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Histoire & Mesure

Raymond Aron et l'horreur des chiffres


Alain Guerreau

Résumé
.Alain Guerreau. Raymond Aron et l'horreur des chiffres.
La réflexion sur les fondements de l'activité historienne reste dominée en France, malgré quelques ouvrages récents, par les
travaux de Raymond Aron. On analyse la manière dont R. Aron a compris et évalué
l'aspect statistique des recherches historiques, et l'on montre les présupposés qui ont conditionné cette réflexion aronienne et
en marquent la faiblesse.

Abstract
Alain Guerreau. Raymond Aron and the Fear of Figures.
Despite several recent publications, studies on the foundations of historical research in France are still dominated by the works
of Raymond Aron. The author examines Raymond Aron's thinking on the role of statistics in historical research, the underlying
premises involved in Aron's analysis, its strengths and weaknesses.

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Guerreau Alain. Raymond Aron et l'horreur des chiffres. In: Histoire & Mesure, 1986 volume 1 - n°1. Varia. pp. 51-73;

doi : 10.3406/hism.1986.908

http://www.persee.fr/doc/hism_0982-1783_1986_num_1_1_908

Document généré le 14/06/2016


Histoire & Mesure, 1986, 1-1, 51-73

Alain GUERREAU

Raymond Aron et l'horreur des chiffres

Les contrastes ne sont pas l'aspect le moins prenant de la


personnalité de Raymond Aron. Pierre Vilar a frappé la formule la plus juste :
« Raymond Aron ne plonge aux abîmes du Figaro que du haut des
sommets de la philosophie allemande, pour ressurgir soudain aux plages
académiques » (1). Le Petit Robert complète : « II est considère comme
l'un des principaux théoriciens de l'idéologie technocratique ».
Philosophe de formation, R. Aron pourtant donna peu de textes théoriques (2),
et ceux-ci mêmes sont de part en part animés par une visée polémique qui
ne se camoufle pas en fausse objectivité papelarde. Pour lui, l'objet
essentiel était le monde où il vivait, perçu comme foncièrement
historique. Dès les années 1930, R. Aron avait choisi la voie d'un
idéalisme athée, rationaliste et antimarxiste, qui en fit un des apologistes
les plus écoutés du système politique et économique incarne dans les
« démocraties occidentales » de l'après-guerre. Bien que cette notoriété
ne l'ait pas écarté de l'Aima Mater, elle le plaça dans une situation fausse
f>ar rapport à ses collègues : comment prendre au sérieux son ouvrage sur
es « limites de l'objectivité » alors que son comportement semblait aux
antipodes d'un tel état d'esprit ?
Les quelques auteurs français qui, depuis 1945, ont publié des
ouvrages sur ce qu'on peut approximativement dénommer epistemologie
de l'histoire se sont, tous, largement inspirés de R. Aron, le pillant sans
vergogne tout en le citant le moins possible, sans jamais cependant
parvenir à en égaler la relative pertinence (3). Or ces imitateurs se
distinguent de leur modèle en ce qu'ils ont renoncé à aborder la question
de l'utilisation des nombres dans 1 étude des sociétés. Plus généralement,
il n'existe à ce jour aucun ouvrage qu'on puisse raisonnablement définir
comme manuel de statistique pour historien (4). Si, dans certains secteurs
limités de la recherche historique, l'usage des nombres semble à peu près
admis, cette situation demeure très minoritaire ; le développement de
l'usage des ordinateurs tend à affecter les procédures de manipulation
des documents, mais sans modifier l'attitude des historiens à l'égard des
nombres (5). Ceux-ci restent, pour certains chercheurs, des entités

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réputées malcommodes, voire dangereuses parce qu'incontrôlables, ce


qui se traduit par un usage minimal et un refus tenace de toute réflexion
de méthode sur un sujet obstinément voué à de prétendus « spécialistes »
(6).
Dans ces conditions, il faut reconnaître l'acuité intellectuelle de
Raymond Aron, un des très rares auteurs français du XXe siècle à avoir
cherché à élucider le rôle des chiffres au sein de la connaissance
historique. Mais cette conception aronienne est inacceptable : a priori(s),
erreurs, insuffisances d'information rendent le tout caduc. Or Aron a
voulu exposer une représentation cohérente de ce qu'il définissait comme
la connaissance historique, et c'est donc par rapport à cette cohérence
cju'il faut apprécier sa conception des données numériques : il existe une
étroite implication réciproque de ces deux plans et la critique,
nécessairement globale, devra déboucher sur la mise en lumière des liens qui
unissent une conception plus rationnelle et plus réaliste des nombres dans
la recherche historique à plusieurs catégories fondamentales sans l'emploi
desquelles les opérations statistiques les plus performantes ne peuvent
entraîner aucun progrès des connaissances.
On s'efforcera d'abord de résumer analytiquement l 'ouvrage de R.
Aron, pour en dégager les articulations majeures et les concepts-clés ;
puis on reprendra les développements concernant deux auteurs -
Durkheim et Simiand -, à l'occasion desquels Aron précise la place qu'il
assigne aux données numériques et aux raisonnements statistiques ; on
montrera enfin les contresens qui invalident cette construction, pour
arriver à établir le groupe minimal de concepts autour desquels peut se
construire une conception rationnelle de la connaissance historique et
une pratique adéquate des statistiques susceptible de contribuer au
progres scientifique.

Philosophie scolaire et idéalisme

La thèse de doctorat de Raymond Aron fut soutenue et publiée en


1938 sous le titre : Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les
limites de l'objectivité historique. A peu près 350 pages, d'une lecture
difficile pour un historien, non qu'un vocabulaire spécial à prétention
technique en brouillerait le sens, mais parce que le style et l'enchaînement
des arguments portent la marque d'une rétnorique convenue.
L'introduction détermine rapidement la question de base, la «
question de la vérité », qui se formule par analogie : « Etant donné un certain
état de nos connaissances expérimentales, une loi physique s'impose à
tous. Peut-on prêter la même validité, en fonction d'un certain état de
l'érudition, à une reconstitution historique ? » (7). Dès lors est posé,
l'universalité des propositions des historiens ne paraissant pas admise,
que le problème reel serait celui des limites de la science historique plutôt
que de ses fondements.
Le corps de l'ouvrage est divisé en quatre sections. La première,

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intitulée « le passé et les concepts d'histoire », s'ouvre par une virulente


attaque contre Cournot. Aron s'en prend tout particulièrement à la
notion d'ordre selon Cournot, qui, à ses yeux, interdit « les distinctions
qui s'imposent » entre « système rationnel » et « succession de cas
fortuits» (8) ; Cournot donne dans la « métaphysique », sinon dans la
« foi théologique ». A ce premier assaut succède un second, contre
Lamarck et Darwin, coupables d'avoir développé sans preuves la
doctrine de l'évolution et ae lui avoir donné une extension excessive.
Aron prétend observer une « crise » de la biologie (9), d'où ressortirait
l'impossibilité de choisir de manière nette entre diverses conceptions
(10).
L'évolution ainsi écartée, R. Aron en vient à l'histoire proprement
dite déclarée « irréductible » (11), car définie comme « la reprise
consciente du passé » (12). Point de vue qui se développe en aphorismes
décisifs : « l'histoire est toujours celle de l'esprit, même lorsqu'elle est
celle des forces de production » ; « on n'expliquera jamais la conscience à
partir de ce qui n'est pas conscient, ni la raison à partir de la non-raison ».
Encore un pas, et la transcendance surgit : « l'ordre spirituel est
transcendant aux réalités qu'explorent les sciences de la nature » (13).
Dans cette première section donc, R. Aron met en place une
définition de l'histoire humaine par l'établissement d'une série de césures
présentées comme infranchissables. Les sections II et III sont consacrées
au binôme fameux compréhension-explication, la seconde étant une
interrogation sur les modalités de l'intelligibilité de l'histoire, tandis que
la troisième examine la portée des catégories de cause et de
déterminisme.
La section II débute par une prise de position sur la relation entre
«compréhension et signification», d'où découle assez logiquement
l'ensemble de la section. « La compréhension désigne la connaissance
que nous prenons de l'existence et des oeuvres humaines si longtemps
que celles-ci restent intelligibles sans élaboration de régularités causales »
(14). A partir de là, R. Aron étudie la « compréhension » sous trois
angles, du plus élémentaire au plus complexe : 1 expérience individuelle
vécue, la compréhension des idées et des faits, enfin la possible
compréhension de l'histoire et de l'évolution humaine. Cet agencement
découle directement de la définition honnêtement avancée drentrée de
jeu : la « compréhension » est une affaire psychique et qui ne peut porter
que sur des objets psychologiques.
Tout repose sur la communication des consciences et sur « l'esprit
objectif», «ce que l'on appelle souvent représentations collectives»,
« que chacun assimile naturellement » (15). Du coup, la réussite d'un
historien n'est que « la récompense d'une longue familiarité » (16), le
système d'interprétation « tend vers une sorte de psychologie sublimée »
(17). Et comme les « faits » en soi n'existent pas, mais ne sont que des
constructions à l'aide de concepts, et que ceux-ci sont offerts, en nombre
indéterminé au choix de l'historien, se développe une « pluralité de
perspectives », qui constitue, aux yeux de R. Aron, la pierre
d'achoppement incontournable qui marque de façon indélébile « des limites de
l'objectivité » (18). Cette section II resterait assez anodine, si ne se posait
la question de son articulation avec la section III. Car, au fond, elle

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forme en elle-même un tout relativement cohérent reposant sur une


réduction générale à la psychologie à la fois de l'histoire-réalité et de
l'histoire-pratique intellectuelle. En dépit de l'absence de toute analyse
de cas, cette conception correspondait assez bien aux représentations et
pratiques de la quasi-totalité des historiens français des années trente
(19). Or la section III envisage le problème du déterminisme en
invoquant divers exemples peu compatibles de prime abord avec cette
réduction à la psychologie.

