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Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement

1 - Pierre-louis Rey, Le roman, Paris, Hachette l’ombre ; c’est un style abrupt, qui suggère l’inexprimé,
supérieur, 1997, introduction p. 7 : l’arrière-plan, la complexité, qui appelle l’interprétation
Par leur attention à la vie quotidienne et matérielle, (…).
certains romans antiques comme le Satiricon, ou, pour
descendre jusqu’au Moyen-Âge, certains fabliaux, 4 - Colette Becker, article « Réalisme », Dictionnaire
semblent mieux annoncer le roman moderne et des naturalismes, Paris, Honoré Champion, 2017 :
contemporain que ne le font les romans de Chrétien de Il faut d’abord distinguer le réalisme comme mode
Troyes, par exemple. Aux XVIIe-XVIIIe siècles s’impose transhistorique et transgénérique d’attention à l’étude du
dans le roman ce qu’on nommera plus tard le « réalisme ». réel quotidien et comme ensemble de formes et de
Mais dès le XIXe siècle, le débat oppose moins le réalisme techniques de vraisemblabilisation et d’authentification du
et son contraire que plusieurs acceptions du terme. Qui récit, du mouvement réaliste, qui s’est développé en
est plus réaliste ? Stendhal, soucieux du « détail » mais France en réaction au mouvement romantique, en gros,
préoccupé en priorité de « beaux modèles », ou Balzac, de la mort de Balzac en 1850 à la publication, en 1865, du
dont la fresque transfigure jusqu’aux laideurs de la roman de Jules et Edmond de Goncourt Germinie
société ? Flaubert, dont les longues descriptions Lacerteux, à partir duquel on fait généralement partir le
expriment les rêveries de ses personnages, ou Paul Naturalisme.
Bourget, qui commence par l’analyse psychologique pour
expliquer les comportements ? Sont réalistes les 5 - Gustave Courbet, catalogue de l’exposition « Du
romanciers qui étudient objectivement les lois de la réalisme », 1855 :
société ; mais ceux qui voient le monde à travers une Il faut encanailler l’art. Il y a trop longtemps que vous
conscience unique pratiquent ce qu’on nomme le faites de l’art bon genre et à la pommade. II y a trop
« réalisme subjectif » ou « réalisme du point de vue ». longtemps que les peintres, mes contemporains, font de
l’art à idée et d’après les cartons.
2 - Marthe Robert, Roman des origines, origines du
roman, p. 21 : 6 - Gustave Courbet, lettre ouverte « Aux jeunes
A strictement parler (...), tout est « feint » dans un artistes de Paris », Courrier du dimanche, 29
monde créé de toutes pièces pour être écrit : quelque décembre 1861 (extrait) :
traitement qu’elle subisse et sous quelque forme qu’elle Je tiens aussi que la peinture est un art essentiellement
soit suggérée, la réalité romanesque est fictive, ou plus concret et ne peut consister que dans la représentation des
exactement, c’est toujours une réalité de roman, où des choses réelles et existantes. C’est une langue toute
personnages de roman ont une naissance, une mort, des physique, qui se compose, pour mots, de tous les objets
aventures de roman. En ce sens on peut dire qu’il n’y a ni visibles. Un objet abstrait, non visible, non existant, n’est
plus ni moins de réalité dans les Voyages de Gulliver que pas du domaine de la peinture. L’imagination dans l’art
dans Madame Bovary, dans Le château que dans David consiste à savoir trouver l’expression la plus complète
Copperfield, dans Don Quichotte que dans un roman des d’une chose existante, mais jamais à supposer ou à créer
Goncourt ou de Zola. (...) cette chose même.
Fantastique ou réaliste, utopique ou naturaliste, Le beau est dans la nature, et se rencontre dans la
« feint » ou vrai, quelles que soient, donc, ses prétendues réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu’on l’y
relations avec la réalité, le sujet du roman ne saurait trouve, il appartient à l’art, ou plutôt à l’artiste qui sait l’y
fournir un critère acceptable de définition, puisqu’il faut le voir. Dès que le beau est réel et visible, il a en lui-même
tenir pour une organisation strictement littéraire, n’ayant son expression artistique. Mais l’artiste n’a pas le droit
avec la réalité empirique que des rapports de pure d’amplifier cette expression. Il ne peut y toucher qu’en
convention. risquant de la dénaturer, et par suite de l’affaiblir. Le beau
donné par la nature est supérieur à toutes les conventions
3 - Erich Auerbach, Mimésis. La représentation de la de l’artiste. Le beau, comme la vérité, est une chose
réalité dans la littérature occidentale [1946], relative au temps où l’on vit et à l’individu apte à le
Gallimard, « Tel » (éd . de 1998), p. 33 : concevoir. L’expression du beau est en raison directe de
Nous avons comparé ces deux textes [le chant XIX de la puissance de perception acquise par l’artiste.
l’Odyssée et le passage de la Genèse sur le sacrifice
d’Abraham], et les deux styles qu’ils incarnent, pour en 7 - Champfleury, « Sur Courbet – Lettre à Madame
faire le point de départ d’un certain nombre d’études sur Sand », in Le Réalisme (recueil d’articles de l’auteur
la représentation littéraire de la réalité dans la culture écrits depuis 1850), Michel Lévy frères, 1857, p. 274 :
européenne. Les deux styles constituent, par leur M. Courbet est un factieux pour avoir représenté de
antinomie, des types fondamentaux : l’un décrit les bonne foi des bourgeois, des paysans, des femmes de
événements en les extériorisant, les éclaire également, les village de grandeur naturelle. Ç’a été là le premier point.
enchaîne sans discontinuité ; c’est une expression libre et On ne veut pas admettre qu’un casseur de pierre vaut un
complète, sans ambiguïté, qui place tous les phénomènes prince : la noblesse se gendarme de ce qu’il est accordé
au premier plan et ne laisse que peu de place au tant de mètres de toile à des gens du peuple ; seuls les
développement historique et humain ; l’autre met en souverains ont le droit d’être peints en pied, avec leurs
valeur certains éléments pour en laisser d’autres dans décorations, leurs broderies et leurs physionomies
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officielles. Comment ? Un homme d’Ornans, un paysan l’assimilation de l’homme à une machine exacte, est
enfermé dans son cercueil, se permet de rassembler à son dépourvue de toute justesse.
enterrement une foule considérable, des fermiers, des
gens de bas étage, et on donne à cette représentation le 11 - Champfleury, ibid., p. 96-97 :
développement que Largillière avait, lui, le droit de donner La vie habituelle est un composé de petits faits
à des magistrats allant à la messe du Saint-Esprit ! Si insignifiants aussi nombreux que les brindilles des arbres
