de son existence politique.

1
Note manuscrite de Schulenburg : « Projet de Staline 18 septembre 39 » .
196 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 37
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Rigoureusement secret.
N° 442 du 25 septembre
Moscou, le 25 septembre 1939, l0 h 58 du soir
Reçu le 26 septembre 1939 ,0 h 30

Staline et Molotov m'ont prié de me rendre au Kremlin ce soir à


8 heures. Staline a fait les déclarations suivantes :
Au moment de procéder au règlement définitif de la question polo­
naise, il convenait d'éviter tout ce qui serait susceptible de faire naître
à l'avenir des frictions entre l'Allemagne et l'Union Soviétique.
De ce point de vue, il considérait comme une erreur le fait de laisser
subsister un État tronc polonais indépendant.
Il faisait les suggestions suivantes : toute la province de Lublin et la
partie de la province de Varsovie qui s'étend jusqu'au Bug seraient déta­
chées des territoires situés à l'est de la ligne de démarcation pour être
rattachées à notre part.
En retour, nous renoncerions à nos revendications sur laLituanie .
Staline indiqua que cette suggestion pourrait faire l'objet des pro­
chaines négociations avec le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
et ajouta que, si nous donnions notre accord, l'Union Soviétique remet­
trait immédiatement à l'étude la solution du problème des Pays Baltes
conformément au Protocole du 23 août et que, dans cette affaire, il
comptait sur le soutien sans réserve du Gouvernement allemand.
Staline nomma expressément l'Estonie, laLettonie et laLituanie, mais
ne fit pas allusion à la Finlande .
Je répondis à Staline que je rendrais compte à mon Gouvernement.

SCHULENBURG
LA MISE EN ŒUVRE 197

DOCUMENT 38

Déclaration du Gouvernement du Reich allemand et du


Gouvernement de l'URSS du 28 septembre 1939
Après avoir, par le moyen du traité signé aujourd'hui, procédé au
règlement définitif des problèmes soulevés par l'effondrement de l'État
polonais et jeté du même coup les fondements d'une paix durable en
Europe Orientale, le Gouvernement du Reich allemand et le
Gouve_rnement de l'URSS ont exprimé mutuellement leur conviction
que ce serait servir les véritables intérêts de tous les peuples que de
mettre fin à l'état de guerre existant actuellement entre l'Allemagne
d'une part, et l'Angleterre et la France, d'autre part.
En conséquence, les deux Gouvernements assigneront ce but à leurs
efforts communs et tenteront de l'atteindre le plus tôt possible, conjoin­
tement avec d'autres puissances amies, si l'occasion se présente.
Si, néanmoins, les efforts des deux Gouvernements devaient rester
stériles, la preuve serait établie que l'Angleterre et la France portent la
responsabilité de la continuation de la guerre ; c'est alors que, en cas de
continuation de la guerre, les gouvernements de l'Allemagne et de
l'URSS procéderont à des échanges de vue relatifs aux mesures qu'il
deviendra indispensable de prendre.
Moscou, le 28 septembre 1 939.
Pour le Gouvernement du Reich allemand :
J. RIBBENTROP
Pour le Gouvernement de l'URSS et par délégation :
V. MOLOTOV
COOPÉRATIONS
DOCUMENT 39
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme
N° 475 Berlin, le 2 octobre 1939
Pour l'ambassadeur,

Veuillez informer Molotov immédiatement que, selon certains ren­


seignements qui me sont parvenus, le Gouvernement turc hésiterait à
conclure un pacte d'assistance avec la France et l'Angleterre si l'Union
Soviétique s'y opposait énergiquement.
À mon sens, ainsi que je l'ai déjà déclaré à plusieurs reprises, il
serait également de l'intérêt russe, à propos de la question des Détroits,
d'empêcher que la Turquie n'ait partie liée avec l'Angleterre et la
France.
Aussi, serais-je particulièrement impatient de voir le Gouvernement
russe s'engager dans cette direction, en vue de dissuader la Turquie de
conclure définitivement des pactes d'assistance avec les puissances
occidentales et de régler tout de suite cette affaire à Moscou.
Il n'y a aucun doute que la meilleure solution serait actuellement
que la Turquie revienne à une politique de neutralité absolue tout en
confirmant les accords russo-turcs en vigueur.
Le fait de détourner la Turquie, d'une manière prompte et définitive,
du traité anglo-français projeté, et dont on dit qu'il serait entré récem­
ment dans la phase préliminaire, se conjuguerait évidemment avec l'of­
fensive de paix convenue à Moscou , étant donné que, par là même, un
autre pays déserterait le camp franco-anglais.
RIBBENTROP
200 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 40

l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère


allemand des Affaires Étrangères

Télégramme

Très urgent.
Rigoureusement secret.
N° 470 du 4 octobre. Moscou, le 5 octobre 1939, 0 h 30

Référence : mon télégramme N° 463 du 3 octobre.

Aussitôt après le premier appel téléphonique du Sous-Secrétaire


d'État Gaus, j'ai informé ce matin Molotov que nous lui demandions de
ne faire au Ministre des Affaires Étrangères de Lituanie aucune révéla­
tion touchant l'arrangement germano-soviétique relatif à la Lituanie.
Molotov m'a demandé d'aller le voir à 5 heures du soir et il m'a dit qu'il
s'était trouvé hier dans l'obligation d'informer le Ministre des Affaires
Étrangères de Lituanie de cet arrangement, étant donné que, par loyauté
à notre égard, il n'avait pu agir autrement.
La délégation lituanienne avait été plongée dans la consternation et
l'affliction les plus profondes.
Elle a déclaré que la perte de cette région, en particulier, serait spé­
cialement dure à supporter, du fait qu'un grand nombre de chefs émi­
nents du peuple lituanien étaient originaires de cette partie de la
Lituanie.
Le Ministre des Affaires Étrangères de Lituanie a repris ce matin, à
8 heures, l'avion pour Kovno, avec l'intention de revenir à Moscou dans
un ou deux jours.
Je déclarai que j'allais immédiatement tenir mon Gouvernement au
courant par téléphone et appelai M. Gaus. Une heure plus tard, Molotov
m'informait que Staline personnellement demandait au Gouvernement
allemand de ne pas insister pour le moment sur la cession de la bande
de territoire lituanien.
SCHULENBURG
COOPERATIONS 20 1

DOCUMENT 4 1

Mémorandum du Secrétaire d'État au Ministère allemand des Affaires


Étrangères (Weizsiicker)

Secret. Affaire d'État N° 786 Berlin, le 5 octobre 1939

Le Ministre de Lituanie m'a appelé ce soir, en vue de demander,


comme il fallait s'y attendre, des éclaircissements au sujet des revendi­
cations allemandes sur une bande de terrain situé au Sud-Ouest de la
Lituanie .
Toutefois, Skirpa avait, dès son entrée, un aspect plus amical que
celui auquel on était en droit de s'attendre. En effet, le Ministre
Zechlin 1 avait, dans l'intervalle, informé Kovno conformément à ses
instructions, de sorte que je n'eus pas besoin d'insister plus longuement
sur les questions posées par M. Skirpa. Je me bornai à faire brièvement
mention des instructions télégraphiques adressées le jour même à
M. Zechlin.
Comme M. Sk.irpa m'exprimait la satisfaction qu'avait éprouvée son
Gouvernement à nous voir renoncer à nos revendications, je soulignai
que la proclamation de nos exigences n'était pas « à une minute près ».
Il convient de noter que M. Skirpa connaissait et effectua exacte­
ment sur la carte de Pologne, qui fut incidemment déroulée sous nos
yeux, le tracé de la ligne que nous avions approuvé dans notre proto­
cole secret avec les Russes.
Puis le Ministre indiqua encore que les Russes s'attendaient à
obtenir la conclusion d'un pacte d'assistance avec la Lituanie ainsi que
l'autorisation d'entretenir des garnisons et donnaient simultanément
leur accord de principe au rattachement à la Lituanie de Wilno et de
ses environs.
M. Skirpa me demanda si j'avais des idées sur ce point ou des sug-
gestions à lui faire à ce propos.
Je déclarai que je n'étais pas informé, ajoutant que corrélativement
à nos négociations, il n'avait été fait valoir aucun intérêt allemand au-

1
Ministre d'Allemagne en Lituanie.
202 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

delà de la ligne de démarcation germano-russe de l'est dont le tracé


était connu de M. Skirpa.
Pour conclure, le Ministre demanda que fussent faites toutes les
suggestions possibles.
M. Urbsys 1 resterait encore à Kovno aujourd'hui et demain ; quant à
lui, Skirpa, il était à l'entière disposition du Ministre des Affaires Étran­
gères du Reich.
WEIZSACKER

DOCUMENT 42

Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur


d'Allemagne en URSS (Schulenburg).
Télégramme
Très urgent.
N° 5 18 .
Berlin, l e 7 octobre 1939

Je reçois à l'instant d'Istanbul des renseignements très sûrs m'infor­


mant que les négociations russo-turques pourraient désormais conduire
à la signature d'un pacte d'assistance mutuelle . C'est pourquoi je vous
prie d'appeler immédiatement M. Molotov et de souligner énergique­
ment, une fois de plus , combien nous serions contrariés que le
Gouvernement soviétique ne fût pas en mesure de dissuader la Turquie
de conclure un traité avec l'Angleterre et la France ou de l'amener à
adopter une neutralité non équivoque.
Dans l'hypothèse où le Gouvernement soviétique lui-même ne
pourrait éviter de conclure un pacte d'assistance mutuelle avec la
Turquie, nous considérerions comme acquis d'avance le fait qu'il intro­
duirait dans le pacte une clause réservataire stipulant que le
Gouvernement soviétique ne serait tenu, aux termes dudit pacte, à
prêter aucune sorte d'assistance dirigée directement ou indirectement
contre l'Allemagne.
Staline l'avait d'ailleurs promis.

' Ministre des Affaires Étrangères de Lituanie.


COOPERATIONS 203
Sans cette clause réservataire, le Gouvernement soviétique, ainsi
qu'il avait été souligné antérieurement, commettrait une violation fla­
grante du Pacte de non-agression conclu avec l'Allemagne. Il ne suffi­
rait pas, qui plus est, de se contenter de mentionner ladite clause réser­
vataire d'une façon tacite ou confidentielle.
Au contraire, nous étions obligés d'insister pour qu'elle fût stipulée
formellement et de façon telle qu'elle ne pût échapper à l'attention du
public.
Faute de quoi, une impression très fâcheuse serait produite sur le
public et un pareil acte serait de nature à ébranler la confiance de l 'opi­
nion publique allemande dans l'efficacité des nouveaux accords ger­
mano-russes.
Veuillez saisir cette occasion pour vous renseigner sur les autres
détails relatifs à l'état des négociations russo-turques et découvrir les
dispositions dont les deux Gouvernements ont l'intention de convenir
au sujet de la question des Détroits.
Rendre compte par télégramme.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU REICH

Note :

J'ai informé cette après-midi, par téléphone, le comte Schulenburg


du contenu de ces instructions. La transmission fut excellente.
Le comte Schulenburg m'a dit qu'il venait justement de quitter
Molotov, lequel lui avait déclaré qu'il n'avait eu aucun entretien avec la
délégation turque depuis dimanche.
Il était donc probable que notre avertissement était arrivé à temps.
Je répondis au comte Schulenburg qu'il n'y avait néanmoins pas de
temps à perdre, étant donné qu'il s'agissait d'une question d'importance
capitale et que les informations parvenues à Berlin indiquaient que
l'état des négociations était assez avancé.
En conséquence, le comte Schulenburg doit rappeler Molotov ce
matin au téléphone.
204 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 43

Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères (oct. 1939), men­


tion manuscrite.

Aide-mémoire pour mes entretiens de Moscou.

1) Le traité du 19 août relatif au crédit et au commerce, ne peut être


modifié par aucune des deux parties contractantes.
Toutefois, il faudrait essayer d'obtenir, à notre profit, une accéléra­
tion de la fourniture de matières premières ( 180 millions de RM).

2) Ma principale tâche au cours des négociations consistera à


découvrir si , en dehors du traité du 19 août 1939, la Russie aurait à la
fois la possibilité et le désir d'intervenir en vue de compenser la perte
des importations maritimes, et jusqu'à quel point elle serait en mesure
de le faire. Les services militaires et civils m'ont remis un bordereau de
demandes s'élevant à 70 millions de marks de fournitures complémen­
taires immédiates (pièce jointe N° 153). Les demandes que je présen­
terai à Moscou dépasseront de beaucoup les chiffres de ce bordereau,
étant donné que les besoins militaires de l'Allemagne sont plusieurs
fois supérieurs aux chiffres de base adoptés par les Départements en
vue des négociations (cf. pièce jointe N° 258). Cependant, la modestie
relative des demandes présentées par les Départements montre à quel
faible niveau est évaluée la capacité actuelle de la Russie en ce qui
concerne la fourniture de matériel de guerre.
Les causes en sont l'insuffisanc� des moyens de transports, de l'or­
ganisation, des méthodes de production, etc.

3) Le plan susceptible d'être soumis aux Russes pourràit être le sui­


vant : outre les quantités prévues par le traité du 19 août 1939, l'Union
Soviétique nous fournira pour ... millions de matières premières, pro­
venant à la fois de la production russe elle-même et des achats effec­
tués par la Russie à des États neutres.
Les prestations allemandes correspondant à la fourniture de ces
matières premières pourraient ne pas suivre aussitôt, mais seraient
COOPERATIONS 205

effectuées sous forme d'un programme de fournitures et d'investisse­


ments s'étendant sur une période d'environ cinq ans.
D'ici là, à l'effet de faire face à nos obligations découlant des four­
nitures de matières premières en provenance de Russie, nous pren­
drions nos dispositions en vue d'installer des usines en Russie, corréla­
tivement à un programme de grande envergure à établir d'un commun
accord (cf. Pièce jointe 353).

4) Dans le cadre des négociations purement économiques, les diffi­


cultés qui existent actuellement en Russie ne peuvent être surmontées,
d'autant moins que nous exigeons des Russes des prestations antici-
pées.
Une conclusion positive ne peut vraiment être envisagée que si une
ligne de conduite adéquate est tracée par les plus hautes autorités
russes, en harmonie avec leur attitude politique à notre endroit.
À cet égard, ces négociations constitueront un critérium établissant
si et jusqu'à quel point Staline est disposé à tirer des conséquences pra­
tiques de la nouvelle orientation politique.

Les fournitures de matières premières que nous demandons ne peu­


vent être effectuées, étant donné la situation précaire de la Russie en
matière d'approvisionnements courants, qu'aux dépens de la consom­
mation des Russes eux-mêmes.

5) Selon le résultat de mes entretiens, il pourra être nécessaire que


la question du programme de matières premières soit reprise de nou­
veau , du point de vue strictement politique, par un personnage compé­
tent.
Au cours des entretiens de Moscou, il conviendrait en outre de s'as­
surer dans quelle mesure les importations effectuées jusqu'ici en prove­
nance de l'Iran, de l'Afghanistan, de la Mandchourie et du Japon pour­
ront transiter par la Russie.

SCHNURRE
206 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 44

Le Ministre d 'Allemagne en Finlande (Blücher) au Ministère alle­


mand des Affaires Étrangères.
Télégramme
Très urgent.
N ° 287 du 10 octobre .
Helsinki, le 10 octobre 1939,
9 h 30 du soir.
Reçu le 10 octobre 1939,
minuit

Il y a toute apparence que si la Russie ne consent pas à limiter ses


prétentions aux îles du golfe de Finlande, la Finlande offrira une résis­
tance armée. Les répercussions sur notre économie de guerre seraient
graves. Cela signifierait l'arrêt non seulement des exportations de la
Finlande vers l'Allemagne de denrées alimentaires et de bois de
construction, mais aussi du cuivre et du molybdène indispensables.
C'est pourquoi , je vous suggère d'intercéder auprès du
Gouvernement russe afin que ses prétentions se bornent à la revendica­
tion des îles.

BLÜCHER

DOCUMENT 45

Mémorandum du Secrétaire d'État du Ministère allemand des Affaires


Étrangères (Weizsiicker).

Affaire d'État N° 864. Berlin, le 1 er novembre 1 939

Le Feld-Maréchal Gôring, le Grand Amiral Rader et le Général


d'Armée Keitel, m'ont déclaré sans s'être consultés au préalable que la
délégation russe à Berlin attendait beaucoup trop relativement à
l'examen et à l'acquisition du matériel de guerre allemand.
Le Général d'Armée Keitel m'a dit que, de l'avis du Führer, le maté-
COOPERATIONS 207

riel régulièrement délivré aux troupes pouvait être montré aux Russes ;
quant au montant des cessions, cela ne regardait que nous. Le matériel
à l'essai ou gardé secret pour d'autres motifs ne serait pas montré aux
Russes.

WEIZSACKER

DOCUMENT 46

Mémorandum du Secrétaire d'État


du Ministère allemand des Affaires Étrangères (Weizsiicker).

Affaire d'État N° 949.


Berlin, le 5 décembre 1939

Le Général d'Armée Keitel m'a téléphoné aujourd'hui pour m'in­


former des faits suivants :
Des accrochages avaient eu lieu récemment, à diverses reprises, aux
confins de la Russie et du Gouvernement Général, auxquels !'Armée
avait également pris part.
Le refoulement de Juifs en territoire russe, en particulier, ne s'était
pas déroulé aussi calmement qu'il avait été prévu.
Pratiquement, les opérations consistaient, par exemple, à choisir un
endroit tranquille dans les bois, d'où un millier de Juifs étaient refoulés
au-delà de la frontière russe.
Ils revenaient, à quinze kilomètres de là, accompagnés de l'officier
russe qui essayait d 'obliger les Allemands à laisser rentrer le groupe.
Étant donné qu'il s'agissait d'une question de politique étrangère, le
Commandement Suprême de !'Armée n'avait pas qualité pour adresser
des instructions au Gouverneur Général.
Le Capitaine Bürkner, de !'Armée de Mer, se mettait en rapport avec
le fonctionnaire compétent du Ministère des Affaires Étrangères.
Le Général d'Armée Keitel me demandait de prendre toutes dispo­
sitions nécessaires pour que cet entretien eût une issue favorable.

WEIZSACKER
208 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 47
Mémorandum du Secrétaire d'État du Ministère allemand des Affaires
Étrangères ( Weizsiicker)

Affaire d'État N° 950. Berlin, le 5 décembre 1939

Le Général d'Armée Keitel m'a appelé aujourd'hui au téléphone


pour m'informer que les bordereaux de commandes russes relatifs à la
livraison de matériel allemand prenaient des proportions de plus en
plus volumineuses et déraisonnables. Les négociations avec les Russes
deviendraient, en conséquence, de plus en plus difficiles. Les Russes,
par exemple , demandaient des machines-outils pour la fabrication de
munitions alors que le Commandement Suprême de l'Armée ne pouvait
pas toujours se procurer, à ce stade de la guerre, celles qui lui étaient
indispensables. On pouvait en dire autant en ce qui regardait les four­
nitures de matériel de guerre pour l'Air et la Marine .
Je confirmai au Général d'Armée Keitel que le Ministère des
Affaires Étrangères, de son côté, s'efforçait de mettre un frein aux exi­
gences russes. Nous n'étions pas encore définitivement fixés sur la
question de savoir si nous agirions à Moscou ou bien ici même , par le
canal de l'ambassadeur de Russie . Le Ministre des Affaires Étrangères
du Reich , lui aussi, devait être désormais tenu au courant .
En conclusion , le Général d'Armée Keitel, déclara qu'il avait l'in­
tention, soit par l'intermédiaire du Général Thomas, soit en intervenant
personnellement, de provoquer une rencontre, si c'était nécessaire .
WEIZSACKER
DOCUMENT 48
Le Secrétaire d'État aux Affaires Étrangères (Weizsacker) à l'ambas­
sadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme
N° 1003.
Berlin, le 6 décembre 1939
Complément de l'instruction Pol. VI 265 1 , Article II
En complément de l'instruction télégraphique du 2 décembre, la
présente instruction complémentaire a été adressée aujourd'hui à toutes
les Missions importantes. Au cours de vos entretiens relatifs au conflit
COOPERATIONS 209

russo-finlandais, vous êtes prié de tirer parti des observations sui­


vantes : il y a quelques semaines encore, la Finlande était sur Je point
d'aboutir à un arrangement avec la Russie, lequel aurait pu être réalisé
si la Finlande avait pratiqué une politique de sagesse. Un appel à la
Société des Nations de la part du Gouvernement finlandais constitue le
moyen Je moins propre à dénouer la crise.
Il est indubitable que c'est l'influence exercée par la Grande­
Bretagne sur le Gouvernement finlandais, en partie par l'intermédiaire
des capitales scandinaves, qui a amené Je Gouvernement finlandais à
rejeter les propositions russes et, partant, fait éclater le présent conflit.
La culpabilité anglaise dans le conflit russo-finlandais devra être par­
ticulièrement soulignée.
L'Allemagne n'a rien à voir dans ces événements.
Pendant vos entretiens, il conviendra de témoigner de la sympathie
pour le point de vue soviétique, et de vous abstenir de toute manifesta­
tion de sympathie pour le point de vue finlandais.
Fin de l'instruction télégraphique.
WEIZSACKER

DOCUMENT 49
Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères
Secret d'État.
W 1 027/40 g Ils.
Mémorandum concernant l'Accord commercial germano-sovié­
tique du 1 1 février 1 940.

L'accord est fondé sur la correspondance mentionnée dans le


Préambule, échangée le 28 septembre 1 939 entre le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich et M. Molotov, Président du Conseil des
Commissaires du Peuple.
L'Accord constitue le premier grand pas vers la réalisation du pro­
gramme économique envisagé par les deux parties et sera suivi de nou­
velles démarches.
2 10 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

1) L'Accord s'étend sur une période de 27 mois, c'est-à-dire que les


prestations soviétiques qui doivent être effectuées d'ici 18 mois, seront
à leur tour compensées par des prestations allemandes dans un délai de
27 mois.
Le point le plus délicat de la correspondance échangée le 28 sep­
tembre 1939, à savoir celui portant sur le fait que les fournitures sovié­
tiques de matières premières devraient être compensées par la
livraison de fournitures industrielles allemandes s'étendant sur une
période plus longue, est donc ainsi réglé, conformément à nos désirs.
Ce résultat n'a pu être atteint sans une lutte opiniâtre : c'est seule­
ment le message personnel du Ministre des Affaires Étrangères du
Reich à Staline qui a déterminé le règlement final. La stipulation rela­
tive aux 18 et 27 mois représente un compromis, étant donné qu'à inter­
valles fixes, à savoir tous les six mois, les délivrances mutuelles de
marchandises devront s'équilibrer dans la proportion déterminée. Si cet
équilibre n'est pas réalisé, c'est-à-dire, en particulier, si les quantités
fournies par l'Allemagne sont proportionnellement inférieures à celles
fournies par les Soviets aux termes de l'Accord, l'autre Partie sera
fondée à suspendre temporairement la livraison de ses fournitures, jus­
qu'à ce que la proportion déterminée soit rétablie. Cette stipulation est
fâcheuse, mais il ne nous a pas été possible de l'écarter, étant donné que
Staline lui-même a défendu ce point de vue au cours des ultimes
conversations.

2) Les fournitures soviétiques.


Aux termes de l'Accord, l'Union Soviétique doit, au cours des 12
premiers mois, livrer une quantité de matières premières correspondant
à un montant approximatif de 500 millions de RM. En outre, les
Soviets doivent, au cours de la même période, et en vertu des disposi­
tions de l'accord de crédit du 19 août 1939, livrer une quantité de
matières premières correspondant à un montant approximatif de
100 millions de Reichsmarks.
Les matières premières essentielles sont les suivantes : un million
de tonnes comportant du grain pour le bétail et des légumes, correspon­
dant à un montant de 120 millions de Reichsmarks ; 900 000 tonnes
d'huile minérale correspondant à un montant approximatif de 115 mil-
COOPERATIONS 211

lions de Reichsmarks ; 1 00 000 tonnes de coton correspondant à un


montant approximatif de 90 millions de Reichsmarks ; 500 000 tonnes
de phosphates ; 1 90 000 tonnes de minerai de chrome ; 500 000 tonnes
de minerai de fer ; 300 000 tonnes de ferraille et de fonte brute ;
2400 kg de platine ; minerai de manganèse, métaux , bois de charpente
et un grand nombre d'autres matières premières.
Il faut également ajouter à cela les exportations soviétiques vers le
Protectorat [de Bohème-Moravie] , qui ne sont pas prévues dans
l'Accord et correspondent à un montant d'environ 50 millions de
Reichsmarks, de sorte que le montant net des fournitures de marchan­
dises en provenance de l'Union Soviétique s'élève à un total de 650 mil­
lions de Reichsmarks pour la première année du traité.
En outre, il y a encore de sérieux avantages sur la base de la corres­
pondance du 28 septembre 1 939.
L'Union Soviétique nous a accordé le droit de transit dans les deux
sens pour la Roumanie, l'Iran et l'Afghanistan et les pays d'Extrême­
Orient, ce qui présente un intérêt particulier du fait des achats alle­
mands de graines de soja au Mandchoukouo. Les tarifs de transport du
Chemin de fer Transsibérien ont été réduits de 50 % pour les graines de
soja. Les frais de transport en transit seront réglés par un système de
« clearing » et s'élèveront à un montant approximatif de 100 millions
de Reichsmarks.
En tenant compte de certains autres postes (comptes créditeurs de
« clearing » résultant de l'achat de matières premières par l'Union
Soviétique dans des États tiers), on peut admettre que les fournitures et
prestations soviétiques atteindront un montant total d'environ 800 mil­
lions de Reichsmarks au cours des douze premiers mois.

3) Jusqu'ici, une fraction seulement des fournitures soviétiques a été


déterminée pour la deuxième année du traité.
Au cours des six premiers mois de la deuxième année du traité,
l'Union Soviétique livrera à l'Allemagne des matières premières de
même nature que celles livrées au cours de la première année du traité
et pour un montant de 230 millions de Reichsmarks.
Il est envisagé de reprendre les négociations avant l'expiration de la
première année du traité et de déterminer les quantités de marchandises
212 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

devant faire l'objet des échanges au cours de la deuxième année du


traité et même d'en augmenter le volume par rapport à la première
année.

4) Les livraisons allemandes portent sur des produits industriels,


des installations et des procédés de fabrication industriels et du maté­
riel de guerre. Les livraisons soviétiques des douze premiers mois de la
seconde année du traité (du 13' au 18• mois) devront avoir été compen­
sées par l'Allemagne en douze mois (du 16• au 27• mois).
Parmi les fournitures livrées par les Soviets au cours des dix-huit
premiers mois figurent 11000 tonnes de cuivre, 3 000 tonnes de nickel,
950 tonnes d'étain, 500 tonnes de molybdène, 500 tonnes de wolfram,
40 tonnes de cobalt.
Ces livraisons de métaux sont destinées à permettre l'exécution des
livraisons allemandes à l'Union Soviétique.
Comme ces métaux ne sont pas immédiatement disponibles en
Allemagne et ne seront pas livrés avant l'entrée en vigueur du traité, il
sera nécessaire de doubler le cap de la période initiale en prélevant des
métaux sur nos propres stocks pour exécuter les livraisons allemandes
à l'Union Soviétique et de les remplacer par des métaux provenant des
livraisons soviétiques. Tout autre arrangement, comme par exemple
une demande de livraison préalable de métaux, ne pourrait pas être
mené à bien.
En outre, l'Union Soviétique a déclaré être disposée à procéder pour
notre compte à des achats de métaux et de matières premières dans des
États tiers.
Jusqu'à quel point cette promesse pourra-t-elle être réalisée par
suite de l'intensification des contre-mesures anglaises, il n'est pas pos­
sible d'en juger à l'heure actuelle.
Étant donné que Staline en personne a promis à diverses reprises
une aide généreuse à cet égard, on peut s'attendre à tous les efforts de
la part de l'Union Soviétique.

6) Les négociations ont été difficiles et ont traîné en longueur. Il y


avait à cela des raisons d'ordre matériel et psychologique. Il n'est pas
douteux que l'Union Soviétique a promis de livrer beaucoup plus de
COOPERATIONS 213

marchandises qu'il n'était justifiable du simple point de vue écono­


mique, et elle doit effectuer ces livraisons à l'Allemagne en partie aux
dépens de ses propres approvisionnements.
D'autre part, il est compréhensible que le Gouvernement soviétique
soit désireux de recevoir en échange les marchandises qui manquent à
l'Union Soviétique. Comme l'Union Soviétique n'importe aucune
denrée de consommation d'aucune sorte, ses desiderata concernent
exclusivement des produits manufacturés et du matériel de guerre.
Ainsi, il arrive souvent que les besoins soviétiques coïncident avec
les nécessités allemandes, comme c'est le cas, par exemple, pour des
machines-outils destinées à la fabrication des munitions d'artillerie. Il
n'a pas été facile de trouver un compromis entre les intérêts des deux
parties.
Du point de vue psychologique, l'éternelle méfiance des Russes
comptait autant que la crainte de prendre une responsabilité quel­
conque.
Et puis, M. Mikoyan, Commissaire du Peuple, fut obligé de sou­
mettre un grand nombre de questions à Staline lui-même, car son auto­
rité n'était pas suffisante.
En dépit de ces difficultés, le désir du Gouvernement soviétique de
venir en aide à l'Allemagne et, également, de lier solidement l'accord
politique aux questions économiques, devenait chaque jour plus évi­
dent.
Cet Accord signifie que la porte nous est grande ouverte vers l'Est.
Les achats de matières premières en provenance de l'Union Soviétique
et des pays limitrophes de l'Union Soviétique peuvent être encore
accrus dans des proportions considérables.
Toutefois, il est essentiel que l'Allemagne tienne ses engagements
dans la mesure prévue. Étant donné leur importance, cela demandera
un effort spécial.
Si nous réussissons à étendre et à développer nos exportations vers
l'Est dans la mesure prévue, les effets du blocus anglais seront affaiblis
de manière décisive par l'arrivée de matières premières.

Berlin, le 26 février 1940


SCHNURRE
214 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 50

L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère


allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
Secret.
N° 687 du 13 avril.
Moscou, le 13 avril 1940,
10 h 31 du soir
Reçu le 14 avril 1940,
5 h 20 du matin

Après m'avoir demandé aujourd'hui d'aller le voir, Molotov a mis


sur le tapis la question suivante :
Des rumeurs persistantes circulent actuellement un peu partout
selon lesquelles l'Allemagne serait bientôt contrainte d'englober la
Suède dans le cadre de ses opérations de Scandinavie, en particulier
dans le dessein de faire passer un plus grand nombre de troupes en
Norvège.
Molotov ajouta que, à son sens, l'Allemagne et plus encore l'Union
Soviétique avaient un intérêt vital à préserver la neutralité de la Suède.
Il me demanda quelle était la part de vérité dans ces rumeurs. En pre­
mier lieu, je me référai aux déclarations que je lui avais faites le 9 avril,
aux termes desquelles nos opérations ne s'étendraient pas à la Suède,
ni à la Finlande, et ajoutai que je n'avais pas le moindre motif de soup­
çonner que nous eümes des plans visant le territoire suédois.
Néanmoins, je transmettrais sa demande à Berlin.
En conclusion, Molotov déclara que le Gouvernement soviétique
avait le plus grand intérêt à préserver la neutralité de la Suède, que sa
violation serait vue d'un mauvais œil par le Gouvernement soviétique
et qu'il espérait que la Suède ne serait pas englobée dans le cadre de nos
opérations militaires, si cette éventualité pouvait toutefois être évitée .
Demande instructions par télégramme.
SCHULENBURG
COOPERATIONS 215

DOCUMENT S I

Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur


d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme
Urgent sans délai.
Secret.
N° 636.
Berlin, le 15 avril 1940.
Référence : votre télégramme N° 687.
Je vous demande d'expliquer à M. Molotov notre attitude l'égard de
la Suède de la façon suivante :
Nous partageons entièrement les vues du Gouvernement soviétique
selon lesquelles la préservation de la neutralité de la Suède correspond
aux intérêts à la fois allemands et soviétiques. Ainsi que vous le lui
avez déjà déclaré en lui transmettant notre Mémorandum du 9 avril et
réitéré au cours de l'entretien du 13 avril, il n'entre pas dans nos inten­
tions d'étendre nos opérations militaires, dans le Nord, au territoire de
la Suède.
Au contraire, nous sommes déterminés à respecter inconditionnel­
lement la neutralité de la Suède, tant que la Suède observera en retour
une stricte neutralité et ne soutiendra pas les puissances occidentales.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU REICH

DOCUMENT 52
L'ambassadeur allemand en URSS (Schulenburg)
au Ministère des Affaires Étrangères allemand
Télégramme
Très urgent. N° 874 du 10 mai Moscou, 10 mai 1940,6 heures du soir
Référence : instructions du 7 mai
Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich.
J'ai rencontré Molotov ; instruction transmise. Molotov a apprécié
les nouvelles, il a ajouté qu'il comprenait que l'Allemagne devait se
protéger contre une attaque anglo-française. Il ne doutait pas de notre
succès.
SCHULENBURG
216 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 53
Le Ministère allemand des Affaires Étrangères au Délégué auprès du
Protecteur du Reich en Bohême-Moravie

Urgent sans délai. Confidentiel. Pol. V 158 lg. Berlin, le 8 juin 1940
Concerne : Visite attendue de l'hetman Skoropadsky au Protecteur du
Reich. Référence : Votre compte rendu du 27 mai 1940. 5769/D.
POL.5 . 1

Eu égard aux relations germano-soviétiques, il semble opportun


d'éviter tout ce qui serait susceptible d'éveiller la méfianée du
Gouvernement soviétique dans la question de l'Ukraine. En consé­
quence, le ministre des Affaires Étrangères attache de l'importance à ce
que les organisations ukrainiennes dans le cadre de la Grande
Allemagne n'exercent pas d'activité politique.
Cette remarque s'applique également à l'ancien hetman
Skoropadsky et à son Mouvement. S'il est vrai que l'influence du mou­
vement dirigé par l'hetman a décliné, ces temps-ci , au profit de
l'Organisation Nationale Ukrainienne (UNO), qui était soutenue par
les autorités allemandes qualifiées du Protectorat, il n'en reste pas
moins que l'hetman dispose encore actuellement de nombreux partisans
en dehors d'Allemagne, en particulier aux États-Unis et au Canada, où
plusieurs milliers d'Ukrainiens lui ont prêté serment d'allégeance et
reconnaissent sa famille comme la dynastie héréditaire.
Le Ministère des Affaires Étrangères et la Gestapo sont en contact
permanent avec l'hetman , qui a toujours observé une attitude loyale à
l'égard de l'Allemagne . En vue de lui assurer ainsi qu'à sa famille, un
revenu en rapport avec sa position , une allocation considérable lui est
versée régulièrement par le Ministère des Affaires Étrangères en plus
de la pension mensuelle stipulée en 1928 par l'ancien Président du
Reich, le Feld-Maréchal Von Hindenburg. Malheureusement, nos rap­
ports se sont envenimés récemment, car l'hetman, âgé de 73 ans, consi­
dère évidemment qu'il est de son devoir le plus sacré de se livrer à des
attaques et de jeter la suspicion sur les autres groupements ukrainiens,
en particulier sur l'UNO sus-mentionnée2 •
Pour ordre :v. RINTELEN
1
Mention manuscrite.
2
Les mots en italique étaient biffés dans le projet.
COOPERATIONS 217

DOCUMENT 54
Le Secrétaire d'État aux Affaires Étrangères (Weizsiicker) à l'ambas­
sadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
Télégramme
Rigoureusement secret. N° 1003 du 13 juin.
Berlin, le 14 juin 1940, 8 h 45 du soir
Reçu à Moscou le 14 juin 1940, 11 h30 du soir

Pour le Chef de Mission ou son représentant personnellement. À


déchiffrer par le Chef de Poste. À considérer comme confidentiel.
Nous tenons d'une source rigoureusement secrète que vous
connaissez que Mme Kollontay, Ministre des Soviets à Stockholm, a
déclaré récemment au Ministre de Belgique en Suède qu'il était de l'in­
térêt commun des puissances européennes de s'opposer à l'impéria­
lisme allemand. Il était devenu évident que la menace allemande était
beaucoup plus grave qu'on ne l'avait supposé.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich vous demande, si l'oc­
casion s'en présente et sans révéler la source, de discuter discrètement
avec M.Molotov de l'attitude germanophobe de M"" Kollontay.
WEIZSÀCKER

DOCUMENT 55
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères.
Télégramme
Très urgent.
N° 1233 du 25 juin.
Moscou, le 26 juin 1940, 0 h 59
Arrivé le 26 juin 1940, 12 h 25 du soir
Référence : votre télégramme N° 1074 du 25.
Pour le Ministre du Reich personnellement.

Instructions transmises à 9 heures du soir dans le bureau de


Molotov. Molotov a exprimé ses remerciements pour l'attitude compré­
hensive du Gouvernement allemand et son empressement à appuyer
l'Union Soviétique dans la satisfaction de ses revendications. Molotov
2 18 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

a déclaré que le Gouvernement Soviétique désirait lui aussi une évolu­


tion pacifique, mais il a souligné à diverses reprises le fait que la ques­
tion était particulièrement urgente et ne pouvait être de nouveau dif­
férée.
Je suggérai à Molotov que si les Soviets renonçaient à la Bucovine,
qui n'a, d'ailleurs , jamais appartenu à la Russie tsariste , une solution
pacifique en serait grandement facilitée.
Molotov riposta en disant que la Bucovine était la dernière portion
qui manquait à une Ukraine unifiée et que, pour cette raison, le
Gouvernement soviétique était obligé d'attacher de l'importance au
règlement simultané de cette question et de la question de la
Bessarabie.
Quoi qu'il en soit, j'ai eu l'impression que Molotov n'a pas entière­
ment écarté l'éventualité d'une renonciation à la Bucovine, au cours des
négociations avec la Roumanie.
Molotov a déclaré que nos desiderata relatifs aux Volksdeutsche
pouvaient certainement être satisfaits d'une façon analogue à l'arran­
gement intervenu en Pologne.
Molotov m'a promis de regarder d'un œil trèsfavorable nos intérêts
économiques en Roumanie.
En conclusion, Molotov a déclaré qu'il rendrait compte du point de
vue allemand à son Gouvernement et qu'il m'informerait le plus tôt pos­
sible de son attitude. Molotov a ajouté que , jusqu'ici , la question n'avait
pas été discutée ni à Moscou, ni à Bucarest.
Il déclare encore que le Gouvernement Soviétique était simplement
désireux de défendre ses propres intérêts sans avoir l'intention d'encou­
rager d'autres États (Hongrie , Bulgarie) à présenter des revendications
à la Roumanie.

SCHULENBURG
UN CERTAIN ÉTÉ 1940

DOCUMENT 56
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent.
N ° 1236 du 26 juin.
Moscou, le 26 juin 1 940

Référence : mon télégramme N° 1 233 du 25 juin.

Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich personnellement.

Molotov m'a fait appeler cet après-midi pour me déclarer que le


Gouvernement soviétique, se fondant sur l'entretien qu'il avait eu hier
avec moi , avait décidé de limiter ses prétentions à la partie septentrio­
nale de la Bucovine et à la Ville de Czernowitz. Selon le point de vue
soviétique, la frontière pourrait partir du Mont Kniatiasa, point le plus
méridional de l'Ukraine soviétique occidentale, longer à l'est la
Suezava, puis s'infléchir au nord-est jusqu'à Hertza sur le Pruth, les
Soviets obtenant une liaison directe par chemin de fer de la Bessarabie
à Lemberg via Czernowitz.
Molotov ajouta que le Gouvernement soviétique comptait sur
l'Allemagne pour appuyer les prétentions soviétiques.
Comme je faisais remarquer qu'une solution pacifique pourrait être
plus aisément atteinte si le Gouvernement soviétique rendait à la
Banque Nationale roumaine sa réserve d'or, qui avait été transférée à
Moscou pour des raisons de sécurité pendant la première guerre mon-
220 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

diale, Molotov déclara qu'il ne pouvait absolument pas être question de


cela, la Roumanie ayant assez longtemps exploité la Bessarabie.
Relativement à la façon dont il conviendra de traiter par la suite
cette question, Molotov suggère la procédure suivante :
Le Gouvernement soviétique présentera ses revendications au
Ministre de Roumanie à Moscou au cours des jours suivants ; il attend
du Gouvernement du Reich allemand que celui-ci effectue en même
temps une démarche pressante auprès du Gouvernement roumain à
Bucarest pour l'inviter à satisfaire les revendications soviétiques, faute
de quoi la guerre deviendrait inévitable. Molotov a promis de m'in­
former dès qu'il aurait parlé au Ministre de Roumanie. En ce qui
concerne l'attitude du Gouvernement roumain à l'égard du nouveau
Ministre soviétique, Molotov a paru contrarié, soulignant que le
Ministre n'avait pas encore été invité une seule fois à présenter ses
lettres de créance, bien que le délai habituel fût expiré.
SCHULENBURG
N.B. Le Général Kostring a été informé.

DOCUMENT 57
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich au Ministère allemand
des Affaires Étrangères

Message téléphonique adressé du train spécial


au Ministre Schmidt
Secret
Le 27 juin 1940,
10h 30 du matin

Les présentes instructions devront être transmises par téléphone et


en clair au Ministre Fabricius , à Bucarest :
« Vous êtes prié d'appeler immédiatement au téléphone le
Ministre des Affaires Étrangères à Bucarest et de lui transmettre
l'information suivante :
Le Gouvernement soviétique nous a informés qu'il avait
demandé au Gouvernement roumain la cession de la Bessarabie
et de la partie septentrionale de la Bucovine. En vue d'éviter la
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 221

guerre entre la Roumanie et l'Union Soviétique, nous ne pouvons


qu 'inviter le Gouvernement roumain à souscrire à la demande du
Gouvernement soviétique.
Prière de répondre par télégramme. »
Fin des instructions pour Bucarest.