« Causalité » et « régularités »

Là encore, l'introduction de la section met bien en place l'idée


directrice : « pour qu'un rapport de causalité puisse être démontré de
manière positive, il n'importe pas que le lien de la cause et de l'effet soit
intrinsèque ou essentiel, mais il faut qu'il soit perceptible et verifiable,
c'est-à-dire conforme à une règle de succession. La cause devient
l'antécédent constant, la régularité signe de nécessité » (20). On arrive au
coeur de notre propos : les notions de hasard et de probabilité reviennent
ici constamment. Mais, enchaînée sans transition à cette première
affirmation, suit l'observation : « la constatation des données concrètes
ne livre pas l'explication véritable, qui exige, afin de discerner l'accidentel
du nécessaire, la comparaison d'exemples multiples. L'histoire céderait
la place à la sociologie... » (21). D'où le plan de cette section III : « la
première partie sera consacrée à la causalité historique, la deuxième à la
causalité sociologique. Dans la troisième partie, nous ramasserons les
résultats obtenus et nous nous efforcerons de répondre aux questions :
quelle est la nature du déterminisme historique ? quelles sont les limites
de la pensée causale en histoire ? »
Raymond Aron utilise là une opposition qui nous est devenue
étrangère, mais qui, inventée et établie dans les années 1880 (22),
paraissait encore vers 1930 à peu près ordinaire, quoiqu'elle vécût alors
ses derniers jours. Ce fut en effet autour de 1890 que se consomma en
France la rupture par consentement mutuel entre les jeunes historiens
qui commençaient (alors seulement !!) à se réclamer du positivisme et le
groupe, encore plus récent, des « sociologues » qui se rangeaient sous la
bannière du même courant de pensée. Celui-ci rejetait à la fois l'histoire
« philosophique » et l'histoire « pittoresque » au profit de recherches qui
devaient enfin être menées conformément, croyait-on, aux principes
généraux de la science (23). Cette coupure histoire/sociologie fut un des
aspects les plus marquants du paysage des sciences sociales en France
durant un demi-siècle, et Raymond Aron se borna en 1938 à reprendre
une opposition alors classique : l'histoire visait à la narration, la
sociologie à l'explication.
L'étude de la « causalité historique » débute par une aporie, qui se
déduit des prémisses : « la contradiction apparente d'une causalité
historique tient à l'impossibilité de distinguer, autrement que par la
répétition, une succession contingente d'une relation nécessaire » (24).
D où une série de développements sur les « probabilités rétrospectives » ,
la responsabilité, et le hasard. Sur ce dernier point, crucial, R. Aron
s'exprime avec clarté : « il est commode d'analyser les différentes

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significations du mot hasard à partir de la théorie aristotélicienne.


D'après Aristote, le fait de fortune ou de hasard est étranger à toute loi...
il est rare. La rareté tend d'ailleurs à se confondre avec la contingence... »
(25). Mais il en vient bientôt à établir un complément essentiel : « selon
l'optique, le même événement apparaît ou non comme fortuit » (26) d'où
l'importance du choix de sa perspective par l'historien. Celui-ci apparaît
voué à déterminer des « responsabilités historiques » évaluées en fonction
d'un calcul permanent de « probabilités rétrospectives » : que se serait-il
passé si... (27) ; d'où des perspectives grandioses : « nul ne saura jamais
ce qui aurait pu se passer dans l'hypothèse où l'archiduc n'aurait pas été
assassiné en 1914 » (28). Vient ensuite la « causalité sociologique ».
« Nous appelons sociologie la discipline qui dégage des relations
générales entre faits historiques » (29). Cette partie comporte un examen assez
attentif de quelques ouvrages de Durkheim, Halbwachs et Simiand.
Résumons en deux mots la démarche. Selon R. Aron, « la cause,
aux yeux des sociologues, est l'antécédent constant» ; « lorsque les faits
se prêtent à 1' enumeration et à la comparaison, l'essentiel, peut-on dire,
est fait» (30). Suit une analyse des « causes naturelles», dans laquelle
Aron s'en tient au possibilisme, puis un examen des « causes sociales »,
dans lequel Durkheim puis Max Weber sont exécutés au vu de brefs
attendus, le premier parce qu'il confond « description et explication », le
second parce que ses types idéaux sont sélectionnés selon un intérêt
subjectif. La causalité sociologique ainsi étrillée en ses plus illustres
représentants, Aron peut conclure : « les relations causales sont
dispersées, elles ne s'organisent pas en système, de telle sorte qu'elles ne
s'expliquent pas les unes les autres comme les lois hiérarchisées d'une
théorie physique. La compréhension supplée à cette double insuffisance,
elle rend intelligibles les régularités, elle les rassemble conceptuelle-
ment » (31). On pourrait croire la cause entendue. Tel n'est pourtant pas
le cas : c'est à ce point que sont analysées les conceptions sur le suicide de
Durkheim et Halbwachs, sous le titre : « limites de la causalité
statistique » ; puis on passe à Simiand, à propos duquel Aron insiste derechef
sur les limites des statistiques, avant de critiquer, de manière d'ailleurs
superficielle, le principe du premier moteur. Finalement, R. Aron
affirme tout de même que « grâce à la statistique, les relations causales, à
condition de supposer des circonstances normales, deviennent à la fois
certaines et nécessaires ».
Cette troisième section se termine par un long développement, de
nature plus nettement philosophique, sur le déterminisme historique.
Sont examinés de nouveau les rapports entre causalité historique et
causalité sociologique, puis la question des lois historiques, celle des
grands facteurs universels, enfin le déterminisme historique proprio
sensu.
La quatrième et dernière section est une tentative pour proposer une
synthèse philosophique conclusive. L'auteur repart de l'antinomie entre
la « logique immanente au réel » et la « régularité des consécussions »
indépendante de l'intelligibilité des volontés humaines, et entreprend de
réfuter l'idée weberienne « de l'union indispensable de la causalité et
de la compréhension » (32) : une « succession singulière » et une
« relation générale » n'ont pas à interférer. « La correspondance avec les

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faits reste indispensable pour tout jugement scientifique puisqu'elle


constitue le principe et la garantie de la vérité ». « L'historien ne va pas
du type au particulier, il extrait des faits (ou des documents) le type gui
correspond à la conduite individuelle ou collective et qui, considéré
comme une interprétation comprehensive, n'exige pas d'autre preuve »
(33). De la suite, on retiendra seulement ces trois phrases qui, tout en
découlant de ce qui a déjà été exposé, clarifient quelques points
importants :
- « la réalité historique ne se laisse pas résoudre en rapports parce qu'elle
est humaine » (34)
- « le concept de structure sociale n'a pas de signification précise » (35)
- « inévitablement la sélection des régularités a un caractère politique »
(36).
Il ressort globalement de l'ouvrage que R. Aron s'attache
méthodiquement à quelques équivalences pour lui fondamentales : histoire =
conscience, conscience = intentionalité ; l'intelligibilité se ramène
toujours à la communication de deux consciences. Il reconnaît le caractère
de « nécessité » qui est celui des « régularités » bien observables et
n'écarte pas la notion de cause, tout en déployant de notables efforts
pour éviter toute relation entre cause et intelligibilité. Tout se passe
comme si R. Aron utilisait trois binômes conceptuels, sinon
interchangeables, en tout cas liés par des correspondances étroites, qui spécifient
dogmatiquement une realité - l'histoire - marquée de césures
insurmontables (37),
intention vs. cause
contingence vs. déterminisme
singulier vs. général.

Hasard et probabilité sont dans ce cadre des notions clés, et il n'y a


pas lieu de s'étonner que les auteurs le plus longuement discutés soient
justement ceux chez qui Aron a trouvé un usage de la probabilité et des
statistiques par rapport auquel il lui importait de clarifier sa position.

Sur Durkheim : erreurs, critiques infondées, échafaudage bancal

Durkheim est évoqué une première fois à propos des « explications


d'origine» (38), puis au début du chapitre intitulé «causes sociales»,
lorsque Aron, dissertant sur les règles de la méthode sociologique, s'en
prend particulièrement au rejet des causes historiques (39). Encore une
fois, il s'appuie à trop bon compte sur une apparente banalité pour
disqualifier d'un trait de plume l'effort tenace de Durkheim pour mettre
en lumière les liens sociaux et la nature de la cohésion d'un tout social, et
ce, évidemment, en opposition au sens commun qui croit avoir tout
« expliqué » quand il a seulement constaté ce que Aron appelle
judicieusement une consecution. Du coup, Aron crédite Durkheim de la
confusion entre « description et explication ».