Velasquez a fait grand, c’étaient des seigneurs d’Espagne, (…) ; la conversation est pleine de détails oiseux qu’on ne
des infants, des infantes ; il y a là au moins de la soie, de peut reproduire sous peine de fatiguer le lecteur. Un
l’or sur les habits, des décorations et des plumets. Van der drame réel ne commence pas par une action saisissante ;
Helst a peint des bourgmestres dans toute leur taille, mais quelquefois il ne se dénoue pas, de même que l’horizon,
ces Flamands épais se sauvent par le costume. aperçu de nos faibles yeux, n’est pas la fin du globe. Le
romancier choisit un certain nombre de faits saisissants,
8 - Champfleury, préface du 25 mars 1857, Le les groupe, les distribue et les encadre. À toute histoire il
Réalisme, p. 5-6 : faut un commencement et une fin. Or la nature ne donne
Que veut la génération actuelle ? le sait-elle ? Peut-elle ni agencement, ni coordonnement, ni encadrement, ni
le savoir au milieu des tourmentes sociales à travers commencement, ni fin. (…)
desquelles (sic) elle a fait une rude éducation ? Les partisans les plus avancés de la Réalité dans l’art |
Qu’il naisse tout à coup quelques esprits qui, fatigués ont toujours soutenu qu’il y avait un choix à faire dans la
des mensonges versifiés, des entêtements de la queue nature.
romantique, se retranchent dans l’étude de la nature,
descendent jusqu’aux classes les plus basses, 12 - Maupassant, « Étude sur le roman », préface
s’affranchissent du beau langage qui ne saurait être en (1888) au roman Pierre et Jean :
harmonie avec les sujets qu’ils traitent, y a-t-il là dedans les En somme, si le Romancier d’hier choisissait et
bases d’une école ? Je ne l’ai jamais cru. (…) racontait les crises de la vie, les états aigus de l’âme et du
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de citer (…) cœur, le Romancier d’aujourd’hui écrit l’histoire du cœur,
cinquante romanciers qui, s’ils pouvaient se réunir en un de l’âme et de l’intelligence à l’état normal. Pour produire
congrès littéraire, n’hésiteraient pas à déclarer que leur l’effet qu’il poursuit, c’est-à-dire l’émotion de la simple
pensée et leur plume sont dirigées vers l’observation par réalité, et pour dégager l’enseignement artistique qu’il en
une sorte de fatalité à laquelle les écrivains pas plus que les veut tirer, c’est-à-dire la révélation de ce qu’est
hommes n’échappent ici-bas. véritablement l’homme contemporain devant ses yeux, il
L’époque le veut ainsi. devra n’employer que des faits d’une vérité irrécusable et
constante.
9 - Champfleury, « De la réalité dans l’art », in Le Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes
Réalisme, p. 98 : réalistes, on doit discuter et contester leur théorie, qui
[Champfleury vient de dénoncer un auteur de faux mémoires de semble pouvoir être résumée par ces mots : « Rien que la
police, qui a inspiré Alexandre Dumas et dont les pages sonnent vérité et toute la vérité. »
faux]. Voilà ce qu’on appelle imagination, quand la nature Leur intention étant de dégager la philosophie de
(mais il faut être soumis, humble et docile vis-à-vis d’elle) certains faits constants et courants, ils devront souvent
vous offre à chaque instant des drames, des comédies, des corriger les événements au profit de la vraisemblance et
contes, des nouvelles qui demandent une belle intelligence au détriment de la vérité, car
pour être mis en action, mais qui frappent l’esprit du Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable
lecteur par l’accent de Réalité qui en est le cœur. (Boileau, Art poétique, III, 48).
Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera, non pas à nous
10 - Champfleury, ibid., p. 91-93 : montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en
Qu’un écrivain étudie sérieusement la nature et donner la vision plus complète, plus saisissante, plus
s’essaye à faire entrer le plus de Vrai possible dans une probante que la réalité même. (…)
création, on le compare à un daguerréotypeur. On Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète
n’admet pas que la vie habituelle puisse fournir un drame du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les
complet. (…) transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur
La reproduction de la nature par l’homme ne sera succession.
jamais une reproduction ni une imitation, ce sera toujours une J’en conclus que les Réalistes de talent devraient
interprétation. (…) s’appeler plutôt des Illusionnistes.
L’homme, quoi qu’il fasse pour se rendre l’esclave de
la nature, est toujours emporté par son tempérament 13 - Champfleury, préface, op. cit., p. 3 :
particulier qui le tient depuis les ongles jusqu’aux cheveux Je n’aime pas les écoles, je n’aime pas les drapeaux, je
et qui le pousse à rendre la nature suivant l’impression n’aime pas les systèmes, je n’aime pas les dogmes ; il m’est
qu’il en reçoit. (…) impossible de me parquer dans la petite église du réalisme,
Il est donc facile d’affirmer que l’homme, n’étant pas dussé-je en être le dieu.
machine, ne peut rendre les objets machinalement. Subissant Je ne reconnais que la sincérité dans l’art (…)
la loi de son moi, il ne peut que les interpréter. Donc,
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Mais du moment où il y a danger à être accusé de matérialiste, et matérialiste il est resté pour les cerveaux
réalisme, j’accepte le danger. (…) On a dit que le réalisme rudimentaires des gens bien pensants.
était une insurrection ; j’ai toujours eu une grande
sympathie pour les minorités, et je ne crains pas de faire 19 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1884),
partie momentanément de cette insurrection. ibid., p. 50-51 :
Il s’irritait beaucoup de cette épithète de réaliste qu’on
14 - Gustave Courbet, cit. in Champfleury, ibid., lui avait collée au dos et prétendait n’avoir écrit sa Bovary
p. 272 : que par haine de l’école de M. Champfleury.
« Le titre de réaliste m’a été imposé comme on a Malgré une grande amitié pour Émile Zola, une grande
imposé aux hommes de 1830 le titre de romantiques. Les admiration pour son puissant talent qu’il qualifiait de
titres, en aucun temps, n’ont donné une idée juste des génial, il ne lui pardonnait pas le naturalisme.
choses : s’il en était autrement, les œuvres seraient Il suffit de lire avec intelligence Madame Bovary pour
superflues. » comprendre que rien n’est plus loin du réalisme.
Le procédé de l’écrivain réaliste consiste à raconter
15 - Œuvres de Gustave Flaubert (1821-1880) simplement des faits arrivés, accomplis par des
personnages moyens qu’il a connus et observés.
1845 : L’Éducation sentimentale, première version Dans Madame Bovary, chaque personnage est un type,
