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UNE DÉMISSION DE LA MORALE

Nous faisions part, en avril dernier, aux lecteurs de la Vie
Intellectuelle (i), de quelques réflexions suggérées par l'ouvrage
de M. Vialatoux : Morale et Politique (2). Celui-ci reprochait à
M. de Broglie d'avoir, en deux articles publés par les Recher-
ches de Science religieuse (3), établi plus qu'une distinction,
une véritable séparation entre la morale et la politique. Il nous
semblait alors que le reproche d'extrinsécisme, formulé par
M. Vialatoux à l'endroit de M. de Broglie, tout fondé qu'il
fût, ne devait pas être exagéré ; nous nous efforcions même
d'interpréter bénignement, pour le fond, la pensée de M. de Bro-
glie et d'attribuer en partie à un artifice purement formel, à
je ne sais quelle raideur logique dans la composition l'imores-
sion fâcheuse produite par son étude.
Hélas ! à ce moment même, un nouvel article de M. de Bro-
glie (4) venait décourager notre bonne volonté. Il nous en fallait
décidément conclure que nous perdions notre temps à défendre
l'indéfendable. Aujourd'hui la situation est plus nette ; mais
notre tâche n'en est pas plus agréable. Nous nous serions même
gardé de relever la « Réponse » de M. de Broglie, dont l'accent
est un peu trop personnel à notre gré et qui intéresse premiè-
rement M. Vialatoux, si l'auteur ne nous y annonçait une
Introduction philosophique à une politique rationnelle. Dès
lors, il faut crier casse-cou ; c'est un service à rendre et à
l'auteur et au public. Si les sophismes de M. de Broglie (excusa-
bles dans un écrit de polémique personnelle et, somme toute,
peu dangereux, vu le caractère des Recherches) reparaissaient
dans un ouvrage classique, présentés comme doctrine de l'ensei-
gnement catholique supérieur, et accessibles à un grand nom-
bre de travailleurs, leur méfait serait incalculable. Bien per-
suadé que M. de Broglie ne souhaite pas ce genre de succès,

(1) La Vie Intellectuelle, avril 1932,pp. 69-78.
(2) ,T. Vialatoux, Morale et Politique,, coll. « Questions disputées »,
sous la direction de C. Journet et J. Maritain, Paris, Desclée De Brou-
wer et C".
(3) Recherches de Science religieuse, décembre 1928,février 1929.
(4) Recherches de Science religieuse, avril 1932.

USE DÉMISSIONDE LA MORALE 85
nous voudrions lui signaler ces écueils. Mais auparavant, pour
tous ceux qui n'ont pas sous la main les Recherches d'avril
dernier, nous ferons de la « Réponse » une analyse aussi sereine
et objective que possible, sans ménager les citations textuelles.
On hésiterait peut-être, sans cela, à nous croire ; on verra ainsi
que nous n'inventons rien.

I

ANALYSE DE LA « RÉPONSE »

I. Résumé de la thèse. — Au début de sa « Réponse »,
M. de Broglie résume d'abord sa pensée de la façon suivante :
A) « Toute science pratique est un code de maximes nous
enseignant quelles actions humaines conviennent au service
d'une fin donnée. » (p. 131). La science politique étant une
science pratique, on n'en comprendra pas la nature « si l'on ne
sait d'abord quelle est la fin spécifique sur le bon service de la-
quelle cette science nous instruit. Cette fin, c'est le bonheur ter-
restre et collectif de tout un peuple. »
B) Cela admis, voici la dépendance essentielle de la politique
par rapport à la morale : « l'élément le plus noble de ce
bonheur collectif étant la pratique générale de la vertu par la
multitude, la fin de la politique ne peut être définie avec pré-
cision si l'on ne connaît les règles de la vertu, autrement dit
la morale... En ce sens, la politique dépend essentiellement de
la morale, celle-ci contribuant à déterminer la fin spécifique au
service de laquelle les maximes de la politique sont relatives. »
c) D'autre part, voici Vautonomie de la politique: la poli-
tique est « une science ayant ses lois à elle, étudiant ses problè-
mes à elle, les résolvant par ses méthodes à elle. Autre chose
est en effet de se demander quels actes sont moraux, c'est-à-
dire conformes au service de la fin dernière du sujet qui les
accomplit, autre chose de se demander quels actes sont politi-
ques, c'est-à-dire aptes à promouvoir utilement le bonheur ter-
restre d'un peuple donné. » Les questions de politique sont 1S
« des questions directement relatives à la conduite qui promet
d'être la plus utile au bien terrestre de la collectivité. Les ques-
tions de ce dernier genre doivent être traitées et résolues selon
les principes et les méthodes propres de la science autonome
dont elles relèvent. » (p. 132).

la pensée. sauf une précision de terminologie. » II. même un acte qui abaisserait la moralité générale pourrait par- fois encore être conforme au bien public. En cela elle est autonome. cela n'empêcherait pas qu'un acte immoral pût y être utile . » Ge premier point. Vialatoux. par des méthodes à elle. de Broglie admet « certains cas extrêmes où une action se trouve conforme au maximes de la politique. de Broglie annonce « deux raisons. 1° Examinant la première hypothèse (même si le bien public n'était que le règne général de la. Double précision. comme il dit. il peut arriver que des actes immoraux soient utiles au bien public. A) D'abord sur le sens très différent des mots « autonomie » et « indépendance ». B) AU contraire. Pour écarter la « contradiction flagrante » réîevée par M. même si le « bien public » n'était rien. sur laquelle j'insisterai davantage. « La politique s'interroge directement sur la répercussion utile que les divers actes humains promettent d'avoir sur le bonheur collectif de tout le peuple. l'auteur - prouvé qu'il « serait faux de soutenir que tout acte immoral -doive être déclaré contraire au bien publia » en faisant remar- quer qu'un « acte immoral pourrait encore servir fort utilement . n'appor- te aucune donnée nouvelle sur le fond des choses. qui aboutissent à des maximes proprement siennes. Mais cette considération: n'empêche pas la morale d'intervenir pour assigner sa fin à la politique. » « J'en donnerai deux raisons : la première. M. Il lui appar- tient donc d'étudier les problèmes qui ne relèvent immédiate- ment que d'elle. de Broglie croit devoir insister sur deux points. Quoique le bien moral soit « le plus noble élé- ment du bien public ». d'autre que le règne général de la moralité dans l'Etat. laquelle se trouvé ainsi essentiel- lement dépendante de la morale. un acte criminel est cependant bien calculé pour épargner à-l'Etat de grands maux. c'est que le «bien public » ne pouvant se réduire à la moralité publique. en vertu d'autres » ^ considérations. M REVUE THOMISTE p) Pour faire mieux sentir cette «. tout en étant contraire à celles de la morale'.. M. sur le second point.quand. irréductible diversité ». à cause de Mr Vialatoux. c'est que. il imaginera deux hypothèses et argumentera. — Ensuite. M. moralité dans l'Etat). « à coups d'exemples. » En réalité. comme il advient .':. et la seconde* que je toucherai plus sommairement.de l'auteur va se développer.