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Arrivent enfin les pages consacrées au suicide ; d'entrée de jeu,


Aron nous prévient :
« Nulle part n'apparaît aussi nettement l'opposition entre causes
sociales et circonstances ou conditions individuelles, entre ensembles
statistiques et ensembles réels. De telle manière que nos analyses, à
partir de ce cas singulier, mettraient en lumière certaines limites de la
causalité statistique » (40).
La suite ne sera que la mise en forme et l'explicitation de cette
double opposition : social/individuel, statistique/réel. Si la première
n'est, selon la formule de Pierre Vilar, cme « d'une écoeurante banalité »,
la seconde est d'apparence moins ordinaire et mérite le détour.
R. Aron résume d'abord très brièvement le parti général sur lequel
repose l'ouvrage de Durkheim : « Les statistiques permettent de suivre
les variations du taux des suicides... D'autre part, en comparant les
fréquences selon les classes, les régions, la situation civile, etc., on
obtient l'équivalent d'une expérience, on passe en revue l'influence des
différents facteurs, isolés (dans une large mesure) grâce à la constance
des autres facteurs... La difficulté majeure tient à l'isolement insuffisant
des diverses causes » (41).
Durkheim (assisté par Marcel Mauss) avait rassemblé une grande
masse de statistiques ae mortalité dans divers pays d'Europe, dans
lesquelles étaient indiqués et décomptés particulièrement les suicides
(42). On est vivement frappé en parcourant aujourd'hui Le suicide, par le
manque de critique des sources, mais surtout par l'absence de ce qui
apparaît à présent comme les procédés les plus élémentaires de la
statistique. Durkheim a lu ses tableaux, mais ne leur a à aucun égard
appliqué des procédures proprement statistiques.
Ceci est un point qui, quarante ans plus tard, a entièrement échappé
à la sagacité de Raymond Aron, aussi ignorant que son devancier de ce
que l'on entend par « méthodes statistiques », de telle sorte qu'il formule
à rencontre des résultats de Durkheim des objections fondées sur ses
partis-pris personnels, mais néglige les critiques pertinentes.
Aron émet d'abord des réserves qu'il croit philosophiques alors
qu'elles n'ont qu'un caractère technique. Ce qu'il appelle « 1 isolement
insuffisant des diverses causes » n'est pas un obstacle « irréductible » ; les
statistiques sont justement là pour débrouiller les facteurs. Mieux :
« Durkheim raisonne comme si la fréquence plus grande des suicides,
dans un certain groupe, équivalait à la présence par opposition à
l'absence. Ainsi en arrive-t-il a oublier que certains cas ne trouvent place
dans aucune des catégories » (43). La notion de « cas qui ne trouve place
dans aucune des catégories » est un non-sens. Lorsqu'on travaille sur des
nombres élevés, on a affaire à des distributions assimilables à celles de
variables continues ; les classes construites pour le raisonnement ont des
bornes inévitablement arbitraires. Toute la difficulté consiste à choisir les
modalités de calcul permettant de dégager des corrélations partielles
vraiment significatives : c'est d'ailleurs pour explorer les groupes de
séries mal débrouillables qu'ont été développées les méthodes dites
d'analyse factorielle.
Aron, en second lieu, reproche à Durkheim de déduire des chiffres

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des catégories psychologiques mal fondées : « Durkheim se croyait le


droit d'analyser, à partir des données statistiques, le mécanisme du
suicide, d'en décrire les types sociologiques. La fréquence plus grande
des suicides parmi les célibataires nous révélerait une des causes sociales
de la mort volontaire, à savoir l'égoïsme » (44). Aron confond : si l'on
peut discuter cette notion d'égoïsme, il est illégitime de contester le droit
a la construction d'hypothèses ; on ne se préoccupe pas de covariations
pour le seul plaisir du calcul, mais bien pour pouvoir, à partir de liaisons
mesurées, raisonner sur la réalité sociale avec des éléments plus
nombreux et plus précis ; Durkheim, pas plus qu'un autre, ne pouvait
déduire des chiffres les réalités psychologiques ou sociales, mais il était
en droit, parce que c'est le propre de la démarche scientifique, de
proposer une construction conceptuelle, adéquate à la réalité sociale
considérée, qui permît de rendre compte assez simplement d'une
multitude de mesures, et peut-être, par là, du « mécanisme du suicide ».
Inversement, R. Aron avalise deux groupes de notions et de
pratiques inacceptables. Dans son résumé, il reproduit en effet l'idée
ancienne : « en comparant les fréquences... on obtient l'équivalent d'une
expérience » (45). Vers 1880, la sacralisation de la notion d'expérience
atteignait son comble, chacun connaissait par coeur Claude Bernard, et
chaque pratique scientifique était en quelque sorte évaluée à l'aune de
« l'expérimentalité ». Il s'agissait sans aoute d'un moment nécessaire du
développement des sciences ; mais on a, depuis, progressivement
abandonné cette révérence sacrée au bénéfice d une conception plus
opératoire. Dans l'expérience scientifique véritable, il y a par définition une
intervention du chercheur préalable à l'observation ; dans le cas du
Suicide, il n'y a même pas eu observation par le savant, puisque celui-ci
s'est contenté de compiler des statistiques officielles.
Sensiblement plus grave, est le fait qu'Aron utilise abondamment les
termes de facteur et de cause, sans examiner à aucun moment les
conditions dans lesquelles on peut passer de considérations sur des
covariations à des hypothèses sur des liens de dépendance. Il oublie de
s'interroger sur la pertinence d'un schéma à sens unique à l'oeuvre dans
la plupart des raisonnements examinés : qu'on parle de facteur ou de
condition (a fortiori de cause), on suppose en fait toujours un lien orienté
direct ; certes, le suicide est en soi un phénomène qui exclut le plus
souvent qu'on songe à inverser le sens de la relation ; mais il reste la
catégorie, la plus fréquente, des séries qui présentent une covariation
non-négligeable malgré l'absence de rapports directs entre les
phénomènes concernés : il existe alors le plus souvent deux liaisons distinctes (et
pas nécessairement directes) avec un tiers phénomène plus ou moins
complexe. C'est bien évidemment ce genre de situation, très courant, qui
requiert des méthodes statistiques assez puissantes pour suggérer des
formes de relation variées entre les séries. Bref, c'est une erreur quasi-
paradigmatique d'écrire que « les statistiques prouvent que tel
phénomène est cause - ou condition - de tel autre » (46). On pourrait à la
rigueur s'arrêter ici tant il apparaît nettement que le critique a été
empêché d'établir un diagnostic pertinent du suicide du simple fait de sa
méconnaissance des règles de la méthode statistique.
Aron ne s'arrête pas là, et construit, sur la base de ce jugement

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erroné, un échafaudage de considérations d'allure dialectique, qui


méritent un rapide coup d'oeil : celles-là même qu'il annonçait en tête du
chapitre.
« Ou bien nous considérons un suicide particulier et nous relevons
les multiples antécédents... Le choix d'une cause parmi ces conditions est
arbitraire... Comment affirmer qu'une telle enquête aboutira toujours à
l'antécédent social ?
Ou bien nous considérons une multiplicité de suicides à l'intérieur
d'un groupe isolé... En ce cas nous pouvons affirmer que la structure du
groupe s'exprime dans une certaine fréquence, mais dès qu'on veut
préciser les causes, on délimite des facteurs qui représentent simplement
des conditions favorables ou défavorables et ne suffisent jamais à
produire le phénomène* (47).
La cause vire à la substance, et l'opposition de l'individu et du
groupe à la barrière ontologique ; on ne voit évidemment pas dès lors
comment franchir ladite barrière, d'où ce binôme assez curieux : les
ensembles statistiques, collections d'individus sur lesquelles on ne peut
raisonner, puisqu'elles ne représentent que l'addition de traits purement
individuels, et les ensembles réels formés de tous les éléments (individus
ou autre entités) sur lesquels s'exerce une même détermination concrète
(la « loi du marché » par exemple !).
En ayant fini avec Durkheim, Aron passe à Halbwachs, ou, plus
exactement, à la controverse sur le suicide entre sociologues (M.
Halbwachs} et psychologues (A. Delmas), alors toute récente. R. Aron
expose brièvement l'argumentation des psychologues, qui consiste
surtout à affirmer que les maladies nerveuses sont la véritable cause du
suicide. Mais, reprend Aron, « les statistiques prouvent l'influence des
facteurs collectifs » (!). De là une concordantia discordantium canonum
assez curieuse : « ou bien il y aurait deux catégories de suicides
(psychologiques et sociaux), ou bien, entre les nerveux, les causes
sociales feraient la différence ». Après divers attendus peu concluants,
Aron prétend clore le débat en revenant à la considération des chiffres :
« remarquons-le encore une fois, les chiffres s'accordent tout aussi bien
avec la thèse de deux catégories de suicides qu'avec la thèse contraire »
(48). Aron joue ici les thaumaturges et fournit un merveilleux exemple
ae l'appel aux « chiffres », à la fois rare et incohérent, par ceux qui se
sentent hors d'état d'en contrôler l'usage. Dans ce cas (comme dans
plusieurs autres), R. Aron serait bien en peine de démontrer sa
proposition « les chiffres s'accordent avec... »
Le chapitre « causes sociales et conditions individuelles » se termine
par trois pages dans lesquelles R. Aron tire les conclusions générales de
son analyse des travaux de Durkheim, Halbwachs et Delmas ; étant
parvenu à l'idée que les données sur le suicide correspondaient à des
ensembles statistiques et non réels, et qu'il existait de fortes chances qu'on
ait affaire à au moins deux types de suicides non liés relevant de deux
formes d'explication tout à fait différentes, Aron généralise sa visée
désarticulatnce. « Le sociologue, une fois qu'il a découvert des causes
multiples et fragmentaires, utilise simultanément tous les résultats afin de
représenter soit la cause dernière, soit la totalité des causes. Mais à
mesure qu'il se rapproche du tout, il abandonne le langage et la méthode