1848-1849 : La Tentation de Saint Antoine c’est-à-dire le résumé d’une série d’êtres appartenant au
1857 : Madame Bovary même ordre intellectuel.
1862 : Salammbô, 1862
1869 : L’Éducation sentimentale 20 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1890),
1874 : La Tentation de Saint Antoine, 3e version ibid., p. 120 :
1874-1875 : écriture de Bouvard et Pécuchet, repris en 1877 Il était épique, lyrique et en même temps observateur
et inachevé incomparable des vulgarités courantes de la vie. Et il dut,
1877 : Trois contes (Un cœur simple, La Légende de Saint-Julien avec un effort surhumain, asservir et humilier son goût de
l’Hospitalier, Hérodias) la beauté plastique jusqu’à exprimer scrupuleusement tous
les détails banals et quotidiens du monde.
16 - Gustave Flaubert, lettre à George Sand, fin déc
1875 : 21 - Gustave Flaubert, lettre à Louis Colet du 16
A propos de mes amis, vous ajoutez « mon école ». janvier 1852 :
Mais je m’abîme le tempérament à tâcher de n’avoir pas Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est
d’école ! A priori, je les repousse, toutes. Ceux que je vois un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se
souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je tiendrait de lui-même par la force interne de son style,
méprise, et s’inquiètent médiocrement de ce qui me comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre
tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet
technique, le renseignement local, enfin le côté historique serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus
et exact des choses. Je recherche par-dessus tout, la Beauté, belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus
dont mes compagnons sont médiocrement en quête. l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle
dessus et disparaît, plus c’est beau. (…) C’est pour cela
17 - Gustave Flaubert, lettre à Joris-Karl Huysmans qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait
de fév-mars 1879 : presque établir comme axiome, en se posant au point de
L’art n’est pas la réalité. Quoi qu’on fasse, on est obligé de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui
choisir dans les éléments qu’elle fournit. Cela seul, en dépit tout seul une manière absolue de voir les choses.
de l’École, est de l’idéal, d’où il résulte qu’il faut bien
choisir. 22 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1884),
op. cit.., p. 90-91 :
18 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1876), Il avait une conception du style qui lui faisait enfermer
in Pour Gustave Flaubert, Éditions complexes, « Le dans ce mot toutes les qualités qui font en même temps
regard littéraire », 1986, p. 26 : un penseur et un écrivain. Aussi, quand il déclarait : « Il n’y
Les gens qui jugent de tout sans rien savoir, et qui a que le style », il ne faut pas croire qu’il entendît : « Il n’y a
s’empressent, aussitôt que vient de paraître un livre d’un que la sonorité ou l’harmonie des mots. »
genre nouveau et inconnu, d’y attacher, comme une On entend généralement par « style » la façon propre à
pancarte, la bêtise de leur jugement, qu’ils croient être chaque écrivain de présenter sa pensée. Le style serait
éternel, ont proclamé bien haut, à l’apparition de Madame donc différent selon l’homme, éclatant ou sobre,
Bovary, que M. Flaubert était un réaliste, ce qui, dans leur abondant ou concis, suivant les tempéraments. Gustave
esprit, signifiait matérialiste. Flaubert estimait que la personnalité de l’auteur doit
Depuis, il a publié Salammbô, un poème antique, et Saint disparaître dans l’originalité du livre et que l’originalité du
Antoine, une quintessence des philosophies ; cela ne fait livre ne doit point provenir de la singularité du style.
rien ; des journalistes compétents l’avaient baptisé Car il n’imaginait pas des « styles » comme une série de
moules particuliers dont chacun porte la marque d’un
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écrivain et dans lequel on coule toutes ses idées ; il croyait être le miroir des faits, mais un miroir qui les reproduisait
au style, c’est-à-dire à une manière unique, absolue, en leur donnant ce reflet inexprimable, ce je ne sais quoi
d’exprimer une chose dans toute sa couleur et son de presque divin qui est l’art.
intensité. Ce n’est pas impersonnel qu’on devrait dire, en parlant
Pour lui, la forme, c’était l’œuvre elle-même. De même de cet impeccable artiste, mais impassible.
que, chez les êtres, le sang nourrit la chair et détermine
même son contour, son apparence extérieure, suivant la 25 - Guy de Maupassant, ibid., p. 50-51 :
race et la famille, ainsi, pour lui, dans l’œuvre le fond Jamais il n’énonce les événements ; on dirait, en le
fatalement impose l’expression unique et juste, la mesure, lisant, que les faits eux-mêmes viennent parler, tant il
le rythme, toutes les allures de la forme. attache d’importance à l’apparition visible des hommes et
Il ne comprenait point que le fond pût exister sans la des choses.
forme, ni la forme sans le fond. C’est cette rare qualité de metteur en scène, d’évocateur
Le style devait donc être, pour ainsi dire, impersonnel impassible qui l’a fait baptiser réaliste par les esprits
et n’emprunter ses qualités qu’à la qualité de la pensée et superficiels qui ne savent comprendre le sens profond
à la puissance de la vision. d’une œuvre que lorsqu’il est étalé en des phrases
Obsédé par cette croyance absolue qu’il n’existe qu’une philosophiques.
manière d’exprimer une chose, un mot pour la dire, un
adjectif pour la qualifier et un verbe pour l’animer, il se 26 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1876),
livrait à un labeur surhumain pour découvrir, à chaque ibid., p. 30-31 :
phrase, ce mot, cette épithète et ce verbe. Il croyait ainsi à Donc, M. Flaubert est avant tout un artiste ; c’est-à-
une harmonie mystérieuse des expressions, et quand un dire un auteur impersonnel. [...] Flaubert n’a jamais écrit
terme juste ne lui semblait point euphonique, il en les mots je, moi. Il ne vient jamais causer en public au
cherchait un autre avec une invincible patience, certain milieu d’un livre, ou le saluer à la fin, comme un acteur sur
qu’il ne tenait pas le vrai, l’unique. la scène, et il ne fait point de préfaces. Il est le montreur
Écrire était donc pour lui une chose redoutable, pleine de marionnettes humaines qui doivent parler par sa
de tourments, de périls, de fatigues. Il allait s’asseoir à sa bouche, tandis qu’il ne s’accorde point le droit de penser
table avec la peur et le désir de cette besogne aimée et par la leur ; et il ne faut pas qu’on aperçoive les ficelles, ou
torturante. qu’on reconnaisse la voix.