aide discrètement les progrès du mal et libère ainsi l'État du péril qui le menaçait. . exemple cité. c'est dire tout simplement qu'il implique un désordre spirituel dans Vaction du sujet qui l'accomplit. féconds pour la diffusion de la vertu. hôpitaux. » Et l'auteur de conclure : « A se placer au point de vue précis du bien collectif et de son ' 1' . Ainsi. par leurs conséquences matérielles. tandis que ses frères sont des modèles de sagesse et de vertu. cet homme souillerait son âme d'un péché grave : Non sunt facienda mala ut eve- niant bona. le cas d'un notaire « qui se trouve en mesure de fausser un testament sans nul danger sérieux d'être jamais découvert » . On comprend par cet exemple qu'un acte immoral peut parfois être utile à la morali- sation de beaucoup d'âmes. » Autre exemple.. Le médecin de la famille royale. Mais de quel droit lui demanderait-on de se crever les yeux pour méconnaître et nier l'étendue des biens auxquels sa mauvaise action aurait chance de servir s'il l'accomplis- sait ?. l'héritier présomptif réunit tous les vices et toutes les tares. Que cette action soit peccamineuse pour qui la ferait. et rien n'empêche que le résultat positif auquel cet acte aboutit soit en certains cas grandement profitable à la moralisation d'autres sujets humains. missions. il frustrerait ainsi un jeune débau- ché qui eût mal usé d'une importante succession et il favorise- rait des oeuvres religieuses excellentes : orphelinats. La disparition de l'héritier indigne serait « un immense avantage pour le bien même moral de l'État. des actes immoraux pourront-ils être. » Dans un régime de monarchie abso- lue et héréditaire. tout au contraire ! Il n'y a •A . cela n'autorise donc nullement à proclamer qu'elle serait inu- tile au bien spirituel de tout le monde. appelé un jour à soigner ce misérable. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 87 à restreindre dans la collectivité ie règne du péché et à y favo- riser celui de la vertu. 1r service — je dis : du bien moral collectif — l'acte du médecin ne serait nullement mal calculé. vers quelque bien . et qu'il n'y a là aucune contra- diction. « dire d'un acte qu'il est immoral... il tend toujours vers quelque être. Mais cet acte par lequel un agent humain se pervertit ne saurait pourtant être mauvais à tous égards ... » En effet. montrant que « certaines manières d'agir immorales (c'est-à-dire contraires à la vertu du sujet qui les adopte) peuvent parfois se trouver fort utiles au bien même moral de la collectivité. un désordre qui affecte et souille l'agent responsable d'où l'acte procède.. » Soit. « En cédant à cette tentation.

à laquelle M. durable' et ter- restre en quoi consiste le bien public. il n'inclut en soi ni les autres biens qui concourent au bonheur de l'homme. et cependant. ni même les perspectives indéfinies d'avenir terrestre heureux ouvertes devant la race : puisque un peuple vertueux peut souffrir et même disparaî- tre. même dans l'hypothèse où le bien politique se ramène tout à la pratique de la moralité. » Solution : « l'acte serait immoral en soi. voulant « multiplier les exemples analogues ». foncièrement hostile au christianisme. Sinon. » Que la vertu fasse intrinsèquement partie de ce bien-être complet. que ne déclare-t-on aussi les opérations chirurgicales toujours funestes pour la santé. envisage « le cas où l'État est menacé de guerre civile par un agitateur dangereux dont on ne peut se débarrasser que par Il des voies perfides. car il est vicié par l'intention qui l'inspire . pour la moralité générale du peuple. 88 REVUE THOMISTE donc pas à lui refuser la qualité de « politiquement utile ». parce qu'un tel décret serait exigé de lui par une femme dont il sollicite l'adultère. d'accord. ne lui paraît pas admissible. de Broglie s'est si longuement attardé. voici le cas d'un « tyran païen. selon lui. que le seul règne de la vertu. c'est « le bonheur terrestre complet et indéfiniment durable dans la race. le bien public est « chose bien plus vaste. il apparaîtrait bien ' Y"ffl plus utile que nuisible au règne général des vertus dans l'en- 1" semble de l'État. de Broglie qu'on accorde le qualificatif d'utile « non seulement aux actes qui n'entraînent aucun incon- vénient pour le bien qu'ils doivent servir. cette décision concrète qui a ouvert tout le pays à l'Évangile. 2° Mais cette hypothèse même. En fait. bien plus complexe. » Voilà donc un acte immoral qui est poli- tiquement utile. le décret du prince est un acte mauvais. quel chrétien osera i dire que. Mais la pratique des vertus « n'est que le bien propre des âmes qui sont ou seront dans la patrie . c'est-à-dire contraire à la vertu de celui qui le commet . de Broglie. » Le bien public. mais qui ouvrirait cependant son pays aux 11 missionnaires. mais à considérer ses conséquences probables. étant entendu par M. puisqu'elles ont toutes l'inconvénient de faire une plaie dans de la chair saine ! » M. ce n'est donc pas « la vertu pratiquée par tous >• . » . est moins profi- table que funeste. A se placer au point de vue moral. mais à tous ceux qui entraînent plus a avantages que d'inconvénients. il Et enfin.

sans en rien perdre. » La voie du devoir n'est pas douteuse . ou bien vous serez mis à mort jusqu'au der- nier. mais régler sa conduite sur ce raisonnement serait immoral : preuve que le service du bien propre de la patrie terrestre et les exigences de la moralité peuvent être parfois en désaccord. c'est-à-dire calculé au mieux du bien temporel collectif et durable de la cité ter- restre . L'auteur se rend compte qu'un tel langage va cho- quer certains esprits .. Au contraire. anéantit du coup tout le bien propre de leur collectivité. Supposons qu'une peuplade chrétienne. le raisonnement qui serait politique. 145-146). et par où elle se distingue d'avec la morale. sa noblesse fondamentale : . ùte&hZù&liZ&x — . aussi insiste-t-il : « Cette vérité me paraît très importante à bien saisir. elle voit dans le péché et nullement dans la mort le mal qui contredit la fin dont elle s'occupe. .. qui ne se conçoit que dans et pour des êtres terrestres . en attendant des jours plus heureux. » On peut dès lors imaginer l'hypothèse extrême « où la pratique de la vertu exige le sacrifiée du bien terrestre de la patrie.r^ UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 89 Le péché. Celui-ci est en effet un bonheur terrestre. Confirmation « ab extrinseco ». Acceptons l'apostasie pour que le peuple survive. qui s'oppose directement à la vertu. croit-il. Soutenir que ce choix est conforme au plus grand bonheur terrestre et durable de la collectivité ne serait-ce pas un non-sens absolu ? L'atti- tude « politique » au sens propre du mot. — Enfin. en détruisant les composés humains. c'est qu'ayant au contraire pour fin spécifique un bien purement spirituel. à ce désac- cord. de Broglie se plaît à trouver une sorte de raison mystique : c'est à cette condition. si l'on veut comprendre à fond ce qu'est la politique. Le mal le plus contraire au bien public est la mort et non le péché. » Voilà. la mort a le pouvoir d-'abolir de fond en comble le bien collectif. serait plutôt celle qui ferait dire : « Puisque nous ne pouvons sauver intégra- lement notre bonheur terrestre. III. ne peut que diminuer le bonheur terrestre collectif sans l'abolir à fond.. « son ennemi fondamental doit donc être le mal qui. » (pp. Car le propre de la morale. mais ce devoir implique Vanéantissement total et immédiat de la collectivité terrestre et de toutes ses espérances d'avenir. que « notre doctrine morale garde. dis-je. se voie poser se dilemme : %m « Apostasiez tous. Prius est esse simpliciter quam bene esse ». envahie par un conquérant païen. sauvons-en toujours les élé- ments que nous pouvons.. M.