RIBBENTROP

DOCUMENT 58
Téléphoné au Conseiller de Légation Stelzer
1 1 heures du matin
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Secrétaire
d'État aux Affaires Étrangères (Weizsiicker)

N ° A/31 92/40
Moscou, le 1 1 juillet 1 940

L'intense activité diplomatique déployée par l'Union Soviétique au


cours des dernières semaines est naturellement l'objet essentiel des dis­
cussions parmi les membres du Corps Diplomatique à Moscou.
Plusieurs points ne sont pas encore entièrement éclaircis, en particulier
la question de savoir pourquoi l'Union Soviétique est passée à l'action
en ce moment précis, ou se prépare, dit-on, à passer à l'action contre un
certain nombre de pays.
La plupart de mes collègues sont d'avis que les Soviets, qui sont tou­
jours très bien renseignés, savent, ou du moins affectent de savoir, que
la fin de la guerre est imminente.
Relativement à l'action entreprise contre la Roumanie, le fait que
l'Union Soviétique ait également revendiqué la partie septentrionale de
la Bucovine a provoqué ici une surprise générale. II n'avait jamais été
fait de déclaration au sujet de revendications soviétiques sur cette
région. Comme on sait, le Gouvernement soviétique a justifié ses
revendications en se fondant sur le fait que la Bucovine renferme une
population ukrainienne. Cet argument ne vaut que pour la partie sep­
tentrionale du pays et l'Union Soviétique s'est finalement contentée de
ce morceau.
222 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Je ne puis m'empêcher de penser que ce sont les milieux ukrainiens


du Kremlin qui ont soutenu et fait aboutir les revendications relatives à
la cession de la Bucovine septentrionale. En plusieurs occasions,
comme par exemple au cours des négociations relatives à la frontière
germano-soviétique en Pologne, l'Ukraine a manifestement exercé une
très forte pression sur le Kremlin.
M. Staline m'avait déclaré personnellement à cette époque qu'il était
disposé à faire des concessions au Nord de la ligne de démarcation, à
l'endroit où elle traverse la Russie Blanche, mais que cela n'était pas
possible dans la région méridionale, de peuplement ukrainien. En
conséquence, la cession de la ville de Sinyava, à laquelle nous tenions
beaucoup, a été refusée par le Gouvernement soviétique, après avoir été
acceptée. Il n'a pas encore été possible de déterminer d'où cette forte
influence ukrainienne tire son origine. On ne connaît pas d'Ukrainien
particulièrement influent dans l'entourage immédiat des chefs du
Kremlin.
On pourrait peut-être trouver un indice dans le fait que Staline, me
parlant un jour du jeune Pavlov (actuellement à l'ambassade de l'URSS
à Berlin), enfant chéri de MM. Staline et Molotov, l'appela : « notre
petit Ukrainien » .
Toute l'attention, du point de vue politique, se concentre maintenant
à Moscou sur les événements des États Baltes et sur ce qui se passera
à propos de la Turquie et de l'Iran. Beaucoup de gens croient que les
trois États Baltes seront transformés en entités placées sous la dépen­
dance totale de Moscou, c'est-à-dire rattachés à l'Union Soviétique. Les
légations à Moscou des trois États Baltes s'attendent à être entièrement
dissoutes et à disparaître à très bref délai. On pense généralement que
le Gouvernement soviétique exigera le rappel de toutes les missions
étrangères à Kaunas, Riga et Reval. L'effervescence parmi les
Lituaniens, Lettons et Estoniens de Moscou est à son comble. Quoi
qu'il en soit, il convient d'attendre l'évolution de la situation.
Il n'est pas douteux que tout cela vaut également pour la Turquie et
l'Iran. Leurs deux ambassadeurs à Moscou affirment que, ni à Moscou,
ni à Ankara, ni à Téhéran, aucune revendication n'a été présentée jus­
qu'à ce jour. Toutefois, il est certain que la situation est sérieuse. Je dois
ajouter que, du moins dans les milieux iraniens de Moscou, on éprouve
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 223

beaucoup de ressentiment contre nous à cause de la publication du


sixième Livre Blanc.
Les Iraniens croient que c'est le Livre Blanc qui a amené le
Gouvernement soviétique à engager une action contre l'Iran. Toutefois,
l'ambassadeur d'Iran à Moscou est trop intelligent pour ne pas se rendre
compte que les documents du Livre Blanc n'ont été qu'un prétexte pour
le Gouvernement soviétique et que Moscou en aurait tout simplement
trouvé un autre si celui-là ne s'était pas présenté à ce moment.
Un détail intéressant pour finir :
L'ambassadeur de Turquie à Moscou raconte actuellement à ses
amis diplomates qu'il a reçu un télégramme en clair, et il le met même
sous leurs yeux, de Saradjoglou, daté du 6 juillet, dans lequel celui-ci
dément avoir eu un entretien avec Massigli1 et se réfère à ce propos aux
déclarations qu'il a adressées par télégramme à ce sujet. Et l'ambassa­
deur de Turquie de déclarer intentionnellement tout d'une haleine qu'il
est vraiment fâcheux que son entretien avec Steinhardt2 , ambassadeur
des États-Unis, ait été dévoilé du même coup.

COMTE VON DER SCHULENBURG

DOCUMENT 59
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères.

Très urgent - Secret


N° 1 364 du 13 juillet
Moscou, le 1 3 juillet 1 940, 9 h 1 5 du soir
Reçu le 14 juillet 1 940, 9 h 1 5 du matin

Molotov m'a informé aujourd'hui que Cripps, l'ambassadeur de


Grande-Bretagne à Moscou a été reçu il y a quelques jours par Staline
à la demande du Gouvernement britannique. Suivant les instructions de
Staline, Molotov m'a remis un mémorandum au sujet de cette conver­
sation.
Cripps s'est informé de l'attitude du Gouvernement soviétique rela­
tivement aux questions suivantes :
224 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

1) le Gouvernement britannique est convaincu que l 'Allemagne


vise à l'hégémonie en Europe et veut absorber tous les pays européens.
Cela est dangereux aussi bien pour l'Union Soviétique que pour
l'Angleterre. En conséquence , les deux pays devraient s'entendre sur
une politique commune d'auto-protection contre l'Allemagne et sur le
rétablissement de l'équilibre des forces en Europe.
2) Indépendamment de cela, l'Angleterre aimerait faire du com­
merce avec l'Union Soviétique, sous réserve que les exportations
anglaises ne soient pas revendues à l'Allemagne.
3) Le Gouvernement britannique est d'avis que l'unification et la
direction des pays des Balkans en vue du maintien du statu quo incom­
bent à juste titre à l'Union Soviétique. Dans les circonstances présentes,
cette importante mission ne peut être exécutée que par l'Union
Soviétique.
4) Le Gouvernement britannique sait que l'Union Soviétique n'est
pas satisfaite du régime des Détroits et de la Mer Noire. Cripps était
d'avis que les intérêts de l'Union Soviétique dans les Détroits devaient
être sauvegardés.
Staline aurait répondu ce qui suit :
1) Le Gouvernement soviétique est, naturellement, très intéressé
par les événements qui se déroulent actuellement en Europe , mais il
(Staline) estime qu'il n'existe aucun danger de voir un pays quelconque
s'assurer l'hégémonie en Europe et encore moins de voir l'Europe
absorbée par l'Allemagne. Staline a observé la politique de l'Allemagne
et il connaît bien plusieurs dirigeants allemands. Il n'a découvert chez
eux aucun désir d'absorber des pays européens. Staline n'est pas d'avis
que les succès militaires de l'Allemagne menacent l'Union Soviétique
et les relations amicales de ce pays avec l'Allemagne. Ces relations ne
sont pas basées sur des circonstances passagères, mais sur les intérêts
nationaux fondamentaux des deux pays.
Le soi-disant équilibre des forces européennes a jusqu'ici opprimé,
non seulement l'Allemagne, mais aussi l'Union Soviétique.
En conséquence, l'Union Soviétique, prendra toutes mesures pour
empêcher le rétablissement de l'ancien équilibre européen.
2) L'Union Soviétique ne voit pas d'objection à faire du commerce
avec l'Angleterre, mais elle conteste le droit de l'Angleterre ou de tout
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 225

autre pays de s'immiscer dans les relations commerciales germano­


soviétiques. L'Union Soviétique exportera en Allemagne , conformé­
ment aux dispositions du traité, une partie des métaux non-ferreux
qu'elle achète à l'étranger, parce que l 'Allemagne a besoin de ces
métaux pour la fabrication du matériel de guerre qu'elle livre à l'Union
Soviétique.
Si l'Angleterre n'accepte pas ces conditions, le commerce entre
l'Angleterre et l'Union Soviétique est impossible.
3) Staline estime qu'aucune puissance n'a droit à un rôle exclusif
dans la consolidation et la direction des pays des Balkans. L'Union
Soviétique ne revendique pas non plus une telle mission, bien qu'elle
soit intéressée aux affaires des Balkans.
4) En ce qui concerne la Turquie , Staline déclare que l'Union
Soviétique est effectivement opposée à la juridiction exclusive de la
Turquie sur les Détroits et à ce que la Turquie impose ses conditions
dans la Mer Noire. Le Gouvernement turc n'ignore pas ce fait.

SCHULENBURG

DOCUMENT 60
MMémorandum du Ministre des Affaires Étrangères du Reich au sujet
de la réception de l'ambassadeur soviétique, M. Shkvarzev, à la date
du 6 août 1940

RM 2 1/40

J'ai reçu aujourd'hui l'ambassadeur de l'URSS , M. Shkvarzev, et je


lui ai fait de vives représentations au sujet de l'article publié à Riga
dans le journal Jaunakas Zinas en date du 5 courant et intitulé « Les
Communistes allemands contre le Diktat de Compiègne ». J'ai souligné
énergiquement qu'il s'agissait d'un article nettement provocateur à
l'égard de l'Allemagne. J'ajoutai que les attaques contre l'Allemagne
contenues dans cet article ne visaient pas au maintien de bonnes rela­
tions germano-russes, qui, en fin de compte , étaient désirées de part et
d'autre. Je poursuivis que le contenu et les insinuations de cet article ne
correspondaient ni à la lettre ni à l'esprit des Accords de Moscou et que
226 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

cet article était également en opposition absolue avec le désir, exprimé


récemment par le Führer et avant-hier par Molotov à Moscou, de ren­
forcer encore les relations amicales germano-russes. Je demandai à
l'ambassadeur d'informer immédiatement son Gouvernement de cet
entretien et de lui signifier que le Gouvernement du Reich estimait
opportun que de tels articles soient supprimés à l'avenir.
M. Shkvarzev ne fit aucun commentaire de l'article lui-même , mais
promit de rendre compte immédiatement de l'affaire à M. Molotov.
Pour servir de base à son rapport , il lui a été remis une copie de la
dépêche de l'Agence allemande d'informations contenant l'article.

RIBBENTROP

DOCUMENT 6 1
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassadeur
d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

Télégramme
N° 1565 du 30 août
Berlin, le 31 août 1940,
3 h 12 du matin
Reçu à Moscou le 3 1 août 1940,
10 heures du matin

Veuillez rendre visite à M. Molotov et l'informer verbalement des


conversations de Vienne et de l'arbitrage germano-italien dans l'affaire
hungaro-roumaine, à peu près sous la forme suivante : ainsi que
Molotov en a été informé antérieurement, les deux Gouvernements
roumain et hongrois ont , il y a un certain temps, sollicité les avis du
Führer et du Duce au sujet de la solution du problème de la révision ter­
ritoriale. Le Führer et le Duce ont, l'un et l'autre, vivement conseillé
aux deux parties, ainsi qu'au Gouvernement bulgare, de parvenir à un
accord aussi rapidement que possible par la voie de négociations
directes bilatérales.
Alors que les négociations bulgaro-roumaines aboutissaient relati­
vement vite à un accord de principe, et que nous pouvions maintenant
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 227
envisager la conclusion prochaine d'un accord formel, il devint récem­
ment de plus en plus évident que les négociations hungaro-roumaines
se heurtaient à de très grandes difficultés et qu'aucun progrès dans le
sens d'une conciliation des points de vue des deux parties ne pouvait
être discerné. Dernièrement, les relations entre la Hongrie et la
Roumanie, se gâtèrent à un tel point que l'éventualité de complications
militaires dut être envisagée sérieusement. En exécution des demandes
répétées, tant du Gouvernement hongrois que du Gouvernement rou­
main, le Gouvernement du Reich et le Gouvernement italien estimèrent
nécessaire, au cours de consultations personnelles répétées, d'in­
fluencer les deux parties en vue de hâter la réalisation d'un accord. À
cet effet, la réunion de Vienne fut décidée il y a quelques jours pour une
date très rapprochée. Étant donné que l'attitude des Roumains et des
Hongrois ne laissait aucune perspective d'aboutir à un accord par voie
de négociations directes, et étant donné que les deux parties deman­
daient l'arbitrage de l'Allemagne et de l'Italie, le Gouvernement du
Reich et le Gouvernement italien revinrent sur leurs objections anté­
rieures au sujet de cet arbitrage et assumèrent la tâche de régler le dif­
férend par voie d'arbitrage.
Le Gouvernement du Reich décida d'adopter cette procédure d'ac­
cord avec le Gouvernement italien, parce qu'il était évident qu'il n'exis­
tait pas d'autre perspective d'aboutir à une solution pacifique par n'im­
porte quel autre moyen, et parce que les deux puissances de l'Axe
avaient un intérêt fondamental au maintien de la paix et de l'ordre dans
ces territoires. Cet intérêt résulte, ainsi qu'il a toujours été entendu entre
nous-mêmes et le Gouvernement soviétique, avant tout du fait que
l'Allemagne et l'Italie ont d'étroits rapports avec l 'économie roumaine.
Ainsi, par exemple, l'extraction du pétrole roumain, son transport en
Allemagne, l'importation ininterrompue de blé roumain en Allemagne,
etc., prennent une importance de plus en plus vitale pour les puissances
de l'Axe.
Par suite, un conflit armé dans ces régions, quelle que fût sa cause,
n'aurait pu être toléré par l'Axe. Maintenant que le Gouvernement
soviétique avait réglé pacifiquement son différend avec la Roumanie et
que le problème roumano-bulgare était également proche de son règle­
ment, il était indispensable que le dernier problème territorial en sus-
228 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

pens n'entraînât pas un conflit armé. En raison de la situation géogra­


phique et ethnologique très complexe qui existait en Transylvanie, la
décision n'était pas aisée. Cependant , nous avons finalement trouvé,
pour sortir de ces difficultés, une solution basée sur une juste et impar­
tiale prise en considération de tous les intérêts en cause.
Par leur sentence arbitrale, qui a été acceptée sous réserves par les
deux parties, l'Allemagne et l'Italie ont maintenant assuré la paix qui
était menacée dans la région danubienne. Mais afin de prévenir une fois
pour toutes le retour de différends qui pourraient facilement surgir dans
des régions d'une telle complexité territoriale et ethnologique, les puis­
sances de l'Axe se sont engagées à garantir le territoire de la Roumanie
qui vient d'être définitivement pacifié.
Puisque la sentence arbitrale comportait nécessairement la cession
d'une portion considérable de territoire roumain, il était naturel que les
Roumains jugent nécessaire de pouvoir désormais considérer leur fron­
tière avec la Hongrie, et leur territoire en général , comme définitive­
ment garantis.
Étant donné que les revendications territoriales du Gouvernement
soviétique à l'égard de la Roumanie ont été réglées par la cession de la
Bessarabie, étant donné que les revendications de la Bulgarie sont
actuellement en voie d'être satisfaites, et étant donné que , du fait de la
sentence arbitrale , la Roumanie a obtenu sa frontière définitive avec la
Hongrie, il ne pouvait subsister, de ce point de vue , aucune objection à
l'octroi d'une telle garantie de la part des puissances de l'Axe.
Veuillez dire, en mon nom, à M.Molotov, qu'eu égard aux relations
amicales qui existent entre nos pays , j'attache une grande importance à
informer le Gouvernement soviétique de ces événements. Nous présu­
mons que, pour les raisons exposées ci-dessus, le Gouvernement sovié­
tique accueillera, lui aussi , avec satisfaction le règlement réalisé par
l'Axe et le considérera comme une précieuse contribution au maintien
de la paix dans la région danubienne.
RIBBENTROP
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 229

DOCUMENT 62
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère
allemand des Affaires Étrangères

Télégramme
Très urgent
Secret
N° 1815 du 3 1 août
Moscou , le 1 er septembre 1940,
2 h 08 du matin
Reçu le 1 er septembre 1940,
4 h 40 du matin

Référence à votre télégramme N° 1565 du 30


Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich.

Instructions exécutées. Molotov, qui était réservé, contrairement à


sa manière habituelle, exprima ses remerciements pour l'information et
déclara que le Gouvernement soviétique était déjà informé, au sujet des
conversations de Vienne, par la presse et la radio. Il (Molotov) me
demanda d'appeler l'attention du Gouvernement allemand sur le fait
que, par son action, il avait violé l'article 3 du Pacte de non-agression,
qui prévoyait une consultation. Il dit que le Gouvernement soviétique
avait été mis en présence du fait accompli par le Gouvernement alle­
mand et que ceci constituait une violation d'accords existants et était
incompatible avec les assurances que le Gouvernement soviétique avait
reçues de l'Allemagne relativement aux questions d'intérêt commun
pour les deux pays. L'affaire présente concernait deux des voisins de
l'Union soviétique chez lesquels celle-ci avait naturellement des inté­
rêts. Je dis à Molotov que je ne pouvais pas prendre position au sujet
de sa remarque et que j'aviserais immédiatement mon Gouvernement.
J'ajoutai que, personnellement, je supposais qu'on n'avait pas eu, dans
le cas présent, le temps de procéder à une consultation en raison de l'ur­
gence de l'affaire.

SCHULENBURG
230 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 63
Mémorandum de l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

21 septembre 1940
Objet : Entrevue avec Molotov au sujet des conversations de
Vienne.

Avant mon départ pour Berlin, Molotov m'a reçu le 2 1 septembre


1940, à 5 heures de l'après-midi. À cette occasion, il m'a remis un
mémorandum complet en réponse au mémorandum allemand relatif
aux conversations de Vienne , que je lui avais transmis le 9 septembre
1940 au nom du Gouvernement du Reich.
Au cours de l'entretien, Molotov exposa verbalement le contenu du
mémorandum et exprima les mêmes idées que le 9 septembre (cf.
mémorandum de Hilger, Conseiller d'ambassade, du 18 septembre
1940).
Comme je faisais observer que je ne pouvais me rappeler que lui,
Molotov, eût jamais parlé de l'assistance de l'Allemagne pour les reven­
dications du Gouvernement soviétique sur la Bucovine méridionale, et
que je pouvais simplement me souvenir de la petite phrase fortuite
selon laquelle le Gouvernement soviétique s'en tiendrait « pour le
moment » à la Bucovine septentrionale , Molotov répliqua qu'il avait,
« à l'époque », vraisemblablement fait cette remarque d'une manière
vague. Puis Molotov revint à plusieurs reprises, sur le dernier para­
graphe du mémorandum dans lequel il faisait ressortir qu'une modifi­
cation ou une annulation de l'article 3 du Pacte de non-agression pour­
rait être discutée , si cet article nous gênait de quelque manière ou s'était
révélé comme ayant un caractère restrictif.
Je répondis, qu'à mon avis, le Gouvernement allemand n'avait abso­
lument aucune intention de cette nature.
M. Molotov déclara, en outre, que l'action allemande à Vienne avait
donné motif, à la presse étrangère, de parler de désaccords germano­
russes et de déclarer que la garantie de la frontière roumaine était
dirigée contre l'Union Soviétique. Il ajouta qu'il eût été facile de pré­
venir de tels bruits en s'informant, à l'avance, des intentions du
Gouvernement soviétique et que, dans ce cas, le Gouvernement sovié-
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 23 1

tique aurait répondu d'une manière catégorique qu'il n'avait pas d'inten­
tions agressives à l'égard de la Roumanie.
En conclusion , M. Molotov me demanda à nouveau de tout faire, au
cours de mon séjour à Berlin, pour ne laisser subsister aucune obscu­
rité quant à la position du Gouvernement soviétique sur cette question ,
ce que naturellement je lui promis.

Moscou, le 2 1 septembre 1940,

COMTE VON SCHULENBURG

DOCUMENT 64
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassade
d'Allemagne en URSS

Télégramme
Rigoureusement secret
Secret d'État
RAM. 33/40 g. Rs.
N° 1746
Berlin, le 25 septembre 1940

Rigoureusement secret.
Exclusivement pour le Chargé d'Affaires en personne.

Les instructions ci-après ne devront être exécutées que si vous


recevez jeudi de mon Cabinet ministériel , par téléphone, ou par télé­
gramme, le mot « Exécution ».
Veuillez rendre visite à M. Molotov le jeudi 26 septembre et lui
dire, en mon nom, qu'eu égard aux cordiales relations existant entre
l'Allemagne et l'Union Soviétique, j'étais désireux de l'informer par
avance, des faits suivants, à titre strictement confidentiel :
1) L'agitation belliciste en Amérique qui, au présent stade de la
défaite finale de l'Angleterre, cherche une dernière issue dans l'exten­
sion et la prolongation de la guerre, a amené entre les deux puissances
de l'Axe, d'une part, et le Japon, d'autre part, l'ouverture de négocia-
232 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

tions qui aboutiront probablement au cours des tout prochains jours, à


la signature d'une alliance militaire entre les trois puissances.
2) Conformément à son origine, cette alliance est dirigée exclusive­
ment contre les bellicistes américains. Il va de soi que, comme d'usage,
cette intention n'est pas mentionnée expressément dans le traité, mais
elle peut être déduite sans équivoque de son texte.
3) Le traité ne poursuit, naturellement aucun but agressif contre
l'Amérique. Son objectif exclusif est plutôt de ramener à la raison les
éléments qui poussent l'Amérique à faire la guerre , en leur démontrant
péremptoirement que, s'ils interviennent dans le conflit actuel, ils
auront automatiquement les trois grandes puissances comme adver­
saires.
4) Dès le début de leurs négociations, les trois puissances contrac­
tantes ont été complètement d'accord pour estimer que leur alliance ne
devait, en aucune manière, affecter les relations que chacune d'elles
entretient avec l'Union Soviétique.
Afin de dissiper tous les doutes à cet égard, également à l'étranger,
il a été inséré dans le traité un article spécial aux termes duquel les rela­
tions politiques existant entre chacune des trois puissances contrac­
tantes et l'Union Soviétique ne seront pas affectées par le traité. Cette
disposition signifie par conséquent non seulement que les traités
conclus par les trois puissances avec l'Union Soviétique particulière­
ment les traités germano-soviétiques de l'automne de 1939, demeure­
ront pleinement en vigueur, mais encore que la même remarque s'ap­
plique en général, à toutes les relations politiques avec l'Union
Soviétique.
5) Le pacte découragera probablement les bellicistes, spécialement
en Amérique ; il jouera contre une nouvelle extension de la guerre
actuelle et contribuera peut-être, à ce titre, au rétablissement de la paix
mondiale.
6) À cette occasion, veuillez également dire à M. Molotov que j'ai
pris connaissance du Mémorandum remis au comte von der
Schulenburg à la date du 2 1 septembre et que j'ai l'intention d'adresser
sous peu à M. Staline une lettre personnelle dans laquelle je répondrai
au mémorandum dans l'esprit de l'amitié germano-russe et par-delà
cette réponse, j'exposerai avec franchise et confiance la conception
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 233

allemande de la situation politique actuelle. Vous ajouterez que j'espère


que cette lettre contribuera de nouveau au renforcement de nos rela­
tions amicales. En outre , la lettre contiendra une invitation à venir
Berlin destinée à M. Molotov dont nous escomptons la visite, qu'il nous
doit après mes deux voyages à Moscou , et avec lequel j'aimerais à cette
occasion, discuter d'importantes questions relatives à la fixation d'ob­
jectifs politiques communs pour l'avenir.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,


RIBBENTROP

DOCUMENT 65
Mémorandum du Ministère (allemand) des Affaires Étrangères

Urgent
W. 44 99 g.

Il est nécessaire d'obtenir une décision du Führer relativement à la


continuation du commerce avec l'Union Soviétique. Les directives don­
nées par le Reichsmarschall au cours des dernières semaines au sujet de
la priorité absolue accordée à toutes les commandes d'armements et le
nouvel accroissement de ces commandes d'armement mettent l'indus­
trie allemande dans l'impossibilité d'effectuer, en plus de ces com­
mandes, les livraisons à la Russie auxquelles nous sommes tenus.
Dans cette conjoncture, il sera impossible de rattraper le retard
considérable qui existe déjà en ce qui concerne les livraisons alle­
mandes. Au contraire, il faut s'attendre à un sérieux nouveau retard
dans ce domaine.
Les négociations de Moscou au sujet de l'équilibre des livraisons
ont été interrompues le 1 2 courant parce que la délégation n'avait pas
de pouvoirs suffisants pour répondre aux propositions soviétiques. Si
des réponses satisfaisantes ne sont pas données à Moscou à bref délai,
il faut s'attendre à une suspension des livraisons russes à l'Allemagne.
Ceci s'applique en particulier aux livraisons russes de blé et de pétrole.
Le maintien au niveau actuel des échanges de marchandises avec
l'Union Soviétique dépend de la question de savoir si les transactions
234 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

avec la Russie bénéficieront d'une priorité, comme par le passé, ou au


moins d'une parité préférentielle avec les commandes d'armement. Seul
le Führer peut en décider. Les autorités économiques allemandes, spé­
cialement le Ministre du Reich pour les Affaires Économiques, se trou­
vent, en raison des directives données, dans l'impossibilité de traiter la
question du commerce extérieur avec la Russie d'une manière construc­
tive.
À soumettre avec le présent mémorandum au Ministre des Affaires
Étrangères du Reich .
Le Général Thomas m'informe que le Reichsmarschall compte
recevoir bientôt mon rapport sur les négociations de Moscou. Je
demande que la possibilité me soit donnée de lui en rendre compte
d'abord en personne.

Berlin, le 26 septembre 1940


SCHNURRE

DOCUMENT 66
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich à l'ambassade
d'Allemagne en URSS

N° 1832 Berlin, le 9 octobre 1940

Veuillez rendre visite demain , jeudi , à M .Molotov, et lui faire


connaître la communication ci-après. Je vous prie de ne pas laisser voir
que cette communication constitue le motif réel de votre visite, mais
d'invoquer une raison quelconque et d'amener ce qui suit comme
découlant de la discussion de cet autre sujet.
Il a paru dernièrement dans la presse anglaise différents comptes
rendus relatifs à l'envoi d'assez importantes unités allemandes en
Roumanie. Ces rapports sont tout à fait tendancieux. La vérité est la
suivante : sur la base de la garantie qui lui a été accordée par les puis­
sances de l'Axe , le Gouvernement roumain nous a demandé, il y a
quelque temps, de mettre à sa disposition une mission militaire alle­
mande . Eu égard à l'intérêt que nous avons à voir l'ordre et le calme
maintenus dans les Balkans, afin de sauvegarder nos intérêts en matière
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 235

de blé et de pétrole contre toute tentative de la part de l'Angleterre en


vue de compromettre ces intérêts, nous nous sommes déclarés prêts à
accéder à la demande des Roumains.
Comme l'Union Soviétique le sait bien, nous avons dans ces terri­
toires un intérêt vital que nous ne pouvons laisser exposé à la menace
des Anglais dont la presse fait continuellement des allusions à ces ques­
tions. Étant donné les relations amicales qui existent avec le
Gouvernement soviétique, nous désirions le mettre au courant de cette
affaire. J'ai déjà informé aujourd'hui, dans le même sens, l'ambassadeur
Shkvartsev.
RIBBENTROP

DOCUMENT 67
Lettre du Ministre des Affaires Étrangères du Reich à Staline

Berlin, le 13 octobre 1940


Mon Cher Monsieur Staline,

Il y a un an, sur votre décision et celle du Führer, les relations entre


l'Allemagne et la Russie soviétique ont été reconsidérées et placées sur
une base entièrement nouvelle. Je crois que la décision d'aboutir à un
accord entre nos deux pays - décision qui résulta de la reconnaissance
du fait que les espaces vitaux de nos peuples se touchaient mais ne
devaient pas nécessairement empiéter l'un sur l'autre, et qui conduisit à
une délimitation de mutuelles zones d'influence et aux traités germano­
soviétiques de non-agression et d'amitié, s'est révélée avantageuse pour
les deux parties. Je suis convaincu que la poursuite méthodique de cette
politique de bon voisinage et un nouveau renforcement de la collabo­
ration politique et économique se traduiront dans l'avenir par des avan­
tages de plus en plus grands pour les deux pays. L'Allemagne est, en
tout cas, prête et résolue à travailler en vue d'atteindre ce but.
Cet objectif étant posé, il me semble qu'un contact direct entre les
personnalités responsables des deux pays prend une importance parti­
culière. Je crois qu'un tel contact personnel, autrement que par la voie
diplomatique habituelle, est indispensable de temps en temps pour des
régimes autoritaires tels que les nôtres.
236 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

C'est pourquoi je voudrais aujourd'hui passer brièvement en revue


les événements qui se sont produits depuis ma dernière visite à
Moscou. En raison de la portée historique de ces événements et comme
suite à nos échanges de vues de l'année dernière , j'aimerais passer en
revue pour vous la politique que l'Allemagne a poursuivie au cours de
cette période.
Après l'achèvement de la campagne de Pologne , nous nous ren­
dîmes compte - et ce fait fut confirmé par de nombreux rapports reçus
dans le courant de l'hiver - que l'Angleterre , fidèle à sa politique tradi­
tionnelle , basait toute sa stratégie de guerre sur l'espoir d'une extension
du conflit. Les tentatives faites en 1939 pour décider l'Union
Soviétique à entrer dans une coalition contre l'Allemagne étaient déjà
dirigées dans ce sens. Elles furent déjouées par !'Accord germano­
soviétique. Par la suite, l'Angleterre et la France adoptèrent une attitude
analogue dans le conflit finno-soviétique.
Au printemps de 1940, ces intentions cachées devinrent tout à fait
évidentes. À ce moment s'ouvrit la phase active de la politique anglaise
visant à étendre la guerre à d'autres peuples de l'Europe. Après la fin de
la guerre finno-soviétique , la Norvège fut choisie comme premier
objectif. L'occupation de Narvik et d'autres bases norvégiennes devait
permettre d'arrêter les livraisons de minerai de fer et de créer un nou­
veau front en Scandinavie. Ce fut uniquement grâce à l'intervention,
réalisée en temps voulu par les gouvernants allemands de Berlin, et aux
coups rapides frappés par nos troupes qui chassèrent de Norvège les
Anglais et les Français, que toute la Scandinavie ne devint pas un
théâtre de guerre.
Plusieurs semaines plus tard, cette manœuvre franco-anglaise
devait se répéter en Hollande et en Belgique. Et ici encore, l'Allemagne
put , à la onzième heure, empêcher la ruée projetée des armées franco­
anglaises contre le bassin de la Rhur (dont nous avions été informés
quelque temps auparavant) par des victoires décisives de nos armées.
Aujourd'hui, en France même, ce pays qui est « l'épée de l'Angleterre
sur le Continent » , il est devenu manifeste pour la plupart des Français
que leur pays devait en dernière analyse, verser jusqu'à la dernière
goutte de son sang comme victime de cette traditionnelle politique
« humanitaire » de l'Angleterre. Quant aux dirigeants anglais actuels,
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 237

qui déclarèrent la guerre à l'Allemagne et plongèrent, de ce fait, le


peuple britannique dans le malheur, ils ne furent, eux-mêmes, plus fina­
lement en mesure de dissimuler leur politique britannique tradition­
nelle et leur mépris pour leurs propres alliés. Au contraire, lorsque le
sort tourna contre eux , toutes leurs protestations hypocrites cessèrent.
Avec un cynisme bien anglais, ils abandonnèrent traîtreusement leurs
amis. En fait, afin de se sauver eux-mêmes , ils calomnièrent leurs
anciens alliés, et plus tard, ils s'opposèrent à eux par la force.
Andalsnes, Dunkerque, Oran, Dakar sont des noms qui , il me semble,
devraient éclairer suffisamment le monde sur la valeur de l'amitié bri­
tannique. Cependant, à cette occasion, nous avons, nous aussi
Allemands, appris une leçon, à savoir que les Anglais sont non seule­
ment des politiciens sans scrupules, mais aussi de mauvais soldats. Nos
troupes les mirent en déroute n'importe où ils acceptèrent le combat. Le
soldat allemand leur fut partout supérieur.
Les Balkans furent l'objectif suivant de la politique anglaise en vue
de l'extension de la guerre. Selon des rapports qui nous sont parvenus,
toutes sortes de plans ont, à plusieurs reprises, été établies cette année
pour cette région, et, dans un cas, leur exécution était déjà ordonnée. Si
ces plans ne furent pas exécutés, nous savons aujourd'hui que cela fut
dû exclusivement au dilettantisme presque incroyable et à la surpre­
nante discorde qui régnaient tant parmi les dirigeants politiques que
parmi les chefs militaires de l'Angleterre et de la France.
Les ennemis de l'Allemagne se sont efforcés de cacher au monde
leurs mesures visant à l'extension de la guerre et ils ont tenté de stig­
matiser, à la face de l'univers, comme une manœuvre de la propagande
allemande, notre dénonciation des méthodes employées par les Anglais
en vue d'étendre la guerre. Sur ces entrefaites, le destin voulut que des
documents d'une importance inestimable tombassent aux mains des
armées allemandes qui progressaient, rapides comme l'éclair, sur les
différents théâtres d'opérations. Comme il est bien connu, nous réus­
sîmes à nous emparer des archives politiques secrètes de l'État-Major
Général français, qui étaient prêtes à être embarquées, et nous
obtînmes, de ce fait, la preuve irréfutable de l'exactitude de nos rap­
ports relatifs aux intentions de notre adversaire et des conclusions que
nous en avions tirées. Un certain nombre de ces documents ont déjà été,
238 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

vous vous en souviendrez , publiés dans la presse et une énorme quan­


tité d'entre eux est encore en cours de traduction et d'examen. Si cela
est nécessaire, nous les publierons dans un Livre Blanc. Les dessous de
la politique anglaise de guerre y sont révélés avec une évidence frap­
pante. Vous comprendrez que nous soyons enchantés d'ouvrir les yeux
au monde sur l'incompétence sans précédent , aussi bien que sur l'insou­
ciance presque criminelle avec lesquelles les actuels dirigeants anglais
ont, par leur déclaration de guerre à l'Allemagne, précipité dans le mal­
heur, non seulement leur propre peuple, mais encore d'autres peuples
de l'Europe. Mais, par-delà ces faits, les documents dont nous dispo­
sons prouvent aussi que les « gentlemen » des bords de la Tamise n'au­
raient pas hésité à attaquer des nations qui n'avaient rien à voir dans la
guerre, uniquement parce qu'elles poursuivaient leur commerce normal
avec l'Allemagne en dépit des représentations , voire même des
menaces, britanniques. Il est hors de doute que les centres pétrolifères
de Bakou et le port pétrolier de Batoum auraient été, dès cette année,
victimes des attaques britanniques si l'effondrement de la France et
l'expulsion hors d'Europe de l'armée britannique n'avaient pas brisé
l'esprit d'agression des Anglais et mis brusquement fin à ces activités.
Néanmoins, reconnaissant toute l'absurdité qu'il y avait à pour­
suivre cette guerre, le Führer offrit de nouveau, le 19 juillet, la paix à
l'Angleterre. Cette dernière offre ayant été rejetée, l'Allemagne est
maintenant résolue à poursuivre la guerre contre l'Angleterre et son
Empire jusqu'à la défaite finale de la Grande-Bretagne. Cette lutte à
mort progresse actuellement et elle ne prendra fin que lorsque l'ennemi
sera anéanti militairement, ou qu'un accord véritable sera assuré par
l'élimination des forces responsables de la guerre.
La question de savoir quand cela se produira n'importe pas.
En effet, une chose est sûre la guerre, en tant que telle , est de toute
façon gagnée pour nous. La seule question qui se pose est celle de
savoir combien de temps il faudra pour que l'Angleterre, sous les coups
de boutoir de nos opérations, reconnaisse son complet effondrement.
Dans cette phase finale de la guerre, afin de se prémunir contre
toutes les tentatives que l'Angleterre pourrait encore faire dans sa situa­
tion désespérée, l'Axe fut obligé, à titre de mesure de précaution évi­
dente, de garantir sa position politique et diplomatique dans le monde.
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 239

En outre, il a dû assurer les conditions nécessaires au maintien de notre


vie économique. Immédiatement après la fin de la campagne à l'ouest,
l'Allemagne et l'Italie entreprirent cette tâche et elles l'ont maintenant
exécutée dans ses grandes lignes. À cet égard, on peut également men­
tionner la tâche, sans précédent pour l'Allemagne, d'assurer ses posi­
tions côtières en Norvège sur toute la distance entre le Skagerrak et
Kirkenes. L'Allemagne a, par suite, conclu avec la Suède et la Finlande
certains accords purement techniques dont je vous ai toujours tenu plei­
nement informé par l'intermédiaire de l'ambassade d'Allemagne. Ces
accords sont destinés exclusivement à faciliter le ravitaillement des
villes côtières dans le Nord (Narvik et Kirkenes) qu'il nous est difficile
d'atteindre par voie de terre, en nous permettant d'expédier des appro­
visionnements à travers Je territoire de ces pays.
La politique que nous avons récemment suivie lors du différend
roumano-hongrois est orientée dans le même sens. La garantie que
nous avons accordée à la Roumanie est due exclusivement à la néces­
sité où nous nous trouvions de protéger cette région balkanique, qui est
particulièrement importante du point de vue du ravitaillement de
l'Allemagne en pétrole et en blé tant contre tous les désordres qui pour­
raient se produire à l'intérieur de cette zone du fait d'actions de guerre
ou de sabotages, que contre des tentatives d'invasion venant de l'exté­
rieur. La presse anti-allemande a alors essayé d'échafauder sur la
garantie accordée à la Roumanie par les puissances de l'Axe des inter­
prétations dont le but n'était que trop apparent. La vérité dans cette
affaire est que vers la fin d'août, ainsi que nous le savons, la situation
provoquée entre la Roumanie et la Hongrie par des agents anglais, qui
notoirement jouent le rôle d'agitateurs dans les Balkans, en était arrivée
à un tel point que l'ouverture des hostilités était imminente et qu'en fait
des escarmouches aériennes s'étaient déjà produites. Il était évident que
la paix ne pouvait être sauvée dans les Balkans que par une interven­
tion diplomatique des plus rapides. Il n'y avait pas de temps pour des
négociations ou consultations quelconques. Les choses étaient déjà
allées trop loin du point de vue militaire. Ceci explique la rencontre de
Vienne qui se produisit complètement à l'improviste, et la sentence
arbitrale qui fut rendue dans J'espace de 24 heures. Il est, par suite, pro­
bablement superflu de souligner que la tendance, manifestée dans la
240 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

presse anti-allemande de cette époque, à interpréter cette intervention


germano-italienne comme étant dirigée contre l'Union Soviétique, était
absolument sans fondement et dictée uniquement par l'intention de
rompre les relations entre l'Axe et l'Union Soviétique .
De même, la Mission militaire allemande, qui a été envoyée il y a
quelques jours , à la demande des Roumains, avec les unités d'instruc­
tion des Forces armées allemandes qui y étaient jointes, et qui fournit
de nouveau à nos ennemis l'occasion de se livrer à des spéculations
sans consistance , étaient destinées l'une et l'autre à assurer l'instruction
de l'armée roumaine et à sauvegarder les intérêts allemands, parce que
l'économie allemande et les économies de ces pays sont étroitement
interdépendantes. Au cas où l'Angleterre , comme certains rapports
semblent l'indiquer, aurait réellement l'intention d'entreprendre une
action quelconque contre les champs pétrolifères de la Roumanie, par
exemple, nous avons, en vérité, déjà pris des mesures pour donner une
réponse appropriée à de telles tentatives britanniques d'intervention du
dehors ou de sabotage à l'intérieur. Eu égard aux rapports de presse
absolument erronés et tendancieux, dont le nombre n'a cessé d'aug­
menter au cours des tout derniers jours, j'ai, il y a quelques jours,
informé Votre ambassadeur, M. Shkvarzev, des motifs véritables de
notre action et des mesures effectivement prises.
En corrélation avec les tentatives de sabotage de la part des
Britanniques, la question soulevée par Votre Gouvernement, relative­
ment à la réorganisation du régime du Danube est de quelque impor­
tance. Je puis vous informer que, d'accord avec le Gouvernement ita­
lien, nous ferons au cours des tout prochains jours, des propositions
tenant compte de vos désirs à cet égard.
Après ces mesures destinées à sauvegarder la position de l'Axe en
Europe , le principal souci du Gouvernement du Reich et du
Gouvernement italien au cours des récentes semaines a été de chercher
à empêcher que la guerre ne s'étende hors d'Europe et ne devienne une
conflagration mondiale. En effet, lorsque les espoirs de trouver des
alliés en Europe s'évanouirent pour les Anglais, le Gouvernement bri­
tannique intensifia ses efforts en vue de soutenir particulièrement les
milieux qui, dans les démocraties <l'outre-mer, visaient à l'entrée en
guerre de leur pays, aux côtés de l'Angleterre, contre l'Allemagne et
UN CERTAIN ÉTÉ 1 940 24 1

l'Italie. En opposition avec cette tendance se trouvait l'intérêt des


peuples qui étaient animés, au même degré que nous, du désir de voir
s'instaurer dans le monde un Ordre Nouveau dirigé contre les démocra­
ties ploutocratiques figées dans leur attitude, et qui voyaient, comme
vous, leurs intérêts menacés par une nouvelle extension de la guerre
européenne qui la transformerait en une conflagration mondiale.
Tel était particulièrement le cas du Japon. En conséquence , sur
l'ordre du Führer, j'envoyai il y a quelque temps à Tokyo, un émissaire
chargé de s'informer sur le point de savoir si ces intérêts communs
pourraient s'exprimer sous la forme d'un pacte dirigé contre une nou­
velle extension de la guerre à d'autres peuples.
L'échange de vues qui suivit aboutit très rapidement, entre Berlin,
Rome et Tokyo, à un complet accord général sur le fait que, dans l'in­
térêt d'un prompt rétablissement de la paix, toute nouvelle extension de
la guerre devait être empêchée, et que le meilleur moyen de neutraliser
le bellicisme d'une clique internationale serait la conclusion d'une
alliance militaire entre les trois puissances.
Ainsi, en dépit de toutes les intrigues britanniques, le Traité de
Berlin fut conclu avec une rapidité surprenante ainsi que j'ai été en
mesure de vous en informer par l'intermédiaire de l'ambassade dès que
l'accord final a été réalisé, le jour qui a précédé la signature du Traité.
Je crois que la conclusion de ce traité hâtera la chute des gouvernants
anglais actuels qui, seuls, s'opposent au rétablissement définitif de la
paix, et qu'elle servira, de ce fait, les intérêts de tous les peuples.
Quant à l'attitude, à l'égard de l'Union Soviétique, des trois parte­
naires de cette alliance, je voudrais déclarer tout d'abord que, dès le
début des échanges de vues, les trois puissances étaient toutes égale­
ment d'avis que ce pacte n'était, en aucune manière, dirigé contre
l'Union Soviétique ; que, au contraire, les relations amicales entre les
trois puissances et leurs traités avec l'Union Soviétique ne devaient être
aucunement affectés par cet accord. Cette attitude s'est, d'ailleurs, for­
mellement exprimée dans le texte du Traité de Berlin. En ce qui
concerne l'Allemagne, la conclusion de ce pacte est l'aboutissement
logique d'une conception de la politique étrangère, à laquelle le
Gouvernement du Reich est depuis longtemps attaché, dans laquelle
aussi bien l'amicale coopération germano-soviétique que l'amicale
242 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

coopération germano-japonaise coexistent paisiblement côte à côte. En


outre, l'existence de relations amicales entre l'Allemagne et la Russie
soviétique, de même qu'entre la Russie soviétique et le Japon, ainsi que
l'amitié entre les puissances de l'Axe et le Japon, sont des éléments
logiques d'une coalition politique naturelle qui, intelligemment réa­
lisée, jouerait pour le plus grand avantage de toutes les puissances inté­
ressées. Vous vous rappellerez que, lors de ma première visite à
Moscou, j'ai discuté avec vous des idées de ce genre avec franchise et
que je vous ai offert nos bons offices en vue du règlement des diffé­
rends qui existaient encore, à cette époque, entre les Soviétiques et les
Japonais. Je me suis efforcé, depuis lors, de travailler dans ce sens et je
serais heureux que la tendance à la réalisation d'un accord avec l'Union
Soviétique - qui se manifeste de plus en plus clairement aussi au Japon
- puisse aboutir à son but logique.
En résumé, je voudrais déclarer que, et tel est également l'avis du
Führer, il apparaît que les quatre puissances - URSS, Japon, Italie et
Allemagne - ont pour mission historique d'adopter une politique à
longue portée et d'aiguiller le développement ultérieur de leurs peuples
sur la bonne voie en délimitant leurs intérêts à l'échelle mondiale.
De plus, afin d'élucider des questions d'une importance aussi déci­
sive pour l'avenir de nos peuples et en vue de les discuter sous une
forme concrète, nous serions heureux que M. Molotov nous rendit
bientôt visite à Berlin. Je me permets de lui présenter, à cet effet, l'in­
vitation la plus cordiale, au nom du Gouvernement du Reich. Après les
deux visites que j'ai faites à Moscou, j'aurais personnellement un plaisir
particulier à voir M. Molotov à Berlin. Sa visite donnerait alors au
Führer l'occasion d'exposer à M. Molotov personnellement ses vues
concernant la forme que prendront, à l'avenir, les relations entre nos
deux pays. À son retour, M. Molotov serait en mesure de Vous rendre
compte en détail des objectifs et des intentions du Führer. Si ensuite,
comme je crois pouvoir l'espérer, pouvait surgir la possibilité de
pousser plus avant l'élaboration d'une politique commune conforme à
mes déclarations ci-dessus. je serais heureux de me rendre à nouveau à
Moscou pour reprendre l'échange de vues avec Vous, Mon Cher
Monsieur Staline, et pour discuter - éventuellement avec la participa­
tion de représentants du Japon et de l'Italie - les bases d'une politique
UN CERTAIN ÉTÉ 1940 243

qui ne pourrait être qu'effectivement profitable à chacun de nous tous.