23 - Lettre à Louise Colet du 22 juillet 1852 : 27 – Gustave Flaubert, Lettre à Mlle Leroyer de
Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais Chantepie du 18 mars 1857 (à propos de Madame
fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut Bovary) :
lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire
prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi totalement inventée ; je n’y ai rien mis ni de mes sentiments
rythmée, aussi sonore. Voilà du moins mon ambition (il y ni de mon existence. L’illusion (s’il y a en a une) vient au
a une chose dont je suis sûr, c’est que personne n’a jamais contraire de l’impersonnalité de l’œuvre. C’est un de mes
eu en tête un type de prose plus parfait que moi ; mais principes qu’il ne faut pas s’écrire. L’artiste doit être dans
quant à l’exécution, que de faiblesses, que de faiblesses son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-
mon Dieu !). puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas.

24 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1884), 28 - Flaubert, lettre à Louis Bouilhet du 30 sept 1855
op. cit.., p. 46-47 (à propos de Madame Bovary) : Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine
Ce n’était plus du roman comme l’avaient fait les plus qui m’étouffent.
grands, du roman où l’on sent toujours un peu
l’imagination et l’auteur, du roman pouvant être classé 29 - Guy de Maupassant, « Gustave Flaubert » (1884),
dans le genre tragique, dans le genre sentimental, dans le op. cit.., p. 101-102 :
genre passionné ou dans le genre familier, du roman où se L’ignorance, d’où viennent les les croyances absolues, les
montrent les intentions, les opinions et les manières de principes dits immortels, toutes les conventions, tous les
penser de l’écrivain ; c’était la vie elle-même apparue. On préjugés, tout l’arsenal des opinions communes ou
eût dit que les personnages se dressaient sous les yeux en élégantes, l’exaspéraient. Au lieu de sourire, comme
tournant les pages, que les paysages se déroulaient avec beaucoup d’autres, de l’universelle niaiserie, de l’infériorité
leurs tristesses et leurs gaietés, leurs odeurs, leur charme, intellectuelle du plus grand nombre, il en souffrait
que les objets aussi surgissaient devant le lecteur à mesure horriblement. (...)
que les évoquait une puissance invisible, cachée on ne sait La misanthropie de ses œuvres ne vient pas d’autre
où. chose. La saveur amère qui s’en dégage n’est que cette
Gustave Flaubert, en effet, fut le plus ardent apôtre de constante constatation de la médiocrité, de la banalité, de
l’impersonnalité dans l’art. Il n’admettait pas que l’auteur la sottise sous toutes ses formes. Il la note à toutes les
fût jamais même deviné, qu’il laissât tomber dans une pages, presque à tous les paragraphes, par un mot, par une
page, dans une ligne, dans un mot, une seule parcelle de simple intention, par l’accent d’une scène ou d’un
son opinion, rien qu’une apparence d’intention. Il devait
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dialogue. Il emplit le lecteur intelligent d’une mélancolie


désolée devant la vie.