la doc- M trine que j'ai défendue ». » Cette résolution l'a conduit à procéder « à coups d'exemples ». me paraît devoir être maintenue avec force. 149). au fond. 90 REVUE THOMISTE parce qu'elle ne consent à rien abdiquer de l'absolu détache- ment que lui impose l'Evangile. c'est plus tard qu'il se réserve d'éclaircir « en eux-mêmes les multiples prin- cipes qui commandent le problème. De même un peu plus loin. la vertu pouvait toujours compter sur quelques rémuné- rations temporelles qu'elle acquerrait à la Cité ?. Cet espoir n»a pas été déçu : c'est en effet une vue .. II CRITIQUE DE LA REPONSE » Très consciemment (p. Car comment le détachement du chrétien garderait-il son entière pureté. 130).. coïncider toujours et de plein droit avec la fidélité au devoir. Voilà pourquoi l'autonomie de la politique. » C'est ailleurs. peu chrétien. telle précisément que je l'ai défendue. elle perdrait du même coup sa transcendante noblesse. à cette lumière évangélique. à peu près com- me elle se ravalerait au rang d'une hygiène supérieure. où l'au- teur rappelle que des circonstances peuvent se présenter où les inconvénients concrets que la fidélité au devoir entraîne pour la patrie l'emportent sur les avantages que l'acte bon promet il d'avoir pour elle.. Cet avilissement de la vertu n'est pas seulement peu rationnel : il est. donnera des choses « une vue concrète et sommaire ». si. Il ne faut pas s-'en scandaliser « car si la i vertu avait dans chacun de ses actes le magique pouvoir d'être toujours profitable à la Cité terrestre. pour revêtir l'humble appa- rence d'un nationalisme parfaitement calculé. le jour où l'on pourrait établir qu'elle a toujours et en toutes circonstances des conséquences favorables à notre santé. M. à la diffé- rence de toutes les autres causes terrestres. SSII si le service du bien spécifique de la patrie devait. par voie d'espèces. c'est-à-dire de bien qu'un chrétien doit m être prêt à sacrifier pour la vie éternelle. espère-t-il. Peut-être comprendra-t-on mieux. com- ment ne se voilerait-il pas d'une ombre de judaïsme charnel.. ce qui. la patrie demeurant à son vrai rang de bien terrestre. en d'autres ter- mes. comme une condition même du détachement évangélique » (p. de Broglie a évité de procéder « à coups de principes abstraits..

elle n'est pas. de Broglie gît dans une conception fausse de la.. Il est vrai que. Cebonheurj. § I. L'auteur eût mieux fait. ni même tes perspectives indé- finies d'avenir terrestre heureux ouvertes devant là race ». Examen de quelques principes erronés : À) CONCEPTIONDE LA MORALE. il a bien dû considé- rer ces cas pour les interpréter et pour retirer un fruit de leur étude. c'est-à-dire ce qu'on nomme technique- ment le bien rationnel. Au contraire. Peut-être est-ce là l'objet d'une morale angélique ? Pour nous qui ne sommes ni anges ni bêtes. en tout cas l'immcn- ralité nous fait déchoir. d'exprimer en quelques propositions nettes les principes à la lumière desquels. énergie réalisatrice dé félicité humaine. avec toute la tradition aristotéli- cienne. il y aura lieu dé redresser quelques positions dialectiques où s'égare< parfois la discussion. ramassée et complexe. La seule conclusion permise. Mais n'allez pas de ce fait induire que la morale n'a souci que du bien dé 1-âme. est qu'il est «honnête » parfois d'affronter la mort. pour ranimai raisonnable. Enfin nous apprécierons. puisque le bien moral s'identifie au bien humain . eé mal décisif. que la vertu morale. c'est-à-dire. mais substantiel- lement composés d'une âme et d'un corps. — La racine profonde dès erreurs de M. Ensuite. " . m UNE DÉMISSIONDE LA MORALE <H des choses très sommaire. -~^ B) CONCEPTIONDE LA VERTU. pour notre morale. nous affirmerons. morale. complet. Au contraire. le mal suprême est lé péché et non la mort. — La morale étant supposée ce que la fait M. éthéré « n'inclut en sa notion ni les autres biens qui concôu-^ rént au bonheur de fhùmmé. Ces biens ne nous rendent humaine* . nous commencerons par là notre examen. ce que valent son interprétation et ses conclusions. croyons-rious. connaît de tous les biens qui concourent au bonheur de l'animal raisonnable. de Broglie. à propos des espèces ' commentées-par l'auteur. la 'seule morale qui nous convienne doit avoir pour objet spécifique Te bien de l'animal raisonnable. qui ne pèche pas par excès de nouveauté. qu'il le voulût ou non. qui nous est proposée. il s'ensuit naturellement que la pra- tique des vertus n'est que Je bien propre des âmes. Il lui donne comme fin spécifique un bien purement spirituel. De là trois paragraphes. Mais puisque l'auteur-nous laisse le soin de formuler lès principes qui l'ont guidé. Celle-ci ruine défi- nitivement le bien de l'animal . et à un niveau très inférieur.

1° Pour M. Certes. se passer. C'est un orne- ment de luxe. L'essentiel. Et s'agissant spécialement de vertus poli- tiques. le règne de la moralité n'est pas.Il * HÉ If 92 REVUE THOMISTE II i y ment heureux que dans et par la vertu . quand on songe à la santé de l'animal raisonnable au lieu de s'en tenir à la santé de l'ani- i mal tout court ? Nous disons bien. » Et l'on affirme la dépendance essentielle de la politique par rapport à la morale. de Broglie. ou plutôt de l'avoir relégué dans les cîmes de la pure i m spiritualité. elle réalisait sa fin qui est de nous rendre humai- V nement heureux ? « Hygiène supérieure ? » Après tout. indif- férent à une saine politique : « L'élément le plus noble du bonheur collectif est la pratique générale de la vertu par la multitude. c) CONCEPTION DES RAPPORTSENTRELA MORALEET LA POLITIQUE. Quelle « transcendante noblesse » pourrait perdre la vertu si. sans disparaître. M. isolés de la vertu. mais dont la politique peut. Ici. infiniment souhaitable. Mais la pensée réelle de l'auteur est ici trahie par son expression. appelle. la vertu n'est pas l'élément formel. lèse l'harmonie ou le fonctionnement de lia. bene esse ». « Prius est esse simplicité?- quarn. la dépendance de la politique par rapport à la morale est comprise réellement comme une subordination de la morale par rapport à la politique. sans défaillance. en ce sens. le reproche d'extrinsécisme porte à plein. ne découvre-t-il pas « une ombre de judaïsme charnel » à ce que la fidélité au devoir patriotique serve toujours ot de plein droit le bien spécifique de la patrie ? Avouons que le contraire serait encore beaucoup plus scandaleux. — D'avoir ainsi amenuisé le champ de la morale et de la vertu. pour M. il comme une maladie. c'est la vie phy~ . au sens technique. ils le sont de la félicité humaine et ne méritent plus qu'on les V des biens humains. la prééminence de noblesse attribuée à la vertu dans le bonheur collectif dissi- mule une démission . de Broglie. fl ï D'autre part. en politique. que le péché. pour- quoi pas ? Est-ce une injure. de Broglie flétrit agréablement « le magique ff pouvoir » que certains accordent à la vertu d'être toujours et A partout profitable. Au fond. de Broglie se trouve très à l'aise pour fixer les rapports de la morale et de la politique. qui concourt à lui assigner sa fin. à l'autre le ciel. Double grief que nous soutenons sans tarder. A celle-ci la terre. m notre organisme humain. en outre. selon l'auteur. pas même un élément essentiel du bien politique. M.