Avec ma considération la plus distinguée,je reste respectueusement
vôtre,
RIBBENTROP

DOCUMENT 68
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères
Télégramme
Très urgent
N° 2236 du 21 octobre
Moscou, le 22 octobre 1940, 5 h 02 du matin
Reçu le 22 octobre 1940, 7 h 35 du matin

Référence à votre télégramme N° 1800 du 20 octobre


Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich personnellement.
Ce soir, Molotov m'a remis, cachetée, la réponse de Staline avec
une copie de celle-ci. De la forme et du style de la lettre, il ressort à
l'évidence que cette lettre a été rédigée par Staline en personne.
Traduite littéralement la lettre est conçue comme suit :
« Mon Cher Monsieur von Ribbentrop, j'ai reçu votre lettre.
Je vous remercie sincèrement de votre confiance ainsi que de l'in­
téressante analyse des événements récents contenue dans votre
lettre.
Je conviens avec vous qu'une nouvelle amélioration des rela­
tions entre nos pays est tout à fait possible sur la base perma­
nente d'une délimitation étendue de nos intérêts mutuels
M.Molotov reconnaît qu'il lui faut aller à Berlin pour vous
rendre votre visite. Il accepte, par les présentes, votre invitation.
Il nous reste à nous mettre d'accord sur la date de son arrivée
à Berlin. La période du 10 au 12 novembre est celle qui convient
le mieux à M . Molotov. Si cette date agrée égale au
Gouvernement allemand, la question peut être considérée comme
réglée.
J'accueille avec plaisir le désir que vous exprimez de venir de
nouveau à Moscou afin de reprendre l'échange de vues corn-
244 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

mencé l'an dernier au sujet de questions présentant un intérêt pour


nos deux pays et j'espère que ce désir se réalisera après le voyage
de M. Molotov à Berlin.
En ce qui concerne une délibération commune , sur certaines
questions, à laquelle participeraient des Japonais et des Italiens,
je considère (sans être opposé en principe à cette idée) que cette
question devrait être soumise à un examen préalable.
Très respectueusement vôtre. »
Molotov ajouta verbalement qu'il se proposait d'arriver à Berlin les
10, 11 ou 12 novembre. Aucune décision n'a encore été prise concer­
nant la durée de son séjour. Cela dépendrait des exigences de la situa­
tion.
Hilger arrivera à Berlin jeudi matin ; il apportera l'original de la
lettre de Staline et discutera plus en détail la question du voyage de
Molotov à Berlin.
Molotov demande que toute l'affaire soit traitée pour l'instant de
façon strictement confidentielle.
SCHULENBURG

DOCUMENT 69
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère allemand des Affaires Étrangères
Télégramme
Urgent. N° 2313 du 1er novembre
Moscou, le 2 novembre 1940, 2 h 30 du matin
Reçu le 2 novembre 1940, 7 h 50 du matin
Référence : Mon télégramme N° 23 10
Pour le Secrétaire d'État.
Au cours de l'entretien qui a eu lieu aujourd'hui entre Schnurre et
Mikoyan, Mikoyan s'est plaint sur un ton visiblement contrarié de ce
que nous n'apportions aucune bonne volonté à effectuer la livraison du
matériel de guerre attendu par le Gouvernement Soviétique, alors que
nous livrions du matériel de guerre à la Finlande et à d'autres pays.
C'est la première fois que les Soviets ont fait allusion à nos livraisons
d'armes à la Finlande.
SCHULENBURG
245

MOLOTOV À BERLIN

DOCUMENT 70
Entretien qui eu lieu à Berlin,
le 12 novembre 1940, entre le Ministre des Affaires Étrangères et
M. V.M. Molotov, Président du Conseil des Commissaires du Peuple
de l'URSS et Commissaire du Peuple aux Affaires Étrangères,
en présence de M.Dekanosov Commissaire du Peuple Adjoint aux
Affaires Étrangères et de MM. Hilger, Conseiller d'ambassade,
et Pavlov, qui ont fait fonction d'interprètes

RM 41/40

Après avoir prononcé quelques paroles d'introduction, le Ministre


des Affaires Étrangères du Reich a déclaré que bien des événements
étaient survenus depuis les visites qu'il avait faites à Moscou l'année
dernière. Se référant aux conversations qu'il avait eues à Moscou avec
les hommes d'État russes et pour compléter ce qu'il avait récemment
écrit à Staline, il désirait aujourd'hui faire quelques autres déclarations
relatives au point de vue de l'Allemagne sur la situation générale et les
relations germano-russes, sans anticiper toutefois sur les déclarations
du Führer, qui aurait cette après-midi un entretien détaillé avec
M.Molotov, au cours duquel il lui donnerait son opinion sur la situa­
tion politique. À la suite de cette discussion avec le Führer, il y aurait
encore d'autres occasions de s'entretenir avec le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich et l'on pouvait être sûr que cet échange de vues
germano-russe aurait des répercussions favorables sur les relations
entre les deux pays.
Molotov répondit qu'il connaissait le texte de la lettre à Staline ,
laquelle renfermait déjà une revue générale des événements survenus
246 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

depuis l'automne dernier, et qu'il exprimait l'espoir que l'analyse


contenue dans la lettre serait précisée par des déclarations orales
concernant la situation en général et les relations germano-russes en
particulier.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich répondit qu'il avait
déjà exprimé dans sa lettre à Staline la ferme conviction de l'Allemagne
et il tenait à la souligner de nouveau à cette occasion, qu'aucune puis­
sance au monde ne pourrait rien changer au fait que le commencement
de la fin était maintenant arrivé pour l'Empire britannique.L'Angleterre
était battue et l'aveu final de sa défaite n'était qu 'une question de
temps. Il était possible que cela fut proche car la situation de
l'Angleterre empirait chaque jour. L'Allemagne, certes, accueillerait
avec satisfaction une rapide conclusion du conflit étant donné qu'elle
ne voulait pas sacrifier à tout prix et sans nécessité des vies humaines.
Si toutefois les Britanniques ne se décidaient pas dans un avenir immé­
diat à reconnaître leur défaite, il était certain qu'ils feraient des ouver­
tures de paix au cours de l'année suivante . L'Allemagne poursuivait les
bombardements sur l'Angleterre , de jour et de nuit. L'action de ses
sous-marins serait portée progressivement au maximum et elle inflige­
rait à l'Angleterre des pertes terribles. L'Allemagne pensait que ces
attaques obligeraient peut-être l'Angleterre à abandonner la lutte. Un
certain malaise se manifeste déjà en Grande-Bretagne , qui semblait
laisser présager une telle issue. Au cas où, cependant , l'Angleterre ne
serait pas mise à genoux par les méthodes actuelles d'attaque ,
l'Allemagne procéderait résolument, dès que les conditions atmosphé­
riques le permettraient, à une attaque de grande envergure qui écrase­
rait alors définitivement l'Angleterre. Seul le caractère exceptionnel des
conditions atmosphériques avait empêché jusqu'ici de procéder à cette
attaque de grande envergure .
D'un autre côté, l'Angleterre espérait obtenir l'aide des États-Unis,
dont le soutien était d'ailleurs extrêmement aléatoire . L'éventualité
d'opérations militaires terrestres consécutives à l'entrée en guerre des
États-Unis ne pouvait présenter aucune importance pour l'Allemagne.
L'Allemagne et l'Italie ne permettraient plus à un Anglo-Saxon de
prendre pied sur le continent européen. L'aide que l'Angleterre pouvait
obtenir de la flotte américaine, était également très aléatoire . Aussi
MOLOTOV À BERLIN 247
l'Amérique se bornerait-elle à envoyer aux Britanniques du matériel de
guerre, principalement des avions. Il était difficile de dire dans quelle
proportion ce matériel atteindrait effectivement l'Angleterre. En toute
hypothèse, on pouvait être certain que, par suite des mesures prises par
la Marine allemande, les chargements d'Amérique n'arriveraient en
Angleterre que dans une très faible proportion, de sorte que, à cet égard
également, l'efficacité de l'aide américaine était plus qu'aléatoire. Dans
ces conditions, la question de savoir si l'Amérique entrerait ou non en
guerre laissait l'Allemagne complètement indifférente.
Relativement à la situation politique, le Ministre des Affaires Étran­
gères fit observer qu'aujourd'hui, après l'achèvement de la campagne de
France, l'Allemagne était extraordinairement puissante. Le Führer don­
nerait sans doute d'autres informations à M. Molotov à ce sujet. Le
déroulement des opérations militaires n'avait entraîné aucune perte sen­
sible ni en effectifs si douloureux que puissent être ces sacrifices pour
les familles directement frappées, ni en matériel.
L'Allemagne, par conséquent, pouvait disposer d'un nombre de
divisions extraordinairement élevé et son aviation devenait chaque jour
plus puissante. Le nombre des sous-marins et des autres unités navales
était en progression constante. Dans ces conditions, toute tentative de
débarquement ou d'opérations militaires effectuée sur le Continent
européen par l'Angleterre seule ou par l'Angleterre épaulée par les
États-Unis était vouée dès le principe à un échec certain. Cela ne posait
aucun problème d'ordre militaire. Les Anglais ne l'avaient pas encore
compris parce qu'il régnait de toute évidence quelque confusion chez
eux et que le pays était dirigé par un dilettante politique et militaire qui
s'appelait Churchill lequel , tout au long de sa carrière antérieure, avait
complètement échoué à tous les moments décisifs, et qui échouerait
encore cette fois. En outre, la suprématie militaire et politique de l'Axe
dans cette partie de l'Europe était totale. La France elle-même qui avait
perdu la guerre et devait en payer les frais (ce dont, soit dit en passant,
les Français se rendaient parfaitement compte) avait formellement
accepté de ne plus soutenir à l'avenir, ni l'Angleterre, ni De Gaulle, ce
conquérant don Quichottesque de l'Afrique.
En conséquence étant donné la force extraordinaire de leur position,
les puissances de l'Axe ne se demandaient pas par quels moyens elles
248 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

pourraient gagner la guerre, mais bien plutôt comment elles pourraient


rapidement mettre fin à une guerre déjà gagnée. Pour toutes ces raisons,
c'est-à-dire par suite du désir bien naturel de l'Allemagne et de l'Italie
de mettre fin à la guerre le plus rapidement possible , les deux pays
avaient recherché autour d'eux des amis ayant les mêmes intérêts, c'est­
à-dire hostiles à toute extension du conflit, et animés du désir d'y mettre
fin rapidement. Le Pacte tripartite conclu entre l'Allemagne, l'Italie et
le Japon avait été le résultat de ces efforts. Le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich pouvait révéler à titre confidentiel qu'un certain
nombre d'autres pays s'étaient également déclarés solidaires à l'égard
des principes contenus dans le pacte Tripartite. Le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich souligna à ce propos que , au cours des entretiens
sur le Pacte Tripartite , qui s'étaient terminés très rapidement, ainsi qu'il
avait déjà indiqué dans la lettre à Staline, une idée n'avait cessé d'être
présente à l'esprit des trois Parties, à savoir que le Pacte ne saurait en
aucune façon troubler les relations des trois Puissances avec la Russie.
Cette idée avait été mise en avant par le Ministre des Affaires Étran­
gères du Reich et avait été aussitôt spontanément approuvée par l'Italie
et le Japon. Le Japon, entre autres - dont l'amitié pour l'Allemagne pré­
sentait, au moment où une agitation belliciste gagnait les États-Unis, un
intérêt tout particulier, dans la mesure où elle pouvait empêcher une
extension de la guerre l'avait spécialement appuyée. Les relations avec
la Russie étaient exposées clairement à l'article 5 du Pacte Tripartite de
Berlin et c'était bel et bien sur ce point que l'accord s'était fait en pre­
mier lieu.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich souligna que, dès les
premières heures de sa visite à Moscou, il avait clairement entrevu que
dans le cadre des principes fondamentaux de la politique étrangère de
la nouvelle Allemagne, l'amitié avec le Japon telle qu'elle trouvait son
expression dans le Pacte Tripartite, et l'amitié avec la Russie, non seu­
lement se trouvaient en parfaite harmonie, mais pouvaient présenter
également un intérêt positif en vue de la réalisation de cette politique
étrangère, dans la mesure où le désir d'une conclusion rapide de la
guerre était en cause - désir qui était sûrement partagé par la Russie des
Soviets. Molotov avait rappelé que le Ministre des Affaires Étrangères
du Reich avait déclaré à Moscou que l'Allemagne accueillerait avec
MOLOTOV À BERLIN 249

beaucoup de plaisir la nouvelle d'une amélioration des relations entre la


Russie et le Japon. Lui-même (le Ministre des Affaires Étrangères du
Reich) avait remporté en Allemagne l'assurance que Staline était d'ac­
cord avec lui pour penser qu'il serait aussi de l'intérêt russe que
l'Allemagne exerçât son influence sur Tokyo en faveur d'un rapproche­
ment russo-japonais. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich a
souligné qu'il avait donc exercé cette influence à Tokyo et qu'il pensait
que ses soins avaient déjà eu quelque résultat. Ce n'est pas seulement
depuis sa visite à Moscou, mais bien depuis sept ou huit ans déjà qu'il
(le Ministre des Affaires Étrangères du Reich) avait plaidé en faveur
d'un accord russo-japonais. Il avait soutenu que, de même qu'il avait été
possible de délimiter les sphères d'intérêt mutuelles entre la Russie
Soviétique et l'Allemagne, de même une délimitation des intérêts pou­
vait être également réalisée entre le Japon et la Russie. Relativement à
sa politique d'extension du Lebensraum, le Japon n'était plus orienté
vers l'Est et le Nord, mais vers le Sud, et le Ministre des Affaires Étran­
gères du Reich avait lieu de croire que son influence n'avait pas peu
contribué à cette évolution.
Une autre raison pour laquelle l'Allemagne s'était efforcée d'aboutir
à un accord avec le Japon, c'était qu'elle se rendait bien compte que
l'Angleterre déclarerait quelque jour la guerre au Reich. C'est pourquoi
l'Allemagne avait pratiqué, au moment opportun, une politique adé­
quate à l'égard du Japon. Mais le Führer était d'avis qu 'il serait de toute
façon intéressant d'essayer de délimiter dans les grandes lignes les
sphères d'influence entre la Russie, l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Le
Führer avait longuement et sérieusement réfléchi à cette question et il
était arrivé à la conclusion suivante : étant donné la situation des quatre
nations dans le monde, la sagesse politique leur commandait tout natu­
rellement de faire porter l'extension de leurLebensraum entièrement
en direction du Sud. Le Japon s'était déjà tourné vers le Sud et il en
aurait encore pour des siècles à consolider ses conquêtes territoriales
dans ces régions. L'Allemagne avait délimité ses sphères d'influence
vis-à-vis de la Russie et, après l'établissement d'un nouvel ordre en
Europe Occidentale, elle constaterait, elle aussi, que l'extension de son
Lebensraum l'attirait vers le Sud, c'est-à-dire vers l'Afrique Centrale,
dans la région des anciennes colonies allemandes. De même, l'expan-
250 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

sion italienne était orientée vers le Sud, dans cette partie africaine de la
Méditerranée, c'est-à-dire l'Afrique du Nord et l'Afrique Orientale. Lui
(le Ministre des Affaires Étrangères) se demandait si la Russie ne
s'orientait pas, elle aussi, à la longue, vers le Sud, en vue d'avoir un
débouché naturel sur la mer libre, question si essentielle pour la Russie.
Voilà quelles étaient, déclara pour conclure le Ministre des Affaires
Étrangères, les grandes idées qui avaient fréquemment fait l'objet de
discussions au cours des derniers mois entre le Führer et lui-même et
qui devaient être également soumises à Molotov à l'occasion de sa
visite à Berlin. À une question posée par Molotov, qui demandait à
quelle mer le Ministre des Affaires Étrangères du Reich venait de faire
allusion en parlant d'un débouché maritime, celui-ci répondit que, du
point de vue de l'Allemagne de grands changements auraient lieu sur
toute l'étendue du monde après la guerre. Il rappela le fait qu'il avait
déclaré à Staline, à Moscou, que l'Angleterre n'avait pas le droit de
dominer le monde plus longtemps. L'Angleterre était en train de pour­
suivre une politique insensée dont elle devrait quelque jour payer les
frais. L'Allemagne était d'avis, toutefois qu'il se produirait de profondes
modifications dans la situation des possessions de l'Empire
Britannique. Jusque-là, les deux partenaires avaient tiré profit du pacte
germano-russe, l'Allemagne comme la Russie, laquelle pouvait pro­
céder à ses légitimes révisions à l'ouest. La victoire de l'Allemagne sur
la Pologne et sur la France avait contribué dans une mesure considé­
rable à l'heureuse réalisation de ces révisions.Les deux partenaires du
Pacte germano-russe avaient fait ensemble pas mal de bon travail.
C'était là le meilleur fondement de tous les pactes. La question se posait
maintenant de savoir s'ils ne pourraient pas continuer à l'avenir à faire,
ensemble, du bon travail, et si la Russie soviétique ne pourrait pas
retirer des avantages corrélatifs du nouvel ordre de choses établi dans
l'Empire britannique, en d'autres termes si, à la longue, le débouché
maritime le plus avantageux pour la Russie ne pourrait être trouvé en
direction du Golfe Persique et de la Mer d'Oman et si, du même coup,
un certain nombre d'autres aspirations russes dans cette partie de l'Asie,
dont l'Allemagne se désintéressait totalement, ne pourraient être égale­
ment réalisées. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich aborda
ensuite la question de la Turquie. Jusqu'ici ce pays était, en apparence,
MOLOTOV À BERLIN 251

uni par une alliance à la France et à l'Angleterre. La France avait été


éliminée par sa défaite, et la valeur de l'Angleterre en tant qu'alliée
deviendrait de jour en jour plus aléatoire. C'est pourquoi la Turquie
avait eu, au cours des derniers mois, l'intelligence de relâcher ses liens
avec l'Angleterre dans une mesure telle que cette alliance ne signifiait
en fait rien de plus que la neutralité antérieure. Il s'agissait de savoir
quels étaient les intérêts de la Russie en Turquie. Étant donné que la fin
de la guerre était imminente, ce qui était de l'intérêt de tous les pays, y
compris la Russie, il pensait que la Turquie serait amenée à relâcher de
plus en plus ses liens avec l'Angleterre. Lui (le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich) ne voulait pas prononcer un jugement définitif sur
des points de détails, mais il soutenait que l'adoption par la Russie,
l'Allemagne et le Japon d'une ligne de conduite commune, inciterait la
Turquie à se rapprocher progressivement de ces pays. Jusqu'alors, il
n'avait pas discuté positivement ces questions avec les Turcs. Il avait
seulement déclaré, au cours d'un entretien confidentiel avec l'ambassa­
deur de Turquie, que l'Allemagne verrait avec satisfaction la Turquie
s'en tenir dans une mesure accrue à sa ligne de conduite politique
actuelle pour arriver à une neutralité absolue ; il avait ajouté encore que
l'Allemagne n'élèverait de prétentions d'aucune sorte sur le territoire
turc. Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich a déclaré en outre
que, à cet égard, il éprouvait la plus parfaite compréhension pour le
mécontentement de la Russie en ce qui concernait la convention de
Montreux relative aux Détroits. L'Allemagne avait encore plus de rai­
sons d'être mécontente, étant donné qu'elle n'avait pas été impliquée du
tout dans ladite Convention. Lui, personnelleme::nt, (le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich) pensait que la Convention de Montreux,
de même que les Commissions danubiennes, devaient être jetées au
rebut et remplacées par quelque chose de nouveau. Ce nouvel accord
devrait être contracté par les puissances directement intéressées à sa
conclusion, en premier lieu la Russie, la Turquie, l'Italie et l'Allemagne.
Il était évident que la Russie Soviétique ne pouvait être satisfaite de la
situation présente. L'Allemagne se ralliait à la suggestion aux termes de
laquelle la Russie Soviétique et les pays limitrophes jouiraient dans la
Mer Noire de certains privilèges refusés à d'autres pays du monde.
Il était absurde que des pays situés à des milliers de kilomètres de
252 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

la Mer Noire pussent élever la prétention de faire valoir les mêmes


droits que les Puissances riveraines. La nouvelle Convention des
Détroits avec la Turquie devrait, qui plus est, assurer à la Russie cer­
tains privilèges spéciaux sur le détail desquels il ne pouvait pas
s'étendre aujourd'hui, mais qui devraient accorder par principe aux
navires de guerre et à la flotte de commerce de l'Union Soviétique un
libre accès à la Méditerranée dans de meilleures conditions que par le
passé. La Russie pouvait prétendre à ces avantages. Lui (le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich) avait déjà eu des discussions sur ces
questions avec les Italiens et le raisonnement qu'il venait de développer
en quelques mots avait été accueilli en Italie avec beaucoup de sympa­
thie. Il lui semblait opportun que la Russie, l'Allemagne et l'Italie pus­
sent poursuivre une politique commune à l'égard de la Turquie en vue
d'amener ce pays, sans lui faire perdre la face, à se libérer de ses
attaches avec l'Angleterre, lesquelles pouvaient difficilement satisfaire
ces trois pays.
La Turquie deviendrait par là même, non seulement un facteur de
plus dans la coalition des Puissances opposées à l'extension de la guerre
et disposées à jeter le plus rapidement possible les fondements de la
paix, mais elle serait également préparée à mettre au rebut, de son
propre gré, la Convention de Montreux relative aux Détroits et,
conjointement avec ces trois pays, à conclure une nouvelle Convention
des Détroits qui ferait droit aux justes revendications de chacun et
accorderait le bénéfice de certains privilèges à la Russie. À cet égard,
les puissances intéressées pourraient envisager de concert l'éventualité
de garantir l'intégrité territoriale de la Turquie. Le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich résuma la question en déclarant qu'il convenait de
prendre en considération les résolutions suivantes :
1) Examiner de concert les moyens qu'auraient les Puissances
Signataires du Pacte Tripartite d'aboutir avec l'Union Soviétique à
l'égard des objectifs du Pacte Tripartite, à savoir, éviter l'extension de
la guerre et jeter le plus tôt possible les fondements de la paix mon­
diale.
En outre, d'autres résolutions communes pourraient être adoptées
sur la base desquelles les pays seraient désireux de collaborer et, fina­
lement, il serait possible de se mettre d'accord sur le respect mutuel des
MOLOTOV À BERLIN 253

intérêts de l'une ou de l'autre partie. Voilà quelles étaient approximati­


vement les grandes lignes dont il faudrait tenir compte en vue de la
conclusion d'un tel accord . Les détails devraient être discutés ultérieu­
rement. Au cas où ce raisonnement semblerait convaincant au
Gouvernement soviétique, une déclaration conjointe du Gouvernement
soviétique et des puissances signataires du Pacte Tripartite en faveur du
prompt rétablissement de la paix serait effectivement établie.
2) Rechercher en commun si les intérêts des quatre puissances
pourraient être d'une façon ou d'une autre définis avec netteté pour
l'avenir sur une très vaste échelle.
3) Prendre également en considération la solution à donner au pro­
blème posé par la Turquie et la question des Détroits.
Relativement à tous ces points, il ne fallait pas perdre de vue que le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich n'était pas actuellement dési­
reux de faire des propositions concrètes ; il avait seulement présenté de
façon succincte des idées que le Führer et lui-même avaient en tête au
moment de la rédaction de la lettre à Staline. Au cas où, toutefois ces
idées sembleraient réalisables au Gouvernement soviétique le Ministre
des Affaires Étrangères du Reich serait tout disposé à se rendre lui­
même à Moscou et à discuter personnellement avec Staline de ces
questions. Il se demandait si la présence simultanée de ses collègues
italiens et japonais, qui , pour autant qu'il sût, étaient également dis­
posés à se rendre à Moscou, pourrait offrir un intérêt dans le règlement
de cette question. Bien entendu, les relations entre la Russie et l'Axe,
de même que les relations entre la Russie et le Japon, devraient au préa­
lable faire l'objet d'éclaircissements par la voie diplomatique.
Finalement, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich fit une
autre remarque touchant son récent entretien avec l'ambassadeur de
Chine. Personne ne lui avait suggéré cet entretien, mais il avait compris
à certains indices que les Japonais n'y feraient pas d'objections. Dans la
suite des efforts tentés en vue d'aboutir à une prompte conclusion de la
guerre, il lui avait demandé s'il n'y avait aucune possibilité d'aplanir les
différends entre Tchang Kaï-chek et le Japon. Il n'avait, en aucune
façon, offert la médiation de l'Allemagne, mais, en considération des
relations anciennes et amicales existant entre l'Allemagne et la Chine,
il avait seulement informé le Maréchal Tchang Kaï-chek du point de
254 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

vue allemand. Le Japon était sur le point de reconnaître le gouverne­


ment de Nankin ; d'autre part , certaines rumeurs avaient cours selon les­
quelles le Japon comme la Chine étaient désireux de rechercher un
compromis.
Il n'était pas possible de savoir avec précision si ces rumeurs repo­
saient sur des faits. Toutefois , il serait incontestablement souhaitable de
pouvoir aboutir à un compromis entre les deux pays. C'est pour cette
raison que lui (le Ministre des Affaires Étrangères du Reich) avait prié
l'ambassadeur de Chine de passer le voir afin de l'informer de la posi­
tion de l'Allemagne dans cette question, car il n'estimait pas impossible
qu'il y eût quelque chose en train entre le Japon et la Chine et il dési­
rait en informer Molotov au cours de cet échange d'idées.
Molotov approuva la remarque relative aux avantages d'un accord
sino-japonais et répondit aux déclarations du Ministre des Affaires
Étrangères du Reich en disant qu'elles avaient présenté pour lui beau­
coup d'intérêt et qu'il n'était certes pas sans utilité d'échanger des idées
concernant les grands problèmes relatifs non seulement à l'Allemagne
et à la Russie soviétique, mais aussi à d'autres États quels qu'ils fussent.
Il avait bien saisi les déclarations du Ministre des Affaires Étrangères
du Reich relatives à la grande importance du Pacte Tripartite.
Toutefois, en qualité de représentant d'un pays non-belligérant , il avait
à demander un certain nombre d'éclaircissements en vue de pénétrer
plus clairement le sens du Pacte. Lorsque les questions touchant le
Nouvel Ordre européen et le « Grand Espace de l'Asie Orientale »
furent discutées au cours du Traité, la notion de « Grand Espace de
l'Asie Orientale » était tout à fait vague, du moins pour quelqu'un qui
n'avait pas participé à l'élaboration du Pacte. En conséquence, il atta­
cherait du prix à obtenir une définition plus précise de cette notion.
En outre , la participation de l'Union Soviétique aux actions envisa­
gées par le Ministre des Affaires Étrangères du Reich devrait être dis­
cutée dans le détail et ce , non seulement à Berlin, mais aussi à Moscou.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich répondit que la notion
de Grand Espace de l'Asie Orientale avait été nouvelle pour lui aussi
et qu'aucune définition précise ne lui en avait été donnée à lui non plus.
La formule avait été suggérée au cours des derniers jours des négocia­
tions, lesquelles, on l'avait déjà dit, s'étaient déroulées très rapidement.
MOLOTOV À BERLIN 255

Il était néanmoins en mesure de déclarer que la notion de « Grand


Espace » n'avait rien à voir avec les sphères d'influence présentant une
importance vitale pour la Russie. Au cours des négociations relatives
au Pacte, on l'avait déjà dit, le premier point discuté avait porté sur le
fait qu'aucune disposition dirigée directement ou indirectement contre
la Russie ne saurait figurer dans le Pacte.
Molotov répondit que la précision était nécessaire lorsqu'il s'agis­
sait de délimiter des sphères d'influence pour une assez longue période
de temps. En conséquence il avait demandé à être informé de l'opinion
des auteurs du Pacte, ou du moins de l'opinion du Gouvernement du
Reich sur ce point. Il était nécessaire d'observer une vigilance particu­
lière dans la délimitation des sphères d'influence entre l'Allemagne et
la Russie. La création de ces sphères d'influence au cours de l'année
passée n'était qu'une solution partielle à laquelle des faits et événe­
ments récents avaient ôté tout caractère d'actualité et toute signification
à l'exception de ce qui regardait la question finlandaise, qu'il discute­
rait en détail ultérieurement. La mise au point d'un règlement perma­
nent demanderait nécessairement quelque temps. Sous ce rapport , la
Russie était désireuse d'aboutir, en premier lieu, à un accord avec
l'Allemagne et, ensuite seulement, avec le Japon et l'Italie, lorsqu'elle
aurait obtenu préalablement des renseignements précis sur le sens, la
nature et les objectifs du Pacte Tripartite.
À ce moment , les conversations furent interrompues afin de donner
aux délégués russes le temps de déjeuner en petit comité avant de com­
mencer les entretiens avec le Führer.

Berlin, le 13 novembre 1940.

SCHMIDT (MINISTRE) .
256 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 7 1
Mémorandum relatif à l 'entretein qui eut lieu à la date du
12 novembre 1940 entre le Führer et M.Molotov,
en présence du Ministre des Affaires Étrangères du Reich, de
M.Dekonosov, Commissaire du Peuple adjoint, ainsi que de
MM. Hilger et Pavlov.faisant fonction d'interprètes

Secret d'État
Füh. 32/40 g. Rs

Après quelques paroles de bienvenue, le Führer déclara que l'idée


qu'il avait avant tout à l'esprit dans les conversations qui avaient lieu à
l'heure actuelle, était que, dans la vie des peuples, il était, certes, diffi­
cile de fixer le cours des événements pour une longue période à venir
et que l'explosion de conflits était souvent fortement influencée par des
facteurs personnels. Il croyait, néanmoins, qu'il fallait tenter de fixer
l'évolution des nations, même pour une longue période de temps, dans
toute la mesure du possible, de manière à éviter les frictions et à pré­
venir les causes de conflit dans toute la mesure humainement possible.
Ceci était particulièrement vrai dans l'ordre des choses lorsque deux
nations telles que l'Allemagne et la Russie avaient à leur tête des
hommes ayant une autorité suffisante pour engager leur pays dans une
évolution orientée dans un sens déterminé. De plus, dans le cas de la
Russie et de l'Allemagne, il s'agissait de deux très grandes nations que
n'opposait normalement aucun conflit d'intérêts si chaque nation com­
prenait que l'autre fit valoir certaines revendications d'une nécessité
vitale, sans la satisfaction desquelles son existence était impossible.
En outre, les deux pays avaient des régimes de gouvernement qui
ne faisaient pas la guerre pour l'amour de la guerre mais auxquels, au
contraire, la paix était plus nécessaire que la guerre pour la réalisation
de leurs tâches intérieures. Compte dûment tenu des besoins vitaux,
particulièrement dans le domaine économique, il devait réellement être
possible d'aboutir, entre les deux pays, à un règlement d'où sortirait
entre eux une collaboration pacifique qui survivrait aux dirigeants
actuels.
Après que Molotov eût déclaré qu'il était entièrement d'accord au
MOLOTOV À BERLIN 257

sujet de ces considérations, le Führer poursuivit qu'il était évidemment


difficile de fixer pour une longue période l'évolution des relations entre
les peuples et les pays.
Il croyait, cependant, qu'il serait possible d'élaborer clairement et
avec précision un certain nombre de points de vue généraux tout à fait
indépendamment de préoccupations personnelles, et d'orienter les inté­
rêts politiques et économiques des peuples de manière à garantir que
les conflits fussent évités, même pour d'assez longues périodes de
temps. La situation dans laquelle avait lieu la conversation de ce jour
était caractérisée par le fait que l'Allemagne était en guerre alors que
la Russie Soviétique ne l'était pas. Beaucoup des mesures prises par
l'Allemagne avaient été influencées par le fait de sa belligérance.
Beaucoup de mesures qui étaient nécessaires au cours de la guerre
étaient conditionnées par la conduite de la guerre elle-même et n'au­
raient pu être prévues au moment de l'ouverture des hostilités. À tout
prendre, non seulement l'Allemagne mais aussi la Russie avaient
obtenu de grands avantages. À examiner les choses de plus près, la col­
laboration politique au cours de son unique année d'existence avait eu
une valeur considérable pour les deux pays.
Molotov déclara que c'était tout à fait exact.
Le Führer dit ensuite que probablement aucun des deux peuples
n'avait intégralement réalisé ses désirs. Mais, dans la vie politique
même la réalisation de 20 à 25 % des exigences constituait déjà un
résultat appréciable. Il croyait que tous les désirs ne se réaliseraient pas
non plus dans l'avenir mais que les deux plus grands peuples de
l'Europe, s'ils marchaient de conserve, gagneraient de toute façon, plus
que s'ils travaillaient l'un contre l'autre. S'ils étaient unis, les deux pays
en tireraient toujours des avantages. Mais s'ils travaillaient l'un contre
l'autre, de tierces puissances seraient les seules à en profiter.
Molotov répondit que le raisonnement du Führer était entièrement
juste et confirmé par l'Histoire et que, par ailleurs, cela s'appliquait par­
ticulièrement à la situation présente.
Le Führer en vint alors à dire que, partant de ces idées, il avait de
nouveau réfléchi très posément à la question de la collaboration ger­
mano-russe, à une époque où les opérations militaires étaient, en fait,
terminées.
258 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

La guerre avait, en outre, entraîné des complications qui n'étaient


pas voulues par l'Allemagne, mais qui l'avaient parfois obligée à réagir
militairement à l'égard de certains événements. Le Führer retraça alors
à Molotov, dans ses grandes lignes, le cours des événements militaires
jusqu'à ce jour, qui avait abouti à ce fait que l'Angleterre n'avait plus
d'allié sur le continent. Il décrivit en détail les opérations militaires
actuellement en cours contre l'Angleterre et souligna l'influence des
conditions atmosphériques sur ces opérations. Il qualifia de ridicules
les mesures de représailles des Anglais et dit que les visiteurs russes
pouvaient se convaincre par eux-mêmes, de première main, du carac­
tère mensonger des informations relatives à la prétendue destruction de
Berlin. Dès que les conditions atmosphériques s'amélioreraient,
l'Allemagne serait en mesure de porter le grand coup final à
l'Angleterre. Pour le moment, son objectif était, par conséquent, d'es­
sayer non seulement de faire les préparatifs militaires en vue de ce
combat final, mais encore de tirer au clair les questions politiques qui
seraient importantes pendant et après cette phase d'anéantissement. Il
avait, par la suite, reconsidéré les relations avec la Russie et ce, non pas
dans un esprit négatif, mais dans l'intention de les organiser positive­
ment, si possible pour une longue période de temps. Ce faisant, il avait
abouti à plusieurs conclusions :
1) L'Allemagne ne cherchait pas à obtenir une assistance militaire
de la Russie ;
2) En raison de l'énorme extension prise par la guerre , l'Allemagne
avait été obligée, afin de contrebattre les intentions anglaises, de péné­
trer dans des territoires éloignés dans lesquels elle n'avait pas d'intérêts
politiques ou économiques fondamentaux ;
3) Il n'en existait pas moins certaines exigences dont toute l'impor­
tance n'était devenue manifeste qu'au cours de la guerre , mais qui
étaient absolument vitales pour l'Allemagne. Quelques-unes de ces exi­
gences portaient sur certaines sources de matières premières que
l'Allemagne considérait comme extrêmement vitales et absolument
indispensables. Il pouvait se faire que M.Molotov fût d'avis que, dans
un cas ou dans un autre , nous nous étions écartés de la conception des
sphères d'influence qui avaient été fixées d'un commun accord par
Staline et le Ministre des Affaires Étrangères du Reich. Des écarts de
MOLOTOV À BERLIN 259
ce genre s'étaient déjà produits dans certains cas au cours des opéra­
tions russes contre la Pologne. Dans un certain nombre de cas, en
considérant objectivement les intérêts allemands et russes, il (le Führer)
n'avait pas été enclin à faire des concessions, mais il s'était rendu
compte qu'il était désirable de satisfaire une partie des besoins de la
Russie en coupant la poire en deux, comme, par exemple, dans le cas
de la Lituanie. Dans un autre cas, celui du Tyrol méridional ,
l'Allemagne avait pris une position analogue. Mais il s'était manifesté
au cours de la guerre des facteurs qui n'auraient pu être prévus au
moment de l'ouverture des hostilités, et qui devaient être considérés
comme absolument vitaux du point de vue des opérations militaires.
Il (le Führer) avait maintenant examiné la question de savoir com­
ment, par-delà toutes les mesquines considérations passagères, il serait
possible de mettre au point dans ses grandes lignes la collaboration
entre l'Allemagne et la Russie, et quelle orientation devrait suivre dans
l'avenir le cours des relations germano-russes. À cet égard, les points
de vue ci-après présentaient de l'importance pour l'Allemagne :
l )Manque d'espace vital. Au cours de la guerre, l'Allemagne avait
acquis des territoires si étendus qu'il lui faudrait cent ans pour les uti­
liser pleinement.
2) Une expansion en Afrique Centrale était nécessaire.
3) L'Allemagne avait besoin de certaines matières premières, dont
elle devrait, en tout état de cause, se garantir la fourniture.
4 ) Enfin, elle ne saurait permettre que des puissances hostiles éta­
blissent des bases aériennes ou navales dans certaines zones.
Mais en aucun cas les intérêts de la Russie ne seraient affectés.
L'empire russe pouvait se développer sans porter le moins du monde
atteinte aux intérêts allemands. (Molotov dit que c'était tout à fait
exact.) Si les deux pays parvenaient à se rendre compte de ce fait, ils
pourraient collaborer pour leur profit mutuel et pourraient s'épargner
difficultés, frictions et tension nerveuse. Il était absolument évident que
l'Allemagne et la Russie ne constitueraient jamais un seul univers. Les
deux pays existeraient toujours à titre d'États distincts comme deux
puissants éléments du monde. Chacun d'eux pouvait façonner son
avenir comme il l'entendait, si ce faisant, il tenait compte des intérêts
de l'autre. L'Allemagne n'avait elle-même en Asie que des intérêts éco-
260 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

nomiques et commerciaux d'ordre général. En particulier, elle n'avait


aucun intérêt colonial dans cette zone. Elle savait, en outre, que tes ter­
ritoires coloniaux existant éventuellement en Asie reviendraient proba­
blement au Japon. Si, par miracle, la Chine venait, elle aussi, à être
entraînée dans l'orbite des nations prenant conscience d'elles-mêmes,
toutes les aspirations coloniales seraient dès l'origine vouées au désap­
pointement en raison des masses humaines qui y vivaient.
Il y avait en Europe un certain nombre de points de contact entre
l'Allemagne, la Russie et l'Italie. Chacun de ces pays avait le désir légi­
time d'obtenir un accès à la mer libre. L'Allemagne voulait sortir de la
mer du Nord ; l'Italie entendait supprimer la barrière de Gibraltar et la
Russie s'efforçait également d'atteindre l'Océan. La question qui se
posait maintenant était celle de savoir quelles étaient les chances pour
ces grands pays d'obtenir effectivement le libre accès à l'Océan sans
entrer à leur tour en conflit les uns avec les autres sur cette question.
C'était là également le point de vue auquel il se plaçait pour envisager
l'organisation des relations européennes après la guerre. Les plus
importants hommes d'État de l'Europe devaient empêcher que la guerre
ne devienne la cause d'une nouvelle guerre. Les questions pendantes
devaient, par conséquent, être réglées de telle manière qu'aucun conflit
ne puisse surgir, au moins dans un avenir rapproché.
C'est dans cet esprit qu'il (le Führer) s'était entretenu avec des
hommes d'État français et il croyait avoir trouvé chez eux de la sympa­
thie pour un règlement qui instaurerait un état de choses tolérable pour
une assez longue période de temps et qui serait profitable à tous les
intéressés, ne serait-ce que parce qu'une nouvelle guerre ne serait plus
à redouter immédiatement. Se référant au préambule de la Convention
franco-allemande d'Armistice, il avait signalé à Pétain et Laval, que
tant que la guerre avec l'Angleterre se poursuivrait, il ne pourrait être
pris aucune mesure qui soit incompatible avec les conditions requises
pour terminer cette guerre contre la Grande-Bretagne.
Ailleurs, également, il existait des problèmes de ce genre, mais
ceux-ci se posaient seulement pour la durée de la guerre. C'est ainsi, par
exemple, que l'Allemagne n'avait aucun intérêt d'aucune sorte dans les
Balkans et y exerçait actuellement une activité exclusivement à cause
de l'obligation dans laquelle elle se trouvait de s'assurer certaines
MOLOTOV À BERLIN 261

matières premières. Il s'agissait d'intérêts d'ordre purement militaire,


dont la sauvegarde ne constituait pas une tâche agréable, étant donné,
par exemple, que des éléments des Forces armées allemandes devaient
être maintenus en Roumanie à des centaines de kilomètres des centres
d'approvisionnement.
Pour des raisons similaires, l'Allemagne estimait intolérable que
l'Angleterre prit pied en Grèce afin d'y établir des bases aériennes et
navales. Le Reich était obligé de l'empêcher en tout état de cause.
La poursuite de la guerre dans ces conditions n'était , naturellement,
pas désirable, et c'était pourquoi l'Allemagne avait voulu mettre fin à la
guerre à l'issue de la campagne de Pologne. À cette époque,
l'Angleterre et la France auraient pu avoir la paix sans sacrifices per­
sonnels, mais elles avaient préféré poursuivre la guerre. Il allait de soi
que le sang créait lui aussi des droits et il était inadmissible que certains
pays eussent déclaré et fait la guerre sans payer ensuite la note. Il (le
Führer) l'avait fait comprendre aux Français. Mais au stade actuel de
l'évolution des événements, la question qui se posait était celle de
savoir lequel des pays responsables de la guerre devrait payer le plus.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne aurait préféré terminer la guerre l'année
dernière et avoir démobilisé son armée afin de reprendre son œuvre du
temps de paix parce que, du point de vue économique, toute guerre était
une mauvaise affaire. Le vainqueur lui-même avait supporté de telles
dépenses avant , pendant et après la guerre qu'il aurait pu atteindre son
but à bien meilleur compte par des solutions pacifiques.
Molotov approuva cette idée en disant qu'en tout cas il était beau­
coup plus onéreux d'atteindre un but par des mesures militaires que par
des moyens pacifiques. Le Führer souligna de nouveau que, dans les
circonstances présentes, l'Allemagne avait été contrainte par l'évolution
des événements de guerre d'exercer une activité dans des régions où
elle n'avait aucun intérêt politique mais tout au plus des intérêts écono­
miques. Mais la légitime défense dictait absolument cette solution.
Néanmoins, cette activité de l'Allemagne, qui lui était imposée dans les
zones en question, ne constituait pas un obstacle à la pacification du
monde qui serait entreprise par la suite et qui apporterait aux nations
travaillant à atteindre le même objectif la réalisation de leurs espoirs.
En outre, il y avait la question de l'Amérique. Les États-Unis pour-
262 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