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de la causalité. Baptiser cause le genre de vie, c'est résumer d'un mot les
conclusions de l'enquête, dans leur complexité et leurs contradictions.
Au-delà du déterminisme lacunaire, le sociologue décrit et comprend
l'existence sociale tout entière » (49).
On voit aisément la logique de l'auteur : de la « diversité des
ensembles» et des «relations dispersées», on passe aux «causes
multiples et fragmentaires» et au «déterminisme lacunaire», ce qui
ramène le sociologue à la compréhension. Devant. une si belle suite de
paralogismes, on ne saurait rappeler avec trop d'insistance que tout ce
chapitre tourne autour des données numériques collectées par Durkheim
et que l'ensemble des observations de R. Aron repose sur une
méconnaissance radicale des méthodes appropriées à ces données.

Les « phases » de Simiand : une nécessité psychologique !

On ne peut manquer, en ouvrant Le salaire, l'évolution sociale et la


monnaie, d'être derechef frappé par l'indigence des manipulations
statistiques (50). François Simiand passa de très longues années à
rassembler une foule de données numériques relatives aux salaires, aux
revenus et aux prix en France au XIXe siècle ; seule innovation si l'on
compare le résultat au Suicide, Simiand traduit ses données en une série
de graphiques, dont plusieurs à coordonnées semi-logarithmiques. Grâce
à cela, il était en mesure de concentrer son attention sur des taux de
variation en faisant abstraction des valeurs absolues. Mais, mis à part ces
graphiques, les insuffisances demeurent criantes : absence de critique
sérieuse des sources, absence de toute procédure statistique précise pour
la manipulation des séries numériques ; Simiand s'est contenté de relever
des sens de variation, de noter visuellement les points d'inversion des
pentes ; sa notion de cycle, centrale pour tout son travail était strictement
empirique et subjective. Bref, de même qu'à propos des données du
Suicide, on est conduit à conclure que le traitement des données du
Salaire reste à faire. Or, comme à propos de Durkheim, Aron n'a
nullement pris conscience de cette situation, et a attribué aux chiffres et
aux « statistiques » de Simiand des propriétés qu'en réalité ils n'ont à
aucun égard.
Le premier développement sur Simiand sert de conclusion à la
première partie de la section II (la « causalité historique ») (51) ; y sont
examinées les thèses avancées en 1903-1905, parmi lesquelles R. Aron
sélectionne quelques points tout à fait différents de ceux que les
historiens ont, pour leur part, généralement retenus. Un chapitre entier
(section III, 2e partie, ch. IV « cause et premier moteur : de la causalité à
la théorie ») est consacré, quelques pages plus loin, au Salaire ; de
manière encore plus marquée qu'a propos des articles de 1903-1905, R.
Aron n'examine à aucun égard la matière de l'enquête historique
effectuée et s'emploie exclusivement à tirer de cet exemple des
conclusions philosophiques sur la nature des causes et de la causalité qui
transparaissent dans cette oeuvre.
Pour commencer (52), sont énumérées et commentées les huit règles
de méthode que Simiand a présentées comme « les procédés qu'il juge

60
Alain Guerreau

indispensables pour conférer à ses résultats la dignité scientifique ». A ce


propos, Aron note que la notion de primům movens est déjà contenue
dans ces règles (ce qui paraît exact), et qu'il s'agit de « règles qui
traduisent une expérience d'économiste », ce qui n'est pas forcément une
remarque pertinente, si l'on songe qu'une nouvelle fois Aron se fonde sur
l'idée que certains phénomènes « qualitatifs » seraient « non saisissables
par des indices ou des coefficients ».
En second lieu (53), Aron tente de montrer par quel processus « se
trouve établie la causalité du taux d'accroissement des réserves
métalliques à l'origine des fluctuations inter-décennales», proposition que
Simiand présentait en effet comme la conclusion majeure de son
enquête. Le procédé est constitué par une revue des diverses causes
possibles et une série d'éliminations. Aron n'a guère de peine à montrer
les divergences entre cette pratique et les préceptes généraux énoncés
d'abord. « Quelle est la logique de cette régression causale ? En fait, elle
obéit à deux principes : saisir les facteurs simples et, une fois démontrée la
solidarité, conclure, selon la tradition, de l'antériorité à la causalité... Les
éliminations successives n'ont rien à voir avec la plus ou moins grande
généralité de l'antécédent». On note au passage l'insistance mise par
Aron sur la démonstration de la solidarité des mouvements, que
manifestement il accepte sans discussion, ce qui est une erreur.
Le troisième point de la critique (54) est plus original, car il vise ce
qu'Aron pense être une catégorie importante chez Simiand : la nécessité
attachée a la réalité qu'il étudiait. « Simiand, toujours au nom d'une
science de la nature, d ailleurs plus fictive qu'authentique, voulait, selon
ses expressions, une explication rationnelle. La rationalité d'une
explication semble, à ses yeux, tenir à deux caractères : la généralité et la
nécessité... Mais... cette généralité du sujet et cette approximative et
probable réalité ne suffisent pas à Simiand. A la rigueur, la science se
contenterait d'une nécessité suspendue en quelque sorte à un fait
contingent, mais le raisonnement permet de lever cette hypothèque : le
développement de l'économie, ou mieux le progrès, n'aurait pu se
réaliser autrement... La nécessité à laquelle songe Simiand... se fonde,
comme la nécessité de toutes les théories économiques, sur la psychologie
ou la logique des conduites humaines ». Autrement dit, Aron admet que
les cycles ont bien comme primům movens le taux d'accroissement des
réserves monétaires - événement du domaine de la contingence - et tente
de démontrer que ces cycles étaient pour Simiand nécessaires, mais que
cette nécessité était d'ordre psychologique. De la sorte, il paraît fondé à
affirmer que le travail de Simiand n'aboutit pas à des conclusions
opposées à ses propres idées : rôle des événements fortuits, nature
psychologique de la substance intelligible de l'histoire.

«L'efficace des personnes et des rencontres»

Cela établi, Aron peut conclure la deuxième partie de la section III


par une mise en parallèle de la « causalité naturelle » et de la « causalité
sociale » qui s'appuie aussi bien sur la lecture de Durkheim que sur celle
de Simiand (55).

61
Histoire & Mesure

« Grâce à la statistique,... les relations causales, à condition de


supposer des circonstances normales, deviennent à la fois certaines et
nécessaires (ou très proches de la nécessité). Le célibat augmente la
fréquence des suicides..
Parfois c'est à un niveau supérieur qu'apparaissent les régularités et
les enchaînements de causalité, comme si le déterminisme de l'histoire
passait au-dessus de la tête des personnes, au-delà des consciences. Dans
ce cas, les relations causales, ailleurs incohérentes, semblent s'organiser
en système...
L'extension des rapports sociologiques est donc limitée parce qu'ils
rattachent les uns aux autres des termes plus construits qu'analysés, plus
solidaires des totalités historiques qu'analysables ».
Ainsi, non sans un certain paradoxe, la statistique serait, selon R.
Aron, du côté de la certitude et de la nécessité, tandis que « la variété des
réactions humaines » impliquerait une « incertitude intrinsèque ». On ne
peut que constater ici une rois de plus qu'il se fait de la statistique une
image extérieure à la réalité, sur quoi il fonde son édifice abstrait grâce
auquel, pense-t-il, sont marquées les limites du savoir historique «
objectif ». De la sorte, les grands binômes qui fondent les dogmes aroniens
- intention vs. cause, contingence vs. déterminisme - ont été examinés par
leur tenant à la lumière de certains des textes les plus notables des
sociologues français de la fin du XIXe et du premier tiers du XXe siècle.
A propos de Durkheim et de Simiand, deux analyses assez
différentes, tout en « collant » assez bien à leur objet, suivent en réalité des
démarches voisines, qui, dans l'un et l'autre cas, aboutissent à peu près à
ceci :
1 - Aron reconnaît l'intérêt des données numériques, et accepte les
conclusions empiriques tirées de leur examen ;
2 - il discute le caractère « réel » ou « fictif » des « ensembles » sur quoi
portent ces données, limite la validité de ces dernières à des
conditions « normales » et affirme leur caractère foncièrement
« parcellaire » ;
3 - moyennant quoi, il peut en toute logique conclure que les aspects
« réguliers » de la realité, qui sont en définitive les seuls sur lesquels
la statistique ait une prise, ne constituent qu'une partie de cette
réalité, un certain « niveau », lui-même soumis aux « accidents » et
irréductibles à « l'efficace des personnes et des rencontres ».