en tous cas. sans politiquement déchoir.. soit en se diffusant par la contagion de l'exemple.quia expedit vobis ut unus moriatur Jiomo pro populo et non tota gens pereat ». Le plus noble. elle sert celle-ci. dont les visées sont essentiellement spirituelles et qui n'a cure des événements politiques. Ce rapprochement n'a pas été fait par M. l'immoralité. pour que le peuple survive « . du moins le plus souvent. mais fleuron accessoire. l'expression vague : « la vertu est Vêlement le plus noble du bonheur collectif ». » (De Potentia. 6um. en ceci d'abord que la pratique de la vertu ne jouant pas dans la fin poursuivie par la politique un rôle essentiel et nécessaire. S'il y a lieu d'opter entre l'une et l'autre. Bien entendu. soit enfin parce qu'elle est un titre à la bienveillance divine. de Broglie. des lois morales. C'est. soit en répandant partout la concorde. d'ordinaire. Après avoir admis « l'hypothèse extrême » où une action poli- tique se dégage. donc impossible de connaître la fin de la politique sans recourir à la morale . au fond. M. mais il nous obsède. ce genre de raisonnement que M. fin poursuivie par la politique . On voit ce que recouvre. Q. ad. Accep- tons. le P. Et voici comment il argumente : La pratique de la vertu est un élément du bonheur terrestre. la politique sacrifie la vertu à la vie physique. par conséquent la politique dépend essentiellement de la morale qui lui assigne sa fin. Mais les autres propos de M.. ne laisse pas d'entraî- ner à sa suite. VII. art. c'est-à-dire la subordination essentielle de la politi- que à la morale.) mm . Nous n'inventons rien. soit en valant au peuple où elle fleurit l'estime et l'amitié de tous. les règles de la vertu sont définies par la morale . soit en attachant chaque citoyen à ses devoirs envers la patrie. des revenants-bons accidentels d'ordre terrestre : c'est par là que la vertu inté- resse la politique et que. leur vertu ne compte qxx'ad bene esse. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 9) sique des citoyens. » Ainsi la vertu. de Broglie réfutent cette argu- mentation. dans la pensée véritable de M. or. 8. la morale est au service de la politique. le cas échéant. de Broglie affirme expressément le contraire. de Broglie déclare expressément poli^ tique. on ne peut en conclure un rapport (1) « Omne dicimus per accidens se habere ad aliguid. » Et il développe : « La vertu sert au bonheur géné- ral par sa nature même : soit en mettant la paix et la joie dans l'âme qui la pratique. sine quo illud esse potest. la durée de leur groupement . de Broglie. de Broglie veut nous rassurer et affirme sa conviction que la moralité a normalement pour le bien de l'Etat une « immen- se utilité. (1) 2° En second lieu.

H» Qu'on le note bien. la morale fournit. désordre qui affecte et souille l'agent responsable d'où l'acte procède » . vertus individuelles. des services que lui offre sa servante. que. en ceci. les vertus individuelles facilitent l'acquisition et l'exercice des vertus politiques. de plus. L--'erreur de M. grâce à une considération dont M. Examen de quelques positions. non seulement en pleine auto- nomie mais en pleine indépendance. dans d'autres ordres d'idées. 94 REVUE THOMISTE essentiel et nécessaire entre les deux sciences . de Broglie que la morale se trouve placée au service de la politique : bien loin d'assigner à celle-ci sa fin. à la politique des éléments utiles à la réalisation de la fin politique. d'ailleurs. de subordonner la morale à la politique. action « peccamineuse pour qui la ferait » . Il ne suffit pas. usera ou non. mais la primauté de la morale n'y perd rien. c'est-à-dire contraires à la vertu du sujet . les termes en sont posés de telle sorte par M. pour 1 conclure que la physique dicte sa fin à la musique ou que le géomètre utilise à son service l'architecte. sauf le biais d'une subordination accidentelle à la politique. en affirmant l'utilité politique des. Mais nous évitons. quand elle en est priée. si rapport il y a. § II. pour avoir apparemment porté aux nues le domaine essentiel de la morale. pour ses propres fins. « maniè- res d'agir immorales. de Broglie revêt une imprécision qui compromet la logique du raisonnement. Nous reviendrons sur cette vérité essentielle en terminant. étant chez elle en ce monde. IliV Celle-ci d'ailleurs. le langage de M. I! t% Voici quelques définitions de l'acte immoral : « qui implique un désordre spirituel dans l'action du sujet qui l'accomplit. Elle étend son domaine sur d'autres activités humaines et c'est tout. à son gré. de Broglie s'est interdit de faire état. les vertus s'épaulent les unes les autres.fallacieuses : A) Lorsqu'il s'agit de définir les actes moraux et les actes politiques. nous sommes très loin de sou- tenir que la pratique des vertus morales individuelles ne sert pas le bien public. de Broglie est de cette sorte. se trouve-t-on réduit à lui interdire tout contact direct avec les affaires publiques qui se déroulent en ce bas monde. Ainsi. Nous ajoutons que le bien public consiste formellement dans la pratique des vertus morales publiques : dès lors. de constater que la connaissance de la physique est indispensable au théoricien de la musique ou qu'un bon architecte doit deman- der a la géométrie les données indispensables à son art.

Il est vrai que. c'est-à-dire « bien calculé pour éviter à l'État de grands maux » . acte politique. « action individuelle contraire au devoir de l'agent qui l'accomplit ». qui a plus d'avantages que d'inconvénients. indépendamment des conséquences. Quelles sont donc les sources de cette malice intrinsè- que ? Et d'où vient à un acte sa bonté morale. qui lui sont proposées par les vertus politiques. On doit écarter nettement cet essai de classe- ment. peuvent apporter à un acte bonté ou malice politique. Mais en voici de détestables : acte conforme aux maximes de la politique. De même. Tout cela est juste en gros. pourvu que l'on entende correctement ce bonheur terrestre. Il y a une utilité. » On oublie d'une part que toutes les consé- quences politiques d'un acte ne concourent pas à le spécifier politiquement. mais ne serre pas assez le formel de la moralité dans l'acte. bonnes en soi. B) A cela s'ajoute. ceux-ci découlent de la malice intrinsèque de l'acte. c'est-à-dire « calculé au mieux du bien temporel collectif et durable de la Cité terrestre » : ces deux premières approximations sont les moins imparfaites. ou « bien calculé. tout fait qui entraîne . morale : que fait la prudence morale si elle ne s'enquiert d'actes moralement utiles pour en ordon- ner l'exécution ? Et il y a une honnêteté apolitique (en donnant son sens technique au mot honnêteté ) : car s'il y a une pru- dence politique soucieuse des moyens politiquement utiles. Les actes moraux sont en revanche « conformes au service de la fin dernière du sujet qui les accomplit ». « actes qui mettent l'immoralité dans le sujet qui les accomplit » . Fauteur devrait prendre garde de ne pas verser dans l'erreur vulgaire. pour le vulgaire. cette prudence s'inspire de fins honnêtes. et d'autre part que l'objet ou d'autres circons- tances. C'est mettre la charrue avant les boeufs que de définir l'acte mauvais par ses effets funestes pour l'agent . voici quelques définitions d'actes politiques : « aptes à promouvoir utilement le bonheur terrestre d«'un peu- ple donné » . mais avec quelques hésitations. proprement politiques. toute activité. par quoi il se trouve « conforme au service de la fin dernière ? » On semble ignorer l'objet et le rapport objectif d'un acte à sa fin. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 95 qui les adopte » . c) Dans sa conception même de F« utile ». un pen- chant à donner à la morale le monopole de Faction honnête et à la politique celui de l'action utile (mais d'une utilité terrestre et collective).