suivaient actuellement une politique impérialiste . Ils ne se battaient pas


pour l'Angleterre , mais seulement pour essayer de mettre la main sur
l'Empire britannique. En mettant les choses au mieux, ils aidaient
l'Angleterre afin de favoriser leur propre réarmement et de renforcer
leur puissance militaire en acquérant des bases. Dans un avenir éloigné,
la question se poserait d'établir une étroite solidarité entre les pays qui
pourraient se trouver menacés en cas d'extension de la sphère d'in­
fluence de cette puissance anglo-saxonne qui avait des bases infiniment
plus solides que l'Angleterre. Dans ce cas, il n'était pas question de
l'avenir immédiat ; ce ne serait pas en 1 94 5 , mais seulement en 1 970 ou
1980 au plus tôt, que la liberté d'autres nations serait sérieusement
menacée par cette puissance anglo-saxonne. Quoi qu'il en soit , le conti­
nent européen devait s'adapter à ce nouvel état de choses et agir en
commun contre les Anglo-Saxons et contre toutes leurs tentatives
visant à obtenir des bases dangereuses pour sa sécurité. En consé­
quence, il (Hitler) avait entrepris un échange de vues avec la France,
l'Italie et l'Espagne afin d'établir dans toute l'Europe et l'Afrique une
sorte de Doctrine de Monroe et d'adopter une nouvelle politique colo­
niale suivant laquelle chacune des puissances intéressées ne revendi­
querait pour elle-même que la portion de territoire colonial qu'elle
serait en mesure d'utiliser effectivement. Dans d'autres régions où la
Russie était la puissance prédominante, les intérêts de cette dernière
devraient naturellement, avoir la priorité. Ceci permettrait de mettre sur
pied une grande coalition de puissances qui, guidées par une saine
appréciation des réalités, auraient à fixer leurs sphères d'intérêts respec­
tives et s'imposeraient en conséquence au reste du monde.
L'organisation d'une telle coalition de puissances était certainement une
tâche difficile, et cependant il n'était pas aussi difficile de la concevoir
que de la mener à bien. Le Führer en revint alors aux efforts germano­
russes. Il comprenait parfaitement les tentatives de la Russie visant à
obtenir des ports libres de glaces avec un accès absolument sûr à la mer
libre. L'Allemagne avait considérablement élargi son espace vital dans
ses actuelles provinces de l'est. Toutefois, la moitié au moins de cette
zone devait être considérée comme constituant une charge au point de
vue économique. Il était probable que ni la Russie ni l'Allemagne
n'avaient obtenu tout ce qu'elles s'étaient proposé de faire. De toute
MOLOTOV À BERLIN 263

façon, les résultats avaient été importants pour l'une comme pour
l'autre. Si l'on examinait sans parti pris les questions encore pendantes,
et que l'on tînt dfiment compte du fait que l'Allemagne était encore en
guerre et qu'elle devait se préoccuper de territoires qui, en soi, n'avaient
aucune importance pour elle du point de vue politique, les deux parte­
naires pourraient également obtenir dans l'avenir des avantages sub­
stantiels. À ce propos, le Führer aborda de nouveau la question des
Balkans et répéta que l'Allemagne s'opposerait immédiatement par une
action militaire à toute tentative que feraient les Anglais en vue de
prendre pied à Salonique. Elle conservait encore de déplaisants souve­
nirs du front de Salonique au cours de la dernière guerre.
Sur une question de Molotov qui désirait savoir en quoi Salonique
constituait un danger, le Führer fit allusion à la proximité des gisements
pétrolifères roumains que l'Allemagne désirait protéger en toutes cir­
constances. Mais, dès que la paix serait rétablie, les troupes allemandes
quitteraient immédiatement la Roumanie. Dans la suite de la conversa­
tion , le Führer demanda à Molotov comment la Russie envisageait de
sauvegarder ses intérêts dans la Mer Noire et dans les Détroits.
L'Allemagne serait également prête à tout moment à aider la Russie à
obtenir une amélioration du régime des Détroits.
Molotov répondit que les déclarations du Führer avaient été d'ordre
général et que, dans l'ensemble, il pouvait adhérer à cette manière de
voir. Il était également d'avis qu'il serait de l'intérêt de l'Allemagne et
de l'Union Soviétique que les deux pays collaborent et ne se combat­
tent point. À son départ de Moscou, Staline lui avait donné des instruc­
tions précises et tout ce qu'il allait dire correspondait exactement aux
vues de Staline. Il partageait l'opinion du Führer selon laquelle les deux
partenaires avaient tiré de l'accord germano-russe des avantages sub­
stantiels. L'Allemagne s'était procuré un hinterland sfir, ce qui, comme
chacun le savait, avait été d'une grande importance pour l'évolution des
événements au cours de cette année de guerre. En Pologne également,
l'Allemagne avait obtenu des avantages économiques considérables.
Par l'échange de la Lituanie contre la Voïvodie de Lublin, toute friction
possible entre l'Allemagne et la Russie avait été évitée. L'accord ger­
mano-russe de l'année dernière pouvait par conséquent être considéré
comme appliqué sauf sur un point à savoir : la Finlande. La question
264 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

finlandaise restait encore sans solution et il (Molotov) demandait au


Führer de lui dire si l'accord germano-russe, dans la mesure où il
concernait la Finlande, était encore en vigueur. Selon l'avis du
Gouvernement soviétique, aucun changement n'était intervenu sur ce
point. De même , le Gouvernement soviétique estimait que l'Accord
germano-russe de l'année dernière représentait seulement une solution
partielle. Depuis lors, il avait surgi d'autres problèmes qui devaient éga­
lement être résolus.
Molotov passa alors à la question de la portée du Pacte Tripartite .
Que signifiait l'Ordre Nouveau en Europe et en Asie et quel rôle y serait
accordé à l'URSS ? Ces questions devraient être discutées au cours des
conversations de Berlin et lors de la visite que le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich envisageait de faire à Moscou, et sur laquelle les
Russes comptaient fermement. En outre, il y avait des questions à élu­
cider, en ce qui concernait les intérêts de la Russie dans les Balkans et
dans la Mer Noire relativement à la Bulgarie , la Roumanie et la
Turquie. Il serait plus facile au Gouvernement russe de fournir les
réponses adéquates aux questions soulevées par le Führer, s'il pouvait
obtenir les éclaircissements qu'il venait de demander. Il s'intéressait à
la question de l'Ordre Nouveau en Europe et, en particulier, au rythme
suivant lequel cet Ordre Nouveau serait instauré et à la forme qu'il
prendrait. Il serait désireux d'avoir une notion des limites de ce qu'on
appelle le Grand Espace d'Asie Orientale.
Le Führer répondit que le Pacte Tripartite avait pour but de régler
la situation européenne conformément aux intérêts naturels des pays
européens et que, en conséquence, l'Allemagne prenait actuellement
contact avec l'Union Soviétique afin que celle-ci pût elle-même donner
son avis relativement à ses propres sphères d'intérêt. En aucun cas, il ne
serait procédé à un règlement sans la coopération de la Russie
Soviétique. Cela était valable aussi bien pour l'Europe que pour l'Asie,
où la Russie elle-même était appelée à coopérer à la définition du
Grand Espace de l'Asie Orientale et où elle était invitée à faire valoir
ses revendications. Le rôle de l'Allemagne dans cette affaire était celui
d'une médiatrice. En aucun cas, la Russie ne devait être placée devant
un fait accompli. Lorsque le Führer avait entrepris d'essayer de réaliser
la coalition de puissances mentionnée plus haut, le point le plus délicat
MOLOTOV À BERLIN 265

ne lui avait pas paru être constitué par les relations germano-russes,
mais bien par la question de savoir si une collaboration entre
l'Allemagne , la France et l'Italie était viable. Ce n'est qu'aujourd'hui,
enfin convaincu que ce problème pouvait être résolu, et après qu'un
règlement avait été accepté en fait, dans ses grandes lignes, par les trois
pays, qu'il avait cru possible de prendre contact avec la Russie
Soviétique en vue de procéder au règlement des questions de la Mer
Noire, des Balkans et de la Turquie.
En conclusion, le Führer se résuma en déclarant que, jusqu'à un cer­
tain point, cette discussion représentait le premier pas effectif dans la
voie d'une collaboration compréhensive et tenant réellement compte
aussi bien des problèmes de l'Europe occidentale, lesquels devaient être
résolus par l'Allemagne, l'Italie et la France, que des solutions à adopter
à l'Est, ce qui était essentiellement l'affaire de la Russie et du Japon,
mais pour lesquelles l'Allemagne offrait ses bons offices en qualité de
médiatrice. Tout le problème était de s'opposer à toute tentative de la
part de l'Amérique pour « s'enrichir sur le dos de l'Europe ». Les États­
Unis n'avaient rien à voir ni en Europe, ni en Afrique, ni en Asie.
Molotov dit qu'il était d'accord avec les déclarations du Führer rela­
tives au rôle de l'Amérique et de l'Angleterre. Le principe de la partici­
pation de la Russie au Pacte Tripartite lui semblait tout à fait accep­
table, sous réserve que la Russie coopérât en qualité de partenaire et
non pas seulement de comparse. Dans ces conditions, aucune difficulté
ne s'opposait, à ses yeux, à la participation de l'Union soviétique à l'ef­
fort commun. Toutefois, les objectifs et le sens du Pacte devaient tout
d'abord faire l'objet d'une définition plus précise, sous le rapport, en
particulier, de la délimitation du Grand Espace de l'Asie Orientale.
En raison de l'éventualité d'une alerte aérienne, l'entretien fut inter­
rompu à ce moment et ajourné au lendemain, le Führer ayant promis à
Molotov qu'il discuterait avec lui, dans les détails, les diverses ques­
tions qui s'étaient présentées au cours de la conversation.

Berlin, le 16 novembre 1940,

SCHMIDT
266 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 72
Mémorandum de l'entretien entre le Führer et le Président du Conseil
des Commissaires du Peuple Molotov, en présence du Ministre des
Affaires Étrangères du Reich et de M. Dekanosov,
ainsi que de MM. Hilger et Pavlov, faisant fonction d'interprètes,
à Berlin le 13 novembre 1940

Fh. 33/40

Le Führer se référa à la remarque faite au cours de la conversation


d'hier par Molotov, qui disait que l'accord germano-russe était entière­
ment exécuté, « sauf sur un point : plus précisément la Finlande ».
Molotov expliqua que cette remarque se rapportait non seulement à
l'accord germano-russe lui-même, mais en particulier aux protocoles
secrets eux aussi.
Le Führer répondit que, dans le Protocole secret, les zones d'in­
fluence et les sphères d'intérêt avaient été délimitées et distribuées entre
l'Allemagne et la Russie. Pour autant qu'il s'était agi de prendre effec­
tivement possession, l'Allemagne avait agi conformément aux accords,
ce qui n'était pas tout à fait le cas pour la Russie. En tout cas,
l'Allemagne n'avait occupé aucun territoire inclus dans la sphère d'in­
fluence soviétique.
On avait parlé de la Lituanie hier. Il ne pouvait y avoir de doute
qu'en cette circonstance les modifications à l'accord primitif germano­
russe étaient dues essentiellement à l'initiative russe. Que les difficultés
- que la proposition faite par les Russes visait à éviter - aient effective­
ment dû ou non résulter du partage de la Pologne pouvait être laissé en
dehors du débat. En tout cas, la Voïvodie de Lublin n'était pas une com­
pensation économiquement parlant, pour la Lituanie. Cependant, les
Allemands avaient constaté que, dans le déroulement des faits, une
situation s'était faite, qui nécessitait une révision de l'accord primitif.
Le même cas se présentait pour la Bucovine. À dire vrai, dans l'ac­
cord primitif, l'Allemagne avait dit se désintéresser seulement de la
Bessarabie. Néanmoins elle avait compris dans ce cas aussi, qu'une
révision de l'accord était à certains points de vue avantageuse pour
l'autre partenaire.
MOLOTOV À BERLIN 267
La situation, en ce gui concerne la Finlande était tout à fait simi­
laire. L'Allemagne n'y avait pas d'intérêts politiques. Cela était connu
du Gouvernement soviétique. Pendant la guerre russo-finlandaise ,
l'Allemagne avait méticuleusement satisfait à toutes ses obligations
quant à sa neutralité bienveillante absolue. Molotov indiqua à ce
moment que le gouvernement russe n'avait eu aucun motif à critiques
en ce qui concerne l'attitude de l'Allemagne pendant ce conflit.
À ce propos, le Führer mentionna aussi qu'il avait même retenu à
Bergen des navires qui transportaient des armes et des munitions vers
la Finlande, ce que l'Allemagne n'avait aucun droit de faire.
L'Allemagne avait encouru une opposition sérieuse du reste du monde,
et en particulier de la Suède, en raison de son attitude pendant la guerre
russo-finlandaise. Le résultat en avait été, pendant la campagne de
Norvège qui avait suivi , et qui en elle-même comportait des risques
considérables, qu'elle avait dû utiliser un grand nombre de divisions
pour se protéger contre les Suédois, ce qu'elle n'aurait pas eu à faire
autrement.
La situation véritable était la suivante conformément aux accords
germano-russes, l'Allemagne reconnaissait que, politiquement, la
Finlande était d'une importance primordiale pour la Russie et se trou­
vait dans sa zone d'influence. Cependant, l'Allemagne devait tenir
compte des deux points suivants :
1 ) Pendant la durée de la guerre, il était pour elle de la plus grande
importance de recevoir les livraisons de nickel et de bois de charpente
de Finlande ;
2) Elle ne souhaitait aucun nouveau conflit dans la mer Baltique,
qui amoindrirait encore sa liberté de manœuvre dans une des rares
régions de commerce maritime qui lui restent encore. Il était absolu­
ment inexact de dire que la Finlande était occupée par les troupes alle­
mandes. Il était certain que des troupes étaient transportées vers
Kirkenes à travers la Finlande, fait dont la Russie avait été officielle­
ment informée par l'Allemagne. En raison de la longueur du trajet, les
trains étaient obligés de s'arrêter deux ou trois fois en territoire finlan­
dais. Cependant, aussitôt que le transit des contingents de troupes qui
devaient être transportées serait achevé, aucune troupe supplémentaire
ne serait envoyée à travers la Finlande. Il (le Führer) fit ressortir que
268 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

l'Allemagne et la Russie auraient toutes deux naturellement intérêt à ne


pas laisser la Mer Baltique redevenir une zone de combats. Depuis la
guerre russo-finlandaise, les possibilités des opérations militaires
avaient subi des changements, puisque l'Angleterre disposait de bom­
bardiers et de chasseurs à grand rayon d'action. Les Anglais avaient par
là une chance de prendre pied sur les terrains d'aviation finlandais.
De plus, il y avait un facteur purement psychologique, qui était
extrêmement lourd. Les Finnois s'étaient défendus courageusement
s'étaient acquis la sympathie du monde, particulièrement en
Scandinavie. En Allemagne aussi, pendant la guerre russo-finlandaise,
les gens étaient quelque peu ennuyés de la position que, par suite de son
entente avec la Russie l'Allemagne avait dû adopter, et qu'elle avait
adoptée effectivement. L'Allemagne ne souhaitait pas une nouvelle
guerre avec la Finlande en raison des considérations précitées.
Cependant les desiderata légitimes de la Russie ne s'en trouvaient pas
affectés. Cela, l'Allemagne l'avait prouvé en des occasions répétées par
son attitude devant plusieurs problèmes, et notamment le problème des
fortifications des îles d'Aaland. Pour la durée de la guerre, cependant
ses intérêts en Finlande étaient tout aussi importants qu'en Roumanie.
L'Allemagne espérait qu'il serait tenu compte de ces considérations
d'autant plus qu'elle-même avait montré en son temps de la compréhen­
sion pour les désirs de la Russie dans les problèmes de la Lituanie et de
la Bucovine En tout cas, elle n'avait aucun intérêt politique d'aucune
sorte en Finlande, et elle acceptait pleinement le fait que ce pays appar­
tenait à la zone d'influence russe.
Dans sa réponse, Molotov fit ressortir que l'accord de 1939 se réfé­
rait à un certain stade de l'évolution de la situation, qui s'était terminé
avec la guerre de Pologne, cependant que le deuxième stade s'était ter­
miné avec la défaite de la France, et qu'en fait on en était au troisième
stade, maintenant. Il rappela qu'aux termes de l'accord primitif, avec
son Protocole Secret, la frontière commune germano-russe avait été
fixée, et que les problèmes relatifs aux pays baltes adjacents et à la
Roumanie, à la Finlande et à la Pologne avaient été réglés. Pour le
reste, il était d'accord avec le Führer sur les révisions faites. Cependant,
s'il faisait un bilan de la situation qui apparaissait après la défaite de la
France il devrait faire état du fait que l'accord germano-russe n'avait
MOLOTOV À BERLIN 269

pas été sans influence pour les grandes victoires allemandes.


Quant à la question de la révision de l'accord original en ce qui
concerne la Lituanie et la Voïvodie de Lublin, Molotov souligna que
l'URSS n'aurait pas insisté pour cette révision si l'Allemagne n'en avait
pas voulu. Mais il croyait que la nouvelle solution servait les intérêts
des deux parties.
À ce moment, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
remarqua qu'il était certain que la Russie n'avait pas fait de cette révi­
sion une condition formelle , mais qu'en tout cas elle y poussait forte­
ment. Molotov insista sur le fait que le gouvernement soviétique n'au­
rait pas refusé de laisser les choses telles qu'elles étaient dans l'accord
primitif. En tout cas, cependant, l'Allemagne pour sa concession en
Lituanie avait reçu compensation en territoire polonais.
Le Führer intervint alors pour dire que dans cet échange on se pou­
vait du point de vue économique, parler de compensation adéquate en
territoire polonais.
Molotov mentionna alors la question de la bande de territoire litua­
nien, et insista sur le fait que Je gouvernement soviétique n'avait pas
encore reçu de réponse nette de l'Allemagne sur cette question.
Cependant il attendait une décision.
En ce qui concerne la Bucovine, il admit que cela impliquait un ter­
ritoire supplémentaire, qui n'était pas mentionné dans le Protocole
Secret. La Russie avait au début limité ses demandes à la Bucovine du
Nord. Dans la situation présente, cependant, l'Allemagne devait com­
prendre les intérêts russes en Bucovine du Sud. Mais la Russie n'avait
pas non plus reçu de réponse à sa question à ce sujet. Au lieu de cela,
l'Allemagne avait garanti la totalité du territoire de la Roumanie, et
négligé totalement les désirs de la Russie en ce qui concerne la
Bucovine du Sud.
Le Führer répondit que cela serait une concession considérable de
la part de l'Allemagne si même une partie de la Bucovine devait être
occupée par la Russie. Conformément à un accord verbal, les territoires
ex-autrichien devaient tomber dans la sphère d'influence allemande. De
plus, les territoires faisant partie de la zone russe étaient mentionnés
nommément, la Bessarabie par exemple. Il n'y avait cependant pas un
mot sur la Bucovine dans les accords. Et enfin la signification exacte
270 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

de l'expression « sphère d'influence » n'était pas davantage précisée. En


tout cas, l'Allemagne n'avait pas le moins du monde violé l'accord à ce
propos. À l'objection de Molotov que les révisions relatives à la bande
de territoire lituanien et de la Bucovine n'étaient pas d'une bien grande
importance comparées à la révision que l'Allemagne avait entreprise
par ailleurs par la force des armes , le Führer répondit que la soi-disant
« révision par la force des armes » n'avait pas du tout fait l'objet de l'ac­
cord.
Molotov, cependant, maintint le point de vue précédemment cité
que les révisions souhaitées par la Russie étaient insignifiantes.
Le Führer répondit que si la collaboration germano-russe devait
donner des résultats positifs dans l'avenir, le gouvernement soviétique
devrait comprendre que l'Allemagne était engagée dans une lutte dont
l'issue ne pouvait être que la vie ou la mort, et que, quoiqu'il arrive, elle
voulait terminer par une victoire. Cela exigeait un certain nombre de
conditions préalables, qui dépendaient de facteurs économiques et mili­
taires, que l'Allemagne voulait s'assurer par tous les moyens. Si l'URSS
était dans une situation analogue, elle manifesterait, et devrait mani­
fester, une compréhension analogue des besoins russes. Les conditions
que l'Allemagne voulait s'assurer ne contredisaient pas les ententes
avec la Russie. Le désir de l'Allemagne d'éviter une guerre aux consé­
quences imprévisibles dans la Baltique ne signifiait aucunement une
violation des accords germano-russes aux termes desquels la Finlande
appartenait à la sphère d'influence russe. La garantie donnée selon le
vœu et à la demande du gouvernement roumain n'était pas une viola­
tion des accords relatifs à la Bessarabie. L'URSS devait réaliser que
dans le cadre de toute collaboration plus ample entre les deux pays, des
avantages d'une tout autre envergure que les révisions en cours de dis­
cussion seraient atteints. De bien plus grands gains pourraient être réa­
lisés, à condition que la Russie ne cherche pas maintenant des gains
dans les territoires qui intéressaient l'Allemagne pour la durée de la
guerre. Les gains futurs seraient d'autant plus grands que l'Allemagne
et la Russie réussiraient mieux à se battre dos à dos contre le monde
extérieur, et d'autant plus petits qu'elles s'affronteraient face à face.
Dans la première hypothèse , aucune puissance au monde ne pouvait
s'opposer aux deux pays.
MOLOTOV À BERLIN 271

Dans sa réponse, Molotov exprima son accord sur les dernières


conclusions du Führer. À ce propos, il s'appesantit sur le point de vue
des chefs soviétiques, et de Staline en particulier, qu'il serait possible et
souhaitable de renforcer et d'activer les relations entre les deux pays.
Cependant, pour donner à ces relations une base permanente, des ques­
tions devraient être éclaircies, qui étaient d'une importance secondaire,
mais qui gâtaient l'atmosphère des relations germano-russes. La
Finlande était une de ces questions. Si la Russie et l'Allemagne étaient
bien d'accord, la question pourrait être résolue sans guerre, mais il ne
devait y avoir ni troupes allemandes en Finlande, ni manifestations
politiques hostiles au gouvernement de la Russie soviétique dans ce
pays.
Le Führer répondit que ce deuxième point ne pouvait donner lieu à
discussion, étant donné que l'Allemagne n'avait absolument rien à voir
dans ces choses. D'ailleurs il était facile d'organiser des manifestations
et il était difficile ensuite de découvrir qui en avait été le véritable ins­
tigateur. Cependant, en ce qui concerne les troupes allemandes, il pou­
vait donner l'assurance que, si un accord générai intervenait, on ne ver­
rait pas plus longtemps des troupes allemandes en Finlande.
Molotov répondit que par « manifestations » il entendait également
l'envoi en Allemagne de délégations finlandaises ou les réceptions en
Allemagne de Finlandais de marque. De plus, les circonstances de la
présence des troupes allemandes avaient amené une attitude ambiguë
de la Finlande. Ainsi, par exemple, on émettait des slogans disant que
personne n'était un vrai Finlandais s'il approuvait le dernier Traité de
Paix russo-finlandais, et d'autres dans le même esprit.
Le Führer répondit que l'Allemagne n'avait jamais exercé d'in­
fluence que modératrice, et qu'elle avait conseillé à la Finlande et aussi
à la Roumanie, en particulier, d'accepter les demandes soviétiques.
Molotov répondit que le gouvernement soviétique estimait que
c'était de son devoir de régler et de clarifier le problème finlandais. Il
n'y avait pas besoin pour cela de nouveaux accords. L'ancien accord
germano-russe assignait la Finlande à la sphère d'influence russe.
Pour conclure, le Führer déclara à ce propos que l'Allemagne ne
voulait d'aucune guerre dans la Baltique et qu'elle avait le plus urgent
besoin de la Finlande comme fournisseur de nickel et de bois de
272 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

construction. Politiquement , elle n'était pas intéressée par la Finlande


et, contrairement à la Russie, n'avait pas occupé de territoires finnois.
D'ailleurs le transit de troupes allemandes serait terminé dans les
quelques jours à venir. Il ne serait plus envoyé de trains de troupes. La
question essentielle pour l'Allemagne était de savoir si la Russie avait
l'intention de faire la guerre à la Finlande.
Molotov répondit à la question d'une façon quelque peu évasive,
par la déclaration que tout irait bien si le gouvernement finnois aban­
donnait son attitude ambiguë envers l'URSS, et si l'agitation anti-russe
dans la population (le lancement de slogans du genre cité précédem­
ment) cessait.
À l'objection du Führer, qui dit sa crainte que la Suède puisse inter­
venir la prochaine fois dans une guerre russo-finlandaise, Molotov
répondit qu'il ne pouvait rien dire à propos de la Suède, mais qu'il
devait insister sur le fait que l'Allemagne, aussi bien que l'URSS, avait
intérêt à ce que la Suède soit neutre. Évidemment, les deux pays
avaient également intérêt à ce que la paix subsiste dans la Baltique,
mais l'URSS était tout à fait capable d'assurer la paix dans cette région.
Le Führer répondit qu'ils pourraient peut-être éprouver, dans une
autre partie de l'Europe, combien les meilleurs projets militaires étaient
fortement restreints par des facteurs géographiques.
Il pouvait, en raison de cela, imaginer qu'en cas de nouveau conflit,
une sorte de nid de résistance se créerait en Suède et en Finlande, qui
fournirait des bases aériennes à l'Angleterre et même à l'Amérique.
Cela forcerait l'Allemagne à intervenir. Il (le Führer), cependant, ne le
ferait qu'à contrecœur. Il avait également mentionné hier que la néces­
sité d'intervenir apparaîtrait peut-être aussi à Salonique, et le cas de
Salonique lui suffisait tout à fait . Il n'avait aucun intérêt à être contraint
de se manifester également dans le Nord. Il répéta que des résultats tout
à fait différents pouvaient être atteints dans une collaboration future
entre les deux pays, et que la Russie recevrait après tout, sur la base de
la paix, tout ce qu'elle estimait lui être dû. Ce ne serait peut-être qu'une
affaire de six mois ou d'un an de délai. De plus, le gouvernement fin­
nois venait juste d'envoyer une note dans laquelle il donnait l'assurance
de la coopération la plus étroite et la plus amicale avec la Russie.
Molotov répondit que les actes ne correspondaient pas toujours aux
MOLOTOV À BERLIN 273

paroles, et il persista dans l'opinion qu'il avait précédemment exprimée


que la paix dans la région de la Baltique pourrait être absolument
assurée, si on arrivait à une entente parfaite entre l'Allemagne et la
Russie pour l'affaire finlandaise. Dans ces conditions il ne comprenait
pas pourquoi la Russie devrait retarder la réalisation de ses désirs pour
six mois ou un an. Après tout, l'accord germano-soviétique ne contenait
pas de limites de date, et les mains d'aucun des partenaires n'étaient
liées dans leurs sphères d'influence.
En se référant aux changements effectués dans l'accord à la requête
de la Russie, le Führer déclara qu'il ne devait y avoir aucune guerre
dans la Baltique. Un conflit dans la Baltique pèserait lourdement sur les
relations germano-soviétiques et sur la grande collaboration pour
l'avenir. À son avis, cependant, la collaboration future était plus impor­
tante que le règlement de questions secondaires sur le moment même.
Molotov répondit que la question n'était pas d'une guerre dans la
Baltique, mais du problème finlandais et de son règlement dans le
cadre de l'accord de l'année dernière. En réponse à une question du
Führer, il déclara qu'il voyait ce règlement sur la même échelle que
pour la Bessarabie et les pays limitrophes, et il demanda au Führer de
donner son sentiment sur cela.
Quand le Führer eût répondu qu'il ne pouvait que répéter qu'il ne
devait pas y avoir de guerre avec la Finlande, parce qu'un tel conflit
pouvait avoir des répercussions lointaines, Molotov déclara qu'un nou­
veau facteur était introduit dans la discussion par cette position, qui
n'avait pas été soulevée dans le traité de l'année dernière.
Le Führer répondit que pendant la guerre russo-finlandaise, malgré
le danger qu'à cette occasion des bases alliées fussent établies en
Scandinavie, l'Allemagne avait méticuleusement respecté ses obliga­
tions envers la Russie et avait toujours conseillé à la Finlande de se
rendre.
À ce propos, le Ministre des Affaires Étrangères allemand souligna
que l'Allemagne était allée jusqu'à refuser au Président finnois l'usage
d'un câble pour un appel radiophonique à l'Amérique.
Puis le Führer continua en exposant que tout comme la Russie avait
en son temps fait remarquer qu'un partage de la Pologne pourrait peser
sur les relations germano-russes, lui, maintenant, déclarait avec la
274 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

même franchise qu'une guerre en Finlande pèserait de même sur ces


relations, et il demandait aux Russes de montrer dans cette instance
exactement la même compréhension que celle qu'il avait montrée un an
auparavant dans la question polonaise. Tenant compte de l'habileté de
la diplomatie russe, des voies et des moyens pourraient certainement
être trouvés pour éviter une telle guerre .
Molotov répondit qu'il ne comprenait pas les craintes allemandes
d'une guerre éclatant dans la Baltique . L'année dernière, quand la situa­
tion internationale était plus mauvaise pour l'Allemagne que mainte­
nant, l'Allemagne n'avait pas soulevé cette question. Tout à fait en
dehors du fait que l'Allemagne avait occupé le Danemark, la Norvège,
la Hollande et la Belgique, elle avait complètement vaincu la France et
pensait même qu'elle avait conquis l'Angleterre. Il (Molotov) ne voyait
pas dans ces conditions d'où pouvait provenir le danger d'une guerre
dans la Mer Baltique. Il allait être obligé de demander à l'Allemagne de
prendre la même position que l'année dernière. Si elle le faisait incon­
ditionnellement, il n'y aurait certainement pas de complication en
liaison avec l'affaire finlandaise. Cependant, si elle faisait des réserves,
une nouvelle situation allait se faire jour, dont il faudrait discuter.
En réponse aux déclarations de Molotov au sujet de l'absence d'un
danger militaire dans l'affaire finlandaise , le Führer souligna que lui
aussi avait quelque compréhension des questions militaires, et il tenait
pour tout à fait possible que les États-Unis prennent pied dans ces
régions au cas d'une participation de la Suède dans une guerre éven­
tuelle. Il (le Führer) voulait en finir avec la guerre européenne, et il ne
pouvait que répéter qu'en raison de l'attitude incertaine de la Suède, une
nouvelle guerre dans la Baltique signifierait une tension dans les rela­
tions germano-russes, avec des conséquences imprévisibles . La Russie
déclarerait-elle la guerre aux États-Unis au cas où ceux-ci intervien­
draient à propos du conflit avec la Finlande ?
Quand Molotov eût répondu que cette question n'était pas d'un
intérêt immédiat, le Führer répondit qu'il serait trop tard pour prendre
une décision au moment où elle le deviendrait. Quand Molotov eût
alors déclaré qu'il ne voyait aucune indication d'une guerre éclatant
dans la Baltique , le Führer répondit qu'en ce cas tout allait être très bien
de toute façon , et que toute la discussion était en fait d'un aspect pure-
MOLOTOV À BERLIN 275

ment théorique.
Résumant, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich souligna
que :
1) Le Führer avait déclaré que la Finlande demeurait dans la sphère
d'influence russe et que l'Allemagne n'y maintiendrait pas de troupes ;
2) L'Allemagne n'avait rien à voir dans les manifestations antirusses
de la Finlande, mais qu'elle y exerçait son influence dans le sens
contraire ;
3) La collaboration des deux pays était le problème décisif, d'une
importance à longue portée, qui, dans le passé, avait déjà eu pour
résultat de grands avantages pour la Russie, mais qui, dans l'avenir, pré­
sentait des avantages en comparaison desquels les questions qui
venaient d'être discutées apparaîtraient totalement insignifiantes. Il n'y
avait en fait pas la moindre raison de faire un problème de la question
finlandaise. Ce n'était peut-être qu'un malentendu. Stratégiquement
tous les désirs de la Russie avaient été satisfaits par son traité de paix
avec la Finlande. Des manifestations dans un pays conquis pouvaient
être tenues pour naturelles, et si peut-être le transit des troupes alle­
mandes avait provoqué dans la population finnoise certaines réactions,
celles-ci cesseraient avec la fin des transits de troupes. En conséquence
si on regardait les choses d'une façon réaliste, il n'y avait pas de diffé­
rend entre l'Allemagne et la Russie.
Le Führer souligna que les deux pays étaient d'accord sur le prin­
cipe que la Finlande appartenait à la sphère d'influence russe. Par
conséquent, au lieu de poursuivre une discussion purement théorique,
ils feraient mieux de se tourner vers des problèmes plus importants.
Après la conquête de l'Angleterre, l'Empire britannique serait par­
tagé comme une gigantesque succession de banqueroute couvrant le
monde et s'étendant sur 40 millions de kilomètres carrés. Dans cette
succession de banqueroute, il y aurait pour la Russie un accès à un
océan libre de glaces et vraiment ouvert. Jusque-là une minorité de
45 millions d'Anglais avait gouverné 600 millions d'habitants de
l'Empire Britannique. Il était sur le point d'écraser cette minorité.
Même les États-Unis ne faisaient en fait rien d'autre que de prélever sur
cette succession de banqueroute quelques objets qui convenaient parti­
culièrement aux États-Unis L'Allemagne évidemment, aimerait éviter
276 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

tout conflit qui la détournerait de sa lutte contre le cœur de l'Empire, les


îles Britanniques. Pour cette raison, il (le Führer) n'aimait pas la guerre
de l'Italie contre la Grèce, étant donné qu'elle détournait des forces vers
la périphérie au lieu de les concentrer sur l'Angleterre en un seul point.
La même chose se produirait dans le cours d'une guerre dans la
Baltique. La guerre contre l'Angleterre se disputerait jusqu'au dernier
fossé, et il ne doutait absolument pas que la défaite des Britanniques
conduirait à la dissolution de l'Empire. C'était une chimère de croire
que l'Empire pouvait être vraiment dirigé et maintenu depuis le
Canada. Dans ces conditions, des perspectives mondiales apparais­
saient. Dans les quelques semaines à venir, celles-ci devraient être
réglées au cours de négociations diplomatiques communes avec la
Russie, et la participation de la Russie dans la solution de ces pro­
blèmes devrait être fixée. Tous les pays qui avaient une possibilité
d'être intéressés dans la succession de banqueroute devraient mettre un
terme à toutes les controverses entre eux et se préoccuper exclusive­
ment du partage de l'Empire Britannique. Cela s'appliquait à
l'Allemagne, à la France, à l'Italie, à la Russie et au Japon.
Molotov répondit qu'il avait suivi le raisonnement du Führer avec
intérêt, et qu'il était d'accord avec tout ce qu'il avait compris.
Cependant, il pouvait moins en discuter que le Führer, étant donné que
celui-ci avait certainement davantage réfléchi à ces problèmes et s'était
fait une opinion plus concrète à leur égard. La chose essentielle était
d'abord de prendre une décision au sujet de la collaboration germano­
russe, dans laquelle l'Italie et le Japon pourraient être inclus plus tard.
En cette matière, on ne pouvait rien changer de ce qui avait été com­
mencé ; il faudrait plutôt envisager une continuation de ce qui avait été
entamé.
Le Führer indiqua alors que les efforts suivants dans le sens d'une
ouverture sur les grandes perspectives ne seraient pas faciles et insista
à ce propos sur le fait que l'Allemagne ne voulait pas annexer la France,
comme les Russes semblaient le penser. Il voulait créer une coalition
mondiale des puissances intéressées, qui consisterait en l'Espagne, la
France, l'Italie, l'Allemagne, la Russie soviétique et le Japon et qui
représenterait jusqu'à un certain degré une coalition - s'étendant de
l'Afrique du Nord jusqu'à !'Extrême-Orient - de tous ceux qui voulaient
MOLOTOV À BERLIN 277

se satisfaire sur la succession de banqueroute de la Grande-Bretagne.


Pour arriver à ces fins, toutes les controverses internes entre les
membres de cette coalition doivent être supprimées ou tout au moins
neutralisées. Dans ce but, le règlement de toute une série de questions
était nécessaire. Dans l'Ouest, c'est-à-dire entre l'Espagne, la France,
l'Italie et l'Allemagne, il croyait avoir maintenant trouvé une formule
qui satisfaisait tout le monde de la même façon. Il n'avait pas été facile
de concilier les points de vue de l'Espagne et de la France, par exemple,
en ce qui concerne l'Afrique du Nord ; cependant, reconnaissant les
plus grandes possibilités futures, les deux pays avaient finalement cédé.
Après que l'Ouest eût été ainsi réglé, un accord devait être maintenant
atteint dans l'Est. Dans cette affaire, il n'était pas seulement question de
rapports entre la Russie soviétique et la Turquie, mais aussi de la sphère
de la Plus Grande Asie. Cette dernière ne comprenait pas seulement la
sphère de la Plus Grande Asie d'Orient, mais aussi la zone purement
asiatique orientée vers le sud, que même maintenant l'Allemagne
reconnaissait comme faisant partie de la sphère d'influence russe. Il
s'agissait de déterminer l'esquisse rapide des frontières pour l'activité
future des peuples et d'assigner aux nations de larges zones où elles
pourraient trouver un vaste champ d'activité pour cinquante à cent ans.
Molotov répondit que le Führer avait soulevé un certain nombre de
questions qui concernaient non seulement l'Europe mais, au-delà de
cela, d'autres territoires encore. Il voulait discuter d'abord un problème
plus proche de l'Europe, celui de la Turquie. En tant que puissance de
la Mer Noire, l'URSS était liée avec un certain nombre de pays. En rap­
port avec cela il y avait un problème non réglé encore qui était tout
juste discuté en ce moment par la Commission du Danube. De plus,
l'URSS avait exprimé son mécontentement à la Roumanie, de ce que
cette dernière avait accepté la garantie de l'Allemagne et de l'Italie sans
consulter la Russie. Le gouvernement soviétique avait déjà exposé sa
position deux fois, et il était d'avis que cette garantie était dirigée contre
les intérêts de la Russie soviétique, « si on pouvait s 'exprimer aussi
crûment ». Ce pourquoi la question s'était posée d'une révocation de
cette garantie. À cela le Führer avait déclaré que pour un certain temps
elle était nécessaire et que sa suppression était par conséquent impos­
sible. Cela touchait les intérêts de l'URSS en tant que puissance de la
278 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Mer Noire.
Molotov en vint alors à parler des Détroits, qu'il appela, se référant
à la guerre de Crimée et aux événements des années 1918-1919, le pas­
sage historique de l'Angleterre pour une attaque contre la Russie sovié­
tique. La situation était d'autant plus menaçante pour la Russie que les
Anglais s'étaient acquis maintenant un point d'appui en Grèce. Pour des
raisons de sécurité, les relations entre la Russie soviétique et les autres
puissances de la Mer Noire étaient d'une grande importance. En liaison
avec cela, Molotov demanda au Führer ce que l'Allemagne dirait si la
Russie donnait à la Bulgarie, c'est-à-dire au pays indépendant situé le
plus près des Détroits, une garantie sous les mêmes conditions exacte­
ment que celle que l'Allemagne et l'Italie avaient donnée à la
Roumanie. La Russie, cependant, entendait s'accorder d'avance à ce
sujet avec l'Allemagne et, si possible, avec l'Italie aussi.
À une question de Molotov au sujet de la position de l'Allemagne
sur la question des Détroits, le Führer répondit que le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich avait déjà étudié cette question, et qu'il
avait envisagé une révision de la Convention de Montreux en faveur de
l'URSS.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich confirma cela et
déclara que les Italiens aussi avaient pris une attitude bienveillante à
propos de cette révision.
Molotov remit sur le tapis la garantie à la Bulgarie et donna l'assu­
rance que l'URSS n'avait l'intention d'intervenir dans les affaires inté­
rieures de ce pays sous aucun prétexte. Elle ne dévierait « pas d'un
cheveu » de cette ligne.
En ce qui concerne la garantie de l'Allemagne et de l'Italie à la
Roumanie, le Führer déclara que cette garantie avait constitué la seule
possibilité d'amener la Roumanie à céder la Bessarabie à la Russie sans
une guerre. De plus, en raison de ses puits de pétrole , la Roumanie pré­
sentait un intérêt primordial pour l'Allemagne et l'Italie, et, en dernier
lieu, le gouvernement roumain lui-même avait demandé que
l'Allemagne prenne en charge la protection aérienne et terrestre de la
région pétrolifère, étant donné qu'elle ne se sentait pas entièrement
garantie contre des attaques de l'Angleterre. Se référant à une menace
d'invasion des Anglais à Salonique , le Führer répéta à ce propos que
MOLOTOV À BERLIN 279

l'Allemagne ne tolérerait pas un tel débarquement , mais donna l'assu­


rance qu'à la fin de la guerre tous les soldats allemands seraient retirés
de Roumanie.
En réponse à la question de Molotov sur l'opinion de l'Allemagne
au sujet d'une garantie russe à la Bulgarie, le Führer répondit que si
cette garantie devait être donnée dans les mêmes conditions que la
garantie germano-italienne à la Roumanie, la question allait se poser
d'abord si la Bulgarie avait elle-même demandé une garantie . Il (le
Führer) n'avait pas connaissance d'une demande bulgare. De plus, il
aurait, évidemment , à s'enquérir de la position de l'Italie avant de pou­
voir lui-même faire une déclaration.
Cependant, la question décisive était de savoir si la Russie voyait la
possibilité d'acquérir une sécurité suffisante pour ses intérêts en Mer
Noire par une révision de la Convention de Montreux. Il n'attendait pas
une réponse immédiate à cette question puisqu'il savait que Molotov
aurait d'abord à discuter ces choses avec Staline.
Molotov répondit que la Russie n'avait qu'un but dans cette matière.
Elle voulait être garantie contre une attaque venant par les Détroits et
aimerait régler cette question avec la Turquie ; une garantie donnée à la
Bulgarie allégerait ce problème. En tant que Puissance de la Mer Noire,
la Russie avait droit à une telle sécurité, et pensait qu'elle pourrait
arriver à une entente avec la Turquie à cet égard.
Le Führer répondit que cela serait à peu près conforme aux vues de
l'Allemagne d'après laquelle seuls des navires de guerre russes pour­
raient passer librement par les Dardanelles, cependant que les Détroits
seraient fermés à tous autres navires de guerre.
Molotov ajouta que la Russie voulait obtenir une garantie contre
une attaque en Mer Noire à travers les Détroits non seulement sur le
papier mais « dans les faits », et pensait qu'elle pourrait arriver à un
accord avec la Turquie à cet égard. À ce propos, il revint encore à la
question de la garantie russe à la Bulgarie et redit encore que le régime
intérieur du pays n'en serait pas affecté, cependant que par ailleurs la
Russie était disposée à garantir à la Bulgarie un débouché sur la Mer
Égée. Il posait à nouveau au Führer - en tant qu'homme qui décidait de
toute la politique allemande - la question de savoir quelle position
l'Allemagne prendrait devant cette garantie russe.
280 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Le Führer répondit par une autre question, à savoir si les Bulgares


avaient effectivement demandé une garantie , et il déclara à nouveau
qu'il devrait demander son avis au Duce.
Molotov insista sur le fait qu'il ne demandait pas au Führer une
décision définitive, mais qu'il lui demandait d'exprimer son opinion à
titre indicatif.
Le Führer répondit qu'il ne pouvait en aucun cas décider d'une posi­
tion avant d'en avoir parlé au Duce, étant donné que l'Allemagne n'était
intéressée dans la question que d'une façon secondaire. En tant que
grande puissance danubienne elle n'était intéressée que par le Danube,
mais non par le passage dans la Mer Noire. Parce que si , par hasard,
elle cherchait des sources de frictions avec la Russie , elle n'avait pas
besoin des Détroits pour en trouver.
La conversation revint alors sur les grands plans de collaboration
entre les puissances intéressées par la succession de banqueroute de
l'Empire Britannique. Le Führer souligna qu'il n'était pas, évidemment
absolument assuré que ces plans pourraient être exécutés. Au cas où ce
ne serait pas possible, une grande occasion historique aurait été man­
quée en tout cas. Toutes ces questions auraient peut-être à être exami­
nées à Moscou par les Ministres des Affaires Étrangères d'Allemagne,
d'Italie et du Japon, avec M. Molotov, après avoir été convenablement
préparées par les voies diplomatiques.
À ce point de la conversation, le Führer attira l'attention sur l'heure
tardive et déclara qu'en raison de la possibilité d'attaque aérienne
anglaise il serait peut-être préférable d'arrêter là la conversation, étant
donné que les problèmes principaux avaient sans doute été suffisam­
ment discutés.
Résumant, il déclara que par la suite les possibilités de sauvegarder
les intérêts de la Russie en tant que puissance de la Mer Noire auraient
à être examinées plus à fond, et qu'en général les autres desiderata de
la Russie en ce qui concerne sa situation future dans le monde devraient
être pris en considération.
En une observation in fine, Molotov déclara qu'un certain nombre
de questions importantes et nouvelles pour la Russie soviétique avaient
été soulevées. L'URSS , en tant que pays puissant, ne pouvait rester à
l'écart des grands problèmes en Europe et en Asie.
MOLOTOV À BERLIN 28 1

Enfin il en vint à parler des relations russo-japonaises, qui s'étaient


récemment améliorées. Il prévoyait que cette amélioration allait se
poursuivre encore plus rapidement et remercia le gouvernement du
Reich de ses efforts dans ce but. En ce qui concerne les relations sino­
japonaises, c'était certainement le rôle de la Russie et de l'Allemagne
de s'occuper de leur règlement. Mais une solution honorable devrait
être assurée à la Chine, surtout depuis que le Japon avait une chance
d'obtenir « l'Indonésie ».