On montrerait aisément que ces conclusions sont très voisines du


credo d'une large partie des tenants de « l'histoire quantitative » (56).
D'une manière plus générale, la plupart des historiens s'imaginent
également, sur la base de représentations tout aussi fallacieuses, que « les
chiffres » ne concernent qu'une part limitée de la réalité, ce pour quoi il
est naturel d'en laisser le soin a des « spécialistes ».

62
Alain Guerreau

Le refus de considérer les historiens réels

L'objection la plus immédiate et la plus massive formulable à


l'encontre de Г Introduction à la philosophie de l'histoire serait très
probablement une observation assez proche de celle énoncée par Emile
Bréhier lors de la soutenance de thèse le 26 mars 1938 (57) : R. Aron
oublie de considérer les historiens réels !
En vérité, Aron opère méthodiquement un double refus : d'une
part, il n'examine l'exposé des résultats que pour en extraire des
informations abstraites sur les fondements idéels de la « pensée
historienne » ou mieux de la « pensée de l'histoire » ; il annonce dès la
première page : « nous excluons de notre enquête tout ce qui touche à
l'établissement des faits et à la critique des textes » ; a fortiori refuse-t-il
de prendre pour objet la démarche concrète de l'historien ; d'autre part,
il écarte toute recherche d'évolution, et ce à partir d'une définition
assertorique du rapport à l'histoire : « la modalité des jugements
historiques dépend des relations de l'historien à l'être historique. Chaque
époque se choisit un passé, en puisant dans le trésor collectif, chaque
existence nouvelle transfigure l'héritage qu'elle a reçu, en lui donnant un
autre avenir et en lui rendant une autre signification » (58).
Il est indispensable de bien saisir la différence de ces deux attitudes,
et en même temps leur lien nécessaire pour Aron en ce sens qu'il suffirait
de surmonter l'un ou l'autre de ces deux refus pour que s'effondre tout
son système.
Soit en effet on accepte de considérer la manière dont l'historien
travaille, et alors on est contraint d'observer que sa démarche s'écarte
très sensiblement de celle de l'homme ordinaire, si cultivé soit-il, qu'il
n'est assimilable ni au juge ni au journaliste ni à l'expert, mais qu'existent
un certain nombre de règles qui ne s'acquièrent que par la pratique, et
qui font que dans la grande majorité des cas règne parmi les historiens
professionnels un large consensus sur l'appartenance (ou non) de telle ou
telle production à la science historique. De cela, Aron n a cure, qui
préfère englober dans un même ensemble les polémiques à grand succès
des camelots et les controverses entre chercheurs : ce qu'il appelle « la
pluralité des perspectives», c'est la nuit où tous les chats sont gris !
Soit on se penche sur l'histoire de l'histoire, et l'on constate d'abord
que les cadres conceptuels et les outils d'analyse de Thucydide ne sont
pas ceux de Voltaire, et que ceux de Voltaire ne sont pas davantage ceux
de Labrousse ; ensuite que si cette « consecution » n'est pas à proprement
parler une « évolution », on ne peut contester que les moyens conceptuels
(et matériels !) d'investigation et de réflexion se sont diversifiés,
complexifies et pour tout dire considérablement améliorés. Au
demeurant, une telle enquête permettrait aussi de préciser, au moins dans
quelques cas, les modalités (d'ailleurs variables) qui font dépendre la
visée d'un historien du cadre social dans lequel il vit, précision cmi permet
d'établir a contrario en quoi, ou jusqu'à quel point, cette visée peut se
rattacher à une tradition autonome cle recherche scientifique. Une telle
démarche interdit de croire à « la science », idéal du ciel des Idées, mais
montre au contraire que ce terme ne désigne rien d'autre que le

63
Histoire & Mesure

mouvement de développement des connaissances rationnelles. Une telle


perspective aurait évite à R. Aron de donner un caractère absolu et
intangible au débat entre diltheyens et positivistes (59) qui, relativement
pertinent dans les années 1880, n'était plus, cinquante ans plus tard,
qu'un lieu commun dépassé - précisément - par le mouvement de la
science en général et des sciences sociales en particulier.
Dans la première hypothèse, c'est tout le cadre de définition et de
limitation de la « compréhension » qui s'écroule, tandis que, dans la
seconde, part en fumée l'opposition cardinale
compréhension/explication. De telle sorte qu'il serait superfétatoire d'entreprendre ici un
examen systématique des présupposés aroniens ; d'ailleurs Emile Bréhier
concluait sans ambages « toutes vos affirmations peuvent être
contredites ». Ce serait l'objet d'une autre étude.
On aurait pu arriver à une conclusion voisine par un raccourci : la
formation historique de R. Aron est celle de tout normalien non historien
des années trente. Sa vision est donc rhétorique, teintée de mépris pour
le jargon technique et une érudition jugée terne et laborieuse (60).
L'introduction à la philosophie de l'histoire accuse cet aspect, d'où ses
limites épistémologiques (61). Mieux vaut essayer, pour terminer ce
travail, de reprendre globalement les erreurs et les ignorances de R.
Aron s'agissant de statistiques, et de montrer schématiquement quelles
sont les solutions possibles aux apories artificielles qu'il prétend mettre
au jour.

Un hasard anachronique

R. Aron est inexcusable de se référer, en 1938, à la conception du


hasard d'Aristote. Emile Borel, un des plus grands mathématiciens
français du début du XXe siècle, qui se distingua en particulier par des
contributions décisives à la théorie des probabilités, publia en Í914 un
livre simple et destiné au grand public intitulé Le hasard, dans lequel il
présentait dans une langue claire une série de considérations
fondamentales relatives à la conception contemporaine du hasard et des probabilités ;
ce livre fut réédité en 1932 (62). Rappelons de plus qu'en 1933, le
mathématicien soviétique Andréi Nicolaïevitch Kolmogorov publia, en
allemand, le premier exposé d'ensemble des axiomes de la théorie des
probabilités (63). Bien entendu, depuis lors, les méthodes statistiques se
sont considérablement développées, conceptuellement et
empiriquement, l'usage massif des gros calculateurs, notamment, ayant permis des
progrès décisifs. Les positions aroniennes, anachroniques en 1938,
apparaissent aujourd'hui préhistoriques. Plus généralement d'ailleurs,
Aron se faisait des notions de loi, de cause, d'expérimentation une idée
qui était peut-être encore celle de Simiand, mais qui déjà n'avait plus
cours depuis plusieurs décennies dans les sciences de ïa nature. On
regroupera les analyses en trois ensembles, concernant la mesure, le
traitement des données et les systèmes conceptuels.
N'importe quel phénomène social est plus ou moins susceptible
d'être mesuré parce que taille, forme, fréquence notamment sont
mesurables sans pourtant qu'en aucun cas il puisse être réduit à des

64
Alain Guerreau

données numériques. Les diverses modalités de la mesure ne remplacent


nullement d'autres formes d'étude mais sont un moyen d'obtenir une
information supplémentaire, dont l'absence peut être un handicap
dirimant. Ce n'est pas ici le lieu de retracer l'histoire de cette approche
des réalités, dont on a des témoignages dans les plus anciens documents
écrits. S'agissant d'études historiques, on doit souligner le développement
relativement récent et très prometteur de deux branches plus originales :
la mesure des objets et celle des textes. Insistons bien sur le fait que cette
notion de mesure doit s'entendre de manière très large. Des phénomènes
précisément situés dans le temps et/ou dans l'espace sont déjà munis d'un
ou deux paramètres numériques. Plus généralement, si l'on considère un
groupe d'entités (même peu nombreuses) dont on connaît quelques
caractères (définis par des catégories, ou même la simple
présence/absence), on possède eo ipso des séries de mesures auxquelles on
peut appliquer des traitements statistiques (64) aujourd'hui d'une
extrême banalité, ce qui démontre, en dépit de toute considération
philosophique, qu'on peut appréhender quantitativement les moindres
nuances de sentiment ou d'opinion.
Bref, l'historien, qu'il utilise des séries déjà établies, qu'il tire les
chiffres des documents, ou procède lui-même à diverses mesures, trouve
à sa disposition des méthodes d'observation quantitative qui s'appliquent
à peu près à n'importe quelle période et à n'importe quel sujet. Que dire
dans ces conditions de la formule de R. Aron « phénomènes qualitatifs,
non saisissables par des indices ou des coefficients » ?
Les données numériques assemblées, la démarche proprement
statistique peut alors commencer (65). Il est quelque peu approximatif,
mais nullement exagéré de dire que la base de cette démarche consiste en
l'analyse des distributions univariées. Rappelons ici un exemple fameux
des manuels de statistique, proposé par Borkeyitch, qui releva sur 20
corps d'armée, pendant 10 ans, le nombre de militaires tués par coups de
pied de cheval :
nombre de tués : nombre de cas observés :
0 109
1 65
2 22
3 3
4 \_
200