Mais la notion d'utilité obtient en théologie et en philosophie une signification technique . grâce à leur commune affinité avec la Loi naturelle. Il est très possible par conséquent. Les politiques passent. C*'est pécher contre la politique que de se cramponner à un état de choses périmé et d'empêcher le pro- grès. 'La politique elle-même. comme la morale même. comme le souhaite justement l'auteur. c'est-à-dire de bien qu'un chrétien doit être prêt à sacrifier pour la vie éternelle ». lorsqu'elle a cessé d'être le véhicule du bien commun véritable de l'hom- me. sans distinguer entre les répercussions acciden- telles de l'acte et les effets qu'il obtient par nature ou essen- tiellement. par exemple. Qu'on ne nous parle pas. demande parfois qu'une réalisation concrète. mais la politique demeure. elle implique une liaison essen- tielle de moyen à fin. disparaisse sans phrase et laisse le champ libre à d'autres réalisations. D) En suite des imprécisions que nous venons de signaler. Ce sacrifice laisse intacte la thèse qui conjugue essentiellement la politique et la morale. purement et simplement. . Car le bien d'un peuple ou d'un État donné ne réalise pas. Théoriquement. à déci- der. en l'occurrence. telle que l'est un État. il serait téméraire d'en conclure qu'un conflit est possible entre la morale et la politique. relevons une confusion dangereuse entre le bien jwlitique d'une part et d'autre part le bien de VBtat ou même le bien de la Patrie ou de la Nation. voire l'existence d'un grand fitat . le raisonnement de l'auteur n'évite pas toujours la « fallacia acci- dentis » qui consiste à apprécier les faits politiques ou moraux sur les bases fragiles d'un rapprochement accidentel . fatalement provisoire. un conflit peut surgir entre la morale et le bien. contingente. que tel acte est moralement ou politiquement bon dès là qu'on trouve plus de bon que de mauvais dans ses conséquences. une politi- que pleinement adéquate à notre humanité. de laisser à la patrie « son vrai rang de bien terrestre. de détache- ment évangélique : le Christ ne nous a pas appris à nous déta- cher de la Loi naturelle. pour soutenir seulement l'existence inerte et amoindrie d'un régime et par conséquent la jouissance de certains inté- rêts privés. Toute conséquence heureuse n'est pas à confondre avec un rapport d'utilité. yO REVUE THOMISTE « plus d'avantages que d'inconvénients » est qualifiée d'utile. E) Enfin. le bien politique : il n'en offre qu'une réalisation partielle.

de Broglie nous expose un cas concret où l'on voit. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 97 L'attention étant désormais éveillée à l'endroit de ces chefs possibles d'erreur. donc « quelque » péché est fécond pour la diffusion de la vertu. dont l'intérêt est inégal pour la qualification morale des actes antécédents. se dépense au profit des meilleures causes. Examen des exemples et critique de leur interpréta- tion : PREMIER EXEMPLE. ne retenons qjuéce qui offre uri caractère moral. même dans l'hypothèse où le bien politique s'identifierait avec le règne 'de la moralité dans les âmes. . selon une expression courante qu'il reste à bien interpréter. le crime des Juifs déicides. il n'y a pas lieu de se voiler la face si la Providence tire le bien du mal. qui sont les circonstances de l'acte humain. Son argumentation implicite peut se ramener au syllogisme suivant : L'acte du notaire est un péché . de grands avantages spirituels collectifs résulter du crime d'un particulier. Certes. Que cet argent. « per se accidenttd ». Certes. § III. ce sont des accidents « omnino accidentia » h propos desquels on ne saurait tenir un discours $&#tinque. de Broglie en con- clut qu'un péché individuel peut avoir des conséquences favora- bles à la diffusion de la vertu. favorise l'éducation d'orphelins. toujours formellement. l'entretien de missionnaires. car il serait sacrilège de prononcer ici le mot d'effet. est fécond pour la diffusion de la vertu. croit-il. Excluons d'abord les conséquences purement fortuites . le soin et la conversion de malades. abordons les espèces étudiées par l'auteur et apprécions la valeur des conclusions qu'il tire de cette étude. obtinrent en notice faveur une conséquence bénie : notre Rédemption. Parmi les accidents nécessaires. — Pour aider le lecteur à comprendre qu'un acte immoral peut favoriser le bien politique. par suite de sa destination nouvelle. Mais qu'en conclure ? M. or cet acte est fécond pour la diffusion de la vertu . Le notaire qui détourne frauduleusement une importante succession devant échoir à un jeune débauché et qui l'aiguille vers d'excellentes oeuvres religieuses souille son âme d'un péché grave. L'examen des deux prémisses nous amène à préciser ce qui dans l'acte du notaire peut être défini formellement péché et ce qui. La faute de nos premiers parents. Conséquence. nous le croyons possible et nous nous en réjouissons. Il y a donc lieu de distinguer divers types de conséquences. M.

de l'acte réalisé. en quoi elles se distinguent des autres circonstances. Mais au point de vue de la causalité finale. inhérente à la fraude . quoique prévues. Dans les deux cas. Reste la fin extrinsèque : on découvre un vouloir excellent. comme celle du simple vouloir. Lors- que la conséquence est voulue directement et en elle-même. de la réalisation de celui-ci. que leur réalisation est postérieure à l'acte et dépend. qui se confond avec son objet et lui donne son espèce morale. et ensuite parce qufr — la bonté de l'intention ne s'appréciant pas. Les autres sont prévues et voulues par l'agent : voulues directement et en elles-mêmes ou indirecte- ment et sous la pression d'un vouloir principal. il n'y a pas causalité volontaire. 98 REVUE THOMISTE Toutes les conséquences ont ceci de particulier. est de soi une intention mauvaise. dans son intention. cette intention découle du vouloir excellent dont nous venons de parler et en cela elle est bonne . est cause. ne sont pas voulues par l'agent : tel est le cas du médecin qui voit la mère et l'enfant mourir devant lui parce que sa conscience lui interdit telle interven- tion criminelle . Cette fin peut être naturelle et intrin- sèque par rapport à l'acte : c'est le cas lorsqu'un acte n'a pas d'autre objet que de réaliser cette fin {finis operis : l'intention miséricordieuse par rapport à l'aumône). de son abstention à cette double mort ou du moins à l'une d'entre elles. si à un acte déjà constitué dans son espèce objective l'agent rattache cette fin arbitrairement (finis ope- rantis : l'intention de vaine gloire incitant à l'aumône). contredit violemment tous les principes de la moralité tant privée que publique. Cette fois. la fin intrinsèque de l'action. il y a bien conséquence. elle porte le nom de fin. la fin qui dépend. mais au regard de la fin engagée dans son cortège de voies et moyens — l'intention d'une fin bonne à poursuivre par tous les moyens. Le siège du mal est dans l'élection : il y va d'une malice objective. au regard de la fin nue. celui de favoriser les oeuvres de morali- sation . Mais la fin est adven- tice ou extrinsèque. dans son achèvement. on relève entre les conséquences une notable diversité. quant à Vintention tournée vers ce vouloir. Les unes. même mau- vais. elle est doublement suspecte : sans doute. mais elle se corrompt à deux titres : d'abord parce qu'elle engendre une élection mauvaise. au point de vue efficient. Le cas de notre notaire va maintenant s'expliquer de lui- même. de cette réalisation : ce dernier trait distingue la fin des autres conséquences. La malice de l'acte- . la conséquence est volontaire (même si « coactus voluit »).