Berlin, le 15 novembre 1940,


SCHMIDT

DOCUMENT 73
Mémorandum de la conversation finale entre le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich, von Ribbentrop, et le Président du Conseil des
Commissaires du Peuple de l'URSS et Commissaire du Peuple pour
les Affaires Étrangères Molotov, le 13 novembre 1940

Secret
BM 42/40

Durée de la conversation 21 h 45 jusqu'à minuit.

En raison de l'alerte de raid aérien qui avait été ordonnée, le


Ministre des Affaires Étrangères du Reich , von Ribbentrop et
M. Molotov se rendirent dans l'abri antiaérien du Ministre des Affaires
Étrangères du Reich après le dîner à l'ambassade de l'URSS, à 2 1 h 40,
le 13 novembre 1940, afin de mener la conversation finale.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich ouvrit la conversation
avec la déclaration qu'il voulait profiter de l'occasion pour compléter et
donner une forme plus précise à ce qui avait été discuté jusque-là. Il
voulait exposer à M. Molotov sa conception de la possibilité d'établir
une politique commune entre l'Allemagne et l'URSS pour l'avenir, et
d'énumérer les points auxquels il pensait à ce sujet. Il devait insister
explicitement, cependant sur le fait que ce n'étaient là que des idées
encore peu dégrossies, mais qui pourraient peut-être être mises en pra-
282 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

tique à quelque époque future. En gros il s'agissait de définir une col­


laboration future entre les pays du Pacte Tripartite - l'Allemagne,
l'Italie et le Japon - et l'URSS, et il pensait que d'abord il fallait trouver
un moyen de définir une esquisse rapide des sphères d'influence de ces
quatre pays, et d'arriver à une entente sur le problème de la Turquie.
Dès le début il était clair, en cette affaire, que le problème de la délimi­
tation des sphères d'influence intéressait les quatre pays, alors que
seules l'URSS, la Turquie, l'Italie et l'Allemagne étaient intéressées par
le règlement de la question des Détroits. Il voyait les développements
à venir de la façon suivante : M. Molotov discuterait avec M. Staline les
problèmes soulevés à Berlin ; puis, par des conversations ultérieures,
un accord pourrait être réalisé entre l'URSS et l'Allemagne ; là-dessus
le Ministre des Affaires Étrangères du Reich prendrait contact avec
l'Italie et le Japon pour déterminer comment leurs intérêts en ce qui
concerne la délimitation des sphères d'influence pourrait être ramenée
à une formule commune. Il avait déjà pris contact avec l'Italie au sujet
de la Turquie. Le modus procedendi suivant entre l'Italie, l'URSS et
l'Allemagne serait de faire jouer leur influence sur la Turquie dans le
sens des désirs des trois pays. S'ils parvenaient à réduire les intérêts des
quatre pays intéressés à un dénominateur commun - ce qui, avec de la
bonne volonté, était très possible - ce serait indiscutablement à l'avan­
tage de tous les intéressés. Le pas suivant serait d'essayer de coucher
sur des documents confidentiels les deux séries de problèmes. Si
l'URSS avait la même conception, c'est-à-dire était disposée à travailler
contre l'extension de la guerre et pour sa terminaison rapide (le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich croyait que M. Molotov avait
indiqué son acceptation au cours des discussions précédentes) il proje­
tait, comme objectif final, un accord pour la collaboration des pays du
Pacte Tripartite avec l'URSS Il avait fait une esquisse des contours du
contenu de cet accord, et aimerait en donner aujourd'hui communica­
tion à M. Molotov, en soulignant d'avance qu'il n'avait discuté ces pro­
blèmes d'une façon aussi concrète ni avec le Japon ni avec l'Italie. Il
estimait nécessaire que l'Allemagne et l'URSS règlent ces questions
d'abord. Ce n'était là en aucune façon une proposition allemande mais,
comme on l'avait déjà indiqué, une des idées encore à dégrossir qui
auraient à être le sujet de délibérations entre les deux parties et discu-
MOLOTOV À BERLIN 283

tées entre Molotov et Staline. Il serait à recommander de ne pousser la


chose plus loin notamment sous forme de négociations diplomatiques
avec l'Italie et le Japon, seulement si la question avait déjà été réglée
entre l'Allemagne et l'URSS.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich donna alors connais­
sance à M. Molotov du contenu de l'accord qu'il avait esquissé en ces
termes :
Les Gouvernements des États du Pacte des Trois Puissances,
l'Allemagne, l'Italie et Je Japon d'une part, et le Gouvernement de
l'URSS de l'autre , mûs par le désir d'établir dans leurs frontières natu­
relles un ordre servant le bien-être de tous les peuples intéressés, et de
créer des fondations fermes et durables pour leurs efforts communs
vers ce but, sont convenus de ce qui suit :
ART. 1 er : Par Je Pacte des Trois Puissances du 27 septembre 1940,
l'Allemagne, l'Italie et le Japon étaient convenus de s'opposer à l'exten­
sion de la guerre en un conflit mondial par tous les moyens possibles,
et de collaborer à une restauration rapide de la paix mondiale. Ils ont
exprimé leur consentement à étendre leur collaboration aux nations
d'autres parties du monde qui désireraient diriger leurs efforts dans la
même voie qu'eux. L'URSS déclare qu'elle est d'accord avec ces buts et
est pour sa part décidée à coopérer politiquement dans cette voie avec
les Trois puissances.
ART. 2 : Allemagne, Italie, Japon et URSS s'engagent à respecter les
sphères d'influence l'un de l'autre. Pour autant que ces sphères d'in­
fluence sont en contact entre elles, ces pays se consulteront constam­
ment de façon amiable en ce qui concerne les problèmes soulevés par
cette situation.
ART. 3 : Allemagne, Italie, Japon et URSS s'engagent à ne s'associer
à aucune combinaison de puissances et à ne soutenir aucune combi­
naison de puissances qui serait dirigée contre l'une des Quatre
Puissances. Les Quatre Puissances se prêteront assistance l'une à l'autre
en matière économique de toutes les façons, et compléteront et éten­
dront les accords existant entre elles.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich ajouta que cet accord
était prévu pour une période de dix ans, avec cette clause que les gou­
vernements des Quatre Puissances, avant l'expiration de ce terme ,
284 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

devaient arriver à une entente pour l'extension de l'accord.


L'accord lui-même serait rendu public. En outre, en liaison avec
l'accord précité, un accord confidentiel (secret) serait conclu dans une
forme encore à préciser établissant le centre focal des aspirations terri­
toriales des Quatre Pays.
Pour l'Allemagne , à part les révisions territoriales à réaliser en
Europe à la conclusion de la paix, ses aspirations territoriales étaient
centrées sur le Centre Africain.
Les aspirations territoriales de l'Italie , à part les révisions territo­
riales à réaliser à la conclusion de la paix étaient centrées sur l'Afrique
du Nord et du Nord-Est.
Les aspirations du Japon auraient à être éclaircies par la voie diplo­
matique. Là aussi, une délimitation pourrait être facilement trouvée
peut-être en traçant une ligne qui passerait au sud des îles métropoli­
taines japonaises et du Mandchoukouo.
Les centres focaux des aspirations de l'URSS seraient sans doute
centrés au sud du territoire de l'URSS en direction de l'Océan Indien.
Un tel accord confidentiel pourrait être complété par la déclaration
que les Quatre Puissances intéressées, sauf en ce qui concerne le règle­
ment de problèmes individuels, respecteraient les aspirations territo­
riales l'une de l'autre et ne s'opposeraient pas à leur satisfaction.
Les accords précités pourraient être complétés par un deuxième
protocole secret, à conclure entre Allemagne, Italie et URSS Ce second
protocole pourrait, par exemple , indiquer qu' Allemagne, Italie et
URSS, à l'occasion de la signature de l'accord entre Allemagne , Italie,
Japon et URSS étaient convenus de ce qu'il était de leur intérêt
commun de délier la Turquie de ses engagements précédents, et de la
gagner progressivement à une collaboration politique avec eux.
Ils déclarent qu'ils poursuivront ce but en maintenant un contact
étroit entre eux, Allemagne, Italie et URSS exerceront leurs efforts en
commun afin que la Convention de Montreux sur les Détroits, actuel­
lement en vigueur, soit remplacée par une autre convention qui accor­
derait à l'URSS le droit de passage sans restriction à travers les Détroits
pour ses navires de guerre à tout moment, cependant que les autres
puissances, sauf les autres pays de la Mer Noire, mais y compris
l'Allemagne et l'Italie , renoncent en principe au droit de passage dans
MOLOTOV À BERLIN 285

les Détroits pour leurs navires de guerre. Le passage des Détroits pour
les navires de commerce devrait, bien entendu, demeurer en principe
libre.
À ce propos, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich s'exprima
comme suit :
Le gouvernement allemand serait heureux si l'URSS était disposée
à une telle collaboration avec l'Italie, Je Japon et l'Allemagne. Le pro­
blème serait à mettre au net dans un proche avenir par l'ambassadeur
d'Allemagne à Berlin, comte Schulenburg, et l'ambassadeur soviétique
à Berlin. En conformité avec la déclaration contenue dans la lettre de
M. Staline, qu'il n'était pas hostile à un examen de principe de la ques­
tion, ce qui a été confirmé par M. Molotov au cours de son séjour à
Berlin, une conférence des Ministres des Affaires Étrangères
d'Allemagne, d'Italie et du Japon dans le but de signer un tel accord
pourrait être envisagée comme but final. Lui, le Ministre des Affaires
Étrangères du Reich, se rendait évidemment compte du fait que de
telles questions nécessitaient un examen approfondi ; il n'attendait par
conséquent aucune réponse de M. Molotov aujourd'hui, mais il était
heureux d'avoir l'occasion d'informer M. Molotov dans cette forme un
peu plus concrète des conceptions qui faisaient ces derniers temps agir
l'Allemagne. De plus, il désirait dire à M. Molotov ce qui suit :
Comme M. Molotov le savait, il (le Ministre des Affaires Étran­
gères du Reich) avait toujours manifesté un intérêt particulier aux rela­
tions entre le Japon et l'URSS. Il serait heureux si M. Molotov pouvait
dire ce qu'était l'état de ces relations au moment présent. Pour autant
que le gouvernement allemand en était informé, le Japon tenait à
conclure un pacte de non-agression. Il n'avait pas l'intention d'inter­
venir dans des questions qui ne le concernaient pas directement mais il
pensait qu'il serait utile que cette question aussi fût discutée entre lui et
Molotov. Si une intervention médiatrice de la part de l'Allemagne était
souhaitée, il serait heureux de faire cette démarche. Bien entendu il se
rappelait encore très bien la réflexion de M. Staline, quand M. Staline
avait dit qu'il connaissait les Asiatiques mieux que ne les connaissait
M. von Ribbentrop. Néanmoins, il tenait à indiquer que la volonté du
gouvernement japonais d'arriver à une large entente avec l'URSS lui
était connue. Il avait aussi l'impression que si le pacte de non-agression
286 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

prenait corps, les Japonais seraient disposés à régler les autres pro­
blèmes d'une façon large. Il tenait à préciser explicitement que le Japon
n'avait pas demandé de médiation au gouvernement allemand. Lui, le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich, était cependant au courant
de l'état de la question, et il savait que, dans le cas où le pacte de non­
agression serait conclu , le Japon serait disposé à reconnaître les sphères
d'influence russes en Mongolie Extérieure et au Sinkiang, à condition
qu'une entente soit réalisée avec la Chine. Un accord pourrait égale­
ment être réalisé sur d'éventuelles aspirations soviétiques en direction
des Indes britanniques, si on arrivait à une entente entre l'URSS et le
Pacte Tripartite. Le gouvernement japonais était disposé à rencontrer à
mi-chemin les desiderata soviétiques en ce qui concernait les conces­
sions pétrolières et charbonnières de l'île Sakhaline , mais il aurait
d'abord à surmonter une résistance dans son pays. Cela serait plus
facile pour le Gouvernement japonais si un pacte de non-agression était
conclu auparavant avec l'URSS. Après cela apparaîtrait certainement la
possibilité d'ententes sur les autres points également.
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich termina en demandant
à M. Molotov de lui faire connaître son opinion sur les problèmes qu'il
avait présentés.
M. Molotov répondit que, en ce qui concernait le Japon, il avait l'es­
poir et la conviction qu'ils allaient maintenant faire davantage de
chemin sur la voie de l'entente que ce n'avait été le cas auparavant. Les
relations avec le Japon avaient toujours été fertiles en difficultés et en
vicissitudes. Néanmoins il semblait maintenant y avoir des perspec­
tives d'entente. Le gouvernement japonais avait suggéré la conclusion
d'un pacte de non-agression au gouvernement soviétique - en fait avant
même le changement de gouvernement au Japon à la suite de quoi le
gouvernement soviétique avait posé un certain nombre de questions au
gouvernement japonais. Pour l'instant, la réponse à ces questions n'était
pas encore arrivée.
C'est seulement quand elle serait arrivée que l'on pourrait entamer
des négociations, qui ne pourraient être disjointes de l'ensemble des
autres questions. La solution de ce problème demanderait par consé­
quent un certain temps.
Quant à la Turquie, l'URSS estimait qu'elle aurait à arriver à une
MOLOTOV À BERLIN 287

entente avec la Turquie sur la question des Détroits avant toute chose.
L'Allemagne et l'URSS étaient d'accord sur le fait que la Convention de
Montreux était sans valeur. Pour l'URSS, en tant que puissance la plus
importante de la Mer Noire, il s'agissait d'obtenir des garanties effec­
tives pour sa sécurité. Dans le cours de son histoire, la Russie avait sou­
vent été attaquée par la voie des Détroits. En conséquence, des accords
sur le papier ne suffiraient pas à l'URSS. Elle serait plutôt obligée d'in­
sister pour des garanties effectives pour sa sécurité. Aussi, cette ques­
tion devrait être étudiée et discutée de façon plus concrète. Les ques­
tions qui intéressaient l'URSS dans le Proche-Orient concernaient non
seulement la Turquie, mais la Bulgarie, par exemple, au sujet de
laquelle lui, Molotov, avait parlé en détail dans sa précédente conver­
sation avec le Führer. Mais le sort de la Roumanie et de la Hongrie pré­
sentait également un intérêt pour l'URSS et ne pouvait en tout cas être
négligeable pour elle. De plus, le gouvernement soviétique serait inté­
ressé d'apprendre ce que l'Axe envisageait à l'égard de la Yougoslavie
et de la Grèce, et, de même, ce que l'Allemagne comptait faire vis-à-vis
de la Pologne. Il rappela le fait que, en ce qui concernait le statut futur
de la Pologne, un Protocole existait entre l'URSS et l'Allemagne pour
articulation duquel un échange d'idées était nécessaire. Il demanda si
du point de vue allemand, ce Protocole était toujours valable. Le gou­
vernement soviétique était également intéressé par la question de la
neutralité suédoise, et il désirait savoir si le gouvernement allemand
maintenait son point de vue que la sauvegarde de la neutralité suédoise
était de l'intérêt de l'URSS et de l'Allemagne. De plus, il y avait la ques­
tion des passages de sortie de la Baltique (Store Belt, Lille Belt,
Œresund, Kattegat, Skagerrak). Le gouvernement soviétique pensait
que des conversations pourraient se dérouler au sujet de ces questions
analogues à celles en cours maintenant au sujet des Commissions du
Danube. Quant à la question finnoise, il était suffisamment éclairé par
ses conversations précédentes avec le Führer. Il serait heureux si le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich voulait bien exprimer son
sentiment sur les questions précédentes, car cela faciliterait l'éclaircis­
sement de toutes les autres questions soulevées précédemment par
M. von Ribbentrop.
Dans sa réponse, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
288 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

déclara qu'il n'avait, sur la question bulgare, rien à dire de plus que ce
que le Führer avait déjà dit à M. Molotov ; que, d'abord, il devrait être
établi si la Bulgarie souhaitait une garantie quelconque de l'URSS et
que, de plus, le gouvernement allemand ne pouvait prendre position sur
cette question sans avoir auparavant consulté l'Italie. Pour toutes les
autres questions il éprouvait le sentiment d'avoir été « question de trop
près » (überfragt) par M. Molotov. En ce qui concernait la sauvegarde
de la neutralité suédoise, nous y étions tout aussi intéressés que l'URSS.
Quant aux passages hors de la Baltique, la Baltique était pour le
moment présent une mer intérieure dans laquelle nous étions intéressés
à maintenir un libre mouvement maritime. En dehors de la Baltique,
cependant, il y avait la guerre. Le temps n'était pas encore venu de dis­
cuter du nouvel ordre des choses en Pologne. Le problème balkanique
avait déjà été discuté amplement dans le cours des conversations. Dans
les Balkans nous avions des intérêts purement économiques, et ne vou­
lions pas que l'Angleterre vînt nous y déranger. L'octroi de la garantie
allemande à la Roumanie avait été, semble-t-il, mal interprété par
Moscou. Nous tenions à redire encore, par conséquent, qu'à l'époque, il
s'était agi d'éviter une collision entre la Hongrie et la Roumanie, en
menant une action rapide. Si lui, le Ministre des Affaires Étrangères
allemand n'était pas intervenu à ce moment-là, la Hongrie aurait fait
campagne contre la Roumanie.
D'un autre côté, la Roumanie n'aurait pu être amenée à céder autant
de territoire si le gouvernement roumain n'avait été renforcé par la
garantie territoriale. Dans toutes ses décisions le gouvernement alle­
mand était guidé exclusivement par ses efforts pour préserver la paix
dans les Balkans et pour empêcher l'Angleterre d'y prendre pied et d'en­
traver les livraisons à l'Allemagne. Ainsi notre action dans les Balkans
était motivée exclusivement par les conditions de notre guerre contre
l'Angleterre. Aussitôt que l'Angleterre reconnaîtrait sa défaite et
demanderait la paix, les intérêts allemands dans les Balkans se limite­
raient au plan économique et les troupes allemandes seraient retirées de
Roumanie. L'Allemagne n'avait, comme le Führer l'avait à maintes
reprises déclaré, aucun intérêt territorial dans les Balkans. Il ne pouvait
que répéter encore et encore que la question décisive était de savoir si
l'URSS était disposée et en état de coopérer avec nous à la grande liqui-
MOLOTOV À BERLIN 289

dation de l'Empire britannique. Sur toutes les autres questions nous


arriverions facilement à une entente, si nous pouvions réussir à étendre
nos relations et à définir les sphères d'influence. Où se trouvaient ces
sphères d'influence avait été déclaré à plusieurs reprises. C'était donc,
comme le Führer l'avait exprimé si clairement , pour l'URSS et pour
l'Allemagne, une question d'intérêts qui voulait que les deux parte­
naires se tiennent non face à face mais dos à dos, pour se soutenir
mutuellement pour l'accomplissement de leurs v œux. Il serait heureux
si M. Molotov voulait bien exprimer son sentiment sur ces sujets.
Comparées aux grandes questions fondamentales, toutes les autres
étaient parfaitement insignifiantes et seraient réglées automatiquement
aussitôt qu'une entente d'ordre général serait réalisée. Pour conclure, il
désirait rappeler à M. Molotov que celui-ci lui était redevable d'une
réponse à la question de savoir si l'URSS était en principe favorable à
l'idée d'obtenir un débouché sur l'Océan Indien.
Dans sa réponse , Molotov déclara que les Allemands considéraient
que la guerre contre l'Angleterre était déjà en fait gagnée. Si, par consé­
quent, comme il avait été dit à propos d'autre chose, l'Allemagne était
engagée dans une lutte dont l'issue ne pouvait être que la vie ou la mort,
il ne pouvait interpréter cela que comme signifiant que l'Allemagne
combattait « pour la vie » et l'Angleterre « pour la mort » . Quant à la
question de collaboration, il était tout à fait d'accord, mais il ajouta
qu'ils devraient arriver à une entente complète. Cette opinion avait été
également exprimée dans la lettre de Staline. Une délimitation des
sphères d'influence devait également être recherchée. Sur ce point
cependant il (Molotov) ne pouvait prendre de position définitive sur le
moment, étant donné qu'il ne connaissait pas l'opinion de Staline et de
ses autres amis à Moscou sur ce point. Cependant il devait déclarer que
toutes ces grandes questions de demain ne pouvaient être séparées des
questions d'aujourd'hui et de l'exécution des accords existants. Les
choses qui étaient en cours devaient être terminées avant qu'on s'at­
taque à des tâches nouvelles. Les conversations qu'il (Molotov) avait
eues à Berlin avaient sans aucun doute été très utiles, et il estimait bon
que les questions soulevées soient maintenant traitées plus loin par les
voies diplomatiques par le canal des ambassadeurs de chaque pays.
Sur ce, M. Molotov fit cordialement ses adieux au Ministre des
290 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Affaires Étrangères du Reich, soulignant qu'il ne regrettait pas l'alerte


aérienne, puisqu'il lui devait une conversation aussi approfondie avec
le Ministre des Affaires Étrangères du Reich.
Moscou, le 18 novembre 1940.
HILGER
DOCUMENT
Ébauche'
Accord entre les trois États du Pacte des Trois Puissances,
Allemagne, Italie et Japon d'une part, et l'URSS de l'autre.
Les gouvernements des États du Pacte des Trois Puissances,
l'Allemagne, l'Italie et le Japon d'une part, et le gouvernement de
l'URSS de l'autre, m0s par le désir d'établir dans leurs sphères d'in­
fluence naturelles en Europe, Asie et Afrique, un ordre nouveau qui
serve au bien-être de tous les peuples en cause, et de construire une
base solide et durable pour leurs efforts communs vers ce but, sont
convenus de ce qui suit :
ART. l e' : Par le Pacte des Trois Puissances, du 27 septembre 1940,
l'Allemagne, l'Italie et le Japon étaient convenus de s'opposer par tous
les moyens possibles à l'extension de la guerre en un conflit mondial,
et de collaborer en vue d'une restauration rapide de la paix mondiale.
Ils avaient exprimé leur disposition à étendre leur collaboration aux
nations des autres parties du monde qui sont enclines à diriger leurs
efforts sur la même voie qu'eux. L'URSS déclare qu'elle participe à ces
buts du Pacte des Trois Puissances et qu'elle est pour sa part décidée à
coopérer politiquement dans cette voie avec les Trois Puissances.
ART. 2 : L'Allemagne, l'Italie, le Japon et l'URSS s'engagent à res­
pecter leurs sphères d'influence mutuelles. Dans la mesure où ces
sphères d'intérêts entrent en contact entre elles, ils se consulteront régu­
lièrement entre eux d'une façon amiable pour les problèmes s'élevant
de ce fait.
L'Allemagne, l'Italie et le Japon déclarent pour leur part qu'ils
reconnaissent l'étendue actuelle des possessions de l'URSS et qu'ils les

' Cette ébauche fut trouvée dans les archives secrètes de l'ambassade
d'Allemagne à Moscou. Elle ne porte aucune date ; il semble qu'elle constitue
une base pour la conversation de Schulenburg avec Molotov dont il est rendu
compte le 26 novembre 1940.
NOUVEAU PRINTEMPS NOUVEAUX PARTAGES 29 1

respecteront.
ART. 3 : L'Allemagne, l'Italie, le Japon et l'URSS s'engagent à ne
s'affilier à aucune combinaison de puissances et à ne soutenir aucune
combinaison de puissances dirigée contre l'une des Quatre Puissances.
Les Quatre Puissances se prêteront mutuellement assistance de
toutes les façons en matière économique et compléteront et étendront
les accords existant entre elles.
ART.4 : Cet accord prendra effet à sa signature et continuera pour
une période de dix années. Les gouvernements des Quatre Puissances
se consulteront l'une l'autre en temps opportun avant l'expiration de
cette période, au sujet de l'extension de cet accord.
Fait en quatre originaux, en langues allemande, italienne, japonaise
et russe.
Moscou, 1940.

DOCUMENT 75
Ébauche
Protocole secret N° 1
À la signature aujourd'hui de l'accord conclu entre eux, les
Représentants de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon et de l'URSS décla­
rent ce qui suit :
1) L'Allemagne déclare que, mises à part les révisions territoriales
en Europe, à réaliser à la conclusion de la paix, ses aspirations territo­
riales sont centrées sur les territoires d'Afrique Centrale ;
2) L'Italie déclare que, mises à part les révisions territoriales en
Europe, à réaliser à la conclusion de la paix, ses aspirations territoriales
sont centrées sur l'Afrique du Nord et du Nord-Est ;
3) Le Japon déclare que ses aspirations territoriales sont centrées
sur la zone d'Extrême-Orient, au sud de l'île impériale du Japon ;
4) L'URSS déclare que ses aspirations territoriales sont centrées sur
le sud du territoire national de l'URSS en direction de l'Océan Indien.
Les Quatre Puissances déclarent que le règlement des questions
particulières restant réservé, elles respecteront mutuellement ces aspi­
rations territoriales et ne s'opposeront pas à leur satisfaction.
Moscou, le...
292 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 76

Esquisse

Protocole secret N° 2 à conclure


entre l'Allemagne , l'Italie et l'URSS

À l'occasion de la signature aujourd'hui de l'Accord entre


l'Allemagne , l'Italie, le Japon et l'URSS , les Représentants de
l'Allemagne , de l'Italie et de l'URSS déclarent ce qui suit :
l )L'Allemagne , l'Italie et l'URSS sont d'accord sur le fait qu'il est de
leur intérêt commun de détacher la Turquie de ses engagements inter­
nationaux existants et de la gagner progressivement à une collaboration
politique avec elles. E
Iles déclarent qu'elles poursuivront la réalisation de ce but en étroite
consultation , conformément à une ligne d'action commune, qui reste à
déterminer ;
2) L'Allemagne, l'Italie et l'URSS déclarent être d'accord pour
conclure, à un moment donné, un accord commun avec la Turquie, par
lequel les Trois Puissances reconnaîtront l'étendue des possessions de
la Turquie.
3) L'Allemagne, l'Italie et l'URSS œuvreront en commun dans le
but de faire remplacer la Convention de Montreux sur les Détroits
actuellement en vigueur par une autre convention.
Par cette convention, l'URSS se verrait accorder un droit de passage
sans restrictions en tout temps par les Détroits pour sa Marine , cepen­
dant que toutes les autres puissances, à l'exception des autres pays de
la Mer Noire, mais y inclues l'Allemagne et l'Italie , renonceraient en
principe au droit de passage par les Détroits pour leurs navires de
guerre .
Le passage des navires de commerce par les Détroits devrait, bien
entendu, demeurer libre en principe .

Moscou, 1940
MOLOTOVE À BERLIN 293

DOCUMENT 77
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère des Affaires Étrangères allemand.
Télégramme Très urgent - Strictement secret.
Moscou, le 26 novembre 1 940, 5 h 34
Reçu, le 26 novembre 1 940, 8 h 50
Pour le Ministre du Reich en personne.
Molotov m'a demandé de lui rendre visite ce soir et en présence de
Dekanosov, m'a déclaré ce qui suit :
Le gouvernement soviétique a étudié le contenu des déclarations du
Ministre des Affaires Étrangères du Reich dans le cours de la conver­
sation finale du 1 3 novembre, et prend la position suivante :
« Le gouvernement soviétique est disposé à accepter l'esquisse de
Pacte des Quatre puissances dont le Ministre des Affaires Étrangères
dm Reich avait marqué les contours au cours de la conversation du
1 3 novembre, ayant trait à une collaboration politique et au soutien'
économique réciproque, sous les conditions suivantes :
1 ) À condition que les troupes allemandes soient immédiatement
retirées de la Finlande, qui selon la convention de 1 939, appartient à la
sphère d'influence de l'URSS. Simultanément l'URSS entreprend d'as­
surer des relations pacifiques avec la Finlande et de protéger les inté­
rêts allemands en Finlande (exportation de bois de construction et de
nickel) ;
2) À condition que, dans le cours des quelques semaines à venir, la
sécurité de l'URSS dans les Détroits soit assurée par la conclusion d'un
pacte d'assistance mutuelle entre l'URSS et la Bulgarie, laquelle est
géographiquement située à l'intérieur de la zone de sécurité des fron­
tières de la Mer Noire de l'URSS, et par l'établissement d'une base pour
les forces terrestres et navales de l'URSS à portée du Bosphore et des
Dardanelles, par le moyen d'un bail à long terme ;
3) À condition que la zone sud de Batoum et de Bakou, en direction
générale du Golfe Persique soit reconnue comme le centre des aspira­
tions de l'URSS ;
4) À condition que le Japon renonce' à ses droits aux concessions

' Unterstützung dans le manuscrit de l'ambassade Moscou ; mot dénaturé dans


le texte tel qu'il a été reçu à Berlin.
294 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

charbonnières et pétrolières dans le Nord de Sakhaline.


Conformément à ce qui précède , l'esquisse du protocole concernant
la délimitation des sphères d'influence telles que le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich en avait indiqué les contours aurait à être
modifiée de façon à stipuler que le centre focal des aspirations de
l'URSS se trouve au sud de Batoum et de Bakou en direction générale
du Golfe Persique .
De même , l'esquisse du protocole d'accord entre l'Allemagne,
l'Italie et l'URSS ayant trait à la Turquie devrait être modifiée de façon
à garantir une base pour des forces navales légères et pour des forces
terrestres soviétiques sur le Bosphore et les Dardanelles par le moyen
d'un bail à long terme comprenant, au cas où la Turquie se déclarerait
disposée à se joindre au Pacte des Quatre Puissances, une garantie de
l'indépendance et du territoire turcs par les trois pays précités.
Ce protocole devrait prévoir que, au cas où la Turquie se refuserait
à se joindre aux Quatre Puissances, l'Allemagne, l'Italie et l'URSS sont
d'accord pour mettre au point et exécuter les mesures militaires et
diplomatiques nécessaires, et un accord séparé à cet effet devrait être
conclu.
De plus il devrait y avoir accord sur : a) un troisième protocole
secret entre l'Allemagne et l'URSS concernant la Finlande (voir le
point l ci-dessus) ; b) un quatrième protocole secret entre le Japon et
l'URSS concernant la renonciation du Japon aux concessions charbon­
nières et pétrolières du Nord de Sakhaline (en échange d'une compen­
sation adéquate) ; c) un cinquième protocole secret entre l'Allemagne,
l'URSS et l'Italie, reconnaissant que la Bulgarie est géographiquement
incluse dans la zone de sécurité des frontières de la Mer Noire de
l'URSS , et que c'est par conséquent une nécessité politique qu'un pacte
d'assistance mutuelle soit conclu entre l'URSS et la Bulgarie, qui n'af­
fectera en rien le régime intérieur de la Bulgarie , sa souveraineté ou son
indépendance . »
En conclusion, Molotov déclara que la proposition soviétique pré­
voyait cinq protocoles au lieu des deux envisagés par le Ministre des
Affaires Étrangères du Reich. Il aimerait recevoir une déclaration sur le
point de vue allemand 1 •
SCHULENBURG
295

LES PRÉLIMINAIRES
DE BARBAROSSA

DOCUMENT 78
Instructions du Führer'
EXTRAIT DES ARCHIVES DE LA WEHRMACHT
Le Führer et Commandant en Chef
des Forces Armées Allemandes
Secret militaire - Très Secret.
Grand Quartier Général du Führer, 1 8 décembre 1 940.
Par officier seulement
Instructions N° 2 1
Opération Barbarossa
Les forces armées allemandes doivent être prêtes à écraser la Russie
des Soviets en une campagne rapide (Opération Barbarossa) avant
même l'achèvement de la guerre contre l'Angleterre.
Pour atteindre ce but, l'Armée devra utiliser toutes les unités dispo­
nibles, avec cette réserve que les territoires occupés doivent être
garantis contre une attaque surprise.
Pour les Forces aériennes, le problème sera de libérer des forma­
tions assez fortes pour le soutien de l'Armée de terre dans la campagne
de l'Est pour qu'un achèvement rapide des opérations terrestres puisse
être escompté, et que les dégâts commis dans les territoires de l'Est
allemand par les attaques aériennes ennemies soient aussi légers que
possible. Cette concentration de l'effort principal dans l'Est est limitée
par l'obligation d'une protection adéquate de toute la zone de combat et
' Le compte rendu suivant d'une discussion sur le traité proposé trouvé dans les
Archives du Ministère des Affaires Étrangères allemand apparaît dans Je télé­
gramme de Schulenburg aux Affaires Étrangères N° I 22 du 1 7 janvier 1 941 .
' Seul document à ne pas provenir des archives du Ministère des Affaires Étran­
gères allemand mais des archives de la Wehrmacht.
296 EXTRAIT DES ARCHIVES DE LA WEHRMACHT

d'armement dominée par nous contre les attaques aériennes ennemies,


comme par celle de ne pas laisser s'amoindrir les opérations offensives
contre l'Angleterre, surtout contre ses voies d'approvisionnement.
Le principal effort de la Marine sera, sans discussion , dirigé contre
l'Angleterre même pendant une campagne de l'Est. Je commanderai la
concentration contre la Russie soviétique peut-être huit semaines avant
le début projeté des opérations. Les préparatifs nécessitant une mise en
route plus longue doivent être mis en route maintenant, si cela n'a pas
encore été fait, et doivent être terminés pour le 15 mai 194 1 . La non­
découverte de l'intention d'attaque doit, cependant être considérée
comme d'une importance décisive. Les préparatifs du Haut
Commandement doivent être faits sur les bases suivantes :
1. But général :
La masse de !'Armée de terre russe dans la Russie de l'Ouest doit
être détruite dans des opérations hardies, en poussant profondément en
avant des coins blindés ; la retraite d'unités capables de combattre dans
l'immensité du territoire russe doit être empêchée .
En une poursuite rapide , une ligne doit être atteinte , depuis laquelle
!'Aviation russe ne puisse plus attaquer le territoire du Reich allemand.
L'objectif final de l'opération est d'établir une ligne de défense contre
la Russie d'Asie à partir d'une ligne allant approximativement de la
Volga à Archange!. Puis, en cas de besoin, la dernière zone industrielle
laissée à la Russie dans l'Oural, pourra être éliminée par la Luftwaffe.
Dans le cours de ces opérations , la flotte russe de la Baltique perdra
rapidement ses bases et ne pourra ainsi pas continuer à combattre. Une
intervention efficace des Forces Aériennes russes doit être évitée par
des coups puissants portés au début même de l'opération.
Il. Alliés probables et leurs tâches
1. Sur les flancs de notre opération, nous pouvons compter sur la
participation active de la Roumanie et de la Finlande dans la guerre
contre la Russie des Soviets.
En temps voulu, le Haut Commandement se concertera et détermi­
nera sous quelles formes les forces armées de ces deux pays seront pla­
cées sous commandement allemand au moment de leur intervention.
2. La tâche de la Roumanie ainsi que des forces qui s'y concentrent
sera de clouer l'ennemi qui lui fait face et, de plus, de rendre des ser-
LES PRÉLIMINAIRES DE BARBAROSSA 297

vices annexes dans la zone de l'arrière.


3. La Finlande couvrira la concentration du Groupe Nord (partie du
XXIe Groupe) allemand redéployé, venant de Norvège, et opérera
conjointement avec nous. Par ailleurs la tâche d'éliminer Hango sera
assignée à la Finlande.
4. On peut escompter que les voies ferrées et les routes suédoises
seront disponibles pour la concentration du Groupe Nord allemand, dès
le début des opérations au plus tard.
III. Direction des opérations :
A. Armée de terre (ceci donne mon accord aux plans qui m'ont été
présentés) :
Dans la zone d'opérations divisée par les Marais du Pripet en un
secteur nord et un secteur sud, l'effort principal sera porté au nord de
cette zone. Deux Groupes d'Armée seront prévus là.
Le groupe sud de ces deux Groupes d'Armées, le centre de tout le
front, aura pour tâche d'annihiler les forces de l'ennemi en Russie
Blanche en avançant à partir de la région autour et au nord de Varsovie
avec des unités motorisées et blindées particulièrement fortes. La pos­
sibilité de transférer de fortes unités mobiles vers le Nord doit être ainsi
réalisée afin de pouvoir, en coopération avec le Groupe d'Armées du
Nord opérant à partir de la Prusse Orientale, en direction générale de
Leningrad, annihiler les forces ennemies combattant en pays baltes.
C'est seulement après avoir accompli cette tâche essentielle, qui doit
être suivie de l'occupation de Leningrad et de Cronstadt, que l'on devra
poursuivre les opérations visant à l'occupation de l'important centre de
communications et d'armements de Moscou.
Seul un effondrement d'une rapidité surprenante de la résistance
russe pourrait justifier la poursuite simultanée des deux objectifs.
Le principal but assigné au XXI' Groupe, même pendant les opéra­
tions à l'Est, restera la protection de la Norvège. Les forces supplémen­
taires disponibles doivent être employées dans le nord (formations
alpines), d'abord pour s'assurer de la région de Petsamo avec ses mines
de fer ; comme des routes de l'Océan Arctique, puis d'avancer conjoin­
tement avec les forces finnoises contre le chemin de fer de Mourmansk
et d'arrêter le ravitaillement par terre de la région de Mourmansk.
La possibilité de conduire une telle opération avec des formations
298 EXTRAIT DES ARCHIVES DE LA WEHRMACHT

allemandes assez fortes (deux ou trois divisions), depuis la région et le


sud de Rovaniemi , dépend de l'acceptation de la Suède de rendre ses
chemins de fer disponibles pour une telle concentration.
Le gros de l'armée finnoise se verra assigner la tâche, en coordina­
tion avec l'avance du flanc nord allemand, de clouer de fortes forma­
tions russes en attaquant à l'ouest ou des deux côtés du lac Ladoga, et
de s'emparer de Hango.
Le Groupe d'Armées employé au sud des Marais du Pripet devra
donner son principal effort dans la zone partant de Lublin en direction
générale de Kiev, afin de pénétrer rapidement avec de fortes unités
blindées dans le flanc extrême et l'arrière des forces russes , puis de les
faire refluer le long du Dniepr.
Les groupes germano-russes du flanc droit se voient assigner la
tâche de :
a)protéger le territoire roumain et par la suite le flan sud de toute
l'opération ;
b)clouer les forces ennemies d'en face pendant que le Groupe
Armées du Sud attaque sur son flanc nord et , suivant le développement
progressif de la situation, et en conjonction avec les Forces Aériennes,
empêcher une retraite en bon ordre dans la traversée du Dniestr pendant
la poursuite ; et dans le Nord, atteindre rapidement Moscou.
La prise de cette ville signifie un succès politique et économique
décisif et, en outre, l'élimination du principal centre ferroviaire.
B . Forces Aériennes :
Leur tâche sera de paralyser et d'éliminer autant que possible inter­
vention des Forces Aériennes russes, ainsi que de soutenir l'Armée de
terre aux points principaux de son effort, plus particulièrement à ceux
du Groupe d'Armées du Centre et , sur le flanc, à ceux du Groupe
d'Armées du Sud. Les chemins de fer russes, dans l'ordre de leur impor­
tance pour les opérations, seront coupés ou bien les objectifs voisins les
plus importants (traversées de rivières) seront pris par l'emploi hardi de
troupes parachutées ou aéroportées.
Dans le but de concentrer toutes les forces contre les Forces
Aériennes ennemies et de donner un soutien immédiat à l'Armée de
Terre, l'industrie des armements ne sera pas attaquée pendant les opé­
rations principales. De telles attaques pourront être envisagées seule-
LES PRÉLIMINAIRES DE BARBAROSSA 299
ment après l'achèvement des opérations mobiles, en premier lieu contre
la région de l'Oural.
C. Marine :
Le rôle de la Marine contre la Russie Soviétique est, tout en proté­
geant nos propres côtes, d'empêcher la sortie d'unités navales ennemies
de la mer Baltique. Comme la Flotte russe de la Baltique, quand nous
aurons atteint Leningrad, sera privée de sa dernière base et sera alors
dans une situation désespérée, toute opération navale plus vaste devra
être évitée jusqu'à ce moment. Après l'élimination de la Flotte russe, le
problème sera de protéger toute la navigation dans la Baltique, y com­
pris le ravitaillement par mer du flanc nord de l'Armée de terre (net­
toyage de champs de mines !).
IV. Tous les ordres donnés par les Commandants en Chef comme
suite à ces instructions doivent indiquer clairement que ce sont des
mesures de précaution dans l'éventualité où la Russie changerait son
attitude présente envers nous. Le nombre des officiers à désigner pour
le travail préparatoire du début devra être aussi réduit que possible ; le
personnel complémentaire doit être mis au courant le plus tard possible
et seulement dans la mesure nécessitée par l'activité de chacun. Dans le
cas contraire, la découverte de nos préparatifs , dont la date d'exécution
n'a même pas encore été fixée, fait courir le risque que surgissent les
plus sérieux désavantages politiques et militaires.
V. J'attends les rapports des Commandants en Chef relatifs et leurs
plans à venir basés sur ces instructions. Les préparatifs envisagés de
toutes les Armées, y compris leur avancement, doivent m'être indiqués
par le canal du Haut Commandement (OKW).
ADOLF HITLER 1 •

1
Ce document porte également quatre séries d'initiales, celles semble-t-il de
Keitel , Jodl , Warlimont et d'une personne non identifiée.
300 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 79
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand
aux ambassadeurs en URSS (Schulenburg), en Turquie (Papen),
en Yougoslavie (Heeren), et en Grèce (Erbach-Schonberg)

Télégrammes
Secret d'État
Pol I 1650 g. Rs
N° 36 pour Moscou / N° 12 pour Ankara / N° 11 pour Belgrade /
°
N 81 pour Athènes
Berlin, le 7 janvier 194 1

l ) Pour l'information confidentielle du chef de la Mission et des


attachés militaires, naval et aérien seulement.
Depuis début janvier, le mouvement de fortes formations de troupes
allemandes vers la Roumanie se poursuit à travers la Hongrie. Ce mou­
vement de troupes se fait avec le plein concours des Gouvernements
hongrois et roumains. Pour l'instant, les troupes seront cantonnées dans
le sud de la Roumanie.
Ces mouvements de troupes correspondent au fait qu'il faut envi­
sager sérieusement la nécessité de chasser totalement les Anglais de
toute la Grèce. Les troupes allemandes ont été prévues en forces suffi­
santes pour pouvoir faire face à n'importe quelle tache dans la région
danubienne et à toute éventualité de n'importe quel côté. Les mesures
militaires que nous prenons ont pour but exclusif d'empêcher les forces
britanniques de prendre pied en Grèce, et ne visent aucun pays balka­
nique, ni la Turquie.
2) Comme instructions pour les conversations, il faut en général
prendre une attitude réservée. En cas de questions officielles urgentes,
il faut faire remarquer, en tenant compte de circonstances, que de telles
questions doivent être posées à Berlin. Pour autant qu'une conversation
ne puisse être évitée, il conviendra d'émettre une opinion sans sortir des
généralités. Ce faisant on peut donner comme raison plausible le fait
que nous avons des informations sûres sur le renforcement constant des
troupes anglaises de tout ordre en Grèce , et on peut rappeler l'opération
de Salonique de la Grande Guerre. En ce qui concerne la puissance des
LES PRÉLIMINAIRES DE BARBAROSSA 301

troupes allemandes, le maintien du vague actuel est désiré pour l'ins­


tant. Plus tard nous aurons sans doute intérêt à faire connaître toute la
force de ces troupes et , même , à pousser à l'exagération. Les indica­
tions à ce sujet seront fournies en temps utile.
Ces instructions s'appliquent aussi , en accord avec le Haut
Commandement, aux Attachés militaire , naval et aérien. Une stricte
réserve doit être imposée aux autres membres de la mission pour les
réponses à donner aux questionnaires.
3) Si l'occasion se présente, veuillez nous communiquer par câble
l'attitude du Gouvernement, du public et de la presse, toute question
posée par le Gouvernement , et toute démarche d'une mission étrangère
accréditée auprès du Gouvernement.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU REICH

DOCUMENT 80
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères allemand

Télégramme
Très urgent - Strictement secret.
N° 122 du 17 janvier
Moscou, le 17 janvier 194 1 ,
20h 46
Reçu le 17 janvier 1941 ,
23 h 49

Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich.