30 - Jules de Gaultier et sa définition du


« bovarysme » (apparue en 1892) : extrait de son
ouvrage Le Bovarysme (Mercure de France, 1902),
chap. I, section I :
[À propos du despotisme de la conception unique qui irrigue certaines
œuvres littéraires] Il y éclate en une vue psychologique qui
présente tous les personnages sous le jour d’une même
déformation, et les montre atteints d’une même tare.
Il semble que les procédés de la connaissance soient
les mêmes, qu’ils s’appliquent aux choses de l’esprit pu au
monde physiologique. Or, dans ce deuxième domaine, ce
fut le plus souvent la déformation du cas pathologique qui
décela le mécanisme normal des fonctions, et c’est à ce
point que des savants et des philosophes ont fait de cette
remarque une méthode d’investigation. À se confier à
cette méthode, il est apparu que la tare dont les
personnages de Flaubert sont marqués suppose chez l’être
humain et à l’état normal l’existence d’une faculté
essentielle. Cette faculté est le pouvoir départi à l’homme
de se concevoir autre qu’il n’est. C’est elle que, du nom de
l’une des principales héroïnes de Flaubert, on a nommée
le Bovarysme.

31, Ibid. (quelques pages plus tard) :


Au lieu des personnages falots de l’Éducation sentimentale
voici, avec Mme Bovary, un être pourvu d’une énergie
plus forte. Aussi la fausse conception qu’elle prend d’elle-
même va-t-elle se traduire par de tout autres
conséquences. Mme Bovary échappe au ridicule par la
frénésie ; avec elle, l’erreur sur la personne devient un
élément de drame. Au service de l’être imaginaire qu’elle a
substitué à elle-même, elle emploie toute l’ardeur qui la
possède. Pour se persuader qu’elle est ce qu’elle veut être,
elle ne s’en tient pas aux gestes décoratifs que l’on vient
de décrire, mais elle ose accomplir des actes véritables. Or
elle entreprend sur le réel avec des moyens qui ne sont
valables qu’à l’égard de la fiction.

32 – Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet du 31


août 1846 :
Le problème n’est pas de chercher le bonheur, mais
d’éviter l’ennui. C’est faisable avec de l’entêtement.

33 - Lettre à Louise Colet du 8 mai 1852 :


L’ironie me semble dominer la vie.

34 - Lettre à Louise Colet du 16 janvier 1854 :


Au-dessus des tracas, il y a « l’acceptation ironique de
l’existence et sa refonte plastique et complète par l’art »
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A – Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie I, Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames
chap. II : persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires,
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on
pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du
songé, qu’il aurait sans doute attribué son zèle à la cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au
gravité du cas, ou peut-être au profit qu’il en espérait. clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs
Était-ce pour cela, cependant, que ses visites à la ferme braves comme des lions, doux comme des agneaux,
faisaient, parmi les pauvres occupations de sa vie, une vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et
exception charmante ? Ces jours-là il se levait de bonne qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à
heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette
descendait pour s’essuyer les pieds sur l’herbe, et poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter
passait ses gants noirs avant d’entrer. Il aimait à se voir Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva
arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu
qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons vivre dans quelque vieux manoir, comme ces
qui venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et les châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des
écuries ; il aimait le père Rouault, qui lui tapait dans la ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le
main en l’appelant son sauveur ; il aimait les petits menton dans la main, à regarder venir du fond de la
sabots de Mlle Emma sur les dalles lavées de la cuisine campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur
; ses talons hauts la grandissaient un peu, et quand elle un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de
marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à
vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne
bottine. d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et
Elle le reconduisait toujours jusqu’à la première Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des
marche du perron. Lorsqu’on n’avait pas encore amené comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où
son cheval, elle restait là. On s’était dit adieu, on ne saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans
parlait plus ; le grand air l’entourait, levant pêle-mêle l’ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis
les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de
sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du
comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où
l’écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les Louis XIV était vanté.
couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le À la classe de musique, dans les romances qu’elle
seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle l’ouvrit. chantait, il n’était question que de petits anges aux ailes
L’ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le d’or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques
soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la
figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède ; et on niaiserie du style et les imprudences de la note,
entendait les gouttes d’eau, une à une, tomber sur la l’attirante fantasmagorie des réalités sentimentales.
moire tendue. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent
les keepsakes qu’elles avaient reçus en étrennes. Il les
B – Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie I, fallait cacher, c’était une affaire ; on les lisait au dortoir.
chap. VI : Maniant délicatement leurs belles reliures de satin,
Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs
les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou
Protégée par l’archevêché comme appartenant à une vicomtes, au bas de leurs pièces.
ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Elle frémissait, en soulevant de son haleine le
Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et
bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un retombait doucement contre la page. C’était, derrière la
petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. balustrade d’un balcon, un jeune homme en court
Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe
l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien
du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles
poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous blondes, qui, sous leur chapeau de paille rond, vous
apprenait des nouvelles, faisait en ville vos regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait
commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, d’étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs,
quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de où un lévrier sautait devant l’attelage que conduisaient
son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même au trot deux petits postillons en culotte blanche.
avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa D’autres, rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté,
besogne. contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi
drapée d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur la
Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement

joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux ce compliment de son propriétaire, qui déjà s’était
d’une cage gothique, ou, souriant la tête sur l’épaule, tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les
effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, autres les principaux habitants d’Yonville. Il racontait
retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y des anecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait
étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des pas au juste la fortune du notaire, et il y avait la maison
tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, Tuvache qui faisait beaucoup d’embarras.
bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des Emma reprit :
contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la – Et quelle musique préférez-vous ?
fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion – Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver.
à gauche, des minarets tartares à l’horizon, au premier – Connaissez-vous les Italiens ?
plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; – Pas encore ; mais je les verrai l’année prochaine,
– le tout encadré d’une forêt vierge bien nettoyée, et quand j’irai habiter Paris, pour finir mon droit.
avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans l’eau, où se détachent en écorchures D – Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale,
blanches, sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des 1869, partie I, chap. V :
cygnes qui nagent. Il passait des heures à regarder, du haut de son
balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres,
C – Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie II, noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec
chap. II (la rencontre d’Emma et Léon à l’auberge du un ponton de blanchisseuses amarré contre le bord, où
Lion d’or) : des gamins quelquefois s’amusaient, dans la vase, à
– Avez-vous du moins quelques promenades dans les faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche
environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts
homme. suspendus, se dirigeaient toujours vers le quai aux
– Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l’on Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux tilleuls
nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l’Hôtel de
forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j’y reste Ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient
avec un livre, à regarder le soleil couchant. en face, parmi les toits confondus, — et le génie de la
– Je ne trouve rien d’admirable comme les soleils colonne de Juillet resplendissait à l’orient comme une
couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout. large étoile d’or, tandis qu’à l’autre extrémité le dôme
– Oh ! j’adore la mer, dit M. Léon. des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse
– Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame bleue. C’était par derrière, de ce côté-là, que devait être
Bovary, que l’esprit vogue plus librement sur cette la maison de Mme Arnoux.
étendue sans limites, dont la contemplation vous élève Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son
l’âme et donne des idées d’infini, d’idéal ? divan, s’abandonnait à une méditation désordonnée :
– Il en est de même des paysages de montagnes, reprit plans d’ouvrages, projets de conduite, élancements vers
Léon. J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année l’avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il
dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la sortait.
poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet Il remontait, au hasard, le quartier latin, si
gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une tumultueux d’habitude, mais désert à cette époque, car
grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les
suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous grands murs des collèges, comme allongés par le
vous, des vallées entières, quand les nuages silence, avaient un aspect plus morne encore ; on
s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, entendait toutes sortes de bruits paisibles, des
disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne battements d’ailes dans des cages, le ronflement d’un
plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son tour, le marteau d’un savetier ; et les marchands
imagination, avait coutume d’aller jouer du piano d’habits, au milieu des rues, interrogeaient de l’œil
devant quelque site imposant. chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés
– Vous faites de la musique ? demanda-t-elle. solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses
– Non, mais je l’aime beaucoup, répondit-il. carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur
– Ah ! ne l’écoutez pas, madame Bovary, interrompit la table des cabinets de lecture ; dans l’atelier des
Homais en se penchant sur son assiette, c’est modestie repasseuses, des linges frissonnaient sous les bouffées
pure. du vent tiède. De temps à autre, il s’arrêtait à l’étalage
– Comment, mon cher ! Eh ! l’autre jour, dans votre d’un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant
chambre, vous chantiez l’Ange gardien à ravir. Je vous le trottoir, le faisait se retourner ; et, parvenu devant le
entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un Luxembourg, il n’allait pas plus loin.
acteur.
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait
une petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à
Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement

racontent ainsi le Second Empire, à l’aide de leurs drames


35 - Jules et Edmond de Goncourt, préface de individuels, du guet-apens du coup d’État à la trahison de
Germinie Lacerteux, octobre 1864 : Sedan.
Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage
universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous 39 - Émile Zola, « Le naturalisme au théâtre », in Le
sommes demandé si ce qu’on appelle « les basses classes » roman expérimental (la 2e partie de ce texte résume
n’avait pas droit au Roman ; si ce monde sous un monde, en fait les positions de Zola sur le roman) :
le peuple, devait rester sous le coup de l’interdit littéraire J’ai dit que le roman naturaliste était simplement une
et des dédains d’auteurs qui ont fait jusqu’ici le silence sur enquête sur la nature, les êtres et les choses. Il ne met donc
l’âme et le cœur qu’il peut avoir. Nous nous sommes plus son intérêt dans l’ingéniosité d’une fable bien
demandé s’il y avait encore, pour l’écrivain et pour le inventée et développée selon certaines règles.
lecteur, en ces années d’égalité où nous sommes, des L’imagination n’a plus d’emploi, l’intrigue importe peu au
classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop romancier, qui ne s’inquiète ni de l’exposition, ni du nœud,
mal embouchés, des catastrophes d’une terreur trop peu ni du dénouement ; j’entends qu’il n’intervient pas pour
noble. Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme retrancher ou ajouter à la réalité, qu’il ne fabrique pas une
conventionnelle d’une littérature oubliée et d’une société charpente de toutes pièces selon les besoins d’une idée
disparue, la Tragédie, était définitivement morte ; si, dans conçue à l’avance. (...) L’œuvre devient un procès-verbal,
un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères rien de plus ; elle n’a que le mérite de l’observation exacte,
des petits et des pauvres parleraient à l’intérêt, à l’émotion, de la pénétration plus ou moins profonde de l’analyse, de
à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des l’enchaînement logique des faits.
riches ; si, en ce mot, les larmes qu’on pleure en bas
pourraient faire pleurer comme celles qu’on pleure en 40 – Ibid. :
haut. Je passe à un autre caractère du roman naturaliste. Il
est impersonnel, je veux dire que le romancier n’est plus
36 – Émile Zola, Thérèse Raquin , préface à la 2nde qu’un greffier, qui se défend de juger et de conclure. Le
édition, 1868 : rôle strict d’un savant est d’exposer les faits, d’aller
Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des jusqu’au bout de l’analyse, sans se risquer dans la
tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. synthèse ; les faits sont ceux-ci, l’expérience tentée dans
J’ai choisi des personnages souverainement dominés par de telles conditions donne de tels résultats (...). [Le
leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, romancier] disparaît donc, il garde pour lui son émotion,
entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur il expose simplement ce qu’il a vu. Voilà la réalité ;
chair. frissonnez ou riez devant elle, tirez-en une leçon
quelconque, l’unique besogne de l’auteur a été de mettre
37 – Ibid. : sous vos yeux les documents vrais.
(...) on verra que chaque chapitre est l’étude d’un cas
curieux de physiologie. En un mot, je n’ai eu qu’un désir : 41 – Ibid. :
étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, Ainsi, le romancier naturaliste n’intervient jamais, pas
chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter plus que le savant. Cette impersonnalité morale des
dans un drame violent, et noter scrupuleusement les œuvres est capitale, car elle soulève la question de la
sensations et les actes de ces êtres. J’ai simplement fait sur moralité dans le roman. On nous reproche violemment
deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens d’être immoraux, parce que nous mettons en scène des
font sur des cadavres. coquins et des gens honnêtes sans les juger, pas plus les
uns que les autres. Toute la querelle est là. (...) Nous disons
38 - Émile Zola, préface de La Fortune des Rougon, tout, nous ne faisons plus un choix, nous n’idéalisons pas ;
1er juillet 1871 : et c’est pourquoi on nous accuse de nous plaire dans
Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me l’ordure. En somme, la question de la moralité dans le
propose d’étudier, a pour caractéristique le débordement roman se réduit donc à ces deux opinions : les idéalistes
des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue prétendent qu’il est nécessaire de mentir pour être moral,
aux jouissances. Physiologiquement, ils sont la lente les naturalistes affirment qu’on ne saurait être moral en
succession des accidents nerveux et sanguins qui se dehors du vrai.
déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion
organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez 42 – Émile Zola, Le roman expérimental, I.1 :
chacun des individus de cette race, les sentiments, les (...) En revenant au roman, nous voyons que le romancier
désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, est fait d’un observateur et d’un expérimentateur.
naturelles et instinctives, dont les produits prennent les L’observateur chez lui donne les faits tels qu’il les a
noms convenus de vertus et de vices. Historiquement, ils observés, pose le point de départ, établit le terrain solide
partent du peuple, ils s’irradient dans toute la société sur lequel vont marcher les personnages et se développer
contemporaine, ils montent à toutes les situations, par les phénomènes. Puis l’expérimentateur paraît et institue
cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les l’expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages
basses classes en marche à travers le corps social, et ils dans une histoire particulière, pour y montrer que la
Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement

succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme l’observation exacte. La vérité saute comme un coup d’aile
des phénomènes mis à l’étude. C’est presque toujours ici jusqu’au symbole.
une expérience « pour voir », comme l’appelle Claude
Bernard. Le romancier part à la recherche d’une vérité. Je 47 - Henri Mitterand sur « la fécondation mutuelle de
prendrai comme exemple la figure du baron Hulot, dans l’histoire et du mythe » chez Zola, in Le Discours du
La Cousine Bette, de Balzac. Le fait général observé par roman, 1980, p. 182 :
Balzac est le ravage que le tempérament amoureux d’un La vérité de Zola, qui, répétons-le, ignorait ou
homme amène chez lui, dans sa famille et dans la société. refoulait, pour sa part, ce qu’on pourrait appeler sa
Dès qu’il a eu choisi son sujet, il est parti des faits mémoire mythique, est à chercher dans une écriture qui
observés, puis il a institué son expérience en soumettant associe les deux matières et les deux langages, créant un
Hulot à une série d’épreuves, en le faisant passer par effet stéréoscopique, une double profondeur de relief
certains milieux, pour montrer le fonctionnement du dans laquelle on reconnaît précisément, par différence
mécanisme de sa passion. (...) Le problème est de savoir avec tous les autres romanciers français, l’effet Zola :
ce que telle passion, agissant dans tel milieu et dans telles chaque personnage, chaque situation trouve son
circonstances, produira au point de vue de l’individu et de répondant, à la fois dans la réalité historique d’une nation
la société ; et un roman expérimental, La Cousine Bette par (ou dans ce que le lecteur français a été conditionné à tenir
exemple, est simplement le procès-verbal de l’expérience, pour tel) et dans l’expérience existentielle de l’espèce.
que le romancier répète sous les yeux du public.
48 – Jacques Dubois, Les romanciers du réel, Seuil,
43 – Émile Zola, « M. H. Taine, artiste », in Mes 2000, p. 11 :
Haines, 1866 : Que le roman réaliste ne soit guère aussi mimétique
Ainsi, il est bien convenu que l’artiste se place devant la qu’il le prétend ne l’empêche pas de nous en dire
nature, qu’il la copie en l’interprétant, qu’il est plus ou beaucoup sur une réalité toujours ancrée dans l’Histoire et
moins réel selon ses yeux ; en un mot, qu’il a pour mission de tenter d’en cerner la vérité. Quand il va au bout de ce
de nous rendre les objets tels qu’il les voit, appuyant sur qui le meut, il est un instrument hors pair d’analyse des
tel détail, créant à nouveau. J’exprimerai toute ma pensée rouages et des mécanismes sociaux. Mais qu’on ne s’y
en disant qu’une œuvre d’art est un coin de création vu à méprenne pas. Sa capacité d’analyser le réel dans ses
travers un tempérament. articulations les plus fines ou les plus complexes ne
procède pas d’une fiction détournée de ses fins et qui ne
44 – Émile Zola, « Du roman », in Le Roman serait plus que le support de considérations « savantes ».
expérimental, 1880 : Là où le roman réaliste réussit le mieux à nous dire la vérité
Cependant, voir n’est pas tout, il faut rendre. C’est du social, c’est à même le romanesque, à même son
pourquoi, après le sens du réel, il y a la personnalité de imaginaire, à même son écriture ou sa poétique.
l’écrivain. Un grand romancier doit avoir le sens du réel et
l’expression personnelle. 49 - Ibid., p. 40 :
L’effet le plus bénéfique de tout le travail critique opéré a
45 - Émile Zola, article de 1896 repris dans Nouvelle été de libérer la lecture des écrivains réalistes. Eux que l’on
Campagne, 1897 : enfermait naguère encore dans une attitude de fidélité aux
(...) ma fonction est de faire de la vie, avec tous les realia se voient tout à coup reconnaître un droit à la fiction
éléments que j’ai dû prendre où ils étaient. La question est et à l’imaginaire. Les contraintes qu’ils ont imposées à leur
uniquement de savoir, alors, si j’ai su rassembler sur un propre discours sont en quelque sorte levées au profit
sujet tout ce qui flotte dans l’air du temps, si j’ai su d’une d’éléments textuels que leurs lecteurs comme eux-mêmes
main solide choisir et nouer la gerbe, si j’ai su reprendre, refoulaient. C’est typiquement ce qui s’est produit avec
et résumer, et recréer les choses et les êtres, à ce point de l’œuvre de Zola. Ces Rougon-Macquart que l’on avait
formuler l’hypothèse de demain, d’annoncer l’avenir. Ai- tendance à lire comme des chapitres d’Histoire ont été
je donné mon souffle à mes personnages, ai-je enfanté un l’objet d’une relecture générale et sont apparus dans les
monde, ai-je mis sous le soleil des êtres de chair et de sang, dernières années comme un extraordinaire réservoir de
aussi éternels que l’homme ? Si oui, ma tâche est faite, et symboles, de figures mythiques et de fantasmes.
peu importe où j’ai pris l’argile.

46 - Émile Zola, lettre du 22 mars 1885 à Henry Céard,


en réponse à sa critique de Germinal :
J’agrandis, cela est certain ; mais je n’agrandis pas comme
Balzac, pas plus que Balzac n’agrandit comme Hugo. Tout
est là, l’œuvre est dans les conditions de l’opération. Nous
mentons tous plus ou moins, mais quelle est la mécanique
et la mentalité de notre mensonge ? Or — c’est ici que je
m’abuse peut-être — je crois que je mens pour mon
compte dans le sens de la vérité. J’ai l’hypertrophie du
détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de
Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement
Cours 4 – de Flaubert à Zola : les manifestes réaliste et naturaliste et leur dépassement

Catalogue raisonné de l’œuvre de Zola, sans compter


le théâtre (source : http://www.cahiers-
naturalistes.com):

a)   Romans de jeunesse
La Confession de Claude (1865)
Le Voeu d’une morte (1866)
Les Mystères de Marseille (1867)
Thérèse Raquin (1867)
Madeleine Férat (1868)

b)   Les Rougon-Macquart. Vingt volumes composent


ce cycle romanesque, qui est la partie la plus célèbre
de l’œuvre de Zola :
La Fortune des Rougon (1871)
La Curée (1872)
Le Ventre de Paris (1873)
La Conquête de Plassans (1874)
La Faute de l’abbé Mouret (1875)
Son Excellence Eugène Rougon (1876)
L’Assommoir (1877)
Une Page d’amour (1878)
Nana (1880)
Pot-Bouille (1882)
Au Bonheur des Dames (1883)
La Joie de vivre (1884)
Germinal (1885)
L’Œuvre (1886)
La Terre (1887)
Le Rêve (1888)
La Bête humaine (1890)
L’Argent (1891)
La Débâcle (1892)
Le Docteur Pascal (1893)

c. Derniers romans. On peut les regrouper dans un seul


ensemble, dans la mesure où ils racontent l’histoire d’une
même famille, les Froment :
Les Trois Villes, avec Lourdes (1894), Rome (1896) et Paris
(1898)
Les Quatre Évangiles, avec Fécondité (1899), Travail (1901) et
Vérité (1902). Justice, le dernier épisode des Évangiles, n’a
pu être écrit ; il est demeuré à l’état de projet.

d. Recueils de nouvelles. Zola en a publié quatre :


Contes à Ninon (1864)
Nouveaux Contes à Ninon (1874)
Le Capitaine Burle (1882)
Naïs Micoulin (1884).
A cette liste il faut ajouter :
-   les Esquisses parisiennes, ensemble de quatre
nouvelles publiées en appendice du roman
Le Voeu d’une morte (1866) ;
-   Les Soirées de Médan (1880), recueil collectif publié
avec Joris-Karl Huysmans, Guy de Maupassant,
Henry Céard, Léon Hennique et Paul Alexis, dans
lequel Zola a donné « L’Attaque du moulin ».
Citons également Madame Sourdis, recueil posthume
constitué par l’éditeur Eugène Fasquelle en 1929.