au prix de cette fin même.tio. parallèle à son activité criminelle. en elle-même.Il y a contradiction à s'assurer certains moyens. si l'on va au fond des choses. par sa structure logique. on sait qu'un acte immoral est gros de désordre moral et stérile pour le bien. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 99 n'est donc pas contestable : elle réside à titre principal dans l'élection. s'il souhaite sincèrement la diffusion de la moralité. Observons que si une action est peccamineuse pour qui la commet. Contra factum nulla valet protesta. Il attaque en fait. mais que ni son choix ni son intention n'en décou- lent logiquement . le bien moral qu'en parole ou en illusion il prétend servir. en revanche. la •contradiction est patente. La mineure. si elle souille l'âme de l'agent. il ne faudrait pas inter- vertir les termes de la proposition. c'est-à-dire « peccamineu- se pour qui la commet ») en vue de promouvoir le bien spirituel de la collectivité. Il est vrai que l'agent. révèle une psychologie plus complexe que son •acte . dans son choix et déjà dans son intention. On lui répondra donc que ce vouloir là est en effet excellent et qu'il le mette en oeuvre . accep- tant par dévouement les « conséquences fâcheuses » d'une lourde faute individuelle (immorale. le sujet que la . c'est parce que. mais son acte. éclairée. qu'il se trompe ou qu'il nous trompe. vu ce que nous avons dit de l'acte du notaire. dément sa protestation. La majeure du syllogisme est donc pleinement et formellement vraie . peut-elle avoir pour fin extrinsèque (car c'est de cette sorte de conséquences qu'il s'agit) la diffusion de la moralité ? La réponse est nette : pour une conscience droite. Mais cette complexité dénonce précisément le vice du syllogisme ici incri- miné : le moyen terme (acte du notaire) ne jouit que d'une unité illusoire . doit donc être rejetée. On peut certes se faire illusion et formuler une telle énormité . de soi immorale. Or cette action. mais de soi elle est impensable. ce qui reste possible. en vue d'une fin donnée. éveillée. se trouve en fâcheuse posture : l'acte du notaire serait-il fécond pour la diffusion de la vertu ? L'auteur se représente ici le criminel comme un sacrifié. Le notaire protes- tera que' son vouloir initial est toujours bon : la diffusion de la m moralité . elle est immorale . La mineure du raisonnement. il trouvera dans son bon vouloir une source d'activité bienfaisante. l'acte du notaire est un péché. secondairement dans l'intention. parce qu'il est de soi en opposition contradictoire avec le principe suprême de l'ordre moral. Si l'on sait ce que veulent dire les termes qu'on emploie.

Aucun sophisme ne pourra jamais tirer un quelconque avantage moral. on peut s'en réjouir. de ce double attentat à la justice. Il suffit. non seulement dans l'âme de son auteur. de Bro- glie. de soi. qui purifie tout ce qu'elle touche. mais la mineure qui impute ces effet? à l'acte du notaire (à celui-là précisément que la majeure rete- nait comme détournement frauduleux) souffre d'une fallacia accidentis. pour serrer quelque peu la vérité. en outre. les fruits accidentels de moralité publique que l'assassin attend de son crime né sont rien moins qu'assurés. H est en effet très sûr que l'assassinat de l'héritier pré- somptif. Mais. Parler des bienfaits que la cha- rité. Si donc les institutions charitables. travaillent effectivement à la diffusion de la moralité. DEUXIÈMEEXEMPLE. il faut le supposer. l'acte dont il s'agit a tout ce qu'il faut pour ruiner la moralité. . la trouble origine) c'est sortir de la question en imputant au péché comme à une cause propre des effets qui ne lui appartiennent plus. de dire que le péché. cette considération ôte beaucoup d'intérêt à son acte et beaucoup de poids aux conclusions de M. Il comporte une double injustice : une injustice d'ordre privé. à la parfaite honorabilité de ces officiers ministériels. n'est pas lié dans ce régime à la réalisation du bien commun politique. à la compé- tence. mais partout où s'étend son influence . de soi. Nôtre syllogisme a quatre termes et ne démon- tre pas. enrichies par la faute du notaire. Au mieux il fera durer ce régime^ . car toute la collectivité. mais en vue du bien public concrètement aménagé en monarchie absolue et héréditaire : or. IOO REVUE THOMISTE mineure déclare fécond pour !a diffusion da la vertu n'est qu'apparemment identique au sujet que la majeure déclare peccamineux. une injustice d'ordre social. avec cette particularité que le médecin de la famille royale qui fait disparaître le « dauphin » indigne commet un crime non pas précisément en vue du bien public comme tel. en ajoutant que cette influence néfaste s'insère (et chez le pécheur lui-même parfois) dans un réseau d'activités où le bien domine et où la vei*tu prend souvent occasion de ses échecs pour édifier ses plus durables triomphes. contredit le bien moral. intéressée à la discrétion. répandra ultérieure- ment sur le peuple grâce à cet argent (dont elle ignore. ni individuel ni collectif. souffre d'un tel crime.— Même argumentation en gros. car cet homme n'a pas été payé par son client pour en user de la sorte . En réalité.

Si le médecin se fût abstenu. ce qui ne donne pas à son acte une fin politique. qu'elles risquent normalement de compromettre. méthode dont l'emploi discret semble- rait pourtant bien moins préjudiciable à la moralité publique que le déluge d'abominations qu'une telle guerre entraîne géné- ralement ». TROISIÈME EXEMPLE. Le bien se fera. en vue de la paix générale. . que ce malheureux médecin ait fait là un bon calcul politique. Objet et fin. quoi qu'en pense M. a-t-il au point de vue strictement politique commis une faute. — « Imaginons un tyran païen. en l'occurrence. mais qui ouvrirait cependant son pays aux missionnaires parce qu'un tel décret serait exigé de lui par une femme dont il sollicite l'adultère. Que si dans la poursuite on use. une monarchie absolue et héréditaire qui risque cons- tamment. bref à un bénéfice net pour la chose publique. discrètement ou non. méritent approbation : réduire un malfaiteur public. Il n'est donc pas du tout certain. fonciè- rement hostile au christianisme. répondons que ce tyran. s'il regardait de bonne foi l'entrée des missionnaires comme un danger pour l'ordre et la paix dans son pays. de Broglie. eût peut-être conduit à une réforme constitutionnelle. « L'État est menacé de guerre civile par un agitateur dangereux dont on ne pourrait se débarrasser que par des voies perfides. non seulement « con- traire à la vertu de celui qui en use ». UNE DÉMISSIONDE LA MORALE IOI c'est-à-dire un type de réalisation politique dont le péril est grand. de compro- mettre la vie politique du peuple. » En peu de mots. QUATRIÈME EXEMPLE. bien pis. d'une cou- pable perfidie. il faut dire que son intempérance a triomphé de son infidélité. qui sait ? la pression même des faits eût ouvert les yeux aux citoyens. de même son acte doit être rayé de l'espèce poli- tique et inscrit au compte de l'intempérance. Gomme l'aumône faite par gloriole se détache de la miséricorde pour appartenir à la vaine gloire. La perfidie est immorale. Peut-être même. mais stérile et ruineuse au point de vue moral. notons-le. comme le prouve d'ailleurs l'hypothèse. n'a pas agi en politique. en signant ce décret. Si au contraire il estime que les missions favorisent le bien public et s'il ne les combat qu'en haine de la vraie foi.— Cette fois les données du problème sont différentes. il faut le regretter. mais se garder surtout d'attribuer à ces manoeuvres des effets de pacification qu'elles ne méritent pas.