1) Molotov m'a demandé de lui rendre visite cet après-midi et m'a
dit ce qui suit :
Étant donné que les questions économiques les plus importantes
pour les relations entre l'Allemagne et l'URSS ont été réglées par les
traités récemment conclus, il conviendrait maintenant de se tourner à
nouveau vers les problèmes purement politiques. Le gouvernement
soviétique a été surpris de ne pas avoir encore reçu une réponse de
l'Allemagne à son exposé de position du 25 novembre (cf. rapport télé-
302 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

graphique N° 2562 [2 362] du 25 novembre) ayant trait aux questions


soulevées pendant les conversations de Berlin ; il serait heureux que
j'attire l'attention du gouvernement soviétique compte une prompte
réponse de l'Allemagne.
J'ai répondu à M. Molotov qu'il n'y avait là pas la moindre raison
d'être surpris étant donné qu'il s'agit là de questions qui doivent être
d'abord étudiées à fond avec l'Italie et le Japon. Aussitôt que ces déli­
bérations auront été terminées le gouvernement soviétique sera certai­
nement informé de notre position quant à la réponse à donner à ces
questions.
2) Molotov fit alors allusion aux Balkans, et à ce sujet s'exprima
mot pour mot comme suit :
Conformément à tous les rapports reçus ici, des troupes allemandes
très nombreuses sont concentrées en Roumanie, prêtes entrer en
Bulgarie avec pour but l'occupation de la Bulgarie, de la Grèce et des
Détroits.
Il ne fait pas de doute que l'Angleterre essayera d'anticiper sur les
opérations des troupes allemandes d'occuper les Détroits, de com­
mencer des opérations militaires contre la Bulgarie avec la Turquie
pour alliée, et d'entraîner la Bulgarie dans le théâtre de la guerre. Le
gouvernement soviétique avait à de nombreuses reprises attiré l'atten­
tion du gouvernement allemand sur le fait qu'il tenait le territoire bul­
gare et les Détroits pour une zone de sécurité de l'URSS et qu'il ne pou­
vait, par conséquent, demeurer indifférent devant une situation qui
menace les intérêts de la sécurité de l'URSS. En conséquence le gou­
vernement soviétique estime de son devoir d'attirer l'attention sur le fait
qu'il tiendrait l'entrée d'une force armée étrangère quelconque sur le
territoire bulgare et dans les Détroits pour une violation des intérêts de
la sécurité de l'URSS.
Molotov ajouta qu'il avait donné des instructions à Dekanosov pour
qu'il fasse une démarche identique à Berlin.
Dans ma réponse je me suis limité aux déclarations prescrites par
les instructions télégraphiques N° 36 du 7 janvier et N° 57 du 1 0 jan­
vier.

SCHULENBURG
LES PRÉLIMINAIRES DE BARBAROSSA 303

DOCUMENT 81
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
à l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

Télégramme
Très urgent
N° 144 du 27 février
Fuschl, le 27 février 1941 , 21 h 50
Reçu à Berlin, le 27 février 1941, 22 h 30
Transmis à Moscou sous le N° 403, le 27 février, 22 h 58

Pour l'ambassadeur personnellement.

Veuillez rendre visite à M. Molotov le vendredi 28 février dans la


soirée et lui communiquer verbalement ce qui suit :
1) Comme le gouvernement soviétique le sait, des négociations se
poursuivaient depuis quelque temps entre le gouvernement allemand
et, d'une part le gouvernement italien, et de l'autre le gouvernement
bulgare ayant trait à l'admission de la Bulgarie au Pacte des Trois
Puissances. Ces négociations sont maintenant achevées, et il a été
conclu que la Bulgarie sera admise au Pacte des Trois Puissances ; le
protocole de cette admission sera signé le 1er mars. Le gouvernement
allemand tient à en informer d'avance le gouvernement soviétique.
2) Je vous demanderai de retourner voir M. Molotov le 1er mars,
dans la soirée, et de lui dire ce qui suit :
Des rapports que nous avons reçus au sujet des intentions britan­
niques en Grèce ont obligé le gouvernement allemand à prendre immé­
diatement de nouvelles mesures de sécurité, qui rendent nécessaire le
transfert des troupes allemandes sur territoire bulgare. En référence à la
déclaration faite au gouvernement soviétique le 23 janvier veuillez
ajouter que c'est là une mesure de précaution prise pour éviter que les
Britanniques prennent solidement pied en Grèce. Si M. Molotov entrait
dans d'autres détails à ce sujet, nous vous rappelons, pour vous guider,
que, tout d'abord, ces mesures de sécurité sont prises exclusivement
pour éviter que les Britanniques se fortifient en territoire grec ; deuxiè­
mement, que ces mesures ne sont pas dirigées contre la Turquie, et que
304 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

nous respecterons la souveraineté turque à moins que la Turquie ne se


livre à un acte d'hostilité à notre égard ; que, troisièmement, ces
concentrations de troupes allemandes sont des mesures de guerre, et
que l'élimination du danger britannique en Grèce aura pour résultat
immédiat le retrait des troupes allemandes.
Veuillez m'informer par câble de la façon dont M.Molotov recevra
vos communications. Pour votre information personnelle,je vous avise
que le Ministre de Bulgarie à Moscou fera lui aussi une communication
analogue de la part de son gouvernement le 28 février et le 1er mars.

RIBBENTROP

DOCUMENT 82
L'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)
au Ministère des Affaires Étrangères allemand

Télégramme
Très urgent.
Secret.
N° 453 du 1er mars.
Moscou le 1er mars 194 1, 22 h 15
Reçu, le 2 mars 1941, 2 h 20

Comme suite à votre télégramme du 27, N° 403.

Le nécessaire pour les instructions du § 2 a été fait à 18 h 30, heure


de Moscou, aujourd'hui.
Molotov, qui a reçu ma communication avec un air très grave, m'a
déclaré tout d'abord qu'il était au courant de la décision allemande,
étant donné que l'ambassadeur bulgare en avait informé aujourd'hui
M. Vychinsky. Molotov s'est dit, sur ce, très préoccupé de ce que le
gouvernement allemand ait, dans une affaire d'une telle importance
pour le gouvernement soviétique, pris des décisions contraires à la
conception du gouvernement soviétique sur les intérêts de la sécurité de
l'URSS. Le gouvernement soviétique avait à plusieurs reprises souligné
au gouvernement allemand l'intérêt particulier qu'il portait à la
LES PRÉLIMINAIRES DE BARBAROSSA 305

Bulgarie, tant au cours des conversations de Berlin que par la suite. En


conséquence il ne pouvait rester indifférent devant les dernières
mesures allemandes en Bulgarie, et aurait à définir son attitude en ce
qui les concerne. Il espérait que le gouvernement allemand donnerait
son vrai sens à cette attitude. Molotov, en ma présence, esquissa de sa
main le brouillon d'un mémorandum exposant la position du gouverne­
ment soviétique, le fit recopier, et me le remit. Le texte de cette note est
le suivant :
« 1) Il est à regretter que, malgré la précaution prise par le
gouvernement soviétique dans le cours de sa démarche du
25 novembre 1940, le gouvernement du Reich allemand ait
estimé possible d'agir d'une façon qui cause un tort aux intérêts de
la sécurité de l'URSS et qu'il ait décidé de procéder à l'occupation
de la Bulgarie ;
2) Étant donné que le gouvernement soviétique maintient le
principe de sa position comme au cours de sa démarche du
25 novembre, le gouvernement allemand doit comprendre qu'il ne
peut escompter un soutien de l'URSS pour son action en
Bulgarie. »
Dans ma réponse, je me suis tenu à vos instructions, et j'ai insisté
particulièrement sur le fait qu'il ne pouvait être question d'une atteinte
aux intérêts de la sécurité de l'URSS.
SCHULENBURG
Remarque : Transmis au train spécial sous le N° 77 1. Bureau du
contrôle le 2 mars 1941.
LA RUPTURE

DOCUMENT 83
Mémorandum de la conversation entre le Ministre des Affaires
Étrangères allemand et le Ministre des Affaires Étrangères japonais
Matsuoka, en présence des ambassadeurs Ott et Oshima,
à Berlin le 27 mars 1941

Secret d'État
Aufz.RAM 14/41

Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich accueillit avec cordia­


lité Matsuoka, en tant qu'homme qui avait montré par ses paroles et par
ses actes qu'il prenait , devant les problèmes de son pays, l'attitude
même que le Führer et ses collaborateurs avaient été obligés de prendre
pour l'Allemagne, et qui , en sa qualité de Ministre des Affaires Étran­
gères de son pays, avait rendu possible la signature du Pacte avec le
Japon. Le Pacte des Trois Puissances était un instrument très signifi­
catif pour l'avenir des trois pays, et représentait la base sur laquelle
l'avenir des trois nations pourrait être assuré de la façon qu'avaient tou­
jours envisagée les patriotes allemands et japonais.
Ensuite le Ministre des Affaires Étrangères du Reich fit un résumé
de la situation telle qu'elle apparaissait sous l'angle allemand.
En ce qui concerne la situation militaire , il fit ressortir que
l 'Allemagne en était au stadefinal de sa bataille contre l'Angleterre. Au
cours de l'hiver écoulé le Führer avait fait tous les préparatifs néces­
saires, grâce à quoi l'Allemagne était aujourd'hui prête à faire face par­
tout à l'Angleterre. Le Führer avait à sa disposition à ce moment la
force militaire peut-être la plus puissante qui ait jamais été au monde.
L'Allemagne avait 240 divisions de combat, dont 186 étaient des divi-
308 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

sions d'assaut de première force composées de jeunes soldats. 24


d'entre elles étaient des divisions Panzer, complétées par d'autres bri­
gades motorisées.
La Luftwaffe s'était fortement accrue et possédait des appareils
nouveaux, ce qui en faisait pour l'avenir, comme il en avait été dans le
passé, un adversaire capable d'affronter n'importe quelle compétition ;
c'est-à-dire que l'Allemagne n'était pas seulement de taille à s'opposer
à l'Angleterre et à l'Amérique sur ce terrain , mais leur était indiscuta­
blement supérieure .
La Marine allemande, au début de la guerre, n'avait qu'un nombre
relativement restreint de navires de ligne. Néanmoins, les navires de
ligne en construction avaient été achevés, de sorte que le dernier serait
sous peu mis en service. Contrairement à ce qui s'était passé pendant la
Grande Guerre, la marine allemande ne restait pas cette fois au port, et
avait été utilisée contre l'adversaire dès le premier jour de la guerre.
Matsuoka réalisait sans doute, d'après les rapports des quelques
semaines précédentes , que les grosses unités navales allemandes
avaient coupé les voies de ravitaillement entre l'Angleterre et
l'Amérique avec un succès étonnant.
Le nombre des sous-marins utilisés avait été jusqu'ici très petit. Il y
avait eu tout au plus 8 ou 9 sous-marins utilisés en même temps contre
l'ennemi. Cependant, ces quelques sous-marins, en liaison avec la
Luftwaffe, avaient coulé 750000 tonnes par mois en janvier et en
février, et l'Allemagne pouvait en fournir des preuves précises à n'im­
porte quel moment. Ce chiffre, de plus, ne comprenait pas les grosses
pertes supplémentaires subies par l'Angleterre du fait des mines flot­
tantes et magnétiques. Au début d'avril le nombre des sous-marins
serait multiplié par huit ou dix, et 60 à 80 sous-marins pourraient être
ainsi utilisés continuellement contre l'ennemi. Le Führer avait pour­
suivi sa tactique de n'employer au début que peu de sous-marins et
d'utiliser les autres à entraîner le personnel nécessaire à une flotte plus
grande, de façon à porter alors à l'ennemi un coup décisif avec un plus
grand nombre d'unités. Ce pourquoi on pouvait escompter que le ton­
nage coulé par les sous-marins allemands dépasserait de beaucoup les
chiffres actuels. Dans ces circonstances, les sous-marins à eux seuls
pouvaient être tenus pour impitoyablement décisifs.
LA RUPTURE 309

Passant à la situation militaire sur le continent européen, le Ministre


des Affaires Étrangères du Reich fit observer que, par suite de l'écrou­
lement des pays continentaux, l'Allemagne n'avait pratiquement plus
d'ennemi notable autre que les petites forces britanniques qui restaient
en Grèce. L'Allemagne ferait échouer toute tentative anglaise de
prendre pied sur le continent ou de s'y fortifier. Elle ne tolérerait pas,
par conséquent, que les Anglais restent en Grèce. Du point de vue mili­
taire, le problème grec était d'une importance secondaire. Sa seule
signification réelle était que dans la poussée vers la Grèce, qui serait
probablement nécessaire, des positions dominantes seraient gagnées en
Méditerranée Orientale, et qu'elles auraient une importance considé­
rable pour le développement des opérations ultérieures dans cette zone.
En Afrique, les Italiens avaient eu de la malchance parce que les
troupes italiennes qui s'y trouvaient n'étaient pas familiarisées avec la
guerre blindée moderne, et n'étaient pas préparées à se défendre contre
des chars, ce qui rendait relativement facile pour les divisions blindées
britanniques la prise de positions italiennes pas très importantes. Toute
nouvelle avance britannique était définitivement stoppée. Le Führer
avait envoyé un des officiers allemands les plus capables, le général
Rommel, à Tripoli avec des forces allemandes suffisantes. L'espoir que
le général Wawel attaquerait ne s'était malheureusement pas réalisé.
Les Britanniques avaient rencontré les Allemands dans quelques escar­
mouches d'avant-postes et avaient, sur ce, abandonné toute intention
d'attaques ultérieures. Si par hasard ils tentaient une nouvelle attaque
contre Tripoli , ils courraient au-devant d'une défaite écrasante. Là aussi
la situation allait se retourner un jour, et les Britanniques disparaîtraient
d'Afrique du Nord, peut-être même plus vite qu'ils y étaient venus.
Dans la zone méditerranéenne, la Luftwaffe avait fait du bon travail
depuis deux mois et avait infligé de lourdes pertes navales aux
Britanniques qui s'accrochaient avec ténacité. Le canal de Suez avait
été bloqué pour une longue période et serait bloqué à nouveau lorsqu'il
aurait été dégagé. Ce n'était plus une plaisanterie pour les Britanniques
de tenir en Méditerranée. Il (le Ministre des Affaires Étrangères alle­
mand) pensait qu'avant même la fin de l'année la Méditerranée serait si
efficacement fermée que les Anglais ne constitueraient pratiquement
plus un danger. Leur flotte aurait à protéger leurs positions en Afrique.
3 10 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Si, donc , on résumait la situation militaire en Europe , on arrivait à


la conclusion que, en fait, sur le plan militaire , l'Axe était complète­
ment maître de la situation sur l'ensemble de l'Europe continentale. Une
énorme armée , pratiquement au repos, était à la disposition de
l'Allemagne, et pourrait être employée à n'importe quel moment et en
n'importe quel endroit que le Führer jugerait nécessaire.
La situation politique était caractérisée par l'adhésion de presque
tous les Balkans au Pacte des Trois Puissances. Ce matin la nouvelle
certaine d'un putsch et de la formation d'un nouveau gouvernement
était arrivée de Belgrade , mais on manquait d'autres précisions. La
situation politique en Europe et dans le monde entier avait aussi
contribué au renforcement des Trois Puissances du Pacte. L'Allemagne
s'efforçait aussi encore de gagner à la cause des Trois Puissances l'un
ou l'autre des derniers pays restés en dehors du Pacte .
Confidentiellement, il (le Ministre des Affaires Étrangères allemand)
pouvait informer Matsuoka que l'Espagne, moralement tout au moins,
soutenait le Pacte des Trois Puissances. Des deux ou trois autres pays
restants, la Suède et la Turquie présentaient un intérêt particulier. Il
pouvait indiquer confidentiellement à Matsuoka que, là aussi , un effort
serait fait pour gagner ces pays au Pacte des Trois Puissances.
Des ballons d'essai avaient été dirigés vers la Turquie. Même si ce
pays avait une alliance officielle avec l'Angleterre, il n'était cependant
pas totalement impossible que la Turquie se rapprochât de plus en plus
dans l'avenir du Pacte des Trois Puissances.
Avec la Russie, l'Allemagne avait conclu les traités qu'on connaît
bien. L'ambassadeur Oshima n'ignorait pas comment on en était venu à
ces traités. L'Allemagne , à l'époque, désirait conclure une alliance avec
le Japon. Étant donnée la situation au Japon, il n'avait pas été possible
de faire entrer ce vœu dans la réalité. D'autre part, les menaces de
guerre en Europe se concrétisaient de plus en plus. Conformément aux
instructions du Führer, le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
s'était tenu prêt , pendant les six mois précédents à signer l'alliance
italo-nippo-allemande. Cela l'ambassadeur Oshima le savait. Étant
donné que cette alliance n'était malheureusement pas réalisable à
l'époque , l'Allemagne, en prévision de la guerre à venir, avait dû se
résoudre au pacte avec la Russie.
LA RUPTURE 311

Confidentiellement, il (le Ministre des Affaires Étrangères alle­


mand) pouvait informer Matsuoka que les relations présentes avec la
Russie étaient correctes, certes, mais pas très amicales. Après la visite
de Molotov, pendant laquelle avait été proposée l'adhésion au Pacte des
Trois Puissances, la Russie avait posé des conditions inacceptables.
Elles impliquaient le sacrifice des intérêts allemands en Finlande, des
bases accordées dans les Dardanelles et une forte influence sur la situa­
tion dans les Balkans, particulièrement en Bulgarie. Le Führer n'avait
pas été d'accord parce qu'il avait été d'avis que l'Allemagne ne pouvait
souscrire d'une façon permanente à une telle politique de la Russie.
L'Allemagne avait besoin de la Péninsule balkanique surtout pour sa
propre économie et n'était guère encline à la laisser passer sous la
domination russe. Pour cette raison elle avait donné sa garantie à la
Roumanie. C'était cette dernière initiative, en particulier, que les
Russes avaient prise en mauvaise part. L'Allemagne avait été par la
suite obligée d'entrer en relations plus étroites avec la Bulgarie pour
obtenir une position dominante à partir de laquelle elle pourrait chasser
les Britanniques de Grèce. L'Allemagne avait été obligée de se décider
en faveur de cette attitude parce que la campagne n'eût pas été sans cela
possible. Cela non plus les Russes ne l'avaient pas apprécié du tout.
Dans ces conditions, les relations avec la Russie étaient en appa­
rence normales et correctes. Les Russes, cependant, manifestaient
depuis quelque temps leur manque d'amitié pour l'Allemagne partout
où ils le pouvaient. La déclaration faite à la Turquie dans les jours pré­
cédents en était un exemple. L'Allemagne sentait nettement que depuis
que Sir Stafford Cripps était devenu ambassadeur à Moscou (il avait
rencontré récemment Eden à Ankara), les liens entre la Russie et
l'Angleterre étaient entretenus en secret et, parfois, d'une façon relati­
vement visible. L'Allemagne surveillait ces événements avec soin. Il
(le Ministre des Affaires Étrangères allemand), qui connaissait Staline
personnellement, ne pensait pas que celui-ci fût porté vers les aven­
tures, mais on ne pouvait en être certain. Les armées allemandes à l'Est
étaient toujours prêtes. Si la Russie prenait un jour une attitude qui
pourrait être interprétée comme une menace contre l'Allemagne, le
Führer écraserait la Russie. L'Allemagne était certaine qu'une cam­
pagne contre la Russie se terminerait par une victoire totale des armées
3 12 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

allemandes et par l'écrasement total de l'Armée et de l'État russes. Le


Führer était convaincu que, dans le cas d'une action contre l'URSS, au
bout de quelques mois il n'y aurait plus de Grande Puissance Russe. Le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich insista cependant sur le fait
qu'il ne pensait pas que Staline entreprendrait une politique sans
sagesse. En tout cas le Führer ne comptait pas seulement sur les traités
avec la Russie, mais, surtout, sur sa Wehrmacht.
Il ne faut pas oublier non plus que l'URSS, malgré toutes ses affir­
mations contraires, continuait sa propagande communiste à l'étranger.
Elle essayait de poursuivre l'activité de sa propagande qui égare les
esprits non seulement en Allemagne, mais aussi dans les zones occu­
pées de France, de Hollande et de Belgique. Pour l'Allemagne, cette
propagande ne représente évidemment aucun danger. Mais ce à quoi
elle avait conduit dans les autres pays, Matsuoka le savait bien. Comme
exemple, le Ministre des Affaires Étrangères allemand cita les pays
baltes, dans lesquels aujourd'hui, un an après l'occupation par les
Russes, toute l'élite intellectuelle avait été balayée et où se manifes­
taient des conditions vraiment terribles. L'Allemagne était sur ses
gardes, et n'admettrait pas que le moindre danger venant de Russie
constitue une menace pour elle.
De plus, il y avait le fait que l'Allemagne devait être protégée sur
ses arrières pour sa bataille finale contre l'Angleterre. Elle ne s'accom­
moderait par conséquent d'aucune menace venant de Russie, si une
telle menace devait un jour être tenue pour sérieuse. L'Allemagne vou­
lait conquérir l'Angleterre aussi rapidement que possible, et ne permet­
trait rien de la détourner de ce but.
Dans la suite de l'entretien, le Ministre des Affaires Étrangères alle­
mand parla de la situation économique et alimentaire. Il était possible,
certes, que certains produits alimentaires soient temporairement insuf­
fisamment abondants ; mais il pouvait affirmer formellement que,
quelle que soit la durée de la guerre, l'Allemagne ne connaîtrait pas de
difficultés pour son ravitaillement. L'Allemagne disposait de suffisam­
ment d'espace pour produire, sur son propre territoire, la nourriture
nécessaire pour toute la durée de la guerre.
En ce qui concerne les matières premières il y avait des difficultés,
ainsi qu'en témoignaient, par exemple les négociations avec le Japon
LA RUPTURE 313

pour le caoutchouc. Là aussi cependant on pouvait affirmer d'une façon


générale qu'il n'était pas question d'un danger sérieux pour
l'Allemagne. Le Führer avait accumulé des stocks de matériel de guerre
tellement vastes que l'économie allemande nécessitait une reconver­
sion. Les stocks allemands de munitions étaient tellement abondants
qu'on n'en connaîtrait pas de disette pendant plusieurs années. Dans les
quelques mois à venir, par conséquent, une vaste action de reconver­
sion allait être entreprise dans l'économie du pays, et l'effort du poten­
tiel militaire allemand serait porté sur la production de sous-marins et
d'avions. Étant donné que l'Armée allemande n'avait pratiquement plus
d'adversaires sur le Continent , avec l'éventuelle exception de la Russie,
un fort pourcentage de la capacité de production allemande pouvait être
reporté sur ces deux Armes.
En conclusion, le Ministre des Affaires Étrangères allemand déclara
que la guerre était déjà définitivement gagnée par l'Axe. Elle ne pou­
vait, en tout cas, plus être perdue. Ce n'était plus qu'une question de
temps, jusqu'à ce que l'Angleterre ait admis qu'elle avait perdu. Quand
cela se produirait, il ne pouvait évidemment le dire d'avance. Cela pou­
vait être très proche, cependant sous certaines conditions. Cela dépen­
drait des événements des trois ou quatre mois à venir. Il était infiniment
probable cependant que l'Angleterre capitulerait dans le courant de
l'année.
Poursuivant , le Ministre des Affaires Étrangères allemand par la de
l'Amérique. Il ne faisait pas de doute que les Britanniques auraient
depuis longtemps abandonné la partie si Roosevelt n'avait toujours
donné de nouveaux espoirs à Churchill. L'Allemagne avait des infor­
mations précises et sûres dans ce sens, venant d'Angleterre. Quel était
le but lointain de Roosevelt , il était difficile de le dire. Il n'était pas clair
s'il voulait ou non entrer en guerre. Il était seulement certain que l'aide
promise à l'Angleterre sous forme de munitions américaines ne pouvait
être réalisée d'un coup de baguette magique. Il se passerait longtemps
avant que cette aide devienne effective. Et même alors la question
« qualité » serait très problématique, surtout en matière de fournitures
aéronautiques. Dans le stade actuel en ce domaine, les divers modèles
3 14 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

se démodaient très rapidement . De mois en mois, en se basant sur l'ex­


périence quotidienne du combat, des perfectionnements étaient
apportés aux avions allemands, et il était douteux qu'un pays éloigné de
la guerre puisse produire des appareils de première qualité. Ce que les
aviateurs allemands avaient jusque-là rencontré comme avions améri­
cains, ils le décrivaient en tout cas comme de « la ferraille ». Il (le
Ministre des Affaires Étrangères allemand) pensait par conséquent que
beaucoup de temps se passerait avant que l'aide américaine à
l'Angleterre puisse changer la situation. L'Allemagne s'efforçait, en
tout cas, de terminer la guerre aussitôt que possible, dans l'intérêt éga­
lement de ses alliés et de ses amis.
Le Pacte des Trois Puissances avait surtout pour but d'effrayer
l'Amérique pour lui faire abandonner la ligne qu'elle avait choisie et de
la faire rester en dehors de la guerre. Ce but était parfaitement clair et
souhaitable. Le Pacte des Trois Puissances devait ensuite permettre
d'assurer la collaboration future des partenaires du Pacte dans l'Ordre
Nouveau que l'Allemagne et l'Italie désirent établir en Europe, et le
Japon en Asie. Le principal adversaire qu'on ait rencontré pour l'établis­
sement de cet Ordre Nouveau était l'Angleterre. Celle-ci était tout
autant l'ennemie du Japon que des Puissances de l'Axe. Il s'agissait
d'empêcher, par tous les moyens possibles, l'Amérique de prendre une
part active dans la guerre et de rendre trop efficace son aide à
l'Angleterre.
Dans l'examen des possibilités existant pour une collaboration plus
poussée entre l'Allemagne et le Japon, la question était à plusieurs
reprises revenue au cours des conversations avec le Führer de savoir si,
eu égard à l'Ordre Nouveau - c'est-à-dire au renversement de
l'Angleterre, nécessaire à l'établissement de cet Ordre Nouveau - une
participation active du Japon dans la guerre ne serait pas utile. Le
Führer avait soigneusement étudié la question et pensait qu'il y aurait
en effet un grand avantage si le Japon décidait aussitôt que possible de
prendre une part active à la guerre contre l'Angleterre. L'Allemagne
pensait, par exemple, qu'une attaque brusquée contre Singapour serait
un facteur très décisif d'une chute rapide de l'Angleterre. Il (le Ministre
des Affaires Étrangères allemand) croyait qu'à partir de là il serait pos­
sible de collaborer plus étroitement avec le Japon en matière navale et
LA RUPTURE 315

autre. Il était aussi certain que la prise de Singapour serait un coup très
sérieux pour l'Angleterre. Ceci était d'une très grande importance, par­
ticulièrement en raison du moral assez bas qui se faisait déjà jour dans
les Îles Britanniques. Il pensait aussi que la prise de Singapour incite­
rait vraisemblablement l'Amérique à rester en dehors de la guerre, car
les États-Unis pourraient difficilement courir le risque d'envoyer leur
flotte dans les eaux japonaises. Si aujourd'hui, dans une guerre contre
l'Angleterre, le Japon devait réussir par un coup décisif, tel que l'at­
taque contre Singapour, Roosevelt serait dans une situation très diffi­
cile. Il lui serait très difficile d'entamer une action efficace contre le
Japon. S'il Je faisait néanmoins, et déclarait la guerre au Japon, il
devrait s'attendre à ce que le problème des Philippines, par exemple,
soit résolu en faveur du Japon. Ceci signifierait une sérieuse perte de
prestige pour le Président, ce qui fait qu'il réfléchirait sans doute long­
temps avant d'entamer une action contre le Japon.
D'un autre côté, le Japon, par la prise de Singapour, serait en état
d'agir en Extrême-Orient d'une façon tout autre que par le passé, puis­
qu'il commanderait à cette position absolument dominante dans cette
partie de l'Extrême-Orient L'Allemagne pensait , par conséquent, que si
le Japon pouvait se décider pour une telle action, cela reviendrait à
couper le nœud gordien en Extrême-Orient.
En définitive, le Ministre des Affaires Étrangères allemand déclara
que si le Japon adoptait une telle ligne de conduite , la guerre contre le
tonnage britannique pourrait être entreprise avec davantage d'intensité
en Extrême-Orient ; l'Amérique serait probablement tenue à l'écart de
la guerre par l'initiative hardie du Japon, et le Japon pourrait s'assurer
en Extrême-Orient les positions que, du point de vue allemand, il doit
tenir pour établir l'Ordre Nouveau dans la Plus Grande Asie de l'Est. En
rapport avec ceci une quantité d'autres problèmes surgiraient, dont il
était prêt à discuter à tout moment.
En conclusion , le Ministre des Affaires Étrangères allemand déclara
que le Pacte des Trois Puissances atteindrait le mieux son vrai but c'est­
à-dire d'éviter une extension de la guerre ou, en d'autres termes, l'entrée
en guerre des États-Unis si, au moment opportun, les partenaires du
Pacte prenaient des décisions communes pour la défaite finale de
l'Angleterre , sur et par-dessus ce qui avait déjà été convenu. De cette
3 16 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

façon, la signification du Pacte serait manifestée de la façon la plus


efficace par tous ses signataires.
À ce moment, le Ministre des Affaires Étrangères allemand fut
convoqué à la Chancellerie du Reich. Contrairement à ce qu'il pensait
d'abord, que son absence ne serait que de brève durée, la discussion y
dura assez longtemps , ce qui fit que la conversation avec Matsuoka ne
pût pas continuer avant le déjeuner.
Sur ce, le déjeuner, qui était prévu au programme , se déroula d'une
façon très intime, au début sans le Ministre des Affaires Étrangères
allemand, qui ne fit son entrée que plus tard.

Berlin, le 31 mars 194 1


SCHMIDT

DOCUMENT 84
Mémorandum de la conversation entre
le Ministre des Affaires Étrangères allemand
et le Ministre des Affaires Étrangères japonais Matsuoka,
le 28 mars 1941

Auf. RAM Nr.18/41


Le Ministre des Affaires Étrangères allemand exprima sa joie de
pouvoir s'entretenir une deuxième fois avec Matsuoka. Le Führer aurait
aimé définir son attitude plus pleinement encore eu égard aux questions
débattues, mais son temps avait été très pris par l'évolution de la situa­
tion en Yougoslavie . Les détails n'avaient pas cependant une telle
importance. La question essentielle était celle des possibilités et des
perspectives d'une coopération plus étroite entre le Japon et
l'Allemagne , autrement dit le passage de la collaboration passive à une
collaboration active du Japon pour la cause commune . C'est avec une
grande satisfaction que les Allemands avaient appris l'esprit dans lequel
Matsuoka abordait ces problèmes. Il s'agissait de la meilleure occasion
qui ait jamais existé d'atteindre les buts des Japonais, et il serait bien de
l'utiliser avant qu'elle ne soit perdue . Le Pacte Tripartite était un traité
très important et constituait une base pour les relations entre le Japon
et l'Allemagne pour des centaines d'années.
LA RUPTURE 317

Il n'y avait aucun conflit d'intérêts.


La situation était telle qu'un Ordre Nouveau pouvait être établi seu­
lement quand la Grande-Bretagne serait complètement battue. Ceci
était vrai pour le Japon plus encore que pour l'Allemagne, qui à présent
dominait déjà le Continent européen, et allait amener sous sa domina­
tion pour la fin de l'année la région méditerranéenne et l'Afrique dans
les limites qui l'intéressaient. L'Allemagne aurait alors tout ce dont elle
avait besoin. Elle ne visait pas à dominer le monde comme Roosevelt
l'affirmait faussement. Le Führer désirait en finir avec la guerre le plus
tôt possible afin de se consacrer à nouveau à son travail de reconstruc­
tion. Le but qu'il s'était assigné - c'est-à-dire d'assurer le maximum de
sécurité pour le Reich - était, dans l'essentiel, déjà atteint.
D'un autre côté, !'Ordre Nouveau dans la Plus Grande Asie de l'Est
ne pouvait être établi que si le Japon dominait également l'Asie du Sud.
Pour cela, cependant, la prise de Singapour était nécessaire.
Parlant de la Russie, le Ministre des Affaires Étrangères allemand
dit qu'il ne savait pas comment les choses allaient se passer de ce côté.
Il était possible que la Russie s'engage sur une mauvaise route, bien
qu'il ne s'attende vraiment pas à cela de Staline. Mais on ne pouvait
jamais savoir. En tout cas, l'Allemagne frapperait immédiatement si la
Russie entreprenait quelque chose contre le Japon , et elle assurerait
ainsi au Japon ses arrières en ce qui concerne la Russie. Ainsi une des
raisons de méfiance des hommes d'État japonais, et surtout de !'Armée
japonaise, signalée par l'ambassadeur Ott, serait éliminée avec l'aide de
!'Armée allemande. L'autre cause de méfiance, la Home Fleet et la
Flotte de la Méditerranée anglaises, évoquée surtout par la Marine
japonaise, il (le Ministre des Affaires Étrangères allemand) pouvait
répondre à ce sujet par le fait que ces deux flottes anglaises seraient
retenues par l'Allemagne dans les eaux européennes et méditerra­
néennes. Enfin le Japon a aussi exprimé son souci devant l'Amérique.
Les États-Unis cependant n'exposeraient pas leur flotte contre le Japon
et ne l'enverraient pas au-delà des îles Hawaï. Un gros succès japonais
à Singapour, au contraire, renforcerait la neutralité américaine.
Roosevelt hésiterait alors devant une action téméraire.
Encore que lui (le Ministre des Affaires Étrangères allemand) com­
prenne parfaitement la situation du Japon, que Matsuoka avait illustrée
318 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

en racontant l'histoire de la tigresse et de ses petits, il devait néanmoins


insister à nouveau sur le fait que deux des pays les plus puissants du
monde , animés d'un esprit jeune, fort et sans peur, se voyaient offrir par
la Providence une occasion comme il ne s'en présente pas deux en mille
ans. La grande occasion, pour l'Allemagne , était le Führer dont les col­
laborateurs exécutaient la volonté comme de simples instruments. Il (le
Ministre des Affaires Étrangères allemand) avait déclaré à plusieurs
reprises aux ambassadeurs de Grande-Bretagne et de France qu'ils
devaient éviter l'erreur de confondre l'Allemagne actuelle avec celle de
1914-1918. Même alors le Reich avait tenu quatre ans contre un monde
ennemi ; il n'avait perdu la guerre qu'en raison de son manque d'unité et
de sa faiblesse interne. Maintenant par contre, le Reich était uni et avait
par conséquent une force double qui se trouvait encore doublée par le
génie de la direction d'Adolf Hitler ; désormais il faudrait donc compter
avec une Allemagne quatre fois plus forte que pendant la Grande
Guerre. Les ambassadeurs n'avaient pas tenu compte de ces avertisse­
ments. Ces prédictions s'étaient cependant avérées justes, et rien au
monde ne pourrait empêcher l'Allemagne et l'Italie de dominer totale­
ment l'hémisphère Euro-africain. Quand, dans de folles circonstances,
une chance était offerte au Japon, il se devait de peser ses décisions et
de ne pas laisser échapper l'occasion.
Quand la guerre actuelle serait terminée, cela ne pouvait, évidem­
ment, être prévu de façon certaine ; il (le Ministre des Affaires Étran­
gères allemand) avait le sentiment que l'Angleterre pourrait bien s'ef­
fondrer plus vite qu'on ne le pensait généralement. Si les Anglais
devaient brusquement demander la paix, il serait très souhaitable que
l'Allemagne et le Japon puissent établir cette paix ensemble.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand parla alors des tradi­
tions de sa famille , qui avait toujours été pro japonaise. De plus, il avait
eu une conversation importante avec le Führer, dès 1931, au sujet d'une
collaboration germano-japonaise. La haute estime du Führer pour le
Japon avait son origine dans la guerre russo-japonaise. Maintenant l'es­
sentiel était de ne pas laisser échapper l'occasion commune qui se pré­
sentait en 1941.
Matsuoka répondit qu'il était du même avis. Pour des raisons
logiques comme par pressentiment , il pensait aussi que 1941 entrerait
LA RUPTURE 319

dans l'histoire comme une année cruciale. C'est au cours de cette année
que serait consommée la plus grande tragédie, la chute de l'Empire bri­
tannique. La nation allemande en Europe et la japonaise en Extrême­
Orient agissaient, il le sentait, comme sous le commandement divin
pour disloquer l'Empire britannique et établir un Ordre Nouveau.
Matsuoka demanda alors quelle attitude l'Allemagne prendrait vis­
à-vis des États-Unis si l'Angleterre devait être mise à genoux dans le
cours de l'été et que l'Amérique ne soit pas encore en guerre.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que cela
dépendrait de l'attitude des États-Unis. L'occupation des Îles
Britanniques nécessitait , pour être assurée avec certitude , une période
de beau temps, et les Anglais pourraient peut-être envisager de créer un
nouveau gouvernement aux États-Unis. Mais à son avis cela ne pouvait
pas se faire.
Matsuoka précisa alors sa question comme suit : quand l'Angleterre
aura été écrasée , les États-Unis, à son avis, ne continueront pas à sou­
tenir l'Empire britannique. Le Canada serait simplement plus ou moins
annexé. L'Allemagne laisserait-elle alors les États-Unis tranquilles ? Le
Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que l'Allemagne
n'avait aucun intérêt à faire la guerre aux États-Unis. Matsuoka en prit
note avec satisfaction , faisant remarquer qu'il fallait tenir compte des
Anglo-Saxons comme d'un tout ; s'il n'était pas possible d'amener
l'Amérique à notre façon de penser, aucun Ordre Nouveau ne pourrait
être établi. Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que
chacun dominerait sa propre sphère. L'Allemagne, avec l'Italie domine­
rait la sphère euroafricaine ; les États-Unis devraient se limiter au conti­
nent américain, et l'Extrême-Orient était réservé au Japon. En ce qui
concerne la Russie , elle serait surveillée de très près et on ne lui per­
mettrait aucune propagande subversive. Dans l'avenir, seules les trois
sphères d'intérêts récitées demeuraient comme grands centres de
Puissance. L'Empire britannique disparaîtrait.
Matsuoka répondit que le seul grand problème qui resterait serait
alors la Russie. Le Japon était disposé à permettre à la Russie un
débouché libre de glaces vers la mer par l'Inde ou l'Iran, mais ne tolé­
rerait pas les Russes sur les côtes chinoises. Matsuoka demanda alors
si le Führer avait jamais envisagé la possibilité d'une alliance russo-
320 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

nippo-allemande. Le Ministre des Affaires Étrangères allemand dit que


non, et dit qu'une collaboration plus étroite avec la Russie était une
impossibilité absolue, étant donné que les bases idéologiques de
l'armée comme du reste de la nation étaient totalement incompatibles.
L'URSS gardait un état d'esprit internationaliste, alors que l'Allemagne
et le Japon pensaient sur un plan national. La Russie supprimait la
famille, l'Allemagne la renforçait. Une union était aussi impossible
dans ce cas qu'entre l'eau et le feu. Staline était très intelligent et avait
par conséquent conclu le pacte avec l'Allemagne en raison des circons­
tances du moment. La Russie avait été disposée aussi à se joindre au
Pacte Tripartite, mais ses conditions ne pouvaient pas être acceptées.
Toute l'affaire était menée maintenant par l 'Allemagne d'une façon
dilatoire, ainsi qu'il pouvait maintenant en informer confidentiellement
Matsuoka. De plus, l'Allemagne surveillait de très près l'URSS et - ceci
Matsuoka devait le comprendre clairement - elle était prête à toute
éventualité. L'Allemagne ne provoquerait pas la Russie ; mais si la poli­
tique de Staline ne correspondait pas à ce que le Führer estimait qu'elle
devait être, il écraserait la Russie. Matsuoka répondit que le Japon fai­
sait des efforts en ce moment pour ne pas provoquer la Russie. Le
Japon attendait que soit parachevée la victoire allemande dans les
Balkans. Sans les bons offices de l'Allemagne et sans sa puissance il
n'avait aucune possibilité pour le Japon d'améliorer complètement les
relations russo-japonaises.
Matsuoka parla aussi de l'accord commercial de longue durée qui
allait être conclu avec la Russie. Il demanda alors au Ministre des
Affaires Étrangères allemand si, au cours de son voyage de retour, il
devrait séjourner à Moscou pour un temps quelque peu plus long, afin
de négocier avec les Russes au sujet du Pacte de non-agression ou du
Traité de Neutralité. Il insista à ce propos sur le fait que l'admission
directe de la Russie dans le Pacte Tripartite ne serait pas acceptée par
le peuple japonais. Cela soulèverait au contraire un cri unanime d'indi­
gnation à travers le Japon entier. Le Ministre des Affaires Étrangères
allemand répondit qu'une telle adhésion de la Russie au Pacte n'était
même pas à envisager et, de plus, recommanda à Matsuoka de ne pas
soulever, si possible, les questions précitées à Moscou, étant donné que
cela n'entrerait pas tout à fait dans le cadre de la situation du moment.
LA RUPTURE 32 1

En réponse à une autre réflexion de Matsuoka, que la conclusion


d'un accord de pêche et de commerce améliorerait les sentiments entre
la Russie et le Japon, le Ministre des Affaires Étrangères allemand
répondit qu'il n'y avait aucune objection à la conclusion de tels traités
purement commerciaux. Matsuoka indiqua à ce propos que l'Amérique
suivait de près les relations nippa-russes et essayait pour sa part de
conclure un accord avec la Russie contre le Japon.
Matsuoka se remit alors à parler de Singapour. Les Japonais ne s'in­
quiétaient pas de la Marine anglaise. Mais certains cercles japonais
envisageaient un conflit avec l'Amérique avec beaucoup d'appréhen­
sion , car ils pensaient que cela impliquerait une guerre de cinq ou dix
ans contre les États-Unis. Il était tout prêt à admettre que l'Amérique
n'aventurerait pas sa flotte dans une guerre contre le Japon , mais c'est
pour cette même raison que les milieux japonais étaient inquiets, car
dans ces conditions la guerre durerait des années. Le Ministre des
Affaires Étrangères allemand répondit qu'à son avis Roosevelt ne lais­
serait pas les choses aller jusqu'à la guerre, étant donné qu'il savait per­
tinemment l'impossibilité d'une action quelconque contre le Japon. Le
Japon, d'un autre côté, pouvait occuper les Philippines et porter ainsi un
coup sévère au prestige de Roosevelt. Si le Japon s'emparait de
Singapour, la plus grande partie du monde serait passée sous le contrôle
des Puissances tripartites, et l'Amérique se trouverait dans une situation
d'isolement.
Matsuoka se dit personnellement très fortement en faveur du mode
de raisonnement du Ministre des Affaire Étrangères allemand. Si le
Japon ne prenait pas le risque lié à la prise de Singapour, il estimait
qu'il deviendrait par cela une puissance de troisième ordre. Le coup
devrait donc être porté quelque jour, de toute façon. S'il parvenait à
faire tenir tranquilles les États-Unis pendant six mois, toutes les diffi­
cultés seraient surmontées. Une nation qui continuait à hésiter pour une
affaire d'une importance nationale aussi fondamentale ne faisait que
montrer par là qu'il lui manquait la qualité, la capacité de prendre une
décision.