4 cas (2 % du total) totalisent 13 tués (10,7 %) ; on est tenté de


penser que ces 4 cas constituent des « accidents » significatifs, à opposer à
la « régularité » au moins relative des 196 autres. Or, un calcul assez
rapide montre que cette distribution ne s'écarte pas du modèle théorique
dit « loi de Poisson » qui s'applique précisément à la fréquence des
événements rares. En d'autres termes, considérer comme significatifs les
4 cas cités serait un contresens manifeste, puisqu'ils s'intègrent
parfaitement à une distribution résultant du simple jeu d'une équiprobabilité
(66). Ce rappel élémentaire doit suffire : l'opposition courante entre
régularité et hasard est seulement un de ces faux-semblants du sens
commun dont l'analyse scientifique doit impérativement se détacher.

65
Histoire & Mesure

L'opposition pertinente, qui devient une des clés de la recherche, et


pour laquelle la statistique est irremplaçable, est celle qui distingue
distribution régulière et anomalie, celle-ci apparaissant comme un écart
repérable par rapport à une distribution théorique, et n'étant nullement
définie par une quelconque « rareté ».
L'opposition aristotélicienne - hasard (contingence) =
rareté/causalité (déterminisme) = régularité - a été totalement démentie par
l'ensemble du mouvement des sciences, et ne conserve d'intérêt
qu'archéologique (67). L'opposition, telle que R. Aron la conçoit, de la
régularité et de l'accident est dénuée de signification rationnelle.
A cette constatation globale s'ajoutent deux considérations
corollaires, relatives, d'une part, à la question de l'homogénéité des ensembles
et, d'autre part, à celle des liaisons et du caractère soi-disant probatoire
des statistiques. Savoir si une « population » est ou non homogène n'est
pas une question métaphysique, mais pratique, et les statisticiens le
savent depuis longtemps : des pans entiers de la méthode sont consacrés
à cette difficulté ; de nombreux procédés existent, dont plusieurs font
partie de la statistique élémentaire. On a déjà fait allusion a la notion de
liaison statistique. Les statistiques mesurent le lien entre les deux séries
en termes probabilistes (ou « géométriques ») mais ne disent rien sur le
lien intrinsèque éventuel entre les phénomènes mesurés ; les statistiques
ont une valeur fondamentalement heuristique, elles ne se substituent pas
au raisonnement et ne peuvent donc rien prouver par elles-mêmes. On
voit donc assez ce qu'il en est de l'opposition aronienne entre « ensembles
réels » et « ensembles fictifs » aussi bien que des affirmations du type
« les statistiques prouvent que... »
Quelques remarques plus générales enfin sur des concepts centraux
des sciences sociales. Quiconque pratique les statistiques sait qu'il s'agit
d'un outil particulièrement apte aux analyses de structure : parallélisme,
homothéties, symétries, emboîtements, hiérarchies, gradations,
oppositions, oscillations, inversions, dispersion/concentration,
déséquilibres/équilibres, écarts/rapprochements/ruptures, par exemple, sont des
formes de relation et/ou de mouvement pour lesquelles existent de
multiples procédures statistiques. Revenons sur quelques oppositions
dogmatiquement jugées par Aron « irréductibles » : le face-à-face
individu/société, la distinction « qui s'impose » entre « système du devenir et
système achèvement d'une évolution ».
Déjà André Piatier, dont pourtant les orientations générales
n'étaient pas très éloignées de celles de R. Aron, citait Paul Fraisse : « la
science part des cas individuels pour expliquer le cas individuel par le
détour des lois générales. Il n'y a pas d'autre voie de l'intelligibilité »
(68). Les sociologues ont particulièrement travaillé cette question, et l'on
doit ici rappeler la portée du concept ďhabitus élaboré par Pierre
Bourdieu (69) : le simple jeu des rapports sociaux, et en particulier celui -
essentiel - de la reproduction, entraînent l'incorporation par les individus
des diverses modalités d'existence impliquées à la fois par leur position et
leur trajectoire dans la société ; propriétés sociales des individus et
modalités individuelles des rapports sociaux ne sont que deux faces d'une
même réalité.
L'opposition entre devenir et achèvement, qu'on désigne aussi

66
Alain Guerreau

comme le couple diachronie/synchronie, n'est pas dénuée d'une certaine


portée opératoire, et nombre de sciences sociales ont connu un tournant
décisif au moment où a été affirmée la priorité de la synchronie sur la
diachronie ; mais il ne saurait être question de confondre une distinction
liée à une stratégie de recherche avec une propriété ontologique de toute
société. R. Aron en fait ignore, ou refuse ae considérer, le concept-clé de
processus, tel qu'il s'est développé au XIXe siècle, et en particulier tel
qu'il avait été admirablement mis en position centrale par Hegel (70). Il
existe de multiples manières d'appréhender cette notion, qu'on se
contente par exemple de poser que fonctionnement et évolution sont un
seul et même mouvement, ou qu'on veuille démontrer, comme Jean
Piaget, le « primat de l'opération », corrélé avec une affirmation telle que
« la structure n'appartient pas à la conscience mais au comportement »
(71). Par où apparaît clairement pourquoi R. Aron, pour établir et
maintenir la cohérence de ses propositions fondées sur le primat de
l'intentionnalité, était tenu d'affirmer que « le concept de structure
sociale n'a pas de signification précise ».

Le rationalisme de Cournot

On comprend à présent pourquoi Y Introduction à la philosophie de


l'histoire s'ouvre par un assaut violent et venimeux contre Cournot (72).
On trouve en effet dans cette oeuvre un ensemble cohérent de réflexions
qui s'opposent presque terme à terme à celles de R. Aron. Un des
mérites de Cournot est d'avoir élaboré une classification des sciences,
qui, tout en distinguant bien une série de sciences théoriques et une série
cosmologique (ainsi qu'une troisième, technique), part du principe de
l'unité aies connaissances rationnelles (73). Aron n'acceptait ni cette
unité générale, ni a fortiori le regroupement dans une même catégorie de
l'astronomie, de la botanique, de la paléontologie, de la philologie et de
l'histoire (74).
On trouve aussi chez Cournot une conception de « l'individuel,
noeud de lois générales», qui interdit de poser en absolu l'opposition
individu/société. Cournot était d'abord un mathématicien, et on lui doit
un des tout premiers ouvrages d'économie mathématique rédigés au
XIXe siècle ; il était donc particulièrement bien placé pour proposer des
réflexions sur l'analyse formelle et numérique des phénomènes sociaux,
et on lui doit aussi des vues tout à fait novatrices sur le hasard et les
applications du calcul des probabilités ; plus généralement, il a laissé des
considérations très suggestives sur le caractère fondamentalement proba-
biliste de toute connaissance scientifique.
Face à Cournot, Aron tente, en donnant aux termes un autre sens
que celui qu'ils ont dans les textes où ils sont employés, de faire surgir des
contradictions artificielles, d'où il tire l'accusation dogmatique de visées
métaphysiques. Malgré tout, nous devons une nouvelle fois conclure à la
lucidité de Raymond Aron : celui-ci avait nettement perçu chez Cournot
l'antithèse de ses propres théories. Or, tandis que les recherches et
réflexions de Cournot apparaissent de plus en plus comme celles d'un
étonnant précurseur, le mouvement des sciences a disqualifié sans bruit

67
Histoire & Mesure

la plupart des a priori aroniens aussi bien que ses fantasmes à propos des
statistiques.