Il s'agit d'une peuplade chrétienne mise en demeure d'opter entre l'apostasie et la mort. il est d'ailleurs aussi magnifique qu'absurde. de Broglie estime avec raison que cet exemple est déci- sif. c'est-à-dire cal- culé au mieux du bien temporel collectif et durable de la Cité terrestre. de l'identité du bien public avec le règne général de la moralité et se place dans ce qu'il estime la vérité : le bien public. Certes. mais « le bonheur terrestre complet et indéfiniment durable dans la race ». de Broglie.raisonnement qui serait politique. Vialatoux tente cette explication. parce qu'il concède sans peine la réalité et l'étendue du « sacrifice ». la pratique de la vertu ne demande pas vrai- ment le sacrifice d'une patrie terrestre qu'il s'agit de vouer à sa destruction totale et immédiate ». ce n'est pas « la vertu pratiquée par tous ». c'est une démission de la politique sous l'injonction de la morale. de Broglie voit dans l'accomplissement de ce devoir Vanéantissement total et immédiat de la collectivité terrestre et de toutes ses espérances d'avenir. Plus intéressante et plus complexe nous paraît la psychologie de cette femme qui se compromet ainsi pour réaliser ce qu'elle croit le salut de son peuple.Vialatoux d'expliquer « comment. On y prend en effet position.Inutile d'ajouter que sa méthode est détestable. CINQUIÈME EXEMPLE. . sans ambages. Le devoir moral. Un seul exemple doit nous suffire . L'on voit bien dans l'espèce le sacri- fice d'une patrie terrestre . . bref le sacrifice de la poli- tique à la morale. est de mourir. Celui-ci met au défi M. Et il lui paraît que cette position nouvelle favo- rise assez sa thèse générale pour qu'il n'ait plus besoin d'y insister longuement. elle préférerait l'apostasie « pour que le peuple survive. pas vers sa solution. la politique détournerait de cette voie austère . Nous doutons fort que M. M. Son cas serait justiciable des remarques faites ci-dessus à propos du notaire infidèle. 102 REVUE THOMISTE certes. — Ici l'Auteur abandonne l'hypothèse. sur le problème essentiel qui demeure toujours celui des rapports de la poli- tique et de la morale. grâce aux missionnaires . C'est donc iei que nous allons nous sépa- rer le plus profondément de M. Selon lui... » M. dans le cas de ce peuple martyr. ce qu'on n'y voit pas. certes. et parce que cette concession ne fait pas avancer le problème d'un. qu'il croit fausse. entre autres raisons. mais le tyran aurait tort de s'en donner les gants.

la race. Les choses ne se passent jamais de la sorte. en le rendant inutile. de Broglie. c'est-à-dire tué la politique véritable. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 103 et telle est l'erreur de M. Notons d'abord que l'hypothèse est absurde . Plus tard. Sans doute. ni l'automobiliste d'enfreindre le code de la route quand. Mais le sophisme est patent. elle a depuis longtemps failli à sa mission. mais en quelque sorte par ricochet. mener enfin une vie politique. elle n'a pas trouvé les éléments matériels où elle devait s'incarner. réfor- mer leur État. Comment le « code des maxi- mes politiques » pourrait-il être transgressé si les hommes ne forment plus une société publique ? On n«'accuse pas le pilote de manquer aux règles de son art. « le bonheur terrestre complet et indé- finiment durable dans la race ». biens éminents. dira-t-on. Mais qui nous contraint d'admettre ce postulat ? Quelque souhaitable que soit. Ce sont ces espoirs que la mort éteint définitivement . Il faut lui opposer la vérité : l'immoralité dont on a payé le salut physique de la Cité contredit de soi le bien politique . . en quoi elle est très contraire à la politique. la destruction de la Cité. pour vivre. notam- ment la force armée. elle met en cause un organisme poli- tique et lui ôte arbitrairement toutes les ressources. au contraire. les survivants pourront redresser leur moralité. rentré chez lui. si la politique avait pour ultime visée « le bien temporel collectif et durable de la Cité terrestre ». perpétuer une race. tant qu'il y a vie il y a espoir. il n'y a pas de société politique véritable . Vouloir sauvegarder une cité. L'expédient de l'aposta- sie générale accorderait un sursis à un état de choses exsangue et anarchique . il s'abandonne à la douceur du foyer. lorsqu'après une heureuse et correcte traversée il se réjouit avec ses amis dans les plaisirs du port . c'est encore une fois acheter le moyen au prix de la fin . nous n'y voyons pas le dernier mot de la politique. Ou bien s'il y eut jadis une société politique viable. de ses raisons de vivre. qui appartiennent normalement à un tel organisme. La cité. la mort n'atteint pas ce bien directement. en condamnant les hommes de cette cité et de cette race à vivre une vie infra- humaine. Nous croyons qu'un tel bonheur est lui- même subordonné au bien humain des êtres intelligents qui habitent cette cité terrestre et qui appartiennent à cette race. dans notre pensée. mais non suprêmes. l'extinction de la race contrediraient au premier chef les fins politiques. Etudions le cas d'un peu plus près. c'est se priver. du sursis. Dans l'espèce fantaisiste que nous discutons. ce n'est pas la Politique qui profite- rait.

Par la mora- lité. croyons-nous. à se rencontrer. de Broglie ne mérite pas cette réputation . ils ne vous interdisent pas d'arriver à # destination. Et cependant la spécificité de la politique n'est pas atteinte par cette initiative de la morale : que veut en effet celle-ci ? De même qu'elle demande à l'artiste de mettre tout son art à l'oeuvre qu'il médite. car « on mourra seul ». qu'on devra toujours distinguer. des regards intellec- tuels. il verse dans une immoralité directement impoli- tique afin que dure un état de choses dont une politique vrai- ment humaine n'exige pas à tout prix la perpétuité. mais il s'agit de distinguer des objets for- mels et non pas de découper de la quantité. Ainsi l'enfant. certaines paroles. susceptibles d'être classés et assumés une fois pour toutes en tel ou tel genre . La morale demeure chez elle. Au nom de la raison. c'est-à-dire de faire briller en toutes nos démarches la lumière de notre raison. en I et compte tenu de l'absurdité de l'hypo- logique rigoureuse thèse. sur les mêmes objets sans confondre leurs rayons. ne supportant pas l'idée du repos. . Il y a un regard politique et un regard moral. refuse de toucher le but. que nous fassions de pure et loyale politique. nous voilà tenus d'agir humainement.1i ! J parce que d'autres devoirs nous appellent. lors même qu'elle nous entraîne sur la place publique et nous y inspire certains gestes. que le raisonnement réputé « politique » par M. il doit renoncer à définir ces deux domaines. de nous inspirer partout. aptes à se croiser. il faut admettre. '* t - 104 REVUE THOMISTE fi M Les lois de la navigation. Toujours le moyen conçu com- me une fin. Bref. certains votes. C'est le cas de tout homme qui meurt. et notamment en notre activité politi- que même. De même les lois de la science politique nous M notre devoir d'hommes raisonnables pour tout le «11 apprennent il temps que nous formons une société politique terrestre . citoyens. ainsi exige-t-elle de nous. tranchés à l'emporte- pièce. Mais pour que M. c'est à bon droit an que nous quittons la société politique et dès lors « le code des maximes politiques » ne nous concerne plus. Il y a bien distinction. or ils ne sont pas. mais quand la raison nous indique qu'il est l'heure de nous retirer . qui court pour courir. où se logeraient séparément Politique et Morale. choses toutes faites. Nous avons trop tendance à « réifier » les objets formels . du bien rationnel. le code de la route s'imposent pour le temps du voyage . ce sont plus justement des façons de voir. dans le cas présent. de Broglie convienne de cette vérité.