Berlin, 3 1 mars 194 1.


322 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 85
Mémorandum de la conversation entre le Ministre des Affaires Étran­
gères allemand et le Ministre des Affaires Étrangères japonais
Matsuoka à Berlin, le 29 mars 1941

AufzRAM 19/41

Le Ministre des Affaires Étrangères allemand se référa à sa discus­


sion précédente avec Matsuoka au sujet des conversations qui atten­
daient ce dernier avec les Russes à Moscou. Il exprima l'avis qu'en
raison de la situation générale il serait peut-être préférable de ne pas
trop aller au fond des choses avec les Russes. Il ne savait pas comment
la situation allait évoluer. Mais une chose était certaine si la Russie
devait jamais attaquer le Japon, l'Allemagne frapperait immédiatement.
Il pouvait en donner la ferme assurance à Matsuoka, et le Japon pou­
vait donc pousser vers le Sud, en direction de Singapour sans craindre
des complications avec la Russie. En fait la plus grande partie de
l'Armée allemande était à la frontière orientale du Reich et elle était
prête à attaquer à n'importe quel moment. Il (le Ministre des Affaires
Étrangères allemand) croyait, cependant, que la Russie ne créerait
aucune occasion d'action militaire. Mais si l'Allemagne était entraînée
dans un conflit avec la Russie, l'URSS serait abattue en quelques mois.
Dans ce cas, le Japon n'aurait absolument rien à craindre s'il voulait
marcher sur Singapour. Ainsi, en aucun cas, il ne devait être retenu dans
cette entreprise par une crainte quelconque de la Russie.
Évidemment nous ne pouvions prévoir comment évolueraient nos
rapports avec la Russie. On ne pouvait savoir avec certitude si Staline
allait ou non accentuer son actuelle politique inamicale vis-à-vis de
l'Allemagne. Il (le Ministre des Affaires Étrangères du Reich) voulait
en tout cas préciser à Matsuoka qu'un conflit avec la Russie était tou­
jours dans le domaine du possible. En tout cas, Matsuoka ne pouvait, à
son retour, dire à !'Empereur du Japon qu'un conflit entre l'Allemagne
et la Russie était impensable. Au contraire, dans la situation actuelle, un
tel conflit, encore que non probable, devait cependant être tenu pour
possible.
En ce qui concerne l'adhésion des Russes au Pacte des Trois
LA RUPTURE 323

Puissances, telle qu'elle avait été proposée par l'Allemagne à Molotov,


le Ministre des Affaires Étrangères allemand fit remarquer qu'il n'avait
pas été question d'une admission directe de la Russie dans le Pacte,
mais plutôt d'un assemblage différent. Comme il a été déjà indiqué,
cependant, les Russes avaient posé à leur adhésion des conditions que
l'Allemagne ne pouvait accepter, à la suite de quoi l'affaire était main­
tenant en suspens.
En réponse à une question interpolée par Matsuoka, à savoir si cela
signifiait que l'Allemagne pourrait peut-être tenter à nouveau, après un
certain laps de temps, de faire adhérer la Russie au Pacte des Trois
Puissances, le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit
qu'une tentative de cet ordre ne serait probablement pas faite avant
quelque temps, étant donné que les conditions posées par la Russie
étaient inconciliables avec les vues de l'Allemagne, notamment en ce
qui concerne la Finlande et la Turquie.
En réponse à une question de Matsuoka qui demandait d'autres
détails sur les conditions russes, le Ministre des Affaires Étrangères
allemand répondit que la résistance allemande aux exigences sovié­
tiques vis-à-vis de la Finlande était basée sur des considérations écono­
miques, et aussi sentimentales. L'Allemagne avait combattu aux côtés
des Finlandais pendant la Grande Guerre. Matsuoka fit observer à ce
moment que les Finlandais insistaient fortement sur le fait qu'ils étaient
du côté des Allemands. Le Ministre du Japon à Helsinki, qu'il avait rap­
pelé à la suite du récent mouvement diplomatique, avait dit à un jour­
naliste mandchou, au cours de son voyage de retour, que la Finlande
semblait maintenant se mettre du côté de l'URSS . Quelque temps après,
le Ministre de Finlande à Tokyo protesta officiellement auprès de
Matsuoka contre cette déclaration, et affirma que la Finlande ne se met­
trait jamais du côté de la Russie.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand fit remarquer que les
gouvernements social-démocrates de Finlande avaient toujours été hos­
tiles au Führer, ce pourquoi il n'y avait eu aucune raison pour que
l'Allemagne les soutienne pendant la guerre russo-finnoise. Par ailleurs
l'Allemagne était obligée de prendre une position absolument neutre,
car au cours des conversations avec Molotov et Staline la Finlande
avait été indiquée comme ne se trouvant pas dans la sphère d'intérêts
324 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

allemande. Mais quand les Finnois se furent défendus si vaillamment


contre les Russes, une profonde sympathie pour eux naquit en
Allemagne, ce qui rendait maintenant impossible l'abandon de la
Finlande, étant donné qu'une occupation par les Russes conduirait à
une destruction totale du pays, comme le montre l'exemple des Pays
Baltes.
La deuxième condition posée par les Russes avait trait à la garantie
donnée à la Bulgarie, jointe à une occupation du pays par les troupes
russes, au sujet de laquelle il avait déjà été informé en détail au cours
des précédentes conversations.
La troisième condition avait pour objet l'établissement de bases
dans les Dardanelles. Matsuoka était déjà au courant de cela également.
En tout cas l'Allemagne préférait que les Dardanelles restent aux mains
des Turcs. Par ailleurs elle ne pouvait permettre une pénétration russe
dans les Balkans. La Russie, néanmoins, continuait à essayer d'avancer
dans cette direction. Ainsi, en ce qui concerne les récents événements
de Yougoslavie, l'agitation s'y accroît actuellement partiellement avec
l'appui de l'organisation des Sokols ou sous l'influence directe des
Communistes. En tout cas, les discussions avec les Russes au sujet de
ces conditions n'avaient pas été reprises. Nous avions simplement dit à
l'URSS que l'Allemagne ne pouvait permettre aucun conflit nouveau en
Finlande ou dans les Balkans. Depuis lors toutes ces questions étaient,
comme il a été dit, en suspens, et il n'y avait pas lieu d'attendre une évo­
lution favorable.
Dans la suite de la conversation, le Ministre des Affaires Étrangères
allemand communiqua, en confidence, au Ministre des Affaires Étran­
gères japonais son opinion sur les véritables intérêts des Russes.
L'URSS voulait que la guerre dure aussi longtemps que possible. Elle
savait qu'elle ne pouvait rien gagner elle-même par des attaques
armées. Ce pourquoi la défaite par trop rapide de la France ne conve­
nait pas trop au politicien rusé qu'est Staline. Il voulait une guerre
longue qui épuiserait les peuples et les rendrait mûrs pour l'influence
bolchevik. C'était là le but véritable de la politique russe, et il ne fallait
jamais le perdre de vue.
Matsuoka manifesta son approbation de cette conception, et cita en
exemple la situation en Chine. Tchang Kaï chek, avec qui il était en
LA RUPTURE 325

contact personnel, qui le connaissait et lui faisait confiance, était très


alarmé de l'accroissement de l'Armée Rouge en Chine.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand dit qu'il était tout à
fait possible que la situation précédemment décrite conduisit assez
rapidement à un conflit entre l'Allemagne et la Russie. Si l'Allemagne
se sentait menacée, elle attaquerait immédiatement et mettrait fin au
bolchevisme.
À une suggestion faite par Matsuoka, de ne pas laisser le Pacte anti­
Komintern prendre fin , mais de le renouveler, le Ministre des Affaires
Étrangères allemand répondit qu'il ne pouvait pas encore adopter une
attitude définitive à cet égard, étant donné que la situation, telle qu'elle
apparaîtrait à l'automne , au moment où le Pacte viendrait à son terme,
ne pouvait être prévue en ce moment. En principe, cependant , la posi­
tion de l'Allemagne était toujours favorable au Pacte anti-Komintern
Quand Matsuoka demanda au Ministre des Affaires Étrangères alle­
mand de le prévenir en temps utile, avant l'expiration du Pacte anti­
Komintern, de la position allemande devant une extension éventuelle
de ce Pacte , le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que
pour octobre la situation aurait été clarifiée suffisamment pour que
l'Allemagne puisse prendre une attitude précise.
Sur ce, le Ministre des Affaires Étrangères allemand parla encore
une fois de la question de Singapour. En ce qui concerne la crainte
exprimée par le Japon d'attaques possibles de sous-marins à partir des
Philippines, et d'une intervention de la Flotte de la Méditerranée et de
la Home Fleet britanniques, il avait examiné la situation à nouveau
avec !'Amiral Rader. Ce dernier lui avait dit que la Flotte britannique
serait si pleinement occupée cette année dans les eaux britanniques et
en Méditerranée qu'elle ne pourrait pas envoyer un seul navire en
Extrême-Orient. Les sous-marins américains étaient tenus par l'amiral
Rader pour tellement faibles que le Japon n'avait pas à s'en préoccuper.
Matsuoka répliqua aussitôt que la Marine japonaise considérait que
le danger représenté par la Marine anglaise était minime, et estimait
qu'en cas de rencontre avec la Marine américaine elle pourrait détruire
celle-ci sans difficultés. Elle craignait cependant que les Américains ne
livrent pas bataille avec leur flotte, et qu'ainsi le conflit avec les États­
Unis dure peut-être cinq ans. Cela les rendait inquiets au Japon.
326 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que


l'Amérique ne pourrait rien faire du tout contre le Japon en cas de prise
de Singapour. Pour cette raison même, Roosevelt réfléchirait peut-être
à deux fois avant de décider d'agir effectivement contre le Japon. Car
tandis que lui ne pouvait rien faire contre le Japon, il y avait la proba­
bilité que les Philippines seraient prises par les Japonais ; ceci entraîne­
rait évidemment une grande perte de prestige pour le Président améri­
cain, puisque, par suite de l'insuffisance de la préparation militaire
américaine, il ne pourrait pas riposter.
Matsuoka souligna à ce propos qu'il faisait tout pour apaiser les
Britanniques en ce qui concerne Singapour. Il agissait comme si le
Japon n'avait aucune visée sur cette position-clé de l'Angleterre en
Orient. Il pourrait, par conséquent, se faire que par ses paroles et ses
actes il prenne une attitude amicale envers l'Angleterre. Mais
l'Allemagne ne devait pas se laisser égarer par cela. Il prenait cette atti­
tude non seulement pour tranquilliser les Britanniques, mais pour
égarer les éléments pro britanniques et pro américains au Japon, jus­
qu'au jour où il attaquerait soudain Singapour.
En liaison avec cela, le Ministre des Affaires Étrangères allemand
dit qu'à son avis la déclaration de guerre du Japon à l'Angleterre devrait
faire suite à une attaque contre Singapour.
Matsuoka fit remarquer à ce propos que sa tactique était basée sur
la certitude absolue que toute la Nation japonaise s'unirait d'un coup
devant l'assaut brusqué contre Singapour. (« Rien ne réussit comme le
succès » , interrompit ici le Ministre des Affaires Étrangères allemand.)
Matsuoka suivait là la formule d'un célèbre homme d'État japonais qui
déclara à la Marine nipponne lorsqu'éclata la guerre russo-japonaise :
« Ouvrez le feu, et la Nation sera alors unie. » Les Japonais avaient
besoin d'être secoués pour se réveiller. De plus, en tant qu'Orientaux,
ils croyaient aussi au destin qui se réalise qu'on le veuille ou non.
La conversation, en se poursuivant, en vint à la question des cargai­
sons de caoutchouc . Le Ministre des Affaires Étrangères allemand
demanda à Matsuoka d'expérimenter la possibilité d'expéditions vers
Lisbonne ou la France à bord d' l ou 2 croiseurs auxiliaires japonais.
Matsuoka donna son accord sur ce point et dit qu'aussitôt après la
démarche de l'ambassadeur Ott relative à la question du caoutchouc il
LA RUPTURE 327

avait proposé que le Japon en fournisse une certaine quantité à


l'Allemagne, prélevée sur ses propres stocks, pour remplir ensuite les
trous ainsi creusés avec du caoutchouc d'Indochine.
À ce propos, le Ministre des Affaires Étrangères allemand fit res­
sortir que le trafic du chemin de fer sibérien était insuffisant et que, de
plus, 1 8 000 tonnes de caoutchouc français d'Indochine seraient livrées
au Japon sur l'intervention de l'Allemagne. À ce propos encore il s'in­
forma du tonnage des croiseurs auxiliaires qui pourraient être dispo­
nibles pour des livraisons de caoutchouc. Matsuoka, qui dit qu'il n'avait
pas d'informations précises, les estima à 1 0 000 tonnes.
De plus, se référant à la discussion avec le Ministre du Reich Funck,
le Ministre des Affaires Étrangères allemand mit la conversation sur les
relations commerciales futures entre le Japon et l'Allemagne. Il exposa
que le commerce entre les grandes zones économiques de l'avenir,
c'est-à-dire l'Europe et l'Afrique d'une part, et !'Extrême-Orient de
l'autre, devrait être développé sur des bases relativement libérales,
cependant que !'Hémisphère américain, tout au moins en ce qui
concerne les États-Unis, resterait davantage sur son quant-à-soi, étant
donné qu'il avait tout ce qui lui était nécessaire sur son propre territoire
et ne devait par conséquent pas être pris en considération pour des
échanges avec les noires zones économiques. En ce qui concerne
l'Amérique du Sud, cependant, les choses étaient différentes. Des pos­
sibilités d'échanges avec d'autres zones économiques s'y présentaient
effectivement.
Matsuoka répondit que, pour sa propre reconstruction et pour le
développement de la Chine , le Japon avait besoin de coopérer avec
l'Allemagne. Quelque temps auparavant il avait donné des instructions
écrites aux missions japonaises en Chine d'accorder un traitement pré­
férentiel aux intérêts économiques allemands et italiens, comme cela
avait déjà été fait au Mandchoukouo et en Chine du Nord. Le Japon
n'avait pas la possibilité d'exploiter les immenses territoires de la Chine
sans l'aide de la technique et de l'industrie allemandes. En apparence,
évidemment, le Japon affirmerait une politique de la porte ouverte,
mais en fait accorderait un traitement préférentiel à l'Allemagne et à
l'Italie.
De plus, il devait reconnaître que les milieux d'affaires japonais
328 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

craignaient leurs concurrents allemands , qu'ils tenaient pour très intel­


ligents, alors qu'ils souriaient de la concurrence britannique et améri­
caine. Les milieux d'affaires allemands devaient adopter une attitude
analogue en ce qui concerne les Japonais, ce pourquoi les doléances
venaient des deux côtés. Il estimait cependant que les intérêts réci­
proques pouvaient être harmonisés , et avait dit aux hommes d'affaires
japonais qu'ils ne devaient pas craindre la concurrence allemande, mais
plutôt essayer de s'attaquer aux problèmes avec une intelligence égale.
De toute façon , le gouvernement japonais ferait tout pour égaliser les
intérêts des deux parties.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand en vint alors à parler
d'un voyage éventuel de Matsuoka à Vichy, que l'on envisageait. À ce
propos, il dit qu'évidemment il laissait Matsuoka entièrement libre de
décider s'il voulait ou non aller à Vichy. S'il tenait ce voyage pour utile ,
le Gouvernement allemand n'aurait rien contre. Il ne serait en rien gêné
si, par exemple il voulait parler de l'Indochine avec les Français.
Matsuoka répondit que par-dessus tout le respect qu'il avait pour le
vieux Maréchal Pétain lui avait donné l'idée d'aller à Vichy.
L'Empereur, qui, en tant que Prince héritier avait jadis été l'hôte de
Pétain, était aussi un admirateur du Maréchal. De plus, lui (Matsuoka),
aimerait aller à Paris, et dans ce cas une visite à Vichy serait sans doute
inévitable. Cependant, étant donnée l'extraordinaire tension entre
l'Italie et la France , il hésitait beaucoup à faire cette visite , et en tout cas
il voulait en parler d'abord au Duce et au comte Ciano. Il était certain
que, étant donnée sa puissance, l'Allemagne n'aurait rien contre une
telle visite, mais il ne savait pas s'il ne serait pas désagréable aux
Italiens en la faisant.
En poursuivant, Matsuoka parla à nouveau des relations nippo­
russes. Il fit remarquer qu'il avait proposé un pacte de non-agression
aux Russes, ce à quoi Molotov avait répondu par une proposition de
traité de neutralité. Pendant son séjour à Moscou lui, en tant qu'auteur
de la première proposition de pacte de non-agression , serait forcé de
prendre une position quelconque à ce sujet. À cette occasion, il comp­
tait aussi essayer d'amener les Russes à abandonner la moitié nord de
la Péninsule de Sakhaline. Il y avait là d'importants gisements de
pétrole, dont l'exploitation était entravée de toutes les façons imagi-
LA RUPTURE 329

nables par les Russes. En tout, Matsuoka estimait que la quantité de


pétrole à extraire de ces gisements était au maximum de 2 millions de
tonnes. Il allait proposer aux Russes de leur acheter le nord de
Sakhaline.
En réponse à une question du Ministre des Affaires Étrangères alle­
mand, demandant si les Russes seraient disposés à vendre cette région,
Matsuoka répondit que c'était très douteux. À une allusion faite à ce
propos, Molotov avait demandé à l'ambassadeur japonais si « cela vou­
lait être une plaisanterie ». En tout cas, le Japon était prêt en échange à
remplacer les traités de Portsmouth et de Pékin par d'autres accords et
aussi à abandonner ses droits de pêche. Quoi qu'il arrive , il serait obligé
d'examiner ces problèmes et , en particulier la question de pacte de non­
agression pendant son séjour à Moscou. Il demanda au Ministre des
Affaires Étrangères allemand s'il devait aller au fond de ces problèmes
ou ne les traiter que superficiellement.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit qu'à son avis
seul un examen purement de forme et superficiel de ces questions était
à conseiller. Le problème relatif à Sakhaline dont Matsuoka avait parlé
pourrait aussi être réglé plus tard. De plus, si les Russes devaient
adopter une politique stupide et obliger l'Allemagne à attaquer, il consi­
dérerait connaissant l'opinion de l'armée japonaise en Chine qu'il serait
bon d'empêcher cette armée d'attaquer la Russie. Le Japon servirait
mieux la cause commune s'il ne se laissait détourner par rien de l'at­
taque contre Singapour. Après une victoire commune, la réalisation des
désirs exprimés ci-dessus s'accomplirait, en quelque sorte, comme
tombe un fruit m0r.
Matsuoka poursuivit en parlant d'une aide allemande pour le coup
à porter contre Singapour, au sujet duquel il avait reçu des assurances
réitérées, et à ce propos il fit allusion à la proposition d'une promesse
écrite de soutien allemand.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit qu'il avait
déjà discuté de cela avec l'ambassadeur Oshima. Il lui avait demandé
de lui fournir des cartes de Singapour, de façon à ce que le Führer, qui
était certainement à tenir pour le plus grand expert des temps modernes
en matière militaire, puisse donner des conseils aux Japonais sur la
meilleure façon d'attaquer Singapour. Des experts aéronautiques aile-
330 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

mands seraient aussi disponibles et, en se basant sur l'expérience


acquise en Europe, pourraient conseiller les Japonais en ce qui
concerne l'utilisation de bombardiers en piqué contre la Flotte britan­
nique de Singapour à partir de bases voisines. La Flotte britannique
serait alors obligée de disparaître aussitôt de Singapour.
Matsuoka intervint alors pour dire que le Japon était moins préoc­
cupé de la Flotte britannique que de la prise des fortifications.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand répondit que pour
cela aussi le Führer avait mis au point de nouvelles méthodes pour les
attaques allemandes contre des positions solidement fortifiées , telles
que la Ligne Maginot et le Fort Eben Emael, méthodes qu'il pourrait
mettre à la disposition des Japonais.
Matsuoka répondit, à ce propos, que certains officiers subalternes
de la Marine qui étaient des experts en la matière et étaient de ses bons
amis estimaient qu'il faudrait trois mois aux forces japonaises pour
prendre Singapour. En Ministre des Affaires Étrangères prudent, il
avait doublé le temps prévu. Il pensait que pour six mois il pouvait
écarter tout danger du côté de l'Amérique. Mais si la prise de Singapour
devait prendre davantage encore de temps, et s'étendre peut-être sur
une année , cela engendrerait une situation extrêmement critique vis-à­
vis de l'Amérique, situation à laquelle il ne savait encore comment faire
face.
Si cela pouvait être d'une façon quelconque évité, il ne toucherait
pas aux Indes Néerlandaises, car il craignait qu'en cas d'attaque japo­
naise contre ces régions, le feu soit mis aux puits de pétrole. Ils ne
pourraient alors être remis en exploitation qu'au bout d'un an ou deux.
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand fit alors remarquer
qu'avec la prise de Singapour, le Japon s'assurerait du même coup le
contrôle des Indes Néerlandaises.
Matsuoka indiqua alors aussi que le désir d'avoir des bases
aériennes en Indochine française et en Thai1ande avait été exprimé par
des officiers japonais. Il avait rejeté cela, cependant, étant donné qu'il
n'avait nullement envie d'entreprendre quelque chose qui pût trahir les
intentions japonaises en ce qui concerne Singapour.
Pour conclure, le Ministre des Affaires Étrangères allemand reprit
une fois de plus la question du soutien allemand au Japon. Quelque
LA RUPTURE 331

chose pouvait peut-être être fait en ce domaine aussi. Le Japon devait


comprendre, néanmoins, que dans cette guerre, le fardeau le plus lourd
pesait sur les épaules de l'Allemagne. Le Reich livrait bataille contre
l'île de Grande-Bretagne et fixait la Flotte britannique de Méditerranée.
Le Japon, d'autre part, combattait seulement dans la périphérie. De
plus, les principales forces russes étaient à la frontière d'Europe. La
chevaleresque nation japonaise reconnaîtrait cet état de fait.
Matsuoka donna son accord à ces conceptions, en terminant, et
donna l'assurance que le Japon serait toujours un allié loyal, qui consa­
crerait pleinement et entièrement ses efforts à la cause commune et ne
se contenterait pas d'agir avec un enthousiasme mitigé.
Berlin, 31 mars 1941

DOCUMENT 86
L 'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères allemand

Télégramme
Très urgent - Secret
N° 796 du 4 avril
Moscou , le 4 avril 1941 , 22 h 28
Reçu le 5 avril 194 1, 12 h 55
Personnel pour le Ministre du Reich.

Molotov vient de me convoquer au Kremlin pour m'aviser de ce qui


suit, en exécution de l'accord pour une consultation réciproque qui
existe entre l'Allemagne et l'URSS.
Le gouvernement yougoslave a proposé au gouvernement sovié­
tique de négocier un traité d'amitié et de non-agression, et le gouverne­
ment soviétique a accepté cette proposition. Cette entente doit être
signée aujourd'hui ou demain. La décision du gouvernement soviétique
d'accéder à la proposition du gouvernement yougoslave était motivée
uniquement par le désir de préserver la paix. Il savait que ce désir st en
harmonie avec celui du gouvernement du Reich qui est également hos­
tile à une extension des hostilités. Le gouvernement soviétique espérait
par conséquent que le gouvernement allemand lui aussi, dans ses rela-
332 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

tions actuelles avec la Yougoslavie, ferait tout pour maintenir la paix.


Le traité entre l'URSS et la Yougoslavie était analogue au Traité turco­
soviétique de 1925, et les relations de l'URSS avec les autres pays ne
seraient pas affectées par le traité avec la Yougoslavie. Le Traité
soviéto-yougoslave n'était dirigé contre personne ni aucun autre État.
J'ai répondu à Molotov qu'à mon avis le moment choisi par l'URSS
pour négocier un tel traité avait été très malheureux, et que sa seule
signature provoquerait dans le monde une impression indésirable. La
politique du gouvernement yougoslave n'était pas claire, et son attitude ,
de même que la conduite vis-à-vis de l'Allemagne étaient provocantes.
Molotov répondit que la Yougoslavie avait conclu un traité avec
l'Allemagne, ayant trait à son admission au Pacte des Trois Puissances,
et }'Envoyé yougoslave ici, qui était également membre du nouveau
Cabinet, avait donné au Gouvernement soviétique l'assurance que le
nouveau Gouvernement yougoslave respectait ce traité. Dans ces
conditions, le Gouvernement soviétique avait pensé qu'il pouvait, de
son côté, conclure avec la Yougoslavie un accord qui n'allait même pas
aussi loin que le Traité germano-yougoslave .
À mon objection que, à ma connaissance, nous n'avions jusqu'à pré­
sent reçu aucune notification du Gouvernement yougoslave quant à
l'accomplissement de son admission au Pacte des Trois Puissances, et
que nous avions eu toutes les raisons de douter de sa bonne volonté.
Molotov rétorqua par l'affirmation qu'il était convaincu des intentions
pacifiques du Gouvernement yougoslave. Ce dernier avait ramené la
paix et l'ordre dans son pays et s'efforçait de créer de bonnes relations
avec tous ses voisins.
À mon objection que la conduite du nouveau Gouvernement you­
goslave ne révélait en fait aucun effort pour réaliser de bonnes relations
avec l'Allemagne - et malgré tous mes efforts pour obtenir de Molotov
la promesse que le Gouvernement soviétique pourrait reconsidérer la
question - Molotov répétait que le Gouvernement soviétique avait pris
sa décision après mûre réflexion. Il était convaincu que le pas qu'il
avait fait était une contribution positive à la paix, que l'Allemagne dési­
rait également. À cela, Molotov ajouta la demande répétée et pressante
que l'Allemagne fasse, elle aussi, tout son possible pour préserver la
paix dans les Balkans.
SCHULENBURG
LA RUPTURE 333

DOCUMENT 87
Le Ministre des Affaires Étrangères allemand
à l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg)

Télégramme
Très urgent
N ° 703 du 6 avril
Berlin, le 6 avril, 4 h 30
Reçu à Moscou, le 6 avril, 9 h 35

Secret d'État. Strictement secret. À ne faire décoder que par un offi­


cier chargé des documents secrets d'État. À soumettre aussitôt au Chef
de la Mission personnellement. Répondre par exprès du peuple yougo­
slave ou en code secret.
Pour l'ambassadeur personnellement.

Veuillez rendre visite à M. Molotov de bonne heure le matin, le


dimanche 6 avril, et lui annoncer que le Gouvernement du Reich s'est
estimé contraint de procéder à une opération militaire en Grèce et en
Yougoslavie. Le Gouvernement du Reich a été forcé de prendre cette
initiative en raison de l'arrivée sur le territoire continental grec de
forces militaires britanniques en nombre sans cesse accru, et en raison
du fait que le Gouvernement yougoslave qui a pris le pouvoir illégale­
ment par le Coup d'État du 27 mars a fait cause commune avec
l'Angleterre et avec la Grèce. Le Gouvernement du Reich avait reçu
depuis plusieurs jours des informations précises indiquant que l'État­
Major yougoslave, en liaison avec l'État-Major grec et le Haut
Commandement des Forces Expéditionnaires britanniques qui ont pris
pied en Grèce avaient préparé des opérations conjointes contre
l'Allemagne et l'Italie et qu'ils étaient sur le point de passer à l'exécu­
tion. De plus, le nombre sans cesse croissant de rapports signalant des
excès commis à l'encontre d'Allemands en Yougoslavie a fait qu'il est
impossible pour le Gouvernement du Reich de rester inactif plus long­
temps devant une telle évolution de la situation. Le nouveau
Gouvernement yougoslave a pris cette ligne de conduite contrairement
à toute loi et à toute raison , après que l'Allemagne eût pendant des
334 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

années poursuivi envers ce pays une politique d'amitié qui devait avoir
atteint son point culminant par l'accès au Pacte des Trois Puissances.
Par surcroît, je vous demanderai à ce propos de vous référer aux com­
munications faites en diverses occasions à M. Molotov, et que vous
avez déjà faites au Gouvernement soviétique en ce qui concerne les
buts et les intentions du Gouvernement allemand dans la Péninsule bal­
kanique : c'est-à-dire que l'activité allemande dans cette zone ne vise
qu'à empêcher l'Angleterre de se procurer une nouvelle base sur le
Continent ; que l'Allemagne n'a absolument pas d'intérêts politiques ou
territoriaux dans cette zone ; et que les troupes allemandes seront reti­
rées quand leurs tâches dans les Balkans seront terminées. Veuillez
faire ces déclarations sans aucune emphase particulière, d'une façon
objective et sans passion.
Je vous prie de ne pas faire allusion à ce propos à la communication
que vous avait faite Molotov au sujet de la conclusion d'un Pacte
d'Amitié russo-yougoslave. Si Molotov, de son côté, en parlait, veuillez
vous contenter d'indiquer que vous avez transmis sa communication à
Berlin, mais n'avez pas encore reçu de réponse.
Envoyez un rapport télégraphique sur l'exécution de ces instruc­
tions.
RIBBENTROP

DOCUMENT 88
L'ambassadeur allemand en URSS (Schulenburg) au Ministère des
Affaires Étrangères allemand

Télégramme
Très urgent - Secret
N° 83 du 13 avril
Moscou, 13 avril 194 1 , 18 heures

Pour le Ministre des Affaires Étrangères du Reich personnellement.

Matsuoka vient de me rendre visite pour faire ses adieux. Il m'a


indiqué qu'un Pacte de Neutralité nippo-soviétique avait été conclu au
dernier moment et, selon toute vraisemblance, serait signé cet après-
LA RUPTURE 335

midi à 14 heures, heure locale. Le Gouvernement soviétique avait au


début insisté pour que le Japon abandonne en même temps sa conces­
sion dans le Nord de Sakhaline, et que cela soit inclus en annexe au
traité. Matsuoka a formellement rejeté cette demande. Hier soir, il a eu
une conversation avec Staline, dans laquelle Staline, en terminant, a
abandonné la demande d'annulation de la concession japonaise. Staline
a déclaré en faisant le comédien que M. Matsuoka « l'étranglait » et a
fait le geste approprié. M. Matsuoka a promis de faire de son mieux à
Tokyo pour amener le gouvernement et l'opinion publique japonais à
abandonner cette concession. En liaison avec cela, M. Matsuoka fait les
commentaires suivants :
1) À Berlin, il avait dit au Ministre des Affaires Étrangères alle­
mand qu'à Moscou il ne pourrait sans doute pas éviter d'avoir à discuter
le problème, en suspens depuis longtemps, d'un Pacte nippo-soviétique
de Non-Agression et de Neutralité. Il ne manifesterait évidemment
aucun enthousiasme en la matière, mais il serait contraint de faire
quelque chose au cas où les Russes seraient disposés à accéder aux
vœux japonais. Le Ministre des Affaires Étrangères allemand avait été
d'accord sur ce point.
2) La conclusion à venir de ce Pacte, bien entendu n'affecte en
aucune façon le Pacte des Trois Puissances. À la question pour savoir
si le Pacte en cours de conclusion comportait une clause à cet égard,
M. Matsuoka a répondu par la négative, et il a ajouté que les Russes
n'avaient pas soulevé cette question et que, par suite, il n'en avait pas
davantage parlé.
3) Matsuoka a insisté sur le fait que la conclusion du Pacte de
Neutralité était d'une très grande importance pour le Japon. Il ferait une
forte impression sur Tchang Kaï chek et faciliterait d'une façon notable
les négociations des Japonais avec lui. Il en résulterait aussi un renfor­
cement appréciable de la position du Japon contre l'Amérique et
l'Angleterre. Matsuoka a ajouté que les journalistes américains et
anglais, qui avaient écrit hier que son voyage à Moscou était un échec
total, seraient obligés aujourd'hui de reconnaître que la politique japo­
naise connaissait un grand succès, qui ne pourrait manquer d'avoir son
effet en Angleterre et en Amérique.
SCHULENBURG
336 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 89
Protocole sur les conséquences de la conférence entre les plénipoten­
tiaires du Gouvernement du Reich allemand et le Gouvernement de
l'Union des Républiques Soviétiques Socialistes pour enquêter sur
l'observation de l 'accord commercial entre l'Allemagne et l'Union des
Républiques Soviétiques Socialistes en date du 11 février 1940

Les plénipotentiaires du Gouvernement du Reich allemand et le


Gouvernement de l'Union des Républiques Soviétiques Socialistes,
agissant en vertu de l'article 10 de l'Accord Commercial entre
l'Allemagne et l'Union des Républiques Soviétiques Socialistes du
11 février 1940, en se basant sur leur enquête sur l'observation de
!'Accord mentionné ci-dessus au 11 février 1941, sont tombés d'accord
sur ce qui suit :
D'après les calculs soviétiques, les livraisons soviétiques au
11 février 1941 se montaient à 310,3 millions de Reichsmarks. Les
Allemands effectueront, au 11 mai 1941, des livraisons d'Allemagne
pour un montant au moins égal.
Le présent établi en deux exemplaires, chacun en allemand et en
russe, les deux textes ayant la même validité.

Fait à Berlin, le 18 avril 1941


Pour le Gouvernement du Reich Allemand : K. SCHNURRE
Par procuration du Gouvernement de l'URSS : A. KRUTIKOV

DOCUMENT 90
Mémorandum du Secrétaire d'État
au Ministère des Affaires Étrangères allemand (Weizsiicker)

Télétype
Berlin, le 28 avril 1941
Au Ministre des Affaires Étrangères du Reich.
Au sujet du mémorandum du comte Schulenburg sur les relations
germano-russes.
Je peux résumer en une phrase mon opinion sur un conflit germano­
russe : si chaque ville russe réduite en cendres nous était aussi précieuse
LA RUPTURE 337

qu'un navire de guerre britannique coulé, je conseillerais la guerre ger­


mano-russe pour cet été ; mais je crois que nous ne serions vainqueurs
de la Russie que dans le sens militaire , et que , d'autre part, nous serions
perdants dans le sens économique.
On peut peut-être estimer séduisant le projet de porter un coup
mortel au système communiste, et on pourrait également dire qu'il est
inhérent à la logique des choses de rassembler le continent eurasien
contre la domination anglo-saxonne et ses séquelles. Mais le seul fac­
teur décisif est de savoir si ce projet hâtera la chute de l'Angleterre.
Nous devons bien distinguer entre deux possibilités
a) L'Angleterre est sur le point de s'effondrer : si nous acceptons
cette [supposition] , nous allons encourager l'Angleterre en nous atta­
quant à un nouvel adversaire [« nous allons » est rayé, mais les mots
écrits par-dessus sont illisibles] . La Russie n'est pas un allié en puis­
sance pour les Anglais. L'Angleterre ne peut rien espérer de bon de la
Russie. L'espoir en la Russie ne retarde pas l'effondrement de
l'Angleterre. (Manuscrit : En détruisant la Russie, nous ne détruisons
aucun espoir anglais.)
b) Si nous ne croyons pas à l'effondrement immédiat de
l'Angleterre, alors l'idée peut se faire jour de nous approvisionner, en
usant de la force, sur le territoire soviétique. Je tiens pour acquis que
nous avancerions victorieusement jusqu'à Moscou et au-delà. Je doute
beaucoup, cependant, que nous puissions établir un bilan de ce que
nous aurons gagné en face de la bien connue résistance passive des
Slaves. Je ne vois, dans l'État Russe, aucune opposition efficace
capable de succéder au système communiste, s'unissant à nous et nous
étant utile. Nous aurions par conséquent à envisager une continuation
du système stalinien en Russie Orientale et en Sibérie, et un recommen­
cement des hostilités au printemps 1942. La fenêtre sur !'Océan
Pacifique resterait fermée.
Une attaque allemande contre la Russie ne ferait que donner aux
Britanniques une nouvelle force morale. Elle y serait interprétée
comme une incertitude de l'Allemagne quant au succès de notre combat
contre l'Angleterre. Par cela non seulement nous admettrions que la
guerre va durer encore longtemps, mais nous pourrions en fait la pro­
longer en agissant ainsi , au lieu de la raccourcir.
WEIZSACKER
338 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

DOCUMENT 91
Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères

Secret d'État

Deuxième mémorandum sur l'état


des relations commerciales germano-soviétiques

1) Les négociations menées à bonne fin il y a quelques jours avec


Krutikov, premier adjoint au Commissaire du Peuple de l'URSS pour le
Commerce Extérieur, ont été conduites dans un esprit remarquablement
constructif par Krutikov. Il a été par la suite possible de fixer d'une
façon satisfaisante des points difficiles de l'Accord Commercial du
10 janvier 194 1 , tels que la livraison de graines oléagineuses, de
métaux non ferreux, de pétroles, et le transit de caoutchouc brut depuis
l'Extrême-Orient à travers le territoire de l'URSS. Malgré son état d'es­
prit constructif, la position de Krutikov était ferme quand il défendait
les intérêts russes. Il ne manifestait aucune intention marquée de céder
qui pourrait être interprétée comme un signe de faiblesse.
2) Les difficultés ont surgi, comme par le passé, en ce qui concerne
la livraison à l'URSS des commandes passées à l'Allemagne, particu­
lièrement dans le domaine des armements. Nous ne pourrons respecter
les dates de livraison les plus lointaines. Cependant le non-respect des
engagements pris par l'Allemagne ne se fera sentir qu'après le mois
d'août 194 1 puisque jusque-là la Russie est tenue de faire ses livraisons
d'avance. Les difficultés se sont élevées surtout en ce qui concerne
l'exécution de certains contrats couvrant des fournitures pour les forces
aériennes, étant donné que le Ministère de l'Air du Reich se refuse à
débloquer les appareils promis et déjà vendus. Krutikov a fait ressortir
ces faits, sans trop insister cependant. La construction du croiseur L à
Leningrad se poursuit conformément aux plans prévus, et les fourni­
tures allemandes arrivent dans les délais prévus. Environ soixante-dix
ingénieurs et ajusteurs allemands travaillent à la construction du croi­
seur à Leningrad, sous la direction de l'amiral Feige.
3) L'état des livraisons de matières premières par les Soviets pré­
sente encore un tableau favorable. En ce qui concerne les plus impor-
LA RUPTURE 339

tantes matières premières, les livraisons suivantes ont été faites en


avril :
Céréales 208 000 tonnes
Pétrole 90 000 tonnes
Coton 8 300 tonnes
Métaux non ferreux
(cuivre, étain, nickel) 6 340 tonnes
En ce qui concerne le minerai de manganèse et les phosphates, les
livraisons ont pâti du manque de tonnage et des difficultés des trans­
ports dans la zone sud.
La route de transit à travers la Sibérie est toujours ouverte. Les car­
gaisons de matières premières d'Extrême-Orient, particulièrement de
caoutchouc brut, qui arrivent en Allemagne par cette voie, continuent à
être substantielles (en avril 2000 tonnes de caoutchouc brut par trains
spéciaux, et 2000 tonnes par trains sibériens normaux).
L'ensemble des livraisons pour l'année en cours se monte à :
Céréales 632000 tonnes
Pétrole 232 000 tonnes
Coton 23 500 tonnes
Minerai de manganèse 50 000 tonnes
Phosphates 67 000 tonnes
Platine 900 kg
4) De grandes difficultés sont créées par les innombrables bruits
d'un conflit germano-russe imminent. Les sources officielles sont dans
une grande mesure responsables de la persistance de ces bruits. Ces
rumeurs provoquent de grandes craintes dans l'industrie allemande, qui
voudrait revenir sur ses engagements avec la Russie et dans certains cas
refuse déjà d'envoyer à Moscou le personnel nécessaire à l'exécution
des contrats.
5) J'ai l'impression que nous pourrions soumettre à Moscou des
demandes économiques allant au-delà des prévisions du traité du
10 janvier 1941, demandes destinées à assurer la satisfaction des
besoins allemands de ravitaillement et de matières premières au-delà
des quantités prévues par les contrats en cours. Les quantités de
matières premières actuellement en commande sont livrées ponctuelle­
ment par les Russes, malgré le lourd fardeau que cela leur impose, ce
340 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

qui, surtout en ce qui concerne les céréales, est une performance remar­
quable, puisque la quantité totale de céréales à livrer, d'après l'accord
du 10 avril de cette année et les accords avec la Belgique et la Norvège,
totalise plus de 3 millions de tonnes au 1er août 1942.
6) Pour la fin mai ou le début de juin, l'accord commercial du
10 janvier 1941 prévoit de nouvelles négociations à Moscou, pour le
règlement de la balance des comptes. De telles négociations n'auraient
cependant un sens que si on en profitait pour présenter des demandes
allemandes spécifiées. Si ce n'était pas le cas, j'ai l'intention de faire
traîner en longueur en ce qui concerne la date des négociations.

Berlin, le 15 mai 194 1


SCHNURRE

DOCUMENT 92
Mémorandum du Secrétaire d'État au
Ministère des Affaires Étrangères allemand (Weizsiicker)

3St.S. Nr. 340


Berlin, le 17 mai 194 1

L'ambassadeur Oshima m'a demandé aujourd'hui dans le cours


d'une conversation sur les négociations nippo-américaines si un « relâ­
chement de tension » était apparu dans les relations germano-russes.
J'ai répondu que les relations germano-russes étaient inchangées. Nous
surveillions avec soin la Russie. Les concentrations russes à notre fron­
tière étaient de notoriété publique. Que nous ayons également envoyé
des forces allemandes vers l'Est, en guise de réponse, était tout naturel.
Nous n'avions pas précisément apprécié tout ce que les Russes ont fait
dans le cours des quelques derniers mois. Je n'irais pas, cependant, jus­
qu'à appeler cela un état « de tension » .
Dans le corps diplomatique, on discute beaucoup au sujet de la
Russie. J'ai récemment dit au Ministre de Suède, en réponse à une ques­
tion directe, que l'évolution des relations entre l'Allemagne et la Russie
dépendait de l'attitude de Staline.
WEIZSACKER
LA RUPTURE 341

DOCUMENT 93
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich au Ministre d'Allemagne
en Hongrie (Erdmannsdorff).

Télégramme
Secret d'État.
N° 522 du 1 5 juin.
Transmis à Budapest sous le N° 1 02 1 .
Venise, le 1 5 juin 1 941 , 2 l h 40
Reçu à Berlin le 1 5 juin 1 94 1 , 22 h 1 5

Veuillez informer le Ministre Président de Hongrie de ce qui suit :


Eu égard à la forte concentration de troupes russes à la frontière
orientale allemande, le Führer sera sans doute obligé, au début de juillet
au plus tard, de clarifier les relations germano-russes, et en liaison avec
cela à présenter certaines demandes. Étant donné qu'il est difficile de
prévoir l'issue de ces négociations, le Gouvernement allemand estime
nécessaire pour la Hongrie d'assurer la sécurité de ses frontières.
Les instructions ci-dessus sont de nature strictement confidentielle.
Veuillez également signaler ce fait au Ministre Président de Hongrie.

RIBBENTROP

DOCUMENT 94
Le Ministre des Affaires Étrangères du Reich
à l'ambassadeur d'Allemagne en URSS (Schulenburg).

Télégramme
Très Urgent - Secret d'État
Par radio
Berlin, 21 juin 1 94 1
Pour l'ambassadeur personnellement.

