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La Mélodie française

Pour entrer dans l’univers de la mélodie, il faut savoir qu’au cours de la deuxième moitié du XVIIIè siècle,
la musique vocale française repose en grande partie sur la romance. Jean-Jacques Rousseau, qui en a
composé plusieurs, a écrit qu’il s’agissait de «quelque histoire amoureuse et souvent tragique mise en
musique et destinée à être chantée dans les salons. »

La romance, donc, est une œuvre pour voix seule, accompagnée par le piano en général, et dont le texte
est toujours inspiré d’un sentiment amoureux. Par exemple, cette romance qui date de 1784 et dont le
thème n’est autre que l’amour et ses tourments : Plaisir d'amour, une œuvre de Jean Paul Egide Martini,
sur un texte de Jean-Pierre Claris de Florian.

Dans les années 1830, spécialistes et amateurs en produisent des centaines.


On trouve d’ailleurs dans les Annales des Beaux-arts, un article écrit en 1854, qui estimait à environ
250 000 romances publiées par an !

Mais la romance n’est pas digne d’appartenir aux grandes œuvres musicales. Pour preuve, le pauvre
Gambara, personnage de Balzac dans la Comédie Humaine, en 1837.

A la même époque pourtant, au delà du Rhin, le lied remporte un formidable succès.


La romance, et la mélodie par la suite, ne seraient-elles pas tout simplement le lied en langue française ?
Il y a des ressemblances, c’est évident, mais surtout un concours de circonstances.
En effet, comprendre la Mélodie française, c’est aussi connaître le lied afin d’en faire la distinction.
Donc, brièvement, qu’est-ce qu’un lied ?
Un lied est une composition brève pour une voix accompagnée par un piano ou par un ensemble
instrumental, sur un texte de langue allemande. En fait, quand on parle de lied, un nom vient
spontanément à l’esprit : Franz Schubert.
Mais également Johannes Brahms, Robert Schumann, Hugo Wolf, Richard Strauss, Gustav Mahler ou
Arnold Schönberg, tous compositeurs allemand ou autrichiens.

La mélodie serait alors un lied en langue française ?


Eh bien, non, justement ! La première confusion vient de leurs similitudes. Le lied et la mélodie sont
composés pour la voix, seule en général, et l’accompagnement est apporté par le piano, ou l’orchestre.
La deuxième confusion, de taille vient de la traduction de l’époque de Schubert. En effet, la publication des
premiers Lieder de Schubert, à Paris en 1833, voit apparaître le mot Mélodie à la place de Lieder.
Or la mélodie n’est pas le lied francisé, mais est l’évolution de la romance.

Berlioz a écrit des romances aussi.


En 1822, Berlioz publie son premier ensemble de romances : le Dépit de la bergère, le Maure jaloux,
Pleure pauvre Colette, le Montagnard exilé.

La belle mélodie française que nous connaissons serait donc l’évolution de la romance. Mais quand
observe-t-on la métamorphose ?
En 1841, le critique néerlandais Noske écrit
« Tous les liens avec la fade romance sont rompus ; la romance est devenue un genre sérieux. »
Et cette critique concerne les Nuits d’été d’Hector Berlioz.
Hector Berlioz, l’homme du changement.

Berlioz ouvre donc les festivités avec la publication en 1841 des Nuits d’été, dénommées Mélodies. Il va
donner plus d’indépendance à la ligne mélodique par rapport au texte poétique, pour coller au plus près des
suggestions poétiques, et ne plus se satisfaire d’une forme immobile et fermée, comme une succession de
couplets et de refrains par exemple. Et ce changement se perçoit dans les Nuits d’été, surtout dans Sur le
lagunes. Les autres mélodies, comme Villanelle ou Absence, sont encore très proches de la romance.
En revanche, le progrès apporté par Berlioz concerne le lien entre le poète et le compositeur.

Enfin, Berlioz apporte plus de soin au discours musical et il est suivi dans cette voie par Gounod, Saint-
Saëns, Massenet et d'autres compositeurs qui font surtout appel aux poètes de leur temps (Gautier, Hugo,
Lamartine, Musset...) mais aussi à ceux appartenant au patrimoine poétique français (Marot, Villon, du
Bellay, Ronsard, Boileau...).
L’écriture musicale est dès lors plus aboutie, et démontre un travail de subtilité dans un constant souci de
fidélité au texte. La musique devient alors une transposition sonore du poème, grâce à l’extrême sensibilité
et à l’imagination des compositeurs.
La mélodie eut un caractère plus intime chez Gounod, Chabrier et Duparc, dont L’invitation au voyage fut
une réussite.

L’âge d’or de la Mélodie se situe au moment où l’esthétique symboliste prendra de l’importance, vers
1870.
Mallarmé délaisse la forme de vers aux pieds inébranlables pour aller beaucoup plus loin, et sa poésie ne
va plus s’appliquer à raconter des histoires, mais plutôt à laisser percevoir des idées et des sensations, des
impressions.
La Mélodie française devient un art fait de raffinements, de subtilités.

Les compositeurs Debussy, Fauré, Duparc, Chausson se tournent vers la nouveauté poétique des
Symbolistes. Une forme plus élaborée naît et s'affirme alors : la mélodie, alliance de la poésie et de la
musique, recherche du sens poétique à travers un rapport plus étroit entre l'écriture vocale et pianistique.

C’est donc vers la fin du XIXè siècle que la mélodie a connu son âge d’or avec Fauré, Debussy (dans les
Chansons de Bilitis, les Poèmes de Mallarmé), Caplet et Ravel (dans Schéhérazade).

Fauré marque profondément son époque par son art en demi-teintes, riche de nuances, même si au
contraire de ses contemporains, il ne fera pas appel aux grands poètes de l’époque.
Debussy et Ravel prolongent cette quête du raffinement des correspondances texte/musique par la richesse
expressive de leurs discours harmoniques et par des exigences de prosodie dont découlent des innovations
importantes dans le domaine du traitement des inflexions vocales (style recto tono chez Debussy, élision du
"e" muet chez Ravel, liberté rythmique).

La mélodie acquiert alors définitivement un style qui lui est singulier et unique, piano et voix formant un
tout indissociable. De nombreux compositeurs prolongeront jusque dans les années soixante cette tradition
(Max Jacob, Darius Milhaud, Henri Sauguet, Manuel Rosenthal, Olivier Messiaen, Henri Dutilleux, Jean
Françaix ...).

Et la Mélodie française s’est exportée.


On peut parler d’inspiration évidente dans les œuvres russes de Moussorgsky, ou les œuvres nordiques de
Sibélius par exemple.
La période correspondant en gros au premier tiers du XXe siècle vit œuvrer en Europe septentrionale
plusieurs mélodistes de qualité. On se trouve à l’époque où le modèle du lied allemand se tempère d’autres
influences, à commencer par l’impressionnisme français.
Le genre fleurit avant tout en Suède, avec, comme figures majeures, Stenhammar, Rangström, Peterson-
Berger, von Koch et Nystroem.
Ture Rangström, auteur de quelque 250 mélodies, est à l’époque moderne un exemple rare de
compositeur doté d'une authentique formation personnelle de chanteur.

Du côté russe, Moussorgsky composa également d’admirables mélodies.