de vivre. ne vous hâtez pas d'exclure la morale de cette cité . énergie réalisatrice du bien commun. ayant reconnu le bienfait social des vertus morales . travaille à une oeuvre essentiellement humaine. sans se sou- cier directement du bien public. Cependant. Que nous dit-elle ? Parlant cette fois au nom du bien public. comme d'ailleurs sur un moindre pied au gouver- nement de soi-même . en effet. n'en déplaise aux positivistes. non seulement la politique la rappellerait. qui est le point de vue de la politique. Abordons maintenant les choses de l'autre biais. faute de rencontrer son objet propre. Le tout n'est pas de durer. le seul jour qui l'éclairé. La vertu politique. comme aussi une certaine égalité niveleuse funeste au déploiement des libres et diverses activités humaines. . d'y trouver un réseau de relations sociales convenables à notre vie humaine . des vertus politiques. fermeté et délicatesse de raison pour établir entre les faits des connexions nécessaires. et essentielle- ment. in epist. la morale nous demande du « civisme ». fin que ne perd jamais des yeux le vertueux politique et en vue de laquelle s'exerce sa prudence politique. et donc morale. Tout cela est requis au gouvernement des autres. Th. assimilation aisée d'une documentation complexe. le règne de la justice sociale. pénétration du jugement. Et nous ne visons pas ces embryons de vertus qui préparent la prudence politique et concourent d'une manière élémentaire à son intégrité : connais- sance de l'histoire. puisque l'on vit en société politique. De vertu politique. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 105 qui est son seul principe. nous parle principalement de vertus. intelligence du temps présent. 'pour s'en servir. mais la politique exige davantage. l'essentiel est. s'entend. Il y faut en outre. Et sans doute les vertus morales individuelles concourent éminem- ment à instituer et à embellir ces relations dignes de l'homme. sa voix. mais la politique périrait. on rencontre parfois entre les hommes certaines inégalités qui dégradent ceux qui les supportent. de passer quelques années de plus dans l'état politique présent . Elle nous entraîne effectivement sur une voie où tout nous parle de vertu. ce qui est en fait nous recommander le bien public. au nom du bien commun de la Cité humaine. car il s'agit de constituer entre ces hommes groupés politiquement le réseau de relations sociales en quoi consiste essentiellement le bien commun. Mais elles n'y suffisent pas. Rom. Justitia est per quant homines sibi invi- cem ratione conveniunt et communicant (S. en nous mettant aux ordres de la Politique. si vous dé-moralisiez les vertus politiques.

parce que cette tolérance même est peut-être un 1 hommage ou du moins un service rendu à la vertu . et nous croyons opportun de le déclarer. Une politique qui renonce à l'idéal de cette justice. celles que fréquente communément l'humanité .ll. technique de la pro- duction. Mais la politique de 1' « enri- chissez-vous » ou d'une « prospérité » purement matérielle nous fait l'effet d'un affront. Que d'ailleurs l'on ne nous accuse pas tout de suite d'un naïf idéalisme : il faut de grands efforts et de savantes tech- niques pour incarner cet idéal de justice. Tant que la politique active n'intéres- sait que quelques maisons ou une élite. qui est un ordre humain. des échanges et du crédit. nous n'ignorons pas que la politique se meut habituellement dans d'humbles régions. ce n'est pas tomber du mieux être à l'être tout court. mais passer d'une espèce à une autre. ce n'est plus la Politique convenable à des hommes. c'est l'âme même de la politique . « Ubi non est justifia non esse rempublicam » prononce Saint Augustin. fût-ce pour sauver des biens matériels secondaires qui n'ont de prix que dans la justice. Une politique véritable s'efforce d'incarner cet idéal dans le milieu matériel (territoire. de vices. D'autre part. ne doit pas l'y enfoncer sans espoir. On voit assez que l'ordre politique est d'essence morale : nous n'avons aucune raison de le déguiser.. richesses. N'en déplaise à Saint-Simon. nous admettons parfaitement que l'on tolère l'existence d'injustices. Nous voulons ferme- ment que l'homme d'État songe à la prospérité matérielle du pays . mais tolérer n'est ni faire ni prescrire. c'est dire que l'ordre politique est un ordre humain. l'enseignement com- mun des moralistes pouvait sans trop d'inconvénients négliger ce domaine . qui parti- . Elle doit assurer au mieux l'exercice des devoirs et la jouissance des droits de chacun à l'endroit du bien commun . etc. on se bornait à former de bons sujets. Mais nous tenons que l'homme demeure au-dessus de ses occupations quotidiennes ïïiifis et que l'ordre politique. la poli- tique est plus que le « gouvernement des choses ».'â 106 REVUE THOMISTE /. cela ne nous scandalise pas. nous voulons « nous enrichir » par un honnête travail et lui en demandons les moyens. En un mot comme en cent. constitué formelle- ment par des relations de justice sociale et de justice distribu- tive.) qui lui est soumis. qui le tient délibérément en échec sur des points vitaux. y renoncer. dans la cité. Cet effort. j'allais dire déchoir de l'espèce humaine. 6). c'est une politique vicieuse.

et de l'exploiter pour le bien de tous. rien de mieux : mais que l'on se borne à une diversité d'objets formels. perdrait pour ainsi dire toute forme humaine. nouvelle capitulation. Qu'un acte immoral puisse dans certaines circonstances être indispensable au salut de l'État. Ici. A la prochaine crise. règne sur tout l'agir humain. Bien entendu. Que l'on oppose donc morale individuelle à morale sociale. l'issue. l'État nous fera jouir d'une paix réelle. Sans doute on a sauvé l'État. même politiquement. dont nous pourrons nous féliciter sans remettre en question le passé. là c'est au nom du bien public. Si. Cette réha- bilitation morale de la politique n'empêchera pas les États. UNE DÉMISSIONDE LA MORALE 107 cipaient passivement aux vertus politiques du prince. beaucoup se tirent d'un mauvais cas par un accroc à la morale politique. et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une tourmente emporte le tout. après la crise. n'oublions pas que la Morale. Nul ne s'en vante. Tous ne sont pas des héros . s'il en était besoin. que des vertus nous sont propo- sées. mais. celle-ci se subdivisant en autant de cantons qu'il y a parmi les hommes de types de sociétés . mais quel État ? Un État condamné par sa cons- titution interne. Mais pour des yeux clairvoyants. et la politique même dispa- raîtrait. le coup fait. mais nous pouvons désor- mais en apprécier. s'il n'était rationnel. à ne pouvoir faire face à certaines situations sans faillir à sa mission essentielle qui est avant tout de justice politique. non plus que les particuliers. d'un certain bien commun. avec cela. pourquoi gémirait-on outre mesure puisque l'on vit. cela ne prouve donc pas que •J . l'on tient à distinguer politique et morale. dans cette incapacité foncière de l'État à affronter certaines situations . notamment la faim et la soif de la justice et une partici- pation active à la prudence politique. ce domaine qui fut toujours le sien. c'est au nom du bien rationnel. Mais le bien public perdrait tout attrait. L'évolu- tion démocratique exige désormais de la masse ou d'une frac- tion importante des sujets quelque chose des vertus du souve- rain. de succomber aux tentations. sa faiblesse morale lui a permis de durer. Certes. pure de toute restriction et dans toute sa majesté rationnelle. Cette histoire se renouvellera . le danger est toujours là. sans plus. dans des circonstances redevenues normales. L'heure est venue pour le moraliste de revendiquer. mais n'a pas comblé sa misère politique . par quelque désordre secret. mais outre que mille liens soudent ces morales. il demeure inégal à sa tâche. ne nous faisons pas trop illusion.

d'en faire le mol oreiller d'une politique d'abandon.cy. de considérer sans trouble les injustices et de croire que tout cela. est encore la meil- leure pour lui . qu'une révolution pourvoie à son remplacement . la solution énergique. il ! ! \ i'* . L«effort moral engendre le progrès politique. cela vaudra mieux politiquement que d'éterniser son agonie par des concessions P à l'immoralité publique.Que faire alors ? Le pire serait de compo- ser avec l'immoralité. pour n'être pas moral. la plus morale. Âmance-lez-Nav. c'est en se réformant qu'il deviendra ou rede- ' viendra l'agent de la civilisation dans les circonstances nou- Itui-tî velles et qu'il méritera de prospérer. J.0.II 108 REVUE THOMISTE l'immoralité favorise jamais la Politique. Mille fois non ! Si l'Etat est vraiment incurable. n'en est pas moins poli- tique. P. TONNEAU. Si l'Etat n'est que partiellement PU atteint. Ce fait anormal ne révèle que le vice du régime : cet Etat n'est plus l'organe sain d'une saine politique.