1 ) À réception de ce télégramme, tout le matériel du chiffre doit être


détruit. L'installation radio doit être mise hors d'état de servir.
342 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

2) Veuillez informer M.Molotov, immédiatement que vous avez


une communication urgente à lui faire et que vous aimeriez par consé­
quent lui rendre visite aussitôt. Veuillez alors lui faire la déclaration
suivante
« L'ambassadeur soviétique à Berlin reçoit à cette heure du
Ministre des Affaires Étrangères allemand un mémorandum qui
donne le détail des faits résumés ci-après.
I. En 1939, le Gouvernement du Reich, mettant de côté les
graves objections nées de la contradiction entre le national-socia­
lisme et le bolchevisme avait entrepris d'arriver à une entente
avec la Russie soviétique. Par les traités du 23 août et du 28 sep­
tembre 1939, le Gouvernement du Reich a effectué une réorien­
tation générale de sa politique envers l'URSS, et à partir de ce
moment a adopté une attitude cordiale envers l'Union soviétique.
Cette politique de bonne volonté a apporté à l'Union soviétique de
grands avantages sur le terrain de sa politique étrangère.
Le Gouvernement du Reich se sentait par suite fondé à penser
qu'à partir de ce moment les deux nations, tout en respectant le
régime l'une de l'autre et en n'intervenant pas dans les affaires
intérieures l'une de l'autre, arriveraient à des relations durables de
bon voisinage. Malheureusement il devint rapidement évident
que le Gouvernement du Reich s'était totalement trompé dans ses
prévisions.
Il. Peu après la conclusion des traités germano-russes, le
Komintern reprit son activité subversive contre l'Allemagne, avec
l'aide des représentants officiels de la Russie soviétique.
Sabotage, terrorisme et espionnage en prévision d'une guerre se
poursuivaient d'une façon indéniable et sur une grande échelle.
Dans tous les pays voisins de l'Allemagne et sur les territoires
occupés par les troupes allemandes des sentiments anti­
Allemands étaient stimulés et la tentative allemande d'établir un
ordre stable en Europe était combattue. Le Chef d'État-Major
soviétique offrait volontiers à la Yougoslavie des armes contre
l'Allemagne, comme le prouvent des documents trouvés à
Belgrade. Les déclarations faites par l'URSS à la signature de ses
traités avec l'Allemagne, relatives à son intention de collaborer
LA RUPTURE 343

avec l'Allemagne, s'avéraient ainsi comme une inexactitude


volontaire et une supercherie, et la conclusion des traités eux­
mêmes comme une manœuvre tactique pour l'obtention d'arran­
gements favorables à la Russie. Le principe dominant restait l'af­
faiblissement des pays non-bolcheviks de façon à les démoraliser
plus facilement, et à un moment donné à les écraser.
Ill. Sur le plan diplomatique et militaire, il devint évident que
l'URSS - contrairement à la déclaration, faite à la conclusion des
traités, qu'elle n'entendait pas bolcheviser ni annexer les pays
tombant dans sa sphère d'influence - entendait faire pénétrer sa
puissance militaire vers l'ouest partout où cela semblait possible ,
et porter le Bolchevisme plus profondément en Europe. L'action
de l'URSS contre les pays baltes, la Finlande et la Roumanie où
les exigences soviétiques s'étendaient jusqu'à la Bucovine, le
montrent clairement. L'occupation et la bolchevisation par
l'URSS de la sphère d'influence qui lui était accordée violaient
nettement les accords de Moscou, même si le Gouvernement du
Reich acceptait, provisoirement, la situation.
IV. Quand l'Allemagne, par la Sentence de Vienne du 30 août
1 940, eut résolu la crise de l'Europe du Sud-Est provoquée par
l'action de l'URSS contre la Roumanie, l'Union Soviétique a pro­
testé et s'est mise à faire une préparation militaire intensive sur
tous les plans. Les efforts renouvelés de l'Allemagne pour arriver
à une entente, comme il ressort de l'échange de lettres entre le
Ministre des Affaires Étrangères du Reich et M. Staline, et dans
l'invitation à Berlin de M . Molotov, provoquèrent de la part de
l'Union Soviétique des exigences que l'Allemagne ne pouvait
accepter, telles que la garantie de la Bulgarie par l'URSS, l'éta­
blissement d'une base pour les forces terrestres et navales de
l'URSS dans les Détroits et l'abandon total de la Finlande. Par la
suite, la politique anti-allemande de l'URSS devint de plus en
plus évidente. L'avertissement adressé à l'Allemagne au sujet de
l'occupation de la Bulgarie, et la déclaration faite à la Bulgarie
après l'entrée des troupes allemandes, qui étaient d'une nature net­
tement hostile, étaient aussi significatifs à ce sujet que l'était la
promesse protéger les arrières de la Turquie dans le cas d'une
344 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

entrée en guerre de la Turquie dans les Balkans, promesse faite en


mars 1941.
V. Avec la conclusion du Traité d'Amitié russo-yougoslave du
5 avril dernier, dont le but était de ranimer l'ardeur des conspira­
teurs yougoslaves, l'URSS s'est jointe au front commun anglo­
yougoslavo-grec contre l'Allemagne. Au même moment, elle
tenta un rapprochement avec la Roumanie, dans le but d'induire
ce pays à se détacher de l'Allemagne. Ce furent les rapides vic­
toires allemandes qui, seules, ont amené l'échec du plan anglo­
russe pour une attaque contre les troupes allemandes en
Roumanie et en Bulgarie.
VI. Cette politique s'accompagnait d'une concentration régu­
lièrement renforcée de toutes les troupes russes disponibles sur un
long front allant de la Mer Baltique à la Mer Noire, ce devant
quoi l'Allemagne ne prit des contre-mesures que plus tard. Depuis
le début de l'année, cela a constitué une menace constamment
accrue contre le territoire du Reich. Des rapports reçus ces der­
niers jours ont éliminé les derniers doutes qui subsistaient sur le
caractère agressif de la concentration russe, et ont complété le
tableau d'une situation militaire extrêmement tendue. En plus de
cela, il y a les informations d'Angleterre relatives aux négocia­
tions menées par l'ambassadeur Cripps pour une collaboration
politique et militaire plus étroite encore entre l'Angleterre et
l'Union Soviétique.
En résumé, le Gouvernement du Reich déclare donc que le
Gouvernement soviétique, contrairement aux obligations qu'il
avait assumées :
1) non seulement a poursuivi, mais a même intensifié son
effort pour saper l'Allemagne et l'Europe ;
2) a adopté une politique étrangère de plus en plus antialle­
mande ;
3) a concentré toutes ses forces, toutes prêtes, à la frontière
allemande. Par cela, le Gouvernement soviétique a rompu ses
traités avec l'Allemagne et est sur le point d'attaquer l'Allemagne
LA RUPTURE 345

sur ses arrières, pendant qu'elle lutte pour son existence. Le


Führer a, en conséquence, donné l'ordre aux Forces Armées alle­
mandes de s'opposer à cette menace par tous les moyens dont
elles disposent.
Fin de la déclaration. »
Veuillez éviter toute discussion de cette communication. Il incombe
au Gouvernement de la Russie soviétique d'assurer la sécurité du per­
sonnel de l'ambassade.

RIBBENTROP
DOCUMENT 95
Lettre de Hitler à Mussolini
2 1 juin 194 1.
Duce !
Je vous écris cette lettre à un moment où des mois de délibérations
anxieuses et d'une attente continuelle et épuisante pour les nerfs se
résolvent en la décision la plus dure de toute ma vie. Je crois - après
avoir vu les plus récentes cartes de la position des Russes et après avoir
soupesé de nombreux autres rapports - ne plus pouvoir prendre la res­
ponsabilité d'attendre plus longtemps, et , par-dessus tout, je crois qu'il
n'y a aucun autre moyen de parer à ce danger - sauf par un prolonge­
ment d'une attente qui, cependant, conduirait nécessairement à la catas­
trophe cette année-ci ou l'année prochaine au plus tard.
La situation : l'Angleterre a perdu cette guerre. Comme quelqu'un
qui se noie, elle se raccroche à chaque brin de paille qui, dans son
esprit, peut lui servir d'ancre de salut. Néanmoins certaines de ses espé­
rances ne manquent naturellement pas d'une certaine logique.
L'Angleterre a jusqu'à présent toujours mené ses guerres avec une aide
venue du Continent. L'écrasement de la France - en fait l'élimination de
tout point d'appui en Europe occidentale - conduit les regards de tous
les bellicistes britanniques constamment vers le point duquel ils ont
tenté de faire commencer la guerre, vers la Russie Soviétique.
Les deux pays, la Russie soviétique et l'Angleterre , ont un égal
intérêt à voir l'Europe tomber en ruines, rendue impotente par une
guerre longue. Derrière ces deux pays se tient l'Union Nord Américaine
qui les aiguillonne et attend en observant. Depuis la liquidation de la
346 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

Pologne, on constate en Russie soviétique la tendance évidente, encore


qu'habile et pleine de précautions , d'en revenir au vieux but bolchevik
d'expansion de l'État Soviétique . Le prolongement de la guerre, néces­
saire à la réalisation de ces buts, doit être obtenu en retenant les forces
allemandes dans l'Est de façon à ce que, surtout en ce qui concerne
l'aviation , la puissance allemande ne puisse plus lancer une attaque à
grande échelle vers l'Ouest. Je vous ai dit tout récemment encore,
Duce, que c'était justement le succès de l'expérience de Crête qui
démontrait à quel point il était nécessaire d'utiliser chaque avion pour
le plan bien plus vaste contre l'Angleterre. Il pourrait très bien se faire
que, dans cette bataille décisive, nous gagnions avec une supériorité de
quelques escadrilles seulement. Je n'hésiterai pas une seconde à
prendre une telle responsabilité si , en dehors de toutes les autres condi­
tions, j'ai au moins la certitude que je ne serai pas brusquement attaqué
ou même menacé depuis l'Est. La concentration des forces russes - j'ai
fait soumettre par le général Jodl à votre Attaché ici , le général Maras,
la carte la plus récente - est formidable. En fait toutes les forces russes
disponibles sont à notre frontière. De plus, depuis qu'approche la saison
chaude, ils travaillent à de nombreux ouvrages défensifs. Si les circons­
tances devaient me fournir l'occasion d'employer les Forces Aériennes
allemandes contre l'Angleterre, il est à craindre que la Russie utilise à
ce moment sa stratégie d'extorsions dans le Sud et dans le Nord, et que
je serais obligé d'acquiescer en silence, simplement parce que je senti­
rais mon infériorité aérienne. Et surtout il ne me serait pas possible
alors, sans un soutien adéquat de l'aviation, d'attaquer les fortifications
russes avec les divisions stationnées dans l'Est. Si je ne veux pas m'ex­
poser à ce danger, il est possible que l'année 1941 se passe sans aucun
changement dans la situation générale. Bien au contraire . L'Angleterre
sera d'autant moins disposée à la paix qu'elle pourra accrocher son
espoir au partenaire russe. En fait cet espoir doit tout naturellement se
renforcer avec l'avancement de la préparation des Forces armées
russes. Et, brochant sur le tout, il y a les livraisons massives de maté­
riel de guerre américain qu'ils espèrent pour 1942.
À côté de tout cela, Duce, il n'est même pas certain que nous dispo­
sions de ce temps, car avec une concentration de forces aussi gigan­
tesque des deux côtés - car moi aussi j'ai été contraint de disposer tou-
LA RUPTURE 347

jours davantage d'unités blindées sur la frontière orientale, et aussi d'at­


tirer l'attention de la Finlande et de la Roumanie sur le danger - il y a
aussi la possibilité que le feu s'ouvre spontanément à n'importe quel
moment. Si je me retirais, ce serait, cependant, une sérieuse perte de
prestige pour nous. Cela serait particulièrement déplorable par l'effet
que cela pourrait produire sur le Japon. J'ai, par conséquent, après
m'être longuement torturé le cerveau , fini par prendre la décision de
briser le piège avant qu'il ne se referme. Je crois, Duce, que je rends, ce
faisant, sans doute le meilleur service qui soit possible à notre conduite
commune de la guerre pour cette année. Mon opinion générale est
maintenant la suivante :
1) La France : comme toujours, on ne peut lui faire confiance. La
certitude absolue que l'Afrique du Nord ne désertera pas n'existe pas.
2) L'Afrique du Nord elle-même, en ce qui concerne vos colonies,
Duce, est sans doute hors de danger jusqu'à l'automne. Je présume que
les Britanniques, par leur dernier assaut, voulaient soulager Tobrouck.
Je ne pense pas qu'ils soient de sitôt en état de le recommencer.
3) L'Espagne est indécise et, je le crains, prendra parti seulement
quand l'issue de la guerre sera certaine.
4) En Syrie, la résistance française pourra difficilement être main­
tenue indéfiniment, avec ou sans notre appui.
5) Une attaque contre l'Égypte avant l'automne est totalement en
dehors du possible. Je pense nécessaire cependant, tenant compte de
l'ensemble de la situation, de songer au développement à Tripoli même
d'une unité d'opérations qui pourrait, en cas de besoin, être lancée vers
l'Ouest. Bien entendu, Duce, le plus grand silence doit être gardé sur
ces éventualités, car sans cela nous ne pourrions attendre de la France
qu'elle continue à autoriser l'usage de ses ports pour le transport
d'armes et de munitions.
6) Que l'Amérique entre ou non en guerre est indifférent, d'autant
plus qu'elle soutient notre adversaire avec toute la puissance qu'elle
peut mobiliser.
7) La situation en Angleterre même est mauvaise ; l'approvisionne­
ment alimentaire et en matières premières devient constamment plus
difficile. L'esprit offensif pour faire la guerre, après tout, ne se main­
tient que par l'espoir. Ces espoirs ne sont basés que sur deux possibi-
348 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

lités : la Russie et l'Amérique. Nous n'avons aucune possibilité d'éli­


miner l'Amérique. Mais il est en notre pouvoir d'exclure la Russie.
L'élimination de la Russie signifie, en même temps, un soulagement
énorme pour le Japon en Extrême-Orient, et par là même la possibilité
d'une menace bien plus forte contre les activités américaines, par l'in­
termédiaire du Japon.
J'ai décidé, dans ces conditions, ainsi que je l'ai déjà indiqué, de
mettre fin à l'activité hypocrite du Kremlin. Je compte, c'est-à-dire que
j'en suis convaincu, que la Finlande, et aussi la Roumanie, prendront
aussitôt part au conflit, ce qui libérera en définitive l'Europe, pour
l'avenir aussi, d'un grand danger. Le général Maras nous a avisés que
vous aussi, Duce, désiriez rendre disponible au moins un corps
d'armée. Si vous en avez l'intention, Duce - ce que j'accepte naturelle­
ment d'un cœur plein de reconnaissance - le temps pour le faire sera
suffisamment grand, car, sur cet immense théâtre d'opérations, les
troupes ne peuvent être concentrées de toute façon en tous les points en
même temps. Vous, Duce, vous pouvez cependant donner l'appui
décisif, en renforçant vos troupes en Afrique du Nord et aussi, si pos­
sible, en regardant de Tripoli vers l'Ouest, en continuant à mettre sur
pied une formation qui, même petite au début, pourrait pénétrer en
France dans le cas d'une violation du traité par les Français ; et en der­
nier lieu en intensifiant la guerre aérienne et, autant que possible, la
guerre sous-marine, en Méditerranée.
En tout ce qui concerne la sécurité des territoires de l'Ouest, depuis
la Norvège et y compris la France, nous y sommes assez forts - en
troupes terrestres - pour faire face à toute situation, avec la vitesse de
l'éclair. Quant à la guerre aérienne contre l'Angleterre nous allons, pour
un temps, rester sur la défensive, mais cela ne signifie pas que nous
pourrions être incapables de contrer les attaques britanniques contre
l'Allemagne ; au contraire nous serons, si nécessaire, en état de com­
mencer des attaques de bombardement impitoyables contre le territoire
britannique métropolitain. Notre défense de chasseurs sera, elle aussi,
adéquate : elle comporte les meilleures escadrilles que nous ayons.
En ce qui concerne la guerre dans l'Est, Duce , elle sera certainement
difficile, mais je ne doute pas une seconde de son grand succès.
J'espère, surtout, qu'il nous sera alors possible de nous assurer une base
LA RUPTURE 349

de ravitaillement commune en Ukraine pour un certain temps à venir,


qui nous assurera telles fournitures supplémentaires dont nous pour­
rions avoir besoin dans l'avenir. Je peux préciser à ce propos, cepen­
dant, que pour autant qu'on puisse l'affirmer maintenant, la récolte de
cette année en Allemagne promet d'être très bonne. On peut envisager
que la Russie essayera de détruire les régions pétrolifères de Roumanie.
Nous avons ourdi des défenses qui , du moins je le pense, éviteront le
pire. De plus, c'est le devoir de nos armées d'éliminer cette menace le
plus rapidement possible.
Si j'ai attendu jusqu'à ce moment, Duce, pour vous communiquer
cette nouvelle, c'est parce que la décision définitive elle-même ne sera
prise que ce soir, à 19 heures Je vous prie instamment, par conséquent,
d'éviter, par-dessus tout, de donner des explications quelconques à
votre ambassadeur à Moscou, car il n'y a aucune assurance formelle
que nos messages en code ne peuvent être déchiffrés. Moi aussi, j'atten­
drai jusqu'au dernier moment pour faire aviser mon propre ambassa­
deur des décisions prises.Les documents que j'envisage de publier peu
à peu sont tellement complets que Je monde aura davantage l'occasion
de s'émerveiller de notre patience que de s'étonner de notre décision,
sauf cette partie du monde qui s'oppose à nous par principe et pour
laquelle, par conséquent, tout argument est inutile.
Quoi qu'il arrive maintenant, Duce, notre situation ne peut pas
empirer comme conséquence de cette action ; elle ne peut que s'amé­
liorer. Même si j'étais contraint de laisser, à la fin de l'année, 60 ou 70
divisions en Russie, ce n'est là qu'une partie des forces que j'utilise
maintenant continuellement sur le front oriental. Si l'Angleterre néan­
moins ne tirait pas de conclusions de la dure réalité telle qu'elle se pré­
sente, nous pourrions alors, nos arrières assurés, nous consacrer avec
une puissance accrue, à exécuter notre adversaire. Je peux vous pro­
mettre, Duce, que tout ce qui est au pouvoir des Allemands sera fait.
Tout désir, toute suggestion, toute aide dont vous, Duce, voudriez
me faire part pour la situation qui nous affronte, je vous demanderai
soit de me les communiquer personnellement, soit de les faire agréer
directement par nos autorités militaires.
Pour terminer, laissez-moi vous dire une chose encore, Duce,
depuis que j'ai tout surmonté pour arriver à cette décision, je me sens à
350 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

nouveau l'esprit libre. L'association avec l'URSS, malgré la sincérité


totale des efforts faits pour arriver à une conciliation, m'a été néan­
moins souvent très pénible, car d'une façon ou de l'autre elle m'appa­
raissait comme une rupture avec toute mon origine, mes conceptions et
mes obligations antérieures. Je suis heureux maintenant d'être soulagé
de ce tourment moral.
Avec mes salutations cordiales et amicales,
Votre
ADOLF HITLER
CHRONOLOGIE

1939
1 7 avril Mémorandum de Weizsacker aux Affaires Étrangères :
Entretien avec !'Ambassadeur soviétique.p.35
4 mai Le Chargé d'Affaires Tippelskirch à Ribbentrop : sens du rem­
placement de Litvinov par Molotov. p37
20 mai Mémorandum de Schulenburg : Molotov déclare que la création
de « bases politiques » doit précéder de nouvelles négociations écono­
miques; il refuse de préciser davantage.
22 mai Schulenburg à Weizsacker : analyse des courants politiques à
Moscou. p39
30 mai Weizsacker à Schulenburg : résumé télégraphique d'un entretien
Weizsacker-Astakhov; l'Allemagne engage des négociations. p4 1
5 juin Schulenburg à Weizsacker : au cours de l'entretien du 20 mai ,
Molotov n'a pas rejeté l'idée d'un accord politique germano-soviétique;
bien mieux, il a suggéré l'idée de discussions politiques.
15 juin Mémorandum du Ministère des · Affaires Étrangères : le
Ministre de Bulgarie rapporte un entretien avec Astakhov relatif à la
politique étrangère des Soviets.
27 juin Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères : il
souligne la crainte des Soviets de voir l'Allemagne engager des négo­
ciations dans le seul but de torpiller un éventuel accord anglo-sovié­
tique et tolérer ensuite leur rupture , une fois cet objectif atteint.p48
21 juin Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères : Hitler
ordonne de mettre fin aux négociations avec l'URSS. p.49
12 juillet Tippelskirch à Schulenburg : d'entretiens qu'il a eus à Berlin,
Tippelkirsch conclut qu'il n'existe pas dans la capitale d'opinion poli­
tique nette sur le problème des négociations avec l'URSS.
22 juillet Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères :
352 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

la presse soviétique annonce l'ouverture de négociations économiques.


27 juillet Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères : au cours
d'une conversation avec Astakhov et Barbarine, Schnurre procède à des
sondages à propos des relations germano-soviétiques.
4 août Schulenburg au Ministère des Affaires Étrangères : Molotov
espère voir les relations s'améliorer , mais déclare que la preuve d'un
changement d'attitude de la part des Allemands reste à faire.
7 août Schulenburg au Conseiller de Légation Schliep, aux Affaires
Étrangères : il commente les négociations britanniques et françaises
avec l'URSS , la méfiance des Soviets à l'égard de l'Allemagne et les
potins qui circulent à Moscou.
14 août Ribbentrop à Schulenburg : Schulenburg doit dire à Molotov,
que les divergences idéologiques n'excluent pas une coopération ami­
cale ; que toutes les questions qui se posent de la Baltique aux Balkans
peuvent être réglées ; que les démocraties occidentales sont les enne­
mies naturelles à la fois de l'Allemagne et de !'U.R.S.S. ; que, étant
donné que la guerre peut survenir à bref délai, une clarification immé­
diate des relations est désirable ; que Ribbentrop est prêt à venir négo­
cier à Moscou.
16 août Schulenburg à Weizsacker : il souligne l'absence de parti-pris
et la bonne volonté manifestée par Molotov le 15 août à l'égard d'éven­
tuelles négociations.
16 août Ribbentrop à Schulenburg : l'ambassadeur doit dire à Molotov
que l'Allemagne est prête à conclure un pacte de non-agression, à
garantir conjointement les États baltes et à travailler à l'amélioration
des relations entre le Japon et l'URSS ; il doit souligner qu'il y a
urgence; Ribbentrop est prêt à venir à Moscou, muni de pleins pouvoirs
de Hitler, à n'importe quelle date après le 18 août.
18 août Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères : il
lit l'offre de Ribbentrop en date du 16 août. Molotov lit la réponse
soviétique aux propositions allemandes du 15 aoOt , soulignant la
crainte d'une agression allemande éprouvée par les Soviets dans le
passé, le fait que l'URSS était disposée à conclure un accord politique
après que l'accord économique aura été signé, et la nécessité d'une pré­
paration complète avant la visite projetée de Ribbentrop.
19 août Schulenburg au Ministère des Affaires Étrangères du Reich :
CHRONOLOGIE 353

Molotov accepte que Ribbentrop se rende à Moscou le 26 ou 27 août et


soumet le projet de pacte de non-agression.
19 août Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères :
texte du pacte de non-agression proposé par le Gouvernement sovié­
tique.
20 août Ribbentrop à Schulenburg : lettre de Hitler à Staline. Hitler
accepte le pacte de non-agression, exprime sa conviction qu'un accord
ne peut intervenir rapidement au sujet du protocole complémentaire
que si une personnalité officielle allemande responsable se rend à
Moscou, insiste sur le fait que l'imminence de la guerre exige une pro­
cédure rapide et demande que Staline reçoive Ribbentrop pas plus tard
que le 23 août.
21 août Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères : la
réponse de Staline est conciliante et Ribbentrop peut venir le 23 août.
21 août Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères :
texte de la réponse de Staline à Hitler.
24 août Mémorandum de la conversation tenue, dans la nuit du 23 au
24 août, entre Ribbentrop, Staline et Molotov : discussion au sujet des
relations des Soviets avec le Japon, des aspirations de l'Italie dans les
Balkans, de la force et de la faiblesse de la Grande-Bretagne et de la
France, du Pacte anti-Komintern, et de la sympathie naturelle existant
entre le peuple allemand et les autres peuples de l'URSS ; toasts à
l'issue de la discussion.
25 août Lettre de Hitler à Mussolini : il soutient que le refus du Japon
de conclure une alliance et les intolérables provocations de la Pologne
ont rendu nécessaire le pacte avec l'URSS ; désormais, en cas de
guerre, l'attitude favorable de l'URSS est assurée, la Roumanie ne peut
pas intervenir et la Turquie doit reconsidérer sa position; la guerre peut
survenir d'une heure à l'autre.
25 août Lettre de Mussolini à Hitler : il approuve le pacte germano­
soviétique; il comprend la position allemande à l'égard de la Pologne ;
si 1 'Allemagne attaque et que les Alliés de la Pologne contre-attaquent,
l'Italie ne pourra intervenir que si l'Allemagne lui fournit des armes et
des matières premières.
3 septembre Ribbentrop à Schulenburg : escompte la défaite décisive
de l'armée polonaise dans quelques semaines; instructions pour sug-
354 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

gérer à Molotov l'opportunité d'occuper militairement la zone d'in­


fluence soviétique.
6 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : le brusque revirement de la politique soviétique à l'égard de
l'Allemagne se reflète dans le radical changement de ton des organes de
l'opinion publique; la population est encore désorientée par le revire­
ment et redoute la guerre, mais le Gouvernement soviétique a toujours
été en mesure, dans le passé, d'orienter l'opinion publique.
9 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Molotov présente ses félicitations à l'occasion de l'entrée des
troupes allemandes à Varsovie.
9 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Molotov dit que l'action militaire soviétique va avoir lieu au
cours des prochains jours.
10 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Molotov déclare que le Gouvernement soviétique ne s'attendait
pas à une victoire aussi rapide de l'Allemagne; l'Armée Rouge n'est pas
encore prête à intervenir; le Gouvernement soviétique justifierait son
action militaire en disant que les Ukrainiens et les Russes Blancs
étaient menacés par l'Allemagne.
14 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Molotov désire savoir quand se produira la chute de Varsovie,
afin de pouvoir dire que la Pologne s'est effondrée et que les minorités
russes ont besoin d'être protégées.
15 septembre Ribbentrop à Schulenburg : on escompte la chute de
Varsovie au cours des tout prochains jours; projet de communiqué
commun germano-soviétique; la justification, suggérée par Molotov,
de l'intervention militaire soviétique ferait apparaître les deux États en
ennemis à la face du monde.
16 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Molotov déclare que l'action militaire soviétique est imminente;
il ne voit pas la nécessité d'un communiqué commun; il demande que
l'Allemagne accepte les motifs invoqués pour justifier l'action sovié­
tique, en raison de la position difficile du Gouvernement soviétique.
1 7 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Staline déclare que l'Armée Rouge franchira aujourd'hui la fron-
CHRONOLOGIE 355

tière polonaise; il modifie dans un sens satisfaisant pour l'Allemagne le


texte de la note qui sera remise à !'Ambassadeur de Pologne.
18 septembre Mémorandum de Hitler, Conseiller de Légation à
!'Ambassade d'Allemagne en URSS : Hitler expose comment Staline
revoit les termes d'un projet de communiqué établi par l'Allemagne;
Staline estime que la version allemande est trop franche; le projet alle­
mand et le projet de Staline sont annexés au Mémorandum.
25 septembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Staline suggère que l'Allemagne renonce à ses revendications
sur la Lituanie en échange d'une portion accrue de territoire polonais;
Staline demande que l'Allemagne donne son accord au règlement
immédiat du problème des Pays baltes.
28 septembre Déclaration du Gouvernement du Reich allemand et du
Gouvernement de !'U.R.S.S. du 28 septembre 1939 : suggérant que la
paix devrait être rétablie en Europe, maintenant que la question polo­
naise a fait l'objet d'un règlement définitif.
2 octobre Ribbentrop à Schulenburg : instructions en vue de suggérer
une fois de plus à Molotov l'opportunité d'une pression soviétique des­
tinée à éviter une alliance de la Turquie avec l'Angleterre et la France.
5 octobre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères.
Molotov déclare qu'il a déjà parlé aux Lituaniens de la cession de ter­
ritoire à l'Allemagne; que cette nouvelle a consterné les Lituaniens et
que Staline demande à l'Allemagne de ne pas insister sur la cession
pour le moment.
5 octobre Mémorandum de Weizsiicker : le Ministre de Lituanie se
déclare satisfait des explications de l'Allemagne.
7 octobre Ribbentrop à Schulenburg : instructions en vue de souligner
auprès de Molotov le fait que, si l'URSS conclut un pacte d'assistance
avec la Turquie, toute obligation de prêter une assistance quelconque
dirigée contre l'Allemagne devra être expressément et notoirement
exclue ; faute de quoi , la confiance du peuple allemand dans les
accords germano-soviétiques en serait ébranlée.
? octobre Mémorandum du Ministère des Affaires Étrangères :
Schnurre cherche à accroître le volume des livraisons de matières pre­
mières en provenance de l'URSS ou en transit par l'URSS.
10 octobre Blücher au Ministère allemand des Affaires Étrangères : eu
356 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

égard à ses intérêts économiques, l'Allemagne devrait demander à


l'URSS de limiter ses revendications sur la Finlande.
l" novembre Mémorandum de Weizsacker : Goring, Raeder et Keitel
se plaignent du caractère exorbitant des exigences de la délégation
russe en matière de fournitures de guerre.
5 décembre Mémorandum de Weizsacker : doléances de Keitel à
propos d'accrochages le long de la frontière soviétique , en particulier
en corrélation avec le refoulement de Juifs en territoire soviétique.
5 décembre Mémorandum de Weizsacker : nouvelle plainte de Keitel
sur ce que les exigences soviétiques relatives à la livraison de marchan­
dises allemandes deviennent exorbitantes; le Ministère des Affaires
Étrangères a l'intention de freiner les exigences soviétiques.
6 décembre Weizsacker à Schulenburg : nouvelles instructions aux mis­
sions allemandes à l'étranger leur enjoignant de soutenir le point de vue
soviétique dans le conflit finlandais.

1 940
26février Mémorandum Accord commercial germano-soviétique du 1 1
février 1 940 : livraisons de matériel de guerre promises par les Soviets.
13 avril Schulenburg à Ribbentrop : Molotov soutient qu'il est de l'in­
térêt commun de l'Allemagne et de l'URSS que la Suède reste neutre.
15 avril Ribbentrop à Schulenburg : l'Allemagne est déterminée à res­
pecter la neutralité de la Suède.
JO mai Schulenburg à Ribbentrop : mis au courant de l'invasion,
Molotov comprend l'action allemande et ne doute pas du succès.
8 juin Ribbentrop au Délégué allemand en Bohême-Moravie : interdic­
tion aux Organisations ukrainiennes d'exercer une activité.
14 juin Weizsacker à Schulenburg : instructions en vue de discuter avec
Molotov sur l'attitude germanophobe de Mme Kollontay.
26 juin Schulenburg a l'impression que la revendication de la Bucovine
peut être rapportée.
26 juin Schulenburg à Ribbentrop : Molotov déclare que les revendica­
tions russes se borneront à la Bucovine du nord compte sur le soutien
de l'Allemagne dans cette affaire.
27 juin Ribbentrop dit qu'il faut avertir la Roumanie de céder. Cette
information est téléphonée à Bucarest.
CHRONOLOGIE 357

11 juillet Schulenburg au Weizslicker : les milieux diplomatiques de


Moscou attribuent la récente activité diplomatique de l'URSS. à la
conviction que la guerre est sur le point de prendre fin.
13 juillet Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étrangères :
conformément aux instructions de Staline, Molotov remet à
Schulenburg un mémorandum résumant une conversation qui a eu lieu
entre Staline et Cripps et au cours de laquelle Staline réduit à néant tous
les efforts de Cripps en vue de séparer l'URSS de l'Allemagne.
6 août Ribbentrop proteste vigoureusement contre un article Les
Communistes allemands contre le Diktat de Compiègne, paru à Riga.
31 août Ribbentrop à Schulenburg : par l'arbitrage de Vienne,
l'Allemagne et l'Italie ont réalisé un règlement pacifique des revendica­
tions territoriales de la Hongrie à l'égard de la Roumanie.
l" septembre Schulenburg à Ribbentrop : Molotov réservé sur l'arbi­
trage de Vienne car l'URSS n'a pas été consultée.
21 septembre Mémorandum de Schulenburg : Molotov souligne que
l'article 3 du Pacte de non-agression pouvait être annulé s'il n'était pas
satisfaisant pour l'Allemagne.
25 septembre Ribbentrop à Schulenburg : dire à Molotov que l'agita­
tion belliciste en Amérique a provoqué une alliance, entre l'Allemagne,
l'Italie et le Japon, en aucune façon dirigée contre l'URSS.
26 septembre Mémorandum du Ministère (allemand) des Affaires
Etrangères : Schnurre déclare que les livraisons de matériel militaire à
l'URSS sont en retard et qu'en conséquence on peut s'attendre à une
suspension des livraisons soviétiques; Hitler doit décider si les livrai­
sons allemandes à l'URSS doivent bénéficier d'une priorité.
9 octobre Ribbentrop à Schulenburg : informez incidemment Molotov
que les rumeurs relatives à une occupation militaire de la Roumanie par
les troupes allemandes sont dénuées de fondement; seule une mission
militaire allemande, accompagnée de certaines unités d'instruction, a
été envoyée en Roumanie sur la demande du Gouvernement roumain.
13 octobre Lettre de Ribbentrop à Staline : passe en revue les événe­
ments survenus depuis son voyage à Moscou en août 1939; signale les
avantages que les deux pays ont tirés du Pacte germano-soviétique;
suggère qu'il serait désirable que des relations plus étroites s'établissent
entre l'URSS et les signataires du Pacte à Trois, et propose que Molotov
358 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

vienne à Berlin pour formuler une politique commune.


22 octobre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : Staline remercie Ribbentrop de son intéressante analyse des
récents événements et accorde qu'une nouvelle amélioration des rela­
tions est possible; Molotov accepte l'invitation de Ribbentrop.
2 novembre Schulenburg au Ministère allemand des Affaires Étran­
gères : pour la première fois, Mikoyan fait allusion aux fournitures de
guerre allemandes à la Finlande.
12 novembre Mémorandum relatif à l'entretien qui a eu lieu à Berlin, le
12 novembre 1940, entre Ribbentrop et V. M. Molotov : Ribbentrop
passe en revue la situation militaire dans le dessein de montrer que la
défaite de la Grande-Bretagne est déjà consommée et déclare que Hitler
est favorable à un accord sur le partage des sphères d'influence.
12 novembre Mémorandum relatif à la conversation qui a eu lieu le 12
novembre 1940 entre le Führer et Molotov, Dekanosov : après avoir
fait un large tour d'horizon de la situation mondiale, Hitler affirme la
possibilité d'une collaboration entre l'URSS et les signataires du Pacte
à Trois en vue de maintenir l'Amérique hors d'Europe ; Molotov recon­
naît que cette collaboration est possible mais demande des déclarations
précises au sujet de la Finlande, des Balkans et de la Turquie. Il s'en­
quiert de ce que signifie d'Ordre Nouveau en Europe et en Asie.
13 novembre Mémorandum de la conversation entre le Führer et
Molotov, en présence de Ribbentrop et de Dekanosov, à Berlin, le 13
novembre 1940 : Hitler insiste à plusieurs reprises pour un accord sur
la division de l'Empire britannique; Molotov insiste sur le fait qu'il doit
y avoir d'abord une reconnaissance des intérêts soviétiques en
Finlande, dans les Balkans et en Turquie.
13 novembre Mémorandum de la conversation finale entre Ribbentrop,
et Molotov : Ribbentrop esquisse une vaste répartition des sphères d'in­
fluence de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon et de l'URSS, et suggère
les termes d'accords secrets précisant cette division, et amenant l'URSS
dans le Pacte des Trois Puissances; Molotov insiste pour une reconnais­
sance plus spécifique des intérêts soviétiques dans la Baltique, dans les
Balkans, dans les Détroits; Molotov approuve la collaboration.
Esquisse d'accord entre les États du Pacte des Trois Puissances
Allemagne, Italie et Japon, d'une part, et l'URSS de l'autre ; prévoit le
CHRONOLOGIE 359

libre passage des navires de guerre soviétiques dans les Détroits.


26 novembre Schulenburg : le gouvernement soviétique est disposé à
accepter l'esquisse du Pacte des Quatre Puissances à certaines condi­
tions ; il esquisse cinq protocoles pour prévoir ces amendements; et il
demande une déclaration sur le point de vue allemand.
1 8 décembre Instructions du Führer : plans préliminaires pour
!'Opération Barbarossa : pour écraser l'URSS en une campagne rapide.

194 1
7 janvier Ribbentrop : des forces allemandes puissantes entrent en
Roumanie par Hongrie, pour des opérations possibles contre les
Britanniques en Grèce.
1 7 janvier Schulenburg : Molotov exprime sa surprise de ce qu'il n'ait
pas été reçu de réponse à la déclaration du 25 novembre qui proposait
l'adhésion soviétique au Pacte des Trois Puissances; il compte sur une
réponse rapide; Schulenburg déclare que la chose est en discussion
avec l'Italie et le Japon; Molotov réitère l'avertissement au sujet des
troupes étrangères en territoire bulgare et dans les Détroits.
7 février Ribbentrop à Schulenburg : la Bulgarie se joint au Pacte des
Trois Puissances, l'activité britannique en Grèce a rendu nécessaire
l'entrée des Allemands en Bulgarie.
l" mars Schulenburg à Ribbentrop : Molotov déclare que l'occupation
de la Bulgarie par les Allemands porte atteinte à la sécurité de l'URSS.
27 mars Ribbentrop à Matsuoka : l'Axe a déjà gagné la guerre; rela­
tions avec l'URSS correctes, mais l'Allemagne observe avec méfiance
la politique soviétique; attaque japonaise contre Singapour briserait le
moral britannique, et tiendrait les États-Unis en dehors du conflit.
28 mars Ribbentrop à Matsuoka, le 28 mars 1941 : Ribbentrop déclare
qu'une vraie coopération avec l'URSS est impossible, et recommande à
Matsuoka de ne pas discuter de l'admission de l'URSS au Pacte des
Trois Puissances quand il retournera à Moscou.
29 mars Mémorandum de la conversation entre Ribbentrop et
Matsuoka : Ribbentrop déconseille à nouveau à Matsuoka toute discus­
sion politique avec l'URSS et promet l'aide allemande pour le cas d'une
agression soviétique contre le Japon; une guerre entre l'Allemagne et
l'URSS est possible et explique pourquoi l'Allemagne ne pouvait pas
360 DOCUMENTS DE LA WILHELMSTRASSE

accepter les conditions posées par Molotov; Matsuoka dit qu'il sera
contraint de discuter d'un pacte de non-agression à Moscou.
4 avril Schulenburg : Molotov déclare qu'un traité d'amitié et de non­
agression va être signé entre la Yougoslavie et l'URSS , Schulenburg
déclare que le moment choisi est malheureux et insiste vainement pour
que le gouvernement soviétique reconsidère la question.
6 avril Ribbentrop :l'Allemagne prend des mesures militaires en Grèce
et en Yougoslavie pour chasser les Britanniques de Grèce; l'Allemagne
n'a pas d'intérêts politiques ni territoriaux dans les Balkans et retirera
les troupes allemandes quand la tâche de celles-ci sera achevée.
13 avril Schulenburg au Ministère des Affaires Étrangères allemand :
Matsuoka : le Pacte de Neutralité ssigné dans l'après-midi.
18 avril L'exécution de l'accord commercial entre l'Allemagne et
l'URSS du I l février 1940. Donne le total des livraisons soviétiques.
23 avril Le Haut Commandement des Forces Armées : la violation de
la frontière allemande par l'aviation soviétique.
28 avril Weizsacker : la guerre contre l'URSS donnerait à la Grande­
Bretagne une force morale nouvelle, et sacrifierait les avantages éco­
nomiques que l'Allemagne tire actuellement de la paix avec l'URSS.
15 mai Mémorandum Schnurre : les récentes négociations commer­
ciales germano-soviétiques et les livraisons de matières premières
l'Allemagne pourrait demander des livraisons encore plus importantes.
1 7 mai Mémorandum de Weizsacker : Oshima s'informe des relations
germano-soviétiques, et reçoit une réponse évasive.
15 juin. Ribbentrop à Erdmannsdorff : la Hongrie doit être préparée à
une rupture germano-soviétique.
21 juin Ribbentrop à Schulenburg : le texte de la déclaration de guerre
de l'Allemagne.
21 juin Lettre d'Hitler à Mussolini : défense de la décision d'attaquer
l'URSS .
TEXTES DES ACCORDS
GERMANO SOVIETIQUES
1 939- 1 94 1
Pacte germano-soviétique de non-agression du 23 août 1939

« Le gouvernement du Reich allemand et le gouvernement des


Républiques socialistes soviétiques, animés du désir de renforcer la
cause de la paix entre l'Allemagne et l'URSS et partant des clauses pré­
vues par l'Accord de neutralité conclu en avril 1926 entre l'Allemagne
et l'URSS , sont parvenus à l'accord suivant:
Art. 1 er Les parties contractantes s'engagent toutes deux à s'abstenir
de tout acte de violence, action agressive ou toute autre attaque réci­
proque , tant isolément que conjointement avec d'autres puissances.
Art. 2 Dans le cas où l'une des deux parties contractantes devien­
drait l'objet d'un acte de la part d'une tierce puissance, l'autre partie
contractante ne devra en aucune manière donner son appui à cette tierce
puissance.
Art. 3 Les gouvernements des deux parties contractantes devront
maintenir, à l'avenir, des contacts réciproques et suivis en vue de se
consulter pour échanger des informations sur les problèmes relatifs à
leurs intérêts communs.
Art. 4 Aucune des deux parties contractantes ne devra participer à
aucune coalition de puissances dirigée en quelque manière, directement
ou indirectement, contre l'autre partie.
Art. 5 En cas de litiges ou de conflits entre les parties contractantes,
sur des problèmes de quelque nature que ce soit, les deux parties
devront régler ces litiges ou conflits uniquement par des échanges de
vue à l'amiable ou , si nécessaire , par l'institution d'une commission
arbitrale.
Art. 6 Le présent traité est conclu pour une période de dix ans, étant
entendu que s'il n'est pas dénoncé par l'une des parties contractantes un
362 TEXTES DES ACCORDS

an avant l'échéance de cette période, sa validité sera automatiquement


reconduite pour une durée de cinq ans.
Art. 7 Le présent traité devra être ratifié dans les plus brefs délais.
Les instruments de ratification seront échangés à Berlin. L'accord
entrera en vigueur dès sa signature.
Fait en deux exemplaires , en langue allemande et en langue russe.
Moscou, le 23 août 1939.
Le plénipotentiaire du gouvernement de l'URSS :V. Molotov
Pour le gouvernement du Reich allemand :J. von Ribbentrop

Protocole secret

1. Dans le cas d'une réorganisation territoriale et politique des zones


appartenant aux Etats baltes (Finlande , Estonie, Lettonie , Lituanie), la
frontière septentrionale de la Lituanie devra constituer la limite des
sphères d'influence de l'Allemagne et de l'URSS. En fonction de quoi,
les droits de la Lituanie sur la zone de Vilna sont reconnus par les deux
parties.
2. Dans le cas d'une réorganisation territoriale et politique des zones
appartenant à l'Etat polonais, les sphères d'influence de l'Allemagne et
de l'URSS seront délimitées approximativement par les fleuves Narev,
Vistule et San.
La question de savoir si l'intérêt des deux parties rend souhaitable
la conservation d'un Etat polonais indépendant, et celle des limites qui
doivent être fixées à cet Etat pourront être déterminées seulement au
cours des développements politiques ultérieurs. En tout état de cause ,
les deux gouvernements régleront cette question par des accords à
l'amiable.
3. Pour ce qui est du sud-est de l'Europe , la partie soviétique rap­
pelle à l'attention ses prétentions sur la Bessarabie. La partie allemande
déclare son désintéressement politique complet pour ce territoire.
4. Ce protocole sera considéré comme strictement secret par les
deux parties.
Moscou, le 23 août 1939.
Le plénipotentiaire du gouvernement de l'URSS : V. Molotov
Pour le gouvernement du Reich allemand : J. von Ribbentrop
TEXTES DES ACCORDS 363

Traité germano-soviétique
de délimitation et d'amitié du 28 septembre 1939

Le Gouvernement du Reich et le Gouvernement de l'URSS, après


l'écroulement de l'ex-État polonais, considèrent exclusivement comme
leur tâche de r