Revenons à la contradiction apparente notée au départ : eu égard à


l'absence de manuel de statistique pour historiens, à la tendance
dominante à considérer les chiffres comme une affaire limitée de
spécialistes, à l'abandon par les épigones de Raymond Aron de toute
réflexion sur les données numériques et leur traitement, comment rendre
compte de l'intérêt accordé aux nombres par Raymond Aron et du
maintien de Y Introduction à la philosophie de l'histoire comme référence
majeure de Pépistémologie de l'histoire en France ?
La réponse à la question initiale tient en peu de mots : R. Aron
propose une théorie de la connaissance historique assez cohérente qui,
sur la base d'un idéalisme qui se déclare rationaliste, établit
dogmatiquement quelques oppositions déclarées quasi ontologiques par rapport
auxquelles les nombres se voient attribuer un rôle non négligeable, mais
nécessairement limité et fragmentaire.
R. Aron l'écrit sans le ressentir comme un aveu : pour lui, être
historien requiert essentiellement des curiosités, de l'expérience vécue et
une grande familiarité avec l'objet étudié ; qualités nécessaires au
romancier, au journaliste, voire au juge ou à l'homme politique, qui sont
aussi le propre de ce qu'à un autre plan on définit comme l'idéal
« humaniste », et dont on saisit aisément en quoi elles sont parfaitement
adéquates à l'idée que l'intelligibilité de l'histoire est d'ordre
psychologique.
Face à un obstacle aussi compact, qui malheureusement rend la
situation aussi confortable aux historiens qui ne veulent rien savoir des
chiffres qu'à ceux qui en ont fait leur spécialité, il n'est peut-être pas de
meilleure solution que de rappeler méthodiquement la nue réalité du
développement général des connaissances.
Raymond Aron a appuyé une tentative intellectuelle amorcée vers
1930 sur des conceptions et un état des connaissances antérieurs à 1880,
les quelques auteurs plus récents cités manifestant eux-mêmes un
décalage proportionnel. On peut même tenir son ouvrage pour un
témoignage intéressant sur la conjoncture intellectuelle des années 1880.
Les discussions itératives sur la controverse Comte-Dilthey ou sur la
valeur ou la possibilité d'une considération séparée de la diachronie et de
la synchronie sont reprises avec des arguments tous déjà échangés avant
1900.
De manière plus générale, si Y Introduction à la philosophie de
l'histoire écarte toute analyse concrète de la démarche réelle des
historiens, c'est qu'une telle analyse aurait été absolument incompatible
avec la théorie aronienne, fondée d'abord sur la méconnaissance des
pratiques effectives des historiens. L'étude plus détaillée des objections à
Durkneim et Simiand a montré l'emploi par Aron de toute une collection
de notions relatives au domaine statistique, dont la fausseté est depuis

68
Alain Guerreau

longtemps démontrée. Que dirait-on ďune epistemologie fondée sur


l'idée que le soleil tourne autour de la terre ?
Alain GUERREAU
CNRS, Paris

NOTES

humaines.
dans 1.UnePierre
histoire
PourVILAR,
unendébat
construction.
«méthodologique
Marxisme
Paris,
et 1982,
histoire
», Studi
p. 322).
dans
storici,le 1960,
développement
pp. 1008-1043
des(reproduit
sciences
2. Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité
historique. Paris, 1938 (Je cite d'après l'édition de 1948, tirage de 1957 ; Abrégé désormais
IPH). La sociologie allemande contemporaine. Paris, 1935. Essai sur la théorie de l'histoire
dans l'Allemagne contemporaine. Paris, 1938. Dimensions de la conscience historique. Paris,
1961 (recueil d'articles 1946-1960). Ajoutons quî>«;e articles plus récents relatifs a l'histoire
et aux historiens, qui témoignent que R. Aron n'a jamais cessé de s'intéresser aux
problèmes qu'il abordait dans sa these : « Comment l'historien écrit l'épistémologie : à
propos du livre de Paul Veyne », Annales E.S.C., 26-1971, pp. 1319-1354. « Postface » à
L'historien entre l'ethnologue et le futurologue. Actes du séminaire... Venise, avril 1971.
Paris/La Haye, 1972, pp. 265-294. «Les trois modes de l'intelligibilité historique», in
Mélanges Fernand Braudel. Toulouse, 1972, pp. 7-22. « Remarques sur l'historicisme-
herméneutique», in Mélanges Charles Morazé. Toulouse, 1978, pp. 185-205.
3. R. Aron, à ma connaissance, n'a pas donné d'avis écrit sur De la connaissance
historique (Paris, 1954) d'Henri-Irénée MARROU ; celui-ci était un de ses camarades
d'Ecole Normale (ARON 1924, MARROU 1925). A propos de Paul Veyne, il a donné le
long article cité note 2, où le plus discret des jugements est énoncé : « Paul Veyne
méconnaît sa propre pensée » (p. 1336) ; à propos de M. de Certeau, qui prétend attirer
l'attention sur « l'opération historique », R. Aron est rapide : « il n'y a là rien de nouveau et
l'histoire ou la sociologie de l'historiographie n'est pas une discipline nouvelle » («
Remarques sur l'historisme... », p. 198).
4. Il existe trois ouvrages constituant des introductions très élémentaires : Roderick
FLOUD. An Introduction to Quantitative Methods for Historians. London, 1973. Norbert
OHLER. Quantitative Methoden fur Historiker, Eine Einfuhrung. Munchen, 1980. Jean
HEFFER, Jean-Louis ROBERT, Pierre SALY. Outils statistiques pour les historiens.
Paris, 1981.
5. Il me semble d'ailleurs plus que probable que les très nombreux échecs enregistrés
depuis une quinzaine d'années dans le domaine de l'informatique liée à l'histoire étaient
largement dus à l'ignorance de la statistique de la part des concepteurs de ces opérations :
un système de manipulation de données et/ou de documents qui n'est pas construit à partir
d'une connaissance détaillée des propriétés statistiques de l'information qu'on veut
manipuler ne peut pas fonctionner !

69
Histoire & Mesure

6. A Saint-Cloud en 1965, à la suite d'un excellent exposé d'Abert Soboul


(« Description et mesure en histoire sociale », in L'histoire sociale. Sources et méthodes.
Colloque de l'ENS de Saint-Cloud. Paris, 1967, pp. 9-25), Roland Mousnier affirmait : « il
faut compter, il faut mesurer. La statistique est indispensable... nous n'arriverons à faire de
véritable histoire sociale... que si précisément nous adoptons la méthode statistique»
(ibid. , p. 26). Touchante unanimité ! Mais l'impression prévaut que ces deux auteurs
confondaient statistique avec comptage. En 1961, dans L'histoire et ses méthodes (Charles
Samaran éd.), le terme « statistique » figurait dans le titre de deux chapitres ; Philippe
Wolff avait rédigé « l'étude des économies et des sociétés avant l'ère statistique », (pp. 847-
892), montrant, par ce titre même, qu'il croyait à peu près impossible l'usage des nombres
par l'historien des périodes antérieures au XlVe siècle. Le chapitre suivant (Jean Meuvret,
« les données démographiques et statistiques en histoire moderne et contemporaine », pp.
893-936) comporte sur les statistiques proprement dites quelques remarques très
élémentaires. En 1978, dans La Nouvelle Histoire (Jacques Le Goff éd.), Jean Heffer consacre deux
pages et demie (excellentes) à la statistique ; divers articles, touchant notamment les
questions économiques, démographiques, chronologiques, font de vagues allusions aux
chiffres, mais aucune remarque à propos des traitements numériques. Dans l'article de tête,
« l'histoire nouvelle », Jacques Le Goff reprend sans critique l'idée courante et pernicieuse :
quantitatif = sériel = ordinateur (ibid. , pp. 233-234). Si donc J. Heffer apporte une mince
lueur en 1978 qui ne se manifestait pas en 1961, la stabilité est frappante : la statistique ne
fait pas partie des techniques ordinaires des historiens.
7. 1PH, p.9.
8. IPH, p. 19.
9. IPH, p. 23.
10. IPH, p. 30.
11. IPH, p. 38.
12. IPH, p. 37.
13. IPH, pp. 38-39.
14. IPH, p. 51.
15. IPH, p. 76.
16. IPH, p. 81.
17. IPH, p. 94.
18. IPH, pp. 88-89.
19. Pierre VILAR. Une histoire en construction..., p. 333: «Que d'historiens ont
dépensé une vie à mériter la définition d'Aron ! ».
20. IPH, p. 159.
21. IPH, p. 160.
22. On en trouve un exposé détaillé dans le long article « Histoire » rédigé pour la
Grande encyclopédie du XIXe siècle par deux chartistes, Charles et Victor Mortet (Paris,
1894). Vues générales pertinentes dans Ernst Bernheim, Lehrbuch der historischen
Méthode und aer Geschichtsphilosophie. 6e éd., Leipzig, 1908, notamment les par. 4c et 4f
du chapitre I («Verhâltnis zur Soziologie», pp. 94-99 et « Verhàltnis zur Naturwissens-
chaft », pp. 101-145).
23. Soulignons à ce propos qu'il existait une communauté fondamentale au plan
intellectuel entre Durkheim et Mauss d'une part, Langlois, Seignobos et Lavisse de l'autre.
Il est complètement illogique de se réclamer des premiers en vouant les seconds aux
gémonies, comme le font cependant quelques petits maîtres de « l'histoire nouvelle ».
24. IPH, p. 163.
25. IPH, p. 177.
26. IPH, p. 178.
27. IPH, pp. 181-182.
28. IPH, p. 185. Lire, sur ce sujet inépuisable, les remarques de Pierre VIDAL-
NAQUET, « Constitution du fait en histoire », in Linguistique et histoire (P. Achard, M.-P.
Gruenais et D. Jaulin éd.), Paris, 1984, pp. 191-200. « Le fait historique de Sarajevo n'est
pas une paire de chaussures... »
29. IPH, p. 190.
30. IPH, p. 191.
31. IPH, p. 207.

70
Alain Guerreau

32. IPH, p. 269.


33. IPH, pp. 270-271. De telles phrases devraient interdire à tout lecteur un peu
attentif de prétendre voir en R.A. un précurseur, voire un fondateur, de la critique du
« positivisme » (ce que fait cependant M. de Certeau, « L'opération historique », in Faire
de l'histoire. Paris, 1974, t. 1, p. 5).
34. IPH, p. 292.
35. IPH, p. 306.
36. IPH, p. 328.
37. Il y aurait une intéressante étude à effectuer sur l'emploi par R.Aron des termes
« authentique » et « irréductible » : expressions euphémisées d un blocage assertorique, ils
sont donnes comme des jugements de fait, souvent en opposition à l'adjectif «
métaphysique », destiné à qualifier toute tentative d'articulation des réalités mal compatible avec les
présupposés aromens. On voit ainsi à l'oeuvre une démarche proprement dogmatique.
38. IPH, p. 140.
39. IPH, pp. 201-202.
40. IPH, p.208.
41. IPH, p. 208.
42. Emile DURKHEIM. Le suicide. Paris, 1897. Cf. l'article de Jean-Louis Fabiáni
dans La Nouvelle Histoire (cf. note 6), pp. 144-150.
43. IPH, p. 209.
44. IPH, p. 209.
45. IPH, p. 208.
46. IPH, p. 211 : « les statistiques prouvent l'influence des facteurs collectifs » ; p. 210 :
« la structure du groupe s'exprime dans une certaine fréquence, mais dès qu'on veut
préciser les causes, on délimite des facteurs ».
47. IPH, p. 210.
48. IPH, p. 212.
49. IPH, p. 215.
50. IPH, p. 216. Sur Simiand, bref article de Jacques Revel dans La Nouvelle Histoire
(cf. note 6), pp. 513-515. Voici une quinzaine d'années, Maurice Lévy-Leboyer s'en prit
assez vivement aux thèses de Simiand, remettant notamment en cause sa conception même
des crises par une analyse un peu plus détaillée des séries de prix et de revenus {Revue
historique, 243, 1970, pp. 77-120). Jean Bouvier tenta peu après de rappeler l'intérêt de
Simiand pour l'histoire sociale et de relativiser la portée des attaques de M. Lévy-Leboyer
{Annales E.S.C., 28, 1973, pp. 1173-1192). Il y aurait beaucoup à dire sur cette controverse.
On peut surtout noter que plus personne ne défend le monétarisme de Simiand (qui n'est
même pas loin d'être considéré par les historiens comme un exemple privilégié de faute de
raisonnement) et, d'autre part, que ni Lévy-Leboyer ni Bouvier n'ont jugé utile de
procéder à un examen de la technique statistique de Simiand ou de proposer eux-mêmes
des procédés de calcul plus appropriés.
51. IPH, pp. 188-189.
52. IPH, pp. 216-218.
53. IPH, pp. 218-221.
54. IPH, pp. 221-225.
55. IPH., pp. 226-227.
56. Voir notamment François FURET, «Le quantitatif en histoire», in Faire de
l'histoire (J. Le Goff et P. Nora éd.), Paris, 1974, pp. 27-53.
57. Compte rendu de cette soutenance et remarques dans Gaston FESSARD (S.J.).
La philosophie historique de Raymond Aron. Paris, 1980, pp. 27-53.
58. IPH, pp. 102-103.
59. Pierre BOURDIEU, Jean-Claude CHAMBOREDON, Jean-Claude PASSERON,
Le métier de sociologue. Paris, 1973, p. 18.
60. Convoquer les « grands problèmes », et les résoudre en convoquant les « grands
auteurs », c'est le fond de la méthode !
61. On pourrait ajouter que la présence très limitée des auteurs concrets place - en
apparence - le livre de R. A. au-dessus d'une « conjoncture » intellectuelle précise et
renforce donc cette structure de pérennisation.

71
Histoire & Mesure

62. Emile Borel (1871-1956) fut, avec Henri Lebesgue, un des grands mathématiciens
français qui firent vivement progresser la théorie des probabilités ; on indique, dans les
manuels de statistique élémentaires, les « conditions de Borel » qui définissent les limites
d'application de la loi normale.
63. « Grundbegriffe der Wahrscheinlichkeitsrechnung », in Ergebnisse der Mathematik.
II, Berlin, 1933.
64. 11 faut entièrement renoncer à la représentation courante d'une spécificité putative
de « l'histoire sérielle » : la collecte de données numériques intéressantes dépend plus de la
compétence intellectuelle de l'historien que de la présence de fonds gigantesques ; dès
qu'on a 15 ou 20 cas, on a largement de quoi calculer, alors même que la croissance des
« séries » au-delà de quelques milliers d'unités provoque des difficultés techniques de plus
en plus graves, pour une amélioration de l'information qui souvent tend vers zéro. Des
données bien choisies et collectées en quantité limitée permettent d'obtenir une information
bien plus riche que des corpus monstrueux et quasi inutilisables. La bonne stratégie de
recherche consiste précisément à évaluer à l'avance cette quantité optimale.
65. Ceci est une point essentiel. Faire des statistiques ne consiste pas à récolter des
chiffres puis à les commenter après quelques additions et calculs de pourcentages. Toute la
statistique vise au contraire à écarter les regards directs sur les chiffres, nécessairement
subjectifs, partiels et superficiels pour y substituer des procédés analytiques, largement
fondés sur la théorie des probabilités, qui permettent, en séparant l'effet du hasard des
anomalies, de dégager l'information sur les structures contenue dans les chiffres. Les
données numériques n'offrent qu'une information potentielle ; l'objet de la statistique est de
transformer cette information potentielle en information disponible. En écrivant « lorsque
les faits se prêtent à rénumération et à la comparaison, l'essentiel, peut-on dire, est fait »
(IPH, p. 191), R. Aron trahit son ignorance absolue.
66. Exemple cité notamment par André VESSEREAU, La statistique, Paris, 1947
(Que sais- je ?, éd. de 1976, p. 43). La loi de Poisson est de la forme :

ke
k!
Pour l'exemple de Borkevitch, l'application de cette loi donne :

valeurs observées valeurs théoriques


109 108.67
65 66.29
22 20.22
3 4.11
1_ 0.63
200 199.92

Les cas correspondant à trois tués et davantage donnent un total théorique proche de 15 : le
chiffre observé de 13 paraît presque modéré. Ce problème des données qu'on « croit »
aberrantes à première vue est bien illustré par un exemple réel rapporté par Benoît
Mandelbrot : « C'est par exemple ce qui nous est arrivé lors de l'étude de la récurrence des
erreurs de communication digitale par téléphone : les données expérimentales mises à notre
disposition conduisaient pour ce problème à une loi de Pare to incontestable, sauf que le.
nombre de très longs intervalles entre erreurs était trop petit ; renseignements pris, il se
trouva précisément que les trop longs intervalles avaient été censurés volontairement par
notre source comme étant « sûrement sans signification » !» (B. Mandelbrot, « Sur
l'épistémologie du hasard dans les sciences sociales. Invariance des lois et vérification des
predictions», in J. Piaget éd., Logique et connaissance scientifique, Paris, 1967, p. 1105).
67. Benjamin MATALON, « Epistemologie des probabilités », in Logique et
connaissance scientifique, pp. 526-553. (Cf. aussi, dans le même volume, les remarques de S.
Papert, pp. 433-438, celles de Jean Ullmo, pp. 653-656).
68. André PIATIER, Statistique. I. Statistique descriptive et initiation à l'analyse, Paris,
1966, p. 54.
69. Notamment : Pierre BOURDIEU. Esquisse d'une théorie de la pratique. Genève,
1972. Homo academicus. Paris, 1984 (particulièrement pp. 193-196). On doit signaler ici

72
Alain Guerreau

que la tendance au développement de la prosopographie constitue un terrain favorable à


1 utilisation de ces concepts.
70. Karl-Georg FABER et Christian MEIER (éd.). Historische Prozesse. Mùnchen,
1978.
71. Jean PIAGET. Le structuralisme. Paris, 1968, p. 83.
72. IPH, pp. 19-24. Plus loin (p. 178), Cournot apparaît dans un paragraphe où il se
trouve associé aux adjectifs « marxiste » et « totalitaire » : le dogmatisme aronien aboutit à
tous les amalgames...
73. Voir les remarques de Jean Piaget Logique..., pp. 1160-1162. Rapporter ici ce
jugement du grand mathématicien Maurice Fréchet : la statistique, qui s'est développée
rapidement au XIXe siècle, n'a pas tardé à « prendre contact avec le monde sensible...
prouvant au delà même de toute espérance que la connaissance est une » (cité par J. Piatier,
cf. note 68, p. 6).
74. Signalons au passage que les remarques critiques de R. Aron sur la théorie de
l'évolution (IPH, pp. 25-39) se sont trouvées elles aussi totalement démenties : on peut les
mettre en parallèle, par exemple, avec les présentations synthétiques proposées par le n 59 -
1985 du Courrier du C.N.R.S. (articles de Jean GENERMONT, Jean CHALINE, André
LANGANEY, etc.).

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